Le rapport chinois

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Sélectionné pour le Prix Stanislas 2021

En deux mots
Tugdual Laugier est embauché comme consultant chez Michard & Associés, une société qui a édicté le secret comme règle primordiale et au sein de laquelle il passe son temps à attendre. Après trois ans, on va lui commande une étude sur les perspectives de développement d’un client chinois. Ce rapport de plus de mille pages va lui valoir des félicitations et… causer sa perte.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Le voyage en Absurdie de Tugdual Laugier

Pierre Darkanian réussit une entrée remarquée en littérature. Si l’on rit – jaune – dans Le rapport chinois, c’est que les tribulations d’un jeune cadre dressent un portrait féroce du capitalisme sauvage.

C’est après une batterie de tests assez bizarres que Tugdual Laugier a été recruté par un tout aussi bizarre cabinet conseil. Même s’il trouve les règles de fonctionnement de Michard & Associés aussi strictes qu’incompréhensibles, il accepte de s’y plier, car la rémunération est aussi attractive que la perspective de missions intéressantes. La suite ressemble plus à un chemin de croix qu’à une ascension fulgurante.
Pendant trois ans, il ne se verra confier aucune mission, passant de l’attente patiente au découragement. Il joue avec sa cravate et avec ses crayons de papier et peut mettre se permettre de tester ses flatulences. Après tout, ce métier ce n’est que du vent! Mais pourquoi chercherait-il un nouvel emploi? Il gagne bien sa vie, peut offrir une vie agréable à Mathilde, sa compagne et se voit même affublé d’une évaluation élogieuse!
Arrive alors le jour de la mise à l’épreuve. On lui demande de rédiger un rapport sur les perspectives de développement d’un client chinois sur le marché français. S’il ne sait pas trop par quel bout prendre cette mission, il va tout de même finir par rédiger un rapport de plus de mille pages, aidé par Mathilde qui va lui susurrer l’idée qui enthousiasmera ses clients. La mini-viennoiserie à la française peut partir à l’assaut du monde! Pour le reste, Wikipédia et internet, des listes de menus de restaurants chinois ou encore l’assortiment d’une boulangerie feront l’affaire.
Ce que Tugdual ignore, c’est que les activités du cabinet sont sous surveillance, la section financière soupçonnant des transactions illicites et un trafic de drogue à grande échelle. C’est pourquoi la commissaire Fratelli va élaborer un plan basé sur la collaboration du rédacteur du rapport chinois.
On l’aura compris, c’est le capitalisme sauvage dans toute sa splendeur que cette satire habilement construite dénonce au fil des pages. On y retrouve d’ailleurs des allusions à la crise des subprimes et à l’Affaire Madoff, aux sociétés offshore bien cloisonnées, aux travaux fictifs et aux rémunérations délirantes. Mais comment démanteler un monde qui ne repose sur rien?
Si ce voyage en Absurdie n’était pas aussi drôle, il en deviendrait presque inquiétant. Gageons que vous n’oublierez pas de sitôt Tugdual Laugier, mégalo autant que malhonnête. Il vient prendre place aux côtés de Ignatius J. Reilly, l’odieux personnage principal de La conjuration des imbéciles de John Kennedy Toole, dans la galerie des paranos inoubliables, des imbéciles qui se prennent pour des génies et qui – comme le laisse suggérer la couverture du livre – finissent toujours par chuter.

Le rapport chinois
Pierre Darkanian
Éditions Anne Carrière
Premier roman
304 p.,19 €
EAN 9782380821543
Paru le 20/08/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Une rumeur circule dans les cercles de pouvoir. Elle concerne un épais dossier intitulé Le Rapport Chinois. On dit que sa lecture rend fou. Pour certains, ce rapport à quelque chose à voir avec les cartels de la drogue. Pour d’autres il s’agit du manifeste d’un complot mondial. Quelques-uns en parlent comme d’un texte visionnaire.
On s’accorde en tout cas sur l’identité de son rédacteur: Tugdual Laugier. Mais là-aussi le mystère reste entier… Est-ce le nom d’un imposteur surdoué, d’un prophète ou d’un parfait imbécile ?
Quand la société des Hommes devient une farce, la vérité a besoin d’un bouffon. Le premier roman de Pierre Darkanian est une corde tendue par-dessus l’absurdité du monde moderne. On y danse, trébuche et se redresse derrière Tugdual, aussi inoubliable que Falstaff ou Ignatius Reilly, d’un abime à l’autre, d’un rire féroce vers une troublante mélancolie.
Avec Le Rapport chinois, Pierre Darkanian offre à la littéraire française sa Conjuration des imbéciles. C’est son premier roman.

Les critiques
Babelio
Goodbook.fr
Lecteurs.com
Actualitté
Transfuge (Éric Naulleau)
Marie France (Valérie Rodrigue)

Les premières pages du livre
« Pour intégrer le cabinet Michard & Associés, Tugdual Laugier avait dû passer deux tests de recrutement que le chasseur de têtes avait respectivement intitulés « test productif » et « test d’aptitudes ». Le premier consistait à rédiger en une semaine un mémoire d’une trentaine de pages, sur le thème du « rouleau ». Il s’agissait d’un exercice classique conçu par les recruteurs afin de jauger le comportement du candidat dans une situation de stress. Sans aucune information complémentaire, mais sans se laisser déconcerter, Tugdual avait planché sur le rouleau à pâtisserie, le rouleau de scotch, le rouleau compresseur, les rouleaux du Pacifique, les rouleaux de printemps, le rouleau de peinture, le rouleau à gazon, et il parvint même à trouver une problématique commune à tous ces rouleaux, à savoir la question du déroulé, et surtout à se passionner pour son travail. Fier de son ouvrage, Tugdual remit, dans les délais impartis, un mémoire de cent cinquante feuillets entre les mains du chasseur de têtes qui l’adressa à son tour aux recruteurs de Michard & Associés, non sans avoir pris soin de le féliciter pour son « très beau boulot » bien qu’il ne l’eût pas lu. Tugdual n’en entendit plus jamais parler.
Pour le test d’aptitudes, Tugdual fut convoqué dans un centre d’affaires du 16e arrondissement de Paris où, lui avait dit le chasseur de têtes, son futur employeur avait réservé une salle afin de lui « faire passer toute une batterie de tests ». À 8 heures, Tugdual fut installé par une hôtesse d’accueil dans une pièce qui ne disposait que d’une chaise et d’un bureau sur lequel l’attendaient une machine à café, un plateau-repas, un crayon et une liste de huit questions auxquelles il convenait de répondre par oui ou par non :
1. Êtes-vous mauvais perdant aux jeux de société ?
2. La vie est-elle pour vous une balade en barque ?
3. Êtes-vous prêt à tout pour arriver à vos fins ?
4. Êtes-vous perfectionniste ?
5. Souhaitez-vous toujours être premier dans tout ce que vous faites ?
6. La vie appartient-elle à ceux qui se lèvent tôt ?
7. L’argent contribue-t-il au bonheur ?
8. Pouvez-vous vous contenter du correct ?
Tugdual avait répondu oui-non-oui-oui-oui-oui-oui-non. À 8 h 15, il avait posé son stylo, craignant d’être espionné et mésestimé s’il y accordait davantage de temps, et il patienta jusqu’à ce qu’on voulût bien lui apporter d’autres formulaires. On ne lui apporta rien. Seul dans la petite pièce qu’il ne quitta que pour se soulager, il resta toute la journée à se demander ce que l’on attendait de lui. À 12 h 15, il attaqua le plateau-repas préparé à son intention et jugea la nourriture délicieuse. Il lui sembla d’abord préférable de ne pas ouvrir la petite bouteille de vin avant de supposer que, puisqu’elle lui était offerte, il était sans doute plus convenable de la boire, d’autant que la tranche de camembert et la mini-baguette étaient si tendres qu’il eût été dommage de se priver de vin. Assis au bureau, et faute d’alternative, Tugdual consacra l’après-midi à la digestion de son plateau-repas – auquel il repensa plusieurs fois par la suite dans un sourire radieux – et agrémenta son oisiveté de quelques tasses de café. À 20 heures, l’hôtesse ouvrit la porte pour lui indiquer qu’il pouvait y aller, sans que Tugdual sût si sa sortie correspondait à la fin du test ou à la fermeture du centre d’affaires.
Trois jours plus tard, le chasseur de têtes le rappela, et bien que Tugdual eût juré qu’il ne mettrait jamais les pieds dans un cabinet géré par de pareils illuminés, le bilan des tests et les conditions de recrutement lui firent reconsidérer la chose : ses résultats avaient suscité l’admiration des associés du cabinet Michard, qui offraient de le recruter à un salaire mensuel de sept mille euros. Les illuminés se révélaient être de sacrées pointures.
Tugdual Laugier commença sa carrière chez Michard & Associés par un séminaire dans un centre d’affaires des Champs-Élysées, cette fois, où il fut reçu par un homme et une femme d’une trentaine d’années. Il était encore si peu habitué à leur jargon professionnel qu’il ne comprit pas si ses interlocuteurs faisaient ou non partie du cabinet et il n’osa pas leur poser la question. Le duo se relaya pendant deux jours pour expliquer au seul Tugdual Laugier que le cabinet Michard & Associés était le plus prestigieux au monde. Tugdual n’avait pas été recruté par hasard, et s’il avait été choisi parmi des centaines d’autres candidats, c’est que le cabinet Michard avait vu en lui un talent en puissance, un peu comme un diamant brut qui ne demandait qu’à être poli. Tugdual se félicita d’être un diamant brut qui ne demandait qu’à être poli et il songea qu’il avait beaucoup de mérite d’avoir été choisi parmi des centaines d’autres candidats. Les intervenants présentèrent succinctement le cabinet Michard, une belle boutique, reconnue dans le milieu des affaires, notamment auprès d’une clientèle d’investisseurs asiatiques qui appréciaient son modèle de conseil fondé sur le design thinking et l’impertinence constructive – en totale rupture avec les stratégies de conseil classiques –, ainsi que sa capacité à apporter des réponses innovantes aux problématiques rencontrées par ses clients dans un contexte économique en perpétuelle mutation. Tugdual nota sur son bloc design thinking et impertinence constructive. Les trois valeurs phares du cabinet Michard étaient excellence, implication et confidentialité, et Tugdual nota sur son bloc excellence, implication et confidentialité, et les souligna. Les intervenants insistèrent surtout sur la confidentialité, que Tugdual souligna d’un trait supplémentaire, parce que le prestige du cabinet tenait en premier lieu à sa politique d’absolue confidentialité qui, parmi les trois valeurs phares du cabinet, était celle qu’il fallait placer au sommet de la hiérarchie car la moindre entorse à celle-ci eût privé le cabinet de toute crédibilité aux yeux de ses clients et du milieu des affaires. Et Tugdual finit par encadrer le mot confidentialité tout en fronçant les sourcils et en hochant la tête en direction de ses interlocuteurs pour leur signifier que le message était bien passé.
« Personne ne doit savoir pour qui travaille le cabinet, disait la jeune femme.
— Personne », répétait systématiquement l’homme à sa suite.
En pratique, la politique de confidentialité du cabinet contraignait les consultants à respecter le protocole : n’ayant pas accès au réseau informatique du cabinet, ils devaient demander à l’associé en charge du dossier l’autorisation d’accéder à la partie du réseau susceptible de les intéresser et ne devaient jamais mentionner le nom de leurs clients ni à l’extérieur du cabinet, ni dans leurs rapports, ni même devant leurs collègues. Ce point étonna particulièrement Tugdual : il était formellement interdit aux consultants, sous peine de licenciement immédiat et de poursuites disciplinaires, de parler entre eux de leurs rapports, et on les dissuadait même, pour ne pas tenter le diable, de nouer entre eux des contacts autres que professionnels. S’il voulait se faire des amis, il n’avait qu’à s’inscrire au club de rugby de son quartier, et tout le monde rit d’un air entendu – huhuhu – comme on le faisait au boulot quand un supérieur ou un ancien lançait une boutade. La femme ne rit pas mais arbora un sourire très professionnel et Tugdual se fit la remarque qu’elle était drôlement jolie et se demanda si elle était en couple avec l’intervenant parce que, si tel était le cas, il avait bien de la chance de se payer un morceau pareil. Lui, à la maison, même si Mathilde était jolie aussi dans son genre – visage d’enfant sage, discrète fossette, charmantes pommettes –, ce n’était pas un morceau à proprement parler et il fallait bien reconnaître qu’il aurait été fier de se promener au bras d’un morceau comme celui-là, avec sa taille de guêpe, son regard d’acier et sa chevelure soyeuse, et il aurait pris un immense plaisir à voir les jaloux baver d’envie sur son passage. L’homme poursuivit avec une anecdote à propos des dîners en ville au cours desquels il restait toujours vague sur ses activités professionnelles malgré les questions appuyées de ses amis. Et la femme ajouta que c’était tant mieux parce que les conversations professionnelles n’intéressaient personne. Et de nouveau, tout le monde rit – huhuhu –, sauf la femme qui se contenta de sourire, et Tugdual regretta d’avoir fait huhuhu plutôt que de s’être contenté de sourire lui aussi. C’était la raison pour laquelle chacun des consultants nouvellement recrutés suivait seul le programme d’intégration.
« Les amis sont des amis et les collègues sont des collègues, dit la femme.
— Si vous êtes aussi grassement rémunéré, c’est parce que vous avez des contraintes », précisa utilement l’homme.
Et il était indéniable que Tugdual Laugier était particulièrement bien payé, largement mieux que chez la concurrence. Sept mille euros par mois pour un premier job, c’était inespéré.
L’élaboration des rapports devait, elle aussi, respecter des règles de confidentialité très strictes. Les deux intervenants firent défiler de nombreuses slides sur un grand écran blanc où il était question de noms de code, de références cryptées, d’excellence et de formatage interne. Puis on aborda la facturation : il s’agissait là du nerf de la guerre puisque c’était le moyen pour le cabinet de gagner de l’argent – l’inter¬venant disait « gagner sa croûte » – et de s’assurer que tous les consultants fussent occupés équitablement, ni trop ni trop peu. À la fin de la semaine, les consultants accédaient au logiciel de facturation et indiquaient sur quels dossiers ils avaient planché afin que le cabinet pût émettre les factures à l’adresse des clients. Les consultants devaient préciser les références du dossier ainsi que le nom de l’associé en charge, chaque dossier étant rattaché à un associé particulier. Si, comme ça pouvait arriver au début, ils n’avaient rien eu à faire de la semaine, les consultants remplissaient la mention travail personnel, permettant ainsi aux associés d’identifier les consultants disponibles et de leur affecter de nouveaux dossiers.
« Mais, rassurez-vous, ajouta l’homme, vous ne resterez pas longtemps les bras croisés », et tout le monde rit – huhuhu – même si Tugdual se contenta d’abord de sourire avant de s’apercevoir que, cette fois, la femme riait aussi.
L’attention de Tugdual Laugier avait rapidement été mise à mal par la complexité des informations à retenir, si bien qu’elle s’était progressivement recentrée sur la corbeille et le choix de la mini-viennoiserie qui accompagnerait sa tasse de café. Les yeux fixés sur les slides et le cœur submergé d’une délicieuse ivresse, il s’interrogeait sur le modèle réduit de chausson aux pommes, bien meilleur que son homologue de taille adulte. En tout cas, si le prestige d’un cabinet de conseil se mesurait à la qualité des petits déjeuners qu’il offrait à ses nouvelles recrues, Michard & Associés était un sacré cabinet ! Une grande tasse de café, un verre de jus d’orange et des tout petits croissants et pains au chocolat. Quelle chance d’avoir été recruté ici ! Avec le salaire qu’il percevrait, il devrait travailler dur, mais on travaillait mieux avec beaucoup d’argent sur son compte en banque et des croissants dans l’estomac. Et quel ne fut pas son émerveillement lorsqu’il découvrit, à son retour de déjeuner, que la corbeille en osier avait été réapprovisionnée ! Et en chouquettes s’il vous plaît ! Derechef, et bien qu’il eût déjà fait bonne chère à la Maison de l’Alsace des Champs-Élysées, il tendit la main vers la corbeille, et réitéra le mouvement toute l’après-midi durant. Au loin, et derrière le voile invisible qui avait recouvert ses pupilles inertes, Tugdual entendait la voix monocorde de l’intervenante, fort jolie décidément, qui disait que le cabinet Michard & Associés était salué par ses clients pour son aptitude unique à dénouer des problématiques complexes, grâce à son savoir-faire, à l’expérience du terrain, à la rigueur de ses équipes et à l’inspiration créative de ses associés, capables d’opérer à la frontière d’espaces critiques, et exigeant néanmoins des réponses simples, qui ne pouvaient se résoudre qu’à la lumière d’une analyse exhaustive et sans cesse renouvelée par des professionnels dont les recommandations, toujours soumises à une validation empirique, découlaient d’un raisonnement logique et d’un fort ancrage dans la réalité des faits, et aboutissaient à des solutions aux antipodes du panel des alternatives habituellement proposées aux clients, dont la diversité (fonds d’investissement, institutionnels, organisations privées, publiques, parapubliques, fondations ou structures associatives) requérait un talent d’adaptation et de perpétuelle remise en cause, propre aux équipes du cabinet dont le cœur de métier consistait à répondre aux besoins des clients et à améliorer leurs performances selon leurs aspirations et les défis stratégiques imposés par leur environnement contextuel, que seule une vision protéiforme et adaptative permettait de relever (innovation organisationnelle ou technologique, démarche précursive dans l’implémentation des ERP, structuring performatif des ratios de gestion, optimisation des process internes, re-thinking des outils CRM, accompagnement en phase critique), le tout sans faire courir aux clients le moindre risque opérationnel et en respectant leur identité sociétale, et Tugdual se demandait s’il aurait droit à des mini-croissants et des chouquettes tous les jours de la semaine ou s’il s’agissait d’un privilège réservé aux consultants en formation, ce qui eût été bien dommage parce qu’ils étaient bons. Drôlement bons, même.
À l’issue de la formation, au cours de laquelle l’homme répéta parfois certains mots prononcés par sa collègue, que Tugdual se sentit obligé de prendre en note (confidentialité… collègues = collègues… facturation = gagner croûte… erp ??? crm ????), l’intervenante se tut. Avec son sourire très professionnel, elle attendit que Tugdual terminât d’avaler sa chouquette pour lui demander s’il avait des questions. Tugdual en avait bien quelques-unes mais elles concernaient principalement les mini-viennoiseries (y en aurait-il tous les matins à son bureau ?), les tickets-restaurant (seraient-ils à huit euros ou neuf soixante ?), le bloc-notes et le crayon à papier estampillés au nom du cabinet qu’il avait trouvés sur la table (pouvait-il les garder à l’issue du séminaire de formation ?), les vacances (pourrait-il poser trois semaines en août ?) et l’intervenante elle-même (était-elle célibataire ?). Dans les limites auto-perçues de son intelligence, deux signaux coutumiers se déclenchèrent en même temps qu’une légère angoisse : le premier lui confirmait qu’il n’avait rien compris, le second lui enjoignait de ne surtout pas poser de question.
« Tout est limpide, répondit Tugdual, qui aurait donné la même réponse à l’issue d’une conférence sur la combustion des alcanes.
— Alors dans ce cas…, enchaîna l’intervenant en ouvrant les bras comme pour lui donner l’accolade mais sans en concrétiser l’esquisse.
— … bienvenue chez Michard & Associés ! compléta la femme dans un nouveau sourire qui fit songer à Tugdual qu’il aurait payé cher pour la voir toute nue.
— Bienvenue dans notre grande famille », ajouta enfin l’homme en lui tendant une poignée de main ferme, et tout le monde rit – huhuhu – sauf la femme.
Tugdual les remercia et leur proposa d’échanger leurs numéros, ce qui était la façon la plus discrète d’obtenir celui de la jeune femme. Après tout, ils venaient de passer deux jours ensemble, ce qui créait des liens.
« Pourquoi pas ? » répondit la femme, que l’imagination de Tugdual n’arrivait plus à rhabiller.
Mais personne ne prit le numéro de qui que ce fût. Et Tugdual pensa que c’était tout de même une drôle de grande famille qu’il rejoignait s’il ne devait parler à personne. En tout cas, il les avait trouvés épatants. Vraiment très professionnels. Un peu gauchement, il les salua de nouveau avant de prendre congé.
Il ne les avait jamais revus.
Le lendemain, Tugdual Laugier franchit enfin les portes du cabinet Michard & Associés, qui occupait deux niveaux d’un immeuble du 8e arrondissement, dont la façade principale faisait face à la Seine. L’agent d’accueil lui remit un badge magnétique permettant d’accéder en ascenseur au septième étage et à son bureau, le numéro 703. Le dernier étage, où étaient regroupés l’ensemble des associés du bureau de Paris, était strictement interdit aux simples consultants, sauf autorisation exceptionnelle. Les deux intervenants avaient longuement insisté sur ce point lors du séminaire.
Muni de son badge, Tugdual se rendit seul au septième et regretta qu’une secrétaire ne lui fît pas au moins faire la visite des lieux. Certes, il ne devait nouer de relations extraprofessionnelles avec personne, mais la plus élémentaire politesse ne commandait-elle pas de le présenter à ses collègues ? N’allaient-ils pas au moins se saluer le matin dans les couloirs, et échanger quelques mots de temps à autre à la machine à café ? Il se fit alors la réflexion qu’en dehors des deux intervenants en charge du séminaire de formation, et dont il n’était d’ailleurs pas certain qu’ils en fissent partie, Tugdual n’avait encore croisé aucun représentant du cabinet. Michard en faisait tout de même un peu trop sur le chapitre de la confidentialité. En dehors du logo qui s’affichait ici et là, le couloir était sombre et desservait huit bureaux d’une quinzaine de mètres carrés que des cloisons en pvc opaques séparaient les uns des autres dans une atmosphère infiniment déprimante. Pour l’instant, il ne dirait rien, mais il fallait compter sur lui pour faire remonter le cahier des doléances dès qu’il aurait trouvé ses marques au sein du cabinet.
Tugdual prit place au sein du bureau 703 où une table, un ordinateur, trois crayons à l’effigie du cabinet, un bloc, une corbeille, une horloge et une vue sur la cour tenaient lieu d’accessoires et de décor. Toute la journée, il resta à sa table, sans trop oser s’aventurer dans le couloir, l’esprit papillonnant de la cour à la page d’accueil de son écran d’ordinateur et les globes oculaires tournant bientôt au rythme des aiguilles qui lui faisaient face. Dans le couloir, le silence était religieux et, de ses quelques allers-retours à la machine à café, il conclut que la plupart des bureaux voisins étaient inoccupés, et que les rares consultants qu’il croisait étaient de fieffés malotrus, à répondre inlassablement à ses salutations chaleureuses par un drôle de rictus. Comme lors de son test d’aptitudes, Tugdual attendit sagement qu’on voulût bien lui donner du travail.
Il attendit trois ans.
L’état d’esprit de Tugdual Laugier avait beaucoup évolué au cours de ces trois années. D’abord inquiet de ne pas être à la hauteur des missions qui lui seraient confiées, il avait cherché à se renseigner sur la nature de celles-ci tout en redoutant qu’on lui en confiât. S’il obtenait de ses collègues quelques secondes d’attention, ils lui répondaient en termes vagues et sibyllins, évoquant du bout des lèvres des dossiers dont le niveau de confidentialité était tel qu’ils ne pouvaient lui en révéler davantage, avant de délaisser Tugdual à l’orée d’une conversation dont on lui refusait le plaisir. D’ailleurs, hormis un drôle d’échalas à lunettes qu’il croisait au fond du couloir depuis son arrivée, la plupart des collègues entrevus durant ces trois années étaient restés quelques mois et avaient tous disparu un beau matin sans crier gare. Il n’y avait ni pot d’accueil ni pot de départ, et Tugdual éprouvait un inavouable sentiment d’envie lorsqu’il voyait sa fiancée préparer une galette pour tirer les rois avec ses propres collègues.
Il avait pensé se former tout seul en étudiant les rapports qu’il glanerait dans les tiroirs de son bureau, oubliés par ses prédécesseurs, ou dans ceux de ses voisins. Les tiroirs de son bureau, cependant, étaient vides et la pièce ne comportait pas d’autre ornement que l’horloge, ni armoire ni étagère d’aucune sorte, et les bureaux de ses collègues ne comportaient pas plus de rangements que le sien, ce qui n’avait rien d’illogique puisqu’il n’y avait rien à classer.
« Rien ne traîne dans les bureaux, lui avait dit son collègue du fond du couloir. Les projets de rapports ne sortent pas du réseau interne ultraconfidentiel, et les rapports définitifs sont conservés aux Archives. »
À la machine à café, les collègues paraissaient toujours pressés, méfiants, et se contentaient la plupart du temps de le saluer de leur rictus revêche. Parfois, sans pour autant se risquer à une conversation, l’échalas à visage émacié et aux yeux de taupe brisait la torpeur par un « Ça bosse, aujourd’hui ! ». Apparemment, ça bossait. Tugdual observait alors son collègue sans oser crier lui aussi que ça bossait alors que ça ne bossait pas mais espérant, par son sourire entendu, que son collègue comprît que ça bossait aussi chez Laugier. Et puis, à force d’entendre son collègue s’écrier « Ça bosse ! », Tugdual avait craint que sa réserve fût interprétée pour ce qu’elle signifiait (qu’il ne bossait pas) et que les bruits de couloir colportassent bientôt la vérité. À son tour, il s’était donc mis à lancer des « Ça bosse ! » à tout bout de champ, dès le matin dans le couloir qui menait à la machine à café, en attendant son café, en retournant à son bureau, en refermant la porte, en allant aux toilettes, en quittant son bureau… « Ça bosse chez Laugier ! »
De temps en temps, un associé du cabinet débarquait dans le couloir en sifflotant (« didididi-dadadada ») et chantonnant à propos d’un certain « Relot » qui avait bien mérité son café (« C’est pour qui le bon café ? C’est pour ce bon vieux Relot, toujours premier au boulot ! »). Tugdual ne l’avait encore jamais croisé, mais il reconnaissait la voix. « Voilà le drôle d’oiseau », se disait-il dès que le sifflement retentissait dans le couloir. Tugdual l’entendait s’étonner que les bureaux fussent vides, alors qu’il ne passait jamais la tête dans le sien, puis sermonner les collègues qu’il trouvait à la machine à café, leur reprochant d’être toujours en pause, à papoter, alors que ce bon vieux Relot turbinait jour et nuit à s’en esquinter la santé. Il citait Jean Jaurès et Jules Ferry, vantait les vertus de l’école républicaine, qui lui avait permis de gravir les échelons, leur parlait de la Chine où il faisait très froid l’hiver, très chaud l’été, où il avait habité quatre ans à bouffer du clébard avec des baguettes, avertissait que les Chinois étaient partout, sa femme, sa secrétaire, ses clients – tout le monde était chinois ! Avant de remonter au huitième étage, il les pressait de retourner bosser s’ils voulaient un jour devenir associé comme lui, et ne manquait jamais de leur rappeler que le secret de la réussite tenait en trois mots : boulot, boulot, boulot. Puis il repartait comme il était venu, en sifflotant (« didididi-dadadada »), et chaque fois Tugdual refrénait l’ardent désir de le croiser de peur de se voir reprocher, comme ses collègues, de traîner dans le couloir plutôt que d’être à son bureau. La voix pouvait retentir trois fois dans la matinée puis elle se taisait pendant des mois. Vraiment, quel drôle d’oiseau !
Puisqu’il fallait bien s’occuper, Tugdual avait dû trouver des activités qu’il pût exercer dans le huis clos de son bureau feutré, et avait développé pour l’ordre une approche obsessionnelle qui le conduisait plusieurs fois par jour à « ranger tout ce fatras », là où tout autre que lui aurait vu une pièce inoccupée. Dès que l’un des trois crayons à papier venait à manquer dans son pot, il prenait l’air renfrogné, repérait le fuyard de son œil de faucon, s’en saisissait d’un mouvement sec et lui adressait solennellement les avertissements d’usage : « Si je te reprends encore une fois à faire l’école buissonnière, je te brise les os, vilain garnement ! » Et lorsque le crayon – pourtant averti ! – tentait une nouvelle fois de se faire la belle, Tugdual Laugier, dans un cérémonial parfaitement établi, interpellait le récidiviste au milieu de sa cavale, s’emparait de l’une de ses extrémités, le levait au ciel pour l’exposer à la foule, en saisissait l’autre extrémité et brisait le mutin en deux, avant d’en présenter les morceaux démembrés aux crayons survivants pour leur faire passer l’envie d’imiter leur petit camarade. S’étant rapidement retrouvé avec des dizaines de morceaux de crayon sans mine, dépourvu de taille-crayon et ne sachant comment réclamer de nouvelles fournitures aux services généraux, Tugdual avait dû se résoudre à acheter lui-même de nouveaux crayons, de peur de se voir privé de l’un de ses principaux passe-temps. Il avait ainsi fait l’acquisition – sur ses deniers personnels – d’un sachet de cent crayons à papier sur lesquels il avait régné en despote une année durant avant de se résoudre à l’acquisition de cent nouveaux petits opprimés que, dans un souci de justice, il avait cette fois numérotés afin de ne pas faire subir aux primo¬délinquants le même sort qu’aux récidivistes. L’institution judiciaire était bientôt devenue une mécanique implacable où les crayons fidèles étaient récompensés par un usage quotidien et des entortillements capillaires, les récalcitrants placés en quarantaine, tandis que les délinquants notoires étaient mis hors d’état de nuire. « L’État français ferait bien de s’en inspirer ! songeait-il. Ça nous éviterait la chienlit ! »
Le déjeuner était devenu l’épicentre de sa journée de travail. À 11 heures, la grande agitation débutait. Il appelait les brasseries des alentours pour s’enquérir du menu du jour, questionnait les serveurs sur les accompagnements proposés, se renseignait sur les tables disponibles, jouait aux indécis, raccrochait, contrarié, rappelait aussitôt ayant changé d’avis, réservait pour 11 h 45, prétextait une urgence pour annuler, et réservait de nouveau pour midi. Il se mettait l’eau à la bouche en visionnant des émissions de cuisine dont raffole Internet, s’imaginait les plats, se réjouissait à l’idée de l’avocat-¬crevettes, espérait se laisser suffisamment de place pour les profiteroles au chocolat, et à 11 h 30, n’y tenant plus, il enfilait son imperméable – jamais sa veste, qu’il laissait consciencieusement sur le dossier de son fauteuil pour faire croire qu’il était encore là – et s’évadait au grand jour. Dans l’ascenseur, il considérait son reflet dans le miroir, rentrait le ventre, creusait les joues et se désolait de constater que sa silhouette replète, son visage poupin et ses cheveux courts et drus ne correspondaient pas du tout à l’image qu’il se faisait de lui-même, beaucoup plus proche de celle des acteurs américains, regard profond, mèches rebelles et voix rauque. Dès qu’il posait le pied dans le hall, l’image fantasmée reprenait ses droits sur celle du miroir et, d’un pas assuré, débordant d’importance, il saluait les agents d’accueil avant de rejoindre la rue dans un trottinement folâtre qui trahissait la béatitude de l’âme. Il passait au kiosque à journaux, échangeait sur la politique avec le marchand – qui n’y comprenait rien, le bougre ! – et, gai comme un pinson, poussait très en avance les portes de la brasserie sur laquelle il avait jeté son dévolu. Enfin attablé, unique client d’une salle encore vide, immensément satisfait de se voir le seul oisif au milieu du ballet des serveurs dressant les tables autour de la sienne, Tugdual examinait le menu qu’il connaissait par cœur, hésitait, opinait du chef, et finissait par choisir le plat du jour. Commençait alors le suprême plaisir de l’attente, réconfortante de certitudes. Là-bas, dans la cuisine, un chef et deux commis œuvraient, dans un commun effort, à la confection de son entrée. Quand elle arrivait, le guilleret Tugdual se nouait une serviette épaisse à carreaux rouge et blanc autour du cou, se frottait le ventre, remerciait la vie de l’avoir doté d’un si joyeux appétit et, en trois généreuses bouchées, engloutissait son mets dans un absolu contentement. Il marquait une pause entre le hors d’œuvre et le plat pour laisser la clientèle d’affaires s’installer aux tables environnantes et saluer ses voisins d’un hochement de tête qu’on ne lui rendait pas. D’un claquement de doigts d’habitué, le pionnier Tugdual poursuivait son aventure en solitaire, s’évitant les désagréments d’une cuisine bondée, d’un chef débordé ou d’une carte incomplète, dégustant ses rognons pendant que ses commensaux espéraient encore leur salade. Il se faisait ensuite volontairement rattraper pour mieux profiter du dessert. Comblé, il laissait traîner l’oreille là où la conversation lui seyait, lançant des commentaires comme on lance des hameçons. « Bonne chance pour sortir de l’euro ! » glissait-il, tout en connivence, à deux voisins en pleine querelle économique ; « Vivement la retraite ! », hilare, à trois jeunes hommes de son âge dénigrant leur travail ; « Ce que femme veut… », complice, à un mari malmené par son épouse… Parfois, l’interlocuteur acquiesçait, saluait le trait d’esprit d’un haussement de sourcils bienveillant qu’il regrettait aussitôt, Tugdual l’ayant interprété comme une invitation à participer à la discussion. Le trublion Laugier multipliait alors les boutades, approuvait les opinions des uns, nuançait celles des autres, recadrait le débat, se désintéressait totalement de son assiette, retournait même sa chaise pour se rapprocher de la table voisine, s’y installait parfois, et monopolisait bientôt la parole au grand dam des clients trop polis pour faire taire l’importun. Mais le plus souvent, son bon mot, son invective, sa fulgurance mourait dans une indifférence gênée ou dans l’hypocrisie d’un plissement de lèvres bien élevé. Peu lui importait, il avait le ventre plein. Ô qu’il était bon le temps du déjeuner. Qu’elles étaient revigorantes et saines ces heures pleines durant lesquelles Tugdual Laugier ne s’en voulait pas de n’avoir rien à faire.
À son retour, il profitait de la solitude de son bureau pour digérer dans un calme méphitique le menu trop copieux, comblant la vacuité de ses après-midi par de distrayantes flatulences. Avachi dans son fauteuil, le fumet des rognons encore en bouche, baigné dans la familière puanteur de ses entrailles, il s’étonnait qu’une telle odeur pût paraître si agréable à ses narines alors qu’elle eût été insoutenable à celles de tout autre. Dieu qu’il s’en donnait à cœur joie ! Quel curieux plaisir, vraiment, que la pétarade !
Cette singulière activité en annonçait inévitablement une autre, tout aussi réjouissante. Largement mis à contribution, son intestin sonnait l’alerte d’un délestage imminent, pareil au sémaphore signalant un récif. Tugdual se précipitait dans le couloir et rejoignait en courant les toilettes, muni d’un peu de lecture. La peau du derrière rafraîchie par le thermo¬plastique de l’abattant, il savourait cette parenthèse enchantée où l’être humain en revient à sa condition de tuyau de chair, muni du Monde, du Figaro ou de tout autre journal qu’il avait pu récupérer sur la table basse du hall de l’immeuble. Longtemps après les dernières éclaboussures, il refermait son journal, se relevait avec la mine fataliste qu’il affichait au réveil et, avant de s’essuyer le derrière, jetait un œil attentif à sa production du jour. Était-elle ferme comme l’entrecôte qu’il avait dévorée au déjeuner ou mollassonne comme son tiramisu ? Était-ce une pièce unique et massive ou un chapelet de petites crottes ? Son œuvre, qu’elle fût imposante ou figurative, le rendait si fier qu’il rechignait à tirer la chasse. N’était-ce pas une part de lui-même, après tout, qui flottait là, au pied du trône ? N’était-ce pas la seule matière qu’un homme pût véritablement engendrer ? Quel dommage en tout cas qu’il fût l’unique expert à profiter de la vue d’un si bel étron ! Enfin, dans un bruit de cataracte, survenait l’anéantissement de sa production ultime que Tugdual veillait à faire disparaître dans la tuyauterie de l’immeuble, usant du balai s’il en était besoin, afin qu’il n’en demeurât aucune trace pour la postérité.
Parfois, sa défécation paisible était perturbée par une cacophonie de talons venant du plafond, comme si, à l’étage supérieur, un hurluberlu s’essayait aux claquettes – clap, clap, clap ! Puis le tintamarre s’interrompait brusquement, et ne lui parvenait plus alors qu’un chuintement étouffé qui lui rappelait quelque chose mais qui mourait avant de lui révéler ses mystères – « didididi-dadadada »…
Lorsque le silence de son bureau devenait pesant et que son intestin ne lui permettait plus de le rompre à sa guise, Tugdual s’assurait discrètement que les alentours fussent vides pour se lancer dans un concerto. Après des exercices de vocalises (« A-E-I-O-U »), il annonçait avec le ton compassé des animateurs de France Musique l’intermède qui suivrait.
« Concerto en la mineur de Vivaldi, par l’orchestre philharmonique de Vienne, dans une interprétation toute personnelle du maestro Tugdual Laugier… »
De cette performance musicale, seul Tugdual percevait l’absolue majesté : trompette gutturale, cymbale sur joues, flûte à pincement de nez, guitare sur dents, percussion sur côtes, tambour de fesses ! Le petit concert achevé, ému aux larmes, il adressait à une foule imaginaire une gracieuse révérence. Si un collègue s’était trompé de porte à ce moment précis, il serait tombé nez à nez avec ce grand dadais de Tugdual, un mètre quatre-vingt-huit, pas encore gros mais en passe de le devenir, envoyant des baisers, la main sur le cœur, à son public de crayons à papier, chef d’orchestre sans orchestre, violoncelliste sans archet, génie sans idée.
Il avait également trouvé en sa cravate un fidèle compagnon de jeu, la roulant, la déroulant autant qu’il le pouvait, la dénouant parfois pour en faire un garrot, pour en faire un lasso, qui Rambo, qui Zorro. II se l’enfonçait aussi dans la bouche, comme un rouleau de printemps qu’il gobait en ouvrant grand la mâchoire (« Rô-rô-rô ! »), et la retirait en toute hâte pour s’éviter la douloureuse épitaphe « Ci-gît Tugdual Laugier, mort à 25 ans, étouffé par sa cravate ». Le jeu de la cravate lui inspira d’autres défis comme celui de se fourrer dans la bouche le plus grand nombre de bûchettes de sucre, défi auquel il se prépara toute une semaine, chapardant consciencieusement chaque matin cinq ou six sachets à la machine à café, redoutant de se faire pincer s’il en subtilisait davantage. En fin de semaine, il établit un record que l’on ne battrait pas de sitôt : trente-cinq bûchettes dans la bouche, oui monsieur !
Au dîner, Mathilde lui demandait comment s’était passée sa journée. Tugdual prenait l’air affecté de ceux qui taisent courageusement des secrets trop lourds à porter pour le commun des mortels. Il eût été soulagé de pouvoir partager avec elle ses inquiétudes et son spleen, mais il craignait que l’adoration de Mathilde, qu’il s’imaginait briller d’un éclat pur et limpide, ne se teintât d’opaline. Alors, Tugdual s’emportait à décrire un labeur interminable, jonglant entre les appels téléphoniques et les sollicitations internes, donnant les impulsions décisives, rayant à grands traits les notes des subalternes, corrigeant avec tact celles des supérieurs, se nourrissant à peine d’un sandwich en triangle au milieu du raffut ! Compte tenu de son salaire, naturellement, il n’avait pas à se plaindre, mais le diktat de la rentabilité allait finir par lui esquinter la santé.
« Et je gagnerais plus chez Rothschild, crois-moi ! »
Et Mathilde le croyait.
« Chéri, tu gagnerais plus chez Rochild », acquiesçait-elle d’ailleurs lorsque les responsabilités de son fiancé lui paraissaient trop lourdes.
Et Dieu qu’elles étaient lourdes ! Pestant, maugréant, tapant du poing sur la table, Tugdual fustigeait les travers du capitalisme aveugle et dissipait dans un redoublement d’indignations les réminiscences honteuses de ses après-midi : bûchettes de sucre, avalements de cravate, concerts gutturaux – pouet, pouet, pouet, la trompette… Impensable d’avouer à Mathilde qu’il n’avait encore vu ni rapport ni associé et que ses seuls subalternes étaient une centaine de crayons à papier ! Mathilde devait continuer de croire qu’il bossait comme un cheval, ce dont Tugdual n’était pas loin d’être lui-même convaincu. Il est en effet une vérité éternelle que l’être humain, naturellement réfractaire à l’effort, le devient d’autant plus qu’il n’y est plus confronté. Ainsi, dès que Tugdual se voyait contraint de rédiger un courrier au syndic, l’affaire prenait désormais des proportions internationales. Mathilde devait se montrer aux petits soins, le soulager entièrement des tâches ménagères – Tugdual ne pouvant être partout à la fois – et écouter attentivement les projets de courrier dont il lui faisait lecture. Il n’était plus question de parler d’autre chose aux dîners que de la désignation de son interlocuteur (« Chère Madame, Cher Monsieur… Madame, Monsieur… Madame ou Monsieur le Président… Madame la Présidente, Monsieur le Président… »), de la phrase d’accroche (« En ma qualité de propriétaire, je me permets de vous contacter… Je me permets de vous contacter en ma qualité de propriétaire… C’est en ma qualité de propriétaire que je me permets de vous contacter… »), du ton du courrier (respectueux ? directif ? poli ? insolent ? résolu ?) et, plus fondamental encore, de la formule de politesse qui classait les rédacteurs en castes : les gens du monde (« Je vous prie de croire en l’assurance de toute ma considération respectueuse »), les intellectuels (« Je vous prie de croire en l’absolue sincérité de mes hommages spirituels »), les obséquieux (« Je vous prie d’agréer l’hommage de mon indicible et respectueux dévouement »), les hypocrites (« Je vous prie de croire, Monsieur le Président du syndic, que je vous compte parmi mes amis les plus fidèles »), les sans-manières (« Bien cordialement »)… Chez Michard, Tugdual arpentait le couloir en soufflant, plein de componction, d’un pas pressé et lourd, de son bureau à l’imprimante, de l’imprimante à son bureau.
« Ça bosse, chez Laugier ! »
Ah oui, ça bossait ! Le courrier au syndic comptait bientôt dix pages où Tugdual multipliait les réclamations, dénonçait des exactions intolérables, critiquait la mairie d’arrondissement, accusait la Ville de Paris, en appelait à l’État, à la cedh ! Ce n’était plus un courrier, c’était un mémoire, un opuscule, un brûlot !
« Ça bosse, chez Laugier ! »
Lorsque le courrier – qu’il avait intitulé mémoire ampliatif – était enfin achevé, chaque mot était si bien pesé qu’on n’y comprenait plus rien. Mathilde était chargée d’aller le porter en toute hâte au bureau de poste afin qu’il fût relevé dès le samedi matin, son fiancé n’ayant pas eu une minute pour le faire poster par une assistante. Et si Mathilde s’étonnait d’avoir à se précipiter pour un courrier qui n’avait rien d’urgent, Tugdual lui rappelait que sa mission n’était rien comparée à la sienne, qui l’avait retardé dangereusement dans son travail.
Il avait rencontré Mathilde lors d’une soirée étudiante. Bien que n’ayant jamais connu un grand succès dans ce type d’événements, ni n’importe où ailleurs, Tugdual ne doutait pas de son charme et avait, ce soir-là, opté pour une nouvelle stratégie de séduction, les précédentes n’ayant pas toujours porté leurs fruits. Plutôt qu’essayer d’attirer la danseuse la plus convoitée de la piste par des mouvements de bassin et d’irrésistibles œillades, Tugdual s’était dirigé vers Mathilde qui se tenait dans un coin, à l’écart d’un groupe de jeunes filles dont le cercle de discussion s’était refermé devant elle comme les portes d’une forteresse. Tugdual, lion superbe et généreux, l’avait abordée avec des mots qu’il ne cesserait de lui rappeler les années suivantes :
« Comment se fait-il que la plus jolie fille de la soirée n’ait pas de cavalier ? »
Bien qu’un peu inquiète à l’idée que ce grand dadais pût se moquer d’elle, Mathilde avait levé vers lui ses pommettes roses et un sourire d’encouragement. Il l’avait rassurée, l’avait fait danser, elle qu’on invitait si peu, lui avait raconté sa vie – travail acharné et aventures d’un soir –, dépeint ses ambitieux projets et s’était même laissé aller à lui confesser qu’il aspirait désormais à vivre une belle histoire plutôt qu’à collectionner les conquêtes. Mathilde l’avait laissé la raccompagner jusqu’à la porte de sa chambre et avait apprécié qu’il n’insistât pas pour passer la nuit avec elle. « Tu es différente de toutes celles que j’ai eues », lui avait-il chuchoté avec ce même regard de don Juan touché au cœur. Le lendemain, il lui avait envoyé un sms. « La belle Mathilde m’accorderait-elle une heure de son temps ? » Elle la lui avait accordée. Rapidement, Tugdual avait élaboré pour eux une feuille de route avec des projets à réaliser, des étapes à franchir, des objectifs à atteindre. Dans sa chambre d’étudiant, il avait relié entre elles trois pages blanches avec du scotch. Il avait tiré un trait sur toute la largeur, entrecoupé de petites barres verticales. Le grand trait horizontal représentait le reste de leur vie et les barres verticales chacune des cinquante prochaines années. C’est ainsi que Mathilde, les yeux ronds d’étonnement au-dessus de ses pommettes roses, avait découvert que Tugdual gagnerait deux mille euros net dans deux ans, qu’ils achèteraient un appartement dans trois, que Tugdual gagnerait quatre mille euros dans quatre, qu’ils se marieraient cette même année, qu’elle aurait son premier enfant dans cinq, son second dans sept – mais qu’une marge de sécurité lui laissait encore le loisir de le reporter l’année suivante. Venaient ensuite l’acquisition du second appartement, définitif celui-ci, l’inscription des enfants à Henri-IV, l’investissement locatif dans un petit studio qui leur servirait de pied-à-terre pour leurs vieux jours, la résidence secondaire…
« Dans la vie, disait-il, il faut une feuille de route, sinon on ne sait pas où l’on va. Je suis le capitaine, qui donne le cap, et tu es mon fidèle matelot. »
Et si Mathilde ne répondait pas, Tugdual insistait :
« Pas vrai, chérie ?
— Vrai. »
D’ailleurs, il ne prenait jamais une décision sans consulter Mathilde, qui l’approuvait toujours : « J’ai bien fait d’acheter du pain ce matin. Pas vrai, chérie ? – Vrai, chéri » ; « C’est une sacrée affaire que j’ai faite là, vrai ou faux ? – Vrai, chéri » ; « Ce n’est pas avec des empotés pareils qu’on va redresser la France ! J’ai tort ou j’ai raison ? – Tu as raison, chéri. » Bien que se sentant parfois trimballée comme une valise, Mathilde éprouvait un amour reconnaissant envers Tugdual : pour la première fois quelqu’un l’incluait dans ses plans. De son côté, l’amour de Tugdual pour Mathilde était sincère mais maladroit. Il n’osait lui avouer que les petits plaisirs de la vie n’étaient pour lui des plaisirs qu’en ce qu’il avait hâte de les raconter le soir même à Mathilde (il ferait beau ce week-end, il avait une faim de loup, il avait acheté vingt-quatre rouleaux de papier-toilette au prix de douze) et se persuadait que celle-ci ne se contenterait pas de si peu. Non, Mathilde attendait de lui ce que toutes les femmes devaient attendre d’un mari : protection, assurance et prestance. Sans quoi, à la moindre déconvenue, les bonnes femmes filaient à l’anglaise pour trouver mieux ailleurs sans qu’il y eût rien d’inconvenant à ça : n’importe qui changerait d’employeur contre un meilleur salaire. Tugdual vivait ainsi chez lui dans une quête d’admiration qui se déclinait sous toutes les formes du quotidien, de sa façon de boire le café le matin (à gorgées franches et bruyantes) jusqu’à sa manière de pousser le caddie au supermarché (sifflotant, bras écartés, sans embardée). Il devait se surpasser en tout pour éblouir Mathilde.
Tugdual avait décrété qu’ils iraient déjeuner tous les dimanches chez la mère de Mathilde et avait fait passer son diktat pour une exigence de sa fiancée, qui n’y tenait pourtant pas.
« N’insiste pas, Mathilde, je la connais, ta mère ! Les habitudes sont les habitudes ! »
Et si Mathilde contestait, Tugdual couvrait sa voix jusqu’à ce qu’elle l’approuvât.
« Vrai, chéri.
— À la bonne heure. Alors, allons-y, sinon ma belle-doche va encore nous faire une crise. Et pareil pour mon beauf. J’ai tort ou j’ai raison ?
— Tu as raison, chéri. »
En l’absence du père, décédé lorsque Mathilde était enfant, Tugdual s’était érigé en chef de famille, dont les membres avaient vu l’arrivée comme une bénédiction pour Mathilde qui manquait terriblement de confiance en elle, mais ils commençaient à se lasser de le voir régenter leur propre vie. Il avait fait du bout de table, autrefois assigné au père, sa place habituelle, sa fiancée se tenant à sa droite, sa mère et son beau-frère à sa gauche. Gaspard, de deux ans le cadet de Mathilde, plutôt introverti et fervent catholique, se faisait accueillir à son retour de la messe par quelque boutade que Tugdual se gardait de renouveler : « Allons donc, voilà la grenouille de bénitier ! Dis donc, j’espère que tu ne pries pas pour les chômeurs parce que là-haut, Il n’a pas l’air de t’écouter » ; « Alors, saint Gaspard, je sais que les voies du Seigneur sont impénétrables mais Il ne se fait pas beaucoup entendre du côté de la Terre promise où on se bat en Son nom depuis deux mille ans ! » Sur ce, Tugdual tournait sa bouille satisfaite et goguenarde vers Mathilde ou vers sa belle-mère : on ne faisait pas gober à Tugdual Laugier ces sornettes de cureton ! Parfois, Mathilde lui chuchotait de ne pas vexer son frère et Tugdual répondait tout haut pour que son « beauf » l’entendît :
« Il ne va pas se vexer, l’enfant de chœur : Dieu est plein de miséricorde. Pas vrai ? »
Et comme Gaspard ne répondait toujours pas, Tugdual, en pater familias bienveillant, venait lui adresser une accolade virile.
Gaspard s’irritait de la fulgurante familiarité avec laquelle le traitait le nouveau venu. Si Mathilde était heureuse avec cet individu plutôt qu’un autre, il en était ravi pour elle, mais pourquoi diable ce Tugdual Laugier s’évertuait-il à multiplier les marques d’intimité à son égard ? Chiquenaudes, boutades et conseils… Au déjeuner, Tugdual avait décrété qu’il convenait de parler affaires – autrement dit, des siennes – et puisque les femmes n’y connaissaient rien, il ne s’adressait qu’à Gaspard, qui s’y intéressait encore moins.
«Tu verras, le monde des affaires est un monde de requins», l’avait prévenu Tugdual après trois mois chez Michard qu’il avait occupés à s’enfoncer des bûchettes dans la bouche et à péter comme un goret ulcéreux.
La famille de Mathilde, bien élevée et trop peu habituée aux rapports sociaux pour s’en priver totalement, l’écoutait religieusement évoquer ses lourdes responsabilités, ainsi que son salaire qui dépassait – et de loin ! – ses ambitions les plus folles. D’ailleurs, il avait apporté pour l’occasion la feuille de route qui trônait habituellement dans l’entrée. C’était inscrit là, noir sur blanc, au-dessus du trait représentant son vingt-sixième anniversaire : «2 000 € net/mois». Gaspard n’avait qu’à vérifier par lui-même s’il ne le croyait pas. Il n’était pas question de fanfaronner en révélant combien il gagnait aujourd’hui – ça n’était pas son genre – mais il n’avait pas à se plaindre. »

À propos de l’auteur
DARKANIAN_Pierre_© Céline_NieszawerPierre Darkanian © Photo Céline Nieszawer

Avec Le Rapport chinois, Pierre Darkanian offre à la littéraire française sa Conjuration des imbéciles. C’est son premier roman. (Source: Éditions Anne Carrière)

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Un enterrement et quatre saisons

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  RL_hiver_2021

En deux mots
Quand son mari et grand amour meurt, Nathalie Prince se voit confrontée à une peine incommensurable mêlée aux contingences liées aux obsèques. Alors toutes les tracasseries administratives deviennent des monuments d’absurdité. Alors la vie d’après ne tient que par et pour leurs quatre enfants.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

«Il est mort, l’été, l’amour et le soleil»

Dans un récit bouleversant, Nathalie Prince raconte le décès de Christophe, son mari, son amour, son co-auteur. Aux obsèques vont succéder quatre saisons d’absurdités administratives, de vie de famille chamboulée, de tentative de reconstruction…

La vie réserve quelquefois de très mauvaises surprises. Prenez le couple Prince. Nathalie et Christophe se sont rencontrés sur les bancs de la faculté, se sont aimés et ne se sont plus quittés. Mieux, ils ont conjugué leur talent pour nous offrir des livres aussi différents que formidables. C’est sous le pseudonyme de Boris Dokmak que j’ai fait leur connaissance, sans imaginer que derrière Les Amazoniques, ce polar paru en 2015 qui mêlait aventure et trafics en forêt amazonienne se cachait un prof de philosophie.
Un petit mot de Nathalie dans Nietzsche au Paraguay a levé le mystère quatre ans plus tard. «Vous avez aimé Boris Dokmak. Vous le reconnaîtrez. Vous comprendrez assez vite que ce roman me pèse et me porte, et j’espère que vous aurez envie de vous y plonger…» Signé cette fois Christophe et Nathalie Prince, ce formidable roman racontait comment, en faisant des recherches sur la vie et l’œuvre de Friedrich Nietzsche, ils ont découvert que la sœur du philosophe allemand avait fait partie d’un groupe de colons bien décidés à créer une nouvelle Allemagne au Paraguay. Une histoire folle et très prenante. Un enterrement et quatre saisons vient subitement nous révéler que cette complicité ne verra pas naître de nouveau livre. Signé Nathalie Prince, il raconte la mort de Christophe, emporté par la maladie. Une issue qui devenait inéluctable, mais qui laisse derrière elle une épouse et quatre enfants désemparés. Avec beaucoup de pudeur, Nathalie raconte les derniers instants et les obsèques, ces moments cruels mêlés d’incongruité, ces préparatifs conçus dans un état second et ces mains tendues qui sont censées soulager mais ne font souvent que donner un écrin au chagrin. Elle dit aussi son amour absolu, tellement fort qu’il a besoin de vivre encore, de ne pas être pris sous une étouffante chape de plomb. «Tout tourne autour de la maladie, de la mort, de la douleur et de la tristesse de la vieillesse. Je ne veux plus les entendre. Je n’ai pas envie de rire, bien sûr, mais j’ai envie de parler d’autre chose, qu’on me serre fort et avec tendresse. Qu’on ne me propose pas de faire quelque chose pour moi. Qu’on fasse quelque chose pour moi. Qu’on pense à moi.»
Commence alors le premier jour du reste de sa vie, les saisons qui suivent cet hiver. Quand il faut jongler entre les difficultés des enfants, qui eux aussi ont du mal à gérer ce drame, et les courriers incompréhensibles des administrations, entre les profs dépassés et les services municipaux, entre le notaire et ses évaluations – ne ratez pas l’épisode du canon du siècle passé! – entre le tribunal et ses injonctions surréalistes et une réunion au sommet en mairie pour l’aménagement de la tombe du défunt. Des absurdités ponctuées aussi de moments de grâce comme la séance de course à pied où la rencontre avec sa fille le jour de la fête des pères.
Comme dans Avant que j’oublie, ce petit bijou signé Anne Pauly, on aura exploré ce curieux moment autour du deuil, ses surprises et ses moments forts, ses incompréhensions et ses aspects kafkaïens entre colère et compassion. Remercions Nathalie Prince pour ce livre qui aidera sans doute aussi tous ceux qui sont frappés par le deuil à relever la tête.

Un enterrement et quatre saisons
Nathalie Prince
Éditions Flammarion
Récit
272 p., 20 €
EAN 9782080236470
Paru le 3/02/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement au Mans et dans les environs.

Quand?
L’action se déroule de 2017 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Quand on a tout construit ensemble, quand tout vous a liés, quand on a cherché à ce point la joie et l’exclusivité amoureuse, comment continuer après la disparition de l’homme de sa vie? Sur quatre saisons, le deuil s’apprivoise à travers les petites et les grandes ironies de la vie. Ce sont ces infimes détails qui nous poussent à aller de l’avant.
Avec un ton mordant et un humour noir, Nathalie Prince nous fait rire de ce qu’elle traverse et partage sans ménagement le regard qu’elle pose sur les êtres et les choses. Pour le meilleur et pour le pire.
Drôle et bouleversant, Un enterrement et quatre saisons brosse le portrait d’un amour fou.

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Les premières pages du livre
« 30 décembre 2017,
premier jour du reste de ma vie

Derrière la porte
Il est 5 heures. La nuit est absolument noire. De l’encre. Du goudron. Un noir mat. Je ne me rappelle plus si dehors il pleut. Ou s’il y a du vent. Ou s’il fait froid. Oui, sûrement, il fait froid. Il ne peut pas en être autrement. Un froid glacial même. Un froid de début d’hiver.
La chambre est à peine éclairée. Ce n’est pas le clair de lune qui nous éclaire. Non. Ce n’est pas ça. Je me rappelle. C’est la lumière du couloir qui passe, un peu, sous la porte, et la veilleuse, qui fait un petit bruit détestable. Un bruit d’insecte mécanique. Un bruit de misère, aussi, un peu.
Alors je te vois et je te regarde.
Tu es tellement beau. Je ne me lasse pas de te toucher, de t’embrasser, de passer ma main sur ta tête. Tu es là, et je me remplis de toi.
Je me dis que quelqu’un pourrait rentrer, là, à tout instant, nous surprendre dans ces baisers, dans ces caresses. Dans mes chuchotements. Mais ce ne serait pas vraiment grave, n’est-ce pas ? On est comme ces amoureux qui se frottent sur les bancs publics, tout près, si près. Ces amoureux qui exhibent leur amour. Oui, après tout, cela ne serait pas grave du tout.
Je te chuchote que je t’aime et que je suis là, pour toujours. Je te chuchote que je voudrais que cet instant dure, se prolonge, s’éternise. Je voudrais toujours sentir ta peau sous mes doigts. J’entends le bruit des larmes sur l’oreiller. Un petit ploc mat et creux, un petit bruit de rien du tout, qui finit presque par disparaître, parce que, sur le tissu mouillé, les larmes s’écrasent en silence. Mais la petite tache d’eau salée s’agrandit.
On est comme dans une de ces nouvelles que je te lisais, le soir. On est dans une histoire d’amour fantastique de Gautier, de Poe ou de Rodenbach. Oui, voilà, je suis dans une de ces histoires. Ça ne peut pas être mon histoire. Je te regarde et je te lis. Je suis passée dans un conte cruel. Je lis Villiers de L’Isle-Adam. Je suis mise en abyme.
Je te récite le début de la nouvelle de Gautier, La Morte amoureuse : « Vous me demandez, frère, si j’ai aimé ; oui. Oui, j’ai aimé comme personne au monde n’a aimé, d’un amour insensé et furieux, si violent que je suis étonné qu’il n’ait pas fait éclater mon cœur. » C’est ce que dit le moine, Romuald, à l’un de ses frères en religion. Il lui parle pour lui dire de ne pas succomber à l’amour d’une femme, pour le mettre en garde. Mais il n’est pas crédible. Ses paroles se déversent sans pause, d’une traite, sans s’arrêter. En face de lui, l’autre n’a pas le temps d’en placer une. On ne l’entend pas. Et toi, d’ailleurs, tu ne dis rien non plus. Tu écoutes. Plein de silence.
Alors je reprends mon histoire. Tôt ou tard, Romuald devait dire son histoire. Comme je dois raconter la mienne. Il devait la faire sortir de lui. Parce que l’amour le brûle toujours. C’est un récit de la brûlure amoureuse. Il n’a plus Clarimonde, alors il la raconte. Un requiem, un chant d’amour. La seule chose qui lui reste, c’est la parole. Il faut ressusciter Clarimonde, lui offrir un tombeau. Un tombeau de mots. Qui dit que l’amour est plus fort que la mort, et qu’il finira par la vaincre.
Alors oui, c’est ce que je te raconte, là, maintenant, dans cette chambre blanche où manquent, sur les murs, des miroirs et des tableaux. Je lève les yeux. Je regarde la pièce autour de moi, à la lueur de la veilleuse qui clignote. J’ai un crochet dans le ventre. Tu le sais, ça ? Un putain de crochet qui ne me lâche pas. Un nid de douleur.
À quel moment dans ma tête je me dis que j’ai encore de la chance d’être avec toi ? Là, maintenant. Mais que tout va s’éteindre ! Pas les néons du couloir. Non, ceux-là, ils ne s’arrêteront jamais. Ils seront là pour d’autres couples qui se séparent, d’autres histoires qui s’arrêtent, d’autres ruptures indicibles. Non, ce qui va s’éteindre, ce sont ces moments de toi, ces caresses, cette douceur, ce temps suspendu. Je me serre contre toi. Tu deviens de plus en plus froid sous mes doigts. Je voudrais te réchauffer, mais en vrai, ça ne sert à rien. Tu ne bouges pas. Je voudrais enlever la nuit dans tes cheveux. Mais elle s’accroche. Alors je m’allonge sur ce petit lit qui fait un bruit métallique. Sur ces draps jaunes. Oh ce jaune ! Il me renvoie à ces sept années où je suis venue dans d’autres chambres, toutes pareilles, et toujours avec les mêmes draps jaunes. Et pourtant, enveloppée dans la laideur de cette chambre sans soleil, à côté de toi, je crois que je suis bien. Oui, quelqu’un pourrait entrer. Mais on s’en fout un peu, là, non ?

Alors j’ai eu une envie. Folle. Déplacée. Mais qui m’a submergée. Une envie de toi, de garder en moi cette image, pour qu’elle ne disparaisse pas de moi. Je n’ai pas assez confiance en moi. Je t’aime, cela est sûr, mais je sais que cette image va finir par disparaître. Vois-tu, quand je serai vieille. Mon corps va t’oublier. Ma mémoire va te trahir. Mais je ne la laisserai pas t’oublier. Je veux pouvoir te regarder sans relâche et quand je veux. Je fais ce que je veux. Je le fais parce que je le veux.
Alors, après avoir couvert ton visage de baisers et de larmes, après avoir bu ma honte, j’ai allumé la lumière de la chambre, une lumière inhumaine et barbare. Des néons d’hôpital. J’ai sorti mon portable de ma poche et j’ai fixé ta dernière image pour mon éternité. Pas de retouches. Toi à jamais suspendu dans le temps.
Je suis un monstre.
Je ne serai plus jamais la même.
Son herbe à soi : la concession
Il y a quelques années, mon neveu a offert à Anselme, mon fils aîné, un cadeau « original et personnalisé », un petit bout de terrain des Highlands écossais qui lui permettait en sa qualité de propriétaire de devenir Lord1. Un petit bout de terre de rien du tout : 0,093 m2 exactement, et la possibilité de savoir que l’on a son herbe à soi, son petit coin d’ailleurs, son utopie. Eh bien pour moi aussi, c’est fait, je l’ai, mon petit coin de terre. Pas très grand. Juste un mètre sur deux. Avec une terre bien noire dans un espace arboré, plutôt calme et tranquille. J’ai pris une concession « cinquantenaire », comme moi, qui vais sur mes cinquante ans, histoire de faire la paire. On verra où j’en suis dans cinquante années. Là, pour moi, c’est carrément de la science-fiction. Et puis, les quatre enfants en hériteront, en indivision, quand l’heure sera venue. Un mètre sur deux, c’est beaucoup plus qu’un pied carré à Glencoe Wood et puis l’avantage, pour moi, c’est que c’est tout droit, à moins d’un kilomètre de la maison. Pratique pour aller se balader… Ce lieu a reprogrammé mon centre de gravité. Le centre de gravité, appelé G, est le point d’application de la résultante des forces de pesanteur. Mon corps est dépendant de ce point. Il m’attire et m’enferme, bouleversant mes repères et mon équilibre. La loi de l’aimantation.
Et c’est quoi cet espace, au juste ? De la terre à peu près meuble… Je dis à peu près parce qu’on n’y ferait pas pousser des carottes ni même des radis. Il faudrait une terre plus sableuse, plus fine. Mais c’est quand même une terre correcte, qu’on peut émietter avec la main, sans trop de glaise ni de silex. Et autour de la terre, des petits graviers. Des petits graviers tout gris et tout moches, tout proches aussi, d’un autre petit rectangle de terre tout pareil au mien, mais qui, lui, déborde de fleurs coupées, de fleurs colorées, de fleurs qui embaument et avec des rubans partout et de toutes les couleurs, comme on mettrait sur une voiture pour aller à un mariage. Et puis après les fleurs, les petits cailloux, encore, et puis les fleurs, et plus tu remontes la petite allée, tout doucement, plus tu t’aperçois que les lots de terre d’un mètre sur deux font place à des plaques noires ou anthracite, bien propres, et qu’il y a de moins en moins de fleurs et de moins en moins de couleurs, et que les rubans disparaissent. Et puis, encore plus loin, il y a de la mousse sur les petits coins de terre, et des orties qu’il faudrait arracher, avec des vases qui ont fini par se détacher de leur socle, et qui n’attendent plus de fleurs. Et puis il y a ces mots qui vont par groupes de trois, toujours impairs : « À notre papa », « À notre ami », « À notre fils », des mots qui pleurent, emmurés dans le silence et dans le gris. Des mots par-ci et des mots par-là, des mots immobiles et inconsolables, posés là pour l’éternité. Enfin, du moins pour quelque cinquante ans ! Parce que quand il s’agit de sa mort, on a du mal à envisager plus loin que le bout des cinquante ans de la concession qu’on a signée. On signerait n’importe quoi à ce moment-là. Pour avoir ce petit lopin de terre qui nous appartient comme rien dans notre vie ne nous a appartenu. Ce petit monde de deux mètres carrés avec lequel on fera corps, un jour.
Mon amour, ce terrain est à nous. Tu as gravi les plus hautes montagnes et tu es arrivé au sommet. Et tu y es resté. Tu n’es pas redescendu dans la vallée, avec les vaches bariolées et les mouches bourdonnantes. Tu as fui l’universel reportage du monde et tu m’as bien plantée là. C’est vrai, je n’ai pas eu le courage de faire la balade avec toi, mais je viendrai te rejoindre aussi souvent que possible, demain dès l’aube ou peu s’en faut, parce que les grandes grilles du cimetière ne s’ouvrent pas si tôt !
Et un jour, je resterai avec toi.
Le lendemain ou le surlendemain,
je ne sais plus, ça va très vite
Chanter sous la pluie
J’arrive devant la petite église, sous une pluie battante. De l’eau qui coule du ciel, sans relâche. Un ciel triste, sans nuages. Un ciel qui est à l’unisson de mon cœur. Cent kilos mon cœur. J’arrive plus à le porter. Mais qu’est-ce que je fous ici ? Qu’est-ce que je viens faire dans le presbytère de l’église ? Pour aller voir un parfait inconnu… Mais qu’est-ce que tu m’obliges à faire ? J’espère au moins que ça te fait rigoler. Un truc qu’on va pas pouvoir partager… Quel délire ! Ça se bagarre dans ma tête : je dois le faire ? Pas le choix. Tu peux le faire. Tu le feras. Tiens, ça doit sûrement être lui. Pourquoi ils sont deux ?
— Bonjour, je suis Nathalie Prince.
— Oui, oui, bonjour, toutes nos condoléances, Nathalie. Nous sommes là pour vous aider, pour vous accompagner dans ce moment particulièrement difficile. Moi, c’est Michel et cette femme merveilleuse que vous voyez, c’est Murielle. Elle partage ma vie depuis cinquante ans. Je ne sais pas ce que je ferais sans elle. J’espère partir avant elle car, sans elle, je ne serais plus rien. Murielle sera là aussi pour vous. Nous aimons aider les gens et leur apporter le soutien nécessaire dans une telle épreuve.
Tu n’as rien trouvé de mieux que de me raconter ton mariage ? Je te rappelle que je viens parce que j’ai perdu mon mari. Que je suis veuve…
— Bien, merci. Et alors, concrètement, comment les choses vont-elles se passer ?
— Venez. Au bout du couloir. Installons-nous sur cette petite table. Allez-y, entrez. Nathalie, vous êtes dans la souffrance et nous allons vous tenir la main dans ce chemin de douleur. Venez, asseyez-vous.
La petite table ronde du presbytère est habillée d’une toile cirée aux couleurs d’automne, plutôt hideuse. Un peu collante. Avec un minuscule bouquet de fleurs en plastique. Waouh que c’est laid ! Une espèce de glycine décolorée attire le regard dans un coin triste de la pièce, la pièce la plus triste du monde, aux murs jaunâtres, avec ce couple dont la voix chante et m’implore de lui confier ma douleur. J’ai dû me tromper de porte… C’est ça, hein ? Évidemment, c’en est trop pour moi. Comment leur dire quoi que ce soit ? Je ne les connais pas. Ils se tiennent la main… Oh là là ! Ils me prennent tous les deux la main. En me souriant. En se souriant. Mais qu’est-ce que j’ai fait pour me retrouver dans une situation pareille ? Toute seule ? Comment sortir de là ? Ça te ferait bien marrer si t’étais là… Et j’aimerais bien prendre de la distance. Et prendre ta main, à toi. Nathalie, tu es forte. Il faut que tu le fasses. Tu le feras. Mais non, j’y arrive pas…
Michel se remet à parler, sans me lâcher la main. Je ne sais plus où me mettre…
— Pouvez-vous nous dire qui était Christophe ?
Mais pourquoi je leur dirais quoi que ce soit sur toi ?
J’essaie. Je respire. Je croise les bras pour me donner une contenance. Je vais forcément dire quelque chose. Quelque chose va sortir de moi… Mais quoi ? Je sens que ça vient.
— Mais en fait, pourquoi vous voulez le savoir ?
Pas vraiment la réponse qu’ils attendaient… Mais pourquoi je reste sur la défensive ? Pourquoi je les agresse ? Je suis sûre que si tu me vois, tu te marres… Calme le jeu. Redeviens sociable, Nathalie. Sans eux, personne pour faire la cérémonie. Tu voulais pas de curé. Tu dois faire avec ces deux-là. On refait pas les équipes. Allez, Nathalie, tente autre chose. Dis-leur ce qu’ils veulent entendre… Tu dois quand même en être capable ?
— Il était professeur de philosophie. Un excellent père, un mari fidèle, un…
Encore une pause. Je réfléchis. Le couple se regarde, espérant peut-être que je vais lâcher du lest, leur faire des confidences, me mettre à fondre en larmes et leur reprendre la main… Je me ressaisis.
— Si vous voulez mieux le connaître, c’est pour parler de lui, n’est-ce pas ?
— Oui, nous savons d’expérience que vous ne pourrez pas parler de Christophe le jour de la cérémonie. C’est beaucoup trop difficile. Je ferai moi-même le discours d’hommage au défunt. Je suis compétent en la matière. Nous avons fait des dizaines d’enterrements… Je parlerai pour vous, et je dirai qui était Christophe, ce qu’il a fait.
Silence.
Jamais de la vie il ne dira un mot. Il n’articulera pas une syllabe. Il n’ouvrira même pas la bouche. C’est mon mari.
— Écoutez… C’est moi qui le connaissais le mieux. J’étais son épouse. Je le connais depuis que j’ai dix-sept ans, et on ne s’est jamais quittés. Ça fait trente ans. C’est donc à moi de faire ce discours.
— Ce sera très dur. D’expérience, nous savons que vous n’y arriverez pas…
— J’y arriverai.
Je me crispe.
— Bon, de toute façon, vous nous donnerez au moins quelques éléments par écrit afin que je puisse me substituer à vous si vous craquez.
Craquer ? Ça veut dire quoi ? Comme une noix qu’on place dans un casse-noix et qu’on écrase ? Mais moi, je ne suis pas une noix ! Alors, je ne craque pas…
Silence, encore.
— D’accord, faisons comme cela, mais je sais que personne ne parlera à ma place… Et sûrement pas vous, pardonnez-moi, c’est un peu blessant. Pas vous qui ne le connaissiez pas…
Une pause. Qui me paraît durer deux heures. Les deux se regardent, étonnés que je ne leur lâche pas le morceau, que je reste droite sur ma chaise. Pas de larmes. Plus de larmes… Étonnés que je ne m’effondre pas…
Je reprends, pour casser ce silence et ces échanges de regards surréalistes :
— Combien de temps puis-je parler ? Un quart d’heure ?
Le couple se met à rire, carrément, avec un air entendu, le petit regard en travers, oblique, qui sépare. C’est comme si je leur avais dit que l’enterrement allait se dérouler sur la Lune…
— Non, non ! On vous arrête tout de suite ! Au bout de cinq minutes, les gens n’écouteront plus. Cinq minutes, vous avez cinq minutes. C’est déjà beaucoup trop. Les enfants pourront dire un mot aussi, s’ils le veulent. Y aurait-il quelqu’un d’autre qui voudrait parler ?
— Je ne sais pas. Je vous dirai. Je demanderai aux enfants…
— Bon, c’était le premier point. Il va falloir prévoir aussi les musiques. Une musique pour le début de la cérémonie et une musique pour la fin. Vous prévoyez deux CD. Bon, évidemment, du classique, pas de la variété…
— Oui, oui, ne vous inquiétez pas. Deux CD. Je vais y penser.
— Et il va falloir choisir les psaumes.
— Pourquoi faut-il des psaumes ? Je ne connais pas de psaumes.
— Tout est prévu, rassurez-vous, Nathalie. Nous vous présentons aujourd’hui une liste de chants et vous allez choisir. Cela rythmera la cérémonie…
— … mais je ne les connais pas !
— Vous avez tous les textes dans ce recueil, sauf deux parce que d’habitude on fait les enterrements à Saint-Aubin et là on va le faire à Saint-Amand, vu que Saint-Aubin est en travaux. Vous devez choisir parmi les textes que l’on propose dans l’église de Saint-Amand.
— OK. Mais ce sont des chansons, n’est-ce pas ? Comment ça va se passer ?
— Ma femme chantera les psaumes. A cappella, hein, Murielle ? Elle a une voix divine. Si vous n’arrivez pas à choisir, on va vous aider. On est là pour vous aider, Nathalie. Par exemple, le premier psaume, ça fait…
… Et Murielle, sans l’ombre d’une hésitation, entonne l’air d’une voix d’ange, et me dit les paroles et la musique pour que je puisse choisir à mon aise. Elle entonne TOUS les psaumes, avec le sourire, la voix parfois un peu fragile, mais sans hésitation… Elle ne s’arrête pas, et chante en annonçant le numéro du psaume… Et le troisième, ça fait ça… Elle chante dans cette petite salle triste à mourir, assise et les yeux en l’air, les coudes collés à la toile cirée et son mari posant sur elle des yeux débordants d’amour… Avec un petit air de sainte Thérèse. Et le septième, que j’aime beaucoup, voilà, ça fait ça… Et moi, éberluée, j’attends que tout cela s’achève.
Après un moment d’éternité, j’arrive à leur dire un truc sensé :
— Merci, oui vraiment vous avez une très belle voix. C’est agréable.
Lui m’interrompt :
— Ma femme a fait du chant pendant quarante ans et elle a accompagné plus de quatre-vingts enterrements, lance-t-il avec amour.
— Ah oui ? Bien… Alors le second chant me paraît plus accessible, plus simple. Si on pouvait couper le couplet sur la résurrection, ce serait parfait. Je ne veux pas colorer cet enterrement avec des croyances auxquelles je ne crois pas. Murielle, pensez-vous pouvoir couper ce couplet ?
— Oui, on ne me l’a jamais demandé. Je vais le récrire sans le couplet. C’est possible.
— Bon très bien. Ça ira très bien. Merci.
Michel reprend la parole, affamé et avide de toute cette organisation. Mais qu’est-ce qu’il peut bien trouver à faire ça ?
— Il va falloir encore choisir un évangile parmi ceux que je vous propose. Murielle lira l’Évangile et j’en ferai une glose. Vous me direz demain au plus tard quel texte je dois gloser.
— ?
— Parce que j’aurai un travail de préparation important à faire…
Là, c’est Murielle qui l’interrompt :
— Mon mari est autodidacte et écrivain. Il écrit des romans. Il a beaucoup de talent.
Je tente de balayer l’Évangile d’un revers de main…
— En fait, nous pourrions écarter ça aussi. Je ne tiens pas vraiment à ce genre de cérémonie ni à cet aspect religieux… et mon mari non plus, d’ailleurs, si je peux dire…
— Non, non, c’est très important. Vous choisissez un texte et, moi, je devrai l’expliquer en public.
Je jette un œil aux textes.
— Il y a de très longs textes et d’autres très courts, dis-je, prise au dépourvu.
— C’est pour cela que vous devez me prévenir au plus tôt… Il y a des évangiles que je connais mal. Je ne les ai pas encore tous expliqués…
— Ah oui, bien sûr. Celui-ci fait moins de dix lignes. Il me paraît mieux que les autres pour cette raison…
— Oui, en plus je le connais !
— Eh bien alors ce sera parfait…
Des blancs, des silences, des regards complices entre les deux époux viennent ponctuer cette scène bizarre à la Henry James. Haletant, l’homme enchaîne les questions.
— Et pour la mise en scène ? Vous voulez des bougies ? On fait le rituel de la croix ? Le lancer de fleurs sur le cercueil ?
— J’avoue ne pas savoir. Le moins possible. Il faut que ce soit quelque chose de très simple… Les bougies, oui. On va poser des bougies sur le cercueil. Cette cérémonie, je l’organise pour les enfants. On aurait pu aussi bien se retrouver tous au cimetière. Mais je sens que les enfants doivent avoir ce poids dans le cœur, ce souvenir, ces images, pour qu’ils puissent avancer. Je veux bien qu’ils viennent poser des bougies sur le cercueil. Je discuterai de cela avec eux. Ce sera bien.
— Nous avons presque tout vu. Murielle, tu as bien noté tes psaumes. Moi, j’ai mon évangile. Vous penserez aux musiques. Pas n’importe quoi bien sûr !
Non, mais est-ce que j’ai une tête à leur proposer n’importe quoi ?
— Oui, oui, ne vous inquiétez pas. Je vous remettrai tout cela demain.
— Vous avez encore, si vous le souhaitez, la possibilité de lire un poème, en fin de cérémonie, ou un texte de votre choix.
— Je choisis ce que je veux ?
— Oui, oui. Un texte qui pourrait apparaître comme un hommage à Christophe.
Là, ça se bouscule dans ma tête. Le temps défile. Une fulgurance. Le poème, j’ai tout de suite pensé à celui d’Éluard, sans titre, que j’ai expliqué devant toi, quand j’avais dix-sept ans, dans notre prépa lettres. Éluard me rend dingue parce qu’avec rien, il fait tout. C’était le début de notre prépa à Enghien-les-Bains, la prépa la plus cool de la région parisienne, et je devais faire un commentaire composé du poème :
Je fête l’essentiel je fête ta présence
Rien n’est passé la vie a des feuilles nouvelles
Les plus jeunes ruisseaux sortent dans l’herbe fraîche

Et comme nous aimons la chaleur il fait chaud
Les fruits abusent du soleil les couleurs brûlent
Puis l’automne courtise ardemment l’hiver vierge

L’homme ne mûrit pas il vieillit ses enfants
Ont le temps de vieillir avant qu’il ne soit mort
Et les enfants de ses enfants il les fait rire

Toi première et dernière tu n’as pas vieilli
Et pour illuminer mon amour et ma vie
Tu conserves ton cœur de belle femme nue.
Mais on ne doit jamais analyser ce que l’on aime. J’étais jeune. Très jeune. Dix-sept ans… Éluard, je l’adorais déjà. J’étais partie sur une explication à la fois torride et cosmique du poème. Partie très loin du texte, mais sans lâcher le texte. Mon commentaire était précis, mais détonnant. Et la classe avait été surprise… C’est quoi, ce délire ? Monsieur Lartichaux, notre professeur, enguirlandé de son écharpe rouge qui ne le quittait jamais, avait souligné qu’une telle interprétation, aussi personnelle, avait ses limites, et toi, tu rigolais dans la classe, avec ton copain Guillaume. Mais je n’avais pas dit mon dernier mot. J’avais défendu ma lecture, repris les éléments rigoureux de mon analyse et tenu tête autant qu’il était possible. Avec courage. Et apparemment sans réussite.
Deux choses alors s’étaient passées : toi, tu m’avais vue et cela m’avait plu. »

À propos de l’auteur

YL_LE MANS - NATHALIE PRINCE

Nathalie Prince © Photo Yvon Loué

Professeur à l’université du Mans, Nathalie Prince a publié plusieurs essais sur la littérature et, avec son mari Christophe Prince, un roman, Nietzsche au Paraguay (Flammarion, 2019). (Source: Éditions Flammarion)

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Requiem pour une apache

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En deux mots:
L’hôtel tenu par Jésus est menacé de fermeture. Mais les clients solidaires décident de ne pas se laisser faire. Ils ont beau être tous des cabossés de la vie, ils n’en font pas moins preuve d’une belle énergie et d’une solidarité sans failles. Le combat continue…

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

L’hôtel des cabossés de la vie

Avec Requiem pour une apache Gilles Marchand confirme son grand talent en nous offrant une fable poétique et politique autour d’un hôtel menacé de fermeture et défendu par ses pensionnaires.

Fable poétique et politique, ce nouveau roman de Gilles Marchand vient confirmer la place à part qu’occupe le romancier dans le paysage de la littérature française contemporaine. Son écriture très originale, empreinte de poésie, d’humour et de fantaisie n’est pas sans rappeler Boris Vian. Une bouche sans personne et Un funambule sur le sable, ses deux premiers romans écrits en solo, ont en commun avec Requiem pour une apache de nous offrir toute une galerie de personnages auxquels on va très vite s’attacher, à commencer par Jolene.
Quand cette caissière de supermarché pousse la porte de l’hôtel tenu par Jésus, elle vient de perdre son travail, mais pas son énergie. Et si, dès le titre, le lecteur est prévenu que cette apache aura droit à un requiem, on aura droit d’abord à un joyeux combat mené par une troupe de cabossés de la vie riches d’une profonde humanité. Au pays des utopies il n’y a pas de vaine bataille!
Au cet de cet «établissement qui ne respirait pas le grand luxe», les clients ont établi des règles de vie commune proches d’une phalanstère et se retrouvent, par exemple, dans la grande salle «tous les soirs, été comme hiver, du lundi au dimanche». L’occasion de faire plus ample connaissance avec cette troupe hétéroclite.
Commençons par Wild Elo, le pseudonyme du narrateur qui avait connu son heure de gloire dans les années 1970. «Les gens débordaient d’amour et de drogue, on militait, on draguait et on chantait. Sur scène une véritable communion avec les spectateurs.» Mais désormais son public a déserté les salles et il est classé au rang des ringards, ce qui ne l’empêche pas de composer et de se produire dans la grande salle. Autour de lui, Marie-Claire, une représentante en encyclopédies qui continue à croire en sa mission alors qu’à l’heure d’internet plus personne ne semble vouloir s’encombrer de ces lourds volumes. Et que dire de ce couple passé par la case prison et qui rêve d’une gloire à la Bonnie et Clyde. Pour ce faire, ils ne cessent de raconter leurs exploits passés. Pour faire bonne mesure, on ajoutera un ancien catcheur. Antonin, Marcel, Joséphine et les autres vont se battre pour leur hôtel menacé de fermeture et leur dignité, tout en se livrant à de superbes digressions qui, avec un humour teinté de mélancolie, vont nous enrichir de dizaine d’histoires… Celle du contrôleur du service de gaz faisant figure de running gag. Mais n’en disons pas davantage!
Sur une bande son signée des Beatles, des Doors ou encore de Dolly Parton, Gilles Marchand réussit à faire rimer nostalgie et poésie, humanité et combativité, amitié et solidarité. Autrement dit, voilà le roman idéal en ces temps troublés.

Requiem pour une apache
Gilles Marchand
Éditions Aux Forges de Vulcain
Roman
Traduit de l’anglais (États-Unis) par
410 p., 20 €
EAN 9782373050905
Paru le 21/08/2020

Où?
Le roman se déroule en France, dans une ville qui n’est pas précisément située.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
La sortie de Requiem pour une apache de Gilles Marchand marque les dix ans des éditions Aux forges de Vulcain. Dix ans, pour une maison d’édition, c’est peu, mais c’est assez pour mesurer le chemin parcouru et je ne pouvais rêver d’un texte plus symbolique pour cette date. Car une grande partie du chemin qu’ont parcouru les forges de Vulcain l’a été grâce à Gilles. Je l’ai rencontré au salon du livre 2015. Il avait aimé un roman des forges, et lu un entretien où j’expliquais comment je travaillais. Il avait un manuscrit sous le coude. Plusieurs personnes lui avaient dit : c’est un bon texte, mais quelque chose, dedans, ne fonctionne pas. Il me l’a confié, me disant que je semblais être la bonne personne pour l’épauler. Je lis le texte et lui demande de me dire ce qu’il a voulu raconter avec ce roman. Et là, il me raconte une histoire qui me touche et m’émeut, et je lui dis, ce n’est pas l’histoire que j’ai lue. Il sourit, reprend son manuscrit, revient quelques semaines après. Le texte était désormais parfait. C’était Une bouche sans personne. Ce roman fut comme l’occasion d’une renaissance pour les forges. Elena Vieillard, notre graphiste, réinventa, pour ce livre, nos couvertures. Et ces nouvelles couvertures plurent. Et ce beau texte, dans ce nouvel écrin, plut. Je dois beaucoup à Gilles, car il a eu du succès (c’est utile le succès, cela permet d’atteindre nos dix ans !), mais aussi parce qu’il m’a permis d’établir, une règle, la règle des forges, de ne pas publier que des textes, mais de publier aussi des personnes, de les encourager à aspirer à l’idéal, puis de les aider à atteindre cet idéal, titre à titre, en construisant une œuvre. Requiem pour une apache est le troisième roman de Gilles Marchand, c’est un livre manifeste pour les forges, une ode à l’amitié, à la solidarité, à l’idéalisme et au réalisme, un texte poétique et politique. C’est un texte qui dit beaucoup de notre époque et de notre destin collectif. Dans Une bouche sans personne, Gilles explorait ce qui reste en nous de notre passé, dans Un funambule sur le sable il montrait le sort fait à une personne différente. Dans Requiem pour une apache, on retrouve son humour, sa mélancolie, mais son écriture prend une amplitude nouvelle, en dressant un grand portrait des invisibles, de celles et ceux qui font tourner la société. Trois romans : le passé, le présent, et désormais: l’avenir.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog Mémo Émoi
Blog Domi C Lire
Blog Carobookine

Les premières pages du livre
https://www.actualitte.com/premiers-chapitres/extrait/requiem-pour-une-apache-gilles-marchand/7562
« Il aurait fallu commencer par le début mais le début, on l’a oublié. Ça a démarré bien avant nous. Et bien avant elle.
Rome ne s’est pas faite en un jour, la légende de Jolene non plus. On la présente aujourd’hui comme la meneuse d’une troupe d’insurgés. Plutôt que d’insurgés, ça tenait davantage d’une cour des Miracles contemporaine accueillant les trop maigres, les trop gros, les trop petits ou trop grands, les trop ceci ou trop cela, les roux, les Arabes, les Noirs et les Chinois.
Mais cette histoire n’aurait certainement jamais existé si les termes utilisés avaient été ceux-là. Parce que ce n’est pas les « Chinois », les « Arabes » ou les « trop gros » qu’on les appelait… Dans la réalité, elle était entourée par les chinetoques, les bougnoules et les bamboulas, les youpins, les gros tas et les boudins, les sacs d’os, les Poil de carotte, les nabots et les avortons, les salopes et les pétasses, les gouines et les pédés, les garçons manqués, les efféminés, les ploucs et les bouseux, les mongoliens et les débiles, les crânes d’œuf et les Queue-de-rat, les rastaquouères, les bâtards, les anciens taulards, les nouveaux crevards et les néoclochards, les boiteux, les bigleux, les neuneus, les peureux, les pas sérieux. Les vieux. Ceux qu’on ne veut plus, les rebuts de la société, les inutiles. Ceux qui n’ont plus rien à nous apprendre, qu’on n’écoute plus, qu’on ne veut plus entendre. Les pas comme il faut, les mal élevés, les malhabiles, les mal finis, les mal foutus, les malades, les bancals. Les sourdingues, les doux dingues et les baltringues.
Tous ceux qui prennent trop de place, qui ne rapportent pas assez d’argent, qui ne sont pas faits du bon bois, pas du bon moule, qui n’ont pas la taille standard. Entrée des artistes, sortie à l’hospice. Et sans un bruit. On ne veut pas vous entendre, on ne veut pas vous voir, on veut vous oublier. Surtout vous oublier. Faire semblant que vous n’existez pas, que vous n’avez jamais existé, que vous n’existerez jamais.
Cette drôle de troupe avait fini par rassembler tous ceux qui avaient, un jour ou l’autre, été insultés pour ce qu’ils représentaient. Jolene leur a donné une voix. La sienne.

1
On a écrit beaucoup de choses sur elle, on l’a comparée à Marianne et à Louise Michel, on en a fait une espèce d’héroïne née pour défendre la veuve et l’opprimé ou, selon le point de vue, une dangereuse anarchiste prête à embrocher du bourgeois.
La Jolene que j’ai fréquentée tenait des deux.
Mais de loin.
Nous sommes une petite dizaine de personnes à l’avoir connue de près. Certes, sur une courte période : quelques semaines à peine qui nous ont marqués à jamais.

Jolene.
C’est nous qui avions choisi son surnom.
Elle apparaissait, mettait une pièce dans le juke-box et la chanson de Dolly Parton résonnait dans toute la salle. Jolene. Un prénom d’ailleurs pour une inconnue venue d’ailleurs.
Jolene. Assez grande, brune, pantalon large, gros pull en laine, lunettes aux verres épais, une pièce sur le comptoir pour un café ou une bière selon l’heure. Pas une parole inutile, pas un sourire qui ne sert à rien. Mais un s’il vous plaît et un merci.
Jolene, un surnom qui ne plaisante pas. Après tout, dans sa chanson, Dolly Parton la supplie de lui laisser son homme. « Allez Jolene, tu peux prendre celui que tu veux, on le sait bien, celui-ci, moi je l’aime, alors laisse-le-moi. » L’histoire ne dit pas si Jolene part avec sa proie ou pas, mais Dolly n’avait pas l’air très sûre de son coup, ce qui peut se comprendre vu les circonstances : elle aurait écrit cette chanson pour garder son mari, qui fantasmait sur une jeune et séduisante employée de banque.
Notre Jolene ne ressemblait pas à l’idée qu’on se fait d’une employée de banque. Elle n’était ni jeune ni séduisante.
On a écrit qu’elle était d’une beauté incroyable. Cela fait partie des inventions qui ont commencé à circuler dans les semaines qui ont suivi les événements. Je sais bien comment la légende fonctionne. On exige de nos héros qu’ils soient beaux. Je ne sais pas dans quelle mesure c’est légitime. On a dit qu’elle était grande, qu’elle était blonde, qu’elle avait de grands yeux bleus, une poitrine arrogante. Oui, « une poitrine arrogante ». C’était la manière élégante que le journaliste avait trouvée pour signifier qu’elle avait des gros seins. Parce qu’il est tout à fait évident que cet élément anatomique était primordial. Quitte à avoir une héroïne, autant qu’elle ait des seins arrogants et des jambes interminables.
Mais non.
Des rondeurs, des lunettes, un nez qui n’avait rien d’aquilin. Mal coiffée. Vraiment mal coiffée et non « savamment mal coiffée ». Pas de quoi faire rêver un directeur de casting, pas de quoi mouler un buste de Marianne d’hôtel de ville.
Je ne blâme pas les journalistes : nous avons tous fini par la trouver belle. Si l’un de nous devait la décrire aujourd’hui, il parlerait de son allure, de son accent, de la manière qu’elle avait de se tenir droite face à ceux qui se mettaient en travers de sa route. Elle nous impressionnait tous et nous avons fini par la trouver belle. Si un jour une actrice devait incarner son rôle, la production imposerait certainement une de ces vedettes au physique irréprochable. Ce serait un mauvais choix. On passerait à côté du personnage. C’est dans l’épreuve qu’elle s’est transformée, transfigurée. Elle était le produit d’une lutte. C’est comme si elle avait été éteinte et s’était allumée d’un coup d’un seul.
Elle ne se confiait pas facilement. Elle était comme une bête méfiante qu’il a fallu apprivoiser. À moins que ce ne soit elle qui nous ait apprivoisés. On ne sait jamais qui apprivoise qui.
Au cours de ces semaines, elle s’est livrée par bribes, peu convaincue de l’intérêt de son passé. J’ai pu reconstituer cette petite vie semblable à des milliers d’autres. Elle la trouvait sans importance et s’excusait presque de me raconter ça.
Pour elle, l’Histoire c’était pour les Vercingétorix ou les Napoléon, enfin les gens connus et surtout les hommes. Et aussi un peu Jeanne d’Arc. Jolene, elle venait de nulle part et avait eu une vie de rien. Comme ses parents, comme ses voisins, comme les gens de son quartier, comme tout le monde ou presque.
Elle était fille unique, c’était bien assez pour ses parents. Ils le lui avaient souvent répété. C’était pas méchant, c’était leur manière de gonfler les joues et de souffler, une façon de dire qu’ils étaient fatigués. Sa mère était femme de ménage, elle partait tôt le matin et rentrait tard le soir, épuisée, moulue. Elle se plaignait de son dos, elle se plaignait de ses genoux, elle se plaignait de ne jamais prendre de vacances, elle se plaignait de ne rien comprendre aux devoirs de sa fille, elle se plaignait de son mari qui ne l’aidait pas dans ses tâches domestiques.
Ils vivaient au cinquième étage d’un immeuble décrépit dont on avait du mal à imaginer qu’il ait pu un jour être neuf. Les murs s’écaillaient, la rambarde de l’escalier tremblait, les fenêtres se fendaient, les cafards se marraient. Ce n’était pas sale, ce n’était même pas insalubre. C’était vieux. Tout simplement vieux. Ils rêvaient parfois de partir loin. Vers le sud, toujours vers le sud. À cause de Nino Ferrer. La mère de Jolene adorait son Sud qui ressemblait à la Louisiane et à l’Italie. Elle ne connaissait ni la Louisiane ni l’Italie, mais elle faisait confiance à Nino. C’était également le surnom qu’elle avait donné à son mari.
Lui était peintre en bâtiment. Et pas n’importe quel bâtiment. La tour Eiffel. De quoi en boucher un coin à pas mal de monde et surtout aux copines et aux copains de Jolene : « Mon père, il peint la tour Eiffel, alors ta gueule. » Certainement la phrase qu’elle a le plus prononcée durant son enfance. Surtout à partir du moment où le père en question a commencé à boire. « Il boit peut-être, mais il peint la tour Eiffel, alors ta gueule. » Il n’y avait rien à répondre à cela. Il peignait la tour Eiffel. Alors ta gueule. Il n’y avait pas tant de monde que ça qui pouvait se vanter d’être monté là-haut, d’avoir sorti un pot de peinture et un pinceau et d’avoir passé une couche ou deux sur la dame de Fer. Alors ta gueule. C’est vrai que parfois, il buvait un peu trop, c’est vrai également qu’il ne marchait pas toujours droit, mais là-haut, dans le ciel, là, plus haut que les oiseaux, il peignait comme un as, alors ta gueule. Il se levait plus tôt que tout le monde, il traversait la ville, on lui donnait une corde et il escaladait, il emmerdait personne, il faisait pas d’histoires, il avait pas le vertige, il peignait un pilier, un autre, un autre et encore un autre, et il montait. Parce que la tour Eiffel, elle mesure plus de trois cent vingt mètres, alors ta gueule avec tes réflexions comme quoi le père de Jolene y marchait pas bien droit.
Il marchait peut-être pas bien droit mais il marchait haut.
Et il aimait sa fille. Mal, mais il l’aimait.
Il lui racontait des histoires de tour Eiffel et de peinture. Elle était incollable sur le fer puddlé et l’oxydation, elle disait que sans sa peinture la Tour s’effondrerait… Le seul moment de gloire de sa scolarité eut lieu au cours d’un exposé sur la tour Eiffel. Elle avait expliqué qu’il y avait trois nuances de couleurs – de la plus claire, en haut, à la plus sombre, en bas – pour des raisons de perspective, même si elle n’avait pas bien compris le mot. Elle avait raconté à la classe que là-haut ça bougeait sévère et qu’il ne fallait pas avoir peur parce qu’on était bien obligé de la repeindre, la Tour. À la main, toujours à la main, Eiffel, il était très fort pour construire des tours mais il n’avait pas inventé de machine pour les repeindre. Faut dire qu’il comptait la démolir, c’est peut-être pour ça. On avait même changé de couleur, au début elle n’était pas comme ça, elle était « rouge Venise ». La mère de Jolene, c’était sa couleur préférée, elle ne voyait pas trop à quoi ça pouvait ressembler, mais Venise c’était non seulement dans le Sud mais en plus en Italie, alors, pour Nino, elle avait décidé que c’était celle-là sa préférée. Son père, il estimait que la tour Eiffel, elle n’avait rien à voir avec l’Italie, alors il ne voyait pas pourquoi elle aurait une couleur italienne et puis le Nino, il commençait à l’emmerder à coller des rêves impossibles à sa femme. Lui, celle qu’il préférait c’était la « rouge-brun », la première couche qu’il y avait posée. C’était en 1954. Après ils sont passés au « brun tour Eiffel », c’était en 1968 et il n’y travaillait déjà plus. S’il avait eu la possibilité de choisir, il aurait carrément tenté autre chose, pourquoi pas couleur argent ou carrément en or, quelque chose entre Versailles, le Grand Palais et la quincaillerie du coin de la rue qui avait des inox rutilants.
Quand elle parlait de son père, Jolene avait les larmes aux yeux. Je crois bien que c’étaient les rares occasions où je la voyais le regard humide.
« C’était pas vraiment un exposé, tu sais. Personne m’avait rien demandé. C’était le maître qui voulait qu’on apprenne la poésie de Maurice Carême :
Mais oui je suis une girafe,
M’a raconté la tour Eiffel,
Et si ma tête est dans le ciel,
C’est pour mieux brouter les nuages,
Car ils me rendent éternelle.

« Me souviens plus de la suite, mais je me souviens que je trouvais ça complètement débile. Je crois bien que c’est pour ça que j’ai pris la parole pour dire que le p’tit père Carême, il était bien gentil mais que, pour qu’elle broute les nuages, la girafe, il fallait qu’il y ait une armée de peintres pour s’en occuper. Mon père, il disait qu’y avait qu’Apollinaire qui savait parler de la tour Eiffel : “Bergère ô tour Eiffel le troupeau des ponts bêle ce matin.” C’était peut-être parce que le livre s’appelait Alcools que c’était son préféré, j’ai jamais trop su. »
Mais cette armée a fini par renvoyer un de ses soldats à la maison. Même harnachés, même avec les filets de protection, on préférait que les ouvriers soient sobres. Et le père de Jolene, ça commençait à se voir qu’il biberonnait du matin au soir. Un jour, il est rentré du travail ivre mort. On voulait plus de lui sur la Tour, on voulait plus de lui dans l’entreprise, on voulait plus de lui. Il a pris une bouteille de vin rouge, l’a bue au goulot, assis sur le canapé. Sa femme lui disait de pas se mettre dans cet état, qu’il allait retrouver du travail, qu’il devait y avoir une erreur, qu’il connaissait la Tour comme personne et qu’il savait même le truc de la perspective et des couleurs claires et foncées. Mais il a rien voulu savoir. Il a fini sa bouteille. Et une autre.
Le lendemain, il a recommencé. Jusque-là personne ne l’avait vraiment considéré comme un alcoolique. C’était pas tellement un mot qu’était utilisé dans le quartier. On disait qu’il buvait. Un peu comme tout le monde, en somme. Et puis il peignait la tour Eiffel, alors ta gueule. Sauf que là, il ne la peignait plus. Mais alors plus du tout. Il n’avait plus de boulot, plus de pinceau, plus de pot avec de la peinture rouge-brun à l’intérieur. Et il traînait toute la journée au café du coin où son ardoise s’allongeait et où il n’était pas toujours aimable.
Le soir, il n’était plus en état de raconter des histoires de tour Eiffel à Jolene. Il n’était plus en état de rien. Il se couchait et ronflait. Parfois il faisait un scandale, mais on ne comprenait plus très bien tous ses mots parce que sa bouche était toute pâteuse et les consonnes le fatiguaient.
Contrairement à ce que certains ont raconté par la suite, Jolene n’a jamais été battue par son père. Cela ne fait pas pour autant d’elle une enfant gâtée, mais son père n’a jamais levé la main ni sur elle ni sur sa mère. Il buvait, il chancelait, il en voulait à la terre entière, mais il ne frappait personne. Il crachait des postillons lourdement chargés en alcool, ça c’est exact. Et Jolene ne pouvait plus dire qu’il peignait la tour Eiffel. Il ne peignait plus rien.
Sa santé s’est très vite dégradée. Il toussait, se cognait, tombait, avait du mal à respirer. Un médecin est venu plusieurs fois, mais il ne pouvait rien faire. « Faut arrêter de boire. » Mais il n’avait pas envie d’arrêter de boire, il avait toujours bu. « Parce qu’en France, on boit, monsieur, et qu’ici on est en France. Si j’étais américain, je boirais du Coca-Cola et je mâcherais des chewing-gums mais je suis français, alors je bois du vin rouge. » Le médecin hochait la tête, il avait l’habitude. C’était une sorte de tradition dans le quartier. Il faisait le tour des foies tous les jours et continuait à expliquer à chacun que le vin rouge avait beau être une belle tradition bien de chez nous, il nous tuait à coup sûr si on faisait pas gaffe. Peut-être que le message serait mieux passé si lui-même n’avait pas empesté l’alcool du matin au soir. Mais il les aimait ses patients, alors il fallait bien trinquer. « À votre santé. » Il faisait ce qu’il pouvait.
Un matin, Nino ne s’est pas réveillé. Pourtant, il respirait encore et Jolene a tout essayé, elle lui a parlé de la tour Eiffel, lui a récité par cœur sa poésie de Maurice Carême, plusieurs fois. Et elle a prié Marie et Jésus en leur demandant de réveiller son papa. Mais ou la ligne était occupée ou ils aimaient pas Maurice Carême, ce qu’elle pouvait bien comprendre, ou alors ils voulaient le punir à cause du vin rouge, toujours est-il qu’il ne se réveillait pas. Le médecin est revenu et a dit qu’il fallait l’amener à l’hôpital.
«C’était pas joli ce qui s’est passé à l’hôpital. Il a même pas pu dire au revoir.»
Jolene avait eu les yeux vides en prononçant cette phrase. Ils avaient séché.
« On est rentrées avec maman. Elle s’est occupée des papiers. Et on a jeté les bouteilles vides et les pleines. Y en avait partout, dans la cuisine, sous le lit, dans les placards. Au pied du fauteuil, même dans ma chambre. On a passé une semaine à pleurer, tout le temps. Je suis pas allée à l’école. Je voulais pas qu’on se moque de mon père et j’étais en colère.
« Lorsque j’y suis retournée, j’étais prête à me battre, vraiment, je crois même que je le voulais, que j’attendais que ça, que quelqu’un ose traiter mon père d’alcoolique. Mais il s’est rien passé. Rien de rien. Le maître a été gentil avec moi, il m’a dit que si j’avais besoin de quelque chose, je devais lui dire. Moi, je savais pas de quoi je pouvais avoir besoin à part mon papa. Les autres enfants, ils disaient rien, je crois qu’ils m’évitaient et ça m’a coupé l’envie de me battre, mais j’étais quand même en colère. J’ai fini l’année comme ça, sans rien faire. J’allais en classe, j’attendais que ça passe et je rentrais chez moi le soir, tous les soirs. J’avais pas envie de me faire des amies, de toute façon, j’en avais jamais vraiment eu. C’était pas grave, j’attendais d’avoir l’âge de trouver un boulot.
«Je suis allée sur sa tombe, mais il était pas plus bavard que Jésus ou Marie. Alors je comprenais pas bien pourquoi on l’avait mis là. Je me sentais obligée d’y aller au moins une fois par semaine et il se passait jamais rien. C’est pour ça que j’aime pas les cimetières, ça crée des obligations et ça sert à rien. On a pas le droit d’abandonner nos morts alors que c’est eux qui nous ont abandonnés.»

2
Elle a continué à aller à l’école, laissant passer le temps, sans amis ni ennemis. On la laissait tranquille parce qu’on ne savait pas trop quoi en faire et qu’elle n’était pas très aimable. On ne l’invitait pas aux anniversaires, on la choisissait en dernier lorsqu’il fallait former des équipes en cours de sport ou pour la préparation d’un exposé et on avait toujours peur qu’elle se mette en colère.
Elle a fini par devenir transparente, comme une ombre vaguement menaçante que l’on préfère ignorer.
Arrivée au collège, nouvel établissement, nouveaux camarades, mais rien à faire, le regard ne s’accrochait pas sur elle. Ni les autres élèves ni les professeurs ne semblaient savoir qui elle était. Lorsqu’ils faisaient l’appel, les enseignants levaient la tête comme s’ils la découvraient pour la première fois… et l’oubliaient jusqu’à l’appel suivant. Ses résultats n’étaient pas bons, elle n’était douée en rien. Le français la berçait, les mathématiques l’endormaient, l’histoire-géo la somnolait, le sport la sportait mal.
On lui avait proposé de redoubler, elle n’avait pas d’avis. Sa mère non plus. On lui avait conseillé de prendre des cours de soutien. Elle n’avait pas d’avis. Sa mère non plus. C’était trop cher, alors elle avait redoublé. Cela n’avait rien changé. L’année suivante n’avait pas été meilleure et elles n’avaient toujours pas les moyens de payer un professeur en dehors de l’école.
Sa mère pleurait. Tous les soirs, elle pleurait et elle écoutait Nino Ferrer et elle repleurait. Elle disait que c’était pas juste qu’on lui ait volé son Nino à elle avant qu’il l’amène dans le Sud. Jolene, elle, savait bien que son père n’aurait pas aimé le Sud. Il n’y a pas de tour Eiffel dans le Sud. Tout juste une tour de Pise, et elle est même pas droite. Et toute blanche. Cela dit, c’est vrai que le blanc c’est salissant et qu’elle aurait besoin d’un petit coup de frais. Mais c’était pas pareil, pas la même échelle, il n’y aurait jamais de « blanc tour de Pise ».
Son père avait voulu qu’elle fasse des études. C’était très bien de monter en haut de la tour Eiffel, mais il espérait mieux pour sa fille. Il ne savait pas exactement ce qu’elle pourrait devenir mais au minimum vendeuse et puis un jour pourquoi pas avoir sa propre boutique. Il lui avait fait réciter ses tables des centaines de fois. Tous les soirs, une table. Il fallait qu’elle sache compter tout et tout le temps. Combien de pommes dans le saladier ? Et si j’en enlève une ? Et si j’en coupe une en quatre et que j’en laisse juste un quartier ? Y a pas à dire, ça lui a bien servi pour sa caisse. Au début, elle faisait tous les comptes de tête. Mais ça ne plaisait pas aux clients. Et encore moins au patron. Trop de risques d’erreurs. Et puis les machines, elles sont là pour ça, alors ça ne servait à rien de s’esquinter le cerveau, fallait l’économiser.
Alors elle l’a économisé, son cerveau. À force de l’économiser, on finit par perdre le mode d’emploi, on ne sait plus bien le rallumer, on ne sait plus bien dans quel sens ça se tient.

3
Si Jolene était déjà perdue, si sa présence même ressemblait davantage à une absence, il y avait quelque chose en elle qui refusait de s’éteindre. L’orgueil d’être la fille d’un peintre de la tour Eiffel ne l’avait pas quittée. Elle ne cherchait plus à griffer, mais sa colère n’avait pas disparu et surgissait sans qu’elle y prenne garde. Pour un détail, la remarque en trop, le petit geste indélicat ou le mauvais regard. Elle s’était battue à deux ou trois reprises. « Pour des broutilles. » Pour exister.
Alors qu’elle marchait dans la rue, elle avait entendu quelqu’un qui se moquait d’elle, de son pull ou de son blouson, elle ne s’en souvenait plus. « Ils étaient trois. Deux filles et un garçon, habillés bien à la mode comme il faut. Et moi je passais, j’avais rien demandé, je demandais jamais rien, je m’en foutais d’eux, je les avais même pas vus. Là, ils me demandent si je suis bien dans mes sacs à patates. Je me suis arrêtée parce que j’étais pas habituée à ce qu’on me parle dans la rue. Pourquoi ils me parlaient de mes habits alors que même moi j’avais pas d’avis sur mes vêtements ? Je leur ai demandé de répéter et ils m’ont traitée de boudin. C’est le mec qui a dit ça. Pour faire le malin devant ses copines, je pense. Alors je lui ai donné une gifle. Ils l’avaient pas vue venir, j’ai cru que le mec allait pleurer. Les deux filles aussi, elles sont restées sans voix mais elles continuaient à mâcher leurs chewing-gums très fort. Alors je les ai giflées aussi. Paf. Paf. Une chacune. Alors on s’est battus. Ils étaient pas très forts, mais ils étaient trois. Ils m’ont bien dérouillée. J’ai pas regretté. »
Elle s’était fait renvoyer de son collège à cause de cela. Une histoire de crêpage de chignon qui n’avait pas sa place dans cet établissement, selon la notification du proviseur. La fille avec qui elle en était venue aux mains n’avait pas eu de comptes à rendre. Ses parents étaient venus la défendre, expliquant que ce n’était pas le genre de leur fille d’agir de la sorte. Jolene n’avait pas de genre alors on l’avait déclarée coupable. Elle ne s’était pas défendue, elle s’en moquait. Cet établissement ou un autre, dans le fond, ça ne changeait pas grand-chose.
Elle parvenait la plupart du temps à contenir cette colère. Pour la bonne et simple raison qu’elle fuyait tout contact humain. Ses contemporains ne s’intéressaient pas à elle, et elle le leur rendait bien. Dans son deuxième collège comme au cours des années suivantes, elle ne dérogea pas à sa règle : sitôt sa tâche achevée, elle rentrait chez elle.
Elle n’avait pas d’amies, pas de meilleure copine. Pas de petit copain. Elle ne désirait ni les uns ni les autres. C’est ce qu’elle m’a dit et je crois qu’elle était sincère. Elle était sur la défensive, tout le temps. Parfois un peu paranoïaque. Elle se sentait mal aimée. Et à force de se sentir mal aimée, elle finit par le devenir. On n’aime pas ceux qui restent en retrait, on les croit snobs ou sournois, on se méfie d’eux.
Jolene, avec ses pulls informes, ses jupes mal taillées et ses grosses lunettes, n’était pas la fille la plus élégante du collège. Et comme elle n’était pas non plus la plus drôle, ni la plus intelligente, ni la plus sympa, ni la plus branchée, ni la plus quoi que ce soit, on avait fini par se moquer d’elle. Elle avait eu droit à quelques surnoms désobligeants. En cours de sport, on l’avait comparée à Oliver Hardy. C’était la seule fois où elle avait pleuré en public. « J’ai pas pu empêcher mes larmes de monter. Je l’avais pas vue venir, celle-là. Et si j’ai pleuré, c’était pas tellement à cause de l’allusion à mon poids, en plus, j’étais pas si grosse, juste un peu ronde. C’était parce qu’on me comparait à un homme, comme si j’étais trop moche pour être comparée à une femme. »
Je me souviens que lorsqu’elle m’a raconté cette histoire, ça m’a fait penser à Janis Joplin, profondément meurtrie lorsqu’elle avait été élue « le mec le plus moche » de son lycée. Jolene s’était promis de ne plus se laisser insulter publiquement. La colère est revenue après les larmes.

4
Jolene ne s’était jamais remise de la mort de son père. Elle avait l’impression que sa vie n’aurait dorénavant plus d’intérêt.
Le collège était obligatoire, alors elle y retournait, matin après matin.
Elle s’asseyait et attendait. Elle séchait les cours de sport dans la mesure du possible.
Le soir, elle se pressait pour rentrer chez elle, ressortait faire quelques courses, la plupart du temps des pâtes ou du riz. Puis elle commençait les tâches ménagères pour épargner un peu de labeur à sa mère. Quand celle-ci rentrait, elles se mettaient à table silencieusement. Pas même le tic-tac d’une horloge pour perturber la chape qui s’était posée sur leur appartement.
À la fin du repas, sa mère se levait, se penchait sur le tourne-disque et mettait Le Sud. Les larmes montaient jusqu’à ses yeux, se hissaient jusqu’à ses paupières et basculaient sur ses joues. Chaque soir le même morceau, chaque soir le même chemin de larmes.
Jolene filait dans sa chambre, elle ne supportait plus Nino Ferrer ni les larmes maternelles. Elle s’allongeait sur son lit et regardait le plafond. Il ne s’y passait rien, elle ne pensait à rien, n’écoutait rien, ne voyait rien, ne sentait rien. Comme Tommy dans la comédie musicale des Who.
De temps à autre, elle se redressait, boxait son oreiller et reprenait sa position.
Elle se réveillait le lendemain, tout habillée, sans savoir si elle avait fermé les yeux ou pas. Sa mère était dans le salon et l’électrophone tournait dans le vide en crachant.
Une tartine, un bol de café, des dents à brosser, une douche et une nouvelle journée sans paroles. L’électrophone faisait des étirements, sachant que quelques heures plus tard il allait réattaquer une nuit de Sud.
Quatorze ans, quinze ans : rien.
Seize ans. Le lycée n’était plus obligatoire, mais Jolene n’avait rien d’autre à faire, alors elle y allait. Au moins, à l’école on n’écoutait pas Nino Ferrer.
Dix-sept ans. Les professeurs ne la reconnaissaient toujours pas et s’étonnaient encore de sa présence lorsqu’ils lui remettaient sa copie. Elle était une énigme pour tout le monde. Personne n’aurait su la décrire, elle n’était pas sur les photos de classe – elle n’aimait pas ça –, ne participait à aucune fête, ne parlait jamais à personne. Elle n’était pas sauvage, elle était absente, perdue quelque part entre la tombe de son père et la tour Eiffel.
Et puis un jour sa mère est arrivée avec un homme. « Voici Albert. » Et c’était tout.
Un prénom et rien d’autre. Seulement un prénom un peu vieillot. Albert et sa valise. Elle n’avait jamais entendu parler de lui et le voilà qui s’installait. Sa mère ne s’est pas justifiée, ne lui a jamais dit comment elle l’avait rencontré. Un matin, en faisant couler son café, elle a murmuré « et il nous aide pour le loyer, bien entendu ».
Ils ne se sont pas mariés, ne se sont pas disputés, ne se sont pas vraiment aimés. Il était là, un père remplaçant. Il était ouvrier, ses mains étaient noires et calleuses, de belles mains. Une grosse moustache parfumée au tabac. Un mégot sans arrêt fiché au coin des lèvres. On pouvait penser qu’il avait toujours été là. Ils ont acheté une télé et ont fini par former une famille plus ou moins modèle. Pas le meilleur modèle, mais un modèle qui a une assiette pleine et des vêtements propres presque tous les jours. Alors, ça allait.
Pour Jolene, ça n’allait pas tellement. L’Albert, elle a jamais pu le sentir. « L’aimait pas Nino Ferrer. » Elle aurait pu en faire un allié, mais Jolene ne voulait pas trahir sa mère. Que celle-ci remplace Le Sud par un poste de télévision était un renoncement qu’elle ne pouvait pas accepter. Elle avait perdu son père, elle ne voulait pas perdre sa mère. Elle lui a fait la guerre. Elle éteignait la télévision, mettait Nino à fond, claquait les portes, répondait mal, devenait grossière et reclaquait les portes. C’était sa première rébellion. Elle n’a pas duré. Peut-être que sa mère était plus attachée à Albert qu’elle ne l’avait envisagé : un matin, elle lui a dit qu’elle avait une semaine pour trouver un boulot et un appartement. Elle n’avait pas dix-huit ans.
Le ciel est tombé et lui a rebondi une bonne dizaine de fois sur le crâne. Forcément, ça lui a fait mal. Elle est allée se coucher, comme tous les soirs, en regardant le plafond, tout habillée. Le sommeil n’est pas venu. Alors, elle a boxé son oreiller, pris un sac et mis quelques vêtements dedans. Elle est sortie dans la nuit sans dire au revoir. Elle n’a pas claqué la porte.

5
Une nuit sur un banc lui a suffi pour comprendre qu’il lui fallait rapidement trouver un métier. Elle avait exclu la possibilité de devenir femme de ménage, rapport à son père qui avait rêvé d’une autre profession, d’un autre standing pour elle.
Il avait insisté pour que sa fille fasse des études, pour lui éviter d’avoir à faire des ménages. Il avait détesté que sa femme astique le sol des autres. « J’ai rien contre la propreté, mais j’aime autant que chacun s’occupe de la sienne. »
Il n’avait pas aimé savoir sa femme dans la crasse des autres, pliée en deux à ramasser une poussière qui ne lui avait jamais appartenu. Il n’avait pas aimé qu’on la voie faire le ménage des autres, ça lui avait donné l’impression qu’il n’était pas capable de subvenir aux besoins de son foyer. Mais peindre la tour Eiffel, ça ne lui avait pas rapporté assez, même en passant plusieurs couches. Elle avait bien été obligée de s’y coller. Elle allait loin et elle rentrait tard.
Alors Jolene a fait la tournée des cafés, des restaurants. Elle était jeune, elle avait de l’énergie à revendre. Elle ne souriait pas ou pas assez. On le lui a reproché. Fallait qu’elle fasse un effort de présentation, de sourire, de joliesse. C’est pas une tenue, mademoiselle, pourriez mettre une jupe et un chemisier un peu soigné. On l’a traitée de plouc et de souillon, on n’avait pas de place pour elle, on n’était pas la cantine des PTT. Elle a traîné sur les marchés, on y est moins regardant. Sa stature, son embonpoint rassuraient même plutôt les clients. Elle a vendu des légumes, pour dépanner. Elle a vendu du fromage, pour dépanner. Elle a vendu du saucisson, pour dépanner. Elle était toujours là pour dépanner. On ne la gardait jamais. Il y avait mieux qu’elle sur le marché de l’emploi. Ou on oubliait de la rappeler. Elle n’était pas très bavarde, pas très agréable à vivre. Elle ne savait pas faire, elle manquait de technique. Elle était polie mais taiseuse. Elle marmonnait plus qu’elle ne parlait, elle ne s’imposait jamais, restait en retrait, faisait ce qu’on lui demandait, et ce n’était pas assez.
Elle s’est levée aux aurores, s’est couchée tard, s’est usé les semelles et les genoux, s’est brisé le dos, a eu trop froid l’hiver et trop chaud l’été, s’est fait insulter quand elle n’allait pas assez vite, s’est pris quelques mains aux fesses, a eu droit aux plaisanteries graveleuses des fêtards noctambules qu’elle croisait au petit matin.
Elle ne s’est jamais posé de questions sur la vie qu’elle aurait rêvé d’avoir parce qu’à cette époque Jolene n’avait pas de rêves. Elle avait un loyer à payer, et c’était tout. Elle avançait au jour le jour sans faire d’histoires. Elle avait bien vu que les rêves de Louisiane et d’Italie de sa mère ne l’avaient menée nulle part. Elle bossait du côté de la porte de Clignancourt, c’était pas vers le sud et c’était tant mieux. Et si t’es pas contente c’est le même tarif, ma bonne dame, si tu veux pas le boulot je le refile à quelqu’un d’autre. Des filles qu’ont la dalle, c’est pas ce qui manque.
Jolene ravalait sa salive et faisait ce qu’elle avait à faire. Le soir, elle s’allongeait sur son matelas – elle avait trouvé une chambre de bonne pas trop chère et plus ou moins salubre – et regardait le plafond en attendant de trouver un sommeil qui n’était pas du genre à arriver trop en retard.
Parfois, elle rendait visite à la tour Eiffel. Elle avait bien essayé d’intégrer l’équipe des peintres. Et pas uniquement pour dire « Ta gueule » à ses copains. Elle n’avait pas de copains, de… »

À propos de l’auteur
Gilles Marchand est né en 1976 à Bordeaux. Batteur dans un groupe de rock, il se tourne vers l’écriture de nouvelles en 2010. Son premier roman, Le Roman de Bolaño en 2015 aux éditions du Sonneur, est écrit en collaboration avec Éric Bonnargent, et suscite l’enthousiasme des libraires et des lecteurs du romancier Roberto Bolaño.
C’est avec son premier roman solo qu’il rencontre un grand succès: Une bouche sans personne est publié en 2016. D’abord sélectionné parmi les «Talents à suivre» par les libraires de Cultura, il remporte le prix Libr’à Nous, le Coup de cœur des lycéens du Prix Prince Pierre de Monaco en 2017 et le prix du meilleur roman francophone Points Seuil en 2018.
Son deuxième roman, Un funambule sur le sable, publié en 2017, est un succès et impose cet écrivain original, qui mêle réalisme magique et humanisme, comme l’héritier de Boris Vian, Romain Gary et Georges Perec.
En 2018, il recueille les nouvelles qu’il a publiées dans divers collectifs aux éditions Antidata au sein d’un seul volume, qu’il étoffe d’inédits: Des mirages plein les poches. Ces textes reçoivent le prix du premier recueil de nouvelles de la Société des Gens de Lettres. En 2020, il revient au roman avec Requiem pour une apache. (Source: Éditions Aux Forges de Vulcain)

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La démence sera mon dernier slow

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  RL2020

En deux mots:
Comment s’en sortir dans une société qui part à vau-l’eau quand on est un jeune homme plein d’avenir? Les nouvelles d’Arnaud Modat racontent avec férocité et beaucoup d’humour les tribulations souvent désenchantées des millenials qui dansent sur un volcan.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Nouvelles d’un avenir sans avenir

Arnaud Modat aurait pu emprunter à Michel Audiard le titre de son nouveau recueil de nouvelles «Comment réussir quand on est con et pleurnichard», car lui aussi aime dézinguer en faisant rire.

Arnaud Modat récidive. Après nous avoir régalé en 2017 avec Arrêt non demandé, un premier recueil de nouvelles, le voici de retour avec La démence sera mon dernier slow. Mais avant d’en arriver à la nouvelle qui donne son titre au recueil, procédons par ordre chronologique.
La première nouvelle s’intitule Les limites de la philosophie chinoise et met aux prises un jeune homme qui se décide enfin à rendre ses ouvrages empruntés à la médiathèque et Sophie, une belle jeune fille qui s’effondre dans ses bras, victime d’une crise d’épilepsie. En voyant partir l’ambulance qui la conduit à l’hôpital, il voit aussi ses rêves s’envoler…
Un chef d’œuvre d’humour juif est l’histoire d’un lycéen acnéique qui aimerait baiser et imagine les stratagèmes – foireux – pour y parvenir.
C’est là qu’arrive La démence sera mon dernier slow qui, contrairement à ce que vous pourriez imaginer raconte le premier jour de classe de Masturbin. Oui, je sais, ce prénom peut faire sourire. Mais le but de son père est atteint: on n’oublie pas son fils. En revanche lui pourra oublier sa rentrée, car elle n’a pas vraiment eu lieu. À peine arrivé en classe, son père s’est embrouillé avant de repartir furieux avec son fils. Et alors qu’il se détend avec une pute décatie, Masturbin est aux bons soins de Mélanie à la médiathèque. Un endroit très prisé dans ce recueil, vous vous en rendez compte.
Vient ensuite un interlude dialogué qui nous propose un échange savoureux entre un organisateur d’enlèvements qui généralement obtient une rançon et un homme dont la découverte d’un orteil de son épouse dans son réfrigérateur laisse… froid. Disons encore un mot à propos de Death on two legs, l’histoire d’un paraplégique parti découvrir la mer et qui se retrouve assez loin du rivage, surpris par la marée. Suivront un match de rugby fatal, un second interlude dialogué, deux portraits de femmes bien différentes mais qui toutes deux vont se retrouver seules, sans mari et sans chien, avant de finir sur le récit bien déjanté d’une chute à vélo aux conséquences funestes puisque le cycliste en question finit par mourir sous le regard de Christine Angot, convoquée à Strasbourg pour apporter son commentaire éclairé.
On l’aura compris, l’imagination débridée d’Arnaud Modat continue à faire merveille, soutenue par un humour qui s’appuie sur des comparaisons farfelues et le télescopages d’images à priori sans rapport. Si on s’amuse beaucoup, on sent toutefois la politesse du désespoir poindre ici. Celle d’un avenir incertain, d’une société en proie au doute.
Déjà dans ma première chronique j’émettais le vœu que le nouvelliste se lance dans un roman, suivant par exemple les pas de Florent Oiseau. J’aimerais beaucoup l’entendre dire Je vais m’y mettre car je reste persuadé que sur la longueur, son dernier slow pourrait se transformer en valse!

La démence sera mon dernier slow
Arnaud Modat
Éditions Paul & Mike
Nouvelles
196 p., 15 €
EAN 9782366511253
Paru le 1/02/2020

Ce qu’en dit l’éditeur
À la fin de ce livre, Arnaud Modat meurt par balles sur le parvis de la cathédrale Notre-Dame de Strasbourg, sous le regard insolent de Christine Angot. Il est vrai que cela avait plutôt mal commencé…

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Place au nouvelles 
Blog Alex mot-à-mots 
Blog Lilylit 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Les limites de la philosophie chinoise
Je disais: «Regardez-moi, Mademoiselle.»
Je disais même: «S’il vous plaît, continuez à me regarder…»
Je me montrais direct parce que la fille était vulnérable et, à vrai dire, sur le point de tomber dans le coma mais c’était l’essentiel du message que je souhaitais transmettre, en réalité, à toutes les femmes que je rencontrais à cette époque. Sophie ouvrait les yeux de temps à autre mais cela ne durait jamais assez longtemps pour que je puisse ajuster mon sourire le plus touchant. «Mademoiselle, est-ce que vous entendez ma voix?» La trouvez-vous sensuelle? Potentiellement radiophonique? Ne vous transporte-t-elle pas déjà vers les états émotifs d’un siècle disparu? J’avais mille questions à lui poser mais elle préférait convulser, plutôt que de se livrer à moi.
Je pensais: «Ne dépouillez pas la femme de son mystère» (Friedrich Nietzsche).
Nous nous trouvions sur les marches de la médiathèque municipale. La fille, Sophie, ne m’était pas littéralement tombée dans les bras. Elle avait d’abord esquissé les pas d’une danse connue d’elle seule, puis elle avait perdu la vue. Son attitude générale avait certainement attiré l’attention de ceux qui, comme moi, fumaient là une cigarette. Encore une de ces nanas défoncées au crack, avais-je pensé, faisant montre comme toujours d’une belle ouverture d’esprit. J’étais pourtant loin d’être irréprochable.
La ville de Strasbourg m’avait en effet adressé une demi-douzaine de courriers de relance et menaçait à présent de me traquer jour et nuit jusqu’aux contrées les plus sauvages si je ne retournais pas dans les plus brefs délais un certain nombre de documents empruntés à la médiathèque deux années plus tôt (sur un coup de folie). Sachant le bâtiment climatisé et meublé d’intrigants fauteuils design, je profitai donc d’une journée caniculaire de juillet 2008 pour régulariser ma situation auprès de la culture et des arts. Il était intolérable, en effet, que je prive indéfiniment mes contemporains assoiffés de connaissance de 1064 exercices pour bien débuter aux échecs, par Stéphane Escafre, aux éditions Olibris, et de Destins Yaourt, bande dessinée signée Édika chez Fluide Glacial. Inquiet de l’accueil que l’on me ferait suite à la restitution outrageusement tardive de ces pièces, je fumais une dernière cigarette sur le parvis, dans une sorte de couloir de la mort mental, quand Sophie s’était subitement trouvée mal. La pauvre avait d’abord chancelé, puis son visage s’était contracté de manière étrange, ses épaules avaient été secouées de spasmes, enfin elle avait placé ses mains tremblantes devant elle, manifestement aveuglée, craignant de percuter un mur.
Habitants d’une ville moyenne, rompus à l’indifférence, nous ignorons quel comportement adopter lorsqu’un de nos concitoyens se trouve dans une situation de détresse absolue. Tandis que Sophie expérimentait les premières manifestations de son malaise, nous étions une dizaine de badauds à l’observer du coin de l’œil, sans oser prendre part d’une manière ou d’une autre aux tribulations déroutantes de cette jeune femme qui, à y regarder de plus près, n’avait rien d’une nana défoncée au crack (je peux au moins me vanter d’être un homme capable de réajuster son jugement). Chacun attendait, il me semble, que son voisin immédiat sorte du rang et s’écrie : « Écartez-vous. Il se trouve justement que je suis l’un des plus grands spécialistes européens des affections neurologiques ! » Mais personne ne leva le petit doigt pendant une longue minute au cours de laquelle il paraissait de plus en plus clair que Sophie courait un sérieux péril. Nous prenions le temps, sans doute, d’analyser la situation sous ses aspects les plus étranges, alors même que les mots crise d’épilepsie carabinée clignotaient un peu partout autour de la jeune femme. Nous étions des gens sans histoires, préférant assister à une suffocation publique plutôt que de nous illustrer aux yeux d’une foule critique. Mais alors que Sophie menaçait de s’écrouler purement et simplement sur les marches de la médiathèque Olympe de Gouges, il me revint à l’esprit que j’avais passé mon brevet de secouriste deux semaines plus tôt et que je m’exposais par conséquent à des poursuites judiciaires aggravées en cas de non-assistance à personne en danger. Il m’apparut alors que je savais exactement quoi faire. »

À propos de l’auteur
Arnaud Modat est né à Douai il y a 40 ans. Au terme d’une enfance sans histoire, passée dans un container maritime en compagnie de six autres orphelins, il vit de petits boulots. Capitaine d’industrie, rapporteur à l’assemblée nationale, coach en homéopathie ou encore obstétricien itinérant, il récolte à travers ces expériences le matériel narratif dont il usera par la suite. Il a publié deux recueils de nouvelles humoristiques en 2012: La fée Amphète et Comic strip et un faux premier roman (que beaucoup considèrent comme un recueil de nouvelles grossièrement travesti), Arrêt non demandé (Alma éditeur). (Source : Livres Hebdo /Alma éditeur / Paul & Mike)

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Matteo a perdu son emploi

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Matteo a perdu son emploi
Gonçalo M. Tavares
Éditions Viviane Hamy
Roman
traduit du portugais par Dominique Nédelec
192 p., 20 €
EAN : 9782878583175
Paru en septembre 2016

Où?
Le roman se déroule dans une ville qui n’est pas nommée, mais où circule un métro.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Aaronson n’a pas toujours été mort. Il fut un temps où Aaronson était même, sans exagérer, un être vivant. De vingt-sept à trente ans, Aaronson tournait – tel un insecte obsessionnel – autour d’un rond-point. Tous les matins, on pouvait voir un homme, entre sept heures et sept heures et demie, faire le tour du principal rond-point de la ville, vers lequel convergeait 60 % de la circulation.
C’est ainsi que Gonçalo M. Tavares nous invite à suivre les aventures extravagantes de ses personnages : un joggeur, un enquêteur sondeur, un enseignant, un collectionneur de cafards… Jusqu’à l’apparition de son héros, le vrai, Matteo, celui qui a perdu son emploi. Vingt-six individus dont les destins sont liés comme dans un jeu de dominos, la chute d’une pièce entraînant celle de la suivante.
Le lecteur avance de surprise en surprise, empruntant simultanément les chemins de l’absurde et de l’intelligence, il découvre au fil des pages une créativité fascinante qui rappelle celle de Kafka, Beckett ou Melville. Un univers où les ambiguïtés sont reines et offrent de passionnantes réflexions sur l’homme, la ville, la vie moderne et l’ironie de l’existence.

Ce que j’en pense
***
Si vous avez envie de découvrir un OVNI littéraire (un Objet Valorisant de Nouvelles Idées), alors ce roman est fait pour vous. Il est construit à la manière d’œuvres oulipiennes, sur des contraintes qui structurent le récit. Les regrettés Jacques Roubaud et Georges Perec se seraient sans doute réjouis de constater comment les chapitres se succèdent ici à la manière d’un jeu de dominos, la première pièce entraînant la suivante et ainsi de suite. Cette logique s’accompagne d’une seconde contrainte, alphabétique cette fois. Le premier personnage s’appelle Aaronson, le second Ashley, le troisième Baumann… Après A vient B, puis C, jusqu’à ce fameux Matteo qui avait perdu son emploi et cherchait à s’occuper, à remettre de l’ordre dans sa vie. Ce faisant, il nous livre la clé ultime de cette fantaisie qui aurait jusqu’alors pu nous paraître marquée par l’absurde : pour comprendre le monde, il faut le structurer, faire des listes, des tableaux, construire des logiques, des règles, des lois et se rendre compte que les enfreindre peut dérègler toute la machine.
C’est ce qui arrive à Aaronson qui a choisi de tourner autour du rond-point principal de la ville, obsessionnellement. Jusqu’au jour où il décide de changer de sens. Initiative qui lui sera fatale, car M. Ashley le percute alors à pleine vitesse.
Ashley qui est parti livrer un paquet à M. Baumann au deuxième étage du 217 de la rue où il se trouve. Sauf que le destinataire n’habite pas là et que dans cette rue toutes les habitations portent le numéro 217.
M. Baumann aurait sans doute apprécié le paquet qui lui était destiné, car il aurait pu réutiliser son contenu comme il le faisait avec ce qu’il trouvait dans les ordures, objets qu’il reconditionne pour leur donner une seconde vie en les remettant sur les rayonnages des magasins. Une activité qui intrigue M. Boiman au point que ce dernier choisit de lui filer le train, jusqu’à ce qu’il soit arrêté par M. Camer qui lui propose de remplir un questionnaire dans lequel il est aussi question d’un certain Cohen. Arrêtons-la la galerie de personnages, même si certains mériteraient aussi de figurer dans cette chronique tant leurs tics, leurs obsessions, leurs comportements sont étonnants. Mais vous découvrirez par vous-même la puissance d’une batterie de 20 kilos sur la libido de l’un ou le pouvoir du mot NON quand il est multiplié à l’infini (voir extrait ci-dessous).
Revenons un instant sur le projet de l’auteur qui est bien loin d’être trivial. On peut certes lire ce roman comme un jeu, à l’image de cette succession de portraits de Ken et Barbie, qui s’accumulent au fil des pages, formant une sorte de reflet de l’accumulation des personnages. Cette seule lecture cache toutefois une vérité beaucoup plus tragique : derrière le souci légitime d’ordonner le monde pour nous le rendre compréhensible se cachent aussi des effets pervers, voire une volonté d’asseoir pouvoir et domination. Si tous les personnages portent des patronymes juifs, ce ne pas un hasard. Si l’on choisit d’exterminer les gens avec système, alors l’ordre alphabétique devient lui aussi une question de vie et de mort.
On savait depuis Umberto Eco qu’il fallait se méfier des professeurs d’épistémologie. Gonçalo M. Tavares nous en apporte ici une nouvelle brillante démonstration !

Autres critiques
Babelio 
Télérama (Gilles Heuré)
La Croix (Antoine Perraud)
La cause littéraire (Benoît Artige)
Libération (Alexandra Schwartzbrod)
Le Monde (Éric Lauret)
Le Vif (François Perrin)
Blog Un dernier livre avant la fin du monde 
Le Temps (Isabelle Rüf)
Booquin.fr

Extrait
« Kashine, le jeune garçon de seize ans, décida en effet de faire ceci : répandre le «non» partout où il passerait. Juste ce petit mot, sans le moindre commentaire : «non».
(…) Et par endroits ce «non» eut des effets concrets, parfois étranges et surprenants.
Certains furent très localisés. Par exemple, à cause d’un « non » sur un prospectus publicitaire, l’entreprise estima que cette opération promotionnelle n’était peut-être pas la plus appropriée. En raison de ce «non», ou de la digestion mentale de ce « non », l’entreprise ne voulut plus recourir aux services de ce publicitaire avec qui elle travaillait depuis des années.
Autre exemple : l’auteur qui, dans une librairie, par curiosité ouvrit un de ses livres et remarqua immédiatement un énorme « non » en rouge barrant une page, le conduisant à prendre conscience qu’il avait fait n’importe quoi, que son livre était mal écrit.
Autre exemple encore : le législateur qui fut informé qu’on avait écrit un « non » sur une page du code. Précisons que Kashine, comme toujours, avait écrit le « non » et reconnut qu’il était justifié : cette loi manquait de rigueur, de précision, de clarté, elle était en décalage avec l’évolution du monde. Le législateur décida de changer la loi. » (p. 115-117)

À propos de l’auteur
Auteur portugais, né en 1970. Après avoir étudié la physique, le sport et l’art, il est devenu professeur d’épistémologie à Lisbonne.
Depuis 2001, il ne cesse de publier (romans, recueils de poésie, essais, pièces de théâtre, contes et autres ouvrages inclassables). Il a été récompensé par de nombreux prix nationaux et internationaux dont le Prix Saramago, le Prix Ler/BCP (le plus prestigieux au Portugal), le Prix Portugal Telecom (au Brésil).
Gonçalo M. Tavares est considéré comme l’un des plus grands noms de la littérature portugaise contemporaine, recevant les éloges d’auteurs célèbres comme Eduardo Lourenço, José Saramago, Enrique Vila-Matas, Bernardo Carvalho et Alberto Manguel. Il est publié dans 35 pays. (Source : Éditions Viviane Hamy)

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