La petite menteuse

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En lice pour le Prix Goncourt 2022
Finaliste du Prix interallié 2022
Finaliste du Grand Prix du roman 2022 de l’Académie française

En deux mots
Avant son procès en appel Lisa se rend au cabinet d’Alice Keridreux. La jeune fille veut une avocate pour la défendre. Un plâtrier, qui effectuait des travaux dans la maison familiale, a été condamné en première instance à 10 ans de prison. Mais le dossier est peu étayé.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

«L’affaire était belle»

Une intrigue habilement menée autour du procès en appel d’un violeur condamné à 10 ans de prison et de sa victime déboussolée permet à Pascale Robert-Diard de confirmer son talent de romancière. Avec brio!

Après des années de pratique et s’être astreinte à suivre de nombreuses sessions de cour d’assises, Alice Keridreux est désormais une avocate aguerrie. Elle a pu peaufiner sa technique de plaidoirie, approfondir ses connaissances du droit. Le jour où Lisa Charvet se présente à son cabinet, elle est pourtant lasse. «Il y avait l’âge bien sûr. La cinquantaine, dont la moitié passée à courir les tribunaux et les cours d’assises. Elle buvait peu, ne fumait pas. Mais depuis quelque temps, la dose quotidienne de noirceur qu’elle se prenait dans la figure lui semblait plus difficile à supporter. Dieu sait pourtant qu’elle aimait ce métier! « Tu l’aimes trop », disait son mari, qui s’était tôt lassé de ses journées interminables et des histoires de vies percutées qu’elle ramenait au dîner. Puis les enfants étaient partis à leur tour, elle ne les voyait plus beaucoup.»
La jeune fille qui vient lui demander de reprendre son dossier pour le procès en appel de son violeur, condamné en première instance à 10 ans de prison. Elle est désormais majeure et veut qu’une femme la défende, contrairement au souhait de son père qui avait engagé un avocat «spécialisé» pour le premier procès.
Sur l’insistance de la jeune victime, elle va accepter et se plonger dans un dossier somme toute assez sommaire. Lisa a raconté à son amie Marion qu’elle avait été violée par le plâtrier qui réalisait des travaux chez eux. À la juge, elle ajoutera qu’il avait essayé de la sodomiser. Soutenue par ses professeurs de français et d’histoire, qui ont constaté son brusque changement d’attitude, son désintérêt pour le travail scolaire et sa mauvaise santé physique, elle va porter plainte mais affirmera être bien trop faible pour soutenir une confrontation avec son agresseur. Le dossier médical va montrer qu’elle est toujours vierge, mais les jurés tiendront surtout compte de la détresse de l’adolescente.
En se confiant à son avocate Lisa va raconter ses années de collège, son envie de plaire aux garçons pour ne pas rester dans l’ombre de sa sœur Solène et la convoitise des garçons, surtout après que ses seins se soient développés au-delà de la moyenne. Elle va se laisser aller à quelques jeux sexuels avec les garçons sans se rendre compte qu’elle était filmée. Si la vidéo est publiée, elle sera «la salope de l’établissement».
C’est la raison pour laquelle elle a imaginé cette histoire de viol. Comme le titre le laisse déjà attendre, la petite menteuse finit par craquer. Un aveu qui va secouer Alice. «Tout s’emmêlait. Le sentiment d’urgence qu’elle éprouvait à l’idée qu’un homme avait été condamné à tort. L’exaltation de contribuer à réparer une erreur judiciaire. La crainte sourde de l’épreuve qui attendait Lisa. Saurait-elle la protéger de la tempête que sa lettre allait déclencher? Tout était si ténu. Mais l’affaire était belle. Il n’y en avait pas tant, des comme ça, dans une vie d’avocate.»
En habituée des prétoires, Pascale Robert-Diard va alors déployer tout son talent pour nous raconter ce second procès. La chroniqueuse judiciaire au Monde sait parfaitement comment le tribunal peut être versatile, combien l’impression d’avoir été floué peut faire de ravages. Après #metoo on a certes davantage entendu la voix des femmes, peut-être trop? La justice elle-même ne reste pas insensible aux grands courants qui traversent la société et l’histoire de Lisa montre bien combien elle peut se fourvoyer. Ce roman parfaitement ciselé appelle tout à la fois à davantage de discernement dans la condamnation mais souligne aussi combien le porno en libre accès et les portables peuvent causer de dégâts. Des éducateurs débordés, des jeunes qui ont l’envie d’aller trop loin sans se rendre compte de la violence de leurs actes, voilà aussi ce que raconte ce roman saisissant.

La petite menteuse
Pascale Robert-Diard
Éditions de l’Iconoclaste
Roman
288 p., 20 €
EAN 9782378802998
Paru le 18/08/2022

Où?
Le roman est situé en France, dans une ville de province.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Le portrait saisissant d’une jeune fille victime des bonnes intentions
La vérité n’est jamais celle que l’on imagine et il est parfois bénéfique de remettre en question notre intime conviction. Pascale Robert-Diard raconte l’histoire d’une jeune fille qui ment. Quand les institutions sont décriées pour leur indifférence, l’autrice montre des adultes remplis de bonnes intentions. A l’heure où la littérature abonde en pénalistes retors ou flamboyants, La Petite Menteuse raconte la manière dont une avocate exerce avec finesse son métier.
Les engrenages de l’imposture
Lisa a quinze ans. C’est une adolescente en vrac, à la spontanéité déroutante. Elle a eu des seins avant les autres filles, de ceux qui excitent les garçons. Elle a une « sale réputation ». Un jour, Lisa change, devient sombre, est souvent au bord des larmes. Ses professeurs s’en inquiètent. Lisa n’a plus d’issue pour sortir de son adolescence troublée et violente. Acculée, elle finit par avouer : un homme a abusé d’elle. Les soupçons se portent sur Marco, un ouvrier venu faire des travaux chez ses parents. En première instance, il est condamné à dix ans de prison.
Le tourbillon du mensonge et de la vérité
Alice, avocate de province, reçoit la visite de cette jeune femme. Désormais majeure, Lisa l’a choisie pour le procès en appel car elle « préfère être défendue par une femme ». Alice reprend le dossier de manière méthodique, elle cherche les erreurs d’aiguillages, les fausses pistes, celles qui donnent le vertige, puis découvre la vérité. Avec l’histoire de Lisa, elle commence le procès le plus périlleux de sa carrière : défendre une victime qui a menti.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Marianne (Soisic Belin)
Ouest-France (Frédérique Bréhaut)
Culture 31 (Sylvie Vaz)
C à vous (la suite)
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Blog Les chroniques de Koryfée (Karine Fléjo)
Blog Mademoiselle Maeve
Blog Shangols
Blog de Philippe Poisson
Blog le boudoir de Nath


Pascale Robert-Diard présente La petite menteuse © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
« Elle s’est plantée, voilà tout. Alice n’a pas besoin de se retourner. Elle devine que son client lui en veut. Il y a des jours comme ça où le métier ne suffit pas. Ou alors c’est l’inverse. Il y a trop de métier. Trop de phrases déjà prononcées. Trop de mots usés. Ça glisse, ça s’affale et ça s’oublie. Même la jurée aux lunettes rouges, si appliquée, a lâché son stylo pendant qu’elle plaidait. Les autres l’ont écoutée poliment, ils devaient se dire que les avocats sont moins forts en vrai qu’à la télé. À un moment, l’un des juges assesseurs a somnolé, le menton écrasé dans sa bavette.

Gérard a pris douze ans. Pile ce qu’avait requis l’avocat général. Sa plaidoirie n’a servi à rien. Pas la moindre inflexion, histoire de reconnaître qu’elle s’est battue. Que, grâce à elle, son client est apparu moins misérable et désespérant. C’est sûr qu’avec son unique mèche de cheveux gras étirée sur le crâne, sa petite moustache et son corps mou, il ne donne pas envie de compatir, Gérard.

Alice éprouve plus de tristesse pour Nicole, qui a flanché d’un coup à l’annonce du verdict. Elle se reprochait déjà de ne pas en avoir fait assez pour son frère.

« Gérard, il n’a que moi dans la vie », dit-elle.

L’amour d’une sœur ou d’une mère, c’est souvent la seule chose de bien que les types comme Gérard ont à offrir pour leur défense. Nicole avait été si perdue, si touchante dans sa déposition qu’Alice comptait beaucoup sur elle pour attendrir les jurés. D’ailleurs, l’unique moment où elle a senti qu’elle plaidait juste, que ses phrases tenaient toutes seules, c’est quand elle a parlé de Nicole, justement, de ses gâteaux à la fleur d’oranger trop sucrés et des heures de ménage supplémentaires qu’elle fait pour payer à son frère de quoi cantiner ses clopes en prison.

Elle s’est accrochée au visage de Gepetto à cet instant précis. Gepetto, c’était le troisième juré, elle l’avait surnommé comme ça à cause de sa chemise à carreaux, de son gilet de laine et de ses paupières tombantes qui faisaient deux petits toits pentus sur ses yeux. Alice a depuis longtemps cette habitude de donner des surnoms aux jurés. Lui, elle l’a aimé tout de suite. Elle était sûre que Nicole l’avait ému. Peut-être qu’elle s’est trompée. Ou que Gepetto et les autres ont voulu lui faire payer ça aussi, à Gérard, toute cette peine qu’il donne à sa sœur depuis tant d’années.

Douze ans. Les verdicts sont toujours trop lourds quand on est en défense. Mais bon, un accusé qui boit trop, a le vin mauvais, cogne son chien et manque de peu de tuer son voisin en tirant sur lui un soir de match de foot parce que le son de la télé est trop fort, il faut bien admettre que tout le monde s’en fout. Même Lavoine, le journaliste, n’est pas resté jusqu’à la fin. Demain, la vie de Gérard occupera dix lignes dans les pages locales.

C’est un chic type, Lavoine. Bien plus drôle en vrai que dans ses articles. Depuis le temps qu’il est là, il connaît toutes les ficelles des avocats. Alice n’échappe pas à la règle.
– Alors, Maître, vous allez encore nous plaider la « possibilité d’une larme dans l’œil de la loi » ?

C’est vrai qu’Alice la cite souvent, cette phrase des Misérables. Ça ne l’a même pas effleurée, pour Gérard. Ni celle-ci ni aucune autre, d’ailleurs. Elle s’en veut. Elle aurait dû faire mieux. Elle fera mieux si Gérard décide de faire appel, elle se le promet. Elle ira le voir en taule la semaine prochaine. Elle en profitera pour faire la tournée de ses autres clients. Il y en a au moins cinq pour lesquels elle doit demander un parloir.
– La salle va fermer, Maître, lui dit le policier.

Alice fourre sa robe dans son sac, rassemble les pages éparpillées du dossier de Gérard et tire d’un coup sec sur la sangle. Dehors, les pavés sont luisants de pluie, les feuilles roulent par paquets sous la bise, elle grelotte. Au pied des marches, les jurés s’attardent. L’affaire de Gérard était la dernière de la session d’assises, ils ont du mal à se quitter, à reprendre le cours de leur vie ordinaire. Elle remonte son col, rentre la tête dans les épaules et presse le pas. Gepetto a l’air désolé, il lui adresse un salut discret. Il a dû essayer, se dit-elle.

La pluie redouble, Alice est trempée lorsqu’elle pousse la porte de son cabinet. Elle accroche sa robe au portemanteau, le tissu noir est froissé. Piteux lui aussi. Six coups sonnent à l’horloge de la cathédrale. Il est trop tôt pour appeler sa fille Louise, elle la dérangerait sûrement. Et puis, qu’est-ce qu’elle lui raconterait ? Elle ne va pas encombrer une gamine de vingt ans avec une histoire aussi moche. Elle se prépare un thé, croque deux carrés de chocolat noir, glisse la plaque dans le tiroir, le rouvre, hésite, en prend deux autres. Depuis quelques années, elle ne se bat plus contre ces kilos qui l’enrobent. Son corps épais, solide, lui plaît tel qu’il est.

À travers les trois hautes fenêtres de son bureau, elle voit ployer les branches dénudées des tilleuls et dans l’angle, de l’autre côté du quai, la façade de verre et d’acier du palais de justice semble la narguer. Alice attrape le dossier de Gérard et va le ranger dans l’armoire. Une feuille manuscrite s’en échappe. C’est la première fois que l’on s’intéresse autant à lui, qu’on le regarde et qu’on l’écoute. Toute sa vie, sauf aux yeux de sa sœur, il a été cet homme invisible… C’était pas si mal, finalement.

Naïma, la secrétaire du cabinet, toque à la porte.
– Votre rendez-vous est arrivé.

Alice avait complètement oublié.
– Qui est-ce ?
– Une jeune femme.
– Tu sais bien qu’il faut éviter de me coller des rendez-vous quand je sors des assises.
– Elle a beaucoup insisté pour venir aujourd’hui. Elle n’a pas voulu dire pourquoi.
– Préviens-la que je n’ai pas beaucoup de temps. Trente minutes, pas plus.

Lisa Charvet lui tendit une main un peu molle. Elle était plutôt jolie, vêtue sans soin particulier. Son bonnet de laine mouillé avait plaqué ses boucles brunes sur son front. Deux traces de mascara ombraient ses yeux noisette. Elle avait dû fumer une cigarette juste avant de venir, sa parka empestait le tabac froid.

La jeune femme restait debout, indécise. Son regard embrassait la pièce. À l’invitation d’Alice, elle s’assit sur le fauteuil qui faisait face au bureau et posa un sac à dos chargé à ses pieds.
– C’est grand, chez vous…
– Dites-moi ce qui vous amène.
– Je voudrais être défendue par une femme.
– Ça tombe bien, dit Alice.
– J’ai déjà un avocat mais je veux changer. C’est mes parents qui l’ont choisi, quand j’étais mineure.

Elle devait avoir à peine vingt ans.
– Comment s’appelle-t-il ?
– Maître Rodolphe Laurentin. Il est avocat à Paris. C’est une amie de ma mère qui nous l’avait recommandé. Vous devez le connaître. Il passe à la télé, dans les débats. Il est spécialiste.
– Spécialiste… Que voulez-vous dire ?
– Des victimes. Il défend les victimes de viol. Mes parents voulaient ce qu’il y a de mieux pour moi, vous comprenez…
– Je comprends. Vu de province, un avocat parisien, c’est toujours mieux.
– Ce n’est pas ce que je pense, moi. En tout cas, vous l’avez vu à mon procès.

Alice écarquilla les yeux.
– À votre procès ?
– Oui, c’était il y a sept mois. Vous étiez venue vous asseoir à côté de l’avocat de la défense, Maître Théry. Vous êtes restée un bon moment avec lui.

Alice connaissait bien Théry. Lui aussi était spécialiste en quelque sorte, mais de l’autre côté. En défense des violeurs et des pères incestueux. Elle garda sa réflexion pour elle.

Il lui arrivait souvent de pousser la porte des assises entre deux rendez-vous au palais ou en attendant que son affaire soit appelée dans une des salles voisines. Elle avait toujours aimé ça, humer l’atmosphère des audiences. « Mon odeur d’écurie », disait-elle. L’expression n’était pas d’elle, elle l’avait lue il y a longtemps dans un Simenon, elle ne savait plus lequel, mais la phrase lui était restée.

La jeune femme l’observait. Elle était manifestement déçue par son silence.
– Vous étiez là quand j’ai fait un malaise. Moi, je me souviens très bien de vous. Surtout de votre regard.
– Ah bon ? Qu’avait-il de si particulier ?
– Il était dur.

Mais qu’est-ce qu’elle fichait dans son bureau, cette fille, à la dévisager, les bras croisés, si son regard ne lui plaisait pas ?
– Ça doit être le métier qui veut ça. J’imagine que vous étiez dans une grande détresse…
– Plus que ce que vous croyez.

Des images lui revenaient. Il lui semblait maintenant revoir cette plaignante toute tremblante à la barre. Aucun son ne sortait de sa bouche. Le client de Théry hurlait et l’injuriait. Elle s’était affaissée au milieu du prétoire, le président avait dû suspendre l’audience. Alice était restée avec Théry, qui écumait sur son banc. « Le con, il a tout gâché ! C’est mort. » Elle se souvenait même de la phrase qu’il lui avait murmurée en désignant son adversaire, penché sur la jeune fille en pleurs. « Regarde-moi ce gommeux, avec ses mocassins à pompons… » C’était donc le fameux Laurentin.

Lisa Charvet lui expliqua la suite. Un autre incident s’était produit, l’accusé avait été expulsé du box. Il avait pris dix ans et avait fait appel. Le nouveau procès devait se tenir dans quatre mois.
– Je vous ai apporté mon dossier.

Elle plongea la main dans son sac à dos et déposa une épaisse pochette en plastique sur le bureau.
– Je sais pas s’il y a tout dedans, je l’ai même pas ouverte. Je l’ai demandée à ma mère. Elle ne m’a pas posé de questions. C’est compliqué entre nous de parler de tout ça.
– Et Maître Laurentin, vous l’avez prévenu ?
– Il ne sait rien non plus. Vous êtes la première personne que je viens voir. En cherchant des noms d’avocat sur Internet, je suis tombée sur votre photo et je vous ai reconnue.

Lisa Charvet semblait hésiter à lui dire autre chose. Alice l’encouragea du regard.
– J’ai peur. Je ne veux pas y aller.
– C’est normal que vous éprouviez cela. Mais votre présence, vous devez le savoir, est importante.
– J’essaie de tout oublier. Je veux m’en sortir et avancer. Vous ne pouvez pas y aller toute seule ? Je veux plus en parler. Plus jamais. Je veux revoir personne de cette époque-là.
– Je vais d’abord lire votre dossier.
– Vous savez, je peux payer. Ma grand-mère m’a laissé un peu d’argent. Et puis maintenant, je travaille. J’essaie de ne plus dépendre de mes parents. Je leur en ai fait assez baver comme ça.

Lisa Charvet commença à lui raconter sa vie. Alice masquait son ennui en prenant des notes. Adolescence en vrac. Échec au baccalauréat. Contrat en alternance. Employée de jardinerie. Vit seule dans un studio. Parents divorcés. Relations compliquées. Elle en savait assez pour aujourd’hui. Évidemment, elle allait prendre l’affaire, elle avait un cabinet à faire tourner.

Elle posa son stylo, fit mine de se lever. La fille ne bougeait pas de son siège.
– La photo, sur votre bureau, c’est vos enfants ?
– Oui.
– Ça doit être mieux d’avoir une fille et un garçon. On les compare pas, j’imagine. Moi, j’ai une grande sœur, Solène. Elle a toujours tout réussi. Elle est devenue ingénieure. Mes parents sont très fiers d’elle. J’ai aussi un demi-frère, Léo. Il est né juste avant mon procès. Mon père l’a eu avec sa nouvelle femme.

Le téléphone sonna. C’était Naïma. Pile à l’heure convenue. Alice s’excusa de devoir prendre congé, un rendez-vous urgent l’attendait, dit-elle, elle la rappellerait très vite.
– Vous, vous défendez souvent les victimes ?
– Oui. Mais je ne suis pas spécialiste, si c’est votre question, répondit-elle en la raccompagnant à la porte.

La pluie tombait toujours quand elle enfourcha son vélo pour rentrer chez elle. Les bars étaient pleins, des grappes d’étudiants se serraient sous les auvents des terrasses, leur chope à la main. Louise devait faire pareil à Paris en ce moment. Alice lui demanderait des nouvelles de Romain, il parlait plus volontiers à sa sœur qu’à sa mère ces derniers temps. En quelques coups de pédale, elle s’éloigna des rues animées du centre-ville. Encore une montée et elle serait arrivée.

Le chat se précipita entre ses jambes en ronronnant. Alice avait fini par s’accoutumer à sa présence, elle ne pestait même plus en le voyant lacérer le tapis du salon. Le jour où Romain lui avait demandé si elle pouvait l’héberger, elle n’avait pas osé dire non. Il devait le récupérer dès qu’il serait installé dans un nouveau logement. Les semaines, puis les mois avaient passé et Ulysse était resté. En même temps que son appartement, Romain avait trouvé une copine allergique aux poils de chat.

Alice se sentait lasse, ce soir. Il y avait l’âge, bien sûr. La cinquantaine, dont la moitié passée à courir les tribunaux et les cours d’assises. Elle buvait peu, ne fumait pas. Mais depuis quelque temps, la dose quotidienne de noirceur qu’elle se prenait dans la figure lui semblait plus difficile à supporter. Dieu sait pourtant qu’elle aimait ce métier ! « Tu l’aimes trop », disait son mari, qui s’était tôt lassé de ses journées interminables et des histoires de vies percutées qu’elle ramenait au dîner. Puis les enfants étaient partis à leur tour, elle ne les voyait plus beaucoup, mais au moins, elle était libre de boucler son sac le plus souvent possible pour rejoindre son île. Elle avait l’impression de se laver de tout dès qu’elle plongeait dans l’océan.

Un message de sa collaboratrice s’afficha sur l’écran de son téléphone. Elle avait ses règles, elle ne viendrait pas au cabinet demain, prévenait-elle. Le tout avec un clin d’œil en smiley. Alice soupira. Camille avait l’âge de son fils, c’était une fille vive, rigoureuse, qui savait démêler un dossier ou dénicher une jurisprudence en un rien de temps, mais quand elle avait ses règles, rien à faire, elle disparaissait. La première fois qu’elle lui avait annoncé, sans l’ombre d’une gêne, la raison de son absence, Alice avait été abasourdie. Le soir même, elle en parlait avec Louise.
– Tu te rends compte ? Jamais j’aurais osé dire un truc pareil ! Moi, pendant mes grossesses, je rentrais le ventre pour que ça se voie le moins possible, je bossais encore au cabinet deux jours avant l’accouchement et j’ai repris le travail une semaine après !
– Et alors ? C’était il y a un quart de siècle ! Peut-être que t’avais pas le choix, à l’époque. Mais ça aussi, ça doit changer, figure-toi…

Alice n’avait pas su quoi répondre.

Elle sortit respirer dans le jardin. Les arbres dégouttaient, des filets de brume s’accrochaient aux branches. Elle repensa au procès, à ce qu’elle aurait dû dire, les idées s’enchaînaient, tout devenait fluide. Les meilleures plaidoiries sont toujours celles que l’on refait après. Alice essaya de chasser le visage de Gérard de ses pensées. Elle s’assura que le chat était à l’intérieur et referma la porte-fenêtre. Il n’était pas si tard, elle avait le temps de jeter un œil au dossier de Lisa Charvet.

Procès-verbal de gendarmerie

VIOL SUR MINEUR

Crime prévu et réprimé par les articles 222-23 et 22-24 du Code pénal.

Personnes concernées : Charvet Lisa (victime mineure). Lange Marco (personne soupçonnée majeure).

Nous soussigné, G. C., gendarme officier de police judiciaire en résidence à A., nous trouvant au bureau de notre unité, recevons à 14 h 35 Charvet Benoît et Fresnais Bénédicte, épouse Charvet, nous informant de leur volonté de porter plainte pour des faits de viols visant leur fille mineure, Charvet Lisa Laurine. Les entendons séparément.

C’était il y a cinq ans. Encore une affaire qui avait traîné trop longtemps sur le bureau d’un juge d’instruction.

L’accusé était plâtrier. C’était les parents de Lisa qui avaient donné son nom aux gendarmes, en déposant plainte. Leur fille était en classe de troisième. Le dossier regorgeait de témoignages de ses professeurs, Alice n’en avait jamais vu autant, à croire que tout le collège avait été mobilisé. Il y avait aussi une quantité de certificats médicaux. La gamine avait été hospitalisée plusieurs fois. Elle en avait vraiment bavé. Alice comprenait pourquoi elle ne voulait plus revivre tout cela.

Fellations, tentative de sodomie. Marco Lange avait toujours tout nié. Alice tomba sur plusieurs de ses courriers adressés à la juge d’instruction. Il avait cette écriture ronde, enfantine, bourrée de fautes d’orthographe, de ceux qui ont tôt arrêté l’école. Ses lettres étaient pleines de rage, il mettait des points d’exclamation partout. Plusieurs mentions figuraient à son casier judiciaire lorsqu’il avait été interpellé. Vols, bagarres, conduite en état d’ivresse, outrages à personne dépositaire de l’autorité publique. Au moment des faits, il était célibataire, âgé de trente-deux ans. Lisa en avait quinze.

Elle n’alla pas plus loin. L’affaire n’était pas compliquée.

Alice sortait du cabinet d’un juge pour enfants, quand elle tomba nez à nez avec son confrère Théry.
– On va se retrouver bientôt aux assises. Dans l’affaire Lange.
– Comment ça ?
– Je vais défendre la plaignante.
– Mais pourquoi ? Son avocat l’a laissée tomber ?
– Non, elle veut en changer.

Alice n’avait pas envie d’en dire plus. De toute façon, Théry ne l’écoutait déjà plus.
– Ça me fait penser qu’il faut que je retourne voir mon client en taule. C’est un bon gars, pas futé. Il est chauffeur routier.
– Plâtrier.
– Ah oui ! Tu as raison. Plâtrier. Je finis par les confondre, à force. Et donc, je vais t’avoir comme adversaire ?
– Oui.
– Il a pris dix ans, si je me souviens bien. Si on a cette peste de Gendron en appel, elle va au moins essayer de lui en coller cinq de plus. C’est devenu le tarif, maintenant, pour les viols sur mineurs. Surtout que Maître Alice Keridreux va encore nous en faire des tonnes sur la souffrance de la victime, j’imagine.

Alice ne releva pas.

– Ces juges, plus ça va, plus je les hais. Bornés, biberonnés à la moraline. Et lâches avec ça. Y a plus que des bonnes femmes de toute manière. Les derniers mecs que tu croises dans les couloirs, ils ont un balai et un seau à la main. Et les jeunes, elles sont pires. Non, mais tu les as vues, avec leurs baskets ? Elles jugent en baskets ! Les jurés, c’est pareil. Gavés de séries télé. Ils t’écoutent plus. Ils te regardent avec l’air de tout savoir mieux que toi, parce qu’ils ont vu l’intégrale des Faites entrer l’accusé. Plus moyen de les faire douter ! Ils ont trop peur de se faire engueuler. Quand je pense à tous ceux que je faisais acquitter avant ! Et, crois-moi, il y avait une palanquée de coupables là-dedans… Dis, tu crois que je suis vraiment trop vieux ?

Alice fut émue par sa détresse soudaine. »

Extrait
« Les moments solennels ne sont jamais comme on les imagine. Une fille tout juste adulte jouait une part de sa vie en revenant sur les accusations qui valaient à un homme d’être emprisonné et Alice ne savait plus quoi lui dire. Elle n’avait qu’une envie: la voir prendre son sac à dos et partir. Tout s’emmêlait. Le sentiment d’urgence qu’elle éprouvait à l’idée qu’un homme avait été condamné à tort. L’exaltation de contribuer à réparer une erreur judiciaire. La crainte sourde de l’épreuve qui attendait Lisa. Saurait-elle la protéger de la tempête que sa lettre allait déclencher ? Tout était si ténu. Mais l’affaire était belle. Il n’y en avait pas tant, des comme ça, dans une vie d’avocate. » p. 104

À propos de l’auteur
ROBERT-DIARD_Pascale_©DRPascale Robert-Diard © Photo DR

Entrée au Monde en 1986, Pascale Robert-Diard a longtemps été journaliste politique. Depuis 2002, elle est chargée de la chronique judiciaire. Elle suit toutes les grandes affaires judiciaires, procès d’assises, scandales politico-financiers, mais aussi tout ce quotidien de la justice ordinaire, celle des tribunaux correctionnels, des comparutions immédiates, des chambres civiles. Elle a obtenu en 2004 le prix Louis-Hachette pour ses comptes-rendus du procès Elf. Elle a publié Dans le ventre de la justice, en septembre 2006 (Éditions Perrin), et en 2015, elle a mis en image, grâce à François Boucq, Le procès Carlton. En 2016, son roman La Déposition, a été retenue jusqu’à la deuxième sélection du Prix Fémina. (Source: Éditions de L’Iconoclaste)

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Sauf que c’étaient des enfants

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En deux mots:
Huit jeunes collégiens sont accusés de viol en réunion et mis en garde à vue. Dans l’établissement scolaire, c’est le choc puis le temps des questions. Fatima a-t-elle dit la vérité? Alors que s’engage la procédure judiciaire, les masques tombent.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Fatima et les huit garçons

Pour son second roman Gabrielle Tuloup analyse un fait divers, l’inculpation de huit collégiens pour viol en réunion. Et fait de «Sauf que c’étaient des enfants» un drame finement ciselé.

Gabrielle Tuloup nous avait impressionnés dès son premier roman, La Nuit introuvable dans lequel un fils retrouvait sa mère atteinte de la maladie d’Alzheimer et qui, avant de sombrer, lui avait laissé une confession épistolaire émouvante qui allait modifier son jugement et sa vie. Pour son second roman, changement d’atmosphère complet, même si là aussi il est question de remise en cause, de jugement trop rapide et de vies qui basculent.
Nous sommes dans un collège de banlieue au moment où, pour les besoins d’une enquête judiciaire, la police demande au principal l’autorisation de consulter les photos des élèves. Devant la gravité de l’affaire – il s’agit d’un viol en réunion – l’homme obtempère. Fatima, la victime, reconnait l’un de ses agresseurs, puis un autre… Au total se sont ainsi huit élèves de l’établissement qui auraient participé à ce fait divers sordide. Et qu’il va falloir mettre en garde à vue, parce que, avec le soutien de sa mère, la jeune fille a porté plainte.
Le principal négocie une façon discrète d’appréhender les suspects: les surveillants iront chercher les élèves dans leur classe et ils seront alors remis aux policiers en civil qui les attendent.
Si les choses se passent sans heurts apparents, on imagine l’onde de choc ainsi créée.
Au plus proche des différents acteurs impliqués dans ce drame, le personnel de l’établissement, du principal aux surveillants, en passant par les enseignants et les élèves, Gabrielle Tuloup décrit cette atmosphère de plus en plus pesante, ces rumeurs qui enflent, cette suspicion qui se généralise.
Il y a ceux qui minimisent, ceux qui font de la victime la première coupable, ceux qui ne veulent pas se prononcer et ceux qui jugent immédiatement les huit élèves. Et puis, il y a ceux qui, après la sidération, sont touchés en plein cœur comme Emma, prof de français. Cette affaire va raviver des souvenirs, remettre à vif une plaie qui n’était pas vraiment cicatrisée. «Ça lui explose au visage. Ils ont fait ça. Ses mômes ont fait ça. Elle l’entend de nouveau, nettement, le rire collectif. Ils savaient donc, les copains. Et Nadir qui frimait, les yeux brillants, les épaules sorties. Nadir qui, d’habitude, s’arrête toujours au bon moment. Qu’on n’aille pas lui expliquer que ce sont des gosses, qu’ils ne se rendent pas compte. Leur foutue présomption d’innocence, ils peuvent se la garder.» Elle va avoir beaucoup de mal à retrouver les élèves au terme de leur garde à vue. Car bien entendu, le temps judiciaire n’a rien à voir avec celui des médias et des réseaux sociaux. Dans l’attente du procès la présomption d’innocence devrait pourtant prévaloir.
C’est aussi ce que les parents des adolescents incriminés espèrent. Vœu pieux! En quelques jours tout va voler en éclats. La défense s’organise, le clan se resserre : «Cher Juge, je connais bien ces huit garçons, je les connais depuis longtemps et je peux vous garantir que ces jeunes hommes sont innocent. Ils sont comme des frères pour moi et m’imaginer les voir faire une tel chose m’est aussi insupportable qu’incrédible. Je suis contre le fais que ces jeunes soit pénaliser or que certains ne l’on pas toucher. ni même parler. De plus cette jeune elle a déjà une réputation car il y a des rumeurs sur cette personne et ce jour-là je ne doute pas qu’elle était consentante. Je compte sur vous pour prononcer la sentence la plus juste en espérant avoir un jugement clément pour mes amis. Merci d’avance.»
Si ce roman s’inscrit dans la lignée des romans qui, après #metoo, traitent des violences faites aux femmes – on pense à Karine Tuil et Les choses humaines, à Mazarine Pingeot et Se taire ou encore au tout récent Le Consentement de Vanessa Springora – il est avant tout la chronique d’une dérive ordinaire, un témoignage qui n’oublie aucune des pièces du dossier. On y retrouve du reste les rapports de l’assistante sociale, les bulletins scolaires annotés ou encore un compte-rendu de la réunion de l’association SOS victimes.
On y voit le courage qu’il faut pour briser le silence, pour oser porter plainte. On y voit aussi le long chemin que parcourent les victimes jusqu’à dire les choses. Grâce à la belle construction du roman, on bascule alors de l’histoire de Fatima à celle d’Emma. Et l’on comprend que le combat est loin d’être terminé. Loin de tout manichéisme, Gabrielle Tuloup réussit ici un roman délicat et solidement documenté, un réquisitoire contre les à priori et jugements péremptoires, une réflexion sur la vie ordinaire dans un collège. Utile, forcément utile.

Sauf que c’étaient des enfants
Gabrielle Tuloup
Éditions Philippe Rey
Roman
176 p., 16 €
EAN 9782848767840
Paru le 2/01/2020

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Stains en banlieue parisienne.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Un matin, la police entre dans un collège de Stains. Huit élèves, huit garçons, sont suspectés de viol en réunion sur une fille de la cité voisine, Fatima. Leur interpellation fait exploser le quotidien de chacun des adultes qui entourent les enfants. En quoi sont-ils, eux aussi, responsables ? Il y a les parents, le principal, les surveillants, et une professeure de français, Emma, dont la réaction extrêmement vive surprend tout le monde. Tandis que l’événement ravive en elle des souvenirs douloureux, Emma s’interroge : face à ce qu’a subi Fatima, a-t-elle seulement le droit de se sentir victime ? Car il est des zones grises où la violence ne dit pas toujours son nom… Avec beaucoup de justesse, Gabrielle Tuloup aborde la question de l’abus sexuel dans notre société. Le lecteur, immergé dans l’intimité de personnages confrontés à la notion de consentement et aux lois du silence, suit leur émouvante quête de réparation.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Au revoir les enfants
Mardi 27 janvier 2015
Le réel ne prend pas de gants. Il ne frappe pas à la porte du bureau de Ludovic Lusnel. C’est la sonnerie du téléphone qui s’en charge. Le principal a l’habitude de travailler avec la police. Mais pas comme ça.
Son établissement présente bien. La façade de briques ordonnées, en vis-à-vis des cités, exhibe fièrement les principes républicains. Lusnel a enseigné dix ans dans le 93 avant de prendre de nouvelles responsabilités. Il était professeur d’histoire, il connaît la nécessité des devises, leur limite. Homme sensible, mais factuel, il a rangé son violoncelle et acheté des cravates de couleur. Voilà quatre ans qu’il est principal au collège André-Breton de Stains. Les manuels lui ont appris la Terreur et les révolutions, alors il fait en sorte que la vie soit organisée, maîtrisable. Il s’en ira sûrement à la fin de l’année, il a demandé sa mutation. Ce sera plus reposant.
Lusnel dit souvent que c’est son collège, son équipe, ses élèves. Ce n’est pas juste. Rien ne lui appartient, bien sûr, mais parfois tout lui incombe. Parfois le réel débarque, sans préavis, deux sonneries de téléphone :
« Allô ?
– Capitaine Marnin, brigade de protection de la famille. »
On l’informe de la visite d’une jeune fille d’un établissement voisin. Elle vient reconnaître des coupables, il doit préparer les trombinoscopes des classes. Il demande quels sont les faits. On lui répond « agression sexuelle ». Il ne réalise pas tout de suite. Il range la paperasse accumulée à côté de l’ordinateur, dit à la secrétaire de réunir les brochures contenant les photos des enfants par niveau, de la sixième à la troisième, et fixe son esprit le plus longtemps possible sur l’organisation du planning du début d’année, les prochains conseils de classe, le brevet blanc…
Fatima arrive accompagnée de deux policiers. Très calme. Elle a porté plainte quatre jours plus tôt. Une adolescente comme les autres, avec des baskets et un sweat comme les autres, pas l’air plus victime que les autres. Elle tourne les pages en passant un à un les visages alignés. « Lui oui », « lui non ». C’est froid, implacable. Lusnel pense que c’est terrible, cette utilisation des trombis. Un livret de bouilles d’enfants, tantôt souriants, tantôt boudeurs, le regard vif ou défiant, chemise à col boutonné ou survêtement, transformé en outil de reconnaissance de supposés criminels.
Elle en est à sept. Sept élèves. Là, il réalise. La jeune fille assise devant lui dit avoir été abusée par sept élèves de son établissement. Quand elle se saisit du dossier des cinquième, il considère la capitaine avec incrédulité. Elle ferme les paupières un peu plus longuement pour lui signifier de laisser faire. Ce n’est pas fini. Fatima reconnaît formellement huit garçons du collège André-Breton pour viol en réunion, dont un élève de cinquième.
« Merci Fatima, est-ce qu’il y a quelque chose que tu voudrais ajouter ? »
Non de la tête.
« Mon collègue va te raccompagner chez toi, je dois discuter avec M. Lusnel. »
La jeune fille se lève, impassible, comme lors du trajet aller. Marnin avait elle-même appelé pour convenir du rendez-vous la veille. Elle était passée prendre Fatima au pied de son immeuble à 13 h 30. La silhouette lui avait semblé toute petite sous la hauteur écrasante de la tour. Elle avait arrêté la Clio à son niveau et s’était penchée pour lui ouvrir la porte, à l’avant, à côté d’elle.
« Ça va ?
– Ça va. »
Marnin a l’habitude, elle a appris à cloisonner, pourtant elle n’avait pu s’empêcher de se mettre à la place de la jeune fille. Elle s’imaginait entrer dans le collège, prendre le risque de croiser ses bourreaux au détour d’un couloir, reconnaître un éclat de voix, un rire peut-être. Elle avait voulu la rassurer.
« On va directement dans le bureau du principal. Tu ne verras personne. »
Fatima n’avait pas paru inquiète. Elle mâchait bruyamment son chewing-gum et pianotait sur son nouveau téléphone, l’ancien ayant été confisqué pour les besoins de l’enquête. On ne peut jamais savoir ce qui se passe sous les mèches de cheveux lissés, derrière les cils courbés au mascara noir, passé et repassé plusieurs fois pour plus d’effet, comme dans les publicités. Et si elle pleurait ? s’était demandé la capitaine. Mais Fatima n’avait pas pleuré. Elle avait quitté la pièce sans se retourner.
Marnin doit maintenant expliquer à Lusnel la suite des événements. Elle lui laisse le temps de reprendre sa respiration et de réajuster le nœud de sa cravate.
« Les faits n’ont pas eu lieu au collège, mais dans la cité d’en face. »
Lusnel est soulagé. Évidemment. Comme s’il valait mieux que cela arrive dans les escaliers d’une tour plutôt que dans les toilettes de son école, nettoyées deux fois par jour.
« On a de la chance qu’elle ait porté plainte. C’est rare dans ce genre de cas. Les filles subissent des intimidations si violentes qu’elles se taisent.
– Mais, interrompt Lusnel, on est sûr de ce qu’elle avance ? »
Il s’en veut à l’instant même d’avoir posé la question. Marnin poursuit sans relever :
« C’est grâce à la mère. C’est elle qui a poussé Fatima à faire une déposition. Elle a repéré les griffures et les bleus quand sa fille est rentrée.
– Et les élèves qu’elle a identifiés, ils sont tous coupables ?
– On le saura bientôt. Comme les faits sont récents, on va pouvoir lancer les analyses d’ADN. Ça simplifie beaucoup les choses pour la suite. »
Elle marque un temps puis ajoute, comme pour elle-même : « Cette femme, la mère, elle est bien courageuse. Il va falloir les protéger toutes les deux maintenant. »
Le principal approuve. Il connaît les mécanismes d’intimidation des bandes entre elles, la capitaine ne lui apprend rien.
« Je vous donne toutes les informations parce que, si menaces il y a, elles proviendront vraisemblablement de chez vous. » Marnin a insisté sur les derniers mots. Le principal réprouve cette assimilation de sa personne à son établissement, mais il s’abstient de tout commentaire.
« Soyez vigilant et faites-nous remonter les informations, si vous entendez des bruits de couloir ou autres. Vous m’indiquerez aussi le bureau de votre CPE, il faut que je la rencontre. Nous aurons besoin d’elle. »
Elle lui parle de l’organisation concrète des opérations, de « coup de filet », d’interpellation simultanée, bref : d’organisation. C’est son rayon. Marnin lui offre l’asile de l’action, il s’y réfugie aussitôt.
On ne se rend pas compte tant que l’affaire reste à la télévision ou dans les journaux. C’est toujours ailleurs, plus loin, on n’y peut rien et c’est comme ça. Cette fois c’est différent, les coupables viennent de « chez lui », comme il se l’est aimablement vu rappeler. Les doigts de Fatima, sans trembler, se sont posés sur des visages qu’il croise tous les jours, dont il a la responsabilité. Ces portraits figés, sous lesquels ne manque plus qu’un numéro de matricule, ne disent rien des grimaces et tics de langage, des centimètres pris pendant l’été, des voix qui ont mué. Il a noté, un à un, les noms des élèves désignés, en même temps que le policier, dans le cahier qui lui sert de journal de bord. La liste dressée le long de la marge laisse un vide angoissant sur tout le reste de la page. L’impuissance le mortifie. La voix ferme de la capitaine le rappelle à l’ordre.
« Il est important pour nous d’arrêter tous les suspects en même temps. »
Le principal comprend tout de suite : les policiers ne vont pas agir dehors, ils viendront les prendre dans les classes. L’idée lui est insupportable.
Des images remontent de loin. Ludovic était en troisième quand le film Au revoir les enfants de Louis Malle est sorti. Il habitait le village d’Avon, là où les faits avaient eu lieu. Son professeur d’histoire leur avait raconté le courage de ce prêtre qui avait caché des adolescents juifs dans son collège durant la guerre. Elle avait demandé aux élèves de se mettre en quête de personnes ayant rencontré le résistant. Il interrogea les voisins, recueillit des témoignages. Au mois de décembre, enfin, la classe alla voir le film au cinéma. Ludovic avait beau connaître l’issue, il espérait quand même. Il est devenu professeur à son tour. On ne choisit pas d’être éducateur si on n’espère par réécrire la fin. Pourtant, dans la salle obscure, ses doigts s’étaient crispés au bout des accoudoirs : les officiers étaient entrés dans l’établissement. Ils avaient fait sortir les élèves, les avaient alignés dos au mur. Ils les avaient arrachés. À leurs amis, à la vie. Jamais il ne s’est remis de ces images. L’école devait être un abri, un asile.
La capitaine en face de lui insiste, ils doivent fixer le jour où la brigade pourrait intervenir. Ça n’a rien à voir, bien sûr, sauf que c’est son collège et que ce sont des enfants. Alors il la supplie « qu’on ne les prenne pas dans les classes, s’il vous plaît.
– Impossible. »
Il faut éviter la destruction de preuves. Tout peut se révéler utile, des messages ont pu être échangés… Les arcanes sordides du crime lui sont distillés par petites touches odieuses. L’air de rien. Pour eux c’est le quotidien. Mais la mention de possibles vidéos filmées avec les téléphones l’achève. Il pense à Pauline, sa fille. Alors il prend son calendrier et convient avec la capitaine que l’intervention aura lieu une semaine plus tard, le lundi 2 février. »

Extraits
« Ça lui explose au visage. Ils ont fait ça. Ses mômes ont fait ça. Elle l’entend de nouveau, nettement, le rire collectif. Ils savaient donc, les copains. Et Nadir qui frimait, les yeux brillants, les épaules sorties. Nadir qui, d’habitude, s’arrête toujours au bon moment. Qu’on n’aille pas lui expliquer que ce sont des gosses, qu’ils ne se rendent pas compte. Leur foutue présomption d’innocence, ils peuvent se la garder. »

(Courier adressé au juge, fautes d’orthographe comprises)
« Cher Juge, je connais bien ces huit garçons, je les connais depuis longtemps et je peux vous garantir que ces jeunes hommes sont innocent. Ils sont comme des frères pour moi et m’imaginer les voir faire une tel chose m’est aussi insupportable qu’incrédible. Je suis contre le fais que ces jeunes soit pénaliser or que certains ne l’on pas toucher. ni même parler. De plus cette jeune elle a déjà une réputation car il y a des rumeurs sur cette personne et ce jour-là je ne doute pas qu’elle était consentante. Je compte sur vous pour prononcer la sentence la plus juste en espérant avoir un jugement clément pour mes amis. Merci d’avance. »

À propos de l’auteur
Née en 1985, Gabrielle Tuloup a grandi entre Paris et Saint-Malo. Championne de France de slam en 2010, elle est professeure agrégée de lettres et enseigne en Seine-Saint-Denis. En 2018, elle est lauréate du Festival du premier roman de Chambéry pour La nuit introuvable. (Source : Éditions Philippe Rey)

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