Nézida

PATURAUD_nezida
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En deux mots:
Née en 1856 à Comps dans la Drôme, Nézida est décédée vingt-huit ans plus tard. Si sa vie mérite un roman, c’est parce qu’elle portait en elle une farouche volonté de faire bouger les choses, de quitter son village natal et de devenir infirmière, voire médecin.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Nézida, en route vers l’émancipation

Nézida Cordeil, 1856-1884. C’est en découvrant une photographie de cette jeune femme que Valérie Paturaud a décidé d’en savoir plus et de nous raconter la vie de cette féministe avant l’heure. Un premier roman réussi.

Il y a quelques années maintenant, Valérie Paturaud s’est installée à Dieulefit et s’est intéressée à l’histoire de sa ville et de sa nouvelle région. Elle a alors appris que ce coin de la Drôme était connu pour être haut lieu du protestantisme et de la Résistance. En cherchant à en savoir davantage, elle a trouvé une photographie de femme portant la mention «Nézida Cordeil, 1856-1884». Intriguée par ce prénom peu usuel, elle est alors partie sur les traces de cette femme avant de choisir de la faire revivre dans son premier roman.
Elle nous entraîne dans la seconde moitié du XIXe siècle, du Second Empire aux débuts de la Troisième République dans ce coin de France où de nombreux Vaudois venus d’Italie ont trouvé refuge. La Drôme est alors le quatrième département le plus protestant de France et compte 26 pasteurs réformés. Et s’ils «prônaient davantage le réveil religieux que le combat politique», ils n’en instillaient pas moins dans l’esprit de leurs concitoyens de petites graines d’idées nouvelles. Il n’est de ce fait pas trop étonnant de voir Nézida s’interroger sur sa vie, son rôle et ses ambitions. Mais ne brûlons pas les étapes et revenons sur les jeunes années de cette femme étonnante. À l’image de sa fratrie et de ses amis, son destin semblait tout tracé. À Comps, dans son village natal, il fallait travailler la terre, essayer de trouver le meilleur parti, avoir des enfants et s’en occuper. Son père imagine par exemple qu’elle pourrait épouser son ami Isidore qui travaille au château, «cette imposante bâtisse qui dominait à la fois le village et ses habitants.» Si l‘idée ne semble pas lui déplaire à priori, elle a dans son caractère ce que certains voient comme un vilain défaut, une insatiable curiosité. Elle veut sans cesse apprendre et découvrir. Aussi décide-t-elle de seconder son Maître d’école après avoir très attentivement suivi ses leçons.
Et quand un jeune homme «venu de l’extérieur» tombe sous son charme, elle y voit le moyen de ses ambitions. Elle épousera André Delaitre et partira s’installer avec lui à Lyon. C’est dans une ville industrielle où les soieries vont connaître leur apogée qu’elle s’intéresse au prolétariat, qu’elle leur tend une main secourable, qu’elle veut ensuite aider en devenant infirmière, partageant ainsi le rêve de son amie Camille.
Si ce roman est réussi, c’est parce que Valérie Paturaud a choisi d’en faire un témoignage polyphonique, donnant tour à tour la parole aux différents acteurs (Voir la liste des personnages ci-dessous), à ses parents, à ses frères et sœurs. On a ainsi un panorama riche et vivant de la société et des opinions de l’époque. On peut aussi lire certains avis tranchés entre ceux qui voient dans cette femme courageuse et intrépide un exemple à suivre et ceux qui pensent que son ambition est démesurée et qu’elle déroge aux règles patriarcales et conjugales. Comme fort souvent, on imagine que la vérité se situe quelque part entre ces deux extrêmes. Que si elle ne s’était pas autant investie durant sa grossesse, elle aurait pu vivre un peu plus longtemps. Mais grâce à Valérie Paturaud, sans doute émue par son destin tragique, elle revit aujourd’hui.

Personnages principaux
Nézida Cordeil
Née le 18 novembre 1856 à Comps dans la Drôme.
Antonin Soubeyran
Né le 3 septembre 1853 à Dieulefit dans la Drôme.
Suzanne Cordeil
Mère de Nézida, née Gougne le 12 mai 1836 à Comps.
Pierre Cordeil
Père de Nézida, né le 12 février 1831 à Comps.
Paul Cordeil
Frère de Nézida, né le 19 septembre 1859 à Comps.
Jean-Louis Cordeil dit Léopold
Frère de Nézida, né le 10 mars 1862 à Comps.
Joséphine
Amie d’enfance de Nézida, née le 28 mars 1857 à Comps.
Jean-Antoine Barnier
Maître d’école de Nézida, né le 5 septembre 1820. Instituteur de 1841 à 1886, à Comps.
Ovide Soubeyran
Frère aîné d’Antonin, né le 11 avril 1851 à Dieulefit.
Henry Soubeyran
Frère puîné d’Antonin, né le 10 décembre 1855 à Dieulefit.
Louise Soubeyran
Mère d’Antonin, née Defaysse en 1816 à Dieulefit, épouse d’Antoine Soubeyran, son cousin germain.
Éliette
Garde-malade de Louise Soubeyran, née en 1861.
Camille Delaitre
Amie de Nézida, née le 30 janvier 1859 à Lyon.
André Delaitre
Mari de Camille, né le 20 février 1850 à Lyon.

Nézida
Valérie Paturaud
Éditions Liana Levi
Premier roman
192 p., 17 €
EAN 9791034902569
Paru le 28/05/2020

Où?
Le roman se déroule en France, principalement dans la Drôme, à Dieulefit et Comps ainsi qu’à Lyon.

Quand?
L’action se situe de 1856 à 1884.

Ce qu’en dit l’éditeur
Septembre 1884. Nézida. Ils parlent d’elle. Ils ont grandi ensemble, l’ont côtoyée à l’école et au temple, au hameau et au village lors des marchés et des fêtes. Elle est de retour parmi eux, sur les hautes terres de la Drôme provençale où s’accrochent les familles protestantes depuis des siècles. C’est là qu’elle a été baptisée d’un prénom singulier. Elle a choisi la liberté et l’indépendance. Elle a su ne pas être captive d’une vie toute tracée et s’épanouir à la ville, Lyon. Sur son passage, elle n’a cessé de soulever l’étonnement et la réprobation. Et l’admiration aussi, même chez ceux qui ne pouvaient comprendre son opiniâtreté à ne rien renier, ni les siens ni elle-même, et accepter sa volonté d’être une femme inscrite dans la société, loin des frivolités mondaines. Une vie trop brève, fulgurante comme le vent sur les pierres de Dieulefit.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Page des libraires (Nathalie Jakobowicz, Librairie Le Phare, Paris)
RCF (Le livre de la semaine)


La rentrée de printemps des auteurs d’Auvergne-Rhône-Alpes 2020 / Entretien avec Valérie Paturaud à propos de Nézida © Production Auvergne-Rhône-Alpes Livre et Lecture

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Silence.
Silence dans la maison. Pénombre et silence, les volets sont presque clos et impriment leur ombre de craie grise sur les murs qui soutiennent encore ce qui reste de vie. La bise noire s’insinue déjà en cette fin septembre. Un vent glacial et puissant venu du nord étouffe de ses voiles sombres les collines et balaie de mauve la terre. Il malmène les âmes comme les bêtes. Les légendes courent… Les hommes deviendraient fous, les femmes hystériques, les crimes commis ces jours de grand vent seraient amnistiés.
Le loquet du volet s’agite par bourrasques ; son battement ponctue l’absence de mouvement dans la pièce sombre. Quelques pommes sur la table, un reste de pain, le couteau, la cruche d’eau.
La tête penchée, le corps maigre mais si lourd, tout le corps vers l’avant, Paul Cordeil pousse de ses doigts une mie de pain, l’éloigne, la reprend, concentré sur cette action infime. Le temps et le silence s’étirent. Il lève un peu la tête, regarde l’horloge. L’aiguille s’est à peine déplacée depuis son dernier coup d’œil. La mie de pain occupe son esprit, le silence est tel qu’il se croit seul.
Près de la cheminée pourtant, une ombre de laine se déplace lentement, attentive à sa tâche. Au gré de ses gestes, lumière et obscurité varient dans la pièce immobile. Elle s’applique à remplir d’eau bouillante la cuvette émaillée, d’un geste sûr, de la marmite à la cuvette. Très lentement, elle se dirige vers l’escalier de bois. Elle passe devant Paul. Il ne s’interrompt pas, ne lève pas la tête. La première marche craque un peu. Ouvrir la porte sans pencher le récipient. Ne pas renverser.
Il fait encore plus sombre dans la chambre où les persiennes sont tirées, protégeant les vitres des assauts du vent. La chambre est simple : une commode sur laquelle la photo d’un soldat fait face au portrait de jeunes mariés. Une couronne sous un globe ovale : petites fleurs blanches, minuscules pétales liés par une fine tige de perles.
Deux chaises de bois clair.
Et le lit en fer.
Des draps blancs tout juste sortis de l’imposante armoire.
Fine, transparente, dans une chemise de nuit boutonnée très haut, le col humide, paupières baissées, longues mains teintées de bleu posées sur les draps amidonnés, un mouchoir de dentelle sur l’oreiller, Nézida dort calmement, désespérément… le souffle imperceptible.
La jeune fille s’avance au bord du lit, écarte un peu le drap. Elle trempe dans la cuvette chaude la serviette rêche qui attendait sur la table de nuit, soulève la chemise grège et pose le linge sur le ventre distendu. Eau fraîche pour le front, eau chaude pour le ventre. Elle fait de son mieux : le médecin viendra, ce soir, accompagné du pasteur, peut-être. La mort qui semble s’inviter dans la maison est bien silencieuse. La jeune fille envoyée par la matrone pensait que mourir était beaucoup plus bruyant. Pas de pleurs, pas de cris, plus de vie déjà. Elle imaginait que la mort s’accompagnait de larmes et de démonstrations effrayantes.
Ce silence la met mal à l’aise. Même les langes blancs dont dépassent quelques mèches brunes ne semblent pas vivants. Pourtant on lui a dit qu’Élise, la nourrice, allait venir allaiter l’enfant. Elle ne lui a pas prêté attention en entrant, lorsque, pour atteindre le broc posé sur la commode, elle a dû contourner le berceau. C’est comme s’il ne contenait rien. C’est ce qui la trouble le plus. Ici rien ne vit ni ne semble voué à vivre. Elle aimerait bien partir mais elle a reçu l’ordre de veiller jusqu’à l’arrivée du médecin. D’habitude elle garde les chèvres, la chienne qui a mis bas, le petit garçon de la voisine, le temps que la mère s’occupe des bêtes. Veiller le silence et l’obscurité, c’est la première fois, et elle n’aime pas ça du tout… mais elle ne peut désobéir, donc elle fait de son mieux.
Eau chaude, eau froide, pousser et retenir le berceau si l’enfant se mettait à remuer, redescendre doucement l’escalier, servir la soupe à l’homme assis, jeter un œil à l’horloge et espérer qu’enfin les voix des voisins, du médecin, du pasteur viennent rompre ce silence. »

À propos de l’auteur
Valérie Paturaud a exercé le métier d’institutrice dans les quartiers difficiles des cités de l’Essonne après avoir travaillé à la Protection judiciaire de la jeunesse. Installée depuis plusieurs années à Dieulefit, elle s’intéresse à l’histoire culturelle de la vallée, haut lieu du protestantisme et de la Résistance. Avec son premier roman, Nézida, elle signe un récit polyphonique intense et émouvant. (Source: Éditions Liana Levi)

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Il est juste que les forts soient frappés

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Sélectionné pour le Prix RTL-LiRE 2020

En deux mots:
Sarah rencontre Théo. Ils s’aiment passionnément, ont un fils, bientôt rejoint par une petite fille. C’est à ce moment que tombe la nouvelle, aussi brutale qu’injuste : Sarah a un cancer qui va l’emporter. Alors, elle s’accroche aux belles choses…

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Jusqu’à ce que la mort nous sépare

Pour son premier roman Thibault Bérard frappe fort et vise juste: au cœur. Il confie à Sarah, victime d’un cancer à 37 ans, le soin de raconter sa vie foudroyée. Tragique et beau.

L’envie de mordre dans la vie à pleines dents, de fuir une vie trop bien rangée, «la maison parentale avec la télé allumée 24 heures sur 24», une mère «tendre et butée», un père «taiseux et plus fragile que le papier à cigarette qui jaunissait ses doigts» pousse Sarah, dont la scolarité était «traversée dans une solitude de rat de bibliothèque», à partir pour Paris. Sur les bancs de l’université, elle rencontre Martial.
Sauf que ce n’est pas cette histoire qu’elle veut ne raconter. Trop banale, trop ennuyeuse. De son point de vue, la vraie rencontre, la vraie histoire – celle qui compte – c’est sa vie avec Théo.
Pour la raconter, Thibault Bérard choisit un point de vue exceptionnel, livré dès les premières lignes de son roman: «J’étais une femme quand je suis morte – une jeune femme, 42 ans, ça vous donne déjà une idée de l’ampleur du drame à venir.» Une voix d’outre-tombe qui fait le bilan d’une – trop courte – vie, de la rencontre avec ce jeune homme au caractère bien différent du sien, gentil, romantique, à l’image des films de Capra qu’il aime tant. Pourtant la magie opère, auprès de lui elle s’assagit au point de vouloir créer une vraie famille. Un bonheur sans nuages, couronné par l’arrivée d’un premier enfant. Un moment de félicité: «Moi, j’étais une mère évidence. J‘étais méduse entièrement, et je l’ai été du premier au neuvième mois, jusqu’au jour de l’accouchement que j‘appréhendais par peur, non pas de la douleur, mais d’être séparée de ce petit bébé qui me faisait me sentir si bien dans mon corps, dans ma vie.» Avec Théo, Simon devient le second amour de sa vie… Et l’idée d’en ajouter encore un devient bientôt réalité.
Mais cette fois l’accouchement s’accompagne d’inquiétudes. Les médecins ont trouvé quelque chose d’anormal qui va s’avérer être une tumeur. À l’incrédulité du départ – on n’attrape pas un cancer du poumon à 37 ans –, il faut bien vite céder la place à un combat à l’issue incertaine.
En donnant le rôle de narratrice à Sarah, Thibault Bérard désamorce tout à la fois ce qu’il y aurait pu avoir de voyeuriste dans une telle histoire. Mieux, il insuffle au récit de l’humanité, voire même de l’espoir. Quand Sarah nous enjoint de ne pas voir en elle une victime ou une malade, mais le témoin d’une belle histoire, on se dit qu’elle a raison. «Ce n’est pas parce qu’elle est vraie et dure par moments, ni même parce qu’elle finirait mal» que cette histoire n‘en est pas une, «toutes les vies sont des aventures extraordinaires, pour qui peut les voir dépliées devant soi».
Alors oui, acceptions «d‘en goûter les couleurs éclatantes, en dépit de ce gris dont le réel granit voudrait tout recouvrir», et saluons le talent de ce jeune romancier dont on devrait bientôt reparler!

Il est juste que les forts soient frappés
Thibault Bérard
Éditions de L’Observatoire
Roman
300 p., 20 €
EAN 9791032908815
Paru le 8/01/2020

Où?
Le roman se déroule en France, d’abord en province puis à Paris.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Lorsque Sarah rencontre Théo, c’est un choc amoureux. Elle, l’écorchée vive, la punkette qui ne s’autorisait ni le romantisme ni la légèreté, se plaisant à prédire que la Faucheuse la rappellerait avant ses 40 ans, va se laisser convaincre de son droit au bonheur par ce fou de Capra et de Fellini.
Dans le tintamarre joyeux de leur jeunesse, de leurs amis et de leurs passions naît Simon. Puis, Sarah tombe enceinte d’une petite fille. Mais très vite, comme si leur bonheur avait provoqué la colère de l’univers, à l’euphorie de cette grossesse se substituent la peur et l’incertitude tandis que les médecins détectent à Sarah un cancer qui progresse à une vitesse alarmante. Chaque minute compte pour la sauver.
Le couple se lance alors à corps perdu dans un long combat, refusant de sombrer dans le désespoir.
Un récit d’une légèreté et d’une grâce bouleversantes, entre rire et larmes, dont on ressort empreint de gratitude devant la puissance redoutable du bonheur.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Le Parisien (Marie Briand-Locu)
Livres Hebdo (Alexiane Guchereau)
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog Nathdelaude
Blog Carobookine
Blog Mumu dans le bocage
Blog Bonnes feuilles et mauvaises herbes
Blog T Livres T Arts 
Blog Les livres de Joëlle 
Blog Mes échappées livresques 


Thibault Bérard présente Il est juste que les forts soient frappés © Production Librairie Mollat


Philippe Chauveau présente Il est juste que les forts soient frappés © Production WebTV Culture

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« VLOUSH!
J’imagine que vous serez d’accord: ce que tout le monde veut, dans la vie, c’est laisser une trace, non? Résister à l’oubli éternel?
Eh bien le scoop, mes amis, le truc pas croyable que je vais vous annoncer ici, dans ces pages et même dès la première, c’est que le but ultime de tout le monde, dans la mort, c’est exactement l’inverse : se faire oublier des vivants. Couper le cordon une bonne fois avec l’avant pour, enfin, accéder à cette absolue félicité, ce repos parfait des sens et de l’esprit dont on nous rebat les oreilles depuis les siècles des siècles.
Avouez que ça remet les choses en perspective.
Moi-même, j’ai mis un moment à comprendre ça et, quand j’ai fini par y arriver, je me suis décidée à en faire quelque chose, histoire que ça vous rentre dans le crâne, pour « le jour où » (parce que, vous le savez, ou alors il serait temps, ce sera votre tour à un moment ou un autre).
Décidée avec un « e », ça n’a pas échappé aux premiers de la classe, parce que je suis une fille, enfin une femme. J’étais une femme quand je suis morte – une jeune femme, 42 ans, ça vous donne déjà une idée de l’ampleur du drame à venir. Mon nom n’a pas beaucoup d’importance, et je n’avais pas l’intention de vous le donner, mais on va dire Sarah, OK?
OK.
Pour commencer, je vais en décevoir plus d’un, mais il faut bien vous avouer que je ne peux rien vous dire de la mort. Pas que je n’en aie pas envie. C’est simplement impossible, il y a comme un écran blanc entre les mots et moi qui se dresse à l’instant même où j’exprime le plus petit début d’intention de vous raconter. Eh oui, ç’aurait été trop beau. Il faudra donc vous contenter du reste qui, j’espère, vaut quand même son pesant de sel.
Cette histoire de cordon, déjà.
Ça m’est apparu au bout d’un bon moment, parce que je ne suis pas spécialement rapide, comme fille. J’ai toujours besoin d’un peu de temps pour assembler les éléments.
La première chose à faire, c’est de vous figurer quelque chose de très, très, très… moussu. Ce mot est un peu nul, mais c’est le seul qui me vient : « moussu ». Vaste, infiniment vaste, et moussu. Vous marinez, vous barbotez dans ce machin infiniment vaste et moussu où tout – mais vraiment tout – pèse moins lourd qu’une bulle de savon, d’accord ? Vous faites la brasse là-dedans, ça vous arrache des frissons et des rires (enfin non, pas des rires, disons des flashs grelottants, comme si on vous chatouillait le cerveau jusqu’à ce qu’il éternue).
Et vous êtes bien. Vous êtes bien comme jamais vous ne l’avez été, vous êtes une méduse. Oui, ça c’est pas mal, vous êtes une méduse.
Brusquement, ça fait VLOUSH!, une main de fer vous agrippe aux cheveux et vous tire en arrière, oh hisse, pour vous faire passer en entier à travers le siphon d’une baignoire, morceau par morceau, cran après cran, d’un coup toute la mousse a disparu, il n’y a plus de bulles, plus que des « hisse » et du malaise et de la rigidité ; pour finir, vous tombez cul sur le sol tiède et lisse d’une cellule.
La baignoire, la cellule, c’est pour vous faire comprendre. Je suppose que chacun a sa façon de se représenter les choses. Dans mon cas, la main de fer me dépose là, au milieu d’une pièce sombre, humide, sans fenêtre. Glauque à souhait.
Quand je tourne le regard, je m’aperçois que cette pièce est plutôt une alcôve, ou une grotte de glaise, reliée à un interminable labyrinthe souterrain d’autres grottes et alcôves de glaise, entre lesquelles serpente une rivière noire où personne n’aurait l’idée de tremper un orteil. C’est un lieu bas de plafond, opaque, pas un chat. Pas un bruit.
Et c’est dans ce lieu que je peux rassembler mes pensées, mes souvenirs.
Cette cellule est le lieu où les vivants nous ramènent quand ils pensent à nous un peu trop fort. La main de fer, c’est l’un d’entre eux qui ferme les paupières à les fendre en gémissant Pourquoi?, ou bien Tu me manques, et aussi Je voudrais que tu sois là.
Ma main de fer s’appelle Théo.
Oh, à propos, j’y pense parce que Théo a toujours été très branché étymologie : n’attendez pas de moi que je vous parle de Dieu ou d’Allah ou que sais-je encore. Écran blanc. Je vous l’avais dit, ce serait trop beau. Les soixante-douze vierges, ça, c’est du flan, mais je pense que personne n’avait de doutes là-dessus.
Pour le reste, on va dire que les paris restent ouverts, mon bon Pascal.
Je ne parlerai pas de Dieu ni de lumière au bout du couloir, mais je vais vous parler de Théo. Et de plein de gens qui m’ont côtoyée durant mes quarante-deux années de vie; qui m’ont aimée.
Dans le cas de Théo, je vous dirai même les moments où je n’étais pas, durant lesquels j’étais endormie ou ailleurs – les moments sans moi. Parce que ce qui est beau, dans l’affaire, c’est que depuis ma cellule, j’ai non seulement accès à tous mes souvenirs, mais en plus, je peux me balader dans ceux de Théo comme si une porte s’ouvrait sur son existence.
J’appelle ça le Privilège des morts, cette visite guidée dans les pas de mon plus proche vivant. Sans ça, évidemment, mon tour d’horizon serait plutôt restreint. Or je compte bien aller au fond des choses ; c’est ce que j’ai toujours aimé faire.
Mais d’abord, je vais vous parler un peu de moi.

Extraits
« Eh oui, la vie est dingue. Surtout dans cette façon d’aller repêcher ceux qui veulent en finir avec elle à un moment que sa sœur chérie, la mort, n’avait pas choisi…
Je fais la maligne parce que c‘est mon tempérament, et peut-être aussi parce que ça me remue plus que je ne voudrais l‘avouer de revoir cette scène, mais voilà, ça s’est vraiment passé de cette manière-là. Madame frange cuivrée, qui s’appelait en fait madame Bernardt («comme l’écrivain», fît elle remarquer, me coupant l‘herbe sous le pied), était bien une psy, et c’était surtout une femme extraordinaire.
Madame Bernardt m’a sauvée ce jour-là et plus encore durant les semaines et les mois qui ont suivi. Elle détesterait que je le dise ainsi; elle n‘arrêtait pas de me répéter que la seule personne capable de me sauver, c’était moi.
Ça ne s’est pas fait en un jour, évidemment. J‘étais sacrément têtue, et puis mon cas était sérieux. Mais elle ne m’a pas lâchée… et moi non plus, je vous concède ce point, chère madame Bemardt, je ne me suis pas lâchée. À l’époque, je faisais des études de philo à Paris, des études plutôt poussées même si j’étais devenue incapable d’assister au moindre cours vu l’état avancé de dépression dans lequel je me trouvais, et je suis revenue chaque week-end à son bureau pour une séance spéciale, dans cette petite ville de Donfran que je ne pouvais plus voir en peinture. » p. 23-24

« – J‘ai passé mon enfance à lire, lire, lire et à faire du sport, du hand, du cross-country, des marathons, pour être dehors autant que possible. Mes parents n’ont rien à se reprocher, ils sont même très bienveillants. Je sais que ma mère est fière que je sois à Paris, que je fasse de la philo… En même temps, elle ne comprend pas trop à quoi ça rime. Et il faut croire que moi non plus, vu que je n’ai plus le goût de rien. Tout ça me semble complètement vain. » p. 24

« Moi, je n‘étais pas une de ces jeunes mamans branchées qui analysent chaque étape de leur parcours prénatal tout en se confectionnant un petit cocon mignon… Moi, j’étais une mère évidence. J‘étais méduse entièrement, et je l’ai été du premier au neuvième mois, jusqu’au jour de l’accouchement que j‘appréhendais par peur, non pas de la douleur, mais d’être séparée de ce petit bébé qui me faisait me sentir si bien dans mon corps, dans ma vie. Qui m’avait donné ma place.
La plus belle surprise de l’histoire, en fin de compte, c‘est celle que notre Simon m’a faite lui-même, en me révélant qu‘il ne suffirait certainement pas de couper le cordon ombilical qui nous unissait pour nous séparer. » p. 60

« – Je veux dire, elle a 37 ans, ça semblerait vraiment…
Il s‘arrête là, il ne sait même pas dire ce que ça semblerait. Nul? Dur? Illogique? Injuste, peut-être? Comme il est malgré tout loin d‘être idiot, il y a en lui un Théo qui sait qu’aucun de ces adjectifs ne pèse assez lourd pour contrarier le mouvement terrible que paraît suivre la balance, et qui me fait chavirer avec elle.
L’infirmière veut être gentille – elle a sans doute tort parce que ce n‘est pas son métier, mais ça, c’est quelque chose que nous ne comprendrons que bien plus tard, quand nous aurons vu défiler assez d’infirmières pour savoir en un coup d’œil distinguer celles qui nous disent un peu n’importe quoi pour être «gentilles» (et qu‘il ne faut surtout pas écouter) et celles qui ont le cran de nous dire la vérité, même si elle fait mal, même si ça leur vaut de notre part des regards furieux ou affolés, même si ça leur pourrit leur journée.
Elle dit:
– Non, c’est vrai que généralement, le cancer du poumon frappe surtout les hommes à partir de 55 ans… » p. 87

« Ne me voyez pas comme une victime ou une malade.
Voyez ça comme ce que c’est, une histoire. Ce n’est pas parce qu’elle est vraie et dure par moments, ni même parce qu’elle finirait mal, que ce n‘en est pas une; toutes les vies sont des aventures extraordinaires, pour qui peut les voir dépliées devant soi.
Ça ne signifie pas qu’on doive applaudir aux grandes scènes ou espérer qu’une musique bizarre vienne souligner les passages drôles ou absurdes; ce que je demande, c’est que vous prêtiez la même attention aux mots qui vont suivre et que vous acceptiez d‘en goûter les couleurs éclatantes, en dépit de ce gris dont le réel granit voudrait tout recouvrir. Je sais que Théo aurait besoin que vous fassiez ça, et moi, en tant que morte, je vous le demande par respect pour les vivants.
Joli paradoxe, non?
C‘est drôle, parce que c’est cela qui m‘importe, qui m’atteint plus que tout le reste, finalement. » p. 105

À propos de l’auteur
Thibault Bérard est né à Paris en 1980. Après des études littéraires, il devient journaliste pour le magazine Topo, puis éditeur. Il est, depuis treize ans, responsable du secteur romans aux éditions Sarbacane et réside en banlieue parisienne, à Romainville. Il est juste que les forts soient frappés est son premier roman. (Source: Livres Hebdo)

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De pierre et d’os

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Lauréate du Prix du roman Fnac 2019.

En deux mots:
Quand le bloc de glace se brise, Uqsuralik se retrouve seule, séparée de ses parents. Elle doit alors apprendre à survivre en compagnie de quelques chiens. Elle va nous raconter son odyssée sur la banquise, dans le froid et la faim et sa quête, accompagnée des esprits du grand Nord.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Le testament d’Uqsuralik

Fascinée par les autres civilisations, Bérengère Cournut passe des Hopis aux Inuits. Avec «De pierre et d’os», elle nous raconte l’odyssée d’Uqsuralik, seule sur la banquise, et nous permet de découvrir ce monde aujourd’hui disparu.

«Un irrépressible besoin d’exploration romanesque», voilà comment Bérengère Cournut explique la naissance de ce roman aussi profond que poétique qu’elle porte en elle depuis 2011 et la découverte dans un livre d’art de «minuscules sculptures inuit en os, en ivoire, en pierre tendre, en bois de caribou… Je me demandais quel peuple pouvait produire des œuvres à la fois si simples et si puissantes.»
Pour mener à bien son projet, on soulignera qu’elle n’a pas lésiné sur la tâche, allant jusqu’à effectuer en 2017-2018 une résidence de dix mois au sein des bibliothèques du Muséum national d’Histoire naturelle où elle a notamment exploré les fonds polaire Jean Malaurie et Paul-Émile Victor, creusant les traditions du Groenland oriental et de l’Arctique canadien. J’ajouterais que son vœu d’offrir «une porte d’entrée vers l’univers foisonnant du peuple inuit» est plus qu’exaucé.
Le roman s’ouvre sur un épisode dramatique. La banquise se fracture alors qu’Uqsuralik, une jeune fille, se trouve à quelques mètres de l’igloo qui abrite les siens. Son père a juste le temps de lui lancer une peau d’ours, sa dent d’ours accrochée à un lacet. Outre le manche d’un harpon, il n’y rien sur son bout de glace, sinon des chiens et ce qu’elle porte sur elle.
Dans la nuit polaire, elle s’éloigne des siens, rongée par le froid, la faim et la solitude. Roman de formation, on va dès lors suivre Uqsuralik face à une nature hostile, essayant de survivre par la chasse et la pêche. Mais aussi par son esprit et c’est sans doute l’un des points forts du livre qui fait la part belle à cette part indissociable de la culture inuit, le chamanisme et les récits véhiculés par la culture orale. Le récit est entrecoupé de nombre de ces «chants», légendes ou prédictions, relation de faits divers ou modes d’emploi poétiques. C’est l’une de ces «visites» qui va sauver Uqsuralik au moment où elle décide de renoncer à lutter et se dit que la mort devrait maintenant venir la prendre. Mais son heure n’est pas encore venue.
Elle résiste et se bat jusqu’à ce que sa route finisse par croiser celle d’un groupe de chasseurs. Une rencontre qui va lui permettre de construire une nouvelle famille, de se trouver un mari, du moins le pense-t-elle. Il lui faudra toutefois pourtant déchanter. Un matin, à son réveil, elle constate qu’elle a été abandonnée. Seule Ikasuk, sa chienne, lui est restée fidèle.
Commence alors une nouvelle odyssée, rendue plus aléatoire encore lorsqu’elle se rend compte qu’elle est enceinte. L’épisode de la naissance de sa fille Hila est un autre épisode marquant de cette odyssée qui va suivre Uqsuralik jusqu’à sa mort et qui va progressivement nous dévoiler l’histoire, l’art et la manière de vivre d’un peuple qui est aujourd’hui frappé au cœur par le réchauffement climatique.
Avec ce roman lumineux Bérengère Cournut nous laisse aussi, en quelque sorte, un testament. Car contrairement à elle, j’ai eu la chance il y a quelques années de me rendre au Groenland et de constater que son récit est malheureusement un hommage à un peuple qui s’est tourné vers le «progrès». La banquise disparaît peu à peu, les Inuits se sédentarisent et doivent lutter contre le désœuvrement, l’alcool et la drogue. La chasse et la pêche font davantage partie du folklore que d’un besoin vital et les motoneiges ont largement remplacé les traineaux, au grand dam des chiens qui souffrent eux aussi d’étés de plus en plus chauds. Il est du reste symptomatique que le cahier de de photos qui accompagne l’ouvrage, avec notamment ce superbe portrait de Magito, jeune Inuit de Netsilik, dans le Nunavut (Canada) date du début de ce siècle.

COURNUT_Magito_portrait© Photo anonyme, 1903-1905 Bibliothèque nationale de Norvège

Mais cela n’en rend que plus précieux ce superbe récit, que le dessinateur Deligne dans le quotidien La Croix illustre de manière saisissante.

COURNUT_deligne_la_croix

De pierre et d’os
Bérengère Cournut
Éditions Le Tripode
Roman
219 p., 19 €
EAN 9782370552129
Paru le 29/08/2019

Où?
Le roman se déroule sur la banquise, entre Groenland et Canada.

Quand?
L’action se situe à l’époque contemporaine, il y a quelques années

Ce qu’en dit l’éditeur
Les Inuits sont un peuple de chasseurs nomades se déployant dans l’Arctique depuis un millier d’années. Jusqu’à très récemment, ils n’avaient d’autres ressources à leur survie que les animaux qu’ils chassaient, les pierres laissées libres par la terre gelée, les plantes et les baies poussant au soleil de minuit. Ils partagent leur territoire immense avec nombre d’animaux plus ou moins migrateurs, mais aussi avec les esprits et les éléments. L’eau sous toutes ses formes est leur univers constant, le vent entre dans leurs oreilles et ressort de leurs gorges en souffles rauques. Pour toutes les occasions, ils ont des chants, qu’accompagne parfois le battement des tambours chamaniques. » (note liminaire du roman)
Dans ce monde des confins, une nuit, une fracture de la banquise sépare une jeune femme inuite de sa famille. Uqsuralik se voit livrée à elle-même, plongée dans la pénombre et le froid polaire. Elle n’a d’autre solution pour survivre que d’avancer, trouver un refuge. Commence ainsi pour elle, dans des conditions extrêmes, le chemin d’une quête qui, au-delà des vastitudes de l’espace arctique, va lui révéler son monde intérieur.
Deux ans après son roman Née contente à Oraibi, qui nous faisait découvrir la culture des indiens hopis, Bérengère Cournut poursuit sa recherche d’une vision alternative du monde avec un roman qui nous amène cette fois-ci dans le monde inuit. Empreint à la fois de douceur, d’écologie et de spiritualité, De pierre et d’os nous plonge dans le destin solaire d’une jeune femme eskimo.
Édition augmentée d’un cahier de photographies.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com 
Le JDD (Marie-Laure Delorme)
Libération (Frédérique Roussel)
Les Échos (Alexandre Fillon)
Toute la culture (Marine Stisi)
Blog Le coin lecture de Nath 
Blog La soupe de l’espace 
Blog Girl kissed by fire 
Le blog de Argali 
Blog Lecturissime 

Le 19 janvier dernier, à l’occasion de la Nuit de la lecture, Bérengère Cournut a présenté son roman inuit De pierre et d’os à la Bibliothèque centrale du Muséum national d’Histoire naturelle. Elle était accompagnée de l’anthropologue Joëlle Robert-Lamblin, spécialiste de l’Arctique. La rencontre était introduite par Gildas Illien, directeur des bibliothèques et de la documentation. © Production remue.net

INCIPIT (Les premières pages du livre)
NOTE LIMINAIRE
Les Inuits sont les descendants d’un peuple de chasseurs nomades se déployant dans l’Arctique depuis un millier d’années. Jusqu’à très récemment, ils n’avaient d’autres ressources à leur survie que les animaux qu’ils chassaient, les pierres laissées libres par la terre gelée, les plantes et les baies poussant au soleil de minuit. Ils partagent leur territoire immense avec nombre d’animaux plus ou moins migrateurs, mais aussi avec les esprits et les éléments. L’eau sous toutes ses formes est leur univers constant, le vent entre dans leurs oreilles et ressort de leurs gorges en souffles rauques. Pour toutes les occasions, ils ont des chants, qu’accompagne parfois le battement des tambours chamaniques.

PREMIÈRE PARTIE  UQSURALIK
C’est la troisième lune depuis que le soleil a disparu derrière la ligne d’horizon – et la première fois de ma vie que j’ai si mal au ventre. Me décoller du corps chaud de ma sœur et de mon frère, me dégager des peaux qui nous recouvrent, descendre de la plate-forme de glace.
Sous son dôme, ma famille ressemble à une grosse bête roulée sur elle-même. D’ordinaire, je respire comme tous du même grognement de mon père, mais cette nuit une douleur me déchire et m’extraie. Enfiler un pantalon, des bottes, une veste – me glisser hors de la maison de neige.
L’air glacé entre dans mes poumons, descend le long de ma colonne vertébrale, vient apaiser la brûlure de mes entrailles. Au-dessus de moi, la nuit est claire comme une aurore. La lune brille comme deux couteaux de femme assemblés, tranchants sur les bords. Tout autour court un vaste troupeau d’étoiles.
La lumière faible et bleutée qui tombe du ciel révèle sous moi un liquide sombre et visqueux. J’approche mon nez de la neige : on dirait que mon ventre délivre du sang et des foies d’oiseaux. Qu’est-ce encore que cela ?
Penchée sur la flaque, je n’ai pas entendu le grondement au loin. Lorsque je sens la vibration dans mes jambes, il est trop tard : la banquise est en train de se fendre à quelques pas de moi. L’igloo est de l’autre côté de la faille, ainsi que le traîneau et les chiens. Je pourrais crier, mais cela ne servirait à rien.
L’énorme craquement a réveillé mon père, il se tient torse nu devant l’entrée de notre abri. Portant la main à sa poitrine, il me lance sa dent d’ours accrochée à un lacet. Il me jette également un lourd paquet, au bruit mat. C’est une peau roulée serrée. Le harpon qui l’accompagnait s’est brisé sous son poids. J’en récupère le manche, tandis que l’autre partie s’enfonce dans la soupe de glace. Disparaissant lentement, la flèche fait un bruit étrange de poisson qui tète la surface.
La silhouette de ma mère se dresse maintenant au côté de mon père. Ma sœur et mon frère sortent l’un après l’autre du tunnel de l’igloo. Nous ne disons rien. Bientôt, la faille se transforme en chenal, un brouillard s’élève de l’eau sombre. Petit à petit, ma famille disparaît dans la brume. Le cri de mon père imitant l’ours me parvient, de plus en plus lointain – jusqu’à s’éteindre tout à fait. Un silence lugubre envahit mes oreilles et me raidit la nuque.
Avant que le brouillard n’engloutisse tout, je ramasse l’amulette et la passe autour de mon cou. À quelques pas de là gît la peau roulée – c’est celle d’un ours. Par chance, mon couteau en demi-lune est resté dans la poche de ma parka. J’utilise son manche en ivoire pour dénouer les liens. Le harpon va me manquer cruellement. Mon père devait être ému pour rater un tel lancer.
Le brouillard qui sort de la faille s’épaissit à présent. La lumière de la lune n’est plus qu’un halo diffus. Je dois me diriger à l’oreille, en me fiant au bruit de l’eau et des glaçons. Le manche du harpon me sert à sonder la glace devant moi, et ne pas passer au travers.
Soudain, un crissement attire mon attention. Craignant un nouvel effondrement, je m’allonge et j’attends. Si une crevasse se forme sous moi, elle ne fera pas tout de suite la taille de mes membres écartés. Bizarrement, le bruit se prolonge, mais ne se déplace pas. On dirait que quelque chose remue quelque part. Ça grogne, ça souffle, ça fouit. Mon cœur se serre : et s’il s’agissait d’un esprit lancé à ma poursuite ? Et si la faille était l’œuvre de Torngarsuk ? Et si cet être maléfique abattait sur moi son énorme bras pour m’écraser comme un moustique ? Tout en sachant que c’est dérisoire, je rabats la peau d’ours sur ma tête. Et continue de guetter par en dessous ce qui se passe.
À quelques pas, la neige se soulève comme une vague. Un frisson d’épouvante me parcourt l’échine… pour finir en sursaut de joie : c’est Ikasuk qui se dresse devant moi ! La meilleure chienne de mon père. Elle et quatre jeunes chiens devaient être enfouis là, sous un monticule de neige, lorsque la banquise s’est fendue. Ils aboient. Le reste de la meute répond au loin, mais le vent couvre bientôt ces voix fantomatiques. Je suis seule – avec cinq chiens fraîchement sortis du néant.
Me relevant, j’observe les jeunes mâles. Ils ont une envie furieuse de sauter à l’eau. Je m’approche d’eux, je ne bouge pas, je ne dis rien. Ils me regardent d’un air sournois. Ils ont l’air de penser que j’y suis pour quelque chose, que cette situation est ma faute. Je m’avance pour leur faire face.
Soudain, l’un d’eux bondit vers moi. Je me jette sur un tas de neige pour lui échapper. Les autres grognent, les babines retroussées. Passé par-dessus ma tête, le chien a atteint l’endroit où je me tenais lorsque la banquise s’est fendue. Il est comme fou. Il grogne, il gratte, se déchire la gueule sur la glace. Il est en train de dévorer le sang coagulé qui s’est échappé de mon ventre.
Les trois autres mâles me scrutent désormais comme une proie. Je me lève brusquement et crie le nom d’Ikasuk. D’un bond, la chienne se place entre eux et moi. Le premier mâle, qui est de l’autre côté, me saute sur le dos. Ikasuk fait volte-face. Il y a des jappements, des grognements, des coups de dents. Enfin, un hurlement strident : la chienne a saisi la gorge de son adversaire entre ses mâchoires, du sang frais coule sur la neige. Sans relâcher son étreinte, elle fixe les trois autres d’un œil vif. C’est elle qui domine, prête à me défendre. Les jeunes mâles se rendent sans insister. Ils la regardent maintenant comme s’ils venaient simplement de jouer avec elle une bonne partie autour d’un os.

Extraits
« CHANT DU PÈRE
Aya aya !
La nuit est tombée
Nous avons marché
La banquise s’est brisée

Aya aya !
J’avais une fille
L’eau a ouvert sa bouche
Pour me l’enlever

Elle est seule
Avec une dent d’ours
Et quelques chiens
Je n’entends plus ses pas
Je ne vois pas son chemin

Ce matin, la banquise m’a parlé
Bientôt, bientôt le jour va se lever
Et dans une poche de nuit
Elle va trouver quelqu’un à qui parler
Et tout oublier

En attendant, nous sommes toujours son père
Nous sommes toujours sa mère
Nous sommes toujours sa sœur et son frère
Aya, aya !

On se retrouvera plus tard
Un jour, au fond de l’eau
Au royaume de Sedna
Aya, aya »

« Sur le bloc de glace, un ours était en train de chasser. Il avait probablement vu mon père, mais ne s’en souciait guère, étant donné qu’il était seul et sans chien. Le vent venait du large, et peut-être qu’il ne m’a pas sentie. En tout cas, désormais, nous étions deux près de lui.
Quand je suis arrivée à sa hauteur, mon père avait l’œil qui brillait. “Tu as vu cet ours la première, n’est-ce pas? Il est donc pour toi.” Me tendant son fusil d’une main, de l’autre, il a saisi la lance que j’avais ramenée. Son harpon sur le dos, il a sauté d’un bloc de glace à l’autre – jusqu’à atteindre la zone où se tenait l’ours. Dérangé, l’animal a plongé dans l’eau, mais sans renoncer à sa partie de chasse: il est remonté sur la glace quelques mètres plus loin. Mon père a alors armé son harpon et tiré dans sa direction, … »

« Jusqu’ici, j’avais toujours évité de penser à la façon dont ma famille avait pu survivre ou non à la fracture de la banquise.
Maintenant, je suis tourmentée. Ont-ils été engloutis vivants par les glaces? Ont-ils d’abord eu faim sur une plaque à la dérive? L’un d’eux a-t-il été broyé par la débâcle? Ou ont-ils eu la chance de disparaître tous ensemble dans une crevasse?
Les jours qui suivent, je ne demande plus rien. Mais chaque fois que je dois allaiter Hila en silence, des images me hantent. Sauniq cajole ma fille aussi souvent que c’est nécessaire pour elle et pour moi. Sa présence apaise les cris de cette enfant qui vient de naître et qui n’est jamais rassasiée, ni de lait ni de chaleur – allez savoir pourquoi. » p. 91

« En tirant ses cheveux
Ma petite mère Hila
A précipité la mort du Vieux
Et vengé son père
En t’associant de ton côté
À l’ étranger nommé Naja
Tu t’apprêtes à voyager au-delà
Des mondes perçus par la plupart d’entre nous
Uqsuralik, ma dernière-née
Ne dis à personne que ton initiation a commencé
Ou bien tes visions seront brouillées, emprisonnées
Uqsuralik, ma dernière-née
Ne dis à personne que les esprits t’ont visitée
Ou bien tes pouvoirs seront brimés, entravés
Les femmes puissantes
Encourent d’abord
Tous les dangers

Je dis merci à l’étranger
Qui a surgi un jour
Pour soigner Hila
Je dis merci
À mon gentil mari
Je dis merci à Naja »

« Dans la grande maison, la nouvelle de ma grossesse a égayé le cœur de la nuit. L’ivresse polaire était déjà palpable avant, mais mon chant a libéré une joie plus grande encore – et un besoin d’union des corps. Sans que le meneur des jeux ait besoin de formuler quoi que ce soit, les lampes sont éteintes, des silhouettes commencent à s’étreindre. Lors de ces nuits-là, maris et femmes sont échangés de bonne grâce. On tâte de nouvelles peaux, on goûte d’autres chairs, on hume des plis et des creux inconnus.
Les gorges roulent, les fesses glissent, les seins sautillent dans les paumes, les mains claquent dans les dos et sur les cuisses. C’est un moment où le groupe vit intensément et, parfois, des enfants longtemps attendus naissent de ces nuits-là. »

« J’ai sans cesse envie de rire et, lorsque je m’approche du rivage, j’entends les palourdes qui claquent sous la glace. Si j’avance seule sur la banquise, je perçois la mer qui bouge en dessous, je sais qu’elle rit avec moi. Cette
fois, j’en suis certaine: un enfant est là.
Au-dehors, je ne laisse rien paraître. Je n’ai rien dit à Naja, tant je redoute que le fœtus ne se soit pas fait en moi un habitat durable. »

À propos de l’auteur
Bérengère Cournut est née en 1979. Ses premiers livres exploraient essentiellement des territoires oniriques, où l’eau se mêle à la terre (L’Écorcobaliseur, Attila, 2008), où la plaine fabrique des otaries et des renards (Nanoushkaïa, L’Oie de Cravan, 2009), où la glace se pique à la chaleur du désert (Wendy Ratherfight, L’Oie de Cravan, 2013). En 2017, elle a publié Née contente à Oraibi (Le Tripode), roman d’immersion sur les plateaux arides d’Arizona, au sein du peuple hopi. Dans la même veine est paru en août 2019 De pierre et d’os, un roman sur le peuple inuit, pour lequel elle a bénéficié d’une résidence d’écriture de dix mois au sein des bibliothèques du Muséum national d’histoire naturelle, financée par la région Île-de-France. Entretemps, un court roman épistolaire lui est venu, Par-delà nos corps, paru en février 2019. (Source: Éditions Le Tripode)

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Les Femmes des terres salées

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En deux mots:
Émilienne quitte la ferme où elle était maltraitée pour rejoindre les ouvriers des Salines de Dieuze. Accusée du meurtre de son patron, elle va pouvoir être innocentée. Mais, alors qu’elle imagine un avenir plus serein, la Guerre de 1870 va tout chambouler.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Un siècle en Lorraine

Élise Fischer continue à nous raconter sa Lorraine natale, cette fois en suivant le destin de quelques femmes de la seconde moitié du XIXe au XXe siècle. Au moment où l’Histoire bouleverse les histoires personnelles.

« On s’est raconté toutes ces histoires, le soir, au coin du feu, pour ne pas oublier. Souviens-t’en et parles-en à tes enfants! C’est notre histoire. Il ne faut pas qu’elle se perde. » Élise Fischer suit le conseil que donne le personnage de son nouveau roman avec beaucoup de ténacité. Aujourd’hui à la tête d’une impressionnante collection de romans dits du terroir, elle a développé un formidable talent, celui de vulgariser l’Histoire et nous la rendre palpable, chargée d’émotions et de personnages forts, à hauteur des hommes et des femmes qui peuplent la terre de sa Lorraine natale.
Après Le jardin de Pétronille situé à Nancy durant l’Occupation et Villa sourire qui dressait une fresque de la Grande guerre, nous voici en 1857. C’est le point de départ d’une saga en deux volumes qui va couvrir plus d’un siècle et, dans ce premier tome, traiter notamment de la Guerre de 1870 qui coupera la région en deux, avec une partie sous administration allemande et l’autre restant française. Mais n’anticipons pas.
Dans la ferme de Buzémont, près de Dieuze, Émilienne n’a qu’une envie, fuir. Comme tout le personnel féminin, elle doit subir les assauts de Jules Waldmann pour lequel le droit de cuissage fait partie de l’éducation. Elle part rejoindre sa cousine Henriette, ouvrière aux salines de Dieuze et où elle espère être embauchée.
Un départ qui va éveiller les soupçons de la gendarmerie, car Jules a disparu sans laisser de traces. Et alors que l’enquête se poursuit Émilienne prend ses marques dans ce monde en mutation où les progrès techniques transforment le paysage. Les machines à vapeur arrivent, les lignes de chemin de fer sont construites entre Dieuze, Nancy, Strasbourg et Paris. Napoléon III montre la puissance de son Empire en organisant une grande exposition universelle en 1867. Dans ce nouveau monde qui se construit Émilienne croit percevoir un avenir plus serein, car l’incendie de la Ferme du Buzémont et la découverte du cadavre de Jules l’a finalement innocentée. Mais d’autres nuages viennent assombrir son horizon. Venus d’Allemagne, ils vont rapidement recouvrir l’Alsace et la Lorraine. La Guerre va provoquer le départ de Napoléon III, mais surtout contraindre la jeune IIIe République à entériner la perte de l’Alsace et d’une grande partie de la Lorraine avec le Traité de Francfort.
C’est l’heure des «optants». Les habitants des territoires devenus allemands peuvent choisir de rallier la France où passer sous l’administration de Bismarck. Émilienne, ainsi qu’une grande partie de la famille, choisit Nancy. Passé le traumatisme, le Chef-Lieu de la Meurthe-et-Moselle entend se construire un avenir. Les peintres, les verriers, les architectes et les sculpteurs développent leur savoir-faire et leur créativité, alors qu’une nouvelle exposition universelle s’annonce.
Si l’on prend beaucoup de plaisir à la lecture de ce roman, c’est parce qu’il nous est raconté à hauteur d’homme. Les histoires de famille et l’Histoire de France, les faits divers et les décisions politiques forment une trame passionnante qui nous fait ressentir les choses. On se réjouit d’ores et déjà du second tome, La Promesse du sel, qui arrive la semaine prochaine en librairie

Les femmes des terres salées
Élise Fischer
Éditions Calmann-Lévy
Roman
480 p., 21,50 €
EAN : 9782702162910
Paru le 22 août 2018

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Dieuze, mais aussi à Nancy et à Paris.

Quand?
L’action se situe de 1857 à la fin du siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
1857, en Lorraine. Après la disparition mystérieuse du fermier qui l’employait, un homme brutal qui abusait d’elle, Émilienne part rejoindre sa cousine Henriette, ouvrière aux salines de Dieuze. Malgré la gentillesse d’Henriette et de son mari Eugène, mineur dans les puits salés, Émilienne peine à surmonter le traumatisme des violences qu’elle a subies, d’autant que la gendarmerie la soupçonne de ne pas être étrangère à la disparition de son ancien maître.
Au moment où elle s’autorise enfin à connaître l’amour avec François, un jeune fermier, de terribles accusations obligent Émilienne à se cacher. Contrainte de vivre séparée de son mari, elle espère connaître le bonheur quand éclatera son
innocence. Mais elle a fait une promesse, lourde de sacrifices, qui a déjà scellé son destin…
Du Second Empire jusqu’à l’Exposition universelle de 1889 où les artistes lorrains, dont Émile Friant, seront récompensés, Élise Fischer nous entraîne dans une Lorraine méconnue, celle des salines et des travailleurs du sel, pour nous faire vivre les joies, les douleurs, les passions de femmes droites et fortes malgré les tourmentes de l’Histoire et l’adversité.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
L’Essor (Jacques Plaine)

Les premières pages du livre
« Ferme de Buzémont, Dieuze, février 1857
Émilienne se releva, secoua ses jupes. La colère, après l’humiliation subie, éveillait en elle des pensées meurtrières. Elle eut envie de hurler sa détresse à la terre comme au Ciel resté sourd à ses prières. Elle cracha par terre en se rajustant. Foi de fille bafouée, un jour, elle planterait cet homme et quitterait la ferme.
– Je le jure, murmura-t-elle, le poing levé, il crèvera.
Elle voyait comme en rêve le corps de cet homme se décomposer, devenir une charogne rongée par les vers. Il ne méritait pas autre chose. Et elle jubilait déjà par avance. Elle se reprit, baissa les yeux vers le sol souillé où serpentaient les filets de déjection. « Je ne veux pas rester une fille de ferme dans ces conditions, je croyais valoir mieux que ça ! »
Un jeune veau la regardait.
– Tu n’y es pour rien, petit Blanchot, et tu ne peux rien pour moi qui t’ai aidé à sortir des entrailles de ta mère, la brave Perlette.
Quitter la ferme était son obsession. Elle s’en irait travailler aux salines avec sa cousine Henriette qui y avait trouvé son salut, malgré le travail dur et pénible.
Au moins, après sa journée, elle serait libre. « Bien sûr, les hommes regardent les filles là-bas aussi, mais il y a du monde et ils ne peuvent pas nous culbuter devant tous, lui avait dit sa cousine en lui faisant ses adieux. Je penserai très fort à toi. »
Henriette clamait à qui voulait bien l’entendre qu’en ces murs, en dépit des vapeurs et de cette odeur de sel, elle respirait. Bien mieux qu’à la ferme, depuis qu’elle n’avait plus à redouter les assauts de Jules Waldmann, une bête de la chose. Jules, toujours émoustillé et prêt à planter son dard entre les cuisses des filles de ferme, puisque sa femme ne pouvait le satisfaire autant qu’il l’aurait voulu. De toute façon, Germaine avait fait son temps ou presque. À peine trente-cinq et déjà vieille et tordue, se plaignait-il. Son petit palais de douceur manquait de fermeté pour un homme comme lui. Les chairs molles d’avoir trop servi, flasques d’avoir trop subi. Certes, Germaine lui avait donné quatre gaillards et deux pisseuses. Mais Jules avait encore de l’ardeur et de la semence à répandre. Ce serait dommage que ces belles choses se perdissent. Il était un vrai paysan, un homme de la terre qui plante, qui sarcle, qui retourne tout sur son passage. La fatigue n’avait pas de prise sur lui. Un mollet, une gorge, un fessier dodu qu’il devinait sous les jupes et son os durcissait, se tendait. Il se vantait de faire jouir les filles comme personne.
– Elles gueulent, les petites garces, mais elles aiment ça !
Il le savait. Ah, leurs soupirs provoquaient chez lui contentement, fierté et jubilation au point de redoubler d’ardeur. Il affirmait lire dans le regard des donzelles et déceler le plaisir. Il était sûr de son fait et s’en enorgueillissait auprès des autres ouvriers agricoles ou du forgeron du bout de la rue quand il allait boire son godot1 avec lui.
– L’homme est maître sur ses terres. La vie est courte, il faut savoir en profiter et rendre grâce. C’est ma prière, fanfaronnait-il en claquant la langue.
Qui donc avait osé se plaindre au curé pour que l’homme de Dieu se sentît obligé de lui rendre visite au milieu d’un champ de betteraves à la fin juillet ? Le soleil cognait dur. La Lorraine tremble et grelotte en hiver pour mieux transpirer en été.
– Jules, faut qu’on cause tous les deux…
– Je vous écoute, mais si c’est pour que j’aille dans votre bâtisse plus souvent… ce sera dur, l’ouvrage ne manque pas, comme vous voyez.
– Tu es un bosseur, tout le monde le sait. Mais tu ignores le mot respect !
– Mais je respecte tout, mon père : la ferme, les champs, les animaux, même le bon Dieu, aux grandes fêtes, et je fais mes Pâques chaque année. Vous le savez bien, vous qui me confessez.
– Et les femmes ?
– Les femmes, je les honore comme il se doit et je leur permets d’exulter quand elles le demandent. Elles en ont autant besoin que nous, les hommes.
– Sauf que la plupart du temps, elles ne te demandent rien. Toi, tu prends. Ce ne sont pas des poules… Tu te comportes comme un coq ombrageux et fougueux.
– Je ne prends rien, mon père, je me dévoue et j’offre. J’ai des cadeaux plein le ventre, vous me comprenez ? Ne me dites pas que vous n’en faites pas autant avec la jolie petite Marinette, la bonne qui gère votre maison ! Cré nom d’un chien, sous votre soutane, vous êtes un homme !
– Ah, ça, non, Jules ! Jamais ! Marinette se garde pour son mariage avec Vincent.
– Ben, je n’aurais pas cru ! Et vous, comment faites-vous quand ça vous tortille jusqu’à en perdre la boule ?
– À chacun sa méthode, Jules. Moi, je puise des forces dans la prière et je respecte mes semblables. Je veille sur les âmes. C’est ma vocation et mon devoir. J’aurai des comptes à rendre, toi aussi.
– Bon Dieu ! Pardon, ça m’a échappé. Moi, je veille aussi sur mes semblables, mais pas comme vous. Je suis un homme qui a ses besoins. Faut exprimer, sinon on éclate, disait mon père qu’était pas le dernier des imbéciles.
– Faudrait veiller sur toi et sur ton âme. Que diras-tu au Seigneur quand tu arriveras là-haut et qu’il dressera la liste de tes outrances ?
– Outrances, c’est un peu fort, non ? Le bon Dieu m’a créé comme je suis, bien vigoureux, loué soit-il ! J’ai encore le temps de penser à là-haut.
– Sans te souhaiter du mal, ce sont des choses qui arrivent parfois plus vite que prévu. Essaye de t’en souvenir avant de t’endormir, juste après la prière… Nul ne connaît le jour et l’heure où le Seigneur rappellera son âme.
– Bon, vous n’allez pas encore me rabâcher que je dois aller à confesse ?
– Non, tu es assez grand pour savoir ce que tu dois faire. Quoique cela ne te ferait sans doute pas de mal. Mon petit doigt me dit que tu ne te comportes pas toujours très bien avec tes servantes. Si on dressait la liste de celles qui se sont sauvées sans demander leur reste… Sans compter Henriette qui a filé, grosse de toi… D’ailleurs, son enfant te ressemble comme deux gouttes d’eau. Tu ne peux pas le nier.
– Ah, ça, non ! Il n’est pas de moi, je fais attention. C’est comme sauter en marche de la carriole. Je sais éviter les ornières, moi.
– Permets-moi de mettre ta parole en doute. Et la petite Émilienne ?
– Oh, c’est une jolie gosse qui a tout à apprendre de la vie. Vous pouvez compter sur moi, monsieur le curé, j’en ferai une femme comme il faut. Tiens, si je n’avais pas marié Germaine, Émilienne m’aurait bien plu.
– N’oublie pas, Jules, le respect… Cette jeune fille est fragile. Il faut veiller sur elle. Elle n’est pas majeure et doit aider ses parents endettés jusqu’au cou à cause de son frère…
– Oui, je sais, c’est la raison pour laquelle on l’a prise chez nous. Elle aide Germaine à torcher nos six mioches et me donne un coup de main parfois.
– Veille sur elle avec RESPECT, je compte sur toi.
– Comme le lait sur le feu. Mais que je vous dise quand même, monsieur le curé, elle n’est pas si fragile, la donzelle, et surtout elle se laisse monter le bourrichon par Henriette, sa cousine. C’est qu’elle m’en crache, des horreurs.
– Si tu la laissais tranquille, la petite Émilienne, elle ne te cracherait rien du tout. Quant à Henriette, c’est une femme bien, qui a préféré fuir ta ferme que trop te servir. Je te le répète, Jules, apprends à modérer tes ardeurs.
– Bon, ça va, j’ai entendu votre sermon, monsieur le curé. C’est votre boulot, c’est comme lire votre machin…
– Le bréviaire.
– Ce n’est pas le tout, j’ai de l’ouvrage, moi. Merci pour la visite.
Le curé Berzinger remit son chapeau et s’éloigna, les épaules voûtées, accablé par tant de mauvaise foi. Il n’y avait rien à tirer de ce Jules ; un obsédé, voilà ce qu’il était. »

Extrait
« Que de guerres! Celle de Trente Ans a saigné la Lorraine et l’Alsace à blanc. Mon Dieu, gémissait Eulalie, que de misères pour les pauvres gens! Les mercenaires, des Suédois employés par Richelieu, s’en sont donné à cœur joie. Sur leur étendard figurait une horrible devise: « Tuez-les tous! » Ces habitants de l’Est qui valaient moins que des chiens. Comme s’ils étaient galeux… C’est comme je te le dis, ma petite Henriette. Nous n’étions que des barbares tout juste bons à être donnés aux cochons ou jetés dans l’étang. Deux siècles plus tard, tu vois, ma fille, on s’en souvient encore. Ce cardinal nous a fait tellement souffrir. On s’est raconté toutes ces histoires, le soir, au coin du feu, pour ne pas oublier. Souviens-t’en et parles-en à tes enfants! C’est notre histoire. Il ne faut pas qu’elle se perde. »

À propos de l’auteur
Élise Fischer est née à Champigneulles d’un père lorrain et d’une mère alsacienne. Journaliste, elle a longtemps travaillé pour Côté Femme (aujourd’hui Vivre Plus). Elle est productrice et animatrice de l’émission littéraire Au fil des pages sur RCF (réseau national) et membre du jury du Concours de nouvelles des lycéens de Lorraine. Elle est l’auteur de nombreux romans parus chez Calmann-Lévy et également aux Presses de la Cité et chez Fayard. (Source : Éditions Calmann-Lévy)

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Circulus

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En deux mots:
Andronica accouche de deux garçons qu’elle n’a pas désiré. Elle décide de partir à la recherche de leur père afin que ce dernier reconnaisse sa progéniture. Au cours de son périple, elle va rencontrer la misère et la révolte, la poésie et la colère, l’espoir et la violence.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Une quête en reconnaissance de paternité

Le premier roman de Marie Rouzin est une longue mélopée, poétique autant que douloureuse, d’une mère violentée à la recherche du père de ses jumeaux.

Une longue errance, des endroits mystérieux, une violence latente et au milieu de ce chaos, des hommes et des femmes qui tentent de résister. Un combat qui semble pourtant perdu d’avance tant ils semblent broyés par un système qui a fait de la répression la première des règles.
Dans les premières pages de ce court roman, Marie Rouzin nous parle d’une vieille femme dont on va retrouver le cadavre. Une vieille qui s’était enfuie de la pension où elle séjournait pour tenter d’atteindre l’entrée des Enfers «pour y trouver son homme, mort l’année précédente». Elle nous parle aussi d’un homme qui voulait s’immoler par le feu. La poignée d’hommes et de femmes qui sont témoin de ces drames plient leurs tentes et prennent la route pour «éviter les emmerdes».
Parmi eux, une femme avec un ventre énorme. Andronica est sur le point d’accoucher. Elle parviendra à atteindre la roulotte de la vieille Sybille pour y mettre au monde deux garçons, Achille et Ido. Deux enfants nés d’un viol qu’elle prend avec elle pour les présenter à leur père : «Nous allons le trouver, ce fils de chien, qu’il approuve le nom de mes enfants et qu’il reconnaisse son acte. Ensuite je partirai et jamais plus il ne me verra, ni les enfants, qui ne seront jamais siens, parce que c’est avec violence qu’il les a mis dans mon ventre et cette violence lui enlève à jamais le droit à la douceur d’avoir des enfants.»
Accompagnée dans son périple périlleux et hasardeux par la narratrice, Andronica va croiser des hommes résignés et harassés, mais aussi des hommes en colère. Sur le chantier où elle espère trouver le père de ses enfants les cadences infernales, l’organisation du travail, la hiérarchie et les risques permanents ne sont plus acceptés sans rechigner. Le vent de la révolte se lève…
Avec des phrases courtes qui résonnent comme des incantations, Marie Rouzin fait se rejoindre le combat d’Andronica et celui des ouvriers dans un creuset incandescent. Parviendront-ils chacun à leurs fins? C’est ce suspense qui tiendra le lecteur en haleine jusqu’à la fin du livre.

Circulus
Marie Rouzin
Serge Safran éditeur
Roman
224 p., 17,90 €
EAN : 9791097594183
Paru le 13 septembre 2018

Où?
Le roman se déroule dans un endroit qui n’est pas spécifié.

Quand?
L’action n’est pas située dans le temps, sinon l’époque contemporaine.

Ce qu’en dit l’éditeur
Dans les bois, à la périphérie d’une très grande ville, une jeune femme solitaire rencontre une future mère, Andronica. Elle l’accompagne dans une roulotte pour assister à son accouchement. Naissent deux garçons, fruits d’une grossesse non désirée. Commence alors un long voyage pour ces deux femmes, bientôt rejointes par d’autres, pour retrouver le père. Avec la volonté farouche de les lui faire reconnaître.
Ce voyage initiatique est riche de rencontres: une veuve vendeuse de beignets, une femme éperdue de colère, deux frères prêts à élever les enfants, des ouvriers sur un chantier, une troupe de cirque.
Violence et difficulté d’exister prédominent dans cette quête non sans le lyrisme d’une parole quasi incantatoire.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com

Les premières pages du livre
« Un soir, cachée dans l’obscurité d’un bois, perdue et sans attache, sans recherche, (avais-je même un corps?) j’ai entendu des voix qui s’éparpillaient au milieu des feuillages.
Elles m’ont sortie du demi-sommeil où ma vie somnolait, ces voix, et m’ont embarquée dans un mouvement qui me dépasse et dont j’ignore la cause.
Ce que je vais te dire, maintenant, ce que j’ai vu alors, lorsque je suis sortie de ma nuit et que j’ai fait un pas à travers les branchages, lorsque les mots que j’avais perçus sont devenus des voix, c’est cela.
Ne vous rongez pas, les hommes, ne soyez pas mortifiés comme vous l’êtes, à vous bouffer la barbe et à vous tordre les doigts ! La voilà morte, c’est vrai, mais il n’y a plus rien à faire, rien de rien.
C’était une femme assise par terre, près d’un feu, qui parlait.
Un homme à la barbe et aux yeux noirs, assis en face d’elle, a répondu :
Nous, nous, on ne va pas crever ici comme des chiens, on a droit à la terre, et à un lit, à quelque chose de digne, on a le droit de ne pas crever comme ça !
Ses mots sortaient de sa bouche comme des crachats, ses yeux allaient furieusement du feu à une boîte en bois, dans laquelle était assis le corps d’une très vieille femme.
Il a continué: Le feu je l’ai le feu, et pas seulement devant ma putain de tente, le feu je l’ai partout et il va falloir qu’il se passe quelque chose avant que je me transforme en torche vivante!
Il s’est mis à taper la cendre avec sa chaussure. Les toutes petites braises se sont éteintes sous les coups de semelle, étouffées.
Calme, calme, a dit un autre homme que je ne voyais pas, tu te ferais brûler que personne ne ferait attention, il faut déjà trouver l’endroit, là où il peut y avoir de l’émotion, où on va te regarder, sinon, à quoi ça sert.
Mais non, a répliqué le premier, je ne te parle pas d’un spectacle, là, je te dis, je te dis que je veux retourner les choses, que le feu qui est à l’intérieur il va sortir et que le silence à l’extérieur il va rentrer. Moi je serai tout calme dedans et ça me fera du bien, et vous vous occuperez des flammes, des cris et de l’odeur. C’est comme ça que ça va finir, comme dans un grand banquet.
L’homme s’était mis debout, les bras levés vers le ciel comme dans un rituel païen. Sa bouche s’était tordue, je n’arrivais pas à savoir si c’était à cause de l’effort ou d’une douleur, ou d’une difficulté à dire cc qu’allait être sa mort dans les flammes.
Puis il s’est assis de nouveau, à côté du cadavre de la vieille, qu’il a regardé avec mépris. Elle était toute recroquevillée autour de ses mains qui se serraient encore très fort. Elle était morte devant le feu, assise, coincée dans sa caisse de bois qui lui servait de fauteuil, et les deux hommes et la femme la laissaient là, comme une statue érigée au milieu du bois, tandis qu’ils prenaient le café autour du feu, en attendant de décider quelque chose.
Je me suis approchée, mais personne n’a semblé me voir.
Quand même, a dit la fille, elle n’est pas morte comme un chien, cette vieille, elle est morte assise, habillée, toute propre, ce n’est pas rien non plus.
Oui mais les hommes, ils ne meurent pas comme ça, dans un bois au bord de la ville, a répondu l’autre. Ils meurent chez eux, ou à l’hôpital, pas après avoir passé des semaines à dormir dehors. Cette vieille, a demandé la fille, ce n’est pas celle qui s’est enfuie de la maison de retraite? »

Extrait
« Par les ombres je vous maudis, disait-elle. Tous ceux qui entrez et sortez ainsi de sous la terre. Hommes étranges. Étrangers. Et les autres aussi. Ceux que j’ai connus là-bas d’où j’arrive. Hommes de guerre. Hommes de pouvoir. Gardiens, douaniers, militaires, policiers, officiers je vous maudis tous. Hommes des camps où la violence est le seul langage. Hommes de la grande prison de mon pays. Hommes du désert violent au-delà de toute mesure. Vous, les hommes, tous les hommes, je vous maudis. J’ai traversé les déserts, et la mer, et des routes, encore et encore, et j’ai trouvé ici une terre plus dure encore. Liberté je te maudis. Et vous, les oiseaux, qui m’avez accompagnée, pourquoi ne m’avez-vous rien dit, je vous maudis. »

À propos de l’auteur
Marie Rouzin est né en 1978 à Bayeux. Après un passage dans l’administration culturelle, elle se dirige vers l’enseignement. Elle vit aujourd’hui à Mantes-la-Jolie où elle est professeur de lettres modernes. Circulus est son premier roman. (Source: Serge Safran éditeur)

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