Les Enténébrés

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En deux mots:
Le dérèglement climatique et l’adultère, les réfugiés et la Shoah, une mère déprimée, l’œuvre de Pessoa et les expériences médicales menées par les nazis, la jouissance et la famille : autant de pièces d’un puzzle vont s’assembler au fil de la confession de Sarah.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Le puzzle reconstitué

Dans son nouveau roman Sarah Chiche explore les failles de l’intime et celles du monde. Une plongée vertigineuse de l’écologie terrestre à l’écologie psychique qui se lit comme l’assemblage d’un puzzle. Fascinant!

Au moment d’écrire «quel extraordinaire roman», je me prends à douter. Peut-on vraiment parler de roman? S’agit-il plus précisément d’autofiction? Mais dans ce cas alors Sarah Chiche ne nous cacherait rien de sa vie la plus intime… À moins que finalement la romancière ne vienne prendre le pas sur la biographe pour transcender le réel, l’enrichir, le nourrir de fantasmes, de lectures. C’est cette variante que je crois la plus proche de la vérité, notamment après avoir entendu Sarah Chiche parler de ce roman lors d’une rencontre en librairie.
Sarah mène une vie de famille assez ordinaire, entourée d’un mari qu’elle aime et d’une petite fille adorable. Elle travaille comme psy dans un hôpital et aime se plonger dans les livres et écrire. Elle se passionne notamment pour l’œuvre de Fernando Pessoa. Seulement voilà, ce bel équilibre va soudain être remis en question par les soubresauts de l’Histoire. Quand l’intranquillité, pour reprendre un terme cher à Pessoa, vient bousculer «l’écologie terrestre et l’écologie psychique».
Le choc a lieu en Autriche le 28 septembre 2015: «La gare centrale de Vienne, où je me trouvais cette nuit-là, cette gare n’était plus une gare. C’était le ventre débondé, crevé, excrémentiel de la route des Balkans, recrachant sans cesse, sur ces quais balayés par le vent, des milliers de gens qui descendaient des trains et titubaient hagards, tels des automates, leurs enfants dans les bras, sous les applaudissements des Viennois venus les accueillir, leur porter à manger dans des cantines de métal, ou des plats enveloppés dans du papier d’aluminium, leur distribuer des vêtements, des brosses à dents et des couvertures. Leur bonté, comme l’éclaircie dans l’orage, comme un souffle frais et paradoxal dans le brasier qui s’écroule sur lui- même, ne dura qu’un temps.»
Dans la construction de son roman, Sarah Chiche a choisi de nous livrer les pièces d’un puzzle qui, au fil du récit, vont s’assembler pour nous donner une vision d’ensemble, mais aussi pour démontrer combien une vie s’imbrique dans celle des autres, au fil des rencontres et au fil des événements, des émotions qu’ils suscitent, des failles qu’ils mettent à jour ou, au contraire, qu’ils cicatrisent. Une manière aussi de reprendre la théorie du chaos chère à Edward Lorenz et son effet papillon. Et de l’illustrer. Car si en 2010 le climat de la planète n’avait pas commencé à se dérégler, Sarah ne se serait pas retrouvée dans une chambre d’hôtel à tromper son mari avec Richard, un célèbre violoncelliste. La voici prise au piège, la voici affublée d’une part d’ombre, la voici «enténébrée» à son tour. La romancière a eu jolie formule pour résumer cette liaison: «Sarah et Richard, c’est la rencontre de deux fantômes et de deux fantasmes».
Car ce roman-gigogne nous l’indique dès son titre: tous les personnages que nous allons croiser ici sont des enténébrés qui mènent une double-vie, qui derrière leur façade respectable, ont leur part d’ombre, de souffrance, quand ce ne sont pas des pulsions plus morbides. On voit alors les réfugiés d’aujourd’hui se télescoper avec les déportés d’hier, l’Histoire broyer les destins individuels et laisser des marques indélébiles de génération en génération. Oui les fantômes sont bien présents. Ceux qui viennent hanter la mère de Sarah qui a perdu son mari trop jeune et n’a jamais pu se guérir de cette perte, ceux de ces centaines de victimes ayant servi à des expériences menées par les nazis et qui ont fini dans les sous-sols d’un hôpital, ceux imaginés par Elfriede Jelinek et Robert Musil…
Sarah Chiche réussit un roman d’une rare densité. À la manière d’une équilibriste sur une corde raide, elle nous fait partager la peur, nous laisse imaginer que le prochain pas pourrait être fatal. La tension est extrême, mais la «fin heureuse» reste aussi une option.

Les Enténébrés
Sarah Chiche
Éditions du Seuil
Roman
368 p., 21 €
EAN: 9782021399479
Paru le 03/01/2019

Où?
Le roman se déroule principalement à Vienne et à Paris.

Quand?
L’action se situe de septembre 2015 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Automne 2015. Alors qu’une chaleur inhabituelle s’attarde sur l’Europe, une femme se rend en Autriche pour écrire un article sur les conditions d’accueil des réfugiés. Elle se prénomme Sarah. Elle est aussi psychologue, vit à Paris avec Paul, un intellectuel connu pour ses écrits sur la fin du monde, avec qui elle a un enfant. À Vienne, elle rencontre Richard, un musicien mondialement célébré. Ils se voient. Ils s’aiment. Elle le fuit puis lui écrit, de retour en France. Il vient la retrouver. Pour Sarah, c’est l’épreuve du secret, de deux vies tout aussi intenses menées de front, qui se répondent et s’opposent, jusqu’au point de rupture intérieur : à l’occasion d’une autre enquête, sur une extermination d’enfants dans un hôpital psychiatrique autrichien, ses fantômes vont ressurgir. S’ouvre alors une fresque puissante et sombre sur l’amour fou, où le mal familial côtoie celui de l’Histoire en marche, de la fin du XIXe siècle aux décombres de la Deuxième Guerre mondiale, de l’Afrique des indépendances à la catastrophe climatique de ce début de millénaire.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
La Croix (Stéphanie Janicot)
En attendant Nadeau (Éric Loret)
Putsch (Emmanuelle de Boysson)
Charybde 27, le blog 
Blog de Marc Villemain
Blog Les Livres de Joëlle
Blog lectures du mouton (Virginie Vertigo)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
À l’été 2010, un anticyclone d’une ampleur anormale s’installa au-dessus de la Russie ; il s’étendit vers l’est, sur des milliers de kilomètres, paralysant la circulation atmosphérique depuis Moscou jusqu’à l’Oural et au Kazakhstan. Venue de Turquie et du Moyen- Orient et remontant au même moment vers le nord, une masse d’air torride fit alors déferler une vague de chaleur exceptionnelle, la plus forte – dirent après coup certains experts – depuis mille ans. Des bouleaux et des mélèzes plusieurs fois centenaires se mirent à flamber comme de l’étoupe sous la flamme
du briquet. L’azur du ciel se drapa de gris. Moscou fut recouvert d’une épaisse fumée sombre de cendres, étouffante, qu’aucun souffle ne dissipait plus et qui stagna un nombre interminable de semaines. Des particules fines produites par la combustion des arbres polluèrent les terres noires, grasses et fertiles d’Ukraine, au moment de la récolte des céréales. Les sols, sous la brûlure, se crevassèrent. Le maïs prit feu à son tour. Les tournesols se fanèrent. Les marchés agricoles s’affolèrent face à cette calamité extraordinaire ; en peu de jours, la valeur du quintal de blé fut multipliée par trois. Il fut décidé d’un embargo sur les exportations de blé russe. Mais la sécheresse gagna bientôt la Chine – d’autres évoqueraient, plus tard, des températures anormalement hautes au Canada, d’autres encore diraient que tout avait peut- être aussi commencé en Australie. Malgré les gouvernements, les cours explosèrent partout. Le prix du pain monta en flèche. Le tourbillon cendreux s’étendait toujours. Affamée, une foule immense, que nul ne pouvait compter, quitta, sous un soleil noir comme un sac de crin, les campagnes d’Égypte, de Tunisie, du Maroc, de Jordanie, du Yémen et de Syrie, pour gagner les villes. Des enfants déscolarisés, faméliques, erraient dans les rues. Les fragiles économies du Croissant fertile et du Maghreb commencèrent à se disloquer. Une multitude de jeunes gens se retrouvèrent sans emploi. Et puis, humilié par la police, un jeune vendeur ambulant de fruits et légumes, à qui l’on refusait, faute de bakchich, un quelconque permis, s’aspergea
d’essence, craqua une allumette et s’immola devant la préfecture.
Métamorphosé en esprit vengeur, le vent souffla alors plus fort, plus rageusement. La vague de contestation partie de la région agricole de Sidi Bouzid gagna Kasserine, s’abattit sur les villes de l’Atlas, enfla dans Tunis – le président Zine el-Abidine Ben Ali s’enfuit –, elle déferla sur le Caire – emportant le président Moubarak –, Marrakech, Casablanca, Alger, Manama, Mossoul, Bagdad et Ramallah, puis le Yémen – incapable de mater les troubles, le président Saleh quitta le pays –, suscita au passage une rébellion touarègue contre le Mali, avant que les émeutes de la faim et de la misère ne finissent écrasées dans le sang en Syrie par le gouvernement de Bachar al-Assad. L’obscurité s’épaissit une ultime fois. Et le ciel se retira comme un livre qu’on roule. Des navires de guerre russes firent mouvement près des côtes de Tartous et Lattaquié. Le sang coula, encore, dans les rues d’Alep devenues ruines. L’esclavage, la mendicité, les mariages forcés par le désespoir et le cynisme augmentèrent dans des proportions abominables. Épouvantés, des centaines de milliers de Syriens se mirent en route, vers la Turquie, le Liban, la Jordanie, l’Irak, l’Égypte, l’Autriche, l’Allemagne, la France ou l’Angleterre, grossissant le flot des migrants d’Irak, d’Afghanistan, du Mali ou du Soudan. Des rafiots bondés avec, à leur bord, des enfants, des femmes et des hommes qui avaient été torturés, violés, spoliés, persécutés de toutes sortes de façons, ou qui avaient dû, pour se défendre, tuer à leur tour, surgirent, au large de la Grèce, de toutes parts, nuit après nuit,
glissant lentement sur les eaux couleur d’ébène. Et la mer devint leur tombeau. Des bateaux chavirèrent. Des femmes jetèrent leurs enfants malades par- dessus bord pour ne pas contaminer le reste de l’équipage – peut- être pour n’être pas elles- mêmes poussées par-dessus bord. Des pêcheurs remontèrent dans leurs filets des
corps par centaines. Certains les ramenaient à terre. D’autres, épouvantés, les rejetaient dans l’ourlet des vagues sans lune.
Mais d’autres cadavres éventrés, rongés, déchiquetés, finirent par s’échouer sur les rivages. On les enterra à la hâte, dans des sépultures nues. Il se disait dans les îles que bientôt, sur terre, on ne trouverait plus de place – ni pour les accueillir, ni pour les inhumer. Le vent du diable souffla de plus belle. D’Afghanistan, d’Iran, d’Irak, d’Érythrée, du Soudan, du Kurdistan, du Darfour, une écume bouillonnante et informe de fuyards se massa, dans les environs de Calais, dans une jungle de cabanes et de tentes, dans l’espoir halluciné de pouvoir, un jour, gagner l’Angleterre.
On posa à l’entrée du tunnel sous la Manche des rouleaux de fil de fer barbelé et de hautes clôtures, dont on inonda les abords, pour qu’ils s’y noient. On découvrit, en bordure d’une autoroute autrichienne, au niveau de la ville de Parndorf, dans un camion frigorifique immatriculé en Hongrie, mais au nom d’une entreprise de volaille slovaque, soixante et onze corps de réfugiés empilés, dont certains dans un état de décomposition avancée.
Des liquides pestilentiels sortaient de la remorque. Un côté du véhicule avait été enfoncé de l’intérieur. Les victimes enfermées avaient tenté de s’échapper en poussant les tôles – en vain. La photo d’un cadavre d’enfant échoué sur une plage turque fit le tour de la planète. Le père de l’enfant appela le monde à ouvrir ses portes. L’Autriche et l’Allemagne, dans un de ces moments fugitifs où la tempête trompe le marin par une accalmie, ouvrirent leurs frontières. Mais on prétendit bien vite qu’il s’agissait de la part du père de l’enfant d’une mise en scène macabre. On l’accusa de ne lui avoir pas passé de gilet de sauvetage. On raconta qu’il voulait se rendre en Europe pour se refaire les dents et qu’il avait lui- même organisé la traversée qui avait tourné au drame.
Autrement dit, et si l’on ne craint pas de recourir à une formule peu optimiste, mais parfaitement exacte: ce 28 septembre 2015 était une nuit affreuse. La gare centrale de Vienne, où je me trouvais cette nuit- là, cette gare n’était plus une gare. C’était le ventre débondé, crevé, excrémentiel de la route des Balkans, recrachant sans cesse, sur ces quais balayés par le vent, des milliers de gens qui descendaient des trains et titubaient hagards, tels des automates, leurs enfants dans les bras, sous les applaudissements des Viennois venus les accueillir, leur porter à manger dans des cantines de métal, ou des plats enveloppés dans du papier d’aluminium, leur distribuer des vêtements, des brosses à dents et des couvertures. Leur bonté, comme l’éclaircie dans l’orage, comme un souffle frais et paradoxal dans le brasier qui s’écroule sur lui- même, ne dura qu’un temps. »

Extrait
« Je m’allonge. Le sang coule. De plus en plus fort. La douleur monte. Le jour tombe.
La douleur, atroce, me poignarde le ventre puis le dos, comme si mes os étaient comprimés dans un étau. Je me précipite dans la salle de bains, pliée en deux. Je saisis une serviette. Je mords dedans pour ne pas hurler. Je colle mon front contre l’émail froid de la baignoire. J’attrape le petit sac luisant qui vient de tomber de mon ventre. Je crois deviner l’esquisse d’une tête, la forme d’une main. Je le tiens serré contre moi. Longtemps. Je le remercie pour les six semaines passées ensemble où j’ai cru de toutes mes forces à la possibilité de son sourire. Mais cette chanson que je lui ai chantée avant de tirer la chasse d’eau, aujourd’hui encore je ne peux plus l’entendre, car malgré la merveilleuse petite fille qui est arrivée plus tard, il n’y aura jamais de mots pour dire cette horreur-là. »


Sarah Chiche présente «Les Enténébrés» dans La Grande Librairie de François Busnel © Production France Télévisions

À propos de l’auteur
Sarah Chiche est écrivain, psychologue clinicienne et psychanalyste. Elle est l’auteur de deux romans : L’inachevée (Grasset, 2008) et L’Emprise (Grasset, 2010), et de trois essais : Personne(s), d’après Le Livre de l’Intranquillité de Fernando Pessoa (Éditions Cécile Defaut, 2013), Éthique du mikado, essai sur le cinéma de Michael Haneke (PUF, 2015), Une histoire érotique de la psychanalyse : de la nourrice de Freud aux amants d’aujourd’hui (Payot, 2018). (Source: Éditions du Seuil)

Page Wikipédia de l’auteur 

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Trois incendies

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En deux mots:
Léa la grand-mère, Alexandra la mère et Maryam la fille: trois générations et trois parcours bien différents que l’on va suivre de la seconde Guerre mondiale à nos jours. Aux soubresauts du monde viendront alors se mêler les liens familiaux, y compris secrets.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

La Guerre des trois

Vinciane Moeschler nous offre avec «Trois incendies» sont roman le plus ambitieux et le plus abouti, se déployant sur trois générations et nous offrant trois portraits de femmes attachantes.

La grand-mère, la mère, la fille: trois générations de femmes et trois histoires totalement différentes bien qu’intimement mêlées. Voilà la résumé le plus succinct que l’on puisse faire de ce roman qui embrasse les problématiques les plus personnelles sur la famille, les relations mère-filles, l’héritage et la transmission et une vision beaucoup plus large sur la place de la femme, sur leur combat pour l’émancipation au fil des ans, sur l’engagement professionnel, sur le poids des guerres ou encore la place des réfugiés. Léa, la grand-mère née en Belgique, a vécu la Seconde guerre mondiale et l’exil. Sa fille Alexandra, reporter de guerre, parcourt les points chauds du globe son appareil-photo en bandoulière et Maryam, sa fille, qui se sent abandonnée et cherche sa place dans un monde si difficile à appréhender, à comprendre.
Si le projet de Vinciane Moeschler est ambitieux, il est mené à bien grâce à la construction qui fait alterner les chapitres du point de vue de Léa, d’Alexandra et de Maryam. Ce qui permet de différencier les points de vue mais aussi de confronter des périodes historiques et de mettre par exemple en parallèle les bombardements qui ont secoué Bruxelles au moment de l’avancée des troupes allemandes et qui ont jeté Léa sur les routes de l’exil et ceux qui ont détruit Beyrouth au début des années quatre-vingt et dont Alexandra est témoin. Maryam va en quelques sorte nous offrir la synthèse de ces témoignages en réfléchissant ouvertement à cette folie humaine, en la comparant au comportement des animaux vers lesquels elle se tourne plus volontiers: «Bien que le combat soit un phénomène largement répandu au sein des espèces animales, on ne connaît que quelques cas au sein des espèces vivantes de luttes destructrices intra-espèces entre des groupes organisés. En aucun cas, elles n’impliquent le recours à des outils utilisés comme des armes. Le comportement prédateur s’exerçant à l’égard d’autres espèces, comportement normal, ne peut être considéré comme équivalent de la violence intra-espèces. La guerre est un phénomène spécifiquement humain qui ne se rencontre pas chez d’autres animaux.»
C’est du reste l’autre point fort de ce roman, les passerelles que l’on va voir émerger, conscientes ou inconscientes et qui relient ces trois femmes entre elles. Une généalogie des sentiments. Une volonté d’émancipation qui rend aveugle Léa autant qu’Alexandra: « Ainsi, les deux femmes empruntaient les mêmes chemins de traverse. Aimant trop vite, sans trop y croire, mettant à plus tard la promesse d’une vie de couple ordinaire. Elles avaient confondu leurs traces, l’empreinte de leurs pas pour devenir des femmes libres.»
Une liberté qui a aussi un prix, qui entrainer Alexandra à mener une double-vie et engendrer un lourd secret de famille. Mais c’est aussi l’occasion d’évoquer les hommes – mari, amant et père – et de souligner qu’ils ne sont pas de simples faire-valoir. Ils sont tour à tour un refuge, un point d’ancrage dans un monde hostile ou un divertissement, un moyen d’oublier combien l’envie de s’émanciper peut se heurter à une morale, à des devoirs quand par exemple l’amour se confronte à l’amour filial.
Quand Maryam ne comprend plus sa mère, qu’elle se sent délaissée…
Vinciane Moeschler évite toutefois l’écueil du manichéisme. La psychologie des personnages est complexe, à l’image de leurs atermoiements, de leurs questionnements. Comme les pôles des aimants que l’on retournerait, les êtres sont tour à tour repoussés puis attirés. Quand Alexandra décide d’emmener sa fille avec elle à Berlin au moment où le mur tombe, c’est dans le regard d’une Allemande qu’elle redécouvre sa mère, qu’elle comprend ce qui la pousse dans les zones de conflit: «Ma mère la photographie dans le mouvement. Elle aime les gros plans. Visualiser les gens, les yeux dans les yeux. Un cadre serré sur son visage la révèle éblouissante et volontaire. Pas de doute en elle, seulement une fulgurante envie de vivre comme jamais.» David Bowie chante We can be heroes just for one day (on peut être héros juste pour un jour). Et le rester pour la vie!

Trois incendies
Vinciane Moeschler
Éditions Stock
Roman
280 p., 19 €
EAN 9782234086395
Paru le 02/05/2019

Où?
Le roman se déroule en Belgique, principalement à Bruxelles, en France, à Paris, à Châtellerault, à Poitiers ainsi qu’en Suisse, à Genève, aux États-Unis, à New York ainsi qu’à Buenos Aires, en Argentine. on y évoque aussi les lieux de conflit où se retrouve la photoreporter tels que Beyrouth ou encore Kaboul, sans oublier le Berlin de 1989.

Quand?
L’action se situe du XXe siècle à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Beyrouth, 1982. Avec son Rolleiflex, Alexandra, reporter de guerre, immortalise la folie des hommes. Mais le massacre de Chatila est le conflit de trop. Ne comprenant plus son métier, cet étrange tango avec la mort, elle éprouve le besoin vital de revoir sa mère, Léa…
Celle-ci, née en Belgique, a connu une enfance brutale, faite de violence et de secrets. Alors que sa mémoire s’effrite, sa fuite des Ardennes sous les assauts des nazis lui revient, comme un dernier sursaut avant le grand silence.
Et puis il y a Maryam, la fille d’Alexandra, la petite-fille de Léa. Celle qui refuse la guerre, se sent prête à aimer et trouve refuge auprès des animaux…
De Beyrouth à Buenos Aires en passant par Bruxelles, Berlin et Brooklyn, Vinciane Moeschler brosse le portrait de trois femmes, trois tempéraments — trois incendies

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
L’Orient littéraire (Hervé Bel)


Vinciane Moeschler présente son roman «Trois incendies» © Production Librairie Mollat

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« ALEXANDRA
Beyrouth, août 1982
Chambre numéro huit, le lit est défait. L’empreinte de son corps y est encore visible lorsqu’elle part au lever du jour, là où la lumière reste délicate. Dans les rues, dédale de gravats qui évoque la mort, elle marchera. Elle ignore si ce soir elle sera encore vivante. Ou si son corps sera réduit à des contours sur des draps.
C’est à l’hôtel Cavalier qu’elle a pris ses repères. À cause des coupures d’eau, elle n’a pas pu se laver. Ni hier, ni aujourd’hui. Il est sale son corps, de terre, de fumée, de poussière, de cendres, du bruit de la guerre et des cris qu’elle connaît par cœur. Ceux des mères et de leurs enfants en écho. Il y a aussi les tirs des mitraillettes des phalanges libanaises qui se glissent dans les angles de la ville dévastée, trouée de partout, égratignée dans sa mémoire. La carcasse mitraillée de l’Holiday Inn témoigne de la destruction du quartier de Hamra.
Alexandra Raskin a trente-quatre ans, des cheveux courts, des sourcils bien dessinés, des pommettes un peu hautes, un sourire doux. De sa mère, elle a hérité des yeux en amande qu’elle ferme légèrement lorsqu’elle colle un œil dans le viseur. Elle possède deux appareils photo, un Canon ainsi qu’un Rolleiflex, qui lui vient d’un grand-père qu’elle n’a pas connu. Si elle l’utilise peu en reportage, c’est pour pouvoir le conserver le plus longtemps possible ; son format de négatif, 5,7”, est unique. Rapidement, elle aspire une bouffée de cigarette, écrase son mégot dans le cendrier. Elle se prépare à sortir.
Dans le cul-de-sac de l’Orient, césure de deux mondes qui se déchirent, tout n’est que désolation. Pour elle qui a connu sa beauté d’autrefois, il est difficile de se confronter à ce champ de ruines. La magnifique avenue Bechara el-Khoury, l’hôtel Marika, la place des Canons, la mosquée d’el-Omari… C’était avant. Avant la ligne verte que ligature désormais la rue Damas, l’est et l’ouest, la chrétienne et la musulmane, ce territoire que l’on ne veut plus partager. Avant les offensives israéliennes, les blindés syriens et les milices palestiniennes. Avant la routine des bombes. La ville ne se raconte plus qu’autour de ce no man’s land boursouflé de détritus et envahi par les colonnes de fumée produites par la combustion des ordures. Beyrouth, carrefour des traités de paix, de la lente et inexorable avancée de la machine à détruire. Beyrouth balafrée, terre éclatée, cité martyre qui ne compte plus ses morts ni ses années de conflit. En regardant ce paysage, Alexandra se demande si le pire n’est pas le face-à-face entre la ville anéantie et ses habitants qui ne se reconnaissent plus dans ce chaos. On n’a plus le droit de penser, plus le droit de rêver. Entre les rafales de kalachnikov, il faut sauver sa peau.
Aujourd’hui Alexandra a rendez-vous avec un jeune militaire de la fraction nationaliste. Elle décide d’y aller en taxi. Après avoir roulé au milieu des nids-de-poule, évité les squelettes de béton, il la dépose sans plus de délicatesse dans le dédale des ruelles d’Aïn el-Remmaneh, le quartier même où a commencé la guerre. Au bas des immeubles abîmés, elle prend des photos. Beyrouth est cette ruine qui capte si bien la lumière. Ses images en sont d’autant plus terrifiantes.
Le secteur est sous contrôle. Elle croise trois phalangistes, des Kataëb. L’un d’eux la dévisage d’un air hautain. Le cheveu rare, la peau grasse, son arme en bandoulière, il s’approche d’elle. Document, please. Tandis qu’elle met du temps à fouiller dans sa veste, il ne cesse de la fixer. Elle accélère son geste et, lorsqu’elle lui tend son accréditation dans laquelle est glissée sa carte de presse, il baisse sa mitraillette. Méticuleusement, le milicien parcourt chaque ligne. Il fait durer l’attente en s’assurant que la photo corresponde bien à la femme qui est en face de lui. Son haleine fétide la dégoûte. Elle sait qu’il suffit d’un geste ou d’une parole maladroite pour que la scène se transforme en carnage. Lorsqu’il lui fait signe du menton, elle ferme les yeux, soulagée. It’s ok. Now, go away! Il part rejoindre les autres. Alexandra s’éloigne. Elle entend au loin, provenant des quartiers ouest, l’appel à la prière. Tout est calme.
Placardé contre les murs, le portrait de Bachir Gemayel qui vient d’être élu président de la République libanaise. Tout semble en meilleur état que du côté musulman et pourtant, dans l’enchevêtrement des fils électriques dénudés, des décombres congestionnent les rues, des pneus brûlés et des voitures défoncées par les impacts de balles attestent qu’ici aussi on a souffert. Quelques pousses tentent çà et là d’émerger des gravats.
Alors qu’elle cherche l’adresse du jeune nationaliste, un gamin qui s’amuse à tirer avec une arme en plastique la guide jusqu’à une maison autrefois cossue. On devine à peine ce qui a été un salon, une cuisine, une chambre, une salle de bains. Ne demeurent que des pans de murs articulés les uns aux autres de manière anarchique. L’effondrement est proche. Les fenêtres, ou ce qu’il en reste, sont recouvertes par des planches de bois. Soudain, le jeune homme la surprend. Pas bien grand, plutôt filiforme. Il l’invite à partager un mezzé. À cause de la puissante luminosité du dehors, Alexandra manque de trébucher sur des sacs de sable disposés anarchiquement dans la pièce sombre. Il parle un peu anglais, quelques mots de français. Poliment, il lui désigne les coussins brodés de fils argentés, dispersés en rond sur le sol et qui contrastent avec la décrépitude du lieu. Tandis qu’ils s’installent, Alexandra ne peut s’empêcher d’observer les photos de famille glissées dans des cadres délicatement agencés et alignés avec précision sur des parois chancelantes: attitudes posées, visages sereins, encore épargnés par la guerre. La statuette du Christ qu’on a pris soin de dépoussiérer, les jouets dépareillés d’un petit enfant sont les seuls objets rassemblés dans la pièce. Sous le canapé râpé en velours vert, une kalach est planquée. Cette odeur de moisi entêtante, remugle provenant d’un petit tas de vêtements qui sèchent sur un fil au bout du couloir, témoigne de la vie qui persévère. Une femme silencieuse qui a l’âge d’être sa grand-mère leur sert un peu de moutabal, accompagné de légumes et de kaaks, puis se retire discrètement. Elle ressemble aux coussins, fine et précieuse.
Le jeune homme lui confie ses doutes. Pourquoi s’entretuer entre Arabes? J’ai pas été élevé comme ça. Non, mes parents n’y sont pour rien, pour rien! répète-t-il avec une pointe de fatigue. C’est la milice chrétienne qui l’a recruté. Un brave garçon comme la guerre les adore. Pour lui, au début, ce fut juste une manière de s’affirmer. Afin de le motiver, afin qu’il prenne conscience que le patriotisme c’est la haine des musulmans, on lui a parlé du massacre des chrétiens à Damour, on lui a même donné des détails, des détails atroces comme tous les conflits savent en fabriquer avec une facilité monstrueuse. Il raconte: j’obéissais aux ordres. Maintenant, je déteste la religion, je vomis le cèdre cousu sur mon costume de partisan. J’ai honte! Alexandra sait qu’il combat parce qu’il n’a plus le choix. Je vois les atrocités, je vois qu’on frappe des femmes, mais je ferme ma gueule. Si ma mère savait. Comment je vais survivre, moi, après tout ça? Je suis d’origine syriaque, le Liban n’est pas mon pays, mais où aller? Ma vie est ici.
Une histoire qu’Alexandra connaît bien. Elle l’a déjà entendue maintes fois dans la bouche de sa mère. Des jeunes gens que la guerre fascine, et qu’on finit par laisser sur le bord des routes, comme ces chiens qu’on abandonne au début des vacances parce qu’ils deviennent trop encombrants. Des jeunes gens qui ont perdu leurs illusions, en prise avec l’ambiguïté d’un conflit qui les maltraite. Ils croyaient quoi? Que la guerre allait résoudre leur problème existentiel, les soustraire de leur propre dérive, comme une pulsion de vie? Au lieu de cela, la guerre aura contaminé leur mémoire, contaminé leur devenir, contaminera leurs enfants plus tard. Il n’y aura plus de salut possible. Ils resteront à la marge, à moins que la mort ne les rattrape, à moins qu’ils ne se transforment eux aussi en machine à tuer.
Il lui tend une main molle. Il a les bonnes manières d’un homme civilisé. Quel type de bourreau deviendra-t-il si la guerre persévère? Aimera-t-il autant de femmes qu’il en aura tué?
Ils n’ont plus grand-chose à se dire. La vieille femme la raccompagne. Elle jette un dernier coup d’œil au long corps un peu voûté du jeune homme.
Pensant rejoindre la route principale, dans le but de héler un taxi, Alexandra se retrouve face à un terrain vague. À l’ombre des grands immeubles décatis, quelques herbes brûlées, un tas de ferraille fouillé par de longs rats secs. Le vent qui s’est mis à souffler semble vouloir aspirer cette étendue austère. Des douilles éparpillées sur le sol évoquent un champ de tir. Elle entend soudain un cri, accompagné de rires hystériques. En se retournant, elle les voit, là, à quelques mètres d’elle, dissimulés auprès d’une carcasse de voiture. Les partisans qui l’ont contrôlée il y a deux heures ne sont plus seuls. Un vieux Palestinien leur fait face, leurs armes sont pointées sur lui, ses mains sont liées dans le dos. Ils le forcent à s’incliner. Sous la menace, le vieillard se met à genoux, prostré et résigné, regardant le sol en signe de soumission. Il porte son keffieh de travers, il n’a plus de cheveux. Des murmures semblent s’échapper de sa bouche. Prie-t-il doucement? Il est sans colère, comme s’il se savait perdu. Les trois hommes l’encerclent tout en se moquant de lui. Ils hurlent, le chahutent, parsèment leurs paroles de crachats. Alexandra se rapproche. Chaque pas est une torture. Elle avance à découvert. Encore un pas. Elle pointe son objectif sur eux. Un faisceau de lumière éclaire brusquement la nuque chétive du vieux avant qu’un nuage ne passe. Un dernier pas. Le plissé de ses rides forme des petits sillons comme ceux d’un désert de sable. Il y a dans cette scène quelque chose de biblique. Alexandra tenterait-elle une fois encore de reproduire le chiaroscuro du Caravage où les personnages sont percutés de lumière? Au moment où elle appuie sur le déclencheur, un des miliciens charge son arme. À la deuxième photo, sans qu’elle s’y attende, il tire froidement dans la tête du vieil homme. Son corps s’effondre. Il doit être bien léger parce que sa chute n’émet aucun bruit, amortie par la terre caillouteuse. Pour tromper sa peur, elle continue de pointer son objectif. L’œil collé au viseur elle échappe au réel. L’image doit être floue, qu’importe!
Le phalangiste, celui-là même qui l’avait interpellée, lui jette un bref coup d’œil pour s’assurer qu’elle a bien compris le message. Avec le bout de sa botte, il pousse une ultime fois le vieil homme immobile.
Une balle aura suffi.
Il fait signe aux deux autres de partir, abandonne le cadavre à la poussière et au soleil. »

Extraits
« Bien que le combat soit un phénomène largement répandu au sein des espèces animales, on ne connaît que quelques cas au sein des espèces vivantes de luttes destructrices intra-espèces entre des groupes organisés. En aucun cas, elles n’impliquent le recours à des outils utilisés comme des armes. Le comportement prédateur s’exerçant à l’égard d’autres espèces, comportement normal, ne peut être considéré comme équivalent de la violence intra-espèces. La guerre est un phénomène spécifiquement humain qui ne se rencontre pas chez d’autres animaux. » p. 82

« Elle se hisse sur le Mur.
Ses pieds glissent, elle insiste, poussée par des mains anonymes.
And the shame was on the other side.
Ma mène la photographie dans le mouvement. Elle aime les gros plans. Visualiser les gens, les yeux dans les yeux. Un cadre serré sur son visage la révèle éblouissante et volontaire. Pas de doute en elle, seulement une fulgurante envie de vivre comme jamais. On la retrouvera plus tard, avenue Unter den Linden, où dans l’euphorie elle me tendra un bout de pierre. Un morceau du Mur, carré et rogné, épais et lourd. Éclat de cet instant imprégné de liberté. Fragment emblématique de l’histoire incongrue de ce monde.
We can be heroes just for one day. » p. 163

« Léa avait élevé seule sa fille, conçue par une de ces nuits d’amour fugaces. À Genève, les petits boulots ne manquaient pas dans cette ville prospère des années cinquante. C’est comme ça que sa mère était devenue tour à tour vendeuse dans un supermarché, dans une boutique de fleurs, serveuse la nuit dans une discothèque, puis manucure dans un salon d’esthétique. Une belle femme fière que les hommes ne pouvaient que dévorer des yeux. Ne jamais dépendre d’un homme, tu m’entends, Alex? Répétait-elle. Léa avait fait son choix, être une mère dévouée plutôt qu’une amante sur le qui-vive. » p. 196

À propos de l’auteur
De nationalité franco-suisse, Vinciane Moeschler vit à Bruxelles. Elle est journaliste et auteure de documentaires radiophoniques (RTBF, France Culture). Elle a publié quatre romans, dont un sur le destin d’Annemarie Schwarzenbach. Depuis plus de dix ans, elle anime des ateliers d’écriture en psychiatrie. (Source: Éditions Stock)

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Personne n’a peur des gens qui sourient

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Sélectionné pour le « Prix Orange du livre 2019 »

En deux mots:
Gloria récupère ses deux filles qui sont à l’école sur la Côte d’Azur et prend la route, direction l’Alsace. Quelle urgence la contraint à fuir? Quelle menace? Lorsqu’elle arrive à Kayserheim, le mystère reste entier. C’est en creusant le passé que la vérité va petit à petit apparaître.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Maman, louve protectrice

Si l’on en croit Véronique Ovaldé, «Personne n’a peur des gens qui sourient». Un joli titre pour un roman qui cultive le mystère autour de la fuite d’une mère et ses deux filles de Provence en Alsace.

Véronique Ovaldé n’a pas son pareil pour instiller un petit goût de mystère dans ses romans. Après, Soyez imprudents les enfants voici donc Personne n’a peur des gens qui sourient et une première confirmation: voilà une romancière qui sait trouver de jolis titres!
Cette fois, c’est un sentiment d’urgence, une fuite précipitée qui aiguise l’attention du lecteur. Dans les premières pages du livre Gloria, une jeune femme, va chercher ses deux filles, Loulou et Stella dans leur classes respectives pour prendre la route. Elle ne les a averties ni de ce qui la pousse à agir ainsi ni de leur destination. On saura juste que dans les bagages, elle n’a pas oublié le Beretta qu’elle avait caché.
Le trio va parcourir près d’un millier de kilomètres entre Vallenargues sur la Côte d’Azur et Kayserheim en Alsace où se trouve la maison où elle a passé quelques étés étant enfant.
Au fil des pages la tension croît. À l’image de ses filles qui se demandent combien de temps elles vont rester dans cette demeure entre lac et forêt, loin de leurs amies, le lecteur reste avec ses interrogations. Il doit se rattacher aux bribes de biographie pour commencer à rassembler les pièces du puzzle. Comprendre d’abord que Gloria a dû surmonter un premier traumatisme, la mort de son père alors qu’elle était encore adolescente.
L’orpheline qui ne s’intéressait déjà plus beaucoup aux études se voit alors offrir un boulot de serveuse à La Trainée, le cabanon tenu par son oncle Giovannangeli, dit tonton Gio. C’est là qu’elle va rencontrer son futur mari: « ce que Samuel vit en premier quand il entra dans le bar, ce fut cette fille si petite et si souple que vous aviez envie de la plier méthodiquement afin de la mettre au fond de votre poche et de l’emporter au bout du monde, la garder toujours auprès de vous, comme une mascotte, une merveilleuse mascotte aux cheveux noirs… »
Samuel fournit l’oncle Gio en boîtes à musique. Et s’il est déjà à la tête d’une belle collection, c’est qu’il n’est pas très regardant sur la provenance des pièces qu’on lui propose. Et il aura beau mettre en garde sa nièce sur les activités troubles du jeune homme, Gloria va tomber amoureuse, va vouloir vivre sa vie avec ce beau ténébreux, va vouloir construire la famille qu’elle n’a plus.
Et elle s’accroche à cette idée, a envie de croire qu’avec leur deux filles ils auront droit à ce bonheur qui leur échappe. Elle irait même jusqu’à pardonner quelques incartades. À Kayserheim, les jours passent, paisibles. Du coup, le danger s’estompe. Faut-il creuser du côté de Gio? Plutôt de celui de l’avocat en charge de l’héritage? À moins que ce ne soit Samuel qui ait laissé une quelconque ardoise avant de mourir dans l’incendie de son entrepôt? Et si finalement, la peur n’était pas justifiée? Et si tout ce vent de panique n’était finalement que le fruit de l’imagination de Gloria?
On n’en dira pas davantage, de peur de déflorer une fin qui réserve bien des surprises, mais on soulignera l’habileté de la construction de ce roman. Pour reprendre l’image du puzzle, ce n’est en effet qu’en posant le dernier élément que l’on découvrira l’image d’ensemble. Effrayante mais aussi évidente!

Personne n’a peur des gens qui sourient
Véronique Ovaldé
Éditions Flammarion
Roman
270 p., 19 €
EAN 9782081445925
Paru le 06/02/2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement dans des localités imaginaires situées en Provence, à Vallenargues et en Alsace, à Kayserheim.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Gloria a choisi ce jour de juin pour partir. Elle file récupérer ses filles à l’école et les embarque sans préavis pour un long voyage. Toutes trois quittent les rives de la Méditerranée en direction du Nord, la maison alsacienne dans la forêt de Kayserheim où Gloria, enfant, passait ses vacances. Pourquoi cette désertion soudaine? Quelle menace fuit-elle? Pour le savoir, il faudra revenir en arrière, dans les eaux troubles du passé, rencontrer Giovannangeli, qui l’a prise sous son aile à la disparition de son père, lever le voile sur la mort de Samuel, le père de ses enfants – où était Gloria ce soir-là? –, et comprendre enfin quel rôle l’avocat Santini a pu jouer dans toute cette histoire.
Jusqu’où peut-on protéger ses enfants? Dans ce roman tendu à l’extrême, Véronique Ovaldé met en scène un fascinant personnage de mère dont l’inquiétude face au monde se mue en un implacable sang-froid pour l’affronter.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
Télérama (Christine Ferniot)
Culture-Tops
Journal de Montréal (Karine Vilder)
Blog Les livres de Joëlle
Blog Encres vagabondes
Blog de Virginie Neufville
Blog T Livres T Arts 
Blog Clara et les mots 


Bande-annonce de Personne n’a peur des gens qui sourient de Véronique Ovaldé © Production Éditions Flammarion

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Gloria était prête depuis tellement longtemps que lorsqu’elle a pris sa décision elle a eu besoin d’à peine une heure pour tout emporter, attraper les passeports, les carnets de santé, le Beretta de son grand amour, choisir deux livres pour Stella dans la pile des livres à lire, deux peluches de Loulou ainsi que sa peau de mouton préférée, retrouver le Master Mind au milieu du foutoir de la chambre de Stella, emballer une paire de chaussures pour chacune d’entre elles, brosses à dents, doliprane, thermomètre, peigne à poux et habits chauds. Il ferait froid là où elles allaient et les petites n’avaient jamais eu froid de leur vie.
Elle a fermé les volets côté sud comme elle le faisait toujours dans la journée – elle se doutait qu’il passait régulièrement devant l’immeuble. Elle voulait que tout ait l’air absolument normal. Ça leur laisserait quelques heures d’avance.
Ce matin-là elle avait déposé Loulou devant son école et Stella était partie en bus avec ses copines et il n’avait pas fallu qu’elle pense à ce qu’elle allait leur imposer dans la journée et dorénavant. Il n’avait pas fallu qu’elle pense que c’était la dernière fois que Stella voyait ses copines alors que celles-ci avaient pris toute la place dans sa vie et qu’elle passait son temps à les raccompagner chez elles puis à être raccompagnée par elles. Dès la porte de l’appartement franchie, elle commençait à échanger avec ses amies sur son téléphone portable (c’est toi qui raccroches, non c’est toi, raccroche, non non c’est toi qui raccroches, on raccroche à 3, et après on s’écrit), considérant de plus en plus que ce qui se déroulait dans cette maison ne la concernait en aucune façon.
Gloria a appelé l’école de la petite et le collège de la grande. Elle a dit qu’un incident familial était survenu et qu’elle devait récupérer les filles dans la demi-heure. On la connaissait. On savait que la vie des filles n’était pas toujours facile. On a autorisé.
Puis Gloria a déposé son téléphone portable allumé sur le comptoir entre la cuisine et le salon, elle a regardé autour d’elle, sac sur le dos, valise à roulettes à ses pieds, valise si énorme qu’elle était comme un cargo disproportionné dans ce petit appartement. Malgré la situation elle s’est aperçue qu’elle appréciait cette sensation de « jamais plus », ça donnait un goût spécial au moment qu’elle vivait là, c’était comme une chance que l’on s’accordait, tout ce fantasme de deuxième vie, qui n’en a pas rêvé, elle a tourné sur elle-même, pendule, dessins au mur, magnets sur le frigo, CD, monstre phosphorescent au-dessus de la télé, et la vaisselle sur l’égouttoir qui finirait par se fossiliser, Pompéi, voilà ça lui faisait penser à Pompéi, tout ce qui avait constitué leur vie depuis si longtemps allait rester immobilisé, tout allait devenir si poussiéreux, si moisi, si duveteux que ce serait comme une fourrure qui recouvrirait les choses.
Elle est descendue et elle est passée par la porte latérale de l’immeuble, celle par laquelle on sort les poubelles, elle a laissé la valise dans le local à poussettes. Elle est allée chercher la voiture qu’elle avait garée deux rues plus loin, et non pas dans le parking souterrain comme d’habitude, elle s’est arrêtée devant la porte, elle a récupéré la valise en vitesse, activé le téléphone portable à carte qu’elle avait acheté la veille. Et elle est partie récupérer les filles.
Elle a commencé par Loulou. C’était plus simple. Il était dix heures et demie. Une heure avant la cantine. Loulou aurait faim mais elle serait de toute façon plus aimable – plus compréhensive ? plus clémente ? plus confiante ? – que Stella. Loulou était en effet montée dans la voiture en racontant ses histoires de petite fille de six ans, comme si sa mère avait coutume de venir la prendre en pleine matinée à l’école et que ce genre d’événement ne risquait pas d’interrompre son discours incessant. Elle a parlé d’une soirée pyjama prévue pour la semaine suivante, de Sirine qui l’avait poussée dans la cour, et puis de ses deux dents du haut (il y en avait possiblement une troisième) qui allaient tomber et de sa peur de les avaler si le décrochage se produisait pendant son sommeil. Elle a informé sa mère qu’elle préférait les nombres pairs parce que, dans les nombres impairs, il y en a toujours un qui reste tout seul. Elle a continué de babiller, attachée à l’arrière sur son rehausseur, regardant par la fenêtre le bord de mer et les palmiers.
« On va chercher ta sœur », a dit Gloria. Et Loulou a encore une fois eu l’air de trouver cela absolument normal.
Stella, comme sa mère le craignait, n’était pas du tout dans le même état d’esprit. Elle a mis du temps à sortir de cours. Gloria faisait le pied de grue devant la guérite du gardien du collège, elle savait ce que le jeune gardien pensait d’elle, il avait les yeux vrillés sur son décolleté, c’était à cause du 95 E, il en voyait pourtant des jolies filles qui s’ébattaient à moitié nues dans ce collège, c’était difficile à imaginer qu’il puisse trouver du charme à quelqu’un comme elle, une femme qui avait déjà fait un sacré bout de chemin, une femme d’expérience, c’était difficile à concevoir à cause de la proximité et de l’effervescence des hormones toutes nouvelles qui bouillonnaient derrière les murs du collège, ces hormones qui envoyaient des messages d’urgence à qui voulait bien les capter, « Sortez-moi vite d’ici, arrachez-moi à cette vie, je suis prête à vous suivre de l’autre côté de la Terre. » Difficile à concevoir mais pas impossible.
Stella est finalement arrivée, elle a traversé la cour jusqu’à la grille, sublime et fatigante, traînant les pieds le plus lentement possible, déjà voluptueuse, acné sur les tempes, nuque dégagée par un chignon à l’emporte-pièce, chevelure bicolore (elle avait été une enfant blonde et elle devenait brune), chevelure si longue qu’elle constituait un élément à part de sa personnalité quand elle la lâchait. Tee-shirt noir, pantalon noir et baskets blanches gribouillées au feutre. Gloria s’est dit, Il faut que j’arrête de dire les petites, Stella n’a plus rien d’une petite, et elle remarque une nouvelle fois combien sa fille semble encombrée par ce corps qui se métamorphose sans lui demander son avis.
Cependant, à cet instant précis, Gloria a surtout envie de la secouer.
« On est pressées », dit-elle, la mâchoire contractée.
Stella, de derrière sa frange, avec son sac d’école recouvert de messages au Tipp-Ex balancé sur l’épaule la plus basse (quelle étrangeté ces épaules qui forment presque une ligne diagonale à elles deux), ce sac d’école qui n’allait plus lui servir à grand-chose dans les mois à venir et qui deviendrait lui aussi une sorte de mini-Pompéi, mais bien entendu elle n’en avait pas la moindre idée à ce moment-là, comment aurait-elle pu savoir, Stella a dit :
« C’est quoi encore, ce bordel ?
– Ta sœur nous attend », comme si ça pouvait être une réponse.
Stella a suivi sa mère jusqu’à la voiture et elle a voulu monter à l’avant mais il y avait l’énorme sac à dos de Gloria à cette place-là.
« Assieds-toi plutôt derrière avec ta sœur.
– Mais tu peux pas le mettre dans le coffre ?
– Va avec ta sœur. On a de la route. Elle pourra se reposer contre toi. »
Stella est montée à l’arrière en soupirant. C’était sa nouvelle façon de communiquer, soupirs et haussements d’épaules. Loulou lui a proposé des chips. Stella a refusé d’un signe de tête.
Gloria s’est installée au volant, elle a tendu la main par-dessus son épaule :
« Ton téléphone. »
Stella a froncé les sourcils mais elle était assez perspicace pour comprendre que lui arracher son téléphone n’était pas un caprice de sa mère. Elle a eu l’air inquiète tout à coup. Elle l’a donné à Gloria. »

Extrait
« Elle avait logiquement pensé à s’affamer, mais travailler à La Traînée avait suffi à la transformer en une jeune personne mince et musclée mais toujours avec de gros seins et une stature ridiculement hors norme. Et ce que Samuel vit en premier quand il entra dans le bar, ce fut cette fille si petite et si souple que vous aviez envie de la plier méthodiquement afin de la mettre au fond de votre poche et de l’emporter au bout du monde, la garder toujours auprès de vous, comme une mascotte, une merveilleuse mascotte aux cheveux noirs… »

À propos de l’auteur
Véronique Ovaldé a publié neuf romans dont Et mon coeur transparent (prix France Culture-Télérama), Ce que je sais de Vera Candida (prix Renaudot des lycéens 2009, prix France Télévisions et Grand Prix des lectrices de Elle), Des vies d’oiseaux, La Grâce des brigands (L’Olivier, 2008, 2009, 2011, 2013) et, plus récemment, Soyez imprudents les enfants (Flammarion, 2016).
Elle a également publié des livres illustrés, parmi lesquels La Très Petite Zébuline (Bourse Goncourt du livre jeunesse, Actes Sud Junior, 2006), Paloma et le vaste monde (Pépite du meilleur album, Actes Sud Junior, 2015), La Science des cauchemars (Thierry Magnier, 2016) et À cause de la vie, en collaboration avec Joann Sfar (Flammarion, 2017). (Source : Éditions Flammarion)

Site Wikipédia de l’auteur 

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Triangle à quatre

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Sélectionné pour le « Prix Orange du livre 2019 »

En deux mots:
Élise et Ludovic sont amoureux fous, mais leur couple se brise lorsque Ludovic fait un AVC et meurt. Éric va alors pouvoir bénéficier d’une transplantation cardiaque et poursuivre sa vie de père de famille aux côtés de Bénédicte et de ses enfants Gustave et Amandine. Jusqu’au jour ou Élise rencontre Éric…

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Ce cœur qui bat pour toi n’est pas le mien

Dans ce nouveau roman, Matthieu Jung va faire se rencontrer Élise, qui vient de perdre son mari victime d’un AVC et Éric, qui a bénéficié d’une transplantation cardiaque. Une attirance quasi animale s’empare d’eux.

Élise et Ludovic filent le parfait amour. Entre eux, tout est allé très vite. Ils se sont jetés furieusement l’un contre l’autre, éprouvant une envie folle de frotter leurs épidermes, de faire l’amour. Ce n’est qu’après leurs ébats qu’ils ont fait connaissance. «Ils avaient tout fait à l’envers, comme dans un film dont les scènes auraient été montées dans le mauvais sens. Au premier repas avaient succédé des sorties au spectacle et des confidences échangées sur les berges de la Seine. Un matin, Élise avait reçu des fleurs chez elle. Ils se découvraient chaque jour de nouveaux points communs.»
Ce matin-là, ils seraient bien restés enlacés dans leur lit, mais Ludovic a promis de rejoindre son ami Fabrice pour sa partie de tennis hebdomadaire. Après quelques échanges, il s’effondre sur le court.
«Les urgentistes arrivèrent vite, mais, quand ils prodiguèrent les premiers soins à Ludovic, vingt minutes s’étaient écoulées depuis la survenue de son malaise. L’accident vasculaire cérébral avait causé au cerveau des lésions irréversibles.
À l’hôpital, les médecins ne purent que constater la mort.» Un drame qui va laisser Élise exsangue.
Du côté de l’hôpital Georges Pompidou une course contre la montre s’engage. Un cœur est désormais disponible pour une greffe. Éric, agent d’assurances de 39 ans, est l’heureux élu. Le message espéré le soulage et l’angoisse en même temps. Mais sa transplantation cardiaque se passe bien et après quelques semaines, il peut même recommencer à faire du vélo. Bénédicte, son épouse, et ses enfants Gustave et Amandine voient avec plaisir ses progrès.
Dans son nouveau roman, Matthieu Jung imagine que Éric croise Élise et que, la belle jeune femme éprouve une curieuse attirance pour cet homme au physique plutôt ordinaire. Bis repetita, ils se jettent littéralement l’un sur l’autre avant d’imaginer faire plus ample connaissance. Un SMS laconique va toutefois faire douter Éric des intentions d’Élise: « Monsieur, si vous voulez, on peut se retrouver demain vers 16 h 30 aux Sièges d’Alésia. Élise Pellet. »
En fait, il l’ignore, mais «en une seconde, sa vie vient de changer». Quand ils se rencontrent, Éric oublie Bénédicte et les enfants, tandis qu’Élise retrouve… Ludovic.
Matthieu Jung se base sur la controversée théorie de la mémoire cellulaire pour expliquer ce besoin irrépressible des amants à se retrouver et à frotter leurs épidermes. Apprenant qu’Éric a été transplanté, Élise est sûre que c’est le cœur de Ludovic qui bat dans sa poitrine. Même si le médecin entend la dissuader, elle affirme n’avoir pas besoin d’études scientifiques pour savoir ce qu’elle ressent.
De son côté Bénédicte, qui voit que son mari rajeunit à mesure qu’elle se renfrogne, va engager un détective privé, Guénolé Dumas, pour savoir ce qui se trame.
Qui aura le dernier mot entre Bénédicte et Élise? Qu’en est-il de la théorie de la mémoire cellulaire? Autant de questions qui pimentent la dernière partie de ce roman habilement construit.

Triangle à quatre
Matthieu Jung
Éditions Anne Carrière
Roman
238 p., 18 €
EAN 9782843379314
Paru le 03/01/2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris et environs, du côté de Malakoff, Clamart, Viroflay, Meudon et Versailles. On y évoque aussi Nantes et Luynes ainsi que Cabourg, mais aussi la Sicile.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Éric, 39 ans, agent d’assurances, a survécu à une transplantation cardiaque. Le jour de cette greffe, Ludovic, le fiancé d’Élise, est mort. On a prélevé son cœur. Élise a sombré dans une grave dépression.
Quelques années plus tard, lorsqu’elle rencontre Éric, elle renaît à la joie.
À cause de cette romance, l’épouse d’Éric, Bénédicte, voit son mari s’éloigner d’elle et décide de se battre.
Mais Élise n’a jamais vraiment fait le deuil de Ludovic. Peu à peu, elle se convainc que c’est son cœur qui bat dans la poitrine d’Éric.
Si elle a raison, l’amour appartient-il au destin? Si elle a tort, se résume-t-il à une farce?
Un seul cœur a changé, et trois vies vont être propulsées dans une ronde terriblement drôle et un brin cruelle où tout le monde s’aime pour les plus mauvaises raisons. On rit beaucoup et, comme dans tous les romans de Matthieu Jung, on admire la capacité de l’auteur à croquer nos vies jusqu’aux pépins pour en extraire l’essence littéraire.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com 
L’Express (Jérôme Dupuis)


Matthieu Jung présente Triangle à quatre © Production Librairie Mollat

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« – Comme ton cœur bat fort…, dit-elle, l’oreille collée à sa poitrine.
Au creux du berceau des côtes, l’infatigable pompe vendait son bruit assourdi de grosse caisse, sur deux temps, auquel succédait un silence d’une demi-seconde, jusqu’au cognement suivant.
– Ah bon? Pourtant mon toubib trouve que j’ai un pouls lent.
– Je n’ai pas dit vite, j’ai dit fort.
Elle serra le poing.
– On sent que c’est un cœur solide, qui tient le coup. Après quelques secondes, elle ajouta:
– Quand même, quel prodige qu’une vie humaine! L’ensemble des phénomènes qui se produisent simultanément dans un corps pour entretenir son existence… Cette machinerie fragile et perfectionnée…
– C’est vrai. Quand on y réfléchit, la vie humaine est un miracle permanent.
Elle se redressa sur un coude, se mit à caresser le ventre de son homme, lissant la toison implantée en triangle, du pubis au nombril.
– Tu es vraiment sûr que tu as envie d’aller au tennis?
– J’ai promis à Fabrice.
– Appelle-le. dis-lui que tu t’es chopé une gastro. Il y en a plein, en ce moment.
– Je ne sais pas mentir, il va sentir que je pipeaute.
– Envoie-lui un texto.
Il descendit à sa hauteur, embrasse ses aisselles épilées, douces comme des lèvres. Elle avait transpiré. Les effluves sudoraux de la femelle ranimèrent les ardeurs du mâle. Pendant quelques secondes, il fut tenté de céder, mais l’image d’un Fabrice furieux, claquant des services contre un demi-court vide pour se réchauffer et pestant contre les retards répétés de son partenaire, l’en dissuada.
– Non.
Elle bascula sur le dos, avec une moue boudeuse.
– Au moins, tu pourrais jouer le matin, comme ça nos dimanches après-midi ne seraient pas systématiquement amputés.
– Systématiquement amputés… Je rêve! Il est cinq heures et demie. On en a quand même bien profité, de l’après-midi. De toute façon, quand je jouais le matin, tu me demandais de jouer plutôt le soir.
Elle le serra dans ses bras et lui mordit la lèvre inférieure.
– Monsieur, vous avez raison! Votre future épouse est d’une mauvaise foi épouvantable. Mais elle a une bonne excuse: c’est parce qu’elle va se languir de vous.
Il regarda le réveil.
– Voilà, je suis à la bourre… C’est malin.
Il se déplaça vers le bord du matelas, se tourna sur le flanc gauche, plia les genoux, remonta les jambes en mettant ses cuisses à l’équerre, puis, s’appuyant à la fois sur son coude gauche et sur sa main droite, il se redressa latéralement pour se retrouver en position assise.
– Alors, je l’ai bien fait?
– Très bien! Si tout le monde sortait de son lit de cette manière, les gens souffriraient moins du dos.
– Et ton cabinet serait vide.
– Pas nécessairement. Je vois défiler toutes sortes de patients.
Il se dirigea vers l’armoire et en sortit sa tenue de sport. Pendant qu’il déambulait nu dans la chambre, il vit dans leur psyché qu’elle s’adossait au mur pour mieux lui reluquer les fesses. Elle les admirait, aimait à lui répéter qu’elles étaient musclées, adorablement bombées en leur milieu. La sangle abdominale n’était pas mal non plus, grâce à la série de cinquante «relevés de buste au sol» qu’il s ’infligeait avant chaque petit déjeuner.
Il laça ses tennis et passa dans la cuisine. Pour se donner du tonus avant l’effort, il mangea une banane. Trois défaites d’affilée suffisaient. Durant la semaine, il avait mûri une stratégie pour neutraliser le coup droit de Fabrice, grâce auquel ce salopard avait marqué au moins vingt points directs, le dimanche précédent. Ludovic allait distiller des balles hautes, longues et molles sur le point fort de son adversaire, pour le déporter vers sa droite et s’ouvrir ainsi la partie gauche du terrain. Ensuite, à la première occasion, il attaquerait Fabrice sur son revers. Seulement la tactique était risquée car, dès qu’il enverrait une balle trop courte ou pas assez liftée, en face, la riposte de Fab fuserait: missile sol-sol, soit croisé, soit le long de la ligne. Presque aucun déchet, la semaine passée. Insupportable. On ne devrait pas jouer tout le temps contre le même gars. À force, chacun connaît les failles de l’ autre, le scénario devient répétitif, donc on s’amuse moins sur le court et on peine à se concentrer. Cette envie de varier les partenaires turlupinait Ludovic maintenant que Fabrice le battait quatre fois sur cinq. »

Extraits
« Ils avaient tout fait à l’envers, comme dans un film dont les scènes auraient été montées dans le mauvais sens. Au premier repas avaient succédé des sorties au spectacle et des confidences échangées sur les berges de la Seine. Un matin, Élise avait reçu des fleurs chez elle. Ils se découvraient chaque jour de nouveaux points communs. Comme ils savaient déjà qu’ils se plaisaient, le souci de séduire ne bridait plus leur naturel, de sorte qu’ils se charmaient davantage encore. »

« Les urgentistes arrivèrent vite, mais, quand ils prodiguèrent les premiers soins à Ludovic, vingt minutes s’étaient écoulées depuis la survenue de son malaise. L’accident vasculaire cérébral avait causé au cerveau des lésions irréversibles.
À l’hôpital, les médecins ne purent que constater la mort. Élise tint le choc, au début, grâce au soutien indéfectible d’une famille aimante et d’amis fidèles. »

« Mais moi, professeur, je n’ai pas besoin d’études scientifiques pour savoir ce que je ressens. J’ai découvert le témoignage d’une receveuse qui, quand elle s’est réveillée, a su immédiatement qu’elle vivait désormais avec le cœur d’un homme. Elle a fait part de cette impression à son cardiologue, elle lui a demandé s’il lui avait greffé le cœur d’un homme, et il a refusé de répondre. Le mois suivant, elle a reposé la question: «Est-ce que vous m’avez greffé le cœur d’un homme? » Et il a refusé de répondre. Et, le mois suivant, quand elle a reposé encore la même question, le médecin l’a regardée avec un sourire en coin et il lui a dit: «Oui, c’est le cœur d’un homme.»
Lefebvre, qui ignorait cette anecdote se dit que son collègue aurait été mieux inspiré en la bouclant. »

À propos de l’auteur
Matthieu Jung est né à Nancy et vit à Paris. Il est l’auteur de Principe de précaution (Stock, 2009) et de Vous êtes nés à la bonne époque (Stock, 2011). (Source : Éditions Anne Carrière)

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Alto braco

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En deux mots:
À la mort de sa grand-mère, Brune tient sa promesse de l’enterrer dans son Aubrac natal. En quittant paris, elle ne sait pas encore que ce voyage va transformer sa vie, entre la révélation de secrets de famille et l’envie de construire sa propre histoire.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

L’Aubrac au cœur

Pour son second roman Vanessa Bamberger change de registre et renoue les fils d’une histoire familiale en retournant sur le plateau de l’Aubrac enterrer la grand-mère qui l’a élevée.

Nous avions découvert Vanessa Bamberger il y a deux ans avec la parution de Principe de suspension, dans lequel un patron de PME, victime d’un accident respiratoire, se retrouvait dans le coma au moment où son entreprise et son couple traversaient de fortes turbulences. Un premier roman audacieux et une plume solide, sans fioritures, que l’on retrouve ici avec plaisir, même si le sujet traité est fort différent.
La narratrice, répondant au doux prénom de Brune, vient de perdre Douce, la grand-mère qui l’a élevée avec sa sœur Annie, sa mère étant décédée à sa naissance. Installée dans la région parisienne, elle fait partie des descendants de bougnats, ces immigrants venus des hautes terres du Massif central et qui ont petit à petit mis la main sur le commerce du bois et du charbon livré à domicile), mais surtout des boissons. Ce qui les a conduits à gérer cafés, restaurants et hôtels. Leur succès a été tel que les Auvergnats de Paris formaient dans le premier tiers du XXe siècle la communauté immigrante la plus importante de la capitale française.
Brune a promis à Douce de l’enterrer dans son Aubrac natal et si Annie, proche de ses sous, a bien rechigné un peu face à la dépense, elle a fini par accepter de prendre la route derrière le corbillard.
À l’émotion du dernier adieu vient alors s’ajouter celle de ces paysages où les racines familiales sont bien plus profondément ancrées qu’elle ne s’imagine. Brune retrouve là son taiseux de père, Serge Alazard. Il avait choisi de lâcher son bistrot pour reprendre l’élevage de ses parents à Saint-Urcize, laissant Brune avec ses aïeules.
Dans un quadrilatère composé de Laguiole, Lacalm, Saint-Urcize et Nasbinals, elle va aussi retrouver des cousins, des traditions, des secrets de famille. Et cette certitude qu’elle est beaucoup plus proche de ce coin perdu qu’elle ne l’osait se l’avouer: « J’avais raison, je venais d’ici, j’étais d’ici. Il ne faut pas oublier d’où l’on vient. Ou plutôt, il faut savoir d’où l’on vient pour pouvoir l’oublier. Je n’appartenais pas à une terre, mais à une histoire, dont je devais connaître le début pour en écrire la fin. »
Brune, qui a la phobie des couteaux et ne mange quasiment pas de viande, et surtout pas de viande rouge, va se transformer au fil des pages et au fil des rencontres. À Laguiole, avec son cousin germain Gabriel, qui travaille chez «Boyer & fils, maîtres couteliers depuis 1904» elle va non seulement apprendre à aimer les couteaux, mais aussi lever un coin du voile sur son ascendance. Douce avait été le grand amour de Maurice Boyer, mais ce dernier avait épousé Eliane. Le couple avait donné naissance à Chantal, tandis que Douce mettait au monde Rose, la mère de Brune et de Maurice. Du coup, Brune comprend mieux pourquoi Chantal avait haï Douce toute sa vie. Mais elle n’est pas pour autant au bout de ses surprises…
À Nasbinals où habite le cousin Bernard, elle va aussi rassembler des indices. Mais aussi s’intéresser à l’élevage et aux pratiques agricoles censées faire la richesse de cette région, au point de vouloir initier un projet pour transformer l’exploitation paternelle.
Au fil des pages, on comprend que le centre de gravité de sa vie s’est déplacé. Elle prend souvent la route de l’Aubrac, elle délaisse Maxime, ce cadre supérieur à la Société Générale, avec lequel elle s’est liée. Un peu comme s’il y avait urgence, un peu comme si c’était sa dernière chance de rassembler les pièces de son puzzle.
Les dernières pages sont magnifiques, riche en rebondissements et en révélations et viennent confirmer le talent de conteuse de Vanessa Bamberger.

Alta Braco
Vanessa Bamberger
Éditions Liana Levi
Roman
240 p., 19 €
EAN 9791034900749
Paru le 03/01/2019

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris et dans la région parisienne, à Asnières, Levallois-Perret, Courbevoie, Vincennes et principalement dans l’Aubrac, entre Cantal, Lozère et Aveyron, à Laguiole, Lacalm, Saint-Urcize et Nasbinals, en passant par Saint-Flour

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Alto braco, «haut lieu» en occitan, l’ancien nom du plateau de l’Aubrac. Un nom mystérieux et âpre, à l’image des paysages que Brune traverse en venant y enterrer Douce, sa grand-mère. Du berceau familial, un petit village de l’Aveyron battu par les vents, elle ne reconnaît rien, ou a tout oublié. Après la mort de sa mère, elle a grandi à Paris, au-dessus du Catulle, le bistrot tenu par Douce et sa sœur Granita. Dures à la tâche, aimantes, fantasques, les deux femmes lui ont transmis le sens de l’humour et l’art d’esquiver le passé. Mais à mesure que Brune découvre ce pays d’élevage, à la fois ancestral et ultra-moderne, la vérité des origines affleure, et avec elle un sentiment qui ressemble à l’envie d’appartenance.
Vanessa Bamberger signe ici un roman sensible sur le lien à la terre, la transmission et les secrets à l’œuvre dans nos vies.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger – rencontre avec l’auteur) Chronique
Blog Sans connivence (Pierre Darracq)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Je me suis réveillée en sursaut, le bras gauche paralysé. Paniquée, je me suis frotté vigoureusement la peau. Le sang a recommencé à circuler, et j’ai retrouvé l’usage de mon bras. Il m’a fallu quelques secondes pour me débarrasser des rets du sommeil, reprendre mes esprits. Nous étions le 30 octobre et j’enterrais Douce.
Ce jour-là, une partie de moi allait aussi disparaître, ensevelie sous cette terre noire d’Aubrac que je connaissais si mal mais à qui je donnais, à qui je rendais ma grand-mère. Les petits soupirs de la machine à café et l’odeur de moka brûlé m’ont apaisée. Il n’était que 6 heures. Je n’ai pas regardé mon téléphone, je n’ai pas voulu voir les dizaines d’appels manqués que Granita aurait inévitablement imprimés sur l’écran.
L’idée m’est venue de me faire des crêpes. Tous les soirs de sa vie, et bien qu’elle ait déjà passé la journée en cuisine, Douce jetait dans une casserole une noix de beurre et un grand verre de lait, cassait quatre œufs dans un petit saladier en Inox pour les fouetter avec du sucre, de la farine, et une cuiller à soupe d’eau de fleur d’oranger. L’opération ne prenait pas plus de trois minutes. Ensuite, elle filait se nettoyer le visage et les yeux à l’aide de cotons imprégnés d’eau chaude – le démaquillant, c’est pour les feignasses –, enfilait une liquette de soie achetée dans les grands magasins et s’abattait sur son lit jusqu’au lendemain.
Ma grand-mère était descendue travailler depuis une bonne heure quand mon réveil sonnait. Chaque matin, trois crêpes parfumées enveloppées de papier d’argent m’attendaient sur la table en Formica bleu de la petite cuisine. Sa sœur, Annie, que tout le monde appelait Granita, dormait encore : elle était du soir.
Mais ce 30 octobre, je me suis ravisée, je n’aurais rien pu avaler.
Le taxi a glissé le long du trottoir de la rue Catulle-Mendès. Au-dehors, le ciel ressemblait à l’intérieur d’une coupelle en métal martelé, des gouttes en tombaient par à-coups, le genre de pluie dont on ne sait si elle va s’arrêter ou redoubler, et qui correspondait bien à mon état d’esprit. Mes propres réactions m’étonnaient toujours. J’étais capable de m’effondrer pour un rien et de résister aux plus grandes catastrophes. De passer du rire aux larmes en quelques minutes. Je n’étais pas douée pour la mesure : je tenais cela de mes grands-mères. Mais contrairement à elles, je n’exprimais jamais mes émotions devant des inconnus.
La petite silhouette maigre qui attendait en bas de l’immeuble a fait un signe désespéré, comme si elle avait peur que la voiture ne s’arrête pas. De part et d’autre des bottines de Granita, deux bagages : un énorme, en vieux cuir brun, qui lui arrivait à la taille, et un plus petit, à roulettes. Je n’ai pas cherché à comprendre, je ne lui ai pas reproché de ne pas m’avoir attendue dans l’appartement ainsi que je le lui avais recommandé, je l’ai embrassée vite fait et l’ai aidée à porter la grande valise. Elle était vraiment lourde.
Je me suis efforcée de ne pas lever les yeux vers l’appartement du premier étage mais je n’y suis pas parvenue. Un instant, il m’a semblé qu’apparaissait le visage de Douce à la fenêtre, celui qu’elle prenait pour m’attendre les soirs où je sortais. Quand il m’arrivait d’être raccompagnée, avant que le garçon ne puisse l’apercevoir, je m’empressais de signaler la présence possible d’une vieille voisine insomniaque, une folle dont il fallait éviter à tout prix de croiser le regard de crainte qu’elle crie et réveille tout l’immeuble. J’avais honte des grands gestes qu’elle m’adressait. En larmes, elle se passait la main sur le front puis sur le cœur pour montrer son soulagement, tout juste si elle ne faisait pas le signe de croix.
J’aurais tant aimé la voir gesticuler derrière la vitre aujourd’hui. Grimper les quinze marches qui me séparaient de la minuscule cuisine en faïence beige où, pour tromper l’attente, elle avait préparé un gâteau caramélisé aux poires dont la surface grillée revêtait l’aspect d’un entrelacs de dentelles. Tout juste démoulé, il fumait délicatement quand j’en saisissais une part. Comme d’habitude, Douce avait pris soin de le découper ; à cause de mon anxiété, ainsi qu’elle la nommait– depuis toute petite, j’avais la phobie des couteaux. La félicité que j’éprouvais en mordant la pâte moelleuse n’était pas comparable au vague bien-être ressenti fugitivement quelques minutes plus tôt quand le garçon et moi avions partagé nos salives dans un doux roulis. Le vertige du fruit acide et brûlant fondant dans un claquement de langue, ma bouche s’emplissant de caramel craquant, de beurre chaud… J’avais toujours eu plus de plaisir à manger qu’à faire l’amour.
Mon regard s’est porté sur le rez-de-chaussée. Le Catulle était « fermé pour cause de deuil ». J’ai reconnu l’écriture de bonne élève de Granita sur le panneau en ardoise accroché à la porte du bistrot. Celui-là même sur lequel Douce inscrivait le plat du jour à la craie blanche.
Nous avons démarré en direction de Courbevoie. Dans le taxi, Annie n’a pas dit un mot, ce qui était pour le moins inhabituel. J’ai eu envie de placer ma main sur la sienne, qu’elle avait plantée dans le cuir de la banquette arrière, un dôme d’os tendu de cuir pommelé. A la place, j’ai doucement posé la semelle de ma chaussure sur l’avant de sa bottine. Elle avait de tout petits pieds et j’avais passé mon enfance à les écraser. Brune, tu as de si grands panards ! gloussait-elle, si bien que je riais aussi pour lui faire plaisir. Je ne l’ai jamais priée d’arrêter, ni ne lui ai jamais avoué que mes pieds m’ont complexée toute ma vie.
Mais ses yeux gris ne se sont pas allumés, ses joues sèches ne se sont pas teintées de rose. Elle semblait fixer les grues qui hérissaient le ciel pâlissant mais je savais bien que dans l’ombre des poutres métalliques, c’était le visage de sa petite sœur qu’elle guettait, ses grands yeux sombres bordés de cils-forêts, sa peau lisse et rebondie. Et dans ces traits un peu de leur Aubrac natal. Car Douce Rigal avait emporté son pays sur son visage. Son front bombé, une prairie éclaboussée de lumière, ses dents blanches, des pétales de narcisse du poète, sa fossette au menton, une combe, son corps long et délié, la rencontre d’un chemin pierreux et d’un cours d’eau. Elle est aussi belle que le nord Aveyron, reconnaissait Granita. Juste avant d’ajouter, dommage qu’elle soit idiote.
Annie, pour sa part, s’estimait petite, maigre et noiraude. Le teint brûlé, l’œil enfoncé mais vif, le nez racé. En vieillissant, ma grand-tante s’était trouvé une ressemblance avec Alice Sapritch, qu’elle cultivait en s’habillant de longues jupes noires et de chemises blanches à col amidonné lui conférant un petit air de duègne. Je ne l’avais jamais vue s’acheter une paire de chaussures, encore moins un bijou ou du maquillage. Elle entretenait un rapport ambivalent avec son physique, revendiquait orgueilleusement son statut de laide, se moquait des coquetteries de sa cadette dont l’évidente beauté suscitait en elle un curieux mélange de jalousie, d’admiration et de pitié.
J’ai été élevée par mes deux grands-mères. Je faisais l’amalgame pour simplifier, mais cette formulation creusait toujours entre les sourcils de mon interlocuteur un sillon de surprise, jusqu’à ce que je rectifie : en vérité, ma grand-mère et ma grand-tante. Douce et Annie Rigal. Deux sœurs, oui. Non, pas de mère, elle est morte en accouchant. Alors les sourcils de la personne se fronçaient doucement, son regard s’assombrissait, et sur ses lèvres s’esquissait un petit sourire de compassion.
On accédait à la morgue du centre hospitalier de Courbevoie par un escalier métallique en colimaçon qui menait au parking. Là, un employé des Pompes funèbres Barthot m’a précédée dans ce qui ressemblait à un utérus géant. Une pièce rectangulaire sans fenêtres, les murs tendus de tissu écarlate, le sol couvert d’une moquette carmin. Une grande croix de bois clair suspendue. Je me suis demandé quel effet cela produisait sur ceux dont ce n’était pas le symbole référent. Puis je me suis rappelé que j’allais être servie dans les jours qui venaient. Le pays d’Aubrac était, paraît-il, planté de centaines de croix. Tous les petits-enfants des cafetiers parisiens ramenaient-ils les corps de leurs grands-parents sur le plateau ?
Bref, je me disais n’importe quoi pour retarder le moment de plonger mon regard à l’intérieur du cercueil ouvert qu’on avait disposé sur des tréteaux au centre de la pièce. De toute façon, rien ne pouvait être pire que ce que j’avais vu à la maison de retraite de la Croix-Rose.
Le jour où les voisins du dessus m’avaient appelée pour la troisième fois en moins d’un mois, j’avais compris que ma grand-mère ne pouvait plus rester chez elle. Le bistrot était fermé, Granita injoignable. Une fumée noire s’échappait du dessous de la porte de l’appartement. J’étais entrée en criant. On ne voyait pas à un mètre. Douce avait oublié le lait et le beurre des crêpes sur le feu.
La casserole avait fondu. L’air était irrespirable. Cependant, je l’avais trouvée tranquillement installée dans le salon, à vingt centimètres de la télévision dont elle avait poussé le volume à fond : elle ne s’était aperçue de rien.
L’étage Alzheimer de la maison de la Croix-Rose. Une seule fois en six mois, l’espace de quelques secondes, Douce avait pris l’air réjoui en montrant le drapeau par la fenêtre : je suis ravie d’être en Suisse, avait-elle dit. Le reste du temps, elle semblait terriblement triste.
Aucun autre mot ne me venait à l’esprit quand je la retrouvais attachée à son fauteuil, les vêtements tachés, les cheveux sales. C’est à la mode de se préoccuper du bien-être de nos animaux, mais on devrait aussi se soucier du bien-être de nos vieux, avançait Granita d’une voix docte. Si on mettait des caméras dans les maisons de retraite, on ne verrait pas que des belles choses.
Je me consolais en me disant que je ne pouvais pas savoir, tous ces endroits devaient se ressembler, j’avais essayé de faire au mieux, en fonction de nos moyens financiers qui n’étaient pas minables. Avoir l’air minable, c’était la terreur de mes grands-mères.
A la fin, Douce ne nous reconnaissait presque plus. Je me souviens m’être penchée sur elle pour l’embrasser, elle marmonnait quelque chose. J’avais fini par comprendre, c’était « Lacalm ». Le nom de son village natal qu’elle invoquait de plus en plus souvent ces derniers temps.
Dans la chambre mortuaire de Courbevoie, je me suis approchée du cercueil avec appréhension, comme on le ferait d’une vitrine de musée dont on sait qu’elle abrite une momie.
Couchée sur un capiton de soie champagne – un choix qui avait fait l’objet d’une âpre discussion dans le bureau des Pompes funèbres Barthot, Granita ne jugeant aucune couleur digne de seoir à la complexion havane de sa sœur, expression délivrée un jour par une vendeuse de fonds de teint Dior –, Douce semblait gonflée à l’hélium. J’avais laissé ma grand-tante décider de ses derniers vêtements et elle avait fait, pour le moins, un choix osé. Douce reposait dans la robe violette avec ceinture et col à broderies dorées qu’une cliente lui avait rapportée du Maroc. Ses cheveux étaient plaqués en arrière, une coiffure qu’elle n’avait jamais arborée de sa vie, en grande obsessionnelle des bigoudis. Un maquilleur fou lui avait peint les lèvres en rouge foncé et les paupières en turquoise. Sa fossette au menton avait disparu. Cela aurait pu être n’importe qui, de n’importe quel âge et cette idée m’a aidée, pour un temps, à fuir la réalité de sa disparition.
Interdite, j’ai regardé Granita s’avancer en traînant le gros bagage en cuir. Elle s’est penchée sur le cercueil et a embrassé sa sœur comme si elle était simplement malade. Je suis là, a-t-elle annoncé, je t’ai apporté plein de bonnes choses. Elle a couché la valise sur le flanc et l’a ouverte au beau milieu de la pièce. Elle a commencé par déballer un objet enrobé de papier de soie. C’était le cadre en argent que ma grand-mère conservait sur sa table de nuit, entre les deux lits jumeaux de sa chambre.
Sur la photographie, Douce a 42 ans. Elle vient d’emménager rue Catulle-Mendès et se tient bien droite au milieu du nouveau salon, le menton relevé et l’œil insolent, comme à chaque fois qu’on braque sur elle un objectif. A côté d’elle, une jeune fille chétive, un peu plus petite qu’elle : Rose, ma mère, l’air d’avoir 15 ans – elle en a 18. Le nourrisson dans les bras de cette adolescente, c’est moi.
J’ai songé à l’autre cadre en argent, sur la table de nuit de Granita, dans la chambre située à l’exact opposé de celle de Douce, de l’autre côté du couloir. Une configuration inversée : les deux lits jumeaux, la petite table au centre, et Granita sur la photo à la place de Douce.
Ma mère était morte quelques jours seulement après qu’on eut pris ces photos. »

Extraits
« J’ai été élevée par mes deux grands-mères. Je faisais l’amalgame pour simplifier, mais cette formulation creusait toujours entre les sourcils de mon interlocuteur un sillon de surprise, jusqu’à ce que je rectifie: en vérité, ma grand-mère et ma grand-tante. Douce et Annie Rigal. Deux sœurs, oui. Non, pas de mère, elle est morte en accouchant. Alors les sourcils de la personne se fronçaient doucement, son regard s’assombrissait, et sur ses lèvres s’esquissait un petit sourire de compassion.
On accédait à la morgue du centre hospitalier de Courbevoie par un escalier métallique en colimaçon qui menait au parking. Là, un employé des Pompes Funèbres Barthot m’a précédée dans ce qui ressemblait à un utérus géant. Une pièce rectangulaire sans fenêtres, les murs tendus de tissu écarlate, le sol couvert d’une moquette carmin. Une grande croix de bois clair suspendue. » p. 15

« Arrivées à Paris à la fin de l’été 1960, mes grands-mères avaient tout de suite commencé à travailler dans un bistrot d’Asnières, l’une comme serveuse et l’autre comme aide-cuisinière. Sans contrat, sans congés, sans déclaration ni jour de repos, la chambre de service au sixième étage avec WC au troisième, ma mère ballottée de droite à gauche. Le patron, un Nord-Aveyronnais originaire de Graissac, les avait à l’œil. Fais-moi ci, fais-moi ça, range les assiettes, essuie les couverts, épluche la lotte, le congre, la daurade. Fais tes preuves et après on verra. Il fallait de l’ambition et du caractère, ne rien lâcher.
Un an plus tard, on leur avait confié un bar en gérance appointée, un remplacement rue Baudin, à Levallois-Perret. Puis elles avaient pris un café en gérance propre à quelques centaines de mètres de là, Le Demoiselle, rue Danton, près de l’usine Citroën. Elles y étaient restées quinze ans.
L’important, convenaient-elles, et c’était bien la seule chose à propos de laquelle elles ne se disputaient jamais, était de ne pas prendre de vacances. » p. 19

« Tout comme ma mère, il n’avait pas réussi à me détester. Il m’admirait, même. J’avais aidé celui que je croyais être mon père à sauver ce qui se révélait être la terre de ma mère. Sans le savoir, j’avais préservé l’héritage de mes grands-mères. J’avais raison, je venais d’ici, j’étais d’ici.
Il ne faut pas oublier d’où l’on vient. Ou plutôt, il faut savoir d’où l’on vient pour pouvoir l’oublier. Je n’appartenais pas à une terre, mais à une histoire, dont je devais connaître le début pour en écrire la fin. » p. 228

À propos de l’auteur
Vanessa Bamberger vit à Paris. Après Principe de suspension (2017), elle rend hommage à l’Aubrac envoûtant de ses aïeules et à l’univers des éleveurs avec Alto braco. (Source: Éditions Liana Levi)

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ISNI Vanessa Bamberger
0000 0004 6088 9438

Première dame

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En deux mots:
Paul annonce à son épouse qu’il sera candidat pour les primaires. Marie et leurs quatre enfants le soutiennent, sans imaginer la violence du combat qui s’engage. Malgré les attaques, il va réussir à remporter les primaires. Mais il est déstabilisé…

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

La longue route vers l’Elysée

Caroline Lunoir a choisi de se mettre dans la peau de la femme d’un candidat à la présidence de la République. Son journal intime va nous faire vivre une campagne implacable.

Il y a les récits qui racontent l’ascension d’un homme vers le pouvoir, ces «romans» confiés à Yasmina Reza par Nicolas Sarkozy (L’aube le soir ou la nuit), à Laurent Binet par François Hollande (Rien ne se passe comme prévu) et à Philippe Besson par Emmanuel Macron (Un personnage de roman). Plus que des romans, ce sont davantage des hagiographies. Il y a ensuite la variante satirique, chasse gardée de Patrick Rambaud qui vient de publier Emmanuel le magnifique, premier tome consacré à la première année d’Emmanuel Macron à l’Elysée.
Mais, aussi réussis qu’ils puissent l’être, ces livres ne donnent qu’un point de vue extérieur – d’observateur – sur la vie de l’homme politique qui décide de s’attaquer à la fonction suprême. Grâce à Caroline Lunoir, on a enfin vision «de l’intérieur» de ce parcours, de cette épreuve. Car, n’en doutons pas, une campagne présidentielle est une épreuve terrible.
Quand Paul annonce à son épouse Marie et à ses enfants Violaine, Clothilde, Solenn et Victor qu’il va se présenter aux primaires de son parti, c’est tout naturellement la fierté et l’excitation qui l’emportent. Mais au fil des pages, les émotions vont bien vite se transformer, à la faveur des coups reçus et que Marie va nous détailler dans un cahier de campagne: «Je tiens mon journal avec des pudeurs de midinette. Je ne crois pas que Paul connaisse l’existence de ce cahier. Je ne sais pas ce qu’il en penserait. Y verrait il une coquetterie ou une menace?»
La romancière a subtilement brouillé les cartes. En mêlant habilement des épisodes qui ont parsemé les dernières campagnes présidentielles, elle donne de la crédibilité à son propos, mais en donnant des noms de fantaisie aux acteurs, elle évite le petit jeu de masques. Car il ne s’agit pas de trouver derrière Stéphanie L. (candidate d’extrême-droite) ou derrière Nathalie M. (à gauche) des personnalités connues, mais plutôt des archétypes.
Les jours passent et les médias s’en donnent à cœur joie, commençant à chercher des poux dans la biographie du candidat. Un article évoquant des comptes bancaires à l’étranger va mettre le feu aux poudres et conduite jusqu’à une perquisition traumatisante, notamment pour les enfants également inquiétés.
Marie souffre et écrit dans son journal: «le pays entier me considère comme une tricheuse, qui a dissimulé sa fortune dans un paradis fiscal et qui a volé le trésor public». Le coup est rude, mais ne la secouera pas autant que la révélation d’une liaison entre son mari et Marion, son éditrice. Si leur union vacille, elle va tenir. Car Marie se prend au jeu et voit la dynamique enclenchée.
«Paul a triomphé au second tour de la primaire, emportant avec lui les militants et des millions de voix. C’est écrit. Il sera le candidat à la présidentielle de notre parti. Ma main tremble un peu. Il paraît que cette élection présidentielle, après cinq ans de gouvernement par l’opposition, la déroute de Régis B. et les luttes fratricides qui déchirent désormais son parti laissé sans candidat officiel, est imperdable. Ce soir, ma joie, notre joie, connaît aussi le poids de la responsabilité qui nous échoit. Cher pays, mon Paul, je répondrai présente, autant que je le pourrai.»
Après les primaires, un autre match s’annonce, encore plus galvanisant, mais encore plus violent. Et le mot d’ordre est alors «Tenir».
Je vous laisse découvrir le dénouement de ce roman qui vous fera pénétrer dans l’intimité d’un couple, vous initiera aux jeux de pouvoir et ne vous laissera rien caché des tourments de l’âme de la Première dame.

Première dame
Caroline Lunoir
Éditions Actes Sud
Roman
192 p., 18 €
EAN : 9782330117832
Paru le 3 janvier 2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris, mais aussi en province,
à C. ainsi qu’en Bretagne. On y évoque aussi des voyages à Portofino et en Grèce.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Un beau dimanche d’avril, c’est dans l’euphorie et la fierté qu’est accueillie l’annonce de Paul : il sera candidat aux primaires de son parti en vue de l’élection présidentielle. Épouse dévouée, mère exemplaire, Marie inaugure pour l’occasion un journal, avide de tenir la chronique des deux années à venir qui s’annoncent pleines de suspense, de promesses et d’accomplissements. Leurs quatre enfants, jeunes adultes, se réjouissent du sens que ce projet paternel donne à une vie d’engagement et le soutiennent avec chaleur. Personne ne semble mesurer les conséquences d’une telle mise en lumière, ni ne pressent le souffle des scandales qui s’apprêtent à ébranler la cellule conjugale et le cocon familial…
Que faut-il d’abnégation, de cynisme, d’amour ou d’ambition pour accompagner un homme jusqu’aux portes du palais? Analyse intime d’une femme qui ne vivait que pour ses proches et qui se découvre un pouvoir ambigu, critique sociale d’un milieu privilégié coupé de la réalité, satire dénonçant les compromissions de la classe politique avec les experts en communication, ce roman enlevé mêle l’ironie d’une fausse résignation à un féminisme ambivalent.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Quatre sans quatre

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Lundi 24 avril
Paul m’a annoncé hier qu’il serait candidat à la primaire du parti pour l’élection présidentielle.
Je le savais déjà. Des nuits passées à le sentir se retourner, compter ses soutiens, préparer des phrases, se rappeler les propos des uns, les piques des autres. Des nuits de sueur, d’excitation et d’insomnie. Des nuits à caler son angoisse dans l’étau de mes bras. Des heures à l’emmailloter de ma tendresse pour qu’il s’apaise.
Je savais qu’il ne pourrait pas renoncer. Chaque fois qu’il s’est frotté à une ambition, il a relevé le défi, de peur de refuser un combat, de ne pas être celui qu’il veut. Et il était revenu surexcité de son déjeuner avec Marc T., jeudi dernier.
Il a posé ses mains sur mes épaules. Alors j’ai su. Je suis restée silencieuse pour le laisser goûter ce moment comme il l’avait imaginé.
— Trésor, je… j’ai décidé d’y aller. Je me présente à la primaire…
Son souffle, ses mains sur mon cou, la chaleur de son exaltation.
— Si, bien sûr, tu me soutiens.
J’ai posé mes mains sur les siennes et il m’a serrée dans ses bras. Sans un mot. Nous étions heureux, soudés, confiants, prêts à monter ensemble au front. Notre étreinte de lutteurs.
Plus tard, alors qu’il répondait à ses messages, j’ai posé ma tête sur son oreiller, ajusté ses lunettes qui tombent toujours sur son nez et je lui ai demandé :
— Quand est-ce que tu vas le dire aux enfants ?
Il a souri.
— Je pensais ce week-end, à C., quand ils viendront pour le pont du 1er Mai.
Son téléphone a encore vibré. J’ai éteint ma lampe de chevet et essayé d’imaginer la tête que vous feriez.

Mardi 25 avril
J’ai compté : il nous reste un an, onze mois et vingt-six jours avant le premier tour de l’élection présidentielle, soit sept cent vingt-six jours de campagne.
Le compte à rebours est lancé : J – 726 ! Paul sera encore un peu moins à nous et un peu plus aux autres. Mais il a l’air si sûr, si heureux.
J’aimerais tenir le journal du fil tendu de notre vie jusqu’à cette cible. Je me suis dit qu’un jour, quelqu’un, le biographe de Paul ou les enfants, voudrait savoir comment j’ai vécu tout ça. J’ai également pensé que plus tard, peut-être, à l’heure du repos et de notre vieillesse, je voudrais me contempler dans le miroir de ces années, retrouver la femme que j’étais, me piquer à l’émotion de ces moments.
J’ai trouvé ce cahier dans la bibliothèque. Un de ces articles de papeterie avec une belle couverture de cuir que l’on caresse avec plaisir lorsqu’il vous est offert à l’occasion d’une inauguration, que l’on destine à de multiples projets mais qui finalement, souvent, reste vierge. À moi de jouer!

J – 720
(Lundi 1er mai)
Victor, notre petit dernier, m’a apporté un bouquet de muguet. Je l’ai placé au centre de la table pendant que les filles mettaient le couvert. J’observais Paul, au milieu des enfants, bavard, rose de plaisir, comme une jeune femme qui se prépare à annoncer sa première grossesse. Il se gavait de pistaches. J’avais sorti notre service de mariage, celui avec notre chiffre doré. Clothilde, notre aînée, a tout de suite plaisanté en disant que quelqu’un avait quelque chose à annoncer. Puis elle est allée coucher
Capucine pour la sieste.
Paul a servi le vin qu’il a commenté avec Christophe, le mari de Clothilde. Solenn, notre numéro 3, avait l’air fatiguée, sans doute à cause d’une autre de ses soirées d’école de commerce.
Tous ces souvenirs auront le parfum du muguet. Quand j’ai apporté le poulet, Paul s’est levé et a passé son bras autour de ma taille.
— Les enfants…
Il a marqué une pause. Je pense que mes joues étaient enflammées.
— Nous avons décidé… que je serai candidat à la primaire.
Violaine, notre cadette, s’est renversée sur sa chaise et s’est retournée vers son petit frère, avec son air de triomphe. »

Extrait
« Que dire de moi, à côté de Paul ? Je l’ai rencontré en faculté de droit. C’est tellement classique. Il mendiait mes commentaires d’arrêt pour s’en inspirer et admirait, selon ses mots, ma puissance de raisonnement. J’adorais son sens de la répartie et son éloquence. Sa gouaille parfois tapageuse, parfois désordonnée, toujours séduisante. J’ai finalement choisi le journalisme. Je couvrais l’Europe de l’Est, cette région qui me fascine. J’ai appris le russe. Il est entré en politique. Ses succès m’ont happée.
J’ai voulu des enfants. Il a aimé que j’en veuille. Nos enfants ont singulièrement marqué son image publique. Quand il était encore préfet, à chaque nouveau poste il était d’abord annoncé comme « Paul V., père de quatre enfants ». Comme si avoir quatre enfants vous étiquetait avec plus de garantie qu’une couleur politique. »

« Je tiens mon journal avec des pudeurs de midinette. Je ne crois pas que Paul connaisse l’existence de ce cahier. Je ne sais pas ce qu’il en penserait. Y verrait il une coquetterie ou une menace? »

« Le journal, lui, prétend ne pas juger de l’adultère mais s’interroger au sujet des moyens utilisés pour le cacher, avec les deniers du parti. Je regarde le montant annoncé et tous ces chiffres. Je n’ai qu’une seule question: cette somme est-elle le prix à payer pour renoncer à Marion ou pour me garder? »

À propos de l’auteur
Avocate pénaliste, Caroline Lunoir vit et travaille à Paris. Elle est l’auteur de deux autres romans, parus chez Actes Sud : La Faute de goût (2011 ; n°1194) et Au temps pour nous (2015, prix littéraire des Sables-d’Olonne – prix Simenon). (Source : Éditions Actes Sud)

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La dérobée

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En deux mots:
Quand Claire retrouve Antoine, son amour de jeunesse, c’est bien plus que son passé qui lui revient en mémoire. Ces retrouvailles vont bousculer sa famille, ses certitudes et rouvrir l’enquête d’un fait divers sordide.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Antoine ne voit plus Claire

Sophie de Baere nous offre un roman d’initiation à l’envers. Lorsque Claire retrouve Antoine, son amour de jeunesse, l’introspection est douloureuse. Le passé vient fracasser son présent.

Claire a fait sa vie. Lorsqu’elle fait le bilan, à quarante ans passés, elle n’a pas à se plaindre. Certes, il n’y a rien de très exaltant à se retrouver responsable de caisse sur une aire d’autoroute, à partager son quotidien avec François, un mari qui n’est guère attentionné – l’usure du couple a fait son travail – et une fille qui, de jour en jour, s’éloigne davantage d’elle. Reste l’assurance de couler des jours tranquilles au soleil de Nice. Jusqu’au jour où son passé lui revient en pleine figure.
Antoine, son amour de jeunesse, a choisi de s’installer dans l’appartement vacant de son immeuble en compagnie de Paola, son épouse. Dans la boîte à souvenirs, les premiers émois, l’amour éternel que l’on se jure, les plans sur la comète…
«Le 7 juillet 1987, Antoine Riedman est entré en moi calmement, sans tumulte. Comme s’il ne faisait que se conformer à notre destin. Et cet instant limpide est resté à jamais inscrit dans ma mémoire de midinette comme celui d’une promesse éternelle.»
Mais le temps des rêves prend fin le jour où elle fait la connaissance du père d’Antoine. L’avocat la rejette en trois phrases glaçantes. Puis, en autant de gestes équivoques, la réduit à un objet de plaisir et rien d’autre. La belle histoire de la fille ordinaire qui s’éprend d’un jeune d’une classe sociale plus élevée s’achève brutalement. Antoine disparaît du jour au lendemain, ne répond plus aux lettres, s’efface de sa vie. Ne reste que la tristesse, la douleur et un sentiment de trahison, d’abandon.
Il n’en reste pas moins que ce retour ravive les plaies, mais aussi la belle histoire. Claire peut-elle croire Jacques Brel lorsqu’il affirme qu’«on a vu souvent rejaillir le feu d’un ancien volcan qu’on croyait trop vieux»? En tout cas elle a envie d’y croire à nouveau, de pimenter sa vie trop terne à son goût. «Presque trente ans plus tard, je redeviens sa chose.»
Ce qui peut ressembler à un banal adultère prend bien vite une autre tournure. Le passé de Claire et d’Antoine est aussi marqué par un fait divers sordide, l’assassinat d’une jeune fille de dix-sept ans tout près de l’endroit où ils se retrouvaient pour s’aimer.
Sophie de Baere, avec un sens aigu de la construction, nous livre peu à peu les indices qui vont permettre de reconstruire le scénario de ce drame. Suivant Claire dans ses réflexions, on partage le tumultueux maelstrom de ses pensées, tour à tour exaltées, tour à tour désespérées. Jusqu’à un épilogue digne d’un thriller.
Voilà ce que j’appelle des débuts de romancière réussis !

La dérobée
Sophie de Baere
Éditions Anne Carrière
Roman
250 p., 18 €
EAN : 9782843379062
Paru le 13 avril 2018

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Nice et environs. On y évoque aussi Paris.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Alors que Claire mène une existence morne mais tranquille avec son mari, elle tombe sur Antoine, son grand amour de jeunesse. Jeune grand-mère d’une petite Léonie, Claire travaille comme responsable de caisse sur une aire de l’autoroute A8 et croit n’avoir plus grand-chose à partager avec Antoine, photographe reconnu et marié à une fille de diplomate.
Mais l’irruption inattendue d’Antoine qui va user de tous les stratagèmes pour rétablir une relation avec elle, oblige Claire à interroger son existence du moment et à fouiller les drames du passé… À travers les évènements dramatiques de sa vie, Claire saisit peu à peu qui elle est et ce qu’elle souhaite vraiment.
Habilement mené, ce roman aux airs de quête initiatique nous entraîne sur des chemins insoupçonnés. On se laisse d’abord prendre par le charme d’une écriture, puis très vite le lecteur est happé par l’histoire, le destin de l’héroïne et les nombreux rebondissements savamment dosés.

68 premières fois
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
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Les Autres critiques
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Extraits
« Je trimballe avec moi un ventre plein de larmes. Paris est glacial et la fumée noirâtre des pots d’échappement fouille mes narines et mon cou. Je croise des visages tour à tour placides et hostiles. Des manteaux de laine pressés me frôlent sans me voir. Un givre mou s’est déposé sur les branches brunes des arbres émaciés et mes bottes frottent leurs semelles de mousse au goudron glissant des trottoirs bondés. Adossée contre la vitre taguée d’un Abribus, j’essaie de réchauffer mes doigts blanchis et durcis par le froid. Mes doigts de porcelaine, presque inertes.
Lorsque j’introduis dans la grosse serrure dorée la clef qu’Antoine m’a confiée, j’ignore encore ce que je m’apprête à faire. Mon esprit flotte entre deux territoires. J’ai l’impression que ma colonne vertébrale s’effrite et que la masse informe et flasque que je suis en train de devenir va bientôt se répandre sur le tapis du salon puis disparaître. Je suis un ver de terre. »

« Je suis de ces filles qui n’osent pas et se taisent. Je ne monte pas sur les tables en chantant et je danse dans un coin sombre de la salle de bal. Je suis de celles qui, la soirée entière, sirotent un kir framboise en hochant la tête avec un sourire inoffensif. (…)
Pas assez jolie. Pas assez intelligente. Pas assez efficace. Pas assez drôle. Je suis l’incarnation du manque. Du presque vide. Et s’il m’arrive quelque chose de bien, ce ne peut être qu’un hasard ou un incident. L’amour de François est un incident. Même la naissance de mes enfants est un incident. Quand je vois leurs jolis minois, je ne peux m’empêcher de penser que Dieu a dû faire une erreur d’aiguillage. »

« On ne peut pas dire que mon existence soit un écrin de béatitudes, mais elle ne m’apparait pas non plus comme un lourd fardeau. C’est plutôt un bain moussant qui tiédit et qu’on hésite à quitter car on s’y est trop alangui. Malgré la peau qui fripe. Malgré la mousse qui s’étiole et nous signifie qu’il faut sortir. »

À propos de l’auteur
Après avoir étudié la philosophie, Sophie de Baere vit et enseigne à Nice. La Dérobée est son premier roman. (Source : Éditions Anne Carrière)

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La Chance de leur vie

DESARTHE_La-chance-de_leur_vieEn deux mots:
La famille Vickery quitte Paris pour la Caroline du Nord où Hector a trouvé un poste d’enseignant à l’université. Sylvie, son épouse, appréhende un peu sa nouvelle vie tandis que leur fils Lester s’imagine déjà conquérir l’Amérique. Mais le trio n’est pas au bout de ses surprises.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

La parenthèse américaine

Agnès Desarthe poursuit son exploration de la cellule familiale en imaginant cette fois un couple d’expats débarquant aux États-Unis avec leur fils. Leur nouvelle vie va leur réserver bien des surprises…

Leur avion a à peine décollé que déjà les choses commencent à se dérégler. Lester explique à l’hôtesse qu’il se prénomme «Absalom Absalom». Alors que sa mère imagine une plaisanterie, il lui explique qu’il a décidé de changer d’identité, de marquer ainsi la nouvelle étape de son existence.
C’est avec ce genre de petits détails qu’Agnès Desarthe construit son roman. En ajoutant des grains de sable dans une mécanique si bien huilée par Hector. En acceptant le poste qu’on lui propose à l’Université de Caroline du Nord il s’imagine couronner sa fin de carrière, offrir à son épouse un dépaysement exaltant et à son fils le moyen de parfaire son anglais tout en se frottant à une autre civilisation. Et si pour lui les choses semblent se passer pour le mieux – il est très bien accueilli par ses confrères – la vie d’expatrié est plus difficile à apprivoiser pour Sylvie et Lester qui sont encore en manque de repères. Hector fait le joli cœur et Sylvie s’interroge: « C’est étrange, pense-t-elle en replaçant le pare-soleil, comme ce grand bond vers un avenir incertain, ce voyage au bout du monde, dans un pays inconnu et neuf, au lieu de lui ouvrir les ailes vers une vie à conquérir, la replonge, sans qu’elle le veuille, dans le passé. Jamais elle n’avait, avant de poser le pied sur ce sol étranger, tourné son regard vers le temps d’avant. C’est comme si, par la magie du déplacement, elle se retrouvait non plus face au futur, mais braquée vers l’enfance, sa propre enfance, sa jeunesse qu’elle n’avait jamais pris le temps de ressasser. Elle se sent pareille au promeneur qui, après s’être concentré sur l’ascension, jette un regard paisible, lavé par l’épuisement du corps, en direction du chemin accompli, tout en reprenant haleine. » Pour éviter la dépression, elle va s’inscrire à un cours de poterie et tenter de se faire de nouveaux amis tout en entretenant une correspondance avec le réfugié qu’ils avaient accueilli chez eux à Paris.
Nous sommes au moment où les attentats frappent Paris, où il faut bien admettre qu’ils sont bien mieux de ce que côté-ci de l’Atlantique.
Lester, quant à lui, est pris dans une sorte de révélation mystique qui lui permet de se faire passer pour une sorte de gourou auprès de ses nouveaux amis et de les entraîner vers quelques dérives que l’on peut mettre sur le compte de l’âge.
Point d’orgue de cette parenthèse américaine: la découverte de l’infidélité d’Hector…
Je vous laisse découvrir la façon dont le trio va gérer la crise, tout en soulignant combien l’écriture d’Agnès Desarthe, par son souci de l’observation, vient se mettre au service du récit. Pour avoir fréquenté quelques temps ce campus, je peux confirmer la justesse dans l’analyse de ce milieu et dans la psychologie des Américains que côtoie la famille Vickery, entre fascination et méfiance.
En refermant ce bon roman, relisez son titre. Vous y découvrirez alors toute son ironie et sa justesse.

La chance de leur vie
Agnès Desarthe
Éditions de l’Olivier
Roman
304 p., 19 €
EAN : 9782823610376
Paru le 16 août 2018

Où?
Le roman se déroule principalement aux États-Unis, en Caroline du Nord et du Sud, du côté de Raleigh et Charleston, ainsi qu’à Paris.

Quand?
L’action se situe à la rentrée 2015 et dans les mois suivants.

Ce qu’en dit l’éditeur
Hector, Sylvie et leur fils Lester s’envolent vers les États-Unis. Là-bas, une nouvelle vie les attend. Hector a été nommé professeur dans une université de Caroline du nord. Très vite, son charisme fait des ravages parmi les femmes qui l’entourent.
Fragile, rêveuse, Sylvie n’en observe pas moins avec lucidité les effets produits par le donjuanisme de son mari, tandis que Lester devient le guide d’un groupe d’adolescents qui, comme lui, cherchent à donner une direction à leurs élans.
Pendant ce temps, des attentats meurtriers ont lieu à Paris, et l’Amérique, sans le savoir, s’apprête à élire Donald Trump.
Chez Agnès Desarthe, chaque personnage semble suivre un double cheminement. Car si les corps obéissent à des pulsions irrésistibles, il en va tout autrement des âmes tourmentées par le désir, la honte et les exigences d’une loyauté sans faille.
Mais ce qui frappe le plus dans cet admirable roman où la France est vue à distance, comme à travers un télescope, c’est combien chacun demeure étranger à son propre destin, jusqu’à ce que la vie se charge de lui en révéler le sens.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com 
Télérama (Fabienne Pascaud)
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog Lettres Exprès 
Blog Cunéipage 
Blog Léa Touch Book 


L’éditeur Olivier Cohen présente La chance de leur vie d’Agnès Desarthe © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
Hector avait une femme. Elle s’appelait Sylvie. Ensemble ils avaient un fils. Il s’appelait Lester. Un prénom anglais parce que la famille paternelle d’Hector était originaire de Penzance, en Cornouailles, ou plutôt d’une bourgade située au nord de cette station balnéaire. Un village dont on taisait le nom par amour du secret.
Récemment, Lester avait demandé à ce qu’on l’appelle autrement. Cela s’était passé dans l’avion. Au-dessus de l’océan Atlantique. À peu près au milieu, mettons. Là où, avait songé l’adolescent, passagers et équipage seraient irrémédiablement perdus si, par malheur, l’appareil venait à s’abîmer. Même si l’amerrissage est possible, avait-il spéculé, nous sommes si loin de tout, si détachés de la terre, que nous mourrons. Nous ne mourrons pas dans les flammes, nous ne mourrons pas sous le choc, corps lacérés par les éclats de carlingue, nous mourrons comme sont morts les marins, les explorateurs: de faim, de tristesse et d’angoisse.
Cela ne lui faisait pas peur. Il avait quatorze ans et s’exerçait fermement à la sagesse.
Nous mourrons.
Assis entre son père et sa mère – lui plongé dans un journal, elle lisant la même page de son livre depuis le début du vol parce qu’elle n’arrivait pas à se concentrer, qu’elle l’espionnait, car, oui, elle espionnait son fils, son fils qui l’inquiétait, sans qu’elle le reconnaisse, sans qu’elle en parle – Lester envisageait
leur disparition avec sérénité.
Alors qu’il s’imposait un rythme de respiration de cinq secondes à l’inspire et dix à l’expire dans l’espoir de faciliter son entrée en méditation profonde, paumes tournées vers le haut et paupières closes, une menue gerbe d’eau lui avait arrosé le visage. Ce n’était presque rien. Le contenu de la bouche d’une grenouille farceuse qui, pour jouer, lui aurait craché dessus. Mais ce n’était pas une grenouille, bien entendu. C’était Léonie, l’hôtesse atteinte d’un rhumatisme aigu et qui ne l’avait dit à personne parce qu’elle aimait les voyages, son uniforme, et redoutait un licenciement. Une pointe douloureuse au niveau du genou l’avait fait trébucher juste au moment où elle débarrassait la boisson d’un homme assis de l’autre côté de l’allée. L’eau avait jailli.
« Oh, pardon. Pardon mon grand. Comment t’appelles-tu  » lui avait-elle demandé en l’épongeant avec douceur.
Le garçon l’avait regardée attentivement. Le fond de teint rendait sa peau lisse et veloutée comme celle d’une pêche lavée, elle avait de gros yeux noisette d’animal, un petit foulard noué autour du cou.
« Absalom Absalom, avait répondu Lester.
– Absalom? C’est rare. Et comme c’est joli.
– Absalom Absalom, avait corrigé Lester. C’est une sorte de nom composé, si vous voulez, comme Jean-Jacques, sauf que c’est le même deux fois.
– Avec un tiret entre les deux?
– Non. Absalom espace Absalom. Comme ça, sans tiret.
– Intéressant », avait murmuré Léonie en adressant un regard d’admiration pas entièrement convaincu à la personne assise à côté du garçon dont elle n’aurait su dire s’il s’agissait de sa grand-mère, de sa tante, ou peut-être de sa mère. Ils étaient de la même famille, elle en aurait mis sa main à couper, car ils avaient les mêmes grands yeux écartés d’un vert… »

Extraits
« Il souriait. Il était fier. Quelque chose était arrivé dans sa vie. Il avait été nommé. Il avait été élu. Il avait passé des entretiens. Il avait convaincu. Son œuvre critique, son œuvre poétique seraient publiées aux presses universitaires de la faculté. La directrice du département, Farah Asmanantou, le lui avait assuré: « Ce sera
un honneur pour nous, un honneur, Hector. C’est le renouveau après Derrida, mais pas contre Derrida. Pour nous, c’est très fort. Vraiment très fort. » Elle avait plaqué sa main brune aux longs ongles bombés d’un rose bégonia sur sa poitrine, et son sein droit s’était légèrement enfoncé, comme un oreiller sous une tête. Hector avait tâté le col de sa chemise, l’abaissant puis le relevant aussitôt. C’était sa meilleure chemise, celle en lin gris, un cadeau de sa mère. »

« C’est étrange, pense-t-elle en replaçant le pare-soleil, comme ce grand bond vers un avenir incertain, ce voyage au bout du monde, dans un pays inconnu et neuf, au lieu de lui ouvrir les ailes vers une vie à conquérir, la replonge, sans qu’elle le veuille, dans le passé. Jamais elle n’avait, avant de poser le pied sur ce sol étranger, tourné son regard vers le temps d’avant. C’est comme si, par la magie du déplacement, elle se retrouvait non plus face au futur, mais braquée vers l’enfance, sa propre enfance, sa jeunesse qu’elle n’avait jamais pris le temps de ressasser. Elle se sent pareille au promeneur qui, après s’être concentré sur l’ascension, jette un regard paisible, lavé par l’épuisement du corps, en direction du chemin accompli, tout en reprenant haleine. » p. 55

À propos de l’auteur
Agnès Desarthe est née en 1966. Romancière, elle a publié notamment : Un secret sans importance (prix du Livre Inter 1996), Dans la nuit brune (prix Renaudot des lycéens 2010) ou encore Une partie de chasse, ainsi que de nombreux ouvrages pour la jeunesse. Elle a également publié un essai consacré à Virginia Woolf avec Geneviève Brisac, V.W. Le mélange des genres. Son essai autobiographique Comment j’ai appris à lire (Stock, 2013) a connu un grand succès critique et public et son dernier roman, Ce cœur changeant, a remporté en 2015 le Prix Littéraire du Monde. (Source: Éditions de l’Olivier)

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Les belles ambitieuses

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En deux mots:
Amblard Blamont-Chauvry n’entend rien faire d’autre de sa vie que de profiter des plaisirs qu’elle peut lui octroyer. Mais, dans les années 70, les femmes sont ambitieuses et ne l’entendent pas de cette oreille. Même pas Coquelicot, la plus délicieuse d’entre elles…

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Amblard le Bienheureux

Le nouveau roman de Stéphane Hoffmann est un régal de joyeuse ironie centrée sur un homme qui décide de ne rien faire, sinon de profiter de la vie. Dans son milieu, la chose n’est guère aisée, surtout quand quatre femmes ambitieuses vous entourent.

« Vous aurez beau vous agiter en tous sens, vous n’aurez qu’une expérience résuite à vous-mêmes. Les livres, eux, vous enrichissent de dix mille Existences. » Avouez-le, cette unique phrase suffit déjà à vous faire aimer le nouvel opus de Stéphane Hoffmann. L’auteur de Un enfant plein d’angoisse et très sage va vous convier à une fête de l’esprit ou le trait d’esprit – qu’on appelle aujourd’hui plus volontiers la «punchline» – est servi par une langue classique et élégante, où l’ironie cinglante voisine avec un humour pétillant.
Je ne sais si son «héros», Amblard Blamont-Chauvry, énarque et polytechnicien, aime l’opéra-comique. Mais ce qui est sûr, c’est qu’il a décidé de vivre selon la formule de Jules Barbier et Michel Carré dans «Galathée» : « Ah ! qu’il est doux De ne rien faire Quand tout s’agite autour de nous. »
Car on s’agite beaucoup autour du jeune homme, énarque et polytechnicien de «bonne famille». Quatre femmes, Les belles ambitieuses du titre, vont essayer de (re)mettre le jeune homme dans le droit chemin. La comtesse de Florensac, sa marraine, est la plus expérimentée. À l’image de la Marquise de Merteuil dans les Liaisons dangereuses elle veut tout savoir des intrigues de cour – elle accueille chez elle et quelquefois dans son lit les ministres en exercice. Aussi manipulatrice qu’orgueilleuse, elle entend bien marier son protégé, quitte à la laisser ensuite folâtrer à sa guise. « Si un homme est doué pour l’amour, il doit faire profiter de ses qualités les autres femmes, si souvent délaissées. Et s’il n’est pas doué, il doit apprendre. Il s’améliore avec des maîtresses, l’épouse en profite, tu vois. »
Amblard va suivre ce conseil et épouser Isabelle Surgères, la seconde ambitieuse. Plus que pour avoir la paix que par amour. De fait, il ne se fait guère d’illusions : « Si on n’y prend pas garde, on se retrouve marié quand on prend juste plaisir à être ensemble. Mal assorti, le mariage est un crime parfait: deux morts. Le criminel – la société – n’est jamais punie. Il arrive même que ce double meurtre lui profite. »
En revanche pour elle, ce mariage doit être un tremplin pour atteindre les hautes sphères, celles qui décident, celles qui changent la vie. Sans doute plus par souci de sortir du rang et de se différencier que par conviction, elle s’affiche de gauche. Après tout, c’est «très tendance». Après des débuts en fanfare, il est nommé à Washington et elle peut parader au bras de son mari dans les dîners de l’ambassadeur Jacques Kosciusko-Morizet, les choses ne vont pas tarder à se gâcher.
Quelques années plus tard viendra le tour de sa filleule, Maxime d’Audignon. La jeune fille a le projet de construire un haras sur les terres familiales et vient demander l’aider d’Amblard, car elle se heurte au refus de son père. Et comme elle lui plaît bien…
Mais ma préférée est incontestablement Coquelicot qui doit ce surnom au jour de sa rencontre avec Amblard. Il faisait alors son service militaire et son régiment avait été choisi pour accueillir la reine d’Angleterre qui avait répondu à l’invitation du président Pompidou. Coquelicot, comme la couleur de la robe qu’elle portait, était l’une des hôtesses d’accueil dépêchées sur place. Très vite, ils vont se retrouver dans les bras l’un de l’autre et très vite ils vont s’amuser. Une complicité qui ne sera pas démentie par le temps, pétillante comme le champagne qui accompagne leurs retrouvailles. Un bonheur simple : « Je suis heureuse avec toi, tu es heureux avec moi. Laissons la société à Isabelle Surgères qui, elle, ne sera jamais heureuse parce que ce qu’elle n’a pas encore est plus important pour elle que ce qu’elle a. »
J’imagine qu’il y a un peu de Stéphane Hoffmann dans ce souvenir de jeunesse d’Amblard quand il raconte qu’il préférait se plonger dans Homère, Chateaubriand, Déon ou Lacarrière que dans la grande bleue. C’est ce qui nous vaut aujourd’hui ce magnifique roman.

Les belles ambitieuses
Stéphane Hoffmann
Éditions Albin Michel
Roman
272 p., 32,40 €
EAN : 9782226437334
Paru le 22 août 2018

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris et Versailles, mais aussi à Orly, à Bougival, à Louveciennes, à Rambouillet, à Condé-sur-Vesgre, à Vichy, dans les Alpes italiennes et aux États-Unis, à Washington.

Quand?
L’action se situe du 15 mai 1972 jusqu’à la fin du XXe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Traîner au lit avec une dame aimable est une sagesse : on n’y a besoin de rien ni de personne d’autre. C’est aussi une plénitude, c’est-à-dire un paradis. »
Paris, années 70.
La comtesse de Florensac veut avoir le salon le plus influent de Paris.
La jeune Isabelle Surgères veut changer la vie.
La douce Coquelicot veut faire plaisir à ceux qu’elle aime.
Ce sont les belles ambitieuses.
Elles s’activent autour d’Amblard Blamont-Chauvry qui, bien que polytechnicien, énarque, et promis à une brillante carrière, a décidé de s’adonner à la paresse, l’oisiveté, la luxure, la gourmandise et autres plaisirs.
Que faire de sa vie ? Comment s’épanouir ? Doit-on être utile ? Peut-on être libre ? Faut-il être ambitieux ?
À ces questions, chacun des personnages, entre Paris, Versailles et les États-Unis, à la ville comme à la campagne, répond à sa façon, et de manière parfois surprenante.
On retrouve l’élégance et l’humour mélancolique de Stéphane Hoffmann, prix Roger Nimier pour Château Bougon, dans ce roman éblouissant de finesse. »

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Le blog de Gilles Pudlowski 

Stéphane Hoffmann présente Les belles ambitieuses © Production Albin Michel

Les premières pages du livre
« Je la rencontre dans les jardins de Trianon pendant une visite de la reine d’Angleterre. Je fais alors mon service militaire au 76e régiment d’infanterie. Comme Proust, soit dit en passant. Et je suis du détachement accompagnant le président de la République et Mme Pompidou à Orly pour y accueillir la reine et le duc d’Édimbourg.
Tous se la jouent Grand Vent de l’Histoire. Le Royaume-Uni va entrer dans l’Europe. On annonce un référendum pour l’année suivante. Je me donne des airs de m’en foutre et, de fait, je m’en fous. Je n’y crois pas. L’Histoire ne se joue pas à la coupée d’Orly, avec un Léon Zitrone imbattable sur les couleurs de manteaux, châtaigne pour la reine, abricot pour Mme Pompidou.
Elle est une des hôtesses engagées pour l’occasion. Elle sourit au Grand Trianon, où la reine a pris ses quartiers et où aurait lieu le fla-fla. J’ai vite repéré, entre femmes de ministres et d’ambassadeurs, cette jolie brune à peau mate au bout des regards du duc d’Édimbourg et du ministre français de l’Économie et des Finances. Ces fins chasseurs l’avaient remarquée.
Mais c’est moi qui, le soir venu, l’emmène faire un tour dans les jardins de Trianon.
Elle hésite pourtant un peu :
– Je ne sais pas si je peux quitter le péristyle. On peut avoir besoin de moi à tout instant.
– Quel est votre rôle ?
Elle a une moue un peu vague, et qui me fait rire. Mais déjà elle me suit à pas lents, sans plus d’hésitation ni avoir demandé la permission à personne, ni regardé derrière elle. Bien sûr, je ne doute pas de moi. Nous marchons dans une allée si bien ratissée que les graviers semblent collés au sol. Je bombe le torse. Cet air tiède de tilleuls en fleur et de miel. Nous allons tranquillement vers le Grand Canal sur lequel, pendant des années, j’ai fait de l’aviron. Nous nous taisons. Si le silence se prolonge, il deviendra gênant. Je ne peux tout de même pas lui parler d’aviron.
– Qu’avez-vous fait depuis ce matin ? lui dis-je enfin.
Son petit rire. Spontané, clair et discret. Un rire d’enfant qui ne veut pas qu’on lui demande ce qui l’amuse.
– J’ai attendu, dit-elle enfin.
La voix est gaie, encore rieuse. Elle soupire, presse le pas. Je m’inquiète. Est-ce que je marche trop vite ? Mes grandes jambes. Et ces bottes. Mais elle reprend :
– Il a fallu arriver tôt. Trop tôt. On nous a coiffées. Puis habillées. C’est ma deuxième robe de la journée, explique-t-elle en tournant sur elle-même, dans un mouvement qui m’enchante. Je ne sais pas trop à quoi la première a servi. Vous aimez ?
C’est un fourreau de crêpe d’un rouge assez violent, avec un col Claudine en lamé argent.
– Cette couleur, c’est co-que-li-cot, m’explique-t-elle en détachant lentement les syllabes, comme si elle parlait à un demeuré. Joli, non ? Coquelicot, coquelicot, on dirait une chanson. C’est léger, c’est vif, c’est fragile, ajoute-t-elle. C’est violent, aussi ; et tenace. Comme moi. Dans cette robe, je me sens à la fois nue et protégée. C’est à la fois une peau et une armure, vous voyez ?
Elle éclate encore de rire devant mon air ahuri.
– Non, vous ne voyez pas. Les hommes comme vous ne voient rien aux femmes. Allons, je vous taquine. Bon, je reprends. Depuis ce matin, nous avons donc accueilli les invités. Nous les avons placés. Il a fallu garder le sourire en toutes circonstances. J’ai un peu mal à la mâchoire. Je pourrais vous raconter des choses pas jolies jolies sur certaines personnalités, mais nous dépendons de M. Senard, à qui nous avons promis le silence. J’aime beaucoup M. Senard. C’est le chef du protocole, vous savez, précise-t-elle comme si ça devait m’éblouir.
Je ris à mon tour. Cette fille me plaît.
– Oh ! gardez vos secrets, que voulez-vous que j’en fasse ? Croyez-vous que cela m’intéresse ?
Craignant de l’avoir froissée, je lui pose la main sur le bras. Elle ne frissonne pas.
– Pardon, je ne voulais pas dire ça. Ou, du moins, pas comme ça.
Elle continue à sourire mais, soudain, elle s’arrête net.
– Cette voix ! murmure-t-elle. »

Extraits
« Coquelicot s’arrête et, soudain, tout s’ordonne autour d’elle. Tout est neuf dans ces jardins que je connais depuis l’enfance, et qui partout invitent à l’amour parmi ces tilleuls aux parfums sucrés fuyant dans la perspective du Grand Quinconce. Les insectes tournoient dans la lumière poussiéreuse et dorée de juin. Les promeneurs, insoucieux de la présence de la reine, parlent doucement de leurs affaires. Tout cela pourtant tremble et s’estompe devant Coquelicot qui, seule, semble vraie. Elle s’est arrêtée et, en riant :
– Vous m’entraînez dans les jardins, je ne sais même pas qui vous êtes. Comment vous appelez-vous ? me demande-t-elle. Amblard Blamont-Chauvry ? C’est bien votre nom ? Le vrai ? Vous vous moquez de moi, c’est un pseudonyme, n’est-ce pas ? Savez-vous que Sacha Guitry avait un figurant nommé « Labite » et que c’était un pseudonyme ? (Elle rit encore ; plus longtemps, ça deviendrait vexant.) Mon Dieu ! vous avez un nom plus ridicule encore que le mien, que je ne vous dirai pas.
– Que je ne vous demande pas.
Elle hausse les épaules :
– Que voulez-vous faire, dans la France d’aujourd’hui, avec des noms pareils ? Autant porter des bois. »

« Dire que nous nous sommes amusés tous les deux, c’est ne rien dire. Nous nous sommes amusés, oui, mais surtout nous nous sommes trouvés.
L’amour avec Coquelicot ne va bien sûr pas très loin, dans la charmille, derrière le Buffet d’eau. Nous nous effleurons. Juste mes lèvres contre sa peau, « ne me décoiffez pas, je vous prie, que dirait M. Senard ? », son souffle dans mon souffle, son cœur palpitant, mes mains qui frôlent, une lumière qui naît. Une porte qui s’ouvre ; façon de parler, hélas.
De cette frustration, naît en moi un élan que je ne veux plus jamais perdre. Une frénésie que je veux ne jamais voir finir. Une évidence que je cherchais et que je viens de trouver. Et la certitude, à vingt-cinq ans, que ma vie sera merveilleuse.
D’une certaine manière, je suis né le lundi 15 mai 1972 à Versailles. Comme Archimède dans son bain, Paul de Tarse à Damas, Jeanne d’Arc dans le jardin de son père, entendant sainte Catherine, sainte Marguerite et saint Michel, Isaac Newton dans son verger de Woolsthorpe, Bernadette Soubirous à Massabielle ou Paul Claudel derrière son pilier de Notre-Dame. J’ai trouvé auprès de Coquelicot ma place dans le monde, ce qui engagerait ma vie entière : ma place est auprès de Coquelicot, par elle, avec elle et en elle. » p. 25-26

« Si on n’y prend pas garde, on se retrouve marié quand on prend juste plaisir à être ensemble. Mal assorti, le mariage est un crime parfait: deux morts. Le criminel – la société – n’est jamais punie. Il arrive même que ce double meurtre lui profite. » p. 32

« Depuis l’enfance, d’Audignon et moi nous mettons en garde contre les dangers que nous risquons et les bêtises que nous nous proposons de faire. Nous faisons toujours ces bêtises la prudence n’est pas notre fort -, nous évitons parfois ces dangers, mais avec le soutien d’un ami qui, quoi qu’on fasse, ne nous juge pas et prendra notre défense. .
Aujourd’hui, tout de même, quelque chose change. Pour la première fois, lui et moi nous présentons en même temps sur ce champ de tir aux pigeons qu’est le mariage. Thierry ne peut plus rien pour moi, je ne peux plus rien pour lui. » p.75

« « Je ne sais rien de toi, tu ne sais n’en de moi. » Nous avons trouvé la vérité de notre relation : l’amour physique. On me dit que j’ai une vie de chatte de gouttière. C’est curieux comme on condamne ceux qui font du bien. Je suis heureuse avec toi, tu es heureux avec moi. Laissons la société à Isabelle Surgères qui, elle, ne sera jamais heureuse parce que ce qu’elle n’a pas encore est plus important pour elle que ce qu’elle a. Pourtant, loin d’être frivole, Coquelicot est appliquée, réfléchie, studieuse, pieuse même : ne fait-elle pas une petite prière avant l’amour? Elle met du sérieux dans tout, surtout dans les jeux du lit.
Il est vrai que ce sont les seuls jeux que je lui connaisse. » p. 80

« Nous sentons que nous avons, l’un sur l’autre, du pouvoir et nous décidons de ne pas l’utiliser. Pas encore. Nous nous ménageons, ce qui est normal puisque nous sommes destinés à être un ménage. Nous ressemblons à des chatons pour calendrier des postes.
Ce mariage avec Isabelle serait une catastrophe? Peut-être, et alors? C’est amusant, les catastrophes qui ne concernent que deux personnes et font plaisir à tant de monde. Vivre, n’est-ce pas faire des bêtises ? Ce qu’on appelle : avoir des aventures.
Sinon, quel ennui ! » p. 87

« Je vais te dire ce que je pense, Amblard, poursuit Marraine en prenant la coupe de Dom Ruinart 1966 que lui tend l’hôtesse. Merci, mademoiselle. Je pense qu’un homme fidèle est un vicieux, un égoïste et un goujat. Ou alors, qu’il n’a pas de santé. Parfaitement. À ta santé, justement. (Elle cligne de l’œil.) Et à tes amours, hu! hu! hu! Comprends-moi bien. Si un homme est doué pour l’amour, il doit faire profiter de ses qualités les autres femmes, si souvent délaissées. Et s’il n’est pas doué, il doit apprendre. Il s’améliore avec des maîtresses, l’épouse en profite, tu vois. » p. 124

À propos de l’auteur
Journaliste et critique littéraire, Stéphane Hoffmann publie Le Gouverneur distrait en 1989 et obtient le prix Nimier pour Château Bougon en 1991. Des filles qui dansent (2007) et Des garçons qui tremblent (2008) le consacrent comme un de nos plus brillants romanciers. Les autos tamponneuses, en 2011, confirment son succès. En 2016, il obtient le prix Jean Freustié pour Un enfant plein d’angoisse et très sage. (Source : Éditions Albin Michel)

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Pour Sensi

BRAMLY_Pour_Sensi

En deux mots:
Le narrateur a le spleen. Après la parution de son dernier roman sa maîtresse le quitte lui laissant une immense sensation de vide. Va-t-il pouvoir écrire ce roman sur les Allobroges pour lequel il a rassemblé notes et documents ou sombrer dans la mélancolie?

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Le roman de l’écrivain mélancolique

Avec «Pour Sensi», Serge Bramly nous livre sans doute son roman le plus personnel en nous contant le vide existentiel de l’écrivain qui voit sa maîtresse le quitter, en même temps que sa dernière œuvre.

On a beaucoup glosé sur le rapport de l’écrivain à son œuvre. Depuis le fameux «Madame Bovary c’est moi» de Flaubert jusqu’à l’autofiction, le roman aura été beaucoup ausculté, analysé, expliqué. Mais jamais peut être le rapport de l’auteur à son œuvre n’aura été si joliment mis en abîme que dans ce roman jubilatoire – pour le lecteur bien davantage que pour le narrateur – qui parcourt les chemins tortueux de l’inspiration littéraire.
Nous voilà prévenus dès les premières lignes, le livre que nous sommes en train de lire est une «possibilité de roman» parmi d’autres : «Six débuts possibles. Des phrases sortent d’entre les autres, et je pourrais commencer ainsi: Nous marchions en direction de la place de la République lorsque Rivka m’a annoncé qu’elle mettait fin à notre liaison. Elle ne voulait plus continuer comme ça.»
Cela faisait pourtant dix-neuf mois qu’il entretenait une liaison avec l’épouse du frère de sa copine et que leurs rendez-vous clandestins semblaient les satisfaire autant que les réjouir. C’est du moins l’avis de l’auteur qui ne comprend pas cette soudaine rupture. «C’est un début. J’ignore si c’est le bon. Parce qu’il faudrait préciser alors, et cela m’entraînerait dans une autre direction, impliquant un tout autre commencement, que j’étais d’ores et déjà déprimé, très, avant que Rivka m’annonce sa volonté de rompre.»
Car comme on parle du «Baby blues», il existe pour le romancier une sorte de «Parution blues» quand le livre trouve le chemin des librairies et qu’il échappe à son auteur. En combinant le vide amoureux avec le vide de l’écriture, Serge Bramly a trouvé une manière élégante de dire son désarroi, son incompréhension face à cette double trahison. Son livre, tout comme Rivka, lui échappe : « J’entre en jachère, en hibernation tel le loir dont la neige ensevelit le territoire. Entretenus par des bourrasques de pensées désagréables, torpeur et désarroi vont durer de trois à six mois, je le sais; quelquefois davantage: le temps qu’un nouveau livre se mette en place, qu’il m’échauffe, m’emplisse, gonfle la baudruche de mon esprit et m’occupe en entier. »
Il y aurait bien ce projet de livre sur les Allobroges, ce peuple des guerriers gaulois établis sur ce qui deviendra plus tard la Savoie et pour lequel il s’est déjà bien documenté, mais en attendant de trouver le bon angle d’attaque, l’inspiration créatrice qui lancera la rédaction de l’ouvrage, il aimerait bien que Rivka revienne.
Et c’est là que Serge Bramly est grand. Il utilise toutes les ficelles du romancier pour emberlificoter son lecteur, le roman dans le roman, le retour en arrière dans une biographie qui, depuis sa Tunisie natale jusqu’aux tournées de promotion de ses précédents ouvrages, va tenter de comprendre l’origine de ses pannes. Il va même convoquer un sorcier mexicain pour sortir de son mal-être. Avant de nous révéler qui est cette Sensi du titre et qu’il pourrait bien être ce «figurant fictif d’une fiction» qui nous a enchanté tout en nous menant en bateau. Du grand art !

Pour Sensi
Serge Bramly
Éditions JC Lattès
Roman
256 p., 20 €
EAN : 9782709650595
Paru le 29 août 2018

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris avec l’évocation de la Tunisie natale, du côté de Bizerte et de voyages à Bruxelles et au Maroc.

Quand?
L’action se situe de nos jours, avec quelques retours en arrière.

Ce qu’en dit l’éditeur
Quiconque s’obstine à pleurer la disparition d’un être cher au-delà des trente jours et des onze mois prescrits, disent les Écritures, c’est une autre disparition qu’il pleure.
Au moment où commence cette histoire, Serge Bramly voit se terminer simultanément deux aventures, l’une amoureuse, l’autre littéraire. Rivka, la jeune femme avec qui il a entretenu une liaison adultère durant dix-neuf mois, vient de le quitter. Quant à son grand roman sur la conjuration de Catilina, la rédaction en est au point mort. Il semble alors à l’auteur qu’il ne sera plus jamais capable ni d’aimer ni d’écrire: devant lui, le monde se referme.
Cette sensation de vide l’oblige à tourner pour la première fois son regard vers l’arrière et à arpenter le dédale de causes et d’effets qu’est sa vie, dans l’espoir de comprendre.
Méditation sur un amour défunt, Pour Sensi nous emmène des oliviers de la Tunisie natale jusqu’aux contreforts de l’Himalaya et aux cérémonies vaudou des Tropiques. Car il faut saisir la magie pour goûter au pouvoir salvateur de la littérature.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
Putsch (Emmanuelle de Boysson)
Blog Cultur’elle (Caroline Doudet)
Blog Chasseur de livres 

Les premières pages du livre
« Six débuts possibles.
Des phrases sortent d’entre les autres, et je pourrais commencer ainsi :
Nous marchions en direction de la place de la République lorsque Rivka m’a annoncé qu’elle mettait fin à notre liaison. Elle ne voulait plus continuer comme ça. « Ce n’est pas ma vie », a-t-elle déclaré. Et elle a répété la sentence en l’accompagnant d’un geste circulaire assez véhément pour englober la rue du Faubourg-du-Temple, les platanes jaunissants du canal, Paris, le ciel qui s’assombrissait.
« Ce n’est pas ma vie. »
Décision réfléchie, je le percevais au son de sa voix, brusque, un peu forcée comme si les syllabes s’étaient frayé un long chemin avant de jaillir. Jugement sans appel. Sauf extraordinaire, les femmes ne reviennent pas sur un reniement quand l’idée a mûri. On dirait même qu’elles mettent un point d’honneur à s’y tenir. Voyez avec quelle ardeur certaines abjurent les produits lactés ou deviennent végétariennes. Elles ont brisé un lien, une sensation de délivrance les comble. Conviction héroïque : cassure irréparable.
Je m’y attendais vaguement depuis la rentrée. Depuis qu’elle était revenue d’Espagne où elle avait passé en famille des «vacances de rêve» (elle ne m’avait envoyé de là-bas qu’une seule carte postale, la mer, un rocher, et le rocher barrait l’accès à la mer), Rivka espaçait nos rencontres. Elle jouait la défensive, m’opposait des accès d’agressivité injustifiés, s’en voulait et m’en voulait de lui être devenu un problème. On ne mène pas impunément une double vie. L’amour adultère rend l’existence difficile autant qu’il la fait excitante : du violon sur les nerfs. Trop de dissimulations, pour ne pas dire de mensonges. La culpabilité mine. Bientôt les montées d’adrénaline épuisent. Ça pèse. À force, on se sent écartelé.
Je voyais Rivka prendre ses distances et me préparais au pire, oui, mais sans y croire. Il y avait eu des précédents dénués de suite. Dans mon esprit des promesses implicites nous liaient, sur lesquelles il était inenvisageable qu’on revînt jamais. Comment imaginer que notre histoire se terminerait de cette façon, sur un bout de trottoir, entre un McDo et une solderie, à la va-vite ?
Le jugement à peine rendu (la corvée expédiée ?), Rivka filait à son cours de fitness.
Elle devait se moquer quelque temps plus tard, dans un café de la Bastille (elle refusait désormais de monter chez moi, de même qu’elle éludait le jeudi, qui avait été notre jour) : « Qu’est-ce que tu voulais ? Qu’on pleure ensemble ? » Oui, oui, sûrement. Qu’on parle, qu’on s’explique, un procès en règle. Pour moi, pensais-je, les choses seraient moins douloureuses peut-être.
Elle avait choisi une table éloignée de la porte, dans un renfoncement qu’un pilier dissimulait en partie. «Ce serait idiot, a-t-elle dit, de se faire choper maintenant qu’on ne…» Si l’idée l’amusait, elle outrait le sourire. Je la sentais gênée, divisée. Elle ignorait quelle attitude adopter à mon égard, comment se positionner à présent qu’elle avait balisé notre relation de garde-fous, et son embarras, pour ce qu’il laissait présager, m’emplissait de tristesse.
Nos cocktails avaient le goût chimique d’un succédané de citron. Pop-corn en papier mâché. Tout paraissait factice dans ce café qui se voulait branché, les suspensions d’usine, les affiches, les photos pendues à touche-touche, duplicata nostalgiques d’images de célébrités, les parois de briques pour faire américain, la pénombre intentionnelle, la musique même, niaiserie débitée au mètre. Réduisant le langage des apparences à un argot suffisant, notre époque se complaît chaque jour davantage dans la réplique, le trompe-l’œil, l’approximatif, le toc, sans en mesurer les effets délétères.
«Il faut que je te raconte…» J’ouvrais grand l’oreille. J’espérais. Rivka s’en tenait à des anecdotes neutres, qui nous cantonnaient en terrain neutre, neutralisant par avance toute possibilité d’épanchement. Son enjouement ne paraissait pas moins artificiel que le décor. Plus d’escapade. Les barrières interdisaient le hors-piste. En était-ce fini aussi de nos discussions, de la franchise, de l’authenticité d’autrefois ?
Elle et moi nous retrouvions toujours par intervalles, nous ne pouvions faire autrement, ne serait-ce que parce que le mari de Rivka était le frère de ma copine (de ma girlfriend, de ma compagne ; «fiancée» serait exagéré – disons : de la jeune femme que je fréquentais alors); et que nous étions amis avant d’être amants ; et qu’un membre amputé survit un moment, paraît-il, à l’état de fantôme. Mais Rivka se comportait à présent comme s’il ne s’était rien passé entre nous. Presque rien, rien de sérieux, des « simulacres anodins » (la formule vient de Paludes, d’André Gide, que je lui avais fait découvrir et dont la lecture l’avait enchantée), des broutilles : inutile de s’étendre. Ou alors comme si nos amours s’étaient déroulées dans un espace-temps si reculé qu’une prescription extinctive la dégageait de toute responsabilité. Et je lui en voulais presque autant de refouler nos souvenirs secrets dans une nébuleuse lointaine, où ils s’estomperaient vite, rêve de pacotille, que de me bannir du cercle de ses désirs.
Je revoyais sa hâte à me laisser sur un bout de trottoir, au bas de la rue du Faubourg-du-Temple. Son baiser claque en l’air, son regard vole ailleurs, son «salut» me parvient quand elle est déjà partie…
Que Rivka file à son cours de gym, me disais-je, que nous nous quittions à la sauvette entre un McDo et une solderie, que je rejoigne ensuite ma copine chez elle l’air de rien, j’en avais pris l’habitude. Seulement Rivka fuyait à toutes jambes cette fois, soulagée de fuir, je ne pouvais me défaire de cette image. Et n’apercevais plus que cela : sa façon de claquer la porte, l’unilatéralité de la décision, la lâcheté du procédé.
Elle baissait souvent les yeux vers la gauche. Ne pas comprendre (ne plus la comprendre) me mettait au supplice. Qu’est-ce qui avait déclenché ce revirement ? Je me rebiffais. Insistais. Pourquoi ne se justifiait-elle pas ? Je réclamais de faire le point, de « dresser un inventaire », expression maladroite, qui a eu le don de la hérisser. Pourquoi ne m’exposait-elle pas les raisons de son…
«Pour te protéger», a-t-elle marmonné.
Me protéger de quoi ?
«De quoi?» ai-je insisté, sans obtenir d’autre réponse qu’une moue opaque. Et je me suis demandé alors: que cache-t-elle que je ne dois pas savoir?
Avait-elle rencontré quelqu’un?
Était-ce le beau gosse de son bureau, dont elle m’avait dit peu auparavant qu’il l’avait invitée à boire un verre?
«Tu crois que ça a été facile pour moi? a-t-elle murmuré à la rencontre suivante. Que ça ne me coûte pas, à moi aussi…?» Je ne le pensais pas, non. Le serpent de la jalousie inoculait son poison. Il y a forcément quelque chose, me disais-je, donc quelqu’un. Que faisait Rivka de ses heures de loisirs si elle en profitait sans moi ? Et si elle en profitait sans moi, brûlais-je de découvrir, qui en profitait avec elle ?
C’est un début. J’ignore si c’est le bon. Parce qu’il faudrait préciser alors, et cela m’entraînerait dans une autre direction, impliquant un tout autre commencement, que j’étais d’ores et déjà déprimé, très, avant que Rivka m’annonce sa volonté de rompre. »

Extraits
« J’entre en jachère, en hibernation tel le loir dont la neige ensevelit le territoire. Entretenus par des bourrasques de pensées désagréables, torpeur et désarroi vont durer de trois à six mois, je le sais ; quelquefois davantage: le temps qu’un nouveau livre se mette en place, qu’il m’échauffe, m’emplisse, gonfle la baudruche de mon esprit et m’occupe en entier. »

« La conviction de vivre en propre m’a longtemps fait défaut. Autrefois j’avais l’impression d’appartenir plutôt à l’espèce des «fausses gens» (ces gens qui n’ont que l’apparence de gens) que Carlos Castaneda prétend avoir appris à identifier grâce à l’enseignement d’un sorcier mexicain, don Juan Matus, un Indien Yaqui dont aucun anthropologue sérieux ne pense aujourd’hui qu’il a vraiment existé. Figurant fictif d’une fiction, c’est ainsi que je me vivais. Sans m’alarmer outre mesure. Savoir ce que l’on est ou que l’on n’est pas ne modifie guère le cours des événements. J’habitais une fable cohérente, dont je n’avais pas conscience d’être l’auteur, et m’en accommodais : elle semblait la réalité même. »

À propos de l’auteur
Né en 1949 à Tunis, Serge Bramly est l’auteur de romans érudits qui tournent autour du thème de l’irréalité, de la tromperie, de la mystification : L’itinéraire du fou (prix Del Duca), Ragots. Il est en outre l’auteur de nombreux essais sur la Chine (Le voyage de Shanghai), sur l’art (Léonard de Vinci, prix Vasari) et la photographie. Il vient d’obtenir le Prix Interallié avec Le Premier principe, Le second principe. (Source : Éditions JC Lattès)

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