L’heure des oiseaux

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Finaliste du Prix Jean Giono 2022
En lice pour Le Prix Le Temps Retrouvé

En deux mots
À la fin des années 1950 deux orphelins sont confiés à un orphelinat situé à Jersey. Comme tous les autres pensionnaires, ils vont être maltraités et victimes de sévices sexuels. Plus d’un demi-siècle a passé quand la narratrice débarque sur l’île pour enquêter à la demande de son père qui y fut pensionnaire. Elle devra franchir bien des obstacles pour entrevoir la vérité.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

L’enquêtrice et les deux orphelins

Maud Simonnot confirme son talent avec ce second roman qui revient sur l’affaire de l’orphelinat de Jersey. On y suit d’une part Simon et Lily, deux des pensionnaires qui essaient de ses soustraire aux mauvais traitements et d’autre part une enquêtrice cherchant à reconstituer leur parcours plus d’un demi-siècle plus tard.

La jeune femme qui débarque à Saint-Hélier sur l’île anglo-normande de Jersey n’est pas venue pour ouvrir un compte bancaire et profiter des largesses de ce paradis fiscal, mais pour enquêter sur une affaire bien plus douloureuse. En 2008, à la suite de découverte de plusieurs cadavres autour de l’orphelinat, une «immense bâtisse victorienne en granit, rendue plus lugubre encore par son histoire», les langues ont commencé à se délier dans ce pays qui cultive le secret comme personne. Le scandale provoqué par la découverte des mauvais traitements et des sévices subis par les enfants a été retentissant. Mais depuis l’affaire s’est tassée. Alors pourquoi remuer à nouveau ce douloureux dossier? Parce que, comme on le découvrira plus tard, son père était l’un des pensionnaires de l’établissement.
C’est à la fin des années 1950, il n’avait alors que trois ans, qu’il a débarqué en compagnie de Lily. La fratrie a longtemps partagé son infortune, mais seul Simon a réussi à prendre la fuite. Désormais, il veut savoir ce qui s’est passé sur l’île maudite, ce qu’il est advenu de ce petit ange qui avait cherché dans la nature environnante de quoi se préserver du mal. Il avait en particulier trouvé le réconfort au petit matin (et la romancière son titre): « C’est son heure préférée, celle où la forêt devenue bleue renaît. Cette heure merveilleuse, suspendue avant l’aube, où tous les chagrins s’effacent, où tous les espoirs semblent permis. L’heure des oiseaux. »
Mais leur projet de fuite va prendre une forme plus concrète après leur rencontre avec un ermite. Ils sont persuadés que le «roi des Écréhou» pourrait les aider à fuir l’enfer qu’ils vivent au quotidien.
On l’a compris, Maud Simonnot a choisi de faire alterner l’enquête menée par la narratrice et le récit de la vie de Lily et de Simon quelques 60 années plus tôt. Un contraste saisissant entre une brutale réalité et un silence pesant, entre l’abjecte violence infligée et la douceur autoproclamée d’un territoire qui vit par et pour la discrétion, entre la cruauté et la poésie.
Ce roman, qui est basé sur des faits réels, s’appuie notamment sur deux témoignages glaçants Personne n’est venu de Robbie Garner ainsi que Ils ont volé mon innocence de Toni Maguire (disponibles au Livre de poche) ainsi que sur le drame vécu par Alphonse Le Gastelois (l’ermite), accusé à tort d’agressions sexuelles. Il s’inscrit également dans la lignée de L’enfant céleste, qui déjà explorait le monde de l’enfance, un monde où tout est encore possible mais aussi un monde où l’innocence bafouée laisse de profonds traumatismes. On retrouve aussi l’île dans L’heure des oiseaux. Mais ici le territoire est une prison, alors que dans le premier roman il constituait d’abord un refuge. En filigrane, on y ajoutera aussi la dimension socio-politique que Maud Simonnot parvient parfaitement à rendre sans attaquer frontalement ces autorités de tous ordres qui ont failli et continuent de privilégier le silence ou, à l’inverse, qui s’acharnent sur le premier bouc-émissaire trouvé.
Un roman bouleversant, qui marque durablement.

L’heure des oiseaux
Maud Simonnot
Éditions de l’Observatoire
Roman
160 p., 17 €
EAN 9791032923146
Paru le 24/08/2022

Où?
Le roman est situé sur l’île de Jersey, principalement à Saint-Hélier.

Quand?
L’action se déroule à la fin des années 1950 et de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Île de Jersey, 1959. Pour survivre à la cruauté et à la tristesse de l’orphelinat, Lily puise tout son courage dans le chant des oiseaux, l’étrange amitié partagée avec un ermite du fond des bois et l’amour inconditionnel qui la lie au Petit.
Soixante ans plus tard, une jeune femme se rend à Jersey afin d’enquêter sur le passé de son père. Les îliens éludent les questions que pose cette étrangère sur la sordide affaire qui a secoué le paradis marin. Derrière ce décor de rêve pour surfeurs et botanistes se dévoilent enfin les drames tenus si longtemps secrets.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
20 minutes
Page des Libraires (Chronique de Victoire Vidal-Vivier, Librairie La Manufacture à Romans-sur-Isère)
Zone critique (Thomas de Just)
Culture 31 (Sylvie V.)
C News (Anne Fulda)
The Unamed Bookshelf


Maud Simonnot présente son roman L’heure des oiseaux © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
« La buanderie est une étuve décrépie, entourée de longs bancs‬ et de hublots sales par lesquels même les jours radieux ne filtre qu’une grisaille diffuse, mais c’est la pièce préférée de Lily. Car‬ ici on l’oublie parfois pendant des heures à la tâche, ici la fillette est enfin tranquille.‬
‪Cachée derrière une pile de linge, elle aperçoit dans l’encadrement de la porte l’intendante et le surveillant en chef en‬ train de s’embrasser. Si la jeune femme blonde a un visage‬ ‪disgracieux, le surveillant est bien plus repoussant avec ses‬ manières grossières et l’éclair mauvais qui anime son regard.‬ Lily, comme tous les enfants de l’orphelinat, le déteste et le‬ craint.‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬
‪D’abord surprise par cette scène inattendue, la fillette sourit. Tant que ces deux‑là s’occuperont de leurs affaires, ils ne‬ seront pas derrière elle.‬‬‬‬‬‬‬‬‬

‪Le jour où je suis arrivée sur l’île, il neigeait.‬‬‬‬‬‬‬‬‬
‪J’avais rêvé d’azur, de voiliers et de soleils couchants qui‬ brûlent en silence, j’ai débarqué en pleine tempête dans un‬ endroit où personne ne m’attendait.‬‬‬‬‬‬‬‬‬
‪Par facilité j’avais choisi un vieil hôtel dans un port du sud de‬ l’île, près de la capitale, Saint‑Hélier, à quelques kilomètres du‬ lieu des crimes. Comme tous les villages bordant cette côte,‬ celui‑ci était bâti au creux d’une baie abritée des tempêtes.‬‬‬‬‬‬‬‬‬
‪Mon guide précisait : « une superbe baie dessinée par des chaos‬ de roches se perdant dans le bleu intense de la Manche ».‬‬‬‬‬‬‬‬‬
‪D’ordinaire le soir on pouvait voir, ajouta le patron de l’hôtel,‬ le demi‑cercle scintillant d’une guirlande qui ourlait la côte sur‬ des kilomètres. J’étais prête à croire le guide et cet homme‬ enthousiaste mais ce jour‑là on ne distinguait pas son chien‬ au bout de la laisse, et tout était d’un blanc triste, le ciel comme‬ la mer.‬‬‬‬‬‬‬‬‬
‪Dans mon esprit se superposaient aussi des images d’archives : j’avais vu un documentaire sur la Seconde Guerre mondiale dans les îles Anglo Normandes et je savais qu’une attaque navale terrible avait illuminé autrement cette jolie anse, les fusées repeignant le ciel en vert et rouge, aux couleurs de l’enfer. Le grondement des canons avait retenti pendant des heures tandis que les sirènes du port hurlaient, recouvertes à leur tour par les cris, les bruits des bottes, les balles traçantes sur la plage…
*
Une fois dans ma chambre, j’ai laissé glisser le lourd sac de toile de mon épaule et passé l’appel téléphonique promis: « Oui, ça y est, je suis à Jersey. »‬‬‬‬‬‬‬‬‬
‪Lily voit que le Petit a encore pleuré. Parce qu’il a eu peur, parce qu’on lui a dit quelque chose d’effrayant, ou qu’on l’a grondé pour une faute inconnue. Sous la frange trop courte, mal coupée, de ses cheveux fins, les yeux clairs sont cernés.
Elle a une idée. C’est dimanche ; les adultes, après la messe, vaquent à leurs occupations à l’extérieur, l’orphelinat est vide.
Elle court à la cuisine et revient avec quelques légumes dérobés dans un panier du marché.
Il y aura la reine Rutabaga ceinte d’un chiffon blanc. Un œuf de caille trouvé au pied d’un mur, que Lily garde précieusement avec d’autres trésors sous son lit, sera parfait pour représenter l’enfant sur l’autel. Les reflets céladon de la coquille émerveillent le Petit qui n’en a jamais vu de semblables. Lily aligne les carottes comme des soldats de chaque côté et bâtit pour ses autres créatures un mobilier miniature à partir de branchettes.
‬‬‬‬‬‬‬‬
Le spectacle commence. Le Petit oublie ses larmes, béat devant l’histoire qui se matérialise sous ses yeux. Lily a transformé l’atmosphère autour d’eux avec cette manière si particulière des enfants souverains, capable de réenchanter l’endroit le plus sordide et de créer un monde plus heureux.
Un instant.
Dès le lendemain, j’ai voulu voir l’orphelinat. Face à moi s’élevait une immense bâtisse victorienne en granit, rendue plus lugubre encore par son histoire et le fait que depuis des années elle soit abandonnée aux vents et aux dégâts du temps. Un brouillard marin épais rejoignait un ciel cendré : le décor naturel était en harmonie.
Un des orphelins, parmi les témoins les plus importants du procès, avait déclaré qu’il souhaitait voir démolir cet endroit, symbole de son traumatisme. Dans ce sombre bâtiment bordant la forêt à la sortie du village, des dizaines d’enfants placés par l’Assistance publique avaient subi l’inavouable.
Maltraitances physiques, humiliations, privations, punitions. Et, d’après plusieurs victimes qui avaient enfin parlé, sévices sexuels.
Tout avait débuté en 2008 lorsqu’on avait dégagé les restes d’un corps enterré dans une cave de l’orphelinat sous une dalle de béton. Un appel téléphonique anonyme avait précisé au commissariat l’emplacement des ossements. À partir de là, l’enquête était enclenchée : le chef de la police arriva sur les lieux et fit venir le médecin légiste, la route qui mène au pensionnat fut barrée – elle le resterait des années. Les premières constatations ne permirent pas de trouver le moindre indice supplémentaire, mis à part l’entrée dissimulée d’une autre cave, identique, dans laquelle des prélèvements furent effectués. Il s’avéra rapidement que les ossements provenaient d’animaux, c’était une fausse alerte. L’affaire aurait donc pu s’arrêter là
mais, après la macabre découverte, les langues s’étaient déliées.
La presse locale évoqua des caves secrètes dans lesquelles des enfants auraient été attachés et enfermés sans rien à manger ni à boire, à l’isolement complet. Des journalistes de grandes rédactions anglo saxonnes prirent le relais, tout s’emballa et le scandale médiatique entraîna une bien plus vaste investigation. Des lettres et des appels affluèrent de l’Europe entière.
Au total cent soixante anciens pensionnaires racontèrent les violences infligées par des membres du personnel et certains visiteurs à partir de l’après guerre. L’accumulation des témoignages et leur concordance ne permirent pas sur le moment de remettre en question leur parole.
Les policiers tentèrent de dresser la liste des personnes impliquées et celle des victimes. L’une comme l’autre furent difficiles à établir : l’orphelinat avait été fermé en 1986, on n’avait conservé aucun registre des employés ni des enfants.
Dans l’enquête menée par la Jersey Child Abuse Investigation, une douzaine de spécialistes de la police scientifique furent chargés de la recherche et de l’identification de traces humaines qui pourraient raconter une histoire vieille de plus d’un demi siècle. Car d’autres témoignages signalaient aussi des disparitions d’enfants. La terre brune de l’île fut entièrement retournée aux alentours de l’orphelinat et les enquêteurs furent aidés par les plus fameux limiers du Royaume, deux épagneuls renifleurs déjà utilisés lors de la disparition de la petite Maddie. Mais on ne retrouva pas d’ossements, juste quelques objets tachés de sang, impossibles à identifier.
Et puis plus rien. Dans les médias, le doute sur ce qui s’était véritablement passé dans l’orphelinat s’était peu à peu installé, faute de preuves. La police locale, qui se divisait entre une police dite « officielle » et une police « honorifique » constituée de connétables, centeniers et vingteniers – des citoyens élus depuis le XIVe siècle par les paroissiens pour « le maintien de l’ordre » –, était débordée par une si grosse affaire, rien n’avait pu être fait dans les règles. Des preuves avaient été égarées, les analyses et les témoignages se contredisaient, des informations censées rester confidentielles avaient circulé, certains témoins avaient été intimidés et étaient revenus sur leur déposition… Parmi les suspects encore vivants, trois seulement
furent un temps inquiétés. On conclut à des « défaillances » dans la gestion de l’enquête, le chef de la police, dont l’intégrité gênait les notables locaux, servit de fusible et fut limogé. Last but not least, des experts en relations publiques furent engagés pour redorer l’image du paradis fiscal. Dans l’île britannique, à vingt kilomètres des côtes françaises, l’onde de choc s’éteignit aussi vite qu’elle s’était levée et le bailliage de Jersey put recouvrer sa tranquillité légendaire, ses banques et son bocage verdoyant. »

À propos de l’auteur
SIMONNOT_maud_©olivier-dionMaud Simonnot © Photo Cyril Dion

Maud Simonnot a passé sa jeunesse dans le Morvan et plusieurs années en Norvège qui l’ont inspirée pour ce livre. Sa biographie de Robert McAlmon, La Nuit pour adresse (Gallimard, 2017) a reçu le prix Larbaud et a été finaliste du prix Médicis essai. L’enfant céleste (L’Observatoire, 2020) a été dans la sélection Goncourt 2020, finaliste du Goncourt des lycéens et choix Goncourt de l’Italie.

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La Tour

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Finaliste du Prix Orange du livre 2022

En deux mots
Le quartier des Olympiades dans le XIIIe arrondissement de Paris se voulait la vitrine architecturale d’une France prospère et tournée vers l’avenir. Il accueillera finalement les réfugiés, notamment asiatiques, et deviendra le creuset des peurs françaises et des problématiques houellebecquiennes.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Les Olympiades, mode d’emploi

Dans un premier roman très original dans sa construction, Doan Bui explore la question identitaire en racontant le quotidien des habitants du quartier des Olympiades, dans le XIIIe arrondissement. On y croisera aussi Houellebecq et son chien.

Raconter les Olympiades, c’est d’abord parler de l’architecte qui a imaginé ce grand ensemble composé de tours autour d’une dalle qui serait entourée d’équipements sportifs et de services. Une utopie qui ne verra jamais le jour, au moins telle qu’elle avait été dessinée vers la fin des années 1960. En revanche, de 1969 à 1977, ce sont une trentaine de hautes tours destinées aux cadres qui ont été érigées et qui ont été baptisées des noms de villes ayant accueilli les Jeux olympiques.
Longtemps de nombreux appartements et étages de ces cubes de béton resteront vides. Puis ils serviront à loger ceux que l’on appelait pas encore des migrants,
Observateur privilégié et passablement agacé de ce melting pot, Clément Pasquier occupe l’appartement 510. S’il n’apprécie pas ses voisins directs, les Truong, qui ont fui le Vietnam en 1975, il voue un culte à Michel Houellebecq qui a choisi de vivre dans «ces forteresses quadrangulaires construites dans le milieu des années 1970, en opposition absolue avec l’ensemble du paysage esthétique parisien», comme il définit le quartier dans La carte et le territoire. Il ira même jusqu’à se prendre pour le chien de l’écrivain. D’ailleurs il porte le même nom que le canidé désormais célèbre, Clément. Sauf que son obsession va le pousser jusqu’à l’agression et faire le bonheur des chaînes d’info.
Une publicité dont les Truong, Victor, Alice et leur fille Anne-Maï se seraient bien passés, eux qui préfèrent de loin rester transparents. Car ils ne vont pas tarder à devenir la cible d’attaques: «Les médias annonçaient une récession mondiale historique. Les températures atteignaient des records. Les incendies ravageaient la planète. Les virus allaient continuer à décimer la population. Le monde s’effondrait. Eux, les non-désirés, les immigrés, ils seraient les premiers à payer les pots cassés. Énième déchéance. Ça devait être dans leurs gènes. Ses parents étaient riches à Saigon puis, pouf, ils s’étaient retrouvés en France, tournant en cage dans leur F3 des Olympiades. Des nha que! (Ça se prononçait niakoué, insulte qui les désignait eux, les chinetoques.»
En racontant leurs vies qui se croisent, en revenant sur leurs origines respectives et leurs relations, Doan Bui nous livre un concentré des questions identitaires qui secouent la France. Et ce faisant, elle se rapproche davantage du Perec de La Vie mode d’emploi que de Houellebecq, de la comédie satirique que du pamphlet. On se régale des confrontations, du choc des cultures et des visions du monde des uns et des autres habilement mises en scène autour d’événements comme le coupe du monde football en 1998, le confinement lié à la pandémie ou le dérèglement climatique de 2045 ! Avec beaucoup d’humour et une touche d’autodérision – la journaliste Doan Bui qui apparaît dans le récit a bien de la peine à analyser la situation à laquelle elle est confrontée – ce roman pose avec finesse les questions auxquelles le pays va devoir répondre dans les prochaines années pour définir ce qu’est un vrai français.

La Tour ou un chien à Chinatown
Doan Bui
Éditions Grasset
Roman
352 p., 20,90 €
EAN 9782246824992
Paru le 12/01/2022

Où?
Le roman est situé en France, à Paris, principalement dans le quartier des Olympiades. On y évoque aussi le Vietnam, notamment Hanoi et Saigon, la Roumanie avec Bucarest et Ciorteşti mais aussi Ballon-Saint-Mars, entre la Sarthe et l’Orne et Lognes.

Quand?
L’action se déroule de la fin des années 1960 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Les Olympiades. C’est là, autour de la dalle de béton de cet ensemble d’immeubles du Chinatown parisien que s’est installée la famille Truong, des boat people qui ont fui le Vietnam après la chute de Saigon. Victor Truong chérit l’imparfait du subjonctif et les poésies de Vic-to-Lou-Go (Victor Hugo). Alice, sa femme, est fan de Justin Bieber mais déteste Mitterrand, ce maudit « communiste » élu président l’année où est née leur fille Anne-Maï, laquelle, après une enfance passée à rêver d’être blonde comme une vraie Française, se retrouve célibataire à 40 ans, au désespoir de ses parents.
Cette tour de Babel de bric et de broc, où bruisse le murmure de mille langues, est une cour des miracles aux personnages hauts en couleurs. Voilà Ileana, la pianiste roumaine, désormais nounou exilée ; Virgile, le sans-papier sénégalais, lecteur de Proust et virtuose des fausses histoires, qui squatte le parking et gagne sa vie comme arnaqueur. On y croise aussi Clément, le sarthois obsédé du Grand Remplacement, persuadé d’être la réincarnation du chien de Michel Houellebecq, son idole. Tous ces destins se croisent, dans une fresque picaresque, faite d’amours, de deuils, de séparations et d’exils.
La Vie mode d’emploi de Perec est paru en 1978, quand les Olympiades sortaient de terre. Comment Perec raconterait-il le Paris d’aujourd’hui? Ce premier roman de Doan Bui tente d’y répondre, en se livrant lui aussi à une topographie minutieuse d’un lieu et de ses habitants. L’auteure y décrit la France d’aujourd’hui, de la coupe du Monde 98 aux attentats de 2015 dans un roman choral d’une drôlerie grinçante.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
ELLE (Virginie Bloch-Lainé)
CitéRadio (Guillaume Colombat)
Page des libraires (Chronique de Anne Lesobre, librairie Entre les lignes à Chantilly)
Marie France (Valérie Rodrigue)
RIEF (Maria Chiara Gnocchi)
Le Blog de Gilles Pudlowski
Blog La Bibliothèque de Delphine-Olympe
Blog Christlbouquine


Doan Bui présente son livre La Tour sur TV5 Monde © Production TV5 Monde Info

Les premières pages du livre
« Italie 13
De la rue de Tolbiac, on distinguait les deux escalators en panne qui menaient à la dalle, deux rubans de métal se frayant dans le béton, avant de se perdre dans l’obscurité. D’en bas, on ne voyait rien de la dalle. Les Tours avaient l’air de flotter dans le vide, brouillant perspectives et points de fuite, un labyrinthe sans porte ni sortie. À droite des escalators, il y avait un trou. Les voitures s’y engouffraient et disparaissaient on ne sait où. C’était l’autre point d’accès aux Olympiades, cette rue du Javelot qui s’enfonçait dans les entrailles souterraines des parkings des Tours : un passage secret entre le monde des vivants et l’Hadès. La nuit, les lumières des phares scintillaient rue de Tolbiac puis, happées par le tunnel béant, s’évanouissaient. Tout redevenait sombre. La nuit, les Tours des Olympiades étaient les gardiennes du royaume des fantômes.
La rue du Javelot n’était pas une véritable rue : elle apparaissait sur les plans de la ville, mais grisée, en pointillé. Elle ne menait nulle part, ne débouchait sur rien, se perdant dans les méandres cachés des Olympiades. C’était une rue sans trottoirs, sans ciel, un tunnel qui sillonnait parmi le dédale des parkings et rejoignait l’autre rue souterraine, la bien nommée rue du Disque qui s’enroulait sur elle-même, tel l’un des cercles concentriques de l’enfer.
De l’extérieur, on ne voyait que cette bouche qui avalait les automobiles. Faute de comprendre la structure globale de l’ensemble, le regard se perdait dans le ciel sombre. Vers les Tours. Leurs silhouettes jumelles se toisaient, pareilles à ces phares dont les feux guident les bateaux en perdition.
*
Dans les années 50, le projet Italie 13 vit le jour. Il visait à rénover en profondeur le 13e arrondissement, quartier populaire du sud parisien, et à en faire la quintessence de « l’habitat moderne ». Ses concepteurs prévoyaient d’ériger 55 tours, là où se situait jadis la gare aux marchandises des Gobelins. L’ensemble avait été nommé les Olympiades car il devait reproduire une sorte de phalanstère sportif dans la ville. Il y aurait des parcs, une patinoire, une piscine, des magasins, le bonheur à portée de main. L’ensemble avait été pensé avant le premier choc pétrolier, glorieuse époque où l’on rêvait encore de progrès, de conquêtes territoriales, économiques et spatiales.
L’objectif était de séduire des familles de cadres supérieurs par des prix abordables, la promesse d’espaces verts, d’écoles et de crèches, et surtout d’équipements sportifs : le fameux stadium où l’on pourrait s’ébattre dans une piscine olympique, filer sur une gigantesque patinoire, faire du football ou du basket. Sur les prospectus, la famille « Olympiades » était blonde ou brune, avec les yeux clairs. Monsieur avait une voiture, voire un deuxième véhicule pour Madame : les box des parkings des Olympiades étaient vastes, la place ne manquait pas dans les souterrains de la dalle, du fait de l’immense réseau de voiries instauré quand la gare aux marchandises des Gobelins fonctionnait encore. Les agents immobiliers vantaient ce quartier en devenir. Les banquiers vendaient des prêts à des taux compétitifs, évoquaient l’effet de levier devant leurs clients impressionnés, tous en étaient convaincus, il fallait s’endetter pour consommer plus. Le Bonheur National Brut se déclinait en courbes et en statistiques, tout était excédentaire, le commerce extérieur, l’agriculture, l’industrie. On souhaitait oublier les mauvais souvenirs, la guerre d’Algérie, surtout, on venait d’élire Georges Pompidou, fils d’instituteur, incarnation parfaite de l’ascenseur social. L’homme, rond et rassurant, avait su raison garder pendant Mai 68, il était alors Premier ministre. Pendant quelques mois, certes, ça avait manifesté, jeté des pavés, mais depuis, tout était rentré dans l’ordre. « Cours, camarade, l’ancien monde est derrière toi », criaient les jeunes de la Sorbonne. La devise avait été suivie, architecturalement en tout cas. La France ne jurait plus que par les réformes, les innovations, le Progrès. Johnny Hallyday chantait « Que je t’aime » au Palais des Sports, ça faisait oublier que quelques années auparavant, dans ce même Palais des Sports, construit en remplacement du Vel’ d’Hiv’, on avait parqué des manifestants arabes, avant de les passer à tabac ou de les zigouiller. On avait tourné la page : en France, ça se terminait toujours par des chansons.
Paris ne rêvait plus que de tours. La ville était prise d’une frénésie de verticalité. Au pied de la tour Eiffel, on construisit plusieurs tours d’une trentaine d’étages. L’une, la tour Keller, comptait une immense piscine au dernier niveau (c’était alors la mode de nager en altitude). Entre 1969 et 1973, la tour Montparnasse vit aussi le jour, avec ses 210 mètres de haut, une construction insolente tout en verre, qui accueillerait des bureaux, et où l’on installerait un immense centre commercial : un temple dédié à la production et à la consommation. Dans le futur quartier d’affaires de La Défense venait d’éclore le CNIT, grosse boule métallique pareille à une base spatiale posée sur une dalle – encore une, l’époque aimait les dalles – autour de laquelle pousseraient d’autres tours, toujours plus hautes, dédiées aux sièges sociaux des grosses entreprises.
La capitale n’était plus qu’un grand chantier. Avec des trous partout. Celui des Olympiades était vertigineux. Les habitants du quartier contemplaient, médusés, les grues, les bennes, qui charriaient ciment, sable, chaux. Les hommes en casque et tenue de chantier s’activaient, une armée de bâtisseurs pour ces cathédrales des temps modernes, symbole d’un habitat bon marché et fonctionnel. Quatre tours furent construites en un an. 37 étages. 107 mètres de haut. Encore plus haut que les tours luxueuses du Front-de-Seine. Dormir, manger, se reproduire, se divertir, et tout ça, si près des nuages. Avec cette vue splendide sur la capitale. La promesse était séduisante.
Les tours se toisaient, impérieuses, autour de la dalle. Quatre ascenseurs dans les halls de chaque tour. Avec portes coulissantes extérieures et intérieures et une vitesse ascensionnelle atteignant 6 mètres par seconde.

Les cadres sup ne vinrent pourtant jamais s’installer dans le quartier utopique « Italie 13 ». Les immeubles restèrent à moitié vides : sur l’ensemble du quartier, quantité d’autres tours avaient fleuri, aux noms de pierres précieuses, Jade ou Rubis, ou de pyramides égyptiennes, Chéops ou Chéphren, d’autres invoquant les mânes de l’Italie, Verdi ou Puccini. De toute façon, les tours ne faisaient plus recette. Valéry Giscard d’Estaing venait d’être élu et les détestait, disait-on : celles de La Défense gâchaient son coucher de soleil dans le bureau de l’Élysée. Fini la verticale pompidolienne. Giscard ne jurait plus que par la France éternelle, plate et placide. Tous les chantiers furent interrompus. Y compris l’un des plus ambitieux : Italie 13.
Sur les 55 tours prévues, seule une trentaine sortit du sol. Dont onze sur la dalle. Celles-là aussi, comme leurs voisines, avaient des noms qui évoquaient l’ailleurs. Puisqu’on était aux Olympiades, l’idée fut d’égrener les villes olympiques. Sapporo. Melbourne. Mexico. Tokyo. Cortina. Londres. Anvers. Un monde entier à portée de main mais vide. Les appartements ne trouvaient pas preneur. La tour Melbourne inaugurée en 1979 resta quasi déserte les premières années. Les enfants des premiers résidents pouvaient jouer à 1-2-3 soleil dans les étages et crier tout leur soûl : ils ne dérangeaient personne. Les couloirs interminables, évoquant celui de l’hôtel abandonné du film Shining de Kubrick qui sortirait en 1980, offraient un terrain de jeu idéal. Parfois, on entendait un garçonnet cavaler derrière un ballon, ça résonnait dans le silence, le ballon rebondissait sur les portes fermées comme des yeux aveugles, des portes qui jamais ne s’ouvraient sur un voisin râleur. C’était avant le temps des règlements intérieurs, les syndicats de copropriété placarderaient bientôt des « Tous jeux interdits » dans les cours, protesteraient contre les nuisances sonores causées par les trottinettes, les vélos, les ballons, les jeux divers, balle au prisonnier, chat, loup.
Les plans de rénovation urbaine sont comme les vieilles cartes de géographie. Ils évoquent des lieux absents qui ont vécu si intensément dans l’esprit – les rêves et la mémoire ne sont-ils pas faits de la même délicate étoffe ? – qu’ils pourraient surgir, comme ça, d’un coup. À côté de la dalle, une crevasse dans le sol demeura : le fantôme de la tour Los Angeles, dont la construction avait été abandonnée. Quant au Stadium, il fut inauguré, mais dans une version low cost, qui n’avait plus rien à voir avec celle vantée par le prospectus. La piscine fut réduite à un minuscule bassin aux dimensions d’une pataugeoire, la patinoire privée de glace, remplacée par un méchant revêtement textile qui permettait, le cas échéant, de la convertir en terrain multisport. Les architectes avaient aussi voulu installer des terrasses végétalisées sur les toits, voire une autre piscine, en hauteur, comme celles, privatives, d’autres tours plus chics du 13e, avec vue sur tout Paris, mais ils avaient dû se rendre à l’évidence. Tout cela coûtait trop cher. Il fallut donc se contenter de les imaginer. Il n’y eut finalement pas un arbre. Le minéral l’emporta. L’architecte en chef l’avait martelé : les espaces verts étaient ineptes, Paris, c’était le béton. Les Olympiades s’épandaient en de longues surfaces vides et planes où s’engouffrait le vent. Sur le sol, les pas résonnaient la nuit, tac, tac, tac, comme dans les couloirs vides des tours.
Pour pallier l’absence d’arbres, il y eut bien quelques jardinières. Mais les pousses mouraient, écrasées sous les mégots, les crachats, l’urine. On abandonna les jardinières. Il y eut aussi d’éphémères bassins pour les enfants mais les habitants y baignaient leurs chiens, scandalisant ceux qui n’en avaient pas. Pour éviter les conflits, les bassins furent vidés. Et il ne resta plus rien. Ni sable, ni terre. Juste des bassins en béton.
*
Au début des années 80, les tours se remplirent peu à peu. De façon inattendue, c’est là que vinrent s’installer tous les réfugiés fuyant le régime communiste vietnamien ou le Cambodge de Pol Pot. Alice et Victor Truong s’étaient échappés du Vietnam trois ans après la chute de Saigon le 30 avril 1975. Ils seraient désignés sous le nom de boat people. Alice Truong abhorrait cette dénomination, elle était arrivée en avion à Paris et n’aimait pas évoquer la première partie de leur périple, la fuite par la mer qui leur avait permis d’atteindre un camp de réfugiés sur l’île de Pulau Bidong, où ils avaient croupi pendant un an, avant de se retrouver dans un Boeing 737 qui les propulserait en France. Ils avaient atterri au Terminal 1 de l’aéroport Roissy-Charles-de-Gaulle tout juste inauguré, un bâtiment étrange qui de l’extérieur ressemblait à un gigantesque camembert en béton. Les Truong furent ébahis quand ils se retrouvèrent dans ce décor futuriste, titubant sur des couloirs roulants dangereusement inclinés, ils n’avaient jamais vu ça, ni même emprunté d’escalators. Toute leur vie, ils se souviendraient de leur choc face à ce nouveau monde, la France, qui pour l’instant avait le visage de ce terminal, où ils marchaient maladroitement tels des astronautes débarquant sur la Lune. Les lois gravitationnelles n’étaient donc pas les mêmes en France ? Mais c’était bien cela, s’exiler : perdre son centre de gravité.
Les Truong allaient très vite obtenir le statut de réfugiés et le droit d’asile. Ces termes chiffonnaient Alice Truong. Elle détestait être vue comme une « réfugiée », mot humiliant qui lui évoquait une horde de miséreux quémandant la charité. Alice Truong aurait préféré le terme de « migrant », qui donnait l’illusion du mouvement. Le migrant arrive et repart comme les oiseaux par temps froids, et ça lui allait bien d’imaginer cela. Alice Truong rêva longtemps à la chute des communistes du Nord-Vietnam, qui lui aurait permis de récupérer ses richesses, ses plantations d’hévéas et ses bonnes. Elle se révoltait contre la défaite du Sud-Vietnam : c’était la faute de ces maudits journalistes qui avaient fait tomber Nixon, car s’il n’avait pas été destitué, les dollars auraient continué à arroser l’ARVN, l’armée de la République du Vietnam. Le vrai Vietnam, c’est-à-dire le Sud-Vietnam, aurait gagné la guerre, écrasé ces maudits communistes viêt-minh. Plus tard, quand les années passeraient, quand la Corée du Sud deviendrait un dragon économique, face à la Corée du Nord, pauvre, famélique, paria de la planète, Alice serait encore plus amère : il eût fallu garder la frontière du 17e parallèle entre Nord et Sud au Vietnam, laisser les cocos crever de faim dans leur coin, Saigon serait devenu Séoul, avec ses téléphones écran plat, ses filles qui passaient toutes sous le bistouri pour se refaire le nez et se débrider les yeux, comme les starlettes dans les soaps coréens que tous les Vietnamiens de la diaspora et du Vietnam regarderaient passionnément.
Mais il ne fallait pas se plaindre. C’était comme ça, elle était une « réfugiée », accueillie par ce grand pays qu’était la France, le pays des droits de l’homme. Eût-elle été migrante, adieu droit d’asile, titre de séjour et tampons. Alice Truong ne le savait pas, mais le migrant, chose à peine humaine, serait bientôt la hantise de l’administration, on le mesurerait en flux, il serait une maladie contagieuse, un érythème prurigineux, un chiffre qui enfle, effrayant, un œdème. Le réfugié, lui, était encore un homme.
À l’époque où les Truong arrivèrent en France, le pays s’enorgueillissait d’être une terre d’asile. À la télé, à la radio, on parlait des boat people la voix serrée et les yeux embués. Il n’y avait ni Sidaction, ni Téléthon, et, n’ayant pas à affronter la concurrence d’enfants myopathes ou celle des malades du sida, les réfugiés asiatiques jouissaient d’un quasi-monopole sur la compassion populaire. Des églises étaient réquisitionnées pour les héberger. Dans les écoles catholiques, on organisait des kermesses où des bonnes sœurs aux joues roses encadrées de cornettes noires s’égosillaient dans des haut-parleurs pour récolter des fonds, de la nourriture, des habits, des jouets : Jésus était miséricordieux pour les boat people.
Dans les familles bourgeoises, on « parrainait » volontiers des réfugiés. Sans aller jusqu’à en adopter un ou une (ce qu’avait fait le maire de Paris, Jacques Chirac), il s’agissait d’ouvrir ses portes une fois par mois et de les accueillir à sa table. On se sentait alors délicieusement bienveillant. Ces Asiatiques silencieux, petits, discrets dans leur malheur, semblaient si vulnérables, presque des enfants. Politiques, associatifs, autorités religieuses : tout le monde se démenait pour ces malheureuses victimes du communisme, en particulier à droite. Le parti de droite qui s’appelait jadis RPR multipliait les appels à la charité : il fallait se battre contre les cocos, l’URSS, défendre la démocratie, les droits de l’homme, et cætera.
Plus on allait à gauche, plus les sentiments étaient mitigés. Dans des journaux comme Libération ou Le Monde, on admirait encore Hô Chi Minh, ou même Pol Pot : on s’était félicité de la venue au pouvoir des Khmers rouges et encore plus des courageux Viêt-minh qui avaient vaincu le Grand Satan américain et qui allaient libérer le peuple, le guidant vers des horizons inconnus de félicité égalitaire. Les gens de gauche, qui étaient des gens cultivés et raisonnables puisque de gauche, s’avouaient déconcertés face à ces boat people fuyant la libération annoncée. Dans Le Nouvel Observateur, Jean Lacouture citait Pham Van Dong, le chef du gouvernement de Hanoi, ex-négociateur de Genève, francophile et chouchou des correspondants de l’Hexagone : « Nous venons leur apporter le bonheur et ils s’enfuient. Comprenez-vous cela ? »
Les associations proches du parti communiste avaient d’ailleurs, dans un premier temps, refusé d’aider ces réfugiés, des richards collabos qui abandonnaient leur pays à l’aube d’une nouvelle utopie. Il y avait les bons et les mauvais réfugiés. Pour le Secours populaire, Alice et Victor appartenaient à la seconde catégorie. « Capitalistes exploiteurs », c’est ainsi que le Comité populaire viêt-minh avait classé la famille d’Alice. Le Secours populaire en France aimait aussi le peuple, il n’était pas populaire pour rien, il s’enthousiasmait donc pour le régime d’Hô Chi Minh et des héroïques Viêt-cong contre USA Inc. tandis que les fantoches du Sud exploitaient les classes laborieuses. Ces militants pleins de bonnes intentions ignoraient encore que, lassés de se faire massacrer par des puissances étrangères, Vietnamiens et Cambodgiens avaient décidé d’affirmer leur indépendance en se massacrant entre eux, c’est ce qu’on appelait la « rééducation ». C’est ainsi qu’avec l’Amour de la Mère-Patrie, vinrent les bûchers de livres, puis les camps de rééducation. Dans les camps, on ne mangeait rien, on avait la chiasse, on mourait de faiblesse, mais on était à l’air libre, on voyait les montagnes bleutées, les rizières miroitantes, la terre pourpre et odorante. Au Vietnam, les camps et les bagnes avaient toujours été installés dans des endroits de rêve, par exemple Pulau Condor, construit pendant la colonisation, dans les îles paradisiaques de Con Dao, palmiers, sable fin et cages de tigre pour les détenus. Au Vietnam, on mourait avec classe.
Les Truong avaient refusé la rééducation et rejeté l’Amour de leur Patrie héroïque. C’était fort dommage car cela les privait d’un abri au Secours populaire. Qu’à cela ne tienne. Presbytères, églises, couvents : une myriade d’associations catholiques offraient des lits pour les Vietnamiens et des petits déjeuners avec biscottes et carrés de beurre salé ou mini-pots de confiture qu’on pouvait garder dans ses poches, un trésor. Les Vietnamiens catholiques furent évidemment les premiers servis, mais les bouddhistes furent aussi choyés, trouvant refuge dans une abbaye en Sologne ou dans un monastère en Bretagne. Et ces bouddhistes qui dans leur pays haïssaient les catholiques, se dirent que Jésus n’était pas un mauvais bougre. Certains même se convertirent.
Les gens de gauche étaient résolument laïcs. Les curés, les églises, toute cette bondieuserie : très peu pour eux. Ils préféraient les réfugiés politiquement compatibles, les Iraniens par exemple, fuyant la dictature religieuse ou les dissidents d’Amérique du Sud, Chiliens pourchassés par Augusto Pinochet ou Argentins persécutés par le couple Perón. Toutes ces dictatures en Amérique du Sud étaient soutenues par le Grand Satan américain, elles accueillaient les anciens nazis, bref, c’était le super bingo du Mal, et puis les réfugiés argentins ou chiliens étaient séduisants avec leur haute taille et leur chevelure sombres, contrairement aux réfugiés asiatiques gringalets.
Les gens de gauche avaient raison de se méfier. Plus tard, ces mêmes Asiatiques gringalets votèrent en masse pour le RPR : Chirac était leur idole. En mai 1981, le jour de l’élection de Mitterrand, ils s’effondrèrent, affligés de voir à la télévision la foule en liesse à la Bastille. « Ces idiots de Français, ils applaudissent les communistes, on va leur en donner des camps de rééducation, on verra s’ils aiment autant les roses ! » cria Alice, furieuse devant la télé, tandis que son mari Victor Truong l’implorait de se calmer pour ne pas réveiller le bébé, Alice Truong venait en effet d’accoucher d’une petite fille. Mais, berçant furieusement son nourrisson, elle continuait d’invectiver le téléviseur. Elle affirmerait ensuite que par la faute de Mitterrand, son lait s’était tari dans sa poitrine et qu’elle avait dû cesser d’allaiter la petite. « On verra s’ils aiment autant les roses ! Damné Mitterrand ! » répéterait la jeune mère désespérée devant son bébé affamé, tétant ses seins vides. Toute son enfance et son adolescence, la petite resterait trop petite, bien en dessous des courbes de croissances. C’était la faute de Mitterrand, répétait Alice.
Eh oui, ces Asiatiques gringalets étaient têtus comme des mules. Ils ne comprendraient jamais que la gauche leur voulait du bien, à tous, Noirs, Asiatiques, Indiens, Chiliens, Colombiens, Africains, Maghrébins, la gauche aimait profondément les étrangers, elle voulait faire oublier ce temps honni – pas si lointain – où l’on jetait les Arabes dans la Seine, la gauche aimait les Arabes, surtout quand ils chantaient du raï, elle s’enthousiasma pour la « Marche des Beurs », comme elle l’avait appelée. On était en 1984. C’était drôlement chouette de voir ces Maghrébins méritants marcher jusqu’à la capitale réclamer l’égalité des droits, mais il était temps que la lutte contre le racisme fût confiée à des gens sérieux : c’est-à-dire de gauche et blancs. Lesdits Beurs (les gens de gauche ne disaient pas Arabes, terme réservé aux racistes, ce qu’ils n’étaient pas puisque qu’ils étaient de gauche, ils ne disaient pas non plus « Noirs », mais « Blacks », car ça leur semblait plus cool) étaient rentrés bien sagement dans leurs cités pour laisser les gens de gauche s’occuper d’antiracisme. Ce qu’ils feraient en créant SOS Racisme, comme SOS Amitié, ou SOS Bébés phoques en danger. La gauche avait trouvé la personne idéale pour incarner SOS Racisme, le bien nommé Harlem Désir, la gauche était désir, la gauche était amour, elle l’affichait avec le petit pin’s en forme de main jaune, la gauche multipliait les concerts, ou plutôt, les « festivals musicaux multiraciaux » où l’on chantait équipé du pin’s, d’une rose et d’un briquet. Avec Mitterrand était venu le temps des potes.
Pourtant, on ne vit jamais d’Asiatiques aux manifestations de SOS Racisme. Alice Truong ne comprit jamais ce que voulait dire le mot Beur, ni sa déclinaison au féminin, Beurette, qu’elle confondait avec « petit-beurre », les « Lu » que sa fille mangeait au goûter en croquant d’abord les quatre oreilles.

C’était l’époque où l’on s’époumonait sur « We are the world » en dodelinant de la tête et où, dans les cours de musique à l’école, des professeurs méritants tentaient d’apprendre la flûte à bec à leurs élèves avec « L’Éthiopie meurt peu à peu/Peu à peu » à leurs élèves, les dégoûtant ainsi et de l’Éthiopie et de la flûte. Des blagues sur les Éthiopiens circulaient dans les cours de récré : « Qu’est-ce qu’un grain de riz dans un lavabo ? Un Éthiopien qui a vomi son repas de midi. » Il y avait aussi beaucoup de blagues sur les Chinois, on les appelait ching chong, face de citron ou bol de riz, en tirant sur l’extérieur des paupières pour se moquer d’eux. On se demandait d’ailleurs comment ces chinetoques faisaient pour y voir quelque chose avec ces fentes à la place des yeux : vas-y, tire sur tes yeux pour voir. »

Extrait
« Elle aussi, elle allait rejoindre les fantômes de l’autel des ancêtres. Les médias annonçaient une récession mondiale historique. Les températures atteignaient des records. Les incendies ravageaient la planète. Les virus allaient continuer à décimer la population. Le monde s’effondrait. Eux, les non-désirés, les immigrés, ils seraient les premiers à payer les pots cassés. Énième déchéance. Ça devait être dans leurs gènes. Ses parents étaient riches à Saigon puis, pouf, ils s’étaient retrouvés en France, tournant en cage dans leur F3 des Olympiades. Des nha que! (Ça se prononçait niakoué, insulte qui les désignait eux, les chinetoques. En vietnamien, ça voulait dire «ceux qui vivent à la campagne», et par extension: plouc, ringard, blédard, naze, en somme.) Voilà ce qu’ils étaient devenus. Son père travaillait chez Tang Frères. Sa mère faisait les ongles des Françaises. «Si tu avais vu nos terres, ma Chérie…» psalmodiait sa mère. Dans son incessante rengaine ces terres mythiques devenaient des mines de rubis, de diamant, des plantations de pavot, d’hévéas, d’arachides, peut-être y avait-il du pétrole ou du gaz de schiste dans le sol rouge. » p. 134-135

À propos de l’auteur
BUI_Doan_DRDoan Bui © Photo DR

Doan Bui est grand reporter à l’Obs, prix Albert Londres 2013. Son dernier livre, Le silence de mon père, récit autobiographique paru en 2016 a obtenu le prix Amerigo Vespucci et le prix de la Porte Dorée. Elle est également scénariste de deux BD. La Tour est sa première fiction.

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Ana

BORIE_Ana

  RL_Hiver_2022

En deux mots
Clotilde se retrouve enceinte après un viol. Retrouvant son agresseur sur le quai du métro, elle le repousse. L’accident qui cause sa mort vaudra à la jeune fille trois ans de prison durant lesquelles elle mettra au monde sous X une fille nommée Ana. Commence alors une nouvelle histoire.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Ana, née sous X

Le nouveau roman de Cathy Borie raconte l’histoire d’une jeune fille enceinte après un viol qui va se retrouver incarcérée après le décès de l’agresseur et de sa fille Ana, qu’elle va abandonner à sa naissance.

L’histoire aurait pu être belle, elle va pourtant se transformer en cauchemar. Lorsque Clotilde rencontre Louis à la bibliothèque universitaire, elle le trouve beau et séduisant et il ne faut que quelques jours pour un premier rendez-vous. Une attirance réciproque qui va les mener dans une chambre d’hôtel dès leur seconde soirée ensemble et à… un viol. Malgré les non répétés de Clotilde, le jeune homme la prend sauvagement avant de s’endormir paisiblement.
Le traumatisme est tel qu’elle n’ose plus sortir. Fort heureusement son amie Sophie va lui permettre d’émerger à nouveau. Mais quand, sur le quai du métro, elle recroise Louis, elle ne peut supporter qu’il l’interpelle. D’autant qu’elle a appris qu’elle était enceinte. L’altercation va se terminer tragiquement, Louis étant happé par le métro et succombera à ses blessures.
Clotilde est hospitalisée puis conduite en maison d’arrêt. Dans l’attente de son jugement, elle prend la décision d’accoucher sous X et d’abandonner son enfant, une fille qu’elle ne verra que quelques minutes et qu’elle appellera Ana. De retour dans sa cellule, elle fait une tentative de suicide après avoir laissé un mot. «J’ai l’impression d’avoir raté des bifurcations sur mon chemin, commis des erreurs d’aiguillage, mais tout est tellement flou maintenant, la nuit des images se télescopent, Louis battant des bras et disparaissant dans un fracas diabolique, le bébé Ana aperçu tel un ange qui vole au-dessus de ma vie juste quelques instants, et ma mère, maman, je te rejoins, je fais comme toi, c’est toi qui m’as montré la voie, je comprends seulement aujourd’hui ton geste.» Avec l’aide du directeur qui la pousse à reprendre ses études et lui offre un travail à la bibliothèque, elle va reprendre goût à la vie et préparer sa sortie. Après deux années passées avec son père à Brive-la-Gaillarde, elle va retrouver Paris. Fin de la première partie.
Car la romancière a du souffle. Dans une seconde partie, elle va retracer le parcours d’Ana, sa vie d’orpheline, ses difficultés à se construire, ses multiples galères, mais aussi ses espoirs et ses rêves, dont celui de retrouver sa mère avec laquelle elle partage, sans le savoir, l’amour de la littérature.
Il n’est du reste pas très difficile d’affirmer que cet amour est aussi partagé par Cathy Borie elle-même qui, outre le résumé et les citations des ouvrages que découvrent ses protagonistes a eu la belle idée de sonner à chacun de ses chapitres un titre de livre, formant ainsi une sorte de guide de lecture (voir ci-dessous).
La troisième partie, vous l’aurez compris, sera celle des retrouvailles, mais je vous laisse au plaisir de découvrir par vous-même cet épisode d’intense émotion. En revanche, il me semble intéressant de souligner le parcours éditorial de Cathy Borie et de son manuscrit, car il apporte de l’eau au moulin à ceux qui comme moi entendent défendre le travail des éditeurs. Une première version de son livre est en effet parue en autoédition chez Librinova en avril 2020. Cette nouvelle édition corrigée et parée d’une nouvelle couverture bénéficie du soutien de L’Echelle du Temps, le nom trouvé par Tohubohu et RD pour leurs ouvrages désormais coédités.

Bibliographie
(Titres des chapitres, qui sont autant d’invitations à la lecture)
La femme gelée
Rien ne s’oppose à la nuit
Stupeurs et tremblements
Le bruit et la fureur
Voyage au bout de la nuit
La confusion des sentiments
L’écume des jours
Bonjour tristesse
Vies minuscules
Les illusions perdues
Le diable au corps
Tendre est la nuit
Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur
Orgueil et Préjugés
Frère d’âme
Les mots et les choses
Au revoir là-haut
Les rêveurs
La promesse de l’aube
Un peu de soleil dans l’eau froide
Je voudrais que quelqu’un m’attende quelque part

Ana
Cathy Borie
Éditions L’Échelle du temps
Roman
288 p., 18 €
EAN 9782376222347
Paru le 6/01/2022

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris et dans la région, à Nanterre, Saint-Germain-en-Laye et Versailles avant une parenthèse à Brive-la-Gaillarde

Quand?
L’action se déroule du milieu des années 1990 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Un soir, Clotilde succombe au charme sombre de Louis. La nuit d’amour se transforme en une relation non consentie. Suspectée de l’avoir poussée sous une rame de métro, Clotilde est condamnée à 4 ans de prison. De cette seule nuit d’amour subie, naîtra en prison une petite fille. Ana, abandonnée sous X.
Ana refusant avec colère l’adoption, allant de famille d’accueil en famille d’accueil, personnalité attirante et incompréhensible jusqu’au jour où à 16 ans elle s’enfuit de son foyer. C’est l’errance dans les rues de Paris, la découverte des violences de la nuit : le squat, la drogue, les risques de viol, l’alcoolisme, la prostitution. Un texte où les émotions l’emportent, où la question du consentement est posée. Un livre aussi sur le destin. Une vie peut changer en un instant.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Blog Little Pretty Books
Blog Julie les Mots

Les premières pages du livre
La femme gelée
Au début, elle eut seulement conscience de la beauté du corps de Louis penché au-dessus d’elle. Cette peau d’ambre brun. Ces muscles denses qui jouaient sous la surface de sa chair élastique. Son souffle de cannelle. Et la douceur de ses mains qui glissaient, tels des poissons, sur sa peau à elle. Le beau Louis qu’elle avait tant admiré, dont elle avait guetté les regards et les sourires, comme ceux d’un dieu inaccessible. Il était là, son visage d’ange sombre à quelques centimètres de sa bouche, si proche, elle pouvait s’emplir les narines de son odeur, toucher son cou avec sa langue, planter les dents dans son épaule.
Et puis, peu à peu, elle éprouva une impression bizarre, une sorte de décalage, d’abord infime, entre ses propres gestes, sa lenteur, le désir qui montait progressivement, et son rythme à lui, son empressement soudain, une sorte de brutalité sèche qui dans un premier temps la heurta, lui faisant oublier par intermittence la sensation de plaisir, et qui se transforma progressivement en une dureté presque méchante, une démonstration de puissance qui la sidéra.
Plusieurs minutes s’écoulèrent avant qu’elle ne se décidât à réagir. Après ce trop long moment d’inertie, elle commença à le repousser doucement, tout en chuchotant un « non » qu’elle répéta à de nombreuses reprises, mais que manifestement il n’entendait pas. Les yeux maintenant grands ouverts, elle essaya de comprendre ce qu’il faisait, elle prononça tout haut son prénom, mais on aurait dit que Louis n’était plus là, qu’ils ne faisaient plus partie du même monde… Clotilde n’éprouvait plus que la violence de ce corps superbe, les angles durs, la fureur, tandis que lui était sourd, qu’il était aveugle. Les « non » de Clotilde se perdaient dans ses halètements frénétiques, et plus il se déchaînait, moins elle luttait, tout combat semblant inutile. Il lui faisait mal et elle avait seulement envie que cela finît. Elle continuait simplement à dire non pendant qu’il la forçait, que, sans écouter ses protestations il se frayait un passage là où tout était redevenu étroit, elle sentait son corps à elle se figer au fur et à mesure que celui de Louis se débridait, jusqu’à ce que finalement tout en elle fût glacé, atone, paralysé, anéanti.
Elle ne saura jamais si cette scène avait duré cinq minutes ou une heure. Quand il s’écroula sur elle, une éternité prit fin, et un autre monde la remplaça, figé et froid. Toujours immobile, Clotilde ne remua pas immédiatement quand il se renversa sur le dos, les yeux clos, un ronflement de bien-être s’échappant de ses lèvres entrouvertes. Son cœur cognait fort dans sa poitrine, si fort qu’elle craignait que ce bruit seul suffît à le réveiller. Et qu’il recommençât. Quand elle fut sûre qu’il dormait profondément, elle se leva, gelée, enfila son jean et son pull qui traînaient à terre, retrouva ses bottines un peu plus loin, récupéra son sac, son blouson de cuir, ouvrit la porte sans bruit et se faufila dans l’escalier.
Dans la rue, elle s’autorisa la première vraie et profonde respiration depuis de longues minutes. Elle aspira l’air, le froid, le silence, et le souvenir de celle qu’elle était quelques heures auparavant. Il faisait nuit. Quelques voitures passaient encore, leurs phares se reflétant sur la chaussée mouillée de la rue de Paris. Clotilde n’avait aucune idée de l’heure. Elle essaya de deviner en déchiffrant la grosse horloge de la poste, mais elle s’aperçut qu’elle pleurait et qu’elle ne parvenait pas à faire cesser le flot de larmes qui la submergeait. De toute façon, elle se fichait bien de la position des aiguilles sur le cadran. Elle accéléra le pas et s’engagea dans la rue de Poissy, réprimant les spasmes qui secouaient son ventre, finit en courant les deux cents mètres qui la séparaient de son immeuble, rata trois fois de suite avec la grosse clé la serrure de la porte cochère, s’engouffra dans l’escalier de bois où ses talons claquèrent telles des rafales de mitraillette, et réussit à déverrouiller du premier coup la porte de son appartement. À peine eut-elle refermé le verrou qu’elle se précipita au fond de la pièce et se jeta sur son lit, laissant exploser sa colère et ses larmes comme on vomit, hoquetant et s’étouffant à moitié, le poing replié contre sa bouche pour pouvoir y enfoncer les dents et étouffer le cri qu’elle sentait monter en elle, sirène hurlante qui prenait naissance au plus profond d’elle-même, hurlement sauvage qui semblait dévaster des espaces d’elle qu’elle ne connaissait pas encore.
Ce fut l’épuisement qui fit cesser les sanglots. Clotilde essuya d’un revers de main morve et larmes, mais ne bougea pas. Engourdie, le corps douloureux, elle se laissa dériver sans penser. Plusieurs fois, elle crut qu’elle allait s’endormir, mais un soubresaut la secouait soudain et empêchait le sommeil. Pour chasser les images qui l’assaillaient, elle se força à se souvenir de Louis avant : comment elle l’avait rencontré, les mots échangés, les moments partagés avant l’irruption ce soir d’un monstre inconnu dont elle n’avait jamais soupçonné l’existence sous le masque doré et doux de cet homme aux yeux caramel.

Clotilde avait croisé Louis pour la première fois à la bibliothèque de l’université. Elle s’était installée près d’une des fenêtres, dans l’axe de l’arche de la Défense qu’on apercevait au loin, avait sorti son matériel et s’était aussitôt plongée dans ses livres et ses notes, parfaitement concentrée. Il y avait peu d’étudiants aux tables alentour et Clotilde en était ravie, cela lui éviterait de se laisser distraire par un visage ou un murmure, par le titre d’un livre ou les chuchotements bavards qui ne manquaient jamais de se produire dès que la fréquentation devenait trop importante.
Elle planchait depuis plus d’une heure quand une silhouette s’interposa entre elle et la fenêtre, projetant une ombre sur la feuille où elle prenait des notes. Désorientée, elle demeura quelques secondes le stylo en l’air, puis leva la tête vers l’intrus : comme il se tenait à contre-jour, elle ne remarqua tout d’abord de lui que sa haute taille et ses cheveux crépus auréolant un visage resté flou.
— Excuse-moi de te déranger, je cherche un livre que je ne trouve pas, je venais juste voir si tu l’avais emprunté…
Le prétexte était tellement énorme que Clotilde ne put s’empêcher de sourire. Elle pensa même : « Mais qui c’est ce gros lourd ? ». Et puis elle rougit en voyant enfin le beau visage de celui qui venait de s’adresser à elle, d’une voix à la fois suave et rocailleuse. Sans dire un mot, elle lui désigna les couvertures des ouvrages éparpillés sur sa table de travail, et l’observa pendant qu’il déchiffrait les titres. Il secoua la tête avec un air déçu. Il n’y avait pas ce qu’il cherchait. Il s’excusa de l’avoir interrompue, puis montra l’étiquette collée sur son agenda et lança :
— Clotilde ? C’est original, comme prénom !
Décidément, il n’était pas à une banalité près ! Malgré son agacement, elle lui sourit une seconde fois, mais ne trouvant rien à dire, elle finit par lancer d’une petite voix qu’elle jugea ridicule.
— Tu veux quoi exactement ?
— Aucune importance ! Je crois que je ne réussirai pas à travailler aujourd’hui, de toute façon. Je vais me prendre un café, je t’en apporte un ?
Il s’éloigna sans attendre sa réponse. Elle hochait encore la tête pour acquiescer qu’il était déjà à l’autre bout de la salle, jetant ses pièces dans la fente du distributeur. Quand il se retourna, un gobelet dans chaque main, elle fit mine de se replonger dans ses notes, le laissant traverser l’espace à grandes enjambées, surveillant sa progression derrière le rideau de ses cheveux.
— Et voilà, un café pour Miss Clotilde ! lança-t-il en posant le gobelet plein à côté d’elle. Dans le même geste, il saisit le dossier de la chaise voisine et s’assit, repoussant légèrement les livres qui le gênaient.
Vaincue, Clotilde lâcha son stylo, prit le café pour se donner une contenance et le remercia.
Pourquoi l’intimidait-il à ce point ? Elle n’avait jamais été très à l’aise dans ce genre de situation, mais aujourd’hui elle battait des records de nunucherie, et elle n’aurait pas été étonnée s’il avait fini par la planter là.
— Je te fais peur ? demanda-t-il comme s’il avait lu dans ses pensées.
Cela fit réagir Clotilde instantanément, elle le regarda droit dans les yeux et secoua vi¬gou¬reu¬sement la tête, pareille à une gamine qu’on surprend en train de voler des bonbons et qui nie en bloc la bouche pleine.
— Non, pas du tout, mais je… j’étais concentrée sur mon travail, je ne suis pas très sociable dans ces cas-là…
On aurait dit qu’il était sur le point de se mettre en colère : ses yeux dorés la détaillaient sans indulgence, elle voyait un muscle se contracter au niveau de sa mâchoire, et un autre rouler sur son avant-bras à travers son tee-shirt. Puis brus-quement un immense sourire révéla un éclair de dents blanches sur sa peau sombre, ce qui lui donna une figure innocente de petit garçon. Il tendit la main à Clotilde :
— Je m’appelle Louis.
Elle n’avait plus travaillé ce jour-là.
Louis avait bu son café, lui avait posé des questions, avait souri, fini par lui demander son numéro de téléphone, et bien sûr elle le lui avait donné. Une fois Louis parti, elle s’était sentie à la fois excitée et pleine d’hésitations, son enthousiasme lui paraissant injustifié et un peu naïf…
Elle ignorait d’où il venait et s’ils se reverraient un jour. Elle décida que ça n’avait pas d’importance, rassembla ses affaires qu’elle enfourna dans sa besace, quitta la BU et regagna le quai pour attraper son train.
Pendant plusieurs jours il ne se passa rien. Rien que ses cours de psycho, ses trajets en RER entre Nanterre et Saint-Germain-en-Laye, ses soirées à lire ou à potasser ses notes, ses papotages au téléphone avec Sophie. Elle oublia complètement Louis. Cela se fit tout seul, sans efforts, comme si une partie de son cerveau tentait de la protéger contre des illusions stupides, des rêves qu’elle avait déjà conçus à plusieurs reprises, et qui, chaque fois, avaient abouti à une réalité décevante. Les histoires d’amour ne fonctionnaient pas pour elle. La fusion avec l’autre, la confiance totale, la rencontre des âmes, ça ne marchait pas. Il ne lui restait de ses quelques tentatives que des prénoms et une amertume qui la clouait au sol dès qu’il s’agissait d’envisager un contact avec un homme susceptible de lui plaire.
Quand le téléphone sonna un soir, assez tard, elle commençait à piquer du nez sur Le Carnet d’or de Doris Lessing, et elle songea aussitôt à Louis : elle revit d’un bloc sa silhouette, sa peau fauve, les lignes de sa bouche, la couleur brûlée de son regard, et elle fixa l’appareil sans bouger pendant de longues secondes. La sonnerie s’arrêta, pour reprendre presque tout de suite, et cette fois elle décrocha sans réfléchir.
— Clotilde ?
— Oui.
— C’est Louis. Je te dérange on dirait ?
— Non. Je… J’étais sous la douche.
— Je croyais que tu dormais. Il poursuivit sans attendre :
— Tu vois qui je suis ?
— Bien sûr ! (Avec quelle précipitation elle avait dit ça, comme si elle se sentait fautive.)
À l’autre bout du fil, il y eut un silence : on aurait dit qu’il doutait de sa réponse. Alors elle reprit précipitamment, empressée à prouver sa bonne foi :
— On s’est rencontrés à la bibliothèque, tu m’as offert un café, et je t’ai donné mon numéro.
Elle entendit un sourire dans sa voix quand il répondit.
— O.K. Je voulais te proposer de faire un truc ensemble, demain soir si tu es libre.
Clotilde se retint de demander à quel « truc » il pensait, mais elle répondit :
— Demain ? Oui, je pense que oui. Vers quelle heure ?
— Comme tu veux.
Elle essayait de réfléchir à toute vitesse, mais les rouages de son cerveau semblaient pris dans de la glu, rien ne s’enchaînait logiquement.
— Clotilde, tu es toujours là ?
— Oui, oui, bien sûr.
— Tu n’as pas envie qu’on se voie ?
— Si, évidemment.
La conversation fut hachée et laborieuse, mais ils finirent par tomber d’accord sur un lieu et un horaire pour le lendemain soir. Clotilde sortit de cet échange tremblante et en sueur, elle ouvrit à nouveau son roman mais le referma sans en avoir lu une ligne. Assise dans le noir, elle se repassa en boucle le temps passé avec Louis à la Bibliothèque Universitaire, se remémorant les sensations et les mots, les regards et les signes impalpables qu’elle avait cru déceler, soudain envahie de doutes et d’incertitudes. Avait-elle été perturbée par d’autres détails, déjà oubliés, ou seulement par cette sensualité diffuse que le jeune homme dégageait et qui l’avait troublée plus qu’elle ne le pensait ?

Ils se retrouvèrent le lendemain à vingt heures devant la gare Saint-Lazare.
Lorsqu’elle déboucha rue de Rome ce soir-là, elle fut tout de suite happée par la présence de Louis, et elle saisit aussitôt pourquoi il l’avait tant impressionnée : comparé à elle, c’était une sorte de géant, on ne voyait que lui, et son regard de feu ne faisait que renforcer cette aura qui s’imposait à la foule alentour. L’effet s’avérait encore plus évident ici au milieu de la cohue que dans le paysage blanc de la bibliothèque, on aurait dit un Massaï surgi de la brousse. Elle ne savait pas pourquoi cette image lui venait en tête. Ce fut une étrange soirée. Il l’invita à dîner dans un minuscule restaurant où les tables se trouvaient collées les unes aux autres et où le niveau sonore empêchait toute discussion suivie, mais ça ne paraissait pas être un inconvénient pour lui. Ils échangèrent néanmoins quelques mots, essentiellement à propos du menu (des spécialités antillaises qui favorisèrent amplement leur consommation de vin après celle du punch offert en apéritif). Pour le reste, ils durent hausser la voix pour couvrir la musique, ce qui limitait les sujets de conversation à des banalités. À plusieurs reprises, Clotilde sentit sur elle le regard du jeune homme, mais quelque chose la retenait d’y répondre.
Ils quittèrent tard leur table, le service avait été assez lent, et Louis avait parlé plutôt lon¬guement avec le patron qu’il connaissait manifestement assez bien. Ils marchèrent au hasard dans les rues. Les effets de l’alcool avaient considérablement atténué le trouble de Clotilde, qui se sentait d’humeur à prendre les choses plus légèrement ; aussi quand Louis passa son bras autour de ses épaules, elle n’eut aucun mouvement de recul. Il lui lança :
— On dirait que tu es tendue, non ?
Elle eut un petit rire qu’elle trouva niais, mais réussit à répondre d’une voix presque assurée :
— Non, je ne crois pas. J’ai un peu trop bu, c’est tout.
— Tu as peur que j’en profite ?
Elle leva les yeux vers lui, étonnée ; toutefois, elle hocha la tête sans rien ajouter. Elle se laissa guider sans vraiment faire attention aux rues qu’ils empruntaient, prenant cependant quelques points de repère, le jardin des Tuileries, puis l’opéra, veillant à ne pas trop s’éloigner de la gare, quand Louis proposa :
— On va chez moi ?
Clotilde se figea. Elle avait évidemment envisagé cette question. Louis s’était arrêté et la fixait avec un sourire.
— Non, Louis, pas ce soir. Je… j’ai besoin de…
Elle bafouillait. Il ne l’aidait pas. On aurait dit qu’il prenait même un certain plaisir à l’observer se débattre et tenter de justifier son peu d’empressement. Il la tenait à bout de bras, une main posée sur son épaule, et l’autre jouant avec une mèche de ses cheveux qu’il enroulait et déroulait entre ses doigts. Elle finit par saisir doucement ces doigts qui lui frôlaient la joue.
— J’ai besoin de plus de temps. De te connaître un peu plus.
— Qu’est-ce que tu veux savoir ?
— Rien de particulier, enfin, on a à peine parlé, je ne sais pas ce que tu fais, où tu vis, ce que tu aimes.
— Et ça changerait quoi, que tu saches tout ça ?
Troublée, Clotilde haussa une épaule, tandis que le jeune homme lui relevait doucement le menton pour la regarder en face, certain que son pouvoir résidait bien au fond de ses prunelles aux lueurs dorées, qu’il allait la convaincre avec cette arme-là. Pour faire bonne mesure, il se pencha vers son visage et l’embrassa. Ce fut un long baiser très intime, auquel elle ne s’attendait pas et qu’elle ne put s’empêcher de prolonger, les mains agrippées à la veste de Louis et le corps mou, cotonneux, vidé de sa substance. Ce fut lui qui se détacha, et sans marquer aucune pause il enchaîna :
— J’ai vingt-cinq ans, je suis formateur en informatique, je vis à Paris dans le 8e, et j’aime la cuisine antillaise. Tu te sens mieux ?
Elle réussit à lui sourire, tout en reculant doucement.
— Oui, un peu.
— Mais ?
— Mais quoi ?
— Tu t’éloignes, tu recules, donc ça ne change rien pour toi, ce que je viens de dire.
— Si, s’obstina-t-elle, si ça change, mais pas assez pour que… Elle ne parvint pas à terminer sa phrase.
— Je ne te plais pas ? Si c’est le cas, dis-le-moi franchement… Tu n’aimes pas les Blacks, c’est ça ?
Elle s’arrêta net, ahurie : de toute évidence, il ne plaisantait pas, son visage tressaillait et il avait légèrement avancé la tête, comme un boxeur qui attend les coups et qui se prépare déjà à riposter.
— Louis, ne dis pas n’importe quoi. Si tu ne me plaisais pas, je ne serais pas ici, avec toi, je ne t’aurais pas laissé me toucher. Il me faut juste du temps, s’il te plaît.
La tension retomba d’un coup. Il s’approcha de nouveau de Clotilde, lui effleura la joue, et posa très doucement sa bouche sur la sienne.
— Bonne nuit, alors.
Puis il lui tourna le dos, et il partit.

Plusieurs jours passèrent avant qu’il ne se manifestât. Clotilde n’avait ni songé à lui demander son numéro de téléphone, ni eu l’occasion de le faire d’ailleurs. Elle fut soudain certaine qu’il ne la rappellerait jamais. Peut-être était-ce mieux ainsi, elle n’avait rien à attendre de cette relation. Elle se reprocha aussitôt de dramatiser et d’être aussi pusillanime.
Une nouvelle fois, ce fut lui qui téléphona. Encore enveloppée dans le coton doux de ses rêves dont les images s’effilochaient de seconde en seconde, Clotilde buvait un thé matinal avant de se préparer pour la fac tout en observant le ciel criblé de nuages. Surprise, elle sursauta à la sonnerie du téléphone. Elle prononça « allo » d’une voix encore enrouée de sommeil.
— C’est Louis.
Il n’attendit pas sa réaction.
— Tu es libre, ce soir ?
— Je ne sais pas, je me réveille juste, je dois regarder mon agenda. Son rire sonore la fit cligner des paupières, comme une gifle.
— Tu dois regarder ton agenda pour savoir si tu as envie de me voir ce soir ?
— Non, ce n’est pas ça…
— Alors ?
— Alors c’est bon, je n’ai rien de prévu.
Troublée, Clotilde faisait maintenant les cent pas entre le lit et la fenêtre, complètement réveillée, son bol de thé dans une main.
— Tu vis bien à Saint-Germain-en-Laye ?
— Oui, pourquoi ?
— C’est moi qui vais me déplacer, aujourd’hui… Tu m’attends à la sortie du RER vers vingt heures ?
Toute la journée, Clotilde retourna dans sa tête ce rendez-vous du soir. Sans doute dîneraient-ils quelque part en ville, elle connaissait même un très bon restaurant créole qui plairait à Louis, mais après ? Elle n’avait aucune envie qu’ils finissent la soirée chez elle. Elle se sentait piégée, il n’était pas question que quelqu’un entre dans son univers, pas encore, pas tout de suite, elle n’était pas prête. Elle imaginait déjà comment les choses s’enchaîneraient, elle envisagea différentes stratégies pour éviter cette intrusion : « j’ai une colocataire, il y a une coupure d’eau, ça ne se passe jamais chez moi le premier soir », et elle entendait par avance les moqueries du jeune homme.
Et puis rien ne se déroula comme elle l’avait prévu.
Quand il sortit de la station, il la prit dans ses bras et la laissa le conduire au Bon Mangé, où ils furent placés à une table un peu isolée, éclairée à la bougie. Ils burent le traditionnel cocktail maison, et pendant tout le repas Louis sourit, lui posa des questions, raconta des moments de son enfance. Sous la table, ses genoux parfois enserraient ceux de Clotilde, il laissait doucement le désir monter, il la fixait avec ce qui ressemblait à de la tendresse.
Après le repas, ils marchèrent un peu dans les rues désertes, Clotilde s’habituait peu à peu à l’idée qu’ils allaient passer la nuit chez elle. Ses craintes semblaient s’être apaisées, lorsque Louis la guida soudain avec détermination vers une petite rue du centre-ville.
— Où tu m’emmènes ?
— J’ai loué une chambre d’hôtel.
Elle crut d’abord qu’il plaisantait, mais ils parvinrent très vite devant un petit hôtel de la rue des Joueries. Louis entra d’un pas décidé dans le minuscule hall d’accueil, demanda sa clé, régla la note, pendant qu’elle attendait à deux pas derrière lui, rouge de confusion.
Une chambre d’hôtel, alors qu’il savait qu’elle vivait à deux pas d’ici, quelle drôle d’idée !
Dans la chambre, sa surprise donna un avantage à Louis. Il ôta à la hâte le couvre-lit à grosses fleurs rouges et enlaça Clotilde avant de la coucher sur les draps. Tout se passa d’abord avec beaucoup de douceur, les gestes souples du jeune homme chorégraphiaient un ballet lent et harmonieux, les vêtements volèrent autour d’eux, Clotilde se sentait méduse se mouvant dans des eaux tièdes, leurs corps trouvaient leur rythme et se rencontraient légèrement, et des voiles commençaient à se déchirer avec délicatesse.
Et puis tout se dérégla. Plus rien n’eut de sens. Le chaos succéda à l’harmonie, elle perdit pied, il lui fit mal et elle eut seulement envie que cela finît.

Rien ne s’oppose à la nuit
Les jours suivants, Clotilde ressassa. Elle enroula et déroula le film des dizaines, des centaines de fois. À plusieurs reprises, le téléphone sonna, mais elle n’y répondit jamais, ne cherchant même pas à s’assurer de l’identité de la personne à l’autre bout du fil. Ses cours restaient étalés sur la table qui faisait aussi office de bureau, et elle les repoussait juste assez pour pouvoir y poser un bol de thé ou de soupe. Elle ne retourna pas à la fac, redoutant d’y croiser Louis. Elle demeura même plusieurs jours sans sortir, se contentant de piocher dans ses maigres réserves : boîtes de sardines, biscottes, riz, purée Mousseline. De toute façon, elle n’avait pas faim.
Les jours passèrent. Un soir, elle décida de noter noir sur blanc ce qui avait eu lieu dans cet hôtel : peut-être que l’écriture des faits chasserait l’obsession, peut-être qu’elle s’apercevrait que finalement ce n’était pas si grave. Elle tremblait quand elle s’empara du stylo et du carnet – un journal qu’elle avait tenu des mois auparavant et abandonné depuis – et elle eut beaucoup de mal à tracer les premiers mots, recroquevillée au fond du fauteuil défoncé qu’elle avait récupéré dans une brocante.
« Au début tout allait bien. Après tout j’avais envie de lui. Et je le trouvais beau. Désirable. Lui aussi me désirait. Je l’ai senti quand il m’a couchée sur le lit qu’il a commencé à me déshabiller je sentais son empressement et je pensais que c’était son désir qui le guidait, je le trouvais encore beau et doux j’aimais sa peau et ses muscles et ses yeux, je m’abandonnais ça ne m’était pas arrivé depuis si longtemps mais maintenant je sais que je n’aurais pas dû pas aussi vite j’ai complètement baissé ma garde c’est là que tout a dérapé il est devenu brutal et je n’étais pas prête il a tout accéléré et je ne voulais pas j’ai essayé de lui dire ce que disent les filles en général quand le type est trop pressé attends un peu pas tout de suite caresse-moi encore mais il ne répondait rien et n’écoutait rien comme si la violence le submergeait il était beaucoup plus fort que moi et j’ai dit non non non je l’ai dit de plus en plus fort et je crois que j’ai commencé à pleurer mais il s’en fichait complètement il me faisait mal avec ses coudes et ses genoux il me tenait les bras au-dessus de la tête d’une seule main je sentais les barreaux du lit contre ma tête et de l’autre main il m’écartait les cuisses et quand il m’a pénétrée j’ai lâché prise que faire d’autre c’était trop tard il s’en est donné à cœur joie je me sentais molle et envahie ses coups de reins me secouaient et son souffle dans mon cou me glaçait j’étais comme absente et ça a duré mais je ne sais pas combien de temps trop longtemps. Et puis il a joui et est resté quelques secondes immobile avant de s’allonger à côté de moi. Il s’est endormi. »
Quelques jours après cette autoconfession, on frappa à sa porte. Couchée sous la couette, encore en pyjama malgré l’heure tardive, Clotilde ne bougea pas, tétanisée. On recommença et en même temps une voix lui parvint :
— Clotilde, c’est moi, Sophie ! Ouvre !
Dès que le verrou fut tiré et la porte entrouverte, Sophie s’engouffra dans la pièce et observa son amie avec attention :
— Mais qu’est-ce qui se passe ? J’ai appelé des dizaines de fois, j’étais inquiète ! Et puis quelle tête tu as ! Tu es malade ?
Comme d’habitude, Sophie reprenait à peine sa respiration entre chaque phrase, et ses émotions se lisaient à travers ses mots comme les images d’un livre, sans filtre, brutes, à vif. Secouée par cette intrusion, Clotilde, qui se terrait chez elle dans le silence et la semi-obscurité depuis des jours, sentit les larmes déborder de ses yeux et noyer son visage. Cette fois, sans une parole, Sophie la prit dans ses bras et l’étreignit. Les sanglots remontèrent en flots vers la gorge de Clotilde, qui les laissa la submerger, s’agrippant à Sophie qui tangua sous le choc. Au bout de quelques minutes, elle se détacha du corps de son amie, et recula jusqu’au fauteuil en s’essuyant les yeux.
— Pardon.
— Non, c’est moi qui suis désolée de ne pas être venue plus tôt.
Sophie s’approcha de Clotilde et lui caressa la joue.
— Je nous fais un thé. Tu racontes.
Clotilde hésita : que dire ? que garder pour elle ? Que comprendrait Sophie pour qui les aventures s’enchaînaient aussi légèrement et harmonieusement que des perles sur un collier ? Sophie qui butinait en agitant ses ailes chatoyantes, Sophie pareille à un elfe gracieux et désinvolte, qui compensait le sérieux de ses études (elle était en khâgne) par une approche insouciante de la vie quotidienne en général, et des relations amoureuses en particulier. Pendant que son amie officiait dans le coin cuisine – théière, eau bouillante¬, feuilles de thé vert, tasses en porcelaine sur le petit plateau de bois – Clotilde récitait mentalement des phrases, mais elle ne parvenait à en choisir aucune qui ressemblât à ce qu’elle avait vécu.
Enfin, Sophie s’assit près d’elle, déposa le plateau sur la table basse, et effleura le genou de Clotilde d’une main qui ne pesait pas plus qu’une plume. Elle ne dit rien, mais Clotilde réussit à souffler :
— J’ai couché avec Louis.
Sophie attendit la suite, qui ne vint pas. Il sembla à Clotilde qu’elle entendait les rouages du cerveau de son amie se mettre en marche. Celle-ci finit par dire, à voix très basse :
— Et alors ?
Clotilde tourna vers elle un regard noyé.
— C’était… horrible !
— Horrible ?
Après un long soupir, Clotilde porta la tasse brûlante à ses lèvres et, concentrée sur le trajet du liquide à l’intérieur de son corps, avala une gorgée de thé comme un baume qui aurait peut-être le pouvoir de cicatriser ses blessures intimes. Près d’elle, Sophie se taisait, débarrassée pour une fois de ses oripeaux de clown, muette, attentive, le visage entièrement tendu vers son amie. Ce fut ce silence et cette douceur qui persuadèrent Clotilde de lui parler, de jeter les mots comme ils venaient, comme elle les avait éparpillés sur son journal auparavant, sans aucune logique, juste pour se délivrer des images qui troublaient ses jours et ses nuits.
Elle ne raconta pas à Sophie ce qu’elle savait déjà, leur rencontre à la BU, les coups de téléphone et le premier dîner, mais insista sur le miel du regard de Louis, sur ses propres hésitations et les frissons qu’il faisait naître chez elle. Puis elle en vint à leur deuxième soirée, l’arrivée à l’hôtel et les gestes doux qui deviennent durs, le désir qui se transforme en exigence, l’empressement qui dégénère, et l’autre qui est sourd, l’autre qui force et s’entête, qui s’enfonce et qui blesse, seul dans son monde de chair anonyme, seul avec ses armes d’homme, oublieux de celle qui dit non, qui pleure et qui en omet de résister tant sa surprise la terrasse. Il entre où il veut comme un voleur et ça le fait jouir, il jouit quand même, ou bien il jouit à cause de ça.
Après tout, elle avait eu envie de faire l’amour avec lui, il lui plaisait, elle l’avait suivi et elle n’avait eu que ce qu’elle méritait. L’avait-elle allumé ? Était-elle coupable d’avoir provoqué cet incendie dans le corps de Louis : comment ensuite refuser de l’éteindre ? Comment refuser à un homme ce qu’on a semblé lui promettre ? De quel droit l’en priver ? C’était elle, la responsable.
— C’est un viol, dit pourtant Sophie.

Dans la tête de Clotilde, le mot déclencha un raisonnement soudain évident : il était inutile qu’elle aille déclarer ce qui lui était arrivé ou qu’elle porte plainte. Aucun policier ne recevrait son témoignage comme celui d’une victime. « Il vous a proposé de vous emmener à l’hôtel et vous l’avez suivi ? Vous pensiez qu’il allait vous lire un conte ? Que vous alliez jouer aux cartes ? ». Elle imagina parfaitement les sarcasmes des hommes qui se tiendraient derrière leur bureau, elle voyait leur air ironique, elle entendait leurs propos moqueurs. On va dans une chambre d’hôtel avec un homme, il vous baise, quoi de plus normal ? C’est le prix de la liberté sexuelle, non ?
Sophie comprit aussitôt le désarroi de Clotilde. Elle sentit même dans son corps les flux qui d’un coup s’inversaient – le désir qui se tarit, le poids soudain de cet homme couché sur elle, sa chair compacte qui heurte chaque parcelle de peau tendre et qui n’éveille plus rien que la peur. Elle sentit l’écœurement qui gagne, les mains qui envahissent et ne caressent plus, becs agressifs d’oiseaux affamés, le cœur qui s’affole et l’immense solitude qui se répand partout autour. Elle sentit cette résignation qui peu à peu se répand de l’esprit vers le corps. Le corps vide.
Sophie comprit que son amie avait bien été vaincue, mais que personne ne pourrait constater les traces de sa défaite. Il n’y avait rien à faire, rien à dire, rien à raconter. Toujours sans un mot, elle la prit dans ses bras, lui caressa les cheveux, essuya doucement l’eau sur ses joues et son menton. Elle essaya juste de la remettre dans son corps.

Pendant quelques jours, Sophie resta chez Clotilde. Elle ne la quittait que pour se rendre en cours, ce qui laissait déjà beaucoup de temps pour la solitude. Clotilde passait le plus clair de ses journées sous la couette, mais elle n’était plus aussi malheureuse, Sophie avait réveillé par sa présence une flamme de vie, et même une sorte de colère saine : elle rêvait parfois que Louis se tenait contre une cabane en bois, en pleine forêt, et qu’elle lui lançait des poignards qui s’enfonçaient partout dans son corps, d’où jaillissaient des fontaines de sang bien rouge qui la faisaient rire. D’un rire tonitruant.
Mais ce rire aussi lui fut enfoncé dans la gorge.

Un soir où elle buvait un verre de vin en compagnie de Sophie – c’était leur dernière soirée ensemble, Sophie avait prévu de rentrer chez elle dès le lendemain – Clotilde avala soudain une grande gorgée de bordeaux, comme pour se donner du courage, et elle lança tout de go :
— Je crois que la situation est pire que prévu.
Sophie ne comprit pas ce qu’elle voulait dire. Elle crut qu’elle redoutait de se retrouver seule après son départ.
— Ne pense pas à demain, profitons de ce moment, lui dit-elle en faisant tinter son verre contre celui de Clotilde. À nous !
— Non, ce n’est pas à demain que je pense… Je pense à beaucoup plus loin…
Le silence lourd, leurs mains en arrêt au-dessus de la table basse, le vin grenat qui brillait sous la lampe.
— Je suis enceinte.
— Tu… tu es sûre ? bafouilla Sophie en sursautant, ce qui projeta quelques gouttes de vin sur son jean, à hauteur des cuisses. Cette tache sembla soudain fasciner Clotilde, qui ne quittait plus des yeux le vin imbibant peu à peu le tissu, le rouge devenant de plus en plus sombre.
— J’ai fait un test cet après-midi, annonça-t-elle d’une voix blanche, le regard fixant toujours la tâche. J’avais un retard de règles, ça ne m’arrive jamais.
Sophie eut envie de gémir, au lieu de quoi elle avala d’un trait ce qui restait de vin dans son verre et s’en resservit un autre, à ras bord. En face d’elle, Clotilde buvait à petites gorgées, le visage sans expression. Pour la secouer, pour rompre le silence, Sophie posa une question stupide mais inévitable :
— Tu vas faire quoi ?
— Tu veux dire : est-ce que je vais avorter ?
Sophie approuva de la tête. Mais la seule réponse de Clotilde fut un haussement d’épaules désemparé. Le vert de ses yeux paraissait soudain terni. Il manquait à ses gestes leur éclat habituel, celui qu’ils avaient conservé ces derniers jours, même dans l’abattement et la colère.
— Tu peux encore réfléchir, c’est tout récent, tenta Sophie pour la rassurer un peu. Inutile de te précipiter.
De toute évidence, Clotilde était incapable de prendre une décision dans l’instant. Ce nouveau coup du sort la clouait au sol, comme si le destin ou les dieux avaient décrété de lui faire payer jusqu’au bout son inconséquence. À moins que, tout simplement, on cherche à lui faire comprendre que toutes ses illusions n’étaient justement que cela, des illusions, des mirages, de jolies images faites pour être feuilletées dans les livres de contes ? Un peu brusquement, elle demanda :
— Si je me fais avorter, tu m’accompagneras ?
— Bien sûr. Tu es décidée ?
— Je ne sais pas.

Quand Sophie quitta son amie le lendemain matin, elle eut l’impression que la nuit lui avait fait du bien. Elle n’avait plus son air hagard, et une énergie nouvelle se dégageait de ses mouvements, si bien que Sophie eut moins de scrupules à rassembler ses affaires et à la laisser de nouveau seule.
— On s’appelle tous les soirs, d’accord ?
— Oui, promis.
— Et si tu as un coup de blues, tu me fais signe et j’arrive.
— O.K.
— Il y a dans le frigo de quoi tenir quelques jours, et de toute façon je reviens vite, avant la fin de la semaine.
Ce fut Clotilde qui la poussa dehors, avant de l’étreindre une fois sur le palier en lui murmurant à l’oreille un merci ému.
Maintenant, l’important était ailleurs, une partie dans sa mémoire et l’autre au creux de son corps, cachée, secrète, informe, minuscule. Impossible de ne pas les mettre en lien. Le dur avec le tendre. Le violent avec le fragile. Rejeter l’un impliquait forcément de se débarrasser de l’autre, comment discuter ça ? Comment voir les choses autrement ? Ce qui aurait pu être une joie, un éclat de vie, ne deviendrait qu’un épouvantable fardeau… Un ogre allait la dévorer de l’intérieur après que son créateur l’eût malmenée, blessée, humiliée.
Les jours suivants se fondirent en un magma grisâtre, juste ponctué par les coups de téléphone réguliers de Sophie, qui prenait de ses nouvelles chaque soir, comme promis, et par les croix qu’elle traçait dans son calepin pour se convaincre que le temps passait et qu’elle avait une décision à prendre, une échéance à respecter.
Clotilde en revanche ne parvenait pas à raisonner : elle n’avait pas avancé d’un pouce depuis le départ de son amie. Le temps passait, et chaque minute ajoutait une couche de confusion à la précédente, une poussière mentale qui recouvrait tout, et au travers de laquelle Clotilde se propulsait comme dans les rêves, engluée, lourde, collée au sol par ses hésitations et ses peurs. Comme il ne se passait rien, elle demeurait confinée dans cet état étrange, posée sur le rebord de la vie, ne sachant quel dieu invoquer pour que le monde bougeât, pour qu’au moins une parcelle d’elle-même se déplaçât et entraînât avec elle d’imperceptibles changements qui en déclencheraient d’autres, et que peut-être une avalanche l’emportât enfin dans ses tourbillons blancs… »

Extrait
« Voilà, je retourne demain dans ma cellule. Je suis soulagée. Je vais enfin retrouver un peu de paix, j’ai juste mal pour mon père qui ne mérite pas de souffrir une nouvelle fois de la perte de quelqu’un qu’il aime, mais il a bien vu que ma vie s’était arrêtée depuis des semaines. J’ai l’impression d’avoir raté des bifurcations sur mon chemin, commis des erreurs d’aiguillage, mais tout est tellement flou maintenant, la nuit des images se télescopent, Louis battant des bras et disparaissant dans un fracas diabolique, le bébé Ana aperçu tel un ange qui vole au-dessus de ma vie juste quelques instants, et ma mère, maman, je te rejoins, je fais comme toi, c’est toi qui m’as montré la voie, je comprends seulement aujourd’hui ton geste, même si ma douleur n’a rien de commun avec la tienne, je suis tes traces, je plonge avec toi dans les limbes de l’oubli, comme j’ai hâte, attends-moi, s’il te plaît, j’arrive… » p. 75

À propos de l’auteur
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Cathy Borie © Photo DR

Après avoir été institutrice, professeur des écoles, Cathy Borie se consacre maintenant à l’écriture. Après Dans la chair des anges (Carnets Nord, 2018) et Mille jours sauvages (éditions de la Rémanence, 2021) sélectionné pour le Prix des auteurs inconnus, elle publie Ana en 2022, après une première version autoéditée en 2020. Elle a également publié des contes pour enfants, des nouvelles, des recueils de témoignages, une pièce de théâtre. (Source: Éditions L’Échelle du Temps)

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Dix âmes, pas plus

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En deux mots
Après avoir postulé pour un poste d’enseignante à Skálar, le plus petit village d’Islande, Una découvre cette communauté de dix personnes, dont ses deux élèves. Et va se rendre compte au fil des jours que bien des secrets sont enfouis là, dont un double meurtre non élucidé et une fillette qui hante la maison qu’elle occupe.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Dix habitants, une enseignante et un cadavre

Ragnar Jónasson nous entraîne dans les pas d’une enseignante engagée dans un village isolé qui ne compte que dix habitants. L’occasion pour le maître du polar islandais de construire un scénario haletant sur les secrets gardés par cette communauté bien particulière.

Una a bien envie de quitter Reykjavik et de découvrir son pays. Aussi postule-t-elle à l’offre d’emploi qui recherche un «professeur au bout du monde». Il s’agit en l’occurrence du village isolé de Skálar qui compte dix habitants et qui est situé à la pointe est de l’île, à commencer par ses deux élèves, Edda et Kolbrún. Edda, 7 ans, est la fille de Salka, la romancière qui héberge l’enseignante. Elle s’est installée là depuis un an et demi, après avoir hérité de la maison à la mort de sa mère. Kolbrún, 9 ans, est la fille de Kolbeinn et Inga. Ils ont la quarantaine. Lui travaille comme marin pour Gudfinnur, l’Armateur que tout le monde appelle Guffi et dont l’épouse Erika, malade, doit rester alitée. Gunnar est son autre employé. Il forme avec son épouse Gudrún, qui gère la coopérative, l’autre couple sur l’île. Ils sont proches de la soixantaine. Enfin, pour compléter ce tableau, on ajoutera Thór, 35 ans, qui travaille dans la ferme appartenant à Hjördis, femme peu bavarde, et vit dans la dépendance toute proche.
Au fil des jours, Una prend ses marques, commence à croiser les habitants. Elle est convoquée par Gudfinnur qui essaie de la dissuader de rester, est invitée à prendre le thé chez Gudrún, croise Thór pendant une virée nocturne ou prépare la fête de Noël avec Inga.
Ce qu’elle ne sait pas, le lecteur va l’apprendre tout au long de chapitres insérés en italique entre le récit, c’est un fait divers qui a défrayé la chronique, l’assassinat de deux hommes et la condamnation de trois personnes, dont une femme qui n’a pourtant cessé de crier son innocence. Ce qu’elle sait en revanche pour l’avoir bien ressenti, c’est l’histoire de la maison hantée qu’elle occupe. Le fantôme d’une fillette décédée à la suite d’un empoisonnement a déjà fait fuir plus d’un locataire.
Ajoutons qu’un visiteur, venu rendre visite à Hjördis, a disparu au lendemain de son séjour à Skálar et vous aurez tous les ingrédients de ce polar nordique à la mécanique parfaitement huilée par Ragnar Jónasson. Il sait à merveille faire monter la tension et distiller l’angoisse. Jusqu’à cet épilogue qui remet en place toutes les pièces du puzzle. Entre comptines enfantines, légendes islandaises, héritages empoisonnés et solidarité insulaire, le poids du secret est un fardeau bien lourd à porter…

Dix âmes, pas plus
Ragnar Jonasson
Éditions de La Martinière
Roman
Traduit de l’islandais par Jean-Christophe Salaün
336 p., 21 €
EAN 9782732494074
Paru le 14/01/2022

Où?
Le roman est situé en Islande, principalement à Skálar.

Quand?
L’action se déroule de nos jours, avec des retours en arrière jusqu’en 1927.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Recherche professeur au bout du monde». Lorsqu’elle voit passer cette annonce pour un poste d’enseignant dans le minuscule village de Skálar, Una, qui ne parvient pas à trouver un emploi stable à Reykjavík, croit saisir une chance d’échapper à la morosité de son quotidien. Mais une fois sur place, la jeune femme se rend compte que rien dans sa vie passée ne l’a préparée à ce changement radical. Skálar n’est pas seulement l’un des villages les plus isolés d’Islande, il ne compte que dix habitants.
Les seuls élèves dont Una a la charge sont deux petites filles de sept et neuf ans. Les villageois sont hostiles. Le temps maussade. Et, depuis la chambre grinçante du grenier de la vieille maison où elle vit, Una est convaincue d’entendre le son fantomatique d’une berceuse.
Est-elle en train de perdre la tête ? Quand survient un événement terrifiant : juste avant noël, une jeune fille du village est retrouvée assassinée.
Il ne reste désormais plus que neuf habitants. Parmi lesquels, fatalement, le meurtrier.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Rostercon
Blog Ce que j’en dis…
Blog Lettres exprès

Les premières pages du livre
« Avant-propos
Cette histoire se déroule au milieu des années quatre-vingt dans le village de Skálar, situé à l’extrême nord-est de l’Islande. En vérité, il est abandonné depuis les années soixante, mais j’ai emprunté le décor de ce roman à la réalité. Si les maisons et les personnages décrits ici sont le fruit de mon imagination et ne font aucunement référence aux véritables habitants de Skálar, j’ai néanmoins voulu m’assurer que les faits historiques locaux évoqués soient le plus juste possible, notamment grâce à l’ouvrage L’Histoire des habitants de Langanes de Fridrik G. Olgeirsson. Je me réfère aussi à divers contes folkloriques collectés par Sigfús Sigfússon dans ses Contes et récits islandais. Au cas où des erreurs se seraient glissées dans ce roman, j’en assume évidemment l’entière responsabilité.
Je tiens à remercier Haukur Eggertsson pour m’avoir guidé à travers la péninsule de Langanes et Skálar durant l’écriture de ce livre. Pour la relecture du manuscrit, je remercie également mon père, Jónas Ragnarsson, la procureure Hulda María Stefánsdóttir ainsi que Helgi Már Árnason, dont la famille est originaire de ce village. Enfin, un grand merci à Helgi Ellert Jóhannsson, médecin à Londres, pour ses conseils avisés.
Dans la première partie du livre, je cite le poème Heims um ból1 de Sveinbjörn Egilsson, et dans la deuxième partie, Svefnljóð2 de David Stefánsson.
On trouvera également dans le texte une berceuse écrite par Thorsteinn Th. Thorsteinsson et publiée dans la revue Heimskringla de Winnipeg en 1910. Thorsteinn est né dans la vallée de Svarfadardalur en 1879 et mort au Canada en 1955. Ragnar Jónasson

1. « De par le monde », poème mis en musique sur la mélodie de « Douce nuit, sainte nuit ». (Toutes les notes sont du traducteur.)
2. « Berceuse ».

Una se réveilla en sursaut.
Elle ouvrit les yeux. Plongée dans l’obscurité, elle ne voyait rien. Incapable de se rappeler où elle se trouvait, elle avait la sensation d’être perdue, allongée sur un lit inconnu. Son corps se raidit dans un soudain accès de panique. Elle frissonna, puis comprit qu’elle avait jeté sa couette par terre dans son sommeil. Il faisait un froid glacial dans la chambre. Elle se redressa doucement. Prise d’un léger vertige, elle se ressaisit rapidement et se souvint tout à coup d’où elle était.
Le village de Skálar, sur la péninsule de Langanes. Seule, abandonnée dans son petit appartement sous les combles.
Et elle savait ce qui l’avait réveillée. Enfin, elle croyait savoir… Avec ses sens encore engourdis, difficile de distinguer le rêve de la réalité. Elle avait entendu du bruit, un étrange son. Tandis que sa conscience s’éclaircissait, la peau de ses bras se couvrit de chair de poule.
Une fillette, oui, c’était ça, à présent cela lui revenait très nettement : une petite fille qui chantait une berceuse.
N’y tenant plus, elle s’extirpa du lit, tâtonna dans les ténèbres à la recherche de l’interrupteur du plafonnier. Complètement aveugle, elle pesta de ne pas avoir de lampe de chevet. Pourtant, elle hésitait encore à allumer ; l’obscurité avait quelque chose de sécurisant.
La voix de la petite fille résonna de nouveau dans sa tête, fredonnant cette berceuse qui ne lui laissait qu’un souvenir flou. Il devait s’agir d’un rêve, bien sûr, mais cela lui avait semblé si réel.
Un grand fracas déchira le silence. Retenant un cri, elle perdit l’équilibre. Bon sang, que se passait-il ? Envahie d’une vive douleur, elle comprit qu’elle avait marché sur le verre de vin rouge abandonné par terre la veille au soir. Elle passa la main sous son pied ; un tesson s’était fiché dans sa peau, et un filet de sang chaud s’échappait de la plaie. Elle tira prudemment sur le bout de verre en serrant les dents.
Avec la plus grande difficulté, elle se releva, tendit la main vers l’interrupteur et alluma. Elle jeta un rapide coup d’œil autour d’elle, comme si elle s’attendait à voir quelqu’un, tout en s’efforçant de se convaincre que tout cela était le fruit de son imagination, qu’elle n’avait pas vraiment entendu de voix, qu’elle avait rêvé cette berceuse.
Elle rejoignit son lit d’un pas chancelant, s’assit, leva la jambe et observa sa blessure. Dieu merci, elle n’était pas aussi profonde que ce qu’elle avait cru.
Elle était seule dans sa chambre. Son cœur retrouva peu à peu un rythme normal.
La berceuse lui revint d’un coup :
Douce nuit petite Thrá,
Que tes rêves soient beaux.
Le frisson d’horreur qui la saisit alors était bel et bien réel.

Quelques mois plus tôt
Recherche enseignant au bout du monde.
Una relut l’annonce pour le moins singulière, assise à la table de la cuisine dans son petit appartement en sous-sol niché au cœur du quartier ouest de Reykjavík. Elle l’avait acheté quatre ans plus tôt, après avoir réuni avec difficulté de quoi constituer un apport. Sa famille – ou, plus précisément, sa mère – ne bénéficiant que de modestes ressources, elle n’avait pu compter que sur elle-même, comme d’habitude.
Toujours aussi vétuste que lors de son emménagement, la cuisine arborait un sol en linoléum jaune et des carreaux colorés sur les murs, tandis que le mobilier rouge vif et l’antique cuisinière blanche Rafha accusaient vingt ans de retard. En voyant cette pièce, difficile de croire qu’on était en 1985.
Heureusement, le café avait bon goût, rehaussé d’un trait de lait. Una avait commencé à en consommer lors de ses études, et depuis elle ne pouvait plus s’en passer.
Sa meilleure amie, Sara, était assise en face d’elle.
– Je ne sais pas, Sara, dit-elle avec un sourire forcé.
Manifester un quelconque signe de joie était devenu de plus en plus compliqué ces derniers temps. Son salaire de remplaçante dans une petite école de Kópavogur lui suffisait à peine, et la précarité de son poste l’angoissait constamment. Économisant chaque centime, elle ne pouvait s’autoriser le moindre plaisir. Elle mangeait du poisson, moins coûteux que la viande, au moins trois fois par semaine, et choisissait toujours celui qui était en promotion. À chaque fin de mois, elle regrettait de ne pas avoir terminé ses études de médecine, même si elle n’en aurait pas été plus heureuse. Elle avait supporté trois ans de dur labeur avant de se rendre compte qu’elle ne s’était inscrite que pour faire plaisir à son père, et qu’elle avait cherché à réaliser son rêve à lui plutôt que le sien. Jamais elle n’aurait pu travailler comme médecin, cela ne lui correspondait tout simplement pas. Durant ces trois années, elle avait validé chaque examen, obtenu d’excellents résultats. Mais là n’était pas l’essentiel. L’étincelle lui manquait.
– Je t’en prie, Una ! Tu te plains toujours de tes difficultés. Tu adores enseigner, et en plus tu es une vraie aventurière ! s’exclama Sara, de ce ton empreint d’optimisme qui la caractérisait.
Venue prendre le café ce samedi matin avec le journal sous le bras, elle avait montré l’annonce à Una, qui n’était pas abonnée – elle ne pouvait pas se le permettre. Le soir même, elles comptaient se retrouver chez Sara pour regarder en direct à la télévision un concert en soutien aux enfants africains victimes de la famine. Le programme, diffusé internationalement, était un véritable événement sur la chaîne publique, et Una, passionnée de musique, de danse et de fête, n’attendait que cela.
– C’est tellement loin, littéralement à l’autre bout du pays. On ne peut pas faire plus éloigné de Reykjavík !
Elle baissa de nouveau les yeux sur l’annonce.
– Skálar…, lut-elle. Je n’en ai jamais entendu parler.
– C’est minuscule. Ils disent qu’ils ont besoin d’un professeur pour un petit groupe d’élèves. Ils te logent même gratuitement ! Imagine tout l’argent que tu pourras mettre de côté ! J’ai vu un reportage sur ce hameau à la télé l’hiver dernier, je m’en souviens bien, il disait qu’on comptait dix habitants au dernier recensement, ce qui semblait beaucoup l’amuser.
– Quoi, dix habitants ? Tu plaisantes ?
– Non, c’était même pour ça que le journaliste y était allé. Je crois que c’est le plus petit village d’Islande. Tu n’auras sans doute qu’un élève ou deux.
Au début, Una avait considéré cette proposition comme une blague, mais peut-être n’était-ce pas une si mauvaise idée ? Peut-être était-ce là l’occasion tant rêvée ? Elle n’avait jamais projeté de vivre à la campagne, ayant grandi dans un quartier résidentiel de la capitale où son père, médecin, avait construit presque entièrement de ses mains un petit pavillon individuel. Elle y avait vécu une enfance assez heureuse. Elle se revoyait jouant avec ses amies dans les rues gravillonnées de ce quartier encore en plein développement. Jusqu’au drame.
D’une certaine manière, cela avait été comme grandir dans un petit village, même s’il ne comptait pas dix habitants. Les souvenirs qu’elle gardait de ce lieu demeuraient vifs et lumineux.
Sa mère et elle avaient fini par partir. Quelqu’un d’autre avait pris leur place dans cette maison, et peu importe de qui il s’agissait, Una n’y remettrait jamais les pieds. Mais ce hameau, Skálar, touchait une corde sensible en elle. Elle avait besoin de changer d’environnement.
– Ça ne coûte rien de postuler, finit-elle par dire, presque malgré elle.
Elle s’y voyait déjà : repartir à zéro au cœur de la nature, savourer cette proximité avec l’océan. Elle songea alors qu’elle ne savait même pas si le village se trouvait en bord de mer – mais c’était fort probable, sur une île où seules les côtes étaient habitables.
– Si c’est sur la péninsule de Langanes, ça doit être au bord de la mer, non ?
– Bien sûr, répondit Sara. D’ailleurs, l’essentiel de l’activité est un petit port de pêche. C’est plutôt charmant, non ? Vivre à la marge, mais en même temps pas tout à fait seul.
Un village de dix personnes qui se connaissaient toutes. Ne serait-elle pas une intruse ? Peut-être était-ce justement ce dont elle avait besoin, l’isolement sans la solitude. Échapper au tumulte de la ville, à cette routine où son salaire servait surtout à rembourser son emprunt ; pas vraiment de vie sociale, pas d’amoureux, la seule amie avec laquelle elle gardait contact était Sara.
– Oh, je ne sais pas. On ne se verra jamais, au mieux très rarement.
– Ne dis pas de bêtises. On se rendra visite régulièrement, répliqua Sara avec douceur. En fait, j’hésitais à te montrer cette annonce à cause de ça. Je ne veux pas te perdre. Mais je pense vraiment que ce serait parfait pour toi, pendant un an ou deux.
Recherche enseignant au bout du monde. L’honnêteté du titre charmait Una. Au moins, on ne cherchait pas à dissimuler le défi que représentait ce poste. Elle se demanda combien de personnes allaient répondre à l’annonce. Peut-être serait-elle la seule, si toutefois elle se décidait ? Il fallait bien avouer que rien ne la retenait en ville. Certes, il y avait Sara, mais elles n’étaient pas aussi proches qu’elles le prétendaient. Son amie avait commencé à se construire une famille, avec son mari et son enfant, et le temps qu’elle consacrait à cette vieille amitié ne faisait que diminuer. Elles s’étaient connues au lycée, et peu à peu la vie les avait éloignées. Una s’était dit que le temps d’une soirée, tout serait comme avant : elles regarderaient le concert à la télévision en buvant de délicieux cocktails, elles feraient la fête jusqu’au bout de la nuit. Mais en réalité, peut-être que Sara cherchait à se débarrasser d’elle en lui montrant cette annonce. Peut-être qu’au fond, elle était lasse de cette relation. Alors passer un an à Langanes sans revoir Sara, était-ce vraiment inenvisageable ?
Le pire était sans doute de devoir abandonner sa mère. Cependant, à cinquante-sept ans, celle-ci avait une santé de fer et avait refait sa vie depuis longtemps. Elle n’avait pas besoin que sa fille soit présente au quotidien. Una ne s’était jamais vraiment entendue avec son beau-père, mais toutes deux restaient très proches, elles avaient traversé tant d’épreuves ensemble.
– Je vais y réfléchir, conclut-elle. Je peux garder le journal ?
– Bien sûr, fit Sara en se levant après avoir terminé sa tasse. Je dois filer, mais on se voit ce soir. Ça va être sympa, une soirée entre filles !
Una eut soudain la sensation d’être seule au monde. Déménager, faire de nouvelles rencontres aurait sans doute un effet bénéfique sur elle. Sortir des sentiers battus, suivre son instinct et vivre une aventure excitante.
– Tu me promets de ne pas passer à côté de cette occasion ? insista Sara. Je suis certaine que tu y trouveras ton compte.
– Promis, répondit Una avec un sourire.

C’était une journée d’août étonnamment belle. La température était plutôt clémente, pas de vent, et le soleil faisait même une timide apparition de temps à autre.
Généralement, Una n’aimait pas ce mois-là, lorsque la nuit recommençait à tomber après la clarté perpétuelle des mois précédents, mais cette fois la situation était différente. Se tenant sur les marches de l’immeuble où sa mère vivait avec son mari à Kópavogur, elle songea qu’elle n’aurait jamais pu habiter dans un endroit pareil, aussi froid que mal entretenu. Elle préférait son petit appartement du quartier ouest de Reykjavík, même s’il était en sous-sol. Elle le louait désormais à un jeune couple avec un bébé.
Sa mère l’avait raccompagnée dehors après leur café. Le moment était venu de se dire au revoir.
– Nous viendrons te rendre visite, ma chérie, ne t’inquiète pas. Et puis, ce n’est que pour un an, non ?
– Une année scolaire, oui, répondit-elle. Vous serez toujours les bienvenus.
Façon de parler : sa mère serait la bienvenue, mais quelque chose chez son second mari – entré dans leurs vies plusieurs années auparavant – avait toujours dérangé Una.
– Tu vas t’arrêter quelque part en route ? demanda sa mère. C’est affreusement loin. Il faut que tu fasses une pause, c’est dangereux de conduire quand on est fatigué.
– Je sais, maman, soupira Una.
La sollicitude de sa mère était parfois un peu écrasante. Elle avait juste besoin de respirer, de prendre son envol. Quelle meilleure solution que de devenir enseignante dans un village si petit qu’il méritait à peine ce qualificatif ? Dix âmes, pas plus. Comment une société de cette taille pouvait-elle fonctionner ?
Ce serait une expérience enrichissante, revigorante autant pour son esprit que pour son corps. Una n’avait pas eu de difficulté à obtenir le poste. Elle avait appelé le numéro inscrit sur l’annonce quelques jours après la visite de Sara. Une femme d’un âge indéterminé, entre trente et quarante ans à en juger par sa voix, lui avait répondu et expliqué qu’elle siégeait au sein de la commission scolaire de la municipalité à laquelle le hameau appartenait.
– Ça me fait plaisir d’entendre que quelqu’un est intéressé. Pour tout vous dire, personne d’autre n’a postulé.
Una lui avait retracé en détail son parcours universitaire et son expérience professionnelle.
– Mais pourquoi voulez-vous venir vivre ici ? lui avait alors demandé la femme.
Una était d’abord restée silencieuse. Les prétextes ne manquaient pas : échapper à l’existence monotone qu’elle menait en ville, échapper à Sara, ou pour être plus exacte laisser Sara en paix quelque temps, se séparer un peu de sa mère – et surtout de son beau-père –, enfin changer d’environnement. Mais la véritable raison n’était pas aussi claire.
– J’ai juste envie de connaître la vie autrement qu’à la ville, avait-elle finalement répondu à son interlocutrice.
Elle n’avait pas immédiatement obtenu le poste, mais de toute évidence, ses chances étaient bonnes. Avant de raccrocher, elle avait demandé :
– Combien d’élèves aurai-je ?
– Deux, seulement. Deux fillettes de sept et neuf ans.
– C’est tout ? Vous avez vraiment besoin d’un professeur ?
– Oui, on ne peut pas faire des allers-retours quotidiens vers une autre école, surtout en hiver. Mais ce sont deux petites filles adorables.
Ainsi son voyage allait-il démarrer, à Kópavogur, au petit matin. Une année scolaire à la campagne, sur la péninsule de Langanes, parmi des inconnus, avec une classe composée de deux élèves. C’était risible, un travail presque trop facile pour accepter un salaire complet. Mais en fait, elle avait hâte.
La femme avec qui elle s’était entretenue au téléphone, Salka, lui avait semblé sympathique.
Peut-être que ce petit village l’accueillerait à bras ouverts.
Peut-être tomberait-elle amoureuse de la nature environnante et de ses habitants, au point de s’y installer de manière permanente…
Una revint à elle tandis que sa mère lui donnait un petit coup de coude et lui reposait la même question, à laquelle elle avait pourtant déjà répondu :
– Ce n’est que pour un an, n’est-ce pas ?
– Oui, maman. Je n’ai aucune envie de vivre aussi loin de Reykjavík à long terme.
– Eh bien. J’ai la sensation que mon oisillon prend enfin son envol.
– Voyons, maman, ça fait longtemps que j’ai quitté la maison.
– Mais tu n’as jamais été bien loin, ma chérie, nous avons toujours été là l’une pour l’autre… J’espère que ce ne sera pas trop dur pour toi là-bas, toute seule, sans pouvoir venir me voir et parler de… parler du passé.
Sa mère sourit. Una soupçonnait qu’elle décrivait sa propre peur, que cette séparation serait plus difficile qu’elle ne l’avait prévu.
Elle la serra fort contre elle, et toutes deux se regardèrent un instant en silence.
Il n’y avait plus rien à dire.

Jamais il ne se serait cru capable de tuer un homme.
Jamais il ne l’avait envisagé, en dépit de ce qu’on disait de lui. Il nourrissait d’ailleurs sciemment cette mauvaise réputation, pour conserver une certaine aura, susciter un respect mêlé de crainte. On le pensait sans doute capable du pire, peut-être le soupçonnait-on même d’avoir déjà commis un meurtre. Et oui, plus d’une fois dans sa vie il avait dû recourir à la violence. Il savait se battre, même s’il n’en avait pas forcément l’air.
Mais aujourd’hui, il avait tué.
Un effet singulier ; un afflux d’adrénaline avait traversé son corps, comme si plus rien ne lui était impossible. Il avait ôté la vie, regardé un être humain pousser son dernier soupir tout en étant conscient qu’il aurait pu le sauver.
Emportant son fusil à canon scié, il avait rendu visite à la victime – qui n’avait pourtant rien d’une victime – en fin de soirée, tandis que dehors tout était sombre, froid et humide. Il avait frappé de puissants coups à sa porte, sans craindre que quelqu’un l’entende aux alentours : la maison était en cours de construction, la seule à demi terminée dans une jungle bétonnée encore déserte, pas un témoin à proximité. Sachant visiblement ce qui l’attendait, l’homme avait aussitôt lancé les hostilités. Il avait envisagé de le flinguer immédiatement, mais à l’origine son arme devait servir à menacer, pas à tuer. Tirer sur quelqu’un, c’était trop salissant.
Alors, d’un geste vif il avait retourné son fusil et utilisé la crosse pour assommer le type. Après ça, il l’avait achevé à mains nues.
Et ça n’avait pas été difficile.
Pas tant que ça. Il fallait le faire, il n’avait pas d’autre choix.
Maintenant, cette ordure gisait par terre, dans le salon. Il devait déplacer le corps, s’en débarrasser. C’était sa mission de la soirée.
Il resta un instant figé, observant le cadavre inerte tandis qu’il prenait conscience de la situation. À présent rien ne serait plus pareil, il avait franchi la limite, commis un acte dont on ne revenait pas. Il devrait apprendre à vivre avec. Évidemment, il comptait bien s’en tirer – pas d’autre choix. Le peu de gens au courant de sa visite nocturne étaient complices, c’étaient eux qui lui avaient demandé de régler le problème. La police ne lui faisait pas peur tant qu’il réussissait à se débarrasser du cadavre. Les inspecteurs du coin n’avaient pas une grande expérience de la vraie criminalité. On l’interrogerait sûrement sur les liens qui l’unissaient à la victime, peut-être le soupçonnerait-on même quelque temps, mais ça, il pouvait s’en accommoder. Il suffisait de ne pas laisser de traces, en particulier des empreintes.
Heureusement, le sang n’avait pas coulé et il faisait sombre – les ténèbres étaient quasi constantes en cette fin novembre. Il avait juste à transporter le corps jusqu’à sa voiture et à trouver un bon endroit où l’abandonner. Quelques idées lui venaient déjà. Il aurait sans doute besoin d’un coup de main.
L’espace d’une seconde, il se demanda si ce type manquerait à quelqu’un. Ses parents étaient-ils toujours en vie, avait-il des frères et sœurs ? En tout cas, ce sale traître n’avait pas beaucoup d’amis. Non, réflexion faite, il ne manquerait à personne.
Quelqu’un sonna alors à la porte.

Après avoir roulé pendant des heures, Una soupira de soulagement en voyant apparaître le panneau de Thórshöfn, au pied de la péninsule de Langanes, même s’il lui restait encore une bonne distance à parcourir avant d’en atteindre l’extrémité.
Elle acheta un rafraîchissement dans une petite épicerie du village portuaire et en profita pour consulter sa carte. Elle devait aller presque tout au bout à l’est, jusqu’au cap de Fontur, afin de rejoindre le hameau de Skálar.
Elle se remit rapidement en route, un peu hésitante, plus tout à fait sûre de vouloir arriver à destination. Il n’était pas encore trop tard pour faire demi-tour.
Sa vieille Toyota Starlet jaune peinait sur le sentier caillouteux qui serpentait au cœur d’un paysage désertique, essentiellement constitué de roche et d’herbes sauvages. Seule une jolie petite église de campagne avait brisé la monotonie des lieux quelque part en chemin. C’était dans cette région qu’un ours polaire s’était échoué lors du grand hiver de 1918, particulièrement rigoureux. Il avait failli causer un carnage, d’après ce que lui avait raconté Sara, qui tenait cette histoire d’un reportage vu à la télévision.
La route longeait la mer et des amas de bois flotté que personne n’avait daigné ramasser parsemaient la côte. Ici et là, on apercevait également quelques cygnes chanteurs. Plus Una avançait, plus l’état de la chaussée empirait, ce qui n’était pas pour la rassurer. Elle avait beau tenter d’éviter les plus gros nids-de-poule, elle finit par en heurter un particulièrement profond. Certaine que son pneu avait éclaté, elle coupa le moteur et se prépara à sortir sa roue de secours. Constatant avec soulagement qu’il avait résisté, elle profita de cette courte pause pour inspirer l’air marin et regarder sa carte à nouveau, afin de s’assurer qu’elle ne s’était pas perdue.
Tout doucement, elle reprit son chemin, déterminée à ne pas rencontrer le moindre problème si près du but. Elle aperçut bientôt une étroite pointe, sans doute le fameux cap de Fontur qui ouvrait sur la mer, d’une ampleur étourdissante. Un peu plus loin, elle arriva à un croisement – Fontur à gauche, Skálar à droite – et fut soudain prise d’un vertige. Je ne veux pas vivre ici, songea-t-elle. Mais elle n’allait tout de même pas abandonner maintenant.
Tandis qu’elle approchait de Skálar, le brouillard s’abattit d’un coup sur le paysage alentour, effaçant la frontière entre le ciel et la terre, la projetant au cœur d’une insaisissable toile de maître. Sa destination semblait de plus en plus lointaine alors qu’elle se dirigeait vers le néant, où le temps n’avait plus de prise. Peut-être était-ce justement ce qui l’attendait : un lieu où le temps ne voulait plus rien dire, où le jour et l’heure n’avaient aucune importance, où les gens ne faisaient qu’un avec la nature.
Elle finit par atteindre le hameau perdu dans les brumes. Una se sentait comme l’héroïne d’un conte lugubre, rien ne lui paraissait réel. Tout bien réfléchi, sa propre décision n’avait rien de normal – tout lâcher et accepter de passer un an à la lisière du monde habitable. Elle se secoua ; il fallait qu’elle prenne sur elle, ce n’était qu’une première impression, aucune raison de s’y fier.
Elle passa devant une ferme qui surplombait le village mais qui, d’après Sara et le reportage télévisé, en faisait partie. Una discernait à présent quelques maisons à travers l’épais brouillard – un décor de ville fantôme. Ce lieu-là était néanmoins bel et bien habité, et elle avait la sensation qu’on l’observait, que çà et là les gens soulevaient discrètement leurs rideaux pour apercevoir l’inconnue.
Ce n’est qu’un effet de la brume, se dit-elle avec détermination. Comme cette impression que plus personne ne vivait là depuis des années, que tout le monde était parti. C’était déjà arrivé, des villages entiers qui se volatilisaient. Le poisson disparaissait, les gens avec. Mais ces dix âmes-là tenaient le coup, et elle venait s’y ajouter. Hors de question, toutefois, de s’éterniser. Une année scolaire, puis elle retournerait chez elle, riche de cette expérience, après avoir retrouvé un parfait équilibre dans sa vie.
Elle se gara à côté d’un petit groupe de véhicules stationné à la sortie du hameau piétonnier. Salka lui avait décrit en détail sa maison : une bâtisse blanche de deux étages du début du siècle, située à quelques pas du parking. Il était prévu qu’Una s’installe sous les combles. Elle ne donnait pas directement sur le front de mer, comme cela semblait être le cas de la plupart des autres maisons. L’une d’elles était particulièrement impressionnante ; juchée sur un léger relief, elle dominait les autres constructions. Una aperçut également une vieille et charmante église, de quoi surprendre pour une si petite communauté.

Extrait
« Une fois la nuit tombée, abrité par les ténèbres, il transporterait le corps dans son coffre jusqu’à un champ de lave.
C’était mieux ainsi. Trop d’intérêts en jeu, trop d’argent, et les hommes derrière cette affaire étaient sans pitié.
Il fallait en finir, sinon c’était la déroute assurée. Une vie ou deux, ça ne change pas grand-chose, se dit-il. On lui avait également confié la responsabilité de l’autre type qui voulait cafter. Deux hommes, deux pathétiques ratés, reposeraient bientôt à jamais dans un champ de lave. Et ils ne manqueraient pas à grand monde. » p. 88

À propos de l’auteur
JONASSON_Ragnar_DRRagnar Jónasson © Photo DR

Ragnar Jónasson est né à Reykjavík en 1976. Grand lecteur d’Agatha Christie, il entreprend, à dix-sept ans, la traduction de ses romans en islandais. Découvert par l’agent d’Henning Mankell, Ragnar a accédé en quelques années ans seulement au rang des plus grands auteurs de polars internationaux. Avec plus d’un million de lecteurs, la France occupe la première place parmi les trente pays où est Ragnar est traduit. (Source: Éditions de La Martinière)

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La femme d’après

FRIEDMANN_la_femme_dapres  RL_Hiver_2022

En deux mots
En rentrant à son hôtel en pleine nuit, la narratrice est agressée par quatre jeunes hommes. Elle va pourtant réussir à leur échapper, même si elle reste très choquée. D’autant qu’elle va découvrir que durant la même nuit une jeune femme a été assassinée tout près de son itinéraire.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Échapper à un prédateur n’évite pas le traumatisme

Arnaud Friedmann se met dans la peau d’une femme agressée la nuit à Montpellier en rentrant à son hôtel. Un épisode traumatisant qui va faire basculer sa vie. La femme d’après ne sera plus jamais la même qu’avant.

En 1986, quelques jours avant la catastrophe de Tchernobyl, la narratrice a eu une brève liaison avec Jacques. Vingt ans après, cette mère célibataire revient à Montpellier pour le retrouver. Peu après minuit, alors qu’elle regagne son hôtel, elle est interpellée par quatre jeunes hommes qui lui expliquent qu’elle ne devrait pas sortir ainsi seule. Si les phares d’une voiture qui passe poussent les jeunes à fuir, le choc est violent, le traumatisme entier. D’autant qu’elle apprend un peu plus tard qu’une jeune fille de 20 à 23 ans a été agressée durant cette même nuit avant d’être assassinée non loin de là où elle marchait. Elle se torture l’esprit, cherche une explication, croit comprendre qu’elle était trop vieille aux yeux des quatre jeunes hommes. La demi-journée qu’elle va passer à la plage avec Jacques ne lui mettront pas de baume au cœur, bien au contraire. Ces retrouvailles ne sont pas celles espérées. Elle décide alors de regagner Besançon où l’attendent ses deux filles.
Mais au kiosque de la gare, c’est le choc. À la une du Midi-Libre cette Une «L’assassin a avoué» accompagnée d’une photo de son agresseur. Elle défaille.
Quand elle revient à elle, son TGV est déjà parti. Elle décide alors de regagner son hôtel et de prolonger son séjour d’une semaine supplémentaire. Mais elle ne retrouvera l’apaisement ni dans les bras de Jacques, ni en regagnant la Franche-Comté. Peut-être aussi parce que ni sa mère ni ses filles ne lui prêtent une oreille attentive.
Un an plus tard, après avoir reçu l’autorisation de rendre visite à l’assassin dans sa prison de Villeneuve-lès-Maguelone, elle revient séjourner à Montpellier. Elle pense alors qu’affronter cet homme pourra l’aider à comprendre.
Arnaud Friedmann réussit à parfaitement mettre en scène le traumatisme subi et sa transformation en un trouble obsessionnel qui va finir par emporter la raison de cette femme dans un épilogue glaçant. En la suivant au fil de ses séjours montpelliérains, on voit son esprit dériver vers un besoin incessant de rejouer la scène de l’agression, de l’analyser sans cesse, d’essayer de trouver des réponses à ses interrogations. Et comme elle ne peut les obtenir, elle va finir par sombrer. Une trajectoire que l’auteur restitue dans son implacable logique, dans sa troublante et terrifiante vérité.

La femme d’après
Arnaud Friedmann
La Manufacture des livres
Roman
208 p., 18,90 €
EAN 9782358878203
Paru le 6/01/2022

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Montpellier et Villeneuve-lès-Maguelone. On y évoque aussi Besançon et Paris.

Quand?
L’action se déroule en 2009, 2010 et 2011, avec des réminiscences à 1986.

Ce qu’en dit l’éditeur
Dans la nuit, elle regagne son hôtel après ce dîner avec un amour de jeunesse, retrouvé vingt ans plus tard. Elle se sent légère, grisée par la promesse de cette nouvelle aventure. Mais quatre hommes s’arrêtent soudain devant elle. Des mots échangés, une insulte, un regard qui refuse de se baisser. Ils repartent. On pourrait dire que rien ne s’est passé et pourtant demeure en elle une angoisse sourde. Son trouble grandit quand le corps d’une jeune fille est retrouvé le lendemain dans le même quartier. Pourquoi se sent elle coupable de cette mort ? Qu’y a-t-il en elle qui dissuade ? Pourquoi lui trotte dans la tête le soupçon indigne de n’avoir pas été assez désirable ?
La Femme d’après nous conte la mécanique implacable d’une agression qui aux yeux de tous passera inaperçue. En écho à cette scène, avec finesse et sensibilité, Arnaud Friedmann explore les blessures et les désirs qui marquent la vie d’une femme tandis que le temps passe.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Blog motspourmots (Nicole Grundlinger)
Blog Aude bouquine

Les premières pages du livre
Montpellier
6 au 10 août 2009
Il y a l’air tiède du milieu de la nuit, quelques moteurs en écho, le bourdonnement des télévisions à l’intérieur des immeubles, puis soudain, des voix. Je ne m’y attendais pas. Je pensais avoir le trajet pour moi. J’avais fantasmé ce retour solitaire jusqu’à la voiture, dix minutes pour infuser la soirée, ses promesses. Il n’y a pas loin, de l’appartement au parking, le quartier est excentré ; cubes neufs, habitations cossues ; malgré l’été je n’avais pas prévu ça : croiser des gens.
Je ne ressens pas d’appréhension. Juste le dépit d’autres silhouettes que la mienne dans les rues, et l’ennui des politesses auxquelles il faudra se soumettre.
Ils s’approchent, ils parlent fort. Je les entends, même si je ne distingue pas les mots. Ils ont l’accent d’ici, du Sud, ou de plus au sud ; des voix d’hommes jeunes. Je souris. Je revois la silhouette de Jacques à côté de la mienne sur le balcon, nos corps animés par la même attraction que vingt ans plus tôt, les gestes vigilants qui étaient les nôtres pour trinquer et nous dévoiler sans l’urgence des premières fois.
Ils avancent vers moi sans le savoir, sans savoir qu’à la prochaine intersection ils me croiseront, moi que leur jeunesse attendrit. Leurs voix s’imposent à la nuit, des promesses les attendent, plus entières que les miennes, moins sereines. Je m’ouvre à eux avant de les avoir vus, malgré mon envie d’avoir la ville pour moi seule.
Depuis combien d’années ne me suis-je pas sentie légère à cause d’un homme ? Du commencement possible d’une histoire – de sa répétition dans le cas présent ?
Maintenant, je les vois. Ils m’ont vue, eux aussi. Ils cessent de parler, continuent d’avancer dans ma direction. Une angoisse, d’un coup. Elle chasse mes rêves de romance répétée avec Jacques, m’assène que je ne devrais pas être là, à marcher dans les rues de Montpellier le visage allumé d’un espoir anachronique, avec mes rêves de promenades dans la nuit pareilles à celles de mon adolescence.
Ils sont quatre, trois derrière, un qui se tient devant, qui met le cap sur moi comme si je n’existais pas. Ou que si, justement. Comme si j’existais trop.
– C’est pas prudent de se balader toute seule, comme ça, la nuit, madame.
Derrière, les comparses ne ricanent pas. Je me serais attendue à ce qu’ils ricanent, ça aurait correspondu à mes codes, j’aurais identifié l’agression, au moins reconnu ça, ça m’aurait tranquillisée.
Celui qui se tient devant est tout près de moi. Les autres à quelques pas, indistincts. Je sens l’odeur de son haleine, un relent de chewing-gum à la menthe, décalé. C’est ce qui m’affole le plus, de reconnaître dans sa bouche les effluves de mes premières amours, de Jacques à la sortie de notre premier cinéma ensemble, il y a un peu plus de vingt ans. Opening Night.
– T’as entendu ce que j’ai dit ? C’est pas prudent, ce que tu fais.
L’affiche du film rechigne à s’estomper, derrière la vitre sale de la rue Gambetta. L’obtuse pâleur de Gena Rowlands et la force qui se dégageait d’elle. Je t’imagine comme elle, plus tard, m’avait chuchoté Jacques pendant qu’on s’approchait de la caisse ; je l’avais mal pris.
Le silence me contraint à regarder celui qui vient de parler, le silence et l’immobilité soudaine de notre décor. Aucun de ses traits n’adhère à ma mémoire. Je me concentre sur sa voix, y déniche des intonations qui pourraient plaire aux filles s’il les modulait différemment, à la manière d’un acteur américain. Les autres continuent de se taire. Je n’avais pas l’impression, avant d’apparaître dans leur champ de vision, que leur conversation rendait un son grégaire. L’idée me traverse, je me hais pour cette idée, l’idée me traverse que je ne devrais pas être là, pas avoir traversé la France pour retrouver Jacques vingt ans après notre séparation, me mettre en travers du chemin de ces types, les contraindre à m’agresser. À laisser leur chef rouler ces mots menaçants, jouer la partition attendue.
Au moins j’aurais dû rester chez Jacques jusqu’à la fin de la nuit, accomplir ce que j’étais venue chercher, plutôt que m’offrir cette liberté dans les rues, le film de la soirée dansant dans la tête jusqu’au parking, jusqu’à l’hôtel. La possibilité de croire que j’avais encore le pouvoir d’en rester là, rentrer chez moi, juste l’avoir revu et désiré autant qu’il y a vingt ans.
– Tu me réponds, connasse ?
J’enregistre qu’il ne m’a pas traitée de salope. J’en tire un courage inouï, déplacé, une absence de peur absolue. Salope, oui, l’histoire aurait été différente. Les comparses aussi sont déçus. Il n’y pas de temps à perdre pour garder l’avantage.
– Je me promène.
– Toute seule ?
Il va ajouter quelque chose. La phrase est déjà prête, elle contient le mot qui déclenchera ce qui est écrit, qui scellera mon destin. Je le refuse. J’improvise une réponse pour que le mot ne soit pas dit, qu’il me reste une chance d’atteindre la voiture, de ne pas finir en fait divers.
– Vous êtes de Montpellier ?
Ça le déstabilise. Le mot n’est pas sorti. Je prends mon sac le paquet de cigarettes entamé avec Jacques, lui en tends une. Pas aux autres.
– Je fume pas.
Je range mon paquet, comme si ça ne se faisait pas, de s’en griller une devant un non-fumeur. Même si le non-fumeur est l’agresseur. Je l’ai énoncé, mentalement : l’agresseur. Ça devient réel, du coup, la situation. Plus de place pour Opening Night, les souvenirs d’il y a vingt ans, la douceur de la nuit, le bras de Jacques autour de mes épaules quand on avait quitté la salle de cinéma. Le passage qui nous ramenait à la rue Gambetta, la vitre battue de quelques gouttes devant laquelle nous étions restés enlacés, une dizaine de minutes, à fixer l’affiche comme pour prolonger les impressions du film. Le même regard tout à l’heure quand j’ai quitté son appartement.
Quatre types, dont un à moins d’un mètre de moi ; des paroles menaçantes. La suite, je la connais. C’est comme si on me l’avait racontée, la scène que je vais vivre, exactement, l’absence d’issue. Pourtant, il n’y a pas de peur, juste le sprint de mon cerveau pour dénicher des phrases qui pourraient me sauver.
– Je viens de Besançon. J’ai deux filles.
Je cherche dans mon sac, mes mains ne tremblent pas. J’aurais eu les mêmes gestes pour une amie perdue de vue croisée à la sortie d’un hypermarché. La grande est mon portrait craché, du moins c’est ce que tout le monde prétend. Moi je suis incapable de trouver des ressemblances aux visages. Du porte-monnaie j’extrais les photos de Zoé et de Clara. Clara, mon portrait craché, paraît-il. Je tends les clichés en direction du type, bras replié. Ne pas le toucher, surtout ne pas le toucher.
Il chasse l’air devant les images, ne me touche pas non plus. Il n’est pas passé loin de ma main. S’il l’avait frôlée, la suite se serait enclenchée, la suite à laquelle je ne vais pas parvenir à échapper, ou peut-être que si, sûrement que si, j’ai l’espoir imbécile d’y échapper, pas pour retrouver la douceur de ma rêverie sur Jacques, ni même le souvenir de mes filles. Non, juste mes pas comme avant ; juste mes pas sans la menace d’inconnus, dans le milieu de la nuit montpelliéraine, la possibilité de me remémorer une soirée d’il y a vingt ans, l’attente dans la file d’un cinéma de province avant la découverte de ce qui deviendrait mon film préféré, la bouche de Jacques. Le lendemain la télévision tournait en boucle sur trois syllabes, Tchernobyl, mon père monologuait pour rassurer la famille, une exagération de journalistes, ça n’aura pas de conséquences pour nous. Je pensais aux baisers de Jacques. Des mots nouveaux survolaient la table : radio¬activité, fission, réacteur, tandis que j’échouais à me rappeler la forme de son nez, les dimensions de son front, l’épaisseur de ses lèvres.
– Je m’en fous, de tes filles.
– Pas moi.
Pas moi, j’ai dit. J’ai envie de pleurer tout à coup. Il faut congédier Zoé et Clara, ce soir je ne peux compter que sur moi. Parler, pour qu’il ne me traite pas de salope, ou de pute, pour que ne s’enclenche pas ce à quoi il aspire, ce que guettent ses trois comparses en arc de cercle. Parler comme mon père devant sa télévision pour conjurer une inquiétude confuse.
– Vas-y, te laisse pas embrouiller.
Le meneur fait un geste, l’autre se tait. Il me regarde, je comprends que j’ai gagné, pas un muscle de mon visage ne l’indique, toute ma concentration monte à mes yeux, pour les vider de toute expression, ne pas les détourner de lui et dans le même temps lui dénier tout prétexte de conflit, d’étincelle.
– Pourquoi t’as parlé de tes gosses ?
Il sait aussi qu’il a perdu. Il gagne du temps, pour les trois autres, derrière. Je manque de hausser les épaules, la sueur me saisit le dos, la nuque, hausser les épaules, non, surtout pas.
– L’aînée a dix ans. Zoé. La plus petite sept. Clara.
– T’as pas de mari ?
Il pourrait ajouter la phrase qui contiendrait le mot, celui qui déclencherait le scénario. Je me grise du risque de lui en laisser la possibilité. L’emballement que ça me procure, tout proche du sentiment que j’avais en sortant de chez Jacques.
L’âge réel de mes filles, je ne peux pas l’avouer. Dix ans et sept ans, c’est doux, ça se dépose comme un baume sur les violences prêtes à surgir. L’âge qu’elles ont sur les photos dans mon porte-monnaie.
Non, je réponds.
C’est lui qui hausse les épaules. Je me dis qu’il voit ce que ça fait. Ça ne m’apporte aucun sentiment de victoire, ni de vengeance.
– Tu devrais pas te balader toute seule, la nuit.
À nouveau, il me fixe dans les yeux. L’odeur de menthe passe, mêlée à celle des arbres sous lesquels on s’est arrêtés. Il y a les phares d’une voiture, à la perpendiculaire du boulevard, dans notre direction.
– On se casse.
– Mais…
– On se casse, j’ai dit.
Ils se cassent.
Je les laisse passer à côté de moi, les quatre, je ne me retourne pas, je ne frissonne pas quand ils me frôlent. Les phares de la voiture s’approchent, je compte qu’il leur faudra cinq secondes pour être à ma hauteur, j’enclenche le compte à rebours, un effort incroyable pour maîtriser chaque pore de mon visage. »

À propos de l’auteur
FRIEDMANN_Arnaud_©jc-polienArnaud Friedmann © Photo JC Polien

Arnaud Friedmann est né en 1973 à Besançon. Après des études de Lettres et d’Histoire, il a travaillé dans la fonction publique et dirigé une structure liée à l’emploi dans les Vosges. Il est également propriétaire associé de la librairie Les Sandales d’Empédocle de Besançon. La femme d’après est son septième roman. (Source: La Manufacture des livres)

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Sauvagines

FILTEAU-CHIBA_sauvagines  RL_Hiver_2022 Logo_second_roman   coup_de_coeur

En deux mots
Raphaëlle Robichaud, 40 ans, agente de protection de la faune, s’est installée dans une roulotte dans le haut-pays de Kamouraska. Quand sa chienne Coyote est prise dans un collet posé par des braconniers, elle se promet de mettre la main sur ce prédateur. Mais de chasseur, elle va devenir chassée. Fort heureusement, elle trouve le soutien de Lionel et d’Anouk.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Le chasseur chassé avec son chien

En retraçant le combat d’une agente de protection de la faune dans le haut-pays de Kamouraska Gabrielle Filteau-Chiba poursuit sa quête écologique et féministe entamée avec Encabanée. Un roman fort, intense, profond.

On retrouve dans Sauvagines le même humour et la même poésie que dans Encabanée, le premier roman de Gabrielle Filteau-Chiba. Par un habile procédé narratif, on retrouve dans ce nouveau roman les extraits des carnets laissés par Anouk B. qui formaient la matière de ce livre. Des carnets qui seront confiés à cette autre femme venue séjourner dans la forêt canadienne, personnage principal du roman: Raphaëlle Robichaud, 40 ans, agente de protection de la faune installée dans une roulotte dans le haut-pays de Kamouraska. Raphaëlle qui finira par croiser la route d’Anouk.
Au début du roman, elle vient de faire l’acquisition de Coyote, un bâtard qui va l’accompagner dans ses expéditions et pourra, du moins elle l’espère, la prévenir de l’arrivée de l’ours qui a déjà laissé ses traces tout près de son logis.
Coyote qui, comme sa maîtresses, explore avec curiosité les alentours, mais qui va se faire piéger par des collets installés par des braconniers non loin du chalet de Lionel ou Raphaëlle a fait une halte. Elle retrouvera son chien bien amoché mais vivant, avec l’envie décuplée de faire payer ces chasseurs. «Mon rôle est entre autres de protéger la forêt boréale des friands de fourrure qui trappent sans foi ni loi, non pas comme un ermite piégeant par légitime subsistance dans sa lointaine forêt, non pas comme les Premiers Peuples par transmission rituelle de savoirs millénaires, mais par appât du gain, au détriment de tout l’équilibre des écosystèmes. Même en dehors des heures de travail, c’est mon cheval de bataille, veiller sur la forêt.» Un combat difficile, un combat qui semble vain, tant les habitudes sont solidement ancrées. «Dans le fond, tout le monde s’en fout de ce qui se passe ici. Ce n’est pas une petite tape sur les doigts de temps en temps qui va changer quoi que ce soit. Ce ne sont surtout pas des lois laxistes comme les nôtres qui vont protéger la faune.» Mais bien vite, c’est Raphaëlle elle-même qui doit se protéger. Après avoir installé une caméra de surveillance non loin de sa roulette, elle trouve un message sans équivoque du braconnier posé en évidence sur son lit. L’agente est devenue une proie. Avec l’aide de Lionel et d’Anouk, elle va mener l’enquête et tenter de l’empêcher de nuire. Car ce qu’elle a appris sur les mœurs du braconnier remplit désormais un épais dossier. Son but est de «venger les coyotes, les lynx, les ours, les martres, les ratons, les visons, les renards, les rats musqués, les pécans; venger les femmes battues ou violées qui ont trop peur pour sortir au grand jour.»
La magie de l’écriture de Gabrielle Filteau-Chiba, sensuelle et profonde, donne à ce roman une puissance vitale. On respire la forêt, on souffre avec les animaux piégés, on partage cette peur qui s’insinue sous la peau. Un hymne à la nature et à sa préservation qui est aussi une quête de l’essentiel. Quand, dépouillé de tout, il ne reste que la vérité des sentiments qui peuvent alors s’exprimer de toutes leurs forces.
Ajoutons que Sauvagines fait partie d’un triptyque et que le troisième roman intitulé Bivouac est paru au Québec. On l’attend déjà avec impatience!

Sauvagines
Gabrielle Filteau-Chiba
Éditions Stock
Roman
368 p., 20,90 €
EAN 9782234092266
Paru le 5/01/2022

Où?
Le roman est situé au Canada, dans le haut-pays de Kamouraska.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Raphaëlle est garde-forestière. Elle vit seule avec Coyote, sa chienne, dans une roulotte au cœur de la forêt du Kamouraska, à l’Est du Québec. Elle côtoie quotidiennement ours, coyotes et lynx, mais elle n’échangerait sa vie pour rien au monde.
Un matin, Raphaëlle est troublée de découvrir des empreintes d’ours devant la porte de sa cabane. Quelques jours plus tard, sa chienne disparaît. Elle la retrouve gravement blessée par des collets illégalement posés. Folle de rage, elle laisse un message d’avertissement au braconnier. Lorsqu’elle retrouve des empreintes d’homme devant chez elle et une peau de coyote sur son lit, elle comprend que de chasseuse, elle est devenue chassée. Mais Raphaëlle n’est pas du genre à se laisser intimider. Aidée de son vieil ami Lionel et de l’indomptable Anouk, belle ermite des bois, elle échafaude patiemment sa vengeance.
Un roman haletant et envoûtant qui nous plonge dans la splendeur de la forêt boréale, sur les traces de deux-écoguerrières prêtent à tout pour protéger leur monde et ceux qui l’habitent.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
La Presse (Iris Gagnon-Paradis)
La Gazette de la Mauricie (entretien avec la romancière)
Le Devoir (Anne-Frédérique Hébert-Dolbec)
La Croix (Corinne Renou-Nativel)
La Fabrique culturelle
Blog Les 2 bouquineuses
Revue leslibraires.ca (Isabelle Beaulieu)


Émission québécoise «Le savais-tu?» Anne-Christine Charest présente Gabrielle Filteau-Chiba, «jeune auteure de Saint-Bruno-de-Kamouraska qui a écrit Encabanée et Sauvagines». © Production TVCK

Les premières pages du livre
Première partie
La sainte paix

Les yeux bruns du coyote
25 juin
Les chaînes fouettent les niches, contiennent tout débordement possible. Le hurlement cacophonique de la centaine de bêtes annonce au maître mon arrivée, flairée sous le vent. Elles jappent d’excitation, maintenant que j’approche et m’enfonce jusqu’aux chevilles dans la boue du sentier de quatre-roues qui mène à leur geôle. Je cherche des yeux la cage où se trouve la dernière portée, pour laquelle j’ai fait toute cette route.
Je ne tenais pas à me dénicher un husky aux yeux couleur lac Louise. Me cherchais plutôt une chienne métissée aux yeux bruns comme les miens. Dans ma famille comme au chenil, les petits aux yeux bleus ont un statut particulier. Parmi mes frères et sœurs, j’étais l’enfant du péché, mon père pressentant qu’une chicane avait conduit ma mère à s’écarter pour un facteur ou un autre mieux membré. Toute ma vie, mes iris lui ont rappelé que j’étais peut-être le fruit de la trahison de sa femme qui descend d’Ève. Chez nous, la jalousie et la mauvaise foi l’emportent sur la raison. Pourtant, les gènes sautent parfois des générations.
Ici, comme dans toute compagnie de chiens de traîneau, les chiots les plus chérants1 ont les yeux vairons. L’animal insolite qui attire mon attention est une femelle aux yeux bruns et au pelage souris. Elle ne mange pas, tremble sur son lit de foin pendant que les autres se vautrent. L’homme debout dans l’enclos raconte qu’elle a un léger souffle au cœur, qu’elle n’aura pas la grande carrière d’athlète attelée qu’on attendait d’elle, qu’un chien maigre qui ne tirera pas sa vie durant des touristes venus de France pour vivre une expérience typiquement nordique est une bête qui ne gagne pas sa viande, une bête qu’on abattra comme celles trop vieilles pour servir. Des iris colorés auraient pu la sauver, mais comme en prime sa mère, par une nuit d’expédition, s’est éprise d’un coyote, on s’attend à ce que sa progéniture soit un défi de taille à dompter. Bref, la bâtarde est condamnée, inutile et trop banale pour qu’on veuille l’adopter.
– C’est elle que je veux.
Sans hésiter. Je caresse la mère infidèle, qui me laisse prendre sa petite sans grogner. Elle nous suit sagement des yeux jusqu’au bout du sentier. Peut-être qu’elle sait subodorer la compassion ? Boule de poil sous le bras, je retourne à mon camion avec le souvenir du jour où je me suis sauvée du calvaire familial. La prison de chiens dans mon rétroviseur, je roule en souriant. La petite s’est assoupie, la gueule sur mon poignet. Mes doigts sur le levier de vitesse sont engourdis, mais ce n’est pas grave. J’ai trouvé mon bras droit, une nouvelle corde à mon arc de gardienne des bois.
D’une rive à l’autre du fleuve, puis de Rivière-du-Loup aux terres de la Couronne, nous mordons la route jusqu’à notre refuge sous les érables à sucre qui, à l’aube de la saison de la chasse, seront tous d’un rouge plus vif les uns que les autres : une érablière abandonnée au pays des hors-la-loi derrière laquelle j’ai caché ma roulotte. La route est cahoteuse, on y progresse comme avalées par la forêt. En montant vers la pourvoirie des Trois Lacs, j’emprunte mon embranchement secret. Sur ce chemin, il y a plus de traces d’orignaux que de pneus, et les branches basses des épinettes semblent se refermer derrière nous. Plus que quelques détours jusqu’à notre tanière de tôle tapie dans l’ombre.
Une couverture de laine t’attend, bien pliée, au pied de mon matelas. Je te promets une chose : jamais tu ne connaîtras les chaînes. Et je te traînerai partout, te montrerai tout ce que je sais du bois. Un jour, peut-être, tu sauras même te passer de moi.
La noirceur s’installe, les chouettes louangent l’heure des prédateurs. Le poêle ne tarde pas à chasser l’humidité de la roulotte, et moi à tuer les maringouins.
Elle se faufile jusqu’à mes genoux, ma petite chienne trop feluette pour tirer des traîneaux. Je lui cherche un nom, à cette face de fouine qui, cachée sous la fourrure de sa queue, couine dans son sommeil, rêvant peut-être déjà des proies qui lui échapperont tantôt.
Dire que les mushers du chenil allaient t’abattre… Dire que tu ne verras plus jamais ta mère. Comment te faire comprendre, mon orpheline, que nous serons l’une pour l’autre des bouées, qu’accrochées l’une à l’autre nous pourrons mieux affronter les armoires à glace qui ne chassent que pour le plaisir de dominer, de détruire ? Commencer par te flatter avec toute la tendresse que j’ai et enfouir mon nez dans ta fourrure sentant la paille humide qui t’a vue naître. Il me sera peut-être difficile de maîtriser la fougue sauvage qui coule dans tes veines. Mais même si tu restes rustre, tu me protégeras, j’espère, des fêlés qui braconnent et qui ont envoyé trop de mes collègues manger les pissenlits par la racine. Ma chance me sourira de tous ses crocs blancs, côté passager, et fera taire ceux qui essaient de m’intimider. Malgré tous nos gadgets, mon arme de service et l’expérience du métier, ce sont quand même les colleteurs qui sont les mieux armés.
Les braconniers ne sont pas les seuls qui me tirent du jus. J’ai pris la décision de briser ma solitude il y a quelques jours, ayant découvert dans le tronc du pommier, à quelques pas de la cabane à sucre, des marques de griffes fraîches remontant jusqu’à la cime de l’arbre, là où dansait au vent une mangeoire à pics-bois pleine de suif. Impolie, la bête s’est goinfrée de toutes les graines tombées au sol, puis dans mes talles de petites fraises. C’est pardonné – il m’est revenu cette convention du jardinier qui prévoit trois fois plus de semis qu’il n’espère récolter de fruits : un tiers pour soi, une part de pertes, et le reste pour la visite…
Humaine ou animale… souhaitée ou inattendue… amicale ou affamée.
Considérant l’espacement entre les lacérations du bois, c’est un ours adulte, sans aucun doute. Venu tâter le terrain, il reviendra peut-être faire de mes réserves son gueuleton de réveil. Et ce ne sont pas les feuilles de métal qui me servent de murs qui l’en empêcheront.
Je cuis un riz à l’agneau sur le feu et dépose la bouette viandeuse près de la petite ; ses yeux fuyants sondent le danger, puis elle engouffre la poêlée.
Tu ne resteras pas maigre, tu prendras du poil de la bête.
Comme trop de gens ont déjà nommé leur chien Tiloup, Louve ou Louna, je manque d’idées de prénom à deux syllabes qui résonne bien dans le lointain. Que tu peux crier à pleine gorge sans pour autant t’érailler la voix. Une voyelle finale qui porterait aussi loin que l’écho. Yoko ou Kahlo ? C’est vrai que, par les temps qui courent, les k sont à la mode.
En attendant que je trouve mieux, elle se nommera Coyote. Ma chienne a déjà de la gueule, se plante sur mon chemin vers la corde de bois comme pour me dire que c’est elle qui doit mener l’attelage de nos provisions de chauffage jusqu’à la roulotte, puis trébuche sur mes bottes de pluie, tombe sur son flanc. Me regarde, espiègle, ventre offert. Le creux de sa bedaine est doux comme des feuilles de guimauve. Déjà, je m’étonne – c’est fou ce qu’une bête peut apporter comme joie de vivre à quelqu’un qui a si peu de vrais amis dans la vie, qui a renié sa famille et qui a l’intuition qu’à sa naissance, ses vieux sont partis de l’hôpital avec le mauvais bébé. J’ai fouillé albums poussiéreux et arbres généalogiques, peut-être que tout s’explique. J’en garde la preuve dans ma poche, contre mon cœur.
Un tout petit bout de femme se tient bien droit à côté de son imposant mari sur la photo jaunie. Yeux en amande, cheveux tressés, mocassins aux pieds. Lui, dans son habit de trappeur, pipe à la main, grosse moustache, front haut. Accroupi à côté d’elle, de son regard qui transperce l’image, l’air de dire sauvez-moi quelqu’un. Mon arrière-grand-père en petit bonhomme arrive à sa hauteur, sa paluche velue enserrant la taille de sa jeune épouse comme si son trophée de chasse pouvait lui échapper. D’elle, mes yeux bruns peut-être. D’elle, ma soif insatiable de tout apprendre sur les Premières Nations, comme si, en cumulant dans mon esprit les mots traduits, les romans de brousse et les poèmes de taïga, je pouvais me rapprocher de mes racines et renouer avec elle, mon aïeule mi’gmaq au nom chrétien inventé pour ses noces.
Quitter parenté et société pour habiter une roulotte stationnée creux dans la forêt publique, ça peut paraître bizarre, mais c’est la clé de mon équilibre mental : vivre le plus près possible des animaux que je me démène à protéger. Vivre le plus loin possible de ma famille qui n’a jamais été curieuse de savoir qui était notre arrière-grand-mère aux yeux bruns perçants comme ceux d’un coyote.
De retour au camion pour un dernier voyage de vivres avant la tombée de la nuit, je replace la photo sous le pare-soleil, d’où elle m’accompagne la plupart du temps. Repasse l’index sur la calligraphie soignée à l’endos.
Hervé Robichaud et sa jeune épouse,
Marie-Ange – 1903.
Tu n’as pas l’air d’une Marie-Ange ni d’être aux anges, plutôt pétrifiée, la colonne rectiligne comme son canon qui te dépasse presque. J’ai une pensée pour ta première nuit conjugale en chien de fusil. Je m’imagine ton vrai prénom, bien à toi, évoquant la beauté du territoire, et non la soumission des draps blancs et des robes de mariée. J’aurais aimé qu’on me raconte ton histoire, peut-être que je me serais sentie un peu plus chez moi parmi tes descendants si j’avais connu tes berceuses, recettes et illusions perdues. Le bungalow de banlieue qui sentait la mortadelle et les boules à mites m’étouffait. Les prières du souper, celles du soir, la peur des étrangers, du noir et des bêtes dehors, et les litanies sans fin de reproches xénophobes faisaient naître en moi les pires élans de rage. Fallait que je m’éloigne de ces gens avant de me mettre à leur ressembler. Il me fallait une forêt à temps plein, à flanc de montagnes qui s’en foutent des frontières, où tous sont sur un pied d’égalité face aux éléments, au froid, à la pluie, au vent. Le bois est un mentor d’humilité, ça, je peux le jurer. Un sanctuaire de beautés oubliées à force d’habiter dans le coton ouaté. Un temple à bras ouverts et aux gardes baissées.
Là où éclosent les Appalaches, dans le Haut-Pays de Kamouraska, le luxe des grands espaces se défend à coup de rituels païens. Tenir tête aux carnivores, arpenter ses sentiers du matin au soir et faire de petits pipis stratégiques ici et là. Recenser les plantes comestibles, pister la faune invisible, baliser mon espace vital et revenir sur mes pas jusqu’à l’érablière abandonnée, la roulotte, mon matelas.
J’ai élu domicile fixe sur ce territoire non organisé, mais essayez d’expliquer ça à une meute à court de gibier, faute d’habitats préservés. Ou à un ours qui vient de se faire débroussailler ses kilomètres de framboisiers sous les fils haute tension d’Hydro-Québec, juste avant son banquet estival.
Grâce à Coyote, je serai désormais armée d’un pif qui saura flairer ceux qui s’approchent trop près de la roulotte. Et si, en vieillissant, elle prend de la gueule, je pourrai la laisser descendre du camion avec moi quand je marche vers les pêcheurs aux glacières remplies à l’excès, les chasseurs qui cachent un nombre louche de pattes d’ongulés sous une bâche et les marcheurs du dimanche qui seraient tentés de profiter de la rencontre d’une femme seule au bout du monde pour soulager leurs appétits.
Parce que là où nous sommes, il n’y a personne qui m’entendra crier.
Ma longue tresse noire, je la laisse serpenter dans mon dos, mais parfois, je me demande s’il ne faudrait pas la couper court, me départir de tous mes artifices pour m’assurer une plus grande sécurité au pays des hommes réchauffés par l’alcool et l’envie de tuer. Et mieux servir mon devoir d’encadrer la tuerie. Que tout se fasse dans les règles de l’or, parce que c’est le cash qui mène ici. Paye ton permis et c’est beau, tu peux sortir du bois tes sept lynx par année. Et bientôt, il n’y aura même plus de quotas, me disent mes sources au Ministère.
Pincez-moi quelqu’un.
Non, ici, personne ne peut m’entendre crier de rage. Sauf ma chienne au poil qui se dresse et qui me demande de ses yeux bruns de coyote affolé par le bruit : mais qu’est-ce qui te prend, ma vieille? »

Extraits
« Mon rôle est entre autres de protéger la forêt boréale des friands de fourrure qui trappent sans foi ni loi, non pas comme un ermite piégeant par légitime subsistance dans sa lointaine forêt, non pas comme les Premiers Peuples par transmission rituelle de savoirs millénaires, mais par appât du gain, au détriment de tout l’équilibre des écosystèmes.
Même en dehors des heures de travail, c’est mon cheval de bataille, veiller sur la forêt. » p. 69

« Dans le fond, tout le monde s’en fout de ce qui se passe ici. Ce n’est pas une petite tape sur les doigts de temps en temps qui va changer quoi que ce soit. Ce ne sont surtout pas des lois laxistes comme les nôtres qui vont protéger la faune. » p. 94

« Venger les coyotes, les lynx, les ours, les martres, les ratons, les visons, les renards, les rats musqués, les pécans; venger les femmes battues ou violées qui ont trop peur pour sortir au grand jour. Moi, je ne veux pas vivre dans la peur. Et ça ne peut plus durer, ce manège, l’intimidation des victimes. Marco Grondin, c’est comme un prédateur détraqué qui tue pour le plaisir. Ça ne se guérit pas, ça. On n’aura pas la paix tant qu’il sévit, ni nous ni les animaux.
— Deux torts ne font pas un droit, murmure Anouk, qui triture l’ourlet de son chandail en hochant la tête.
— Vrai. Mais c’est ça pareil — y a un prédateur fou dans notre forêt. Alors on fait quoi? » p. 243

À propos de l’auteur
FILTEAU-CHIBA_Gabrielle_©Veronique_KingsleyGabrielle Filteau-Chiba © Photo Véronique Kingsley

En 2013, Gabrielle Filteau-Chiba a quitté son travail, sa maison et sa famille de Montréal, a vendu toutes ses possessions et s’est installée dans une cabane en bois dans la région de Kamouraska au Québec. Elle a passé trois ans au cœur de la forêt, sans eau courante, électricité ou réseau. Avec des coyotes comme seule compagnie. Son premier roman, Encabanée, a été unanimement salué par la presse et les libraires tant au Québec qu’en France. Sauvagines, son deuxième roman, a été finaliste du Prix France-Québec. Les droits de traduction ont déjà été cédées en Allemagne, Italie, Angleterre, Espagne et aux Pays-Bas. (Source: Éditions Stock)

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Cendres blanches

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Sélectionné pour le Prix Orange du livre 2021

En deux mots
Une embuscade tendue par les douaniers, mais surtout le déshonneur après un viol et un avortement poussent Ametza vers l’exil. Du pays basque, elle va gagner New York où elle va devenir Emma et épouser un chef de la mafia.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Comment Ametza, forcée à l’exil, va devenir Emma

Olivier Sebban retrace avec Cendres blanches le destin peu commun d’une Basque contrainte à l’exil et qui va se retrouver à New York au cœur des trafics de la mafia, de la prohibition à la Seconde Guerre mondiale.

Ametza partage la vie des contrebandiers qui font passer les Pyrénées à des convois de plus en plus volumineux. Mais en ce jour d’hiver 1925, après avoir franchi la frontière de nuit, ils se font cueillir au petit matin par les douaniers.
La confrontation tant redoutée a alors lieu et le drame se noue en quelques secondes, causant la mort des trois douaniers et d’un contrebandier.
Deux ans plus tard, on retrouve Ametza sur un paquebot. Parti de Santander, elle a rejoint les Pays-Bas pour gagner les États-Unis. Une traversée difficile la conduit jusqu’à Ellis Island où un fonctionnaire peu scrupuleux lui remet une autorisation d’entrée sur le territoire au nom d’Emma. Ce sera dès lors sa nouvelle identité. À peine arrivée, elle est engagée par les Heidelberg, qui étaient à la tête de plusieurs restaurants «ravitaillés en scotch et en vin par le gang de Luciano». Logée dans leur immeuble érigé à la frontière du Lower East Side, elle avait en charge les enfants William et James, sept et neuf ans. Mais très vite, elle abandonna ce premier emploi pour suivre Saul Mendelssohn dans ses expéditions, lui servant notamment de chauffeur quand il partait récupérer les caisses de whisky de contrebande. Avec son amant, elle allait vite gagner du galon.
Olivier Sebban a choisi de construire son roman entre deux pôles, les contrebandiers à la frontière espagnole en 1925 avec l’attaque dans les montagnes, «la fuite et le déshonneur des lâches condamnés à demeurer dans le vestibule des enfers» et les contrebandiers de New York. Ametza devenue Emma lui servant de « fil rouge » entre les deux histoires qui vont mener de part et d’autre de l’Atlantique jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. Le sang et les larmes venant se mêler à la montée des périls. Vengeance, convoitise, règlements de compte et exécutions venant ponctuer cette soif d’argent et de pouvoir. On voit la peur gagner du terrain autant que l’envie d’ordre et de sécurité.
De la guerre des gangs à la guerre civile espagnole, c’est à un voyage jonché de cadavres que nous convie Olivier Sebban dans ce roman dense, très documenté et qui n’oublie rien des bruits et des odeurs dans son souci de réalisme. Une page d’histoire portée par des personnages forts, que l’on garde longtemps en mémoire.

Cendres blanches
Olivier Sebban
Éditions Rivages
Roman
300 p., 19 €
EAN 9782743652548
Paru le 7/03/2021

Où?
Le roman est situé dans les Pyrénées, entre le France et l’Espagne, du côté de Pamplona et Santander, mais aussi à New York et dans le New Jersey.

Quand?
L’action se déroule de 1925 jusqu’au sortir de la Seconde Guerre mondiale.

Ce qu’en dit l’éditeur
Hiver 1927. Ametza Echeverria contemple l’île de Manhattan sur le liner qui la mène à Ellis Island. Elle se souvient de ceux qu’elle abandonne, des convoyages de contrebande sur les sentiers des Pyrénées, accompagnée de son frère Franck – jusqu’à ce jour terrible qui l’a jetée sur les chemins de l’exil.
À New York, Ametza devient Emma. Elle rencontre Saul Mendelssohn, un mafieux de haut vol. Ensemble, ils organiseront des braquages et des règlements de compte, s’associant aux politiques corrompus et à la pègre locale.
Mais on ne se débarrasse jamais de son passé. Et quand le sien reflue, Emma prend le chemin de l’Europe pour accomplir sa vengeance.
Olivier Sebban retrace brillamment le portrait d’une femme puissante que rien ne peut détruire.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Podcast Le livre du jour (Frédéric Koster)
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Les premières pages du livre
Personnages
Charlie Luciano, gangster italo-américain né Salvatore Lucania en 1897 en Sicile dans le village de Lercara Fridi, émigre à l’âge de neuf ans, en 1906, aux États-Unis, New York, Lower East Side. Devenu riche et puissant grâce à la Prohibition. Considéré comme l’inventeur et le chef de la mafia moderne après l’assassinat de Joe Masseria et Salvatore Maranzano.
Meyer Lansky, gangster juif américain né en 1902 à Grodno dans l’Empire russe, émigre à l’âge de neuf ans, en 1911, aux États-Unis, New York, Lower East Side. Ami de Luciano depuis l’enfance, il deviendra son bras droit. Surnommé par les médias le cerveau de la mafia, il sera trésorier du syndicat du crime après la mort de Joe Masseria et Salvatore Maranzano.
Benjamin Hymen Seigelbaum ou Bugsy Siegel, gangster juif américain né à Brooklyn en 1906. Ami et associé de Lansky et Luciano. Assassin pour le compte du crime organisé. Fondateur de Las Vegas.
Arnold Rothstein, gangster juif américain né à Manhattan en 1882 dans une famille aisée. Joueur et propriétaire de maisons de jeu. Mentor de Charlie Luciano. Fondateur de la mafia moderne. Il financera et organisera les premières opérations de bootleggers comme Luciano.
Frank Costello, gangster italo-américain né en Calabre en 1891, émigre en 1895 à New York, Harlem. Disciple de Rothstein, surnommé Premier ministre du crime, il deviendra conseiller de Luciano, et plus tard, lors de l’incarcération de celui-ci à Dannemora, chef de sa famille.
Albert Anastasia, gangster italo-américain né en Calabre en 1902, émigre à New York en 1917, surnommé Seigneur grand exécuteur ou Maître des hautes œuvres pour sa facilité à tuer. Il est nommé à la tête de la Murder Incorporated, bras armé du syndicat du crime, puis chef de la famille Gambino.
Lepke Buchalter, gangster juif américain né à New York dans le Lower East Side en 1897, associé à la famille de Luciano, un temps chef de la Murder Incorporated.
Nucky Thompson, homme politique et mafieux né en 1883. Des années 1910 jusqu’à son emprisonnement en 1941, il fut le chef du système politique et mafieux d’Atlantic City.
Joe Masseria, gangster italo-américain de l’ancienne génération, né en Sicile en 1886, émigre à New York en 1902, grand rival de Salvatore Maranzano dans la guerre des Castellammarese qui les opposa pour la prise du pouvoir à New York. Un temps allié à Lucky Luciano, il est assassiné par des hommes de celui-ci, dans un restaurant.
Salvatore Maranzano, gangster italo-américain de l’ancienne génération, né Sicile en 1887, émigre à New York en 1924, grand rival de Joe Masseria, vainqueur dans la guerre des Castellammarese qui les opposa, capo di tutti capi autodésigné, assassiné en 1931 par les hommes de Luciano et Meyer Lansky avec qui il avait conclu une alliance avant l’exécution de Masseria.

« Il la plaquait contre le mur et la soutenait de ses avant-bras et lui imposait son rythme. Elle haletait, ses jambes enserraient les hanches de l’homme. Elle l’enlaçait. Nuit de la Saint-Jean. Elle ne l’aimait pas, dansait avec lui les soirs de fête, détestait la maladresse et les propositions des autres, devinait qu’il n’aurait jamais osé lui réclamer ce qu’elle lui accordait et savait qu’elle le lui avait accordé afin qu’il ne se risque plus à la demander en fiançailles.
Les fusées d’un feu d’artifice s’élevèrent en chandelles, sifflements et lumières décrépites au-dessus des flammes d’un brasier autour duquel dansait une assemblée d’ombres, cessèrent de grimper et crevèrent en panaches exténués au-dessus des maisons à colombages, dévoilèrent un instant les montagnes avant de choir et mourir dans un souffle asthénique dont le crépitement révoqua toute chose à la faible lueur des étoiles.

Un col de montagne non loin de la frontière espagnole
1925
La frontière franchie de nuit, ils attendaient dans l’aube verglacée et l’un d’entre eux, posté à l’extérieur d’un virage en surplomb des lacets de l’ancienne piste carrossable, surveillait la vallée. Les flancs de la vallée s’évasaient sous le ciel pâle et la cime givrée des conifères entravait un lent mouvement de brume entre deux dévers. Le ciel se teinta de rose au-dessus des sommets dont l’arête dominait la nuit bientôt reléguée et le soleil frangea l’est d’une lumière neuve. Ils parlaient un espagnol rugueux et mâtiné de basque, tapaient du pied et recensaient les pertes et les gains d’une saison de brigandage, le nombre des mules emportées dans les ravins, les routes et les cols praticables avant les premières neiges, jusqu’au printemps et sa débâcle, évaluaient les saisies d’alcool et de tabac, les fusillades et les escarmouches sans conséquence entre douaniers et contrebandiers, fumaient leurs cigarettes roulées entre leurs doigts gourds.
Edur Cruchada entendit un bruit de moteur et se pencha un peu au-dessus du vide et reconnut la Ford à plateau du père de Franck Echeverria. Franck Echeverria conduisait depuis la veille au soir. Ametza, sa sœur assise entre son père et lui, les accompagnait. Le père, portière entrouverte, évaluait l’espace vacant entre le marchepied et l’abîme, gueulait parfois une consigne, tapait sur le toit de la cabine afin de signaler un obstacle. Edur adressa un signe au groupe des quatre Espagnols portant leurs fusils de chasse cassés à l’épaule et tous gagnèrent une portion de piste infranchissable en voiture. La Ford, équipée d’un bloc-moteur Berliet protégé d’une bâche en coton huilé, six cents kilos amarrés au plateau par des chaînes, progressa lentement dans les ornières.
Edur, armé d’un pistolet-mitrailleur suisse passé en bandoulière, magasin en escargot chargé de cartouches 7.65 Parabellum, passa une main aux ongles noirs dans sa barbe naissante, plissa les yeux et scruta une ligne sombre et taillée dans la paroi d’un ubac couvert de pins à crochets, se racla la gorge, toussa et cracha entre ses chaussures, releva la tête, étudia le risque d’une intervention des douaniers français, l’envisagea avec l’arbitraire d’un homme de terrain, l’espérance d’un homme renseigné, puis quitta son poste de guet pour gravir le virage et atteindre un replat planté de mélèzes à l’ombre desquels patientait une paire de bœufs attelés à une lourde charrue. Un chien de berger montait la garde sur le banc du postillon. Le chien se leva, remua la queue, bâilla et envoya un jappement plaintif. Edur saisit l’anneau passé dans le mufle de l’un des bœufs et l’entraîna lentement dans la pente.
Le père Echeverria descendit du pick-up en marche et trébucha, ajusta son béret et sourit. Franck poussa la Ford un peu plus avant dans la poussière et s’arrêta non loin de la route affaissée, au mitan d’une section nivelée sous un encorbellement de roche étincelante de glace, à l’endroit d’une source dont les eaux suintaient et moiraient couche après couche une ravine érodée.
Les contrebandiers espagnols doublèrent la portion de piste dangereuse. Edur mena les bœufs à la sortie d’un virage assez large pour exécuter un demi-tour sans dételer, manœuvra les animaux récalcitrants, meuglant et roulant des yeux, les guida doucement en marche arrière, serra le frein de la charrue et plaça deux caillasses sous les roues avant du chariot.
Franck fit signe à Edur de rejoindre le groupe des hommes maintenant rassemblés derrière le plateau de la Ford, ôta son feutre, le déposa sur la bâche et tira deux bouteilles de blanc sec des poches de sa canadienne en cuir. Ses cheveux luisaient de brillantine dans la franche lumière. Il confia une bouteille à son père, déboucha la seconde et la tendit à Edur. Edur dévoila ses petites dents jaunes en un bref sourire de refus. Franck haussa les épaules et but une gorgée, essuya la moustache de sa barbe courte et noire. Les Espagnols cherchèrent l’approbation d’Edur sans l’obtenir, puis vidèrent les bouteilles. Ametza récupéra les bouteilles et les rangea sous le siège passager de la Ford. Franck enfila une paire de gants de travail, retira la bâche et les chaînes, plia la bâche avec l’aide de sa sœur, la posa sur le capot, enroula les chaînes et lesta la bâche. Edur sollicita l’aide du plus jeune d’entre les contrebandiers, son neveu âgé de seize ans, fils de sa sœur propriétaire avec son mari d’une venta ravitaillée par la contrebande. Blond et pâle, les yeux bleus, maigre, coiffé d’une casquette informe et vêtu d’une courte veste en peau de mouton retournée, l’adolescent s’approcha, rétif, sa démarche chaloupée, son fusil trop lourd à l’épaule.
Le chien fit un bond hors de la charrette et vint laper la glace sous la ravine et manqua d’y laisser sa langue collée. Son maître, Anton, un homme gras et puissant, brisa d’un coup de talon la solide couche recouvrant la flaque. Le neveu déposa son fusil sous le banc du postillon, puis vint de mauvaise grâce aider son oncle à transporter un large brancard en bois de hêtre. Il marmonna, et l’oncle agacé ordonna au neveu indocile, imprévisible et parfois violent, de se mettre au travail sans rechigner.
Les hommes se répartirent autour du plateau de la Ford afin d’installer le moteur sur le brancard. Franck examina le brancard et proposa de glisser trois bastaings sous la charge, avant de la hisser dans la charrue. Les contrebandiers approuvèrent et décidèrent de sortir les bastaings logés entre le plateau et le châssis de la voiture. Edur discuta la manœuvre et leur solidité. Le père et le fils Echeverria avancèrent leurs arguments, se relayant en basque d’une voix claire et tranquille dans la froide et matinale atmosphère. Edur n’opposa plus un mot et contempla Ametza d’un œil glauque et sidéré, levant parfois la tête en direction d’une buse dont le vol concentrique et les sifflements échouaient à conjurer sa fascination.
Franck désigna les à-pics saignés de pénombre, le soleil à son principe entre les failles de schiste dressées à l’est et décréta qu’il ne fallait pas attendre que la glace fonde ou que la terre ramollisse, et dépêcha sa sœur un peu plus haut sur la route pour surveiller leurs arrières.
Le neveu d’Edur contemplait l’intérieur de la Ford et son oncle lui ordonna de se joindre aux porteurs. Le neveu renâcla et défia l’oncle du regard et l’oncle lui fit baisser les yeux. Les hommes dégagèrent le brancard sur le côté, reprirent position et hissèrent le moteur de quelques centimètres. Le père Echeverria ajusta les trois bastaings sous la charge aussitôt déposée et désigna une place pour son fils, plia sur son épaule un épais chiffon, évalua la fragilité du neveu et lui proposa de venir en soutien d’Anton. Les hommes s’en amusèrent, tandis qu’Edur, crispé sur les bois et les éventrations de brume maintenant chamarrée d’une lumière bleuâtre, considérait une chose à laquelle personne ne prêtait attention.
Processionnaires chancelants et baladant un catafalque bancal sur un chemin de montagne chaotique, ils avancèrent le long de la piste, en nage et soupirant, jurant et coudoyant le vide quand retentit une première sommation. Ils s’immobilisèrent et l’adolescent grimaça, gémit et supplia qu’on dépose la charge, gémit encore et vacilla insensiblement sur ses jambes trop frêles et tremblantes dans son pantalon trop large. Anton l’encouragea. Le neveu reprit son souffle et se plaça à l’endroit de la poutre ou la charge était un peu moins lourde et les contrebandiers plaisantèrent entre eux de cette escroquerie.
Ils n’entendirent pas la seconde sommation, poursuivirent leur avancée et cessèrent à la troisième. Décharge de chevrotine en ultimatum. Quelques branches et des aiguilles de pin s’éparpillèrent dans la ramure et tombèrent sur le képi des douaniers. Edur les vit dévaler depuis la ligne sombre et boisée taillée dans la paroi, les observa louvoyer en petites foulées entre les sapins et se positionner en surplomb de la piste, leurs armes braquées sur les porteurs. Il compta trois militaires équipés de fusils et de pistolets de fabrication espagnole. Le plus grand des trois lui ordonna de lever les mains et il obtempéra. Les douaniers se montrèrent un peu plus, blafarde trinité de fonctionnaires sous leur visière, imprudents et mal renseignés, en embuscade dans les hauteurs depuis le crépuscule précédent.
Edur espéra une nouvelle plainte de son neveu et son neveu la lui servit accompagnée d’une défaillance que les hommes tentèrent de compenser par un mouvement de bascule. Edur arma son fusil-mitrailleur et tira plusieurs rafales sur les gendarmes captivés par le début d’oscillation du chargement et l’inévitable chute et l’inévitable démembrement des hommes, les six cents kilos et les bastaings fracassés et les os brisés, les arbustes emportés dans un cataclysme de roche descellée et catapultée dans l’abîme.
Edur cligna des yeux et chassa l’image des douaniers désarticulés, un instant figés et rejetés dans l’obscurité. Le canon de son arme fumait. La colère et la tension dans ses bras et dans sa poitrine, forte au point de l’inciter à pivoter et abattre les hommes occupés à se relever de la poussière, affolés et vérifiant l’intégrité de leurs membres, ramassant leur béret avant de le battre contre leurs cuisses tétanisées. Franck et son père se redressèrent, indemnes, blêmes de peur et de saleté, visages couverts d’écorchures et d’ecchymoses. Le propriétaire du chien s’accroupit devant le moteur et appela Edur.
Les oreilles d’Edur bourdonnaient et ses yeux brûlaient. Il cilla et jura et demanda à l’un des hommes, dégringolé au mitan de la pente, d’aller ramasser les armes des douaniers et descendit la piste en maugréant sans remarquer la fille dans son sillage de cordite et de métal chauffé à blanc.
Il aperçut le bloc-moteur un peu plus bas sur la piste, sa chute interrompue, quintal de ferraille disloquée et immobilisée contre une souche d’arbre, son neveu adossé dans le dévers, presque assis, ses jambes écrasées, observant incrédule les hommes venir à lui en loqueteux spectateurs d’un sordide numéro de foire dont ils cherchaient en vain à lever la supercherie. Approchant, il sonda le fond de son âme en quête d’un signe capable de rédimer son habituelle indifférence et chasser la vague inquiétude éveillée par cette indifférence. Les rescapés firent place. Echeverria père et fils engagèrent Ametza à regagner la voiture. Edur distingua le visage exsangue de son neveu, baissa les yeux et ne vit de sang ni sur le chemin ni dans le fossé, leva de nouveau les yeux sur son neveu et lui adressa un hochement de tête entendu, dont le sens, irrévocable, échappait au plus jeune des deux. Un filet rose et mousseux coulait des lèvres de l’adolescent et l’oncle se souvint de la promesse faite à sa sœur de le protéger et de l’endurcir, chercha Anton parmi les témoins ahuris et décréta qu’on allait attendre que ça passe.
Aucun des contrebandiers n’avait vu pareil prodige et l’un d’entre eux se signa et murmura un Notre Père que les autres singèrent à sa suite. Le neveu agita des pupilles affolées sur leurs visages de rustres balbutiant et bricolant un sacrement, risqua une parole de protestation quand rien d’autre ne se forma qu’une bulle rose et transparente, incongrue et fragile, sur le point de rompre dans le souffle.
Le type, envoyé chercher les armes, descendait la route quand Franck et son père prirent l’initiative de faire levier avec l’un des bastaings brisés et dégager le corps inerte. Deux autres hommes saisirent le neveu sous les aisselles et le corps se déchira dans un flot de sang et d’intestins débraillés. Franck se détourna et courut vomir dans le fossé. Edur recula devant la flaque dont l’ourlet roulait comme un épais mascaret sur la piste. Les trois autres contrebandiers s’écartèrent et l’un d’entre eux saisit Ametza dans ses bras pour l’empêcher de voir le sang se répandre et tarir et former sur la terre une large plaque visqueuse. Franck se redressa, la respiration courte et les yeux pleins de larmes, poussa un long soupir et se retourna, perçut un ordre plusieurs fois répété et surprit l’un des contrebandiers en train d’essuyer frénétiquement le bout de sa chaussure dans l’herbe. Edur gueula une seconde fois son ordre et l’homme leva la tête et regarda autour de lui et regarda de nouveau son pied et recommença à le frotter dans l’herbe. Edur le somma de rejoindre son camarade stupéfait et immobile devant le corps sectionné afin d’en remonter le buste dans la pente et le foutre dans la charrette.
Ils s’exécutèrent sans méthode, tenant chacun une main du cadavre et le tirant derrière eux comme une viande de brousse. Edur les surveilla un instant puis fixa Ametza, sentit son sexe durcir, se détourna et regagna la charrette par la route, grimpa sur le plateau et se pencha sur son neveu et lui ferma les paupières. Les tissus et les chairs luisaient faiblement au niveau de l’abdomen. Sa colonne vertébrale avait été sectionnée et dépassait de son buste broyé. Anton se signa et dissimula la carcasse sous de grands sacs de jute et siffla son chien disparu dès les premiers coups de feu. Le chien refusait de venir. Il le surprit en train de lécher le sol et rogner les chairs coincées sous le moteur, se détourna et s’enfonça dans les bois en direction de l’Espagne.
Franck s’installa au volant de la Ford. Ses mains tremblaient. Il les serra sur le volant en bois. Ametza, pâle et nauséeuse, se cala à ses côtés. Le père rangea la toile huilée et les chaînes à l’arrière de la Ford et donna deux coups de manivelle. Ils roulèrent en marche arrière et firent demi-tour au premier virage, marquèrent une embardée au plus près de l’épaulement extérieur de la piste, afin d’éviter le moteur. Le chien montra les crocs.

Ametza Echeverria devient Emma Evaria
Ellis Island, New York
1927
De nombreux fantômes occupaient son exil et sa fuite l’avait rejetée aux confins d’un autre monde, sur l’océan et dans la promiscuité sans sommeil de migrants entassés au fond des cales du RMS Ausonia, un liner affrété par la Cunard. La mer avait été mauvaise depuis Santander en passant par Rotterdam où de nombreux immigrants, parmi les plus pauvres, étaient montés à bord. Elle avait passé plusieurs nuits et plusieurs jours recluse dans sa cabine, malade, étendue sur sa couchette bordée de draps jaunes et d’une épaisse couverture grise et rehaussée d’un feston dans la trame duquel on lisait, brodé et à intervalles réguliers, le nom de la compagnie. Elle s’était contentée de son réduit saturé d’odeurs de vomi, de cambouis, d’embruns, de charbon, de soupe froide et de métal froid, solitaire et livrée à des songes ineptes à l’orée desquels son fils devenait homme et la vengeait des méfaits de son frère et d’Edur. Elle avait subi les houles en surcroît de l’insomniaque arythmie des machines, méditant ses représailles inassouvies et maintes fois mises en scène et n’avait jusqu’ici jamais envisagé d’autre monde que l’ancien, précipitée vers l’ouest, somnolente et bientôt tourmentée par le détail des passagers morts et recensés dans les ponts inférieurs, leur quantité incidemment vociférée devant sa porte par un steward à l’intention d’un second steward agrippé à la main courante d’une coursive.
L’hécatombe avait fini par varier en nombre et se perdre dans son souvenir, les prénoms de son père et de son frère ajoutés ou retranchés au décompte, finalement dissipé à l’horizon de la mer apaisée. Elle était sortie sur le pont supérieur et n’aurait jamais pensé l’horizon capable de l’assiéger et la maintenir au centre d’un orbe imperceptiblement déporté vers l’Amérique, était longtemps demeurée immobile et partageant avec des centaines d’autres émergés des entrailles du bateau et, comme des milliers d’autres avant elle jetés dans la même entreprise de salut, sa mélancolie comme une gueule de bois soignée par les vagues à l’étrave. Elle s’était adoucie en lisière d’un silence continûment sapé par les tremblements de la cheminée du bateau dont le panache de fumée noire dérivait de travers et souillait d’un brouillard anthracite les hampes de lumières bleu pâle tombées d’entre les nuages.
Elle avait voulu regagner sa chambre. Dans l’entrepont, frôlant les costumes sombres, les robes, les enfants livides et emmitouflés, respirant les effluves de tabac, saisissant la profusion et la diversité des langues, sa colère était revenue. Ce qu’elle n’avait jamais songé haïr, la crasse, l’ignorance, quelque chose de vulnérable, un présage de détresse, lui devint insupportable. Elle emprunta l’escalier menant à sa cabine et remarqua qu’un homme observait discrètement le visage d’une jeune femme escortée par sa mère et sa sœur, pâle et brune sous son châle, des yeux verts, juive, italienne sans doute. Elle ralentit et l’homme inclina imperceptiblement le front, puis leva le regard sous le bord de son bowler hat, posa furtivement son attention sur elle tandis qu’elle accélérait le pas et se retrouvait face à l’écoutille et sa lourde porte de métal grippée et badigeonnée de couches de peinture blanche, se demandant combien de fois le RMS Ausonia avait traversé l’Atlantique et franchi des tempêtes et combien de spectres hantaient ses cabines et ses ponts et combien de jeunes types s’étaient émus au passage d’une fille aussi tangible que l’illusion d’un monde neuf et sans cesse repeuplé par la même insignifiante et sempiternelle humanité.
Elle commanda son premier vrai repas et s’assit sur sa couverture, se souvenant d’un air entendu pour la première fois O Mio Babbino Caro fredonné par une grosse Italienne calée sur un banc, ses cinq gosses affublés de casquettes loqueteuses, rassemblés autour d’elle comme autour d’une idole dont le chant ne comptait guère plus que les choses familières et les nostalgies éventées du pays perdu.
Un matin ils entrèrent dans la baie de New York et naviguèrent longtemps sous la neige et dans la brume laiteuse sans jamais distinguer ni la côte ni les plages de Coney Island. Hagards, ils cherchèrent à bâbord ce qu’ils avaient tous cherché depuis qu’ils arrivaient par milliers, la promesse d’une liberté en laquelle Ametza était peut-être la seule à n’avoir pas eu la chance ou la candeur de croire. Des blocs de glace vieil argent dérivaient sur les eaux noires quand elle s’aperçut qu’elle n’avait jamais vacillé ni songé disparaître par-dessus le bastingage.
Le ciel se dégageait à l’entrée de la seconde baie de l’Hudson et des cohortes de goélands accompagnaient le liner et de grands cormorans poursuivaient leur reflet au ras des eaux et la cloche de brume s’attardait encore entre de rares poches de brouillard. Ils l’aperçurent enfin, son front ceint d’une couronne, tête penchée du côté de son bras levé et tenant une torche, son grand corps vide et drapé de plaques de cuivre verdies et rivetées sur une crinoline de métal. Ils l’observèrent longtemps, poussant des cris de joie et se découvrant, les hommes asseyant leurs enfants sur leurs épaules, certains silencieux et révérant, exsangues et ignorants des épreuves qui les attendaient, évaluant leur délivrance à l’aune de la crainte et de la gratitude qu’elle leur inspirait.
Ils la doublèrent et voyagèrent lentement à rebours des barges chargées de locomotives et de wagons de marchandises poussées au cul par des tugboats trapus émettant de longs et stridents coups de sirène et envoyant leurs jets de fumée charbonneuse et blanche au-delà de laquelle mouillaient les transatlantiques et les cargos, les trois-mâts obsolètes.
New York bardée de docks, de grues et de palans dressés comme l’ossature d’animaux antédiluviens, la saillie de Battery Park visible depuis Ellis Island et Governor Island, ses hauts bâtiments de brique brune et rouge, venait sous un ciel bleu et dur. Elle aperçut le pont suspendu entre Brooklyn et Manhattan. Ses arches gothiques, ses piles, son tablier tendu entre les deux rives unies de la ville lui semblèrent n’être qu’une relique du Vieux Continent dont la perte patinerait bientôt les songes et la misère diurne et l’infecte réalité sur laquelle se rembourse l’espoir.
Elle attendait depuis des heures dans le hall d’Ellis Island, immense et blanc de faïence, assise sous l’une des deux bannières étoilées, suspendues à leurs hampes obliques au centre de la salle dont le plafond était cintré comme une nef, ne comprenant rien aux conversations, supportant les pleurs des enfants et des femmes, la populace interrogée par des fonctionnaires en uniforme, parlant toutes sortes de dialectes, yiddish, napolitain, calabrais, sicilien et irlandais. »

Extraits
« Moïse Heidelberg n’était pas encore rentré, peut-être encore installé à la table de jeu d’un speakeasy du Bowery, au bordel ou en conversation avec l’un des politiciens de Tammany habitués à boire un dernier verre au 21 Club. Les Heidelberg possédaient plusieurs restaurants ravitaillés en scotch et en vin par le gang de Luciano, et le père travaillait et jouait souvent aux cartes avec Arnold Rothstein. Elle ignorait tout d’Arnold Rothstein mais avait plusieurs fois entendu son nom et celui du maire, Jimmy Walker, au cours de conciliabules énigmatiques dont elle ne saisissait presque rien mais discernait d’instinct les enjeux illicites. La mère dormait encore quand ils quittèrent l’immense appartement et traversèrent le hall en marbre et descendirent les marches du perron d’un immeuble en pierre de taille, érigé à la frontière du Lower East Side. Emma travaillait et logeait chez les Heidelberg depuis trois semaines, accompagnait et venait rechercher les garçons à l’école, sept et neuf ans, William et James, maigres et pâles, cheveux noirs et pommadés sous d’épaisses Stetson en tweed. p. 65

Le père resta au chevet de son fils et le fils révéla par bribes l’attaque et le responsable de l’attaque dans les montagnes, le viol et l’avorton, la fuite et le déshonneur des lâches condamnés à demeurer dans le vestibule des enfers, harcelés par les taons. p. 138

Lucky Luciano, Frank Costello, Willie Moretti, Joe Adonis, Dutch Schultz et Al Capone allaient mourir. Tommy Lucchese, l’un des hommes de Maranzano œuvrant en secret pour Luciano, rencontra Saul dans Central Park aux premiers jours du mois d’août et lui révéla l’existence d’une liste noire établie par son boss. L’Irlandais Vincent Coll, en guerre contre Dutch Schultz, devait se charger du contrat et commencer par exécuter Luciano.
Dans la matinée du 10 septembre, Maranzano appela Luciano à son club et lui demanda de passer le voir chez lui afin de causer de différentes affaires à régler. Luciano comprit que le plan mis au point avec Lansky et Mendelssohn serait déclenché sans délai afin d’empêcher Vincent Mad Dog, vingt-deux ans, une fossette eu menton, des taches de rousseur, les yeux bleus, le cheveu épais et roux, né à Gweedore dans le comté de Donegal, honni d’entre tous les tueurs, assassin d’enfant, Michael Vengalli, cinq ans, mort au Beth David Hospital, victime d’une balle perdue au cours d’une fusillade déclenchée en pleine rue depuis une voiture visant un bootlegger au service de Schultz, d’entamer sa litanie de meurtres. p. 295

À propos de l’auteur
SEBBAN_Olivier_©DROlivier Sebban © Photo DR

Olivier Sebban est l’auteur de quatre romans, dont Le Jour de votre nom (Seuil, 2009, prix François-Victor Noury de l’Institut de France) et Sécessions (Rivages, 2016). (Source: Éditions Rivages)

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Isola

VARENNE_isola  RL_hiver_2021

En deux mots
Isola se cherche. À mi-vie, elle continue à fuir… À fuir l’homme qu’elle a aimé, à fuir une mère qui l’a oubliée. Mais ne cherche-t-elle pas d’abord à fuir une jeunesse qui l’a traumatisée?

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Toutes les vies d’Isola

Dans Isola, un court roman, Joëlle Varenne dresse le portrait d’une femme qui choisit de fuir pour conjurer ses peurs. Jusqu’au jour où elle décide enfin d’affronter ses démons.

C’est la fin de l’été à Zadar. La fin des vacances et la fin d’un amour. Pour la narratrice de ce beau et bref roman, il faut laisser partir cet homme aux longues mains que la maladie a empêché de pouvoir jouer du piano, des «mains condamnées qui semblaient caresser des touches d’ivoire sur la jetée.» Encore quelques heures à l’attendre, à faire les cent pas le long de la jetée. Le retrouver pour mieux s’en séparer.
«C’est mon dernier soir dans une ville que j’aime et je ne te dis rien quand tu me demandes à quoi je pense. Tu te rapproches de moi, je résiste. Mes pensées résistent. Je pars demain, tu resteras.»
Fuir, mais pourquoi? Fuir pour ne pas penser à cette mère dont la vie s’étiole? Fuir ces hommes voraces qui s’attaquent à sa liberté? Depuis qu’elle est montée dans le taxi vers l’aéroport et tout au long de son voyage, elle se pose mille questions et fouille son passé. Les images de ces hommes qui rôdent autour de la fille qu’elle était la hantent. Des images et des gestes de prédateurs. Une expérience déstabilisante. «Comme une lave dévalant la pente noire d’une île, ces caillots de sang disparus dans les eaux anthracite de son enfance.»
Au chevet de Maman, elle se dit que maintenant il lui faut prendre sa vie en mains. Qu’elle restera désormais. Que cette promesse vaut autant pour sa mère que pour elle. Mais les habitudes ont la vie dure. Et la fuite est si facile…
C’est finalement sur une île – mais pouvait-il en être autrement quand on s’appelle Isola – qu’elle va trouver la force d’affronter son passé pour se construire un avenir.
Joëlle Varenne construit son roman à la manière d’un peintre pointilliste, par petites touches de couleurs qui, en s’éloignant de la toile, finissent par donner une image saisissante, attirante, étonnante. À la poésie de son écriture, on ajoutera une sensualité que la photo de Monica Vitti choisie pour la couverture reflète bien. Et l’ambiance de L’avventura n’est pas trop éloignée de ce récit non plus. L’amour qui se cherche, la passion et la déception, la fuite et le doute.

Isola
Joëlle Varenne
Médiapop Éditions
Roman
72 p., 10 €
EAN 9782491436223
Paru le 19/02/2021

Où?
Le roman est situé en France et dans différents pays qui ne sont pas précisément nommés, si ce n’est la ville de Zadar en Croatie. L’Italie y est aussi évoquée.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Isola avance avec une sensation d’ivresse, de vertige, et par moments s’approche du vide, des quelques centimètres pouvant lui arracher la vie. Elle reste là, assise. Elle se sent si peu de chose, si reconnaissante aussi. Elle pense à sa joie, l’impossibilité de partager cette joie. »
Solitaire d’île en île, Isola croise le fantôme de sa mère, un marin qui lit dans les rêves, une Pénélope derrière son comptoir. Cela se passe ailleurs, mais sait-on vraiment qui est l’étranger?
Faire de soi-même sa propre île, telle est la quête d’Isola. Une fuite éperdue qui semble ne jamais s’arrêter. À moins que la vie ne la rattrape.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
Hublots, le blog de Philippe Annocque
Podcast Aligre fm (entretien avec Joëlle Varenne)

Les premières pages du livre
« Pâle septembre
C’est la fin de l’été, samedi soir. Étranger, étrangère partie sur un coup de tête, coup de cœur pour une ville à la résonance familière. Zadar, une incantation, un prolongement dans la nuit noire. Lointaine et mystérieuse.
So far…
La mer est couleur anthracite, changeante. Des silhouettes sont assises sur des marches, immobiles, face à la mer. Je marche le long du quai, j’entends les vagues amplifiées, des harmonies curieuses, liquides provenant de la terre. Dans l’obscurité naissante, j’aperçois d’étroites cavités parcourant le sol de la jetée. Le son s’en échappe, une mélodie orchestrée par le vent et les vagues.
Au chant de l’orgue marin, je me souviens.
Avant de te quitter, je devais t’annoncer mon absence.
Je ne savais comment te le dire, je redoutais ta réaction.
Un bateau passe avant de disparaître, emportant une foule vêtue de noir. Désormais, je suis seule sur le quai. Je m’éloigne quand tu avances dans ma direction. Je te regarde, mais tu continues et me dépasses.
Je t’appelle. Tu tournes rapidement la tête vers moi et me regardes. Nous restons interdits. À distance. Quelque chose se scelle. Nous ne trouvons rien à nous dire, trop. Nous nous ressemblons. Nos yeux se ressemblent. Une tristesse particulière, une fêlure familière. Nous marchons côte à côte le long du quai, nous enfonçant dans les ruelles de cette ville, ses contrastes, ses ruines à ciel ouvert côtoyant les terrains vagues. Un joyeux bordel de bois, carrosserie, jouets détruits. Des impacts de balles sont encore visibles sur les murs. Au détour d’une rue, un groupe d’hommes chante à une terrasse. Les yeux mi-clos au milieu des volutes de fumée. Nous prenons place à une table, face à face. Seule la litanie des hommes se confond avec nos regards.
Tu me parles de la maladie qui a condamné ton rêve de devenir pianiste. Comment tu l’as vécue. Fini par l’accepter. Cela fait trois mois que tu es parti, tu rentres chez toi, remontant la route de la soie à contresens. J’aime ta réserve, le soin que tu mets à répondre à mes questions. Tes yeux d’une profondeur rare, secrète, mais ce qui me trouble davantage, ce sont tes mains. Longues, aux gestes mesurés, ces mains condamnées qui semblaient caresser des touches d’ivoire sur la jetée.
Ce qui me manquait n’était pas le sexe,
mais des bras dans lesquels je pourrais m’abandonner.
Je me sentais vide et voulais que ces bras
emplissent ce vide pour oublier.
Tu me regardes intensément puis te détournes. Je me penche au-dessus de la table. Tu lèves les yeux vers moi. Je pose ma main sur le dos de la tienne, tu ne la retires
pas. Je ne veux pas m’en détacher mais quelque chose en moi cède. Tu te lèves, te rassois, donnes le nom de ton hôtel, d’une île que tu projettes de voir le lendemain et quittes la table. Je te regarde t’éloigner, ce n’est pas possible. Tu vas te retourner, je crois, mais tu ne le fais pas. Les yeux rivés sur la ruelle, je te vois disparaître.
*
Dimanche matin, les églises regorgent de fidèles. Je suis sortie de l’office. Mes épaules nues. Mes jambes nues. J’achète un voile à une mendiante. La nonne, montant la garde à l’entrée, me laisse finalement passer pour alimenter sa caisse. Ce n’est pas un office, mais un enterrement. On me regarde, assise là, au dernier rang. Les vieilles dames et les enfants regardent la fille cachée, illégitime, la femme de l’ombre qui a rendu l’âme. Vite, vite, vite. Je pars sur tes traces.
J’attends le bateau qui te ramène de l’île évoquée hier. C’est encore un lointain point dans la nuit, le temps de me dire, peut-être, c’est une connerie, pensant à ce que
tu vas dire, toi, l’homme aux doigts caressant les touches d’ivoire, quand tu me verras faire les cent pas en robe à pois, longeant sans cesse le quai comme les remparts de la ville, la nuit dernière et tout ce qu’ils vont dire les gens tandis que le bateau approche, je m’arrête. Vite, vite, vite, change de cadence, la distance rétrécit, le temps.
Un camion va percuter le suicidaire sur la voie, il ne s’est pas
égaré là, par hasard, il ne recule pas…
La cale s’ouvre. On jette une corde. Un équipier la rattrape, l’enroule sur une digue. Des silhouettes attendent le signal, comme moi, fébrile, en alerte tandis qu’un manœuvre hurle, se déchaîne. Le haut-parleur braille, les voyageurs marchent vers moi, me dépassent, se retrouvent, s’éloignent. Je cherche l’homme aux mains caressant les touches d’ivoire, j’envie les retardataires, l’enfant qui dort dans les bras de son père, je fixe la bouche géante, le vide.
Je me rue à ton hôtel. Je soliloque à propos d’un Anglais rencontré la veille à celle qui m’ouvre la porte quand tu apparais en haut des marches. Tu as reconnu ma voix,
aussi troublé que moi de te voir. Maintenant, je suis là. Je ne voudrais plus l’être. Mieux vaut s’abstenir de dire que je t’attendais sur le quai. Comment était l’île, je demande comme si de rien n’était. Tu n’y es pas allé. Comme moi, tu n’as pas trouvé le sommeil, tu as marché jusqu’à une plage. Ta peau est craquelée de trop de soleil. Nous arrivons là où nous nous sommes rencontrés la veille et quitte à tout perdre, je te dis t’avoir cherché et ma déception de ne pas t’avoir vu sur ce quai. Ce n’est
pas seulement ton rêve de pianiste que tu fuis. C’est la première fois que tu regardes une autre femme. Un besoin de toucher, de sentir, quand, dans une autre ville, une femme t’attend pour devenir mère. Tu l’aimes mais tu ne peux envisager de devenir Père.
*
Nous marchons sur un sentier traversant la forêt. Quelque chose dit que nous devons aller au bout, faire le tour de ce lac. La pluie fait ressortir les parfums de la terre humide, des arbres, des fruits écrasés à leurs pieds, faute d’être cueillis. La pluie s’intensifie, je cours vers le lac. J’entre dans le cercle, mes mains glissent, transcendent la terre. Tu me regardes du rivage, je me retourne et te fais signe de me rejoindre. Nos souffles se mêlent à perdre haleine.
De l’autre côté du lac, un sentier tombe à pic vers la mer. Des îles inhabitées se dessinent. Le ciel de porcelaine s’est fissuré et pleure sur des châteaux de pierre abandonnés sur la plage. Je pose la tête sur ton épaule, mon amant. Si un piano était sur ce rivage, je te demanderais de jouer. Tu hésiterais. Peu importe la technique, dirais-je. Après quelques notes mal assurées, tu plongerais tes doigts
sur les touches d’ivoire. Un Nocturne de Chopin. Cela s’accorderait avec la pluie. Cette pluie d’avant novembre. Cette incertitude du retour, de perte sans objet. Des rivières se déversent sur les vitres du bateau. Nous sommes ballottés l’un contre l’autre. Nous ne parlons pas du bus de nuit à prendre ni du lac. Nous devons nous séparer au port, courir récupérer nos affaires à nos hôtels et nous rejoindre à la gare routière. Tu tardes. J’hésite à monter dans le bus qui s’apprête à partir quand je t’aperçois. Je te vois soudain comme un poids, quelqu’un que je traîne derrière moi, traînerai toujours derrière moi. Pourtant, je t’attends et m’endors sur ton épaule, mon amant.
*
Au lever du jour dans une autre ville, un théâtre antique ouvre ses portes. Nous sommes seuls à l’intérieur, éclaboussés par la lumière entrant par les arches. Le ciel s’éclaircit. Nous goûtons à la ville, une ville ancienne qui s’éveille, un jour, encore. Une femme chante à sa fenêtre, un peigne à la main. Je regarde les façades, l’ocre devenant sable. L’homme avec qui je voyage et m’oublie des heures en plein jour dans une chambre à rideaux fermés.
C’est mon dernier jour de vacances. Une journée particulièrement chaude, ensoleillée. Nous marchons vers une plage. Tu me regardes partir au large, assis sur un rocher. Je disparais sans me retourner, sans te faire signe comme autrefois au lac avant de revenir m’étendre à tes côtés. Tu me regardes. Tu me regardes comme un homme regarde une femme quand je semble ne plus te voir, ne plus savoir. Une image remonte à la surface. Une île surgie de la mer, vue des hauteurs. Je me sens comme l’image d’une carte postale écornée. Sans origine, sans savoir par où commencer. Cette carte est toujours vierge dans mon sac. Écrire à son destinataire. J’en suis incapable.
*
Le soir, mon téléphone sonne. Je connais ce numéro mais ne réponds pas. Un signal retentit pour annoncer un message. Des musiciens chantent dans la rue comme le soir de notre rencontre. C’est mon dernier soir dans une ville que j’aime et je ne te dis rien quand tu me demandes à quoi je pense. Tu te rapproches de moi, je résiste. Mes pensées résistent. Je pars demain, tu resteras.
*
À l’aube, je suis réveillée par la sonnerie de mon téléphone. Je l’attrape sur la table de nuit et déchiffre un numéro. Inconnu. Oui, c’est bien moi. Je sors de la chambre et m’assois sur les marches de l’escalier. Je vais venir. Je ne suis pas là mais je vais venir. La conversation s’arrête. Je reviens dans la chambre, me recouche. Quelques secondes passent. Je ne suis pas sûre d’avoir compris. Je ressors dans le couloir et rappelle. Oui, on m’a bien appelée à l’instant pour venir au plus vite. Je vais venir.
Je raccroche. Dans la chambre, tu dors. Je sors. Je traverse une place déserte. L’avion ne décolle qu’à dix heures, si je pouvais avancer l’horaire. Étranger, étrangère, partie sur un coup de tête, coup de cœur pour une ville à la
résonance familière. Je repense à la carte postale dans mon sac et t’écris. Je pars.
Je commande un taxi à la réception de l’hôtel, j’informe de mon départ, seule, et règle la note. J’entre dans la chambre, tu n’y es pas. J’entends le robinet couler dans la salle de bains. Je me précipite pour ramasser mes affaires, tant pis si j’en oublie, je les abandonne, vite, vite, vite avant que tu ne sortes, que je ne sois forcée de t’expliquer, te raconter ce que je ne t’ai pas raconté, m’effondrer, je ne me suis pas encore effondrée, j’en ai peur et redoute que ce soit devant toi. Je laisse la carte postale sur le lit défait, dévale l’escalier, pourquoi le taxi n’est pas là? La peur que
tu descendes, me voies, me demandes pourquoi. Le taxi arrive, jure la réceptionniste, mais je cours déjà vers la sortie et m’écroule sur la banquette arrière du premier qui passe. Le conducteur ne dit rien du trajet. Encore une de ces filles qui part avec la bonne idée de tomber amoureuse d’un type qui ne l’aime pas. S’il savait…
*
Les comptoirs d’enregistrement sont encore fermés. Mon avion, pas annoncé. Il faut tuer le temps. Je reste prostrée. Le hall se remplit peu à peu. Des larmes silencieuses coulent sur mes joues. Je fuis les curieux, les enfants me montrant du doigt. Ce temps dont je dispose trop, pas assez. Mon téléphone sonne. Cette fois-ci, je décroche. Je n’ai pas pu répondre la veille, je n’ai pas vu ton appel, ma batterie m’a lâchée… Je mens, je sais que je mens. Je devance ta parole, d’éventuels reproches.
Avant de te quitter, je devais t’annoncer mon absence.
Je ne savais pas comment te le dire, je redoutais ta réaction.
Je vide mes poches, passe une porte, j’hésite à acheter des cigarettes, du chocolat, n’importe quoi. Touche le fond d’un café infect quand on appelle les passagers du vol M733. Vérification du passeport, je passe un sas, un couloir, m’assois près d’un hublot, ferme les yeux, vitesse, mon cœur se soulève. Je m’éloigne. Je repense à l’île, vue des hauteurs. Raz-de-marée dans les airs. Je me noie. Quelqu’un me tend un verre de vin. Une femme dans la quarantaine, très grande, très belle, assise à ma gauche, m’invite à trinquer avec elle. Sans un mot, elle vide son verre. Je fais de même, la remercie de ne rien me demander et de retourner à son magazine. Je regarde le tapis de nuages, étrangement calme.
*
Sur terre, ça s’agite. Je reste immobile, à contretemps, j’observe, séparée par une vitre. Impuissante. Je demande les urgences. La provinciale derrière son guichet n’en sait rien, jamais on ne lui a demandé ça. Mon cerveau est éteint. Je fais en sorte qu’il soit éteint. Ne comprends rien comme un automate allant d’un point à un autre. Me voilà sur le parking d’une gare sans souvenirs du trajet, d’avoir acheté un ticket de bus. Pas de taxi mais deux hommes chargeant le coffre d’un utilitaire que je prends en otage. Ils vont se débarrasser d’affaires chez Emmaüs avant d’aller donner un concert. J’embarque au milieu des chaises pliantes et assiettes dépareillées, la seule chose qui compte est d’avancer et à peine montée, je m’effondre. Ils m’offrent une banane, un sachet de biscuits en miettes, merci, je ne peux rien avaler. Désolés, ils ne peuvent m’emmener vers ma destination finale, il faut faire les balances pour le jazz, ce soir. D’autant plus gênée quand ils me demandent ce qu’il s’est passé. Je ne sais rien. Je les aide à décharger leur bordel en me demandant ce que je fous sur ce parking, maintenant. Heureusement, cela ne dure pas et ils me déposent sur le bord d’une nationale déserte. Les champs de colza m’agressent. Un camion s’arrête. Je fais semblant de ne pas voir les photos de filles nues dans la cabine, les cigarettes offertes et les compliments, j’ai l’air épuisée, dit le routier. Je décline l’invitation à m’étendre sur la couchette à l’arrière et lui demande de s’arrêter avant que ça déraille. Me revoilà sur la nationale. Un vieux beau s’arrête, gentil vieux beau dont je profite en le suppliant de m’emmener jusqu’au bout. Il fait un détour et me regarde avec tant de tendresse que j’en suis presque à l’aise. Il me dépose devant l’entrée du bâtiment. Tout est en travaux. Je ne suis jamais venue ici. La poussière vole, m’accable, je cours vers le hall, passe un couloir, un deuxième, demande où tu es. Salle de déchoquage. Jamais entendu ça.
*
Quand je t’aperçois derrière la fenêtre, je repense à toutes les fois où, avant de partir, j’ai jeté un œil à une autre fenêtre pour te voir, si c’était la dernière fois. Je passe entre une rangée de lits vides, de rideaux blancs. Je m’avance vers toi, je crois te reconnaître, tes mains cherchent, se débattent. Je m’arrête devant ton lit et je dis Maman. Au son de ma voix, tu tournes rapidement la tête vers moi et me regardes, tu attrapes ma main au bord du lit, la saisis, l’agrippes. Tu me souris. Ce sourire, je ne l’ai pas vu depuis si longtemps, je le reconnais. Mais tes yeux, je ne les reconnais pas. Une lueur étrange que je n’ai jamais vue chez toi, chez personne.
Un voile.
Tu t’accroches à moi comme si tu allais te noyer. Vite, vite, vite, tu te débats, je perds ton regard. Ta main, elle, garde toujours le contact. Elle m’enserre.
J’ai mal.
Je te parle. En vain. Je ne comprends pas ce que tu dis, ni ce que je dis. Je parle, demande pourquoi vite, vite, vite? Une suite d’actions logiques, mais tout est incohérent. Je caresse ton visage, toujours cette lueur dans tes yeux. Cette vitre. Je cherche à te retrouver derrière, retrouver le sourire. Trop souvent, je suis partie. Maintenant, je suis là, je ne partirai plus, je me le promets, te le promets.
Je suis là, reviens.
Mais tu ne reviens pas. »

Extraits
« Le soir, mon téléphone sonne. Je connais ce numéro mais ne réponds pas. Un signal retentit pour annoncer un message. Des musiciens chantent dans la rue comme le soir de notre rencontre. C’est mon dernier soir dans une ville que j’aime et je ne te dis rien quand tu me demandes à quoi je pense. Tu te rapproches de moi, je résiste. Mes pensées résistent. Je pars demain, tu resteras. » p. 17

« Isola avance avec une sensation d’ivresse, de vertige, et par moments s’approche du vide, des quelques centimètres pouvant lui arracher la vie. Elle reste là, assise. Elle se sent si peu de chose, si reconnaissante aussi. Elle pense à sa joie, l’impossibilité de partager cette joie. »

«Comme une lave dévalant la pente noire d’une île, ces caillots de sang disparus dans les eaux anthracite de son enfance.»

À propos de l’auteur
VARENNE_joelle_©DRJoëlle Varenne © Photo DR

Née en 1982, Joëlle Varenne a étudié le cinéma et le théâtre. Après la réalisation de courts-métrages et l’assistanat mise en scène, elle se consacre à l’écriture. Elle a publié un premier roman en 2019, Fårö, une nuit avec Ingmar Bergman (Balland), récit d’une rencontre avec le cinéaste. (Source: Médiapop Éditions)

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