Le plus beau lundi de ma vie tomba un mardi

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En deux mots
À 10 ans Noah décide qu’il sera président des États-Unis et part recueillir des signatures. L’un des premiers signataires est un vieil homme, séduit par le culot du garçon. Deux vies qui réservent bien des surprises

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Noah et la shoah

Camille Andrea nous régale à nouveau avec ce roman qui met aux prises un garçon de dix ans qui se rêve président et un rescapé de la Seconde guerre mondiale. L’auteur du sourire contagieux des croissants au beurre signe un conte plein de vitalité.

Pour réussir sa vie, il faut faire preuve d’ambition et d’une volonté de fer. C’est ce que ce dit Noah, 10 ans. Le garçon de Nashville décide de faire du porte à porte pour rassembler un millier de signatures. Quand il sonne à la porte de Jacob Stern, le vieil homme est séduit par le culot du petit métisse qui a déjà rodé son discours, qui commence par dire merci. Une entame qui intrigue le septuagénaire qui décide pourtant de ne pas signer d’emblée de peur de ne pas revoir cet esprit vif qui vient meubler sa solitude.

Au fil de leurs échanges on va en apprendre un peu plus sur leurs vies respectives. Noah a perdu sa mère et doit aider son père qui tient une pizzeria. Le veuf est aigri, sévère et ne fait guère preuve d’affection envers son fils. Il entend être respecté et entend mettre fin aux rencontres avec ce vieux pervers. À tout prendre, il le préfère encore lorsqu’il se plonge dans ses volumes d’encyclopédie.
C’est d’ailleurs à l’aide de ses livres qu’il va en savoir davantage sur cette Shoah dont Jacob Stern a été l’une des victimes. Un passé que la maladie d’Alzheimer va peu à peu effacer et qui est consigné dans cinq cahiers «à brûler après ma mort sans les lire». Car au fil du récit, on va découvrir que le monde n’est pas manichéen, mais paré de nombreuses nuances, que derrière une vérité peuvent se terrer bien des mensonges. Alors, si Noah doit ne retenir qu’une chose de ses visites chez le vieil homme, c’est la complexité du monde, c’est la difficulté à décider en conscience.
Camille Andrea, dont on rappellera qu’il s’agit d’un auteur reconnu publiant sous pseudonyme, joue avec beaucoup d’à-propos ce jeu des masques dans ce conte qui mêle humour et gravité. D’une plume légère, il nous entraîne dans un monde du faux semblant et de la duplicité. Mais la vertu première de ce roman qui se lit avec gourmandise, c’est la belle démonstration qu’il nous propose: ne jugez pas avant d’avoir en main toutes les pièces du dossier.

Le plus beau lundi de ma vie tomba un mardi
Camille Andrea
Éditions Plon
Roman
224 p., 18 €
EAN 9782259312011
Paru le 19/05/2022

Où?
Le roman est situé aux Etats-Unis, principalement à Nashville. On y évoque aussi Washington et l’Allemagne, notamment Auschwitz.

Quand?
L’action se déroule de nos jours, avec des retours en arrière jusqu’à la seconde guerre mondiale.

Ce qu’en dit l’éditeur
Noah, 10 ans, entra dans la vie de Jacob avec la force d’une tempête. Une rencontre qui changera tout et qui donnera la plus improbable des amitiés.
Une étude des plus sérieuses a démontré que l’on se fait une idée des gens en quatre secondes et cinquante centièmes. Quatre secondes et cinquante centièmes. C’est le temps que Noah, enfant métisse de 10 ans, a pour convaincre chaque personne du voisinage qu’il sera le prochain président des Etats-Unis. C’est peu, quatre secondes et cinquante centièmes, mais ce fut suffisant pour Jacob Stern, vieil homme de confession juive de soixante-quinze ans.
Noah venait d’entrer dans la vie de Jacob avec la force d’une tempête, l’abreuvant de jolis mots et de belles espérances. Une rencontre entre deux générations, deux visions du monde et de l’avenir. Un vieil homme qui a perdu goût à la vie et en proie au vide destructeur, et un enfant ambitieux, lumineux, au discours d’un politicien de cinquante ans. Ils n’ont en commun que les souvenirs qu’ils ont créés ensemble autour de donuts au chocolat et de grands verres de lait. Souvenirs que Jacob oubliera un jour et que Noah ressassera toujours.
Une rencontre qui changera tout et rien. Elle ne ralentira pas la perte de mémoire de Jacob, elle ne rendra pas forcément Noah président. Mais elle leur fera réaliser que rien n’est écrit. Et qu’il suffit de le comprendre assez tôt pour ne pas subir sa vie, mais au contraire la construire.
Un roman qui nous montre qu’on ne peut réellement connaître un homme sans avoir entendu chaque versant de son histoire. Les gens ne sont pas toujours ce que l’on croit. Le monde n’est ni noir ni blanc, il est teinté de nuances et de choix difficiles. Jacob le sait que trop bien, Noah le saura bientôt.
Un livre d’une humanité bouleversante sur la fragilité de la mémoire et de l’âme humaine.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Blog Valmyvoyou lit

Les premières pages du livre
« J’ai appris très tard que mon nom de famille était le nom d’un village du cœur de l’Italie dans lequel s’était réfugié un grand nombre de juifs. Persécutés, nombre d’entre eux durent se convertir au catholicisme pour ne pas être tués. On baptisa ces premiers avec le nom de l’endroit où ils habitaient. Voilà comment mes ancêtres s’appelèrent Andrea. Cette histoire familiale est, sans nul doute, à l’origine de ce roman.
Et bien que je ne me sente ni juif(ve) ni d’aucune autre religion, d’aucun peuple, bien que je ne me sente tout simplement qu’humain(e), d’une seule planète, la Terre, bien que ma culture soit multiple et s’inscrive dans tous ces mélanges qui m’ont engendré(e), je souhaitais dans le présent roman rendre un hommage à ce petit bout d’histoire qui est le mien, à cette petite goutte de sang qui court dans mes veines comme dans celles de millions de juifs dans le monde.
Je souhaitais également aborder des questions plus philosophiques. Peut-on changer ? Peut-on punir un vieil homme pour quelque chose qu’il a fait dans sa jeunesse ? Cela a-t-il une quelconque utilité ? Je ne juge pas, je m’interroge. Ce roman ne pourra y répondre, car je n’y ai moi-même pas trouvé de réponse. Peu importe, après tout. Le principal est de s’être posé la question, d’avoir vibré avec Noah, d’avoir tremblé en apprenant le terrible secret de Jacob.
Vous ne savez toujours pas qui se cache derrière le pseudonyme de Camille Andrea, et vous continuez cependant à lire mes histoires. Ce sont elles qui, derrière le masque, importent vraiment et sont les plus sincères.
Un nom ne sert à rien pour écrire un livre.
Seule une bonne histoire compte.
Je vous aime tant. Vous êtes ma raison de continuer à me lever le matin pour lier les mots sur le clavier d’un ordinateur, ma raison de rêver, de créer.
Pour tout cela, merci. Camille Andrea

Lundi
Je n’ai jamais bien compris pourquoi les gens n’aiment pas les lundis. Je n’ai jamais aimé les jugements gratuits non plus, faits à l’emporte-pièce. Les préjugés. On dit qu’il y a des jours qui valent moins que les autres, puis on dit qu’il y a des sous-hommes, des sous-races. On vilipende le lundi, et puis on finit par vilipender les gens. Qu’ont de moins les lundis, je vous le demande ? Molière disait, dans la bouche de son Dom Juan, que les débuts ont des charmes inexprimables. Or, le lundi est le début de la semaine. C’est le moment où tout est encore possible, où tout reste à faire. La jeunesse de la semaine, dirais-je si j’étais poète. Et la jeunesse, Dieu ce qu’on la regrette quand on arrive à l’hiver de notre vie, vous verrez ça, et bien plus tôt que vous ne le pensez. Lorsqu’il n’y a plus rien à regarder devant, qu’il ne nous reste plus qu’à regarder au-dessus de notre épaule, tous ces souvenirs, ces regrets laissés derrière. Quand on est au lundi de notre vie, tout est à venir. Au lundi de notre vie, tiens, voilà que je continue à faire de la poésie.
Quoi qu’il en soit. Les plus belles choses de ma vie se sont produites un lundi. Enfin, je crois, si la mémoire ne me fait pas défaut. Elle a tendance à s’effriter un peu dernièrement. Il serait peut-être temps que je vous raconte cette histoire, avant que je ne l’oublie.
L’histoire d’un lundi merveilleux. D’un lundi inoubliable.
L’histoire de ce plus beau lundi de ma vie qui, c’est un comble, tomba un mardi.

PREMIÈRE PARTIE
NOAH D’AMICO

Une porte
Août 1992
— Merci, dit Noah lorsque la gigantesque porte s’ouvrit devant lui, en employant le même mot qu’il avait prononcé lorsque la gigantesque porte de chacune des cinq maisons de l’allée auxquelles il avait frappé auparavant s’était ouverte.
Telle était la stratégie qu’il avait mise au point après avoir passé la journée précédente à se prendre des portes en bois, en métal, blindées, en verre, en grillage de cage à poules, de toutes sortes, en pleine figure à peine son « bonjour » prononcé. C’était une évidence, de par son âge, on le prenait pour un élève d’une école du coin et on s’attendait à ce qu’il sorte de derrière son dos un calendrier deux fois plus grand que lui ou un paquet de coupons de tombola multicolores, pour pouvoir payer à sa classe un voyage de fin d’année en Californie ou en Floride, et aller voir les dauphins, animaux que l’on apercevait rarement dans le coin, en plein cœur du Tennessee.
Enfin, cela, c’était dans le meilleur des cas. Car le petit garçon était noir, et dans ce quartier résidentiel, les gens n’avaient pas l’habitude de voir des petits garçons noirs sonner à leur porte. Et dans ce quartier, les gens n’étaient pas curieux de savoir si ce petit garçon noir sortirait de derrière son dos un calendrier deux fois plus grand que lui, des coupons de tombola ou un pistolet automatique pour les braquer. Dans ce quartier, on ne semblait guère aimer les tombolas, ni les calendriers, et encore moins les pistolets automatiques. Ou tout simplement les enfants qui se payaient des voyages de fin d’année en Californie ou en Floride avec l’argent d’une tombola à laquelle on ne gagnerait (si jamais l’on gagnait) qu’une brosse à dents électrique, un porte-clefs ou deux verres gratuits de cet infect punch que la directrice de l’école aurait sûrement concocté pour l’occasion, dans la bassine où elle avait l’habitude de prendre des bains de pieds ou de tremper ses varices.
Une étude des plus sérieuses a démontré que l’on se fait une idée des gens en quatre secondes et cinquante centièmes. Celle que l’on se faisait de ce petit garçon, malgré son costume et sa cravate, malgré ses cheveux bien peignés en boule et ses airs de bonne famille, ne devait pas être des meilleures, car c’était à peu près le temps que les gens mettaient à lui claquer la porte au nez. Quatre secondes et cinquante centièmes. Noah avait compté dans sa tête. Même si les centièmes de seconde, ce n’était pas très pratique à compter dans une tête de petit garçon. Quatre secondes et cinquante centièmes, c’était juste le temps de faire un beau sourire, juste le temps que les muscles zygomatiques majeurs et mineurs s’activent, et puis les gens refermaient amicalement cette maudite porte en accompagnant le geste de formules diverses, polies, mais toujours humiliantes. « Désolé mon garçon, mais je n’ai pas de monnaie », « Cela ne m’intéresse pas », « J’ai déjà donné ». On le refoulait comme un vulgaire marchand de tapis. Si seulement on lui avait laissé une petite chance de s’exprimer, il aurait pu expliquer qu’il ne voulait pas d’argent, qu’il ne voulait rien vendre. Il aurait pu expliquer que ce n’était pas lui qui avait besoin d’eux. Mais eux qui avaient besoin de lui. Car il allait bientôt devenir leur président. Le président des États-Unis.

La même porte
Voilà comment, à la place de « bonjour », il en était arrivé à dire « merci ».
En prononçant ce mot, sans autre préambule, le petit garçon avait remarqué qu’il suscitait la curiosité immédiate des adultes. Intrigué, désarçonné, on lui demandait « Merci pour quoi ? ». Et il était déjà trop tard. Le poisson avait mordu à l’hameçon. « Alors voilà, je vous dis merci parce que… » La conversation était engagée et l’enfant, lançant discrètement son petit pied en avant pour bloquer la porte, déballait le discours qu’il avait appris par cœur et répété cent fois devant le miroir de sa penderie, avec un débit de trois mots à la seconde, à la manière d’un commerçant, d’un marchand de voitures d’occasion. Il fallait convaincre rapidement. En réalité, il ne demandait qu’une simple signature. Juste un nom suivi d’un petit gribouillis qui feraient de lui le prochain président des États-Unis. C’était tout ce qu’il demandait, devenir le prochain président des Américains pour pouvoir ramener la paix dans le monde. En somme, trois fois rien pour un gamin de dix ans.

Un vieux
— Mais tu n’es qu’un enfant !
Le vieux le regardait, immobile et gigantesque, dans le cadre en bois de sa porte. Tel un caméléon, sa peau, jaunie, en avait pris la couleur. Un vieillard en bois.
— J’ai dix ans ! se défendit l’enfant, comme il aurait répondu « j’en ai quarante ».
— Vois-tu mon garçon, je ne suis pas expert en la matière, et je ne voudrais pas te décourager, mais ne faut-il pas être majeur pour devenir président ?
— C’est ce que dit mon père.
— Eh bien, tu devrais l’écouter de temps en temps, répondit l’homme en grattant une croûte de son crâne chauve, ce qui fit perler une minuscule goutte de sang. Les adultes ont quelquefois raison, tu sais.
Il semblait ne pas encore avoir réalisé qu’il parlait politique avec un garçon de dix ans sur le perron de sa maison. Il l’observa un instant. Il n’y avait pas d’enfants noirs dans le quartier. Il n’y avait pas d’enfants, d’ailleurs. Ni noirs, ni blancs, ni verts, ni rouges. Et à moins qu’une nouvelle famille ne se soit installée pendant la nuit, cet enfant n’était pas d’ici, ce qui ne déclencha pourtant aucune once d’inquiétude chez le vieux. Cela se voyait, cet enfant, avec son costume et ses souliers vernis, ne représentait aucune menace pour un vieillard, aussi fébrile fût-il.
— Cela fait bien longtemps que j’ai arrêté d’écouter les grandes personnes, reprit Noah. Et puis, pour ce qui est de mon père, nos opinions divergent sur bien des matières.
Pendant quelques secondes, le vieux se demanda pourquoi cet enfant n’avait tout simplement pas frappé à sa porte pour récupérer son ballon qui serait tombé par-dessus la clôture de son jardin. Comme le faisaient tous les enfants du monde. Il lui aurait dit qu’il n’avait vu tomber aucune balle de son côté de la palissade, le garçon serait reparti, et lui aurait pu retourner s’asseoir devant sa télé éteinte à compter les minutes qui passent. Mais l’enfant n’avait pas l’air de jouer à la balle, avec son costume gris et sa cravate rouge, avec ses cheveux peignés en boule et ses allures de premier de la classe. De plus, il y avait bien longtemps que les enfants ne jouaient plus à la balle dans cette rue. Que des vieux, donc. Des vieux qui consacraient le plus clair de leur temps à regarder la télé, assis dans leur fauteuil. Des vieux qui attendaient la mort. Un vrai mouroir, voilà ce qu’était devenue cette rue depuis que les enfants n’y jouaient plus à la balle ; voilà ce que devenaient toutes les rues lorsque les enfants n’y jouaient plus à la balle.
Et puis le vieux se demanda si c’était déjà Halloween, avant de se rappeler que la fête des Morts tombait vers la fin de l’année. Il ne savait plus la date exacte. Mais en jetant un coup d’œil par-dessus l’enfant, il reconnut la rue cramoisie et le goudron chaud caractéristiques de l’été. Halloween n’arriverait que dans quelques mois. Cela tombait bien, car depuis que les enfants ne jouaient plus à la balle dans la rue, il n’achetait plus de bonbons.
Il fallait se rendre à l’évidence. Ce garçon ne voulait pas récupérer sa balle. Ce garçon ne réclamait pas de bonbons. Ce garçon était bizarre.
Le vieux loucha sur le gros badge que l’enfant avait épinglé, comme les vendeurs de bibles, au col de sa veste. Au milieu : son visage noir sur fond blanc. Au-dessus : JE VOTE. Au-dessous : NOAH. JE VOTE NOAH D’AMICO, en majuscules et typographie Garamond, taille 16, de couleur magenta, rose pour le commun des mortels. Le vieux avait été imprimeur et il reconnaissait toutes les polices d’écriture d’un seul coup d’œil. JE VOTE NOAH D’AMICO. Quelle était donc cette fantaisie ? Le vieux fronça les sourcils, et son regard devint plus austère. Il n’avait jamais aimé la fantaisie. Il en avait toujours eu peur. On ne contrôlait pas la fantaisie. C’était une grosse bête qui débordait de toute part, qui s’échappait des conventions, comme un poulpe d’une bassine. C’était dangereux, la fantaisie. C’était en général le début des problèmes.
— Noah D’Amico, dit l’enfant en tendant sa main.
— Jacob Stern, répondit le vieux en la serrant vigoureusement.
— Il faut avoir plus de trente-cinq ans pour se présenter, reprit le garçon, étranger aux soupçons de son interlocuteur. Mais je ne compte pas gâcher les vingt-cinq prochaines années de ma vie à attendre d’avoir le bon âge. La maturité intellectuelle est un concept relatif. Cela a été prouvé par d’éminents scientifiques de notre pays. C’est maintenant que le peuple américain a besoin de moi.
— Et qu’est-ce qui te dit que le peuple américain a besoin de toi maintenant ?
— C’est bien simple. J’ai la solution miracle.
— La solution miracle ? Cela fait un peu réclame pour détergent, tu ne trouves pas ?
— Oui, la solution miracle. La solution finale, quoi.
— N’utilise pas ce terme, je suis juif. Enfin, je crois. Quelquefois, je ne me souviens plus très bien. Tu as donc une solution miracle pour quoi ?
— Pour tout. Pour la faim dans notre pays, la faim dans le monde, pour le chômage, la crise en Europe, l’immigration illégale, les armes à feu, la criminalité, la guerre au Proche-Orient, toutes les guerres, bref, une solution pour tous ces problèmes que les adultes ont créés et jusque-là échoué si lamentablement à résoudre.
— Et qu’est-ce qui te dit qu’un enfant pourrait réussir là où un adulte, avec un bagage conséquent et une expérience déjà bien complète de la vie, a échoué ?
— Vous connaissez le dicton : la vérité sort de la bouche des enfants. On ne peut pas en dire autant des politiciens.
— Ah, ça, c’est sûr ! s’exclama le vieux avant d’éclater de rire.
— Et puis, vous parlez de bagage, d’expérience, c’est peut-être justement cela qui les voue à l’échec. Un regard neuf, créatif, innocent sur le monde, voilà la clef de la réussite. Les enfants ne sont pas représentés au gouvernement, or, nous sommes concernés par les décisions qui sont prises aujourd’hui, car elles auront des conséquences demain. On bâillonne les enfants, on prend en otage leur avenir parce que l’on se moque de tout, parce que l’on se moque d’eux, parce que l’on se moque du futur, parce qu’il n’y a que le présent qui compte et l’argent que l’on peut se faire maintenant, pendant qu’on est encore en vie, et au pouvoir. Parce que les politiciens dépensent l’argent qui n’est pas à eux, comme s’il n’était pas à eux, justement, comme s’ils ne l’avaient pas gagné à la sueur de leur front, pour la simple et bonne raison qu’ils ne l’ont pas gagné à la sueur de leur front. Et tout ce que l’on gagne de cette façon n’a pas de goût. Si ce n’est celui insipide du trop vite acquis. Mon père n’aimerait pas entendre cela, car il n’aimerait pas savoir que je prépare ses pizzas avec la sueur de mon front. Oui, mon père tient une pizzeria. Il dirait que c’est sale, que ce n’est pas hygiénique. Mais bon, là n’est pas la question. Il faudrait que les gens fassent confiance à d’autres sortes de personnes maintenant. Oui, je suis un enfant. Oui, je suis métis. Oui, je suis différent. Mais si je ne me dis pas que je deviendrai le premier président américain issu des minorités, alors je ne le deviendrai jamais, c’est sûr. Et cela serait bien dommage, car j’aimerais mettre un grand coup de pied dans les préjugés et les conventions, montrer que quelque chose de différent est possible.
— C’est pas faux, dit Jacob, commençant à comprendre la logique du garçon.
Il était tout de même très impressionné qu’un enfant puisse parler de la sorte, dans un anglais impeccable, et que son esprit fût si bien façonné. La télévision, lorsqu’il l’allumait, ce qui lui arrivait de temps en temps, était pleine de programmes où l’on voyait des adolescents débiles avoir des conversations débiles sur des sujets débiles. Ils vivaient dans un appartement à plusieurs, passaient leur temps à ne rien faire si ce n’était se disputer, étaient incapables de débarrasser la table ou laver les assiettes après chaque repas. On désespérait de l’avenir des États-Unis, du monde, même. Alors, cet enfant-là, avec ses jolies manières et ses belles paroles, était comme un sauveur dans un monde préapocalyptique inévitable, un remède aux zombies sans cervelle que la société préparait pour demain.
— Si je laissais les autres décider de ce que je peux faire ou ne pas faire pour une simple question d’âge, simplement parce que j’ai dix ans, alors, je ne deviendrais jamais demain celui qu’aujourd’hui je me suis proposé de devenir. Quand on a un rêve, il faut aller jusqu’au bout, monsieur Stern, indépendamment de ce que disent ou pensent les autres. Indépendamment des barrières et des limites que chacun se met. Au XVIIe siècle, les pays européens n’étaient-ils pas gouvernés par des enfants ? Louis XV avait cinq ans lorsqu’il a succédé à Louis XIV. Et même si le pouvoir a été délégué à son grand-oncle, le jeune souverain a tout de même régné à l’âge de treize ans ! Et le monde allait-il plus mal ? Je me propose donc d’être cet enfant qui, dans l’histoire de l’humanité, sera le premier président des États-Unis âgé de dix ans.
— Ainsi donc, tu veux être le prochain Louis XV…
— Pourquoi pas ? L’esclavage n’existerait-il pas toujours si les hommes ne s’étaient pas révoltés un jour ? Et les Français n’auraient-ils pas toujours un roi aujourd’hui s’ils ne leur avaient pas coupé la tête à l’époque ? Si une poignée de rêveurs ne s’étaient pas donné les moyens d’aller voir ce qu’il y a ailleurs qu’autour de leur petit nombril, aurions-nous découvert la Lune ? Je crois que si nous ne changeons pas les choses, eh bien, elles restent telles qu’elles sont. Et elles pourrissent.
Le vieux pensa à toutes ces choses qu’il n’avait pas changées dans sa vie depuis quinze ans. Qui étaient restées telles quelles. Qui avaient pourri. Sa vie, qui avait pourri. Ses rêves, son espoir, sa joie de vivre, qui avaient pourri. Sans aller chercher bien loin, ce robinet de la cuisine qui fuyait et qu’il n’avait jamais réparé, ce qui avait toujours rendu sa femme furieuse. Mais pouvait-on comparer la Révolution française ou la conquête de la Lune avec le robinet de sa cuisine ? Peut-être, après tout, car la conquête de la Lune ne changeait rien à sa vie quotidienne, alors que son robinet…
— Ma politique ne se base pas sur l’apologie de l’immobilité, reprit Noah.
— En tout cas, tu parles sacrément bien pour un garçon de ton âge, dit l’homme, aussi amusé qu’impressionné, en croquant dans un donut au chocolat qui avait fondu dans sa main et dont il semblait s’être souvenu tout à coup.
L’enfant posa son regard sur le beignet, puis sur la petite bouteille de plongée que l’homme tenait dans l’autre main et traînait comme un chariot de courses. Il fixa de nouveau le donut au chocolat et avala sa salive. Il se présentait peut-être aux élections présidentielles, il n’en demeurait pas moins un enfant.

Un donut au chocolat
Le garçon était assis en face du vieux. Il tenait à présent lui aussi un donut au chocolat dans la main, l’observait comme s’il n’en avait jamais vu de sa vie.
— C’est un donut kasher, dit Jacob. Tu sais ce que ça veut dire ?
— Non.
— Cela signifie qu’il est conforme aux prescriptions rituelles du judaïsme.
— Je ne comprends pas.
— C’est un donut sain et pur.
Et tout en disant cela, le vieux pensa qu’il était ridicule de dire d’un donut qu’il était sain et pur. Un donut, c’était la plus grosse cochonnerie qu’il pouvait y avoir sur la Terre.
— Je suis juif, je te l’ai déjà dit ?
L’enfant haussa les sourcils.
Le vieux sourit. Ses yeux rétrécirent, menaçant à tout moment de disparaître derrière les sillons de ses rides.
— Ce n’est pas une maladie. Et n’aie pas peur, ce n’est pas contagieux !
Le vieux repensa à la célèbre tirade de Shylock dans Le Marchand de Venise qu’il n’avait jamais oubliée. Étrange pour quelqu’un qui commençait à tout oublier. Un juif n’a-t-il pas des yeux ? Un juif n’a-t-il pas des mains, des organes, des dimensions, des sens, de l’affection, de la passion ; nourri avec la même nourriture, blessé par les mêmes armes, exposé aux mêmes maladies, soigné de la même façon, dans la chaleur et le froid du même hiver et du même été que les chrétiens ? Si vous nous piquez, ne saignons-nous pas ? Si vous nous chatouillez, ne rions-nous pas ? Si vous nous empoisonnez, ne mourons-nous pas ?
— Tu es catholique, toi ?
— Oui. Parce que mon père est catholique. Il est d’origine italienne.
— C’est vrai, il fait des pizzas.
— Et les meilleures du monde !
— Eh bien, c’est un peu la même chose. Catholique, juif. On croit en quelque chose. Et ça nous rend meilleur, enfin, je pense. Si tu veux être président de tous les Américains, tu devrais t’intéresser à toutes les communautés qui forment notre pays. Les musulmans, les bouddhistes, et tout ça.
— Je m’informerai auprès de mon conseiller.
— Tu as un conseiller ?
— Oui, un conseiller en douze volumes, cela s’appelle une encyclopédie.
Ils éclatèrent de rire et Noah mordit dans le donut avec vigueur. »

À propos de l’auteur
Derrière le pseudonyme Camille Andrea se cache un écrivain français bien connu du grand public.

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Saint Jacques

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En deux mots
Au décès de sa mère, Paloma hérite d’une maison dans les Cévennes et d’un cahier qui va faire le lumière sur un secret de famille. Arrivée sur place, elle revoit ses plans et décide de ne pas vendre, mais de rénover la bâtisse. Les rencontres qu’elle va alors faire vont bousculer sa vie.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Paloma dans les Cévennes

Avec Saint Jacques on retrouve l’ouverture aux autres et l’humanité dont Bénédicte Belpois avait fait montre avec Suiza. Ce portrait de femme, qui part s’installer dans les Cévennes après un héritage, est bouleversant.

Ce n’est pas de gaîté de cœur que Paloma prend la direction de Sète. Elle se rend aux obsèques de sa mère et va retrouver sa sœur avec laquelle est n’entretient plus guère de relations, sinon conflictuelles. Elle fait contre mauvaise fortune bon cœur et n’a qu’une hâte, retourner à Paris où l’attend sa fille Pimpon et son travail. Elle est donc très surprise lorsque le notaire lui annonce qu’elle hérite d’une maison dans les Cévennes, sa sœur conservant pour sa part l’appartement de Sète.
Mais Paloma n’est pas au bout de ses surprises. Un cahier – à n’ouvrir qu’une fois sur place – accompagne cette première annonce. Ce qu’elle y découvre va la laisser pantoise: cette maison appartenait à son père biologique. Michel, le père qui l’a élevée, ayant juré de garder le secret sur ses origines.
Dans cette montagne délaissée où ne vivent plus qu’une poignée d’habitants, elle s’imagine vendre au plus vite son bien, avant de revenir sur son choix initial et la garder. «J’avais pris mes décisions dans l’urgence, je me doutais que si je gardais un peu de raison, j’aurais fait marche arrière. Je m’étais jetée dans un tourbillon de démarches administratives pour pouvoir oublier la petite voix en moi qui me susurrait que j’étais folle.» Elle se met alors en disponibilité de l’hôpital où elle travaille et décide de s’installer en tant qu’infirmière libérale, achète une voiture et vend son appartement. «Pimpon avait été d’accord sur tout. Elle resterait à Paris pour ses études, je ne pouvais pas l’embarquer totalement dans ma folie, elle viendrait seulement aux vacances.»
La seconde partie du roman nous raconte la nouvelle vie de Paloma dans un environnement peu accueillant. Pourtant, à l’image de Rose sa voisine, la distance et la méfiance vont faire place à l’entraide et à la solidarité. Même Jacques, l’entrepreneur appelé sur place pour établir un devis de réfection de la toiture, va finir par trouver du charme à cette femme aussi courageuse qu’inconsciente. Car jamais, avec ses maigres revenus, elle ne pourra payer les travaux. Car il faut tout refaire, déposer les lauzes, une partie de la charpente, et refaire toute la toiture. Après un repas arrosé, il accepte toutefois de sa lancer dans cette réfection avec Jo, le jeune employé qui va ainsi pouvoir montrer son savoir-faire.
Comme dans Suiza, Bénédicte Belpois raconte avec talent cette histoire simple mais touchante, faisant de ce microcosme un concentré d’humanité. Les liens se créent et se renforcent au fil des pages. Et même si le drame n’est jamais loin, ces moments de bonheurs simples, cette envie de partage fait un bien fou.

(Signalons que ce beau roman paraît en mai dans sa version poche chez Folio)

Saint Jacques
Bénédicte Belpois
Éditions Gallimard
Roman
160 p., 14 €
EAN 9782072932304
Paru le 8/04/2021

Où?
Le roman est situé en France, à Paris, puis à Sète, Alès et dans les Cévennes.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
À la mort de sa mère, Paloma hérite d’une maison abandonnée, chargée de secrets au pied des montagnes cévenoles. Tout d’abord décidée à s’en débarrasser, elle choisit sur un coup de tête de s’installer dans la vieille demeure et de la restaurer. La rencontre de Jacques, un entrepreneur de la région, son attachement naissant pour lui, réveillent chez cette femme qui n’attendait pourtant plus rien de l’existence bien des fragilités et des espoirs.
Ode à la nature et à l’amour, Saint Jacques s’inscrit dans la lignée de Suiza, le premier roman de Bénédicte Belpois, paru en 2019 aux Éditions Gallimard. Avec une simplicité et une sincérité à nulles autres pareilles, l’auteure nous offre une galerie de personnages abîmés par la vie mais terriblement touchants.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
RTS (Jean-Marie Félix – entretien avec Bénédicte Belpois)
Maze (Emma Poesy)
L’Est Républicain (Catherine Chaillet)
Blog Les lectures de Cannetille
Blog Loupbouquin
Blog Le domaine de Squirelito
Blog Les livres de Joëlle

Les premières pages du livre
« Françoise m’a appelée, je ne me souvenais plus qu’elle avait mon numéro. Elle a dit simplement: «Maman est morte.» Elle voulait que je vienne, au moins ça. Elle s’occupait de tout, mais il y avait le notaire, je ne pouvais pas y échapper. J’ai raccroché. Je me suis répété : « Camille est morte » plusieurs fois. Cela ne changeait rien, ça ne me faisait pas mal comme cela aurait dû. Elle était morte depuis longtemps pour moi.
J’ai réveillé Pimpon, je me suis assise sur le bord de son lit et j’ai annoncé abruptement comme Françoise : « Camille est morte », sans même lui dire bonjour. Elle m’a pris la main, encore à moitié endormie et m’a juste demandé : « Qu’est-ce que tu vas faire ? »
Je ne savais pas vraiment. Il fallait que j’y aille, bien sûr, pas moyen de déroger. Je devais prendre quelques jours de congé et descendre m’occuper de tout ça, nous le savions toutes les deux.
«Je ne peux pas venir, maman, mes partiels commencent demain.
— Ça ira, ne t’inquiète pas, chérie.»
J’ai appelé ma surveillante. Pour une fois, elle a été compréhensive, le décès d’une mère tout de même, c’était un motif sérieux d’absence, pas une gastro-entérite. En reposant le combiné je me suis demandé qui allait s’y coller à ma place : le service était plein et nous étions en sous-effectif chronique.

J’ai choisi un train pour le lendemain. Celui qui arrivait juste avant la cérémonie, pour ne pas perdre trop de temps. Le voyage a été rapide, mon voisin monté à Valence étant plutôt bavard, à la manière des gens du Sud avec cette façon enfantine de réfléchir tout haut et d’en faire profiter l’entourage. Au début, on s’agace, puis on écoute malgré soi. Impossible de ne pas prendre part, un tant soit peu, au monologue théâtral. J’ai donc ri comme mes voisins, de son accent et de ses reparties, j’ai remis à plus tard l’introspection.
Françoise m’attendait à la gare. L’enterrement était pour l’après-midi, elle m’a proposé d’aller manger vite fait quelque part, « entre sœurs ». Elle n’avait pas changé, elle affichait toujours ce regard supérieur et cet air méprisant quand elle posait les yeux sur moi. Je me sentais sa cadette, alors que j’étais son aînée de dix ans. J’ai décliné l’invitation, je ne voulais pas me retrouver en face d’elle, je n’avais rien à lui dire. Je préférais aller à mon hôtel, me reposer un peu. J’avais négocié de tout faire dans le même après-midi, pour pouvoir remonter dès le lendemain à Paris, je ne voulais pas moisir ici. Françoise a eu une moue agacée. « Tu pourrais faire un effort, maman n’est plus là maintenant. »
Juste un sandwich alors, et un verre de vin rouge pour m’anesthésier. Il m’aurait fallu un whisky, ou plutôt deux, pour que Françoise m’apparaisse inoffensive.
Il y avait un bar pas loin du funérarium, le patron faisait des croque-monsieur, j’en ai commandé un, puis un autre. Ce n’est pas que j’avais tellement faim, c’était pour avoir un alibi : mâcher m’empêchait de parler. J’ai lu dans les yeux de Françoise : tu ne vas pas en bouffer deux, tout de même ? Ça ne te coupe pas un peu l’appétit, la mort de maman ? Mais je savais aussi que je n’étais pas tout à fait objective, que je réglais des comptes dont elle n’était pas ma débitrice. J’ai eu, une fraction de seconde, une culpabilité immense de ne pas pouvoir poser ma main sur la sienne, de ne pas lui sourire. Elle a tenté de remuer l’enfance, quand nous jouions ensemble, je l’ai arrêtée net. Nous étions là pour enterrer notre mère, pas pour exhumer le passé. Elle a baissé la tête dans sa salade light et ne l’a plus relevée.
Au café, j’ai quand même eu droit au « Tu es dure, Palo ». Elle avait raison, j’étais dure avant de te connaître, Jacques, je n’avais de douceur que pour ma fille. Mon cœur était aride comme le désert de Gobi.

Au funérarium, je n’ai pas voulu voir ma mère. Je gardais d’elle un souvenir précis, une photo où elle posait avec mon père, dans sa jeunesse. Elle y était magnifique, blonde, mince, des yeux clairs, la coiffure un peu gaufrée de l’époque, une robe simple, blanche, très classe, une broche en or qui ressemblait à un scorpion. Elle avait ce sourire énigmatique, un peu triste, à la Mona Lisa. Je ne voulais pas sortir de cette image immobile où le temps s’était arrêté sur sa beauté, je ne voulais pas la voir vieille et morte.
Pour la cérémonie, il y avait quelques amis à elle, que je ne connaissais pas, j’ai été soulagée. Une femme est venue lire un petit texte sur « sa vie, son œuvre », et je me suis étonnée d’apprendre des choses. Elle avait eu une existence, bien sûr, en dehors de moi, et c’était comme si, naïvement, je le découvrais. Françoise a lu, elle aussi, son éloge funéraire. J’ai été surprise. C’était un beau texte, loin d’être cucul la praline. Elle décrivait toute la tendresse qu’elle avait eue pour Camille malgré sa dureté et la constance de son amour filial au-delà des difficultés. Elle avait résisté, alors que j’avais déserté. Quand elle est revenue s’asseoir, je me suis fendue d’un « tu as été parfaite ». J’ai même réussi à éviter le « comme toujours ». Moi aussi, j’ai dû la surprendre. Ses joues se sont teintées de rose.
À peine le temps de serrer quelques mains racornies, de boire le verre de l’amitié, et Françoise m’a embarquée dans sa belle Volvo pour aller chez le notaire.
Je m’attendais à voir un vieux croûton, avec des lunettes demi-lune. Mais c’était un homme plutôt jeune, dynamique, sérieux. On avait envie de lui faire confiance et il n’avait pas de problèmes de vue.
Camille m’avait laissé une lettre. Mes orteils se sont recroquevillés dans mes sandales, j’avais supposé qu’elle écrirait quelque chose, un truc terrible comme à son habitude où j’en prendrais plein la figure. Elle savait écrire, surtout pour me démonter : un mélange raffiné de douceur et de méchanceté. De quoi rendre schizophrène n’importe qui. À la fin, ses lettres, je ne les lisais plus, je mettais trop de temps pour m’en remettre. Je les rangeais dans une boîte en haut de mon armoire.
Pendant que le notaire parlait, je me demandais ce que j’allais en faire, maintenant, si j’allais avoir le courage de les lire un jour.

« Pour être tout à fait exact, plutôt qu’une lettre, votre mère vous a laissé un cahier. Elle a souhaité que vous l’ayez. Mais elle a demandé une faveur, une sorte de condition si vous voulez : que vous lisiez ce cahier dans les Cévennes, quand vous irez voir la maison qu’elle vous lègue.
— Une maison ? Dans les Cévennes ?… »
J’ai éclaté de rire.
« C’est une blague ? » J’ai tourné la tête vers Françoise : « Qu’est-ce que c’est que ces conneries ?! »
Françoise était aussi incrédule que moi, et plutôt vexée : depuis le temps qu’elle vivait avec Camille, celle-ci ne lui avait jamais parlé de cette maison. Le notaire m’a tendu une enveloppe, un gros trousseau de clefs, et une photo, celle d’une maison noire, avec des fenêtres fermées de lourds volets de bois.
« Votre mère avait prévu votre surprise, mais elle m’a dit que vous trouveriez les réponses à vos questions dans ce cahier.
— Et pour moi ? a demandé Françoise, a-t-elle laissé quelque chose ?
— Elle vous a laissé l’appartement dans lequel vous viviez avec elle, c’est un bel héritage. »
Françoise a baissé la tête. Elle était jalouse. Elle aurait voulu son cahier, elle imaginait qu’elle y aurait trouvé notre mère, tendre et gorgée de cette reconnaissance après laquelle elle courait en vain depuis tant d’années.
« Pourquoi veux-tu qu’elle t’en laisse un ? C’est à moi qu’elle doit expliquer les choses. C’est devant moi qu’elle doit se justifier de te léguer son immense appartement de Sète, alors que je n’ai que cette baraque au milieu de nulle part. »
Le notaire a continué pour apaiser la tension qui devenait palpable : la maison cévenole n’avait que très peu de valeur en l’état, certes, mais avec un peu de travaux de rénovation, je pouvais espérer la vendre un bon prix : la région avait un fort pouvoir touristique, les Anglais et les Néerlandais raffolaient de ce genre de bien, authentique, au sein d’un des rares parcs naturels habités. Je pouvais en tirer trois cent mille euros facilement, grâce aux nombreuses pièces, à la multitude de dépendances, aux trois hectares de châtaigniers en terrasse, adossés à la grosse bâtisse.
Il y avait aussi de l’argent sur des assurances-vie à mon nom, elle me laissait un certain pécule, consciente de la différence entre la valeur mobilière de ses biens.
« Et pour les meubles, la vaisselle ? a demandé Françoise.
— Tu prends tout. Je ne veux rien. Que des photos, et encore, seulement celles où je suis dessus. Tu peux les scanner ? Je te laisse les originaux.
— Tu ne veux pas un petit quelque chose d’elle ? Je ne sais pas, un meuble, un tableau…
— Je ne veux rien. Tu t’es occupée d’elle, c’est normal que cela te revienne. »
J’ai signé les papiers, je me moquais de tout, je voulais juste en finir. Je voulais partir, rentrer chez moi, aller me rouler en boule dans mon lit.
Françoise a proposé d’aller boire un café. Elle faisait durer, elle savait bien que c’était sûrement la dernière fois que je lui parlais. Camille morte, je ne voyais pas vraiment ce qui allait nous obliger à nous revoir, à l’avenir.
J’ai dit oui pour le café. J’aurais dû décliner.
« Tu ne veux pas essayer de l’appeler maman à présent ? Chaque fois que tu l’appelles Camille, j’ai l’impression que tu parles d’une étrangère. C’est ta mère, tout de même.
— C’est elle qui a toujours voulu que je l’appelle Camille et pas Maman, tu le sais bien. Elle trouvait que c’était plus flatteur, qu’elle avait un joli prénom qui valait la peine qu’on le prononce. Elle disait aussi que vu notre peu de différence d’âge nous pouvions passer pour deux sœurs. »
Françoise a tenté à nouveau de convoquer le passé et de me faire la morale, je lui ai demandé de se taire. Elle a explosé d’une fureur contenue depuis mon arrivée : Camille avait raison, j’étais mauvaise, je ne me préoccupais que de ma petite personne, j’étais insensible, perverse. Elle pleurait des larmes de crocodile, et reniflait après chaque phrase.
« Françoise, c’est exactement ce que je voulais éviter. Les reproches et les pleurs. Je paye les cafés et je m’en vais. Je te remercie pour tout ce que tu as fait pour Camille. »
Je l’ai laissée là, j’ai jeté un billet sur le comptoir et je suis sortie sans me retourner. J’ai marché vite, couru presque, de peur qu’elle ne me poursuive, en m’agonissant d’injures. J’ai marché sans voir la ville, jusqu’à la mer. Une femme se promenait sur la plage avec une petite fille, toutes deux habillées d’une robe légère qui frissonnait au vent. Un jeune chien jappait devant elles. À distance respectueuse se promenaient des goélands au cou immaculé, aux pattes palmées jaune d’or. Je me suis surprise à rester rêveuse et émerveillée, à songer à Sorolla au lieu de penser à ma mère. Le ressac avait chassé en partie mes sombres pensées, alors je me suis rassurée avec des phrases convenues du genre : la vie continue, c’est normal de perdre ses parents, etc. J’avais peur d’être réellement méchante, au fond. Aussi méchante que ma mère.
Sur le chemin de l’hôtel je me suis acheté à manger, des gâteaux, du saucisson, du pâté, du pain et deux bouteilles de vin rouge, du Languedoc premier prix. Des courses pour trois personnes, de gras et de sucre pour apaiser mon âme malmenée et résister à une soirée en solitaire dans une chambre minable, à converser avec les morts et les souvenirs.
J’ai appelé Pimpon, pour savoir comment s’étaient passés ses examens.
«Formidablement bien. J’ai cartonné, je crois.
— Je n’étais pas inquiète, ma chérie, tu réussis toujours tout.
— Et toi, m’man?»
J’ai expliqué mon soulagement, proportionnel à mon incrédulité devant le don de cette maison que je ne connaissais pas, dans cet endroit perdu qui ne me rappelait aucun souvenir.
«Camille m’a laissé un cahier, que je dois lire là-bas.
— Vas-y, mais tu vas résister? Tu ne vas pas l’ouvrir avant? Heureusement que c’est pas moi, j’aurais commencé à le lire dans les escaliers du notaire.
— Je crois que j’ai peur de ce que je vais y trouver.
— Tu es sûre que tu veux la vendre cette maison? Elle est peut-être bien.
— Mais qu’est-ce que tu veux que je fasse d’une maison dans les Cévennes, Pimpon? Je n’ai même pas fini de payer l’appartement, tu me vois entretenir une maison de campagne? Il y a trois hectares autour, tu m’imagines en paysanne à sarcler mes tomates?
— Cool, m’man. Tu dis toujours que tu n’as pas le temps de prendre des vacances. Je suis en plein partiels, j’en ai encore pour toute la semaine, je n’ai pas besoin de toi. Prends un bus, va voir cette baraque, passe deux jours là-bas et après tu décides. Là-bas, ce n’est pas Sète et ce n’est pas vraiment ta mère.»

Si j’avais su à ce moment-là, Jacques, que c’était toi, au fond, qui m’attendait là-haut, j’y serais montée le soir même dans cette montagne lointaine, pour gagner un peu de temps, puisque chaque minute nous était comptée. Je t’en prie, mon amour, ouvre les yeux, parle-moi, ne me laisse pas avec la pendule d’argent, celle de l’autre Jacques, qui ronronne au salon et qui nous attend.

J’ai bu mon languedoc devant les informations régionales, en noir et blanc : la télé datait du Neandertal. J’avais fait des économies drastiques sur le prix de la chambre, et je crois que j’avais choisi sans le savoir un hôtel de passe. J’entendais des allées et venues régulières, des râles suggestifs, dignes de films pornos, mais exclusivement masculins, me semblait-il. Les prostituées ne faisaient plus semblant.
Moi, si j’avais été à leur place, j’aurais poussé des cris de plaisir magnifiques pour que le client soit content. Sans rire, j’aurais dû faire prostituée, je suis sûre que j’aurais été à la hauteur. Je savais aussi que c’était l’effet du vin cette idée saugrenue : les clients en question, je les fantasmais toujours beaux, pleins de charme. Je leur aurais arraché du plaisir. Il aurait suffi de les caresser un peu, à travers leur pantalon, de les rassurer, de leur sourire. Leur laver le sexe, doucement, dans le petit lavabo minable de la chambre.
Puis je réalisais que les vrais clients, ils devaient être bedonnants, avec des poils sur les épaules, des ongles de pied mycosiques et des petites jambes d’alcooliques. Je pensais à mes patients de chirurgie digestive et vasculaire et tout à coup j’avais nettement moins envie de leur caresser le sexe. Je m’en suis voulu de penser à des idioties pareilles, alors que j’aurais dû penser à ma mère. Elle est apparue enfin, lorsque le soir est tombé, à cause des martinets qui trissaient dans la rue, du calme relatif de la ville, de la solitude et de la première bouteille de vin. Son poème préféré, le songe d’Athalie, me revenait en mémoire, chaque fois que je pensais à elle : Tremble, fille digne de moi, le cruel Dieu des Juifs l’emporte aussi sur toi.
J’ai été infiniment triste, d’un seul coup. Elle n’était plus là, nous ne pourrions plus jamais nous haïr, ni nous aimer. Mais ma tristesse n’avait d’égal que mon soulagement. Je ne me sentais pas coupable. Simplement délivrée d’une part d’angoisse, comme si, enfin, l’œil de Sauron avait détourné son regard destructeur de moi. Je pleurais gentiment le nez dans mon languedoc, dans une chambre au papier peint jauni, je me sentais seule au monde. Je croyais l’être.
Et puis j’ai pensé à ma fille. La météo régionale annonçait pour le lendemain un soleil radieux sur toute la côte. Pimpon avait raison, il fallait quand même que j’aille la voir avant de la vendre, cette maison que me laissait Camille comme une punition.
Je me demandais pourquoi les Cévennes. J’aurais été moins étonnée si elle m’avait laissé un bien en Espagne : j’avais quelque chose à voir avec ce pays. Je me souvenais de la volonté de Camille que j’apprenne l’espagnol. Elle avait remué ciel et terre pour que je puisse prendre cette langue en sixième, en lieu et place du traditionnel anglais. Elle s’était enfermée avec le proviseur plus d’une demi-heure dans son bureau, j’attendais dehors assise sur une chaise, les jambes battant dans le vide. Elle était ressortie victorieuse, fière et droite.
« Tu feras espagnol première langue. Ne me déçois pas, sois bonne, que je ne me sois pas donné tout ce mal pour rien. »
Il y avait aussi mon prénom. Paloma. J’avais demandé plusieurs fois à Camille pourquoi ce prénom original, elle m’avait dit que c’était en référence à une chanson de Mireille Mathieu, un truc sirupeux qu’elle avait beaucoup aimé. Je savais que ce n’était pas la vérité : Camille détestait la musique quand elle n’était pas classique, et je ne l’avais jamais entendue ne serait-ce que siffloter un air à la mode.
On m’a toujours appelée Palo. Sauf toi, Jacques. Tu as dit que tu voulais prendre le temps de m’appeler en entier, parce que Paloma c’était un nom de vierge, de colombe, alors que Palo ça faisait tenancière de bar crasseux. Grâce à toi, j’ai retrouvé une certaine virginité.

Mais j’avais beau fouiller le passé, les Cévennes, de près ou de loin, cela ne me disait absolument rien.
J’ai tâté le cahier à travers la grosse enveloppe de papier kraft. Je voulais savoir, mais j’avais peur. Alors que sa dépouille reposait sagement au fond de son caveau, cette crainte sournoise et insidieuse que j’avais toujours ressentie aux côtés de Camille m’empêchait d’ouvrir l’enveloppe. Je supposais que cette lecture interdite me porterait malheur.
J’ai eu l’envie subite d’aller voir cette maison, pour en finir une bonne fois pour toutes, lire ce que me réservait de cruauté ce cahier. J’ai regardé le trajet sur Internet. Il y avait bien un bus pour Alès, mais ensuite je ne trouvais rien pour monter au village. Bien sûr, j’aurais pu faire du stop, mais je n’avais pas envie de poireauter sur le bord d’une départementale déserte avec ma pauvre valise. Bagdad Café n’était qu’un film, ces choses-là n’arrivent pas dans la vraie vie.
Sur un coup de tête, j’ai enfilé mon jean, et je suis allée à la gare pour louer une voiture et annuler mes billets de retour.

La soirée loin de ma fille a été longue, j’ai continué de pleurer sur mon malheur comme une pauvre petite Cosette alcoolique. Le sommeil ne m’a surprise que tard dans la nuit.
Je me suis réveillée à cinq heures, comme d’habitude. Mon corps ne savait pas que je ne travaillais pas. J’ai bu un café à la machine de l’accueil, atrocement mauvais, trop noir, trop fort, trop court. J’ai fumé une cigarette sur le devant de la porte, dans le petit matin. L’aube venait doucement, j’entendais les cris des goélands, et vu le raffut qu’ils faisaient, il devait y avoir un retour de pêche sur le port. Les éboueurs entrechoquaient les conteneurs en un vacarme du diable, j’ai eu droit à un bref signe de main sympathique au passage du camion. Ils avaient dû me prendre pour la femme de ménage et c’était sûrement une marque de fraternité, entre gens qui travaillent quand les autres dorment encore, et qui sont payés une misère. La solidarité de l’infortune.
J’ai pris une douche qui m’a rendue à la vie, j’ai jeté mes affaires dans mon sac et j’ai fui Sète, cette ville félonne qui n’avait même pas été capable d’enterrer son Brassens sur la plage, alors qu’il l’en avait si bien suppliée.

Je n’avais pas à réfléchir, la voix synthétique du GPS me disait où aller. L’A9, la sortie de Lunel, puis des départementales désertes. Sommières qui sommeillait. J’aurais aimé que la voix désincarnée, de temps à autre, me dise : tu roules bien, ou bravo, ou quelque chose dans le genre, pour m’encourager.
Tout à coup, le soleil s’est levé. J’ai ouvert la fenêtre, et une bouffée d’odeurs méditerranéennes est entrée dans l’habitacle : toutes les herbes de Provence sont venues parfumer ma voiture. Tu vois, Jacques, à force de les acheter en pot, sèches et broyées, on finit par oublier que ce sont de vraies plantes qui doivent bien pousser quelque part. C’était une bonne odeur de vacances, qui m’a mise en joie, tout à coup. Je me suis souvenue de papa qui conduisait en bras de chemise, le coude à la portière. De l’arrêt dans cette bourgade au bord du Rhône, où nous avions pu prendre le petit déjeuner après avoir roulé toute la nuit. Quand j’avais ouvert les yeux, nous étions sur un parking, papa m’avait caressé l’épaule et il m’avait dit : « Viens, ma chérie, on va se payer un vrai petit déjeuner. » Il y avait les coteaux couverts de vignes, roses dans l’aube naissante et un immense panneau Chapoutier. Le Rhône était grand comme la mer, presque à hauteur de la route, un long fleuve étale, d’un beau bleu pâle. Nous nous étions assis en terrasse, comme des habitués, et le serveur avait demandé ce que voulait la petite famille. Les parents avaient commandé des cafés noirs et Françoise et moi des chocolats onctueux, dans lesquels nous avions trempé des croissants, croustillants et brillants de beurre. Les meilleurs de ma vie et un des rares souvenirs heureux de mon enfance.
Là, c’était la même joie. L’air s’engouffrait dans la voiture, c’était à nouveau les vacances, je me moquais de Paris, du boulot, du testament, soudain je me sentais libre. Camille aurait été surprise de me voir si heureuse, j’étais sûre qu’elle avait pensé me punir avec cet héritage. J’ai hurlé : « Merci, Maman » par la fenêtre. Maman.
J’ai roulé doucement, traversé Anduze endormie, Saint-Jean qui s’éveillait, et je suis entrée dans la Vallée-Française. Le Gardon coulait limpide au fond de sa gorge, je l’apercevais par endroits. Au bord de la rivière, j’ai appelé Pimpon pour lui expliquer ma folie. Elle m’a comprise. »

Extrait
« J’avais pris mes décisions dans l’urgence, je me doutais que si je gardais un peu de raison, j’aurais fait marche arrière. Je m’étais jetée dans un tourbillon de démarches administratives pour pouvoir oublier la petite voix en moi qui me susurrait que j’étais folle. Disponibilité de l’hôpital, installation en tant qu’infirmière libérale, achat d’une voiture, vente de l’appartement. Pimpon avait été d’accord sur tout. Elle resterait à Paris pour ses études, je ne pouvais pas l’embarquer totalement dans ma folie, elle viendrait seulement aux vacances. Sans le savoir, elle était le cœur de la plus forte de mes angoisses: comment allais-je vivre sans elle? Mon Olympe, que je continuais à appeler du Pimpon de l’enfance, alors qu’elle était déjà une jeune femme. Bien sûr, je savais qu’un jour elle partirait, qu’il me faudrait trouver une solution pour combler le vide affectif qu’elle laisserait, mais je repoussais toujours cette éventualité. » p. 42-43

À propos de l’auteur
BELPOIS_Benedicte_©DR_RTSBénédicte Belpois © Photo DR – RTS

Bénédicte Belpois vit à Besançon où elle exerce la profession de sage-femme. Elle a passé son enfance en Algérie. C’est lors d’un long séjour en Espagne qu’elle a commencé à écrire Suiza, son premier roman paru en 2019. En 2021, elle récidive avec Saint Jacques. (Source: Babelio)

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L’homme sans fil

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En deux mots
La divulgation par Wikileaks de milliers de documents classifiés a provoqué en 2010 une onde de choc mondiale. Et l’incarcération du militaire qui a transmis les fichiers. En revanche, l’histoire de celui qui a dénoncé Bradley Manning restait à écrire. La voici.

★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Le Hacker qui voulait rendre le monde meilleur

Dans son second roman, Alissa Wenz retrace le parcours d’Adrian Lamo, hacker très doué qui se donnait pour mission d’aider les sites qu’ils piégeait à améliorer leur cybersécurité. En toute transparence et sans but lucratif. Jusqu’à ce que le FBI ne finisse par le localiser.

Cet étonnant roman commence avec le rappel d’une information qui a choqué le monde. La diffusion d’une vidéo baptisée «collateral murder» et qui montre l’armée américaine abattre deux journalistes de l’agence Reuters et les civils qui les accompagnaient ainsi que quelques témoins essayant de les secourir. Les militaires avaient confondu les appareils photo avec des armes. Cet enregistrement de 2007 faisait partie des milliers de documents classés défense que Wikileaks avait pu se procurer, analyser et finalement diffuser en 2010. Par la suite, on apprendra que le jeune militaire qui avait découvert et transmis ces fichiers s’appelait Bradley Manning et qu’il fut mis aux arrêts puis jugé et condamné à une lourde peine de prison.
En revanche, quasi personne ne connaît Adrian Lamo, le hacker que Manning avait réussi à contacter. Cet autre jeune homme a été découvert mort dans son appartement. L’autopsie mentionnera que la cause du décès n’a pu être établie.
C’est peut-être ce mystère qui a poussé Vera Keller à enquêter sur ce hacker. La journaliste va découvrir que la victime s’était forgé très vite une solide réputation, réussissant à pirater de très nombreux systèmes sensibles, de Microsoft au New York Times, afin de les pousser à mieux sécuriser leurs données. Il menait une vie de vagabond, allant de ville en ville et ne sachant où il allait dormir. C’est lors de l’un de ses voyages à bord d’un bus Greyhound qu’il avait croisé Sullivan. Comme ce dernier l’expliquera à la journaliste, «il ne cherchait pas l’argent, il vivait sans dépenses, il ne possédait rien, il ne souhaitait rien posséder (…) il cherchait seulement à être heureux, ou en cohérence avec lui-même, quelque chose comme cela. Il ne cherchait pas non plus la gloire. Quand des journaux disaient qu’il était “le plus grand hacker du monde”, il ne le supportait pas. Il ne voulait pas être adulé. Il ne voulait pas être pris comme modèle. Il voulait juste vivre comme il l’entendait.»
Au fil des pages, le lecteur va découvrir comment il va construire sa légende, réussir ses premières infiltrations et petit à petit devenir le « hacker sans abri », le « magicien du réseau » suivi par une cohorte d’admirateurs partageant les valeurs qu’il défendait. Et qui vont causer sa perte. Car le FBI finira par le localiser et le condamner. S’il parvient à échapper à la prison, il doit vivre loin d’internet pendant des années et retourne vivre chez ses parents, un bracelet électronique surveillant tous ses déplacements.
Alissa Wenz, qui s’est abondamment documentée, raconte les années qui ont suivi, et qui mèneront à l’issue fatale. Ce faisant, elle propose au lecteur une habile réflexion sur la notion de liberté et de vérité, autour de la raison d’État et de la transparence démocratique. Julian Assange, Bradley Manning et Adrian Almo sont-ils des héros ou des traitres? Peut-on, pour de nobles motifs, plonger dans l’illégalité? Et surtout doit-on sacrifier sa vie pour le bien de tous?
Une enquête passionnante qui fait cependant froid dans le dos. À l’heure où s’annonce le metavers, cette autre vie parallèle promise à tous, on découvre que le virtuel peut prendre le pas sur le réel.

L’homme sans fil
Alissa Wenz
Éditions Denoël
Roman
272 p., 00 €
EAN 9782207164129
Paru le 05/01/20022

Où?
Le roman est situé aux États-Unis, passant dans la plupart des grandes villes du pays, mais notamment en Californie et au Kansas. On y évoque aussi la Syrie.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« S’amarrer dans des villes inconnues, ne pas savoir où il va dormir, voilà ce qu’il aime. L’exaltation du nouveau. C’est exactement ce qu’il ressent quand il entre dans des réseaux informatiques. Oui, c’est la même chose, se dit-il, c’est un acte de foi. […] Les journaux l’appellent ainsi : le hacker sans abri. »
En 2010, le jeune soldat Bradley Manning est accusé d’avoir divulgué des documents classés secret-défense, révélant d’importantes bavures de l’armée américaine. Il risque alors la prison à perpétuité. Qui se souvient aujourd’hui d’Adrian Lamo, l’homme qui l’a dénoncé ? Hacker hors pair, Adrian Lamo est une légende dans son domaine. Mais le génie adulé, l’insolent vagabond, s’isole progressivement. Happé par les univers parallèles dont il se fait l’architecte, Adrian Lamo s’extrait peu à peu de la vie. Il perd dangereusement le fil du réel, entraînant dans sa chute ceux qui l’admiraient.
Avec une grande finesse, Alissa Wenz explore la part sombre de notre humanité et compose le portrait saisissant d’un antihéros 2.0.

Les critiques
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Blog Miss Chocolatine bouquine

Les premières pages du livre
« Adrian Lamo, je le vois dans un ascenseur. Un vieil ascenseur pourri. Je le connaissais à peine, ce type, il avait dix-huit ans à tout casser, ça devait être en 1999. Et donc, on est à San Francisco, on travaille pour le même cabinet d’avocats bénévole, et il y a cet ascenseur bringuebalant, tout le monde sait qu’un jour il va nous lâcher, tout le monde a peur de le prendre pour monter au bureau. L’ascenseur a toujours des petits hoquets, des soubresauts, et tout le monde se regarde, on fait des blagues pour détendre l’atmosphère mais on a vraiment peur que ça pète. Un jour, ça ne manque pas, l’ascenseur s’arrête entre deux étages. Et évidemment, il est tellement vieux qu’il n’a même pas de bouton d’assistance, seulement un appel d’urgence qui compose directement le 911. J’avais déjà croisé Adrian Lamo, mais ce jour-là, je le vois vraiment. On était trois dans l’ascenseur, Adrian Lamo nous regarde, et il lance : “On ne va quand même pas faire le 911 pour ça !” La dame et moi, on n’a même pas eu le temps de réagir. “On ne va pas faire le 911, mais on ne va pas non plus passer la journée ici”, c’est ce qu’il a ajouté. Et le voilà qui escalade, hop, il grimpe sur une balustrade intérieure, il ouvre la trappe, il sort un couteau suisse – un couteau suisse ! Il cogne sur je ne sais quoi, on ne voyait plus bien, il était au-dessus de nous, on l’entendait taper. La dame et moi, on s’est regardés, mais qu’est-ce qu’il fait. Et tout à coup, l’ascenseur redémarre. Adrian Lamo descend, sourit, comme si de rien n’était, comme si c’était normal. Depuis ce jour-là, tout le monde au bureau l’a considéré comme une sorte de magicien. »
Dans sa chambre d’hôtel, à Washington, Vera Keller finit de retranscrire cette conversation enregistrée qui défile dans son casque. Pause. Lecture. Un autre témoignage, une nouvelle voix masculine.
« Je travaillais pour NBC Nightly News, le journal télévisé du soir, j’étais cadreur, nous avons fait un reportage sur lui et nous sommes venus le filmer au Kinko’s. »
Vera Keller connaît les Kinko’s, ces vastes boutiques de reprographie où l’on pouvait également venir connecter son ordinateur pour travailler, du temps des cybercafés, du temps du monde sans Wi-Fi.
« Il avait vingt ans. Il était très gentil, presque timide. Discret en tout cas, pas prétentieux. Il était attablé au Kinko’s, sur son propre ordinateur, et il faisait une démonstration : il nous prouvait ce qu’il était capable de faire, ce qu’il faisait à l’époque. Il était en train de hacker le réseau privé d’une entreprise de télécommunications. Moi, je filmais tout. “Je ne vais pas leur nuire, précisait-il, je vais juste leur signaler qu’il y a des failles dans leur système, et proposer de les aider à les réparer, gratuitement.” Et soudain, le journaliste lui a dit : “Je voudrais vous mettre au défi. Je voudrais vous donner cinq minutes montre en main pour hacker notre chaîne. Pour hacker NBC. Devant notre caméra. Devant nos téléspectateurs.”
Adrian Lamo n’était pas au courant. Je le sais, le journaliste voulait lui faire la surprise, il me l’avait dit. Adrian Lamo a été surpris, il y a eu un petit temps de flottement, et puis il a dit : “D’accord.”
Et il s’est jeté sur le clavier. Je continuais à filmer. Au Kinko’s, les gens ont perçu qu’il se passait quelque chose d’étrange, certains avaient entendu, ils expliquaient aux autres, “il hacke la télévision, il hacke NBC”. Quelqu’un a dit : “Il ne va quand même pas y arriver, c’est impossible.” Les gens se sont approchés. La curiosité, vous savez. Et je crois que le journaliste a commencé à avoir peur, à sentir que la situation lui échappait, il s’est tourné vers moi, il a murmuré, “Qu’est-ce qu’on fait s’il y arrive”. Le temps défilait, quatre minutes, trois minutes. Adrian Lamo était toujours affairé sur son clavier, les gens retenaient leur souffle. Il cherchait. Il se dépêchait. Cette concentration dans le regard, je crois que je ne l’ai jamais recroisée chez personne. Deux minutes. “Il va le faire, a dit quelqu’un au Kinko’s, il va y arriver.” Une minute. Trente secondes.
“Voilà.” C’est tout ce qu’il a dit. Voilà.
“J’ai deviné le dernier mot de passe. Et voilà.”
J’ai filmé l’écran.
Il surfait sur la plate-forme privée de la chaîne, cette chaîne qui était mon employeur. Il avait réussi, in extremis, un miracle. Il parcourait nos messageries professionnelles, les mails de tous les journalistes, de tous les techniciens. Et, dans une autre fenêtre, des mémos internes, des données secrètes, des informations sur les tarifs publicitaires. Des lettres en capitales :
“TOUTES LES INFORMATIONS CONTENUES SUR CETTE PAGE SONT STRICTEMENT CONFIDENTIELLES.”
À l’époque, nous filmions sur des cassettes. La cassette a été envoyée en urgence aux programmateurs. Elle devait être diffusée le lendemain. NBC diffusant son propre hacking, un tour de force.
Le reportage est resté dans un tiroir. Au dernier moment, il a été déprogrammé. Les avocats, paraît-il. Ils s’y sont opposés. Ils avaient peur que ce soit considéré comme illégal. En quoi est-ce que ça aurait été illégal ? Adrian Lamo avait agi à la demande du journaliste, il n’avait rien fait de mal. Avaient-ils peur qu’on leur reproche d’avoir lancé ce défi ? Ils auraient dû prendre le risque. Adrian Lamo en prenait, lui, des risques. »
Vera Keller interrompt son écoute. Elle inspecte les numéros de téléphone notés dans son carnet, cette liste, personnes qui ont connu Adrian Lamo. Il y en a encore beaucoup à appeler.
Il y a Sullivan. Elle cherche à le joindre depuis plusieurs jours. Appeler quelqu’un, par les temps qui courent et courent toujours, c’est un peu comme jouer à la loterie. Mais aujourd’hui, elle a un bon pressentiment : elle pense que Sullivan va lui répondre.
La première fois que Sullivan a rencontré Adrian Lamo, c’était en 2001, dans un autocar de la compagnie Greyhound. Dès l’embarquement il l’avait aperçu, à la gare routière, et pourtant ils étaient nombreux dans la file d’attente. Mais il y avait quelque chose en lui qui faisait que. Comment dire. Qu’on le remarquait. Il y a des gens que l’on remarque, dit Sullivan à Vera Keller, immédiatement, des gens qui détonnent, qui étonnent, vous ne trouvez pas ? Sullivan a pensé qu’il ressemblait à un comédien, mais le nom lui échappait. Un jeune premier, certainement. C’était quelque chose dans le regard, ce regard très bleu, un peu absent. Il avait vingt ans, un sac à dos défraîchi, des vêtements trop larges pour lui, des chaussures qui avaient l’air de marcher depuis longtemps.
Le car reliait Wichita à New York, avec des escales, et Sullivan revenait d’un séjour chez ses parents. Ils n’ont pas été assis côte à côte. La rencontre est advenue plus tard, sur une aire d’autoroute, au hasard d’une pause. Ils ont bu un café à la machine, ils ont échangé quelques mots. C’est là que Sullivan a compris. Ils avaient le même âge, Sullivan était un étudiant sérieux, il a expliqué ses études d’économie à Columbia, et puis il a demandé à Adrian Lamo : « Et toi, tu es étudiant aussi ? »
Adrian Lamo n’était pas étudiant.
Il a répondu : « Non. Moi, je détecte des failles dans les systèmes informatiques des entreprises. Récemment, j’ai pris le contrôle de Yahoo pour modifier leurs dépêches. Tu connais Dmitry Sklyarov, le Russe que les États-Unis accusent d’avoir violé la loi sur le copyright ? Yahoo disait qu’il risquait vingt-cinq ans de prison. J’ai modifié, j’ai écrit qu’il risquait la peine de mort, ce qui est faux. Je ne me suis pas caché, je leur ai raconté ce que j’avais fait. Je propose même de les aider à réparer leurs failles. Je ne demande pas d’argent. Je veux juste qu’ils comprennent que ces failles les mettent en danger, et qu’ils réagissent. Évidemment, ils peuvent me poursuivre en justice, mais je ne comprendrais pas l’intérêt. Je préfère dire que c’est moi, alerter les médias, je pense que ça diminue les risques, ils n’osent plus m’attaquer, tu comprends, ils ont trop à perdre, car les médias voient bien que je ne cherche pas à nuire, qu’au contraire je cherche à les aider. Voilà, c’est comme ça que j’occupe mon temps. Je reconnais que ce n’est pas la façon la plus sûre de le faire. »
Un sourire gamin a échappé à Adrian Lamo, une malice. Sullivan a repris un café, cloué par un silence qui racontait à la fois la stupeur et l’admiration.
L’autocar s’apprêtait à redémarrer et, cette fois, ils se sont assis l’un à côté de l’autre. La conversation s’est poursuivie et Sullivan a bientôt compris qu’Adrian Lamo, avec sa maigreur et ses vêtements élimés, n’était pas seulement un hacker à la notoriété internationale, mais aussi un vagabond, un sans domicile fixe – un homme qui voyageait de ville en ville, avec son seul ordinateur, sans jamais savoir où il passerait la nuit, ni où il se laverait, sans manger à sa faim, sans dormir au chaud.
Il avait des parents, oui. Ils venaient de déménager près de Sacramento. Adrian Lamo avait préféré ne pas les suivre, et partir vivre sa propre vie.
Il avait eu de l’argent aussi, un jour, et même un appartement à San Francisco, qui donnait sur la baie, et depuis lequel il apercevait le fastueux pont du Golden Gate. À cette époque, son employeur lui demandait de balancer tout ami ou contact flirtant avec l’illégalité informatique. Il ne voulait pas devenir un homme comme cela. Il avait planté son patron et s’était acheté son premier billet Greyhound, pour parcourir le pays, sans relâche, et sans comptes à rendre à personne.
De ce voyage en autocar, Sullivan a gardé le souvenir d’une complicité enfantine, celle des antiques sorties scolaires, des camaraderies buissonnières.
Quand il était petit garçon, avait confié Adrian Lamo à Sullivan, il s’amusait à déconstruire tous ses jouets électroniques, même ses lampes de poche, pour essayer de fabriquer des objets nouveaux à partir des pièces détachées. « En général, j’échouais, mais parfois, j’arrivais à bricoler quelque chose de marrant. »
Sullivan et Adrian Lamo ne se sont pas quittés sans échanger leurs mails. « Viens me voir, si tu passes à New York, a proposé Sullivan. Je t’hébergerai, si tu veux. »
C’est une autre aire d’autoroute, un autre autocar Greyhound, un autre ailleurs.
Il est entré dans cette cabine téléphonique et il a composé le numéro griffonné à la hâte sur un bout de papier volatile. Il tremblait un peu. La voix de sa mère a décroché, « Allô », et aussitôt un sentiment intense et chaotique s’est emparé de lui. Il s’est demandé si c’était de la tristesse, peut-être même du regret – il ne l’avait pas vue depuis si longtemps, elle lui manquait tellement, et pourtant ce choix était le sien, il avait tout désiré de cette vie, tout espéré, la radicalité, le dénuement, et même la solitude. « C’est moi, maman », a-t-il simplement dit, et à la façon dont sa mère a prononcé son prénom d’enfance, à la façon dont elle s’est pâmée de joie, il a compris que c’était seulement de l’amour. Ils ont parlé avec prévenance, comme le font les êtres qui ont la douceur facile, et la mère a proposé de lui envoyer de la soupe par courrier, une bonne soupe, butternut, cheddar, sa préférée. Adrian Lamo l’a remerciée, il a accepté de recevoir un colis en poste restante à Boston, où il se rendait, et dans un rire il a conseillé à sa mère de bien fermer le bocal pour ne pas incommoder les facteurs. Ils ont imaginé les employés de poste les mains pleines de cheddar, ils ont ri, la mère a promis d’ajouter des éclats d’amande et de la crème, comme il l’aime, Adrian Lamo a craint que les produits laitiers ne traversent difficilement le pays, elle a revu sa recette. Quand ils ont raccroché, quand il est ressorti de la cabine téléphonique, il se sentait à la fois léger et entouré – voilà, pensait-il, voilà ce à quoi chaque être humain devrait avoir droit, la liberté sans l’isolement, et l’amour sans l’étouffement.
Adrian Lamo a les cheveux bruns et courts, presque ras. Sa veste béante flotte le long de son corps frêle, de son corps de paille. De loin, on pourrait penser qu’il va s’envoler. Le nez est droit, décidé, long. Le teint, exsangue. Les sourcils forment deux traits parfaitement horizontaux qui disent eux aussi la détermination ; la bouche est délicate, presque féminine. Il y a de la noblesse dans son port de tête, dans son regard. Le menton est toujours relevé, comme un défi, une ambition que ne traverserait pas la moindre indulgence. Le gris-vert pâle de ses yeux raconte une sorte de refus de la médiocrité, la soif de quelque chose de plus fort, de plus haut, la soif de l’azur.
Il a repris place dans le car, il contemple à ses côtés la route qui défile, il se laisse envoûter par le paysage, la vitesse, les couleurs qui se mélangent, se fondent. Il a vingt ans et devant lui la vie n’est faite que de possibles.
Il est arrivé à Boston et il marche. Il aime marcher, une des choses qu’il préfère au monde, avec la soupe butternut et les ordinateurs. Il aime ne pas savoir où il va, sentir que quelque chose peut lui arriver, quelque chose de brûlant, un événement, une rencontre, l’anodin et le grandiose, savoir que la surprise peut surgir à tout instant, à chaque coin de rue, à chaque regard croisé. Marcher, regarder, autoriser les pensées à vaguer, être disponible à tout, tout le temps. C’est précisément cela qu’il recherche, et qu’il atteint, dans la cadence si particulière de ces villes qu’il découvre les unes après les autres : un état de disponibilité au monde, d’accueil bienheureux, un état de reconnaissance absolue. La beauté de ces femmes, de ces hommes, la beauté de ces rues.
Il s’approche d’un immeuble en ruine, abandonné depuis des décennies peut-être. Il entre. Il s’engage dans des couloirs fantomatiques. Le vent s’y engouffre, faisant vibrer des bâches qui ont été tendues sur certaines ouvertures. Fenêtres brisées, tags sur les murs, bouteilles de bière vides au sol, mégots. Les couloirs n’ont pas de fin. C’est un rêve, quelque chose comme un rêve. Le vent agite des bouts de rideaux blancs, çà et là, le vent raconte quelque chose, un murmure.
La nuit est tombée, maintenant. Adrian Lamo sort sa lampe torche. Il débusque une pièce, des murs effrités. Il s’installe, il pose son gros sac à dos. Une couverture, deux ou trois vêtements, un Taser, un ordinateur : c’est tout ce qu’il possède. La couverture est usée. Il a faim. Il fait froid. Il s’en moque. Ça ne compte pas. Les gémissements du vent, la nuit désaffectée, les ruines, forment une poésie qui dépasse et anéantit tous les besoins de la chair.
S’amarrer dans des villes inconnues, ne pas savoir où il va dormir, voilà ce qu’il aime. L’exaltation du nouveau. C’est exactement ce qu’il ressent quand il entre dans des réseaux informatiques. Oui, c’est la même chose, se dit-il, c’est un acte de foi.
Il saisit son ordinateur portable, un Toshiba vieux de huit ans, passablement déglingué. Six touches manquent à son clavier. Il s’en moque aussi. Il se débrouille sans. Il est assis en tailleur, au centre de la pièce croulante, le Toshiba sur les genoux, le bleu de l’écran pour toute lumière.
Il pianote. Il s’enivre.
Les journaux l’appellent ainsi : le hacker sans abri.
À Philadelphie, Adrian Lamo a élu domicile dans un bâtiment abandonné, sous le pont Benjamin-Franklin. Il dort sur du ciment. Il n’a jamais aimé les draps. Tous les matins, il est réveillé à six heures par le métro qui passe au-dessus de sa tête dans un fracas peu commun. Cela lui plaît ; la journée s’offre à lui, il a toujours été plus efficace dans le travail matinal. Le local désaffecté possède un autre avantage : sur un toit, près du pont, un panneau lumineux lui permet d’obtenir facilement de l’électricité. Il profite avec bonheur du lever de soleil, de la chaleur naissante sur ses paupières. Il se lave dans les toilettes du Starbucks, et cela lui suffit. Le café de ce même Starbucks, le bruit rassurant de la machine, le carton modique à ses lèvres, cela lui suffit. Il marche dans des rues qui ne le regardent pas, qui le laissent exister comme il l’entend, et il cherche une connexion Wi-Fi, souvent difficile à dénicher, car l’usage en est encore peu habituel au début des années 2000.
Avant cela, avant l’avènement du Wi-Fi, Adrian Lamo opérait volontiers dans des cybercafés, ou dans des magasins Kinko’s, en utilisant leurs postes d’impression. Il connectait son ordinateur comme le font ceux qui souhaitent imprimer leurs travaux, mais restait des heures, des heures. Personne ne lui a jamais demandé de partir, au cours de ses centaines de longues visites, dans tous les magasins de toutes les villes. Personne ne se demandait ce qu’il faisait sur son écran. Personne ne se doutait. Il adorait les Kinko’s, il les fréquente encore régulièrement. La seule chose qu’il regrette, c’est que tous les magasins ne soient pas équipés de toilettes. Mais peu importe : pour se laver, il y a toujours eu les Starbucks.
À Philadelphie, Adrian Lamo a détecté du Wi-Fi à l’extrémité d’un banc public. C’est devenu son bureau de fortune. En général, c’est le premier endroit où il fait halte le matin.
« Votre mère, elle a bien une adresse mail ? » demande un jour Adrian Lamo à Tony. Il a rencontré Tony au hasard de ce banc. La quarantaine barbue et bedonnante, burinée, Tony est un vagabond, pourrait-on dire, un homme de la rue, qui partage sa vie entre bière et attente, entre grâce et misère. Adrian Lamo n’éprouve pour lui aucune forme de mépris, ni même de pitié. Il l’accueille, comme il accueille tout et tout le monde dans son existence sans afféterie. Tony est son égal : c’est bien cela qu’il est, lui aussi. Un vagabond. Il y a d’autres mots, bien sûr. SDF, clochard, sans-logis. Adrian Lamo n’aime aucun de ces mots, trop sociologiques, trop administratifs, des mots de nantis, des mots de moralistes. Le nom qu’il préfère est celui de vagabond, qui raconte seulement le voyage.
Tony se sent en confiance, il sait qu’Adrian Lamo lui ressemble, il sait qu’avec lui il ne sera jamais jugé. Pourtant, son aisance sociale, ses talents informatiques et son ardeur un peu illuminée en font un être à part, un allié insolite. Il a proposé d’aider Tony, de le mettre en contact avec sa famille, de retrouver les coordonnées de sa mère. Il ne se contente pas de proposer : Adrian Lamo est un homme de parole. Bientôt, il invite Tony à s’asseoir à côté de lui, derrière l’ordinateur, sur le rebord de la banque, et ouvre un message à l’intention de sa mère, dont il a dérobé l’adresse en quelques clics. Il l’aide même à rédiger le mail, à l’envoyer. « Ma chère maman. » Il saisit le clavier. « Je t’embrasse de toute mon affection. » Il signe : « Tony. » Les yeux de Tony renouent avec l’enfance.
Bientôt, Tony raconte cette histoire aux autres vagabonds, et Adrian Lamo devient le spécialiste des correspondances familiales, à la fois détective, pirate et écrivain public. Il retrouve des adresses mail, il écrit avec eux, pour eux, il leur restitue leurs passés, leurs tendresses. Soudain, grâce à lui, les gens de la rue reprennent contact avec leurs sœurs, leurs neveux, avec les amis d’autrefois. Ils donnent des nouvelles, ils en reçoivent, ils prennent des rendez-vous, ils vont revoir le monde. Ils vouent à Adrian Lamo une reconnaissance émue. Avec lui, grâce à lui, ils n’ont plus peur de dire ce qu’ils sont devenus. Ils n’ont plus peur de parler à ceux qui les aimaient, ils n’ont plus peur de décevoir. Ils espèrent des retrouvailles. C’est une résurrection, il les ramène à la vie, au partage. Il fait cette chose-là, cette chose improbable. Il les arrache à la solitude. Il les arrache à la honte.
Adrian Lamo est aimé de ces hommes, mais il n’en tire aucune gloire personnelle. Puisqu’il sait y faire avec les ordinateurs, pourquoi ne mettrait-il pas ses talents au service de ceux qui en ont besoin ?
À Philadelphie, Adrian Lamo pense que le surnom de hacker sans abri lui va comme un gant, et qu’il vit en parfaite adéquation avec lui-même. À Philadelphie, Adrian Lamo pense qu’il a trouvé l’endroit de son bonheur, là, dans les marges du cahier, et que sa vie sera un éternel voyage. À Philadelphie, Adrian Lamo mesure sa chance.
Une gare routière, déserte. Dans un recoin, seul, invisible, Adrian Lamo s’acharne sur un distributeur de confiseries. Dans sa main, un Taser. Il s’assure que personne ne passe à côté de lui, puis tire sur la machine, une fois, deux fois. Il réussit à en extirper une barre chocolatée. Vite, ranger le Taser dans le sac à dos.
Seul parmi les vestiges d’un autre immeuble sans vie, emmitouflé dans sa couverture, il sort de sa poche le butin de sucre, qu’il avale à la lumière du vieux Toshiba. Rien sur son visage n’évoque l’inquiétude, encore moins la douleur. L’ascèse est sa légèreté.
Il va où son désir le veut.
Demain, il courra vite, très vite, le long d’une route de campagne, pour attraper de justesse un car qui l’emmènera vers une autre ville, une autre vie.
On pourrait dire d’Adrian Lamo qu’il est un homme libre.
AOL, WorldCom, Excite@Home. Les hacks se succèdent, brillants. Il subtilise des fichiers, des coordonnées, il transfère à des clients mécontents les correspondances privées qui concernent leurs réclamations. Les entreprises le détestent, mais le remercient. Cela fait maintenant plus d’un an qu’Adrian Lamo a quitté ses parents. À San Francisco, on le retrouve dans une bibliothèque universitaire. Au milieu des étudiants happés par leurs notes, leurs livres, dans un silence zélé, concentré. Lui aussi, il apprend, bien sûr. Lui aussi, il fait des recherches, il étudie. Lui aussi, il est jeune. Il leur ressemble à s’y méprendre.
Comme toujours, les endroits publics ont sa préférence. Il crée de fausses identités, de faux mots de passe. Autour de lui, les gens envoient des mails classiques, recherchent des informations classiques. Lui, il s’attaque à des grands, aux plus grands, Microsoft, aujourd’hui. Et pourquoi pas Microsoft ? Il y parvient. Il hacke Microsoft. Puis il ferme sa connexion, sa session, reprend son sac à dos et quitte la bibliothèque universitaire dans un anonymat total. Souvent, il dit au revoir à la bibliothécaire, c’est un garçon poli, on ne fait pas attention à ses vêtements troués, on n’entend pas son estomac qui réclame son dû, on le croit comme les autres, un étudiant sérieux, un bon élève promis à une jolie carrière, personne ne pourrait deviner. Il traverse des rues paisibles et indifférentes, et il retourne à son immeuble, à la faim, au froid. Il songe à sa prochaine cible. Le New York Times, pense-t-il. Ce serait drôle, ça, le New York Times. Il dérobera leurs données les plus confidentielles. Il les préviendra, il prévient toujours, il n’a rien à cacher. Il leur démontrera la vulnérabilité de leur système, le danger auquel ils s’exposent. Ils seront vexés, sans doute – mais il les aidera. Pourquoi lui en voudraient-ils ? Grâce à lui, ils amélioreront leur protection, gratuitement.
C’est un jeu. Adrian Lamo, avec le temps, est resté très joueur.
D’est en ouest, et d’ouest en est, le voici à Baltimore, dans une ancienne usine de gypse, entre chien et loup. Adrian Lamo est accompagné de deux hommes de son âge, tout aussi maigres, tout aussi jeunes, vingt ans. Ils arpentent l’usine délabrée, grimpent sur les ruines, ils déconnent, ils vont déconner, leurs rires trop sonores racontent ce point d’ivresse où l’euphorie menace à tout instant de basculer vers le drame. En réalité, ils sont shootés aux amphétamines. Ils planent. Ils en ont pris trop. Ils ont le teint trop blanc. Ils rient mais ils pourraient s’énerver, se battre. Ils escaladent des lambeaux d’escaliers, marchent sur des planchers décomposés, funambules sur des murs en miettes, ils pourraient tomber, ils pourraient se briser. Ils rient de plus en plus fort. Soudain, une sirène. C’est une voiture de police. L’un des types crie, « Merde, merde, putain, c’est les flics, barrez-vous », l’autre écoute, regarde, oui, il a raison, la lumière bleue sur la voiture blanche, ça ne trompe pas, ce sont eux, « Vite, faut se barrer, putain ». Les deux hommes ont déjà détalé. « Viens Lamo, viens ! » Adrian Lamo ne bouge pas. « Qu’est-ce que tu fous bordel ? » Il est là, debout, au milieu de l’usine ou de ce qu’il en reste. Il tend l’oreille. Il a entendu quelque chose, autre chose que la sirène. Cela ressemble à un couinement, une plainte légère, presque une mélodie. Il écoute. Au loin un cri résonne encore, « Grouille-toi putain », des pas qui courent et disparaissent, et déjà les deux hommes se sont évaporés. Adrian Lamo est seul, le gyrophare tourbillonne sur son visage cireux.
Ça y est, il a trouvé. Le couinement provient d’une bouche d’égout et, en baissant les yeux vers la grille au sol, il aperçoit un chaton qui miaule à s’en briser la voix, perdu sur un monceau d’ordures. Une lampe torche se braque sur Adrian Lamo, « Contrôle de police, papiers, s’il vous plaît ». Il relève ses yeux d’ange, prend sa voix la plus innocente, « Je suis bien content que vous soyez là, monsieur l’agent », il sourit, il continue, « Oh oui, je suis drôlement content, vous tombez à pic », on lui donnerait le bon Dieu sans confession, « Il y a un chaton qui est coincé là, sous la grille, vous voyez ? ». Le policier abaisse la lampe torche, oui, le chaton est là, dans ses miaulements de désespoir. « Vous pouvez m’aider à le récupérer ? » demande Adrian Lamo. « S’il vous plaît. » Le policier hésite un instant. Lard, ou cochon ? »

Extrait
« il n’acceptait jamais d’argent de personne, assure Sullivan au téléphone, par-delà les centaines de kilomètres qui le séparent de Vera Keller. Il ne cherchait pas l’argent, il vivait sans dépenses, il ne possédait rien, il ne souhaitait rien posséder, vous comprenez. Il aurait pu demander de l’argent à Yahoo, à tous ces gens, il ne l’a jamais fait. Il ne cherchait pas à être riche, il cherchait seulement à être heureux, ou en cohérence avec lui-même, quelque chose comme cela.
Il ne cherchait pas non plus la gloire. Quand des journaux disaient qu’il était “le plus grand hacker du monde”, il ne le supportait pas. Il ne voulait pas être adulé. Il ne voulait pas être pris comme modèle. Il voulait juste vivre comme il l’entendait.
Alibi, le chat, il me l’a confié. Il ne pouvait pas le prendre, avec cette vie, bien sûr. Je l’ai gardé pendant cinq ans. Je l’aimais bien. Un chat tigré, un peu sauvage, très indépendant, mais très affectueux. Et puis un jour, il s’est enfui, et il n’est jamais revenu. » p. 54

À propos de l’auteur
alissawenz1Alissa Wenz © Photo Astrid di Crollalanza

Après une formation de piano et de chant en conservatoire, des études de lettres à l’École normale supérieure, ainsi qu’une formation théâtrale, Alissa Wenz choisit de partager sa vie entre la chanson et l’écriture. Autrice, compositrice interprète, elle s’accompagne au piano, et travaille en trio avec Agnès Le Batteux (violoncelle, trompette) et Léo Varnet (accordéon, guitare). Elle se produit dans de nombreuses salles à Paris et en région, soutenue par Contrepied Productions. Elle a étudié à la Fémis, et poursuit des activités de scénariste et enseignante de cinéma. Elle est également écrivaine. Ses deux romans, À trop aimer (2020) et L’Homme sans fil (2022), sont publiés aux Éditions Denoël. Son album Je, tu, elle paraîtra chez EPM en août 2022. Romain Didier en signe les arrangements. (Source: alissawenz.com)

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Amine

AZZAM_amine  RL_Hiver_2022

En deux mots
Amine est un jeune garçon, fils d’immigrés, qui débarque à Annecy en classe de 6e. il ne parle quasiment pas français. Madame Maya, sa prof, va alors déployer toute son énergie et ne pas économiser ses heures pour lui permettre de s’intégrer, de parler, lire et écrire. 20 ans après, il revient sur les bords de lac, où son histoire française a commencé.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Le petit prince venu d’ailleurs

Avec Amine Mona Azzam raconte la rencontre d’un jeune immigré avec une professeur de français déterminée à lui construire un avenir. Une rencontre déterminante, bouleversante.

Vingt ans après avoir franchi les grilles du collège Camille Claudel d’Annecy pour la première fois, Amine est de retour afin d’assister aux obsèques de sa professeur de français, Madame Maya. S’il a fait le voyage depuis Marseille, c’est qu’il doit tout à cette femme. Quand elle a fait la connaissance d’Amine, elle vivait seule. Son mari l’avait quittée après la mort de leur enfant. Dans sa classe de 6e le jeune immigré venait tout juste de débarquer du Sahel et ne parlait quasiment pas français. Une situation qui laissait l’enseignante tout à la fois révoltée, désemparée et attendrie.
Révoltée parce qu’il n’y a pas de place pour lui dans les structures dédiées et que ses collègues baissent les bras. Désemparée, parce qu’elle n’a pas de baguette magique ou même d’outils pédagogiques pour lui venir en aide. Et attendrie devant le désarroi et la tristesse du garçon.
Un garçon qui, en ce jour glacial de 1995, préfère mentir à son père et lui dire que tout va bien plutôt que de reconnaître qu’il est incapable de suivre les cours, qu’il peut à peine comprendre les quelques mots bienveillants de Madame Maya, la seule qui semble lui accorder un peu d’intérêt.
Mona Azzam a eu la bonne idée de faire alterner les voix des différents acteurs. Celle de l’enseignante et celle du jeune immigré, pour raconter leurs parcours respectifs l’un vers l’autre, mais aussi celle du principal de l’établissement. Il se souvient avoir fermé les yeux quand une fronde malsaine s’est propagée pour empêcher Amine d’aller en classe de neige. Celle de son copain de classe Théo qui par solidarité a prétexté une rage de dents pour ne pas partir à la montagne avec sa classe. Celle d’Elsa Bonnet, que je vous laisse découvrir.
À force de travail, d’heures de soutien, y compris durant les vacances, Madame Maya va réussir son pari. Amine va réussir à maîtriser la langue française et pouvoir progresser dans toutes les matières. Jusqu’à réussir à écrire une nouvelle qui sera primée (et reproduite en intégralité dans ce récit). Mona Azzam réussit fort bien à montrer dans cette histoire les lacunes de notre système éducatif, pas ou peu enclin à faire les efforts nécessaires pour pouvoir mieux intégrer les immigrés ou les élèves en difficulté. Mais on pourra aussi avoir une lecture plus réjouissante, celle qui met en avant une volonté inébranlable, une forte motivation et un engagement qui tient du sacerdoce. Un roman tout en nuances, j’allais écrire très loin du noir et blanc.

Amine
Mona Azzam
Éditions de La Trace
Roman
120 p., 18 €
EAN 9791097515577
Paru le 7/01/2022

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Annecy, mais aussi à Chambéry, Marseille et Montpellier. On y évoque aussi Mbour au Sénégal et le Mali.

Quand?
L’action se déroule de 1995 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Madame Maya.
C’est le nom de mon professeur de français.
Le français, cette langue qui m’est inconnue, en ce premier jour d’école ; mon premier jour d’école en France, au milieu de tous ces Français qui s’expriment dans un langage mystérieux, inconnu de moi, moi, la graine de cacao… »

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Mare Nostrum (Christiane Sistac)
Blog Mémo Émoi
Blog A l’ombre du noyer

Les premières pages du livre
« La façade du collège Camille Claudel n’a pas changé.
Vingt ans se sont écoulés. Comme si le temps n’est pas passé. Comme si les années ne comptent pas.
Vingt ans. Cela change un homme. Cela ne change pas la façade d’un collège.
Serais-je revenu à Annecy sans ce courriel reçu la veille ? Aurais-je fini par revenir après toutes ces années d’absence ?
J’en doute.
Un mail, formel, poli, neutre. Maya B. Décédée. Maître Bonnet. Merci de bien vouloir me contacter en urgence.
Vingt ans après notre départ pour Marseille, la cité phocéenne, terre de soleil et de mer, le hasard me ramène en ces contrées savoyardes sur ordre de Madame B., mon professeur de français de l’époque.

Arrivé par le train, mes premiers pas, au sortir de la gare, m’ont mené ici, au collège. Un lieu déserté en ce mois de juillet, synonyme de vacances scolaires. Mon regard, fixé résolument sur le grand portail vert foncé, passe au travers, s’aventure, en franchit le seuil, en un éblouissement.
Je me revois, vingt ans en arrière, franchissant cette même porte, d’un pas hésitant, la peur au ventre, croulant sous les diverses couches de vêtements, en cette lointaine et froide matinée de décembre.
Je me revois, gauche et timide, craintif, les jambes tremblantes, ignorant tout de ce qui m’attendait, de l’autre côté.
Je me revois, moi, le petit Amine, fraîchement débarqué en France, parlant à peine deux mots de français.

Vingt ans déjà. Le portail s’ouvre. Je m’avance à petits pas. Je franchis le seuil.
Ils sont tous là, dans la cour enneigée.
Ils sont tous là ; tignasses blondes, brunes, rousses, défiant le froid, emplissant l’enceinte de la cour de leurs rires aussi légers que les flocons de neige.
Foule de manteaux et de bonnets de toutes les
couleurs. Ils sont tous là.
Elle est là. Madame Maya B. Personnage féerique dans son écrin de lavande.
De sa main droite revêtue d’un gant jaune, elle me fait signe. Je m’avance vers elle.
Le portail se referme dans mon dos.
Les souvenirs m’accompagnent telle une besace
emplie d’un bric-à-brac de fragments de vies.

Maya, 10 décembre 1995
Premier jour d’école pour le nouvel arrivant.
Un petit de dix ans, en provenance du Sahel et qui vient s’ajouter à mes vingt-trois élèves de 6ème.
Tremblotant malgré la chaleur diffusée par le radiateur en classe, je l’observe qui hésite tandis que les autres élèves s’installent dans un brouhaha de chaises tirées. Il attend que je lui indique sa place, le jeune Amine, dont j’ai juste été informée de l’arrivée, le matin même.
— Bonjour Amine, je suis Madame Maya, votre professeur de français. Bienvenue parmi nous.
Les élèves l’observent avec une forte curiosité.
Sa voix qui répond “bonjour” n’est qu’un murmure, à peine perceptible.
— Amine, vous vous installerez sur la table de devant, à côté de Théo. Théo, tu lui fais de la place?

À propos de l’auteur
AZZAM_mona_©AM_midi_LibreMona Azzam © Photo AM – Midi Libre DR

Mona Azzam est née dans la brousse en Côte d’Ivoire. Après une enfance africaine et des études littéraires, elle prend la direction de Beyrouth où elle enseigne au lycée français. Elle résidera au Liban pendant une dizaine d’années tout en poursuivant des études d’ingénierie de la formation et de littérature. Puis elle pose ses valises à Montpellier où elle vit et où elle a fondé Erasme, un organisme de formation linguistique pour adultes. Grande lectrice, spécialiste de Dante auquel elle consacre un premier Essai, Nerval dans le sillage de Dante, De la Vita Nuova à Aurélia (Éditions Cariscript), elle élabore également une Trilogie des Fables de La Fontaine (Cariscript) regroupées selon une thématique enrichie de commentaires. Cette passionnée de voile et des embruns marins se définit comme une «citoyenne des mots». Après un recueil de nouvelles, Dans le Silence des Mots Chuchotés où elle évoque l’Afrique, Paris et Beyrouth, elle rassemble ses créations poétiques dans Le Sablier des mots avant d’en venir au roman. Après Sur l’oreiller du sable, Nous nous sommes tant aimés et Ulysse a dit… elle publie Amine en 2022. (Source: Éditions portrait-culture-justice.com / Babelio)

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Cool

SIMON_VERMOT-cool  RL-automne-2021  coup_de_coeur

En deux mots
Sur un coup de tête, Anouk décide de jouer un mauvais tour à son père qui la néglige un peu trop à son goût. Avec un couple d’amis elle part pour le sud de la France, faisant croire à un rapt. Cette fugue va se compliquer lorsqu’ils prennent en stop un repris de justice sans foi ni loi. Encore que, question foi, ça se discute…

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Fêter le 14 juillet à Nice

Pour clore sa trilogie, Simon Vermot nous offre une enquête pleine de rebondissements à la suite de la disparition de la fille de Pierre, le journaliste-enquêteur. Les circonstances vont cette fois le mener sur la Côte d’Azur où un attentat se prépare.

Oh, la vilaine fille! Anouk a bien l’intention de montrer à son père qu’il la délaisse un peu trop à son goût et qu’il mérite une petite leçon. Aussi quand ses amis Paul et Mila proposent de filer vers le sud de la France sans avertir personne, non seulement elle accepte mais, pour donner un peu de piquant à la chose, décide de simuler un enlèvement. On imagine le désarroi de Pierre qui, après avoir perdu son épouse, craint désormais pour la vie de sa fille lorsque son collègue lui tend un petit papier sur lequel il a noté le message des ravisseurs. La police se contente d’appliquer la procédure, c’est-à-dire qu’elle ne fait rien durant les heures qui suivent le signalement, sinon rassurer le père en soulignant que dans la grande majorité des cas, on retrouve les enfants dans les premières 48h, la plupart se manifestant eux-mêmes.
Sauf qu’Anouk reste introuvable et les ravisseurs muets. Alors l’enquête pour enlèvement est lancée et une battue citoyenne organisée pour ratisser le secteur autour du domicile de la jeune fille. Mais elle ne donnera rien, sinon une découverte macabre qui permettra la résolution d’une autre affaire et n’arrangera pas la tension nerveuse de Pierre.
Pendant ce temps les trois amis fugueurs traversent la France en direction du Sud, après avoir passé sans encombre la frontière suisse. Un nouveau compagnon les accompagne, le jeune Jeremy qui a brusquement surgi au bord de la route et qu’ils ont pris en stop. Resté discret sur biographe le jeune garçon, qui plaît beaucoup à Anouk, ne va pourtant pas tromper longtemps son monde. Lors d’une halte, Paul voit son visage apparaître sur une chaîne d’info en continu et apprend qu’il s’est échappé du Centre pénitentiaire de Saint-Quentin Fallavier, entre Macon et Valence, où il était en détention depuis quatre mois pour le meurtre d’une femme après l’avoir atrocement mutilée et qu’il est extrêmement dangereux. Il se décide alors à prévenir la police et va demander à Jeremy de se rendre. Erreur fatale. La petite excursion se transforme alors en cavale sanglante. La police est sur les dents. Pierre file vers le sud sans savoir précisément s’il pourra retrouver sa fille. Avec l’aide d’un confrère de Nice-Matin, il va mener sa propre enquête.
Simon Vermot sait ferrer son lecteur en menant son récit sans temps mort. Un nouvel indice, une piste à explorer ou un cadavre viennent relancer l’enquête jusqu’à basculer vers l’actualité la plus brûlante. Nous sommes en juillet 2016 à Nice. Mais il n’est pas question de gâcher votre plaisir de lecture. Je n’en dirais pas davantage, sinon pour souligner qu’après La salamandre noire et A bas l’argent! cet ultime volet des aventures de Pierre, le journaliste-enquêteur, est sans doute le plus réussi. Des difficultés de l’adolescence aux tourments d’un père déboussolé, de la mauvaise rencontre à l’endoctrinement djihadiste, il y a dans ce thriller un joli paquet de thématiques propres à susciter l’intérêt des lecteurs.

Cool
Simon Vermot
Éditions du ROC
Thriller
188 p., 25 €
EAN 9782940674190
Paru le 7/11/2021

Où?
Le roman est situé en Suisse, ainsi qu’en France, allant de Lausanne à Nice en passant notamment par Moillesulaz, Valence ou Fréjus.

Quand?
L’action se déroule en 2016.

Ce qu’en dit l’éditeur
Sujet d’une manipulation diabolique qui le conduit par le bout du nez au bord de l’enfer, Pierre n’a pour arme que son amour pour sa fille. D’autres, en revanche, sauront user d’un arsenal poids lourd pour parvenir à leur funèbre objectif: un horrible carnage.
Une fois de plus, Simon Vermot mêle fiction et réalité en vous laissant à peine le temps de respirer. Un thriller qui vous prend aux tripes pour ne plus vous lâcher.

Les critiques
Babelio
Blog Fattorius

Les premières pages du livre
« – Qu’est-ce qu’il t’a dit? T’es d’une pâleur spectrale!
En sortant du bureau du rédacteur en chef, je ne m’attendais pas à tomber sur Renato. Mes jambes me portent difficilement, je suis complètement sonné.
– Il est arrivé un truc à Anouk… Tu peux finir de mettre en page mon article, faut que je rentre.
C’est à peine si j’arrive à cliquer le bout de ma ceinture une fois installé dans ma voiture. Dans ma tête, c’est le grand chambardement. Pourquoi ça m’arrive à moi ?
Totalement bouleversé par ce qu’il vient d’apprendre, Marc n’a pas pris de gants. C’est pour ça qu’il m’a simplement dit: Je viens de recevoir un coup de fil. Ta fille a été kidnappée…
Il m’a tendu le bout de papier sur lequel il a noté tous les mots. Un texte laconique, tiré d’une voix impersonnelle, sans accent particulier. Juste une revendication: Nous ne demandons pas de rançon. Seulement que Pierre, votre journaliste, accepte de nous rencontrer ! On vous recontactera.
Téléphone à sa grand-mère qui l’élève depuis toute petite.
– Elle n’est pas là. Elle est partie pour l’école, comme d’habitude…
Je ne veux pas l’alarmer, je ne lui en dis pas plus et je raccroche. J’appelle le collège.
– Non, Anouk n’est pas venue ce matin. Est-elle malade ?
Le chagrin peut détruire une personne ou la rendre plus forte. Je suis plutôt du genre de cette dernière. Ce qui, toutefois, ne m’empêche pas d’avoir mes faiblesses. La pluie se fracasse sur le pare-brise avec une force capable de le réduire en miettes. Mais je n’en ai cure. Je suis résolu, en rage, tout en écoutant la voix qui, dans mon subconscient, s’est subitement mise en route. Comme si j’avais appuyé sur Start: «Ne te laisse pas abattre! Tu vas la récupérer! Secoue-toi!» Certes, c’est comme si je devais retrouver un pingouin dans une tempête de sable, mais ma détermination est telle que je me sens capable de soulever des montagnes. Comme a dit l’autre.

Je sais qu’elle traverse une période difficile. Ravissante mais très versatile, parfois écervelée mais dotée d’un fort caractère, comme feue sa mère, Anouk se dispute souvent avec sa grand-maman qui n’apprécie pas trop qu’elle sorte avec des garçons à son âge. Faut dire que celle-ci n’aime guère les hommes, ayant viré sa cuti après un divorce tumultueux.
Ceci ajouté à des notes calamiteuses depuis quelque temps, et même une convocation par la direction de son école pour avoir été surprise la main dans sa culotte en pleine classe. Certes, on a tous connu ça: désir d’indépendance, rébellion. Qui sait vraiment ce qui se passe dans la tête des ados? Je la considère toujours comme si elle venait de sortir de la coquille d’un œuf encore tiède. Mais c’est vrai, son comportement a passablement changé. Agressive, voire méchante parfois, elle en fait voir de toutes les couleurs à son entourage qui ne lui veut, pourtant, que du bien. Moi le premier, bien sûr. Même si, tout récemment, elle m’a tellement excédé que je lui ai balancé la première claque de sa vie. Un geste qui m’a empêché de dormir pendant deux nuits entières.
Je suis complètement perdu. Comme si je n’avais plus de musique dans mon cœur pour faire danser ma vie. Et je ne vois qu’une solution: la police. Oui mais pour lui dire quoi? Que ma fille a disparu? Qu’elle ne s’est pas présentée en classe ce matin? Que mon journal a reçu un ultimatum? Tout bien pesé, ça vaut la peine d’y aller. Et il ne faut pas perdre de temps.
– Quel âge elle a?
– Quinze ans et quatre mois.
Blond, yeux marron et barbe de deux jours soigneusement entretenue, le flic est un jeune gars qui ne doit pas sourire beaucoup.
– Vous êtes sûr qu’elle n’a pas fait une fugue? S’est-elle accrochée avec quelqu’un, a-t-elle eu un comportement bizarre ces derniers temps?
– Non, rien d’important. Elle vit chez sa grand-mère depuis la mort de sa maman il y a un peu plus de dix ans maintenant, et celle-ci ne m’a rien signalé de particulier.
– A-t-elle laissé une lettre, quelque chose qui puisse nous aider?
– Je n’ai pas encore eu le temps de fouiller sa chambre mais je le ferai en rentrant.
– Vous ne voyez pas qui aurait pu vous prendre pour cible? Un ancien collègue, quelqu’un à qui vous auriez causé du tort dans un article, un membre de votre entourage qui vous jalouse?
– Non, je ne vois pas. Jusqu’ici, j’ai plutôt eu une vie assez ordinaire.
– A-t-elle des problèmes avec un petit ami, à l’école? Vous êtes-vous disputés? Est-elle malheureuse chez sa grand-maman?
Je réponds non à toutes les questions, ne tenant pas à étaler notre vie familiale.
– Qu’a déclaré exactement la personne qui a appelé votre journal?
Je lui tends le papier que Marc m’a donné, et dont il va faire une copie dans la pièce d’à côté.
– Avez-vous vérifié les radars et les péages. Il est possible qu’elle soit passée en France ou en Italie. Ces mots ne sont-ils pas la preuve qu’il s’agit d’un enlèvement?
– Peut-être. Avez-vous une photo que je puisse reproduire sur des avis de recherche s’il faut aller jusque-là?
– Oui, bien sûr que j’en ai une! Mais je vous en envoie une autre par mail tout à l’heure. Celle-ci n’est pas très récente.
– Faisons comme ça. Toutefois, à mon avis, elle va rentrer à la maison. Les enfants ont parfois de drôles d’idées, vous savez. Dans quatre-vingt-dix-sept pour cent des cas, ça se résout par une bonne engueulade. Elle va vite vous revenir, vous verrez.
– Vous pourriez au moins voir si vous avez quelque chose, Lausanne est pleine de caméras de vidéo-surveillance, non? Peut-être ont-elles enregistré un véhicule suspect, ou même le rapt de ma gamine! Vous n’allez quand même pas me laisser comme ça!
– Je regrette, mais jusqu’à demain, nous ne pouvons rien entreprendre de concret. C’est la loi. Faites-moi parvenir le portrait de votre fille et je verrai avec mon chef ce qu’il y a lieu de faire. »

À propos de l’auteur
SIMON-VERMOT_rogerSimon-Vermot © Photo DR

Roger Simon-Vermot, dit aussi Simon-Vermot lorsqu’il signe ses romans, est né au Locle (NE) où il a fait un apprentissage de typographe. Très vite intéressé par l’écriture, il devient journaliste, en intégrant notamment les rédactions de l’Illustré et du journal Coopération, avant de créer une agence de presse et publicité. Dans ce cadre, il conçoit différents magazines, devient rédacteur en chef de la revue vaudoise du 700e anniversaire de la Confédération, du Journal du Bicentenaire de la Révolution vaudoise puis rédacteur pour la Suisse romande de l’organe interne d’Expo 01-02. Durant quinze ans, il dirigera le fameux almanach «Le Messager boiteux» tout en collaborant à divers journaux et magazines.
Parmi la douzaine de livres qu’il a publiés jusqu’ici, citons «BDPhiles et Phylactères», une introduction à la bande dessinée, «Horrifiantes histoires du Messager boiteux», «PT de rire», illustré par Mix et Remix, «Illusion d’optique» ou «Putain d’AVC» qui ont obtenu un beau succès de librairie. Ceci, ajouté à un demi-douzaine d’ouvrages collectifs.
Roger Simon-Vermot est également l’auteur du scénario de «Eden Weiss», la bande dessinée officielle du Sept centième anniversaire de la Confédération suisse et parolier d’«Une autre vie», chanson gagnante de «La Grande Chance», émission concours de la RTSR. Il a également écrit une série de pièces radiophoniques policières sous le titre de «l’Agence Helvétie» diffusées sur les antennes de la Radio romande. C’est là aussi qu’il a animé durant environ un an «Samedi Soir», une séquence d’une heure sur le Neuvième Art.
Également peintre à ses heures, Roger Simon-Vermot est membre de la Société Suisse des Auteurs et de l’Association des écrivains neuchâtelois et jurassiens. Il se consacre désormais à son œuvre romanesque. (Source: Éditions du roc)

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Rouquine

POIRIER_rouquine

  RL-automne-2021  Logo_premier_roman prix jean anglade_1200  coup_de_coeur

En deux mots
Lilou a pris son sac à dos et part pour ne plus se retourner. Sur son chemin, elle va croiser Monty, un solitaire qui va dans une maison isolée. Deux âmes en peine qui vont se jauger avant de construire une relation de plus en plus solide qui leur permettra d’affronter leurs fantômes et regarder l’avenir.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

«Le corps n’est qu’une chemise pour l’âme»

Stéphane Poirier a remporté le Prix Jean Anglade – dont j’ai eu l’honneur de faire parie du jury – pour ce roman bouleversant qui raconte la rencontre de Lilou et Monty, deux âmes cabossées. Un hymne à l’écoute, à l’entraide et à l’amour.

Lilou, croisée sur la route un soir pluvieux, va susciter la curiosité de Monty, la quarantaine, qui vit seul dans une maison isolée. «Je me sentais ému devant ce petit bout de femme. Elle n’était pas bien grande comme j’avais pu le remarquer dans la rue. Moins d’un mètre soixante. Et toute fine. Avec un petit cul et pas de hanches. Si ce n’était son visage, de dos, on aurait pu la prendre pour une enfant.» Un jour, elle a décidé que c’en était fini d’une vie trop chargée de tristesse et de malheurs, qu’elle serait mieux n’importe où ailleurs. Alors elle a pris son sac à dos et elle est partie sur les routes. Jusqu’à sa rencontre avec Monty, elle n’avait pour seule perspective de ne pas sombrer. Mais il se pourrait bien que ce taiseux qui retape des maisons pourrait aussi retaper son moral.
Mais pour cela, il va d’avoir falloir qu’ils s’apprivoisent, car la méfiance est réciproque. Stéphane Poirier a choisi de nous livrer les réflexions de Monty et celles de Lilou pour nous permettre de comprendre comment, de leur propre monde, ils vont finir par s’ouvrir à celui de l’autre, à créer des connexions.
En offrant à Lilou un endroit où se poser, Monty va permettre à la jeune fille de se reposer et faire la connaissance des autres habitants du lieu. D’abord Paul, le veuf qui n’a pas fait le deuil d’Angela, pourtant disparue depuis sept ans, et à laquelle il parle bien davantage qu’à son fils marié et à son petit-fils. «Je ne les vois pas souvent, même s’ils n’habitent pas loin.» Puis vient Gladys, veuve elle aussi, qui va lui proposer de travailler pour elle. Un emploi qui va s’avérer bien plus qu’un moyen d’assurer un peu de stabilité financière.
«Lilou ne rechignait pas à prendre la mobylette malgré le froid. Elle allait au village pour acheter le pain, ou au bourg, en car, pour emprunter des bouquins à la bibliothèque avec la carte de Monty. Elle commençait à reconnaître des visages. Saluait quelques personnes en les croisant, s’arrêtait parfois cinq minutes pour échanger quelques mots.»
Au milieu de ce microcosme, la nature et les animaux – en particulier les chats – offrent à Lilou un décor à sa mesure, un rythme qui lui convient.
Restent les fantômes du passé qui sont autant d’obstacles à une nouvelle vie. «Dès qu’une histoire d’amour avec un homme commençait, le compte à rebours de l’abandon se mettait en branle. Un mécanisme de mouvement perpétuel qu’il était impossible de stopper. Il en avait été ainsi pour sa grand-mère maternelle, sa mère, et puis, ça avait été son tour. Elle avait partagé sa vie avec un homme pendant douze ans, une histoire à laquelle elle avait voulu croire. Sacrifiant jour après jour ce à quoi elle rêvait. Les aubes romantiques, les journées éblouissantes et les soirs consolants. Le bonheur n’était pas resté longtemps, quelques semaines à peine. Deux ou trois mois tout au plus. Dès l’instant où elle était venue habiter chez lui, les attentions qu’il lui portait s’étaient envolées en une nuée d’étourneaux effrayés par un grondement de tonnerre.»
Son meilleur allié sera le calendrier. Les jours qui passent et qui permettent d’approfondir les liens, de mieux se découvrir et s’apprivoiser. Une brocante, des cadeaux échangés, les chats que l’on accueille, la fête de Noël sont autant d’événements qui permettent aux liens de se renforcer.
Comme l’écrit Mohammed Aïssaoui, le président de notre jury, «Stéphane Poirier orchestre cette rencontre avec une tendresse infinie, c’est simple et sublime.
Au départ, c’est Monty qui tend la main à Lilou. Après, on ne sait plus qui aide qui. Il y a tout un monde à apprivoiser, et une nature que Stéphane Poirier décrit avec amour. Il y a des fantômes, des absences, des secrets. Des comptes à régler avec la vie. Et une lumière qui scintille tout au fond du cœur de ces personnages qui tentent de tenir debout, malgré tout.» Comme lui, j’ai beaucoup aimé ce roman qui défend avec une belle énergie les valeurs portées par Jean Anglade et défendues année après année avec ce Prix. Stéphane Poirier est en cela un digne successeur d’Antonin Sabot, couronné en 2020 pour Nous sommes les chardons.

Pour les auteurs en herbe, rappelons que l’appel à manuscrits pour le Prix Jean Anglade 2022 est ouvert !

Bibliographie

L’auteur a eu l’amabilité de joindre la bibliographie et la discographie qui l’ont inspiré tout au long de l’écriture de ce roman:
Dans la forêt de Jean Hegland
Le cœur sauvage de Robin Macarthur
La boutique de la seconde chance de Michael Zadoorian

Playlist


Prehension Joep Beving


Living Room Songs Olafur Arnalds

Rouquine
Stéphane Poirier
Éditions Presses de la Cité
Premier roman
304 p, 20 €
EAN 9782258197817
Paru le 7/10/2021

Où?
Le roman est situé en France, dans un endroit qui n’est pas précisément situé.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Elle, vagabonde, trimbale son sac à dos et sa vie cabossée sur les routes. C’est une jolie brindille aux cheveux roux qui se fondrait presque dans ce paysage d’automne.
Lui, ne compte plus ses étés solitaires, dans sa maison au milieu des champs. Un cœur vrai, un charme évident, le geste plus sûr que les mots.
Le hasard – le destin ? – fait se rencontrer Lilou et Monty, ces deux oubliés du bonheur. Pas à pas, à la façon de deux chats, ils vont tisser une relation forte, imprévisible, bouleversante. Mais resurgissent les ombres du passé de Lilou…
Dans Rouquine, il n’est question que d’humain et d’humanité, dans la chaleur et la mouvance de sentiments qui touchent en plein cœur. Une ode à l’amour et à la vie.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Goodbook.fr
Le Blog de Philippe Poisson
Blog Lili au fil des pages

Les premières pages du livre
« Préface
C’est quoi un écrivain ? Une voix, une musique, un style qui n’existent nulle part ailleurs. En lisant Rouquine de Stéphane Poirier, c’est tout cela que j’ai découvert. Dès les premières phrases, j’ai été transporté par son univers, l’étrange atmosphère qu’il réussit à distiller. Je voulais rester près de Monty et de Lilou, le taiseux et l’errante. Deux êtres égarés, chacun à leur façon. Il fallait bien que ces âmes brisées se croisent. Stéphane Poirier orchestre cette rencontre avec une tendresse infinie, c’est simple et sublime.
Au départ, c’est Monty qui tend la main à Lilou. Après, on ne sait plus qui aide qui. Il y a tout un monde à apprivoiser, et une nature que Stéphane Poirier décrit avec amour. Il y a des fantômes, des absences, des secrets. Des comptes à régler avec la vie. Et une lumière qui scintille tout au fond du cœur de ces personnages qui tentent de tenir debout, malgré tout.
J’aime profondément Rouquine. J’essaie de mettre des mots pour l’expliquer, mais je crois que les grands romans n’ont pas besoin d’explications, il émane d’eux une grâce et une magie, quelque chose d’invisible qui se lit entre les lignes. Mohammed Aïssaoui

Les chemins du hasard
J’avais rencontré Lilou quelques mois auparavant. Je l’avais aperçue sur la grande route coupant la forêt alors que j’allais au bourg pour envoyer un recommandé à la poste. Elle marchait sous la pluie, cernée de part et d’autre par les grands arbres qui grinçaient sous les frappes du vent. Un orage a éclaté, du gros plomb tombait du ciel, transperçant les feuilles des arbres ballottés. Frênes, érables, chênes et bouleaux fouettés jusqu’au sang.
En quelques semaines, l’automne avait transformé le paysage arboré. Rapidement, les feuilles étaient passées du vert à des teintes plus chaudes. Du jaune, de l’orangé et du rouge étaient venus repeindre la forêt. Des tons que certains trouvaient romantiques, une impermanence avant que les branches ne se fassent plumer par l’hiver qui allait vite débarquer et s’annonçait rigoureux.
Je n’aime pas particulièrement cette saison, la procession des chasseurs sur les terres et la ruée des cueilleurs de champignons habillés de couleurs vives pour ne pas se faire flinguer. Ce prélude qui chante l’avènement des froids mordants et de l’obscurité charbonneuse dans laquelle on est enfermé pendant longtemps. Quand il faut se lever avec la nuit et que le soleil ne réchauffe que trop peu d’heures le ciel.

Je me rappelais bien ce fameux jour. On n’y voyait rien à cause de la pluie. Je roulais lentement, phares allumés, chauffage à fond pour éponger la buée des vitres. Je l’ai aperçue au dernier moment et j’ai dû faire une embardée. Elle marchait du mauvais côté, dos aux voitures qui arrivaient, et j’ai eu peur de l’avoir frôlée. J’ai ralenti et regardé dans le rétroviseur pour constater qu’elle n’avait pas dévié de sa route. J’ai juste eu le temps de distinguer une silhouette drapée dans une cape de pluie qui avançait tête basse, dos bossu, certainement déformé par un sac sanglé sur les épaules, un barda entièrement recouvert par son ciré qui lui donnait l’allure d’une tortue.
J’ai hésité à m’arrêter pour lui proposer de monter, mais, le temps de réagir, elle n’était plus qu’un point minuscule dans la grisaille. J’ai pensé faire demi-tour, mais j’ai eu peur de l’effrayer et j’ai continué ma route.
Il s’agissait d’une femme. En fait, je l’ai deviné plus qu’autre chose. Son visage n’avait fait que glisser sur mes yeux, que s’imprimer quelques secondes dans le rétroviseur. Des cheveux roux à mi-épaules qui s’échappaient d’une capuche. Une petite taille et une silhouette menue.
Je m’en étais voulu de ne pas m’être arrêté tandis que je roulais au chaud dans la bagnole. Mais elle ne tendait pas le pouce, n’esquissait aucun geste pour que je freine. Par chez nous, il n’était pas rare de voir des pénitents marcher le long des routes et des chemins. Le coin était le passage obligé des pèlerinages, avec plusieurs couvents et monastères pour accueillir les âmes en rédemption. Et même si on les voyait plutôt à la belle saison, il arrivait malgré tout que quelques retardataires arpentent la région, chaussés de brodequins, chassant les tourments de leur âme en foulant la terre.

J’ai tout de suite su que c’était elle, le lendemain, quand je l’ai vue qui sirotait un café au comptoir du bistrot. Un gros sac à dos posé à ses pieds, et cette même détresse qui semblait l’envelopper même si elle était au sec à présent.
Je n’ai fait que longer le café, je n’y suis pas entré, mais son regard s’est tourné vers moi comme si elle me connaissait.
Je n’ai pas souri, elle non plus.
Comme la veille, je ne me suis pas arrêté. Je suis entré dans la supérette avec un papier froissé à la main sur lequel j’avais noté quelques courses. J’ai salué le vigile d’un geste de la tête et pris un Caddie. Je viens souvent dans ce petit supermarché, et suis allé directement attraper mes articles dans les rayons concernés. Pâtes, riz, six œufs, steaks hachés, deux pizzas surgelées, ketchup, sel, un paquet de beurre, fromage, lait, pain de seigle, gâteaux pour le petit déjeuner, oranges et bananes, un pack de bière et du jus d’orange, lames de rasoir et gel à raser, papier-cul, piles pour la radio de la salle de bains et mouchoirs en papier.
Il ne m’a pas fallu plus de quinze minutes pour rayer un à un les articles de ma liste. Puis je me suis pointé à la caisse, où j’ai attendu un moment que les deux clientes avant moi fichent le camp avec leur Caddie plein. J’ai sorti mes courses du mien pour les déposer sur le tapis roulant, salué la caissière, qui s’est aussitôt mise à scanner mes articles. Une femme solidement charpentée d’une soixantaine d’années, pas loin de la retraite, que j’ai toujours connue là.
Les gens qui sont toujours là où on les attend nous rappellent qu’on vieillit. Il suffit de les regarder pour s’en apercevoir, de garder un souvenir plus ou moins net de ce qu’ils ont été pour se rendre à l’évidence : le temps ne nous épargne pas non plus. J’étais passé de l’autre côté de la caisse, à remplir mon Caddie et elle s’est mise à me parler de son petit-fils de dix ans arrivé deuxième à une compétition de judo le week-end précédent.
J’ai tendu ma carte de fidélité et introduit ma Visa dans la machine pour taper mon code. Un long ticket a commencé à sortir de la caisse en gémissant, comme si le rouleau était mal positionné. Elle l’a arraché, me l’a donné, et alors que je lui souhaitais une bonne journée elle était déjà en discussion avec le type d’après, à lui parler de la compétition de judo de son petit-fils.

Je suis reparti jusqu’à la voiture pour mettre mes courses dans le coffre. Malgré le soleil, après les orages de la veille, il soufflait un vent frais et les températures étaient basses. Je n’ai pas pu m’empêcher de jeter un coup d’œil alentour en sortant du supermarché. Cherchant la fille du café. Mais je ne l’ai pas vue et j’ai été déçu.
J’allais rentrer chez moi quand j’ai réalisé que la bibliothèque devait être encore ouverte. C’était une bibliothèque associative tenue par deux bénévoles. Un vieux type chauve et décharné aux yeux chassieux et une femme laide d’une cinquantaine d’années.
Il faisait assez froid pour laisser les courses dans le coffre un moment. Je ne risquais pas de retrouver ma plaquette de beurre fondue. La bibliothèque était à quelques pas, dans une rue étroite et sombre où se dressaient de part et d’autre des maisons à étages empêchant la lumière de se faufiler. J’ai remonté le col de mon pardessus.
J’ai poussé la porte vitrée et salué le vieux type qui se trouvait à l’accueil. La mocheté était en discussion un peu plus loin avec deux dames. Elle sortait en même temps des livres d’un chariot à roulettes pour les ranger par ordre alphabétique sur les étagères.
Le vieux bonhomme m’a fait un signe pour me demander d’approcher. Je me suis retourné pour être sûr qu’il s’adressait à moi. Personne derrière. Je me suis donc avancé. Il a plongé la main sous son pupitre pour prendre un bouquin qu’il m’a tendu.
— Le Jean Hegland que vous aviez réservé est revenu. Je vous l’avais mis de côté. J’allais justement vous appeler dans la journée.
J’ai attrapé le bouquin en le remerciant. J’avais lu pas mal d’articles élogieux sur Dans la forêt et j’étais content de l’avoir.
Je lui ai demandé s’il l’avait lu.
— Je n’ai pas eu le temps, malheureusement. Avec tous ces livres… il a ajouté en balayant la salle d’un geste de la main.
— Je comprends. Je vous dirai ce que j’en pense.
— Ouais, avec plaisir.
Je n’avais pas trop la tête à fouiner dans les étagères, et je suis allé directement emprunter deux autres livres que j’avais repérés la fois d’avant. Le Cœur sauvage de Robin MacArthur et La Boutique de la seconde chance de Michael Zadoorian.
Il n’y avait pas grand monde. Une quinzaine de personnes, toutes âgées. On était en semaine et les gens bossaient.
Après avoir tiré quelques livres des étagères au hasard pour les replacer aussitôt après avoir parcouru les quatrièmes de couverture, je suis retourné voir le vieux pour qu’il enregistre mes emprunts. Je lui ai tendu ma carte de bibliothèque avec les trois livres. Il les a notés avant de me rendre ma carte d’adhérent.
— Vous avez un mois, il m’a dit, mais vous pouvez les faire prolonger si nécessaire.
Je ne sais pas pourquoi, mais je lui ai serré la main avant de prendre la sortie avec mes bouquins sous le bras. Il n’était pas encore dix-sept heures, mais l’obscurité commençait à s’étendre sur le bourg. Les ombres étaient dures, presque coupantes sur les baraques et les bouts de trottoir. Je n’avais rien d’autre à faire que de rentrer chez moi, où j’allais pouvoir me plonger dans le Hegland après avoir allumé le poêle à bois.

J’ai été surpris de la revoir. Elle était devant le capot de ma voiture, son sac à dos sur les épaules, en train de souffler dans ses mains ramenées en coupe devant sa bouche. Elle semblait m’attendre.
J’ai sursauté et ma démarche s’est faite hésitante tandis que je m’approchais d’elle. Elle ne me regardait pas. Ses yeux flottaient. Elle me paraissait encore plus fragile. Ses cheveux roux nageaient dans l’air froid et gris alors qu’une femme est passée à côté d’elle avec son chariot de courses. Des feuilles mortes se déplaçaient en meute sur l’asphalte et les courants d’air sifflaient un air mélancolique.
Je me sentais tremblant. Elle a relevé la tête au moment où j’arrivais sur elle et a planté ses yeux dans les miens.

Une impression de déjà-vu
Lilou ne put s’empêcher de tourner la tête quand elle vit le break se garer sur la place du village. Ni de détailler le type qui en était sorti dans son pardessus gris élimé. Un homme d’une quarantaine d’années, pas rasé depuis des jours. Du genre qui passe inaperçu, et elle s’était elle-même surprise à le fixer ainsi. Un air de déjà-vu, même si elle était sûre de ne pas le connaître. Il y avait quelque chose pourtant chez lui qui l’attirait. Cette absence de protection des gens seuls face au monde. Une gentillesse sur le visage, une fatigue camouflée derrière un demi-sourire de circonstance.
Il est descendu de sa bagnole et, après avoir claqué la portière et fermé à clef, a sorti un papier de sa poche de jean, l’a déplié et parcouru rapidement avant de passer devant le café où elle tentait de se réchauffer.
Elle n’a pu détacher son regard et, quand leurs yeux se sont rencontrés, ils se sont fixés sans un sourire, sans le moindre hochement de tête. Ils se sont regardés comme on regarde la mer, les yeux au loin, avec cette envie d’un ailleurs.
Il n’avait pas ralenti le pas. N’avait pas baissé les yeux. Il s’était dirigé vers le supermarché et avait disparu derrière les portes coulissantes.
Lilou a regardé son café, dans sa tasse à moitié pleine, et l’a porté à sa bouche en découvrant son visage dans le miroir du bar où étaient alignées des bouteilles autour du percolateur.
Elle esquissa un petit sourire devant ses joues pâles piquetées de taches de rousseur et ses yeux bleus délavés, des aquarelles qui auraient trop baigné dans les larmes. Ses cheveux étaient sales. Elle n’avait pas pu prendre de douche depuis une semaine, se débarbouillant sommairement dans les toilettes pour dames des bistrots et des relais routiers dans lesquels elle s’arrêtait quand un camionneur la déposait après l’avoir un peu avancée sur sa route.
Et elle sentait mauvais. Une odeur de transpiration aigre, due aux vêtements synthétiques qu’elle portait et aux marches forcées qu’elle avait endurées. Elle savait à quoi elle ressemblait, lucide sur les regards qu’on posait sur elle, ou l’absence de regard qui donnait l’impression d’être une moins que rien. Comme dans ce café où personne n’avait répondu à son « Bonjour ! » quand elle était entrée, et où le patron lui avait servi un café à contrecœur en se demandant si elle avait de quoi payer.
Elle scruta ses ongles incrustés de crasse. Elle était fatiguée. Les dernières semaines avaient été difficiles, sous les pluies bornées de l’automne. Elle n’avait fait que marcher, avancer coûte que coûte, parfois prise en stop par une bonne âme malgré son apparence piteuse, par de bons samaritains qui baissaient un peu leur vitre quand, après quelques minutes, sa mauvaise odeur emplissait l’habitacle de la voiture ou la cabine du camion.
Elle rêvait d’une douche chaude et d’un bon lit, ne serait-ce que pour une nuit. Mais elle n’avait pas de quoi se payer l’hôtel.
Elle n’avait pu dormir que quelques heures par nuit ces deux dernières semaines. Sous des abris d’arrêt de cars, dans des remises abandonnées, des locaux désaffectés, ou tapie derrière des buissons. Tout habillée et emmitouflée dans son duvet trop fin et humide. Toujours les sens en alerte. Avec la peur d’être surprise, dérangée, délogée, volée, agressée.
Elle s’aperçut en relevant la tête vers le miroir du comptoir que des larmes nageaient dans ses yeux. Elle s’essuya du revers de la main et se força à s’envoyer un sourire. Un sourire triste avec une petite moue désabusée. Puis elle s’envoya un deuxième sourire, plus revanchard celui-là. Ça va aller, ma fille. Tu vas t’en sortir, crois-moi ! Mais personne n’entendit cette phrase. Elle était seulement née dans ses pensées et n’avait pas quitté son cœur.

Les premiers mots
Quand Lilou m’a regardé, droit dans les yeux, alors qu’elle m’attendait près de ma voiture, je n’avais rien trouvé à dire. J’ai souri timidement, et elle m’a dit :
— Bonjour, je suis désolée de vous déranger, vous n’auriez pas un peu d’argent pour me dépanner ?
J’ai enfoncé ma main dans la poche de mon jean pour en sortir un papier plié et quelques pièces. Il ne s’agissait pas de ma liste de courses, mais d’un billet que j’avais dû oublier dans mon pantalon. J’ai écarté le billet et ouvert ma paume pour étaler les pièces de monnaie, des centimes dérisoires. Alors j’ai déplié le billet de dix et le lui ai tendu.
— C’est beaucoup, m’a dit Lilou, vous êtes sûr ?
— Oui, j’ai fait, si ça peut vous aider.
On est restés silencieux un court instant. En attente de quelque chose qui manquait.
— Je ne sais pas… j’ai commencé.
— Oui ?
— J’allais prendre un café au bistrot. Je peux vous inviter ?
On est entrés dans le café d’où elle était sortie quelques instants plus tôt, et j’ai serré la main du patron, qui a regardé Lilou sans comprendre. On a choisi une table au fond du bar. Elle a posé son sac à dos contre le mur alors que j’empilais mes trois bouquins sur la table vide d’à côté. Et on s’est assis.
— Je peux vous demander comment vous vous appelez ?
— Lilou.
— Moi, c’est Monty.
— C’est votre nom ou votre prénom ?
— Mon prénom.
— Vous êtes le premier Monty que je rencontre. Ça vient d’où, ce prénom ?
— Je vous rassure, je suis aussi le seul Monty que je connaisse. Quant à savoir d’où ça vient… Une lubie de mes parents, j’imagine. Je n’ai jamais pensé à leur poser la question, et maintenant, c’est trop tard.
— Désolée, a fait Lilou en écarquillant les yeux. Ça sonne américain ou anglais, enfin, ça résonne anglophone pour moi.
— C’est le cas.
— On a dû souvent vous poser la question.
— De temps en temps. On me demande d’où ça vient et, sans oser me le demander, on se demande aussi d’où je viens.
— Vous n’êtes pas de la région.
— Non, je vis ici depuis une dizaine d’années. J’ai acheté une petite baraque quand j’ai hérité de mes parents. C’est calme. J’aime bien.
Lilou a souri. Je la voyais sourire pour la première fois. On est restés encore une fois sans trouver de mots. Machinalement, nos regards se sont tournés vers l’extérieur. On s’est mis à regarder par la vitre la place du village à présent éclaboussée par la nuit. Et les quelques badauds qui glissaient sur le trottoir.
Les lampadaires se sont allumés sans qu’on le remarque, offrant une lumière jaune pâle un peu hésitante.
Ce n’était pas un silence gênant. Un moment heureux, au contraire. Quand les bruits de l’intérieur se taisent enfin et que tout redevient calme en soi.
Le patron a posé devant Lilou une grande tasse de chocolat chaud et m’a tendu mon café. Il est reparti sans un mot et Lilou a ramené une mèche de cheveux derrière son oreille.
Je la trouvais jolie malgré ses yeux cernés et ses cheveux gras. Elle avait de minuscules pattes-d’oie autour des yeux et les lèvres crevassées. Des lèvres qu’elle mordillait nerveusement pour en arracher les peaux mortes.
Son regard s’est détaché du dehors pour descendre sur ses mains dont les doigts s’agitaient nerveusement. Elle avait les ongles sales et, réalisant que je l’observais, elle a plongé ses mains sous la table.
Difficile de lui donner un âge. Trente-deux, trente-cinq, ou peut-être comme moi, proche de la quarantaine. Les souffrances salissent les visages et les idées sombres font vieillir les corps plus vite qu’ils ne devraient.
Mais je me sentais ému devant ce petit bout de femme. Elle n’était pas bien grande, comme j’avais pu le remarquer dans la rue. Moins d’un mètre soixante. Et toute fine. Avec un petit cul et pas de hanches. Si ce n’était son visage, de dos on aurait pu la prendre pour une enfant.
— J’ai l’impression qu’on est de grands timides tous les deux, elle a murmuré.
— J’en ai bien peur.
Sa mèche est tombée sur son œil gauche et elle a de nouveau ramené ses cheveux derrière son oreille.
— Vous faites le chemin des pénitents ?
Elle a eu un rire franc.
— Oui, on peut dire ça !
Je n’ai pas insisté et m’en suis aussitôt voulu d’avoir posé cette question. Elle a porté sa tasse de chocolat à sa bouche pour en boire une petite gorgée et s’est essuyé les lèvres de l’autre main.
— Vous savez… je ne sais pas… mais si…
Elle a écarquillé les yeux.
— Oui ?
— Si vous le souhaitez…

Le break en partance
Tout est plus inquiétant, la nuit. Les faisceaux des phares de la voiture époussetaient l’obscurité sans parvenir à la chasser. La visibilité était quasiment nulle alors que le break avançait à faible allure, les essuie-glaces zigzaguant de part et d’autre du pare-brise pour vaincre la pluie qui s’était remise à tomber. Monty roulait en silence. Il n’alluma pas la radio et malgré le bruit du moteur, on entendait la gomme des pneus laper le bitume détrempé.
Les maisons s’éparpillaient de plus en plus dans le paysage, comme si elles se fuyaient les unes les autres, se détestaient d’une certaine façon, et alors que les kilomètres éloignaient Lilou du bourg, elle se demandait où elle allait échouer.
Le silence régnait dans la voiture. Elle regardait par la vitre l’étendue charbonneuse qui enveloppait tout. On ne distinguait rien, juste des formes et des ombres. Les branches des arbres en bordure de route qui s’agitaient, de longs bras chahutés par les rafales de vent.
Elle n’était pas inquiète, curieusement. Trop fatiguée. Elle n’aurait pas pu passer une autre nuit dehors. Elle avait d’abord refusé l’invitation d’être hébergée pendant quelques nuits dans la maison de Monty avant qu’il ne lui parle de la caravane sur le terrain. Une caravane de taille modeste, dans laquelle il avait habité quand il avait acheté la baraque et s’était mis à la retaper.
Elle espérait seulement que cette caravane existait bien. Qu’il n’avait pas inventé cette histoire pour la convaincre.
Il était trop tard pour reculer. Ils roulaient depuis une demi-heure et elle n’avait nul autre endroit où aller.
La ventilation crachait de l’air chaud pour berner l’humidité qui rendait les vitres poisseuses.
Lilou avait pris soin de se rafraîchir un peu dans les toilettes du bistrot avant qu’ils ne se mettent en route. Elle avait sorti le gant de toilette encore humide du matin de son sac à dos et s’était nettoyé les aisselles, aspergé le visage et le cou. Elle s’était aussi lavé les mains et séchée comme elle avait pu avec la soufflerie des toilettes. Et elle s’était aspergée de déodorant à même ses vêtements, sous les bras et sur ses chaussettes après avoir ôté ses chaussures de marche.
Ses vêtements gardaient dans leurs fibres la sueur fatiguée, épongée par les tissus, mais elle était… respirable.
Elle était dans un état second. De ces instants où seul le présent respire. Assise à regarder par la vitre, elle n’avait plus de passé, pas plus qu’elle n’avait d’avenir.
Elle était à côté d’un type qu’elle ne connaissait que depuis une heure et qui l’emmenait quelque part.
— C’est bizarre, finit-elle par dire, il y a de moins en moins de maisons et aucune n’est éclairée.
— Ce sont des résidences secondaires.
— Des maisons de vacances ?
— Des maisons de famille… oui, de vacances.
— Et ça ne vous… pardon… ça ne t’ennuie pas d’être si loin de tout ?
— Non, je suis venu ici pour être tranquille.
— Tu ne te sens pas trop seul ?
— Moins seul qu’au milieu des gens.
Il tourna brièvement la tête vers elle pour lui sourire.
— Et toutes ces baraques, je suppose qu’elles sont habitées aux beaux jours… ou pendant les vacances scolaires.
— Oui, c’est ça. Mais même en période estivale on ne manque pas d’espace.
— Ça ne t’ennuie pas quand les citadins débarquent ?
— Non, ils me font vivre.
— Comment ça ?
— C’est mon boulot. J’entretiens ces baraques. Je repeins les façades, refais une pièce de temps en temps, tonds les pelouses, taille les arbustes… enfin, ce genre de choses.
— C’est chouette.
— Oui, ça me plaît comme boulot. Personne sur le dos et je me couche le soir avec la satisfaction d’avoir fait quelque chose de concret. Quand je remballe les outils, même si je dois revenir le lendemain, j’ai devant les yeux le travail accompli. C’est valorisant.
Lilou se sentit un peu mieux de l’entendre parler ainsi. Il était gentil, et elle n’avait pas toujours croisé des types dans son genre.
Monty lui assura qu’elle serait bien dans la caravane. Il avait juste à brancher une rallonge pour qu’elle ait la lumière et puisse allumer le radiateur électrique. Il y avait l’eau, aussi. Et pour les toilettes, elle était libre d’entrer dans la maison à sa guise.
— C’est encore loin ?
— Non, on y est dans cinq minutes.
Lilou posa la main sur son sac à dos qu’elle avait préféré garder entre ses jambes plutôt que de le mettre dans le coffre. Elle se disait qu’après tout quelques jours de repos lui feraient du bien.
Elle était lasse de marcher, de tendre le pouce et de prier trop souvent un Dieu auquel elle ne croyait pas pour que tout se passe bien.

La voiture ralentit après un petit virage et Monty s’engagea dans une allée terreuse, un chemin estropié d’ornières dans lequel le break bringuebala alors que des mauvaises herbes raclaient sa calandre.
La maison apparut dans les phares, ainsi qu’une petite caravane d’un autre temps.

Refuge
Monty freina, coupa le moteur et éteignit les phares.
— Il va falloir courir, dit-il alors que la pluie redoublait de violence. Prête à piquer un sprint ?
— Prête !
Il sortit de la voiture en claquant la portière, suivi par Lilou, ralentie par son gros sac à dos. Ils n’étaient qu’à quelques mètres de la porte d’entrée, mais ils n’échappèrent pas aux trombes d’eau et se retrouvèrent dégoulinants sur le perron.
— Où j’ai foutu la clef… fit Monty en fourrageant dans ses poches.
Il finit par la trouver dans la poche intérieure de son pardessus et ouvrit la porte d’entrée. Il tendit le bras pour appuyer sur l’interrupteur et la pièce s’éclaira. Une pièce de bonne taille avec une cuisine à l’américaine, un coin repas, et un espace salon avec un canapé en cuir, deux fauteuils dépareillés et une table basse.
Alors que Lilou restait sur le pas de la porte, il l’invita à entrer.
— Viens te mettre au sec. Je vais allumer le poêle à bois.
Lilou souleva son sac à dos qu’elle adossa au mur et fit quelques pas hésitants en découvrant la pièce.
— C’est sympa, dit-elle.
— Merci, c’est simple, mais je n’ai pas besoin de plus.
Lilou frotta ses paumes l’une contre l’autre.
— Ne reste pas comme ça. Retire ta veste, tu vas attraper la crève.
Monty montra l’exemple en ôtant son pardessus qu’il suspendit à une patère, imité aussitôt par Lilou. Puis il mit un allume-feu dans le poêle et craqua une allumette. Le petit bois s’enflamma rapidement et les flammes commencèrent à lécher les plus grosses bûches.
— On aura plus chaud dans cinq minutes.
Lilou répondit par un sourire. Elle restait là, les bras ballants, à le regarder s’activer.
— Je suis à toi dans une minute, dit-il, tandis qu’il mettait de l’eau dans la bouilloire et allumait le brûleur. Tu as envie d’un thé pour te réchauffer ?
— Non, c’est gentil… Je n’ai besoin de rien.
— Tu vas quand même manger, rassure-moi !
— Je n’ai pas grand-chose…
— Mais moi, j’ai tout ce qu’il faut. Il faut juste que je retourne chercher le sac de courses dans le coffre. Je te préviens, je ne suis pas un grand cuisinier. Mais je te promets de ne pas t’empoisonner avec ma bouffe. Ce n’est jamais arrivé avec qui que ce soit jusqu’à maintenant.
Lilou émit un petit rire fatigué.
— Tu as peut-être envie de prendre une douche pour te réchauffer ?
— Je veux bien.
Il la conduisit à la salle d’eau, où il brancha un radiateur électrique avant de sortir une grande serviette et un gant de toilette d’un placard.
— Tu as tout ce qu’il faut, dit-il en écartant le rideau de la douche. Gel douche, shampoing… enfin, les trucs habituels.
Lilou s’éloigna pour revenir avec son sac à dos, qu’elle essayait de porter à bout de bras et qu’elle finit par traîner sur le carrelage sur les derniers mètres.

Le verrou de la salle d’eau coulissa et après quelques bruits étouffés la chaudière se mit en branle et Monty entendit la flotte couler.
Il se versa de l’eau dans un mug avant d’y plonger un sachet de thé. Il laissa infuser quelques instants et porta la tasse à sa bouche pour la reposer aussitôt sur le plan de travail après s’être brûlé. Puis il retourna à la patère pour décrocher son manteau et courut sortir les courses du coffre. Il posa le sac sur la table, commença à déballer ses articles, à les ranger dans le frigo et dans les placards.
Il se sentait comme un gamin, à la fois émoustillé et terrifié. Il y avait une femme nue sous sa douche et ce n’était pas arrivé depuis des années. La maison qu’il connaissait d’habitude si silencieuse, si seule, avait en elle quelque chose de vivant. Même les pièces vides semblaient sourire de la présence de Lilou. Il ne réalisait pas encore ce qu’il vivait. C’était une étrange journée. Un jour qui s’était pourtant levé comme les autres, des pages du calendrier qui tournent et se flétrissent aussitôt, quand en fin de journée on se met au lit.
Rien n’avait différencié son réveil, ce matin-là, des milliers d’autres qui s’étaient empilés depuis des années. Il se sentait perdu et heureux dans cette cuisine qu’il connaissait pourtant si bien. Abasourdi par ce qu’il était en train de vivre, affolé et reconnaissant au destin d’avoir mis cette inconnue sur sa route.
L’eau continuait à couler. Lilou s’était savonnée, lavé les cheveux, et restait maintenant sous la pomme de douche qui giclait d’une eau presque bouillante, une eau qui rougissait sa peau, la brûlait. Les yeux fermés, elle pleurait. Des larmes qui la quittaient et descendaient se perdre dans le siphon.
Pendant ce temps, Monty dressait la table. Une nappe à carreaux. Des assiettes, deux verres à eau et deux verres à vin. Il déboucha une bouteille de rouge et battit des œufs pour faire une omelette. Il disposa sur la table un bol de cacahuètes et découpa de fines tranches de chorizo, qu’il déposa dans une coupelle.
Il se servit un verre de vin qu’il but d’une traite pour se donner du courage et se sentit vite plus détendu.
Le feu rougeoyait dans le poêle et la pièce commençait à baigner dans une chaleur réconfortante.
Il alla fouiner dans ses CD et, après bien des hésitations, il choisit Prehension de Joep Beving, un disque qu’il écoutait quand il avait besoin de se détendre les nerfs.
Lilou finit par sortir de la salle d’eau. Elle portait un jean et un sweat-shirt bleu ciel. Elle avait brossé ses cheveux en arrière et ressemblait à un chaton mouillé.
— Tu te sens mieux ? demanda Monty.
— Oui, ça m’a fait du bien.
Lilou était ressortie avec son sac à dos. Elle se tenait à présent au milieu de la pièce, son barda à ses pieds. Il l’invita à le mettre dans un coin.
— On va reprendre des forces en mangeant un morceau, et après on t’installera, si tu veux bien.
Après quelques cacahuètes et deux rondelles de chorizo, elle commença à manger sans faim, mais le deuxième verre de vin lui ouvrit l’appétit. Et elle ne fit que quelques bouchées de l’omelette, puis sauça son assiette des restes d’œufs baveux et se coupa un beau morceau de fromage qu’elle avala avec du pain frais. Et même si elle n’avait plus faim, elle prit une orange.
La discussion pendant le repas était balisée de sujets banals. De petits riens qui pouvaient se prêter à tout. Le disque de Beving tournait en boucle dans le lecteur, car Monty avait activé la fonction repeat et Lilou lui avait dit que c’était joli et relaxant. La pluie continuait à tomber. On l’entendait clapoter sur la terre autour de la maison et faire frissonner les arbres. Ils avaient tous les deux les yeux brillants à cause de l’alcool. Ils étaient à table depuis deux bonnes heures, quand Monty s’aperçut que les paupières de Lilou se fermaient comme des fleurs qui accueillent la nuit.
— Je crois que tu es fatiguée.
— Je suis morte. Je suis vraiment désolée.
— Tu veux dormir dans la maison pour cette nuit ? proposa Monty. Je peux te faire voir la chambre d’amis, si tu veux. Elle ne sert à personne, tu sais.
— Je préfère la caravane, trancha Lilou, comme c’était convenu.
— Oui, bien sûr. Je vais aller la préparer.
— Je vais t’aider.
— Non, reste au chaud. On n’a pas besoin d’être deux.
— Tu es sûr ?
— Oui, détends-toi dans le canapé pendant que je m’en occupe.
Ils se levèrent de table et, pendant que Monty allait chercher des draps et une couette dans le placard de l’entrée, Lilou se laissa tomber dans le sofa.
Alors qu’il repassait devant elle, elle lui proposa de nouveau son aide.
— Pas besoin, t’inquiète.
Il enfila son pardessus et sortit en courant sous la pluie. Il commença par relier l’arrivée d’électricité pour la lumière et le radiateur d’appoint. Ça sentait un peu l’humidité dans la caravane, mais l’air allait vite se réchauffer. Il déplia le drap-housse sur le matelas collé à la paroi, étala la couette, sortit un oreiller d’un placard en hauteur qu’il enroba d’une taie.
Il se demanda si elle serait bien installée et envisagea aussi de lui donner un paquet de gâteaux, quelques sachets de thé et peut-être des oranges et des bananes, si elle avait faim dans la nuit.
Quand il rentra dans la maison, elle s’était assoupie. Elle dormait la tête relâchée en émettant un petit ronronnement.
— Lilou ?
Elle ouvrit aussitôt les yeux.
— Je crois que je me suis endormie…
— Tu es fatiguée. Tu as besoin de récupérer.
Il lui indiqua les toilettes, où elle fit pipi avant d’en ressortir. Après qu’elle se fut lavé les dents, il lui montra la buanderie et la machine, au cas où elle voudrait laver son linge le lendemain, et la remise à côté de la caravane, où elle pourrait le faire sécher.
Il lui confia une deuxième clef de la porte d’entrée si elle avait besoin d’aller aux toilettes pendant la nuit, et lui dit que le lendemain il partirait tôt pour aller travailler, mais qu’elle fasse comme chez elle. Qu’elle mange ce qu’elle avait envie de manger. Qu’elle fouille dans les placards pour trouver ce qui lui manque.
Il nota sur un papier son numéro de portable et lui désigna le combiné fixe du salon si elle avait besoin de le joindre.
Il rentrerait peut-être manger le midi.

Nuit confuse
Je n’ai pour ainsi dire pas dormi cette première nuit. Lilou installée, je quittai la caravane et elle tira aussitôt le rideau aux fleurs défraîchies pour se créer un peu d’intimité. Je retournai dans la maison, où j’entrepris de débarrasser la table et faire la vaisselle. Je ne pouvais m’empêcher de jeter des coups d’œil par la fenêtre sur ce rideau élimé derrière lequel je croyais deviner son ombre. Je l’imaginais occupée à ranger ses affaires dans les placards muraux, se dévêtant pour enfiler un pyjama ou un long tee-shirt couvrant sa culotte. En gardant sûrement ses chaussettes pour avoir chaud aux pieds.
Tandis que mes mains baignaient dans l’eau tiède et le liquide vaisselle, et que l’éponge frottait le ventre des assiettes, je me sentais bêtement ému.
J’avais arrêté le CD depuis longtemps, avant qu’on passe au fromage. Et maintenant qu’elle n’était plus là, que sa voix était partie en emportant la mienne, la maison avait l’air de nouveau abandonnée. Pas de ces absences prolongées qui effraient même les murs en les meurtrissant d’un froid glacial, mais de ces « au revoir » encore frais dont la chaleur à peine envolée rend frileux.
Je n’ai pas pu m’empêcher d’aller à la salle d’eau respirer ce qu’elle avait laissé d’elle. La buée sur la glace au-dessus du lavabo avait bien sûr disparu, mais j’ai été attendri comme un crétin en découvrant une tache de dentifrice encore fraîche sur le bord du lavabo. Elle avait étendu la serviette-éponge sur le dossier d’une chaise où j’ai coutume de poser mes affaires quand je me douche. Et le gant de toilette dont elle s’était servie pendait sur la pomme de douche.
J’ai pris sa serviette-éponge et l’ai portée à mon visage en respirant profondément son odeur. Je me suis collé le drap de bain encore imprégné d’humidité sur la figure pour me nourrir du parfum de sa peau.
Je suis resté ainsi un bon moment avant de me décider à reposer la serviette sur le dossier de la chaise et à éteindre le radiateur électrique qui ronflait encore à plein volume.
J’étais incapable de dire de quoi on avait discuté. Je ne savais toujours rien d’elle, et ayant perdu depuis longtemps le goût de parler de moi en raison de l’insignifiance de ma vie, je ne m’étais pas déshabillé.
Nous avions pourtant beaucoup ri, et j’étais encore surpris de l’aisance avec laquelle nous avions parlé sans nous connaître. Peut-être que la pluie persistante nous avait guidés ? Tombant sans relâche, elle avait libéré nos émotions.
Quand je suis retourné dans la pièce principale, je savais que je n’étais pas près de trouver le sommeil. Je n’avais aucune envie d’aller me coucher, sachant que mes yeux, même fermés, continueraient à voir.
J’ai éteint la lumière, la pièce seulement éclairée par le feu emprisonné dans le poêle, et j’ai tiré un des fauteuils pour m’asseoir à côté de la fenêtre, un peu en retrait pour rester caché de la caravane.
La lumière était toujours vivante chez Lilou. Le « chez Lilou » qui était passé dans ma tête m’a fait sourire.
Il était presque minuit et j’ai l’habitude de me lever tôt pour aller bosser. Mais une nuit blanche ne m’effraie pas. Je ne voulais pas que cette journée s’éteigne. Je me foutais de ne pas dormir et de traîner la patte le lendemain alors que j’avais entrepris de repeindre une chambre d’enfant quelques jours plus tôt, dans une de ces résidences secondaires qui nourrissent mon compte en banque.

La lumière de la caravane a fini par s’éteindre vers deux heures du matin. Je n’ai pas quitté le fauteuil sauf pour aller pisser et nourrir le poêle à bois. Je n’ai pas pu m’empêcher de m’interroger sur ce qu’elle avait pu fabriquer pendant tout ce temps. Elle s’était peut-être aussi laissée aller à la rêverie, ou s’était assoupie, la lumière allumée, comme sur le canapé du salon pendant que je préparais la caravane. Je regrettais de ne pas lui avoir proposé de lecture. J’ai au pied de mon lit quelques bons romans qui s’entassent depuis des années, sans parler des trois bouquins empruntés un peu plus tôt à la bibliothèque.
Mais je ne savais pas si elle aimait lire. Tout ça me revenait, à présent : nous avions surtout parlé musique et de notre vision d’un monde qu’on aurait aimé moins difficile.
J’ai aimé cette soirée. Voir ses cheveux sécher, se purger de leur eau, passer du roux foncé à un orangé clair et lumineux alors qu’on dînait en buvant du vin. Des cheveux dans lesquels commençaient à s’inviter quelques fils blancs. Sa faiblesse m’avait touché. Ses pattes-d’oie autour des yeux quand elle souriait, et même les ridules à la commissure de ses lèvres. Deux demi-cercles qui remontaient vers ses pommettes quand l’amusement peignait peu à peu son regard.

J’ai ouvert une deuxième bouteille de vin quand j’ai pris place dans le fauteuil. Curieusement, malgré tous les verres que j’avais bus, je n’étais pas ivre. Juste égaré.
J’avais hâte de la revoir alors qu’elle n’était qu’à quelques mètres, seulement séparée de moi par la nuit et les minces cloisons de la caravane. Du carton-pâte qui tremblait les jours où le vent pestait. Un peu amer aussi de ne pouvoir être là le lendemain quand elle se réveillerait. Mais il y avait ce chantier que j’avais entrepris et que je devais finir d’ici la fin de la semaine.
Lors du repas, j’ai tout de même appris qu’elle avait trente-sept ans. Je l’ai contredite quand elle m’a avoué que pour elle débutait la mauvaise glissade vers les années qui rétrécissent en un battement d’ailes.
« Si tu le dis, m’avait-elle répondu. On va dire que je suis encore jeune et belle. »

Je suis donc resté encore un bon moment dans le fauteuil après que la caravane eut plongé dans l’obscurité, avant qu’elle ne devienne une ossature spectrale dans la nuit.
Je suis resté à regarder cette forme fragile qui reposait sur deux roues dégonflées, un peu inquiet aussi que Lilou ne s’évanouisse pendant la nuit. Qu’elle ne soit plus là le matin à mon réveil.
Depuis combien de temps était-elle sur la route ? Nous avions évité le sujet. Je sais en revanche que pour ceux qui ont tout perdu les routes chantent comme les sirènes pour extirper les âmes ébréchées des endroits où elles sont en sécurité. Qu’elles les poussent toujours à fuir.

Tourmentée
Lilou avait mal dormi. Elle n’avait pas eu de difficulté à trouver le sommeil, mais s’était souvent éveillée, affolée. A chaque fois, elle se réveillait désemparée, mettant quelques secondes avant de savoir où elle était et de revenir sur le rivage de sa vie vagabonde, dans un paysage sans phares, un pays bombardé des routes sur lesquelles elle s’était lancée, un labyrinthe où elle usait ses semelles.
Cette vie sans lumière qu’elle parcourait depuis maintenant huit mois, depuis ce jour pas encore levé où elle avait quitté l’appartement exigu de sa mère.
Ce fameux matin, elle s’était passé un peu d’eau sur le visage, brossé les dents, et avait hissé son barda, préparé la veille en cachette, sur ses épaules.
Elle avait fait attention de ne pas réveiller sa mère, qui dormait derrière la porte fermée dans ce qui était la chambre de ses parents quand elle n’était qu’une fillette. Avant que son père ne sorte de leur vie pour rejoindre une autre femme.
Tous ces souvenirs étaient venus la torturer pendant la nuit. Une pluie de saynètes heureuses et malheureuses, partant des racines de son enfance jusqu’à sa vie de femme.
Elle ne savait pas pourquoi le passé ressortait toujours de terre, comme ces cadavres inhumés qui, au lieu de rester dans leur boîte, percent l’humus pour venir coloniser le cœur de ronces.
Elle avait beaucoup pleuré, pendant la nuit. Des rigoles de larmes s’étaient écoulées, longeant ses joues pour mourir sur son menton alors qu’elle serrait de toutes ses forces la couette sur sa poitrine. »

À propos de l’auteur
POIRIER-stephane_DRStéphane Poirier © Photo DR

À propos de l’auteur
Stéphane Poirier est un artiste pluridisciplinaire né en périphérie parisienne. Écrivain (romans, nouvelles, théâtre, poésie, chansons), et voleur d’images, il est régulièrement publié dans des revues pour ses nouvelles, poèmes et photographies, et a été primé à plusieurs concours de nouvelles.
Après des études de lettres modernes à L’Université Paris 8 et quelques cours de photographie, il choisit d’emprunter la route de l’inconnu, du tâtonnement, en favorisant une vision empirique de la vie, qu’il nourrit et transcende à travers ses écrits et photographies… avec quelques récréations musicales sans prétention, mélodies chantonnées en s’accompagnant à la guitare.
Dans son travail, il aime « le mot simple » et l’image honnête. Il mêle habilement réalisme et onirisme en préférant toujours l’émotion à la cérébralité.
Ses histoires, souvent empreintes d’un humour décalé, par leur impact social et l’empathie dont il fait preuve à l’égard de ses personnages, ne sont pas sans évoquer l’univers cinématographique de Ken Loach. Les petits boulots, la débrouille, et les périodes de chômage ourlées d’états borderline, avec toujours cette soif de vivre et ce besoin d’amour. Mais chez Stéphane Poirier, les intrigues font écho à l’œuvre de David Lynch, récits flottants dans des nappes de brouillard où le lecteur nage dans le mystère.
Après une traversée à la rame à contre-courant d’une trentaine d’années, il voit enfin ses efforts récompensés par la publication de son premier roman, Rouquine, couronné par le prix Jean Anglade 2021. (Source: stephanepoirierofficiel.com)

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Alias

GALLOIS_alias

En deux mots
Alias est un enfant battu par sa mère, comme va le découvrir sa voisine après la séparation de ses parents, lorsqu’elle à la garde de l’enfant. Les services de la protection de l’enfance, chargés de trouver une solution, ne vont qu’aggraver le problème.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Quand l’intérêt de l’enfant doit primer

Dans un court et percutant roman Claire Gallois part en guerre contre les services de la Protection de l’enfance en retraçant le parcours édifiant d’«Alias», enfant battu et confié… à son bourreau!

Un peu comme dans L’Ami de Tiffany Tavernier, la narratrice va nous parler de ses voisins. Un couple apparemment sans histoires. Maxime est courtier en assurances, son épouse Noëlle – qui préfère qu’on l’appelle Chouchou – est mannequin, travaillant notamment pour les catalogues de vente par correspondance et les soutiens-gorge perfect silhouette. On appellera leur fils Alias, pour ne pas lui faire du tort. Un fils que la narratrice gardait quelque fois chez elle, y compris après le divorce relativement rapide du couple. Car les absences trop longues et répétées de son épouse ne convenaient plus à son mari.
C’est en donnant un coup de main à Chouchou qu’elle s’est rendue compte de son absence d’instinct maternel. Et si, la cinquantaine passée, elle prend la plume pour nous raconter ce qu’il est advenu de ce fils considéré comme un obstacle, c’est qu’elle sait ce qu’il a enduré, d’abord psychologiquement puisqu’il a rapidement compris qu’il ne serait pas entouré d’amour. Et puis physiquement: «Ma mère m’a toujours dit après m’avoir donné des coups que si j’en parlais à papa, elle irait en prison et moi en foyer le temps que le juge statue. Au moment de prendre mon bain, elle me fait déshabiller en me tapant avec un bâton de chaise qu’elle a cassée en me cognant. Elle m’a déjà griffé en arrachant mes vêtements. Elle me secoue pour que je pleure, mais je ne pleure pas.»
Une spirale infernale va alors entraîner le garçon vers le fond. Car si la justice et la Protection sociale de l’enfance décident d’éloigner le fils de sa mère, le poids des procédures et l’absence de discernement – l’administration en vient à soupçonner le père et même l’enfant lui-même de dissimuler la vérité – perturbent au plus haut point un psychisme déjà mis à rude épreuve. Au point qu’il ne voit qu’une issue, sauter par la fenêtre. S’il est arrêté avant de commettre l’irréparable, il va toutefois se retrouver en asile psychiatrique. Une étape de plus d’un chemin de croix qui n’avait pourtant rien d’inéluctable.
Dans ce réquisitoire parfaitement documenté, Claire Gallois part en guerre contre les services de la protection de l’enfance. «Combien de jours, de semaines, de mois à tournicoter dans l’absurde monotonie d’une procédure dite judiciaire? La mère qui harcèle, le père qui encaisse, l’enfant qui trinque.»
En imaginant combien Alias compte de frères et de sœurs pris en charge pas ces services de la protection de l’enfance, si mal nommés, on en frémit d’horreur.
Avec son sens aigu de la formule, la romancière nous fait découvrir ce «petit salon de la philosophie du malheur». Ajoutons qu’en refermant le livre, on forme des vœux pour que les politiques s’emparent rapidement de ce sujet, ô combien sensible, ô combien tragique.

Alias
Claire Gallois
Éditions Flammarion
Roman
128 p., 16 €
EAN 9782080235282
Paru le 5/05/2021

Ce qu’en dit l’éditeur
«Les enfants ne savent pas se venger de l’injure que le monde leur fait.»
Est-ce en racontant leur histoire que la narratrice de ce livre saura leur faire justice? Cette femme de cinquante ans s’est occupée d’Alias, le fils de ses voisins et amis, depuis toujours. Le couple s’est rapidement séparé et, quand l’enfant a eu dix ans, il a révélé les sévices physiques et psychologiques que sa mère lui faisait subir. S’ensuivent des plaintes, une enquête et un dossier qui atterrit à la Protection de l’enfance, une institution qui va, au mépris de ce que l’enfant a enduré, rendre sa vie plus cauchemardesque encore.
Alias est le récit de cette témoin d’un naufrage, qui croise les expériences d’autres parents et enfants meurtris à jamais. Un livre puissant qui nous montre que «l’amour, comme les nuages, peut prendre des formes inimaginables».

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com 
Les Notes 

Les premières pages du livre
« La mort m’a plus d’une fois sauvé la vie. Depuis l’enfance, elle m’est apparue comme un instrument de liberté. Et la fonction de la liberté est d’échapper à l’oppression du pouvoir exercé par certains êtres, certains événements sur vos décisions personnelles. Parfois, il semblerait qu’il vaudrait mieux disparaître pour contenter tout le monde. J’ai compris la leçon très tôt. Quand je me trouvais dans une situation qui dépassait le seuil tolérable de la douleur, je l’affrontais sans faiblir, je me disais : « M’en fiche, je m’évaderai quand je veux, c’est moi qui choisirai mon heure. Ceux-là ne m’auront pas vivante. » Pour moi, c’était un privilège que les grands n’avaient pas.
J’ai vécu jusqu’à l’adolescence en toute sérénité. Je n’avais qu’un seul but : grandir. Grandir pour partir. Mon seul tourment était l’impatience. Je prenais trop souvent la mesure de ma croissance avec un centimètre et un crayon tenu sur la tête pour laisser une marque au dos d’une porte de placard. Parfois, j’étais découragée : quand est-ce que je serais grande ?
C’est arrivé d’un seul coup. Avec l’accident fatal qui a fauché l’aînée de cette famille. Sur la route, les gendarmes avaient tracé à la craie le contour de son corps et ma mère, totalement asservie à la douleur, m’a craché au visage : « Pourquoi n’es-tu pas morte à la place de ta sœur ? »
Un vent venu de nulle part m’a figée en statue. Oui, j’ai voulu mourir sur le coup. Et puis je me suis posé la question idiote que se pose un enfant : « Mais comment on fait ? »

Si j’en parle aujourd’hui, c’est à cause d’Alias. On l’avait enfermé dans une vision de son quotidien, et même de son avenir, en circuit fermé. Des parasites salariés d’une institution judiciaire lui collaient aux trousses. Voulaient lui imposer leur théorème des bons sentiments, au mépris de ce qu’il avait enduré, de son désespoir.
Il a été plus fliqué qu’un voleur. Après l’intervention pleine de douceur et de compassion de la brigade des mineurs, il a passé une nuit entière à plat ventre à marteler, poings fermés sur son matelas, à hoqueter sans une larme et tout bas : « J’en veux pas de cette petite vie de merde. »

Quarante ans nous séparaient mais il m’a donné le sentiment d’une transmission des blessures, comme si elles se reliaient en secret à seule fin de se reproduire. Comme si le passé et le présent se rejoignaient dans l’intime. Comme si même des années mornes ou brillantes de bonheurs divers se fondaient, elles aussi, dans toutes les souffrances d’une terre morte.

Alias est un prénom mystérieux. La plupart du temps, on est bien incapable de deviner lequel est la vraie personne. Cela peut être aussi un nom de guerre. Ou encore, un nom de domaine, une façon de dire « autrement ». Alias ne pouvait pas m’appartenir. On ne possède pas un enfant comme un capital. C’est pourquoi je l’ai baptisé ainsi. Alias n’est pas le nom sur le livret de famille du petit garçon que j’ai rencontré et aimé. Il existe un risque incontournable au fait d’aimer : le fait d’être incompris, le fait d’échouer. Nous avons connu les deux. Nous ne nous oublierons jamais. Nos souvenirs seront sans doute différents, certaines vérités de chacun gardent leur mystère, quel que soit le partage.
Maintenant, Alias est grand. Le fait de l’appeler ainsi me rend libre. L’écriture est la seule discipline où les critiques ne peuvent s’exercer que sur la forme d’un récit, il ne peut être pénalisé par d’éventuelles controverses sur la vraisemblance des faits. Moi qui n’ai jamais fait que lire les autres, aujourd’hui, pour la première fois, j’ai besoin d’écrire cette histoire, notre histoire.
L’idée m’en a surprise, comme un coup à l’estomac, à l’énoncé d’un extrait de procès-verbal dressé par la police du commissariat de quartier : « Violence suivie d’incapacité n’excédant pas 8 jours sur un mineur de 15 ans par un ascendant ou une personne ayant autorité sur la victime. Victime blessée à mains nues sans mobile apparent. » C’est son père qui m’a tendu ce bout de papier, en se retournant devant sa porte cochère, un simple hasard de circonstance, impossible à prévoir, je ne sors jamais très tôt le matin. Il a semblé comme happé au passage par ma présence – ce qui ne s’était jamais produit. À le voir ainsi figé, presque méconnaissable, il m’a fait rejoindre aussitôt la peur intérieure qui se lisait sur son visage. Un genre d’absence au passé, balayé par une menace dont on pressent le danger sans pouvoir encore en mesurer l’importance. Nous sommes restés un moment, immobiles sans un mot, face à face sur le trottoir, dans la sidération partagée de l’impensable. Mon bref coup d’œil sur le procès-verbal m’avait rendue muette à mon tour.

Le père et la mère d’Alias étaient des gens au sourire immédiat quand nous nous croisions. Nous habitions la même rue. Nous nous rendions toujours service. Son papa, Maxime, dépannait mon chauffe-eau ou empoignait au passage mon panier de courses trop lourd. Bébé, j’ai gardé assez souvent Alias pour tirer d’embarras sa maman quand ses rendez-vous tombaient à l’improviste. Elle était inscrite dans une agence de mannequins, Dream City, et elle figurait chaque saison dans le catalogue de La Redoute, collections Robes à fleurs ou ceintures Sportfy. Elle posait aussi pour les soutiens-gorge destinés aux poitrines généreuses «Perfect silhouette». C’était donc une très belle fille, port de tête d’altesse, sourire à faire pâlir un dentiste. Elle l’affichait, sans trace de restriction, ce sourire trop beau, enthousiaste quand elle soulevait à bout de bras son bébé dès qu’il y avait deux ou trois personnes en vue. Elle le tenait très haut, comme elle aurait pavoisé avec un drapeau (elle l’habillait chez « Idéal Baby »), et riait encore plus fort à la cantonade avant de proclamer : « C’est mon fils, mon amour », avec de gros baisers sur le petit crâne adouci d’un duvet blond de poussin, tant qu’elle pouvait recueillir des mines attendries ou joyeuses. Moi je l’admirais parce que, depuis l’âge de six ou huit mois, dès qu’Alias m’apercevait, il entamait une vive bascule de tout son petit corps vers moi et elle n’était pas jalouse. Elle riait encore en me le flanquant dans les bras. Personne n’aurait imaginé qu’elle riait un peu trop pour être franche.

Tout le monde avait été pris de court, à la mairie, le jour de la cérémonie. À la lecture de l’état civil des conjoints, l’assistance avait découvert qu’elle avait déjà été mariée. Deux fois. Cette surprenante récidive, chez une si jeune femme, fit naître dans l’assemblée ultrachic un discret murmure. Si encore elle avait été veuve, les invités auraient pu se réjouir de voir en cette nouvelle union le choix d’une âme miraculeusement sensible. Mais quand les réjouissances sont de mise officielle, le cœur et la raison se disputent une issue : opprobre ou compassion ? Ricanements ou bravos ? Une coalition de crédules égayés l’emporta et certains applaudirent. Futée comme elle était, l’obstinée du mariage tenait son sauvetage : des larmes, des sanglots, des « pardons » étouffés, et elle s’était jetée au cou de son nouveau mari qui l’avait serrée dans ses bras pour la réconforter : « Mais on s’en fiche, nous, Chouchou, calme-toi, on est heureux ! »
Maxime est courtier en assurances, il sait très bien que chaque risque a son prix. Il avait raison, oublier deux maris précédents, cela peut arriver à tout le monde, bien sûr. Se faire appeler Chouchou aussi. Elle n’aimait pas son vrai prénom, Noëlle, assez convenu, certes, mais il y a pire. Chouchou par exemple. Pour elle, ça voulait dire aussi « chérie, favorite », elle le revendiquait.

Telle que je l’ai connue, Chouchou se maintenait, même au quotidien, dans la représentation. Celle-ci est par définition égoïste, amorale, mais le plus souvent on ne peut pas y résister, seulement s’y soumettre. Elle s’exerçait à ne pas déchoir du premier rôle. Quand elle a cessé de paraître toute-puissante, elle a endossé celui de victime. Et avec quel succès ! Mais cela est pour plus tard.
Pendant deux ou trois ans après leur divorce – survenu quelques mois après le mariage pour cause d’incompatibilité entre le quotidien conjugal et les absences de plus en plus fréquentes de Madame qui volait jusqu’à Singapour pour poser entre les pousse-pousse et étoffer le catalogue de La Redoute –, j’ai continué à voir Alias. Quand son père, qui occupait toujours le même appartement, était en manque de nounou, j’allais le chercher à la crèche, à la maternelle, puis au CP, j’ai même dû faire le CE1.
On s’amusait bien. Si le ciel était beau, on faisait un tour au manège magique où un lama, une vache, une poule et même un dinosaure valsaient à la queue leu leu sous l’égide d’un lutin en habit rouge qui tournoyait en douceur pour frôler le front des petits ; ils tendaient en vain leurs deux bras pour l’attraper. Je ne suis pas une fan avérée des bébés. Quand j’ai vu Alias pour la première fois, il avait quelques jours. Je ne sais pas ce qui s’est passé. L’amour a tellement de visages. Il a pris aussitôt celui d’Alias. Comment ? Pourquoi ? La réponse m’importe peu. Encore qu’elle m’effleure souvent : où que tu sois, Alias, et même si tu préfères (peut-être) ne plus me revoir, grâce à toi, je ne serai plus jamais seule au monde.

En garde alternée, Chouchou a continué à tenir le rôle de la maman attentive, aimante. Pour moi, un danger ne se résume pas à partir d’un « avant » et d’un « après ». Je sais maintenant qu’il se fabrique avec plein de petits riens, et même avec ce qui est dit sans y penser (comme on continue de voir des amis de loin en loin, parce qu’on y reconnaît un détail qui fait écho à notre propre vie).
C’est seulement avec le recul que me reviennent certains épisodes auxquels je n’avais pas accordé une attention soutenue. Après la naissance d’Alias, Chouchou avait vite repris son travail, « Ça l’épuisait de parler bébé ». Pas moi. Je venais donc m’occuper de lui, captivée sans fin par sa découverte du monde. Le tout petit doigt qui s’élevait pour la première fois et le regard du nouveau-né qui n’en croyait pas ses yeux. La marionnette dansante qu’il voulait toucher… sans succès et qui éveillait ses premiers sourires. Sa menotte qui tentait toujours de me tirer les cheveux et les baisers partout, même sur son nombril quand je le changeais et qui se transformaient en vrais rires sonnants et trébuchants.
J’attendais que sa mère rentre pour partir mais il lui fallait se démaquiller, téléphoner surtout et tout le temps, et elle me demanda un jour en chuchotant, faute de pouvoir interrompre son bavardage passionnant, de donner au bébé le biberon qu’elle venait de préparer. »

Extraits
« Je suis au bout de la situation, je ne sais plus qui je suis et j’ai peur de ma mère, je suis prêt à partir. Mes parents sont séparés. Elle m’a régulièrement giflé et frappé depuis. Ma mère m’a toujours dit après m’avoir donné des coups que si j’en parlais à papa, elle irait en prison et moi en foyer le temps que le juge statue. Au moment de prendre mon bain, elle me fait déshabiller en me tapant avec un bâton de chaise qu’elle a cassée en me cognant. Elle m’a déjà griffé en arrachant mes vêtements. Elle me secoue pour que je pleure mais je ne pleure pas, et elle: “Le silence des poltrons, tu connais? Ma mère m’interdit de parler des coups que je reçois, elle me dit: « sinon ce sera pire ». » p. 22

« Combien de jours, de semaines, de mois à tournicoter dans l’absurde monotonie d’une procédure dite judiciaire? La mère qui harcèle, le père qui encaisse, l’enfant qui trinque. Même Clémentine se décourageait. Elle présumait que Chouchou continuerait ses poursuites mensongères jusqu’à la majorité d’Alias. De temps à autre, elle se prétendait à l’étranger, vrai ou faux, on s’en moquait, c’était un soulagement pour Alias, délivré des visites médiatisées. J’ai fait exprès de laisser passer le temps sans compter. La routine implacable des Schmolles avait rendu Alias mutique. » p. 67

À propos de l’auteur
GALLOIS_Claire_©Claire_DelfinoClaire Gallois © Photo DR

Claire Gallois est romancière, essayiste et critique littéraire. Elle a publié une dizaine de romans et des récits, dont Une fille cousue de fil blanc, L’Homme de peine, Les Heures dangereuses, L’Empreinte des choses cassées et, en 2017, Et si tu n’existais pas, aux Éditions Stock. (Source: Éditions Flammarion)

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Aurore

TOUZET_aurore

   RL_hiver_2021  Logo_premier_roman  prix jean anglade_1200

Finaliste du Prix Jean Anglade 2020

En deux mots
Aurore est infirmière. Après la mort de son mari, elle décide quitter sa région pour s’installer dans un village du sud-Ouest avec son fils. En découvrant que l’un de ses patients a déposé une petite annonce sous un Abribus demandant de l’aide «pour finir cette vie en tant qu’être humain», elle décide de s’installer chez lui. Une rencontre qui va changer sa vie et celle de son fils.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

« Et la vie continue… »

Si Bertrand Touzet n’a pas remporté le Prix Jean Anglade 2020, son éditrice a compris qu’il serait dommage de ne pas offrir ce beau roman au public. D’autant que l’actualité lui donne encore davantage de relief.

Si la pandémie a servi de révélateur et placé quelques temps les infirmières libérales sur le devant de la scène, convenons qu’aujourd’hui elles ont retrouvé leur statut peu enviable de forces invisibles, même si leur métier ressemble pour beaucoup d’entre elles à un sacerdoce. On remerciera donc Bertrand Touzet d’avoir choisi pour héroïne de son premier roman Aurore, une de ces femmes qui ne ménage pas sa peine pour aider ses prochains. Et ce même si sa propre vie n’a pas été facile. Après avoir perdu son mari, elle a quitté sa région pour venir s’installer dans un village des Hautes-Pyrénées avec son fils Nils, qui ne lui rend pas la vie facile non plus. Perturbé par les événements, il se replie sur lui-même et a de la peine à s’ouvrir aux autres.
Tout va changer le jour où elle découvre une annonce sous un Abribus : «Vieil homme ne voulant pas finir sa vie seul ou en maison de retraite cherche personne ou famille qui voudrait l’adopter.» Une annonce rédigée par Noël, l’un de ses patients, qui a perdu son épouse et a beaucoup de peine à accepter sa solitude. Elle décide alors de répondre à son appel à l’aide et s’installe chez lui. Et si les premiers jours ne sont pas faciles, le trio va finir par prendre ses marques et s’apprivoiser.
Avec beaucoup de sensibilité, Bertrand Touzet – dont j’ai eu le privilège de lire le manuscrit sélectionné pour le Prix Jean Anglade – décrit cette métamorphose, ces trois existences qui en se frottant l’une à l’autre vont finir par faire des étincelles. Avec patience mais aussi une belle volonté, Aurore, Noël et Nils vont montrer des qualités humaines insoupçonnées, chacun dans un registre qui lui est propre, mais que leur cohabitation va permettre de développer.
Nourri de son expérience personnelle – il est kiné au Muret en Haute-Garonne – et du souvenir vivace de ses grands-pères et de sa propre enfance, le roman s’appuie sur ces petits détails qui «font vrai» et lui donne de la chair et du cœur. Très vite on se laisse entraîner derrière ce trio de plus en plus attachant. À tel point qu’on en vient à souhaiter que tout se passe bien pour eux. Reste que Bertrand Touzet parvient très bien à entretenir le suspense et gagne haut la main ses lettres de noblesse de primo-romancier.

Aurore
Bertrand Touzet
Éditions Presses de la Cité
Roman
270 p., 19 €
EAN 9782258194694
Paru le 18/02/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement dans un petit village des Hautes Pyrénées.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Portrait d’une femme d’aujourd’hui, infirmière, la presque quarantaine, dans les Pyrénées, touchée en plein cœur par la requête d’un vieil homme souffrant d’Alzheimer. Un roman juste qui puise dans l’air du temps ses thèmes humanistes : la solidarité des cœurs, la nécessaire interaction des générations…
Soigner, veiller, sourire, prodiguer les mots et les gestes qui réconfortent, être là tout simplement… Aurore sait combien son travail d’infirmière à domicile, aussi routinier et difficile soit-il, agit comme un baume pour ses patients. Et contre le désert affectif de sa vie. Aurore élève seule Nils, ado, et s’est reconstruite au fil des ans dans ce petit village. En enfouissant le drame qui a atomisé sa vie d’avant et en se protégeant des jeux de l’amour. Même si son charme ne laisse pas indifférent le déroutant docteur Verdier…
Un jour, Aurore découvre une petite annonce: «Vieil homme ne voulant pas finir sa vie seul ou en maison de retraite cherche personne ou famille qui voudrait l’adopter.» Car Noël est inconsolable depuis la mort de son épouse. Souvent il va se recueillir sur sa tombe qu’il orne de petites violettes en origami et convoque ses souvenirs lumineux mais de plus en plus épars.
Autour de Nils, Aurore et le vieil homme vont nouer un profond lien filial et s’ouvrir à de nouveaux lendemains. Et si Noël n’attend plus guère des jours, Aurore a encore beaucoup à accomplir. Pour elle seule désormais et non plus pour les autres ?

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com 
La Dépêche (Sophie Vigroux) 
La Provence 
Blog Des livres, des livres ! 
Blog Les lectures de Lily 

Les premières pages du livre
« — Ne bougez pas, madame Campos, je vais finir par vous faire mal !
L’aiguille pénètre la peau fine de la vieille dame. Toujours la même difficulté à trouver les veines sur ces corps décharnés, comme si la vie se cachait… Aurore a vu tellement de personnes s’étioler jour après jour et partir en lambeaux de vie.
Côtoyer la mort sans jamais s’y habituer, savoir qu’elle est là, qu’elle rythme ses jours, dans l’odeur qu’elle sème, dans le regard d’un patient qui a perdu son étincelle, la tenir en respect, comme on le ferait d’un chien de garde dont on sait qu’il peut mordre.
La maladie, la sénilité, la souffrance et les sourires, les gestes de soutien, les gratitudes. Ce qui constitue l’humanité de son quotidien, Aurore en a fait son métier. Aurore est infirmière, elle assure les toilettes, les changes, le nettoyage des draps souillés par des corps qui s’abandonnent ; elle sent la fragilité des gens qu’elle touche (elle se dit qu’elle est peut-être la seule à les toucher vraiment, au sens physique du terme). Réalité nue, âpreté de l’existence, sacerdoce qu’elle s’impose pour fuir une vie qu’elle ne maîtrise plus.
Aurore place les tubes de prélèvement dans la mallette qui partira au laboratoire d’analyses, retire l’aiguille, applique le coton imbibé de désinfectant, le maintient pour éviter que cela ne saigne trop. Mme Campos est sous anticoagulants. La moindre coupure, dure à endiguer, montre toutefois qu’une vie, même fragile, palpite encore en elle. Aurore sourit – toujours sourire, montrer de la douceur dans ces gestes mécaniques, de la légèreté.
Elle se retourne, jette l’aiguille et la compresse souillée dans le sac jaune des déchets médicaux, retire ses gants en latex. Elle replace une mèche de cheveux derrière son oreille droite et commence à écrire les transmissions informant les autres soignants des soins effectués et de l’état de santé des patients.
Les rituels de la toilette laissent place maintenant à la pensée active.
En remplissant le cahier, elle observe la silhouette frêle dans le lit, note qu’une prise de sang a été effectuée pour contrôler les marqueurs tumoraux. Aurore sait que les résultats ne seront pas bons, le taux monte au fur et à mesure que Mme Campos s’éteint. Le cancer du sein gagne du terrain, essaime, mais du fait de l’âge de la patiente l’évolution est lente. Il faut bien que le vieillissement des cellules ait un avantage.
Pas de selles ce matin, un peu somnolente à part pendant la prise de sang. Saturation bonne et tension un peu basse.
Aurore se lève, met son manteau, s’approche du visage évanescent, passe sa main sur les cheveux chenus de la vieille dame. Elle lui sourit, la prévient qu’elle reviendra ce soir vérifier que tout va bien. Monologue des soignants afin de meubler le silence. Elle allume la télévision, change de chaîne, hésite sur le programme et finalement s’arrête sur un reportage sur le Costa Rica. Continuer à occuper le vide, ou créer une sollicitation, comme disent les soignants. Peu importe, pense Aurore, il faut juste tenter de stimuler le peu de flamme des malades, même par des programmes sans intérêt.
Elle remonte les barrières du lit médicalisé, non par peur que Mme Campos descende toute seule, mais par habitude.
Elle rapproche la table à roulettes, pose la télécommande et un verre d’eau. Dans un grincement, la porte d’entrée s’ouvre.
— Bonjour, madame Campos, quel froid ! L’hiver est là, depuis le temps qu’on l’attend…
— Coucou, Fabienne ! Tu vas bien ? Pas trop dur avec la neige ?
— Non, ça roule bien, le chasse-neige est passé de bonne heure. Comment ça va aujourd’hui ?
— Plutôt fatiguée… tu sais si elle a bien dormi ? demande Aurore. La fille de nuit n’a pas laissé de trans…
— Oui, la nuit s’est bien passée. J’arrive de chez Georges… C’est coton, aujourd’hui.
— Ah, bon on fera avec. Il est agressif ?
— Un peu. Tu as le temps pour un café ? propose Fabienne.
— Non, j’y vais, ma grande, il faut que je monte à Cazaux et la route risque d’être difficile avec le verglas.
— Bise, bon courage, on se voit demain ?
— Ça marche, passe une bonne journée. A ce soir, madame Campos.
La porte frotte sur le granit de la première marche, lustrée par le passage des années. Aurore soulève le loquet et donne un coup sec pour la refermer. Elle se souvient de ce « petit truc pour la fermer du premier coup » que lui avait enseigné M. Campos, à l’époque où elle venait lui mettre ses bas de contention. Il était encore alerte, travaillait son jardin.
C’était il y a trois ans, hier, une éternité.
Aurore se retourne, observe la façade grise au crépi typique de cette vallée. Les volets en bois peint de l’étage sont tous fermés, elle les a toujours vus ainsi. Elle prend le temps d’ajuster son bonnet, se demande si la personne qui les a fermés en dernier savait qu’ils demeureraient clos aussi longtemps.
Sur les quinze fenêtres que possède la maison, seules deux sont régulièrement ouvertes. Celles de la chambre et de la cuisine du rez-de-chaussée, uniques pièces à être chauffées par la même occasion.
Ce matin, Aurore a envie de les ouvrir une à une, pour insuffler un éphémère parfum de vie. Elle en a tellement vu, des maisons renaître le temps des vacances, des week-ends, puis s’éteindre pour toujours, avec sur leur façade un panneau A vendre.
Mme Campos a eu cinq enfants, tous ont quitté le nid. Les plus proches habitent à Tarbes. Une distance permettant de venir « au cas où », mais pas assez près pour passer un soir à l’improviste ou boire un café le temps d’un après-midi. Les autres sont à Paris, Toulouse, Londres, et viennent au détour d’itinéraires de vacances, apportant la nostalgie des adultes et les rires des enfants qui rouvrent les vieilles malles du grenier et colonisent une dernière fois cette terre promise.
Aurore fait demi-tour et entre sans frapper, la porte frotte le sol et l’annonce bruyamment.
— Qui est là ? demande Fabienne, surprise.
— Ce n’est que moi, j’ai oublié de faire quelque chose…
Aurore monte les marches deux par deux, les faisant craquer à chaque impulsion, actionne l’interrupteur en céramique. Même le courant électrique semble ralenti par des mois de léthargie. L’ampoule incandescente chasse brusquement les noiraudes qui peuplent les étages oubliés. Elle entre machinalement dans l’ancienne chambre des époux Campos, là où elle venait s’occuper de René. En poussant la porte, elle est saisie par une odeur, celle de ses souvenirs. Depuis trois ans, la chambre garde ses effluves de lavande, de poussière légèrement humide, et le parfum de ses occupants. Les maisons retiennent l’odeur des souvenirs longtemps après le départ de ceux qui l’ont habitée ; mélange de bois, de feu de cheminée, de lessive, des placards de cuisine, celle encore des épices et des cubes à potage.
Le simple vitrage tremble à l’ouverture de la fenêtre. Aurore lève les deux crochets qui barrent le volet et d’un coup sec fait entrer la lumière blanche du paysage. Elle prend une grande respiration, en vient à imaginer René, assis sur le lit ; il adorait sentir l’air frais pénétrer dans la chambre le matin quand Aurore aérait la pièce avant de lui faire la toilette. Il se redressait, observait l’Arbizon pour vérifier s’il avait neigé dans la nuit. Depuis qu’il est décédé, presque plus personne ne vient. La maison s’est peu à peu refermée sur elle-même et la maladie l’a définitivement rendue muette.
Au début, les enfants ont fait l’effort d’aller visiter leur mère, puis ils se sont déshabitués, pensant peut-être que celle-ci ne les reconnaissait plus.
« Déshabitué »… Aurore pense à ce mot. Se déshabituer de retrouver ce qui les a construits, les êtres, les lieux, leur mémoire commune. Ils reviendront sans doute le jour de l’enterrement régler les dernières formalités, emporteront ainsi leurs souvenirs, parleront de leur père, de leur mère, qui sera enterrée dans le village, à côté, regarderont la vieille façade grise, le portique rouillé, la balançoire, la cabane qui aura abrité leurs rêves et ceux de leurs enfants, ils imagineront leurs fantômes en train de courir, jouer, se chamailler dans la cour, verseront une larme sur leurs parents et leur jeunesse, et fermeront une dernière fois les volets.
L’exode rural a fait de ces vallées le paradis des portes closes et des résidences secondaires. Aurore a bénéficié de la location d’une de ces belles endormies pour y poser ses valises avec son fils après le décès de son mari. Une étape pour se reconstruire, loin de tout. Elle est finalement restée dans ce sanctuaire qu’offrent les montagnes.
Aurore ouvre la deuxième fenêtre de la chambre puis redescend d’un pas rapide.
Devant la cuisine où s’affaire Fabienne, elle glisse la tête et dit qu’elle viendra fermer ce soir.
— Je ne te demande même pas pourquoi tu as fait ça !
— Tu as raison, je ne le sais pas… une pulsion, un souvenir, un regret ?

Tandis qu’elle remonte dans sa voiture, l’essuie-glace chasse les flocons de neige roulée ; le froid et le vent aiment à transformer les étoiles en petites billes de polystyrène. En passant devant le hangar, elle observe la petite 504 rouge de M. Campos, qui attend son conducteur pour aller chercher le pain. Elle fera le bonheur d’un petit jeune – faible kilométrage, bon entretien –, elle partira elle aussi quand les enfants vendront tout.
Les pneus dérapent sur la neige, cherchent l’adhérence, puis après quelques hésitations sa voiture reprend une bonne motricité. Aurore, en venant dans la vallée, ne savait pas trop comment appréhender l’hiver, la neige, le verglas. Pour les visites, elle craignait que ce ne soit difficile. Après avoir observé ses confrères et vaincu quelques réticences, elle a opté pour le SUV de chez Dacia. Elle en est contente, la voiture se comporte parfaitement sur les routes dangereuses avec des pneus neige et lui permet d’accéder au départ de certaines randonnées sans trop de problèmes.
Aurore sait aussi que ces journées de galère – où l’on guette le passage du chasse-neige, où l’on sort la pelle à neige pour se frayer un chemin jusqu’à la porte d’entrée des patients, où l’on enfile les guêtres et les raquettes pour terminer un chemin d’accès à pied – restent exceptionnelles et donc presque agréables. La plupart du temps, la météo est plutôt bonne et le soleil plus présent qu’en plaine.

Aurore regagne la départementale, jette un regard dans le rétroviseur, trouve que la bâtisse a belle allure les volets ouverts. Elle fermera son caprice ce soir en venant coucher Mme Campos.
La route est noire, l’immaculé de la neige n’est plus, déjà souillé par le passage des voitures, par le sel et la boue. L’activité humaine s’attelle promptement à rompre la magie. La route suit les méandres de la Neste du Louron, serpente entre le blanc des prairies et celui du ciel. Devant la maison des Potier, Aurore remarque qu’il n’y a pas de trace de passage dans la neige. Personne n’est venu voir Noël depuis hier matin et le vieil homme n’a même pas relevé le courrier. Elle ralentit, hésite à lui rendre visite, elle sait qu’il va tous les jours sur la tombe de sa femme. Elle espère qu’il va bien.
Aurore connaît Noël Potier depuis qu’elle est arrivée dans la vallée, elle s’est même occupée de sa femme pendant quelques mois. Lui sortait toujours, quand elle commençait les soins d’Elise, par pudeur, pour s’octroyer un peu de répit dans cette veille de l’être aimé. Elle a gardé l’image d’un homme un peu bourru qu’elle observait en soignant les escarres aux talons d’Elise, elle l’observait donnant à manger aux oiseaux dehors, assis sur le banc en pierre, sa main rugueuse posée sur le dos de son chien venu chercher des caresses.
De la route elle remarque que les volets sont ouverts et que la cheminée fume. Elle s’arrêtera en rentrant de chez Clotilde Baziège, si le vieil homme n’est toujours pas sorti. Elle engage la voiture sur la rampe d’accès à la maison, essaie de garder l’adhérence ; le béton strié n’est pas verglacé, c’est une chance.
Les deux chiens de berger accueillent Aurore à l’entrée de la cour. Comme chaque matin, Clotilde l’attend dans l’embrasure de sa porte.
— Ils ne sont pas méchants, tu les connais bien, depuis le temps !
— Je m’en méfie quand même.
Aurore monte les deux marches du perron en maintenant toujours sa sacoche entre les chiens et elle.
— Entre vite, il fait frisquet.
— Oh, bien couverte ça passe, et puis ça a l’air de se lever.
— Oui, on dirait qu’on va avoir un bel après-midi.
Aurore embrasse Clotilde. C’est une dame de quatre-vingt-dix ans, encore alerte mais vivant seule, sa famille préfère que quelqu’un vienne vérifier que tout va bien, surveiller le pilulier, lui faire la toilette.
— Clo, on fait la toilette aujourd’hui ?
— Oui, c’est gentil, je pourrais la faire toute seule mais j’ai peur de tomber dans la baignoire.
— Il n’y a pas de problème, mais c’est vrai que ce serait plus commode si vous aviez une douche.
— Ecoute, Aurore, j’ai toujours eu cette baignoire sabot et ce n’est pas maintenant que je vais me mettre dans les travaux. Je te prépare un café ?
— Je veux bien. On le boira après la toilette si vous voulez bien ?
— D’accord, je pose la cafetière à moka sur le poêle.
Aurore la suit à travers la salle à manger, la chaleur du poêle de la cuisine s’estompe au fur et à mesure qu’elle s’en éloigne ; il n’y a pas d’autre chauffage dans la maison. Clo vit dans sa cuisine. La salle à manger et le salon sont des pièces d’apparat, inutiles au quotidien. Le petit thermomètre dans la chambre affiche seize degrés, elle a toujours vécu ainsi, avec un gros édredon en plume et une bouillotte pour se coucher.
Comme d’habitude, tout est prêt sur le lit : les affaires propres, la serviette, le gant en éponge, la boîte de gants en latex, le savon. En posant ses affaires, Aurore entend la soufflerie du petit chauffage et l’eau qui remplit la baignoire. Elle sait que Clo n’a pas besoin d’elle, juste sa présence à côté pour la rassurer.
— C’est bon, Clo, tu es prête ?
— Oui, tu peux venir.
Aurore entre, la vapeur d’eau donne une atmosphère de bain oriental à la minuscule salle de bains. L’eau perle sur la faïence bleu ciel et le miroir ne laisse entrevoir que des formes. Clo, qui vient de quitter sa robe de chambre, est assise sur un petit tabouret. Aurore lui prend le bras, l’aide à passer le rebord de la baignoire et la laisse à son intimité, ce moment où la vieille dame semble retrouver un corps, s’abandonner à la caresse de l’eau. L’infirmière l’observe discrètement, attend qu’elle ait fini de savonner son visage, sa poitrine, son sexe. Elle n’est là que pour veiller à ce que tout se passe bien, car, parfois, de fermer les yeux en rinçant ses cheveux fait perdre l’équilibre à Clo. Aurore la sent profiter de la caresse du gant sur sa peau, l’apprécier.
Elle se demande quand tout cela s’arrête, le contact tactile, les caresses, le regard d’autrui. Y a-t-il un moment où l’on s’y habitue, où on l’accepte comme une fatalité ? A voir Clo dans son bain et la volupté qui émane de cette scène, l’infirmière sait que l’on ne perd jamais ce besoin d’interaction physique, on en fait tout simplement son deuil.
L’eau chaude rougit les joues de la vieille dame, Aurore passe la pomme de douche sur ses cheveux blancs. Il y a six mois elle a fait couper ses cheveux plus courts pour ne pas avoir besoin de les coiffer tous les jours.

A force de les côtoyer, Aurore s’est habituée aux corps des personnes âgées, aux peaux détendues, aux taches qui apparaissent… Mais des êtres comme Clo gardent une grâce, une élégance dans la silhouette et dans le mouvement qui les rendent beaux.
La vieille dame se lève, Aurore enroule la serviette autour de sa poitrine et l’aide à descendre. Après avoir frotté énergiquement ses cheveux pour les sécher, Clo se tient devant le miroir pour s’observer.
Aurore la laisse faire face à son reflet, la regarde remonter la serviette pour mettre en valeur sa poitrine, replacer ses cheveux, retenir un épi avec une barrette.
— Vous êtes belle !
— Tu n’es pas difficile, les horreurs de la guerre !
— Non, Clo, vous êtes belle.
— Merci, mais ça ne te fait rien, tous ces vieux corps dénudés ?
— Vous savez, je vous regarde avec des yeux de professionnelle, je ne me dis pas : Beurk, ces rides, ces poils blancs, ces sexes sans poils, ces seins qui pendent… je vois juste des corps. Quand je fais la toilette intime, je vois une vulve, un pénis, des fesses, mais ce n’est qu’une fois rhabillé que je pense à M. ou Mme Untel. Vous avez un corps émouvant, vraiment émouvant… Je vous laisse vous habiller et je vous mettrai vos bas de contention après.
Aurore referme la porte derrière elle pour que le froid de la chambre ne pénètre pas dans la salle de bains et se dirige vers la cuisine.
Elle sort la boîte à sucre du placard en formica, Clo en voudra sûrement avec son café. A son habitude, Clo a déjà mis la boîte en fer-blanc avec les gâteaux secs et les mazagrans sur la table, elle sait pourtant qu’Aurore n’en prend pas, mais elle lui en proposera quand même, et en mangera un au passage.
Aurore sert le café, repose la cafetière sur le coin du poêle, s’assied. Clo entre, le corps encore un peu humide, referme sa polaire, prend place à la table et pousse la boîte de gâteaux vers Aurore.
— T’en prends un ?
— Non merci, Clo !
— Moi, j’en prends un par gourmandise.
Aurore sourit à ce rituel.
— Pourquoi tu souris ?
— Pour rien. Au fait, le médecin doit passer bientôt ? Vous n’avez presque plus de médicaments pour la tension.
— Vendredi, je pense.
— C’est bien le docteur Verdier qui vient chez vous ?
— Oui, il est pas mal, ce petit jeune.
— Oui, c’est un bon médecin, renchérit Aurore.
— Je parle physiquement, il est assez agréable à regarder.
— Oui, il est assez mignon mais il est un peu lunatique… Je vous vois arriver, Clo, à faire l’entremetteuse !
— Je me dis juste que c’est dommage pour vous deux de passer à côté de quelque chose.
Aurore ne répond pas, regarde machinalement sa tasse, sa montre, laisse volontairement Clo à ses pensées.
Elle se lève, boit son café, appuyée à l’évier, rince sa tasse, la pose sur l’égouttoir et va embrasser le front de la vieille dame.
— A demain, je ferai un contrôle dextro1. Attendez avant de déjeuner, surtout !
En traversant la cour, Aurore pense à l’éventualité d’un homme. Non que l’allusion de Clo au docteur Verdier ait ouvert une brèche dans la vie monacale qu’elle s’impose, mais elle est surprise par ce sentiment soudain de ne plus savoir ce qu’est d’être touchée par quelqu’un, par la peur du vide et d’un corps fonctionnant au ralenti. Aurore occupe ses journées à masser ses patients, à les laver, à continuer à faire vivre leurs corps. Elle, personne ne la touche, elle a perdu cette sensation de s’abandonner sous la paume d’une autre main, d’être prise dans des bras. La seule personne qui lui soit proche est son fils de quatorze ans. Or, à cet âge, on ne fait plus de câlin à sa mère. On est trop grand, trop fier, trop bête.
Elle a ressenti ce trouble d’être touchée, ce jour où la doctoresse avait examiné sa thyroïde, à cause du manque d’iode des régions de montagne. De sentir ses mains sur son cou – geste anodin s’il en est –, elle avait éprouvé comme de la timidité, une pudeur excessive. Elle qui, chaque jour, côtoie la nudité, nettoie des plaies, change des couches, lave des sexes et des fesses, ne pensait pas être intimidée par la proximité d’une main sur sa peau.
Aurore pensait à ce moment-là qu’elle avait mis plus que son corps de côté, elle n’avait plus en elle qu’une once de vie, ce besoin d’altruisme et de jusqu’au-boutisme à mener tout de front.
Elle ne se souvenait presque plus de son existence d’avant l’incendie, elle n’en avait conservé que le goût lointain du sucre et de la cendre. Aurore faisait partie de ces êtres qu’on imagine dépourvus de vie intime, tout dévoués à leur métier. Ceux que l’on croit plus solides que le roc, ceux qui prêtent une épaule lors d’un deuil, qui tendent une main. Ces êtres que l’on admire en se persuadant que l’on ne pourrait pas accomplir la moitié de ce qu’ils font. Et on les laisse agir seuls, sans leur demander s’ils ont besoin d’aide. Aujourd’hui, Aurore aimerait qu’une main se tende vers elle, elle ressent comme une lassitude, à passer pour une sainte. Et pourtant elle a cette sensation qu’il ne faut pas trop la bousculer car les larmes pourraient jaillir… Elle voudrait être normale, être une desperate housewife, afficher une coiffure parfaite et un visage reposé, comme ces mères qui viennent chercher leurs gosses en gros 4 × 4 avant de repartir à leur cours de Pilates entre copines.
Aurore sait qu’elle doit bosser pour remplir le frigo avant de penser à ce qu’elle préparera à manger à son ado, elle sait qu’elle doit gérer tant bien que mal les devoirs, laisser le repas prêt à son fils avant de repartir pour sa tournée du soir.
Chaise percée, couches, couchers. Cette vie, elle se l’est imposée, elle lui pèse quelquefois, mais son métier, ces gens, elle les aime. D’ailleurs, si Aurore ne les aimait pas, elle aurait arrêté depuis longtemps.
Elle fait démarrer la voiture, regarde son agenda. Georges…

Aurore prend une grande inspiration. C’est le dernier domicile avant de rentrer au local pour faire les transmissions, se poser un peu…
En repassant devant chez Noël, elle remarque des traces de roues sur le chemin enneigé. Il a finalement dû sortir de chez lui. Si elle le croise au bourg, elle lui demandera des nouvelles.
Arrivée sur le pas de la porte de chez Georges, Aurore appréhende, comme toujours, sa visite. Pénétrer dans cette maison, c’est entrer dans l’antre du monstre. La neige recouvre le capharnaüm du jardin, amas de tuiles, d’objets rouillés, de choses accumulées au fil des années. L’intérieur de son domicile est redevenu salubre grâce aux passages des aides à domicile.
Aurore se souvient de sa première fois. L’épouse de Georges était décédée six mois auparavant et Georges n’avait pas fait le moindre ménage. Bouteilles vides et poubelles jonchaient le sol. Depuis, la maison et son propriétaire s’étaient améliorés, mais le jardin était resté dans son jus. D’après les gens du village, il était le même avant la séparation, les époux semblant préférer la bouteille à la bineuse.
Aurore a beaucoup de mal à imaginer une femme partageant le quotidien de cet homme abîmé par l’alcool, le corps transpirant ses excès.
Aurore et les aides à domicile assistent Georges pour maintenir une certaine hygiène corporelle et vestimentaire même s’il est tout à fait apte à le faire seul. Lui manque juste la motivation. Depuis le dernier incident elle a négocié de ne venir que pour les piluliers et surveiller qu’il prenne sa camisole chimique. Pourtant même diminué, shooté, Georges reste un prédateur, elle le sait, elle s’en méfie.
Aujourd’hui, plus que d’habitude, à la méfiance s’ajoute la crainte. Face à cette porte, elle hésite, se sent plus vulnérable qu’à l’accoutumée. Elle entre, salue Georges, assis sur son canapé en tissu, une cigarette à la bouche, un verre à pastis vide devant lui. Elle espère que le verre date d’hier soir.
— Je peux ouvrir un peu ? Là ce n’est pas possible, il y a trop de fumée, Georges.
On lui a dit de fumer à la fenêtre ou dehors.
— Je sais, mais il fait trop froid.
Il se lève, oscille un peu à cause de ses troubles cérébelleux. Il la regarde, il lui fait peur, il le devine à son regard. C’est peut-être ce qu’il préfère chez elle, la peur qu’il lui inspire, il sent dans ces yeux que potentiellement, pour elle, il existe sexuellement. Et même si ce n’est pas vraiment flatteur, il lui inspire autre chose que de la pitié, il existe en tant qu’homme pouvant agir sur elle – lui qui est bouffé par l’alcool, pourri par les névrites, lui qui ne bande plus depuis des années. Et cela l’excite.
Aurore n’est pas une femme que l’on remarque forcément, mais elle plaît aux hommes qui prennent le temps de s’attarder sur elle. Une beauté de fête de village, généreuse, charnelle, simple. Aurore sait qu’elle peut encore plaire aux hommes de son âge ; des regards, des sourires, des attentions, elle n’en manque pas.

Chez ses patients plus âgés, elle devine parfois lors des soins des regards furtifs ou plus insistants sur sa poitrine, des mains hésitant à la peloter, un semblant d’érection. Elle met cela sur le compte d’un lointain souvenir, de chair et de luxure, d’un réflexe, d’une réminiscence physiologique. Elle les sent gênés par la manifestation de leur désir. Elle en sourit presque, songe à sa grand-mère d’origine espagnole qui lui disait, à propos du grand-père, « El olor consuela » : le parfum du souvenir console.
Ces papis lubriques, ces pépères pervers, elle s’en amuse. Mais Georges, c’est différent. Georges a une soixantaine d’années, il est désinhibé voire dangereux.
Certes, la dose de médocs qu’il ingurgite lui bloque toute érection mais en sa présence elle se voit comme un morceau de chair fraîche en pâture. Aurore appréhende tout ce qui émane de lui, l’odeur de vieil alcool anisé, son souffle qui s’amplifie quand il s’approche d’elle, ce regard impudique quand elle nettoie cette plaie qui suinte.
L’alcool et le tabac ont obstrué les artères de Georges, la cicatrisation est donc très difficile. De plus, son hygiène corporelle, des plus douteuses, n’aide pas, malgré les efforts des aides à domicile.
En voulant se battre avec un camarade de beuverie, Georges s’est fait une fracture ouverte du tibia en tombant de sa hauteur. Il a frôlé de peu l’amputation et, depuis, tout le monde s’attelle à sauver cette jambe malgré l’attitude délétère de Georges. Il y a des jours où Aurore préférerait qu’il soit amputé pour de bon. En attendant, elle se concentre sur la plaie afin de ne pas imaginer son regard sur son tee-shirt légèrement moulant.
La peur d’Aurore est légitime, Georges a déjà essayé de l’embrasser une fois, de la bloquer contre la porte pour l’empêcher de sortir. Il a déjà calé sa jambe entre ses cuisses, et même posé ses mains sur ses seins.
Aurore se concentre pour ne pas se laisser submerger par cette odeur qu’elle associe à celle de la prédation.
Comme si elle avait entendu son appel silencieux au secours, Fabienne montre sa tête à travers le rideau de perles et sourit à Aurore.
— Est-ce que Georges est sage aujourd’hui ?
L’homme regarde la jeune femme, presque surpris de la voir, ne prête que peu d’attention à ses dires. Aurore, elle, est soulagée, Fabienne sait depuis l’agression que la soignante n’aime pas rester seule avec le vieil homme, et l’aide-ménagère s’organise toujours pour être présente, même quelques instants, pendant qu’Aurore s’occupe de Georges.
— Ça va, il est de bonne humeur. Tu as fini plus tôt ! Merci.
— De rien, ma grande, on se serre les coudes… #Metoo.
Georges ne semble pas comprendre la connivence des deux femmes et elles en jouent.
Fabienne vide le cendrier, saisit le verre vide sur la table du salon, secoue les coussins du canapé, profitant que Georges l’ait quitté momentanément. Aurore applique la compresse avec de l’eau stérilisée sur la jambe, fait tomber les morceaux de peau sèche. Elle observe la plaie avec attention, ne la trouve pas trop vilaine et applique un pansement épais dessus.
— Bon, Georges, c’est fini ! Elle est de mieux en mieux, cette cicatrice.
— Elle commence à m’emmerder, cette jambe, tu sais ?
— On arrive au bout ! Courage, ce n’est pas le moment de faire n’importe quoi !
Aurore se redresse, observe le chien de Georges qui attend dans un coin de la pièce. C’est peut-être la seule chose qui attire la sympathie dans cette maison.
Elle appelle l’animal, le caresse, mais le petit yorkshire se méfie quand Aurore pose sa main sur son dos. La main de son maître ne prodigue pas que des caresses, semble-t-il.
— Aurore, tu cherches toujours un local ? Il y a l’ancienne mercerie de la grande rue qui est à vendre, si tu veux.
— Le local à côté de chez Delrieu ?
— Oui, c’est pas mal, en plus ils ne doivent pas en demander cher.
Georges tousse pour attirer l’attention, Aurore se retourne, capte ses yeux jaunes de crocodile.
— Bon, j’y vais, moi, sinon je vais être en retard pour chercher mon fils au collège. A tout à l’heure, Fabienne. A jeudi, Georges. Passez une bonne journée.
Aurore sort promptement, soulagée d’en avoir fini. Il y a des moments où aimer son métier ne suffit plus.
Le soleil commence à fendre le ciel de neige, la route encore humide mouchette de boue et de sel les pare-brise, les arbres perlent des chapelets d’eau glacée et redressent petit à petit leurs branches qui ployaient sous la neige. Les stations vont ouvrir ce week-end, les promène-spatules vont pouvoir de nouveau coloniser les vallées, apportant leurs lots d’animations et de bouchons. La neige des derniers jours était attendue et presque inespérée, et, malgré la gêne relative qu’elle occasionne, les gens sont heureux de sentir une nouvelle fois son mordant.

Face à la vitre, son bol de café à la main, Noël regarde la neige.
Des traces d’oiseaux, de cervidés, mais pas d’empreintes d’homme, pas de tranchées occasionnées par les pneus d’une voiture. Il se demande s’il est sorti hier. Il ne sait même pas le jour qu’il est. Noël se rend compte que les jours lointains sont plus faciles à amadouer que ceux de la veille ou de l’avant-veille. Le médecin appelle ça le début d’une dégénérescence sénile. Il trouve que ce mot est bien compliqué pour dire qu’il perd la tête lentement.
Il se retourne vers le poste de radio, l’allume. 28 novembre.
Il remarque alors qu’il n’a pas enlevé la fine feuille de l’almanach, comme si la journée d’hier n’avait pas existé, comme s’il était passé directement du 26 au 28 novembre.
Il met son bol dans l’évier, le rince en passant juste sa main dedans et le range sur l’égouttoir en faïence blanche.
Il s’approche de l’almanach, retire les deux feuilles, du 26 et du 27 novembre, pour laisser apparaître la date du 28. Il s’assied face à la table en chêne, s’applique sur le premier pli d’une petite feuille, hésite un peu puis se lance. Faire trois pliages pour les ailes et le cou, ramener le bord inférieur pour définir le corps, et l’oiseau en papier prend forme. Il le regarde, dessine un rond noir pour l’œil, le pose sur la table puis saisit une autre feuille.
Si Noël ne se rappelle pas ce qu’il a fait la veille, il se souvient que sa femme adorait les origamis et en particulier le premier qu’il lui avait confectionné : un papillon avec une feuille bleue achetée pour l’occasion. Après s’être longtemps exercé en cachette sur du papier brouillon, il s’était, un jour, assis à cette même table et, sans un mot, avait commencé son origami. Élise était en train de repasser le linge. Il avait le geste sûr de celui qui s’est exercé avec application. Cinq minutes plus tard, un papillon était dans sa paume, prêt à s’envoler jusqu’à elle. Élise avait souri, réalisant les efforts qu’il avait dû faire. Elle lui avait demandé ensuite de dessiner un poisson. Tout penaud devant sa feuille, il avait pris un crayon et avait esquissé rapidement les contours d’un poisson rouge. Ils s’étaient mis à rire dans cette cuisine où, aujourd’hui, ne résonne plus que le tic-tac de la comtoise.

Des origamis, il a appris à en faire des dizaines : des fleurs, des animaux, des formes, des assemblages complexes. Élise lui avait offert un livre sur cet art et il s’était plus ou moins frotté à tous les modèles. Mais l’origami dont il était le plus fier était celui qu’il avait spécialement créé pour elle. Une fleur, leur fleur, une petite violette. Assemblage simple de trois feuilles violettes groupées en cercle et d’une feuille verte pour la tige.
Cet origami, il ne l’a jamais oublié car il le confectionne chaque jour en allant rendre visite à Élise sur sa tombe.
Il se lève, va chercher le beurre et la confiture restés sur la table pour les ranger, regarde rapidement les magnets qui ornent le frigo. Souvenirs de voyages, les plus anciens, les siens et ceux d’Élise, et dorénavant petits cadeaux rapportés par les gens qui l’entourent et le soignent. Quand on n’a plus la santé et l’envie, on voyage par procuration, à travers les souvenirs des autres. Noël se dit que c’est peut-être cela, la vieillesse : vivre dans le souvenir des choses et des êtres jusqu’à en devenir un soi-même. »

À propos de l’auteur
TOUZET_Bertrand_©DDM-Sophie_VigrouxBertrand Touzet © Photo DDM Sophie Vigroux

Né à Toulouse il y a une quarantaine d’années, Bertrand Touzet a grandi au pied des Pyrénées. Après des études à Nantes, il est revenu exercer sa profession de masseur-kinésithérapeute en région toulousaine. Il y a trois ans, il a décidé d’écrire : «Faisant lire mes textes à mes proches, j’ai constaté que je pouvais toucher les gens par mon écriture. […] Mes textes, leur sensibilité, je les dois à ma profession, à ma qualité de père et à un grand-père qui m’a toujours dit que chaque jour est unique et doit être vécu comme tel.» Aurore est son premier roman, finaliste du Prix Jean Anglade 2020. (Source : Éditions Presses de la Cité)

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Les soucieux

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En deux mots:
Quand une équipe de tournage s’installe près de chez lui, Florian ne laisse pas passer sa chance. Mais l’ex-vendeur de DVD ne se doute pas qu’il va devoir se marier, habiter un squat, défendre les migrants et qu’il va grimper les échelons jusqu’à devenir régisseur.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Femme noire et mariage blanc

Pour son premier roman, François Hien a imaginé qu’une équipe de cinéma et une communauté de migrants se retrouvaient dans un même lieu. Une confrontation aux conséquences inattendues.

On peut dire que Florian était au bon endroit au bon moment. Quand Olivier, le régisseur d’une série télé entre dans son magasin de DVD, il ne se doute pas que sa vie va basculer. À 28 ans et après une série de petits boulots – d’employé dans un centre d’appels à veilleur de nuit dans un hôtel – il n’hésite pas à demander si la production a besoin d’aide. Et le voilà engagé comme assistant-régisseur.
Dès le premier jour aux côtés d’Olivier, il va se sentir à l’aise et apprendre très vite, même si jusque-là, il n’avait pas vraiment brillé par sa sociabilité. Il habite avec sa mère, n’a quasiment pas d’amis et encore moins de petite amie. Le producteur de Jeux dangereux a choisi d’installer toute l’équipe dans une immense usine désaffectée offrant l’espace disponible à la construction des décors, ce qui va permettre de réaliser des économies conséquentes. Et si les coûts de production vont vite devenir un thème récurrent du roman, l’équipe va d’abord devoir régler un autre problème: ils ne sont pas seuls dans l’ancienne usine de jeux de baby-foot.
Des migrants squattent les lieux. Se disant sans-papiers, ils se déclarent maliens et cherchent les moyens de s’installer, soutenus par des associations d’aide. Très vite pourtant les deux parties vont trouver un terrain d’entente et cohabiter.
Pour le producteur, ces migrants sont même du pain bénit, car leur combat contre l’expulsion pourrait détourner les syndicalistes de leurs revendications pour des conditions de travail respectueuses des conventions collectives. Le malheur des uns…
Cependant, au fil des jours, la tension va croître de part et d’autre. Le groupe de migrants va se scinder et adapter des stratégies différentes, les acteurs et techniciens de la série vont se rendre compte qu’ils pourraient faire les frais de cette politique d’économies à outrance. Du coup, de nouvelles solidarités vont émerger, de nouvelles idées vont émerger. Comme celle de marier Bintu, menacée d’être renvoyée dans son pays, à Florian. Un mariage blanc organisé de telle manière que les autorités ne pourront que donner leur aval à cette union. Un pavillon abandonné servira de nid d’amour au couple. Sauf qu’à peine installé, les ennuis commencent, la maison faisant l’objet de convoitises qui vont tourner à l’affrontement et à l’arrestation puis la conduite de deux migrants en centre de rétention.
François Hien a très habilement construit son roman en élargissant l’aspect initiatique du début – Florian va trouver l’amour et grimper les échelons – aux questions de société – la réduction des budgets des productions télévisuelles, la question migratoire – sans oublier l’insécurité. Le tout culminant avec la création d’un collectif intitulé «Les soucieux» et destiné à venir en aide aux «Maliens». Même si je reste persuadé que le roman aurait sans doute gagné en dynamisme et en rythme s’il avait été élagué d’une centaine de pages, il n’en reste pas moins une jolie découverte de cette rentrée.

Les Soucieux
François Hien
Éditions du Rocher
Premier roman
370 p., 20 €
EAN 9782268103587
Paru le 19/08/2020

Où?
Le roman se déroule en France, principalement en région parisienne. On y évoque aussi le Mali et la Mauritanie.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Florian est vendeur dans un magasin de DVD. Seul, il assiste au jeu du monde sans y trouver de place. Tout bascule quand il rencontre Olivier, régisseur atypique embauché sur le tournage d’une série à succès, qui le nomme assistant.
L’équipe de télévision investit une usine désaffectée pour y installer ses décors, mais découvre qu’un groupe de sans-papiers maliens s’y est installé. La cohabitation fortuite est perturbée par une bataille politique et administrative. Comédiens et techniciens décident alors de venir en aide aux réfugiés, et de former un groupe militant: les Soucieux.
Florian se retrouve vite pris dans l’engrenage d’un scénario où se mêlent invariablement lutte et idéal, jusqu’à ce que la réalité implacable vienne le sortir de la fiction. Quand le rideau tombe et l’illusion cesse, chacun doit choisir son rôle.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
Revue Études
L’Essor Loire (Jacques Plaine)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« OLIVIER
Ce printemps-là, des soldats français combattaient dans le nord du Mali. Le pape avait démissionné. De nombreux migrants débarquaient en rafiots sur des îles italiennes.
L’usine se dresse au bord des rails du RER, en deuxième couronne de la périphérie parisienne, à Montigny. La rue le long des rails s’appelle Henri-Barbusse, tandis que les adjacentes portent les noms de Maurice-Thorez, Georges-Marchais ou Colonel-Fabien, témoins d’un demi-siècle d’élections locales remportées par le Parti communiste.
Autrefois, l’usine fabriquait des figurines de baby-foot. Un long cube de béton abritait les chaînes de fabrication ; les bureaux de l’entreprise se trouvaient dans une aile de briques rouges. Un escalier extérieur plonge dans les herbes et les chardons qui ont envahi le parking.
La partie sud de la ville a été industrielle. Plusieurs quartiers ouvriers entouraient de grandes usines chimiques où les patrons logeaient leurs employés ; ne restent que les maisons des contremaîtres, transformées pour certaines en villas bourgeoises, tandis que de rares retraités de l’industrie terminent de mourir dans les autres. Les logements des ouvriers, petits immeubles de brique, ont été remplacés par des blocs à plus grande contenance, composant la tristement célèbre cité des Glaïeuls, « territoire perdu de la République » selon le député local.
L’usine a été rachetée par la ville voici quelques années, mais le changement de majorité municipale a ralenti les projets d’aménagement.
Pour l’heure, elle attend ses personnages, et ne sait pas qu’ils vont être d’un genre nouveau. Nous sommes en 2013.
« Et c’est pour longtemps que ta vie est provisoire ? »
Ce printemps-là, Florian a vingt-huit ans. Vendeur dans un magasin de DVD, il vit avec sa mère, qui travaille comme aide-soignante. Il n’a pas d’amoureuse et plus d’amis. Son réflexe de dérision lui interdit d’entreprendre une chose dont il pourrait lui-même se moquer. Cette ironie constante est devenue censure intérieure. Il s’est retranché du monde, et n’acceptant aucune de ses règles, il a fini par les subir toutes.
Son père est parti quand il avait cinq ans. Sa mère travaille de nuit. Depuis toujours, Florian passe ses soirées seul, devant la télé. Il se méfie des gens de conviction, il y voit une sorte de faiblesse. Il est rondouillard – un physique qui le préserve du marché de la séduction, dont il craint de ne pas maîtriser les codes.
Après avoir abandonné la fac en première année, Florian a enchaîné les petits boulots. Planté au sommet des escaliers d’une station de métro, il classait les usagers par catégorie d’âge et de sexe. Le soir, il regardait la feuille qu’il avait noircie, censée rendre compte de la diversité humaine qui s’était déployée sous ses yeux : 1 300 passagers, dont 724 femmes et 467 jeunes ; qu’est-ce que ce résumé racontait des mondes qui s’étaient entrechoqués sous ses yeux, chacun suffisant pour lui-même ? Florian ne croyait à rien de ce qu’il était. Tout s’était aggloméré à lui comme corps étranger : vêtements, attitude, parole, savoir… Il n’était pas malheureux : le malheur eût été un chez lui, il y aurait pris ses marques. Non, Florian était en exil, hors de lui-même, perdu dans l’objectivité dont son travail statistique lui donnait la posture.
Il avait fait ensuite du marketing par téléphone. Il appelait des inconnus, choisis arbitrairement dans une liste par un ordinateur. Il partit sur un coup de tête, après avoir entendu dans sa propre voix une intonation déplaisante. C’était la voix de celui qui s’investit dans ce qu’il fait.
Il devint veilleur de nuit dans un hôtel. Ce travail lui plaisait bien. L’hôtel silencieux teintait d’étrangeté son retranchement du monde. Les longs couloirs vides donnaient à sa solitude un aspect onirique, comme s’il était aux portes du monde. Il se masturbait pour passer le temps, déployant dans sa tête de savants mélanges de fantasmes et de réminiscences.
Ces histoires devaient être plausibles ; l’hôtel en était le décor principal : une cliente réclamait du champagne, et le recevait vêtue d’un peignoir bâillant ; une collègue se changeait devant lui, au vestiaire des employés ; une autre cliente le sollicitait pour l’aider à enfiler sa robe. Florian jouissait en silence dans les toilettes de l’hôtel, puis laissait la scène s’achever en lui, comme s’il eût été malpoli de n’avoir fait vivre ses personnages que le temps d’assouvir son désir.
À cette époque, la solitude lui pesait. Il en attribua la cause à ses horaires et quitta l’hôtel.
Devenu vendeur dans une boutique de DVD, il n’a cependant rien entrepris pour retrouver une vie sociale. Au matin, il reste de longs moments les yeux ouverts, dans son lit, sans savoir pourquoi se lever. Il soigne sa détresse par ce qui l’a accablé la veille : l’oubli par la télé.
La première fois qu’il voit Olivier, dans sa boutique, Florian lui trouve l’air d’un clochard, avec son grand manteau de feutre usé dont les pans battent autour de lui. Mine burinée, corps vif, quoique un peu bedonnant, front large et plissé. Un pantalon de toile sombre, plein de poches, un tee-shirt dont il a découpé le col au cutter pour l’élargir. Des poils de torse en jaillissent, gris pour la plupart. Une cinquantaine d’années peut-être, mais le regard est plus jeune.
— Excuse-moi, il y a un téléphone fixe dans cette boutique ? demande Olivier.
— Oui, répond Florian, pris de court.
— Merci, c’est bien aimable de ta part.
Olivier fait le tour du comptoir sans y avoir été invité.
— Tu peux pas savoir, tu demandes à des vendeurs si tu peux passer un coup de fil, t’as l’impression de leur voler la caisse. Il est où, ce téléphone ?
Florian désigne l’arrière-boutique. Olivier feuillette un petit carnet sorti de sa poche, plein de papiers raturés.
— Il y a même une vendeuse qui m’a fait la leçon, genre tu crois que c’est gratuit, le téléphone ? Tu te rends compte, défendre à ce point l’argent de son patron…
Il tapote le numéro sur le cadran du téléphone et laisse sonner.
— Allô, Michel ? Oui, c’est moi…
Olivier claque ses doigts sous le nez de Florian et lui fait signe de lui donner de quoi écrire. Décontenancé, Florian lui tend son stylo de caisse.
— Écoute mon vieux, continue Olivier au téléphone, j’aurai un portable le jour où tu m’en paieras un. J’ai de quoi noter, je t’écoute.
Olivier griffonne un numéro, raccroche, puis le compose.
— Tu t’organises bien, tu as pris rendez-vous, râle-t-il, sans que Florian sache si son monologue lui est destiné, les types sont pas là, et c’est encore de ta faute. De toute façon, c’est toujours de ta faute quand t’as pas de portable. On a essayé de vous appeler, qu’ils disent, comme si c’était une excuse. Oui, allô ? Olivier Decatini, chef-régisseur sur Jeux dangereux. On avait rendez-vous il y a une heure, je dois récupérer le matériel de régie pour notre tournage. O.K., rappelez-moi à ce numéro, mais vite.
Après avoir raccroché, Olivier reste assis devant le téléphone.
— Le type parle avec ses gus, me rappelle, et je m’en vais. Je vais te dire, deux minutes de répit, c’est suffisamment rare pour que j’en profite. Quand les panneaux dans le métro annoncent cinq minutes d’attente, je le prends comme un cadeau. Cinq minutes où le métro bosse pour moi, je n’ai qu’à le laisser venir. Ils croient tous que tu seras plus efficace si on peut te harceler au téléphone. Ils naviguent à vue ces gens, ils ont besoin qu’on les actualise tous les quarts d’heure.
— Vous savez, dit Florian timidement, je vais fermer. J’ai une heure de pause à midi.
— Tu la prends où, ta pause ? Tu déjeunes dans le quartier ? Je vais te proposer un truc : on attend mon coup de fil, et je t’invite à manger dans le coin pour te remercier.
— En général je mange ici, j’achète des surgelés, on a un frigo et un micro-ondes.
— Aujourd’hui tu vas éviter la bouffe de cosmonaute. Je ramène deux plats du jour du bistrot d’à côté. Pendant que je suis sorti, dit-il en se levant, si mon type rappelle, tu veux bien noter la commission ?
Tout le temps qu’Olivier a occupé la petite pièce, Florian s’est demandé comment s’en débarrasser. À présent qu’il est sorti, il se rend compte que la rencontre lui plaît.
Quand le régisseur revient, les deux plats du jour à la main, Florian est tout content de lui montrer le papier où il a noté les appels reçus en son absence.
— Attends mon vieux, on va installer notre gueuleton tant que c’est chaud. Je leur ai pris un quart de rouge dans une bouteille en plastique. Moi je ne bois pas, c’est pour toi.
Le corps puissant d’Olivier semble tenir difficilement dans la petite pièce. Il met la table au centre, deux chaises de part et d’autre, lave deux tasses à café qui serviront de verres.
— Votre correspondant a rappelé, dit Florian une fois assis.
— Est-ce que les informations que tu détiens sont urgentes ? le coupe Olivier.
— Je ne crois pas.
— Alors si tu veux bien, on remet ça au café.
Ils mangent en silence. Florian aurait préféré raconter les coups de téléphone. Il se sent rattrapé par son insignifiance.
– C’est quoi ta situation ici ? Tu es gérant ? — Non. Je ne suis même pas en CDI. C’est provisoire.
— Et c’est pour longtemps que ta vie est provisoire ? Florian est agacé. Il a toléré le gars dans son arrière-boutique, mais il ne faudrait pas qu’il lui fasse la leçon.
— Cette expression est bizarre, tu ne trouves pas ? reprend Olivier. Tout est provisoire, on va tous crever, alors pourquoi le dire ? En disant que c’est provisoire, tu rends ta situation tolérable et tu oublies de la changer. Les situations pénibles, il faut s’imaginer que c’est pour toujours.
— C’est facile de dire ça, répond Florian d’un ton sourd. C’est bon pour ceux qui ont les moyens de changer de vie. Vous croyez qu’on vous a attendu pour avoir envie d’en changer ?
— Excuse-moi. Je ne pensais pas te vexer. Je dis ça comme ça.
Un silence. Florian se reproche d’avoir été trop vif, c’est lui qui reprend.
— C’est vrai qu’on pourrait s’y prendre autrement. Peut-être que ça irait mieux si on zonait pas devant la télé mais bon, c’est pas nous qui les faisons les programmes… Je sais pas…
Olivier ne répond toujours pas.
— Excusez-moi de m’être emballé.
— Il n’y a pas de mal mon vieux. C’est moi qui m’excuse. Ils causent de choses et d’autres, surtout du plat du jour, que Florian trouve correct et dont Olivier juge qu’il ne vaut pas les douze euros. Il y a du café soluble, de l’eau chauffée au micro-ondes. Enfin Florian lit ce qu’il a noté sur son petit papier.
— Le mec de « Régie Martin » a rappelé, ses gars seront là dans vingt minutes. Et puis le producteur a appelé aussi, il avait gardé le numéro. J’ai dit que j’étais votre secrétaire.
— Choisis ton camp camarade, l’interrompt Olivier. Je serais pour le tutoiement, mais c’est toi qui vois.
— Il m’a dit qu’on t’attendait à Montigny, reprend Florian. Il est d’accord pour que les sans-papiers restent un temps dans l’usine, mais il y a des choses à négocier… Puis un autre gars a rappelé, un type avec un fort accent africain, M. Soumaré. Il m’a dit qu’il était le chef des Maliens, il voulait des détails sur un poste de gardien.
Florian est interrompu par la sonnerie du téléphone.
— Ça doit être pour toi… Si tu veux, on met ton nom sur la boîte aux lettres.
Mais cette fois, c’est le patron de Florian qui appelle pour lui remonter les bretelles.
— Il t’a vu dans l’arrière-boutique sur les caméras de surveillance, dit Florian après avoir raccroché. Elles sont reliées à un système en ligne, les images s’affichent sur son téléphone. Tu imagines le mec en train de nous regarder depuis chez lui ?
— Avant de partir, je montre mon cul à la caméra ou il vaut mieux pas ?
Ils se quittent assez complices.
Pendant les deux jours qui suivirent, Florian reçut de nombreux appels destinés à Olivier. En recueillant ses messages, il comprit qu’Olivier était de retour dans le métier après un long temps d’inactivité. Les gens qui cherchaient à le joindre semblaient le considérer comme une sorte de légende, et le respect qu’ils avaient pour lui rejaillissait sur Florian, qu’on tenait pour son secrétaire. Personne, d’ailleurs, ne s’étonnait qu’il en eût un.
À partir de ces appels, Florian se fit une idée de la situation générale. Olivier était régisseur sur le tournage de la deuxième saison de la série télé Jeux dangereux, dont le tournage se déroulait principalement dans une usine désaffectée de Montigny, banlieue de l’Est parisien. L’équipe de construction des décors, en débarquant à l’usine, avait trouvé sur place un groupe d’une trentaine de sans-papiers maliens, menés par un certain M. Soumaré. Ce dernier était arrivé un mois plus tôt d’Italie, où il avait été évacué depuis la Lybie en guerre. Une association locale, le Parti virtualiste de Montigny, lui avait appris que l’usine de figurines était vide et donné les conseils nécessaires pour qu’il soit difficile de les en expulser : changer les serrures, inscrire leurs noms sur la boîte aux lettres, disposer de preuves d’une domiciliation sur place.
Il se trouve que Michel Manzano, producteur de la série, comptait embaucher un gardien. La cité des Glaïeuls était proche, on ne pouvait courir le risque de laisser la nuit le matériel de tournage sans surveillance. Olivier avait suggéré de confier officiellement le poste à l’un des Maliens sur place. En retour, Michel exigerait d’eux un loyer prélevé en liquide sur le salaire du gardien, ce qui lui ferait un peu d’argent au noir à dépenser. M. Soumaré avait promis de fournir de faux papiers crédibles à celui de ses protégés qui serait chargé du gardiennage, Idris. Ainsi la cohabitation entre les deux groupes avait-elle été décidée, l’usine étant bien assez vaste.
Cette situation – une équipe de cinéma, des sans-papiers africains – fascinait Florian. Tout ce qui était à distance de lui semblait pourvu d’un indice de réalité supérieur au sien. Les lieux et les êtres qu’il fréquentait étaient contaminés par sa propre médiocrité ; en revanche, les univers lointains lui paraissaient désirables à mesure de leur distance – une distance plus métaphysique que géographique. L’usine de Montigny rassemblait deux univers radicalement étrangers à lui : celui de l’audiovisuel, le monde des gens qui sont du bon côté des images ; et celui des sans-papiers, ces êtres dont les journaux télévisés sont pleins. Les sans-papiers ou les professionnels du cinéma étaient, au même titre que les actrices pornographiques, des individus que leur étroite affinité avec les images rendait plus denses, plus vrais que tout ce que Florian croisait dans sa vie. Il savait bien que la situation des sans-papiers était loin d’être enviable ; pour autant, il lui semblait qu’ils résidaient dans le centre vibrant du monde, et non comme lui à sa lointaine périphérie, dans l’invisibilité d’une vie sans histoire. Sans doute lui suffirait-il de les fréquenter pour subir l’influence de leur halo de réalité supérieure et accéder à une existence plus authentique. Olivier était un pont miraculeusement apparu entre lui et ces univers inaccessibles. Son apparition était une invitation. S’il la laissait passer, il lui faudrait pour toujours rester prisonnier de l’arrière-boutique du monde.
Après deux jours de silence, Florian reçoit enfin un appel d’Olivier. Entre-temps, il s’est fait acheter un portable par Michel Manzano, le producteur de la série.
— Ça te dirait de continuer à prendre mes messages ? Je n’aime pas que les gens puissent me joindre et ça me donne du prestige d’avoir un secrétaire. Quinze euros par jour pour la permanence téléphonique ?
— Ça ne m’intéresse pas, dit Florian d’un ton sûr. Ce que je veux, c’est changer de branche. Je vous sers de secrétaire depuis ma boutique de DVD, mais vous m’apprenez votre métier. J’ai compris pas mal de trucs en relevant vos coups de fil. Par exemple, je sais que vous cherchez un assistant.
C’est là que tout commence. »

À propos de l’auteur
HIEN_Francois©DRFrançois Hien © Photo DR

François Hien est né en 1982 à Paris. Il a suivi des études de montage à l’INSAS, à Bruxelles de 2002 à 2005. De 2010 à 2017, il a repris des études de philosophie par correspondance à l’Université Paris X Nanterre.
Il est membre de l’Association Recherches Mimétiques, chargée de poursuivre la pensée de René Girard. De 2012 à 2013, il crée et dirige pendant un an la section montage de l’Institut Supérieur des Métiers du Cinéma (l’ISMC) au Maroc. En 2012 il est lauréat de la bourse Lumière de l’Institut Français, et de la bourse «Brouillon d’un rêve» de la SCAM. Il est le lauréat 2013 de la Bourse Lagardère.
Père d’un enfant, il est aujourd’hui réalisateur de documentaires, auteur, metteur en scène et comédien de théâtre, et écrivain.
Après des études de montage à l’Insas, en Belgique, François Hien est devenu réalisateur de documentaires : Brice Guilbert, le Bel Age, sur le parcours de formation d’un jeune chanteur ; Saint-Marcel – Tout et rien voir, huis-clos dans une maison auvergnate entre deux femmes liées par un lourd secret. En 2015, il achève deux longs métrage documentaire : Kustavi, épopée intime en alexandrin, portrait croisé de deux femmes en quête de leur propre parole ; et Kaïros, portrait dans le temps d’une jeune femme traversée par la politique.
François a aussi réalisé plusieurs fictions, notamment Félix et les lois de l’inertie en 2014, et Le guide, court-métrage tourné dans le sud marocain. En 2019, il réalise le film Après la fin, à partir d’images trouvées sur internet. Tous ces films ont circulé dans de nombreux festivals, notamment le FIPA (Biarritz), le RIDM (Montréal), Filmer à tout prix (Bruxelles), le GFFIS (Séoul), Le court en dit long (Paris), DIFF (Dubaï)…
Au théâtre, avec Nicolas Ligeon, il créé la compagnie L’Harmonie Communale, destinée à porter sur scène ses pièces. À partir de 2020, la compagnie est associée au théâtre des Célestins à Lyon, au théâtre La Mouche à Saint-Genis Laval, et au Centre Culturel Communal Charlie Chaplin, Scène Régionale, à Vaulx-en-Velin, et au service culturel de l’Université de Strasbourg. Il a créé, le plus souvent en mise en scène collective La Crèche – Mécanique d’un conflit (théâtre de l’Élysée, 2019 – reprise au théâtre du Point du Jour en 2020), Olivier Masson doit-il mourir? (théâtre des Célestins, janvier 2020), La Honte (théâtre des Célestins, 2021), La Peur… Il tient un rôle dans toutes ces pièces.
Avec le Collectif X, il mène de 2017 à 2019 une résidence artistique dans le quartier de La Duchère, dont il tire une pièce, L’affaire Correra. En collaboration avec l’Opéra de Lyon, il mène de 2019 à 2021 un projet autour de la révolte des Canuts, Échos de la Fabrique, qui fera l’objet d’un spectacle au printemps 2021 au théâtre de la Renaissance. Avec Jérôme Cochet, il co-écrit Mort d’une montagne, qui sera créé début 2022 au théâtre du Point du Jour. Certains de ses textes sont nés d’une commande ou sont portés au plateau par d’autres metteurs en scène: La Faute (commande d’Angélique Clairand et Éric Massé, Cie des Lumas), Gestion de colère (commande du festival En Actes, mise en scène de Julie Guichard), Le Vaisseau-monde (commande de Philippe Mangenot pour l’école Arts en Scène…). Le metteur en scène Jean-Christophe Blondel créera La Honte avec sa compagnie Divine Comédie. Ses pièces ont été repérées par de nombreux comités de lecture (théâtre de l’Éphémère, théâtre de la Tête Noire, CDN Poitou-Charentes, A mots Découverts…). Il est auteur pour le Collectif X, la compagnie Les Non-Alignés, et pour le duo de marionnettistes JuscoMama.
Également écrivain, il a publié Retour à Baby-Loup aux Éditions Petra en 2017 et Les soucieux, son premier roman, aux Éditions du Rocher en 2020. (Source : francoishien.org)

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Le sel de tous les oublis

KHADRA_le-sel-de-tous-les-oublis  RL2020

En deux mots:
Dalal fait sa valise et quitte son mari. Se retrouvant seul, Adem décide d’abandonner son village et son métier d’instituteur pour prendre la route, noyer sa honte et son chagrin. Au fil de ses rencontres, il va tenter de se reconstruire dans cette Algérie de 1963.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Les errances de l’instituteur

Yasmina Khadra nous offre avec Le sel de tous les oublis une version algérienne de Sur la route en mettant en scène un instituteur quitté par sa femme et qui décide de fuir son village et son métier d’instituteur.

Quand Adem Naït Gacem rentre chez lui et découvre la valise préparée par sa Dalal, son épouse, il comprend que sa vie est en train de basculer. Elle en aime un autre et part le rejoindre. Le choc est rude pour l’instituteur qui ne s’imagine pas pouvoir continuer à vivre dans ce village dans l’arrière-pays de Blida. À son tour, il rassemble quelques affaires et s’en va, sans but précis, sans projet, triste et honteux. Ce faisant, il fait pourtant preuve de courage. Car nous sommes en mai 1963, dans une Algérie qui n’a pas fini de panser les plaies de la Guerre et où sévit encore une discrimination forte vis à vis de la femme. À cette époque, la grande majorité des hommes ne comprend d’ailleurs pas sa position, à l’image du charretier qui accepte de le transporter et pour lequel sa décision est totalement incompréhensible.
Adem va alors tomber de Charybde en Scylla, ne trouvant aucun réconfort auprès de ceux qui vont croiser sa route, même ceux qui lui tendent ostensiblement la main.
Le garçon de café de Blida aimerait le remettre dans le droit chemin en lui inculquant une philosophie de la vie plus optimiste, mais pour toute réponse il trouvera une misanthropie croissante et un besoin de solitude. Alors il poursuit sa route vers un endroit où il n’aura «pas besoin de sourire lorsqu’il n’en a pas envie, ou de dire bonjour tous les matins à des gens qui l’insupportent ou bien encore de faire confiance à des êtres qui n’en sont pas dignes.» Il est perdu, malheureux et veut être oublié. Sans doute parce qu’il s’oublie lui-même.
Tout au long de ses pérégrinations, il va se trouver confronté à quelques archétypes de la société de l’époque, ce qui lui permet de dresser un portrait saisissant de l’Algérie postindépendance. Un épicier, le directeur de centre psychiatrique dans lequel il finit par atterrir et avec lequel il parle littérature, un militaire, Mika, un nain qui se cache pour le plus être à nouveau rejeté, et qui va devenir son ange gardien, un couple de fermiers, Mekki et Hadda pour lesquels il va accepter de rédiger un courrier à l’attention de Ben Bella parce qu’ils sont menacés d’expulsion par un commissaire politique, Ramdane Barra, qui veut les expulser et leur prendre leur terre, sans oublier Slim et Arezki, qui lui rappellent Lennie et George, les personnages de Des souris et des hommes et John Steinbeck.
Les souvenirs de lecture sont d’ailleurs pour l’instituteur un moyen de rester debout, de tenir. En convoquant tour à tour Frantz Fanon, Mohammed Dib, Sennac, Pouchkine, Moufdi Zakaria, ou encore le Gogol des Âmes mortes, il nous présente des personnages qui comme lui et ses interlocuteurs sont tous habités de fantômes, meurtris par une Guerre qui n’a pas fini de cicatriser ses plaies – «Nos têtes sont pleines de vacarme, nos poumons de baroud, nos consciences de traumatismes» – par un amour qui s’est enfui, par une administration qui entend les écraser.
Et c’est alors qu’il touche le fond que l’espoir renaît: «Lorsqu’il n’y aura pas une goutte d’eau au fond des abysses, lorsqu’il n’y aura que des rochers embrumés au milieu du corail et du sable brûlant, lorsque tout sera blanc devant nous, nous retrousserons nos pantalons par-dessus nos genoux et nous marcherons sur le sel de tous les oublis jusqu’au bout de toute chose en ce monde.»

Le sel de tous les oublis
Yasmina Khadra
Éditions Julliard
Roman
256 p., 19 €
EAN 9782260054535
Paru le 20/08/2020

Où?
Le roman se déroule en Algérie, principalement à Blida et dans la région limitrophe.

Quand?
L’action se situe en mai 1963 et les mois qui suivent.

Ce qu’en dit l’éditeur
Lorsqu’une femme claque la porte et s’en va, elle emporte le monde avec elle. Adem Naït-Gacem l’apprend à ses dépens. Ne supportant pas le vide laissé par le départ de son épouse, l’instituteur abandonne ses élèves et, tel un don Quichotte des temps modernes, livré aux vents contraires de l’errance, quitte tout pour partir sur les chemins. Des rencontres providentielles jalonnent sa route : nain en quête d’affection, musicien aveugle au chant prophétique, vieux briscards, galériens convalescents et simples d’esprit le renvoient constamment aux rédemptions en lesquelles il refuse de croire. Jusqu’au jour où il est rattrapé par ses vieux démons.
À travers les pérégrinations d’un antihéros mélancolique, flanqué d’une galerie de personnages hors du commun, Yasmina Khadra nous offre une méditation sur la possession et la rupture, le déni et la méprise, et sur la place qu’occupent les femmes dans les mentalités obtuses.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Le Point Afrique (Benaouda Lebdai)
Maze (Benjamin Mazaleyrat)
Forbes (Sabah Kemel Kaddouri – entretien avec l’auteur)
La Croix (Loup Besmond de Senneville)
El Watan 
Destimed (Jean-Rémi Barland)


Yasmina Khadra présente Le Sel de tous les oublis © Production Robert Laffont

INCIPIT (Les premiers chapitres du livre)
« — Voilà toute l’histoire.
Elle se tut.
Comme un vent qui s’arrête subitement de souffler dans les arbres.
Mais Adem Naït-Gacem continuait d’entendre la voix de sa femme qui cognait sourdement à ses tempes, tel un pendule contre un rempart. Pourtant, tout venait de s’évanouir autour d’eux : le jappement des chiens, la brise empêtrée dans les plis du rideau, le crissement d’une charrette en train de s’éloigner.
Puis le silence.
Le terrible silence qui s’abat lorsque l’on réalise l’ampleur des dégâts.
Pendant longtemps, Adem demeura assommé. Le souffle coupé. Le cœur dans une tenaille. Il avait écouté Dalal du début à la fin. Sans l’interrompre une seule fois. Qu’en avait-il retenu ? Quelques bribes qui déflagraient en lui, lointaines et confuses, deux ou trois mots insoutenables que son esprit rejetait comme des corps étrangers.
Il se prit la tête à deux mains, ne sachant quoi faire d’autre. C’était sans doute le déballage auquel il s’attendait le moins. Comment croire à un aveu qui l’excluait et le concernait à la fois ?
Les larmes ruisselaient sur les joues de la femme, s’égouttaient de son menton, suintaient en taches grisâtres sur son corsage. Dalal ne les essuya pas. Elle était déjà ailleurs, les yeux rivés à la valise en carton qui confirmait le désastre.
— Que me sors-tu là, Dalal ?
— Je suis désolée.
D’un coup, Adem constata qu’il n’y avait plus rien à sauver. Son bras s’emporta de lui-même et sa main s’abattit si fort que Dalal manqua de tomber à la renverse.
Le visage projeté en arrière, un filament de sang sur la lèvre, Dalal refit face à son mari, les yeux obstinément fixés sur la valise.
Adem considéra sa paume meurtrie, étonné par la portée de son geste. Il n’avait jamais levé la main sur une femme, avant.
— Ça n’a pas de sens.
— Je sais, soupira-t-elle.
— Non, tu ne sais pas. Tu ne peux pas savoir, autrement nous n’en serions pas là.
Il essaya de lui prendre les poignets, comme il le faisait parfois pour la rassurer ou la calmer. Elle se recula.
— Est-ce que j’ai commis une faute envers toi ?
— Ce n’est pas ça.
— Alors, quoi ?
Le cri la transperça de part en part. Elle rentra le cou, redoutant une autre gifle.
— Je suis ton époux. J’ai le droit de savoir.
En vérité, Adem ne tenait pas à savoir quoi que ce soit. Cela ne ferait qu’enfieller les choses. Le miroir venait de se briser. Aucun argument ne minimiserait le drame. Certaines blessures atteignent la plénitude du malheur dès lors que l’on cherche à comprendre pourquoi ce qui a importé plus que tout au monde doit cesser de compter.
— Explique-toi… Explique-moi.
Qu’attendait-il de plus ? Dalal avait dit ce qu’elle avait à dire. Il n’y avait rien à ajouter, rien à rectifier. C’était lui qui refusait de se résoudre au fait accompli. Ses accès de colère n’étaient que de pitoyables sursauts d’orgueil.
— Que s’est-il passé ? Pourquoi maintenant ?
Ce fut tout ce qu’il lui vint à l’esprit pour sauver la face : des questions misérables, tellement tristes et stupides qu’aucune réponse ne pourrait les soulager de leur frustration.
Rien, dans leur vie à deux, lui semblait-il, ne laissait prévoir une telle issue.
De retour de son travail, Adem avait trouvé une valise à côté d’un petit sac à main dans le vestibule. Le soir était tombé ; on n’avait pas allumé dans le couloir ni dans la cuisine. La porte de la chambre à coucher était grande ouverte sur Dalal assise sur le rebord du lit.
À la pâleur de son épouse, Adem avait pensé que quelque chose était arrivé à sa belle-mère, clouée au lit depuis une décennie des suites d’un accident vasculaire cérébral. Il se trompait.
— C’est ridicule, voyons. Tu es une femme mariée, responsable, adulte. Tu ne peux pas te permettre des écarts de conduite de cette nature.
Dalal joignit les mains entre les cuisses, les épaules contractées. Adem avait envie de la gifler encore et encore, de la cogner jusqu’à en avoir le poing en bouillie, de renverser le matelas sur lequel elle était assise, d’arracher les tentures, de mettre le feu à la maison… Il avait surtout envie que sa femme prenne conscience du chaos qu’elle s’apprêtait à provoquer.
— Je suis navrée. Sincèrement.
— Mais enfin, regarde-toi. Tu as complètement perdu la tête.
— L’avais-je jamais eue ?
Le bras d’Adem se leva de nouveau. Cette fois, Dalal ne chercha pas à se protéger, la joue exposée à toutes les foudres du ciel.
— Tu me poignardes dans le dos depuis combien de temps ?
— …
— Tu as couché avec lui ?
— Non…
— Non ?
— Une seule fois, il a essayé de m’embrasser. Je lui ai dit que je n’étais pas prête.
— Et tu veux m’attendrir avec ça ?
— C’est la vérité.
— Et quelle est la mienne ? Qu’ai-je été pour toi pendant toutes ces années ?
— Ça n’a rien à voir avec toi.
— Dans ce cas, où est le problème ?
— Je l’ignore. Il est des choses qui arrivent et qui nous dépassent.
Elle hissa enfin les yeux sur son mari ; des yeux immenses qui faisaient rêver Adem naguère et qui lui paraissaient désormais aussi insondables que l’abîme.
— Tu ne peux pas savoir combien je regrette le mal que je te fais.
— Tu n’es pas obligée.
— C’est plus fort que moi, confessa-t-elle, la voix ravagée de trémolos. J’ai essayé, je le jure. J’ai essayé de ne plus le revoir. Je me promettais, chaque fois que je rentrais à la maison, de laisser cette histoire dehors. Et au matin, je me surprenais à courir le rejoindre.
Le coup de grâce. Adem était anéanti. Tout lui parut dérisoire : les larmes de sa femme, les serments, les sacrilèges, les trahisons, les mots, les cris…
— Est-ce que je le connais ?
Elle fit non de la tête. Imperceptiblement.
— Il est du village ?
— Non.
— Il s’appelle comment ?
— Quelle importance ?
— C’est important pour moi.
— Ça changerait quoi ?
— Parce que tu trouves que rien ne va changer ? Tu me balances ton vomi à la figure, sans préavis, et tu crois que demain sera pareil aux jours d’avant ? Tu me prends pour qui ? Pour une branche qu’on écarte pour poursuivre son chemin comme si de rien n’était ? Je suis de chair et de sang. Tu n’as pas le droit de me faire ça. Je suis ton mari. Et tu es mon épouse. Il y a un contrat moral auquel on ne déroge pas, des limites que nous ne sommes pas autorisés à franchir. Reprends-toi, bon sang. Dis-moi que tu me fais marcher, que tu ne penses pas un mot de ce que tu racontes.
— Je suis navrée.
Elle attendit la réaction de son mari. N’importe laquelle. Inébranlable et stoïque.
Adem ne voyait pas ce qu’il était possible de réparer. Il est des turpitudes que l’on ne soupçonne pas, des faillites que l’on ne surmonte pas, des prières aussi atroces que les peines perdues. Sa femme avait décidé de le quitter, aucun recours ne semblait en mesure de l’en dissuader. Tout venait de se figer dans la chambre : l’air, la colère, la souffrance, l’indignation. N’en subsistait, en guise de déni, que l’hébétude grandissante en train de le démailler fibre par fibre.
L’ampoule au-dessus d’eux se mit à clignoter avant de griller. Il fit noir dans la maison, noir dans les cœurs, noir dans les pensées. Adem ne percevait que son souffle en train de s’appauvrir tandis que l’obscurité s’alliait au silence pour faire diversion.
Puis Dalal se leva tel un esprit frappeur, empoigna la valise et le sac à main dans le vestibule et sortit de la vie de son mari.
Adem chercha un sens à son malheur, ne lui en trouva aucun. Il resta longtemps effondré, la tête entre les mains, à espérer que Dalal se ressaisisse et lui revienne. Un moment, il avait pensé courir la rattraper, mais il avait craint de se couvrir de ridicule. Le dernier autocar pour Blida était parti depuis des heures et aucun train n’était prévu à la gare.
La porte de la maison demeura ouverte sur la nuit. Adem n’eut ni le courage ni la force de la refermer.
Lorsque l’évidence vous met au pied du mur et que l’on s’évertue à chercher dans l’indignation de quoi se voiler la face, on ne se pose pas les bonnes questions, on triche avec soi-même.
Adem se traîna jusqu’à la cuisine plongée dans le noir. Il n’alluma pas. Peut-être s’estimait-il moins exposé dans l’hypothétique refuge que lui concédait l’obscurité. À tâtons, il finit par mettre la main sur une bouteille de vin.
Après avoir bu sa peine jusqu’à plus soif et râlé sans parvenir à expurger la moindre des toxines qui ravageaient son être, il se mit à arpenter le couloir et les pièces.
Ensuite, il s’écroula quelque part et, ivre de l’ensemble des misères de la terre, il pleura toutes les larmes de son corps.
Sa sœur aînée, qui habitait à l’autre bout du village et qui passait le voir par hasard après avoir fait son marché dans le quartier, le trouva couché sur le lit, chaussures aux pieds, un oreiller sur la figure.
Elle posa son panier par terre, jeta un coup d’œil aux alentours, remarqua que les étagères de l’armoire étaient presque vides.
— Elle l’a finalement fait, soupira-t-elle.
— Tu étais au courant ?
— Mon fils les avait vus derrière la gare, il y a quelques jours.
Adem se découvrit. D’un geste hargneux. Le masque froissé qui lui servait de visage ressemblait à un morceau de ruine.
— Et tu ne m’as rien dit.
— Je pensais pouvoir la raisonner.
— La raisonner ?
— Je l’avais mise en garde. Elle m’a dit que ça n’avait rien de sérieux, que c’était juste un ami d’enfance qu’elle avait connu du temps où sa mère travaillait chez les Gautier. Elle m’a juré de ne plus le revoir.
— Sauf qu’elle l’a revu.
La sœur s’assit lourdement sur le banc près du lit, en se triturant les doigts de gêne. Sa main tenta d’atteindre l’épaule de son frère ; Adem l’esquiva. Il ne supportait pas qu’on le touche. Il avait l’impression d’être une fracture ouverte.
— Ce n’est qu’une femme, Adem. Une de perdue, dix n’attendent qu’un signe de toi pour la remplacer, dit-elle pour tenter de le réconforter.
— Elle m’a fait mal.
— Ce sont les choses de la vie. Tu dois faire avec.
— Pourquoi moi ?
— Pourquoi veux-tu que ça n’arrive qu’aux autres ?
— Qu’ai-je à voir avec les autres, bon sang de bon Dieu ?
La sœur émit un hoquet dédaigneux.
Elle décréta, sentencieuse :
— Dieu n’est disponible que pour les morts, Adem… Quant aux vivants, ils n’ont qu’à se démerder.
Elle reprit la main de son frère. Adem la lui céda ; il n’eut pas la force de résister.
— Je me sens si sale, gémit-il.
— Ce n’est pas la fin du monde. La vie continue. Tâche de te ressaisir si tu ne tiens pas à ce que les mauvaises langues se délient.
Adem ramena l’oreiller sur son visage. Il ne voulait plus rien entendre. Chaque mot de sa sœur lui portait l’estocade. Ce qu’elle lui disait, il se l’était répété cent fois. Et cent fois, il n’y avait pas survécu.
— Je vais te faire à manger.
Elle lui caressa le bras, d’une main où la tendresse s’entachait de pitié.
— Conduis-toi en homme.
Elle se retira dans la cuisine, ne trouva pas grand-chose dans le frigo et dut se rabattre sur son panier.
Elle prépara de la soupe qu’elle porta à son frère.
— Je passerai te voir, ce soir. J’aimerais retrouver mon frère, et non son ombre. Un dernier conseil : ne cherche pas à noyer ton chagrin dans le vin. Tu coulerais avec.
Adem écrasa l’oreiller contre son visage, comme pour étouffer un cri.
— Je lui ai toujours été fidèle.
La sœur accusa un haut-le-corps. Elle se tourna violemment vers son frère, horrifiée par ce qu’elle venait d’entendre. Sa voix roula dans sa gorge comme une pelote d’épines :
— C’est la fidélité qui empêche les chiens d’être autre chose que des chiens. Fais montre d’un minimum de retenue, s’il te plaît. Un homme qui pleure une garce ne mérite pas d’être mieux traité qu’elle.
Sur ce, elle lui jeta un dernier regard, chargé cette fois de mépris, et sortit dans la rue, son panier au bras.
Adem sursauta lorsque la porte extérieure claqua. Aussitôt, toutes les misères de la terre redéployèrent leur siège autour de sa solitude.

2.
Adem ne retourna pas à l’école où il enseignait le calcul aux élèves du CP, et les leçons de choses aux CE1.
Les premiers jours, il montait la garde devant la fenêtre de sa chambre – le matin, à guetter le retour improbable de sa femme ; l’après-midi, à regarder défiler les heures comme passent leur chemin les dieux qui se fichent éperdument du malheur des hommes. Les jours suivants, il resta au lit à fixer le plafond et à attendre la nuit pour se rabattre sur l’unique bar du village. Il s’installait dans un coin en tournant le dos au comptoir, descendait ses bières les unes après les autres puis, le zinc se saturant de bruit et de fumée, il partait raser les murs. Lorsque, par endroits, des chiens lui barraient la route, il s’emparait de ce qui lui tombait entre les mains pour les tenir à distance.
En rentrant chez lui, il retrouvait sa maison dans l’état où Dalal l’avait laissée car sa sœur n’était plus revenue lui rendre visite comme promis.
Le huitième jour, le directeur de l’école le surprit dans le jardin potager en train de brûler ses photos de famille et d’autres objets qui lui rappelaient trop de souvenirs. Le directeur était un monsieur d’un certain âge, impeccable dans son costume trois pièces, la chaîne de la montre de gousset en exergue sur le gilet, le fez élégamment incliné sur la tempe avec le chiqué d’un effendi.
— Je croyais que tu étais souffrant, monsieur Naït-Gacem, dit-il en déplorant les bouteilles de vin vides qui traînaient çà et là.
— C’n’est pas faux.
— Qu’est-ce qui ne va pas ?
— Ce qui a cessé de marcher.
En caleçon long et en tricot de peau maculé de taches brunâtres, les yeux cernés et la barbe mauvaise, Adem se mit à piétiner les pousses qui commençaient à s’enhardir au soleil.
— C’étaient des fèves. Avant, je cultivais de la menthe et de la laitue.
— Tu es sûr que ça va ?
Adem rejeta la tête en arrière dans un rire incongru qui défronça les sourcils du directeur.
— Y a pas de raison pour que ça n’aille pas. Je tiens encore sur mes pattes, non ? ajouta-t-il en écartant les bras en signe de robustesse. Mais on a beau être aussi blindé qu’un tank et malin à encenser le diable avec sa barbe, on est toujours en retard d’une esquive avec les coups du sort, n’est-ce pas, monsieur le directeur ?…
— Personne n’est à l’abri d’un impondérable, Sy Naït-Gacem.
— Pour quelle raison ? On est quoi sur cette terre ? Des cibles en carton ? Pourquoi faut-il se réjouir un instant pour en pâtir dans la minute qui suit ? Ce n’est pas juste.
— Est-ce que je peux me rendre utile à quelque chose ?
— Et comment !
Adem se précipita à l’intérieur de la maison et revint avec des clefs.
— Vous avez bien fait de passer me voir, monsieur le directeur. Je vous restitue le logement de fonction que vous m’avez attribué.
— Qu’est-ce que ça veut dire ?
— Que je rends mon tablier.
— Tu n’es pas sérieux.
— Pourquoi ne le serais-je pas ? Je n’ai aucune raison de moisir dans cette bourgade de malheur.
Le directeur repoussa les clefs d’une main désapprobatrice.
— C’est bientôt la fin de l’année scolaire, voyons. Tu ne peux pas nous fausser compagnie de cette façon, sans préavis ni justification. Nous manquons d’enseignants et les élèves…
— Je m’en contrefiche, le coupa Adem.
— C’est à cause de l’inspecteur d’académie ? Il est grincheux, mais il n’est pas méchant. Il t’a bien noté… Je sais que tu mérites une promotion, que tu l’attends depuis longtemps. Il faut être patient. Le temps, c’est de l’argent.
— Je n’ai ni l’un ni l’autre. Et ça n’a rien à voir avec ma carrière d’instituteur. Je claque la porte, point, à la ligne.
— Où comptes-tu aller ?
— Là où je n’aurai pas besoin de sourire lorsque je n’en ai pas envie, ou de dire bonjour tous les matins à des gens qui m’insupportent ou bien encore de faire confiance à des êtres qui n’en sont pas dignes.
Le directeur souleva son fez pour s’essuyer le crâne avec un mouchoir.
— Ces endroits n’existent pas, Sy Naït-Gacem. Vivre en société, c’est accepter l’épreuve du rapport aux autres, de tous les autres, les vertueux et les sans-scrupules. En société, nul ne peut observer la morale sans se faire violence. Il y a des ermites qui croient, en s’isolant, l’observer dans la sérénité. Ceux-là trichent avec eux-mêmes. La morale ne s’exerce que parmi les autres. Fuir ces derniers, c’est fuir ses responsabilités.
— Je ne fuis pas mes responsabilités, j’y renonce.

Adem quitta le village le jour même, avec pour tout bagage un sac en toile cirée contenant des sous-vêtements, trois pantalons, quatre chemises, un cahier d’écolier et un vieux livre d’un auteur russe. Il ne fit pas ses adieux aux voisins ni à sa sœur. Il sauta dans le premier autocar pour Blida, dîna dans une gargote, au milieu d’un ramassis de pauvres bougres, et passa la nuit dans un hammam qui faisait office d’hôtel de transit la nuit.
Au premier appel du muezzin, le gérant du bain maure pria tout le monde de débarrasser le plancher. Le jour ne s’était pas encore levé lorsque Adem se retrouva à la rue, son sac sur l’épaule.
Il se refugia dans le café de la gare. Trois cheminots occupaient les lieux, les mains zébrées de cambouis. Ils parlaient des retards qu’occasionnaient les pannes des locomotives, des pièces de rechange qui n’arrivaient pas et du zèle révoltant des bureaucrates. Le plus âgé, qui avait du poil aux oreilles et une moustache roussie par le tabac, expliquait à ses collègues que c’était normal, pour un pays qui venait à peine d’accéder à l’indépendance, de subir des dysfonctionnements par moments. Ses camarades secouaient la tête, nullement convaincus.
Avant qu’ils rejoignent leur poste, l’un des cheminots offrit une cigarette à Adem sans que ce dernier le lui demandât. Ce fut ce matin-là qu’Adem se mit à fumer. Il n’avait jamais fumé auparavant.
— Tu n’es pas du coin, supposa le cafetier à l’adresse Adem.
— Non.
— Tu viens d’où ?
— De très loin.
— Tu cherches du travail ?
— Je cherche quelqu’un.
— Il habite à Blida ?
— Il habite là-dedans, maugréa Adem en tapant du doigt sur son crâne.
— Holà ! mon gars, il n’y a que des trappes obscures à cet endroit, le prévint le cafetier. Il faut éviter de se prendre la tête. La vie est ce qu’elle est et personne n’y peut rien. Il y a ceux qui boivent le calice jusqu’à la lie et ceux qui pissent dans le Graal.
Adem préféra ne pas s’étaler sur le sujet. Il ingurgita son quignon de pain beurré, avala le reste de son café, pressé de quitter les lieux qui, soudain, l’indisposaient.
— C’est combien ?
— C’est offert, lui dit le cafetier. De bon cœur.
Adem laissa quand même de la monnaie sur le comptoir et sortit dans la rue en se demandant si la déchéance n’avait pas déjà commencé pour lui.
Ah! Blida.
Sultane languissante, un bras sur le ventre engrossé d’épopées, l’autre négligemment accoudé à la montagne, Blida rêvait de ses mythes, ivre de soleil et d’encens.
Qu’est-il advenu des jours heureux ?
Adem Naït-Gacem avait beau feindre de s’intéresser aux devantures des magasins, aux enseignes des bars, aux squares grouillants de gamins turbulents, son tourment ne le quittait pas d’une semelle. Parfois, il prenait place sur un banc et essayait de ne penser à rien. Sa tête refusait de se défaire de son chahut. Il interrogeait les moments de joie et les nuits idylliques qu’il avait partagées avec Dalal sans accéder à une seule réponse susceptible de tempérer son chagrin. « Est-ce que tu m’aimes ? lui demandait Dalal après avoir fait l’amour. — En doutes-tu ? — Combien m’aimes-tu ? — Je t’aime autant qu’il y a d’étoiles dans le ciel, plus une. » C’était au début de leur mariage, lorsque, comblés, ils dormaient sur un tapis volant. Puis, d’année en année, Dalal ne cherchait plus à savoir si son mari l’aimait, et Adem n’était plus obligé d’exagérer. Ils dormaient toujours dans le même lit, sauf que chacun écoutait l’autre s’assoupir de son côté. Leurs étreintes s’étaient ramollies, leurs baisers n’avaient plus de saveur. La routine émoussant les passions, il leur arrivait de se croiser dans la maison sans vraiment se rencontrer, de manger à la même table sans se parler et il semblait à Adem que, malgré tout, ils se suffisaient et qu’ils n’avaient pas besoin d’en rajouter. C’est vrai, ils n’avaient pas d’enfants ; Dalal avait du mal à cacher sa tristesse lorsque les bambins du voisinage venaient gambader autour de la maison – ne sont-ce pas les choses de la vie ? Beaucoup de couples subissent la même incomplétude sans en être handicapés pour autant ; ils se débrouillent pour colmater les interstices de leur bonheur et ça fonctionne.
Adem alluma une cigarette, fuma à se brûler les doigts ; ensuite, il retourna dans le souk et se laissa emporter par la cohue. Les cris des marchands et les vociférations des enfants couvraient ses bruits intérieurs à lui. C’était un beau jour de mai de l’année 1963. La Mitidja répandait ses senteurs délicates à travers la plaine, sauf que Blida se faisait belle strictement pour ses soupirants. Vautrée au milieu de ses vergers, elle baignait dans son narcissisme mystique, fière de son avenue enguirlandée de roses et de son kiosque à musique où, jadis, la fanfare militaire cadençait le pouls des badauds.
C’est à Blida qu’Adem avait rencontré Dalal. Il débarquait des Hauts Plateaux où il avait vu le jour dans un hameau sentant le four banal et l’enclos à bestiaux. Fils d’un maréchal-ferrant, il avait connu la misère des spoliés et tapé pieds nus dans des ballons de chiffon. À l’école, il était au premier rang de la classe, prompt à lever le doigt et à répondre juste aux questions de l’instituteur, un Alsacien filiforme et chenu aux boutons de blouse constamment décalés. Adem fut l’un des rares élèves de son douar à décrocher le certificat de fin d’études. Il ambitionnait de rejoindre la faculté pour devenir avocat, mais les débouchés de l’Indigénat avaient leurs limites. Lorsqu’il avait obtenu son diplôme d’instituteur, toute la tribu l’avait célébré. Il fut muté dans une école primaire à Oued Mazafran, une bourgade oiseuse à mi-chemin entre Blida et Koléa. Un samedi, tandis que le soleil élevait les vergers au rang de jardin d’Éden, Adem s’était rendu en ville se changer les idées. En entrant dans une boutique acheter un réveille-matin, il eut le coup de foudre pour la demoiselle qui tenait la caisse. Elle était jolie comme un songe d’été, avec ses grands yeux nacrés et ses cheveux noirs qui cascadaient sur ses épaules.
De petits messages griffonnés sur des bouts de papier en lettres enflammées, il avait fini par convaincre la jeune fille de lui accorder une chance. Dalal avait beaucoup hésité avant d’accepter de le rencontrer près du lycée, à la sortie des classes pour couvrir leur retraite. Ils se revirent tous les dimanches, dans le noir des salles de cinéma, et se marièrent quelques mois plus tard.
Dalal était une fille de son temps. Elle avait grandi parmi les Européens, dans une maison en dur avec des rideaux aux fenêtres et deux petits balcons fleuris. Sa mère, veuve d’un livreur de barbaque, travaillait comme domestique chez les Gautier, de riches négociants qui possédaient des commerces et des entrepôts un peu partout dans la région, y compris à Alger. C’était Dalal qui lui avait appris, à lui l’enfant d’une bourgade sinistrée des Haut Plateaux, à regarder le monde avec des yeux « modernes », à s’habiller correctement, à veiller sur sa façon de parler et de marcher parmi les citadins. Avant, il n’était qu’un campagnard conscient de son retard sur son époque – n’avait-il pas déserté sa tribu pour renaître à une ère nouvelle ?
Adem se demanda s’il n’était pas revenu à Blida conjurer le sort et s’inventer une virginité. Mais à aucun moment il n’eut le courage de se hasarder dans les endroits qui porteraient encore l’empreinte des souvenirs heureux. Il ne revit ni la boutique de son éveil à l’amour, ni la salle de cinéma où, pour la première fois, il avait osé prendre la main de Dalal, ni le lycée où ils s’étaient mêlés aux flots des élèves pour mieux se rapprocher. La ville des Roses le livrait en vrac à ses frustrations. Le pèlerinage ne prenait pas. Adem était juste en train de crapahuter dans le vide, de traquer ce qui avait cessé d’exister.
Le soir venu, Adem courut rejoindre un bar enfoui au fin fond d’un pertuis aux lampadaires crevés que hantaient quelques prostituées. Un ivrogne fanfaronnait au milieu de la chaussée, une bouteille de vin dans une main, un canif dans l’autre. Il harcelait une fille tapie dans une porte cochère :
— Allez, Loulou, pas de chichis.
— Dégage, je te dis.
— Avant, t’étais gentille avec moi.
— J’suis pas ta mère.
— Ne parle pas de ma mère, salope. Elle est morte.
— Au moins, elle n’est plus obligée de te supporter.
— Je n’ai besoin de personne, moi, s’emporta l’ivrogne en manquant de s’éborgner avec son couteau. J’suis assez vacciné pour m’arranger avec la vie.
— Tu parles d’une vie, lui lança une grosse rombière, le pied contre le mur. Tu ferais mieux de déguerpir avant que Mourad se pointe. S’il te trouve là, il va encore te transformer en pâtée pour chiens.
L’ivrogne lança contre le mur la bouteille qui se brisa dans un fracas assourdissant.
— Qu’il essaye de m’approcher, ta petite frappe de Mourad. J’suis pas venu les mains vides, cette fois, avertit-il, le canif en évidence.
En pivotant sur lui-même, l’ivrogne tomba nez à nez avec Adem. Ce dernier bondit en arrière, plus effrayé par la physionomie de l’ivrogne que par la lame qui s’agitait dans tous les sens. Pendant quelques secondes, Adem crut être face à un miroir. L’ivrogne lui ressemblait comme un jumeau – même visage torturé, même regard blanc, même spectre dépenaillé.
Adem battit en retraite, pourchassé par le rire sardonique des prostituées. Après une course éperdue, il s’arrêta pour voir s’il n’était pas poursuivi. Hormis un chat farfouillant dans un tas d’ordures, la rue était déserte. Toutes les portes étaient closes et peu de lumière filtrait aux fenêtres qu’escamotaient d’épais volets.
Adem s’accroupit contre un mur pour recouvrer son souffle. Il ne se souvenait pas d’avoir eu à affronter une arme de si près, mais les traumatismes de la guerre le rattrapaient chaque fois qu’une altercation ou un vent de panique se déclenchait.
— Ne restez pas là, s’il vous plaît, chuchota une voix de femme à travers les volets.
Adem se tourna vers la fenêtre qui le surplombait.
— J’ai besoin de reprendre mes sens.
— Allez les reprendre plus loin, je vous en prie. Ici, c’est une maison honnête. Mon mari va bientôt rentrer. Il n’aime pas trouver des inconnus devant sa porte.
— Je ne fais rien de mal, madame.
— S’il vous plaît, mon mari va s’imaginer des choses et après, c’est moi qui recevrai le ciel sur la tête.
Adem tenta de deviner qui se tenait derrière les volets, ne décela qu’un bout de silhouette. Il poursuivit son chemin jusqu’à un bar retranché au fond d’une impasse.

Quelques clients étaient penchés sur leurs assiettes. Des paumés aux sourcils bas. Ils mangeaient en bavardant, attablés au milieu d’un capharnaüm encombré de bouées de sauvetage, de carapaces de tortues, de portraits de matelots et d’aquarelles naïves représentant des dauphins dansants.
Au comptoir, un géant en marinière contemplait les tatouages sur ses bras. Il paraissait fier de ses muscles surtout. Un freluquet, en face de lui, hésita avant de laisser courir un doigt hardi sur les dessins.
— J’aimerais bien avoir les mêmes. De beaux tatouages bien verts avec des silhouettes de femmes nues, et des serpents, et des poignards, et des jurons sur les poignets…
— T’as pas assez de peau sur les os, observa le barman.
— J’suis pas obligé de les avoir que sur les bras. J’ai une poitrine et un dos.
— Peut-être, mais pas suffisamment de couilles pour finir au bagne. Parce que mon artiste à moi, c’est au biribi que je l’ai connu.
— T’as été au bagne pourquoi ?
— À ton avis ?
Le freluquet plissa un œil comme s’il cherchait à deviner ce que le barman taisait. Le sourire de murène qu’affichait le géant le découragea aussitôt. Il vida son verre d’une traite, en commanda un autre.
— Tu sauras pas retrouver ton chemin, après, tenta de le dissuader le barman.
— M’en fiche. J’ai envie de me soûler jusqu’à prendre un cochon pour un éléphant rose.
— C’est toi qui vois, céda le barman.
— Est-ce que je peux téléphoner de chez toi ?
— Si tu promets de désinfecter le combiné avant de raccrocher.
L’homme tituba vers un box, s’empara d’un appareil téléphonique d’un autre âge, forma un numéro et, le combiné plaqué contre l’oreille, se mit à compter les lézardes au plafond. Personne ne décrocha au bout de la ligne.
Adem s’installa dans une sorte d’alcôve au fond du boui-boui, face à un vieux musicien aux yeux ravagés par le trachome qui grattait distraitement les cordes d’un luth. Au-dessus de lui, une affiche représentant un boxeur basané s’écaillait sur la pierre. À côté d’elle, entre deux mousquetons rouillés, trônait un cadre en bois au fond duquel un patriarche enturbanné, moustache torsadée et poitrine ornée de grosses médailles, posait pour la postérité.
Adem fit signe au garçon, opta pour un ragoût de tripes et une bouteille de vin et se prépara à s’enivrer.
Adem s’aperçut que, hormis le musicien qui continuait de taquiner son luth, tous les clients étaient rentrés chez eux.
— Il est minuit passé, lui rappela le garçon.
— Et c’est quoi ton problème ?
— Il faut qu’on ferme.
— J’ai pas fini ma bouteille.
— Tu en as déjà sifflé une.
— Laisse tomber, Alilo, lança le barman en astiquant son comptoir. Je l’ai à l’œil.
Le garçon toisa Adem avant d’aller ranger les chaises sur les tables.
Le musicien se trémoussa sur son siège en se raclant la gorge :
— Le garçon a raison. Tu devrais lever le pied. Les rues ne sont pas sûres, de nos jours. Surtout pour les poivrots. On ne les blaire pas, par ici.
Adem l’ignora.
Le musicien sourit, et tout son visage se fripa.
— Chagrin d’amour ?
— De quoi je me mêle ?
Sans se défaire de son sourire, le musicien tira sur un pan de son burnous pour mieux s’asseoir, effleura son luth d’une main caressante. Il déclama :
Si ton monde te déçoit sache
Qu’il y en a d’autres dans la vie
Sèche la mer et marche
Sur le sel de tous les oublis
Sèche la mer et marche
Ne t’arrête surtout pas
Et confie ce que tu cherches
À la foulée de tes pas
— De quelle mer parles-tu, vieillard ? dit Adem avec dégoût.
— De celle de tes larmes.
Adem comprit qu’il ne pourrait plus boire en paix et qu’il ferait mieux d’aller cuver son vin ailleurs. Il se leva en maugréant de mécontentement.
— Où vas-tu ? lui demanda le musicien.
— Noyer le poisson, rétorqua Adem.
Adem quitta le bar comme on émerge d’un gouffre. Dehors, la nuit lui en proposa d’autres, il choisit de les prendre tous pour couvrir sa retraite.
Le gérant du hammam n’était pas ravi de voir débarquer chez lui un ivrogne débraillé au visage cireux et aux lèvres encombrées d’écume. Il se pinça le nez à cause de l’haleine avinée de l’instituteur qu’il somma, d’une main péremptoire, de ne pas trop s’approcher.
— On n’accepte pas de soûlards chez nous. Et il est presque deux heures du matin.
— Je n’ai pas où aller, bafouilla Adem, la main contre le mur pour ne pas s’écrouler. (Il montra la trace d’un coup sur sa joue.) Je viens de me faire agresser. On a voulu me voler mon sac. Je n’ai rien dedans, hormis des vêtements. S’il te plaît, laisse-moi attendre le lever du jour chez toi. Le temps s’est rafraîchi et il va pleuvoir.
Le gérant réfléchit, un doigt sur les lèvres. Après avoir longuement dévisagé le pauvre bougre incapable de tenir sur ses jambes, il céda, écœuré et peiné à la fois.
— Pour ce soir, je fais une exception. Mais ne t’avise pas de revenir demain si tu n’es pas sobre.
— Merci.
— Tâche de ne pas déranger les clients. Ce sont de braves paysans qui viennent chercher du travail en ville. Certains ont frappé à toutes les portes sans succès et ils sont crevés.
— Je vais juste dormir, monsieur. Je te promets que…
— Pas de promesse. Si tu ne te tiens pas tranquille, je te foutrai dehors. Et puis, prends un bain. On dirait que tu sors d’un caniveau.
Le lendemain vers minuit, ivre à ne pas pouvoir mettre un pied devant l’autre, Adem se présenta de nouveau au bain maure.
Le gérant lui opposa un pas question catégorique.
— J’ai de quoi payer.
— L’argent ne règle pas tout. Tu devrais t’acheter un minimum de retenue avec. Je t’avais prévenu, hier. Ne reviens que si tu es sobre. Mais tu es encore ivre, et tu pues de la gueule comme une hyène.
Adem n’insista pas. Il n’avait plus la force d’insister.
Un éclair fulmina. Aussitôt, une trombe d’eau s’abattit sur la ville.
— Tu vois ? fit Adem. Je ne t’ai pas menti.
— Dégage. Trouve-toi un trou et fais-y le mort. Tu es plus à plaindre qu’à damner.

Adem se dépêcha vers d’autres bains maures ; il eut droit au même refus. Il songea à passer la nuit dans un bordel, mais il n’était pas sûr que la proximité d’une femme puisse l’aider à oublier la sienne. Il décida de se rendre à la gare où il échoua dans un état lamentable. Le hall était désert. Adem se traîna jusqu’à un banc et se coucha dessus. Dehors, l’orage tonitruait de toute la colère des dieux, fouettant le ciel de foudres tentaculaires dont les reflets remplissaient la grande salle d’ombres monstrueuses.
Adem plongea les mains entre ses cuisses et se recroquevilla sur lui-même pour se réchauffer. Il n’eut pas le temps de s’assoupir. Deux soldats au casque blanc, brassard frappé des initiales de la police militaire et matraque au poing, le sommèrent d’évacuer les lieux.
Adem élut domicile dans un conteneur sur une aile de la gare, de l’autre côté des hangars et des ateliers, là où les chiens errants, las d’être lapidés, s’accordaient un hypothétique répit. …

Extraits
– Là où je n’aurai pas besoin de sourire lorsque je n’en ai pas envie, ou de dire bonjour tous les matins à des gens qui m’insupportent ou bien encore de faire confiance à des êtres qui n’en sont pas dignes… »

« Si nous voulons accéder à des jours meilleurs, nous devons axer l’effort sur nos enfants. Ils sont l’Algérie de demain. Ils sont plus aptes à consolider la liberté que nous.
– Nous?
– Les rescapés de la guerre. Nos têtes sont pleines de vacarme, nos poumons de baroud, nos consciences de traumatismes. » p. 192

« Une guerre n’est jamais finie. Quand les armes se taisent, leurs échos continuent de retentir dans les esprits. Personne n’échappe à la guerre. Qui ne la fait pas la pas, la subit.»

« – Et que ferons nous lorsque la mer sera totalement asséchée Adem?
– Ce que tu voudras Mika, ce que tu voudras.
– Eh bien je vais te dire ce que nous ferons une fois que la mer sera asséchée… Lorsqu’il n’y aura pas une goutte d’eau au fond des abysses, lorsqu’il n’y aura que des rochers embrumés au milieu du corail et du sable brûlant, lorsque tout sera blanc devant nous, nous retrousserons nos pantalons par-dessus nos genoux et nous marcherons sur le sel de tous les oublis jusqu’au bout de toute chose en ce monde. » p.220-221

À propos de l’auteur
KHADRA_Yasmina_©DRYasmina Khadra © Photo DR

Yasmina Khadra est né en 1955 dans le Sahara algérien. Il est notamment l’auteur d’une trilogie saluée dans le monde entier, Les Hirondelles de Kaboul, L’Attentat et Les Sirènes de Bagdad, consacrée au dialogue de sourds entre l’Orient et l’Occident. L’Attentat a reçu, entre autres, le prix des Libraires. Ce que le jour doit à la nuit a été élu meilleur livre de l’année 2008 par le magazine Lire et a reçu le prix France Télévisions. Adaptés au cinéma, au théâtre (en Amérique latine, en Afrique et en Europe) et en bandes dessinées, les ouvrages de Yasmina Khadra sont traduits en une cinquantaine de langues. (Source : Éditions Julliard)

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