Un jour viendra couleur d’orange

DELACOURT_un-jour-viendra-couleur-dorange  RL2020

En deux mots:
Pierre a enfilé son gilet jaune, occupe les ronds-points et crie sa colère tandis que Louise, son épouse accompagne les patients en fin de vie. Après la naissance de leur fils Geoffroy – un enfant pas comme les autres – ils se sont éloignés l’un de l’autre. Chacun d’entre eux va dès lors se battre pour son avenir.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Changer les couleurs du monde

Sur fond de crise des gilets jaunes, Grégoire Delacourt a réussi un roman d’une forte intensité dramatique en racontant le destin d’un couple et de leur enfant né «différent».

C’est en 2018, au moment de la contestation des gilets jaunes, que Grégoire Delacourt a choisi de débuter son nouveau roman. Pierre a rejoint la lutte, tient un rond-point, rêve de jours meilleurs.
Lorsqu’il se retourne, il voit ce jour d’élection présidentielle en 2002 et ses illusions s’envoler. Lionel Jospin a décidé d’arrêter la politique, Le Pen sera face à Chirac au second tour. Un choc qu’il partage avec tous ceux qui rêvaient de lendemains qui chantent. Parmi toutes ces personnes, il croise le regard de Louise et ressent, comme une urgence, l’envie de dissoudre ce malaise dans l’amour. L’envie de s’unir, de montrer qu’ensemble, on peut réussir quelque chose. Après coup, il se dira que ce furent sans doute ses trois plus belles années.
Quand son fils Geoffroy est né, la joie de la parenté s’est transformée en nouvelle épreuve. Geoffroy ne réagissait pas. Il était différent.
L’épreuve de trop pour Pierre. Il n’a pas supporté cette injustice, s’est éloigné de Louise, a cherché du réconfort dans d’autres bras. Louise, quant à elle, a choisi de se battre, de ne pas rester spectatrice de son infortune. Elle va utiliser pour Geoffroy la même recette qu’au travail, où elle accompagne les personnes en fin de vie: «Louise aidait ceux qui partaient. Et quand un sourire se posait sur les visages chiffonnés, elle savait qu’elle avait trouvé les mots justes, mené les moribonds à cette joie insaisissable qui permet le lâcher prise». Grâce aux soins qu’elle lui prodigue, cherchant à entrer dans son monde, elle le soulage et le rassure. Geoffroy est différent, mais très doué. Et alors que ses parents se déchirent, se séparent, il va faire deux rencontres déterminantes. Les yeux Véronèse de Djamila, quinze ans, et la cabane où vit Hagop Haytayan, un Arménien qui a choisi de se retirer dans une forêt où les nuances de vert sont nombreuses. Car Geoffroy range sa vie d’après les couleurs. Il aime le vert, il n’aime pas le jaune. Ce que son père ne comprend pas. Il s’obstine à vouloir l’éduquer à sa façon, lui faire partager sa conception de la vie.
Ceux qui devraient vouloir le bien sont ceux qui vont faire le plus de mal. Pierre va faire souffrir Geoffroy et les frères de Djamila vont vouloir imposer leurs préceptes religieux, leur intégrisme à leur sœur et l’entraîner vers l’abîme.
Grégoire Delacourt, en choisissant un poème d’Aragon pour le titre de son roman,
«Un jour pourtant un jour viendra couleur d’orange / Un jour de palme un jour de feuillages au front / Un jour d’épaule nue où les gens s’aimeront», nous en livre la clé. Comme le soulignera Hagop, «les ennuis venaient quand les hommes avaient perdu le sens de la poésie. Étaient restés sourds aux murmures du cœur.»

Un jour viendra couleur d’orange
Grégoire Delacourt
Éditions Grasset
Roman
272 p., 19,50 €
EAN 9782246824916
Paru le 19/08/2020

Où?
Le roman se déroule en France, principalement dans le Nord. On y évoque aussi des voyages à Paris.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Tandis que le pays s’embrase de colères, Geoffroy, treize ans, vit dans un monde imaginaire qu’il ordonne par chiffres et par couleurs. Sa pureté d’enfant « différent » bouscule les siens : son père, Pierre, incapable de communiquer avec lui et rattrapé par sa propre violence ; sa mère, Louise, qui le protège tout en cherchant éperdument la douceur. Et la jeune Djamila, en butte à la convoitise des hommes, fascinée par sa candeur de petit prince.
Fureurs, rêves et désirs s’entrechoquent dans une France révoltée. Et s’il suffisait d’un innocent pour que renaisse l’espoir ? Alors, peut-être, comme l’écrit Aragon, «un jour viendra couleur d’orange (…) Un jour d’épaule nue où les gens s’aimeront».
Lumineuse, vibrante, une grande histoire d’humanité.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
Fivorites.com 
Blog Les chroniques de Koryfée (Karine Fléjo)
Blog Le coin lecture de Nath
Blog Pamolico 
Blog Vagabondage autour de soi 


Grégoire Delacourt présente Un jour viendra couleur d’orange © Production Grasset

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Jaune
Il faisait encore nuit lorsqu’ils sont partis. Les pleins phares de la voiture élaguaient l’obscurité avant d’éclabousser de jaune, pour un instant, les murs des dernières maisons du village, puis tout replongeait dans les ténèbres. Ils étaient six, serrés, presque coincés, dans le Kangoo qui roulait à faible allure. Ils portaient des bonnets comme des casques de tankistes, des gants épais, des manteaux lourds – la nuit était froide. L’aube encore loin. Ils avaient des têtes fatiguées de mauvais garçons, même les deux femmes qui les accompagnaient. Ils ne se parlaient pas mais souriaient déjà, unis dans une même carcasse, un entrelacs de corps perclus de colères et de peurs. Une même chair prête au combat, parée aux blessures puisqu’il n’est de vie qui ne s’abreuve de sang. C’était leur première fois. De l’autoradio montait Le Sud, la chanson de Nino Ferrer. S’est suicidé ce type-là, a dit l’un d’eux. Une toile de Van Gogh, la touffeur d’un treize août, des chênes rabougris, deux érables, un églantier, un champ de blé moissonné en surplomb du Quercy blanc, les stridulations des cigales et soudain, une déchirure. Un coup de feu. Puis le silence. Silence de plomb. La chevrotine pénètre le cœur et le corps du chanteur s’effondre. Dans la voiture, personne ne chantait le refrain de la chanson qui promettait un été de plus d’un million d’années. Ils avaient soudain des mines graves. Le conducteur a coupé la radio. Dix minutes plus tard, le Kangoo s’est arrêté au rond-point, en travers de la départementale déserte. Les six passagers en sont descendus. Les corps étaient lourds. Ils ont sorti le brasero du coffre à la lueur des lampes de poche. Les filets de petit bois. Les Thermos de café. Les sacs de boustifaille. Ils ont caché la bouteille de cognac et les grands couteaux. J’aurais quand même dû prendre le riflard, a regretté l’un d’eux. On va quand même pas tirer les premiers, a commenté un autre. Et on a ri d’un rire sans gloire. Ils se savaient des chasseurs qui finiraient tôt ou tard à leur tour par être pourchassés. En attendant, il fallait tenir. Quand le barrage a été installé, ils ont bu un coup. Ils ont cherché des mots qui réchauffaient. C’est de leur faute, faut arrêter de nous prendre pour des cons, a pesté Tony, un trapu ombrageux. Origine italienne, précisait-il, j’ai dans les veines le même sang que Garibaldi. Le feu éclairait la nuit et les visages dévorés. La hargne assombrissait les regards. Les peaux se fanaient. Les doigts tremblaient. Quand une première voiture est apparue au loin, ils se sont levés comme un seul homme. Ils ont eu un peu peur, forcément. Mais la peur appelle aussi le courage. Le courage entraîne l’espoir. Et l’espoir fait battre les cœurs. Prendre les armes. On veut juste une vie juste, avait réclamé Pierre, et ils avaient tous été d’accord. Ils avaient même fabriqué une banderole avec ces mots qu’ils avaient trouvés chantants sans savoir que dans cette vie juste que réclamait Pierre, il y avait tout le poids de ses chagrins, de ses défaites de père, ses abandons d’époux, ses colères. Tous les cœurs ne dansent pas les mêmes querelles. Allez, on demande pas la lune. Juste un bout, avait-il ajouté. Et les autres avaient ri. Les corps ont revêtu des gilets jaune fluorescent. Ont pris position sur la chaussée. La voiture était à moins de trois cents mètres maintenant. Une des deux femmes s’est allongée sur l’asphalte gelé. Quelqu’un a lâché, eh Julie, n’exagère pas quand même, et Julie, avec une fierté de louve, a répondu ben qu’ils m’écrasent, tiens, on verra le chaos que ça sera. Deux cents mètres. C’était la première menace. Le baptême du feu. La voiture lançait des appels de phares qui ressemblaient à des insultes. Mais à mesure qu’elle approchait, ils devinaient la fourgonnette sombre d’Élias le boulanger, et les appels de phares sont alors apparus dans des cris de joie. J’ai bien pensé que vous seriez là, les gars, c’est le meilleur endroit pour tout bloquer. Voilà ma première fournée. Baguettes tradition. Viennoises. Pain complet. Seigle. Maïs, bien cuit comme tu l’aimes, a-t-il précisé à Julie qui se relevait. Et, la crème de la crème les amis, cent croissants beurre. Encore chauds. Dans quelques heures, loin d’ici, à Paris, les murs parleront des brioches de Marie-Antoinette. Des rêveurs enragés tenteront de prendre l’Élysée comme on prend son destin en main. Des pavés voleront comme tombent des cadavres d’oiseaux. Il exhalera déjà une odeur d’insurrection. Un parfum de muguet en novembre. Je peux pas rester avec vous, a ajouté Élias, penaud, mais si vous avez besoin de quoi que ce soit, vous appelez. La pleutrerie fait les lâchetés généreuses. Lorsqu’il est reparti, on l’a applaudi. Les croissants fondaient dans la bouche. C’était un beurre au goût d’enfance. Au goût d’avant. Quand le monde s’arrêtait au village voisin. À la coopérative. Ou à la grande ville. Quand le bureau de poste était encore ouvert. Quand l’assureur venait à la maison. Et le docteur. Quand le bus passait deux fois par jour et que le chauffeur, parce que vous marchiez le long des champs ou que les nuages menaçaient, stoppait ailleurs qu’à l’arrêt. Le temps où le monde avait la taille d’un jardin. La nuit tirait maintenant à sa fin. Le ciel se marbrait de cuivre. Les six gilets jaunes ressemblaient à des flammes qui dansent. Des lucioles d’ambre. Il y a toujours quelque chose de joyeux à partir au combat. En ce troisième samedi de novembre, le jour s’est levé à 8 h 05. Vers 8 h 30 sont arrivées les premières voitures qui se dirigeaient vers la ville. Une ou deux vers les plages du Nord. Le temps du week-end. Vers des maisons froides qui sentent le feu ancien, le sel humide, les photos moisies. On les a arrêtées. On a offert des croissants aux conducteurs. Aux passagers. Certains descendaient, se réchauffaient au brasero. Ça discutait. Ça s’emportait souvent. Mais tout le monde s’accordait à dire que la nouvelle taxe de six centimes et demi sur le gasoil c’était du vol. La négation de nos vies. Encore un mensonge. Faut se battre. C’est ce qu’on fait, mon gars, a dit Jeannot, un grand échalas pâle, c’est ce qu’on fait, mais en douceur. Ça existe la douceur, ça a son mot à dire. Peut-être, a repris le gars, mais les 80 kilomètres-heure ça aussi c’est une immense connerie. Déjà qu’à 90, on n’arrive pas à doubler les camions. Y veulent quoi ces connards ? Ces bobos. Parisiens. Planqués. Les mots pétaradaient. Tout y est passé. Branleurs de politiciens. Petits barons. Tout pour eux rien pour nous. Qu’on crève, c’est ça ? Qu’ils nous installent donc le métro, tiens. Qu’ils viennent vivre notre vie. Rien qu’une semaine. Tout ça, c’est pour faire cracher les radars, a crié l’un d’eux. Eh ben on va aller se les péter leurs radars, a proposé Pierre et tout le monde a été d’accord mais personne n’a osé bouger parce que chacun savait que c’est la première violence qui est la plus difficile. L’irréversible. Celle qui signe le début de la fin : après le premier coup, les fauves se lâchent. La chair des hommes devient champ de bataille. Alors personne n’a bougé. Des automobilistes ont abandonné leur voiture sur l’accotement enherbé pour rejoindre les autres. Ils ont revêtu leur gilet de luciole, ces bestioles qui brillent la nuit pour trouver leur partenaire et se reproduire. Ainsi les corps des laissés-pour-compte, des petits, des sans-dents, des fainéants et de « ceux qui ne sont rien » brillaient dans cette première aube afin de se reconnaître et de se reproduire par milliers. Dizaines, centaines de milliers. Dans quelques heures, les corps entremêlés de l’indignation feraient apparaître une méchante tache jaune sur le poumon de la République. Et rien ne serait jamais plus comme avant. Une voiture de la gendarmerie venait de s’arrêter à cent mètres de là. Aucun militaire n’en est sorti. Ils observaient. Ils connaissaient bien la théorie de l’étincelle. Du feu aux poudres. Ce qu’ils voyaient pour l’instant était bon enfant. Un petit déjeuner sur un rond-point. Une kermesse. Voilà que plus de cinquante automobiles étaient bloquées maintenant et des plus éloignées retentissaient des coups de Klaxon insistants, comme des râleries, des doigts d’honneur, mais quand une poignée de lucioles a remonté la file, le silence s’est fait aussitôt. On fouillait alors frénétiquement l’habitacle à la recherche de son gilet jaune. On s’empressait de l’étaler sur le tableau de bord. Regardez, les mecs, je suis avec vous. C’est dégueulasse ces taxes. Me faites pas de mal. Certains opéraient rapidement un demi-tour. S’enfuyaient. Une guerre, c’est choisir un camp, c’est se lever, et peu d’hommes ont les jambes solides. Quand il n’y a plus eu de croissants ni de pain, on a laissé passer les voitures. Une à une. On tentait un dernier échange avec le conducteur. On se promettait des luttes et des révoltes. Quelques têtes sur des piques. Sur la grande banderole, l’encre noire du slogan de Pierre brillait dans le soleil froid. « On veut juste une vie juste. » Plus tard, ça a été au tour d’un Cayenne de s’arrêter. Une voiture au nom d’un bagne sinistre dans lequel, sur dix-sept mille forçats, dix mille ont trouvé la mort entre 1854 et 1867. Dix mille morts sales. Véreuses. Une voiture qui représentait quatre virgule sept années de smic, et encore, si on mettait tout son argent dans la caisse, mais il fallait bien se loger, bien se nourrir, se vêtir, ensoleiller la vie des enfants. Laisse, a dit Pierre à Julie. C’est pour moi. Et Pierre s’est approché de la Porsche. Un gilet jaune était posé sur le cuir fauve du luxueux tableau de bord. Le conducteur était bel homme. Regard clair. Visage doux. La cinquantaine. Assis à l’arrière, un garçon de l’âge de son fils. L’enfant était occupé à sa tablette, il ne percevait rien des éclats du mécontentement des hommes. De l’air soufré. Pierre a fait signe à l’homme de baisser sa vitre. Sa guerre venait de commencer.

Bleu
Dans chacune des chambres, le mur qui faisait face au lit était bleu. Un bleu azurin, presque pastel. Un ciel dans lequel on se cognait. Une immensité en trompe-l’œil. Une couleur d’eau fraîche qui possédait un effet calmant et faisait baisser la tension artérielle. On disait même que le bleu pouvait réduire la faim. Et ici, au cinquième étage, c’était de fin de vie dont on parlait. Ceux qui arrivaient avaient encore faim mais plus aucun appétit. Les bouches ne mordaient plus. Les doigts tricotaient le vide. Parfois, les yeux suppliaient. Les malades partaient mais voulaient rester encore. Alors on soulageait les corps, on nourrissait les âmes. Au commencement, avant de rejoindre le cinquième, Louise avait été infirmière au premier. En néonatologie. Elle avait choisi ce service après la naissance de son fils car l’accouchement avait été difficile. Presque une bagarre. Depuis, l’enfant n’avait jamais supporté qu’on le touche. Le contact de l’eau, le poids de l’eau l’avaient fait souffrir, tout comme certains vêtements sur sa peau, certaines matières, et il lui avait semblé qu’ici, elle pourrait se rattraper. Toucher. Caresser. Ressentir. Avoir enfin des mains de mère, des gestes millénaires, des tendresses insoupçonnées – même, par exemple, lorsqu’elle poserait une sonde gastrique dans un corps de la taille d’un gigot. Toutes ces années, elle avait aimé maintenir cet équilibre inconstant entre une promesse et une incertitude, veillé à garder hors de l’eau les visages violacés, les petits corps prématurés, jusqu’à les tendre un jour aux parents, leur dire ces deux mots qui font toujours pleurer parce qu’ils parlent d’un miracle. Il vivra. Mais aujourd’hui, Louise était assise dans une de ces chambres où le mur face au lit est bleu, un bleu azurin, presque pastel. Elle travaillait désormais à l’étage où l’on ne dit plus il vivra mais il s’en va. Dans le bleu. La couleur du ciel. Elle avait demandé à rejoindre le service car elle aimait l’idée qu’il y ait d’autres chemins. Je t’accompagne. Je vais là où tu vas. Avec chaque patient, elle goûtait une nouvelle forme d’amour. À chaque fois une victoire quand la peur s’évaporait. Quand la maladie n’était plus un combat mais le temps qui restait, une grâce. On pouvait gagner des guerres en se laissant tomber. Là, elle tenait dans sa paume la main de dentelle effilochée de Jeanne, Jeanne qui n’avait plus peur, qui ne pleurait plus, qui n’attendait plus ses deux grands fils qui auraient dû venir, qui avaient promis de venir, ce samedi, maman, on sera là samedi, car le médecin leur avait dit ne traînez pas si vous voulez un au revoir, on ne se remet pas d’un adieu raté, alors ils avaient juré samedi, on prendra la route tôt, ça roulera bien. Les deux grands fils qui ne sont pas venus. Et voici que les râles s’amenuisent, deviennent semblables à un chuintement de gaz, alors Louise a pour Jeanne des mots qui sont ceux d’une fille et d’une sœur, les mots d’une mère, d’une amante. La scopolamine et la morphine avaient œuvré dans le silence du corps évidé. Jeanne ne souffrait pas. Jeanne s’en allait doucement. La faim avait disparu, le feu s’éteignait tandis que ses deux grands fils étaient bloqués au péage de Fleury-en-Bière, au milieu des manifestants en liesse, dans la vague mimosa, les chansons à fond dans les bagnoles, les odeurs de graillon. Une frairie. Une sauvagerie en laisse. Au même moment, dans le hall de l’hôpital, les images tournaient en boucle sur les deux grands écrans de télévision. On parlait de plus de deux cent quatre-vingt mille manifestants. Deux cents blessés. Peut-être quatre cents. C’était flou. Des policiers aussi. Des états graves. Des interpellations. Des gardes à vue. Les commentateurs s’en donnaient à cœur joie. Gilets jaunes, verts de rage, colères noires. Des stations-service, des supermarchés, des péages étaient bloqués. Il y aurait deux mille manifestations à travers la France. Sur certains ronds-points, des flics sortaient les matraques. La rage se traite à coups de tatanes. Dégagez. Dégagez. À l’hôpital, certains visiteurs commentaient les images d’actualité à voix basse. On ne sait jamais ce que pense le voisin. D’autres tentaient de calmer les enfants qui criaient. Qui exigeaient un Coca. Qui ne voulaient pas voir pépé. Sa bouche sent mauvais. C’est dégueu. D’autres encore fumaient devant la large porte vitrée de l’entrée, en aspirant de longues bouffées d’asphyxiés, avant de s’en retourner, le regard égaré, voir leur proche en train de crever d’un carcinome thymique ou d’un mésothéliome et de maugréer contre ces saloperies de maladies. Au Pont-de-Beauvoisin, en Savoie, une femme de 63 ans était morte tout à l’heure, percutée par une automobiliste prise de panique face aux gilets jaunes – le premier cadavre de la guerre qui se livrait ici. Au même moment, au cinquième étage de l’hôpital Thomazeau, venait de mourir Jeanne, 74 ans, d’un adénocarcinome et, deux chambres plus loin, Maurice, 82 ans, des suites d’une maladie de Charcot. Jeanne était restée avec Louise, et Jeanne avait eu froid. Maurice était entouré des siens. On avait dit dans le bureau des infirmières qu’il était parti en souriant. La famille semblait contente. Ils avaient remercié tout le service des soins palliatifs. Promis d’envoyer des fleurs. À Paris, la situation restait tendue aux abords de l’Élysée. Mille deux cents personnes étaient toujours regroupées dans le secteur de la Concorde. Louise est rentrée chez elle. C’était un samedi comme un autre. Le jour des familles. Du bordel dans les couloirs. Des chiottes sales. Elle allait retrouver son mari qu’elle n’avait pas vu ce matin, cinq de ses vieux potes étaient venus le chercher vers 4 heures pour aller bloquer un rond-point sur la départementale. Elle lui avait laissé deux Thermos de café sur la table de la cuisine. »

Extraits
« Sa mémoire était déjà encombrée de choses qui ne servaient qu’à le rassurer sur la permanence du monde. Les chiffres étaient un équilibre, une certitude tout comme les couleurs. Ce qui terrifiait, c’était la poésie des hommes, c’est à dire leur imprévisibilité, car pour lui la poésie des hommes n’était que cela, fantaisies, cabrioles, facéties. Ne pas savoir si un inconnu croisé dans la rue va vous sourire, être tout à fait indifférent ou bien vous poignarder le ventre et le cou avec un couteau de chasse spécial sanglier était absolument effrayant. »

« Djamila prenait celle de Geoffroy, la serrait très fort. La broyait même. Cette douleur avait le don de concentrer toutes ses peurs et la main de Djamila de les extirper. »

« Quand il y a trop de bruit, ses mains frappent sa tête, comme pour écraser les bruits dans son crâne. Ce sont les cafards. Des bestioles constituées de plus de vingt mille gènes, vous expliquera-t-il, soit presque autant que notre propre patrimoine génétique et parmi elles, plusieurs familles de gènes qui en font des insectes pratiquement impossibles à tuer, notamment à cause d’une production d’enzymes capables de décomposer la moindre substance toxique, y compris les pesticides. Il ne dit jamais de gros mots. Il respecte les règlements à la lettre. La loi. Lorsqu’il passe devant un miroir, il ne se voit pas toujours. Il voit l’arbre, jamais la forêt. Il perçoit le monde à sa façon. Mais surtout, il y a quelque chose en lui que vous détestez par- dessus tout, il ne vous reconnaît pas. »

« L’interdit et la violence possédaient quelque chose de sexuel. D’animal. Transgresser, c’était déplacer les lignes. Occuper plus de place. Déployer sa force. Cela revenait à jouir.»

« le rire est une vague qui emporte toutes les hontes et toutes les peurs »

« On ne l’appelle jamais monsieur. Monsieur Zeroual. On le tutoie comme un chien. Au second tour, il y a dix millions de Français qui ont voté la kahba Le Pen. Dix millions qui veulent nous foutre à la mer. Ils n’ont jamais voulu de nous. En attendant, ils nous parquent dans des immeubles dans des rues aux noms d’oiseaux. Comme des injures. Alors on va se montrer. Leur montrer qu’on est là. Qu’on est chez nous. Et puis Bakki a posé sur le lit un djilbab. Tiens. Tu t’habilleras avec ça maintenant. Et je ne veux plus qu’on me dise que les frères t’insultent dans la rue. Et je ne veux plus non plus entendre que tu traînes avec le petit débile. Un petit gaouri décérébré. Sinon, c’est fini l’école. Tu restes enfermée ici. Ah, et tu donneras ça à ton prof de sport, a-t-il ajouté, C’était un certificat médical la dispensant de piscine pour cause d’allergie au chlore. Djamila s’est alors allongée sur son lit. Elle a ramené la couette sur son corps lapidé. Elle a disparu dessous, comme sous la glaise d’une tombe, et ses frères ont quitté sa chambre et ç’en a été fini de son enfance. » p. 158

« Je crois qu’il existe aussi une vérité poétique. Et elle me fait peur, parce qu’elle se situe dans le cœur. Pas dans le cerveau, qui est un ordinateur. Si cette vérité est possible, alors on devrait tous se mélanger. On gommerait ainsi le blanc, le noir, le rouge, le jaune et il n’y aurait plus qu’une seule couleur. Celle de l’être humain. On ne peut pas être raciste envers soi-même. Djamila avait frappé ses mains. C’est exactement ça la poésie, Geoffroy! C’est tout ce qui peut changer le monde en beauté. Même si c’est illogique. Mais l’illogisme est encore une forme de logique, avait commenté le garçon malicieux. Alors, poursuit Hagop après cette longue explication, je lui ai répondu que les ennuis venaient quand les hommes avaient perdu le sens de la poésie. Étaient restés sourds aux murmures du cœur. Le garçon s’est habillé et nous sommes partis. Dans la voiture, il était agité. Il a commencé à taper la vitre avec son front. De plus en plus fort. » p. 202

À propos de l’auteur

DELACOURT_Gregoire_©DRGrégoire Delacourt © Photo DR

Né à Valenciennes en 1960, Grégoire Delacourt a publié huit romans aux éditions JC Lattès. En 2011, L’Écrivain de la famille (150 000 ex, Prix Marcel Pagnol 2011, Prix Rive Gauche à Paris 2011, Prix Carrefour du Premier Roman 2011, Prix Cœur de France 2011). En 2012, La liste de mes envies (1,2 millions d’ex, Prix Méditerranée des Lycéens 2013, Prix Livresse de Lire 2013) traduit en 35 langues, adapté au cinéma par Didier Le Pêcheur en 2014 et au théâtre. En 2014, On ne voyait que le bonheur (305 000 ex, Prix des Lectrices Edelweiss, Meilleur roman de l’année 2014), adapté au Festival d’Avignon. Et Mon Père en 2019 (23 000 ex). (Source: Éditions Grasset)

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L’attrape-cœurs

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Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots:
Holden Caulfield, 16 ans, vient d’être renvoyé de son lycée. Plutôt que de rentrer chez lui, il choisit de prendre une chambre d’hôtel et erre dans New York. Les gens qu’il côtoie alors vont alors le persuader qu’il n’est pas bien dans sa peau et que ce monde n’est pas le sien.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Trois jours d’errance à New York

Prenez le temps de (re)lire L’Attrape-cœurs et vous y trouverez, derrière l’errance d’un adolescent à New York, une réflexion sur la perte de l’innocence et sur la nécessité de sonder les marges de notre société.

Quand on reprend un livre que l’on a lu et qui vous a beaucoup plus étant adolescent, on se demande si le plaisir sera le même ou si lecteur et le livre ont bien vieilli. Avec L’Attrape-cœurs, cette seconde lecture a non seulement été plaisante, mais elle m’aura permis de découvrir un «autre livre» ou plus exactement d’en percevoir de nouvelles facettes, plus noires.
Pour commencer par le commencement, j’ai ainsi compris ce que signifiait le titre du livre. Dans sa version originale, The Catcher in the Rye (l’attrapeur dans un champ de seigle) fait allusion à un poème de Robert Burns où cet attrapeur est chargé d’empêcher les enfants de tomber de la falaise. C’est plus précisément le cœur des enfants qu’il faut ici attraper avant que ces derniers ne basculent dans le monde des adultes. Une entreprise vouée à l’échec, car on n’arrêtera pas le temps qui passe, sauf peut-être pour ceux qui, comme le frère du narrateur, meurent enfant.
Aujourd’hui, je vois dans la fuite racontée dans ce roman aussi l’envie de se rapprocher d’Allie, mort d’une leucémie à dix ans.
Voici donc le narrateur, Holden Caulfield, 16 ans, errant dans les rues de New York. Il vient d’être une nouvelle fois renvoyé de son lycée et s’est bagarré à l’internat avec Stradlater qui a eu le tort de coucher avec Jane Gallagher, une amie qu’il estime beaucoup. Et même s’il redoute la réaction de ses parents, son premier réflexe est de rentrer chez lui. Nous sommes en décembre, à quelques jours de Noël. Mais en arrivant, il prend peur et trouve refuge dans un hôtel.
Les trois jours qui suivront racontent les boîtes de nuit, les rencontres, ses obsessions et ses fantasmes. Entre excitation et résignation, entre envie et découragement. Et quand le liftier de l’hôtel lui propose de faire monter une prostituée pour cinq dollars, il accepte la proposition. Mais là encore, rien ne se passera comme prévu. Il lui faudra à nouveau prendre la fuite. Jusqu’à se retrouver interné. C’est du reste de l’asile qu’il nous offre sa confession.
Je retrouve alors dans Salinger le Kerouac de Sur la route. Cette envie, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, de briser le carcan moral et les règles de bienséance. À la fois dans le langage et dans les actes. Si le roman à un peu vieilli, c’est peut-être dans le style, mais après tout cela fait partie de cet instantané des années 1950 qui marque la fin d’une époque. Kerouac comme Salinger ont compris que c’était dans les marges que se construisait le nouveau monde. Des marges qu’ils explorent, quitte à se briser les ailes, quitte à subir les foudres de la société et des parents, encore attachés à l’ordre ancien.

L’attrape-cœurs
J.D. Salinger
Éditions Pocket
Roman
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Annie Saumont
256 p., 9,65 €
EAN 9782266125352
Paru le 24/05/2002

Ce qu’en dit l’éditeur
J.D. Salinger débute sa carrière d’écrivain en 1948 en publiant des nouvelles dans le magazine américain The New Yorker. Deux ans plus tard il publie son premier roman, L’attrape-cœurs (The catcher in the rye), chronique d’un désastre annoncé. Le lecteur y suit le pérégrinations d’Holden Caulfield, un adolescent paumé exclu de son internat à la veille des vacances de Noël. Pendant deux jours, Holden va errer seul dans New York. Alcool, prostitution, décrochage scolaire, problèmes psychiatriques, L’attrape-cœurs aborde des thèmes compliqués par le prisme de l’adolescence, chose très rare à l’époque. Dès son arrivée dans les librairies américaines, le livre connaît un succès immédiat. En France, il paraît en janvier 1953 mais ne connaît pas le même succès. Il faudra attendre l’édition des Nouvelles et de Franny et Zooey, l’autre unique roman de Salinger, pour que son œuvre gagne en célébrité.

68 premières fois
Sélection anniversaire: le choix de Stéphanie Kalfon

KALFON_stephanie
Lauréate en 2007 de la bourse «Scénariste TV» décernée par la Fondation Lagardère, Stéphanie Kalfon a notamment travaillé pour la série Vénus et Apollon diffusée sur Arte. Elle est également la réalisatrice du film Super triste avec Emma de Caunes et travaille actuellement sur un long métrage avec Jean-Pierre Darroussin. Après Les parapluies d’Erik Satie (Éditions Joëlle Losfeld, 2017), lauréat du premier Prix Littéraire des Musiciens en 2018, elle a confirmé son talent de romancière avec Attendre un fantôme.

«Un roman des profondeurs, qui n’est pas simplement une invitation à l’aventure, aux mille vies que la vie offre en promesse à l’enfance, qui n’est pas qu’un mouvement continu dans le rythme kaléidoscopique du vivant, dans la cadence poétique et vulgaire – héroïque, fantasmée, humoristique, tendre – d’un enfant qui s’éloigne fugue rap conspire crache admire questionne mord s’égare… mais qui emporte avec lui tous les quatre cent coups par où le langage, quand il frissonne exact, devient une palpitation, une voix qui ne nous quitte plus. C’est un roman que je ne peux plus relire tellement j’y suis attachée, au sens où chaque phrase qui s’y trouve s’attache à moi et m’empêche de parler. Il me happe dans sa mélodie, et coupe toutes mes musiques. Pour me laisser dans l’émotion pure, celle d’avoir un peu moins de solitude autour de soi, et l’horizon d’un vagabondage à partager en guise d’existence, qui serait une fête où on ne se sent pas à l’étroit.»

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Page Wikipédia du livre
Arte (livres culte)
Télérama
Slate (Arnaud Aubry)
Le Monde (Martine Silber)
ELLE 
L’Express (Delphine Peras)
Blog Le chat sur mon épaule (Robin Guilloux)
Actualitté
Editions Robert Laffont
Buzz littéraire
La Libre Belgique (Fanny Ruwet)
Le blog de passion de lecteur

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Si vous voulez vraiment que je vous dise, alors sûrement la première chose que vous allez demander c’est où je suis né, et à quoi ça a ressemblé, ma saloperie d’enfance, et ce que faisaient mes parents avant de m’avoir, et toutes ces conneries à la David Copperfield, mais j’ai pas envie de raconter ça et tout. Primo, ce genre de trucs ça me rase et secundo mes parents ils auraient chacun une attaque, ou même deux chacun, si je me mettais à baratiner sur leur compte quelque chose d’un peu personnel. Pour ça ils sont susceptibles, spécialement mon père. Autrement ils seraient plutôt sympa et tout – d’accord – mais ils sont aussi fichument susceptibles. Et puis je ne vais pas vous défiler ma complète autobiographie. Je veux juste vous raconter ce truc dingue qui m’est arrivé l’année dernière vers la Noël avant que je sois pas mal esquinté et obligé de venir ici pour me retaper. Même à D.B, j’en ai pas dit plus, pourtant c’est mon frère et tout. Il est à Hollywood. C’est pas trop loin de cette foutue baraque et il vient me voir pratiquement chaque dimanche. C’est lui qui va me ramener chez nous quand je sortirai d’ici, peut- être le mois prochain. Maintenant qu’il a une Jaguar. Une de ces petites merveilles anglaises qui font du trois cents à l’heure. Et qui lui a sûrement coûté pas loin de trois briques. Il est plein aux as à présent. Ça le change. Avant, quand il était à la maison, c’était rien qu’un vrai écrivain. Il a écrit des nouvelles, ce bouquin terrible La vie cachée d’un poisson rouge, au cas où vous sauriez pas. L’histoire la meilleure, justement, c’était La vie cachée d’un poisson rouge, il était question d’un petit gosse qui voulait laisser personne regarder son poisson rouge parce qu’il l’avait acheté tout seul, avec ses sous. Ça m’a tué. Maintenant D.B. il est à Hollywood, il se prostitue. S’il y a une chose dont j’ai horreur c’est bien le cinéma. Surtout qu’on m’en parie jamais.
Là où je veux commencer c’est à mon dernier jour avant de quitter Pencey Prep. Pencey Prep est ce collège, à Agerstown, Pennsylvanie, vous devez connaître. En tout cas vous avez sûrement vu les placards publicitaires. Y en a dans un bon millier de magazines et toujours ça montre un type extra sur un pur-sang qui saute une haie. Comme si tout ce qu’on faisait à Pencey c’était de jouer au polo. Moi dans le secteur j’ai même jamais vu un canasson. Et en dessous de l’image du type à cheval y a toujours écrit : « Depuis 1888, nous travaillons à forger de splendides jeunes hommes à l’esprit ouvert. » Tu parles ! Ils forgent pas plus à Pencey que dans n’importe quelle autre école. Et j’y ai jamais connu personne qui soit splendide, l’esprit ouvert et tout. Peut-être deux gars. Et encore. C’est probable qu’ils étaient déjà comme ça en arrivant.
Bon. On est donc le samedi du match de foot contre Saxon Hall. Le match contre Saxon Hall c’était censé être un truc de première importance, le dernier match de l’année et on était aussi censé se suicider, ou quelque chose comme ça, si notre cher collège était battu. Je me souviens que vers trois heures, ce foutu après-midi, j’étais allé me percher en haut de Thomsen Hill, juste à côté du vieux canon pourri qu’avait fait la guerre d’Indépendance et tout.
De là on voyait le terrain en entier et on voyait les deux équipes qui se bagarraient dans tous les sens. On voyait pas fameusement la tribune mais on pouvait entendre les hurlements ; côté Pencey un bruit énorme et terrible puisque, pratiquement, toute l’école y était sauf moi, et côté Saxon Hall rien qu’une rumeur faiblarde et asthmatique, parce que l’équipe visiteuse c’était pas l’habitude qu’elle trimbale avec elle des masses de supporters.
Au foot, les filles étaient plutôt rares. Seulement les Seniors avaient le droit d’en amener. Y a pas à dire, Pencey est une sale boîte. Moi j’aime bien être quelque part où on peut au moins voir de temps en temps deux ou trois filles, même si elles font que se gratter les bras ou se moucher ou juste ricaner bêtement ou quoi. La môme Selma, Selma Thurmer – c’est la fille du directeur –, elle venait souvent aux matchs, mais elle a pas exactement le genre à vous rendre fou de désir. Une brave fille, remarquez. Une fois, dans le bus d’Agerstown, je me suis assis à côté d’elle et on a comme qui dirait engagé la conversation. Je l’aime bien. Elle a un grand nez et les ongles rongés jusqu’au sang et elle se met un de ces foutus soutien-gorge tellement rembourrés qu’on voit plus que ça qui pointe ; mais on aurait plutôt envie de la plaindre. Moi ce qui me bottait c’est qu’elle vous faisait pas tout un plat de son grand homme de père. Probable qu’elle savait qu’en vrai c’était un sacré plouc.
Si je me trouvais en haut de Thomsen Hill, au lieu d’être en bas à regarder le match c’est pour la raison que je venais de rentrer de New York avec l’équipe d’escrime. Le foutu manager de l’équipe d’escrime, ben c’était moi. M’en parlez pas. Le matin on était allés à New York pour la rencontre avec le collège McBurney. Mais y en avait pas eu, de rencontre ; j’avais laissé l’équipement, les fleurets et tout dans le métro. C’était pas totalement ma faute. J’étais toujours debout à regarder le plan pour savoir quand faudrait descendre. Donc on était rentrés à Pencey vers deux heures et demie alors qu’on devait rentrer pour le dîner. Et pendant tout le voyage du retour les autres de l’équipe m’avaient fait la gueule. En un sens, c’était plutôt marrant.
L’autre raison que j’avais de pas être au match c’est que je m’en allais dire au revoir au père Spencer, mon professeur d’histoire. Il avait la grippe et tout, alors je pensais bien qu’on se reverrait pas avant le début des vacances de Noël. Mais il m’avait écrit un petit mot pour me demander de passer chez lui avant de partir. Il savait que je reviendrais pas à Pencey. J’ai oublié de vous dire que j’étais renvoyé. J’étais pas supposé revenir après les vacances de Noël pour la raison que j’avais foiré en quatre matières, et pour le manque d’application et tout. On m’avait souvent averti – en particulier chaque demi-trimestre, quand mes parents venaient voir le père Thurmer – qu’il était grand temps, qu’il fallait que je m’applique, mais j’en tenais pas compte. Alors on m’a flanqué dehors. A Pencey on met très souvent des types à la porte. Pencey a une fichue réputation question études. Sans rire. »

A propos de l’auteur
J. D. Salinger est l’une des plus grandes légendes de la littérature américaine. Né à New York en 1919, il grandit dans une famille juive et suit des cours du soir à Columbia University. Il publie des nouvelles dans The New Yorker et Collier’s. En 1942, il intègre l’armée et prend part aux combats du D-Day et de la bataille des Ardennes. Hospitalisé en 1945 pour soigner un stress post-traumatique, il reprend l’écriture d’un roman qui deviendra L’Attrape-cœurs et sera publié en 1951. Après le succès mondial de ce chef-d’œuvre, Salinger a toujours évité d’être sous le feu des projecteurs, menant une vie de reclus avec sa femme et ses deux enfants, Margaret et Matthew. L’Attrape-cœurs, Dressez haut la poutre maîtresse, Charpentiers, Franny & Zooey et ses Nouvelles sont déjà disponibles en «Pavillons poche». (Source: lisez.com)

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Sur la route

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Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots:
Sal, le narrateur, décide un jour de quitter New York et de rejoindre la Côte Ouest. Autour du récit de ses voyages avec son ami Dean, il nous offre une galerie de portraits impressionnants et raconte les États-Unis dans les années 1950, la musique et la drogue, les filles et l’alcool et… une certaine idée de la liberté.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

«L’histoire c’est toi et moi et la route»

On a beaucoup écrit et commenté Sur la route de Jack Kerouac, parlé de la Beat generation, des légendes autour du manuscrit et de son auteur. Ne serait-il pas mieux de le (re)lire?

Quelques mots sur la forme avant d’en venir sur le fond, car cette dernière fait partie intégrante du mythe. L’histoire, ou la légende colportée par Jack Kerouac lui-même, veut que ce livre ait été écrit en trois semaines sur un rouleau d’une longueur de quelque 40 mètres, comme une très longue lettre adressée à son ami Neal Cassady, à San Francisco. «Je l’ai fait passer dans la machine à écrire et donc pas de paragraphes… l’ai déroulé sur le plancher et il ressemble à la route.» écrira-t-il.
Howard Cunnell, dans sa préface, explique qu’il «s’était mis au clavier, avec du bop à la radio, et il avait craché son texte, plein d’anecdotes prises sur le vif, au mot près; leur sujet: la route avec Dean, son cinglé de pote, le jazz, l’alcool, les filles, la drogue, la liberté.»
Si la vérité est sans doute plus proche d’une retranscription de notes prises en route, le rouleau original n’en existe pas moins et donne une idée des problèmes rencontrés par l’éditeur au moment de le publier. Il n’est donc guère étonnant que les refus aient été nombreux. Fort heureusement, Viking Press a donné son accord après sept années de tergiversations et après que Kerouac ait retravaillé son manuscrit. Depuis on ne compte plus les rééditions et traductions dans le monde entier.
L’histoire raconte plusieurs voyages et donne une bonne idée de ce qu’était l’Amérique au tournant des années 1940-1950. Le narrateur, Sal Paradise, vient de divorcer. À New York, en errant dans les rues, il rencontre Dean Moriarty. Ensemble, ils décident de partir vers la côte ouest, de rejoindre la Californie. Mais comme c’est bien plus le voyage que la destination qui leur plaît, ils vont reprendre la route vers l’Est puis le Sud, faisant à chaque fois de nouvelles rencontres, de nouvelles expériences. Ils démontrent aussi – au moins à cette époque – que pratiquement sans un sou, il est assez facile de s’en sortir et même de faire la fête. Car l’alcool et la drogue sont omniprésents durant toute leur épopée. Quelques petits boulots ici ou là, les cadeaux d’amis plus chanceux rencontrés en chemin, le partage et une certaine insouciance président à leur destinée.
Car si un thème majeur se cristallise au fil des pages, c’est bien celui d’une recherche permanente du plaisir – artificiel ou réel – et de la liberté. Et comme ce but est partagé par de nombreux ami(e)s, il va faire émerger ce qu’on appellera plus tard la Beat generation qu’incarneront aussi Allen Ginsberg et William Burroughs, et que l’on retrouve dans le livre sous les traits de Carlo Max et Old Bull Lee. Le groupe de «Ceux qui ont la fureur de vivre, de parler, qui veulent jouir de tout. Qui jamais ne baillent, ni ne disent une banalité. Mais qui brûlent, brûlent, brûlent, comme une chandelle dans la nuit» va souvent dépasser les limites, chercher jusqu’où aller trop loin. Cela vaut en particulier pour Dean, attiré par le côté obscur.
Et si les amateurs de voyages trouveront ici un itinéraire et des descriptions de lieux (voir à ce propos la carte Détaillée réalisée par un étudiant allemand), j’aimerais souligner un autre aspect tout aussi intéressant à mes yeux: la bande-son.
Si Kerouac affirmait avoir écrit sur un rythme de jazz et de Be Bop, il a truffé son récit de références et fait de Miles Davis, Charlie Parker ou encore Lionel Hampton, pour n’en citer que trois, ses compagnons de route aussi indispensables que les filles. Car bien entendu, s’il est question d’amour de la musique, il est aussi question d’amour et de relations qui ne sont du reste pas aussi éphémères qu’on peut le penser à première vue. Marylou, le première épouse de Dean, sera de plusieurs voyages. Sal vivra avec La Môme, une mexicaine avec laquelle il travaillera dans les champs de coton, une vraie passion.
Et si cette histoire, comme l’expérience contée dans le livre, finira mal, on retiendra d’abord ce souffle, cette envie, ce désir fou de vivre intensément. Jusqu’à se brûler. Et s’agissant de Jack Kerouac, l’ambition de retranscrire cette intensité à travers un style, une écriture. Comme l’écrit William Burroughs, «il passait sa vie à écrire, il ne pensait qu’à écrire, il ne voulait rien faire d’autre.»

Sur la route. Le rouleau original
[On The Road : The Original Scroll]
Jack Kerouac
Éditions Folio Gallimard (n° 5388)
Roman
Trad. de l’anglais (États-Unis) par Josée Kamoun
Édition et préface d’Howard Cunnell. Préface de Joshua Kupetz, George Mouratidis et Penny Vlagopoulos
624 p., 9,70 €
EAN 9782070444694
Paru le 7/05/2012

Où?
Le roman se déroule aux États-Unis, le Guide du routard a eu la bonne idée de détailler tout l’itinéraire. En voici le détail.
Signalons aussi le travail d’un étudiant allemand qui a retracé tout l’itinéraire sur Google Maps

Quand?
L’action se situe dans les années 1949-1950.

Ce qu’en dit l’éditeur
« »Avec l’arrivée de Neal a commencé cette partie de ma vie qu’on pourrait appeler ma vie sur la route. […] Neal, c’est le type idéal, pour la route, parce que lui, il y est né, sur la route… »
Neal Cassady, chauffard génial, prophète gigolo à la bisexualité triomphale, pique-assiette inspiré et vagabond mystique, est assurément la plus grande rencontre de Jack Kerouac, avec Allen Ginsberg et William Burroughs, autres compagnons d’équipées qui apparaissent ici sous leurs vrais noms.
La virée, dans sa bande originale : un long ruban de papier, analogue à celui de la route, sur lequel l’auteur a crépité son texte sans s’arrêter, page unique, paragraphe unique.
Aujourd’hui, voici qu’on peut lire ces chants de l’innocence et de l’expérience à la fois, dans leurs accents libertaires et leur lyrisme vibrant ; aujourd’hui on peut entendre dans ses pulsations d’origine, le verbe de Kerouac, avec ses syncopes et ses envolées, long comme une phrase de sax ténor dans le noir.
Telle est la route, fête mobile, traversées incessantes de la nuit américaine, célébration de l’éphémère.
« Quand tout le monde sera mort », a écrit Ginsberg, « le roman sera publié dans toute sa folie. »
Dont acte.» Josée Kamoun

68 premières fois
Sélection anniversaire : le choix de Pascal Manoukian

MANOUKIAN_Pascal_©Hermance_triay

Photographe, journaliste, réalisateur, Pascal Manoukian a couvert un grand nombre de conflits. Ancien directeur de l’agence CAPA, il se consacre désormais à l’écriture. Il a publié notamment, aux éditions Don Quichotte, Le Diable au creux de la main (2013), Les Échoués (2015) et Ce que tient ta main droite t’appartient (2017) et Le Paradoxe d’Anderson et Le cercle des hommes en 2020. (Source: Éditions du Seuil)

«J’ai lu Sur la route à 16 ans, comme Kerouac l’a écrit, sur la route, le pouce levé entre Minneapolis et San Francisco, de maisons bleues en maisons bleues. C’était l’année 1971. Le monde était encore délicieusement déconnecté et nous rêvions pour lui du meilleur. Je suis tombé à l’intérieur des pages, confondant ma vie avec la sienne. Jamais depuis je n’ai retrouvé un tel sentiment de liberté. Rarement, mais parfois, en traversant un paysage ou en rentrant chez-moi, il m’arrive une fraction de seconde, comme un ancien fumeur, croisant un invétéré tirer sur une taffe, de vouloir recommencer. Kerouac, ce sont toutes nos contradictions mises en pages ou plutôt en rouleau.»

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Page Wikipédia du livre
Madmoizelle.com
France Culture (Cinq lectures pour votre été)
Voyageurs du monde (Stéphane Guibourgé)
Blog Calliope Pétrichor 


Bande-annonce du film tiré du roman Sur la route de Jack Kerouac © Production FilmsActu

Extraits
« Et je les ai suivis en traînant les pieds comme je l’ai toujours fait quand les gens qui m’intéresse. Parce que les seuls qui m’intéresse sont les fous furieux, ceux qui ont la fureur de vivre, la fureur de dire, ceux qui veulent tout en même temps, ceux qui ne baillent jamais et ne préfèrent jamais de banalité, qui brûlent, brûlent, brûlent comme des chandelles rebelles dans la nuit.»

« Puis vient le jour des révélations de l’Apocalypse, où l’on comprend qu’on est maudit, et misérable, et aveugle, et nu et alors, fantôme funeste et dolent, il ne reste qu’à traverser les cauchemars de cette vie en claquant des dents. »

« J’ai rencontré Neal pas très longtemps après la mort de mon père… Je venais de me remettre d’une grave maladie que je ne raconterai pas en détail, sauf à dire qu’elle était liée à la mort de mon père, justement, et à ce sentiment affreux que tout était mort. Avec l’arrivée de Neal a commencé cette partie de ma vie qu’on pourrait appeler ma vie sur la route. Avant, j’avais toujours rêvé d’aller vers l’Ouest, de voir le pays, j’avais toujours fait de vagues projets, mais sans jamais démarrer, quoi, ce qui s’appelle démarrer. Neal, c’est le type idéal, pour la route, parce que lui, il y est né, sur la route, en 1926, pendant que ses parents traversaient Salt Lake City en bagnole pour aller à Los Angeles. La première fois que j’ai entendu parler de lui, c’était par Hal Chase, qui m’avait montré quelques lettres écrites par lui depuis une maison de correction, dans le Colorado. Ces lettres m’avaient passionné, parce qu’elles demandaient à Hal avec une naïveté attendrissante de tout lui apprendre sur Nietzsche et tous ces trucs intellectuels fabuleux, pour lesquels il était si justement célèbre. À un moment, Allen Ginsberg et moi, on avait parlé de ces lettres, en se demandant si on finirait par faire la connaissance de l’étrange Neal Cassady. Ça remonte loin, à l’époque où Neal n’était pas l’homme qu’il est aujourd’hui, mais un jeune taulard, auréolé de mystère. On a appris qu’il était sorti de sa maison de correction, qu’il débarquait à New York pour la première fois de sa vie ; le bruit courait aussi qu’il avait épousé une fille de seize ans, nommée Louanne. Un jour que je traînais sur le campus de Columbia, Hal et Ed White me disent que Neal vient d’arriver, et qu’il s’est installé chez un gars nommé Bob Malkin, dans une piaule sans eau chaude, à East Harlem, le Harlem hispano. Il était arrivé la veille au soir, et découvrait New York avec Louanne, sa nana, une chouette fille ; ils étaient descendus du Greyhound dans la 50e Rue, et ils avaient cherché un endroit où manger ; c’est comme ça qu’ils s’étaient retrouvés chez Hector, à la cafétéria que Neal considère depuis comme un haut lieu new-yorkais. Ils s’étaient payé un festin de gâteaux et de choux à la crème. »

Playlist (par ordre d’apparition dans le livre)
Source : Shut up and play the books

Jack parle du courant musical bebop qui « à cette époque, en 1947, […] faisait fureur dans toute l’Amérique. »
L’auteur parle de « la période ornithologique » du saxophoniste Charlie Parker (1920 – 1955) en référence à son titre Ornithology sur l’album Dial sorti en 1946.
Le compositeur et trompettiste Miles Davis (1926 – 1991) est évoqué.
Jack va à l’opéra de Central City et cite le nom de Lillian Russell (1860-1922), une actrice et chanteuse américaine. L’œuvre jouée est Fidelio, l’unique opéra de Ludwig van Beethoven, composé en 1804 et 1805.
Lors d’une soirée des choristes de l’opéra chantent Sweet Adeline, ce morceau publié en 1903 connut le succès en 1904 grâce à l’interprétation du groupe The Quaker City Four.
Je n’ai pas trouvé la référence du morceau dont les paroles « Le boogie, si tu sais pas le danser, moi je vais te montrer » sont censées provenir.
Le morceau Central Avenue Breakdown de Lionel Hampton (1908 – 2002) vibraphoniste, pianiste et batteur de jazz américain est évoqué.
La « chanson grandiose » Lover Man, parue en single en 1945,de la chanteuse Billie Holiday (1915 – 1959) est évoquée.
La chanson dont les paroles sont « La fenêtre elle est cassée, et la pluie, elle rentre dans la maison » est citée. Les paroles originales de ce morceau intitulé Mañana (Is Soon Enough for Me) sont « The window she is broken and the rain is comin’ in. » Ce titre a été interprété par Peggy Lee en 1947.
Jack s’isole dans un cimetière et y chante Blue Skies. Ce morceau composé en 1926 a été interprété en 1927 par Ben Selvin. On le retrouve la même année dans le film The Jazz Singer considéré comme le premier film parlant de l’histoire du cinéma.
Billie Holiday est de nouveau citée.
Dizzy Gillepsie (1917 – 1993) est évoqué. Ce compositeur, chef d’orchestre et trompettiste de jazz américain est considéré comme l’un des trois plus importants trompettistes de l’histoire du jazz avec Miles Davis et Louis Armstrong (1901 – 1971). Il a participé à la création du style Bebop et contribué à introduire les rythmes latino-américains dans le jazz.
Jack parle d’un « disque de bop endiablé » qu’il vient d’acheter, son titre : The Hunt. « Dexter Gordon et Wardell Gray y soufflent comme des malades, devant un public qui hurle ; ça donne un volume et une frénésies pas croyables. » Cet album est sorti en 1947.
Neal écoute le morceau A fine romance joué par une boite à musique. Ce titre a été écrit en 1936 pour le film musical Swing Time avec Fred Astaire et Ginger Rogers. Ce morceau été également interprété par Bille Holiday, Louis Armstrong et Ella Fitzgerald.
Les opéras de Verdi sont évoqués.
Le « grand pianiste de jazz » anglo-américain George Shearing (1919 – 2011) est cité, puis le batteur Denzel Best (1917 – 1965) « immobile à sa batterie ».
L’émission de radio Chicken Jazz’n Gumbo Disc-jockey Show, diffusée depuis La Nouvelle Orléans est citée.
Jack et Neal vont voir Slim Gaillard (1916 – 1991) dans un « petit night-club de Frisco ». Ce chanteur de jazz y interprète les morceaux Cement Mixer et C-Jam Blues.
Toujours dans un bar le morceau Close your eyes est chanté. Ce titre écrit en 1933 a été interprété par de nombreux artistes dont Harry Belafonte (1949), Ella Fitzgerald (1957), Peggy Lee (1963), Queen Latifah (2004)…
Évocation de Ed Saucier, un altiste (joueur de alto, instrument proche du violon) de San Francisco.
Le morceau suivant n’est pas cité explicitement dans le rouleau original mais il l’est dans la version de Sur la route publiée en 1957. Il s’agit du titre Congo Blues du Red Norvo Sextet enregistré en 1945. Red Norvo (1908 – 1999) était un vibraphoniste, xylophoniste et joueur de marimba américain. Jack Kerouac fait d’ailleurs une erreur en citant ce morceau, il l’annonce comme étant un des premiers morceaux de Dizzy Gillespie alors que si celui-ci joue bien sur ce titre il s’agit d’une œuvre collective du Red Norvo Sextet. De plus Max West qui est censé jouer de la batterie sur ce titre était en réalité un… joueur de baseball.
L’accident de voiture de Stan Hasselgård (1922 – 1948), « célèbre clarinettiste de bop » suédois, est évoqué.
Le timbre de voix de « Prez Lester » est évoqué. Prez (le prédisent) est le surnom de Lester Young (1909 – 1959) un saxophoniste, clarinettiste et compositeur de jazz américain.
Les noms de Charlie Parker, Miles Davis, Louis Armstrong et Roy Eldrige (1911 – 1989) avec « son style vigoureux et viril » sont cités. Puis viennent d’autres noms dans l’histoire du jazz racontée par Kerouac : Count Basie (1904 – 1984), Benny Moten (1894 – 1935), Hot Lips Page (1908 – 1954), Thelonious Monk (1917 – 1982) et de nouveau Gillespie et Lester Young.
Kerouac assiste à une prestation de George Shearing qui est accompagné des musiciens Denzel Best, John Levy (1912 – 2012) et Chuck Wayne (1923 -1997).
L’émission radiophonique de Symphony Sid alias Sid Torin (1909 – 1984) qui passe « les derniers morceaux de bop » est évoquée.
Un disque de Willis Jackson (1932 – 1987) est joué, autographié Willie dans le livre. Une nouvelle fois le morceau n’est pas cité dans le rouleau original alors qu’il l’est dans le livre publié, il s’agit de titre Gator tail sur lequel Willis Jackson est accompagné du Cootie Williams Orchestra.
Nouvelle évocation de Gillepsie « on mettra un disque de Gillespie vite fait, et d’autres de bop ».
Des titres de Lionel Hampton, ainsi que de Wynonie Blues Harris (1915 – 1969) et Lucky Millinder (1900 – 1966), tous deux musiciens de rhythm and blues, sont joués dans un juke-box « histoire que ça balance ». Un nouveau morceau non référencé dans le rouleau original est évoqué dans la version publié du livre, il s’agit du titre I like my baby’s pudding de Wynonie Blues Harris. Ce titre aux paroles à double sens parlant de femmes et d’alcool est sorti en 1950.
Au Mexique un « juke-box des années trente jouait de la musique de campesinos (paysans) ».
Des titres de Perez Prado sont joués. Jack et Neal dansent avec des filles sur More mambo jambo, Chattanooga de mambo, Mambo numero ocho et Mambo jambo.

À propos de l’auteur
Jack Kerouac est né en 1922 à Lowell, Massachusetts, dans une famille d’origine canadienne-française.
Étudiant à Columbia, marin durant la Seconde Guerre mondiale, il rencontre à New York, en 1944, William Burroughs et Allen Ginsberg, avec lesquels il mène une vie de bohème à Greenwich Village. Nuits sans sommeil, alcool et drogues, sexe et homosexualité, délires poétiques et jazz bop ou cool, vagabondages sans argent à travers les États-Unis, de New York à San Francisco, de Denver à La Nouvelle-Orléans, et jusqu’à Mexico, vie collective trépidante ou quête solitaire aux lisières de la folie ou de la sagesse, révolte mystique et recherche du satori sont quelques-unes des caractéristiques de ce mode de vie qui est un défi à l’Amérique conformiste et bien-pensante.
Après son premier livre, The Town and the City, qui paraît en 1950, il met au point une technique nouvelle, très spontanée, à laquelle on a donné le nom de « littérature de l’instant » et qui aboutira à la publication de Sur la route en 1957, centré sur le personnage obscur et fascinant de Dean Moriarty (Neal Cassady). Il est alors considéré comme le chef de file de la Beat Generation. Après un voyage à Tanger, Paris et Londres, il s’installe avec sa mère à Long Island puis en Floride, et publie, entre autres, Les Souterrains, Les clochards célestes, Le vagabond solitaire, Anges de la Désolation et Big Sur. Jack Kerouac est mort en 1969, à l’âge de quarante-sept ans. (Source: Éditions Gallimard)

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Le soleil se lève aussi

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En deux mots:
À Paris dans les années 1920, le journaliste Jake Barnes, vit entouré d’une bande d’expatriés avec lesquels il fait la fête et rivalise pour les yeux d’une belle Anglaise. Si une blessure de guerre l’a rendu impuissant, il ne désespère pas de parvenir à ses fins, notamment lors d’un voyage au Pays basque et en Espagne.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Une tragédie sous un soleil brûlant

Les déboires du journaliste Jake Barnes dans le Paris des années 1920 permettent à Ernest Hemingway de raconter la «génération perdue» de l’après-guerre. Et de faire vaciller les certitudes des mâles virils.

Comme les romans d’Ernest Hemingway sont indissociables de sa vie, commençons par reprendre la partie de sa biographie qu’il raconte dans Le soleil se lève aussi. Après la Première guerre mondiale qu’il a effectuée comme ambulancier sur le front italien, Hemingway décide de reprendre son métier de journaliste et part pour Paris. Au début des années 1920, installé à Montparnasse, il côtoie toute une colonie d’expatriés, d’Ezra Pound à Gertrude Stein, de Sherwood Anderson à Sylvia Beach qui accueillait généreusement les Américains dans sa librairie Shakespeare and Co. Il y a sans doute croisé aussi Francis Scott Fitzgerald ou James Joyce. C’est dans ce Paris des «années folles» que s’ouvre ce roman qui va raconter le parcours de Jake Barnes, journaliste américain derrière lequel il n’est pas difficile de reconnaître le double de l’auteur. Une technique qu’il va également utiliser pour les autres personnages du livre, largement inspirés de ses amis et fréquentations, ce qui lui vaudra notamment l’inimitié de Harold Loeb qu’il a dépeint sous le nom de Robert Cohn. Mais si le jeu des masques a provoqué un scandale au moment de la parution du livre son intérêt aujourd’hui tient bien davantage dans la chronique et les idées développées.
Le désenchantement de cette «génération perdue» est personnifiée par Jake lui-même, devenu impuissant après une blessure infligée sur le front italien et qui se désespère de voir Brett Ashley, la belle anglaise dont il est amoureux passer d’un amant à l’autre. Une galerie composée d’un Ecossais qui attend son divorce pour l’épouser à son tour, un comte grec qui roule sur l’or et Robert Cohn, dont je viens de parler, juif américain complexé qui aimerait aussi obtenir les faveurs de Brett. C’est dans l’alcool, le jeu et les fêtes que l’on cache son mal-être.
Quand Bill Gorton débarque des États-Unis, son ami Jake décide de lui faire découvrir le Pays basque et l’Espagne et de l’emmener à Pampelune pour la San Fermin, notamment célèbre pour ses corridas. Avant cela, ils pêcheront la truite.
En passant du calme de la partie de pêche à la fièvre de la corrida, Hemingway donne une forte intensité à cette dernière partie où les inimitiés, les frustrations et la violence vont se déchaîner. Chacun se retrouvant alors à l’heure du choix, souvent douloureux, dans une atmosphère électrique. Tandis que le soleil continue à se lever, leurs rêves s’évanouissent.
Hemingway considérait son roman comme «une tragédie, avec, pour héros, la terre demeurant à jamais.» Je crois que le passage du temps lui a donné raison.

Le soleil se lève aussi
[The Sun Also Rises]
Ernest Hemingway
Folio Gallimard (n°221)
Roman
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Maurice Edgar-Coindreau
288 p., 7,50 €
EAN 9782072729997
Paru le 11/05/2017

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris puis au Pays Basque et enfin en Espagne, notamment à Pampelune et Madrid.

Quand?
L’action se situe dans les années 1920.

Ce qu’en dit l’éditeur
Paris, années 1920. Jake Barnes, journaliste américain, retrouve la belle et frivole Lady Ashley, perdue dans une quête effrénée d’amants. Nous les suivons, s’abîmant dans l’alcool, des bars parisiens aux arènes espagnoles, en passant par les ruisseaux à truites des Pyrénées. Leurs compagnons, Robert Cohn, Michael Campbell, sont autant d’hommes à la dérive, marqués au fer rouge par la Première Guerre mondiale.
Dans un style limpide, d’une efficacité redoutable, Hemingway dépeint le Paris des écrivains de l’entre-deux-guerres et les fameuses fêtes de San Fermín. Ses héros, oscillant sans cesse entre mal de vivre et jouissance de l’instant présent, sont devenus les emblèmes de cette génération que Gertrude Stein qualifia de «perdue».

68 premières fois
Sélection anniversaire: le choix de Sébastien Spitzer

SPITZER_Sebastien©Astrid-di-CrollalanzaAprès avoir découvert Miller, Hemingway et Fante, Sébastien Spitzer est devenu journaliste. Il a longtemps baroudé comme grand reporter, puis s’est mis au roman. Son premier, Ces rêves qu’on piétine, a été traduit dans plusieurs pays et remporté une quinzaine de prix littéraires. Après Le Cœur battant du monde, il publie le 20 août La Fièvre. (Photo Astrid di Crollalanza)

«J’avais l’âge des défis qu’on se lance entre amis pour se prouver des choses. Chiche ! Luc venait de dégotter un nouveau terrain de jeu. Une piste d’athlétisme, à Colombes. L’hiver amputait nos loisirs. À dix-huit heures, les spots électriques peinaient à nous offrir des minutes de sursis. La piste était mal éclairée. Il faisait froid. J’étrennais une paire flambant neuve de chaussures à pointe. À vos marques ! Prêts ! L’entraîneur donna le départ du 400 mètres. Nous étions six ou sept. Luc tenait la corde. J’étais dans sa foulée. Je faisais honneur à notre belle amitié. Et puis, je ne sais pas. Une ampoule ? La peur de perdre ? Le souvenir d’une fille qui me faisait le coup du mépris ? Je ne sais plus pourquoi, mais en sortie de virage j’ai ralenti puis cessé de courir. Luc a gagné la course. Bien sûr ! Haut la main ! En se retournant, il m’a vu franchir la ligne au pas. Et son regard dépité est resté dans ma tête, gravé, comme dans le marbre. Il était si déçu. Il n’a rien dit au retour. Il regardait devant lui, replié comme un vrai parapluie. Je fixais mes chaussures.
Les vacances qui suivirent, je les passais chez une tante, en Espagne. Sur la Costa Brava. Je partais quinze jours avec quinze livres. Henry Miller. Marcel Pagnol et… Hemingway. « Le Soleil se lève aussi ». J’ai découvert son univers. Ses valeurs. Ses héros. J’ai trouvé des modèles qui en avaient, eux ; qui ne se seraient pas arrêté, eux. Jamais. J’ai trouvé des silences qui me donnaient des réponses. Ses héros ne se plaignaient pas. Ils ne rechignaient pas. Ils faisaient, de leur mieux. J’ai presque tout lu dans la foulée de ce livre. J’ai presque tout aimé d’Hemingway. Son style, efficace et sensible. Ses scènes. Ses thèmes aux antipodes des écrits tristes et insipides de ces auteurs érudits qui composent des récits gavés des vues des autres. Lui, était humain. Infiniment humain. Il avait vu. Vécu. Senti.»

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Page Wikipédia du roman
Charlie Hebdo (Yann Diener)
France Culture (florilège des émissions sur Ernest Hemingway)
Blog Calliope Pétrichor
Blog Les Aglamiettes
Blog Marque-Pages

Documentaire d’Henry King sur Le soleil se lève aussi © Dailymotion

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Il fut un temps où Robert Cohn était champion de boxe, poids moyen, à l’Université de Princeton. N’allez pas croire que je me laisse impressionner par un titre de boxe, mais, pour Cohn, la valeur en était énorme. Il n’aimait pas du tout la boxe. En fait, il la détestait, mais il l’avait apprise péniblement et à fond pour contrebalancer le sentiment d’infériorité et de timidité qu’il ressentait en se voyant traité comme un juif, à Princeton. Il éprouvait une sorte d’intime réconfort à l’idée qu’il pourrait descendre tous ceux qui le traiteraient avec impertinence, bien que, étant très timide et foncièrement bon garçon, il n’eût jamais boxé qu’au gymnase. C’était l’élève le plus brillant de Spider Kelly. Spider Kelly enseignait à tous ses jeunes gentlemen, qu’ils pesassent cent cinq ou deux cent cinq livres, à boxer comme des poids plume. Cette méthode semblait convenir à Cohn. Il était vraiment très rapide. Il était si bon que Spider ne tarda pas à le faire se mesurer avec des gens trop forts pour lui. Son nez en fut aplati à jamais, et cela contribua à augmenter le dégoût de Cohn pour la boxe. Il n’en retira pas moins une espèce de satisfaction assez étrange et, à coup sûr, son nez s’en trouva embelli. Pendant sa dernière année à Princeton, il lut trop et se mit à porter des lunettes. Je n’ai jamais rencontré personne de sa promotion qui se souvînt de lui, on ne se rappelait même plus qu’il avait été champion de boxe, poids moyen.
Je me méfie toujours des gens francs et simples, surtout quand leurs histoires tiennent debout, et j’ai toujours soupçonné que Robert Cohn n’avait peut-être jamais été champion de boxe, poids moyen, que c’était peut-être un cheval qui lui avait marché sur la figure, ou que sa mère avait peut-être eu peur ou qu’elle avait vu quelque chose ou que peut-être, dans son enfance, il s’était heurté quelque part. Mais, finalement, quelqu’un vérifia l’histoire de Spider Kelly. Spider Kelly, non seulement se rappelait Cohn, mais il s’était souvent demandé ce qu’il était devenu.
Par son père, Robert Cohn appartenait à une des plus riches familles juives de New York et, par sa mère, à une des plus vieilles. A l’école militaire où il avait préparé ses examens d’entrée à Princeton, tout en s’acquittant fort bien de son rôle de trois-quarts aile dans l’équipe de football, personne ne lui avait rappelé la race dont il était issu. Personne ne lui avait jamais fait sentir qu’il était juif et, par suite, différent des autres, jusqu’au jour où il entra à Princeton. C’était un gentil garçon, cordial et très timide, et il en conçut de l’amertume. Il réagit en boxant, et il sortit de Princeton avec le sentiment pénible de ce qu’il était et un nez aplati. Et il se laissa épouser par la première jeune fille qui le traita gentiment. Il resta marié cinq ans, eut trois enfants, perdit la majeure partie des cinquante mille dollars que son père lui avait laissés (le reliquat des biens étant allé à sa mère), acquit une dureté assez déplaisante par suite des tristesses de sa vie conjugale avec une femme riche, et, juste au moment où il avait décidé de quitter cette femme, c’est elle qui s’était enfuie avec un miniaturiste. Comme il y avait déjà bien des mois qu’il songeait à abandonner sa femme, mais qu’il ne l’avait jamais fait, trouvant trop cruel de la priver de sa compagnie, son départ lui fut une surprise des plus salutaires.
Le divorce fut prononcé et Robert Cohn partit pour la Californie. Il y tomba au milieu d’un groupe de littérateurs et, comme il avait encore un peu des cinquante mille dollars, il ne tarda pas à subventionner une revue d’art. La revue commença à paraître à Carmel, en Californie, et finit à Provincetown, dans l’État de Massachusetts. A cette époque, Cohn, qui avait été considéré purement comme un ange et dont le nom figurait en première page simplement comme membre du comité consultatif, était devenu seul et unique rédacteur. L’argent était à lui et il découvrit qu’il aimait l’autorité que confère le titre de rédacteur. Il fut tout triste le jour où, le magazine étant devenu trop coûteux, il lui fallut y renoncer.
A ce moment-là, cependant, il avait d’autres sujets de préoccupation. Il s’était laissé accaparer par une dame qui, grâce au magazine, comptait bien arriver à la gloire. Elle était fort énergique et Cohn n’avait jamais manqué une occasion de se laisser accaparer. De plus, il était sûr qu’il en était amoureux. Quand la dame s’aperçut que le magazine n’irait pas bien loin, elle en voulut un peu à Cohn et elle pensa que mieux valait profiter de ce qui restait tant qu’il y avait quelque chose dont on pût profiter. Elle insista donc pour qu’ils allassent en Europe où Cohn pourrait écrire. Ils allèrent en Europe où la dame avait été élevée et ils y restèrent trois ans. Pendant ces trois années, la première passée en voyage, les deux autres à Paris, Robert Cohn eut des amis, Braddocks et moi. Braddocks était son ami littéraire. J’étais son ami de tennis.
La dame à laquelle il appartenait – elle s’appelait Frances – s’aperçut à la fin de la deuxième année que ses charmes diminuaient, et son attitude envers Robert passa d’une possession nonchalante mêlée d’exploitation à la ferme résolution de se faire épouser. Cependant, la mère de Robert faisait à son fils une pension de trois cents dollars par mois. Pendant deux ans et demi, je ne crois pas que Robert Cohn ait jamais levé les yeux sur une autre femme. Il était assez heureux sauf que, comme bien des gens qui vivent en Europe, il aurait préféré vivre en Amérique, et il avait découvert l’art d’écrire. Il écrivit un roman et, à vrai dire, ce roman n’était pas aussi mauvais que les critiques le prétendirent plus tard. Néanmoins, ce n’était pas un bon roman. Il lut beaucoup de livres, joua au bridge, joua au tennis et boxa dans un gymnase de quartier.
Je remarquai pour la première fois l’attitude de la dame à son égard, un soir où nous avions dîné tous les trois ensemble. Nous avions dîné au restaurant Lavenue et nous étions ensuite allés prendre le café au Café de Versailles. Nous avions pris plusieurs fines après le café, et j’annonçai mon intention de partir. Cohn avait parlé d’aller passer la fin de la semaine quelque part, tous les deux. Il voulait quitter la ville et faire une grande randonnée à pied. Je suggérai d’aller en avion jusqu’à Strasbourg et de monter ensuite à pied à Sainte-Odile, ou à quelque autre site d’Alsace. « Je connais une femme à Strasbourg qui pourra nous faire visiter la ville », dis-je.
Quelqu’un me décocha un coup de pied sous la table. Je crus que c’était par hasard et je continuai :
– Voilà deux ans qu’elle est là-bas, et elle connaît tout ce qu’il y a à voir dans la ville. C’est une femme épatante.
Je reçus un nouveau coup de pied sous la table et, levant les yeux, je vis Frances, la dame de Robert, le menton en l’air, le visage dur.
– Et puis, après tout, dis-je, pourquoi aller à Strasbourg ? Nous pourrions tout aussi bien aller à Bruges ou dans les Ardennes.
Cohn parut soulagé. Je ne reçus pas de coup de pied. Je souhaitai le bonsoir et partis. Cohn dit qu’il voulait acheter un journal et qu’il allait m’accompagner jusqu’au coin de la rue.
– Bon Dieu, dit-il, pourquoi as-tu été parler de cette femme de Strasbourg ? Tu ne voyais donc pas Frances ?
– Non, je n’avais pas idée. Qu’est-ce que ça peut bien foutre à Frances que je connaisse une Américaine à Strasbourg ?
– Oh, peu importe. N’importe quelle femme. Je ne pourrai pas y aller, voilà tout.
– Ne dis donc pas de bêtises.
– Tu ne connais pas Frances. Une femme, quelle qu’elle soit. Tu n’as pas vu la tête qu’elle faisait ?
– Eh bien, dis-je, on ira à Senlis.
– Ne te fâche pas.
– Je ne me fâche pas. Senlis est très bien. Nous pourrons descendre au Grand Cerf. Nous nous promènerons dans les bois et puis nous rentrerons tranquillement chez nous.
– Bon, ça me va.
– Alors, à demain, au tennis, dis-je.
– Bonne nuit, Jake, dit-il, et il se dirigea vers le café.
– Tu as oublié de prendre ton journal, dis-je.
– C’est vrai.
Il m’accompagna jusqu’au kiosque, au coin de la rue.
– Tu n’es pas fâché contre moi, Jake ?
Il se retourna, le journal à la main.
– Mais non, je n’ai aucune raison.
– A demain, au tennis, dit-il.
Je le regardai s’en retourner au café, le journal à la main. Il m’était plutôt sympathique et, évidemment, la vie avec elle n’était pas toujours rose. »

Extrait
« Elle me regardait dans les yeux, avec cette manière à elle de regarder qui vous faisait douter si elle voyait vraiment avec ses propres yeux. Et ces yeux continueraient à regarder après que tous les yeux du monde auraient cessé de regarder. Elle regardait comme s’il n’y avait rien au monde qu’elle n’eût osé regarder comme ça, et, en réalité, elle avait peur de tant de choses! »

À propos de l’auteur
Ernest Hemingway est né en 1899 à Oak Park, près de Chicago. Il passa tous les étés de sa jeunesse en plein bois, au bord du lac Michigan. En 1917, il entre au Kansas City Star comme reporter. Il s’engage en 1918 comme ambulancier de la Croix-Rouge sur le front italien. Après la guerre, Hemingway reprend en Europe son métier de journaliste. En 1936, il devient correspondant auprès de l’armée républicaine en Espagne. Il fait la guerre de 1939 à 1945, participe à la Libération de Paris avec la division Leclerc, puis continue à voyager : Cuba, l’Italie, l’Espagne. En 1954, Hemingway reçoit le prix Nobel de littérature. En 1961, il met fin à ses jours. (Source: Éditions Gallimard)

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Moi j’suis de la race écrite!

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En deux mots:
Jo a grandi en banlieue parisienne, dans une cité où la seule alternative est entre la délinquance et le désœuvrement. Sauf que lui choisit de faire des études de philo à la Sorbonne et de devenir écrivain. Le jour où il rencontre Ysia, il commence à croire en son rêve.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

«Ça me plaisait bien d’assembler des mots»

Pour son premier roman Yohann Elmaleh nous offre une version contemporaine du roman d’apprentissage. Suivant le parcours de Jo de la banlieue à la Sorbonne, il nous fait partager son rêve d’écrivain.

Ce pourrait être une histoire de chimie, celle de signaux invisibles que s’échangent deux personnes lorsqu’elles se rencontrent et qui transforment une existence. Comme ce jour où le regard de Jo a croisé celui d’Ysia. Il ne sait pas encore que la jeune femme à la beauté incandescente va devenir sa Muse, celle qui va le pousser à accomplir son rêve d’assembleur de mots: «j’aimerais être capable d’écrire une réaliste affaire moderne, où même la langue serait d’époque, créer un monde, un univers, des sentiments personnifiés, qui se développeraient autour d’un « Je » complexe et partout intuitif.» Mais pour concrétiser cette ambition, il lui aura fallu franchir bien des obstacles. Car Jo est un enfant de banlieue, issu de l’un de ces territoires oubliés de la République où les perspectives sont souvent limitées à une seule alternative, la délinquance et le désœuvrement. Jo aura l’occasion de goûter aux deux au sortir d’une enfance passée entre un père qui ne bosse plus et une mère qui pouvait «s’enfiler son neuvième verre de rouge tout en le considérant comme le premier». Un triste foyer familial au sein duquel on se nourrit au désespoir. Le père s’est résigné et la mère a revêtu «le voile stimulant de la folie».
Pour ne pas sombrer à son tour, Jo sort avec les jeunes du quartier et profite de l’économie souterraine qui se développe au pied des tours. «À cette époque, la mode est au racket. Car on commence à comprendre qu’à même pas cinq stations de métro, des gosses comme nous vivent plus à l’aise. Se mettent bien du franc rien que par naissance. Pour ça qu’on la suit sans se gêner, la mode. Sans trop de remords. Façon de se garnir les poches de force tout en se vengeant de notre propre sort». Au racket et au vol vient très vite s’ajouter le trafic de drogue qui lui permet tout à la fois d’avoir de l’argent et de frayer avec les consommateurs. L’occasion de franchir le périphérique et de s’incruster dans des soirées où il croise «des étudiants débatteurs, binocles rondes, critiques en herbe: romans, séries, football, cinoche… Des boursoufflés virant ivres morts, en confidence, yeux clos, joues rouges. Des bien fichus de la barbe poskés vintage, sapés pop’art, bucherons urbains, du genre hipsters, bio, underground, casques Bluetooth et tout le tintouin. Des drogués à la dure, des planants à la douce, des Blancs, un Noir, deux chauves, trois roux. De bric et de broc. Des filles partout!»
Puis vient ce jour où avec ses amis, ils choisissent de délester un bobo dans le métro et où Jo lui arrache le livre qu’il était en train de lire. Un livre dont il commence par ne rien comprendre, mais il insiste jusqu’à cette révélation: « »Les hommes qui vivent par l’esprit, à condition qu’ils soient aussi les plus courageux, sont de loin ceux qui connaissent les tragédies les plus douloureuses ; mais c’est précisément pour cela qu’ils honorent la vie, parce que c’est à eux qu’elle réserve sa plus grande hostilité. » C’était bien ça! Par cœur dans le texte! Tout moi franchement très bien décrit! Graissé, contemplé, aligné. (…) J’ai continué à le bouquiner pendant des heures, le poto Nietzsche, jusqu’au matin, sans vraiment rien en contredire.» Un livre et la rencontre avec Ysia, voilà les clefs d’un roman initiatique qui est aussi l’affirmation d’une identité, notamment servie par une langue que les non-initiés pourront avoir du mal à décrypter, mais qui fait aussi toute l’originalité de l’entreprise. En voici un petit échantillon : « Vous branlez rien d’vos journées les gavas! Z’avez cru la street c’tait vot’ daronne ou bien! Z’avez cru moi-même j’tais vot’ dar’!! tchiiiiip… Rien qu’j’entends des: «Mouss il fait rien pour nous… Il va chercher des me cs du 9-2… du 9-3… Et même pas il fait croque r ses potos sûrs… Ses gros d’enfance, et cætera.» Eh!! Moi j’vous l’dis direct, hein! Y a pas d’solidarité! Pas d’tié-kar! Pas d’potos! Ça sert à rien d’miauler là, comme des chattes: «Bouh… La France rien qu’elle nous keud’j… Bouh… Rien qu’on galère sur le terre-terre… Et même pas y a d’taf… Et même pas y a l’choix…» Oh! Les gros, l’Q7 faut l’mériter! Vous vous couchez comme Maï-li les frères! Avec des pleurnicheries comme ça, vous êtes bons qu’à faire du rap!»
Yohann Elmaleh est quant à lui bon à faire de la littérature, car il a compris qu’avec cette amante rien n’est gagné d’avance, que les échecs sont bien plus fréquents que les réussites. Et maintenant qu’il a mis le pied à l’étrier, on a hâte de le voir galoper vers son second roman!

Moi j’suis de la race écrite
Yohann Elmaleh
Éditions Flammarion
Roman
240 p., 19 €
EAN 9782081500600
Paru le 26/02/2020

Où?
Le roman se déroule en France, principalement en banlieue parisienne et dans la capitale.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Plus je l’observais comme ça, feuilletant son livre, levant parfois le regard pour mieux s’en imprégner, les verres moirés de merveilles, plus il s’établissait en moi un vertige inouï que mes pensées d’alors se trouvèrent incapables de formuler. Je m’éprouvais dans l’indicible… Je transpirais dans l’innommé… Simplement, j’étais ému. C’est la première fois, je crois, que je fis l’expérience des mots et de leur insolente nécessité. »
Jo, la vingtaine, vit dans une cité à Crimée, où il a grandi avec sa bande de copains. Inscrit en licence de philosophie à la Sorbonne, il se retrouve vite tiraillé entre les convenances de ses études et les rudes manières de son quartier, noyant cette dualité dans les amours, l’alcool et la drogue. Une rencontre va agir comme un révélateur et faire découvrir au jeune homme une nouvelle ivresse salutaire, celle des mots.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog LPBP

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Les manies du quartier
Au quartier, les choses se déroulent comme elles doivent se dérouler, en petits faits de routine. Charriages, dragues lourdes, foots, fumées vertes, le grand ennui s’emmêle aux âmes et les agite jusqu’au sourire. On a tant de temps pour fantasmer ces lendemains qui se ressemblent qu’on s’habitue à la tournure des choses. Même que c’est toute une histoire pour les raconter ces choses-là qu’on endure. Et puis, y a pas vraiment de raison valable pour en parler. On se promène dans des fictions rythmées par la vie, voilà tout.
Un tas de types traînent devant la crèche planquée au hasard de la rue Chazaud, par roulements, inlassablement déposés dans ce coin désamarré du monde, où pointe un muret de brique rouge dressé en pente. La crèche dont je parle, elle se persiste dans ses êtres, les enracine dans sa fosse, tout asile envoûtant et ritournelle, elle les berce depuis l’enfance. Ça lui fait comme des taches pas bien lavables à la bâtisse publique, cette marmaille perdue, mi-cuir, mi-survêt’, qui s’anarchise entre gars sûrs par le carburant des rêves brisés. Ceux-là mêmes qu’on voit dans les reportages de la TNT : immigrés parqués ghettos, délinquants mineurs, cassos, engrenés mort ou prison…
C’est sur cette scène bétonnée de brique rouge que la galère mène sa danse, son éternel remix urbain et rebelote. Car faut pas compter la voir vide pour bien longtemps, la crèche. Ce terre-terre improvisé, du moment qu’on s’y laisse lascariser les méninges comme l’exige le secteur, ça vous colle sacrément aux tempes. On s’y pavane pépère, traquenard, pendant que les minutes du monde versent leurs secondes régulières, de mèche directe avec la mort. Les gars s’amènent avec leurs manières et les contes qu’ils y agitent. Chacun y met son message, ses mensonges, sa forme un brin valsée. Par pas plus de cent mots pour tout dire ; tant qu’on y peut croire encore un peu aux sensations qu’on vit ou qu’on aurait voulu vivre. De la forme au service du fond. Chez nous le blabla se prend pour le vrai.
Un gars sûr, sa berceuse, ça sert à la parlotte des cœurs.
J’avais pris quant à moi le parti de chercher la vérité ailleurs. Et à force de charbonner dans les études, tout en dépouillant des bouquins à la pelle, j’étais parvenu à atteindre la Licence de Philosophie à la Sorbonne, une étape importante de mon ascension sociale dont j’étais très fier. Mais fier tout seul, car pour l’entourage, darons, voisins, copains de galère, ce charabia d’intello en quête de sens ne voulait absolument rien dire.
Avant mon premier cours de l’année, j’amenais ainsi ma fierté solitaire parmi les blablateries de mes gars sûrs.
— Wesh philostrophe !! on m’accueillit la fume aux lèvres.
Comme d’habitude, mon pote Mouss charriait le petit Tarik :
— Arrête frère ! On sait ! Tout l’monde sait qu’t’es venu en France en cerf-volant ! Hu ! Hu ! Hu ! Hu ! Eh ! Shitix ! Fais-leur tourner les bailles, frère ! Avoue j’t’ai tricare quand t’as débarqué avec la daronne qui tapait des youyous dans les airs ! HU ! HU ! HU ! HU ! HU !
Il pouffait fort de ses propres blagues le poto Mouss, et d’un rire qui vous incruste toutes les partitions de l’esprit.
— Même qu’un moment tu t’es emmêlé l’menton dans un des fils. Pour ça qu’t’as le cou qui bande ! Hu ! Hu ! Hu ! Hu ! Hu !
Le pauvre Tarik, qu’on appelait Shitix à cause de sa consommation démesurée de shit, s’évertuait, impuissant, à racler les tics de sa grimace de victime :
— T’as vu Mouss, tchiiip… Tu sors toujours les mêmes trucs, là… Faut changer d’délire un peu, wesh !
Cependant que la crèche, à l’unisson, bombait son bloc d’une hilarité furibonde : « OH L’BÂTAAARD !!! » que ça braillait par à-coups au milieu des fous rires frénétiques.
Mon pote Mouss était le plus sûr de mes compères. Tout bonhommes qu’on se faisait, nous partagions une tendresse particulière, mise de vaines fois à l’épreuve. C’était une immense masse noire à la démarche gonflée, élancée, fière, mûre, riche, noble. Royale même ! Géante ! Un peu comme ces hip-hoppers black-ricains qui samplèrent leur génie dans le XXe siècle jazzé. Sa bouille enfantine tamisait avec ferveur les éclairs de violence qui se carraient furtivement dans les ronds de ses yeux, accordant à son vertigineux relief une aura barbare et câline à la fois.
On pouvait rester comme ça des heures à l’entendre déblatérer une branlée de théorèmes esquissés à la va-vite : « L’quartier ça laisse pas l’choix, les gros ! C’est soit Frère-Muss ! soit Scar-La ! » ; s’entrechoquant : « Les mecs ils m’font trop rire à jouer les fous repentis ! Ça fait deux mois d’placard et une fois dehors ça s’bute à la mosquée tous les soirs, à nous faire la leçon genre t’es dans l’hr’lam, ou j’sais pas quoi, tchiiip… Que des mythos… Alors nique toutes leurs mères et leurs barbes ! » ; s’alignant : « Moi j’vous l’dis, arrêtez d’croire les bonhommes qui font les mecs j’ai fait ci, j’ai fait ça, tchiiip… Du concret ! C’est tout c’qui compte, les gavas ! Du concret ! » ; s’étourdissant avec un lyrisme que nous savourions sans rien lâcher des sillages que sa prose abandonnait, et sa voix grave, en tout virile et musicale, tonnait des talents trop écumés, trop pudiques du cœur pour s’étaler dans une quelconque vie d’artiste.
Le quartier au corps, mon soce Mouss n’embrassera jamais l’ivresse de son sample. Avec force, la messe lui était dite en faveur de l’art caillerassé de vivre.
Pendant que Mouss charcutait l’orgueil de Shitix à coups de lol, que les gars encourageaient fraternellement sa dèche, que moi je surveillais ma montre au fil du Don’t Cry de J Dilla qui me chialait dans le casque, Koffi se dirigea en bombe vers nous avec son extase essoufflée et sa bouteille routinière de whisky noyé dans un 50 centilitres de Coca-Cola sans gaz. Maintenant qu’il ne tenait plus le pavé de la crèche, il pixélisait une vie approximative aux alentours du quartier, vagabondant son déclin dans toutes sortes de bars d’ivrognes et squats de crackés, et nous rejoignait tous les jours pour nous taxer comme il le pouvait clopes, spliffs, tise, et quelques humeurs mendiées de nostalgie.
Ça l’empêchait pas de débiter des blablas d’éloquence comme à l’ancienne, Koffi. Surtout qu’il la jouait comme si de rien n’était, comme si l’époque ronflait encore sous son règne, quoique finement, à base d’infimes coups de pression tout juste visibles à l’œil nu :
— Ouais Shitix ! Lâche une clope frérot, tu s’ras mignon !
Et sans même un regard pour le remercier ; ce qui fit lever le camp direct à ce pauvre Tarik.
Comme ça qu’il alluma sa clope surtaxée, et d’un bond déballa :
— Oh les frelons ! J’ai encore croisé c’fils de pute de schlag ! L’métisse d’la dernière fois, là ! Voyez d’qui j’parle…
— Non.
— Bah écoutez ’coutez ’coutez… Y a un narvalo, j’le connais pas. Il m’connaît pas. Un jour on s’est embrouillés pour un truc, j’saurais même plus dire quoi ! P’têt un faux regard dans la rue… Ptêt un pèt’ en gova… J’sais ap’. Bref ! On s’est rossé l’rocco mal, ce jour-là… Coups d’têtes ! Balayettes ! Corps-à-corps ! Tout-par !! » Il nous décrivait la scène en mimant ses actes avec des gestes. « Patates de forain ! High-kicks ! Une vraie péta ! Un carnage, frère ! Plein de sang !! Depuis, chaque fois qu’on s’croise, on s’rentre dedans ! Dans l’lard les gros ! Et toujours en balle ! Même pas un « Salam » ! BIIIIIM !! Un bordel, frère ! En règle ! Alors j’l’ai vu hier soir aux arènes de Stalingrad…
— Eh ! Eh ! Eh ! Eh ! Eh !! Vas-y ! ’As-y là ! gronda Mouss d’une traite et sans tarder. Ferme ta grande gueule avant qu’j’te kick ta bouche !!
Tout de suite, parmi nous autres, ça mit un froid son offensive.
Je savais en effet que Mouss avait de plus en plus de mal à se remplir des manières de Koffi, mais de là à l’afficher aussi sec et devant tout le monde… C’était certainement qu’il y avait des hics qui ne passaient plus à présent. Que ça avait trop enflé dans sa flemme et qu’autant de temps à supporter ces chiqués l’avait foutu d’humeur wesh et pour de bon.
— Oh Mouss ! Tranquille… Tranquille, frère… bégaya Koffi. C’est quoi l’délire ?
— M’appelle pas frère ! Y a pas d’délire !
Mouss avança alors princièrement sa masse vers la dégaine hésitante de Koffi et lui cala son monstrueux poing à deux doigts du clapet :
— Y a plus d’frère, frère ! J’suis plus ton p’tit ou ton poto, narvalo, machin tout ça là… Y a rien ! Mais comme t’es l’ancien, j’vais pas faire mon bâtard. J’t’en laisse une dernière, avant d’te casser tout c’qui t’reste de tes chicos d’la mort…
Il s’approcha encore un chouï et serra le poing jusqu’à faire briller ses phalanges et ses veines et ses dents :
— Tu vas retourner avec tes clochards et tes cracker’s, là… Stalincrack ou j’sais pas quoi ! Tu vas leur taxer tes cigarettes, leur jouer les durs, leur mythonner tes histoires, les michetonner… C’que tu veux, j’m’en bats les couilles ! Mais si tu remets un seul de tes pieds carrés d’cracker’s ici… tchiiiiip… Gros ! J’vais tellement t’patater dans l’axe, tu sentiras même plus les coups », il conclut sa pression, le poto Mouss, avec un sourire tendre et vicieux comme je lui en avais rarement vu.
On vit rouler sous les yeux tremblotants de Koffi une larmichette inondée de bouffonnerie. C’était inédit. Un choc ! Détonnant, comme neuf ! Lui qui avait si ardemment entretenu l’illusion du brave, du grand frère invincible, intouchable, quoiqu’à moitié camé. En maquillant toutes nos pulsions hostiles derrière des consciences aveuglées par sa légende d’ancien baroudeur, d’ancien taulard, du genre go-fast ! Trop d’liasses ! Et pire encore ! De gros bonnet, gangster chaudard, jadis braqueur, briseur de côtes, dealer d’lourds chromes ! En gros, tout ce qu’on aurait voulu être sans oser le faire. Qui parlait mal, des fois… souvent… Qui narguait selon son bon caprice nos âmes hébétées, apeurées, de sorte qu’on ne fasse pas trop de vagues sur son compte, devenu faiblard, enfin. Pour ne pas que ce jour baisé débarque, où se dévoilerait à nous le Principe, le postulat plus que précis, inéluctable, parfait ! Rien à redire :
Koffi, il est mort dans le film.
Je distinguai tout de même dans sa larme une nuée mélancolique qui me rendit tout pensif. Je me revis gosse, comme ça, chaussé sport, tout sapé de Nike, Reebok, banane Lacoste… À taper petitement le ballon sur la place des Biches avec les autres, sous les immenses ombres des grands de la crèche, dont Koffi soutenait le pavé, la carne fière et bombée, haute comme un chef de meute.
Je me souvins alors du regard gaga qu’il avait chaque fois que nous venions l’aborder, les pommettes joufflues d’admiration. Et de cette fois où il vint lui-même au secours de Shitix, qui était tombé dans le canal gelé d’un rude hiver, en tentant de récupérer la balle, malgré la présence des pompiers au pied de leur caserne, lesquels effectuaient tout un tas de manœuvres théoriques en vue de se jeter à l’eau, tenues de plongée, bouteilles de gaz, masques, grande échelle, tuyau, p’tite échelle… Déli-délo, presque ! Koffi, lui, il n’avait pas vacillé d’un pas. On le vit bombarder la place comme un buffle, et se lancer plaf ! en plein dans le gel ! Quand il remonta Shitix, intact, ses vêtements et son visage étaient tout tachés du sang que les pets de glace avaient déposé ici et là. Personne n’eut le loisir de le remercier pour cette bravoure, Koffi, car il n’en demandait pas tant. Ni trop, ni trop peu ; c’était son ton.
Comme lorsqu’il cacha que cette poucave d’Alassan avait balancé deux trois noms aux flics avant de purger quatre mois ferme au lieu de ses trois piges bien méritées, pour un trafic de drogue mal ficelé, et contre les ordres pourtant explicitement donnés. Ou qu’il renfloua financièrement la famille de Samir à la mort de son grand frère. Le Mirsson, qui était là avec nous aujourd’hui, à parader la nouvelle volonté générale devant celui qui m’apparut à ce mince moment comme un ange déchu. Ou qu’il aida encore, avec l’argent des braquos, Polo le Portugais, qui était là aussi. Et Malamine, absent. Et Sassi, absent. Et Mouss encore ! Le poto Mouss, violent, haineux, qui le chérissait par-dessus tout à la grande époque de la place.
Koffi… Qui aimait trop l’Humain. Qui derrière sa tyrannie manifeste, ses bailles d’énervé et ses mises à l’amende arrangeait coûte que coûte les affaires des uns et des autres. Et contre son intérêt. En prenant de gros risques. Quand on s’y connaît un peu, tout de même. Sûr que les vrais savent !
C’est peut-être ça, d’ailleurs, son humanisme, qui l’avait déconnecté de nous autres. Peut-être aussi qu’on s’était tous trompés de principe, ou qu’il s’en fait plusieurs, des principes, pour une seule et même vérité. Que rien n’est vraiment sans appel et qu’au final, la vérité a des facettes mouvantes, comme la vie et ses mémoires. »

Extraits
« C’est au sein de cette torpeur louche que ma mère endurait sa perte. En bonne ménagère, elle avait accompagné le paternel dans sa lente chute vers la disgrâce du vivre-ensemble, essuyant coups, pleurs, crises, vases, baffes, pin-pon, pin-pon, secours… Police ! Splendide comme une mère, sans jamais rien bouder des épreuves qu’on traversa. Ce n’est qu’au croisement entre l’inaction et la dépression que son spleen revêtit le voile stimulant de la folie. Comme un dé fi lancé au monde, lequel se limitait au triste foyer familial, elle décida de se passionner pour la première besogne venue quand mon père ne bossa plus ; de sortir à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit quand il ne sortit plus ; de parler sans trêve et à tout-va quand il ne parla plus ; de boire jusqu’au bégaiement quand il ne but plus. Et le tout se déployant dans l’inversion la plus totale : chacun de ses comportements était poussé à l’extrême, avec une volonté si minutieuse, si résolue, qu’ils en de vinrent très vite automatiques. Le pire de tous étant cette fêlure incessante du fil de sa mémoire, cette interminable fantaisie. Ainsi ma pauvre mère pouvait réitérer la même tâche dix fois d’affilée. S’enfiler son neuvième verre de rouge tout en le considérant comme le premier. Stopper net le cours d’une conversation pour la reprendre immédiatement depuis le début. Devant moi ; sans moi. Méconnaissable. » p. 37-38

« Il y avait du monde, des tripés de tous les bords, charabiant par bouquets de vifs parleurs vers les placards, les vitres , les lampes, culs sur les meubles, dans tous les recoins. Et puis d’autres fêtards violemment plus stones encore, plein les fauteuils, le lit cinq places, coussins à franges, chorées de galoches, verres en plastique, poudreuse au groin. Ils s’humanisaient tous à tout-va en des chiqués interchangeables, à l’unisson dans les déteintes. Du même acabit parisien. On y comptait des étudiants débatteurs, binocles rondes, critiques en herbe : romans, séries, football, cinoche… Des boursoufflés virant ivres morts, en confidence, yeux clos, joues rouges. Des bien fichus de la barbe poskés vintage, sapés pop’art, bucherons urbains, du genre hipsters, bio, underground, casques Bluetooth et tout le tintouin. Des drogués à la dure, des planants à la douce, des Blancs, un Noir, deux chauves, trois roux. De bric et de broc. Des filles partout ! » p. 78-79

« Avant la rentrée sorbonnarde, avant les premiers relents d’adulte où le monde vous pardonne la jeunesse, avant qu’on me salue «philostrophe!», avant l’alcool, avant l’euro; c’est, je dois bien le dire, la délinquance. À cette époque, la mode est au racket. Car on commence à comprendre qu’à même pas cinq stations de métro, des gosses comme nous vivent plus à l’aise. Se mettent bien du franc rien que par naissance. Pour ça qu’on la suit sans se gêner, la mode. Sans trop de remords. Façon de se garnir les poches de force tout en se vengeant de notre propre sort. Puis petit à petit, cette redistribution, on la pratique de mieux en mieux. Avec la bande on s’organise. On se foire parfois côté technique. Mineurs au poste ! Trouille s juvéniles ! Mais entre gars sûrs on s’épate. Jouer les durs on y prend goût. » p. 95

« Les hommes qui vivent par l’esprit, à condition qu’ils soient aussi les plus courageux, sont de loin ceux qui connaissent les tragédies les plus douloureuses ; mais c’est précisément pour cela qu’ils honorent la vie, parce que c’est à eux qu’elle réserve sa plus grande hostilité.» C’était bien ça ! Par cœur dans le texte ! Tout moi franchement très bien décrit ! Graissé, contemplé, aligné. Absolument déterminé ! C’est dans la même chambre d’où je romance aujourd’hui que se produisit cet événement pas prévisible, bien atypique, révélateur et pour moi seul. Là, allongé sur le li t, face au petit miroir cloué à mon ancienne hauteur. Ce fut mon premier jour de lecture. Le plus frappant. Peut-être le seul. Malgré l’orage nerveux qui éclata ce soir-là, j’ai maintenu le cap. J’ai continué à le bouquiner pendant des heures, le poto Nietzsche, jusqu’au matin, sans vraiment rien en contredire. » p. 113

« Vous branlez rien d’vos journées les gavas ! Z’avez cru la street c’tait vot’ daronne ou bien ! Z’avez cru moi-même j’tais vot’ dar’ !! tchiiiiip… Rien qu’j’entends des : « Mouss il fait rien pour nous… Il va chercher des me cs du 9-2… du 9-3… Et même pas il fait croque r ses potos sûrs… Ses gros d’enfance, et cætera. » Eh !! Moi j’vous l’dis direct, hein ! Y a pas d’solidarité ! Pas d’tié-kar ! Pas d’potos ! Ça sert à rien d’miauler là, comme des chattes : « Bouh… La France rien qu’elle nous keud’j… Bouh… Rien qu’on galère sur le terre terre… Et même pas y a d’taf… Et même pas y a l’choix… » Oh ! Les gros, l’Q7 faut l’mériter ! Vous vous couchez comme Maï-li les frères ! Avec des pleurnicheries comme ça, vous êtes bons qu’à faire du rap ! Moi j’fais les choses avec Veusty… Rien qu’on casse-pipe H24 ! tchiiiiip… On remue not’ boule ! Et ça biffe sec ! En tout c’est mille keussaves qui rentrent semaine, avec des salariés en fer ! Des soldats sûrs qu’ont la tate-pa ! Pa’ce que les mecs, vous croyez quoi ? Qu’les gens ils vont vous prendre au sérieux alors qu’vous bicravez vingt balles par jour ? Et que j’me couche à 6 du mat’… Et que j’ me lève à 14 heures… tchiiiiip… Allez ! Barrez-vous là !! S’pèces de clochards ! Moi comme j’le dis hein, on n’a pas squatté l’même bidon ! On naît solo, on crève solo ! Y a pas d’histoire, faut grailler l’monde !! » p. 164

« Je ne savais pas trop quoi lui dire, moi, à part que ça me plaisait bien d’assembler des mots, et puis qu’à terme j’aimerais être capable d’écrire une réaliste affaire moderne, où même la langue serait d’époque, créer un monde, un univers, des sentiments personnifiés, qui se développeraient autour d’un «Je» complexe et partout intuitif. » p. 181

« En attendant ainsi peinard les échéances du prochain semestre , je partageais mes heures de bibli entre ma besogne universitaire et les publications du blog. Je ne m’épargnais pas; Charles non plus. Selon les termes de notre collaboration, nous étions déterminés à faire de cette revue littéra-web une gazette quotidienne. Alternativement, à nous deux, on publiait donc tous les jours un article propre et corrigé, sur tous les thèmes, sous toutes les formes: des aphorismes , des nouvelles, un sonnet bastonnant le siècle, un autre applaudissant l’ivresse, des dizaines d’extraits «d’un roman qui n’existera jamais», un feuilleton débitant les aventures de nos soirées parisiennes, des lettres datées «au lecteur», «à l’ami pauvre», «au cul de ma teille», sans oublier mon pastiche du J’accuse… ! de Zola, revisité en J’emmerde… ! Lettre aux résidents du coin, et puis des échos polémiques, brûlots d’anar, critiques d’éloges… » p. 210

À propos de l’auteur
Yohann Elmaleh a trente-trois ans. Moi j’suis de la race écrite! est son premier roman. (Source: Éditions Flammarion)

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Fief

LOPEZ_fief

  68_premieres_fois_logo_2019  Logo_premier_roman
Sélectionné par les « 68 premières fois »
Prix du Livre Inter 2018

En deux mots:
Jonas est désœuvré. Dans sa petite ville de banlieue, il zone avec des potes, joue aux cartes, fume de la weed, mate les filles et s’entraîne à la boxe. Il lui arrive même de faire une dictée. L’avenir est incertain, aussi flou qu’après une cuite.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Jonas n’a plus rien dans le ventre

Pour son premier roman, David Lopez s’est glissé dans la peau d’un jeune sans perspectives autres que la drogue, la boxe, les filles, l’alcool et les virées avec les copains. Un univers livré avec ses mots qui subliment le tragique.

Jonas retrouve ses copains Ixe, Untel, Poto, Habid et Lahuiss pour une partie de cartes. À moins que ce ne soit d’abord pour fumer joint sur joint et, aléatoirement, se saouler. Car depuis qu’il a quitté le système scolaire, tout son univers tourne autour de ces rendez-vous avec des potes tout aussi désœuvrés que lui. Dans leur petite ville, pas assez urbaine pour une banlieue et pas assez verte pour être la campagne, il ne se passe rien ou presque. Alors, ils passent le temps à se regarder le nombril, à imaginer de quoi occuper la journée qui vient. Inutile de faire des plans à long terme, si ce n’est pour imaginer un débouché à l’herbe qu’ils ont planté dans le jardin. Une ébauche de trafic que Lahuiss relativise: «on peut considérer que c’est une manière comme une autre de cultiver son jardin.» Et le voilà parti dans une exégèse du Candide de Voltaire, première belle surprise de ce roman que je ne résiste pas à vous livrer in extenso, car ce passage vous permettra aussi de vous faire une idée du style de David Lopez: «Les gars, j’vais vous la faire courte, mais Candide c’est l’histoire d’un p’tit bourge qui a grandi dans un château avec un maître qui lui apprend la philosophie et tout l’bordel t’as vu, avec comme idée principale que, en gros, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. Du coup Candide t’as vu il est bien, il fait sa vie tranquillement, sauf qu’un jour il va pécho la fille du baron chez qui il vit tu vois, Cunégonde elle s’appelle. Bah ouais, on est au dix-huitième siècle ma gueule. Du coup là aussi sec il se fait tèj à coups de pompes dans l’cul et il se retrouve à la rue comme un clandé. De là le mec il va tout lui arriver : il se retrouve à faire la guerre avec des Bulgares, il va au Paraguay, carrément l’autre il découvre l’Eldorado enfin bref, le type j’te raconte même pas les galères qui lui arrivent. Ah ouais j’te jure, le gars il bute des mecs, y a un tremblement de terre, son maître il se fait pendre, il manque de crever en se faisant arnaquer par un médecin, il se fait chourave ses lovés par un prêtre, carrément, un merdier j’te jure c’est à peine croyable. J’vous dis ça en vrac, j’me rappelle pas forcément le bon ordre hein, je l’ai lu y a longtemps t’as vu. Bien plus tard donc il retrouve sa meuf, Cunégonde, sauf qu’elle a morflé vénère t’sais, parce qu’elle a eu la lèpre ou je sais plus quoi mais voilà quoi elle a une gueule toute fripée la meuf on dirait un cookie, mais t’as vu Candide c’est un bon gars alors il la renie pas. Et puis il retrouve son maître aussi, qu’est pas mort en fait, on sait pas pourquoi. Et à la fin, le mec, après avoir eu toutes les galères possibles, il se fait un potager t’as vu, et à ses yeux y a plus que ça qui compte, le reste il s’en bat les couilles. Il tire sur sa clope. Et la dernière phrase du livre c’est quand le maître en gros il arrive et il dit que la vie est bien faite parce que si Candide il avait pas vécu tout ça, alors il serait pas là aujourd’hui à faire pousser des radis, et Candide il dit c’est bien vrai tu vois, mais le plus important, c’est de cultiver son jardin.»
De la philosophie, on passe au boudoir avec la belle Wanda et la description d’une relation sexuelle comme un combat de boxe durant lequel il s’agit d’utiliser une bonne technique pour marquer des points. La boxe, la vraie, nous attend au chapitre suivant.
Construit en séquences, le roman se poursuit en effet avec le sport, cet autre point fort qui rythme la vie de Jonas et de son père. Alors que ce dernier joue au foot – et a conservé quelques beaux restes en tant qu’attaquant de pointe – son fils, comme dit, boxe. Et plutôt bien. Même si on se doute que l’alcool et la drogue ne font pas forcément bon ménage avec un physique endurant et une concentration de tous les instants. En attendant le prochain grand combat, il fait plutôt bonne figure sur le ring.
«Je prends le ring comme un terrain de jeu. C’est le meilleur moyen pour moi de conjurer ma peur. Je me sens comme un torero qui risque sa vie à la moindre passe. Prendre le parti de s’en amuser, c’est ma manière de renoncer à la peur. Sauf que le type en face n’est pas là pour jouer. Il n’est pas là pour me laisser jouer. Je ne peux jouer que contre les faibles. Pour progresser il faut se mettre en danger. Souffrir. Surmonter. Pour ça je dois me faire violence. Ça commence par oublier le jeu. Accepter la peur. Alors je me concentre. Je ne nie plus le danger. Il est là face à moi, c’est lui ou moi.»
Tour à tour drôle – la séance de dictée est un autre grand moment –sensible et sensuel – l’après-midi au bord de la piscine fait penser au film avec Delon et Romy Schneider – le roman devient dur et grave, à l’imager de ces boulettes de shit qui collent et dont on a tant de peine à se débarrasser. Bien vite le ciel bleu se couvre de nuages…

Fief
David Lopez
Éditions du Seuil
Roman
256 p., 17,50 €
EAN 9782021362152
Paru le 17/08/2017

Où?
Le roman se déroule en France, dans une petite ville «entre la banlieue et la campagne».

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Quelque part entre la banlieue et la campagne, là où leurs parents ont eux-mêmes grandi, Jonas et ses amis tuent le temps. Ils fument, ils jouent aux cartes, ils font pousser de l’herbe dans le jardin, et quand ils sortent, c’est pour constater ce qui les éloigne des autres.
Dans cet univers à cheval entre deux mondes, où tout semble voué à la répétition du même, leur fief, c’est le langage, son usage et son accès, qu’il soit porté par Lahuiss quand il interprète le Candide de Voltaire et explique aux autres comment parler aux filles pour les séduire, par Poto quand il rappe ou invective ses amis, par Ixe et ses sublimes fautes d’orthographe. Ce qui est en jeu, c’est la montée progressive d’une poésie de l’existence dans un monde sans horizon.
Au fil de ce roman écrit au cordeau, une gravité se dégage, une beauté qu’on extirpe du tragique ordinaire, à travers une voix neuve, celle de l’auteur de Fief.

68 premières fois
Sélection anniversaire: le choix de Julie Estève

Julie ESTEVE
Julie Estève est née en 1979 à Paris. Après Moro-sphinx, son premier roman (2016) très remarqué par la presse, elle a publié Simple. (Photo: Editions Stock © Philippe Matsas)

«J’ai choisi Fief, le premier roman de David Lopez car il propose une expérience littéraire radicale, une langue qui suit à la trace une bande de potes coincés dans un territoire, entre les villes et la campagne. Les phrases sentent le shit, la loose, la flemme. C’est une langue qui dit tout de l’ennui et de l’amitié, de la périphérie, des clivages de classe, de la honte. Jonas, le héros, boxe. Voit une fille des beaux quartiers mais rien n’explose jamais, tout est intérieur, presque triste. C’est le ratage à tous les étages, pourtant persiste, lancinant, le besoin de rêver. Pour raconter ça, on plonge dans un style hyper rythmé, drôle, tendre. Je me rappelle une scène hilarante. L’un des personnages suggère une dictée – une dictée ça change des cartes et des joints. Ce fut un vrai fou-rire, et c’est si rare les fous rires en littérature.»

Les autres critiques
Babelio
Lecteurs.com
France TV (Laurence Houot)
BibliObs (Élisabeth Philippe)
Le Temps (Antoine Menusier)
Bondyblog (Jimmy Saint-Louis)
Blog Littérature & Culture 
Blog L’Or des livres 


À l’occasion des Correspondances de Manosque, David Lopez présente Fief © Production Librairie Mollat

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Pablo
C’est un nuage qui m’accueille. Quand j’ouvre la porte je vois couler sous le plafonnier cette nappe brune, épaisse, et puis eux, qui baignent dedans. Ixe, ça ne le dérange pas qu’on fume chez lui, du moment qu’ on ne fume pas de clopes. Je le regarde, entre lui et moi c’est presque opaque. Il plane dans le brouillard. On est bien reçus chez toi, je dis. Je n’ai pas le temps d’ajouter quoi que ce soit que déjà il me pose sa question rituelle. Tu veux rouler ? Je dis oui.
La disposition de la pièce n’a jamais changé, alors je me mets sur le petit tabouret inconfortable, celui sur lequel je m’assois toujours, près de la table basse. Ixe est à son bureau, à gauche de l’entrée, à côté de son lit toujours bien fait, à croire qu’il n’y dort jamais. Pourtant il ne sort pas beaucoup. Il attend qu’on vienne. Il est à la sortie de la ville, il y a un pré derrière, et la forêt plus loin. C’est calme. Cette maisonnette, il l’appelle sa grotte. Il se serait bien vu homme des cavernes comme il dit souvent.
Il est pas joli ton œil, me dit Poto, installé au fond de la pièce. Il mélange déjà les cartes. D’abord je ne dis rien, je pense juste au fait que je n’aime pas ce plafonnier, cette lumière sèche, et puis je soupire, et je dis les gars, vous étiez là, vous avez vu, alors y a rien à dire de plus. Ça s’est pas joué à grand-chose il fait, et moi je lui réponds qu’on ne joue pas. Sucré, qui vient s’asseoir à côté de lui, ajoute qu’il vaut mieux y aller mollo sur le réconfort.
Chez Ixe il y a toujours de la musique. Ça ne dérange pas Poto, qui passe son temps à décortiquer les rimes des chanteurs qu’on écoute. Il demande à Ixe de remettre en arrière, parce qu’il a cru entendre une rime multisyllabique, il dit. Écoutez les gars, la rime en -a-i-eu là, vous avez grillé ou pas, et moi je réponds non, j’étais pas attentif. Sucré confirme, alors que Ixe, penché sur son bureau, ne dit rien. Il s’apprête à couper une plaquette. Elle est posée sur une planche à découper, couteau de boucher à côté. T’as besoin d’un truc toi Jonas ? il me demande. Je dis ouais, fais-moi un vingt-cinq comme d’habitude, et je dois hurler pour qu’il me comprenne. Pour couper un morceau comme celui-ci, c’est chacun sa technique. Les plus précautionneux chauffent la lame. Mon autre pote qui vend du shit, Untel il s’appelle, il met carrément la plaquette au micro-ondes. Ixe, lui, il utilise un sèche-cheveux.
Des feuilles du shit une clope. Ixe pose ça sur la table, devant moi, parce qu’il trouve que je mets du temps à m’activer. Ça, c’est d’la frappe il dit, y a pas besoin d’en mettre beaucoup. Il dit toujours ça, parce qu’il me connaît. Il ne veut pas que je m’éteigne trop vite. Je le regarde du coin de mon œil blessé, il a les yeux rouges, il n’est pas tout neuf. Je lui fais la remarque et ça le fait rire en même temps qu’il se frotte les orbites. Je comprends mieux pourquoi il me dit de ne pas trop charger.
Bon on joue ou quoi ? Il est chaud Poto. Attends je roule, et puis laisse-moi fumer un peu avant, que je me mette en condition. Hé Ixe vas-y baisse la musique j’ai mal à la tête. Poto annonce qu’il va me mettre une branlée aux cartes et sur le coup ça me fait bizarre d’entendre sa voix aussi distinctement. Je rigole en tapotant ma cigarette contre l’ongle de mon pouce. Je fais ça pour bien tasser mon marocco, ce morceau de clope qui va servir de filtre. C’est plus confortable, plus doux à fumer qu’avec un toncar, qui filtre que dalle d’ailleurs, vu que ce n’est qu’un bout de carton roulé sur lui-même. Quand j’étais petit, je disais que les fumeurs de marocco c’était des fragiles. Ce n’était pas concevable, pour moi, qu’on veuille adoucir la chose. Aujourd’hui ça n’est plus si festif. Passer du toncar au marocco, c’est un peu gagner en maturité.
C’est quoi le pilon, je demande à Ixe. Il me dit c’est du comme t’aimes, du noir qui colle. Je dis ah ouais, et puis j’y mets un petit coup de flamme, furtif, avant de le porter à mon nez. Il fleure bon celui-ci. D’ordinaire le shit on l’effrite, on le chauffe et on en fait des miettes. Celui-ci ce n’est pas possible, il est trop collant. Du coup j’en fais une boulette que je pique au bout d’un critérium qui traîne là et j’y mets le feu. Quand c’est du bon ça fait des bulles. Ça dure trois secondes. Mêlé au tabac, le shit se met à fondre, il imprègne chaque brin, ils ne se mélangent plus, ils fusionnent. Comme si à force de battre un jeu de cartes on finissait par n’en avoir plus qu’une. C’est doux sur les doigts. Ça sent bon. Poto dit que ce n’est pas bien de cramer le pilon comme ça, parce que la combustion c’est ce qui libère le principe actif. Il ajoute que ça vaut aussi pour Ixe avec son sèche-cheveux à la con. Je lui dis t’inquiète il va te mettre une tarte celui-là, et là il me répond que c’est lui qui va me mettre une tarte si je ne me dépêche pas. Poto il est toujours impatient. Agité. Ce soir il n’insulte pas trop, ça va.
Je mélange longtemps. Ça me prend toujours un temps fou de rouler. Un joint roulé à l’arrache je trouve ça vulgaire. Comme du bon vin dans un gobelet. On me fait souvent la remarque, et je réponds toujours la même chose, vous êtes des sagouins, vous ne respectez rien. Poto bat tellement les cartes depuis cinq minutes qu’il y a des chances qu’il les ait remises dans l’ordre. Il annonce qu’il va sortir un 8, et retourne la première carte du paquet. C’est un roi de carreau. Ixe annonce une dame, et c’est un 2. Sucré ne joue pas. Je dis roi, et je touche celui de pique. C’est un signe, je dis, que je vais vous en mettre plein la gueule.
J’ai léché, j’ai roulé. Je tasse le joint en le tapotant sur l’ongle de mon pouce. Poto me regarde attentivement, ça le fait toujours rire de voir le soin que j’apporte à la chose. En tenant le spliff dans ma main gauche je prends mon feu que j’allume avec la tête en bas, et la flamme revient sur la partie métallique qui entoure la tête du briquet. Ça chauffe le métal. J’y pose mon joint debout, ça chauffe le marocco. Le tabac qu’il contient se ramollit et en refroidissant se constitue en une sorte d’amalgame homogène, ça empêche la fuite de brins qui se déposent sur les lèvres ou sur la langue. Je porte alors le joint à ma bouche, l’allume, tire la première taffe, puis me redresse sur mon tabouret. J’ai roulé un fumigène. Grosse fumée blanche, Habemus papam. Sucré m’interroge du menton. J’suis bon les gars.
Je n’ai pas écouté Ixe, j’en ai mis beaucoup. La deuxième taffe, je la contiens dans mes poumons et je coupe ma respiration. Diaphragme tendu, si je relâche trop vite c’est la quinte de toux. Je la connais celle-là. Grimace. Oh cette gueule que tu tires me dit Ixe, ferme-la je réponds, avec la voix tamisée parce que ça commence à faire un moment que je n’ai pas expiré. La toux c’est quand même bénéfique à l’effet du cannabis, ça ouvre des veines capillaires dans la gorge, et ça fonce direct au cerveau. C’est comme entrer par la porte de derrière en marchant sur un tapis rouge.
Je propose qu’on commence à jouer parce que y en a marre. Sucré dit vas-y j’avoue, et Poto dit wesh comment ça, c’est toi qu’on attend depuis tout à l’heure, mais Ixe nous dit que Miskine va arriver, alors on va l’attendre. Ah bon il vient lui ? Hey mais vous êtes relous là dit Poto après avoir posé les cartes. Un 4 ! Non, c’était un 8. À moi, un 7 ! Un 7. T’as d’la chatte il dit. »

Extraits
« Cyril, c’est un maçon. Du coup, il a des mains de maçon. Et ces mains-là je n’aime pas les prendre dans la gueule. C’est un poids super-lourd, il fait plus de cent litrons le bonhomme. C’est le genre de boxeur qui sait très bien faire le peu qu’il sait faire. Il se sert beaucoup de son jab et profite de sa grande taille pour nous maintenir à distance. Moi j’ai capté la cadence de son jab, alors je le chasse et je contre. Il est plus grand et plus fort, mais je suis trop rapide pour lui. Après, ce n’est jamais une partie de plaisir non plus. Sa frappe est sèche, il fait mal. Parfois je le chambre en disant qu’il doit sa puissance au fait d’être un gros lard, et lui il répond qu’en fait j’ai peur de lui, parce que parfois je décline ses invitations à en découdre. Et souvent c’est vrai. »

« Farid a quarante-quatre ans, en paraît trente-trois, se comporte comme s’il en avait dix-sept. Il a toujours des plans. J’ai entendu dire que c’était un sacré voyou en son temps. Je ne connais pas sa vie, ce que je sais de lui, avant toute chose, c’est que c’est un putain de gaucher. Ils sont relous à boxer les gauchers, ils sont à l’envers. C’est perturbant. Eux, ils sont habitués. Dans une salle de boxe, il y a dix droitiers pour un gaucher. Limite, même eux ça doit les emmerder de tomber contre un gaucher. Farid il n’est pas bien grand, il boxe recroquevillé, les mains hautes contre le visage, il fait des petits pas. Quand il attaque on dirait un bernard-l’ermite qui sort de sa coquille. Moi je le maintiens à distance, il n’arrive pas à s’approcher, ça le rend fou. Mais quand il y arrive il cogne sec. Lui et moi on s’en met des bonnes. »

« Il redit à Romain qu’il peut lui avoir du matériel de jardinage, et ça me fait rire cette manière qu’a Untel d’avoir toujours des trucs en stock. Quand il propose des paires de basket je comprends, mais la dernière fois il avait des guitares électriques le mec. Et là il parle d’un taille-haie qu’il n’arrive pas à refourguer, et il en vante les mérites auprès de Romain qui se croirait aux prises avec un vendeur d’une enseigne de jardinage. »

« Les gars, j’vais vous la faire courte, mais Candide c’est l’histoire d’un p’tit bourge qui a grandi dans un château avec un maître qui lui apprend la philosophie et tout l’bordel t’as vu, avec comme idée principale que, en gros, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. Du coup Candide t’as vu il est bien, il fait sa vie tranquillement, sauf qu’un jour il va pécho la fille du baron chez qui il vit tu vois, Cunégonde elle s’appelle. Bah ouais, on est au dix-huitième siècle ma gueule. Du coup là aussi sec il se fait tèj à coups de pompes dans l’cul et il se retrouve à la rue comme un clandé. De là le mec il va tout lui arriver : il se retrouve à faire la guerre avec des Bulgares, il va au Paraguay, carrément l’autre il découvre l’Eldorado enfin bref, le type j’te raconte même pas les galères qui lui arrivent. Ah ouais j’te jure, le gars il bute des mecs, y a un tremblement de terre, son maître il se fait pendre, il manque de crever en se faisant arnaquer par un médecin, il se fait chourave ses lovés par un prêtre, carrément, un merdier j’te jure c’est à peine croyable. J’vous dis ça en vrac, j’me rappelle pas forcément le bon ordre hein, je l’ai lu y a longtemps t’as vu. Bien plus tard donc il retrouve sa meuf, Cunégonde, sauf qu’elle a morflé vénère t’sais, parce qu’elle a eu la lèpre ou je sais plus quoi mais voilà quoi elle a une gueule toute fripée la meuf on dirait un cookie, mais t’as vu Candide c’est un bon gars alors il la renie pas. Et puis il retrouve son maître aussi, qu’est pas mort en fait, on sait pas pourquoi. Et à la fin, le mec, après avoir eu toutes les galères possibles, il se fait un potager t’as vu, et à ses yeux y a plus que ça qui compte, le reste il s’en bat les couilles. Il tire sur sa clope. Et la dernière phrase du livre c’est quand le maître en gros il arrive et il dit que la vie est bien faite parce que si Candide il avait pas vécu tout ça, alors il serait pas là aujourd’hui à faire pousser des radis, et Candide il dit c’est bien vrai tu vois, mais le plus important, c’est de cultiver son jardin. » p. 52-53

« Mon père a déjà posé le ballon sur le point de penalty. Celui qui voudrait le tirer à sa place devrait lui passer sur le corps. Trois pas d’élan. C’est peu. Coup de sifflet de l’arbitre, il s’élance, frappe de l’intérieur du pied pour la loger en pleine lucarne. Imparable. Les rouges exultent et viennent entourer mon père qui lève un poing rageur dans les airs. Le vieux Jacques, qui s’était approché de moi pour le penalty, me tape sur l’épaule, ah il a nettoyé la lunette ton paternel, l’air de dire que s’il y avait une araignée qui avait fait sa toile dans le coin entre le poteau et la transversale, bah là il n’y en aurait plus. Je note, un tir, un but, une célébration genre tu t’es cru à la Coupe du monde. » p. 70-71

« Seuls Lahuiss et moi avons regardé sa copie. J’arrive à repérer exactement les moments où il a copié. Lahuiss non plus il n’est pas dupe, mais je l’entends annoncer quatorze fautes, ce qui consacre Poto comme le cancre en chef avec seize fautes, alors que c’est celui d’entre nous qui écrit le plus. Ixe est le premier à se jeter sur l’aubaine, j’t’ai niqué ta race, et il arrive à esquiver le moment où Habib demande à voir sa feuille en disant que Lahuiss ne peut pas s’être trompé dans la correction. Moi-même je rigole en chambrant Poto et lui il me dit qu’est-ce t’as toi le premier de la classe, vas-y t’es un traître. Pendant ce temps je me penche vers Ixe, pointe sa feuille du doigt et lui dis mec, la douleur c’est tale, t’es sérieux là ? Il rigole en me disant que je suis un bâtard parce qu’à cause de moi il a fait une faute à nécessité.
Quatrième joint de la soirée. Je suis resté seul avec Lahuiss du côté de la table basse. Je lui demande, c’est qui déjà qui a écrit ce que tu nous as dicté ? Il répond Céline. C’est pas mal, je dis. Ah, ça te parle à toi?, parce que ça n’a pas l’air de parler à grand monde ici, il dit d’un ton laconique. Il cendre trois fois sans avoir tiré sur sa clope. Je réfléchis un instant, je rallume mon joint. Et c’est quoi son livre le plus connu je demande, il me répond que ça s’appelle Voyage au bout de la nuit, et je répète le titre à voix basse. » p. 98

« Son corps, c’est la baguette du chef d’orchestre. Je joue ma partition mais je me laisse guider. Faut choper la mesure. Quand elle commence à donner des coups de bassin, c’est qu’on peut monter d’un palier. Son pubis m’appelle. La jointure entre mon index et mon majeur, je la pose juste au-dessus du capuchon, et avec mes deux doigts j’écarte délicatement les lèvres. La pointe de mon majeur glisse, de bas en haut, constatant le flux. Elle est trempée. C’est l’instant que je préfère. Cette première phalange qu’on pose d’abord, puis qu’on fait glisser en petits cercles, dehors. C’est si court. La nécessité de la mission l’emporte vite sur la contemplation. Imbiber le clitoris, le préparer à l’assaut. Je porte mes doigts à ma bouche et j’y dépose un beau morceau de salive que j’applique un peu partout sur son sexe, et vu qu’elle mouille déjà avec abondance, c’est bien irrigué. Ça l’excite quand je fais ça. Ça me rappelle Lahuiss qui était venu s’entraîner à la salle, comme ça pour voir. Il avait galéré à retirer l’une de ses bagues et il avait fini par cracher sur son doigt. Le petit Victor pensait qu’avec du savon ça marcherait mieux. Il était perplexe, avec sur la gueule un air de se demander comment Lahuiss avait pu avoir l’idée de faire ça. J’ai rigolé quand Lahuiss lui a dit qu’il comprendrait plus tard. » p. 103

« Je prends le ring comme un terrain de jeu. C’est le meilleur moyen pour moi de conjurer ma peur. Je me sens comme un torero qui risque sa vie à la moindre passe. Prendre le parti de s’en amuser, c’est ma manière de renoncer à la peur. Sauf que le type en face n’est pas là pour jouer. Il n’est pas là pour me laisser jouer. Je ne peux jouer que contre les faibles. Pour progresser il faut se mettre en danger. Souffrir. Surmonter. Pour ça je dois me faire violence. Ça commence par oublier le jeu. Accepter la peur. Alors je me concentre. Je ne nie plus le danger. Il est là face à moi, c’est lui ou moi. J’ouvre les yeux et je le vois partir ce foutu jab. Esquive latérale, uppercut en sortie de garde, Sucré l’encaisse. Bah voilà, il dit en montant les mains. Il ne me laisse pas le temps de m’installer, il hausse le rythme, envoie ses directs. Je les esquive chasse et bloque tous. Et je remise. Ça rentre. Voilà Jonas, c’est ça, hurle le vieux. Je reste en face, je garde mes jambes pour Virgil. J’ai pris le centre du ring et c’est Sucré qui me tourne autour. Ça se voit sur sa gueule qu’il est concentré lui aussi. Il a compris que j’étais de retour. Même s’il me connaît assez pour savoir que je suis en surrégime. Mon cœur palpite, j’ai la bouche grande ouverte pour aller chercher de l’air, et mes mains ne reviennent déjà plus au visage. Il balance son jab à répétition, comme lui a demandé monsieur Pierrot. J’en ai marre, je veux qu’il arrête. Alors j’outrepasse les consignes. Après avoir triplé mon jab en avançant j’ai forcé Sucré à reculer jusqu’aux cordes, et là je lui balance une droite au visage qu’il bloque avec ses deux mains en les remontant, ce dont je profite pour avancer mon pied gauche jusque sous son coude droit et lui envoyer un crochet au foie de toutes mes forces. La seule fois de ma vie où j’ai voulu arrêter la boxe c’était après avoir reçu un coup comme celui-ci. Sucré met un genou à terre. Il est pris d’un haut-le-cœur qui donne l’impression qu’il va vomir. » p. 115

« Le matin, le joint largement entamé est posé dans le cendrier, sur la table de chevet. Il reste quelques lattes à tirer. Au moment où je le porte à ma bouche il y a de la cendre qui tombe sur la couette. Je souffle et je mets quelques coups avec la main pour les disperser, ça laisse des traces noires sur le tissu. Je rallume le joint, tire les trois quatre taffes qui restent, et ne me rendors pas toujours.
Au réveil, j’ai souvent un livre posé sur le ventre. Dès que je ne comprends plus rien à ce que je lis, j’éteins la lumière. C’est toujours les mêmes livres. Un Barjavel, ou Robinson Crusoé. J’aime tout ce qui relate une vie où les règles de la société n’ont plus cours, et où ce qui était nécessaire devient superflu. Chez Barjavel ce sont souvent des récits post-apocalyptiques, où le monde est à réinventer. Il a cette façon de toujours mettre l’amour au centre, comme principe de réactivation du monde, comme si son absence avait précipité la fin des temps. Comme s’il fallait mourir pour pouvoir revenir à l’essentiel. Chez Crusoé aussi on retrouve ça. Cet homme qui parvient à faire société à lui seul, et à donner au travail son sens primitif, celui de survivre. Et bien souvent je m’imagine avoir le même destin, un destin qui me permettrait de me rencontrer moi-même, sans les autres, qui ne constituent plus qu’un miroir déformant. Seul sur une île je n’aurais personne à qui me comparer. Et je pourrais travailler à ma survie, pour ne plus avoir à me demander si je vis bien. Heureusement j’en ai trouvé qui me ressemblent. On se soutient dans cet exil. Tous solitaires, ensemble. Tous à vouloir sortir du rang pour se retrouver enfin seuls, et tenter de comprendre ce qu’on est censés faire avec ça. » p. 121-122

« Le taux de putassium il dit, c’est l’indice qui te permet d’évaluer la faisabilité d’un rapport sexuel. C’est au-delà du genre comme truc, toi aussi t’as un taux de putassium, moi aussi, les mecs les meufs les castors, tout ce que tu veux. Ça englobe à la fois ce que tu projettes comme aura sexuelle, mais aussi ton attitude vis-à-vis de ça. Ce qui m’intéresse ce sont les gens qui savent ce qu’ils veulent. Et je suis pas le genre à partir du principe que pute c’est un gros mot tu vois. Pour moi la pute ultime c’est la personne qui est au sommet de l’égoïsme, et cette personne-là elle fait ce qu’elle veut, j’ai pas de problème avec ça. Après, c’est comme tout, ça dépend de comment on fait les choses. Il tire une latte sur sa clope. Et comment tu détermines ça je demande. Il dit mec, c’est un ensemble de choses, faut avoir l’œil, être observateur, savoir capter les signaux quoi. Et puis faut pas se prendre pour de la merde. Tu vois moi, dès que je suis arrivé, j’ai repéré celles qui veulent à tout prix choper ce soir, donc je les évite, et puis il y a celles qui t’ont déjà mis le grappin dessus, qui t’ont repéré tu sais, celles-là je les mets de côté, au cas où, et puis enfin il y a celles qui sont en mode tu me toucheras pas ce soir tellement j’suis bonne, et là on commence à parler. » p. 170-171-172

« L’eau je n’aime pas y entrer, mais je n’aime pas en sortir non plus. J’ai toute une batterie de mouvements qui peuvent me permettre de tuer une après-midi sans problème. Je commence par le dauphin. C’est axé sur l’ondulation. La seule chose qui me ramène à la surface, c’est mon asphyxie quand elle me rappelle que je n’ai pas de branchies et que je ne suis donc pas un poisson. Ça me frustre alors je me lance des défis, comme faire l’aller-retour sous l’eau. La piscine n’est pas grande, j’en fais deux. Et quand je n’ai plus de souffle, je fais la planche. Du moins j’essaie. J’ai usé des dizaines d’heures dans des piscines à essayer de la faire. Impossible, le principe m’échappe. Je coule tout le temps. Ce qui me plaît dans l’idée de faire la planche, c’est la possibilité d’être efficace en étant immobile. Dans l’eau, dès que je ne bouge plus, je coule. Comme dans le ring. Alors que dans la vie je ne vais que là où j’ai pied. La différence, c’est que dans l’eau je sais quels sont les mouvements à effectuer pour ne pas me noyer. »

« J’ai récupéré de l’énergie, alors je pars sur des saltos. J’ai une technique à base de bras en croix et de soufflage par le nez pour tourner très vite. Je tourne jusqu’à me donner le tournis, quand j’ai assez d’air, en avant comme en arrière. Avoir le tournis sous l’eau c’est génial, on ne sait plus où est la surface, parce qu’on ne peut pas tomber par terre. En soufflant par le nez je peux faire ce que je veux sous l’eau, mais je dois faire gaffe en remontant, parce que souvent c’est un coup à se retrouver avec un gros filet de morve en travers de la joue.
Enfin, fatigué de mes cabrioles, je me vide les poumons pour aller me coller au fond de la piscine. Sans air dans les poumons, on devient une enclume. Je me mets là où j’ai pied, penché vers l’avant. Je souffle doucement, à un rythme régulier. Quand je sens que je commence à couler, je donne une légère impulsion avec la pointe de mes pieds, et alors je descends vers le fond de la piscine avec le mouvement de balancier d’une feuille de chêne qui tombe de son arbre en automne. Arrivé au fond, face contre terre, j’ai encore assez d’air en réserve. Je place mes mains sous mon menton, et je reste là.
Wanda s’est approchée. Elle s’est assise au bord, les jambes dans l’eau, comme moi tout à l’heure. Elle n’a pas spécialement cherché à déterminer l’axe du soleil, elle a marché tout droit depuis le transat. La partie droite de son visage est ombragée. Je suis dans la piscine, debout, l’eau m’arrive au torse, juste sous les aisselles. Elle s’amuse à m’envoyer de l’eau du bout de son pied, et je la préviens qu’elle n’est pas vraiment en position de jouer à ça avec moi. Elle dit qu’elle devrait avoir le droit de m’embêter sans que ça lui retombe dessus, et je réponds que c’est un point qui se discute. Elle continue, alors d’un revers de la main je lui en envoie un peu sur les cuisses, et elle hurle de manière tout à fait disproportionnée. Va te faire foutre elle dit, et elle rit. Elle tend les jambes et d’un geste vif je passe ma tête entre les deux, puis elle les referme pour enserrer mon cou entre ses mollets, accompagnant son geste de bruitages pour faire comme si c’était violent comme action. D’ici je vois mieux sa poitrine. Ses seins ont une manière bien à eux d’être rebondis comme un joli cul. » p. 200-201

À propos de l’auteur
David Lopez a trente ans. Fief est son premier roman. (Source: Éditions du Seuil)

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Des humains sur fond blanc

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En deux mots:
Un trio improbable composé d’un pilote retraité de l’armée rouge, une fonctionnaire moscovite et une serveuse-traductrice d’une minorité ethnique va se retrouver, à la suite d’un accident, isolé au cœur de la Sibérie. Leur combat pour la survie commence…

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Perdus au cœur de la Sibérie

Pour son second roman Jean-Baptiste Maudet passe du chaud au froid. Après les passes du Matador Yankee il nous entraîne en Sibérie, sur les traces d’un trio improbable «dont la vie ne tient plus qu’à la flamme d’une bougie».

Le jury du Prix Orange du livre 2019, dont j’ai eu l’honneur de faire partie, a couronné Matador Yankee, le premier roman de Jean-Baptiste Maudet. Durant la belle soirée qui suivi la remise du prix, l’auteur m’a révélé qu’il mettait déjà la dernière main à son second livre. Voici donc ce roman de la confirmation (que je trouve pour ma part encore meilleur que le premier). Des humains sur fond blanc nous permet de retrouver le goût de l’auteur pour les contrées exotiques, mais cette fois la Basse Californie et le Mexique sont remplacés par le froid sibérien.
Nous sommes dans la cité minière de Nerkhoïansk, où la «neige n’est jamais blanche» et où vit Neva. La jeune fille essaie de gagner son indépendance en remplissant les rayons du supermarché, même si en échange de ce boulot, elle doit accepter de «se laisser tripoter dans la remise par son employeur».
À l’image de la météo dans cette région, ses relations sont plutôt froides, y compris avec ses parents. Ils ne disent rien des ancêtres glorieux qui ont jadis peuplé la région, préférant murer leur rancœur dans le silence et s’abrutir dans un quotidien qui n’a rien d’exaltant.
À des milliers de kilomètres de là, dans un bureau moscovite, on s’interroge sur les rapports qui viennent d’arriver et semblent indiquer que des troupeaux de rennes errant dans le Grand Nord seraient porteurs de taux de radioactivité anormalement élevés. Et comme on ne semble pas à l’abri d’une nouvelle catastrophe, il vaut mieux vérifier. D’autant que ce rapport est l’occasion pour un fonctionnaire frustré de s’offrir une petite vengeance. Il va envoyer Tatiana, la rouquine qui se refuse à lui, en Sibérie. Pour ce voyage, elle va devoir se coltiner Hannibal, un retraité de l’armée à la carrure impressionnante, qui va lui servir de pilote.
Arrivés à Nerkhoïansk, on ne peut pas vraiment dire qu’ils aient réussis à briser la glace, pas plus que dans le local où ils font la connaissance de Neva autour d’une vodka. Et comme cette dernière parle la langue des tribus autochtones, Tatiana l’engage comme d’interprète. Le vol vers le Grand Nord de ce trio improbable va s’achever brutalement. Hannibal parvient tout juste à se poser dans la plaine sibérienne, mais occasionne de gros dégâts à l’appareil. Dès lors, c’est le combat pour la survie qui va s’engager, avec quelques épisodes croustillants que je vous laisse découvrir.
Jean-Baptiste Maudet réussit cette fois encore à dépeindre une atmosphère avec une économie de mots, mais avec une réelle force d’évocation. Comme avec Matador Yankee, on se croit dans un film et on vit les scènes avec intensité. Il ne m’étonnerait pas qu’à un moment de votre lecture, vous ayez froid! Vous avez dit blizzard?

Des humains sur fond blanc
Jean-Baptiste Maudet
Éditions Le Passage
Roman
000 p., 00,00 €
EAN 978xxx
Paru le 8/01/2020

Où?
Le roman se déroule principalement dans le Grand Nord, du côté de Nerkhoïansk et dans les plaines sibériennes ainsi qu’à Moscou.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
On prétend que des rennes contaminés par la radioactivité se dispersent dans le Grand Nord. Tatiana, une scientifique moscovite, est envoyée sur place, en Sibérie. Un pilote fantasque, retraité de l’armée soviétique, l’accompagne ainsi qu’une interprète, la jeune Neva, qui parle la langue des éleveurs nomades présents dans la région. Ce trio incertain monte à bord d’un vieil Antonov en direction du Nord et de l’hiver qui vient.
En route, rien ne se passe comme prévu. Qu’est-il d’ailleurs possible de prévoir dans cette immense Russie où la neige recouvre les traces des humains ? Lorsque la vie ne tient plus qu’à la flamme d’une bougie, les ombres portées transforment le monde : l’allure des troupeaux, les mots de Pouchkine, les tigres des rêves et les trésors gelés des profondeurs. Et la meilleure façon, drôle ou tragique, de passer le temps est certainement de s’enivrer en racontant des histoires, celles que l’on invente, celles que l’on confond, celles que l’on emporte dans la nuit.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog Mémo Émoi
Blog Domi C Lire (Dominique Sudre)
Blog Le domaine de Squirelito

INCIPIT (Les premières pages du livre)
1. Neva
Neva écoute toujours la musique très fort, le casque enfoui dans ses cheveux sombres. C’est le seul moyen pour elle de ne pas entendre les publicités qui passent en continu dans le supermarché. Au moment de la fermeture, quand le patron lui tend la liste du réassort, Neva se change dans la remise, enfile ses patins à roulettes, monte le son, et le ballet peut commencer. Elle sillonne les rangs par ordre alphabétique, entrechat, déboulé, demi-pointe exercée sur le frein du patin, éblouissante arabesque en bout de ligne et retour. Les harengs, les cornichons, les saucisses, en moins d’une heure, tout est en place. Si ça n’est pas du goût de tous, son patron tolère cette fantaisie parce que Neva, pour le même prix, travaille plus vite en musique.
Il s’approche d’elle et lui fait signe d’ôter ses écouteurs.
– Tu penseras aux concombres en tête de gondole ?
– C’est déjà fait.
– Ah.
Les kilomètres qu’elle parcourt entre les rayonnages l’aident à ne pas prendre davantage de poids. Il faut bien ça, car il n’est déjà pas commode de la croiser dans les allées. Elle n’est pas vraiment grosse, mais massive, avec des hanches larges, un fessier de jument et des seins considérables.
– Tu as terminé alors ?
– Il ne me reste plus qu’un rang.
– Termine et c’est bon.
Son gabarit a de quoi impressionner et les seules mains qui pourraient l’empoigner fermement sont celles d’un bûcheron de la taïga ou d’un éleveur de rennes. Si ses parents n’avaient pas été sédentarisés de force à Nerkhoïansk pour aller concasser le minerai de fer, ainsi en serait-il allé.
Il ne lui reste plus que les bocaux de chou à disposer en colonnes, emboîtés les uns dans les autres. Après quoi Neva pourra se laisser tripoter dans la remise par son employeur, rentrer chez elle et s’ennuyer. Elle garde souvent son casque sur les oreilles, ça lui permet d’enjoliver les choses. La musique couvre aussi le bruit des usines qui tournent jour et nuit dans la cité minière. Les berlines chargées de roches arrivent en surface sur le carreau de mine, le minerai brut circule dans les concasseurs à mâchoires, sous les percuteurs, dans les broyeurs à boulets, puis repart sur d’autres wagons, trié et calibré, pendant que les scories forment des monticules parfaitement coniques qui dépassent de la forêt. On les voit pointer avec arrogance au-dessus des flèches des sapins, et le vent en toutes saisons vient balayer les résidus. La neige à Nerkhoïansk n’est jamais blanche.
Le bref été sibérien touche à sa fin. Le soleil aura réchauffé la plaine. Il n’est pas encore besoin de s’envelopper dans d’épaisses couches de vêtements. Le sol est lacéré d’ornières, dégelé en surface et parsemé de flaques autour desquelles s’agitent des milliers d’insectes. Pour en disperser les nuées, les gens rentrent chez eux en agitant les mains le long des routes. Ils ont les semelles engluées de boue et vagabondent à la manière de cosmonautes.
Neva a écourté son passage dans la remise, certains jours le cœur n’y est pas. Le désir reste coincé dans son bocal. En arrivant chez elle, elle s’est déchaussée et dévêtue de la tête aux pieds. Elle enfourne du bois dans le poêle pour ne pas laisser l’humidité s’emparer de son corps. C’est elle qui est chargée de réchauffer la maison avant l’arrivée de ses parents et de maintenir tiède l’eau de la cuve dans laquelle ils ont l’habitude de se laver, une cuve d’eau vite noircie à partager entre époux. Neva, elle, prend des douches brûlantes et parfois l’été, derrière la maison, se lave en plein air au tuyau.
Plus que d’habitude, elle s’assure que personne ne la voit. Elle sent parfois qu’on l’observe. Les rais de lumière à travers les branches découpent sur elle des îles de couleur. Le soleil est précieux et plus précieux encore est d’avoir le corps au soleil. Elle aime ça. Ça lui rentre sous la peau. Neva reste un moment dans le jardin à démêler ses cheveux noirs, puis rentre à cause des moustiques. Les chiens n’arrêtent pas d’aboyer ces temps-ci, ils sont nerveux quand la nuit vient. À coup sûr, à cause des loups.
Les parents de Neva ne parlent pas beaucoup, ni des ancêtres glorieux ni du quotidien. Dans cette région, seules quelques familles de la minorité Younet sont restées à vivre de la transhumance des rennes. La plupart des fermes collectives de la période soviétique existent toujours, mais le changement de régime a précipité leur déclin et rien n’a pu freiner la diminution des troupeaux. On a prétendu que la viande de renne élevé dans l’air pur du socialisme et des vastes étendues sibériennes était un trésor pour la mère Russie. Il ne faut pas rêver mais regarder les choses en face, les troupeaux aujourd’hui n’intéressent plus grand monde.
Ce qu’a vu Neva ces dernières années s’aperçoit de loin quand on fait cramer des bêtes aux bois entremêlés dont la fumée noire monte sur des kilomètres. Le charnier, à gros bouillons, assombrit le ciel. Son oncle Vladimir, encore éleveur, ne supporte pas de voir cette montagne de corps calcinés et son panache de mort. Il n’accepte pas que les hommes creusent aussi profond dans la terre, ni qu’ils puissent brûler sans raison des êtres de la nature. La dernière fois que les autorités sanitaires sont intervenues, Vladimir a disparu plusieurs jours dans la forêt pour ne pas assister à ce spectacle. Même les pires des braconniers auraient pris le temps de dépouiller une bête : écarteler l’animal, enfoncer le couteau dans sa gorge, le vider de son sang, plonger des doigts glacés dans le corps chaud du renne et découper sa peau. Tous les éleveurs, nomades ou sédentaires, réagissent avec la même rage lorsqu’on saisit leur troupeau. Cette rage ne passe qu’en marchant dans les bois. Il faut errer longtemps, espérer s’émouvoir du chant d’un oiseau. Beaucoup souhaitent disparaître dans le langage des animaux et ne plus rien savoir des humains.
Dans sa fourrure pelée, Vladimir titube sous l’effet de l’alcool, lorsqu’il se rend en ville. Il n’y met les pieds que pour réparer sa motoneige ou soigner une mauvaise blessure – faut-il qu’elle soit de taille –, et parfois pour s’expliquer devant la police. Les conflits sont fréquents et les incidents prennent une tournure chaque fois plus violente à mesure que grandit sa désespérance. Il emploie ce mot pour parler de l’avenir. Il n’est pas rare qu’on appelle Neva au micro, dans le supermarché, afin qu’elle aille d’urgence au commissariat et qu’elle tente de faire comprendre aux autorités ce qui a pu se passer. Son patron lui enlève alors ses écouteurs.
– Neva, c’est encore pour ton oncle.
La plupart des populations de la Sibérie ont été mélangées depuis le XVIIIe siècle ou forcées à se fondre dans la masse durant la période soviétique. À la dislocation de l’URSS, après un demi-siècle d’intense russification, la reconnaissance des langues minoritaires a néanmoins été encouragée. Les « Petits Peuples du Nord », comme il est d’usage de les désigner avec condescendance, ont salué cette décision sans que rien ne change vraiment au quotidien. Les groupes linguistiques les plus réduits ont dû abandonner leur langue vernaculaire au profit du russe pour pouvoir communiquer avec leurs voisins ou avec les autorités qui ont consacré beaucoup d’énergie à quadriller le territoire. Étonnamment, les Younets ont toujours réussi à passer entre les mailles du filet, soit qu’ils aient déployé des stratégies propres à dérouter les meilleurs fonctionnaires, soit que leur existence même ait été mise en doute. Des familles Younets sont allées plus à l’ouest, d’autres ont rejoint en toute discrétion les confins de l’Extrême-Orient et celles qui sont restées dans la région de Nerkhoïansk ont trouvé le moyen de se changer en feuille, en plume ou en flocon de neige et d’être aussi légères que le vent. C’est en tout cas ce que raconte Vladimir qui certes maîtrise un russe rudimentaire mais refuse de le parler à l’instar d’autres éleveurs nomades de son ethnie éparpillés dans le Grand Nord. Il est vrai que malgré leur petit nombre, les Younets au cours de l’histoire ont fait preuve d’une belle résistance aux logiques d’assimilation. À cela, Vladimir ajoute ce qu’il faut d’entêtement et de provocation.

Extrait
« Il n’est pas question que des rennes radioactifs se dispersent dans la nature. Depuis ce matin, au sein du service, ça n’arrête pas. Les fax déroulent des instructions qui débordent des corbeilles, les portables vibrent dans les complets-¬veston, les tambours de la steppe résonnent, le carillon des bambous tinte, les harpes japonaises couvrent le hennissement des chevaux et quand une rivière se met à gronder, tel cri d’oiseau des lacs relance telle trompette, chant du cygne, bruissement d’ailes de l’Alkonost, grenouille, grillon, criquet, vif tempo de la mazurka, vrombissement d’insectes, aboiement de chiens, hourra du cosaque, et certains téléphones imitent le son du téléphone.
Malgré l’incapacité de ces sauvages, les derniers relevés qui viennent de Yakoutie indiquent bien une teneur en césium 137 très supérieure au seuil autorisé. Alors quoi ? Agir vite, confirmer les chiffres et abattre les troupeaux sans tergiverser. Après les diverses crises sanitaires qui ont sévi dans la région, on ne peut pas se permettre qu’une catastrophe de cet ordre fasse les gros titres : « Les mamans rennes au lait radioactif donnent la tétée à leurs faons. » On les voit d’ici, ces pauvres bêtes, en une des quotidiens et quelques heures plus tard en photo dans le monde entier avec des yeux phospho¬rescents qui se moquent de la Russie.
Oui, c’est loin la Sibérie, ça n’est pas une nouveauté. Les ordres ne sont pas faits pour être discutés. C’est même la qualité intrinsèque d’un ordre. Cette petite garce n’avait qu’à se montrer plus conciliante! »

À propos de l’auteur
Jean-Baptiste Maudet est géographe. Il enseigne à l’université de Pau. En 2019, il publie Matador Yankee, son premier roman couronné par le Prix Orange du livre. Des humains sur fond blanc est son second roman. (Source : Éditions Le Passage)

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Ailleurs sous zéro

PELOT_ailleurs_sous_zero
  RL2020

 

En deux mots:
Treize nouvelles qui mettent en scène des «âmes en chaos». On y croise des hommes peu courageux et des fort en gueule, des femmes pas si faibles que cela dans une ambiance de western. Car dans ces Vosges, on se bat aussi à coups de fusil.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

«Ces histoires sont des liens de sang noir»

Pierre Pelot nous revient avec un recueil de nouvelles. «Ailleurs sous zéro» est une sorte de concentré de son univers. Sur les routes des Vosges, on y croise des «âmes en chaos».

On le sait, les recueils de nouvelles ne font pas recette. Aussi Pierre Pelot nous gratifie-t-il d’un prologue dans lequel il nous explique que «ces petites histoires taillées à chocs répétés se méritent, payent toujours de mine sous des dehors volontiers colorés aux pastels». Puis il nous explique que si la celle qui ouvre le recueil fut écrite au profond d’une sorte de gouffre, les autres «racontent chacune à leur manière des moments et des tranches d’existence, suffisamment hors du commun pour être particulières et remarquables». Et comme l’auteur nous a simplifié la tâche sur ses intentions, attardons-nous un peu sur les personnages de ces histoires, sur ces «âmes en chaos». Car ils le méritent, ces acteurs récurrents dans l’univers de Pierre Pelot. La vie ne les a pas gâtés, à l’image de ce chroniqueur remercié pour un texte qui n’a pas plu au responsable et qui se retrouve confronté à une nouvelle épreuve, les résultats de ses examens médicaux confirmant la présence d’une «saloperie rare». Alors que la neige tombe sur les Vosges, il va devoir partir pour Strasbourg afin de procéder à des analyses complémentaires. C’est bel et bien le crabe, mais à coups de protons, on devrait en venir à bout…
Dans ces histoires de sang noir, celle que je préfère s’intitule «Bienvenue les canpeurs». Oui, avec un «n» à canpeur comme il est noté sur le panneau que Ti Nono et son frangin, solides bûcherons, ont confectionné pour attirer les touristes. Celle qui se pointe à l’air tout à fait à leur goût. «Cette salope a un fameux cul et pas seulement qu’un cul». Je vous laisse deviner la suite…
Suivront une drôle de partie de chasse dans «Doulce France», une séance de fitness avec un raciste dans «Le lundi c’est gym», la recherche de voleurs qui donnent du fil à retordre à la police dans «le tonneau» ou encore l’arrivée d’un visiteur inattendu pour le grand lecteur – il s’était notamment délecté d’un livre intitulé «Méchamment dimanche» – qu’était devenu Pidolle dans «Le retour de Zan».
Treize histoires qui sentent la sueur et le sang, l’alcool et la neige. Treize histoires qui sondent ces âmes en chaos et ne leur accorderont guère une place au paradis. Du Pelot pur jus en somme.

Ailleurs sous zéro
Pierre Pelot
Éditions Héloïse d’Ormesson
Nouvelles
160 p., 16 €
EAN 9782350877143
Paru le 23/01/2020

Ce qu’en dit l’éditeur
Treize nouvelles et autant d’univers, de suites, de fins ou de commencements imaginés par Pierre Pelot. C’est l’hiver dans les Vosges comme ailleurs et le noir s’installe, s’instille dans chacun des personnages. Victimes comme bourreaux ils s’animent avec une grande intensité et entraînent le lecteur dans leurs vérités, leurs angoisses, leurs souffrances ou leur folie. Entre nouvelles intimistes et fresques rurales, de nouveaux personnages prennent vie et côtoient ceux que nous retrouvons avec délice. Dans ce recueil qui mêle inédits et des textes parus dans divers journaux, la plume de Pelot est reconnaissable, toujours musicale mais plus acérée. Il s’agit bien d’une plongée dans l’obscurité, une variation «d’outrenoir» qui ravira ses lecteurs des premières heures.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Ailleurs sous zéro
Salut, ça va ?
Si ça va ? Oui, oui, ça va. On fait aller. Évidemment que ça va. Que veux-tu répondre d’autre ? Que ça ne va pas ? Et puis quoi ? Te dire ce qu’il en est vraiment ? Oui bien entendu, mais comment le dire, et avec quels mots ? Alors rester là à ressasser et décliner des hésitations, des approximations, des tentatives malhabiles d’explications ? Des errances de langage à la recherche du mot juste, précis. Pour, au final, que ça change quoi ? Que ça aille mieux ? Parce que, non, ça ne va pas trop. Ça ne va pas tellement. Mais ça va.
On retrouve le monde qu’on avait déserté il y a quelque temps. Absent pour cause de fracas. Pour cause de vrac en tête. D’effondrement des piliers de la terre.
Nous revoilà. Nous revoici. En vérité on n’était pas partis, on n’était juste pas là. Ça n’en avait pas l’air mais c’était ça. Oui, absent, c’est le mot. L’absence.
Alors on réintègre. On revient, sur la pointe des pieds, on traîne la patte, c’est toujours mieux que l’immobilisme, paraît-il. On dit qu’il faut revenir. Retremper le doigt dans la sauce pour la goûter encore. Ne pas crever de faim. Faire un effort. Éplucher des patates, cuire le riz. Toutes ces sortes de choses.
Se retrouver debout aux margelles de l’hiver en attendant le printemps. En attendant le printemps, ce n’est pas certain. Se retrouver ailleurs sous zéro. Il a froid aux pieds dans ses godasses. La lumière tombée des nuages éblouit. Froid au bout des doigts par les trous de ses gants en manipulant le bois coupé. Il avait oublié que c’était l’hiver. Les chevreuils et chevrettes viennent manger le lierre qui grimpe aux murs des maisons, des sangliers défoncent les jardins, la soupe de légumes qui mijote au coin du feu ne va pas tarder à sentir bon. L’hiver et la glace qui craque au cœur de la nuit.
Et toi, ça va ?
Ça bricole. On fait aller.
Et plus loin, au-delà des frontières ? Quelle importance ? Aucune importance. Et au-delà des limitrophes bornages qui nous cernent et nous étranglent ? Aucune importance, excusez-moi.
Debout dans l’hiver qui finira, et, qui sait, pourquoi pas, dans le printemps ensuite, et…
Ça va ? Et on n’attend pas de réponse, et c’est peut-être une manière de faire, aussi.
Il ne sait pas s’il est de retour, il aimerait bien. Il passait par là. A vu de la lumière, il est entré.
À une époque qui semble tout à coup bien éloignée, de plus en plus lointaine, il faisait cela régulièrement, chaque semaine, il passait par là, il ouvrait la porte, s’installait pour quelques minutes. Il venait te faire un petit coucou. Il aimait bien. C’était les dimanches, dans un journal qui n’en a probablement plus pour longtemps – il aimait bien, oui. Il venait pondre son œuf dominical. De l’autre côté de la barrière, des gens le lisaient, beaucoup de gens, dont toi, je sais, ils avaient l’air d’aimer ça, eux aussi, on bavardait, ils m’en parlaient en semaine, ils m’écrivaient, ils me poussaient du coude dans la rue, dans les magasins, je n’en croyais pas mes côtes, au début. Mais si.
Et puis un jour quelqu’un dans le journal, une sorte de chef élagueur sans doute, un journaliste, probablement, une sorte de rédacteur, même pas en chef, droit de censure en bandoulière, a dit « Niet ! »
NIET !
A dit : « Pas question de publier ça, qui parle du quotidien d’un de vos amis en prise avec des dealers dans sa rue de Béziers, pas question de se moquer de la police, nous avons ici nos problèmes et nos difficultés de relations avec la nôtre, de police, pas question de faire le mariole, et toute vérité n’est pas bonne à dire. » Le pseudo-journaliste censeur a dit : « TOUTE VÉRITÉ N’EST PAS BONNE À DIRE. » Textu. « Vous allez s’il vous plaît me réécrire une autre chronique, mon brave. » Et lui, de lui répondre : « Vous pouvez toujours aller vous faire mettre, mon brave aussi. Vous ne voulez pas de cette chronique, vous ne l’aurez pas, mais vous n’en aurez pas d’autre non plus, je ne mange pas de ce ranci-là », qu’il a dit. Déclenchant du coup le silence. Il n’est plus passé le dimanche, il n’est plus venu bavarder. Dans la rue et les magasins, les mails, les gens m’ont dit : « Ben alors ? Comment ça va ? » Les gens ont cru que le silence et le vide venaient d’une douleur paralysante qui lui serait tombée dessus avec la mort de son fils dégommé en un quart de seconde dans une allée de jardin public. Mais non. Alors il répondait : « Mais non. » Toi tu sais mais les autres, non.
C’est comme ça.
Et il y a peu, le voilà dans un cabinet médical, pour passer radiographie et échographie, suite à un souci. Après s’être tapé une IRM deux jours auparavant. Ainsi va donc la vie. On ne se retrouve pas dans ces endroits de gaieté de cœur, mais avec une sorte de pincement. Au cœur, justement. »

Extraits
« Et maintenant il neige. C’est la nuit, c’est l’hiver et il neige, comme il neige certaines nuits d’hiver : en grand silence. Un silence qui tombe de sa haute lenteur, accompagnant chaque flocon, chacun plus lourd au fil de sa glissade de plume. Si on tendait les mains ouvertes, le silence s’entasserait dedans, avec les flocons, mais lui ne fondrait pas. En d’autres nuits, l’été, on pourrait entendre au loin d’une vallée à l’autre s’interpeller des chiens, et des grillons griller. Mais ici non, pas même, au grand dommage, le moindre hurlement de loup. Le silence. Juste le silence. Le hoquet sourd, parfois, d’un petit bouchon de neige détaché d’une branche trop chargée. Le silence comme il sait peser cent fois son poids dans son cocon de février.
Le monde, ce qu’on en sait, bruisse probablement ailleurs, de l’autre côté. Mais on ne l’entend pas. Le monde d’au-delà les frontières que posent la vue et la parole s’en est allé. Il ne sait où et s’en moque. Le monde extérieur, rempli de guignols qui s’agitent et nous font croire que l’importance est dans leurs soubresauts, leurs clameurs excitées, n’existe plus. Dans les pages des journaux non ouverts, derrière les écrans vides des télévisions aveugles, sous les ondes cendreuses des radios éteintes, le monde s’ébroue sans doute à sa guise encore et toujours, dans ses crachats et ses mensonges en rafales, et il s’en fout. » p. 19-20

« Le monde nous laisse croire qu’il existerait un certain ordre des choses. Alors que tout, dans ses soutes et coursives, sur tous ses ponts, n’est que désordre. Alors qu’il ne faut que survivre, vaille que vaille, dans les méandres du désordre, s’efforçant du mieux possible de se garder en équilibre, dans le précaire et l’incertain, momentanément. Juste tenter de garder l’équilibre. Dans les chaos et les grandes bousculades dont les échos nous heurtent au petit bonheur, au petit malheur. Ne dites pas que l’existence est autre chose que ce numéro dérisoire ébouriffé.
L’ordre des choses, probablement, mais en filigrane, dans les tréfonds insoupçonnables, les entrailles insondables des salles des machines où s’activent des mécanos décervelés qu’il ne faudrait pas chatouiller beaucoup pour les entendre péter plus haut que leur cul, se prétendre Dieu le Père ou quelque autre vigie, quelque autre timonier déjanté.
L’ordre des choses sans doute, hors de portée. Incompréhensible à nous autres commun des mortels.
Nous autres sur le pont supérieur au niveau de la mer, à qui ne reste que le désordre des vagues et des raz de marée, le roulis, le tangage. » p. 20-21

À propos de l’auteur
Né en 1945 à Saint-Maurice-sur-Moselle où il vit toujours, Pierre Pelot a signé plus d’une centaine de livres, du polar à la SF. Il est l’auteur notamment de L’Été en pente douce, Natural Killer, C’est ainsi que les hommes vivent (prix Erckmann-Chatrian), Méchamment dimanche (prix Marcel Pagnol), L’Ombre des voyageuses (prix Amerigo Vespucci), Maria et La Montagne des bœufs sauvages. Son dernier roman, Braves gens du Purgatoire, a paru aux Éditions Héloïse d’Ormesson en 2019. (Source: Éditions Héloïse d’Ormesson)

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Laura

CHAUVIER_laura  RL2020  coup_de_coeur

 

En deux mots:
À 47 ans, Éric revient dans sa région natale et y retrouve Laura, son amour de jeunesse. La femme qu’elle est devenue lui plaît toujours autant. Aussi essaie-t-il de reprendre sa tentative de conquête. D’autant que les choses s’annoncent bien puisque Laura l’invite à la suivre en balade.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

«Laura, j’aurais tant à apprendre de toi»

Entre nostalgie et mélancolie Éric Chauvier raconte le retour d’un homme dans sa région natale où il retrouve son amour de jeunesse. Avec cette envie folle de réécrire l’histoire…

S’il existe un amour qui ne meurt pas, c’est le premier. Celui qui marque la fin de l’enfance. Celui qui, comme un rite de passage, vous offre tous les possibles. À la fois creuset de tous les fantasmes et rêve d’une vie idéale. Dans son «bled» Éric a la chance de côtoyer Laura, la fille au bikini rouge qu’il croise à la piscine et dont la beauté renversante met en émoi tous ses sens.
Dans une vie idéale cet amour emporterait tout. Parce que pur et absolu. Sauf qu’Éric est timide, sauf qu’Éric n’ose pas avouer sa passion brûlante, sauf qu’Éric est un gentil garçon qui ne peut rivaliser avec une horde de jeunes mâles entreprenants. Laura, quant à elle, s’est parfaitement rendue compte de l’effet qu’elle faisait et a décidé de jouer sur ses atouts pour se choisir un bon parti. «L’héritier», le fils du riche industriel pourra lui permettre de sortir de sa condition, de se construire un avenir à la hauteur de ses espérances…
Éric Chauvier a choisi de construire son roman sur deux époques, celle de cette jeunesse où tout était encore possible et de nos jours, soit une trentaine d’années plus tard, au moment où l’amoureux transi revient dans sa région natale et y retrouve Laura. L’occasion de revisiter le passé, l’occasion aussi de mettre en perspective les rêves d’alors et la réalité d’aujourd’hui. De retracer le parcours de ses camarades de classe, ceux qui sont partis et ceux qui sont restés, ceux qui se sont rangés et ceux dont on a perdu la trace.
« J’ai 47ans. À cette heure-là, je devrais être en famille, avec mon épouse et mes enfants. Je devrais m’efforcer d’être un père aimant et un mari productif. Je devrais faire et refaire l’épreuve de ce principe que je pensais fondateur de mon existence: “Dans la vie conjugale, il est plus difficile et gratifiant de construire que de déconstruire.” Je devrais l’éprouver pour me sentir mieux, conforté dans le choix d’avoir évité les tentations. Je devrais refréner mon romantisme absurde et le diluer dans ma vie de couple. Sauf que je suis ici, avec Laura, l’amour de ma vie du bled, à déconstruire je ne sais quel mystère qui s’épaissit notablement. »
Car Laura est toujours aussi belle et désirable. Aussi accepte-t-il volontiers de la suivre quand elle lui propose une virée du côté de l’usine. L’occasion rêvée pour lui avouer son amour, peut-être même de ne plus fantasmer et de passer aux actes. Après quelques verres d’un rosé en cubi et quelques joints d’une herbe dont Laura peut s’enorgueillir d’être la productrice, la conversation se fait plus ouverte, les langues se délient.
Éric raconte comment il est parti en 1989, s’inventant «des raisons qui font diversion» pour suivre des études de philo et d’anthropologie, qu’il a trouvé un emploi, s’est marié et a eu des enfants, partageant son temps entre Paris et la banlieue de Bordeaux.
Laura dit son mal-être après le départ de «l’héritier» qui a choisi de céder aux injonctions de son père qui refusait cette mésalliance et un mariage raté auprès d’un mari violent. Elle dit sa colère et son désarroi, mais aussi l’espoir que sa fille devenue «influenceuse» réussisse là où elle a échoué.
La force de ce court roman tient dans ce choc des cultures, dans le constat amer que la vie est passée et qu’elle aurait pu être toute autre, mais aussi dans ce désir aussi fou que désespéré de remettre les choses à l’endroit. Éric Chauvier, à l’instar de Nicolas Mathieu avec Leurs enfants après eux peint la France d’aujourd’hui, celle qui s’est résolue à essayer de s’en sortir mais qui n’a plus de rêves, celle dont l’avenir semble s’obscurcir à mesure qu’elle avance. Entre nostalgie et mélancolie, c’est à la fois triste et beau, un peu comme Laura, la chanson de Johnny où j’ai trouvé le titre de cette chronique.

Laura
Éric Chauvier
Éditions Allia
Roman
144 p., 8 €
EAN 9791030422375
Paru le 8/01/2020

Où?
Le roman se déroule en France, principalement dans une ville de province qui n’est pas précisée. On y évoque aussi Bordeaux et Paris

Quand?
L’action se situe de nos jours, avec des retours dans les années 80.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Qu’est-ce que je fais là avec Laura, en pleine nuit, devant l’usine du père de ‘l’Héritier’, une fabrique de prothèses médicales remplie de solvants en tout genre? J’ai rien à perdre, c’est ce qu’elle m’a dit tout à l’heure, parce que je suis dans la clandestinité maintenant, tu comprends? Elle n’a que ça en tête: tout faire brûler. Comment peut-elle dire ça alors que tout est déjà réduit en cendres autour d’elle?»
Tout semble opposer Éric et Laura. Si la réussite sociale de celui-ci n’a pas tenu toutes ses promesses, la déchéance de Laura est totale, aussi bien sur le plan amoureux que professionnel. Près de trente ans après leur première rencontre, les deux personnages se retrouvent sur un parking, buvant du rosé et fumant des joints, au fil d’un dialogue décousu.
Cette nuit-là, tout le passé d’Éric lié à la mémoire de Laura resurgit : la fascination obsessionnelle pour sa beauté, un souvenir d’elle adolescente en bikini rouge et la douleur perpétuelle d’une distance jamais surmontée… Qu’il s’agisse de leur milieu d’origine, de leur langage ou de leurs références culturelles : tout prouve qu’ils n’appartiennent plus au même monde. Pourtant Éric est là, et ne ressent que plus de désir à son égard. Pour ne pas passer pour un homme cultivé et méprisant, chaque mot doit être pesé, apprécié selon l’écart social qu’il pourrait signifier et les blessures qu’il pourrait raviver.
En dépit de la colère ressentie face à l’impossibilité de communiquer et la douleur de ne pouvoir aimer, Éric tâche pourtant d’interroger ce qui les sépare. À travers le récit d’un amour non advenu, l’anthropologue s’efforce de raconter autrement les fractures qui divisent la France d’aujourd’hui.

Les critiques
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Blog La garde de nuit

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« “Tu veux du rosé?”
Deux questions, simplement. La première me semblait impensable il y a peu encore : comment m’est venue cette impression que tout est possible ; je veux dire qu’aucune limite policière, encore moins judiciaire, ne saurait interférer désormais sur nos actes? La seconde question est à peine moins angoissante: qu’est-ce que je fais là avec Laura, en pleine nuit, devant l’usine du père de “l’Héritier”, une fabrique de prothèses médicales remplie de solvants en tout genre? “J’ai rien à perdre, c’est ce qu’elle m’a dit tout à l’heure, parce que je suis dans la clandestinité maintenant, tu comprends ?” Elle n’a que ça en tête : tout faire brûler. Comment peut-elle dire ça alors que tout est déjà réduit en cendres autour d’elle ? Je la dévisage et j’ai bien conscience que mon regard comporte quelque chose d’insistant, de culpabilisant peut-être.
“Oh oh, je te parle! Tu veux du rosé?
– Hein ? Euh… Du rosé… Pourquoi pas…
– Tiens, prends un gobelet et marque ton prénom dessus.
– Quoi ? Pourquoi je devrais marquer mon prénom ? Ça n’a aucun sens, on n’est que tous les deux. On n’est pas dans une fête…
– Je plaisante, c’était une blague. Bon t’en veux ou pas, du rosé ?”
Pourquoi cette blague ? J’ai l’impression qu’elle se fout de moi, qu’elle me prend pour un citadin.
“Oui, euh… D’accord. C’est juste que c’est particulier, non, de boire du rosé en plein mois de décembre sur ce parking, alors qu’il doit faire combien, à peine dix degrés!
– Qu’est-ce qu’on en a à foutre de la température qu’y fait? Qui va nous le reprocher?
– Ouais c’est vrai, personne.
– On va la faire cramer l’usine à Papy! Il restera plus rien bientôt de son usine de gros enculé !”
Dès que je goûte à sa beauté, elle me balance ce genre d’images – “une usine de gros enculé” – sidérante, sale, vile et – je ne sais comment – puissante.
“Si tu le dis, Laura.
– Je le dis.”
Elle a l’air tellement sérieuse tout à coup. Elle me ferait rire si je n’éprouvais pour elle cette appréhension mâtinée de désir.
“Il est pas bon mon rosé ?”
En fait, si je ne ris pas, c’est parce que la peur et le désir sexuel sont des repoussoirs parfaits du rire. En ce qui concerne le rosé, pour dire vrai, je le trouve acide et râpeux mais n’ose pas l’avouer de peur de passer pour un esthète dénué de virilité ou, pire, pour un riche, un nanti, pourquoi pas un oligarque aux “yeux de Laura” (tiens, c’est le titre d’une chanson de variété de notre adolescence). Si tant est qu’elle sache ce qu’est un “oligarque” ; je suis presque sûr qu’elle ignore le sens de ce mot. Pourtant, lorsqu’elle évoque des “enculés”, j’ai l’impression qu’elle cible justement une caste qui comprendrait des êtres injustes, globaux, triomphants, mondialisés, évanescents. Je ne sais d’où lui vient cette fascination pour ce mot, “enculé” mais, dans sa bouche, il devient surprenant, comme si, par les seuls recours à l’intonation, Laura était finalement beaucoup plus précise que moi pour parler du monde. Par exemple, si je voulais lui opposer une déclinaison de la “décence ordinaire” de George Orwell, ce serait avec de telles hésitations qu’elle me répondrait sûrement que tout partisan de la démocratie apparenté à ce modèle se réduit in fine à une “belle brochette d’enculés”. Et elle ferait mouche, sûrement.
“Eh-oh ! Il est pas bon mon rosé?”
Elle aime les gens sincères, me semble-t-il, excepté donc, sans doute, un homme qui lui avouerait sa passion pour l’art, son homosexualité ou son envie de dominer le monde. Je voudrais simplement lui parler de démocratie et de l’inanité de la violence – (…) mais voilà, je ne trouve pas les mots :
“Le vin ? Ouais. Moyen. Mais enfin, ça passe…”
À moins que je ne sache pas réellement ce que je souhaite lui dire.
Je la regarde et repense à l’adolescente que je regardais – d’une façon similaire, me semble-t-il – durant l’été 1988à la piscine municipale de cette petite ville du centre de la France où nous sommes nés à quelques mois d’intervalle. Dans une lumière blanche, je me rappelle son bikini rouge vif et ses formes naissantes qui attisaient ma libido d’adolescent. Fou d’elle mais bien incapable de l’aborder, je sortais de l’enfance et imaginais encore nos histoires d’amour sur le mode archaïque de Jane et de Tarzan, de filles à sauver et d’aventuriers miraculeux. J’étais timide et attardé, elle était sublime et hardie. Ses cheveux noirs, son regard vert, son sourire blanc, ses petits seins roses, ses fesses… De quelle couleur étaient ses fesses ? Et aujourd’hui ?
“T’aimes pas mon rosé ? On dit que c’est une boisson pour les femmes, c’est pour ça que tu l’aimes pas ?
– Non, euh, non pas du tout.”
Je voudrais faire le type viril qui préfère les alcools forts, mais ce n’est pas vraiment le problème. Je n’ai jamais abattu cette carte avec Laura. De mon point de vue, elle faisait partie de ces filles qui savent à l’avance les effets qu’elles vont produire, autrement dit une énigme, un continent de fièvres et de ravins. Pour la voir ainsi, il fallait donc que je ne sois pas de la même trempe que les jeunes hommes du bled – mais de quelle trempe exactement ?
“J’ai lu une étude sur le rosé sur Internet. Y paraît qu’ils ont beaucoup progressé les fabricants de rosé… dans la qualité… Enfin pas les fabricants, les… Comment dire ? Les…
– Les viticulteurs ? Les œnologues ?
– Ouais voilà, tu sais toujours trouver les mots justes toi ? Faire des études ça aide quand même. Regarde, moi, où j’en suis !”
La regarder, je ne fais que ça. Mais elle, me voyait-elle seulement ? Je n’ai aucune raison de le penser. J’étais le fils de l’instituteur et jouissais à ce titre d’une sorte de statut remarquable, quoique seulement aux yeux des jeunes gens raisonnables, respectueux d’un ordre qui les rassurait. Ce n’était pas le cas de Laura. Elle semblait indifférente à mon soi-disant “statut”. À ses yeux, j’étais peut-être même complice du mal indistinct qui s’acharnait sur elle. Elle m’a toujours donné l’impression de mépriser tout ce qui se rattachait à l’école républicaine, ses symboles et ses prétendus principes d’égalité. »

Extrait:
« J’ai 47ans. À cette heure-là, je devrais être en famille, avec mon épouse et mes enfants. Je devrais m’efforcer d’être un père aimant et un mari productif. Je devrais faire et refaire l’épreuve de ce principe que je pensais fondateur de mon existence: “Dans la vie conjugale, il est plus difficile et gratifiant de construire que de déconstruire.” Je devrais l’éprouver pour me sentir mieux, conforté dans le choix d’avoir évité les tentations. Je devrais refréner mon romantisme absurde et le diluer dans ma vie de couple. Sauf que je suis ici, avec Laura, l’amour de ma vie du bled, à déconstruire je ne sais quel mystère qui s’épaissit notablement. » p. 25

À propos de l’auteur
Éric Chauvier est né à Saint-Yrieix la Perche, en Limousin, en novembre 1971, sous le septennat de Georges Pompidou. À l’époque, il n’est pas encore contre Télérama. Ses parents sont des enseignants raisonnablement ouverts à la culture. Son enfance se passe (il ne réagit pas), l’adolescence aussi, dans une région, le Limousin, qu’il mettra un point d’honneur à redouter et à déconstruire. Quittant cette contrée qui constitue à ses yeux une énigme, il se rend, en 1989, dans la ville de Bordeaux, connue pour son vin et son port négrier. Là, il étudie la philosophie, mais, en manque d’enquêtes et, vérifiant que la crise de cette discipline est, comme l’a montré Wittgenstein, un problème de langage, il se tourne vers l’anthropologie. Il poursuit ses études en nourrissant sa dissonance. Au gré de ses missions, il est amené à enquêter sur les populations résidant près des sites SEVESO, sur les adolescents placés en institution et sur la ville. Contrairement à ce qui se dit ici et là, généralement chez les gens mal informés, il n’est pas, en 2011, professeur à l’université, mais enseignant vacataire, ce qui le situe dans une catégorie flottante d’intellectuel précaire et, en tout état de cause, interdit de le ranger, comme cela fut malencontreusement avancé, dans la catégorie des bobos. De toute façon, il résiste au classement sous toutes ses formes et va jusqu’à tirer de cette ligne de conduite une certaine satisfaction. Enfin, il vit depuis 2000 dans le péché avec une femme qui lui fait confiance en dépit de sa situation économique, laquelle est cependant valorisée symboliquement par le fait d’avoir été publié chez Allia, ce qui a changé sa vie, qui n’est plus assimilable à un échec, mais à autre chose, qu’il s’emploie à identifier dans ses livres. Cette femme aimante lui a en outre offert deux fillettes charmantes, quoique dans un avenir acceptable au prix d’une dose colossale de naïveté. Sur un plan plus «comportemental», Éric Chauvier est raisonnablement angoissé et apprécie plus que tout le groupe de rock Eighties Matchbox B-line Disaster, dont la musique parvient parfois à l’apaiser durablement. Enfin, il aime le vin – le Pessac Léognan blanc surtout – et emporterait sûrement des livres d’Arno Schmidt s’il se rendait sur une île déserte, mais il n’a aucune raison d’effectuer un tel périple, parfaitement absurde pour un anthropologue. (Source: Éditions Allia)

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Les fillettes

GOROKHOFF_les-fillettes

  RL_automne-2019

 

En deux mots:
Justine, Laurette, Ninon sont Les fillettes qui assistent au long naufrage de leur mère qui sombre dans la drogue et l’alcool, sans que leur amour, ni celui de son mari Anton ne puissent enrayer cette spirale infernale. De douloureux souvenirs d’enfance sublimés par une écriture au scalpel.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

«Maman, il faut te réveiller!»

Anton et Rebecca auraient pu connaître un petit bonheur tranquille, entourés de leurs trois filles. Mais Clarisse Gorokhoff, en allant creuser ses souvenirs d’enfance, nous propose un drame et un hommage à une mère qui se voulait libre.

Clarisse Gorokhoff construit son œuvre à un rythme «Nothombien» (un roman par an). Après De la Bombe et Casse-gueule, voici Les fillettes, qui est sans doute le plus fort et le plus personnel de ses livres. À sa lecture, on peut très bien imaginer le besoin qu’elle a dû ressentir d’entamer sa carrière littéraire par la fiction avant de coucher cette histoire sur le papier, avant de trouver la force et la manière de l’écrire. Le drame décrit dans le roman est en effet une partie de son histoire personnelle, la perte de sa mère alors qu’elle n’était qu’une fillette.
Ce sont à la fois ses propres souvenirs d’enfance qu’elle convoque dans le roman et les émotions partagées par la fratrie. C’est du reste après avoir retrouvé des lettres adressées par sa grande sœur à sa mère lui enjoignant de ne pas mourir, alors qu’elle était déjà dans le coma, qu’elle a eu le déclic. Dans un entretien pour le blog «Au fil des livres», elle raconte qu’elle a «été bouleversée par sa petite écriture maladroite et pleine de fautes (elle venait tout juste d’apprendre à écrire) qui donnait à sa mère de tels ordres existentiels. Ça été un choc et une révélation: il lui fallait replonger dans cette histoire et l’écrire.»
Nous sommes au milieu des années 90. Pour Rebecca et Anton ce pourrait être comme un conte de fée: ils se rencontrèrent, se marièrent et eurent beaucoup d’enfants… Trois filles pour être précis. L’aînée Justine va sur ses dix ans, Laurette, la cadette a cinq ans, Ninon est encore au berceau. Quand on les retrouve, à l’heure du réveil, Rebecca manque à l’appel. Elle est encore couchée et n’émergera que plus tard, quand les démons de la nuit l’auront laissée tranquille.
Anton a pris le relais et gère sa petite famille en attendant que Rebecca guérisse. Car il en est persuadé, «un jour, elle ira bien. Ce n’est pas une intuition. C’est une décision. La femme pour laquelle il éprouve ce drôle de sentiment – capiteux mais merveilleux – ne sera plus hantée. Un jour, la vie lui paraîtra aussi plausible qu’aux autres. Et légère. C’est le défi qu’il s’est promis de relever. S’il l’avouait à Rebecca, elle lui rirait au nez. Pas méchamment, non. Après un éclat de rire désinvolte, légèrement grinçant, elle dirait : « C’est mignon Anton, c’est mignon de voir les choses comme ça. Si la vie pouvait être aussi simple…! »»
Les semaines qui suivent vont en effet l’obliger à réviser son objectif. L’addiction est une spirale infernale dont on ne sort pas d’un claquement de doigts.
En retraçant se drame à travers les yeux d’une petite fille, Clarisse Gorokhoff a su trouver la distance nécessaire pour éclairer ce drame d’une belle lumière. Dans ce jeu entre des filles qui grandissent, qui sont poussés par une belle énergie et une mère qui s’étiole et qui devient de plus en plus indéchiffrable, la peine et la douleur sont contrebalancées par une joie et une force, une flamme vive qui entend tout embraser.
Dans un roman d’apprentissage il arrive aussi que les rêves se brisent ou plus justement qu’ils ouvrent vers d’autres réalités, de celles qui construisent une existence, l’entrainent sur des voies jusque-là inexplorées. C’est le beau message de ce livre très précieux.

Les fillettes
Clarisse Gorokhoff
Éditions des Équateurs
Roman
180 p., 18 €
EAN 9782849906729
Paru le 28/08/2019

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris.

Quand?
L’action se situe à la fin du siècle dernier.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Avec elle, Anton s’était dit qu’il aurait la vitesse et l’ivresse. Tout le reste serait anecdotique. Avec cette fille, il y aurait de l’essence et du mouvement, des soubresauts incessants. Il l’avait pressenti comme lorsqu’on arrive dans un pays brûlant. On ferme les yeux, un bref instant, nos pieds foulent le feu – déjà, la terre brûle. Aujourd’hui Rebecca n’est plus une jeune fille – mais c’est encore une flamme. Ensemble, ils ont fait trois enfants. Trois fillettes sans reprendre leur souffle. Mais trois fillettes peuvent-elles sauver une femme? Avec des cris, des rires, des larmes, peut-on pulvériser les démons d’une mère?»

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog Tu vas t’abîmer les yeux
Blog Les lectures du mouton (Virginie Vertigo)
Blog Agathe the Book 
Blog Au fil des livres 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
Prologue
L’enfance est une atmosphère. Décor impalpable et mouvant, mélange d’odeurs et de lumières. Les silhouettes qui l’habitent sont fuyantes, et finissent par s’envoler. Sa mélodie est apaisante, la seconde d’après elle se met à grincer. Agonie à l’envers, épopée ordinaire, c’est le début de tout ; une fin en soi. L’enfance est irréparable. Voilà pourquoi, à peine advenue, nous la poussons gentiment dans les abîmes de l’oubli. Mais elle nous court après – petit chien fébrile – et nous poursuit jusqu’à la tombe. Comment peut-on en garder si peu de souvenirs quand elle s’acharne à laisser tant de traces?
1
Ça cogne – c’est le soleil. Le jour se lève.
Laurette est réveillée depuis une éternité. Elle a hâte que le monde en fasse autant. Que la journée commence!
Les mains posées à plat sur son ventre, elle attend que la porte s’ouvre. Comme chaque matin, l’humidité l’arrache du sommeil. La vague de chaleur dure quelques secondes. Très vite, une houle de froid meurtrit ses petits os. Échec, à nouveau. Pourquoi n’arrive-t-elle pas à se réveiller à temps – ou au moins à se retenir? Comment font sa sœur et les autres enfants? Laurette est pourtant persuadée de se lever. Elle se voit même aller jusqu’aux toilettes, allumer la lumière, s’asseoir sur la lunette, tirer la chasse d’eau et retourner se coucher sur la pointe des pieds. Mais non… sa tête lui ment. Laurette a honte, elle n’ose plus remuer. Il ne lui reste plus qu’à attendre l’arrivée du soleil pour s’extirper de la moiteur. Elle n’en peut plus de fixer les lattes qui la séparent du lit de sa grande sœur.
«Justine? Tu dors?»
Laurette entend le réveil sonner dans la pièce d’à côté. Bientôt, un homme va ouvrir la porte de la chambre et allumer la lumière. Ça va piquer les yeux. « Debout les filles! Y a école, on se lève! » Justine va se retourner sous sa couette en maugréant. Elle finira par sauter de son échelle et foncer vers la cuisine, sans lui lancer un regard. Elle, Laurette, n’osera toujours pas bouger. «Allez! Dépêche-toi!» Son père finira par s’approcher de son lit, soulever sa couette et constater – quoi? – l’échec. Le drap trempé, le pyjama humide, le matelas inondé. S’il s’est levé du bon pied, il l’emmènera dans la salle de bains en soupirant. S’il s’est levé du mauvais pied, alors grondera l’orage: les sourcils froncés, le regard noir, la voix tonnante. «C’est pas vrai! Tu ne peux pas te retenir? Il va encore falloir changer les draps. À cinq ans, on ne pisse plus au lit, bon sang!» Et la journée commencera comme ça: honte, orage, école. Laurette attend que la porte s’ouvre. L’humeur des grands, c’est comme le ciel : on ne sait jamais qui du soleil ou de l’éclair l’emportera avant d’avoir pointé son nez dehors.
Si sa mère venait la réveiller, ce serait différent. Rebecca s’assiérait sur le rebord du lit et glisserait sa main dans les cheveux de sa fille. Elle chuchoterait: «Moi aussi, tu sais, je faisais pipi au lit. Ce n’est pas grave. Ça veut dire qu’on fait des rêves plus passionnants que les autres!»
Mais le matin, Rebecca se lève rarement. Elle reste dans son lit, plongée dans le noir. Parfois l’une des fillettes passe sa tête par l’entrouverture de la porte: «Maman?» Pas de réponse. Seul le souffle profond de sa respiration. Rebecca dort encore. Elle fait des rêves plus passionnants que les autres – des rêves de grands.

Extrait
« Ce n’est pas sorcier de se lever quand l’alarme retentit et de démarrer la journée. Un pied par terre, l’autre, on s’étire et hop ! on s’élance. Anton enfile un pantalon et va réveiller les fillettes dans leur petite chambre bleue. Laurette aura sans doute encore pissé au lit. Tant pis, ça finira bien par passer ! Il faudra la doucher puis aller dans la cuisine, sortir les bols du placard, ceux en émail avec écrit «Café» et «Chocolat», y déposer deux grosses cuillers de cacao et le lait demi-écrémé.
Anton allumera la radio pour que le monde s’insinue. Fait-il beau? Va-t‑il pleuvoir? Y a-t‑il moins de chômeurs et plus d’espoir? De nouveaux serial killers? Des avions détournés? Des tableaux de maître dérobés? Des forêts ravagées? Des animaux intoxiqués? Des élections truquées? Un début de guerre nucléaire? Des millions de dollars remportés par un facteur?
Tandis que le monde déferlera par scoops entre le micro-ondes et le frigidaire, Anton ira chercher dans son berceau la petite Ninon. Elle sera déjà debout sur son matelas, les mains agrippées aux barreaux, le regard fiévreux des bagnards fomentant leur prochaine évasion.
C’est son image préférée du matin. De ses trois fillettes, Anton n’en préfère aucune mais il a une tendresse particulière pour la dernière – elle lui rappelle la drôlerie d’une époque évanouie. Il l’emmènera ensuite dans la cuisine et la glissera sur sa chaise haute. Là, Justine et Laurette seront déjà en pleines hostilités matutinales.
Le matin, leurs voix aiguës sont infernales. «C’est moi qui prends la cuiller Mickey!» «Rends-moi mon bol!» ordonnera Justine tandis que Laurette tentera de garder la boîte de céréales plus près d’elle pour pouvoir se servir en premier. Anton augmentera le volume de la radio. Il s’en moque à vrai dire de savoir comment se porte le monde ce matin, c’est le bruit de fond qui l’intéresse. Il plonge son visage dans la fumée du café en pensant à la journée qui l’attend, et surtout à elle. Rebecca.
Un jour, elle ira bien. Ce n’est pas une intuition. C’est une décision. La femme pour laquelle il éprouve ce drôle de sentiment – capiteux mais merveilleux – ne sera plus hantée. Un jour, la vie lui paraîtra aussi plausible qu’aux autres. Et légère. C’est le défi qu’il s’est promis de relever. S’il l’avouait à Rebecca, elle lui rirait au nez. Pas méchamment, non. Après un éclat de rire désinvolte, légèrement grinçant, elle dirait : «C’est mignon Anton, c’est mignon de voir les choses comme ça. Si la vie pouvait être aussi simple…!» Mais la vie est simple, Rebecca, très simple même, quand on ne s’acharne pas à la rendre impossible. »

À propos de l’auteur
Clarisse Gorokhoff est née à Paris en 1989. Après De la bombe et Casse-gueule, parus aux Éditions Gallimard, Les Fillettes est son troisième roman. (Source : Éditions des Équateurs)

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