Le sel de tous les oublis

KHADRA_le-sel-de-tous-les-oublis  RL2020

En deux mots:
Dalal fait sa valise et quitte son mari. Se retrouvant seul, Adem décide d’abandonner son village et son métier d’instituteur pour prendre la route, noyer sa honte et son chagrin. Au fil de ses rencontres, il va tenter de se reconstruire dans cette Algérie de 1963.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Les errances de l’instituteur

Yasmina Khadra nous offre avec Le sel de tous les oublis une version algérienne de Sur la route en mettant en scène un instituteur quitté par sa femme et qui décide de fuir son village et son métier d’instituteur.

Quand Adem Naït Gacem rentre chez lui et découvre la valise préparée par sa Dalal, son épouse, il comprend que sa vie est en train de basculer. Elle en aime un autre et part le rejoindre. Le choc est rude pour l’instituteur qui ne s’imagine pas pouvoir continuer à vivre dans ce village dans l’arrière-pays de Blida. À son tour, il rassemble quelques affaires et s’en va, sans but précis, sans projet, triste et honteux. Ce faisant, il fait pourtant preuve de courage. Car nous sommes en mai 1963, dans une Algérie qui n’a pas fini de panser les plaies de la Guerre et où sévit encore une discrimination forte vis à vis de la femme. À cette époque, la grande majorité des hommes ne comprend d’ailleurs pas sa position, à l’image du charretier qui accepte de le transporter et pour lequel sa décision est totalement incompréhensible.
Adem va alors tomber de Charybde en Scylla, ne trouvant aucun réconfort auprès de ceux qui vont croiser sa route, même ceux qui lui tendent ostensiblement la main.
Le garçon de café de Blida aimerait le remettre dans le droit chemin en lui inculquant une philosophie de la vie plus optimiste, mais pour toute réponse il trouvera une misanthropie croissante et un besoin de solitude. Alors il poursuit sa route vers un endroit où il n’aura «pas besoin de sourire lorsqu’il n’en a pas envie, ou de dire bonjour tous les matins à des gens qui l’insupportent ou bien encore de faire confiance à des êtres qui n’en sont pas dignes.» Il est perdu, malheureux et veut être oublié. Sans doute parce qu’il s’oublie lui-même.
Tout au long de ses pérégrinations, il va se trouver confronté à quelques archétypes de la société de l’époque, ce qui lui permet de dresser un portrait saisissant de l’Algérie postindépendance. Un épicier, le directeur de centre psychiatrique dans lequel il finit par atterrir et avec lequel il parle littérature, un militaire, Mika, un nain qui se cache pour le plus être à nouveau rejeté, et qui va devenir son ange gardien, un couple de fermiers, Mekki et Hadda pour lesquels il va accepter de rédiger un courrier à l’attention de Ben Bella parce qu’ils sont menacés d’expulsion par un commissaire politique, Ramdane Barra, qui veut les expulser et leur prendre leur terre, sans oublier Slim et Arezki, qui lui rappellent Lennie et George, les personnages de Des souris et des hommes et John Steinbeck.
Les souvenirs de lecture sont d’ailleurs pour l’instituteur un moyen de rester debout, de tenir. En convoquant tour à tour Frantz Fanon, Mohammed Dib, Sennac, Pouchkine, Moufdi Zakaria, ou encore le Gogol des Âmes mortes, il nous présente des personnages qui comme lui et ses interlocuteurs sont tous habités de fantômes, meurtris par une Guerre qui n’a pas fini de cicatriser ses plaies – «Nos têtes sont pleines de vacarme, nos poumons de baroud, nos consciences de traumatismes» – par un amour qui s’est enfui, par une administration qui entend les écraser.
Et c’est alors qu’il touche le fond que l’espoir renaît: «Lorsqu’il n’y aura pas une goutte d’eau au fond des abysses, lorsqu’il n’y aura que des rochers embrumés au milieu du corail et du sable brûlant, lorsque tout sera blanc devant nous, nous retrousserons nos pantalons par-dessus nos genoux et nous marcherons sur le sel de tous les oublis jusqu’au bout de toute chose en ce monde.»

Le sel de tous les oublis
Yasmina Khadra
Éditions Julliard
Roman
256 p., 19 €
EAN 9782260054535
Paru le 20/08/2020

Où?
Le roman se déroule en Algérie, principalement à Blida et dans la région limitrophe.

Quand?
L’action se situe en mai 1963 et les mois qui suivent.

Ce qu’en dit l’éditeur
Lorsqu’une femme claque la porte et s’en va, elle emporte le monde avec elle. Adem Naït-Gacem l’apprend à ses dépens. Ne supportant pas le vide laissé par le départ de son épouse, l’instituteur abandonne ses élèves et, tel un don Quichotte des temps modernes, livré aux vents contraires de l’errance, quitte tout pour partir sur les chemins. Des rencontres providentielles jalonnent sa route : nain en quête d’affection, musicien aveugle au chant prophétique, vieux briscards, galériens convalescents et simples d’esprit le renvoient constamment aux rédemptions en lesquelles il refuse de croire. Jusqu’au jour où il est rattrapé par ses vieux démons.
À travers les pérégrinations d’un antihéros mélancolique, flanqué d’une galerie de personnages hors du commun, Yasmina Khadra nous offre une méditation sur la possession et la rupture, le déni et la méprise, et sur la place qu’occupent les femmes dans les mentalités obtuses.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Le Point Afrique (Benaouda Lebdai)
Maze (Benjamin Mazaleyrat)
Forbes (Sabah Kemel Kaddouri – entretien avec l’auteur)
La Croix (Loup Besmond de Senneville)
El Watan 
Destimed (Jean-Rémi Barland)


Yasmina Khadra présente Le Sel de tous les oublis © Production Robert Laffont

INCIPIT (Les premiers chapitres du livre)
« — Voilà toute l’histoire.
Elle se tut.
Comme un vent qui s’arrête subitement de souffler dans les arbres.
Mais Adem Naït-Gacem continuait d’entendre la voix de sa femme qui cognait sourdement à ses tempes, tel un pendule contre un rempart. Pourtant, tout venait de s’évanouir autour d’eux : le jappement des chiens, la brise empêtrée dans les plis du rideau, le crissement d’une charrette en train de s’éloigner.
Puis le silence.
Le terrible silence qui s’abat lorsque l’on réalise l’ampleur des dégâts.
Pendant longtemps, Adem demeura assommé. Le souffle coupé. Le cœur dans une tenaille. Il avait écouté Dalal du début à la fin. Sans l’interrompre une seule fois. Qu’en avait-il retenu ? Quelques bribes qui déflagraient en lui, lointaines et confuses, deux ou trois mots insoutenables que son esprit rejetait comme des corps étrangers.
Il se prit la tête à deux mains, ne sachant quoi faire d’autre. C’était sans doute le déballage auquel il s’attendait le moins. Comment croire à un aveu qui l’excluait et le concernait à la fois ?
Les larmes ruisselaient sur les joues de la femme, s’égouttaient de son menton, suintaient en taches grisâtres sur son corsage. Dalal ne les essuya pas. Elle était déjà ailleurs, les yeux rivés à la valise en carton qui confirmait le désastre.
— Que me sors-tu là, Dalal ?
— Je suis désolée.
D’un coup, Adem constata qu’il n’y avait plus rien à sauver. Son bras s’emporta de lui-même et sa main s’abattit si fort que Dalal manqua de tomber à la renverse.
Le visage projeté en arrière, un filament de sang sur la lèvre, Dalal refit face à son mari, les yeux obstinément fixés sur la valise.
Adem considéra sa paume meurtrie, étonné par la portée de son geste. Il n’avait jamais levé la main sur une femme, avant.
— Ça n’a pas de sens.
— Je sais, soupira-t-elle.
— Non, tu ne sais pas. Tu ne peux pas savoir, autrement nous n’en serions pas là.
Il essaya de lui prendre les poignets, comme il le faisait parfois pour la rassurer ou la calmer. Elle se recula.
— Est-ce que j’ai commis une faute envers toi ?
— Ce n’est pas ça.
— Alors, quoi ?
Le cri la transperça de part en part. Elle rentra le cou, redoutant une autre gifle.
— Je suis ton époux. J’ai le droit de savoir.
En vérité, Adem ne tenait pas à savoir quoi que ce soit. Cela ne ferait qu’enfieller les choses. Le miroir venait de se briser. Aucun argument ne minimiserait le drame. Certaines blessures atteignent la plénitude du malheur dès lors que l’on cherche à comprendre pourquoi ce qui a importé plus que tout au monde doit cesser de compter.
— Explique-toi… Explique-moi.
Qu’attendait-il de plus ? Dalal avait dit ce qu’elle avait à dire. Il n’y avait rien à ajouter, rien à rectifier. C’était lui qui refusait de se résoudre au fait accompli. Ses accès de colère n’étaient que de pitoyables sursauts d’orgueil.
— Que s’est-il passé ? Pourquoi maintenant ?
Ce fut tout ce qu’il lui vint à l’esprit pour sauver la face : des questions misérables, tellement tristes et stupides qu’aucune réponse ne pourrait les soulager de leur frustration.
Rien, dans leur vie à deux, lui semblait-il, ne laissait prévoir une telle issue.
De retour de son travail, Adem avait trouvé une valise à côté d’un petit sac à main dans le vestibule. Le soir était tombé ; on n’avait pas allumé dans le couloir ni dans la cuisine. La porte de la chambre à coucher était grande ouverte sur Dalal assise sur le rebord du lit.
À la pâleur de son épouse, Adem avait pensé que quelque chose était arrivé à sa belle-mère, clouée au lit depuis une décennie des suites d’un accident vasculaire cérébral. Il se trompait.
— C’est ridicule, voyons. Tu es une femme mariée, responsable, adulte. Tu ne peux pas te permettre des écarts de conduite de cette nature.
Dalal joignit les mains entre les cuisses, les épaules contractées. Adem avait envie de la gifler encore et encore, de la cogner jusqu’à en avoir le poing en bouillie, de renverser le matelas sur lequel elle était assise, d’arracher les tentures, de mettre le feu à la maison… Il avait surtout envie que sa femme prenne conscience du chaos qu’elle s’apprêtait à provoquer.
— Je suis navrée. Sincèrement.
— Mais enfin, regarde-toi. Tu as complètement perdu la tête.
— L’avais-je jamais eue ?
Le bras d’Adem se leva de nouveau. Cette fois, Dalal ne chercha pas à se protéger, la joue exposée à toutes les foudres du ciel.
— Tu me poignardes dans le dos depuis combien de temps ?
— …
— Tu as couché avec lui ?
— Non…
— Non ?
— Une seule fois, il a essayé de m’embrasser. Je lui ai dit que je n’étais pas prête.
— Et tu veux m’attendrir avec ça ?
— C’est la vérité.
— Et quelle est la mienne ? Qu’ai-je été pour toi pendant toutes ces années ?
— Ça n’a rien à voir avec toi.
— Dans ce cas, où est le problème ?
— Je l’ignore. Il est des choses qui arrivent et qui nous dépassent.
Elle hissa enfin les yeux sur son mari ; des yeux immenses qui faisaient rêver Adem naguère et qui lui paraissaient désormais aussi insondables que l’abîme.
— Tu ne peux pas savoir combien je regrette le mal que je te fais.
— Tu n’es pas obligée.
— C’est plus fort que moi, confessa-t-elle, la voix ravagée de trémolos. J’ai essayé, je le jure. J’ai essayé de ne plus le revoir. Je me promettais, chaque fois que je rentrais à la maison, de laisser cette histoire dehors. Et au matin, je me surprenais à courir le rejoindre.
Le coup de grâce. Adem était anéanti. Tout lui parut dérisoire : les larmes de sa femme, les serments, les sacrilèges, les trahisons, les mots, les cris…
— Est-ce que je le connais ?
Elle fit non de la tête. Imperceptiblement.
— Il est du village ?
— Non.
— Il s’appelle comment ?
— Quelle importance ?
— C’est important pour moi.
— Ça changerait quoi ?
— Parce que tu trouves que rien ne va changer ? Tu me balances ton vomi à la figure, sans préavis, et tu crois que demain sera pareil aux jours d’avant ? Tu me prends pour qui ? Pour une branche qu’on écarte pour poursuivre son chemin comme si de rien n’était ? Je suis de chair et de sang. Tu n’as pas le droit de me faire ça. Je suis ton mari. Et tu es mon épouse. Il y a un contrat moral auquel on ne déroge pas, des limites que nous ne sommes pas autorisés à franchir. Reprends-toi, bon sang. Dis-moi que tu me fais marcher, que tu ne penses pas un mot de ce que tu racontes.
— Je suis navrée.
Elle attendit la réaction de son mari. N’importe laquelle. Inébranlable et stoïque.
Adem ne voyait pas ce qu’il était possible de réparer. Il est des turpitudes que l’on ne soupçonne pas, des faillites que l’on ne surmonte pas, des prières aussi atroces que les peines perdues. Sa femme avait décidé de le quitter, aucun recours ne semblait en mesure de l’en dissuader. Tout venait de se figer dans la chambre : l’air, la colère, la souffrance, l’indignation. N’en subsistait, en guise de déni, que l’hébétude grandissante en train de le démailler fibre par fibre.
L’ampoule au-dessus d’eux se mit à clignoter avant de griller. Il fit noir dans la maison, noir dans les cœurs, noir dans les pensées. Adem ne percevait que son souffle en train de s’appauvrir tandis que l’obscurité s’alliait au silence pour faire diversion.
Puis Dalal se leva tel un esprit frappeur, empoigna la valise et le sac à main dans le vestibule et sortit de la vie de son mari.
Adem chercha un sens à son malheur, ne lui en trouva aucun. Il resta longtemps effondré, la tête entre les mains, à espérer que Dalal se ressaisisse et lui revienne. Un moment, il avait pensé courir la rattraper, mais il avait craint de se couvrir de ridicule. Le dernier autocar pour Blida était parti depuis des heures et aucun train n’était prévu à la gare.
La porte de la maison demeura ouverte sur la nuit. Adem n’eut ni le courage ni la force de la refermer.
Lorsque l’évidence vous met au pied du mur et que l’on s’évertue à chercher dans l’indignation de quoi se voiler la face, on ne se pose pas les bonnes questions, on triche avec soi-même.
Adem se traîna jusqu’à la cuisine plongée dans le noir. Il n’alluma pas. Peut-être s’estimait-il moins exposé dans l’hypothétique refuge que lui concédait l’obscurité. À tâtons, il finit par mettre la main sur une bouteille de vin.
Après avoir bu sa peine jusqu’à plus soif et râlé sans parvenir à expurger la moindre des toxines qui ravageaient son être, il se mit à arpenter le couloir et les pièces.
Ensuite, il s’écroula quelque part et, ivre de l’ensemble des misères de la terre, il pleura toutes les larmes de son corps.
Sa sœur aînée, qui habitait à l’autre bout du village et qui passait le voir par hasard après avoir fait son marché dans le quartier, le trouva couché sur le lit, chaussures aux pieds, un oreiller sur la figure.
Elle posa son panier par terre, jeta un coup d’œil aux alentours, remarqua que les étagères de l’armoire étaient presque vides.
— Elle l’a finalement fait, soupira-t-elle.
— Tu étais au courant ?
— Mon fils les avait vus derrière la gare, il y a quelques jours.
Adem se découvrit. D’un geste hargneux. Le masque froissé qui lui servait de visage ressemblait à un morceau de ruine.
— Et tu ne m’as rien dit.
— Je pensais pouvoir la raisonner.
— La raisonner ?
— Je l’avais mise en garde. Elle m’a dit que ça n’avait rien de sérieux, que c’était juste un ami d’enfance qu’elle avait connu du temps où sa mère travaillait chez les Gautier. Elle m’a juré de ne plus le revoir.
— Sauf qu’elle l’a revu.
La sœur s’assit lourdement sur le banc près du lit, en se triturant les doigts de gêne. Sa main tenta d’atteindre l’épaule de son frère ; Adem l’esquiva. Il ne supportait pas qu’on le touche. Il avait l’impression d’être une fracture ouverte.
— Ce n’est qu’une femme, Adem. Une de perdue, dix n’attendent qu’un signe de toi pour la remplacer, dit-elle pour tenter de le réconforter.
— Elle m’a fait mal.
— Ce sont les choses de la vie. Tu dois faire avec.
— Pourquoi moi ?
— Pourquoi veux-tu que ça n’arrive qu’aux autres ?
— Qu’ai-je à voir avec les autres, bon sang de bon Dieu ?
La sœur émit un hoquet dédaigneux.
Elle décréta, sentencieuse :
— Dieu n’est disponible que pour les morts, Adem… Quant aux vivants, ils n’ont qu’à se démerder.
Elle reprit la main de son frère. Adem la lui céda ; il n’eut pas la force de résister.
— Je me sens si sale, gémit-il.
— Ce n’est pas la fin du monde. La vie continue. Tâche de te ressaisir si tu ne tiens pas à ce que les mauvaises langues se délient.
Adem ramena l’oreiller sur son visage. Il ne voulait plus rien entendre. Chaque mot de sa sœur lui portait l’estocade. Ce qu’elle lui disait, il se l’était répété cent fois. Et cent fois, il n’y avait pas survécu.
— Je vais te faire à manger.
Elle lui caressa le bras, d’une main où la tendresse s’entachait de pitié.
— Conduis-toi en homme.
Elle se retira dans la cuisine, ne trouva pas grand-chose dans le frigo et dut se rabattre sur son panier.
Elle prépara de la soupe qu’elle porta à son frère.
— Je passerai te voir, ce soir. J’aimerais retrouver mon frère, et non son ombre. Un dernier conseil : ne cherche pas à noyer ton chagrin dans le vin. Tu coulerais avec.
Adem écrasa l’oreiller contre son visage, comme pour étouffer un cri.
— Je lui ai toujours été fidèle.
La sœur accusa un haut-le-corps. Elle se tourna violemment vers son frère, horrifiée par ce qu’elle venait d’entendre. Sa voix roula dans sa gorge comme une pelote d’épines :
— C’est la fidélité qui empêche les chiens d’être autre chose que des chiens. Fais montre d’un minimum de retenue, s’il te plaît. Un homme qui pleure une garce ne mérite pas d’être mieux traité qu’elle.
Sur ce, elle lui jeta un dernier regard, chargé cette fois de mépris, et sortit dans la rue, son panier au bras.
Adem sursauta lorsque la porte extérieure claqua. Aussitôt, toutes les misères de la terre redéployèrent leur siège autour de sa solitude.

2.
Adem ne retourna pas à l’école où il enseignait le calcul aux élèves du CP, et les leçons de choses aux CE1.
Les premiers jours, il montait la garde devant la fenêtre de sa chambre – le matin, à guetter le retour improbable de sa femme ; l’après-midi, à regarder défiler les heures comme passent leur chemin les dieux qui se fichent éperdument du malheur des hommes. Les jours suivants, il resta au lit à fixer le plafond et à attendre la nuit pour se rabattre sur l’unique bar du village. Il s’installait dans un coin en tournant le dos au comptoir, descendait ses bières les unes après les autres puis, le zinc se saturant de bruit et de fumée, il partait raser les murs. Lorsque, par endroits, des chiens lui barraient la route, il s’emparait de ce qui lui tombait entre les mains pour les tenir à distance.
En rentrant chez lui, il retrouvait sa maison dans l’état où Dalal l’avait laissée car sa sœur n’était plus revenue lui rendre visite comme promis.
Le huitième jour, le directeur de l’école le surprit dans le jardin potager en train de brûler ses photos de famille et d’autres objets qui lui rappelaient trop de souvenirs. Le directeur était un monsieur d’un certain âge, impeccable dans son costume trois pièces, la chaîne de la montre de gousset en exergue sur le gilet, le fez élégamment incliné sur la tempe avec le chiqué d’un effendi.
— Je croyais que tu étais souffrant, monsieur Naït-Gacem, dit-il en déplorant les bouteilles de vin vides qui traînaient çà et là.
— C’n’est pas faux.
— Qu’est-ce qui ne va pas ?
— Ce qui a cessé de marcher.
En caleçon long et en tricot de peau maculé de taches brunâtres, les yeux cernés et la barbe mauvaise, Adem se mit à piétiner les pousses qui commençaient à s’enhardir au soleil.
— C’étaient des fèves. Avant, je cultivais de la menthe et de la laitue.
— Tu es sûr que ça va ?
Adem rejeta la tête en arrière dans un rire incongru qui défronça les sourcils du directeur.
— Y a pas de raison pour que ça n’aille pas. Je tiens encore sur mes pattes, non ? ajouta-t-il en écartant les bras en signe de robustesse. Mais on a beau être aussi blindé qu’un tank et malin à encenser le diable avec sa barbe, on est toujours en retard d’une esquive avec les coups du sort, n’est-ce pas, monsieur le directeur ?…
— Personne n’est à l’abri d’un impondérable, Sy Naït-Gacem.
— Pour quelle raison ? On est quoi sur cette terre ? Des cibles en carton ? Pourquoi faut-il se réjouir un instant pour en pâtir dans la minute qui suit ? Ce n’est pas juste.
— Est-ce que je peux me rendre utile à quelque chose ?
— Et comment !
Adem se précipita à l’intérieur de la maison et revint avec des clefs.
— Vous avez bien fait de passer me voir, monsieur le directeur. Je vous restitue le logement de fonction que vous m’avez attribué.
— Qu’est-ce que ça veut dire ?
— Que je rends mon tablier.
— Tu n’es pas sérieux.
— Pourquoi ne le serais-je pas ? Je n’ai aucune raison de moisir dans cette bourgade de malheur.
Le directeur repoussa les clefs d’une main désapprobatrice.
— C’est bientôt la fin de l’année scolaire, voyons. Tu ne peux pas nous fausser compagnie de cette façon, sans préavis ni justification. Nous manquons d’enseignants et les élèves…
— Je m’en contrefiche, le coupa Adem.
— C’est à cause de l’inspecteur d’académie ? Il est grincheux, mais il n’est pas méchant. Il t’a bien noté… Je sais que tu mérites une promotion, que tu l’attends depuis longtemps. Il faut être patient. Le temps, c’est de l’argent.
— Je n’ai ni l’un ni l’autre. Et ça n’a rien à voir avec ma carrière d’instituteur. Je claque la porte, point, à la ligne.
— Où comptes-tu aller ?
— Là où je n’aurai pas besoin de sourire lorsque je n’en ai pas envie, ou de dire bonjour tous les matins à des gens qui m’insupportent ou bien encore de faire confiance à des êtres qui n’en sont pas dignes.
Le directeur souleva son fez pour s’essuyer le crâne avec un mouchoir.
— Ces endroits n’existent pas, Sy Naït-Gacem. Vivre en société, c’est accepter l’épreuve du rapport aux autres, de tous les autres, les vertueux et les sans-scrupules. En société, nul ne peut observer la morale sans se faire violence. Il y a des ermites qui croient, en s’isolant, l’observer dans la sérénité. Ceux-là trichent avec eux-mêmes. La morale ne s’exerce que parmi les autres. Fuir ces derniers, c’est fuir ses responsabilités.
— Je ne fuis pas mes responsabilités, j’y renonce.

Adem quitta le village le jour même, avec pour tout bagage un sac en toile cirée contenant des sous-vêtements, trois pantalons, quatre chemises, un cahier d’écolier et un vieux livre d’un auteur russe. Il ne fit pas ses adieux aux voisins ni à sa sœur. Il sauta dans le premier autocar pour Blida, dîna dans une gargote, au milieu d’un ramassis de pauvres bougres, et passa la nuit dans un hammam qui faisait office d’hôtel de transit la nuit.
Au premier appel du muezzin, le gérant du bain maure pria tout le monde de débarrasser le plancher. Le jour ne s’était pas encore levé lorsque Adem se retrouva à la rue, son sac sur l’épaule.
Il se refugia dans le café de la gare. Trois cheminots occupaient les lieux, les mains zébrées de cambouis. Ils parlaient des retards qu’occasionnaient les pannes des locomotives, des pièces de rechange qui n’arrivaient pas et du zèle révoltant des bureaucrates. Le plus âgé, qui avait du poil aux oreilles et une moustache roussie par le tabac, expliquait à ses collègues que c’était normal, pour un pays qui venait à peine d’accéder à l’indépendance, de subir des dysfonctionnements par moments. Ses camarades secouaient la tête, nullement convaincus.
Avant qu’ils rejoignent leur poste, l’un des cheminots offrit une cigarette à Adem sans que ce dernier le lui demandât. Ce fut ce matin-là qu’Adem se mit à fumer. Il n’avait jamais fumé auparavant.
— Tu n’es pas du coin, supposa le cafetier à l’adresse Adem.
— Non.
— Tu viens d’où ?
— De très loin.
— Tu cherches du travail ?
— Je cherche quelqu’un.
— Il habite à Blida ?
— Il habite là-dedans, maugréa Adem en tapant du doigt sur son crâne.
— Holà ! mon gars, il n’y a que des trappes obscures à cet endroit, le prévint le cafetier. Il faut éviter de se prendre la tête. La vie est ce qu’elle est et personne n’y peut rien. Il y a ceux qui boivent le calice jusqu’à la lie et ceux qui pissent dans le Graal.
Adem préféra ne pas s’étaler sur le sujet. Il ingurgita son quignon de pain beurré, avala le reste de son café, pressé de quitter les lieux qui, soudain, l’indisposaient.
— C’est combien ?
— C’est offert, lui dit le cafetier. De bon cœur.
Adem laissa quand même de la monnaie sur le comptoir et sortit dans la rue en se demandant si la déchéance n’avait pas déjà commencé pour lui.
Ah! Blida.
Sultane languissante, un bras sur le ventre engrossé d’épopées, l’autre négligemment accoudé à la montagne, Blida rêvait de ses mythes, ivre de soleil et d’encens.
Qu’est-il advenu des jours heureux ?
Adem Naït-Gacem avait beau feindre de s’intéresser aux devantures des magasins, aux enseignes des bars, aux squares grouillants de gamins turbulents, son tourment ne le quittait pas d’une semelle. Parfois, il prenait place sur un banc et essayait de ne penser à rien. Sa tête refusait de se défaire de son chahut. Il interrogeait les moments de joie et les nuits idylliques qu’il avait partagées avec Dalal sans accéder à une seule réponse susceptible de tempérer son chagrin. « Est-ce que tu m’aimes ? lui demandait Dalal après avoir fait l’amour. — En doutes-tu ? — Combien m’aimes-tu ? — Je t’aime autant qu’il y a d’étoiles dans le ciel, plus une. » C’était au début de leur mariage, lorsque, comblés, ils dormaient sur un tapis volant. Puis, d’année en année, Dalal ne cherchait plus à savoir si son mari l’aimait, et Adem n’était plus obligé d’exagérer. Ils dormaient toujours dans le même lit, sauf que chacun écoutait l’autre s’assoupir de son côté. Leurs étreintes s’étaient ramollies, leurs baisers n’avaient plus de saveur. La routine émoussant les passions, il leur arrivait de se croiser dans la maison sans vraiment se rencontrer, de manger à la même table sans se parler et il semblait à Adem que, malgré tout, ils se suffisaient et qu’ils n’avaient pas besoin d’en rajouter. C’est vrai, ils n’avaient pas d’enfants ; Dalal avait du mal à cacher sa tristesse lorsque les bambins du voisinage venaient gambader autour de la maison – ne sont-ce pas les choses de la vie ? Beaucoup de couples subissent la même incomplétude sans en être handicapés pour autant ; ils se débrouillent pour colmater les interstices de leur bonheur et ça fonctionne.
Adem alluma une cigarette, fuma à se brûler les doigts ; ensuite, il retourna dans le souk et se laissa emporter par la cohue. Les cris des marchands et les vociférations des enfants couvraient ses bruits intérieurs à lui. C’était un beau jour de mai de l’année 1963. La Mitidja répandait ses senteurs délicates à travers la plaine, sauf que Blida se faisait belle strictement pour ses soupirants. Vautrée au milieu de ses vergers, elle baignait dans son narcissisme mystique, fière de son avenue enguirlandée de roses et de son kiosque à musique où, jadis, la fanfare militaire cadençait le pouls des badauds.
C’est à Blida qu’Adem avait rencontré Dalal. Il débarquait des Hauts Plateaux où il avait vu le jour dans un hameau sentant le four banal et l’enclos à bestiaux. Fils d’un maréchal-ferrant, il avait connu la misère des spoliés et tapé pieds nus dans des ballons de chiffon. À l’école, il était au premier rang de la classe, prompt à lever le doigt et à répondre juste aux questions de l’instituteur, un Alsacien filiforme et chenu aux boutons de blouse constamment décalés. Adem fut l’un des rares élèves de son douar à décrocher le certificat de fin d’études. Il ambitionnait de rejoindre la faculté pour devenir avocat, mais les débouchés de l’Indigénat avaient leurs limites. Lorsqu’il avait obtenu son diplôme d’instituteur, toute la tribu l’avait célébré. Il fut muté dans une école primaire à Oued Mazafran, une bourgade oiseuse à mi-chemin entre Blida et Koléa. Un samedi, tandis que le soleil élevait les vergers au rang de jardin d’Éden, Adem s’était rendu en ville se changer les idées. En entrant dans une boutique acheter un réveille-matin, il eut le coup de foudre pour la demoiselle qui tenait la caisse. Elle était jolie comme un songe d’été, avec ses grands yeux nacrés et ses cheveux noirs qui cascadaient sur ses épaules.
De petits messages griffonnés sur des bouts de papier en lettres enflammées, il avait fini par convaincre la jeune fille de lui accorder une chance. Dalal avait beaucoup hésité avant d’accepter de le rencontrer près du lycée, à la sortie des classes pour couvrir leur retraite. Ils se revirent tous les dimanches, dans le noir des salles de cinéma, et se marièrent quelques mois plus tard.
Dalal était une fille de son temps. Elle avait grandi parmi les Européens, dans une maison en dur avec des rideaux aux fenêtres et deux petits balcons fleuris. Sa mère, veuve d’un livreur de barbaque, travaillait comme domestique chez les Gautier, de riches négociants qui possédaient des commerces et des entrepôts un peu partout dans la région, y compris à Alger. C’était Dalal qui lui avait appris, à lui l’enfant d’une bourgade sinistrée des Haut Plateaux, à regarder le monde avec des yeux « modernes », à s’habiller correctement, à veiller sur sa façon de parler et de marcher parmi les citadins. Avant, il n’était qu’un campagnard conscient de son retard sur son époque – n’avait-il pas déserté sa tribu pour renaître à une ère nouvelle ?
Adem se demanda s’il n’était pas revenu à Blida conjurer le sort et s’inventer une virginité. Mais à aucun moment il n’eut le courage de se hasarder dans les endroits qui porteraient encore l’empreinte des souvenirs heureux. Il ne revit ni la boutique de son éveil à l’amour, ni la salle de cinéma où, pour la première fois, il avait osé prendre la main de Dalal, ni le lycée où ils s’étaient mêlés aux flots des élèves pour mieux se rapprocher. La ville des Roses le livrait en vrac à ses frustrations. Le pèlerinage ne prenait pas. Adem était juste en train de crapahuter dans le vide, de traquer ce qui avait cessé d’exister.
Le soir venu, Adem courut rejoindre un bar enfoui au fin fond d’un pertuis aux lampadaires crevés que hantaient quelques prostituées. Un ivrogne fanfaronnait au milieu de la chaussée, une bouteille de vin dans une main, un canif dans l’autre. Il harcelait une fille tapie dans une porte cochère :
— Allez, Loulou, pas de chichis.
— Dégage, je te dis.
— Avant, t’étais gentille avec moi.
— J’suis pas ta mère.
— Ne parle pas de ma mère, salope. Elle est morte.
— Au moins, elle n’est plus obligée de te supporter.
— Je n’ai besoin de personne, moi, s’emporta l’ivrogne en manquant de s’éborgner avec son couteau. J’suis assez vacciné pour m’arranger avec la vie.
— Tu parles d’une vie, lui lança une grosse rombière, le pied contre le mur. Tu ferais mieux de déguerpir avant que Mourad se pointe. S’il te trouve là, il va encore te transformer en pâtée pour chiens.
L’ivrogne lança contre le mur la bouteille qui se brisa dans un fracas assourdissant.
— Qu’il essaye de m’approcher, ta petite frappe de Mourad. J’suis pas venu les mains vides, cette fois, avertit-il, le canif en évidence.
En pivotant sur lui-même, l’ivrogne tomba nez à nez avec Adem. Ce dernier bondit en arrière, plus effrayé par la physionomie de l’ivrogne que par la lame qui s’agitait dans tous les sens. Pendant quelques secondes, Adem crut être face à un miroir. L’ivrogne lui ressemblait comme un jumeau – même visage torturé, même regard blanc, même spectre dépenaillé.
Adem battit en retraite, pourchassé par le rire sardonique des prostituées. Après une course éperdue, il s’arrêta pour voir s’il n’était pas poursuivi. Hormis un chat farfouillant dans un tas d’ordures, la rue était déserte. Toutes les portes étaient closes et peu de lumière filtrait aux fenêtres qu’escamotaient d’épais volets.
Adem s’accroupit contre un mur pour recouvrer son souffle. Il ne se souvenait pas d’avoir eu à affronter une arme de si près, mais les traumatismes de la guerre le rattrapaient chaque fois qu’une altercation ou un vent de panique se déclenchait.
— Ne restez pas là, s’il vous plaît, chuchota une voix de femme à travers les volets.
Adem se tourna vers la fenêtre qui le surplombait.
— J’ai besoin de reprendre mes sens.
— Allez les reprendre plus loin, je vous en prie. Ici, c’est une maison honnête. Mon mari va bientôt rentrer. Il n’aime pas trouver des inconnus devant sa porte.
— Je ne fais rien de mal, madame.
— S’il vous plaît, mon mari va s’imaginer des choses et après, c’est moi qui recevrai le ciel sur la tête.
Adem tenta de deviner qui se tenait derrière les volets, ne décela qu’un bout de silhouette. Il poursuivit son chemin jusqu’à un bar retranché au fond d’une impasse.

Quelques clients étaient penchés sur leurs assiettes. Des paumés aux sourcils bas. Ils mangeaient en bavardant, attablés au milieu d’un capharnaüm encombré de bouées de sauvetage, de carapaces de tortues, de portraits de matelots et d’aquarelles naïves représentant des dauphins dansants.
Au comptoir, un géant en marinière contemplait les tatouages sur ses bras. Il paraissait fier de ses muscles surtout. Un freluquet, en face de lui, hésita avant de laisser courir un doigt hardi sur les dessins.
— J’aimerais bien avoir les mêmes. De beaux tatouages bien verts avec des silhouettes de femmes nues, et des serpents, et des poignards, et des jurons sur les poignets…
— T’as pas assez de peau sur les os, observa le barman.
— J’suis pas obligé de les avoir que sur les bras. J’ai une poitrine et un dos.
— Peut-être, mais pas suffisamment de couilles pour finir au bagne. Parce que mon artiste à moi, c’est au biribi que je l’ai connu.
— T’as été au bagne pourquoi ?
— À ton avis ?
Le freluquet plissa un œil comme s’il cherchait à deviner ce que le barman taisait. Le sourire de murène qu’affichait le géant le découragea aussitôt. Il vida son verre d’une traite, en commanda un autre.
— Tu sauras pas retrouver ton chemin, après, tenta de le dissuader le barman.
— M’en fiche. J’ai envie de me soûler jusqu’à prendre un cochon pour un éléphant rose.
— C’est toi qui vois, céda le barman.
— Est-ce que je peux téléphoner de chez toi ?
— Si tu promets de désinfecter le combiné avant de raccrocher.
L’homme tituba vers un box, s’empara d’un appareil téléphonique d’un autre âge, forma un numéro et, le combiné plaqué contre l’oreille, se mit à compter les lézardes au plafond. Personne ne décrocha au bout de la ligne.
Adem s’installa dans une sorte d’alcôve au fond du boui-boui, face à un vieux musicien aux yeux ravagés par le trachome qui grattait distraitement les cordes d’un luth. Au-dessus de lui, une affiche représentant un boxeur basané s’écaillait sur la pierre. À côté d’elle, entre deux mousquetons rouillés, trônait un cadre en bois au fond duquel un patriarche enturbanné, moustache torsadée et poitrine ornée de grosses médailles, posait pour la postérité.
Adem fit signe au garçon, opta pour un ragoût de tripes et une bouteille de vin et se prépara à s’enivrer.
Adem s’aperçut que, hormis le musicien qui continuait de taquiner son luth, tous les clients étaient rentrés chez eux.
— Il est minuit passé, lui rappela le garçon.
— Et c’est quoi ton problème ?
— Il faut qu’on ferme.
— J’ai pas fini ma bouteille.
— Tu en as déjà sifflé une.
— Laisse tomber, Alilo, lança le barman en astiquant son comptoir. Je l’ai à l’œil.
Le garçon toisa Adem avant d’aller ranger les chaises sur les tables.
Le musicien se trémoussa sur son siège en se raclant la gorge :
— Le garçon a raison. Tu devrais lever le pied. Les rues ne sont pas sûres, de nos jours. Surtout pour les poivrots. On ne les blaire pas, par ici.
Adem l’ignora.
Le musicien sourit, et tout son visage se fripa.
— Chagrin d’amour ?
— De quoi je me mêle ?
Sans se défaire de son sourire, le musicien tira sur un pan de son burnous pour mieux s’asseoir, effleura son luth d’une main caressante. Il déclama :
Si ton monde te déçoit sache
Qu’il y en a d’autres dans la vie
Sèche la mer et marche
Sur le sel de tous les oublis
Sèche la mer et marche
Ne t’arrête surtout pas
Et confie ce que tu cherches
À la foulée de tes pas
— De quelle mer parles-tu, vieillard ? dit Adem avec dégoût.
— De celle de tes larmes.
Adem comprit qu’il ne pourrait plus boire en paix et qu’il ferait mieux d’aller cuver son vin ailleurs. Il se leva en maugréant de mécontentement.
— Où vas-tu ? lui demanda le musicien.
— Noyer le poisson, rétorqua Adem.
Adem quitta le bar comme on émerge d’un gouffre. Dehors, la nuit lui en proposa d’autres, il choisit de les prendre tous pour couvrir sa retraite.
Le gérant du hammam n’était pas ravi de voir débarquer chez lui un ivrogne débraillé au visage cireux et aux lèvres encombrées d’écume. Il se pinça le nez à cause de l’haleine avinée de l’instituteur qu’il somma, d’une main péremptoire, de ne pas trop s’approcher.
— On n’accepte pas de soûlards chez nous. Et il est presque deux heures du matin.
— Je n’ai pas où aller, bafouilla Adem, la main contre le mur pour ne pas s’écrouler. (Il montra la trace d’un coup sur sa joue.) Je viens de me faire agresser. On a voulu me voler mon sac. Je n’ai rien dedans, hormis des vêtements. S’il te plaît, laisse-moi attendre le lever du jour chez toi. Le temps s’est rafraîchi et il va pleuvoir.
Le gérant réfléchit, un doigt sur les lèvres. Après avoir longuement dévisagé le pauvre bougre incapable de tenir sur ses jambes, il céda, écœuré et peiné à la fois.
— Pour ce soir, je fais une exception. Mais ne t’avise pas de revenir demain si tu n’es pas sobre.
— Merci.
— Tâche de ne pas déranger les clients. Ce sont de braves paysans qui viennent chercher du travail en ville. Certains ont frappé à toutes les portes sans succès et ils sont crevés.
— Je vais juste dormir, monsieur. Je te promets que…
— Pas de promesse. Si tu ne te tiens pas tranquille, je te foutrai dehors. Et puis, prends un bain. On dirait que tu sors d’un caniveau.
Le lendemain vers minuit, ivre à ne pas pouvoir mettre un pied devant l’autre, Adem se présenta de nouveau au bain maure.
Le gérant lui opposa un pas question catégorique.
— J’ai de quoi payer.
— L’argent ne règle pas tout. Tu devrais t’acheter un minimum de retenue avec. Je t’avais prévenu, hier. Ne reviens que si tu es sobre. Mais tu es encore ivre, et tu pues de la gueule comme une hyène.
Adem n’insista pas. Il n’avait plus la force d’insister.
Un éclair fulmina. Aussitôt, une trombe d’eau s’abattit sur la ville.
— Tu vois ? fit Adem. Je ne t’ai pas menti.
— Dégage. Trouve-toi un trou et fais-y le mort. Tu es plus à plaindre qu’à damner.

Adem se dépêcha vers d’autres bains maures ; il eut droit au même refus. Il songea à passer la nuit dans un bordel, mais il n’était pas sûr que la proximité d’une femme puisse l’aider à oublier la sienne. Il décida de se rendre à la gare où il échoua dans un état lamentable. Le hall était désert. Adem se traîna jusqu’à un banc et se coucha dessus. Dehors, l’orage tonitruait de toute la colère des dieux, fouettant le ciel de foudres tentaculaires dont les reflets remplissaient la grande salle d’ombres monstrueuses.
Adem plongea les mains entre ses cuisses et se recroquevilla sur lui-même pour se réchauffer. Il n’eut pas le temps de s’assoupir. Deux soldats au casque blanc, brassard frappé des initiales de la police militaire et matraque au poing, le sommèrent d’évacuer les lieux.
Adem élut domicile dans un conteneur sur une aile de la gare, de l’autre côté des hangars et des ateliers, là où les chiens errants, las d’être lapidés, s’accordaient un hypothétique répit. …

Extraits
– Là où je n’aurai pas besoin de sourire lorsque je n’en ai pas envie, ou de dire bonjour tous les matins à des gens qui m’insupportent ou bien encore de faire confiance à des êtres qui n’en sont pas dignes… »

« Si nous voulons accéder à des jours meilleurs, nous devons axer l’effort sur nos enfants. Ils sont l’Algérie de demain. Ils sont plus aptes à consolider la liberté que nous.
– Nous?
– Les rescapés de la guerre. Nos têtes sont pleines de vacarme, nos poumons de baroud, nos consciences de traumatismes. » p. 192

« Une guerre n’est jamais finie. Quand les armes se taisent, leurs échos continuent de retentir dans les esprits. Personne n’échappe à la guerre. Qui ne la fait pas la pas, la subit.»

« – Et que ferons nous lorsque la mer sera totalement asséchée Adem?
– Ce que tu voudras Mika, ce que tu voudras.
– Eh bien je vais te dire ce que nous ferons une fois que la mer sera asséchée… Lorsqu’il n’y aura pas une goutte d’eau au fond des abysses, lorsqu’il n’y aura que des rochers embrumés au milieu du corail et du sable brûlant, lorsque tout sera blanc devant nous, nous retrousserons nos pantalons par-dessus nos genoux et nous marcherons sur le sel de tous les oublis jusqu’au bout de toute chose en ce monde. » p.220-221

À propos de l’auteur
KHADRA_Yasmina_©DRYasmina Khadra © Photo DR

Yasmina Khadra est né en 1955 dans le Sahara algérien. Il est notamment l’auteur d’une trilogie saluée dans le monde entier, Les Hirondelles de Kaboul, L’Attentat et Les Sirènes de Bagdad, consacrée au dialogue de sourds entre l’Orient et l’Occident. L’Attentat a reçu, entre autres, le prix des Libraires. Ce que le jour doit à la nuit a été élu meilleur livre de l’année 2008 par le magazine Lire et a reçu le prix France Télévisions. Adaptés au cinéma, au théâtre (en Amérique latine, en Afrique et en Europe) et en bandes dessinées, les ouvrages de Yasmina Khadra sont traduits en une cinquantaine de langues. (Source : Éditions Julliard)

Page Wikipédia de l’auteur 

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

100 chroniques de livre

Challenge NetGalley France 2019

Challenge NetGalley France 2018

Badge Critiques à la Une

NetGalley Challenge 2016

Badge Lecteur professionnel

Tags:
#leseldetouslesoublis #YasminaKhadra #editionsjulliard #hcdahlem #RentréeLittéraire2020 #VendrediLecture #roman #livre #lecture #books #blog #littérature #bloglitteraire #livre #roman #lecture #jaimelire #lecturedumoment #lire #bouquin #bouquiner #livresaddict #lectrice #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #auteur #jaimelire #lectureaddict #litterature #instalivre #livrestagram #unLivreunePage #rentreelitteraire #rentree2020 #RL2020 #litteraturealgerienne #litteraturecontemporaine #litteraturefrancophone #writer #reading #bookoftheday #instabook #Bookstagram #Book #Bookobsessed #bookshelf #Booklover #Bookaddict

Le rendez-vous des Gobelins

GOZLAN_RENDEZ_VOUS_GOBELINS.indd  RL2020  Logo_premier_roman

En deux mots:
Une vieille dame observe la narratrice dans un café où elle a ses habitudes. Quand elle se décide à lui parler, c’est pour lui raconter son histoire familiale, comment la branche russe et la branche algérienne de sa famille ont pris le chemin de l’exil. Un voyage chargé d’émotion commence alors.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Les confidences de la vieille dame

Pour retracer le parcours de ses ancêtres, Martine Gozlan a imaginé une rencontre dans un café des Gobelins. Après les première révélations, elle va se lancer dans une enquête sur ses origines, aussi détaillée qu’émouvante.

Ce «rendez-vous des Gobelins» n’était pas prévu dans l’agenda de la narratrice, journaliste au sein de la rédaction de l’hebdomadaire La République. Elle a fait de ce café une annexe de la rédaction où elle peut préparer ses interviews. La vieille dame qui l’observe longuement avant de lui adresser la parole lui est parfaitement inconnue. Pourtant, elle affirme bien la connaître et les quelques bribes d’information qu’elle finit par lâcher viennent semer le doute et la pousser à accepter de la revoir, car «après tout, il est possible que cette femme fasse partie de sa famille». Elle n’a en effet, depuis la disparition de son père, plus guère de relations avec les siens et les rares documents familiaux sont chez de vieux cousins installés à Bruxelles.
Au fur et à mesure que le dialogue avec Rose, cette femme bien mystérieuse, s’installe, elle va vouloir en savoir plus, tenter de comprendre ce l’a conduite jusqu’à elle. Il est vrai que la curiosité tient pour elle de la déformation professionnelle.
Mais le voyage qu’elle s’apprête à faire ressemble à une exploration dans une forêt vierge, dense et inexploitée, dans laquelle il est bien difficile de se repérer. Il en ira quelquefois de même pour le lecteur, avouons-le.
Car les branches paternelles et maternelles sont aussi différentes que chargées. Commençons par la branche russe, celle des Avijanski, des Juifs qui ont fui devant la menace antisémite pour venir s’installer dans le quartier des tanneurs à Paris, le long de la Bièvre qui était encore à l’air libre et qui passait justement dans la rue des Gobelins.

Tannerie sur la Bièvre
Jules Richomme (1818-1903). Tannerie sur la Bièvre. Paris (Vème arr.). Huile sur toile. 1892. Paris, musée Carnavalet. © Photo Paris Musées

Rose affirme d’ailleurs très bien connaître ce café où les gens du quartier se donnaient déjà rendez-vous. Elle aurait même pu y rencontrer Mardochée, venant d’Algérie et faisant commerce de fripes. Mais c’est au Carreau du Temple que les deux branches familiales se trouveront et donneront naissance au père de la journaliste, «preuve que la sagesse naît parfois d’une folie».
«Mardochée était arrivé de son Algérie la plus profonde, loin de la capitale, quelques années auparavant avec ses trois frères. Leur père Haï, né à Constantine en 1840, trois ans après la difficile conquête de ce piton rocheux par les Français, avait bourlingué comme forain sur les marchés du département avant de se fixer dans une petite ville rugueuse et froide, sur la route de la Tunisie: Souk Ahras, le marché aux lions en langue berbère. C’est aussi le lieu de naissance de ma mère, Béatrice. Celle qui ne revient jamais me voir depuis les profondeurs, pas plus que mon père…»
L’histoire va alors traverser trois générations que l’enquêtrice n’aura de cesse d’explorer, partant jusqu’en Algérie pour en retrouver des traces. Comme elle le confesse, l’émotion sera au rendez-vous de ce «monde vivant et charnel qui a exulté et souffert, aimé, prié, étudié, supplié. Un monde qui ne sera plus jamais le mien mais d’où je viens, de cercle en cercle, d’un siècle à l’autre».
Martine Gozlan laisse filer sa plume, chargée d’images et de nostalgie, mêlant les petites histoires à la grande, cette déferlante qui a plusieurs fois failli emporter les siens. On partage sa quête, on aime ses formules pleine de poésie, car on pressent que, comme elle, notre vie s’enrichit de ceux qui nous ont précédé, quand bien même ils n’auraient pas autant dû se battre et souffrir.
«C’est qu’une autre vie chemine à nos côtés, insaisissable, sauf à de rares instants qui émergent brutalement de l’inconnu pour nous entraîner le long de la rivière des signes. Nous leur résistons de toutes nos forces, affolés à l’idée d’être emportés par les courants. Et pourtant que ces eaux sont attirantes, avec leurs passagers engloutis qui se promènent, s’aiment, se déchirent, roulent dans des trains et des voitures de musée, franchissent les frontières de pays effacés de la carte, parlent dans des langues assassinées.»

Le rendez-vous des Gobelins
Martine Gozlan
Éditions Écriture
Premier roman
176 p., 18 €
EAN 9782359053203
Paru le 20/08/2020

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris. On y évoque aussi Bruxelles, la Russie et la Lituanie de Saint-Pétersbourg à Vitebsk, en passant par Kovno, Suwalki, Augustow, Druskenik, et Bialystok, ainsi que l’Algérie, à Alger, Constantine, Souk Ahras

Quand?
L’action se situe du début du XXe siècle à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Une autre vie chemine à nos côtés, insaisissable, sauf à de rares instants qui émergent de l’inconnu pour se révéler.
Telle cette femme mystérieuse qui s’invite dans la vie de la narratrice, journaliste, en l’abordant dans un café des Gobelins. Surgie d’une autre époque, elle va pourtant se révéler très proche et l’entraîner dans une enquête où remonter le temps, de la Russie natale à l’ancien cours de la Bièvre, la rivière parisienne enterrée, fief des tanneurs juifs, puis à l’Algérie où l’enchaîna un amour malheureux.
Les destins des deux femmes se croisent au passé et au présent dans ce roman irrigué par la magie du Paris secret, la vie quotidienne d’un journal et les ressacs de la mémoire, de la Lituanie au Constantinois.
Sur les pas de Rose, la frontière s’efface entre le possible et l’impossible, le songe et la réalité, pour une traversée de la condition féminine sur un siècle, de l’enfermement à la liberté.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Quelqu’un vous demande
L’hiver s’est abattu sur le carrefour, venteux et scintillant, Noël approche. Au Canon des Gobelins, les clients terminent leur café. La salle se vide, j’étale mes notes sur la table.
— Cappuccino, comme d’habitude ?
Victor a sa mine bienveillante de 15 heures passées, quand les serveurs peuvent souffler un peu. Il y a bien trois ans que je viens terminer mes articles ici le mardi, jour de bouclage. Une position stratégique, au confluent du boulevard Saint-Marcel et de l’avenue des Gobelins. Je prends du recul en attendant de m’élancer vers le journal, rue de Valence, pour glisser entre d’étroites colonnes une explication de l’inexplicable. « Écrivez court, clair, et méfiez-vous de vos émotions », martèle le patron, Jean Vallières. C’est la loi du métier : contrôler l’itinéraire des mots en évitant qu’ils vous faussent compagnie pour aller se balader sur des chemins tortueux.
— Elle voudrait vous parler…
Victor pose la tasse devant moi, l’air gêné.
— Qu’est-ce qui se passe ?
— La dame, là-bas, elle vous demande depuis deux jours.
Il montre de la tête une cliente attablée en terrasse.
— Elle me demande, moi ?
— Oui, vous. La journaliste de la rue de Valence.
L’inconnue regarde dans notre direction.
— Vous l’avez déjà vue ?
— Jamais. Entre nous, elle a un drôle de look. Vintage, comme qui dirait.
Sans doute une lectrice. Nous autres plumitifs avons des tas de lecteurs au drôle de look. Hortensia, la cerbère-assistante-hôtesse et par ailleurs diplômée de psychologie qui veille au grain à l’accueil de notre hebdo, La République, sait de quoi il retourne. Il y a les fans qui veulent rencontrer l’auteur, les obsessionnels qui viennent contester ses sources, les quémandeurs qui lui attribuent des pouvoirs exorbitants. Et, depuis quelques années, les terroristes. Mais ce n’est pas le genre de la dame.
— Bon… je vous ai prévenue.
Il repart vers son comptoir.
Elle me fixe. Vintage, mais de loin, ça lui va bien. Une silhouette mince, des cheveux noirs plaqués en bandeau. Une robe vert sombre. Trop longue.
Je replonge dans mes notes : un entretien avec le principal opposant algérien. Celui qui jure de remettre le pays à flot, les chômeurs au boulot et la corruption sous les verrous. On boucle dans deux heures.
La robe verte a bougé. Elle se lève. Sinue entre les cinq ou six tables qui nous séparent. Et s’immobilise devant moi.
Mon Dieu, qu’elle est belle. Des yeux gris, des traits doux. Et qu’elle est triste. Une tristesse vertigineuse. Qu’est-ce que je lui dis? «Asseyez-vous, je vous ai déjà vue quelque part»? Dans un film vintage, peut-être?
C’est elle qui parle :
— Je suis si heureuse de te voir. Tu es exactement comme dans mes rêves.
La dame triste et belle a rêvé de moi? Et me tutoie?
Elle s’assoit et presse ses mains l’une contre l’autre. De longues mains sans bagues. On sent qu’elle a froid et envie de serrer ses doigts maigres autour d’une tasse brûlante.
Je fais signe à Victor et ouvre enfin la bouche:
— Que voulez-vous boire?
— Un café au lait.
— Avec un croissant?
Car il est clair qu’elle a faim, la pauvre.
— Oui, merci.
Cinq minutes silencieuses avant l’arrivée du café au lait. Elle boit deux gorgées et reprend:
— Depuis que tu es arrivée dans le quartier, je te cherchais. Je te voyais de loin, toujours pressée. Je ne pouvais pas te suivre dans Paris, je suis obligée de rester par ici.
Rien. Je ne comprends rien. Blague ou défi, mon job, c’est de rendre la réalité compréhensible en me méfiant du magma intérieur. Connais-toi toi-même, disait le vieux Socrate. Sage conseil dont je ne me suis jamais préoccupée. Je ne suis pas psy et je les fuis.
Elle grignote un morceau de croissant.
— Quand je suis revenue…
Revenue d’où? Que me veut-elle? Il y a une raison à tout. Et l’heure qui tourne, avec l’interview en vrac sur la table.
Je ne sais pas où elle a chiné cette robe. Bien coupée, mais le velours est si fin qu’il pourrait se déchirer d’un seul coup. Comme si on l’avait tissé depuis des lustres. Au moins un siècle.
Elle prend ma main et l’examine. La sienne est glacée, malgré la tasse à laquelle elle a tenté de se réchauffer.
— Ton alliance, j’ai eu presque la même, c’est de l’orfèvrerie arabe.
L’alliance que Claude m’a achetée au souk d’Amman. Pour me protéger car je roulais toute seule, deux jours plus tard, vers la guerre d’Irak. On s’est mariés à mon retour. Je m’entends dire:
— Elle me protège.
— La mienne m’a perdue.
Mon portable sonne.
— Dites donc, il arrive quand, votre papier? Comment on titre en une?
— La résurrection de l’Algérie, voilà l’idée. J’arrive.
— Avec un point d’interrogation, tout de même! Dépêchez-vous!
Vallières raccroche. Il a toujours été là au bon moment quand se profilait le chaos intérieur.
— Tu as du travail? Pars. Je reviendrai demain, à la même heure. Moi, je n’avais ni heure ni temps, je n’étais utile à rien ni personne.
Une dépressive. Je déteste.
Au lieu de ça, je dis:
— D’accord, à demain.
Je règle l’addition au comptoir en laissant un billet à Victor:
— C’est pour son dîner, si elle demande…
— Vous la connaissiez, finalement ?
— Oui.
À quelle logique tout cela obéit-il? Je file en trombe rue de Valence. Là où tout peut s’expliquer.
C’est un bon mercredi. Le journal est fini et réussi. Dopée par un verre de Pessac Léognan, je sors très gaie de chez Marty, la cantine préférée de Vallières. Les murs sont décorés de longues femmes languissantes derrière leur éventail ou leur fume-cigarette. L’escalier, gardé par deux tigres, s’envole vers un étage bleuté et discret comme les cabinets particuliers dans les brasseries des grands boulevards vers 1900. Les collègues, un peu éméchés eux aussi, forcent le pas pour s’aligner sur celui de notre général qui cavale vers le prochain numéro. Je m’attarde, je lambine, je surprends avec indulgence mon reflet dans les vitrines: des joues rondes, des yeux rieurs. Personne ne m’indiquera la route, je la choisis moi-même. Je suis libre à chanter toutes les chansons.
«Quand tu es née, les oiseaux sifflaient à tue-tête», répétait mon père. C’était un jour d’avril, un printemps chaud comme un été, paraît-il, dans une rue tranquille du Marais.
Le rendez-vous. J’avais réussi à l’expulser de mon cerveau et elle me rappelle à l’ordre, ou plutôt à son désordre, aussi pâle que les femmes peintes sur les murs de chez Marty. Elle a dû en avoir la beauté, mais probablement pas les riches protecteurs.
— Elle est partie après avoir poireauté une heure, dit Victor, réprobateur.
De quoi se mêle-t-il?
Je ressors.
D’où vient-elle, où va-t-elle, qui est-elle?
J’inspecte le paysage. Rien sur le terre-plein où s’arrêtent les bus. Rien, à gauche, en remontant les Gobelins. Peut-être en reprenant à droite le cours du boulevard Saint-Marcel?
Cette silhouette, en face, échouée sur le banc. D’une fragilité effroyable.
Je traverse. »

Extraits
« L’équipe de est bâtie de guingois, comme l’immeuble qui l’abrite.
Quant à moi, je fais le tout-venant. Des faits divers aux manifestations en Algérie. Avec le succès du journal, j’ai même pu partir en Inde enquêter sur les veuves qu’on brûle sur le cadavre de leur mari. Comme dans Le Tour du monde en 80 jours. Jean Vallières est mon Jules Verne. D’ailleurs, ils ont les mêmes initiales. »

« La Bièvre a été recouverte en 1912, mais le Ve arrondissement et le XIIIe sont truffés de galeries sous lesquelles certains bras d’eau vive continuent à circuler. Jeter un cadavre là-dedans, c’est difficile, il faudrait des complicités chez un agent des Égouts de Paris ou de la direction de l’Assainissement… Cette rivière, c’était le fief des tanneurs, des mégisseries et des teinturiers. Sans la Bièvre, il n’y aurait jamais eu les tapisseries des Gobelins! C’est grâce à la qualité de ses eaux qu’on a obtenu un procédé miraculeux de teinture de l’écarlate. J’ai un ami collectionneur qui avait trouvé plusieurs peintures intéressantes sur les activités des artisans vers la fin du XIXe siècle. Il m’a offert un petit tableau pas mal du tout. Je vous le montrerai à l’occasion. Bon, regardez un peu de quoi il s’agit, enquêtez et on en reparle. » p. 48

« Mardochée était arrivé de son Algérie la plus profonde, loin de la capitale, quelques années auparavant avec ses trois frères. Leur père Haï, né à Constantine en 1840, trois ans après la difficile conquête de ce piton rocheux par les Français, avait bourlingué comme forain sur les marchés du département avant de se fixer dans une petite ville rugueuse et froide, sur la route de la Tunisie: Souk Ahras, le marché aux lions en langue berbère. C’est aussi le lieu de naissance de ma mère, Béatrice. Celle qui ne revient jamais me voir depuis les profondeurs, pas plus que mon père ou Mariella. » p. 78

À propos de l’auteur
GOZLAN_Martine_©DRMartine Gozlan © Photo DR

Rédactrice en chef à l’hebdomadaire Marianne, Martine Gozlan est l’auteure de nombreux essais et biographies sur les questions et les pays d’Islam et couvre le conflit israélo-palestinien: Pour comprendre l’intégrisme islamiste (Albin Michel 2002), Le sexe d’Allah ( Grasset 2004), Le désir d’islam (Grasset 2005), Sunnites-Chiites, pourquoi ils s’entretuent (Le Seuil 2008), L’imposture turque (Grasset 2011). Les éditions de l’Archipel ont publié, entre autres, Israël contre Israël (2012), Les Rebelles d’Allah (2014), Hannah Szenes, l’étoile foudroyée (2014) et Israël 70 ans, 7 clés pour comprendre (2018). Le Rendez-vous des Gobelins est son premier roman. (Source: Marianne / Éditions Écriture)

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags:
#LeRendezvousdesGobelins #MartineGozlan #editionsecriture #hcdahlem #roman #RentréeLittéraire2020 #litteraturefrancaise #litteraturecontemporaine #MardiConseil #rentreelitteraire #rentree2020 #RL2020 #primoroman #premierroman #livre #lecture #books #blog #littérature #bloglitteraire #livre #roman #lecture #jaimelire #lecturedumoment #lire #bouquin #bouquiner #livresaddict #lectrice #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #auteur #jaimelire #lectureaddict #litterature #instalivre #livrestagram #unLivreunePage #writer #reading #bookoftheday #instabook #Bookstagram #Book #Bookobsessed #bookshelf #Booklover #Bookaddict

Les bleus étaient verts

JASPARD_les_bleus_etaient_verts  RL2020  Logo_second_roman 

En deux mots:
Max ne sera pas mineur comme son père. Il part pour l’Algérie rejoindre les militaires chargés de «maintenir l’ordre». Et pendant que, de part et d’autre de la Méditerranée, on se déchire pour et contre ce vestige d’un empire déjà perdu, Max va trouver l’amour.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

La Guerre d’Algérie de Max et Leila

Avec la plume malicieuse qui avait fait le succès de Pleurer des rivières, Alain Jaspard raconte la Guerre d’Algérie. Vu par les yeux de Max, un jeune appelé, il va révéler toute l’absurdité et le tragique de ce conflit.

Après nous avoir régalés avec Pleurer des rivières, un premier roman qui imaginait un couple de gitans échangeant un enfant contre un camion, Alain Jaspard poursuit son œuvre avec le même style corrosif en revenant sur une période peu glorieuse de notre Histoire, la Guerre d’Algérie (qu’il ne fallait surtout pas appeler comme cela, les pudeurs de l’État-major préférant le terme d’événements ou d’incidents).
J’imagine que le titre, qui s’applique très bien au personnage de Max – le principal protagoniste – souligne combien les hommes appelés pour l’occasion étaient jeunes et inexpérimentés, combien ces bleus étaient verts.
Car le jour où Max embarque pour rejoindre son affectation, il sait juste qu’il n’a aucune envie de suivre son père au fond de la mine. Comme sa sœur Marisa qui avait «décidé de faire instit», il avait choisi de se rebeller et d’oublier le chemin tout tracé. Alors, il imagine que le bateau sur lequel il monte est un symbole de liberté. Il va vite déchanter. Déjà la traversée sur une mer houleuse va lui donner une petite idée de ce qui l’attend. Les bleus vont là aussi devenirs verts, et vomir leurs tripes par-dessus le bastingage. Une fois débarqué, il est conduit à Cherchell. «Bouffé par les moustiques, les yeux battus par une nuit sans sommeil, traînant derrière lui des relents de vomi, de diesel, de vieille sueur. On l’envoya à la douche.»
Par la suite, son affectation va ressembler au Désert des Tartares de Dino Buzzati. Surveiller un territoire où il ne se passe rien, attendre une attaque qui devient de plus en plus improbable à mesure que les jours passent. «C’est pas Dieu permis de s’emmerder à ce point! Max, sorti aspirant de l’école d’officier, est chef d’une section de vingt chasseurs alpins enfermés dans une tour de parpaings à surveiller la frontière de l’empire colonial en cours d’effondrement. Sur les marches de l’est, face à la Tunisie, il ne se passe rien.»
Pour passer le temps, on invente des jeux idiots, on boit, on se masturbe, on patrouille. Quelquefois, on sympathise avec les autochtones. C’est dans ces circonstances que Max va croiser le regard de Leila et qu’ils vont tomber amoureux. Dans ses bras, il oublie sa fiancée restée dans le Forez. Mieux, il nage dans le bonheur. Mais leur amour survivra-t-il à la guerre? Tous deux veulent le croire et élaborent des projets quand ce foutu conflit prendra fin.
En mêlant l’intime à l’Histoire, Alain Jaspard réussit un roman prenant. On tremble, on s’émeut, on enrage et on s’indigne avec ces personnages qui tentent de se construire un avenir au cœur de circonstances de plus en plus dramatiques, d’enjeux qui les dépassent, d’attentats qui se multiplient et de faits moins glorieux les uns que les autres. Et quand arrive le moment de choisir pour l’Algérie indépendante ou pour la France, le lecteur comprend le poids des décisions, la peine et la souffrance qui accompagnent les choix des uns et des autres. Sans oublier le chaos logistique qui va remettre en cause le choix de Max et Leila de traverser la Méditerranée.
Sans prendre parti, le romancier nous donne à comprendre les enjeux de cet épisode peu glorieux. Il nous laisse deviner combien les positions des uns et des autres ont pu causer de déchirements, y compris au sein d’une même famille. Des plaies qui ne sont pas toutes refermées et sur lesquelles Alain Jaspard pose un regard plein d’humanité.

Les bleus étaient verts
Alain Jaspard
Éditions Héloïse d’Ormesson
Roman
208 p., 17 €
EAN 9782350877433
Paru le 20/08/2020

Où?
Le roman se déroule en France, dans la région stéphanoise ainsi qu’en Algérie, d’Oran à Alger, en passant par Cherchell, Bône. On y évoque aussi «un bled de Vendée ou des Deux-Sèvres» et Schwindratzheim en Alsace, Tübingen en Allemagne

Quand?
L’action se situe principalement de 1961 à 1962. Les années précédentes et celles qui suivront viennent compléter le récit.

Ce qu’en dit l’éditeur
Max ne suivra pas son père six cents mètres sous terre. La mine, très peu pour lui. À vingt ans, Max rêve d’ailleurs. Alors en 1961, quand il embarque pour l’Algérie, il se dit qu’au moins, là-bas, il y aura le soleil et la mer. Il ne sera pas déçu. Pour l’aspirant au 11e bataillon de chasseurs alpins, le poste frontière algéro-tunisien relèverait presque de la sinécure.
D’autant qu’il rencontre Leila, une jeune infirmière berbère dont il tombe fou amoureux. Tant pis pour sa fiancée sténo à Saint-Étienne. Mais à l’approche du cessez-le-feu, les tensions s’exacerbent, l’ennemi d’hier devient le nouvel allié et Max essaie de garder la face dans ce merdier. Saleté de guerre…
Tragi-comédie corrosive où le verbe mordant d’Alain Jaspard incise dans la laideur d’un conflit remisé aux oubliettes, Les Bleus étaient verts est aussi le portrait d’une jeunesse en mutation qui s’apprête à briser ses entraves, à libérer sa soif de vivre et d’aimer.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog Lili au fil des pages
Blog The unamed bookshelf 
Blog Livresque 78

Alain Jaspard présente Les Bleus étaient verts © Production Club EHO TV

Le premier chapitre du livre
« LE VILLE D’ORAN
Juin 1961
À vingt ans, Max n’avait jamais mis les pieds sur un bateau, ni même approché et touché la coque froide et vibrante d’un cargo larguant les amarres pour la Tasmanie ou les îles Vierges. À vingt ans, il savait à peine nager. À vingt ans, il ne connaissait de la mer que ses séjours à La Napoule, au centre de colonie de vacances du comité d’entreprise des Charbonnages de France, où il avait perdu son pucelage à quinze ans – grâce soit rendue à la générosité d’une cantinière de la salle à manger des ados, une fille du Pas-de-Calais aux mains rouges et au cœur tendre, sur la plage au clair de lune, dans de laborieuses contorsions entre bâtons d’esquimaux et mégots de Gauloises bleues, « ça me gratte, j’ai du sable plein ma culotte » –, exploit qu’il ne parviendra à renouveler que trois ans plus tard malgré son assiduité, en cause une coriace acné juvénile. À vingt ans, il ne savait pas grand-chose.
À vingt ans, on l’envoya sous les drapeaux.
Après avoir pendant quatre mois appris l’essentiel de ce qu’il faut savoir pour faire un bon soldat – marcher au pas, présenter les armes, saluer un supérieur, c’est-à-dire tout le monde, faire son lit au carré, boire l’infâme picrate, fumer les Troupe qui vous arrachaient la gueule, bagoter dans la cour de la caserne, se faire agonir d’injures par un adjudant en fin de carrière, tirer avec le MAS 36, un fusil qui avait participé avec brio à la débâcle de 1940, ou avec le Garant américain du débarquement de juin 1944, une arme qui vous démontait l’épaule chaque fois qu’on en pressait la détente –, après avoir compris les subtilités de l’art du camouflage, principalement pour échapper aux corvées, il fut envoyé à la guerre. Et, pour être précis, à Cherchell, à cent kilomètres à l’ouest d’Alger. L’idée de faire la guerre ne l’enthousiasmait pas outre mesure, mais même la guerre ne pouvait être pire que l’incommensurable ennui qu’il aurait traîné pendant deux ans dans une sinistre caserne d’un bourg au nom imprononçable en Allemagne occupée. Il pensait qu’au moins, en Algérie, il y aurait le soleil, la lumière, la mer.
Et qu’il allait monter sur un paquebot.
On lui donna un ordre de mission, un paquetage et un billet de chemin de fer pour Marseille-Saint-Charles, où il débarqua début juillet 1961, sous un magnifique ciel d’où les nuages avaient disparu, chassés par le mistral. Une noria de camions GMC, ayant eux aussi connu le débarquement de juin 1944, transportait la troupe jusqu’à La Joliette. Il déclina l’invitation de ses potes de train qui avaient bien l’intention, quitte à se faire trouer la peau à la guerre, de ne pas mourir puceau, de savoir à quoi ça ressemble une femme, ses chairs, son odeur, ses nichons, ses baisers. Ils s’en allaient en bandes rigolardes, bruyantes, « la quille, bordel ! », perdre leur pucelage et leurs économies en longues files chez les filles de la rue Thubaneau qui remontent leur robe, ôtent une culotte usée jusqu’à la corde, gardent leurs chaussures, écartent les cuisses sur une courtepointe à fleurs défraîchies, mâchent leur chewing-gum pendant que sur leur ventre s’escrime le soldat, moins de sept minutes rinçage de bite compris, en prime parfois quelques parasites, une chaude-pisse, mais ça, depuis la nuit des temps, c’est une guerre que l’armée connaît et sait très bien gagner – quoique non sans douleur. Avec ce qu’il leur reste, s’il leur en reste, ils écument les bars, boivent, boivent et reboivent, du pastis, de la bière, du calva, ils descendent les rues vers la mer, chantent, chahutent les filles, sans espoir, le prestige de l’uniforme s’est fait la paire depuis belle lurette. Les Marseillais, peuple tolérant, ne s’en formalisent pas, font preuve de compassion pour cette jeunesse qui part au combat, dans des odeurs d’alcool, de transpiration, de pieds sales.

Le port de Marseille hurle de toutes ses ferrailles, ses diesels, ses sirènes, ses oiseaux marins, ses chaînes, ses couinements, ses grincements. Des camions et des chariots s’agitent, des grues chargent des conteneurs, des jeeps, du matériel militaire kaki dans la soute d’un cargo. Max repère les noms des compagnies sur les portes de bureaux vitrés : la Compagnie générale transatlantique, la Compagnie Paquet, les Chargeurs réunis, Fraissinet et Cyprien Fabre, les Messageries maritimes, rien que du rêve. Au quai, sont amarrés le Lyautey, le Charles Plumier, le Ville de Tunis, le Sidi Bel Abbès, le SS Pasteur, celui-là même qui le ramènera quatorze mois plus tard et qui sombrera vingt ans après dans l’océan Indien alors qu’il se rendait en Inde pour son ultime voyage, un si beau navire ne pouvait pas sombrer dans une mer de seconde catégorie ! Des gardes mobiles casqués surveillent les entrées et sorties du port, fusil en bandoulière, adossés à des murs de sacs de sable.
Des soldats sans armes, parqués comme des moutons, attendent qu’on les fasse embarquer, affalés sur les pavés, à demi couchés sur leur paquetage. Ils transpirent, pissent, fument, rotent, se grattent les dessous de bras, l’entrecuisse, les couilles, la chasse aux morpions est ouverte, cadeau de bienvenue des putains de la rue Thubaneau.

Après de longues heures, un brigadier tringlot les mena à l’autre bout du port où ils découvrirent leur bateau, le Ville d’Oran, élégant navire de plus de cent trente mètres, mille huit cents tonneaux, bas sur l’eau, une dizaine de mètres – comme l’étaient alors les paquebots qui sont aujourd’hui des monstres trapus culminant à plus de quarante mètres –, avec son unique rangée de hublots, sa haute cheminée rouge et noire qui crachait une fumée empestant le diesel, navire de toutes les campagnes, le débarquement en Sicile en 1943, l’Indochine, l’évacuation des Français de Tunisie en 1957 et dorénavant liaison vers l’Algérie et transport de troupe. Par la passerelle de poupe montaient les premières classes, des gens importants, officiers, hauts-fonctionnaires, colons arborant de larges sourires fichés de gros cigares, politiciens qui se font discrets en cette année d’incertitudes, femmes vêtues de robes claires, épouses d’officiers supérieurs ou de colons. En seconde classe s’installaient les sous-officiers, les petits fonctionnaires, instituteurs, postiers, pieds-noirs de Bâb-el-Oued, quelques notables arabes en gandoura. La troupe embarquait par la passerelle de proue, descendait des escaliers de fer qui la menaient dans les profondeurs du navire, à grand tapage de godillots, de « La quille, bordel ! », de « Vive le deuxième RIMa ! », de chants patriotiques comme « De Nantes à Montaigu, la digue, la digue… la digue du cul » ou encore « Lève la cuisse, cuisse, cuisse, voilà qu’ça glisse ! ».
La cale est une immense salle où tout est acier : le sol, les murs, le plafond, très haut, les portes. Des cordes sont tendues le long des bordés afin de servir de rampes pour faciliter les déplacements en cas de forte mer. Des lampes poussiéreuses grillagées, boulonnées sur les membrures, donnent une lumière chiche, blafarde, des matelas crasseux s’entassent dans le fond, quelques marches de fer mènent à des latrines, cloaque puant les excréments et le grésil, verrous brisés, pourvues d’un lavabo, de fer lui aussi, dont les robinets sont cassés depuis si longtemps qu’il ne sert plus que de cendrier. En guise de papier hygiénique, un tas de vieux journaux, déjà imbibés de pisse, posés à même le sol. Un guichet pour l’heure fermé jouxte une porte : « Cuisine, entrée interdite ». Une autre porte : « Escalier de secours, montée interdite ». Interdites ou non, elles sont fermées à clé. Il règne un vacarme étourdissant réverbéré par les murailles de métal. Il y a là plusieurs centaines d’hommes qui hurlent, s’interpellent, déroulent les matelas, s’installent pour la nuit. Des permissionnaires hâbleurs, menteurs, le verbe haut, terrorisent la timide bleusaille en lui contant des tartarinades de guerre.
Seul confort, il ne fait pas trop chaud, les panneaux de pont sont grands ouverts et laissent passer un fort et frais mistral.
Voilà, pense Max, comment la nation fait voyager en cale ceux qui, chasseurs, paras, légionnaires, spahis, tringlots, artilleurs, marins, Chtimis, Bretons, Parigots, Savoyards, vont risquer leur peau pour celle des premières classes.
À dix-sept heures, le guichet « Cuisine » s’ouvre. Une longue file, la gamelle dans une main, la gourde dans l’autre, s’étire. Ils ont vingt ans, n’ont rien dans le ventre depuis le matin, ils crèvent de faim. Des cantiniers rapides et gouailleurs les servent à la louche, au menu, saucisson à l’ail, saucisse de Toulouse nageant dans un chou vert graisseux, camembert plâtreux, banane, le tout arrosé à volonté du picrate militaire – le bruit court dans les cantonnements qu’il contient du bromure destiné à calmer les ardeurs érotiques du soldat. Les gourdes se remplissent, rares sont ceux qui demandent de l’eau. Max n’essaye même pas de manger ce brouet, se contente d’une banane à peine mûre. En se posant des questions : qui sont ceux qui nourrissent les militaires, où trouvent-ils ces choux pourris, ces saucisses dégueulasses, ces fromages immangeables, ces excédents fourgués à l’armée alors qu’ils ne méritent que la décharge ? Combien les achètent-ils et combien les facturent-ils à l’intendance ? Qui sont ces paysans qui vendent en juillet des choux récoltés en janvier ? Qui sont ces vignerons qui méprisent jusqu’à leur propre métier en pressant ce toxique pinard ? Combien de pots-de-vin et de prébendes circulent sous les bourgerons et les capotes ? Qui sont ces cuisiniers qui osent servir cette tambouille infâme à une jeunesse appelée malgré elle à crapahuter dans les djebels pendant parfois deux longues années ? Max imagine de gras marchands, des exploitants agricoles cousus d’or, des politiciens faux-culs, des édiles locaux ventrus, satisfaits, des bourgeois nantis, des intendants militaires corrompus, qui tous s’en mettent plein les poches en magouillant avec la fourniture aux armées.
À dix-huit heures pétantes, le Ville d’Oran largue chaînes et amarres dans un vacarme qu’amplifie la coque de fer. Les soldats sentent le lent glissement du navire, aperçoivent le défilement du ciel par les ouvertures des panneaux de pont, voient filer et criailler les oiseaux marins. Les machines ronflent et les sirènes adressent leurs plaintifs adieux à Marseille.
Le vent fraîchit, s’engouffre dans la cale, bienveillant.
En doublant le phare de la Désirade qui commande l’entrée des ports de Marseille, le navire insensiblement s’élève puis s’enfonce lentement, roule d’un bord sur l’autre, le vent forcit, siffle, hurle, égale bientôt en puissance le bruit des machines, le bateau roule et tangue de plus en plus, il devient presque impossible de se tenir debout, les gamelles et les gourdes valdinguent, la troupe est muette, inquiète, crispée, les permissionnaires gueulards blêmissent et les bleus sont verts. Déjà, quelques-uns, se halant péniblement sur les cordes, se dirigent vers les latrines, le cœur au bord des lèvres. Sans prévenir, une vague furibarde s’écrase sur la coque, bondit vers le ciel, s’abat en trombe dans la cale, suivie d’une seconde quelques instants plus tard. Ils hurlent tant et si fort que le commandant du navire ordonne qu’on ferme les panneaux de pont. Le sol est devenu glissant, les matelas, les paquetages sont trempés d’eau de mer, très vite l’air se raréfie, la chaleur monte de quinze degrés. Les latrines sont pleines de vomisseurs, pliés en deux, à genoux, couchés, ils déversent des jets de bile aigre, rouge de pinard, mêlée de lambeaux de chou vert, de saucisse de Toulouse, de fromage ; elles deviennent très vite impraticables, débordent d’une matière puante, vomi et pisse mêlés, qui dégouline dans la cale, leurs occupants en bloquent l’accès, incapables de bouger, effondrés sur le sol, n’aspirant qu’à un seul sort : mourir, et le plus vite sera le mieux. L’odeur est insupportable, et Max remercie les piètres qualités des cuisiniers grâce auxquelles il n’a avalé qu’une banane qui, pour l’instant, s’agrippe de toutes ses forces à son estomac. Ceux de la cale ont renoncé à atteindre les latrines, dégueulent autant qu’ils le peuvent, même quand ils n’ont plus rien à dégueuler, partout et sur n’importe quoi. Une vague nauséabonde grossit de minute en minute, elle suit les mouvements du navire, passe d’un bord à l’autre, submerge les matelas, les paquetages, les hommes, répand d’irrespirables remugles.
Max réussit tant bien que mal à rester debout, agrippé au cordage, son paquetage sur l’épaule, seuls ses pieds pataugent jusqu’aux mollets. Lentement, suffoquant dans la chaleur et la puanteur, il se dirige vers l’escalier de secours, monte les trois marches, frappe de tous ses poings sur la porte verrouillée. En vain. Il a envie de pleurer de rage en contemplant la glorieuse armée française s’en aller-t-en guerre dans la merde et le vomi. Peut-il imaginer cela, le bon peuple français qui pour l’heure s’installe devant sa télé noir et blanc ? Il avise alors une grosse quille que les permissionnaires trimbalent avec eux, symbole de leur future démobilisation, qui roule entre les corps de deux artilleurs. Il la brandit, tambourine avec fureur sur la maudite porte d’acier, pendant un temps infini, jusqu’à ce que la quille lui explose entre les mains au moment même où la porte s’ouvre et laisse apparaître un matelot hors de lui qui commence par l’injurier avant que le spectacle hallucinant de la cale le calme instantanément. Il porte sa main au visage, bouche ouverte, lèvre pendante, lâche un hoquet sonore, statufié, au bord de la syncope. Max en profite pour se faufiler et s’effondrer dans l’escalier. Le matelot referme la porte, pousse les verrous, ne veut pas voir, ne veut pas savoir, la guerre c’est pas son bizness, lui c’est un marin, pas dans la Royale, juste le commerce, sur les lignes courtes. Il est livide, Max le réconforte, demande s’il peut lui trouver un endroit pour dormir, une banquette dans une coursive, un paillasson dans une cuisine, même un tas de cordages fera l’affaire. Ça tombe bien, dit le brave marin, il est de quart une bonne partie de la nuit et s’en ira coucher ailleurs plus tard. Max peut emprunter sa couchette dans une cabine où dorment déjà trois hommes. Formidable, ce mataf, Max a presque envie de l’embrasser. Le marin précise : moyennant une contribution financière bien sûr, eh oui, le monde n’est pas rose pour le soldat. Max a un peu d’argent, bien heureux de ne pas avoir cramé ses économies rue Thubaneau, combien ? Le brave matelot est gourmand, c’est pas donné, mais c’est ça ou retourner dans la cale, « j’suis un marin, pas l’abbé Pierre », pas si brave le matelot qui le conduit dans une cabine, lui indique une couchette. Max enlève ses godillots, s’allonge, aussitôt bercé par le roulis, un dormeur râle, trouve que ça pue, puis se rendort.

Sous un soleil radieux, par une mer calme et scintillante, le Ville d’Oran entra majestueusement dans le port, saluant d’une sirène joyeuse Alger la blanche. Les passagers des première et seconde classes étaient sur le pont, faisant de grands signes à ceux qui les attendaient. Max enfila des coursives sans fin, gagna lui aussi le pont, se glissa parmi eux, n’ayant aucune envie de se retrouver dans la cale avec la troupe. Des marins faisaient tournoyer les toulines – ces cordes légères lestées que l’équipage envoie aux manœuvres sur le quai afin d’y amener les lourdes amarres –, les passerelles se mettaient en place, des Arabes pieds nus entassaient les bagages sur des chariots, les GMC stationnaient, hayons rabattus, des bérets rouges patrouillaient dans le port, PM sur le ventre ; la lumière était déjà aveuglante, la journée s’annonçait caniculaire, le thermomètre affichait trente-cinq degrés. Les passagers franchissaient les passerelles, retrouvaient des parents, des amis, des chauffeurs de jeeps, des officiers subalternes venus les accueillir. Des jeunes filles en robe pimpante épongeaient leur front et leurs aisselles avec des mouchoirs. Le commandant fit ouvrir les panneaux de pont et installer la passerelle avant. Un souffle malodorant se répandit sur le navire, sur les quais, les jeunes filles tamponnèrent leur joli nez.
Alors débarqua l’armée française.
Dieu du ciel ! Comment imaginer ces soldats, ces centaines de soldats, qui arrivent à peine à ouvrir les yeux devant ce soleil étincelant tant ils sont restés dans l’obscure cale du navire, les vêtements, les visages, les cheveux couverts d’une bouillie pestilentielle, collante, gluante, visqueuse, verdâtre, qui descendent en titubant, hébétés, leur paquetage sur l’épaule, ces malfaisants, ces rats qui quittent le navire, sous le regard d’une foule soudain silencieuse ? Max s’est joint à eux, parce qu’il est lui aussi un soldat envoyé faire une guerre qu’il n’a ni décidée ni souhaitée, et dont il pressent l’issue. Les jeunes filles en robe pastel détournent les yeux, le prestige de l’uniforme en reprend un coup.
Ils n’étaient attendus que par quelques tringlots débraillés, mal embouchés, en short kaki, affalés sur le capot de leur GMC, tirant sur leurs Troupe puantes.
Ces derniers refusèrent de les embarquer, « c’est pas vous qui allez nettoyer les bahuts », c’est à pied, sous un brûlant cagnard, qu’ils durent parcourir les cinq ou six cents mètres jusqu’aux casemates aménagées sous le boulevard qui surplombe le port d’Alger où ils devaient attendre leur transfert vers leurs unités respectives.
Max fut conduit dans une chambre basse de plafond, meublée de lits de camps défoncés, quelques rats par-ci par-là, des cafards aussi. Au-dessus de sa tête circulaient sur le boulevard des convois de camions militaires dans un roulement continu de moteurs. On lui conseilla de dormir en passant le bras dans la sangle de son paquetage, « y a du vol dans le coin, les Arabes, tout ça, fais gaffe à tout ici, t’es à Alger, mec ». À peine la nuit tombée, dans la chaleur étouffante, sans air, se déchaînèrent des escadrilles de moustiques affamés, autant dire que dormir, fallait même pas y penser.
À six heures du matin, un chauffeur l’embarqua dans sa jeep pour le conduire à Cherchell. « Il y a une drôle d’odeur », dit-il. « C’est mes pieds, c’est du dégueulis. » L’autre lui jeta un regard dégoûté et accéléra.
Max se présenta devant l’adjudant de semaine. Bouffé par les moustiques, les yeux battus par une nuit sans sommeil, traînant derrière lui des relents de vomi, de diesel, de vieille sueur. On l’envoya à la douche. »

CAFÉ-RESTAURANT CHEZ JEF
Saint-Étienne, 3 janvier 2015
JE TE PLANTE LE DÉCOR, JEF.
C’était à la fin des années soixante-dix, peut-être début quatre-vingt. Un bled de Vendée ou des Deux-Sèvres, un trou perdu. À l’époque, avec ma femme, tout barrait de travers, je sais, tu me l’avais dit, faut pas épouser les filles à grosse poitrine, les sauter oui, c’est folklorique, mais faut s’arrêter là, c’était trop tard, le mal était fait, mais c’était pas sa faute, c’était une fille bien, une belle fille même, c’était moi le problème, Ali sait pourquoi. Bref, notre couple branlait dans le manche et les gosses enchaînaient les conneries. Pour échapper à tout ça, avec la lâcheté qui me caractérise, j’avais trouvé un boulot de chef d’exploitation régional, en gros ça veut dire représentant, je courais une demi-douzaine de départements pour aller vérifier chez les quincailliers les stocks de rasoirs électriques fournis par Braun Electric France. Je m’étais arrêté dans ce gros bourg, j’ai oublié le nom, pour acheter deux paquets de Gitanes filtre, boire un café, tu connais, ça fait bureau de tabac, journaux, dépôt La Redoute, tiercé, à l’époque les jeux à gratter débutaient une carrière qui allait devenir stratosphérique. Il était neuf heures du matin, les buveurs de pinard s’enquillaient leur troisième ou quatrième blanc pour les plus élégants, le rouge qui tache pour les autres, deux ou trois buveurs de bière les toisaient de haut, les considérant comme des poivrots. Ça cochait et ça grattait dans des cumulus de fumée. En tant que victime d’une profession exposée, le patron, un grand gaillard nommé Toine, affublé d’un triple menton, devait bien descendre ses cinq-six litres de rosé quotidiens qu’il stockait dans une impressionnante bedaine, ça le rendait sourcilleux, fallait pas lui chercher noise. Ça sentait le mégot froid, le vin aigre, le café robusta, le produit d’entretien des chiottes et, quand le vent tournait au sud, le lisier du porc. Tu vois le tableau ? T’as demandé à personne de naître dans un bled pareil, l’endroit idéal pour te tirer une balle dans le crâne. Donc, pépère, je bois mon café, enfin si on peut appeler ça un café, j’allume ma Gitane, et voilà qu’un touriste allemand, dans les cinquante berges, se pointe en quête d’un paquet de Stuyvesant, à l’époque c’est ce que fumaient les Teutons. Là-dessus, à la stupéfaction générale, le bistrotier jaillit de derrière son comptoir, de la fumée lui sort par les oreilles et les narines, c’est une figure de style, Jef, il saisit le malheureux par les revers de sa veste, le traite des pires noms, et il s’y connaît en injures, lui balance une baffe, un coup de battoir, suivi d’un gnon dans le bide. Le Teuton s’affale, l’autre en profite pour lui filer deux ou trois coups de latte, ça plaît aux buveurs, c’est rare qu’il arrive des trucs intéressants, un bon pugilat allège la monotonie des jours qui passent. En conclusion, le buraliste intime au malheureux touriste qui voulait juste fumer tranquille l’ordre de foutre le camp de son établissement où on ne sert pas des ordures de son acabit. Le patron se replie derrière son bar, l’Allemand titube vers sa Mercedes où l’attend une volumineuse Gretchen. Mais il se ravise, veut comprendre pourquoi ce paquet de clopes a déchaîné une pareille violence et, non sans témérité, revient vers le bistro. Les piliers de bar se frottent les mains, le spectacle va reprendre, the show must go on. Comme le touriste s’enquiert de la raison de cette blitzkrieg trente ans après la fin des hostilités, le patron, tout en se servant un rosé extra-large, ça calme les nerfs, lui demande s’il s’appelle bien Hans, exact, dit l’autre mais comme à peu près la moitié des Allemands, sauf que tous les Allemands qui s’appellent Hans n’étaient pas des fumiers de salopards de geôliers du stalag 17 en Pologne où lui, Toine, était prisonnier, traité moins bien qu’un cochon. « Mais z’était la guerre, krieg gross malheur », Hans faisait son devoir de soldat, peut-être, mais il était pas obligé de lui briser les côtes à coups de crosse de fusil, de le faire ramper dans la merde, « il y avait beaucoup de brisonniers, il fallait de l’ordre et de la dizipline », et les faire crever de faim, travailler à remplir des sacs de charbon sans rien dans le ventre, il pesait quarante kilos, « fous afez pien geangé, repris le boil de la bête » et d’ailleurs, il s’en souvenait le Boche maintenant, c’est à cause de lui, le bistrotier, qu’il avait été muté du stalag où il menait une guerre sans soucis, sans soucis pour lui bien sûr, « bas bour les brisonniers », muté sur le front de l’Est où il a été tenu pour mort, estropié de partout, « fous foulez foir les zicatrizes ? », parce que le prisonnier s’était évadé avec un sac de charbon. Le bistrotier confirme, c’est même grâce à ce charbon revendu dans les villages polonais qu’il a réussi à regagner la France, qu’est-ce qu’il veut boire, le nazi ? Un whisky pour se remettre de ses émotions ? « Che fais gerger ma femme, elle est bas gommode. » Avec la Gretchen, un cul considérable et des nichons en abondance, ils se sont attablés. Saucisson pur porc, rillettes, côtes-du-rhône, bon pain français, « laisse, Hans, c’est moi qui régale », ils devisent du bon vieux temps au stalag 17, parce qu’y avait quand même des bons moments, faut avouer. Le soir, ils étaient bien torchés, « Hans, tu vas pas aller à l’hôtel, je vais dire à ma femme de préparer la chambre d’amis, pour une fois qu’on a des amis, des vrais amis, avec qui on a des souvenirs. Et quels souvenirs ! Pas vrai, Hans ? ». « Ja ! »
Et voilà comment j’imagine la fin de l’histoire, Jef : Hans et le Toine sont restés copains pendant vingt ans, jusqu’à ce que l’accident de platane emporte l’un et la cirrhose l’autre. Ils allaient en vacances tous les quatre sur la côte Adriatique où Hans avait une maisonnette. Et pendant vingt ans, ils ont cassé les burnes de leurs femmes, c’est une image, Jef, en se remémorant la belle époque du stalag, avec le temps c’était devenu une sorte de club de vacances. Alors tu saisis, Jef ? Tu saisis pas ? Eh ben, Ali et moi, c’est pareil, Ali était du mauvais côté et moi du bon, enfin ça dépend de quel point de vue on se place. Bien sûr, Ali est pas d’accord. C’est normal. Ali a pas tort vu qu’il a gagné et que c’est toujours les vainqueurs qui écrivent l’Histoire.
Tiens, remets-nous un p’tit calva, Jef, pour faire passer le goût du gigondas !
Prends mon père, par exemple ! Quand on peut rire de sa guerre, c’est qu’on l’a faite du bon côté. Est-ce que je t’ai déjà raconté « Pan ! Dans l’cul d’une vache ! » ? Je t’ai jamais raconté, Jef ? J’te raconte alors. « Pan ! Dans l’cul d’une vache ! », c’était la chute de la meilleure histoire que nous racontait notre père, on l’avait entendue cent fois, on en redemandait toujours, on s’en lassait pas, Papa, raconte-nous « Pan ! Dans l’cul d’une vache ! ». Il se faisait pas prier, il adorait raconter sa guerre, bien qu’il aurait préféré qu’on le supplie de nous conter des exploits plus valorisants. Mais nous, les six mômes, ce qu’on voulait, c’était « Pan ! Dans l’cul d’une vache ! », à cause du gros mot, le gros mot était puni d’une taloche, maman était intransigeante là-dessus, sauf pour papa, bien sûr. Comme tous les mineurs de La Ricamarie, il était communiste et, comme tout communiste qui se respecte, il était entré dans la résistance, dans les FTP qu’il valait mieux pas confondre avec les FFI, ils pouvaient pas se blairer. Comme il parlait espagnol, on l’envoyait en catimini sur la frontière, dans les Pyrénées, pour assurer la liaison avec les Américains. Il revenait avec du fric, des missions, et il donnait aux Ricains des renseignements sur les troupes allemandes. Ils se rencontraient chez un fermier ami, dans la montagne, à quelques centaines de mètres de la frontière. Et voilà qu’un jour surviennent des Allemands, le fermier entraîne papa vers une grange, ouvre une porte vermoulue et le pousse vigoureusement dans l’obscurité. Il n’y voit goutte, il est projeté et atterri, devine où, Jef ? Nous retenions notre souffle, mon père laissait passer un long, long, long suspense en roulant des yeux paniqués et s’exclamait « Pan ! Dans l’cul d’une vache ! », déchaînant notre joie. Sous le regard tendrement désapprobateur de Maman.
Mon grand-père, le père de Maman, était aussi un ancien combattant, mais un ancien combattant de la reine des guerres, la Grande Guerre, la grande boucherie, celle de 1914, dans l’infanterie, les tranchées, la boue, les rats. Il adorait la raconter, sa Grande Guerre, à la fin du repas, après la p’tite prune dans la tasse à café tiède, et nous on levait les yeux au ciel avec un soupir d’ennui : Papi allait encore nous raconter sa guerre ! Ah, la chaude camaraderie des tranchées, que de souvenirs, vous auriez vu ça les enfants, quand un obus de soixante-quinze a arraché la tête d’Émile, un gars de Bar-le-Duc, le matin même il vous avait roulé une cigarette de gris, et voilà qu’il continuait à courir sans sa tête, sa cervelle explosée dégoulinait sur mon uniforme ; quand notre capitaine, prof d’histoire de Nîmes dans le civil, asphyxié au gaz moutarde, est mort dans les bras de ses hommes ; quand Eugène et Gustave, qui avaient passé la nuit dans l’eau croupie d’un trou d’obus, la jambe arrachée pour le premier, l’œil, l’oreille et la moitié de la mâchoire en moins pour l’autre, ont été récupérés vivants par nos héroïques brancardiers, la chance qu’ils ont eue – tu parles d’une chance, t’as raison, Jef –, ah, c’était le bon temps, on était entre hommes, des vrais, les Boches, les Fridolins, les Frisous, les Chleus, on les aura, y passeront pas. C’était vrai, ils sont pas passés. À quel prix !
Même ceux de la débâcle de 1939 avaient de délicates histoires à raconter, les cadavres par milliers sur la plage de Dunkerque, la Gestapo, la torture, les fusillés, le froid, l’exode, la faim, le maquis.
Trois fois par an, ils défilent en béret, la hampe des drapeaux bien calée sur le bidon, ils sont pas bien riches, juste de leur honneur, les médailles puériles cliquètent sur les poitrines, c’est vrai qu’ils les méritent ces breloques, ces croix de guerre, ces citations, en tout cas autrement plus que les légions d’honneur des sportifs, des avocats, des stars de cinéma, déjà bien lotis par la vie, pas de problèmes de fin de mois, l’argent et les médailles font fort bon ménage. Les premiers raniment la flamme sous les regards goguenards des « jeunes-cons-aujourd’hui-ce-qu’il-leur-faudrait-c’est-une-bonne-guerre!».
Vieux cons.
Eh bien, tu vois, Jef, nous aussi, avec Ali, on a très envie d’être des vieux cons, des vieux cons d’anciens combattants, on a envie d’emmerder le monde, surtout les petits-enfants, en leur racontant notre guerre.
L’Algérie.

À propos de l’auteur

JASPARD_Alain_©PhilippeMatsas

Alain Jaspard © Photo Philippe Matsas

Né en 1940, Alain Jaspard est réalisateur. Il a signé plusieurs adaptations de livres jeunesse en séries animées, notamment Tom-Tom et Nana de Jacqueline Cohen et Bernadette Després, Le Proverbe de Marcel Aymé, ainsi que Les Contes de la rue Broca de Pierre Gripari. Après Pleurer des rivières, un premier roman couronné par le Prix Dubreuil du premier roman SGDL et le Prix des lecteurs de Notre Temps, il a publié Les Bleus étaient verts (2020). (Source : Éditions Héloïse d’Ormesson)

Page Wikipédia de l’auteur 

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags:
#lesbleusetaientverts #AlainJaspard #editionsheloisedormesson #hcdahlem #roman #RentréeLittéraire2020 #LundiLecture #secondroman #lundiblogs #rentreelitteraire #rentree2020 #RL2020 #litteraturefrancaise #litteraturecontemporaine #livre #lecture #books #blog #littérature #bloglitteraire #livre #roman #lecture #jaimelire #lecturedumoment #lire #bouquin #bouquiner #livresaddict #lectrice #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #auteur #jaimelire #lectureaddict #litterature #instalivre #livrestagram #unLivreunePage #writer #reading #bookoftheday #instabook #Bookstagram #Book #Bookobsessed #bookshelf #Booklover #Bookaddict

Saturne

CHICHE_saturne

  RL2020  coup_de_coeur

En deux mots:
Quand son père meurt, la narratrice a quinze mois. Aussi lui faudra-t-il bien longtemps avant de vouloir explorer son histoire familiale, retracer la rencontre de ses parents et remonter jusqu’à leur propre enfance, jusqu’aux grands-parents. Un récit bouleversant.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Mon père, ce héros

En retraçant l’histoire d’un père qu’elle n’a quasiment pas connu, Sarah Chiche a réussi un bouleversant roman. Et en mettant en lumière le passé familial, c’est elle qui se met à nu. Dans un style éblouissant.

J’ai découvert Sarah Chiche l’an passé avec Les enténébrés (qui vient de paraître chez Points poche), un roman qui explorait les failles de l’intime et celles du monde et qui m’avait fasciné par son écriture. Je me suis donc précipité sur Saturne et je n’ai pas été déçu. Bien au contraire! Ici les failles de l’intime sont bien plus profondes et celles du monde plongent davantage vers le passé pour se rejoindre dans l’universalité des émotions qu’elles engendrent.
Tout commence par la mort tragique de Harry, le père de la narratrice, emporté par une leucémie. «Le cœur lâcha à midi. Il venait de fêter ses trente-quatre ans. Il mourut dans les bras de son père qui, trois ans plus tard, mourut à son tour de chagrin. Ils avaient tous en eux l’espoir que ce ne serait qu’un mauvais rêve, mais en fait, tout cela, ce n’est pas un rêve, tout cela c’est pareil pour tout le monde, tout cela, ce n’est pas grand-chose, tout cela ce n’est que la vie, et, finalement, la mort. On lui ferma la bouche après les yeux. On le déshabilla. On le lava. Puis le corps fut ramené à son domicile. On le recouvrit et on recouvrit tous les miroirs ainsi que tous les portraits d’un drap blanc. On me tint éloignée de la chambre funéraire. On déchira un pan de ma chemise de nuit à hauteur du cœur. Mais personne ne me dit que mon père était mort.»
Elle n’avait que quinze mois.
Le chapitre suivant se déroule le 4 mai 2019. Une femme s’approche de la narratrice, en déplacement à Genève – une ville où elle a vécu «l’année la plus opaque» de son enfance et qu’elle retrouve avec appréhension – et lui révèle qu’elle a bien connu ses grands-parents, son père et son oncle à Alger. C’est sans doute cette rencontre qui a déclenché son envie d’explorer son passé, de retrouver son histoire et celle de sa famille.
Retour dans les années 1950 en Algérie. C’est en effet de l’autre côté de la Méditerranée que son grand-père fait fortune et lance la dynastie des médecins qui vont développer un réseau de cliniques. Une prospérité qu’ils réussiront à maintenir après la fin de l’Algérie française et leur retour en métropole.
Une retour que Harry et Armand vont anticiper. Au vue de la sécurité qui se dégrade, les garçons sont envoyés en Normandie dès 1956. Le premier est victime de moqueries, d’humiliations et d’agressions. Il se réfugie alors dans les livres, tandis que son aîné ne tarde pas à s’imposer et à devenir l’un des meilleurs élèves du pensionnat.
On l’aura compris, Sarah Chiche a pris l’habitude de construire ses romans sans considération de la chronologie, mais bien plutôt en fonction de la thématique, des émotions engendrées par les épisodes qu’elle explore, «car ainsi voguons-nous disloqués dans la tempête des années, otages de la mer sombre où l’exil des uns n’efface jamais celui des autres, coupables et victimes du passé».
On retrouve les deux frères lors de leurs études de médecine – brillantes pour l’un, médiocres pour l’autre. Harry préfère explorer le sexe féminin en multipliant les aventures plutôt que s’intéresser aux planches d’anatomie et aux cours de gynécologie. Sur un coup de tête, il décide de mettre un terme à cette mascarade et part pour Paris dépenser toute sa fortune au jeu. «On ne l’arrête pas. Il ne s’arrêtera plus. L’aube vient. Il sort du casino enfumé comme une bouche de l’enfer, les poches vides. Il a vingt-six ans.»
L’heure est venue de vivre une grande histoire d’amour, une passion brûlante, un corps à corps dans lequel, il se laisse happer. Elle s’appelle Ève et il est fou d’elle.
Le 19 juin 1975, Armand intervient à ce «serpent peinturluré en biche»: «Je suis le frère de Harry. Et au nom des miens, au nom de l’état dans lequel vous avez mis mon frère, je vous le jure: vous ne ferez jamais partie de notre famille. Nous ne vous recevrons plus: ni demain, ni les autres jours.»
On imagine la tension, on voit poindre le drame et le traumatisme pour l’enfant à naître. Si la vie est un roman, alors certains de ces romans sont plus noirs, plus forts, plus intenses que d’autres. Si Saturne brille aujourd’hui d’un éclat tout particulier, c’est qu’après un profond désespoir, une chute aux enfers, une nouvelle vie s’est construite, transcendant le malheur par la grâce de l’écriture. Une écriture à laquelle je prends le pari que les jurés des Prix littéraires ne seront pas insensibles.

Saturne
Sarah Chiche
Éditions du Seuil
Roman
208 p,, 18 €
EAN 9782021454901
Paru le 20/08/2020

Où?
Le roman se déroule en Algérie, à Alger et Philippeville, ainsi qu’en France, à Paris et en Normandie, à Verneuil-sur-Avre, à Évreux et Rouen, mais aussi à Tours. On y évoque aussi Genève.

Quand?
L’action se situe principalement de 1950 à 2019, mais on y remonte jusqu’en 1830.

Ce qu’en dit l’éditeur
Automne 1977 : Harry, trente-quatre ans, meurt dans des circonstances tragiques, laissant derrière lui sa fille de quinze mois. Avril 2019 : celle-ci rencontre une femme qui a connu Harry enfant, pendant la guerre d’Algérie. Se déploie alors le roman de ce père amoureux des étoiles, issu d’une grande lignée de médecins. Exilés d’Algérie au moment de l’indépendance, ils rebâtissent un empire médical en France. Mais les prémices du désastre se nichent au cœur même de la gloire. Harry croise la route d’une femme à la beauté incendiaire. Leur passion fera voler en éclats les reliques d’un royaume où l’argent coule à flots. À l’autre bout de cette légende noire, la personne qui a écrit ce livre raconte avec férocité et drôlerie une enfance hantée par le deuil, et dévoile comment, à l’image de son père, elle faillit être engloutie à son tour.
Roman du crépuscule d’un monde, de l’épreuve de nos deuils et d’une maladie qui fut une damnation avant d’être une chance, Saturne est aussi une grande histoire d’amour : celle d’une enfant qui aurait dû mourir, mais qui est devenue écrivain parce que, une nuit, elle en avait fait la promesse au fantôme de son père.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Prologue
On entrait dans l’automne. Ils le veillaient depuis deux jours. Au matin du troisième jour, les ténèbres tombèrent sur leurs yeux. Sa mère était affaissée sur une chaise dans un coin de la chambre. Elle avait, posé sur les genoux, un mouchoir rougi de sang. Son père, à son chevet, lui caressait le front, comme on berce un tout petit enfant. Sa femme lui tenait la main. Ses doigts étaient bleuis de froid. Ses joues, livides. Elle brûlait de sa beauté blonde, un peu sale, dans une robe trop somptueuse. Il était étendu, inerte, enfermé en lui-même, sans plus de possibilité de parler autrement qu’en écrivant sur une ardoise qu’il gardait à portée de main. On avait placé une sonde dans sa trachée, reliée à un respirateur artificiel ; un tuyau lui sortait du nez. De temps en temps, ses yeux allaient du scope sur lequel on pouvait suivre le rythme de son cœur, le taux d’oxygène dans son sang, sa tension artérielle et sa température, au visage de sa femme, puis ils revenaient sur le scope, puis au visage de sa femme. Il la regarda. Il la regardait. Ses yeux. Ses mains. Ses lèvres. Leurs silences. Leurs mots. Leurs joies. Leurs chagrins. Leurs souvenirs. Il sentait la pression de ses doigts sur les siens. Il regarda sans doute cette main agrippée à la sienne de la même manière que lorsqu’elle était au bord de jouir, qu’il prenait son visage entre ses paumes pour l’embrasser, qu’elle liait ses doigts aux siens, penchant la tête de côté, cachant ses yeux sous la masse de ses cheveux qui retombaient en torsades sur sa bouche, soudain plus lointaine à l’homme qui l’aimait jusqu’à la brûlure, devenant la nuit dans laquelle ils tombaient tous deux.
Les premiers signes s’étaient manifestés moins d’un an après leur mariage. Elle venait à peine d’accoucher. Elle avait passé leurs noces à son chevet. Chaque jour, elle l’avait aidé à se doucher, à se laver les dents, à s’habiller. Chaque nuit, elle avait dormi à son chevet, recroquevillée dans un fauteuil. Elle avait affronté à ses côtés les fièvres, les sueurs nocturnes, les cauchemars dont il s’éveillait en grelottant dans ses bras, l’anémie, les malaises, les troubles de la coagulation, la chimiothérapie, les injections, les prises de sang, les hématomes qui pullulent sur les bras et obligent à piquer les mains, le cou ou les pieds, quand les veines roulent sous la peau, disparaissent puis se nécrosent. Il y avait eu les visites chez l’hématologue, l’attente des résultats, les espoirs de rémission, les fausses joies, la rechute.
Il promena son pouce sur l’intérieur du poignet de sa femme.
Elle vieillirait, sans lui. Il voulait qu’elle vieillisse. Ce visage à l’ombre duquel il aurait voulu voir grandir leur enfant, ce visage à la beauté infernale, qu’il avait fait rire, elle qui ne riait jamais, qu’il avait filmé, photographié, chéri, caressé, finirait par se faner. En même temps, elle ne vieillirait jamais. Même ridée, elle conserverait ces yeux de faune, ce sourire de fauve qui, dans l’instant où il l’avait vu, l’avait envoûté, lui, et d’autres, et qui en envoûterait d’autres encore, il le savait, parce qu’elle était sans mémoire, n’avait pas d’histoire. Peut-être cette pensée fit-elle monter en lui un sentiment de pitié profonde, non pour lui-même, comme quand on se rend compte que ce que nous sommes ne suffira jamais et qu’au fond on en sait si peu de l’être avec qui l’on dort, mais pour elle, car elle non plus ne se connaissait pas. Il suffoqua.
Sa mère se leva d’un bond et s’approcha. Ses cheveux, qu’elle n’avait pas coiffés depuis plusieurs jours, s’agglutinaient à l’arrière de sa nuque en un paquet spongieux. Son visage était ravagé par l’absence de sommeil. Ses yeux lui tombaient sur les joues. Une odeur de lavande et de sueur flottait dans son sillage. Les yeux de sa femme prirent un éclat de verre froid. Elle s’écarta du lit, d’un mouvement presque symétrique, fronçant le nez. La mère, qui n’en avait rien perdu, l’ignora et se mit à parler. Pendant de longues minutes, elle parla sans discontinuer, mais nul n’aurait su dire de quoi au juste. D’ordinaire, ses longs monologues entrecoupés de gémissements lui étaient insupportables ; il en vint, cette fois, à la trouver d’un comique attendrissant. Elle se débattait, comme une petite bête prise au piège dans le sac noir d’une angoisse dont nul n’avait jamais réussi à la tirer, mais qui, désormais, ne le concernait plus. Il regardait sa peau laiteuse, les taches de son sur ses avant-bras. Elle lui dit encore quelque chose, mais il ne l’écoutait plus. Il était perdu dans la contemplation de la ride qui barrait la joue de son père, et qu’il n’avait, jusqu’alors, jamais remarquée. Il observa la pâleur grise qui avait envahi son teint olivâtre, ses yeux cerclés de noir. La conviction qu’il était la cause du vieillissement précipité de ses parents, que le trou noir qui l’aspirait les aspirait à leur tour, lui fut insupportable. Il était temps qu’il les délivre de lui.
Une infirmière vêtue de vert arriva. Elle baissa les stores. De garde. Traits tirés par la fatigue. Elle venait juste de s’allonger pour prendre un peu de repos quand on avait téléphoné. On lui avait dit qu’il s’agissait d’une admission un peu particulière et que la famille pourrait rester au-delà des horaires dévolus aux visites. Il est toujours plus facile de soigner les malades quand on les connaît un peu – même quand on sait qu’on ne pourra peut-être pas les sauver, le souvenir de ce qu’ils furent et de l’engagement qu’on a mis à les soigner jusqu’au bout aide parfois à en sauver d’autres. L’infirmière avait donc demandé des explications. On avait fini par lui dire qui ils étaient.
Ils avaient tout perdu. Ils avaient tout regagné, au centuple. Lui, le père, avait travaillé sans relâche – on disait qu’il ne dormait jamais. Il avait amassé une fortune colossale. Des cliniques, d’innombrables résidences, et un château. Ils avaient des cuisiniers, des domestiques et des jardiniers, une flotte de voitures. Ils ne s’étaient privés de rien, mais ils s’étaient montrés généreux en prenant soin des plus modestes de leurs employés – à moins que ce ne fût prodigalité vaniteuse ou compassionnelle, paternaliste. Ils donnaient, en tout cas, du travail et même des logements à des centaines de personnes. Ils avaient formé des chirurgiens, des internes, des anesthésistes, des réanimateurs, des radiologues, par douzaines. Ils avaient vécu avec eux plusieurs révolutions : les premiers antibiotiques, les premières transplantations cardiaques, les premières cœlioscopies. Soigné, en Algérie et en France, des dizaines de milliers de patients. Mais quand elle s’approcha du père du jeune homme alité, pour le saluer à voix basse, l’infirmière ne reconnut pas celui que les journaux appelaient « le Prince des cliniques ». Elle ne vit qu’un vieil homme en train de perdre son fils.
Leucémie.
Admis en urgence à la suite d’un malaise dans son bain, au moment même où chacun croyait qu’il allait mieux. Comme il avait repris des forces, il avait voulu faire sa toilette, seul. Il avait perdu connaissance. Sa tête avait heurté le rebord de la baignoire. Sous le choc, il avait vomi. On l’avait retrouvé la face dans l’eau, le nez en sang. Le contenu de son estomac avait inondé sa trachée et ses bronches. On l’avait intubé. On avait aspiré ce qui encombrait ses voies aériennes. Branché un respirateur artificiel. On l’avait perfusé. Il avait ouvert les yeux.
Son frère entra d’un pas rapide. Il vit sa mère se jeter dans ses bras, sa femme arranger prestement ses cheveux. Il s’approcha de lui et lui demanda s’il voulait qu’on lui remonte les oreillers sous la tête ou qu’on replace ceux qui soutenaient ses bras. Il répéta plusieurs fois Tu veux qu’on te remonte tes oreillers ? Aux premiers mois de son hospitalisation, à la simple vue de son frère, la colère l’étouffait. Il le fixa d’un regard pâle et amer tandis que l’autre se dégageait de l’étreinte maternelle. Mais, curieusement, cette fois lui revinrent leurs meilleurs moments. Une sensation aiguë le bouleversa : ce qui avait vraiment valu la peine qu’ils vivent ensemble était calfeutré dans leurs années d’enfance. La douleur au poumon le reprit. Il détourna les yeux. Tous se mirent à crier d’épouvante.
Une seconde infirmière surgit en courant, escortée d’une aide-soignante. On le coucha sur le côté. On rassembla le plus délicatement possible les tuyaux le reliant à ses machines et à la perfusion. Son pouls s’affola. Le respirateur artificiel s’emballa. On lui entrava le corps, une main sur le thorax, l’autre sur les cuisses. On nettoya ses oreilles, le bord de ses yeux, on passa un gant de toilette sur son torse, sur son pénis, entre ses fesses, on jeta le gant, on en prit un autre. On lui lava le dos. Les infirmières flottaient comme des spectres dans leurs blouses vertes. Derrière leur masque, leurs yeux mi-clos lui souriaient. Il regarda les gouttes translucides de la perfusion reliée à son avant-bras gauche tomber une à une dans la poche de plastique. La lumière se fit plus vive, plus forte. Dans les derniers jours de la vie, le plus ancien redevient le plus jeune. Nous dormons comme des nourrissons. Les premiers mois, l’état de torpeur dans lequel le faisaient sombrer tantôt le progrès de la maladie tantôt les traitements le terrifiait. Puis ce lui fut un soulagement qu’il attendait comme on attend, à la tombée du jour, dans le lit de l’enfance, une histoire, toujours la même, lue par une mère qui, … »

Extraits
« Alors, il embrasse ses yeux, il lui dit qu’elle est une infraction à la loi du jour, qu’il va boire ses larmes et qu’elle ne pleurera plus, qu’elle est belle, et pure, qu’elle fait sa joie, qu’il n’est pas permis d’être si heureux, qu’il va lui montrer ce qu’est la vie bonne, et qu’il se sent tous les courages, et qu’il va l’aimer, malgré tout cette nuit qu’elle a en elle, malgré la peur qu’elle lui inspire, parce que ça fait partie de l’amour.»

«Le cœur lâcha à midi. Il venait de fêter ses trente-quatre ans. Il mourut dans les bras de son père qui, trois ans plus tard, mourut à son tour de chagrin. Ils avaient tous en eux l’espoir que ce ne serait qu’un mauvais rêve, mais en fait, tout cela, ce n’est pas un rêve, tout cela c’est pareil pour tout le monde, tout cela, ce n’est pas grand-chose, tout cela ce n’est que la vie, et, finalement, la mort. On lui ferma la bouche après les yeux. On le déshabilla. On le lava. Puis le corps fut ramené à son domicile. On le recouvrit et on recouvrit tous les miroirs ainsi que tous les portraits d’un drap blanc. On me tint éloignée de la chambre funéraire. On déchira un pan de ma chemise de nuit à hauteur du cœur. Mais personne ne me dit que mon père était mort.» p. 20« Dans les contes de fées, c’est là que l’histoire s’achève. Dans l’espace de la tragédie ordinaire, c’est ici que tout commence. »

« Jusqu’à quel point la manière dont nous pensons que nos parents se sont aimés façonne-t-elle notre propre degré d’idéalisation de l’amour? »

« Et pourtant, un jour, cachés dans la grande pulsation d’une ville cernée de montagne, où l’on pensait ne jamais revenir, on écrit, depuis l’autre côté d’un lac enfin traversé sans s’y noyer, d’une toute petite main, tremblante, honteuse, si peu sûre d’elle, ce que l’on chuchotait déjà dans le noir d’une chambre d’enfance où l’on parlait tout seul aux étoiles et aux planètes de papier collées au plafond. »

« Car ainsi voguons-nous disloqués dans la tempête des années, otages de la mer sombre où l’exil des uns n’efface jamais celui des autres, coupables et victimes du passé ».

« On ne l’arrête pas. Il ne s’arrêtera plus. L’aube vient. Il sort du casino enfumé comme une bouche de l’enfer, les poches vides. Il a vingt-six ans. Il marche, sous les nuages rapides. Ses grands yeux envahis de brume noire regardent la région du ciel où se forme un œuf de plus en plus lumineux. Une bande gris-bleu surmontée de rose s’élève au-dessus de l’horizon. L’ombre projetée de la terre s’étire en un sidérant ballet de couleurs, à l’opposé du soleil. Alors, Harry se met à rire. Il rit comme jamais. Il ne peut plus s’arrêter de rire. »

« Que voulez-vous, vous êtes irrécupérable. Vous avez l’âme noire, vicieuse, d’un serpent peinturluré en biche. Quoi que puisse en penser mon vieux père, que vous avez réussi à berner par vos charmes, comme vous en bernez tant d’autres, moi, je ne vous trouve aucune excuse. Non. Vous n’êtes qu’une concubine entre les mains d’un garçon qui ne sera jamais un homme. Je suis le frère de Harry. Et au nom des miens, au nom de l’état dans lequel vous avez mis mon frère, je vous le jure: vous ne ferez jamais partie de notre famille. Nous ne vous recevrons plus: ni demain, ni les autres jours. AC »

À propos de l’auteur
CHICHE_Sarah_©MANUEL_LAGOS
Sarah Chiche © Manuel Lagos

Sarah Chiche est écrivain, psychologue clinicienne et psychanalyste. Elle est l’auteur de quatre romans : L’inachevée (Grasset, 2008), L’Emprise (Grasset, 2010), Les Enténébrés, (Seuil, 2019) et Saturne (Seuil, 2020) et de trois essais: Personne(s), d’après Le Livre de l’Intranquillité de Fernando Pessoa (Éditions Cécile Defaut, 2013), Éthique du mikado, essai sur le cinéma de Michael Haneke (PUF, 2015), Une histoire érotique de la psychanalyse: de la nourrice de Freud aux amants d’aujourd’hui (Payot, 2018). (Source: Éditions du Seuil)

Page Wikipédia de l’auteur

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags:
#Saturne #SarahChiche #editionsduseuil #hcdahlem #roman #RentréeLittéraire2020 #rentreelitteraire #rentree2020 #RL2020 #litteraturefrancaise #litteraturecontemporaine #MardiConseil #coupdecoeur #livre #lecture #books #blog #littérature #bloglitteraire #livre #roman #lecture #jaimelire #lecturedumoment #lire #bouquin #bouquiner #livresaddict #lectrice #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #auteur #jaimelire #lectureaddict #litterature #instalivre #livrestagram #unLivreunePage #writer #reading #bookoftheday #instabook #Bookstagram #Book #Bookobsessed #bookshelf #Booklover #Bookaddict

Elise ou la vraie vie

etcherelli_elise_vraie_vie.indd

  lete_en_poche  68_premieres_fois_logo_2019  coup_de_coeur

Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots:
Son frère ayant quitté Bordeaux pour Paris, Élise Letellier se décide à le suivre et va travailler avec lui en usine. C’est là qu’elle rencontre Arezki et tombe amoureuse de lui. Mais de nombreux obstacles parsèment leur route vers le bonheur, à commencer par le conflit algérien.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

https://fr.wikipedia.org/wiki/Guerre_d%27Alg%C3%A9rie
https://fr.wikipedia.org/wiki/Marie-Jos%C3%A9_Nat
https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89lise_ou_la_Vraie_Vie_(film)

Ma chronique:

L’amour impossible de la Bordelaise et de l’Algérien

Prix Femina 1967, Élise ou la vraie vie n’a pas pris une ride. Ce beau et fort roman de Claire Etcherelli est certes ancré dans le conflit algérien, mais cette histoire d’amour contrarié est aussi universelle que celle de Roméo et Juliette.

Comme c’est le cas de nombreux grands livres, Élise ou la vraie vie peut se lire à différents niveaux qui viennent se compléter et donner à l’œuvre sa force et sa densité. Commençons par l’arrière-fond historique. Nous sommes au moment de la Guerre d’Algérie qui, entre 1954 et 1962, a embrasé les deux côtés de la Méditerranée. Car si les autorités françaises de l’époque ont longtemps ne pas voulu parler de Guerre, les tensions croissantes et surtout l’exportation du conflit dans la métropole ont installé un climat de peur et poussé à des exactions et à des rafles dans les milieux nationalistes algériens. Entre le Front de libération nationale (FLN) et l’Organisation armée secrète (OAS), il n’y aura très vite aucune possibilité de dialogue, mais une liste de morts que ne va cesser de s’allonger et laisser, comme avec les cadavres retirés du Métro Charonne, une trainée sanglante et peu glorieuse.
C’est donc dans ce contexte qu’Élise Letellier décide de quitter Bordeaux pour «monter à Paris». Dans la capitale, elle rejoint son frère Lucien et accepte de travailler chez Citroën avec lui. Ici foin de misérabilisme, la dure condition du travail à la chaîne est décrite simplement, sans faire dans l’emphase, mais en soulignant aussi les difficultés de la cohabitation avec les immigrés appelés en renfort pour compléter une main d’œuvre alors difficile à trouver. Parmi ces derniers Élise croise le regard d’Arezki l’Algérien. Leur histoire d’amour aura ce côté tragique et universel des grandes passions contrariées et, pour ceux qui comme moi ont vu l’adaptation au cinéma de Michel Drach avant de lire le livre, les yeux de Marie-Josée Nat. Si le contexte les pousse à garder leur liaison secrète, ils ne peuvent fermer les yeux devant le racisme qui gangrène la France d’alors. Et la xénophobie qui continue à faire des ravages de nos jours, y compris dans les rangs de la police qui fait alors la chasse aux «Nordaf» sans discernement, persuadés que leur couleur de peau est déjà la preuve de leur crime.
Comme le souligne la romancière Anaïs Llobet, qui garde ce roman comme un talisman, c’est «avec une écriture toute dans la retenue, une économie des mots» que Claire Etcherelli parvient à donner une puissance inégalée à son roman. Sur les pas d’Élise et d’Arezki, on ne peut qu’être saisi par l’émotion et partagé ces sentiments d’injustice, d’impuissance et de révolte qu’ils vivent alors dans leur chair. Jusqu’à cet épilogue qui ne peut qu’être tragique.

Élise ou la vraie vie
Claire Etcherelli
Éditions Folio Gallimard (n° 939)
Roman
288 p., 7,50 €
EAN 9782070369393
Paru le 5/01/1973

Où?
Le roman se déroule en France, à Bordeaux, puis Paris et banlieue. On y évoque aussi l’Algérie.

Quand?
L’action se situe entre 1954 et 1962.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Un concert fracassant envahit la rue. « Les pompiers », pensai-je. Arezki n’avait pas bougé. Les voitures devaient se suivre, le hurlement s’amplifia, se prolongea sinistrement et s’arrêta sous la fenêtre. Arezki me lâcha. Je venais de comprendre. La police. Je commençai à trembler. Je n’avais pas peur mais je tremblais tout de même. Je n’arrêtais plus de trembler : les sirènes, les freins, le bruit sec des portières et le froid, – je le sentais maintenant – le froid de la chambre.»

68 premières fois
Sélection anniversaire: le choix d’Anaïs Llobet

LLOBET_Anais_©DR
Anaïs Llobet est journaliste. En poste à Moscou pendant cinq ans, elle a suivi l’actualité russe et effectué plusieurs séjours en Tchétchénie, où elle a couvert notamment la persécution d’homosexuels par le pouvoir local. Elle est l’auteure de deux romans: Les Mains lâchées (2016) et Des hommes couleur de ciel (2019).

«Un premier roman qui date de 1967, avec une écriture toute dans la retenue, une économie des mots, de grands dénouements cachés dans des phrases toutes simples. Claire Etcherelli fait confiance à son lecteur pour saisir les non-dits, lire les silences, retenir sa respiration lorsqu’il le faut. En tant que jeune écrivaine, je garde ce roman au plus proche de moi, et je relis souvent ce talisman lorsque je doute, notamment lorsque notre époque de grands bavards me déroute.»

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
Page Wikipédia du roman
Blog Lecture écriture (Jean Prévost)
Blog Calliope Pétrichor 


Archives de l’INA et interview de Marie-José Nat lors du tournage de Élise ou la vraie vie © Production INA

Extraits
« La pendule de la porte de Choisy marquait la demie. Arezki était déjà dans la file, mais un peu à l’écart. J’allai vers lui. Il me fit un signe. Je compris et me plaçai derrière lui sans mot dire. Lucien arriva. Il ne me vit pas et je fis semblant de ne pas le voir. Il alluma une cigarette, et comme il tenait l’allumette près de son visage, j’en saisis le profil desséché, noir de barbe, osseux.
Nous montâmes dans la même fournée. Impossible de reculer, il m’aurait vue. J’allai vers l’avant, prenant soin de ne pas me retourner. Arezki m’ignora. À la Porte de Vincennes où beaucoup de gens descendirent, je me rapprochai de lui. Il me demanda où je désirais descendre afin que nous puissions marcher un peu. Je dis : « A la Porte de Montreuil. » J’avais repéré les soirs précédents une rue grouillante où, me semblait-il, nous nous perdrions aisément.
Il descendit et je le suivis. Lucien m’avait-il vue ? Cette supposition me gêna. Nous traversâmes, et, contemplant deux cafés mitoyens, Arezki demanda :
— On boit un thé chaud ?
— Si vous voulez.
Il y avait beaucoup de monde et beaucoup de bruit. Les banquettes semblaient toutes occupées. Arezki s’avança dans la deuxième salle. Je l’attendis près du comptoir. Quelques consommateurs me dévisagèrent, je sentais leurs yeux et je devinais leurs pensées. Arezki réapparut. En le regardant s’avancer, j’eus un choc. Mon Dieu, qu’il avait l’air arabe !… Certains, à la chaîne, pouvaient prêter à confusion avec leur peau claire et leurs cheveux châtains. Ce soir-là, Arezki ne portait pas de chemise mais un tricot noir ou marron qui l’assombrissait davantage. Une panique me saisit. J’aurais voulu être dehors, dans la foule de la rue.
— Pas de place. Ça ne fait rien, nous allons boire au comptoir. Venez là.
Il me poussa dans l’angle.
— Un thé ?
— Oui.
— Moi aussi.
Un garçon nous servit prestement. Je soufflai sur ma tasse pour avaler plus vite. Dans la glace, derrière le percolateur, je vis un homme coiffé de la casquette des employés du métro qui me dévisageait. Il se tourna vers son voisin qui repliait un journal.
— Moi, dit-il, très fort, j’y foutrais une bombe atomique sur l’Algérie.
Il me regarda de nouveau, l’air satisfait. Son voisin n’était pas d’accord. Il préconisait :
— …foutre tous les ratons qui sont en France dans des camps.
J’eus peur qu’Arezki réagît. Je le regardai à la dérobée, il restait calme, apparemment.
— Il paraît qu’on va nous mettre en équipes, me dit-il.
Sa voix était assurée. Il tenait l’information de Gilles et m’en détailla les avantages et les inconvénients. Je me détendis. Je lui posai beaucoup de questions, et, pendant qu’il y répondait, j’écoutais ce que les gens disaient autour de nous. Et j’eus l’impression qu’en me répondant, il suivait la conversation des autres.
Quand je passai devant lui pour sortir, l’homme qui voulait lancer une bombe atomique fit un pas vers moi. Par chance, Arezki me précédait. Il ne vit rien. Je m’écartai sans protester et le retrouvai dehors avec la sensation d’avoir échappé à un péril.
La rue d’Avron s’étendait, scintillante à l’infini. Pendant quelques minutes, les étalages nous absorbèrent.
— Alors, me demanda-t-il ironiquement, comment allez-vous ?
— Mais je vais bien.
— Vous aviez l’air malheureuse ces derniers jours. Vous n’avez pas été malade ? »
Tu peux badiner, Arezki. Tu es là. Ce soir, je n’évoque pas ton visage. C’est bien toi, présent. […] C’est un moment privilégié, suspendu irréellement au-dessus de nos vies comme le sont les guirlandes accrochées dans cette rue. Ne parler que pour dire des phrases légères qui nous feront sourire.
— Il faut m’excuser pour ces derniers jours, j’étais occupé. Des parents sont arrivés chez moi.
— J’ai cru que vous étiez fâché. Vous ne me disiez ni bonjour ni bonsoir.
Il proteste. Il m’adressait un signe de tête chaque matin. Et puis, est-ce si important ? Il faudrait, dit-il, choisir un jour, un endroit fixes pour nous rencontrer.
J’approuve. Les boutiques s’espacent, la rue d’Avron scintille moins, et là-bas, devant nous, elle est sombre, à peine éclairée. Nous traversons. Arezki tient mon bras, puis passe le sien derrière moi et pose sa main sur mon épaule.
— Je suis assez occupé ces jours-ci. Mais le lundi, par exemple… Votre frère est monté derrière nous. Vous l’avez vu ?
— Je l’ai vu.
— Élise, dit-il, si on se disait tu ?
Je lui répondis que je vais essayer, mais que je crains de ne pas savoir.
— Le seul homme que je peux tutoyer est Lucien.
— C’est ça, dit-il moqueusement, elle va encore me parler de son frère…
Pendant notre première promenade, je ne lui ai, remarque-t-il, parlé que de Lucien.
— Je me suis demandé si tu étais vraiment sa sœur. Où pourrions-nous nous retrouver lundi prochain ?
— Mais je ne connais pas Paris.
— Ce quartier n’est pas bon, déclare-t-il.
Et il me fait faire demi-tour. Nous remontons vers les lumières.
— Choisissez vous-même et vous me le direz lundi matin.
— Où ? à la chaîne devant les autres ?
— Pourquoi pas ? Les autres se parlent. Gilles me parle, Daubat.…
— Tu oublies que je suis un Algérien.
— Oui, je l’oublie.
Arezki me serre, me secoue.
— Répète. C’est vrai ? Tu l’oublies ?
Ses yeux me fouillent.
—Oui, mais vous le savez bien. Je ne peux pas être raciste.
— Ça, je le sais. Je pensais plutôt, au contraire, à cause de Lucien et des gens comme ça, que c’était un peu l’exotisme, le mystère. Il y a un an…
Nous reprenons notre marche et il me tient à nouveau par l’épaule.
— … j’ai connu une femme. Je l’ai… oui, aimée. Elle lisait tous les jours dans son journal un feuilleton en images, ça s’appelait « La passion du Maure ». Et ça lui était monté à la tête. Elle mêlait ça avec les souvenirs de son père qui avait été clandestin pendant la guerre contre les Allemands. » p. 155-159
« On s’occupait beaucoup de moi. J’avais quarante-cinq minutes à attendre. Je pris une rue transversale, au hasard. Elle aboutissait à un grand terrain vague au fond duquel s’élevaient plusieurs immeubles neufs.
À huit heures moins le quart, je revins au bureau d’embauche. Quelques hommes, des étrangers pour la plupart, attendaient déjà. Ils me regardèrent curieusement. À huit heures, un gardien à casquette ouvrit la porte et la referma vivement derrière lui.
– Qu’est-ce que tu veux ? demanda-t-il à l’un des hommes qui s’appuyaient contre le mur.
– Pour l’embauche.
– II n’y a pas d’embauche, dit-il en secouant la tête. Rien.
– Ah oui ?
Sceptique, l’homme ne bougea pas.
– On n’embauche pas, répéta le gardien.
Les hommes remuèrent un peu les jambes, mais restèrent devant la porte.
– C’est marqué sur le journal, dit quelqu’un.
Le gardien s’approcha et lui cria dans la figure :
– Tu sais lire, écrire, compter ?
Ils commencèrent à s’écarter de la porte, lentement, comme à regret. L’un d’eux parlait, en arabe sans doute, et le nom Citroën revenait souvent. Alors, ils se dispersèrent et franchirent le portail.
– C’est pour quoi ? questionna le gardien en se tournant vers moi.
Il me regarda des cheveux aux chaussures.
– Je dois m’inscrire. Monsieur Gilles…
– C’est pour l’embauche ?
– Oui, dis-je intimidée.
– Allez-y.
Et il m’ouvrit la porte vitrée.
Dans le bureau, quatre femmes écrivaient. Je fus interrogée : j’expliquai. Une des femmes téléphona, me fit asseoir et je commençai à remplir les papiers qu’elle me tendit.
– Vous savez que ce n’est pas pour les bureaux, dit-elle, quand elle lut ma fiche.
– Oui, oui.
– Bien. Vous sortez, vous traversez la rue, c’est la porte en face marquée  » Service social « , deuxième étage, contrôle médical pour la visite.
Dans la salle d’attente, nous étions cinq, quatre hommes et moi. Une grande pancarte disait « Défense de fumer » et c’était imprimé, en dessous, en lettres arabes. L’attente dura deux heures. À la fin, l’un des hommes assis près de moi alluma une cigarette. Le docteur arriva, suivi d’une secrétaire qui tenait nos fiches. La visite était rapide. Le docteur interrogeait, la secrétaire notait les réponses. Il me posa des questions gênantes, n’insista pas quand il vit ma rougeur et me dit de lui montrer mes jambes, car j’allais travailler debout. « La radio », annonça la secrétaire. En retirant mon tricot je défis ma coiffure, mais il n’y avait pas de glace pour la rajuster. L’Algérien qui me précédait se fit rappeler à l’ordre par le docteur. Il bougeait devant l’appareil.
– Tu t’appelles comment ? Répète ? C’est bien compliqué à dire. Tu t’appelles Mohammed ? et il se mit à rire. Tous les Arabes s’appellent Mohammed. Ça va, bon pour le service. Au suivant. Ah, c’est une suivante…
Quand il eut terminé, il me prit à part.
– Pourquoi n’avez-vous pas demandé un emploi dans les bureaux ? Vous savez où vous allez ? Vous allez à la chaîne, avec tout un tas d’étranger, beaucoup d’Algériens. Vous ne pourrez pas y rester. Vous êtes trop bien pour ça. Voyez l’assistante et ce qu’elle peut faire pour vous.
Le gardien nous attendait. Il lut nos fiches. La mienne portait: atelier 76. Nous montâmes par un énorme ascenseur jusqu’au deuxième étage. Là, une femme, qui triait de petites pièces, interpella le gardien.
– Il y en a beaucoup aujourd’hui ?
– Cinq, dit-il.
Je la fixai et j’aurais aimé qu’elle me sourît. Mais elle regardait à travers moi.
– Ici, c’est vous, me dit le gardien.
Gilles venait vers nous. Il portait une blouse blanche et me fit signe de la suivre. Un ronflement me parvenait et je commençai à trembler. Gilles ouvrit le battant d’une lourde porte et me laissa le passage. Je m’arrêtai et le regardai. Il dit quelque chose, mais je ne pouvais plus l’entendre, j’étais dans l’atelier 76. Les machines, les marteaux, les outils, les moteurs de la chaîne, les scies mêlaient leurs bruits infernaux et ce vacarme insupportable, fait de grondements, de sifflements, de sons aigus, déchirants pour l’oreille, me sembla tellement inhumain que je crus qu’il s’agissait d’un accident, que ces bruits ne s’accordant pas ensemble, certains allaient cesser. Gilles vit mon étonnement.
– C’est le bruit ! cria-t-il dans mon oreille.
Il n’en paraissait pas gêné. L’atelier 76 était immense. Nous avançâmes, enjambant des chariots et des caisses, et quand nous arrivâmes devant les rangées des machines où travaillaient un grand nombre d’hommes, un hurlement s’éleva, se prolongea, repris, me sembla-t-il, par tous les ouvriers de l’atelier.
Gilles sourit et se pencha vers moi.
– N’ayez pas peur. C’est pour vous. Chaque fois qu’une femme rentre ici, c’est comme ça.
Je baissai la tête et marchai, accompagnée par cette espèce de « ah » rugissant qui s’élevait maintenant de partout.
À ma droite, un serpent de voitures avançait lentement, mais je n’osais regarder.
– Attendez, cria Gilles.
Il pénétra dans une cage vitrée construite au milieu de l’atelier et ressortit très vite, accompagné d’un homme jeune et impeccablement propre.
– Monsieur Bernier, votre chef d’équipe.
– C’est la sœur de Letellier ! hurla-t-il.
L’homme me fit un signe de tête.
– Avez-vous une blouse ?
Je fis non.
– Allez quand même au vestiaire. Bernier vous y conduira, vous déposerez votre manteau. Seulement, vous allez vous salir. Vous n’avez pas non plus de sandales ?
Il parut contrarié.
Pendant que nous parlions, les cris avaient cessé. Ils reprirent quand je passai en compagnie de Bernier. Je m’appliquai à regarder devant moi.
– ils en ont pour trois jours, me souffla Bernier. Le gardien avait sur lui la clé du vestiaire. C’était toujours fermé, à cause des vols, m’expliqua Bernier. J’y posai à la hâte mon manteau et mon sac. Le vestiaire était noir, éclairé seulement par deux lucarnes grillagées. Il baignait dans une odeur d’urine et d’artichaut.
Nous rentrâmes. Bernier me conduisit tout au fond de l’atelier, dans la partie qui donnait sur le boulevard, éclairée par de larges carreaux peints en blancs et grattés à certains endroits, par les ouvriers sans doute.
– C’est la chaîne, dit Bernier avec fierté.
Il me fit grimper sur une sorte de banc fait de lattes de bois. Des voitures passaient lentement et des hommes s’affairaient à l’intérieur. Je compris que Bernier me parlait. Je n’entendais pas et je m’excusai.
– Ce n’est rien, dit-il, vous vous habituerez. Seulement, vous allez vous salir.
II appela un homme qui vint près de nous.
Voilà, c’est mademoiselle Letellier, la sœur du grand qui est là-bas. Tu la prends avec toi au contrôle pendant deux ou trois jours.
– Ah bon ? C’est les femmes, maintenant, qui vont contrôler ?
De mauvais gré, il me fit signe de le suivre et nous traversâmes la chaîne entre deux voitures. II y avait peu d’espace. Déséquilibrée par le mouvement, je trébuchai et me retins à lui. Il grogna. Il n’était plus très jeune et portait des lunettes.
– On va remonter un peu la chaîne, dit-il.
Elle descendait sinueusement, en pente douce, portant sur son ventre des voitures bien amarrées dans lesquelles entraient et sortaient des hommes pressés. Le bruit, le mouvement, la trépidation des lattes de bois, les allées et venues des hommes, l’odeur d’essence, m’étourdirent et me suffoquèrent.
– Je m’appelle Daubat. Et vous c’est comment déjà ? Ah oui, Letellier.
– Vous connaissez mon frère ?
– Évidemment je le connais. C’est le grand là-bas. Regardez.
Il me tira vers la gauche et tendit son doigt en direction des machines.

« À six heures, il reste encore un peu de jour, mais les lampadaires des boulevards brûlent déjà. J’avance lentement, respirant à fond l’air de la rue comme pour y retrouver une vague odeur de mer. Je vais rentrer, m’étendre, glisser le traversin sous mes chevilles. Me coucher… J’achèterai n’importe quoi, des fruits, du pain, et le journal. Il y a déjà trente personnes devant moi qui attendent le même autobus. Certains ne s’arrêtent pas, d’autres prennent deux voyageurs et repartent. Quand je serai dans le refuge, je pourrai m’adosser, ce sera moins fatigant. Sur la plate-forme de l’autobus, coincée entre des hommes, je ne vois que des vestes, des épaules, et je me laisse un peu aller contre les dos moelleux. Les secousses de l’autobus me font penser à la chaîne. On avance à son rythme. J’ai mal aux jambes, au dos, à la tête. Mon corps est devenu immense, ma tête énorme, mes jambes démesurées et mon cerveau minuscule. Deux étages encore et voici le lit. Je me délivre de mes vêtements. C’est bon. Se laver, ai-je toujours dit à Lucien, ça délasse, ça tonifie, ça débarbouille l’âme. Pourtant, ce soir, je cède au premier désir, me coucher. Je me laverai tout à l’heure. Allongée, je souffre moins des jambes. Je les regarde, et je vois sous la peau de petits tressaillements nerveux. Je laisse tomber le journal et je vois mes bas, leur talon noir qui me rappelle le roulement de la chaîne. Demain, je les laverai. Ce soir, j’ai trop mal. Et sommeil. Et puis je me réveille, la lumière brûle, je suis sur le lit ; à côté de moi sont restées deux peaux de bananes. Je ne dormirai plus. En somnolant, je rêverai que je suis sur la chaîne; j’entendrai le bruit des moteurs, je sentirai dans mes jambes le tremblement de la fatigue, j’imaginerai que je trébuche, que je dérape et je m’éveillerai en sursaut. »

« J’avais cinquante minutes d’irréalité. Je m’enfermais pour cinquante minutes avec des phrases, des mots, des images. Un lambeau de brume, une déchirure du ciel les exhumaient de ma mémoire. Pendant cinquante minutes, je me dérobais. La vraie vie, mon frère, je te retiens ! Cinquante minutes de douceur qui n’est que rêve. Mortel réveil, porte de Choisy. Une odeur d’usine avant même d’y pénétrer. Trois minutes de vestiaire et des heures de chaîne. La chaîne, ô le mot juste… Attachés à nos places. Sans comprendre et sans voir. Et dépendant les uns des autres. Mais la fraternité, ce sera pour tout à l’heure. Je rêve à l’automne, à la chasse, aux chiens fous. Lucien appelle cet état : la romanesquerie. Seulement, lui, il a Anna ; entre la graisse et le cambouis, la peinture au goudron et la sueur fétide, se glisse l’espérance faite amour, faite chair… Autrefois, il y a quelques mois, était Dieu. Ici, je le cherche, c’est donc que je l’ai perdu. L’approche des êtres m’a éloignée de lui. Un grand feu invisible. Tant d’êtres nouveaux sont entrés dans mon champ et si vite ; le feu a éclaté en mille langues et je me suis mise à aimer les êtres.»

À propos de l’auteur
Claire Etcherelli est née à Bordeaux en 1934. Son père mort à la guerre, elle est élevée par sa mère et son grand-père paternel. Elle a surtout vécu à Bordeaux, au pays Basque et à Paris. Issue d’un milieu très modeste, elle obtient une bourse afin de poursuivre ses études. Elle vient s’installer à Paris, mais le manque d’argent la contraint à travailler en usine à la chaîne, pendant deux ans. De cette expérience Claire Etcherelli retient l’image d’un environnement éprouvant et obsédant, qu’elle décrit dans son premier roman Élise ou la vraie vie (1967). Le roman, qui obtient le prix Femina en 1967, conte l’amour tragique d’une Française et d’un travailleur immigré, mais élabore aussi une réflexion sur la guerre d’Algérie et ses conséquences sociales. Le roman a été traduit en anglais et plusieurs autres langues. Élise ou la vraie vie a été portée à l’écran par Michel Drach en 1970. (Source: berlol.net)

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags:
#eliseoulavraievie #ClaireEtcherelli #foliogallimard #hcdahlem #68premieresfois #roman #étéenpochedesblogueurs #litteraturefrancaise #litteraturecontemporaine
#livre #lecture #books #blog #littérature #bloglitteraire #livre #roman #lecture #jaimelire #lecturedumoment #lire #bouquin #bouquiner #livresaddict #lectrice #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #auteur #jaimelire #lectureaddict #litterature #instalivre #livrestagram #unLivreunePage #writer #reading #bookoftheday #instabook #Bookstagram #Book #Bookobsessed #bookshelf #Booklover #Bookaddict #VendrediLecture

Les petits de Décembre

ADIMI_les_petits_de_decembre

  RL_automne-2019

 

En deux mots:
Les jeunes qui jouent au foot sur un terrain vague de la Cité du 11 décembre vont découvrir que deux généraux ont l’intention de préempter leur terrain pour y construire leur villa. Après avoir réussi à les déloger une première fois, ils entrent en résistance et organisent le siège de leur lopin de terre.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

«Résiste, prouve que tu existes»

Dans un roman qui s’appuie sur un fait divers réel, Kaouther Adimi nous entraîne derrière quelques enfants qui aimeraient pouvoir continuer à jouer au foot dans leur quartier et en fait une ode à la liberté.

Les Petits de Décembre, ce sont les enfants qui habitent la Cité du 11 décembre 1960 à Dely Brahim, un quartier d’Alger. Leur fait de gloire, on va très vite le comprendre, est d’avoir fait reculer deux généraux qui ambitionnaient de réquisitionner un terrain vague pour y construire leurs villas.
Nous sommes durant une matinée pluvieuse du mercredi 3 février 2016. C’est là que vers 10 heures du matin une grande voiture noire aux vitres teintées s’arrête. En sortent deux hommes protégés d’un parapluie, le général Saïd (petite taille, avec une moustache bien taillée, portant des lunettes à monture carrée et aux verres fumés) et le général Athmane (immense, avec un crâne dégarni et des sourcils broussailleux, mais rasé de très près). Consultant les plans qu’ils ont amenés, ils imaginent leurs villas de luxe érigées là. Sauf que Youcef et ses copains ne l’entendent pas de cette oreille. Ils défendent leur terrain de football, jettent des pierres et parviennent même à s’emparer du revolver du général Saïd. Les militaires, surpris et décontenancés prennent la fuite.
Mais bien entendu, ce n’est que pour revenir plus forts et bien décidés à ne pas se laisser dicter leur conduite par des gamins. Et c’est là que la plume de Kaouther Adimi fait merveille. La romancière transforme le fait divers (réel) en épopée, en ode à la liberté. Ce carré de terre devient le symbole de la résistance contre l’oppression, les prébendes, les privilèges de la caste au pouvoir, l’arbitraire qui régit le quotidien des Algériens.
Inès, Jamyl, Mahdi et les autres mènent l’insurrection, décident d’occuper le terrain et n’entendent pas renoncer à l’un des derniers espaces dont ils peuvent disposer. Les réseaux sociaux jouant leur rôle d’amplificateur, ils vont très vite gagner et notoriété et contrarier les deux hiérarques et leurs «papiers officiels».
Cette nouvelle version de la lutte du pot de terre contre le pot de fer est joyeuse autant qu’éclairante. On y découvre par exemple que face à l’innocence, voire la naïveté des jeunes, il est fort difficile de lutter. Les moyens de pression habituels qui auraient rapidement fait céder les parents sont ici inefficaces. Pourtant plainte est déposée et dans le secret des cabinets ministériels les tractations et réunions s’enchainent. À l’inverse, la première victoire des gamins va cristalliser tous les combats. Contre la dictature, contre l’oppression des femmes, contre la caste des corrompus.
On parle souvent du pouvoir prémonitoire des écrivains. En voici une formidable illustration. Alors que Kaouther Adimi mettait la dernière main à son roman, une vague de protestation enflammait l’Algérie et allait conduire à la démission de Bouteflika. Ajoutons que quelques semaines plus tard l’équipe nationale remportait la Coupe d’Afrique des nations et entrainait à nouveau le peuple dans la rue, avec à nouveau l’idée que la «vraie Algérie» ne se laisserait plus faire.
Joyeux et ironique, ce roman fait souffler un allègre vent de liberté. Irrésistible!

Les petits de Décembre
Kaouther Adimi
Éditions du Seuil
Roman
256 p., 18 €
EAN 9782021430806
Paru le 14/08/2019

Où?
Le roman se déroule à Dely Brahim, une commune de l’ouest d’Alger.

Quand?
L’action se situe en février 2016 et dans les semaines qui suivent.

Ce qu’en dit l’éditeur
C’est un terrain vague, au milieu d’un lotissement de maisons pour l’essentiel réservées à des militaires. Au fil des ans, les enfants du quartier en ont fait leur fief. Ils y jouent au football, la tête pleine de leurs rêves de gloire. Nous sommes en 2016, à Dely Brahim, une petite commune de l’ouest d’Alger, dans la cité dite du 11-Décembre. La vie est harmonieuse, malgré les jours de pluie qui transforment le terrain en surface boueuse, à peine praticable. Mais tout se dérègle quand deux généraux débarquent un matin, plans de construction à la main. Ils veulent venir s’installer là, dans de belles villas déjà dessinées. La parcelle leur appartient. C’est du moins ce que disent des papiers «officiels».
Avec l’innocence de leurs convictions et la certitude de leurs droits, les enfants s’en prennent directement aux deux généraux, qu’ils molestent. Bientôt, une résistance s’organise, menée par Inès, Jamyl et Mahdi.
Au contraire des parents, craintifs et résignés, cette jeunesse s’insurge et refuse de plier. La tension monte, et la machine du régime se grippe.
A travers l’histoire d’un terrain vague, Kaouther Adimi explore la société algérienne d’aujourd’hui, avec ses duperies, sa corruption, ses abus de pouvoir, mais aussi ses espérances.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com 
L’Orient littéraire (Jabbour Douaihy)
El Watan.com 
France Culture (La grande table culture – Olivia Gesbert)
France Info (Laurence Houot)
Libération Maroc 
Diacritik (Jean-Pierre Castellani)
Blog Sur la route de Jostein 
Le blog de Mimi 


Kaouther Adimi présente Les Petits de Décembre © éditions du Seuil

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Alger en février. Ses bourrasques de vent, sa pluie fine, ses températures qui chutent. La ville se noie et noie avec elle ses habitants. On peine à marcher à cause de la boue. On hésite avant de sortir, on n’est jamais assez couvert. Les bus sont gelés, les portes des salles de classe claquent à cause des fenêtres brisées, les draps étendus sur les terrasses sont imbibés l’eau.
Le ciel aux nuages gris et lourds, gorgés de pluie qui bientôt inondera certaines villes du pays. Les arbres aux branches qui craquent, tant et tant qu’ils effraient les passants. Les oiseaux qu’on n’entend plus. Les enfants rentrent trempés de l’école, leurs petites chaussures maculées de boue.
Dans le centre-ville, les voitures circulent difficilement. Des policiers habillés de bleu ont revêtu des cirés transparents. Ils tentent de mettre un peu d’ordre dans la circulation. Servent-ils réellement à quelque chose? Sont-ils plus utiles qu’un vulgaire feu tricolore? La réponse est sans appel et cent pour cent des Algériens considèrent qu’ils sont bien plus souvent à l’origine de l’atroce circulation qui règne dans la ville blanche que de sa régulation. Les policiers eux-mêmes le savent, ce qui les rend facilement agressifs. Être muté à la circulation est perçu comme une punition, voire une humiliation. Tout petit chef à la moindre contrariété peut imposer à son subalterne d’aller passer plusieurs semaines posté à un rond-point en plein hiver ou sous un soleil de plomb au cœur de l’été.
Un immense bouchon s’est formé à côté du ravin de la femme sauvage. Les automobilistes enragent. Des insultes fusent. On avance millimètre par millimètre. Sur les sièges arrière, les enfants tentent d’apercevoir à travers les vitres embuées cette fameuse femme sauvage qui les fascine. Il paraît qu’au XIXe siècle, elle vivait dans le coin, avec ses deux enfants qu’elle élevait seule depuis le décès de son mari. Un jour où il faisait particulièrement beau, la petite famille alla pique-niquer dans les bois jouxtant Oued Kniss. Les enfants adoraient s’y balader. Ils savaient qu’ils n’avaient pas le droit de s’approcher du ravin très dangereux mais c’étaient des enfants peu obéissants qui aimaient courir et se chamailler. La mère, épuisée, fit une petite sieste sous un arbre. À son réveil, plus d’enfants!
Les voisins, les amis, les gendarmes fouillèrent les environs. À la nuit tombée, on suspendit les recherches. La mère refusa de rentrer chez elle, continua de hurler les prénoms de ses chers petits. Elle devint folle. On ne put jamais la convaincre de quitter la forêt.
On raconte que certains soirs, on peut encore l’apercevoir, aux abords du ravin. Ceux qui l’ont déjà vue jurent qu’elle erre vêtue de haillons dans le quartier du Ruisseau. Il faut bien regarder et ne s’approcher qu’à pas furtifs, car si elle vous aperçoit, ou si elle entend le moindre bruit, elle court se réfugier derrière de touffus buissons.
Les gouttes de pluie qui font la course sur les vitres des voitures brouillent la vue et même en écarquillant les yeux, les enfants n’arrivent pas à distinguer la silhouette de la femme sauvage. Les routes sont un cauchemar. Les klaxons résonnent dans l’indifférence générale. Les voitures circulent difficilement, et les conducteurs, agacés, tendus, fatigués, finissent par rouler sur les trottoirs ou par emprunter les voies de secours.
De temps en temps, un policier utilise son sifflet en faisant de grands gestes avec ses bras, «passez! passez! allez!», ou s’il est mal luné, si la tête du conducteur ou de son passager ne lui revient pas, il fait un seul et bref signe du bras, invitant le malheureux à se garer sur le bas-côté, ce qui crée encore plus d’embouteillages. Débute alors un long marchandage entre le conducteur et le policier qui bien souvent se termine par le retrait du permis de conduire. Si le pauvre diable a un membre de sa famille dans la police, la gendarmerie, l’armée ou qui simplement travaille à la mairie, il peut espérer le récupérer rapidement. Dans le cas contraire, sa vie devient un enfer car il est difficile de se déplacer dans Alger sans voiture.
En ce mois de février 2016, dans tout le pays, on espère qu’il n’y aura pas d’inondations dévastatrices, pas de morts. Que les récoltes ne vont pas finir noyées. La pluie est une bénédiction de Dieu, nul ne l’ignore et tout le monde est d’accord avec cela mais au fil des jours, cette bénédiction se fait de plus en plus longue, lourde et gênante.
Dans certaines régions, la pluie a inondé des villages entiers. Les rues sont jonchées de branches, ferrailles, tôles, déchets. Les bus qui relient habituellement les hameaux isolés aux villes les plus proches sont forcés de stopper leur liaison pour un temps indéterminé, privant les adultes de leur travail et les enfants de leur école. Dans le centre du pays, la télévision a filmé et retransmis des images de voitures emportées par des torrents d’eau et de boue. Les gens se plaignent que l’État n’envoie pas de secours et que si peu de pluie puisse paralyser l’ensemble d’un pays, mais personne n’ose critiquer trop vivement la pluie. Elle est l’œuvre de Dieu.
On a quand même un peu peur. On n’oublie pas qu’en 2001, des inondations ont détruit le quartier de Bab el-Oued, causé près de mille morts et coûté des millions de dinars. Certains corps n’ont jamais été retrouvés et des enfants devenus de jeunes adultes continuent d’espérer que leur mère ou leur père finira par rentrer, même, après autant d’années. »

Extrait
« Comment ça s’est passé? demanderont les jeunes du quartier qui n’étaient pas présents au moment des faits. Youcef, âgé d’une vingtaine d’années, racontera alors dans les moindres détails la matinée du mercredi 3 février 2016.
C’était à nouveau un jour pluvieux, il était environ 10 heures du matin. Une grande voiture noire aux vitres teintées s’est arrêtée devant le terrain vague de la cité du 11-Décembre à Dely Brahim. La pluie tombait depuis l’aube et formait comme un grillage. Le chauffeur descendit rapidement, deux parapluies ouverts à la main, et les tendit aux occupants qui sortirent du véhicule.
Le premier, le général Saïd, était un homme de petite taille, avec une moustache bien taillée, il portait des lunettes à monture carrée et aux verres fumés. Il avait des cheveux raides, noirs, quoique déjà grisonnants par endroits, coiffés en arrière avec une raie sur le côté. Youcef ajoutera qu’il dégageait quelque chose de froid, de difficile à décrire. Il bredouillera :
– Vous savez, comme quand on voit un serpent, pas un gros, pas un boa ou un truc comme ça, mais un tout petit qui vous fixe d’une telle manière que vous êtes paralysé de peur et que vous avez la chair de poule.
Les autres jeunes présents ce matin-là approuvent vivement de la tête.
– Un homme effrayant, ajoutera un jeune.
Le deuxième, le général Athmane, était immense, avec un crâne dégarni et des sourcils broussailleux. Il était rasé de très près.
C’était le premier militaire sans moustache que Youcef voyait. Il affichait un petit sourire narquois et même au milieu de la bagarre, il continuait de sourire. Youcef terminera sa description en ajoutant que les généraux devaient avoir presque soixante-dix ans, qu’ils étaient dans une sacrée forme malgré leur âge et qu’ils portaient tous les deux un costume sombre et un pardessus en laine noire.
Après leur avoir tendu les parapluies, le chauffeur se remit derrière son volant sans plus bouger. Les deux hommes allèrent sur le terrain. Ils marchèrent dessus, sans se presser, comme s’ils faisaient une balade. Au bout de quelques pas, ils s’arrêtèrent et sortirent des plans de leurs poches. » p. 29-30

À propos de l’auteur
Née en 1986 à Alger, Kaouther Adimi vit et travaille à Paris. Son premier roman, L’envers des autres (Actes Sud, 2011) a obtenu le prix de la Vocation ; le suivant, Des pierres dans ma poche (Seuil, 2016), a bénéficié d’un certain succès critique, tout comme Nos richesses. (Source: Éditions du Seuil)

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags:
#lespetitsdedecembre #KaoutherAdimi #editionsduseuil #hcdahlem #roman #unLivreunePage. #livre #lecture #books #littérature #lire #livresaddict #lectrices #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #rentreelitteraire #rentree2019 #RL2019 #RentréeLittéraire2019 #LitteratureFrancaise #MardiConseil

Le fou de Hind

DUTHEIL_Le_fou_de_hind
Logo_68_premieres_fois_2017  Logo_premier_roman
En deux mots:
À la mort de son père, Lydia découvre la lettre qu’il lui a laissée. Commence alors une enquête auprès de ceux qui l’ont côtoyé pour tenter de comprendre ce qu’il a essayé de lui dire. De surprises en révélations, elle va comprendre qu’il y a eu une autre femme dans sa vie.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

La femme dont il ne faut pas parler

Pour ses débuts en littérature, Bertille Dutheil nous propose un premier roman à tiroirs dans lequel plusieurs voix prennent la parole pour raconter leur version d’une histoire que beaucoup ont voulu occulter, la passion de Mohsinn pour Hind, sa fille adoptive.

«Toutes les familles ont un squelette dans le placard, et ces choses-là gagnent à être dites.» C’est suivant ce précepte que Lydia, journaliste de 27 ans, décide d’enquêter après avoir trouvé une lettre de son père Mohsin qui vient de mourir. Il y écrit notamment: «Je ne suis pas un homme bon. Je suis corrompu, j’ai péché au-delà de ce qui est imaginable, oui, et dans ma folie et mon inconséquence, j’ai été responsable de la mort d’un être innocent.» Dans une boîte, quelques vieilles photos sur lesquelles on voit surtout une fille appelée Hind, apportent les premiers indices.
Au chagrin vient s’ajouter le choc de cet aveu. Aussi décide-t-elle, sans doute aussi pour évacuer son chagrin, d’en savoir plus en se rapprochant des gens qui ont connu son père par le passé et qui pourront peut-être lui en dire davantage sur cet homme et son secret.
Bertille Dutheil a choisi une construction assez complexe pour son premier roman en donnant tour à tour la parole à ceux qui ont partagé une partie de la vie de Mohsin. Le premier à s’exprimer est Mohammed le fleuriste, «analphabète par entêtement et par fumisterie». Il a fait partie de cette tribu installée au «château», un immeuble de Créteil où ont trouvé refuge quelques immigrés d’Algérie dans les années soixante-dix où il a côtoyé Mohsin et Hind, dont il est immédiatement tombé amoureux.
Sauf que le jeune homme se découvre un rival en la personne de Badr, sorte de fils prodigue «revenu maintenant lâcher ses démons, ses grandes pattes, sa violence sur la vie enfin apaisée… Badr avec sa moto, sa licence, son assurance odieuse… Badr enfin, mon frère, leur seigneur à tous!» Un caïd qui se lance dans toutes sortes de trafics avant de sombrer dans la drogue et la violence.
Deux femmes en savent davantage sur la vie de Hind, Luna, qui a émigré aux États-Unis et Sakina, la «tisseuse de rêves». Hind a croisé la route de Mohsin à Oran. Après la mort de ses parents, il s’est démené pour lui obtenir des papiers et l’autorisation de l’emmener avec lui en France. Mais une autre version circule «selon laquelle Hind était la nièce par alliance de Mohsin, la fille de sa belle-sœur morte au cours de la même épidémie que sa femme et sa fille.»
Pour Lydia – mais aussi, avouons-le pour le lecteur – il est difficile de séparer le vrai du faux. «Les gentilles anecdotes que j’ai recueillies et collectionnées comme de minuscules fossiles ne sont que quelques points de pâle lumière dans le noir épais qui paraît recouvrir tout ce qui concerne ma sœur et sa relation à notre père. Mes interlocuteurs se sont excusés, se sont troublés, ont composé et éludé toute information trop précise, trop définitive. J’ai senti mon courage faiblir, et la tentation était grande d’abandonner mes recherches, de laisser ce passé obscur à la place où tous semblaient s’être promis.»
Deux hommes vont alors venir éclairer le récit et faire le portrait d’une Hind, loin de l’innocente adolescente décrite jusque-là, Marqus le Libanais et Ali al-Amami, analyste financier chez HSBC. Ils vont aussi revenir sur les circonstances de la mort de Hind qui a fait perdre la tête à Mohsin.
Roman d’un amour fou, d’un amour interdit, ce récit vibrant est aussi celui de ces immigrés qui essaient de trouver une place dans leur pays d’accueil avec leurs différences culturelles, qui tente de se rassembler avant de s’émanciper, qui gardent pourtant à jamais la blessure de l’exil.
«Le quatrain d’Omar Khayyam me revenait en mémoire:
Nous serons effacés du chemin de l’amour;
Le destin nous broiera sous ses talons;
Ô porte-coupe au doux visage, quitte ta pose paresseuse…
Donne-moi de l’eau, car je deviendrai de la poussière.»

Le fou de Hind
Bertille Dutheil
Éditions Belfond
Roman
400 p., 18 €
EAN: 9782714479716
Paru le 16 août 2018

Où?
Le roman se déroule en France, à Saint-Ouen, Sartrouville, Créteil, Rungis, Billancourt, Nanterre, Maisons-Alfort, Bucy-le-Long, Neuilly, Marseille et Paris. On y évoque aussi Oran, Tifritine dans le Haut Atlas et Agrigente en Sicile, un village de la région d’al-Genayna, près de la frontière du Tchad, Khartoum, Le Caire, Mexico, San Francisco.

Quand?
L’action se situe des années soixante-dix à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«La maison avait fait le tour du monde. C’était le navire de Sindbad. Elle avait roulé jusqu’à la rive et elle avait dormi jusqu’à ce que nous, les Arabes, qui n’avions rien, décidions de la retaper. Nous, les champions de la récup et des chansons d’amour, de la colle industrielle et du voyage au long cours, nous avions traversé la mer pour échouer ici, aux accents d’une poésie imparfaite mais vivante, quotidienne, qui donnait à l’exil de nos pères une saveur moins amère.»
Mohsin, un immigré algérien, vient de décéder. Il laisse derrière lui une lettre dans laquelle il s’accuse de la mort d’un être innocent, ainsi qu’une série de vieilles photos où il apparaît avec une enfant brune, omniprésente, Hind.
Sa fille, Lydia, interroge alors ceux qui ont autrefois connu son père, à Créteil, à la fin des années 1970. En particulier les habitants du «Château», une villégiature délabrée plantée non loin de la cité des Choux et transformée par Mohsin et ses amis en maison communautaire. Mohammed, Ali, Luna,Marqus et Sakina font ainsi revivre toute une époque par leurs témoignages. Sous les yeux de Lydia, le puzzle prend forme, révélant la personnalité de l’absente – flamboyante et
mystérieuse Hind –, et la nature de sa relation avec Mohsin…
Un roman polyphonique hanté par une héroïne sans voix, qui s’empare avec brio de la question de l’immigration et de l’intégration en France.

68 premières fois
Blog Les jardins d’Hélène 
The Unamed Bookshelf 
Blog Le jardin de Natiora
Blog Mes écrits d’un jour (Héliéna Gas)

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Untitled Magazine (Mathilde Ciulla)
Blog Les petits carnets d’ABL


Bertille Dutheil présente son premier roman Le fou de Hind © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
« Lydia (l’enterrement)
Nous sommes aujourd’hui le 9 décembre 2011 et mon père vient de mourir à la maison de retraite de Saint-Ouen où je l’avais placé il y a deux ans, peu après la naissance de mon deuxième fils et mon retour au travail. J’étais au journal, occupée à la rédaction d’un article sur la décision du Sénat en faveur du droit de vote des étrangers. Comme je ne suis en poste que depuis deux mois et que je dois encore faire mes preuves, j’étais profondément concentrée et je travaillais avec ardeur, en répondant d’un sourire distrait aux blagues et aux avances de l’un de mes collègues. Cette mesure signifie le net basculement du Sénat à gauche et laisse pressentir la victoire des socialistes aux prochaines élections… J’en étais là lorsque j’ai reçu un appel. Mon mari, qui était au bout du fil, a laissé tomber d’un ton abrupt et désolé ces quelques mots : « La maison de retraite a appelé. Mohsin est mort. »J’avais rendu visite à mon père à plusieurs reprises, quelques semaines auparavant. Pendant l’automne, il avait contracté une pneumonie bactérienne assez grave, qui avait même nécessité des jours d’hôpital. Je m’étais inquiétée alors, mais les médecins avaient été surpris de la rapidité de son rétablissement.— Les patients de cet âge présentent souvent une résistance aux antibiotiques, m’avait dit l’interne. Mais votre père a très bien réagi, toute l’équipe est confiante. Dans quelques jours, au plus, il pourra rentrer chez lui. Lors de ma dernière visite à la maison de retraite, où il avait réintégré sa chambre avec interdiction, pour le moment, de quitter le lit, je lui avais reproché son imprudence.— Les soignants m’ont dit que tu étais tombé malade après avoir passé l’après-midi assis dans le jardin, en simple chandail, sans que personne puisse te convaincre de rentrer. En octobre, avec ce vent !— Le jardin est si beau en cette saison, tu sais, avec ses feuilles rouges ou jaunes et son air de grande décadence, comme un chant du cygne de la nature avant la venue de l’hiver, avait-il répondu en baissant les paupières, tel un petit enfant qu’on gronde. Puis il m’avait exprimé son regret de n’avoir pas pu voir ses petits-fils, en vacances chez les parents d’Antoine. Mais mon père n’était pas de ces hommes que le temps rend amers ou exigeants. Il ne s’est jamais plaint du sort qui lui était fait, pas plus que de sa solitude, ou de son ennui. Seulement il m’avait demandé, en me pressant doucement la main, de ne pas manquer de les amener, une prochaine fois. Ce souhait, que la mort m’a empêchée de réaliser, a été, je ne sais pourquoi, la première chose qui m’est venue à l’esprit. En raccrochant le téléphone, raide et comme terrassée, je me suis mise à pleurer, une main sur la bouche pour étouffer mes sanglots. Celui de mes collègues qui me tournait autour, de goguenard est devenu soucieux. Bientôt je me suis trouvée enveloppée, caressée et consolée par une nuée de gens compatissants et importuns qui m’étouffaient et que je n’ai pas eu la force de renvoyer. Je suis sortie en courant du bâtiment du journal, les jambes vacillantes sur l’asphalte glissant de pluie, et j’ai retiré mes talons hauts pour continuer de courir en collants sur le sol trempé. Sur le pont du Garigliano, que j’ai traversé pour rejoindre la station de RER, le vent glacé s’engouffrait dans ma veste mal fermée, et les nuages, d’un blanc de perle sur le gris de fer du ciel, semblaient filer si vite que j’en avais le vertige. Pendant un instant, en m’engouffrant dans la bouche de RER, j’ai cru qu’il y avait une erreur. Mon père allait mieux. Il était remis. Il n’avait ni problèmes de cœur, ni cancer, ni maladie dégénérative. Il était vieux, il était seul, il n’avait nulle part où aller, mais il tenait bon tout de même. »

Extraits
« Hôpital Bichat, 8 novembre 2011
Chère Lydia, ma toute petite fille,
Tu viens à peine de refermer la porte que je me lève avec difficulté, en traînant derrière moi ma perche à roulettes, pour aller me poster à la fenêtre et vous regarder sortir. Je vois la minuscule silhouette de Salim, qui te tient par la main, et le maillot de foot blanc de Loïc qui gambade autour de vous et mime des tirs au but fait comme une fusée claire dans la semi-obscurité. Vos trois silhouettes sont brouillées par la buée que fait ma respiration en chauffant la vitre. Mes jambes tremblent, je devrais me recoucher. Mais, ici, lorsque je regarde par la fenêtre, je vois l’entrée de l’hôpital et le va-et-vient des nombreux passants du quartier. J’aime cela, toute cette vie de la grande ville. (…)
Je ne veux pas que tu honores un lâche. Je ne te dirai que ceci: je ne suis pas un homme bon. Je suis corrompu, j’ai péché au-delà de ce qui est imaginable, oui, et dans ma folie et mon inconséquence, j’ai été responsable de la mort d’un être innocent. Je suis un assassin, et je suis sans dignité car j’ai fait le mal et je n’ai pas eu la bravoure d’avouer mon ignominie à quiconque, pas même aux êtres que j’aimais le plus au monde.On ne peut espérer de pardon pour de telles fautes. Dieu m’a supplicié en me donnant de survivre trente années à ma victime, et sa mort m’a hanté jusqu’à me faire perdre tout intérêt, tout goût pour la vie. Je n’ai pas su aimer ta mère, je n’ai pas pris de toi le soin que j’aurais dû, j’ai cru imposer silence à ma conscience en me taisant tout à fait, mais ma faute m’a poursuivi chaque jour, comme Oreste tourmenté par les Érinyes. »

À propos de l’auteur
Bertille Dutheil est née en 1991 et vit à Paris. Étudiante en histoire, elle a vécu à Beyrouth pour les besoins de ses recherches. Le Fou de Hind est son premier roman. (Source : Éditions Belfond)

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

50 chroniques de livre

Badge Critiques à la Une

Challenge NetGalley France 2018

Badge Lecteur professionnel

Tags:
#lefoudehind #bertilledutheil #editionsbelfond #hcdahlem #roman #unLivreunePage. #livre #lecture #books #littérature #lire #livresaddict #lectrices #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #rentreelitteraire #rentree2018 #RL2018 #68premieresfois #primoroman #premierroman #NetGalleyFrance

Le guetteur

BOLTANSKI_Le_guetteur

En deux mots:
À la mort de sa mère, le narrateur vient mettre de l’ordre dans ses affaires et découvre qu’elle écrivait des romans policiers. Désireux d’en savoir davantage sur cette passion secrète, il va enquêter et découvrir un tout autre visage de cette femme… y compris le secret de sa naissance.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Christophe joue à cache-cache

Le nouveau roman de Christophe Boltanski est un fascinant kaléidoscope qui va permettre, au fil des chapitres, de découvrir toute les facette d’une inconnue : sa mère.

Christophe Boltanski passe d’une cache à l’autre avec le même bonheur. De La cache de la rue de Grenelle où sa famille trouvait refuge pour échapper aux rafles durant la Seconde guerre mondiale jusqu’à celle de la rue Philibert-Lucot où, au début des années 60, papiers et documents des combattants clandestins pour la libération de l’Algérie étaient planqués. Cette fois, l’auteur a décidé de se pencher sur la biographie de sa mère, un personnage qu’il va découvrir, aussi extraordinaire que cela puisse paraître, au fil de cette enquête passionnante.
Après son décès, il se rend au domicile de cette dernière pour le vider. Si son nettoyage avait été un peu plus expéditif, il n’aurait jamais su qu’elle aimait le roman noir. « J’aurais pu ne jamais savoir que ma mère écrivait. Ou plus exactement qu’elle avait tenté d’écrire. La chemise plastifiée bleu iris, retenue par deux élastiques, reposait dans le tiroir de sa table de chevet. Je faillis la jeter, comme le reste. Elle attira mon attention à cause de son étiquette collée sur la tranche : «Dossier Polar». Une mention plutôt ludique, vu les circonstances, propre à éveiller la curiosité. Je l’ouvris sans craindre de violer un secret. Elle contenait des notes sur le Prozac « un nouvel antidépresseur avec très peu d’effets secondaires » -, le virus du sida et ses premiers traitements, une étude de nature scientifique consacrée aux agresseurs sexuels, de nombreuses coupures de presse datant de la fin du XXe siècle et des textes rédigés à l’encre violette, sa couleur fétiche, d’une calligraphie ample, régulière… »
À partir de ce matériau la curiosité du romancier – à moins que ce ne soit celle du journaliste qui sait comment rassembler des informations, les recouper et les vérifier – va être piquée au point de devenir quasi obsessionnelle, n’hésitant pas à harceler les voisins ou témoins supposés, à solliciter les administrations et à multiplier les recours. Un acharnement qui va finir par payer…
Mais n’anticipons pas. Le Guetteur qui donne son titre au roman est un personnage imaginé par sa mère dans une ébauche de texte influencé par les «maîtres du genre, des auteurs américains qu’elle adulait comme Dashiell Hammett, David Goodis, James Cain ou Raymond Chandler.» En le découvrant, il a l’intuition qu’il a vraiment existé ou au moins qu’il a été inspiré par l’une de ses connaissances. C’est pourquoi il épluche les carnets d’adresse, recherche d’autres documents. « Ma mère était ce que je ne savais pas d’elle et que je chercherais indéfiniment toute ma vie. Elle se barricadait, elle élevait des remparts et guettait un ennemi invisible. Pour pouvoir l’appréhender, je devais la transformer en un roman policier, la réduire à des informations consignées dans mon carnet, méthode familière que je pratiquais depuis des décennies, et la tenir ainsi à distance, parce que cette histoire me faisait peur. Par ce biais, les moindres bribes que je recueillais acquéraient une profondeur, une grandeur imprévues. »
Il va finir par découvrir qu’au tournant des années 60 sa mère avait joué un rôle actif en faveur du mouvement pour l’indépendance de l’Algérie, son appartement servant notamment de base arrière aux militants recherchés par la police. Et si elle avait effectivement été espionnée?
Au fil des 33 courts chapitres, la partie de cache-cache va se transformer en un jeu de la vérité qui, à travers le détail de l’opération Flore, dont je ne dévoilerai rien ici, va conduire le narrateur à découvrir dans quelles circonstances il est né. Remercions donc la DST et le docteur Ogino, sans lesquels nous n’aurions pas pu nous régaler de ce délicieux roman.

Le Guetteur
Christophe Boltanski
Éditions Stock
Roman
288 p., 19 €
EAN : 9782234081710
Paru le 22 août 2018

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris. On y évoque aussi Verneuil-sur-Seine.

Quand?
L’action se situe de la fin des années cinquante à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Mais qui guette qui ? Lorsque le narrateur découvre dans l’appartement de sa mère le manuscrit d’un polar qu’elle avait entamé, « Le Guetteur », il est intrigué. Des recensements de cigarettes fumées, les pneus des voitures voisines crevés – comment vivait cette femme fantasque et insaisissable ? Elle qui aimait le frisson, pourquoi s’est-elle coupée du monde ?
Elle a vécu à Paris avec pour seul compagnon son chien Chips. Maintenant qu’elle est morte, le mystère autour d’elle s’épaissit. Alors il décide de la prendre en filature. Et de remonter le temps. Est-ce dans ses années d’études à la Sorbonne, en pleine guerre d’Algérie, où l’on tracte et l’on se planque, que la jeune femme militante bascule ?
Le Guetteur est le roman bouleversant d’une femme qui s’est perdue. La quête d’un fils qui cherche à retrouver sa mère. La confirmation d’un grand écrivain.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com 
Culturebox (Laurence Houot)
Télérama (Nathalie Crom)
Le JDD (Marie-Laure Delorme)


Christophe Boltanski présente «Le Guetteur» © Production Hachette

Les premières pages du livre
« Suis-je le seul à l’espionner ? Je l’aperçois à travers la vitre embuée du café. Posée sur la banquette en skaï jaune, droite comme une ballerine, elle écoute deux garçons qui se font face. Fidèle à son habitude, elle fume une cigarette. Les volutes bleuâtres de sa Gauloise nimbent les contours de son visage et l’amènent à plisser ses yeux bruns. Elle correspond aux photos que j’ai conservées d’elle. Avec son attitude réservée, discrète, presque boudeuse, son pantalon pied-de-poule, sa marinière à rayures, ses souliers plats et sa frange longue, lissée à droite, qui lui barre la vue et qu’elle s’évertue à repousser d’un bref battement de tête, elle paraît vouloir imiter une chanteuse yé-yé à la mode, plus jeune de quelques années, dont elle partage le prénom.
Ses compagnons, jambes étendues, épaules voûtées, affectent une allure plus décontractée, presque avachie. Le premier tient le rôle du boute-en-train. Le second, celui du beau ténébreux. Elle trône entre les deux. Avec son port haut, elle les domine d’une mèche malgré sa petite taille. Le cendrier plein et les tasses vides accumulés devant eux témoignent qu’ils sont assis là depuis longtemps. Ils occupent la table du fond, celle qui jouxte la cabine de téléphone couverte de dessins phalliques et de graffiti à la gloire du lettrisme. Manteaux en boule, piles de livres et de journaux, ils s’étalent, ils prennent racine, comme si ce recoin plaqué de plastique stratifié leur appartenait. Le plus enjoué des trois passe commande, fouille dans sa poche, compte ses sous, lève à nouveau la main, bredouille ce qui ressemble à des excuses. Après plusieurs allers-retours, le serveur à gilet revient avec une demi-portion de frites.
Part réduite de moitié et petits soins. L’attitude du garçon à leur égard confirme leur statut d’habitués. De toute évidence, La Fourchette, snack-bar franchouillard de la rue de l’École-de-Médecine, constitue leur quartier général. Difficile, à cet instant, de définir la nature des liens qui les unissent. En revanche, leur occupation se devine aisément. Ce sont des étudiants en lettres, comme le dénotent leur âge, leur mise affranchie des codes vestimentaires de l’époque, leur condition économique précaire sans être miséreuse, le quartier où ils évoluent, à mi-chemin entre le boulevard Saint-Michel et la place de l’Odéon, leur apparente oisiveté, le simple fait qu’ils soient là, dans un café, un après-midi de semaine, et non pas dans un bureau ou, pis, de l’autre côté de la Méditerranée, un uniforme sur le dos et la trouille au ventre.
Afin de saisir des bribes de leur conversation, je pousse la porte de mon imaginaire et m’accoude au comptoir. Qu’est-ce que vous prenez ? me demande une femme-tronc, chef d’un orchestre de percolateurs et de tireuses à bière. Je ne me formalise pas de son ton revêche que j’attribue autant à sa pratique professionnelle, celle de tenancière d’un troquet parisien, qu’à une trop longue fréquentation d’une clientèle estudiantine et désargentée. Contrairement à son employé, elle paraît ne plus supporter tous ces parasites qui confondent son mobilier en similicuir avec des bancs publics. Je l’entends bougonner en briquant une soucoupe avec son chiffon: « Ce ne sont pas des consommateurs, ils ne boivent rien ! »
La salle sent le tabac gris et l’eau de Javel. Quelqu’un entre, on quête son salut, on l’interpelle, on lui lance un sourire de connivence, on lui serre la dextre, on le congratule. Ce n’est plus un débit de boissons, mais un club privé, un aréopage de membres cooptés. Carabins d’un côté, sorbonnards de l’autre. Fraternités réunies par amphis, convictions ou goûts musicaux. Presque autant de filles que de garçons. Plus de couples que de polycopiés. La Fourchette, c’est un café où l’on vient draguer.
Un nouveau venu, vite repéré à son air halluciné, fait son apparition. Après avoir balayé la salle du regard, un regard de myope, perdu dans le vague et filtré par de grosses lunettes rectangulaires, il s’approche du trio d’un pas mal assuré, comme s’il marchait dans l’obscurité. Un visage rond, encore enfantin, des cheveux noirs et crépus, il porte une chemise à carreaux fermée jusqu’au col, un pull épais, des mocassins fatigués, nécessitant un bon coup de cirage, et une veste en daim au revers molletonné d’où dépasse de la poche une revue de poésie reconnaissable à sa minceur et à la sobriété de sa couverture. Il tend l’oreille en ouvrant la bouche car il souffre aussi de surdité. Il ne semble connaître personne à part l’éternel railleur de la bande qui lui désigne une chaise et le présente au reste de la tablée.
Pendant un instant, chacun se jauge, se renifle, relève les babines, montre les dents, émet des signes discrets relatifs à son origine sociale et son orientation sexuelle, capte des molécules suspendues dans l’air, filtre des fréquences sonores, guette chez l’autre un geste, un mouvement de tête, une inflexion de voix susceptible de le trahir. Quelques échanges de salutations et de phéromones plus tard, les voilà tous assis. Pour se donner une contenance, l’inconnu sort une pipe et la coince entre ses lèvres sans l’allumer.
Le groupe qu’ils forment à présent suit un schéma assez classique: les deux premiers garçons, le nouvel arrivant et son ami jovial, témoignent de leur empressement pour la fille qui ne cache pas son attirance pour le troisième, en dépit du fait ou peut-être, précisément, parce que celui-ci affecte à son égard une indifférence dont il est malaisé de dire si elle est feinte ou sincère. Impossible à ce stade de deviner que c’est l’outsider qui va remporter la course.
En attendant, ils ont des choses plus austères à discuter. Pour pouvoir s’entretenir en toute tranquillité, ils alimentent le juke-box en pièces de monnaie. Leur conversation se mêle à la voix stridente de Marvin Gaye, puis à celle plus grave de Sarah Vaughan. Des pieds bibopent sur le carrelage. Entre deux disques et avant que le saphir planté au bout du bras en bakélite ne touche le fond du sillon, j’entends parler de peuples frères, de gouvernement impérialiste, de vérité révolutionnaire. « Notre sort est lié au leur, s’écrie le ténébreux qui, visiblement, exerce sur la meute un pouvoir sans partage. Leur violence qui au quotidien nous est étrangère est objectivement la nôtre. Il faut sortir de la passivité et reprendre l’initiative. »

Extraits
« Son personnage était une ombre. Un désir mal défini et menaçant. Deux faisceaux optiques. Deux chemins lumineux dans la nuit. L’homme épie des femmes. Ou plutôt des cibles. Il les tient en joue. Chacune dans son carré. Dans quel but ? À ce stade, ses motifs ne sont pas connus. Jusqu’où est-il prêt à aller ? Ses deux petits hublots lui permettent de gommer la distance qui le sépare de ses proies. Mais va-t-il se contenter d’être deux yeux morts ?
Le voyeur souhaitait-il être vu ? Trouvait-il son plaisir dans son absence, son effacement ou dans le croisement des focales ? Il ne se contentait pas de regarder ses voisines, il voulait exercer sur elles un pouvoir. « Au bout de ses jumelles, elles perdaient leur innocence et modifiaient insensiblement leur comportement ; tels des animaux pris dans le pinceau des phares, leurs gestes s’altéraient, se faisaient gauches, leur visage se crispait, comme si elles subissaient, de mauvais gré, sa volonté à distance. » Plus inquiétant encore, il les actionnait par des fils, pareilles à des marionnettes. Internet et la téléphonie cellulaire n’existant pas encore, il les pêchait à la ligne fixe. Il les harcelait au téléphone. Le texte s’arrêtait, comme les autres, six pages plus tard, au moment où le guetteur s’apprêtait à contacter l’une de ses victimes : « Il lui laissa le temps de sortir de la douche, compta jusqu’à dix, puis fit le numéro. »

« Tout la rattachait au roman noir, à un univers noir, à une littérature qui vise moins à résoudre une énigme qu’à montrer la noirceur de la société. Son rejet de l’ordre établi, son caractère atrabilaire, son pessimisme foncier la portaient naturellement vers des auteurs qui s‘appliquent à dépeindre des villes pourries, des mondes dominés par des salopards, où le héros ne peut compter sur personne et ne vaut en général pas mieux que les autres. Il n’est pas nécessaire d’être un grand spécialiste pour reconnaître dans ses ébauches de textes l’influence des maîtres du genre, des auteurs américains qu’elle adulait comme Dashiell Hammett, David Goodis, James Cain ou Raymond Chandler. »

À propos de l’auteur
Romancier et journaliste, Christophe Boltanski est l’auteur de Minerais de sang, et de La Cache, qui a reçu le prix Femina en 2015. (Source : Éditions Stock)

Page Wikipédia de l’auteur 

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

50 chroniques de livre

Badge Critiques à la Une

Challenge NetGalley France 2018

Badge Lecteur professionnel

Tags:
#leguetteur #christopheboltanski #editionsstock #hcdahlem #roman #unLivreunePage. #livre #lecture #books #littérature #lire #livresaddict #lectrices #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #rentreelitteraire #rentree2018 #RL2018 #NetGalleyFrance #MardiConseil

Mon père, l’Algérie et un bain forcé

BLAS_de_ROBLES_bateau_peche

En deux mots:
Une partie de pêche en compagnie de son père au large de Carqueiranne, l’occasion de dérouler l’histoire familiale, de revenir à l’installation de la famille en Algérie et sur les événements qui ont émaillé le siècle passé.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré) 

Ma chronique:

Mon père, l’Algérie et un bain forcé

En explorant l’histoire familiale, l’auteur revient sur plus d’un siècle d’occupation de l’Algérie par la France et cherche à dresser ainsi sa propre carte d’identité.

Dans un entretien avec Pascal Bourgeais dans le Quotidien La République du Centre, Jean-Marie Blas de Roblès donne une belle définition de son projet. Un retour aux sources, une interrogation sur ses propres racines « cette histoire de Français d’Algérie, de pied-noir, de rapatrié ; j’avais huit ans… Qui était vraiment colon, qui ne l’était pas? Qu’est ce qui s’est passé pendant la guerre d’Algérie, pourquoi ils s’en sont autant voulus? J’avais besoin de tirer ça au clair par rapport à ma propre identité, parce que ça a été compliqué, et ça l’est toujours… Je ne sais pas d’où je suis, en fait: c’est étrange de se vivre juste Méditerranéen… Je ne voulais pas écrire quelque chose de nostalgique; le personnage essaie de se réconcilier avec son père, mais il essaie aussi de réconcilier les Français avec les Algériens… Comme dans la tragédie grecque, il y a un moment où il faut passer par la réconciliation, quelles que soient les horreurs commises des deux côtés, et Dieu sait qu’il y en a eu. Sinon, c’est l’Iliade à jamais… »
Mais une fois explicité le propos, on sait qu’avec l’auteur de L’Île du Point Némo, il faut s’attendre à quelques surprises. Comme par exemple avec cette partie de pêche au large de Carqueiranne qui ouvre ce roman, dense, passionnant, parfois drôle et qui va nous permettre une recréation à la fois de l’histoire familiale et celle du XXe siècle. L’occasion pour nous d’en apprendre beaucoup sur les techniques utilisées, sur la faune marine, mais aussi sur le caractère de ce père que le narrateur tente de cerner.
« Cela fait un certain temps – depuis l’anniversaire de ses quatre-vingt-dix ans – que je tanne mon père pour qu’il se raconte. Une espèce d’urgence à récupérer le plus possible de sa vie, comme si la mienne et celle de mes enfants en dépendaient. Cette urgence même lui déplaît, il y perçoit l’imminence de sa mort, et j’imagine, comme sa précipitation. Par amour pour moi, il se fait violence… »
En fait, c’est depuis 1982 et La mémoire de riz, un recueil de 22 nouvelles qui mettait en scène tout autant de personnages que Jean-Marie Blas de Roblès s’était juré d’y revenir, d’enreichir cette galerie d’anecdotes et de souvenirs pour raconter la saga des Cortès.
On peut, pour cela revenir au mois de juillet 1882, le jour où le grand-père Juanico fête ses quatre ans et qui coïncide avec l’arrivée en Algérie. «Ses parents s’étaient longtemps agrippés à leur terre andalouse» avant de jeter l’éponge en s’imaginant un avenir meilleur de l’autre côté de la Méditerranée. Mais l’acclimatation est tout sauf facile, les affaires ne sont guère florissantes et le couple tangue. Après quelques trafics peu honnêtes, quelques infidélités et un gros coup de blues, voilà Juanico résolu à se suicider dans les toilettes. Ce qui donnera un fiasco de plus…
« Mon père, avait résumé son fils Manuel un soir d’été à Carqueiranne, c’était rien : un joueur de cartes, un gros travailleur et un gros baiseur. Il trompait ma mère avec tout ce qui passait. »
Voilà qui nous conduit début du XXe siècle sur les pas de Manuel, dont le fils tente de recueillir les confidences. Mêlant avec beaucoup d’originalité les épisodes familiaux et historiques, le narrateur va nous offrir un portrait sans doute plus vrai que bien des manuels d’Histoire sur les soubresauts qui ont alors secoué le pays et le monde. « En Algérie, comme ailleurs, le fascisme avait réussi à scinder la population en deux camps farouchement opposés. Les antijuifs d’autrefois adhéraient maintenant aux Croix-de-Feu du colonel de La Rocque, au Parti populaire français de Jacques Doriot, reprenant à leur compte les invectives de Maurras, de Henri Béraud, de Brasillach. »
Un contexte qui ne peut qu’exacerber les tensions, heurter les sensibilités et les opinions, monter les communautés les unes contre les autres. On passe d’une Guerre mondiale à l’autre et l’on découvre à chaque fois les mêmes exactions, les mêmes dérives, les mêmes scènes de viol, de meurtres, d’arbitraire. Comme les cadavres qui reposent sous le jardin public de Bel-Abbès où le narrateur va jouer sans se douter qu’il s’agit en fait un cimetière, il va tenter d’oublier les épisodes les plus noirs de sa campagne d’Italie et sera sauvé par un éclat d’obus à la fesse qui le contraindra à abandonner le front.
S’il a «pas mal morflé», il sera ensuite apte à reprendre le combat lors du débarquement en Provence et traversera la France jusqu’aux contreforts des Vosges. À son retour auprès des siens, le médecin militaire sera un autre homme. Lesté d’un poids douloureux, il sait ce que représente la comptabilité morbide qui, de jour en jour, pousse les deux camps à la surenchère. « Combien de morts en tout? Au 30 juin 1945, l’administration française avait compté avec certitude cent deux Européens tués, cent dix blessés et dix viols. Côté indigène, en revanche, ce fut et c’est toujours une estimation dont l’amplitude varie avec le temps et la volonté de minimiser ou de grossir le nombre des victimes. Entre le « moins de deux mille Arabes » du colonel Goutard et les quarante-cinq mille morts » de l’historiographie officielle algérienne, la réalité se dérobe dans le flou qui sépare ces deux excès de la dissimulation. Plusieurs milliers de victimes, à coup sûr, mais dont le nombre importe peu au regard de ce que son caractère flottant suppose de ratonnades, de mitraillages à vue, d’exécutions sommaires, de fosses communes camouflées, de désintérêt total pour la personne humaine. Un chasseur ne se préoccupe pas, lui non plus, d’identifier chacun des merles qu’il a tués, mais il connaît au moins le chiffre exact de son tableau de chasse. »
Est-ce pour cette raison que Manuel livrera bien des années plus tard cette sentence à son fils jusque là épargné par un conflit qui se rapproche pourtant jour après jour
«– Toi, de toute façon, tu n’as jamais été un vrai pied-noir! »
Mais c’est dans doute l’élément déclencheur de ce beau roman. À l’image de Brigitte Giraud dans Un loup pour l’homme et d’Alice Zéniter avec L’Art de perdre, l’auteur va revenir sur le début des années soixante et sur la fin de la colonisation. Lorsqu’en janvier 1961, peu avant le naissance de sa seconde fille, Manuel décide d’emménager dans une belle villa, il ne se rend pas compte que les événements vont se précipiter. En quelques semaines, tout va basculer. Il faut partir. « La France s’est dédouanée de l’Algérie française en fustigeant ceux-là même qui ont essayé tant bien que mal de faire exister cette chimère. Les pieds-noirs sont les boucs émissaires du forfait colonialiste. Manuel ne voit pas, si profonde est la blessure, que ce poison terrasse à la fois ceux qui l’absorbent et ceux qui l’administrent. La meule a tourné d’un cran, l’écrasant au passage, sans même s’apercevoir de sa présence. Il y aura un dernier pied-noir, comme il y a eu un dernier des Mohicans. »
Avec cette scène poignante du père restant pour liquider les affaires courantes et déléguant la responsabilité à son fils: « C’est toi, dorénavant, l’homme de la maison. Je te confie ta mère et tes sœurs, veille sur elles. Fais honneur à ta famille, fais honneur à notre nom! Un dernier signe de la main, et je me suis retourné pour entrer dans l’avion. Les mots seuls ne parviennent pas à dire les choses, mais il y a des combinaisons possibles, je le sais, qui permettent au moins d’en effleurer le cœur. Comment trouver la bonne pour dire cette pleine conscience, alors, d’avoir vieilli d’un coup, d’être devenu – à huit ans et à jamais – ce que je suis ?»
Je n’en dirais pas davantage afin de vous laisser découvrir les années «françaises» et sonder dans l’épaisseur de la chair ce sensible hommage d’un fils à son père. Je me peremttrai toutefois un souvenir personnel en guise de conclusion. Mon père, qui tenait sans doute ce conseil du sien, nous livrait régulièrement ce conseil: «mets toujours dans la poche de ton pantalon un mouchoir, un couteau et un bout de ficelle. Cela peut te sauver la vie». En refermant ce livre, vous comprendrez combien il ne faut pas prendre les conseils de son père à la légère.

Dans l’épaisseur de la chair
Jean-Marie Blas de Roblès
Éditions Zulma
Roman
384 p., 20 €
EAN : 9782843047992
Paru en août 2017

Où?
Le roman se déroule en Algérie, à Sidi-Bel-Abbès, Oran, Montagnac, Parmentier, Mercier-Lacombe ainsi qu’en France, au large de Carqueiranne, à Cassis, Toulon, Marseille, Grenoble, Luxeuil, Cornimont, Vagney, Bâmont, Saulxures, Mulhouse, Aix-en-Provence, Épinal, Brignoles. On y évoque aussi l’Andalousie et l’Italie, pays que le père du narrateur traverse durant le Seconde guerre mondiale.

Quand?
L’action se situe de 1882 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
C’est l’histoire de ce qui se passe dans l’esprit d’un homme. Ou le roman vrai de Manuel Cortès, rêvé par son fils – avec le perroquet Heidegger en trublion narquois de sa conscience agitée. Manuel Cortès dont la vie pourrait se résumer ainsi : fils d’immigrés espagnols tenant bistrot dans la ville de garnison de Sidi-Bel-Abbès, en Algérie, devenu chirurgien, engagé volontaire aux côtés des Alliés en 1942, accessoirement sosie de l’acteur Tyrone Power – détail qui peut avoir son importance auprès des dames…
Et puis il y a tous ces petits faits vrais de la mythologie familiale, les rituels du pêcheur solitaire, les heures terribles du départ dans l’urgence, et celles, non moins douloureuses, de l’arrivée sur l’autre rive de la Méditerranée.
Dans l’épaisseur de la chair est un roman ambitieux, émouvant, admirable – et qui nous dévoile tout un pan de l’histoire de l’Algérie. Une histoire vue par le prisme de l’amour d’un fils pour son père.

Les critiques
Babelio 
La Cause littéraire (Sylvie Ferrando)
La République du Centre (Pascal Bourgeais – entretien avec l’auteur)
Salon littéraire (Bertrand du Chambon)
Blog Les petits livres by smallthings
Blog Encres vagabondes


À l’occasion du festival « Étonnants voyageurs » de Saint Malo, Jean-Marie Blas de Roblès présente Dans l’épaisseur de la chair © Production Librairie Mollat

Extrait
« Lui rendre justice demanderait plusieurs tomes d’une patrologie manuscrite – avec des ratures visibles, des reprises, des corrections notariales – comme elle s’est ébauchée dans mon esprit durant ces dernières heures. Non par souci de vérité – cette chose affreuse – mais pour faire mienne sa blessure, coïncider avec elle dans l’épaisseur de la chair ; parce qu’il s’agit d’abord d’entrailles et de terre rouge, d’ivresse de vivre, d’embrasement de l’âme sous la lumière du plein été. »

À propos de l’auteur
Né en 1954 à Sidi-Bel-Abbès, Jean-Marie Blas de Roblès est notamment l’auteur de Là où les tigres sont chez eux (Prix Médicis 2008) et, plus récemment, du très remarqué L’Île du Point Némo. (Source : Éditions Zulma)

Site Wikipédia de l’auteur 

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags:
#danslepaisseurdelachair #jeanmarieblasderobles #editionszulma #RL2017 #roman #rentreelitteraire #unLivreunePage. #livre #lecture #books #RLN2017 #littérature #lecture #lire #lectrices #lecteurs #MardiConseil

Dans l’épaisseur de la chair

LaSolutionEsquimauAW

logo_avant_critique

Voici cinq bonnes raisons de lire ce livre:
1. Parce que j’ai adoré son précédent roman L’île du Point Némo.

2. Parce que ce roman fait écho à tous ceux qui parlent de la guerre d’Algérie en cette rentrée littéraire 2017, avec cette fois un hommage appuyé d’un fils à son père: « Lui rendre justice demanderait plusieurs tomes d’une patrologie manuscrite – avec des ratures visibles, des reprises, des corrections notariales – comme elle s’est ébauchée dans mon esprit durant ces dernières heures. Non par souci de vérité – cette chose affreuse – mais pour faire mienne sa blessure, coïncider avec elle dans l’épaisseur de la chair ; parce qu’il s’agit d’abord d’entrailles et de terre rouge, d’ivresse de vivre, d’embrasement de l’âme sous la lumière du plein été. »

3. Parce que, comme le souligne Bertrand du Chambon sur L’Internaute, on apprend des tas de choses « en lisant ce roman derechef, puis une troisième fois, je continue d’être séduit par ses réflexions futées sur l’effet placebo en pharmacie, sur l’histoire de la colonisation, sur les Algériens subtilement comparés à des Comanches qui auraient réussi à se débarrasser des colons anglophones, et, comble de finesse, sur le jeu d’échecs.»

4. Parce que les libraires semblent unanimes derrière ce roman, à en juger par l’impressionnante liste de critiques élogieuses publiée par Zulma, son éditeur.

5. Pour le beau travail de construction que l’auteur a lui même expliqué à Pascal Bourgeais : «je passe beaucoup de temps à faire mon plan puis je suis mon plan ! Il peut y avoir des digressions, mais c’est très minime par rapport à la structure générale. Là, je savais exactement le nombre de mes chapitres, à peu près le nombre de pages ; les tableaux que je voulais raconter… Petit à petit, le travail se fait ; j’avance ; on arrive au dernier chapitre. Et la dernière phrase, comme par hasard, a déjà été écrite un an auparavant « Elle est sortie un jour, elle était belle ». »

Dans l’épaisseur de la chair
Jean-Marie Blas de Roblès
Éditions Zulma
Roman
traduit de l’anglais (États-Unis) par
384 p., 20 €
EAN : 9782843047992
Paru en août 2017

Ce qu’en dit l’éditeur
C’est l’histoire de ce qui se passe dans l’esprit d’un homme. Ou le roman vrai de Manuel Cortès, rêvé par son fils – avec le perroquet Heidegger en trublion narquois de sa conscience agitée. Manuel Cortès dont la vie pourrait se résumer ainsi : fils d’immigrés espagnols tenant bistrot dans la ville de garnison de Sidi-Bel-Abbès, en Algérie, devenu chirurgien, engagé volontaire aux côtés des Alliés en 1942, accessoirement sosie de l’acteur Tyrone Power – détail qui peut avoir son importance auprès des dames…
Et puis il y a tous ces petits faits vrais de la mythologie familiale, les rituels du pêcheur solitaire, les heures terribles du départ dans l’urgence, et celles, non moins douloureuses, de l’arrivée sur l’autre rive de la Méditerranée.
Dans l’épaisseur de la chair est un roman ambitieux, émouvant, admirable – et qui nous dévoile tout un pan de l’histoire de l’Algérie. Une histoire vue par le prisme de l’amour d’un fils pour son père.

Les critiques
Babelio 
La Cause littéraire (Sylvie Ferrando)
La République du Centre (Pascal Bourgeais – entretien avec l’auteur)
Salon littéraire (Bertrand du Chambon)
Blog Les petits livres by smallthings
Blog Encres vagabondes


À l’occasion du festival « Étonnants voyageurs » de Saint Malo, Jean-Marie Blas de Roblès présente Dans l’épaisseur de la chair © Production Librairie Mollat

Extrait
« Lui rendre justice demanderait plusieurs tomes d’une patrologie manuscrite – avec des ratures visibles, des reprises, des corrections notariales – comme elle s’est ébauchée dans mon esprit durant ces dernières heures. Non par souci de vérité – cette chose affreuse – mais pour faire mienne sa blessure, coïncider avec elle dans l’épaisseur de la chair ; parce qu’il s’agit d’abord d’entrailles et de terre rouge, d’ivresse de vivre, d’embrasement de l’âme sous la lumière du plein été. »

À propos de l’auteur
Né en 1954 à Sidi-Bel-Abbès, Jean-Marie Blas de Roblès est notamment l’auteur de Là où les tigres sont chez eux (Prix Médicis 2008) et, plus récemment, du très remarqué L’Île du Point Némo. (Source : Éditions Zulma)

Site Wikipédia de l’auteur 

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags:
#danslepaisseurdelachair #jeanmarieblasderobles #editionszulma #RL2017 #roman #rentreelitteraire #unLivreunePage. #livre #lecture #books #RLN2017 #littérature #lecture #lire #lectrices #lecteurs #MardiConseil