Cela aussi sera réinventé

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En deux mots:
La guerre fait rage entre l’armée de l’OTAN et les «nomades décontextualisés», sans oublier quelques groupes sauvages essayant eux aussi de survivre sur une planète quasi invivable. Mieux organisés et mieux équipés, les nomades vont prendre le pouvoir, mais leur avenir n’en demeure pas moins très incertain.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Quand la planète sera devenue invivable

Christophe Carpentier a imaginé une dystopie qui imagine que la vie sur terre, après un dérèglement climatique qui n’a cessé de s’amplifier, va devenir de plus en plus difficile. Comment dès lors s’inventer un avenir?

C’est au moment où le maréchal de l’OTAN Von Greimstedt rend les armes à Dacia, la représentante des Nomades Décontextualisés (ND) que s’ouvre cette dystopie. La planète est alors dans un état terrifiant. Imaginez que pour survivre, il est essentiel de se déplacer, car la terre est brûlée et n’est plus cultivable, les vents – en particulier Le Vent Obscurcissant numéro 7 qui est le plus dense et le plus meurtrier – sont chargés de particules toxiques, l’eau doit être filtrée et des groupes sans foi ni loi peuvent vous agresser à tout moment. La mobilité aura donc finalement permis aux ND de survivre, d’agréger de plus en plus de personnes et de prendre le pouvoir. Car ils ont mis au point les outils permettant de faire face à ce climat totalement déréglé, aux cyclones surnuméraires et aux champs magnétiques chamboulés. Après avoir constaté «l’étendue des dégâts, tant au niveau géostratégique que dans le cœur de l’Homme», il va maintenant falloir répondre à la seule question qui se pose désormais: peut-on construire un avenir dans un tel monde?
Dans la seconde partie du livre Claire Kraft va tenter de relever ce défi, refaire l’histoire et imaginer à quoi pourrait ressembler ce monde à construire, tenter de théoriser la vie passée, présente et future sur cette terre. Son mari va d’abord la soutenir dans ses réflexions et son projet, avant de la lâcher et de se désolidariser pour rejoindre la vision que défend son fils Harold.
Christophe Carpentier a choisi d’opposer deux visions que l’on peut appeler pour simplifier, la vision masculine et la vision féminine, car France Stein, l’épouse d’Harold, va se rapprocher de sa belle-mère. Claire et France vont choisir de bâtir «sur les contours d’une vérité ancienne et fragile» et vont s’évertuer de l’améliorer. En modernisant les outils et les moyens, à commencer par le système de production d’énergie nomade, la batterie VN 1, mise au point par Tobias Jetzitzak. Ce dernier va choisir d’accompagner France dans un périple risqué. Il va du reste s’achever tragiquement.
C’est alors au tour d’Harold, qui s’était jusque-là opposé à sa mère, de prendre le relais, et de tenter de ne pas répéter les erreurs commises. Et de ne pas donner raison à sa mère qui le voyait «multiplier les coups d’éclat et instaurer une impression de chaos institutionnel qui sera un leurre, car au final, tout ceci débouchera sur une accentuation de la soumission des citoyens à l’égard de l’État».
Le pari peut-il être gagné? C’est tout l’enjeu de cette dystopie qui creuse une thématique déjà abordée par Louise Browaeys avec La dislocation et Pierre Ducrozet avec Le grand vertige. Des romans qui sont autant de pistes de réflexion sur les enjeux écologiques et environnementaux et dont je prends le pari qu’ils constitueront désormais une veine qui va continuer à être exploitée par les romanciers.

Cela aussi sera réinventé
Christophe Carpentier
Éditions Au Diable Vauvert
Roman
272 p., 18 €
EAN 9791030703627
Paru le 10/09/2020

Où?
Le roman se déroule sur l’ensemble de la planète.

Quand?
L’action se situe dans un futur plus ou moins proche.

Ce qu’en dit l’éditeur
IMAGINER L’AVENIR N’EST PLUS UN PASSE-TEMPS ANODIN. C’EST DEVENU UN JEU RISQUÉ.
«L’Accablement Climatique est devenu un agent mortifère au service de la Décontextualisation Nomade. Il n’y a pas une parcelle de terrain planétaire qui ne porte pas, soit les stigmates géologiques des cataclysmes en cours d’amplification, soit les stigmates psychologiques des populations sinistrées peinant à cohabiter avec le souvenir de leur vie passée.»
Deux siècles après, nés pour réconcilier le biologique et l’éthique, les Nomades Décontextualisés ont transformé le monde en un lieu où les singularités et les affects n’existent plus. Claire Kraft va le découvrir à ses dépens.
Quelque part entre Gibson et Koltès, une magnifique dystopie philosophique et politique ancrée dans l’actualité.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
Le littéraire.com (Darren Bryte)
Blog Just a Word (Nicolas Winter)
Blog Quoi de neuf sur ma pile?

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« L’effondrement du maréchal de l’OTAN Kleist Von Greimstedt est palpable à la façon qu’a son regard de superposer sur chaque objet et chaque être une pulsation de rejet de la réalité. Vouloir que tout soit autrement et ne pas voir son vœu exaucé vide de sa substance première son métier de commander, à qui, à quoi ? Parallèlement au contexte géopolitique mondial en plein bouleversement, c’est sa propre individualité d’officier qui est en train de se déliter. Même le respect hiérarchique sonne pour lui comme un folklore ironique. Lorsqu’il parle à ses hommes – de plus en plus rarement –, il redoute d’entendre le claquement des bottes au garde-à-vous, tout comme enfant il redoutait d’entendre la main de son père gifler sa joue.
Le campement de la 4e division d’infanterie situé en périphérie de Tbilissi-la-calcinée tient en équilibre sur les bases vermoulues de la dignité militaire, alors il se peut que la caravane de nomades décontextualisés en approche soit une bénédiction à ne pas gaspiller. Dacia connaît les ordres que ce maréchal accablé a reçus de longue date : ne pas tenter d’enrôler les nomades décontextualisés, laisser passer leur frêle caravane, ne surtout pas entamer un dialogue prétendument constructif avec eux, ne pas les laisser établir leur camp de base à côté du vôtre. Et pourtant, c’est lui qui a demandé à recevoir Dacia dans son bureau, tant il mourait d’envie de la rencontrer au moins une fois.
Lorsqu’elle entre, il ne la salue pas, il reste figé devant la fenêtre à regarder s’abattre des rafales de vent gorgé de sable asiatique.
Dacia. — Depuis combien d’années n’avons-nous pas vu le soleil ? Six, je crois. Lorsque je ferme les yeux, je parviens à le faire apparaître sous forme d’un artefact mélancolique, mais je sais que je ne dois pas me contenter de si peu. Même les oiseaux carnassiers de Stymphale ne tiendraient pas dix secondes dans pareille tempête.
Elle pose son masque filtrant sur le bureau, et sans souci de coquetterie, elle s’époussette les cheveux.
Le maréchal. — Il n’y a que quand elle est invisible et muette que j’arrive à supporter mon armée ou ce qu’il en reste. Le V.O. numéro 7 brouille toutes les transmissions, ça fait une éternité qu’on ne reçoit plus d’ordre de mission. Pour occuper mes hommes, j’en envoie certains en éclaireurs, reliés les uns aux autres par une corde. Certaines cordées reviennent, d’autres pas. Je ne cherche même pas à savoir si elles se sont égarées ou si elles ont déserté, je continue d’en envoyer, comme si mon rôle finalement était de leur laisser le choix de revenir ou pas.
Dacia. — Si tu veux te faire pardonner d’avoir cru trop longtemps à l’ancien système, alors libère-les de leur serment, et fais en sorte qu’ils ne soient pas considérés comme des déserteurs par tes supérieurs.
Ne pouvant supporter l’idée qu’elle se rapproche de lui, il fait trois pas en diagonale vers le coin opposé de la pièce.
Dacia. — Je ne mords pas.
Le maréchal. — On dit que ton verbe est viral et plus contagieux que le typhus.
Dacia. — Et pourtant tu as demandé à me rencontrer.
Le maréchal. — Nomades décontextualisés, c’est plutôt long comme appellation. J’ai essayé de tourner ça en ridicule autrefois, mais sans jamais y parvenir. Sans doute parce que vous avez fait vos preuves niveau ténacité et intégrité.
Dacia. — Pourquoi as-tu demandé à me rencontrer quand tu as appris que notre caravane campait à proximité ? Pour que je t’aide à sauter le pas comme je l’ai fait avec le général Joussovski ?
Le maréchal. — Ainsi ce que dit la rumeur est vrai, le cruel Tatar a déposé les armes et a intégré vos rangs ?
Dacia. — Il s’est rendu avec les miettes de son armée qui pèsent juste un peu plus lourd que tes miettes à toi. Je dis qu’il s’est rendu, mais une armée ne se rend pas à qui ne la combat pas. Nous sommes juste de passage, nous vous frôlons, lentement, très lentement, à en être provocants, je l’avoue, et nous attendons de voir ce que cette proximité déclenchera en chacun de vous, pauvres soldats perdus dans une guerre sans dignité, comme la majorité des guerres d’ailleurs. (Elle fait mine de nettoyer la vitre avec le plat de sa main, comme si ça pouvait changer quoi que ce soit à la purée de pois qui sévit dehors). Notre caravane suit les couloirs idéologiques qui frémissent encore de-ci de-là, et absorbe les âmes égarées promptes à se réinventer. Quant à Joussovski, il est mort il y a quelques jours quand on a été attaqués par des chiens errants affamés. Certains disent avoir vu un grizzli cohabitant avec la meute l’attraper comme une poupée de chiffon et l’emmener dans son antre. En tous les cas on n’a pas retrouvé sa dépouille.
Le silence qui suit vaut pour un hommage posthume.
Le maréchal. — Ce serait une belle mort, tué par un grizzli affamé, aussi perdu que nous tous dans ce merdier sans nom.
Dacia. — Il y a neuf ans, alors que j’approchais de Karlsruhe où je savais qu’un camp de base de nomades me permettrait de me procurer le dernier modèle de cyclo-dynamo VN 17, je marchais au cœur de la Schwarzwald quand un nuage de sauterelles mexicaines a soudain noirci le ciel. Ces saloperies ont mis cinq jours à nettoyer ma zone, dévorant non seulement les feuilles mais les branches les plus tendres de toutes les espèces d’arbres existantes, cinq jours d’un bourdonnement glouton atroce, cinq jours durant lesquels j’ai dû creuser un trou et m’enfouir sous terre pour ne plus entendre leurs mandibules déchiqueter la forêt. Le sable rend fou, mais il le fait en silence et sans véritable voracité. Pour rien au monde je ne souhaiterais recroiser cette colonie qui, dit-on, circule en mode hold-up organisés tout autour de la Terre ; et parfois, oui, je remercie le Vent Obscurcissant numéro 7 d’être assez opaque et inhospitalier pour la repousser loin de moi.
Le maréchal. — Mais au moins des sauterelles bien grassouillettes, ça se mange, le sable non. Car pour dire vrai, ce qui rend ta caravane aussi attrayante, ce sont vos serres portatives qui vous permettent d’éviter les carences métaboliques qui ravagent toutes les armées du monde.
Dacia. — La nourriture est un bon aimant en effet. Chacune de nos tentes recèle à l’abri des rafales de sable des petits potagers sous serre comme il y en avait jadis dans nos campagnes florissantes.
Le maréchal. — On dit aussi que sans cette nourriture, vos convictions primaires ne suffiraient pas à appâter les pauvres hères qui cherchent leur salut dans les ruines.
Dacia secoue la tête d’un air désolé : « Finalement tu es bien moins digne que ton rival tatar. Je te signale que nous ne sommes responsables d’aucune des ruines qui dessinent la figure accablée du monde. Quant à nos convictions, tu les qualifies de primaires, mais as-tu seulement idée du courage qu’il faut pour frapper à la porte d’une maison et demander à ses occupants, non seulement de partager le peu qu’ils ont réussi à sauver du chaos, mais de tout abandonner sous prétexte que tout appartient à tout le monde selon un protocole d’utilisation temporaire et universelle de la réalité ? As-tu jamais tenté pareille expérience ? Depuis combien d’années n’as-tu pas injecté de la nouveauté dans ta grille de valeurs réactionnaires ? »
Le militaire de carrière souhaitait cette discussion, sans quoi il aurait refusé de recevoir Dacia, mais pourtant il l’alimente du bout des lèvres, en se crispant de tout son être.
Le maréchal. — J’avoue ne plus avoir du monde une représentation très claire. Les satellites de l’OTAN ne parviennent plus à percer l’épaisse couche de sable stagnant, et nous mourons littéralement de faim. Le ravitaillement maritime fait défaut depuis plusieurs semaines déjà. Le mois dernier, après avoir attendu en vain un énième hypothétique largage aérien de rations et de jerricans d’eau, j’ai donné l’ordre de reculer autant que possible dans le sens opposé à ce V. O. dans l’idée de regagner notre camp de base de Vintimille, mais devant la puissance des rafales on a dû renoncer et s’enterrer dans des tranchées.
Dacia. — D’après mes coursiers, l’Italie est à feu et à sang, en proie à une pression tellurique qui plie littéralement le talon de la botte en quatre. Plus au nord, la centrale nucléaire française de Marcoule a explosé sous l’impact d’une faille sismique transalpine. Remercie le ciel de n’être pas arrivé là-bas, c’eût été pour mieux y mourir.
Le maréchal. — Tout cela ressemble à une malédiction antique.
Dacia. — Mon pauvre, il s’agit seulement de la conséquence prévisible mais non anticipée de notre violence à l’égard de la planète. L’équation tient à ces deux invariables-là: Excès = Sanctions.
Sachant qu’il ne s’en offusquera pas, elle se comporte comme si elle occupait dans la hiérarchie militaire un rang égal au sien. Ainsi s’assied-elle sur son fauteuil, ainsi fouille-t-elle dans les tiroirs, comme si les jeux étaient faits, comme si en somme la mascarade du rapport de force entre nations et armées était de l’histoire ancienne : «Ce qu’il faut à des soldats en manque de repères idéologiques comme les tiens, c’est un confort aussi élevé qu’à la maison, niveau distractions, or tu es dans l’incapacité de procurer une telle chose à tes hommes. Moi, je peux vous offrir des idées nouvelles, de l’eau et des légumes. Pour ça, il te suffit de leur donner l’ordre de déposer les armes et d’intégrer ma caravane. »
Elle sort d’un des tiroirs du bureau un recueil de poèmes de Goethe. Ne lisant pas l’allemand, elle le repose mais fixe le portrait du maître: «Que te conseillerait de faire cet illustre poète, sachant que l’art n’a jamais empêché l’humanité de sombrer dans la folie?»
Le maréchal. — Il y a longtemps que la poésie ne sert plus qu’à colmater mes fissures intérieures, elle n’est plus l’inspiratrice qu’elle fut jadis. (Il bâille, mais de nervosité.) Dire que c’est votre pacifisme qui va finir par triompher de toutes les armées de la terre. Chapeau bas madame.
Dacia. — Le pacifisme n’a pas besoin de technologies pour gagner ses batailles. Mais, puisqu’il s’agit d’être honnête avec toi, sache que notre pacifisme sans l’aide du climat n’aurait pas pu triompher de vous. Alors bien sûr, on peut élever le débat ou pas concernant l’origine providentielle de ces Vents Obscurcissants, de ces cyclones surnuméraires et de ces champs magnétiques chamboulés qui, unis les uns aux autres, foutent un sacré bordel au cœur de votre génie militaire, mais le mieux à faire est de constater l’étendue des dégâts, tant au niveau géostratégique que dans le cœur de l’Homme.
Le maréchal consent à se rapprocher d’elle, preuve que son choix est fait : « Tu as à peu près mon âge, la cinquantaine ? (Elle acquiesce, dubitative.) On dit que tu n’as jamais connu tes parents, et que tu n’es jamais restée plus d’une semaine au même endroit, on dit aussi que tu n’as jamais connu l’amour, que tu es vierge comme Marie la mère du Christ, que tu vis telle une nonne, on dit que tu refuses d’être considérée comme un leader, on dit que tu es la mère de toutes les filles et la fille de toutes les mères, on dit que tu es le fils de tous les pères et le père de tous les fils, on dit qu’aucune barrière ne te résiste, on dit que toutes les frontières s’ouvrent devant ton verbe, on dit que les matons de sept prisons ont ouvert la porte de ta cellule pour te remettre en liberté, on dit que depuis tes trois ans et demi tu te confesses chaque jour par écrit durant une heure entière. Est-ce que tout ceci est vrai ? »
Dacia. — Tout ceci n’est vrai que parce que c’est transposable, à la lettre de tes mots près et au gramme de mes os près, à mes dizaines de milliers de frères et sœurs nomades disséminés sur ce qu’il reste du globe, mais également à toi et à tes hommes, sans exception. »

Extraits
« Dacia est ainsi la rescapée de trois caravanes dans lesquelles elle s’est embarquée depuis que les villes ont cessé d’être sûres et qu’indépendamment de sa nature théorique la marche est devenue le moyen de survie le plus pertinent. La première caravane l’a emmenée de Chartres à Coblence où une coulée de boue provoquée par une crue phénoménale du Rhin emporta la quasi-totalité de ses compagnons de route; la seconde caravane l’a emmenée de Hambourg à Helsinki où elle fut exterminée par l’assaut d’une communauté de familles cannibalisées dans la plus pure tradition du chaosmos joycien; la troisième caravane l’a emmenée de Riga à la périphérie de Varsovie où ce sont cette fois des réfugiés climatiques japonais qui les ont attaqués et leur ont dérobé leurs équipements de survie.
Elle qui, en refermant il y a trente-cinq ans la grille du camp de base de Janville, rêvait d’atteindre la Muraille de Chine, sait que jamais elle ne parviendra vivante aussi loin, tant il est impossible de tenir un cap personnel lorsque votre tâche de nomade prédicateur est d’accueillir toute personne dont vous entendez au lointain des signes de détresse.
À quoi servirait-il de foncer tout droit sans se soucier des autres dans le but d‘atteindre un point géographique idéalisé? » p. 27-28

Votre mode de vie est obsolète parce qu’il ne tient pas assez compte de votre développement intérieur. Considérez-moi comme un modèle corrigé de celui que vous avez trop longtemps incarné. Il n’y a rien en moi dont mon fils, mon mari ou mes amis pourraient se sentir honteux. Je suis un modèle humain entièrement recyclable dans les rêves des futures générations. Aucune de mes pensées, aucun de mes actes ne polluera la conscience du monde et encore moins son inconscient. je n’ai rien de choquant ni de regrettable, et ne produirai rien de tel aussi longue sera ma vie. Je suis posée sur terre comme sur les contours d’une vérité ancienne et fragile que je m’évertue à faire mienne, sans autre intention que de l’améliorer. » p. 66-67

« (Silence méditatif.) Ta mère dit qu’il est déjà trop tard. Que nos mobilisations pour la justice sociale, contre la xénophobie ou pour la neutralité carbone appartiennent à un passé révolu. Que l’espoir est devenu le principal moteur de l’aggravation des choses. Qu’en proie à l’Accablement Climatique, nous courberons bientôt tous l’échine, et que le sourire à nos lèvres sera totalement inédit.
Harold. – Maman baigne dans un océan de symbolisme qui ne sert que ses intérêts. Toi et moi, nous avons opté pour le vocabulaire de l’implication solidaire, or ce sont là deux langues étrangères l’une à l’autre.
Raphaël. – Ta mère dit que les activistes dans notre genre vont multiplier les coups d’éclat et instaurer une impression de chaos institutionnel qui sera un leurre, car au final, tout ceci débouchera sur une accentuation de la soumission des citoyens à l’égard de l’État.
Harold. – Ta femme dit n’importe quoi, papa.
Raphaël. – Selon elle, la recrudescence de l’activisme militant sera motivée par l’intuition inconsciente que tout est irrémédiablement perdu. Elle dit aussi que cette action dans la désespérance est le propre de l’Accablement Climatique. Elle dit enfin que nous sommes tous des hamsters dans une roue. » p. 92-93

À propos de l’auteur
CARPENTIER-christophe_©RobertoFrankenbergChristophe Carpentier © Photo Roberto Frankenberg

Christophe Carpentier est né en 1968. Il a publié plusieurs romans, dont l’ambitieux Mur de Planck aux éditions P.O.L. Cela aussi sera réinventé est son premier roman au Diable vauvert. (Source: Éditions au Diable vauvert)

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Et le verbe s’est fait chair

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En deux mots:
Âmes sensibles s’abstenir! François est fils et petit-fils d’employés à l’abattoir. Chargé de porter le coup de grâce aux animaux à viande, il va voir son malaise grandir jour après jour. Jusqu’à la révolte.

Ma note:
★★★ (bien aimé)
 
Ma chronique:

Et le verbe s’est fait chair

Pour son premier roman, Errol Henrot n’a pas choisi la facilité. En racontant le cas de conscience d’un employé d’abattoir, il apporte sa pierre à la défense de la cause animale.

C’est peu de dire que le sujet de la condition animale occupe l’actualité. Au cœur d’un vaste débat éthique qui remet en cause des siècles de tradition, il voit s’affronter les tenants d’un droit élargi consenti aux animaux, va jusqu’à remettre en cause nos habitudes alimentaires et débouche sur des considérations politiques, économiques et sociales. Après avoir été traité sous forme d’essais et de manifestes, dont le plus médiatisé est sans doute Antispéciste d’Aymeric Caron et dont le sous-titre est une profession de foi: «réconcilier l’humain, l’animal, la nature», voilà que les romanciers s’emparent de la question. Après l’impressionnant 180 jours d’Isabelle Sorrente et le non moins impressionnant Règne animal de Jean-Baptiste del Amo, voici donc une nouvelle pièce à apporter au dossier.
Errol Henrot met cette fois en scène François, employé dans un abattoir industriel. Ce dernier représente tout à la fois la troisième génération d’abatteurs et la moins motivée. Car il n’a pas choisi ce métier, mais doit à l’intervention de son père de se retrouver un beau jour sur la chaîne de production de la viande. « Son père avait insisté auprès du directeur, dont il partageait l’amitié depuis bientôt quarante années. Celui-ci n’avait opposé aucune résistance, et le père et le fils, un matin d’automne gris et froid, se dirigèrent vers ce lieu obscur d’où l’on surprenait, en approchant, les cris effroyables des animaux en train de mourir. La voiture était garée précisément là où se tenait François aujourd’hui, pendant sa pause. Une dizaine d’années auparavant, la direction avait éloigné le parking réservé au personnel de l’établissement, de nos jours situé en haut de la petite colline; Les employés de l’abattoir, chaque jour, descendaient donc à pied la centaine de mètres qui les séparait de leur lieu de travail, et c’était un parcours mystérieux, une sorte de mise en garde, de préparation, un espace mystique dans lequel certains d’entre eux abandonnaient leur conscience, leur sensibilité, avant de les retrouver à la fin de la journée, intactes. »
Il faut avoir le cœur bien accroché lorsque l’on se voit confronté aux animaux qui vivent là leurs derniers instants, à la chair et au sang. Et François ne va pas tarder à se sentir mal à l’aise dans cet univers. Ce qui pour son père, pour bon nombre de ses collègues ou encore pour le directeur est un métier comme les autres va heurter la conscience du jeune homme.
« Son père effectuait ces gestes tous les jours. Il pensait que son fils ferait la même chose. Dès qu’ils furent tous deux entrés dans la salle suivante, l’enthousiasme de François diminua. C’était donc ainsi que sa vie se déroulerait. Toutes les quatre-vingt-dix secondes, il saignerait un corps suspendu par les pattes-arrière, chaque jour, durant les quarante prochaines années. Il regarderait, durant quarante années, des animaux pris au piège hurler, se balancer, chercher à fuir, à échapper. à la douleur, un mal qu’ils ne pouvaient pas comprendre parce qu’ils ne pouvaient le comparer à rien de ce dont-ils avaient fait l’expérience. Partout il y avait les odeurs de leurs semblables. Chacun d’entre eux entendait les cris de l’animal qui l’avait précédé, suspendu lui aussi. »
Entraîné dans une sorte de spirale infernale, il va très vite se rendre compte que, contrairement aux autres employés, il ne pourra feindre, faire comme si la mort qu’il donne était un acte anodin. C’est même tout le contraire qui se produit. Au fil des jours, il devient de plus en plus sensible et attentif à tous les détails: « Ces frappes répétées à l’intérieur du crâne. Cette sensation froide sur les tendons de leur cou. Et qui devenait une brûlure. L’impossibilité nouvelle d’avaler. La respiration se bloquait, la vision se brouillait. On aspirait l’air, et rien. Les pattes remuaient par saccades, pour aider à faire rentrer l’oxygène. Mais rien. Et la douleur. Il y avait une pression intense exercée sur l’abdomen à partir du cou, en même temps qu’un froid inouï à partir du ventre et qui rayonnait vers les extrémités. Une terreur instinctive, basée sur la sensation pure. Une terreur venue de la terre, saisissant les entrailles, et repartant à la terre, invincible, déréglée, infernale, apportant une nouvelle connaissance, certainement de la même nature que lors du vêlement. Mais ici, il est impossible pour nous d’aller plus loin. À partir d’ici, un secret. Le sommet de la souffrance passe peu à peu. La conscience se perd. Les réponses nerveuses à la douleur ne sont plus alimentées, le sang a quitté le corps suspendu. Tant de mal, tant d’effroi, autant de stimulations familières portées au degré le plus élevé. Et puis, tant d’inconnu à la fois. »
On s’en doute, François ne va plus supporter sa condition, ni celle des animaux. Il va d’abord tenter de faire prendre conscience de cette douleur à ses collègues, puis essayer d’expliquer qu’il partage la douleur extrême de ces animaux. Puis il a l’idée d’ameuter les associations de défense des animaux. Sans engranger aucun succès. Vient alors le temps de la révolte. Notamment contre ce directeur représentant le système. Mais n’est-ce pas là encore un combat perdu d’avance…
Ce récit militant peut mettre le lecteur tout aussi mal à l’aise que le protagoniste de cette histoire, mais il a l’avantage de poser une vraie question et d’esquisser une première réponse: « quel mal ont-ils pu faire, ces animaux, pour que nous nous conduisions ainsi, pour que nous leur infligions une aussi grande peine? L’animal est vulnérable, c’est-à-dire déraciné, arraché à sa terre. Punition déjà terrible, et pourtant fréquemment suivie d’autres punitions. Si tel doit être le cas, si les fermes d’élevage, si les abattoirs doivent exister, alors il faut tout contrôler. Tout vérifier. Il faut mettre à l’épreuve le parcours qui mène de l’élevage à l’abattage, de manière exhaustive. »
À chacun de se positionner et, le cas échéant, d’adapter ses habitudes de consommation à ses – nouveaux? – principes.

Les liens du sang
Henrot Errol
Éditions Le Dilettante
Roman
192 p., 16.50 €
EAN : 9782842639167
Paru en août 2017

Ce qu’en dit l’éditeur
Ça n’est pas la chair, hélas, qui est triste, la nôtre et toutes les autres, à poils, à plumes, lisses, fripées ou rugueuses, c’est plutôt le traitement qu’on lui fait subir, le destin qu’on lui réserve. Vouée à l’assiette, fragile, consommable à outrance, voilà la chair animale passant du pré au croc, de la mangeoire au mandrin, via l’abattage et ses stations: transfert meurtrissant, corral de la mort, percussion frontale, saignée, décarcassage, mise en barquette. Et tous ces geysers de sang soudain jaillissant, giclant dru, pour s’en aller croupir dans l’angoissant et fétide mystère d’une cuve souterraine. Une noria sanglante, hurlante, dont François, héros des Liens du sang, premier roman d’Errol Henrot, employé d’un abattoir industriel, endure, nauséeux et suffoquant, le remugle épais, les cadences malades et surtout l’atroce et mécanique gestuelle. La place est bonne, pourtant, qu’occupait également son père, son grand-père avant lui. À son taiseux de père, à sa mère morose, François préfère Robert, le porcher-poète qui vit à deux pas, et accouche sa truie plein d’une délicatesse et d’une prévenance exquises, ou Angelica, l’éleveuse pour qui « la chair a de la mémoire » et qui donc ne tue pas ses bêtes. La mort de son père dont la chair morte le hante, la dénonciation de l’absurde massacre d’une vache, l’altercation violente qui s’ensuit avec le directeur accule François à fuir, une fuite qui ne sera pas une prévisible cavale, mais échappée réelle, fusion au cœur somptueux d’un paysage devenu soudain ermitage cosmique. Ainsi va toute chair…

68 premières fois
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog Pativore

Les critiques
Babelio
Livres hebdo (Léopoldine Leblanc)
Lire (Baptiste Liger)
Blog Tête de lecture 

Les premières pages du livre
« La closerie autour des terres anciennes près de l’abbaye royale invitait encore à la rêverie, malgré la présence écrasante du monastère voisin. Les champs d’astrances et de coquelicots ployaient sous la brise fraîche, tout au bord du fleuve. Le blanc, le vert et le rouge des plantes scintillaient dans l’eau grise. Sur la rive opposée, les cirses d’Angleterre faisaient briller leurs fleurs violettes, pointées vers le ciel comme la flèche d’une église. Dans le domaine de la closerie, des auges en granit, longues, s’étiraient vers les fusains dorés du Japon, si bien que le regard du visiteur, butant contre une frondaison impénétrable, jouait un temps avec les rayons du soleil à travers les feuilles, comme s’il voulait s’aveugler. Oublier la forme de toutes les choses, et la conscience d’une quelconque limite. Les ombres se nourrissaient de lumière. »

Extrait
« François avait été profondément marqué par l’évacuation du sang. La cuve qui se situait sous leurs pieds fut la source de malaises et de cauchemars qui ne disparurent jamais tout à fait. Il essayait d’imaginer combien de milliers de litres de sang stagnaient dans cette cuve, et quel obscur pouvoir de mort pouvait jaillir des effluves corrompus. La cuve était rarement nettoyée. Le directeur disait que ce n’était pas nécessaire, le sang se décomposait de lui-même. Mais il ne pensait pas à l’accumulation du pouvoir de mort. Dans l’esprit du jeune homme, il était impossible
que ce mélange gras, malade, se décomposant sans cesse, chaud et froid à la fois, ne soit le lieu idéal d’une gestation totalement hostile. Que quoi qu’il arrive, la mort savait où se cacher, et où se nourrir d’une concentration infinie de mal, de souffrance, de douleurs au-delà de toute expression. »

À propos de l’auteur
Né en 1982, le petit Errol Henrot a grandi au milieu des animaux. À quatre pattes, il ne voyait pas de différences entre lui et les chats, chiens, poulets, canards, lapins qui batifolaient autour de lui en usant d’un langage proche du sien. Quelques années plus tard, il comprit à quoi servaient ces curieux bâtiments à l’entrée de la ville, d’où sortaient des cris et des odeurs épouvantables. Voilà ce qui l’a conduit à écrire son premier roman. (Source : Éditions Le Dilettante)

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La louve

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Voici trois bonnes raisons de lire ce livre:
1. Parce que, pour son premier roman, l’auteur s’inspire d’une affaire qui a longtemps agité le milieu de la gastronomie parisienne, celle du projet de «La Jeune Rue» mené par Cédric Naudon et qui a tourné au fiasco avec mise en examen de son intiateur

2. Parce que le sujet abordé me touche de près. Mes activités professionnelles me permettent en effet de côtoyer régulièrement tous les acteurs de la chaîne agroalimentaire, des producteurs aux grands chefs. Mais, outre cet intérêt professionnel, je crois que le futur de l’agriculture et de notre alimentation doit intéresser chacun d’entre nous.

3. Parce que, comme le souligne l’auteur dans un entretien à Télérama, il entend s’inscrire dans cette lignée d’écrivains tels Aurélien Bellanger qui interrogent notre époque : « A mes yeux, le romancier est aussi un citoyen et, durant certaines périodes, il doit faire entendre une voix libre. L’agriculture et l’alimentation ont aujourd’hui des enjeux majeurs. Quand on voit les investissements colossaux qui sont faits dans la restauration à Paris, c’est indéniablement un lieu de pouvoir intéressant à observer. »

La Louve
Paul-Henry Bizon
Éditions Gallimard
Roman
256 p., 20 €
EAN : 9782072727573
Paru en septembre 2017

Ce qu’en dit l’éditeur
Bienvenue à Montfort-sur-Sèvre. Trois mille habitants, sept clochers, deux pensionnats privés. Ce petit bourg de l’ouest de la France ressemble au décor figé d’une boule à neige. Un microcosme vivant au rythme de vieilles habitudes où Camille Vollot exerce le métier de boucher auprès de son frère Romain qui a repris les rênes de l’entreprise familiale.
Pourtant, un matin d’avril, sans que rien ne puisse le laisser présager, le premier drame d’une longue série va ébranler ces confins paisibles de la Vendée et bouleverser la vie de Camille Vollot jusqu’à l’emporter dans un combat idéaliste contre son frère aîné.
Comme dans les textes fondateurs, l’affrontement de deux frères marque la fin d’une époque. Dans nos campagnes, c’est tout un système de production agricole et de surexploitation du sol qui s’écroule, contesté par les nouvelles méthodes d’avant-garde comme l’agroforesterie et la permaculture prônées par les paysans de La Louve. À Paris, c’est l’avènement d’une nouvelle gastronomie et la ruée vers des produits à la mode, sains et authentiques – à n’importe quel prix.
Des temps de changement qui suscitent autant de conflits que d’espoirs fous et ouvrent des brèches béantes à l’avidité d’imposteurs comme Raoul Sarkis qui ne demandent qu’à se servir.

Les critiques
Babelio 
Télérama (Virginie Félix – entretien avec l’auteur)
L’Usine nouvelle (Christophe Bys)
Le blog de Gilles Pudlowski
Ouest-France (Mathieu Marin)
Blog Mes belles lectures 
Alimentation générale (Pierre Hivernat)
Blog La lectrice à l’œuvre (Christine Bini)
Blog Books’njoy

Les premières pages du livre
« À mesure que le train avançait, le monde semblait rétrécir. Paris, les banlieues sur des kilomètres, la Beauce, quelques bosquets piqués dans l’immensité puis les forêts du Perche, Le Mans, bocage, rien, Angers – changement voie E –, la Loire et ses folies, la levée, Chalonnes, Chemillé, bientôt les haies se resserrent de part et d’autre de la voie ferrée, les abattoirs, enfin la voix enregistrée : « Cholet. Terminus de ce train. Veillez à ne rien oublier à votre place. La SNCF et son personnel espèrent que vous avez fait bon voyage. »
À l’ouverture des portes, Camille Vollot, réveillé quelques instants plus tôt par le ralentissement du train, s’étira, regardant d’un œil distrait défiler les autres passagers avant de se décider à descendre. Le ciel était bas, presque immobile, comme souvent au-dessus des Mauges. Une fois devant la petite gare, tirant sur sa cigarette, il laissa le tissu des jours reprendre forme, les couples se retrouver, les parents attraper leurs enfants et s’éparpiller vers les voitures, françaises et grises pour la plupart. Soudain, plus personne. Tout ce ballet s’était joué en un instant, sans effusion, mécaniquement. »

Extrait
« La nouvelle de la mort d’Antoine plongea la population de Montfort-sur-Sèvre dans la plus grande stupeur. Pour ces gens pieux et fatalistes dont les habitudes quotidiennes étaient encore imprégnées d’une austère rigueur, le suicide demeurait un tabou, un acte possible mais lointain.
Par son geste, Antoine Vollot insinuait que leur monde avait bougé d’un cran. Il les obligeait à reconnaître que les structures ancestrales de leur communauté n’étaient peut-être pas aussi éternelles qu’ils le croyaient et qu’ils avaient échoué à transmettre à leur descendance les fondements de cette discipline individuelle – mélange d’aveuglement et de résignation sourde – qui les avait jusqu’alors préservés.
Voilà presque cent ans que ce viaduc traversait la Sèvre nantaise sans que personne jamais ne songe à s’y jeter. Pourquoi lui ? Pourquoi maintenant ? Et si Antoine Vollot, qui n’avait laissé pour testament qu’une simple feuille blanche posée sur son bureau, n’était en fait que le premier de leurs enfants à s’immoler par le vide, que d’autres bientôt suivraient ?
C’est sans doute unies par cette prémonition que des centaines de personnes venues de Montfort et de tous les villages du canton se pressèrent dans la basilique le jour des funérailles, pour se rassurer, pour essayer de se convaincre que, comme depuis si longtemps, les choses allaient finir par ne pas changer. »

À propos de l’auteur
Né en 1979, diplômé de la Sorbonne (lettres modernes) et de l’école Estienne, Paul-Henry Bizon est l’auteur de reportages pour la presse magazine et de livres spécialisés, notamment dans la gastronomie. Passionné d’urbanisme, il s’intéresse depuis plusieurs années aux mutations des écosystèmes urbains et agricoles. La louve est son premier roman. (Source : Éditions Gallimard)

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les liens du sang

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Voici trois bonnes raisons de lire ce livre:
1. Parce que le sujet abordé, la condition animale, est au cœur d’un vaste débat sur le droit des animaux et sur notre mode alimentaire. Après avoir été traité sous forme d’essais et de manifestes, voilà que les romanciers s’emparent de la question. Après l’impressionnant 180 jours d’Isabelle Sorente et le non moins impressionnant Règne animal de Jean-Baptiste del Amo, voici donc une nouvelle pièce à apporter au dossier.

2. Parce qu’en mettant en scène l’employé d’un abattoir industriel représentant la troisième génération de cette profession, Henrot Errol nous entraîne au cœur d’une machine infernale, nous détaille toute la chaîne de l’abattage, nous confronte à la chair et au sang, mais aussi à ces acteurs qui ne supportent plus de donner la mort.

3. Parce qu’il figure dans la sélection des «68 premières fois», une association dont le but est de faire découvrir les premiers romans et les promouvoir par l’intermédiaire d’un collectif de plus de 70 lecteurs.

Les liens du sang
Henrot Errol
Éditions Le Dilettante
Roman
192 p., 16.50 €
EAN : 9782842639167
Paru en août 2017

Ce qu’en dit l’éditeur
Ça n’est pas la chair, hélas, qui est triste, la nôtre et toutes les autres, à poils, à plumes, lisses, fripées ou rugueuses, c’est plutôt le traitement qu’on lui fait subir, le destin qu’on lui réserve. Vouée à l’assiette, fragile, consommable à outrance, voilà la chair animale passant du pré au croc, de la mangeoire au mandrin, via l’abattage et ses stations: transfert meurtrissant, corral de la mort, percussion frontale, saignée, décarcassage, mise en barquette. Et tous ces geysers de sang soudain jaillissant, giclant dru, pour s’en aller croupir dans l’angoissant et fétide mystère d’une cuve souterraine. Une noria sanglante, hurlante, dont François, héros des Liens du sang, premier roman d’Errol Henrot, employé d’un abattoir industriel, endure, nauséeux et suffoquant, le remugle épais, les cadences malades et surtout l’atroce et mécanique gestuelle. La place est bonne, pourtant, qu’occupait également son père, son grand-père avant lui. À son taiseux de père, à sa mère morose, François préfère Robert, le porcher-poète qui vit à deux pas, et accouche sa truie plein d’une délicatesse et d’une prévenance exquises, ou Angelica, l’éleveuse pour qui « la chair a de la mémoire » et qui donc ne tue pas ses bêtes. La mort de son père dont la chair morte le hante, la dénonciation de l’absurde massacre d’une vache, l’altercation violente qui s’ensuit avec le directeur accule François à fuir, une fuite qui ne sera pas une prévisible cavale, mais échappée réelle, fusion au cœur somptueux d’un paysage devenu soudain ermitage cosmique. Ainsi va toute chair…

68 premières fois
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog Pativore

Les critiques
Babelio
Livres hebdo (Léopoldine Leblanc)
Lire (Baptiste Liger)
Blog Tête de lecture 

Les premières pages du livre
« La closerie autour des terres anciennes près de l’abbaye royale invitait encore à la rêverie, malgré la présence écrasante du monastère voisin. Les champs d’astrances et de coquelicots ployaient sous la brise fraîche, tout au bord du fleuve. Le blanc, le vert et le rouge des plantes scintillaient dans l’eau grise. Sur la rive opposée, les cirses d’Angleterre faisaient briller leurs fleurs violettes, pointées vers le ciel comme la flèche d’une église. Dans le domaine de la closerie, des auges en granit, longues, s’étiraient vers les fusains dorés du Japon, si bien que le regard du visiteur, butant contre une frondaison impénétrable, jouait un temps avec les rayons du soleil à travers les feuilles, comme s’il voulait s’aveugler. Oublier la forme de toutes les choses, et la conscience d’une quelconque limite. Les ombres se nourrissaient de lumière. »

Extrait
« François avait été profondément marqué par l’évacuation du sang. La cuve qui se situait sous leurs pieds fut la source de malaises et de cauchemars qui ne disparurent jamais tout à fait. Il essayait d’imaginer combien de milliers de litres de sang stagnaient dans cette cuve, et quel obscur pouvoir de mort pouvait jaillir des effluves corrompus. La cuve était rarement nettoyée. Le directeur disait que ce n’était pas nécessaire, le sang se décomposait de lui-même. Mais il ne pensait pas à l’accumulation du pouvoir de mort. Dans l’esprit du jeune homme, il était impossible
que ce mélange gras, malade, se décomposant sans cesse, chaud et froid à la fois, ne soit le lieu idéal d’une gestation totalement hostile. Que quoi qu’il arrive, la mort savait où se cacher, et où se nourrir d’une concentration infinie de mal, de souffrance, de douleurs au-delà de toute expression. »

À propos de l’auteur
Né en 1982, le petit Errol Henrot a grandi au milieu des animaux. À quatre pattes, il ne voyait pas de différences entre lui et les chats, chiens, poulets, canards, lapins qui batifolaient autour de lui en usant d’un langage proche du sien. Quelques années plus tard, il comprit à quoi servaient ces curieux bâtiments à l’entrée de la ville, d’où sortaient des cris et des odeurs épouvantables. Voilà ce qui l’a conduit à écrire son premier roman. (Source : Éditions Le Dilettante)

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