Les amers remarquables

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Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots:
Gabrielle est une mère fantasque qui n’hésite pas à disparaître, laissant son mari et ses enfants gérer le quotidien. De Berlin à Arcachon, sa fille raconte ses fugues et l’angoisse de ne pas la voir revenir, avant qu’avec l’âge, elle ne devienne sa «fuyarde chérie».

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Le roman de Gabrielle

Emmanuelle Grangé nous revient avec un roman sensible, portrait d’une mère fantasque qui prend l’habitude de fuir sa famille avant de finalement retrouver le domicile conjugal. De la révolte à l’amour.

Dans son premier roman, Son absence, Emmanuelle Grangé confrontait une famille à la disparition de l’un de ses membres qui n’avait plus donné trace de vie depuis vingt ans. Il est aussi beaucoup question d’’absences dans ce second opus, même si elles sont plus épisodiques. Nous sommes à Berlin dans les années 1960, alors que la narratrice n’est encore qu’une petite fille. Gabrielle a suivi son mari diplomate dans la capitale allemande où elle passe son temps dans les mondanités. Quand elle n’est pas confiée à la fille au pair, la narratrice est envoyée chez les grands-parents à Malakoff. Quant à Pierre, son mari, il aurait pu, au hasard des réceptions où son épouse est chargée de tenir son rang, apprendre ce proverbe allemand qui dit que «l’oisiveté dévore le corps comme la rouille dévore le fer» et comprendre combien sa femme éprouvait le besoin de changer d’air, d’espace, de liberté, de bords de mer.
Cela lui aurait sans doute aussi évité le désarroi de ne plus la trouver au domicile conjugal et de devoir la supplier de revenir vers lui et sa famille.
Même la naissance d’un petit frère ne viendra pas contrecarrer ce qui va bientôt devenir une habitude. Après les brouilles conjugales, Gabrielle prend la fuite jusqu’à ce jour où il n’est plus possible de la joindre. «Nous sommes restés ballots, passifs, impuissants. Nous avons attendu le pire, l’annonce de l’hospitalisation, voire la mort de Gabrielle. Nous nous sommes habitués à vivre dans l’angoisse, puis dans la résignation. Gabrielle nous avait quittés pour de bon, je lui en ai voulu un peu, beaucoup… »
En déroulant l’histoire de cette famille, Emmanuelle Grangé se rend compte combien ces drames à répétition ont aussi un caractère formateur pour la jeune fille et la femme qu’elle devient et finalement, combien elle doit son caractère et sa liberté à ces épreuves. Bouclant la boucle quand elle devient une mère pour sa mère lorsque la vieillesse et la maladie vont avoir raison de ses escapades, elle rend un magnifique hommage à celle qui lui en a tant fait voir!
Car, au fil des chapitres – qui commencent tous par un extrait de Jane Eyre, le roman de Charlotte Brontë qui les rassemble aussi – le style gagne lui aussi en intensité et en gravité, suivant en quelque sorte la courbe de la vie de Gabrielle. Tout en pudeur et en retenue, mais de plus en plus proche de l’essentiel. C’est beau, fort, prenant.

Les amers remarquables
Emmanuelle Grangé
Éditions Arléa
Roman
176 p., 17 €
EAN 9782363081919
Paru en mai 2019

Où?
Le roman se déroule en Allemagne, à Berlin, Büsum, Helmstedt-Marienborn, Tübingen avant de parcourir la France, de Paris et sa banlieue, Malakoff, Vanves et Meudon, en Bretagne, à Châteauneuf-du-Faou, puis en Loire-Atlantique et en Alsace, à Strasbourg, dans la Sud, à Avignon, à Nice, Èze, Vallauris et Biot et enfin dans le Sud-Ouest, au bassin d’Arcachon, au Cap Ferret et à Saint-Palais. On y évoque aussi Ouistreham et Genève.

Quand?
L’action se situe des années soixante à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
De son enfance, l’auteur garde le souvenir d’un grand appartement à Berlin, où son père est fonctionnaire international, la naissance d’un frère qui va bouleverser son quotidien de petite fille, des séjours en France pendant les vacances chez des grands-parents aimants, l’accent germanique des nurses qui se succèdent. Pourtant, dans toute cette banalité quelque chose détonne. La mère, fantasque, magnifique, amoureuse des rivages qui lui manquent tant, trop à l’étroit dans son rôle d’épouse de diplomate, ne peut s’empêcher de fuguer. Elle part, fuit l’appartement familial, laissant ses enfants et son mari. Elle revient cependant, jusqu’au jour où…
Comment se construire, grandir, trouver des repères lorsque rien n’est jamais sûr, quand la peur de l’abandon plane sur l’impression de sécurité et de normalité.
C’est ce portrait d’une mère à part qu’Emmanuelle Grangé esquisse aujourd’hui dans ce deuxième livre. On y retrouve ses thèmes de prédilection, la famille, le secret, la force silencieuse des non-dits. Mais aussi le travail du temps qui passe, qui vous entraîne dans sa course, faisant un jour de vous, le parent de ses parents. Aucun jugement, aucune rancœur, dans ce texte plein d’amour et de lucidité. Simplement le roman d’une famille, la sienne.

68 premières fois
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Les autres critiques
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L’Écho Républicain (Blandine Hutin-Mercier)
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Extraits
« Mon père trouve sa femme remarquable, si belle, unique dans ses vieux escarpins comme neufs car rehaussés de cabochons, il apprécie sa cuisine inventive. Il n’a pas pu venir le jour où elle lui annonce dans une lettre qu’elle ne rentre pas à la maison. »

« Nous sommes restés ballots, passifs, impuissants. Nous avons attendu le pire, l’annonce de l’hospitalisation, voire la mort de Gabrielle. Nous nous sommes habitués à vivre dans l’angoisse, puis dans la résignation. Gabrielle nous avait quittés pour de bon, je lui en ai voulu un peu, beaucoup… J’entendais ses injonctions: Ne dépends dans ta vie que de toi-même; quand un homme t’invite au restaurant, au cinéma, paye ton écot! Je lui en ai moins voulu. J’ai fini par l’imaginer travailleuse, gagnant son pain, son gîte, peut-être relectrice dans une maison d’édition, n’ayant rien d’autre à prouver que sa capacité d’être une femme libre. Elle vivait. Je le savais. » p. 65

À propos de l’auteur
Emmanuelle Grangé est comédienne. Elle vit à Paris. Elle a publié chez Arléa, Son absence, son premier roman, en 2017. (Source : Éditions Arléa)

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Le cœur battant du monde

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Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots:
Après sa naissance Freddy est confié à Charlotte, une jeune Irlandaise, avec mission d’élever de son mieux ce bâtard. Très vite, il apparaît que Friedrich Engels et son ami Karl Marx, qui ont trouvé refuge à Londres dans ces années 1860, sont liés à Freddy. Une quête des origines, riche en rebondissements, commence…

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Cachez ce fils que je ne saurais voir

Après l’impressionnant portrait de Magda Goebbels, Sébastien Spitzer s’attaque à Karl Marx, réussissant par la même occasion un formidable livre qui mêle à la fresque historico-politique une quête romanesque au possible. Époustouflant!

Sébastien Spitzer est arrivé en littérature il y a deux ans avec Ces rêve qu’on piétine qui nous avait fait découvrir l’étrange Magda Goebbels. Pour son second opus, il a choisi de revenir un peu plus loin en arrière, dans la seconde moitié du XIXe siècle, au moment où l’industrialisation gagne chaque jour du terrain et où la société vit de profondes mutations. Pour faire revivre cette époque, il n’imagine pas seulement quelques témoins de l’Histoire en marche, mais s’attache aussi à deux acteurs de ce changement, Friedrich Engels et son ami «Le Maure», de son vrai nom Karl Marx.
Lorsque s’ouvre le roman, il sont tous deux en Angleterre, contraints à l’exil après la publication du Manifeste du parti communiste et leur participation aux soulèvements de 1848 en Allemagne. Engels est à Manchester où il dirige avec son père une usine de filature et Marx à Londres où il poursuit son combat par l’écrit d’articles et la rédaction de ce qui va devenir Le Capital.
C’est dans cette «ville-monde immonde» que vit aussi Charlotte, contrainte à quitter son Irlande natale pour trouver refuge cette «Babylone à bout, traversée de mille langues, repue de tout ce que l’Empire ne peut plus absorber. Elle a le cœur des Tudors et se gave en avalant les faibles. Et quand elle n’en peut plus, elle les vomit plus loin et les laisse s’entasser dans ses faubourgs sinistres.»
Grâce à ses qualités, la jeune fille qui sait manier l’aiguille, mais aussi «ranger, plier, laver, écrire, compter, se tenir, se taire et danser quand c’est l’heure de faire la fête» va se voir confier la mission de nourrir et d’élever un bébé dont l’origine est secrète et qu’on appellera Freddy.
On l’aura compris, Sébastien Spitzer nous offre d’explorer la grande Histoire par son aspect le plus romanesque, à la manière de Dumas père. Cet enfant, objet de toutes les convoitises et qui, au fil des années va lui-même chercher à percer le mystère de sa naissance, nous vaudra quelques savoureux épisodes, guet-apens, tentative d’assassinat, fuite effrénée. Bref, une riche panoplie propre à séduire le lecteur.
Mais ce n’est pas là se seule qualité, loin de là!
Om saluera le remarquable travail documentaire qui nous fera découvrir la vie quotidienne sous le règne de Victoria, quelques épisodes marquants de la Guerre de Sécession, sans oublier la révolte des Irlandais contre la couronne britannique dépeints à chaque fois à travers les destins des personnages, fort souvent victimes des soubresauts d’une économie qui s’industrialise et se mondialise de plus en plus.
Et nous voilà au troisième point fort de ce superbe roman, celui qui met Friedrich Engels et Karl Marx en face de leurs contradictions et retouche quelque peu l’image des deux hérauts du communisme. Les 800 employés de l’entreprise Ermen & Engels de Manchester – dont quelques dizaines d’enfants – que dirige le fils Engels ne bénéficieront d’aucun privilège et seront bien loin d’être les fers de lance d’une quelconque dictature du prolétariat. Lorsque le coton américain viendra à manquer du fait du blocus, Friedrich Engels n’aura même aucun scrupule à se séparer de sa force de travail. Après tout, il lui fait bien trouver les moyens de soutenir financièrement Le Maure, qui entend mener grand train, tout en rêvant au «grand bouleversement» qu’il pressant «au cœur même du cœur battant du monde capitaliste». Il voit les contradictions et les failles du système : «Les cloaques des faubourgs étendent leur lie jusqu’au pied des beaux quartiers. La fortune des machines, puissantes, increvables, aggrave la misère des serre-boulons parqués dans des taudis. Ce système est un mensonge. L’argent est un vampire sans maître, jamais rassasié.» Pourtant, comme le rappelle Michel Onfray dans Le crocodile d’Aristote (à paraître le 3 octobre prochain chez Albin Michel) et de l’hebdomadaire Le Point a publié quelques extraits, «Marx a été et fut un bourgeois en tout.» Par son origine sociale, par ses études, par son mariage (il épouse la baronne Jenny Von Westphalen) et surtout par sa vie intime et son rapport au travail: «il engrosse la servante qui habite sous son toit et vit de l’argent donné par son ami». Et pour faire bonne mesure, on y ajoutera les heures passées à spéculer au Stock Exchange.
Sur le plan des mœurs, on ajoutera encore à ce tableau les deux sœurs Mary et Lydia qui partagent la couche d’Engels au grand dam du voisinage.
Dense, riche, enlevé: voilà une belle découverte de cette rentrée et la confirmation du talent de Sébastien Spitzer. Si les jurés des différents prix littéraires de l’automne cherchent encore à compléter leur sélection, on ne saurait trop leur conseiller de se plonger dans ce livre!

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Marx et Engels prennent le thé, tableau de Hans Mocsnay, 1953

Le Cœur battant du monde
Sébastien Spitzer
Éditions Albin Michel
Roman
448 p., 21,90 €
EAN 9782226441621
Paru le 21/08/2019

Où?
Le roman se déroule en Angleterre, à Londres et Manchester. On y évoque aussi Paris, Berlin, Bruxelles et Cologne ainsi que les États-Unis et les batailles de la Guerre de Sécession, comme Gettysburg et Atlanta.

Quand?
L’action se situe durant la seconde moitié du XIXe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
Dans les années 1860, Londres, le cœur de l’empire le plus puissant du monde, se gave en avalant les faibles. Ses rues entent la misère, l’insurrection et l’opium. Dans les faubourgs de la ville, un bâtard est recueilli par Charlotte, une Irlandaise qui a fui la famine. Par amour pour lui, elle va voler, mentir, se prostituer sans jamais révéler le mystère de sa naissance.
L’enfant illégitime est le fils caché d’un homme célèbre que poursuivent toutes les polices d’Europe. Il s’appelle Freddy et son père est Karl Marx. Alors que Marx se contente de théoriser la Révolution dans les livres, Freddy prend les armes avec les opprimés d’Irlande.
Après Ces rêve qu’on piétine, un premier roman très remarqué et traduit dans plusieurs pays, qui dévoilait l’étonnante histoire de Magda Goebbels, Sébastien Spitzer prend le pouls d’une époque où la toute-puissance de l’argent brise les hommes, l’amitié et l’espoir de jours meilleurs.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Tout au bout de Brick Lane, dans ce faubourg de Londres qu’on surnomme l’East End, c’est vendredi qui se pointe, avec tous ces bonshommes, fagotés et fiévreux. Ils sont banquiers, barbiers, armateurs ou fleuristes. Toute la semaine, ils se croisent sur leurs lieux de travail, se saluent aimablement, et parfois s’associent. Mais quand vient le vendredi, il n’y a plus de convenances. C’est leur jour de sortie, en quête de belles à louer pour des tendresses godiches à l’abri d’un coin de rue, quand tout luit sans briller.
Charlotte remonte cette faune vorace et fait la sourde oreille à tous ces bruits de succion, aux sifflets, aux clins d’œil et aux mains qui se tendent pour l’alpaguer. Elle connaît ces harangues, ces échos d’hommes avides qui se répandent dans son dos.
« Bagasse ! »
« Rombière ! »
La langue des grands mâles a d’infinies richesses pour maudire la beauté qui refuse de se livrer. Elle bataille et s’acharne. C’est la grammaire des fous. Des phrases de corps-à-corps. Des mots à bout portant. Des apostrophes blessantes.
Au début, les désirs de ces hommes lui faisaient des nœuds au bide. Elle planquait sa beauté, le teint de son âge rosé par le vent froid, ses lèvres bien dessinées, ses yeux de prairie vert-brun, comme à la fin de l’été. Elle est née ravissante, mais la ville l’a gâtée.
« Juste une fois, allons. Rien qu’une fois, ma duchesse. »
Dans cette extrémité de Londres que l’on surnomme « l’Abîme », Charlotte préfère se priver plutôt que de brader ce qui lui reste d’orgueil. Elle les déteste trop, tous ces forts en gueule qui se donnent des airs de pur-sang dans l’East End et qui, chez eux, se transforment en mulets auprès de leur épouse, dans leur maison, devant leur soupe épaisse, avec toute leur marmaille.
Charlotte tient contre elle un balluchon de linge sale. C’est toute sa garde-robe. Une chemise. Une robe. Et une vieille paire de bas qu’elle va devoir laver pour faire bonne impression. Elle est pressée. Le directeur de l’agence Cook a un poste à pourvoir. Une aubaine. Le travail se fait rare. Charlotte a rendez-vous ce soir. Pourvu qu’elle fasse l’affaire !
En traversant la rue, un élément pendouille et rebondit sur sa cuisse. C’est une manche de chemise. Elle la rabat d’une main et pelotonne le tout, bien serré contre son ventre, négligeant un court instant de regarder devant elle. Une dizaine de gamins sales se mêlent à la foule des trottoirs. Des rebuts du quartier nés parmi les bouts de ferraille, de rouille et de tessons de verre.
Charlotte fait un pas de côté. Elle se méfie d’eux. Elle les a vus faire. Ces grappes de petits voleurs sont passés maîtres dans l’art de chaparder, d’étourdir en essaim et de duper les sots. Ils n’ont pas leur pareil pour tirer une montre, une chaîne ou un porte-monnaie, avant de prendre feu comme la poudre d’escampette.
Ils vont tous dans le même sens. Ils ont repéré leur proie. Un couple qui n’a rien à faire là. Des bourgeois. Sans doute des étrangers.
« Un shilling ! S’il vous plaît, soyez bons, messieurs-dames. »
La dame semble hésitante mais son époux la reprend.
« Rien qu’une pièce ! »
Son homme l’entraîne plus loin.
Charlotte suit la scène qui se déroule de l’autre côté de la rue. Les faux mendiants se mettent à courir. L’un d’eux tient dans sa pogne la montre du monsieur. Charlotte devine la suite. Au prochain carrefour, il éclatera de rire et, si jamais le pauvre homme tentait de récupérer son bien, il prendrait certainement un coup de couteau dans le dos.
Que représente un shilling pour ce couple d’étrangers ? Une misère ! À peine le prix d’un billet d’entrée pour la Grande Exposition universelle de 1851. Ils sont des milliers à débarquer chaque jour pour la visiter. Ils viennent de France ou d’Allemagne. La reine Victoria a fait construire un vaste bâtiment au beau milieu de Hyde Park. Un édifice de verre et de fonte baptisé le Palais de Cristal. Depuis le mois de mai dernier, il abrite en son sein toutes les vanités du monde moderne : un piano automate, une locomotive à vapeur, des métiers mécaniques et des dizaines de machines à vapeur capables de filer le coton, de le tisser ou de laminer l’acier. À l’entrée de l’exposition, un immense bloc de houille, d’une bonne vingtaine de tonnes, est érigé comme un totem. C’est lui qui fait tourner les usines d’Angleterre. Ce bloc est le cœur sec et froid d’un nouveau monde sans cœur. »
Charlotte a vu le palais, de loin. Il est inaccessible. On dit qu’il ne faut pas y aller parce qu’il porte malheur.
Une mère et ses deux filles passent en cabriolet. La mère a belle allure. Ses filles sont pleines de boucles. Elles viennent de visiter le fameux palais. Elles exigent d’y retourner :
« Maman, je vous en supplie, on veut revoir l’éléphant d’Inde, maman ! Je vous en supplie ! Il avait l’air si triste, à balancer sa trompe d’un pied sur l’autre. Il a besoin de nous. On lui chantera des chansons douces ! Maman ! Retournons-y ! »
Charlotte ignorait qu’il y avait de la vie exposée là-bas. Elle imagine un éléphant tout gris, tout triste. Elle suit leur voiture qui trottine.
Un homme force le passage.
Le cocher lève son fouet.
Le piéton dresse le poing.
« Salauds de riches ! » grogne-t-il, tombé le cul par terre dans la boue de Brick Lane.
Charlotte reprend sa route et compte : deux filles, une mère. Trois tickets. Trois shillings. Avec ça, elle pourrait se payer des semaines à l’abri sous un toit et un lit rien que pour elle. Elle est si fatiguée. Son ventre se crispe. Elle enfonce son chapeau pour cacher son crâne ras. L’autre jour, elle a vendu ses cheveux à un perruquier du centre-ville. Deux shillings. L’auburn est à la mode. Elle a pu payer sa dette pour une chambre à six lits. Il ne lui reste plus grand-chose.
Pourtant sa mère lui a appris à coudre, à ravauder le lin comme le coton. Elle lui a enseigné le maniement de l’aiguille. Charlotte sait ranger aussi, plier, laver, écrire, compter, se tenir, se taire et danser quand c’est l’heure de faire la fête au son de la flûte et du violon. Charlotte est une bonne fille d’Irlande. Londres déborde de bonnes filles comme elle, venues de leur île ou de plus loin encore.
Londres est la ville-monde immonde. Ses rues sentent l’exil et la suie, le curry, le safran, le houblon, le vinaigre et l’opium. La plus grande ville du monde est une Babylone à bout, traversée de mille langues, repue de tout ce que l’Empire ne peut plus absorber. Elle a le cœur des Tudors et se gave en avalant les faibles. Et quand elle n’en peut plus, elle les vomit plus loin et les laisse s’entasser dans ses faubourgs sinistres.
Combien de temps encore ?
Un rayon de soleil frappe le bas de son visage.
Ses cheveux repousseront.
Ses seins ne lui feront plus mal.
Son enfant naîtra, avant le début de l’hiver. »

Extraits
« Elle lui a enseigné le maniement de l’aiguille. Charlotte sait ranger aussi, plier, laver, écrire, compter, se tenir, se taire et danser quand c’est l’heure de faire la fête au son de la flûte et du violon. Charlotte est une bonne fille d’Irlande. Londres déborde de bonnes filles comme elle, venues de leur île ou de plus loin encore.
Londres est la ville-monde immonde. Ses rues sentent l’exil et la suie, le curry, le safran, le houblon, le vinaigre et l’opium. La plus grande ville du monde est une Babylone à bout, traversée de mille langues, repue de tout ce que l’Empire ne peut plus absorber. Elle a le cœur des Tudors et se gave en avalant les faibles. Et quand elle n’en peut plus, elle les vomit plus loin et les laisse s’entasser dans ses faubourgs sinistres. »

« Le Maure guette le moment. Il est à pied d’œuvre pour fonder une autre ligue. Plus étendue et surtout plus puissante. Une internationale qu’il a décidé de loger au cœur même du cœur battant du monde capitaliste. Ici, à Londres, capitale de l’empire le plus puissant de l’histoire. C’est de là que viendra le grand bouleversement. Car l’Empire britannique porte en lui ses propres contradictions. Les cloaques des faubourgs étendent leur lie jusqu’au pied des beaux quartiers. La fortune des machines, puissantes, increvables, aggrave la misère des serre-boulons parqués dans des taudis. Ce système est un mensonge. L’argent est un vampire sans maître, jamais rassasié. »

« Engels est persuadé que le moment est venu. La crise est là. Profonde. Les usines n’ont plus rien à filer. Plus de coton. Plus de matière première. Les ouvriers n’ont plus rien à travailler. Cela fait des mois qu’ils ne touchent plus de salaire. Le peuple est en colère. II a faim. II a froid. II a peur, surtout. Il est capable du pire. Oui. Le moment est là. Celui du grand bouleversement. Il suffit de pas grand-chose pour fédérer les insurgés de Preston ou de Liverpool. Pourvu que le Maure soit bon.
Engels rajuste sa casquette de grosse laine. Elle est molle et humide. Elle gratte, mais il n’a pas le choix.
C’est un jour important.
C’est la grande réunion qu’il attendait depuis décembre. Le Maure a donné son accord. S’ils parviennent à convaincre les leaders du Lancashire de rejoindre l’Internationale, ils pourront se lancer. Mais il va falloir échapper à la vigilance de la police. »

« Je ne laisserai pas ce bâtard ni sa pute de nourrice nous nuire!»

À propos de l’auteur
Sébastien Spitzer est né par le siège en 1970 dans les beaux-quartiers de Paris. Il a suivi un cursus relativement classique, Khâgne, Sciences-Po. Mais après avoir découvert Miller, Hemingway et Fante, il s’est pris à rêver d’horizons lointains, d’une vie autre. À vingt ans, il est devenu journaliste. Pour Jeune Afrique, il a écrit ses premiers papiers sur le Congo, le Rwanda et l’Ouganda. Puis, il est devenu grand reporter pour Canal Plus, M6 et TF1. À quarante ans, deux enfants, un divorce et un psy, il s’est persuadé que le moment était venu de réaliser son rêve. Écrire un roman. Pendant trois ans, il s’est enfermé dans la salle de lecture du Mémorial de la Shoah pour se documenter sur l’histoire étonnante de Magda Goebbels et écrire un roman. Ces rêves qu’on piétine a été traduit dans plusieurs pays et remporté une quinzaine de prix littéraires. Le Cœur battant du monde est son deuxième roman. (Source: lesmots.co)

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Sur la Route du Danube

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En deux mots:
Une remontée du cours du Danube en 48 jours et à vélo: voilà le programme d’Emmanuel Ruben et de Vlad, son compagnon. Une épopée qui démarre à Odessa puis suit le Danube au plus près. Une traversée de l’Europe, de son histoire, de sa géographie et surtout de ses populations.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Europe, terre d’élection

Emmanuel Ruben a choisi de traverser le continent à vélo d’Odessa à Strasbourg et de suivre le cours du Danube. Son récit de voyage nous fait voir l’Europe de manière aussi originale que contrastée.

Refermant ce récit de voyage, je ne sais trop s’il faut d’abord admirer la performance sportive, ces 4000 km parcourus à la force du mollet le long d’un itinéraire qui réserve bien des chausse-trapes aux cyclistes ou l’érudition d’Emmanuel Ruben, qui semble avoir avalé une bibliothèque entière pour pouvoir nous détailler ainsi les paysages, les monuments, les peuples qu’il croise tout au long de son périple.
Ce dont je suis en revanche persuadé, c’est que la réussite du livre tient à la combinaison des deux.
Le choix du vélo donne un rythme et un point de vue plus propice aux rencontres – et aux surprises – qu’un camping-car ou une voiture et permet, bon gré mal gré, de réclamer plus facilement l’hospitalité quand il pleut à verse ou quand les rayons de la roue lâchent et demandent une réparation d’urgence pour pouvoir continuer sa route. Il permet aussi de «sentir» la géographie, de «vivre» les paysages et quelquefois de remettre en question la version livresque. Ou plus prosaïquement de confirmer l’intérêt stratégique d’implanter ici une colonie ou d’ériger là une forteresse pour repousser les assaillants.
cork boardBien entendu, il ne saurait être ici question de retracer la totalité d’un parcours si riche en anecdotes et en informations – le seul reproche que l’on pourra du reste faire au livre, c’est que sa richesse est telle que l’on ne peut tout digérer en une lecture.
Je préfère vous mettre l’eau à la bouche en piochant ici et là, au fil des épisodes, quelques réflexions, quelques faits qui éclairent la diversité d’un continent à l’histoire plus que mouvementée, à commencer par cette réflexion au début du voyage, en constatant que si le Danube sert de frontière naturelle, il reste indomptable et mouvant, notamment au niveau de son delta, en fonction de caprices saisonniers:
«L’Europe est le plus dense écheveau de frontières de la planète – l’Europe n’est qu’un entrelacs de bordures, et l’Ukraine, qui est par excellence le pays des confins, fait bien partie de l’Europe».
Pour les cyclistes, il en va de même, les routes s’amusant à défier cartes et autre GPS. Et quand le parcours est à peu près sûr, arrivent les fonctionnaires. C’est ainsi, par exemple, que le zèle des douaniers moldaves permettra d’écrire qu’il est «le seul pays qui demande dix fois plus de temps pour l’atteindre et le quitter que pour le traverser». Après avoir atteint la Roumanie et découvert le plus grand mouvement de révolte depuis la chute de Ceausescu, fraternisé avec une population qui partage d’autant plus qu’elle n’a quasiment rien à offrir. Et après avoir fait l’expérience des eaux de vie et autres alcools plus ou moins forts, c’est les «muscles raides, le cuir des fesses irrité et le cerveau encore ravagé par la murge de la veille» qu’il faut prendre la direction de la Bulgarie.
C’est peut-être le moment de dire deux mots sur le compagnon de voyage du narrateur qui «a le corps parcouru de frontières». Né à Kiev, il a grandi à Odessa, Bucarest et Bakou avant de filer vers Paris, Strasbourg puis Novi Sad. Dans ses veines coule du sang serbe, russe, ukrainien, tatar et la liste n’est sans doute pas exhaustive. Bref, l’incarnation de ce continent et le guide parfait pour cette pérégrination. Même s’il lui prend ici et là l’envie de lâcher son ami en cours de route, il sera d’une aide précieuse notamment dans cet ex-Yougoslavie qui est restée «plurielle, multilingue, multiethnique, multiconfessionnelle» et «aux populations inextricablement entrelacées» comme le raconte si bien Milorad Pavic dans Le Dictionnaire khazar, sorte de bréviaire pour Emmanuel Ruben qui, on l’aura compris, aine à s’abreuver des écrits des auteurs des pays traversés.
De Voïvodine, le duo gagne la Hongrie, puis la Slovaquie et, avant d’arriver en Autriche. «Remonter le Danube au pixel près, c’est explorer toutes les époques de la frontière, toutes les formes que l’Empire inventa, depuis les Romains, pour se barricader contre un ennemi réel, imaginaire ou fantasmé. Limes romain, Militärgrenze autrichienne, ligne Arpâda hongroise, Rideau de fer soviétique, murs et barbelés d’hier et d’aujourd’hui.»
En se rapprochant de l’Allemagne et de la fin du voyage, on peut voir comme un dernier symbole le fait que la source du Danube soit elle-même sujet à controverse. Derrière le petit théâtre et le filet d’eau qui s’en échappe, on peut sans doute trouver d’autres sources en amont.
Ode au voyage autant qu’ode à l’Europe, ce livre nous rappelle qu’il est bien temps de s’approprier notre continent.

Sur la route du Danube
Emmanuel Ruben
Éditions Rivages
Roman
256 p., 23 €
EAN 9782743646486
Paru le 03/03/2019

Où?
Le roman se déroule d’Ukraine en France, en passant par tous les pays européens limitrophes du Danube.

Quand?
L’action se situe en 2016.

Ce qu’en dit l’éditeur
À l’été 2016, Emmanuel Ruben entreprend avec un ami une traversée de l’Europe à vélo. En quarante-huit jours, ils remonteront le cours du Danube depuis le delta jusqu’aux sources et parcourront 4 000 km, entre Odessa et Strasbourg. Ce livre-fleuve est né de cette épopée à travers les steppes ukrainiennes, les vestiges de la Roumanie de Ceausescu, les couchers de soleil bulgares, les défilés serbes des Portes de Fer, les frontières hongroises hérissées de barbelés… En choisissant de suivre le fleuve à contre-courant, dans le sens des migrations, c’est l’histoire complexe d’une Europe qui se referme que les deux amis traversent. Mais, dans les entrelacs des civilisations déchues et des peuples des confins, affleurent les portraits poignants des hommes et des femmes croisés en route, le tableau vivant d’une Europe contemporaine.
Dans ce récit d’arpentage, Emmanuel Ruben poursuit sa «suite européenne» initiée avec La Ligne des glaces (Rivages, 2014) et explore la géographie du Vieux Continent pour mieux révéler toutes les fictions qui nous constituent.

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INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Prologue
Quitter Paris
Le plus dur, c’est de trouver le bon rythme, disait Vlad, si tu ne trouves pas d’emblée ton propre rythme, c’est fichu, tu chopes un point de côté, tu te mets dans le rouge, il faut savoir doser, ne pas se griller d’avance, mouliner sans forcer, en garder sous la pédale comme on dit – j’écris sous sa dictée, j’essaie de retrouver le tempo de son phrasé, le grain de sa voix, le tranchant de son accent, sa façon si particulière de rouler les r, il m’avait dit ça, une nuit, à Paris, alors que nous avions les flics aux trousses, je le revois pédalant à mes côtés, haletant à mes côtés, je revois sa manière unique de tenir son guidon, d’empoigner le taureau par les cornes, mains fermement agrippées aux cocottes de frein, dos cambré, buste jeté en avant, cou rentré dans les épaules, j’aurais pu le reconnaître de loin, il nous arrivait de nous croiser par hasard du temps où il vivait dans un squat à Pantin et moi dans un ancien bordel au métro Danube – un jour, je m’en souviens, c’était en avril, un des premiers soirs qui voient s’égayer la ville, je sors d’un bar un peu éméché, je vais décrocher mon vélo, j’aperçois un type aux cheveux blonds noués en catogan qui dodeline des épaules en grimpant la rue de Ménilmontant, je me dis ça doit être lui, c’est bien son style à lui, j’enfourche ma monture, je me dresse sur mes étriers, j’attaque la pente en danseuse, lui est déjà loin, loin, loin – je le vois filer comme si les feux, les néons, les enseignes, les réverbères, toutes les lumières de la capitale le halaient vers le ciel aimanté ; sous son barda de coursier, sa veste noire flotte dans son dos, et lorsqu’il dévale les rues de Belleville on entend claquer les pans de cuir, flap flap flap, petites ailes de corbeau ivre de traverser la ville ainsi, sur le fil de fer de son seul désir – tout est une question de rythme, disait Vlad, pas seulement de souffle mais de tempo, pas tant de vitesse mais de pulsation, les cuisses et les poumons ne suffisent pas : ce qui compte, c’est le cœur ; les jambes on s’en fout, elles suivront bien, les jambes, et si la cadence va trop vite ou si le développement est trop grand, il y a un dérailleur pour ça, un coup de pouce et tu changes de braquet – en revanche, le cœur, lui, s’il s’emballe, c’est terminé, tu vois rouge, le sang te monte à la gorge, tu as l’impression qu’on t’enfonce une dague en travers de la gueule, tu as ce goût de fer sur la langue et tu peux t’arrêter net, y rester, j’ai vu un type foudroyé comme ça, c’était dans les Vosges, en VTT, il a attaqué un raidard un peu fort, sur la plaque, et il a claqué – quarante ans, trois enfants –, depuis ce jour-là, j’ai raccroché mon VTT, l’effort est trop bref et trop violent ; moi, c’est l’endurance que j’aime, l’endurance et la vitesse dans le soleil et le vent, les longues distances à toute allure le long des fleuves, des rivières et des canaux de France et d’Europe ; un bon vélo comme un bon livre doit servir à retrouver sa respiration, disait Vlad – surtout, tu dois te concentrer dans ta course, apprendre à surveiller ton pouls, écouter les battements de ton cœur, reconnaître les systoles et les diastoles, tu dois savoir quand tu dépasses les bornes, quand tu risques la crampe mais aussi quand tu n’es pas dans le coup, quand tu ne peux rien de bon, quand tu es vidé – enfin, tu dois toujours être sur le qui-vive, attentif au moindre bruit, sans cesse aux aguets, tout ne tient qu’à un fil, le moindre moment d’inattention, le moindre geste de travers et tu es foutu, une bagnole déboule sur la droite, un piéton se jette sous tes roues, le danger te guette à tous les coins de rue, tu dois savoir anticiper, doser les freinages et les à-coups, viser la fluidité ; sur ta selle, tu dois couler de source, ta trajectoire doit être aussi déterminée que le tracé d’un torrent, aussi souple que celui d’une rivière, pas plus que l’eau qui s’écoule dans la plaine, tu ne dois sentir l’effort qui s’imprime dans tes veines, tu dois avoir l’impression de dériver comme dans un rêve – sous la gomme de tes pneus ou de tes boyaux, l’asphalte doit se liquéfier, les pavés doivent te soulever – tant que tu pédales, tu dois te sentir léger comme une plume, au bord de la lévitation, tu dois être toujours prêt à saisir la balle au bond, à relancer la machine, dès que tu te cales un peu trop bien sur ta selle, dès que tu te poses tranquille pépère sur ton derrière, tu prends le risque de te faire choper – si les flics déboulent et te prennent en chasse, ne leur laisse aucun répit, saute de trottoir en trottoir, engouffre-toi dans les ruelles les plus étroites, traverse les passages les plus périlleux, prends les virages à la corde, assure tes dérapages, évite les avenues trop larges, il n’y a jamais de ligne droite à vélo, le cyclisme comme l’écriture n’est qu’une série de méandres, pense à varier les vitesses, improvise ton itinéraire, serpente sur la chaussée – les flics à vélo sont de vieux crocos, si tu te mets à zigzaguer, ils zigzaguent aussi dans ton sillage, pur réflexe de leur part, et n’oublie pas qu’ils ont la trouille au ventre, la trouille de faire une connerie, la trouille de se viander, la trouille des chicanes et des pavés, la trouille d’échouer, de ne pas aller jusqu’au bout de leur mission, de rentrer bredouilles au bercail : la peur, tu ne dois pas la fuir ni la dompter, tu dois l’apprivoiser pas à pas ; l’adrénaline est ta drogue, sans elle tu n’es rien, tu ne vaux rien – si tu trouves le bon rythme, disait Vlad, tu deviens invisible, insaisissable, rien ne peut t’arrêter, une sorte de transe intérieure te gagne, tu peux continuer sur cette lancée des heures et des heures, parcourir des dizaines de bornes sans t’en rendre compte, la route se déroulera d’elle-même sous tes pneus ou tes boyaux, torrent d’images ou film en avance rapide – Paris très vite ne sera plus qu’un lointain souvenir, tu sentiras la ville s’effacer derrière toi – adieu bagnoles, adieu scooters, trottoirs sales, odeur de pisse, platanes lépreux, adieu sirènes des ambulances et des pompiers – si les flics sont à tes trousses, à la vue du périph tu pourras souffler, tu les auras semés, les flics à vélo s’aventurent rarement au-delà du périph – en passant dessous, tu pourras te dire que tu l’as échappé belle, l’Est commencera là-bas, tu seras déjà sur le boulevard de l’Europe, sur la route du Danube, sur la route du vrai Danube, pas la station de métro mais le fleuve… »

Extraits
« 1. Une odyssée qui commence à Odessa
Odessa (Ukraine), 25 juin
À l’aéroport d’Odessa, seul un militaire armé d’une dague et d’un revolver nous rappelle que nous avons atterri dans un pays en guerre. Je le toise de la tête aux pieds. C’est la deuxième fois que je reviens en Ukraine depuis l’Euromaïdan et chaque fois je me demande comment cette armée de soldats mal fagotés, équipés à la va-comme-je-te-pousse, pourra se défendre contre la Russie de Poutine, la troisième puissance militaire du monde. Tous les hommes croisés dans le hall de l’aéroport me demandent si j’ai besoin d’un taxi, alors je désigne la grande boîte en carton que je traîne derrière moi et je dis :
– Velosiped!
– Quoi, un Français venu jusqu’ici avec une bicyclette en pièces détachées?
– Mais pour aller où ? Jusqu’à Vladivostok ou jusqu’à Sakhaline?
– Jusqu’à Strasbourg, messieurs.
– Vous avez à peine foutu les pieds ici que vous rebroussez chemin? Tous ces efforts pour rentrer au bercail?
– Non, tous ces efforts pour remonter le Danube, messieurs.
– Vous allez rouler à contresens de Napoléon, d’Hitler et de l’expansion européenne, mon pauvre ami! Et vous avez bien raison quand on pense comment toutes ces aventures ont terminé: la bérézina vous pend au nez!
Oui, c’est pour traverser l’Europe à rebrousse-poil que nous avons débarqué dans cet ancien port russe puis soviétique, aux avenues tracées au cordeau par un Français, et qui n’a d’ukrainien que la langue écrite, celle qui se lit partout mais ne s’entend nulle part, tout le monde parlant, bien sûr, le russe. Oui, nous sommes venus remonter les flots danubiens, tels des Argonautes des temps modernes, des bouches de la mer Noire aux sources de la Forêt-Noire. Pour pédaler à contre-courant des vents dominants et de la plupart de nos congénères. Avec pour horizon un rêve d’enfance enfoui parmi les neiges et les sapins du Wurtemberg. Mais pour l’instant : chut ! pas question de dévoiler ce qui nous attire là-bas car dans un récit d’arpentage, où l’on devine déjà le début et la fin de l’histoire, il faut bien ménager un peu de suspens. »

« Remonter le Danube au pixel près, c’est explorer toutes les époques de la frontière, toutes les formes que l’Empire inventa, depuis les Romains, pour se barricader contre un ennemi réel, imaginaire ou fantasmé. Limes romain, Militärgrenze autrichienne, ligne Arpâda hongroise, Rideau de fer soviétique, murs et barbelés d’hier et d’aujourd’hui. Ici, donc, à Devin, où se dressait, de 1945 à 1989, le Rideau de fer, on a construit un monument aux quatre cents victimes de la maladie de la frontière, aux quatre cents personnes tuées pour avoir tenté de franchir le rempart barbelé séparant les deux blocs : c’est un grand portique de béton blanc perforé de coups de burin imitant des impacts de balles. Une plaque commémorative rappelle en quatre langues allemand, anglais, tchèque et slovaque que trente ans seulement nous séparent de cette tragédie: Ici, 400 personnes sacrifièrent leur vie »

À propos de l’auteur
Emmanuel Ruben est l’auteur de plusieurs livres – romans, récits, essais. Il dirige actuellement la Maison Julien-Gracq et vit sur les bords de Loire. (Source : Éditions Rivages)

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Nietzsche au Paraguay

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En deux mots:
Élisabeth Nietzsche suit son mari, le Docteur Förster dans son projet de créer une nouvelle Allemagne au Paraguay. Alors qu’elle s’enfonce dans une jungle pleine dangers avec un groupe de colons, son frère va basculer dans la démence. Deux parcours reliés par une étonnante correspondance.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Le rêve fou de la Nueva Germania

Durant leurs recherches sur la vie et l’œuvre de Friedrich Nietzsche, Nathalie et Christophe Prince ont découvert que sa sœur faisait partie d’un groupe de colons décidés à créer une nouvelle Allemagne au Paraguay. Quel roman!

Quand en mai 2015, j’ai découvert «Les Amazoniques», j’ai été emballé par ce thriller efficace, mais aussi par les autres dimensions de l’ouvrage, grand roman d’aventure qui nous entraîne dans la forêt amazonienne, espionnage et réflexion sur la pureté des peuples et sur leur droit de vivre selon leur culture et reportage. Si je vous en reparle ici, c’est que sous le pseudonyme de Boris Dokmak (l’auteur de La Femme qui valait trois milliards) se cachait Christophe Prince, un agrégé de philosophie décédé en 2017. Dans une postface éclairante Nathalie Prince nous raconte la genèse de ce roman signé de leurs deux noms. Nietzsche était leur passion commune : «On est entrés dans sa biographie quand on était professeurs. On est entrés dans sa tête.» Ensemble, ils ont accumulé un peu tout ce qui se rapporte au philosophe et à son œuvre. Des textes «oubliés, perdus, retrouvés, empilés, surlignés» jusqu’à ces dernières lettres qui racontent l’exil d’Élisabeth Förster-Nietzsche au Paraguay. «L’histoire est romanesque, et elle est vraie: la sœur de Nietzsche s’embarque en 1886 avec son mari pour aller fonder une colonie allemande au cœur du Paraguay.»
On imagine combien l’auteur des Amazoniques a trouvé matière à roman dans cette histoire, à commencer par répondre à une question évidente: que diable était-elle allée faire dans cette galère, avec les vinchucas et les Indiens?
La réponse nous offre un voyage sur les pas d’une communauté menée par un illuminé rêvant de créer une nouvelle Allemagne, un peuple à la race pure. À l’aube du XXe siècle, son utopie annonce des jours autrement plus funestes. Mais n’anticipons pas. Un petit groupe d’hommes et de femmes ont choisi de suivre le couple Förster-Nietzsche. Mais avant de pouvoir poser la première pierre de leur Nueva Germania, ils vont se rendre compte combien l’environnement qu’ils ont choisi leur est hostile. À l’image de la scène d’ouverture couleur rouge sang, ils vont devoir surmonter les attaques des tribus qui peuplent cette jungle, supporter l’humidité et les maladies et se frayer un chemin dans une nature aussi luxuriante que dangereuse. Mais pour l’heure, ils restent persuadés qu’ils braveront les obstacles et feront des immenses terres qui leur ont été concédées un vrai paradis.
Friedrich Nietzsche, de son côté, combat d’autres démons. La folie qui va le gagner ne l’empêche pas d’être lucide dans la correspondance qu’il entretient avec sa sœur, espérant que tous les antisémites puissent les rejoindre pour libérer ainsi l’Europe de leur idéologie nauséabonde. Et s’il affirme «Toi et moi ne serons plus jamais frère et sœur», ils va poursuivre ses échanges épistolaires jusqu’au crépuscule de sa raison.
En ne se concentrant pas sur le Paraguay et en mettant en parallèle la vie d’Élisabeth et de Friedrich, Nathalie et Christophe Prince montrent à la fois combien les deux mondes sont éloignés et combien la folie peut gagner l’un et l’autre.
Si cette Nouvelle Germanie est – au moins sur le papier – riche de promesses, les difficultés ne vont cesser de s’accumuler. Le fossé entre les discours exaltés de Förster – «nous constituons une société unique, à la fois ambitieuse et enthousiaste, fondée sur la fraternité» – et leurs ressources qui fondent comme neige au soleil, ne va cesser de se creuser. La misère, puis la détresse et le dénuement auront raison de ce rêve, non sans avoir auparavant englouti de nouveaux colons.
L’aventurier Virginio Miramontes, qui a échappé à la mort, pressent l’issue de cette épopée. «Mais il n’y avait face à lui qu’une montagne de surdité et d’orgueil. Pas seulement Förster, mais sa femme, la Nietzsche! Affreuse épouse, affreuse sœur, affreuse femme, obtuse et arrogante, instillée dans le sang de son homme comme un venin lent.» Un venin lent qui va devenir une peste brune et donner à ce roman, sous couvert d’aventures en Amérique du Sud, une vraie densité. Une belle réussite!

Nietzsche au Paraguay
Christophe Prince
Nathalie Prince
Éditions Flammarion
Roman
384 p., 19,90 €
EAN 9782081427549
Paru le 13/02/2019

Où?
Le roman se déroule principalement au Paraguay, mais également en Suisse et en Italie.

Quand?
L’action se situe en 1886 et les années suivantes.

Ce qu’en dit l’éditeur
Paraguay, 1886. Virginio Miramontes, un aventurier solitaire, est recueilli en pleine jungle dans une étrange colonie peuplée d’une poignée de familles allemandes.
C’est le projet fou d’Élisabeth Nietzsche, sœur du célèbre philosophe, et de son mari, le lugubre docteur Förster. Tous deux rêvent de créer dans ces terres vierges une nouvelle Allemagne digne de l’utopie aryenne balbutiante.
Antisémitisme délirant, plans d’expansion démesurés, cultures et commerces impossibles… Rien ne marche comme prévu, et la Nueva Germania court au désastre. La maladie rôde, la faim guette, la violence s’installe. Perdue dans ce microcosme entouré de barbelés, Élisabeth tient à son frère la chronique fantasmée de leur succès, passant ses jours à attendre les lettres de Nietzsche. Nietzsche au Paraguay révèle une face cachée de l’Histoire, celle d’une illusion folle, présage des massacres nazis un demi-siècle plus tard.

Les critiques
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Nathalie Prince présente Nietzsche au Paraguay © Production éditions Flammarion

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Journal de bord du capitaine Virginio Miramontes
30 avril 1888.
Aujourd’hui, rien ; je veux dire, «rien à signaler» comme dit Pedro. Néant absolu. Mais nous devons absolument rester vigilants. Pluie toute la journée.
[Dernière page du journal de bord du capitaine Virginio Miramontes.]

Rouge
Rouge. Du rouge partout: rouge sur le nez, dans les yeux, rouge sur les lèvres, un rouge avec un sale goût de terre.
Et la tête qui cogne.
— Pedro ?
Et la tête qui saigne. Il sent des bestioles qui lui escaladent le visage pour s’agglutiner sur le front et le haut du crâne, là où pisse le sang : moustiques, fourmis noires, mouches, cloportes, ils font la queue, c’est la curée, ils se battent pour lui siphonner la cervelle. Mais d’où viennent-ils ? Sa main pèse cent livres, impossible de la bouger, sinon il se mettrait des claques et ferait de la bouillie de tous ces vautours. Ses paupières aussi sont lourdes.
Ne pas s’endormir.
Il rouvre les yeux: rouge la rivière, et rouges les arbres… Ne pas s’endormir. Quand ils ont attaqué, ces salauds jappaient comme des chacals, des chacals morts de faim. «Yap-yap!» et «youp-youp», et bis et re-bis: il les entendait plutôt qu’il ne les voyait. Les lances, les flèches jaillissaient des arbustes, dans tous les sens, et tombaient comme une pluie d’été autour d’eux, sur la rivière, sur la pirogue, faisant percussion, sur Pedro aussi, sur Francisco et sur Julio, et sur lui-même. Mon Dieu, qu’elle est lourde cette fichue lance! La pointe fichée profondément dans son flanc droit. Il la tâte : du bois de quebracho, un bois lourd comme l’acier. Du coin de l’œil, il peut apercevoir sa hampe sombre dressée vers le ciel, et les longues plumes qui la parent. Rouges, les plumes. Ouaip, des chacals! Des semaines qu’il leur court après, et il n’en a même pas vu un seul. Des fantômes, ces types.
Rouge, le ciel. La douleur devient insupportable, cuisante.
Elle le cloue sur place, au fond de cette pirogue, dans cette mare d’eau mêlée de sang, le sien, mais celui de Pedro aussi, de Francisco et de Julio.
La douleur, la lance, il a l’impression qu’une armée de singes le halent depuis la berge! Des blessures, il en a eu son lot. Bataille de Tuyuti, en 1866: une balle lui a traversé l’épaule, lui explosant l’omoplate; bataille d’Abay, hiver 1868 : une balle de mousquet lui sectionne l’annulaire de la main gauche; et à Lomas Valentina, quelques jours après, des débris d’un obus manquent de lui sectionner la jambe droite. Il en conserve une légère claudication, et des rhumatismes de vieillard. Mais aucune de ces blessures ne lui a tiré de tels tourments.
— Pedro?
Crucifié, planté contre la pirogue comme une figure de proue, le visage tourné d’un quart vers la berge qui glisse doucement devant lui, il ne parvient pas à distinguer l’arrière de la pirogue. Pedro est-il encore là? Derrière lui? Il ne l’entend pas. Il ne l’entend plus. Francisco, lui, est parti ; il est tombé dans l’eau boueuse de la rivière dès le début de l’assaut, hérissé d’une demi-douzaine de flèches tel un saint Sébastien en son martyre. Il a plongé vers le fond immédiatement, tête la première, pas un mot, pas une plainte: une pierre. À son tour, Julio a hurlé, il a gémi et crié à chacune des flèches qui le touchaient: d’abord au cou, traversé de part en part, puis aux bras, dans le bide et finalement dans l’œil, et il s’est tu alors, basculant doucement par-dessus bord et s’en allant en aval du fleuve: un vieux tronc sec. La rivière, tout autour d’eux, a viré au rouge foncé, dessinant des veines et des marbrures cerise dans l’eau boueuse.
— Pedro?
Pedro, le fidèle Pedro. Il se souvient de ses cris, des cris rageurs puis des cris étranglés, mais rien d’autre. Est-il mort? Agonise-t-il à quelques centimètres de lui sans qu’il le sache?
Quant à lui, dès le début de l’attaque il a plongé dans le fond de la pirogue, pour se protéger d’abord, et pour sortir son Henry, ensuite. Une seule balle sortant du long canon acier de cet engin peut tuer un puma; il a entendu parler de bison abattu d’un seul coup à une lieue de distance.
Mais pas eu le temps de le charger que cette saloperie de lance, bois noir et pointe en pierre nouée par des fils de chanvre, le perforait. Tout de suite, le souffle coupé, et une douleur intense, lourde, granitique qui l’a écrasé vers le fond du bateau, les mains crispées sur le fusil impuissant qui plongeait dans la rivière. Il a senti sur ses mains l’eau froide, puis le canon du fusil s’enfoncer dans la vase.
Alors il a poussé sur la crosse, de tout son poids, jouant au gondolier, poussant encore, et la pirogue s’est éloignée de la berge et des jajapeos de ces chacals pour glisser dans un courant plus rapide. Ça les a sauvés. Ça l’a sauvé. »

Extraits
« Nice, 10 avril 1887, veille de Pâques
Mon cher Lama,
Une omission d’abord. Dans ma dernière lettre, j’avais oublié de te dire quelques mots de la musique de Parsifal. Le chevalier au cygne! Tu t’étonnes? Eh bien oui, j’en ai entendu le prélude. Où? À Monte-Carlo! Très bizarre! Je ne puis y repenser sans un bouleversement intérieur tant je me suis senti l’âme élevée et saine. Le plus grand bienfait qui m’ait été accordé depuis longtemps.
La puissance et la rigueur du sentiment, indescriptible. Je ne connais rien qui saisisse le christianisme à une telle profondeur et qui porte si âprement à la compassion. Totalement sublime et ému. L’écho musical de l’infini, le sens du tragique, de la souffrance et de la grandeur de la souffrance, la passion du mystère, la nuit du monde qui est aussi minuit et lumière éternelle. Wagner a-t-il jamais fait mieux? […] Je suis content d’avoir de tes nouvelles, de savoir que ton installation au Paraguay se passe si bien et qu’on t’accueille comme une grande dame.
Ton Fritz »

« 3 décembre 1887 – Sucre, Bolivie.
Nous sommes enfin à Sucre, la «cuidad de la plata» (ville de l’argent), ou «choquechaca», le «pont d’or» en quechua : le pont vers la fortune ! Sucre, ville pauvre, sale et puante, sans route ni lumière, sans pension ou auberge digne de ce nom, sans hôtel du gouverneur, ni théâtre, sans transport autre que des vieilles mules et une dizaine de carrioles, ville terreuse, et rose lorsque le soleil se couche, en fin d’après-midi, derrière Churuquella et Sisasica, les deux hautes montagnes qui la cernent. Pentland, lorsqu’il était encore délégué régional du bureau de La Connaissance des Temps, a placé Sucre par 19° 03’ de latitude S et 64° 24’ 10’’ de longitude O Greenwich, ainsi qu’à près de 3 000 mètres d’altitude. Mais ses mesures sont sérieusement contestées. En attendant de nouvelles observations, il apparaît que la position exacte de Sucre, la plus grande ville de Bolivie, reste inconnue. Sacré point de départ. La forêt est là, derrière les montagnes, tout autour, c’est-à-dire l’inconnu, ou presque. Là-bas, les hauts plateaux nous attendent.»

«Il faut comprendre ce qu’était la Nouvelle Germanie. La misère y était permanente et la détresse multiple: les maladies, la vermine, l’humidité, le dénuement, l’isolement, la crétinerie du couple Förster, leurs entêtements moraux et politiques, les Indiens, la faim et l’interdiction de manger de la viande, de faire appel à une quelconque aide extérieure, l’angoisse omniprésente… Seul Virginio, par sa clairvoyance et sa compassion, a deviné l’inéluctable désastre. Seul, il l’évoquait. Mais il n’y avait face à lui qu’une montagne de surdité et d’orgueil. Pas seulement Förster, mais sa femme, la Nietzsche! Affreuse épouse, affreuse sœur, affreuse femme, obtuse et arrogante, instillée dans le sang de son homme comme un venin lent. Pas seulement le docteur et son épouse, mais les colons qui, à quelques exceptions près, ont commencé à se méfier de lui, de son esprit critique, de sa liberté, qu’ils enviaient, ils ont commencé à parler dans son dos, à le surveiller, à médire, à lui inventer une légende de démon cruel et sensuel, à l’isoler, ils ont parlé de la bannir, pire peut-être. »

« L’histoire de la sœur nous intriguait: les dernières lettres de Nietzsche faisant état de l’emménagement d’Élisabeth au Paraguay et du succès qu’elle exhibe, nous nous demandions ce que diable elle était allée faire dans cette galère, avec les vinchucas et les Indiens. L’histoire est romanesque, et elle est vraie: la sœur de Nietzsche s’embarque en 1886 avec son mari pour aller fonder une colonie allemande au cœur du Paraguay. On a accumulé les archives, les articles consacrés à sa vie, on a retrouvé des images des colons et de la propriété des Förster, des bribes, des souvenirs, des colonnes de journaux… »

À propos de l’auteur
Christophe Prince, professeur agrégé de philosophie, a publié sous le pseudonyme de Boris Dokmak deux romans, dont un polar très remarqué, La femme qui valait trois milliards (Ring, 2013). Il est décédé en 2017. (Source : Éditions Flammarion)
Nathalie Prince est Professeure de Littérature Générale et Comparée à le Mans Université. Ses thèmes de recherche sont littérature et théorie des genres (littérature fantastique, littérature de jeunesse) ; Histoire des idées et des représentations décadentes autour de 1900 et Poétique du personnage. (Source: universités d’Angers et du Mans)

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Le Prix

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Sélectionné pour le « Prix Orange du livre 2019 »

En deux mots:
En ce 10 décembre 1946, Otto Hahn est à Stockholm en compagnie de son épouse pour assister à la remise de son Prix Nobel de chimie. Alors qu’il se préparer Lise Meitner, qui a travaillé avec lui durant des dizaine d’années vient lui rendre visite pour lui demander des comptes. Commence alors un huis-clos intense, étouffant, étincelant.

Ma note:
★★★★★ (coup de cœur, livre indispensable)

Ma chronique:

Huis-clos à Stockholm

En imaginant le huis-clos entre Otto Hahn, Prix Nobel de chimie et son ex-collaboratrice Lise Meitner, Cyril Gely fait bien plus qu’éclairer un point d’histoire. Il nous offre une tragédie classique de très haute volée.

Et si le plus beau des romans n’en était pas un? Et si une fois encore la réalité dépassait la fiction? Avec «Le Prix» Cyril Gely a construit une petite merveille à partir de personnages ayant réellement existé, les scientifiques Otto Hahn et Lise Meitner. Si, au fil du récit, le lecteur va découvrir les grandes lignes de leurs biographies respectives, c’est avant tout leur rencontre dans un hôtel de Stockholm le 10 décembre 1946 qui va faire de ce récit une tragédie digne des classiques tels qu’énoncés par Boileau en 1674 dans L’Art poétique:
« Qu’en un lieu, qu’en un jour, un seul fait accompli
Tienne jusqu’à la fin le théâtre rempli. »
Si le deux chercheurs se retrouvent dans la capitale suédoise, c’est parce qu’Otto Hahn vient y réceptionner le Prix Nobel qui lui a été décerné deux ans plus tôt pour sa découverte sur la fission nucléaire. De fission, c’est-à-dire de l’éclatement d’un noyau instable en deux noyaux plus légers, il va en être beaucoup question dans ce huis-clos, au moins au sens symbolique. Car Otto et Lise ont travaillé ensemble durant plus de trente ans, après leur rencontre en 1907 à l’Institut de chimie de l’université de Berlin. C’est conjointement qu’ils mèneront leurs recherches et publierons jusqu’au 12 juillet 1938. Une complicité de tous les instants, même s’il n’est pas question d’amour. «Ensemble, ils faisaient des merveilles», comme lorsqu’ils interprétaient la Mélodie hongroise de Schubert.
Mais le poids de l’Histoire vient mettre un terme brutal à cette relation. Après l’Anschluss, Lise l’Autrichienne devient citoyenne allemande et sa religion juive devient alors un fardeau de plus en plus pesant. Lise doit fuir et tenter de gagner la Suède via les Pays-Bas.
Otto et Lise vont pouvoir échanger quelques lettres, faire le point sur leurs recherches. Car ils sont proches du but: «La solution, ils la tenaient. Ils l’avaient sur le bout de la langue, encore un mois ou deux, et ils allaient la révéler au monde entier.»
Mais au moment de conclure leurs travaux, Otto publiera seul l’article qui lui vaudra le Nobel.
Lise n’est pas venue le féliciter, mais demander des comptes. Passe encore qu’elle ne soit pas associée à cette distinction, mais pourquoi – maintenant que la Seconde Guerre mondiale a pris fin – ne mentionne-t-il même pas le nom de la physicienne dans son discours?
Une accusation qui fait sortir l’Allemand de ses gonds: «Je t’ai sauvée la vie, j’ai pris des risques, je t’ai confié la bague de ma mère. Et toi, tu reviens huit ans plus tard, avec des allégations pleines de fiel! Si tu n’étais pas Lise Meitner, si nous n’avions pas en commun plus de trente années de travaux, il y a longtemps que je t’aurais mise dehors! »
Mais la physicienne a du répondant. Des arguments tout aussi percutants. Jamais l’adage «derrière chaque grand homme, se cache une femme» n’a paru plus pertinent. Car il semble bien que sans Lise, Otto ne serait pas dans cet hôtel, se préparant à recevoir la plus belle des récompenses pour un scientifique. Pour faire bonne mesure, on ajoutera la collaboration avec le régime nazi à cet «oubli».
Cyril Gely, qui a derrière lui de grands succès au théâtre et comme scénariste, nous offre des dialogues ciselés, une tension dramatique qui va crescendo jusqu’à l’épilogue, sans oublier quelques clins d’œil allant vers le Vaudeville quand on apprend, par exemple, que l’épouse d’Otto loge dans la chambre contigüe et que la porte peut s’ouvrir à chaque instant.
Subtilement, les arguments de l’un et de l’autre vont se confronter, donnant au lecteur tous les éléments pour se forger une opinion. Le fruit de la passion commune est mûr au moment d’enfiler le smoking pour rejoindre la grande réception. À vous de le cueillir. Et de savourer avec moi ce chef d’œuvre, car cette confrontation pose des questions qui n’ont pas perdu de leur acuité aujourd’hui. De l’antisémitisme latent à la place des femmes dans la société, de la résistance face à un pouvoir inique à la responsabilité des scientifiques quant à l’usage qui sera fait de leur découverte.

Le prix
Cyril Gely
Éditions Albin Michel
Roman
224 p., 19 €
EAN 9782226437105
Paru le 02/01/2019

Où?
Le roman se déroule principalement en Suède, à Stockholm. On y évoque l’Allemagne, à Berlin, à Göttingen, Hechingen et Tailfingen ainsi que la fuite de Lise à Stockholm via les Pays-Bas.

Quand?
L’action se situe en 1946.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Huit ans qu’elle attendait cette entrevue, qu’elle l’imaginait jour après jour. Elle avec Hahn. Elle contre Hahn. Huit ans. Et ce jour est enfin arrivé. »
Le 10 décembre 1946, au Grand Hôtel de Stockholm, Otto Hahn attend de recevoir le prix Nobel de chimie. Peu avant l’heure, il est rejoint dans sa suite par Lise Meitner, son ancienne collaboratrice avec laquelle il a travaillé plus de trente ans. Mais Lise ne vient pas le féliciter. Elle vient régler ses comptes.
Dans ce huis clos implacable, Cyril Gely, l’auteur de la pièce de théâtre Diplomatie (adaptée à l’écran par Volker Schlöndorff et récompensée par le César de la meilleure adaptation), confronte la vérité de deux scientifiques aux prises avec l’Histoire.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com 
France Bleu (émission Les livres – Sylvie Thomas)
Blog Les mots chocolat 
Blog L’animal lecteur
Le blog de Squirelito

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Nul ne sait ce que nous réserve le passé.
Cette phrase, Hahn l’a en tête depuis qu’il est éveillé. Il ne saurait dire pourquoi. Elle est venue, d’un coup, alors qu’il ouvrait les yeux. Les mots ont semblé danser un instant face à lui, puis ont envahi son cerveau. Impossible de se rendormir. Depuis, Hahn est à la fenêtre – qu’il a ouverte.
La lumière perce à peine à travers le ciel gris. Juste assez pour distinguer l’opéra et, face à lui, le palais royal de Stockholm. Dans l’autre chambre, Edith dort toujours. Les trottoirs sont recouverts de neige. Le toit des maisons aussi. Un étrange silence assourdit la ville. Hahn ne ressent pas le froid mordant qui lui saute au visage. Il ne l’a jamais ressenti. Même enfant, sa mère courait sans relâche derrière lui pour le couvrir. Hahn regarde sa montre, il est sept heures quarante-trois, et c’est la journée la plus importante de sa vie.
Le Comité lui a réservé une suite au Grand Hôtel. La suite 301, au troisième étage. Une large porte donne sur une entrée quelque peu étroite, où sont exposés plusieurs portraits. Puis un salon immense avec deux chambres de chaque côté. Celle de Hahn est à gauche. Edith dort encore dans celle de droite. Au-dessus du canapé en cuir, un tableau de William Turner, Tempête de neige en mer.
On pourrait croire que ce tableau a été placé sur ce mur exprès. Ce n’est pas impossible, mais rien ne le prouve non plus. Nous y reviendrons en temps utile.
Hahn a saisi les trois feuilles posées sur son bureau. Son écriture est distinguée, tranchante, sans ratures. Il relit pour la énième fois le discours qu’il a écrit. Ce discours, il le connaît par cœur. Mais ce matin, à la pâle lumière du jour, Hahn a besoin de se rassurer.
Ses lèvres se mettent à bouger. Les mots qu’il susurre à peine sont en anglais – langue que Hahn maîtrise parfaitement. Dans sa jeunesse, il a étudié à Londres et Montréal, avec Ramsay et Rutherford. Il parle de l’Allemagne meurtrie, de la malheureuse Allemagne, d’abord oppressée par les nazis, et maintenant par les Alliés. Il certifie que les scientifiques allemands n’ont pas souscrit au régime hitlérien. Et ajoute enfin qu’il ne faut pas juger trop durement la jeunesse de son pays. Comment pouvait-elle se faire une idée ? Sans radio étrangère, sans presse libre ? Nous avons tous été opprimés pendant douze ans, il est temps de tourner la page.
Soudain, Hahn a étrangement froid. Il ferme la fenêtre et passe la robe de chambre étendue au pied de son lit. Une douleur aiguë lui traverse l’estomac. Hahn glisse jusqu’à la salle de bains et verse un peu d’eau de mélisse dans un verre. Il boit, espérant que cela fera passer l’inflammation. Trop de nourriture, d’alcool, de café. Trop de stress, aussi. Depuis leur arrivée à Stockholm, mercredi dernier, il y a près d’une semaine, les Hahn n’ont pas eu un soir pour eux. Dîners, banquets, agapes, soupers. Ils ont mangé comme quinze ! En Allemagne, il n’y a rien. Ici, les magasins regorgent de nourriture. L’avantage d’être un pays neutre. La contrepartie est ce goût légèrement citronné de l’eau de mélisse. Otto Hahn a une maudite indigestion. »

Extraits
« Lorsque Edith ouvre les yeux, sa première pensée est pour Lise. Ça fait si longtemps que les deux femmes ne se sont pas vues. Huit ans. Edith se souvient parfaitement de la date. Le 12 juillet 1938. Un siècle, un millénaire. Elle a du mal à comprendre son silence. Si pendant la guerre s’écrire ou se voir pouvait être compliqué, ça l’est moins depuis la chute de Berlin, en mai 1945. À la même date, pratiquement jour pour jour, Hahn était enlevé par des soldats anglais.
Edith se lève péniblement. Ses mains tremblent. Elle prend appui sur la table de chevet. Elle sait déjà que ce ne sera pas une bonne journée. Une ombre noire passe devant son visage. Edith la chasse d’un revers de main. Mais l’ombre revient. C’est toujours ainsi les mauvais jours. Mieux vaut ne pas lutter. Edith l’a compris au fil des années, c’est pourquoi elle éteint sa lumière et reste couchée.
Dans la pénombre, les souvenirs jaillissent. Ceux de la nuit du 12 juillet 1938. Et ceux d’avant. Jamais ceux d’après. Comme si cette date mémorable marquait, pour Edith, une frontière. Non entre le bien et le mal, mais plutôt entre l’insouciance et l’inquiétude. C’est depuis cette nuit-là qu’elle fait chambre à part avec Otto. »

« À eux trois, ils formaient un atome. Le noyau était composé d’Otto et de Lise, l’un proton, l’autre neutron. Edith était l’électron qui tournait autour – qui tournait sans jamais espérer s’en approcher un jour. »

« Hahn aimerait être ailleurs. A Göttingen, à Berlin, à dix mille kilomètres de Stockholm! Lise patiente. Elle n’a pas encore déplacé toutes ses pièces sur l’échiquier. Elle distingue à peine son vieil ami face à elle, et l’entend tout juste respirer. Mais si la lumière jaillissait soudain dans la pièce, elle sait que son visage porterait les traces de son affrontement. Quelques cernes plus profonds sous les yeux, les bajoues légèrement plus flasques. Hahn n’est pas un dieu. Ce n’est qu’un homme que Lise veut démettre de son piédestal ».

À propos de l’auteur
Cyril Gely est romancier, auteur de théâtre à succès – plusieurs fois nommé aux Molière pour Signé Dumas (Francis Perrin/Thierry Frémont), Diplomatie (Niels Arestrup/André Dussollier) – et scénariste (Chocolat de Roschdy Zem avec Omar Sy et James Thierrée). Il a reçu le Grand Prix du jeune théâtre de l’Académie Française, le Prix du Scénario au festival International de Shanghai et le César 2015 de la Meilleure adaptation pour Diplomatie, réalisé par Volker Schlöndorf. (Source : Éditions Albin Michel)

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Les Femmes des terres salées

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En deux mots:
Émilienne quitte la ferme où elle était maltraitée pour rejoindre les ouvriers des Salines de Dieuze. Accusée du meurtre de son patron, elle va pouvoir être innocentée. Mais, alors qu’elle imagine un avenir plus serein, la Guerre de 1870 va tout chambouler.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Un siècle en Lorraine

Élise Fischer continue à nous raconter sa Lorraine natale, cette fois en suivant le destin de quelques femmes de la seconde moitié du XIXe au XXe siècle. Au moment où l’Histoire bouleverse les histoires personnelles.

« On s’est raconté toutes ces histoires, le soir, au coin du feu, pour ne pas oublier. Souviens-t’en et parles-en à tes enfants! C’est notre histoire. Il ne faut pas qu’elle se perde. » Élise Fischer suit le conseil que donne le personnage de son nouveau roman avec beaucoup de ténacité. Aujourd’hui à la tête d’une impressionnante collection de romans dits du terroir, elle a développé un formidable talent, celui de vulgariser l’Histoire et nous la rendre palpable, chargée d’émotions et de personnages forts, à hauteur des hommes et des femmes qui peuplent la terre de sa Lorraine natale.
Après Le jardin de Pétronille situé à Nancy durant l’Occupation et Villa sourire qui dressait une fresque de la Grande guerre, nous voici en 1857. C’est le point de départ d’une saga en deux volumes qui va couvrir plus d’un siècle et, dans ce premier tome, traiter notamment de la Guerre de 1870 qui coupera la région en deux, avec une partie sous administration allemande et l’autre restant française. Mais n’anticipons pas.
Dans la ferme de Buzémont, près de Dieuze, Émilienne n’a qu’une envie, fuir. Comme tout le personnel féminin, elle doit subir les assauts de Jules Waldmann pour lequel le droit de cuissage fait partie de l’éducation. Elle part rejoindre sa cousine Henriette, ouvrière aux salines de Dieuze et où elle espère être embauchée.
Un départ qui va éveiller les soupçons de la gendarmerie, car Jules a disparu sans laisser de traces. Et alors que l’enquête se poursuit Émilienne prend ses marques dans ce monde en mutation où les progrès techniques transforment le paysage. Les machines à vapeur arrivent, les lignes de chemin de fer sont construites entre Dieuze, Nancy, Strasbourg et Paris. Napoléon III montre la puissance de son Empire en organisant une grande exposition universelle en 1867. Dans ce nouveau monde qui se construit Émilienne croit percevoir un avenir plus serein, car l’incendie de la Ferme du Buzémont et la découverte du cadavre de Jules l’a finalement innocentée. Mais d’autres nuages viennent assombrir son horizon. Venus d’Allemagne, ils vont rapidement recouvrir l’Alsace et la Lorraine. La Guerre va provoquer le départ de Napoléon III, mais surtout contraindre la jeune IIIe République à entériner la perte de l’Alsace et d’une grande partie de la Lorraine avec le Traité de Francfort.
C’est l’heure des «optants». Les habitants des territoires devenus allemands peuvent choisir de rallier la France où passer sous l’administration de Bismarck. Émilienne, ainsi qu’une grande partie de la famille, choisit Nancy. Passé le traumatisme, le Chef-Lieu de la Meurthe-et-Moselle entend se construire un avenir. Les peintres, les verriers, les architectes et les sculpteurs développent leur savoir-faire et leur créativité, alors qu’une nouvelle exposition universelle s’annonce.
Si l’on prend beaucoup de plaisir à la lecture de ce roman, c’est parce qu’il nous est raconté à hauteur d’homme. Les histoires de famille et l’Histoire de France, les faits divers et les décisions politiques forment une trame passionnante qui nous fait ressentir les choses. On se réjouit d’ores et déjà du second tome, La Promesse du sel, qui arrive la semaine prochaine en librairie

Les femmes des terres salées
Élise Fischer
Éditions Calmann-Lévy
Roman
480 p., 21,50 €
EAN : 9782702162910
Paru le 22 août 2018

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Dieuze, mais aussi à Nancy et à Paris.

Quand?
L’action se situe de 1857 à la fin du siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
1857, en Lorraine. Après la disparition mystérieuse du fermier qui l’employait, un homme brutal qui abusait d’elle, Émilienne part rejoindre sa cousine Henriette, ouvrière aux salines de Dieuze. Malgré la gentillesse d’Henriette et de son mari Eugène, mineur dans les puits salés, Émilienne peine à surmonter le traumatisme des violences qu’elle a subies, d’autant que la gendarmerie la soupçonne de ne pas être étrangère à la disparition de son ancien maître.
Au moment où elle s’autorise enfin à connaître l’amour avec François, un jeune fermier, de terribles accusations obligent Émilienne à se cacher. Contrainte de vivre séparée de son mari, elle espère connaître le bonheur quand éclatera son
innocence. Mais elle a fait une promesse, lourde de sacrifices, qui a déjà scellé son destin…
Du Second Empire jusqu’à l’Exposition universelle de 1889 où les artistes lorrains, dont Émile Friant, seront récompensés, Élise Fischer nous entraîne dans une Lorraine méconnue, celle des salines et des travailleurs du sel, pour nous faire vivre les joies, les douleurs, les passions de femmes droites et fortes malgré les tourmentes de l’Histoire et l’adversité.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
L’Essor (Jacques Plaine)

Les premières pages du livre
« Ferme de Buzémont, Dieuze, février 1857
Émilienne se releva, secoua ses jupes. La colère, après l’humiliation subie, éveillait en elle des pensées meurtrières. Elle eut envie de hurler sa détresse à la terre comme au Ciel resté sourd à ses prières. Elle cracha par terre en se rajustant. Foi de fille bafouée, un jour, elle planterait cet homme et quitterait la ferme.
– Je le jure, murmura-t-elle, le poing levé, il crèvera.
Elle voyait comme en rêve le corps de cet homme se décomposer, devenir une charogne rongée par les vers. Il ne méritait pas autre chose. Et elle jubilait déjà par avance. Elle se reprit, baissa les yeux vers le sol souillé où serpentaient les filets de déjection. « Je ne veux pas rester une fille de ferme dans ces conditions, je croyais valoir mieux que ça ! »
Un jeune veau la regardait.
– Tu n’y es pour rien, petit Blanchot, et tu ne peux rien pour moi qui t’ai aidé à sortir des entrailles de ta mère, la brave Perlette.
Quitter la ferme était son obsession. Elle s’en irait travailler aux salines avec sa cousine Henriette qui y avait trouvé son salut, malgré le travail dur et pénible.
Au moins, après sa journée, elle serait libre. « Bien sûr, les hommes regardent les filles là-bas aussi, mais il y a du monde et ils ne peuvent pas nous culbuter devant tous, lui avait dit sa cousine en lui faisant ses adieux. Je penserai très fort à toi. »
Henriette clamait à qui voulait bien l’entendre qu’en ces murs, en dépit des vapeurs et de cette odeur de sel, elle respirait. Bien mieux qu’à la ferme, depuis qu’elle n’avait plus à redouter les assauts de Jules Waldmann, une bête de la chose. Jules, toujours émoustillé et prêt à planter son dard entre les cuisses des filles de ferme, puisque sa femme ne pouvait le satisfaire autant qu’il l’aurait voulu. De toute façon, Germaine avait fait son temps ou presque. À peine trente-cinq et déjà vieille et tordue, se plaignait-il. Son petit palais de douceur manquait de fermeté pour un homme comme lui. Les chairs molles d’avoir trop servi, flasques d’avoir trop subi. Certes, Germaine lui avait donné quatre gaillards et deux pisseuses. Mais Jules avait encore de l’ardeur et de la semence à répandre. Ce serait dommage que ces belles choses se perdissent. Il était un vrai paysan, un homme de la terre qui plante, qui sarcle, qui retourne tout sur son passage. La fatigue n’avait pas de prise sur lui. Un mollet, une gorge, un fessier dodu qu’il devinait sous les jupes et son os durcissait, se tendait. Il se vantait de faire jouir les filles comme personne.
– Elles gueulent, les petites garces, mais elles aiment ça !
Il le savait. Ah, leurs soupirs provoquaient chez lui contentement, fierté et jubilation au point de redoubler d’ardeur. Il affirmait lire dans le regard des donzelles et déceler le plaisir. Il était sûr de son fait et s’en enorgueillissait auprès des autres ouvriers agricoles ou du forgeron du bout de la rue quand il allait boire son godot1 avec lui.
– L’homme est maître sur ses terres. La vie est courte, il faut savoir en profiter et rendre grâce. C’est ma prière, fanfaronnait-il en claquant la langue.
Qui donc avait osé se plaindre au curé pour que l’homme de Dieu se sentît obligé de lui rendre visite au milieu d’un champ de betteraves à la fin juillet ? Le soleil cognait dur. La Lorraine tremble et grelotte en hiver pour mieux transpirer en été.
– Jules, faut qu’on cause tous les deux…
– Je vous écoute, mais si c’est pour que j’aille dans votre bâtisse plus souvent… ce sera dur, l’ouvrage ne manque pas, comme vous voyez.
– Tu es un bosseur, tout le monde le sait. Mais tu ignores le mot respect !
– Mais je respecte tout, mon père : la ferme, les champs, les animaux, même le bon Dieu, aux grandes fêtes, et je fais mes Pâques chaque année. Vous le savez bien, vous qui me confessez.
– Et les femmes ?
– Les femmes, je les honore comme il se doit et je leur permets d’exulter quand elles le demandent. Elles en ont autant besoin que nous, les hommes.
– Sauf que la plupart du temps, elles ne te demandent rien. Toi, tu prends. Ce ne sont pas des poules… Tu te comportes comme un coq ombrageux et fougueux.
– Je ne prends rien, mon père, je me dévoue et j’offre. J’ai des cadeaux plein le ventre, vous me comprenez ? Ne me dites pas que vous n’en faites pas autant avec la jolie petite Marinette, la bonne qui gère votre maison ! Cré nom d’un chien, sous votre soutane, vous êtes un homme !
– Ah, ça, non, Jules ! Jamais ! Marinette se garde pour son mariage avec Vincent.
– Ben, je n’aurais pas cru ! Et vous, comment faites-vous quand ça vous tortille jusqu’à en perdre la boule ?
– À chacun sa méthode, Jules. Moi, je puise des forces dans la prière et je respecte mes semblables. Je veille sur les âmes. C’est ma vocation et mon devoir. J’aurai des comptes à rendre, toi aussi.
– Bon Dieu ! Pardon, ça m’a échappé. Moi, je veille aussi sur mes semblables, mais pas comme vous. Je suis un homme qui a ses besoins. Faut exprimer, sinon on éclate, disait mon père qu’était pas le dernier des imbéciles.
– Faudrait veiller sur toi et sur ton âme. Que diras-tu au Seigneur quand tu arriveras là-haut et qu’il dressera la liste de tes outrances ?
– Outrances, c’est un peu fort, non ? Le bon Dieu m’a créé comme je suis, bien vigoureux, loué soit-il ! J’ai encore le temps de penser à là-haut.
– Sans te souhaiter du mal, ce sont des choses qui arrivent parfois plus vite que prévu. Essaye de t’en souvenir avant de t’endormir, juste après la prière… Nul ne connaît le jour et l’heure où le Seigneur rappellera son âme.
– Bon, vous n’allez pas encore me rabâcher que je dois aller à confesse ?
– Non, tu es assez grand pour savoir ce que tu dois faire. Quoique cela ne te ferait sans doute pas de mal. Mon petit doigt me dit que tu ne te comportes pas toujours très bien avec tes servantes. Si on dressait la liste de celles qui se sont sauvées sans demander leur reste… Sans compter Henriette qui a filé, grosse de toi… D’ailleurs, son enfant te ressemble comme deux gouttes d’eau. Tu ne peux pas le nier.
– Ah, ça, non ! Il n’est pas de moi, je fais attention. C’est comme sauter en marche de la carriole. Je sais éviter les ornières, moi.
– Permets-moi de mettre ta parole en doute. Et la petite Émilienne ?
– Oh, c’est une jolie gosse qui a tout à apprendre de la vie. Vous pouvez compter sur moi, monsieur le curé, j’en ferai une femme comme il faut. Tiens, si je n’avais pas marié Germaine, Émilienne m’aurait bien plu.
– N’oublie pas, Jules, le respect… Cette jeune fille est fragile. Il faut veiller sur elle. Elle n’est pas majeure et doit aider ses parents endettés jusqu’au cou à cause de son frère…
– Oui, je sais, c’est la raison pour laquelle on l’a prise chez nous. Elle aide Germaine à torcher nos six mioches et me donne un coup de main parfois.
– Veille sur elle avec RESPECT, je compte sur toi.
– Comme le lait sur le feu. Mais que je vous dise quand même, monsieur le curé, elle n’est pas si fragile, la donzelle, et surtout elle se laisse monter le bourrichon par Henriette, sa cousine. C’est qu’elle m’en crache, des horreurs.
– Si tu la laissais tranquille, la petite Émilienne, elle ne te cracherait rien du tout. Quant à Henriette, c’est une femme bien, qui a préféré fuir ta ferme que trop te servir. Je te le répète, Jules, apprends à modérer tes ardeurs.
– Bon, ça va, j’ai entendu votre sermon, monsieur le curé. C’est votre boulot, c’est comme lire votre machin…
– Le bréviaire.
– Ce n’est pas le tout, j’ai de l’ouvrage, moi. Merci pour la visite.
Le curé Berzinger remit son chapeau et s’éloigna, les épaules voûtées, accablé par tant de mauvaise foi. Il n’y avait rien à tirer de ce Jules ; un obsédé, voilà ce qu’il était. »

Extrait
« Que de guerres! Celle de Trente Ans a saigné la Lorraine et l’Alsace à blanc. Mon Dieu, gémissait Eulalie, que de misères pour les pauvres gens! Les mercenaires, des Suédois employés par Richelieu, s’en sont donné à cœur joie. Sur leur étendard figurait une horrible devise: « Tuez-les tous! » Ces habitants de l’Est qui valaient moins que des chiens. Comme s’ils étaient galeux… C’est comme je te le dis, ma petite Henriette. Nous n’étions que des barbares tout juste bons à être donnés aux cochons ou jetés dans l’étang. Deux siècles plus tard, tu vois, ma fille, on s’en souvient encore. Ce cardinal nous a fait tellement souffrir. On s’est raconté toutes ces histoires, le soir, au coin du feu, pour ne pas oublier. Souviens-t’en et parles-en à tes enfants! C’est notre histoire. Il ne faut pas qu’elle se perde. »

À propos de l’auteur
Élise Fischer est née à Champigneulles d’un père lorrain et d’une mère alsacienne. Journaliste, elle a longtemps travaillé pour Côté Femme (aujourd’hui Vivre Plus). Elle est productrice et animatrice de l’émission littéraire Au fil des pages sur RCF (réseau national) et membre du jury du Concours de nouvelles des lycéens de Lorraine. Elle est l’auteur de nombreux romans parus chez Calmann-Lévy et également aux Presses de la Cité et chez Fayard. (Source : Éditions Calmann-Lévy)

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La mer en face

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En deux mots:
Philippe a du plus en plus de mal à supporter son épouse et les «amis» de cette dernière. Aussi décide de partir en Allemagne sur les traces de son oncle au passé trouble. Mais il devra interrompre son voyage pour aller retrouver son fils au Canada, hockeyeur professionnel impliqué dans une affaire de dopage.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Le scénariste surpris par le scénario

Vladimir de Gmeline entraîne le lecteur en Allemagne sur les pas d’un nazi avant de faire brusquement demi-tour et nous plonger dans un thriller sur fond de dopage du côté de Montréal. Surprenant, mais malin.

Si de nombreux écrivains ont déjà utilisé la technique du «roman dans le roman» pour pimenter leur histoire, il faut bien avouer que la variante imaginée par Vladimir de Gmeline est aussi audacieuse que déroutante, du moins au premier abord. Car une lecture attentive – voire une relecture – nous prouvera que tous les indices ont bien été placés au fil du récit pour nous permettre de passer allègrement du récit historique au thriller sur fond de chantage et de mafia.
Il faut par exemple comprendre les raisons qui vont pousser Philippe à entreprendre son voyage dans l’Allemagne de son enfance. Si les relations avec son épouse ne sont plus au beau fixe depuis bien longtemps, les visiteurs qu’elle reçoit à la maison irritent au plus haut point son mari. À cinquante ans, ce sénariste en panne d’inspiration ne supporte plus leur arrogance. Il en profite pour prendre la fuite et entreprendre ce voyage qu’il a déjà plusieurs fois repoussé à Detmold, dans le Nord de l’Allemagne. C’est là qu’il a passé une période de sa jeunesse, auprès d’un oncle qui a été membre des Waffen SS. Outre le fait de revoir les lieux, il aimerait en savoir davantage sur le rôle effectivement joué par son parent.
Guillaume décide de l’accompagner, davantage pour resserrer les liens qui l’unissent à son ami que par envie de se plonger dans les pages sombres de l’histoire.
Les deux hommes laissent leurs familles respectives pour enquêter. Si au début ils se heurtent à un mur de silence, ils vont finir par apprendre, bribe par bribe, quelques détails sur les exactions commises. Mais un coup de téléphone de sa fille va l’alerter sur l’état de santé de son fils Ivan qui poursuit une brillante carrière de hockeyeur professionnel au Canada. Les retransmissions de ses matches et les photos transmises vont le pousser à prendre l’avion pour Montréal. Malgré les dénégations d’Ivan, il ne va pas tarder à se rendre compte que l’augmentation subite de sa masse musculaire n’est pas due aux seules séances de musculation.
Petit à petit la douloureuse vérité se fait jour, non seulement Ivan se dope, mais il sert de tête de pont à un vaste trafic.
Pour Philippe, c’est le même sentiment de culpabilité que celui ressenti en Allemagne, même s’il n’a pas commis lui-même d’actes répréhensibles. La famille, son rôle de père, la façon dont il a mené sa vie jusqu’à présent, le rôle joué par sa femme dans cette sombre histoire: autant de thèmes abordés en filigrane pour boucler la boucle.
Sauf que Vladimir de Gmeline – on l’aura compris – a plus d’une corde à son arc. Voici donc le père et le fils aux prises avec une bande d’escrocs redoutables dont les menaces se font de plus en plus précises.
Il serait dommage de révéler ici les épisodes suivants, aussi haletants que dans un bon thriller. Disons simplement que jusqu’à l’épilogue on va se régaler, car les faits s’emballent sur un rythme d’enfer.

La mer en face
Vladimir de Gmeline
Éditions du Rocher
Roman
424 p., 19,90 €
EAN : 9782268096506
Paru le 5 septembre 2018

Où?
Le roman se déroule principalement en France (du Vercors à la Bretagne, en passant par Briançon), en Allemagne (à Detmold et du côté de la mer Baltique) et au Canada (à Montréal et environs). On y évoque aussi des voyages au Brésil et en Autriche.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Philippe – scénariste de cinquante ans, dont le couple bat de l’aile – s’apprête à retourner en Allemagne. Adolescent, il a séjourné deux étés chez son oncle, ancien Waffen SS. Ce voyage, maintes fois différé, tient autant du pèlerinage que de l’enquête familiale. Philippe est hanté par la «Shoah par balles », l’extermination des Juifs d’Europe de l’Est. Une image en particulier l’obsède: un groupe de femmes et d’enfants attendant d’être fusillés dans le dos, face à la mer Baltique.
Philippe doit-il se confronter aux fautes qu’il n’a pas commises, ou rester prisonnier de ses questionnements? Des coups de téléphone alarmants l’obligent à interrompre cette quête des origines pour rejoindre son fils Ivan, hockeyeur professionnel au Canada, qui semble en danger.
Philippe parviendra-t-il à le protéger et ainsi se libérer des errements familiaux du passé?

Les critiques
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Blog Quatre sans Quatre


Vladimir de Gmeline présente son roman La mer en Face © Production Éditions du Rocher

Les premières pages du livre
« Chouettes étoiles. Hier, au même endroit et à la même heure, on ne voyait rien. Pas de lune, pas de vent, pas de bruit. Un vrai cimetière, mais je connais le chemin par cœur. Je viens me planter au croisement, ou je longe le bois, sur le sentier qui borde le grand pré. D’ici, j’ai une belle vue sur la maison. Je la voulais, elle la voulait, on est contents. Le toit de chaume et les colombages, le confort à l’intérieur, les lumières du salon, et ces gars que je ne connaissais pas qui viennent pour la deuxième fois en une semaine. Ils disent qu’ils sont des amis de son père.
Avant, je clopais. J’ai arrêté. J’aimais cette solitude, le soir, la fumée qui n’avait jamais vraiment la même odeur. L’été, j’aimais son parfum d’Amérique, de grillons et de murmures amoureux. L’automne, j’entendais des chiens et des collégiens rebelles, des fêtes étranges. Le froid me faisait penser à des plateaux silencieux, des pierres figées. La pluie, la pluie, on a tout dit sur la pluie, et moi j’en dirais trop alors je m’arrête tout de suite.
Il paraît que je dis toujours la même chose. C’est peut-être vrai. C’est une passion. J’aime encore cette solitude, mais je n’ai plus besoin de fumer. Je me suis lassé. Les sensations s’estompaient, je les retrouve. Ils ont garé leurs voitures derrière, des grosses bagnoles que je ne sens pas. Je fais le mec sympa qui ne comprend rien et ne se pose pas de questions, mais je ne les sens pas. Tout à l’heure, ce gars épais au crâne rasé, avec son pull blanc, a bien vu que je le regardais de travers quand il est allé se servir dans le réfrigérateur sans rien demander.
Il m’a lancé un sourire narquois. Léa m’a toujours fait le coup de l’élégance, mais il y a des choses auxquelles on ne peut pas échapper. Elle ne le cherche pas vraiment d’ailleurs. Elle a même l’air plutôt à l’aise. En réalité, c’est moi qui la gêne. Elle m’a fait son petit sourire numéro trois quand je suis rentré dans le salon. Prends-moi
pour un con. Je la connais par cœur. Je fais quelques pas, les mains dans les poches. J’aurais peut-être dû me douter que tout cela finirait par arriver.
Être plus méfiant. Et puis je n’y croyais pas trop. Méfie-toi, tu travailles trop du ciboulot et à force tu vas passer à côté.
Tu te fais des films. Mon instinct, ma raison, il y avait une bagarre entre les deux. Je mets un coup de pied dans un caillou. Je vois bien à travers les sous-bois, je reconnais les bruits, mes sens sont à l’affût. J’ai écouté ce que je pensais être ma raison, ou ce que je voulais penser. Bref, je me suis menti, parce que j’adorais sa chatte. Bingo, mon grand.
Voilà la facture.
Après notre première séparation, j’avais arrêté le journalisme. Une des meilleures décisions de ma vie. J’étais parti assez loin, je bossais à droite à gauche, je plongeais, je traficotais. Je gagnais de l’argent, et je m’éclatais. Je repassais en France régulièrement, je distribuais, j’avais la conscience claire et le sentiment d’être passé à côté de la catastrophe. Un jour, cette image complètement incongrue m’était venue à l’esprit, alors que je roulais à vélo, devant l’esplanade des Invalides. J’étais à peine en train de remonter la pente à cette époque. Je m’étais vu dans une grange, et une grosse voiture, ou un camion, ou une météorite, atterrissait sur le toit, il y avait une explosion et tout partait en fumée. Et moi je m’étais éjecté de la grange à la dernière minute. C’était exactement ça. Sauvé par le gong. J’avais mis un peu de temps à redevenir moi-même, à ne plus être la chiffe molle bêlante qui cherchait à la reconquérir. Ce gars-là me piquait un peu les yeux.
Belle leçon de vie. J’ai refait de la viande, j’ai récupéré mon cerveau, je baisais, je lisais, je me regonflais comme un bonhomme Michelin qui avait été piqué par une toute petite aiguille. Il fallait avancer, et ça me plaisait bien. »

Extrait
« Je me souviens que j’ai été odieux avec ma femme. Prétentieux et hautain. Aux moments où j’étais le plus paumé, je pensais m’en sortir comme ça. Je me débattais avec mes contradictions, ce que je croyais être mes échecs, alors que j’avais juste du mal à avancer. Je ne sais pas comment elle a fait pour tenir toutes ces années. Je suis devenu normal trop tard, et je m’en veux. C’est un sentiment qui vient souvent me visiter.. » p. 38

À propos de l’auteur
Vladimir de Gmeline est grand reporter à l’hebdomadaire Marianne. Il a publié deux récits, Les 33 Sakuddeï et Les Mystères de la Sungaï Baï, et un premier roman, en 2016, aux éditions du Rocher, La Concordance des temps. (Source : Éditions du Rocher)

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Kornelia

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En deux mots:
Le corps parfait et les cheveux blonds de la nageuse est-allemande Kornelia Ender fascinent le narrateur. Voici l’histoire de cette quadruple championne olympique, mêlée aux souvenirs de l’adolescent.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:
Un amour de nageuse

Kornelia Ender a été quadruple championne olympique de natation en 1976 et le fantasme de Vincent Duluc, qui revient sur cette époque particulière.

Après nous avoir rappelé la carrière de George Best, le cinquième Beatles, puis nous avoir remis en mémoire l’épopée des Verts de Saint-Étienne dans Un printemps 76, Vincent Duluc poursuit l’exploration de sa jeunesse en délaissant son cher football pour revenir sur son idole des années soixante-dix, une sirène blonde émergeant de la piscine olympique de Montréal: Kornelia Ender.
Si ce nom ne vous dit rien, après tout qu’importe. Car au-delà de la biographie de la championne, c’est toute une époque et tout un système que l’auteur nous raconte. Grâce à lui, on va éviter le travers de beaucoup de procès portant sur une époque passée, c’est-à-dire porter un jugement avec les yeux d’aujourd’hui sur les dangereuses dérives « d’un pays qui manipulait ses athlètes au nom de la victoire socialiste. »

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Kornelia Ender lors des championnats du monde de Belgrade en août 1973. DR

L’une des meilleures plumes de L’Équipe commmence son récit par la relation du voyage qu’il a effectué à Schornsheim où Kornelia Ender-Grummt est aujourd’hui kinésithérapeute. Dans cette petite ville de Rhénanie-Palatinat, il espère croiser l’ex-championne, lui dire toute son admiration. Mais il craint tout autant la rencontre avec cette sexagénaire qui, selon toute vraisemblance, ne correspondra plus en rien avec l’athlète qui a enflammé son cœur d’adolescent (l’auteur avait quatorze ans lors des J.O. de Montréal. Et renonce finalement à son projet pour ne garder en mémoire que les images du triomphe de la belle allemande.
Nous voici donc au commencement, du côté de Halle, en République démocratique allemande. La fille d’un colonel et d’une infirmière est reprérée par les services de détection mis en place dans tout le pays et commence à accumuler les performances alors qu’elle n’a pas encore douze ans. Aussi est-elle la plus jeune athlète sélectionnée pour les Jeux Olympiques de Munich en 1972 où elle ne fera pas de la figuration puisqu’elle reviendra de Bavière avec trois médailles d’argent (200 mètres, relais 4 fois 100 mètres et 4 fois 100 mètres quatre nages).
Mais Kornelia frappe l’imagination du narrateur en 1973, lors des premiers Championnats du monde de natation organisés à Belgrade. Ce ne sont pas tant les quatre médaille sd’or qui le subjuguent, mais le maillot de bain de Kornelia qui laisse entrevoir un corps parfaitement sculpté.
Il n’en faut pas davantage pour qu’on poster vienne égayer sa chambre au côté de ceux des footballeurs et pour qu’il se réveille en pleine nuit pour assiter au triomphe de «sa» nageuse à Montréal: l’or au 100m nage libre, au 200m nage libre, au 100m papillon et au 4 x 100m 4 nages. Elle ne devra s’avouer battue que dans le 4 x 100m nage libre, décrochant l’argent derrière les rivales américaines.
En parlant de rivalité, les pages consacrées à Shirley Babashoff, la Californienne qui ne parviendra jamais à battre l’Allemande – sauf en relais – sont édifiantes. Elles montrent la guerre que se livraient alors, au sortir de la Guerre froide, l’est et l’ouest. On comprend très vite qu’il ne s’agit pas de dénoncer un dopage que l’on soupçonne, mais de trouver les moyens de faire encore mieux. En rappelant que Kornelia a davantage été victime que participante de ce système, l’auteur ne tente pas seulement de continuer à vivre son rêve, mais réussit à nous convaincre de la bonne foi de cette étoile filante. Sans «Ostalgie» comme disent les Alllemands qui regrettent la RDA, mais avec les yeux de l’admirateur inconditionnel qu’il fût et demeure.


Ce court film retrace la carrière de Kornelia Ender, depuis ses premiers diplômes jusqu’aux Jeux de Montréal . © Production Sportsreference.com

Kornelia
Vincent Duluc
Éditions Stock
Roman
256 p., 18 €
EAN : 9782234083417
Paru le 28 février 2018

Où?
Le roman se déroule d’abord dans un pays qui n’existe plus, la République démocratique allemande – RDA – à Halle, Leipzig, Berlin-Est, mais aussi dans les villes-hôte des Championnats du monde de natation et des Jeux Olympiques, telles que Belgrade, Munich, Montréal ainsi qu’en France, à Bourg-en-Bresse et Paris.

Quand?
L’action se situe de 1953 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« J’ai retrouvé une photo de Kornelia au fond d’un carton de souvenirs dans le grenier de mes parents. Sur une des fiches cartonnées des héros olympiques, elle sortait de l’eau, ses cheveux blonds plaqués en arrière, parce que les sirènes ne
reviennent pas à la condition terrestre avec une frange qui leur tombe sur les yeux. Elle avait dix-sept ans et à cet âge tout battait la chamade, son coeur d’artichaut et ses ailes musculeuses qui rythmaient le papillon.
Je l’ai cherchée comme on part sur les traces d’un amour de jeunesse, dans l’empreinte d’une époque qui avait sacré sa blondeur blanchie par le chlore, dans les archives d’un régime qui avait tout consigné, même ce qu’elle avait oublié. J’espère que je l’ai trouvée.»

Les critiques
Babelio
Valeurs actuelles (Mickaël Fonton)
France-Inter (Le journal pop de Joy Raffin)
France Bleu (1 livre – Frédérique Le Teurnier)
EPJT (Valentin Jamin)
Blog Lire le sport

Les premières pages du livre:
« J’aimerais beaucoup la croiser mais je ne veux pas la rencontrer. Elle a passé sa jeunesse à être surveillée et écoutée, je me contenterais de la regarder depuis ma timidité. Je préférerais qu’elle reste un mystère, ne pas savoir si elle est Greta Garbo ou Odette Toulemonde. Bien sûr, il reste à déterminer si Garbo a voulu qu’on l’oublie, ou qu’on ne l’oublie pas, après avoir tourné son dernier film à l’âge de trente-six ans, en 1941. Elle sortait emmitouflée, son rire de divine avait cessé de tomber en cascade, ses yeux masqués de verres fumés cachaient leur lumière, et l’on ne pouvait tenir que c’était pour n’être pas reconnue : cette mise en scène même d’une notoriété camouflée la singularisait, entretenait l’ancienne flamme, ce mythe auquel elle se confrontait en glissant à petits pas sur les trottoirs de la Cinquième Avenue, que des reines sans prénom et des femmes sans couronne arpentaient en costume de scène à la tombée du jour sans parvenir à rivaliser avec un souvenir. Dès 1950, à New York, elle avait cessé de paraître en public pour fuir la compagnie des hommes, des femmes aussi, parfois. Kornelia, elle, est restée dans la vie. C’est le monde qui s’est retiré.
Un après-midi d’avril, du soleil des vignes de la Rhénanie-Palatinat aux premiers dégradés sombres des forêts de Bavière, j’ai mis deux heures et quarante ans pour aller de Kornelia Ender à Roland Matthes, dans l’Allemagne qui n’était pas leur pays du temps qu’ils formaient un couple idéal aux yeux de l’époque, et des amoureux. J’ai suivi la route qui éloigne désormais les enfants séparés d’un pays disparu. La RDA aura existé pendant quarante ans, dont trente-sept années de séparation, ce qui épouse à peu près leur vie de couple depuis 1976. Ils se sont éloignés de l’or des piscines olympiques et rapprochés de l’oubli en suivant des vies parallèles qui ne se rejoignaient plus.
J’ai traversé Schornsheim, un village en pente ; sur l’autre colline dévalaient les vignes. Je me suis rangé le long du trottoir opposé, à quelques mètres de l’entrée du cabinet de kinésithérapie de Kornelia, j’ai vu la plaque portant son nom de jeune fille héroïque accolé à celui de son deuxième mari, Kornelia Ender-Grummt, j’ai vu les stores orangés accrochés aux fenêtres, dans l’angle d’une maison de village massive. C’était un après-midi de printemps traversé de douceur immobile. Quand la porte s’est ouverte sur des patients qui laissaient à l’entrée une poussette ou un déambulateur, j’ai vu la salle d’attente et considéré le dernier sas qui me séparait d’elle. J’ai toujours su que je n’irais pas plus loin, que je préférerais deviner, comme les antihéros des films américains observent depuis une voiture garée en retrait un amour de jeunesse dans son jardin sans clôture avec ses enfants et son nouveau mari. Le scénariste organise la scène à l’instant même où l’homme rentre du travail, ce qui sous-tend d’une part que la femme ne travaille pas, ou moins et qu’elle a pu rentrer plus tôt, et d’autre part sème chez le spectateur l’espoir subliminal qu’elle finira par s’ennuyer de ces rituels banlieusards et se retournera un jour, en refermant la porte, vers l’homme de la rue. C’est ainsi qu’ils nous tiennent, par l’ambiguïté entraperçue.
Nous sommes tous revenus sur les lieux d’amours anciennes, en simple pèlerinage, sans rien chercher ni attendre, juste pour revoir l’endroit et se revoir soi-même, en comptant sur le hasard de dix secondes sur une période de vingt ans pour croiser celle ou celui qui passerait dans la rue, irait prendre son courrier sur le palier, taillerait ses roses dans le jardin, glisserait comme une silhouette dans un décor familier, ou comme un fantôme. La seule issue souhaitable de la quête est de demeurer une illusion, parce que le hasard serait un embarras, si difficilement justifiable qu’il faudrait se cacher pour voir sans se montrer, et ainsi éviter exactement ce que l’on faisait semblant de chercher, la rencontre.
Lorsqu’elle advient, par préméditation ou par hasard, il y a peu d’émotion comparable à ce qu’embrasse le premier regard, trente ou quarante ans plus tard. Nous avons du mal à retrouver la trace des femmes, elles suivent les hommes et changent de nom, pour la plupart, brouillant les pistes et suggérant que celles qui ont gardé le leur seraient celles qui ont raté leur vie de famille ou réussi leur divorce. Les hommes qui cherchent à retrouver les femmes sont indifférents au bilan comparé et narcissique des rides et des défaites, indifférents aux ombres : le matin, dans la glace, ils cherchent ce qui change, mais chez elles, quêtent ce qu’il reste, les traces de lumière.
Nous avons croisé dans les rues piétonnes d’anciennes amours que nous n’avons pas reconnues. Nous avons constaté l’érosion sur les visages de nos premiers flirts, mais notre premier regard d’après, une vie plus tard, nous a tiré du côté du déni ou de l’aveuglement, superposant deux époques et deux images au détriment de la vie réelle, de la vie qui a passé. Ce n’est plus le constat qu’il ou elle a changé qui nous prend par surprise, ce sont les stigmates qui créent l’émotion, c’est l’évidence d’une longue vie sans nous qui nous prend par la main et par les sentiments, nous laissant avec un vertige dont on ne sait pas quoi faire.
La conscience du vide, dans lequel les années de l’intervalle se sont engouffrées, s’éprouve un samedi soir d’insomnie en regardant Donna Summer sur YouTube chanter « MacArthur Park » ou « Last Dance » au début des années 2000. Elle a une ride profonde sur le front, qui n’existait pas trente ans plus tôt, là, entre les sourcils, elle a un peu plus d’ampleur dans une magnifique robe blanche, la gorge un peu plus remplie, la voix qui tient moins longtemps les aigus ; lorsque l’on clique sur la version originelle de 1976, elle est d’une beauté parfaite, et sa voix casse à chaque rupture harmonique, et elle danse comme on ensorcelle en arpentant la scène de ses longs compas bottés de cuir. 1976 nous plonge dans une nostalgie attendue, acceptée, peut-être recherchée, mais c’est la Donna crépusculaire qui nous emporte, par ses manières d’accepter d’être regardée pour ce qu’elle était et de nous livrer les traces du combat qu’elle a mené jour après jour pour retenir ce qui était en train de s’en aller, une grâce qui s’éventait comme une poussière d’or par le chas du sablier. »

Extrait
« Cependant que la lumière éclairait encore la blonde Kornelia, de Leipzig, enfin juste à côté, à Halle, l’ombre avait déjà commencé d’envelopper la blonde Shirley, de Los Angeles, enfin juste à côté, à Huntington Beach. Shirley Babashoff avait un sourire californien de beach girl, des taches de rousseur qui en faisaient la fille next door, et, chaque fois qu’elle comptait ses médailles pour s’endormir, trouvait tardivement le sommeil. Elle comptait son or et il en manquait ; Kornelia Ender et la RDA avaient décidé qu’une vie américaine s’écoulerait à l’ombre de ses rêves.
J’ai connu ces filles fantasmées, je les évoquais à voix basse, nous avions sur elles de longues théories qui présupposaient le mystère et, en retour, il leur arrivait de nous demander l’heure. C’était leur manière de n’être jamais banales, leur vernis sacré se serait craquelé dans l’instant si elles s’étaient intéressées à nous… »

À propos de l’auteur
Vincent Duluc est l’auteur chez Stock de deux récits très remarqués et salués par la presse (George Best, le cinquième Beatles et Un printemps 76). Il est le leader de la rubrique football de L’Équipe et intervient régulièrement en tant que consultant sur La chaîne L’Équipe et RTL. (Source : Éditions Stock)

Site Wikipédia de l’auteur
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Max et la grande illusion

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Voici trois bonnes raisons de lire ce livre:
1. Parce que le premier roman d’Emanuel Bergmann a été un best-seller dans son pays, l’Allemagne et qu’il s’est déjà vendu dans dix pays. Coup de maître pour un coup d’essai, la magie de ce livre est de créer des illusions impressionnantes dans l’esprit des lecteurs et des émotions dans le cœur des gens.

2. Parce que la construction du roman, faisant des allers-retours entre le Prague des années trente et le Los Angeles d’aujourd’hui est aussi audacieuse que réussie et parce que le personnage du petit Max est très attachant. Avec lui, on a envie de croire au «Sortilège de l’amour éternel», le tour du Grand Zabbatini, qui pourrait empêcher le divorce de ses parents.

3. Parce que l’amour du cinéma transparaît à travers les scènes et les descriptions, à tel point que l’on se sent au cœur de l’action, que l’on «voit» les personnages se mouvoir, bref que l’on se fait son propre cinéma. Inutile d’ajouter que l’on comprend d’emblée le potentiel de ce roman sur grand écran.

Max et la grande illusion
Emanuel Bergmann
Éditions Belfond
Roman
traduit de l’allemand par Mathilde J. Sobottke
340 p., 22,50 €
EAN : 9782714474827
Paru en septembre 2017

Ce qu’en dit l’éditeur
Audacieux et original, un premier roman qui nous entraîne dans un voyage rocambolesque, du Prague des années trente au Los Angeles de nos jours. Histoire d’une amitié improbable entre un enfant aux rêves plein la tête et un vieil homme perdu, une œuvre lumineuse, pleine d’émotion, de drôlerie et d’une irrésistible tendresse.
Avant d’être un vieillard cynique et désabusé, Mosche, fils du rabbin Goldenhirsch, était le Grand Zabbatini, un illusionniste de génie. Ah, ça, il fallait le voir envoûter les foules sur les plus prestigieuses scènes européennes! Les grands de ce monde comme les petites gens, tous, même le chancelier Hitler, se pressaient à ses spectacles.
Et puis il y eut la guerre, les camps, la honte, la fuite, l’oubli. Et Mosche coule désormais des jours mornes dans une maison de retraite miteuse à Los Angeles.
Ce qu’il ignore, c’est que quelqu’un le cherche.
Depuis que ses parents lui ont annoncé leur intention de divorcer, Max, dix ans, a le cœur brisé. L’espoir renaît le jour où il tombe sur un vieux vinyle. Sur la pochette, un drôle de personnage et un titre intrigant, Le Sortilège de l’amour éternel. La voilà, la solution! S’il parvient à reproduire le tour, ses parents se réconcilieront. Max n’a bientôt plus qu’une idée en tête: retrouver ce magicien, le Grand Zabbatini…

Les critiques
Babelio 
Publik’Art (Bénédicte de Loriol)
MicMag (Marie Torres)
Blog Les mots de la fin
Blog Doc Bird

Les premières pages du livre

Extrait
« Ça marche, un portable? ». Zabbatini hocha la tête d’un air paternaliste; à vrai dire, il aurait aimé que ce soit un objet plus romantique. Lorsqu’il avait commencé à montrer ce tour, à Berlin, les objets qu’on lui présentait étaient bien plus jolis. À l’époque, les gens possédaient encore des montres à gousset sur lesquelles étaient gravées des mots affectueux que l’on pouvait lire à voix haute, ils avaient des boutons de manchette et des épingles de cravate à leurs initiales, ou encore des mouchoirs aux broderies sophistiquées. Le monde était moins impersonnel. Et aujourd’hui? Aujourd’hui, tout le monde avait le même téléphone, de la même marque, et pourtant ils se prenaient pour des individualistes. »

À propos de l’auteur
Emanuel Bergmann est né en 1972 à Sarrebruck, en Allemagne. Après son lycée, il s’installe à Los Angeles pour étudier le cinéma et le journalisme. Passionné par la magie du grand écran, il a travaillé pour différents studios de cinéma, compagnies de production et éditeurs indépendants. Il partage actuellement son temps entre enseignement, traduction et écriture. Son premier roman, Max et la grande illusion, a été un best-seller en Allemagne et s’est vendu dans une dizaine de pays.
Pour ce brillant coup d’essai, Bergmann a puisé son inspiration au cœur de son enfance, du divorce de ses parents et de l’amour inconditionnel qu’il porte au cinéma. Une expérience riche et intense dont il s’est nourri pour brosser le portrait du petit Max, jeune garçon aussi touchant que déterminé, et nous plonger dans un univers coloré, foisonnant et vibrant d’authenticité. (Source : Éditions Belfond)

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La carte des Mendelssohn

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La carte des Mendelssohn
Diane Meur
Sabine Wespieser Éditeur
Roman
496 p., 25 €
ISBN: 9782848051918
Paru en août 2015

Où?
L’action se situe principalement en Allemagne, berceau de la famille Mendelssohn, à Dessau, «petite capitale du Duché d’Anhalt», à Berlin, Potsdam, Weimar, Iéna, Cologne, Francfort, Mayence, Aix-la-Chapelle, Leipzig, Bad Pyrmont, Bad Reinerz, Bad Doberan, Hanovre, Hambourg, Altona, Neustrelitz, Sigmaringen. La famille se retrouve également dans les principales capitales européennes : Londres, Paris, Vienne, Rome, Zurich, parcourt la Suisse et l’Italie, tandis qu’une autre branche émigre aux Etats-Unis et au Canada.

Quand?
Le roman se déroule du XVe siècle à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Je savais que Felix Mendelssohn le compositeur (1809-1847) était le petit-fils de Moses Mendelssohn le philosophe (1729-1786), et longtemps je n’en ai pas pensé grand-chose. Un jour pourtant, j’ai pensé à l’homme qui avait été le père du premier et le fils du second. Quel merveilleux sujet de roman, m’étais-je dit alors. D. M.
Au retour d’un séjour marquant à Berlin, Diane Meur, fidèle à son goût pour les filiations, décide de mener l’enquête sur Abraham Mendelssohn, banquier oublié de l’histoire, qui servit de pont entre le Voltaire allemand et un compositeur romantique plus précoce encore que Mozart. Mais comment ne pas remonter d’abord à l’origine, à Moses, le petit infirme du ghetto, qui à onze ans maîtrisait Torah et Talmud, à quatorze ans partit seul sur les routes rejoindre à Berlin un professeur bien-aimé ? Comment, en pleines années 2010, ne pas se passionner pour cet apôtre de la tolérance, grand défenseur de la liberté de culte et d’opinion ? Et, accessoirement, père de dix enfants dont le banquier Abraham n’était que le huitième…
Happée par son sujet, l’auteur explore cette descendance, la voit s’étendre au globe entier et aux métiers les plus divers, jusqu’à une ursuline belge, des officiers de la Wehrmacht, un planteur de thé à Ceylan. Même quand on est, comme elle, rompue aux sagas familiales d’envergure, impossible de tenir en main cette structure : l’arbre généalogique se transforme en carte, La Carte des Mendelssohn, qui envahit d’abord la table de son salon, puis le projet lui-même.
Le roman devient dès lors celui de son enquête, une sorte de Vie mode d’emploi où la famille tentaculaire apparaît comme un résumé de l’histoire humaine. La romancière nous enchante par ses libres variations sur les figures les plus tragiques ou les plus excentriques, tout en nous dévoilant ses sources, sa chronologie, et en mêlant sa propre vie à la matière de son livre.
Tour de force d’un écrivain qui jamais ne perd le nord, La Carte des Mendelssohn finit par mettre à mal toute idée de racines, et par donner une image du monde comme un riche métissage où nous sommes tous un peu cousins.
Il est urgent de lire Diane Meur.

Ce que j’en pense
****
Ce qui rend le roman aussi fascinant, c’est la façon dont chaque lecteur s’en empare et ce qu’il en fait. Grâce à la construction de son roman, Diane Meur nous offre au moins deux possibilités, toutes aussi passionnantes, de nous approprier la dynastie familiale.
Il y a d’une part le récit historique, biographe qui commence avec Moses Mendelssohn en mai 1761 pour s’achever avec les descendants encore en vie aujourd’hui. Un matériau aussi riche que varié, qui nous donne à vivre au-delà de la destinée familiale, l’évolution historique, culturelle et politique de la vieille Europe.
Il y a d’autre part le récit de l’enquête généalogique. Ce roman dans le roman est tout aussi intéressant, notamment pour qui ont déjà tenté de retracer leur généalogie ou qui envisagent de le faire. Cela commence souvent par une information fragmentaire, sinon par une intuition : «Je savais que Felix Mendelssohn le compositeur (1809-1847) était le petit-fils de Moses Mendelssohn le philosophe (1729-1786), et longtemps je n’en ai pas pensé grand-chose, car le compositeur n’était pas vraiment de mes préférés ; quant au philosophe, quoiqu’il ait servi de modèle à Nathan le Sage dans la pièce de Lessing, je ne l’avais guère lu. Un jour pourtant, j’ai pensé à l’homme qui avait été le père du premier et le fils du second. Quel merveilleux sujet de roman, m’étais-je dit alors.»
Le temps passe. Puis comme souvent le hasard et la chance (mais le hasard existe-t-il vraiment ?) vont donner ce petit coup de pouce au destin, déclencher l’envie de s’y mettre vraiment. À l’occasion d’un séjour à Berlin « ce petit filet d’eau qui se refusait à grossir depuis cinq ou six ans, s’est soudain élargi en rivière. Puis en torrent.» Quelques livres, un CD contenant une généalogie des Mendelssohn sur plusieurs générations, une exposition, des documents et des témoignages : presque jour qui passe apporte son lot d’informations, quelques surprises et de nouvelles pistes à explorer.
Une fois dessiné le portrait de l’ancêtre Moses, parlé de sa vie et de son œuvre, Diane Meur se heurte très vite à une question de méthode. Comment embrasser une aussi riche descendance sans s’y perdre pour autant ? Elle choisit de relire quelques livres : Cent ans de solitude, Joseph et ses frères, Danube, La Vie mode d’emploi, notamment pour chercher à partir de quel moment elle perd le fil de ces différents récits.
Outre la rédaction d’un aide-mémoire, la romancière-biographe-généalogiste, va s’atteler à la construction de cette carte des Mendelssohn qui donne son titre au livre. À l’aide de papier, carton, colle et ciseaux elle va tenter de rassembler tout ce petit monde. Sabine Wespieser, son éditrice, a eu la bonne idée de nous offrir cette carte en ligne , nous donnant par la même occasion une bonne idée du travail de fourmi que cela représente. L’occasion aussi de comprendre la réaction de la famille devant cette réalisation qui «mange» tout le salon, mais dont le code-couleur fascine tout autant
Le Mendelssohn-Komplex, comme diane Meur appelle joliment cette généalogie, peut maintenant être détaillé, mais surtout élagué. Pour que le lecteur – mais aussi l’auteur en premier lieu – ne se perde pas dans les quartiers, ne s’enlise pas dans les problèmes de création romanesque, il fallait en effet supprimer tous ceux qui viendraient alourdir inutilement le récit, les enfants mort-nés ou n’atteindraient pas l’âge adulte, les branches «sans histoire», les descendants dont il ne reste qu’une documentation lacunaire.
Et vogue le beau navire… Au fil des siècles, on voit défiler la vie culturelle et artistique Felix compose pour le grand explorateur Alfred von Humboldt, qui débat avec des mathématiciens, des zoologiques. Au détour d’un voyage, il croise Chopin, rencontre Berlioz, se lie avec Horace Vernet où il peut admirer les fresques de son cousin Philipp (de la branche anglaise).
Si l’on se régale des grandes idées et notamment de la question religieuse – au milieu d’une famille qui s’est beaucoup convertie – l’auteur n’oublie pas les anecdotes qui font aussi le sel de ce roman, les histoires de cœur, de jalousie.
«L’histoire d’une famille ne m’intéresse que si elle devient l’histoire du monde, et c’est de plus en plus le cas.» Et c’est très réussi !

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Extrait
« Des commencements à cette histoire, on pourrait encore en trouver des dizaines. L’histoire de Moses Mendelssohn commence très exactement en mai 1761, lorsqu’il se met à signer ses lettres MOSES MENDELSSOHN, un nom qu’il s’est choisi et transmettra à ses enfants, ouvrant la voie à l’histoire que j’essaie d’écrire : celle des Mendelssohn. Mais, sous un angle plus intellectuel, son histoire commence peut-être avec celle de Baruch Spinoza, le philosophe excommunié dont il admirait tant l’œuvre. Si ses coreligionnaires en détresse le voient comme un second Moïse, lui craint surtout de devenir un second Spinoza, et dans la chronologie qui me sert ici de base, élaborée grâce à de patientes compilations et courant jusqu’au début du XXIe siècle, j’ai donc fait figurer, bien avant sa naissance, 1656, 27 juillet : la communauté juive d’Amsterdam excommunie Spinoza. Date qui est loin d’y être la première. L’histoire des Mendelssohn ayant fini par être celle d’une illustre famille protestante de Prusse, j’ai cru bon d’ajouter 1517, veille de la Toussaint : Martin Luther affiche ses 95 thèses sur la porte de l’église du château, à Wittenberg. Et s’il s’agissait là de faits avérés et datables, je n’aurais pas hésité à mettre au tout début : Moïse, selon les sources un enfant hébreu trouvé ou un bâtard égyptien de sang royal, traverse à pied sec la mer Rouge avec le peuple dont il a pris la tête. » (p. 16-17)

A propos de l’auteur
Diane Meur est née en 1970 à Bruxelles et vit à Paris.
Pendant ses études secondaires au lycée français de Bruxelles, elle prend l’initiative d’apprendre l’allemand.
Après deux années de classes préparatoires au lycée Henri IV de Paris, elle intègre l’École normale supérieure de la rue d’Ulm, en section lettres modernes. Hésitant entre germanistique, lettres modernes et histoire, très vite elle se lance dans la traduction.
Elle a notamment traduit Musique et société de Hanns Eisler (éditions de la Maison des Sciences de l’homme, 1998), les Écrits sur Dante d’Erich Auerbach (Macula, 1999), Léthé. Art et critique de l’oubli de Harald Weinrich (Fayard, 1999) et, aux éditions du Cerf en 2001, de Heinrich Heine, Nuits florentines, précédé de Le Rabbin de Bacharach et de Extraits des mémoires de Monsieur de Schnabeléwopski.
Après de longs mois consacrés à Heine, à un livre sur les techniques mnémoniques au Moyen Âge (Mary Carruthers, The Book of Memory, Macula) et à Figura d’Erich Auerbach (sur l’interprétation « figurative » de la Bible par les chrétiens médiévaux et le rapport complexe qu’elle établit avec le judaïsme, Macula), elle se lance dans La Vie de Mardochée de Löwenfels écrite par lui-même (Sabine Wespieser éditeur, 2002), son premier roman, qu’elle achève à la naissance de son troisième enfant.
Depuis lors, elle a publié trois romans chez Sabine Wespieser éditeur, Raptus (2004), Les Vivants et les Ombres (2007) et Les Villes de la plaine (2011), tous distingués par des prix et traduits dans plusieurs pays. En septembre 2015 paraît La Carte des Mendelssohn, magistral et tentaculaire roman épousant trois siècles de l’histoire allemande. Avec ce cinquième roman, conjuguant érudition, fantaisie et subversion, elle donne une nouvelle preuve de l’amplitude de son talent.
Elle a aussi poursuivi son travail de traductrice, notamment de Paul Nizon (La Fourrure de la truite et le Journal, Actes Sud, 2006 ; Le Livret de l’amour. Journal 1973-1979, Actes Sud, 2007 ; Le Ramassement de soi. Récits et réflexions, Actes Sud, 2008 et Les Carnets du coursier. Journal 1990-1999, Actes Sud, 2011), de Tariq Ali (Un sultan à Palerme, 2007 et Le Livre de Saladin, 2008, chez Sabine Wespieser éditeur), de Robert Musil (La Maison enchantée, nouvelles et fragments, Desjonquères, 2010), de Stefan Zweig (Lettre d’une inconnue, Flammarion, 2013 ; Amok, Flammarion, 2013 ; Vingt-quatre heures dans la vie d’une femme, Flammarion, 2013 ; Le Joueur d’échecs, Flammarion, 2013 et Romans, nouvelles et récits, Tomes I et II, La Pléiade, 2013) et de Tezer Özlü (La Vie hors du temps, Bleu autour, 2014). (Source : Sabine Wespieser Éditeur)

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