Nous irons mieux demain

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En deux mots
Candice va faire la connaissance de Dominique en lui portant secours après un accident de la route. À partir de ce moment les deux femmes vont se voir régulièrement. Dominique raconte sa passion pour Zola, Candice lui présente son fils, mais leurs secrets de famille respectifs restent encore bien enfouis.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Au bonheur des deux dames

Tatiana de Rosnay nous revient avec un roman bien plus intime qu’il n’y paraît. Sous couvert d’un hommage à Émile Zola, elle raconte la rencontre de deux femmes qui cachent de lourds secrets.

Candice Louradour a 28 ans, ingénieure du son, travaille dans un studio d’enregistrement de podcasts et livres audio. Après sa séparation avec Julien, elle a trouvé un nouvel équilibre avec Arthur. C’est sur le chemin de l’école où elle se rend pour récupérer son fils Timothée que survient l’accident. À un feu rouge une femme est violemment heurtée par une voiture. En attendant les secours, Candice la réconforte un peu. Et quand elle prend la direction de l’hôpital Cochin, Candice la suit. Si elle ne connaît pas Dominique Marquisan, elle ressent le besoin de l’aider, d’autant qu’elle a dû être amputée et n’a plus de famille.
La quinquagénaire va lui confier les clés de son appartement et le secret qu’elle a découvert en emménageant: un petit mot coincé derrière le marbre de la cheminée: «Chère femme adorée, je t’écris à la hâte. Hélas, je ne pourrai pas venir demain mardi. Je suis retenu cher moi. Je viendrai dès que possible, et en attendant, je t’envoie mon cœur qui est tout à toi. Il ne se passe pas une heure sans que je pense à toi. Je te serre de toutes mes forces dans mes bras. Mille et mille baisers sur tes beaux yeux, tes beaux cheveux, sur ta longue tresse parfumée. »
Cette déclaration signée Émile Zola était adressée à la locataire de cet appartement, sa maîtresse Jeanne Rozerot. Dominique va alors avouer à Candice combien l’auteur des Rougon Macquart faisait désormais partie de sa vie et combien son appartement lui manquait.
Fascinée par ce récit, Candice viendra dès lors régulièrement revoir la convalescente et livrer à son tour quelques confidences, mais n’ira toutefois pas jusqu’à avouer le mal qui la ronge, la boulimie. Elle se jette sur tous les aliments qu’elle peut trouver. Puis «chaque nuit, en silence, elle se plie à l’effroyable tête-à-tête avec la cuvette des toilettes; elle se soumet à genoux à cet indispensable acte de purge qui vidange son estomac d’un jet acide. Elle se couche avec ce goût détestable dans la bouche en dépit du brossage et du rinçage, et la sensation d’un ventre douloureux aux parois irritées; son corps lui semble encore trop gros, trop gras, débordant de son pyjama et ne lui inspire que répugnance.»
Un secret très bien gardé mais qui, au fur et à mesure de l’intensification de leur relation, va être plus difficile à cacher. Car Dominique a été licenciée et littéralement jetée à la rue et viendra habiter chez Candice le temps de se retourner. Une présence qui, au fil du temps, va toutefois devenir par trop envahissante. Car, comme le souligne Gaëlle Nohant, qui a pu lire le roman au fur et à mesure de son écriture, «Tatiana de Rosnay sait comme personne cultiver l’ambiguïté, l’ambivalence, explorer les secrets et les non-dits d’une relation troublante, qui va prendre de plus en plus d’importance dans la vie de Candice.»
Sous l’égide de Zola, à qui la romancière rend un hommage appuyé, l’histoire du grand écrivain vient entrer en résonnance avec celui de Candice. C’est l’image de la maîtresse de Zola qui va surgir quand la sœur de Candice découvre que leur père disparu ne menait pas une vie aussi rangée que ce qu’il laissait paraître. Et la faire douter de la justesse de ses sentiments.
Il est alors temps de regarder lucidement sa vie et ses relations. Une remise en cause aussi violente que salutaire. Un roman-vérité aussi, car la romancière mêle fort habilement son expérience personnelle à la fiction. Elle a par exemple elle-même prêté sa voix pour dire son amour pour Daphné du Maurier, Virginia Woolf et Émile Zola le temps de trois podcasts enregistrés dans les maisons des auteurs et a ainsi pu à la fois découvrir l’univers des enregistrements et les lieux où vivaient et travaillaient les auteurs. Autre souvenir, plus douloureux, qu’elle a confié à Amélie Cordonnier pour le passionnant podcast de Femme Actuelle intitulé Secrets d’écriture : «J’ai souffert de boulimie de mes quinze à quarante ans. Elle a dévasté 25 ans de ma vie. Trouver les mots pour décrire ces scènes de crise n’a pas été facile même si cela fait deux décennies que je suis guérie. J’ai dû retrouver la noirceur d’une époque pour ensuite aller vers la lumière.»

Nous irons mieux demain
Tatiana de Rosnay
Éditions Robert Laffont
Roman
352 p., 21,90 €
EAN 9782221264225
Paru le 15/09/2022

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Quand l’amitié devient emprise.
Mère célibataire de vingt-huit ans, ébranlée par le décès récent de son père, Candice Louradour mène une vie sans saveur. Un soir d’hiver pluvieux, à Paris, elle est témoin d’un accident de la circulation. Une femme est renversée et grièvement blessée.
Bouleversée, Candice lui porte assistance, puis se rend à son chevet à l’hôpital. Petit à petit, la jeune ingénieure du son et la convalescente se lient d’amitié.
Jusqu’au jour où Dominique demande à Candice de pénétrer dans son appartement pour y récupérer quelques affaires.
Dès lors, tout va basculer…
Pourquoi Candice a-t-elle envie de fouiller l’intimité d’une existence dont elle ne sait finalement rien? Et qui est cette Dominique Marquisan, la cinquantaine élégante, si solitaire et énigmatique?
Nous irons mieux demain retrace le chemin d’une femme fragile vers l’acceptation de soi, vers sa liberté. Il fait aussi écho aux derniers mots d’Émile Zola, le passager clandestin de cette histoire.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Femme actuelle (entretien avec Amélie Cordonnier)
Les Échos (Judith Housez)
Le blog de Gilles Pudlowski


Interview décalée avec Tatiana de Rosnay à Rennes le mardi 13 septembre 2022 © Production Ouest-France

Les premières pages du livre
« Candice était en retard pour aller chercher son fils à l’école maternelle, rue de l’Espérance. La grève battait son plein depuis plusieurs semaines et l’exaspération régnait, toute-puissante. Sur les trottoirs, rendus glissants par la bruine, les piétons évitaient au mieux vélos et trottinettes ; il fallait jouer des coudes pour passer d’un bord à l’autre. Embouteillages et klaxons, aucun transport en commun : à bout de nerfs, les gens s’invectivaient, les insultes fusaient, tout le monde s’exaspérait ; Candice aussi. Cela faisait plus d’une heure qu’elle marchait depuis République. Heureusement, le chemin du retour avec Timothée serait court ; elle n’habitait qu’à quelques minutes de l’école, rue des Cinq-Diamants.
Depuis la Seine, elle cheminait le long du boulevard de l’Hôpital qui débouchait sur la place d’Italie. Encore une dizaine de minutes et elle serait arrivée. Devant le feu du carrefour, une foule compacte s’était formée, en attendant qu’il passe au rouge. Soudain une voiture fit une embardée, et heurta la personne qui se trouvait juste devant Candice. Elle entendit un hurlement ; une voix de femme, puis une frêle silhouette s’envola comme un vêtement emporté par le vent. Le crissement des freins, le fracas de la chute, les cris d’horreur. Il faisait sombre, on voyait mal, mais des badauds s’étaient aussitôt mis à filmer avec leurs portables, plantés là, au lieu de venir en aide.
Candice s’approcha du corps à terre, distingua des cheveux blonds épars, du sang, un visage pointu et blanc. Quelqu’un cria : « Elle est morte ! » Le conducteur de la voiture sanglotait en marmonnant qu’il n’avait rien vu ; la foule se pressait autour de cette inconnue étendue de tout son long, mais personne ne la réconfortait. Candice s’agenouilla sur la chaussée mouillée.
— Vous m’entendez, madame ?
La victime devait avoir la cinquantaine ou plus, des yeux immenses et noirs.
— Oui, lui dit-elle, d’une voix claire. Je vous entends.
Elle portait un manteau noir à la coupe élégante, un foulard en soie de couleur jaune.
— Il faut appeler le SAMU ! lança une femme au-dessus d’elles. Regardez l’état de sa jambe.
— Alors, appelez, bordel ! s’époumona un homme.
La foule autour s’était remise à bouger en un étrange ballet désordonné, et toujours ces gens qui filmaient. Candice les suppliait d’arrêter ; et s’il s’agissait de leur mère, de leur sœur ?
— Les secours vont arriver, ne vous inquiétez pas. Ça va aller.
Elle essayait de l’apaiser avec des mots qu’elle aurait aimé entendre si elle avait été à sa place.
— Merci… Merci beaucoup.
La victime s’exprimait lentement, comme si chaque parole était douloureuse ; sa peau semblait transparente, ses yeux ne quittaient pas ceux de Candice. Elle tentait de bouger ses mains, mais n’y parvenait pas.
— S’il vous plaît… Pouvez-vous vérifier…
Candice se pencha.
— Je vous écoute.
— Mes boucles d’oreilles… C’est mon père qui me les a offertes. J’y tiens beaucoup. J’ai l’impression que…
Candice discernait un clip à son oreille droite, une perle. Rien à l’autre. Le bijou avait dû se détacher.
— S’il vous plaît… Cherchez… Cherchez…
D’une main hésitante, Candice déplaça les cheveux blonds ; aucune boucle dessous, ni à côté.
— Faut pas toucher ! brailla une femme.
— Attention ! s’agaça un individu à sa droite. Faut attendre l’arrivée du SAMU !
Candice fit un effort pour rester calme.
— Je cherche sa boucle d’oreille ! Une perle. Regardez donc sous vos pieds.
Les curieux s’y mettaient, utilisaient les torches de leurs mobiles pour scruter le macadam. Quelqu’un cria : « Je l’ai ! » Révérencieusement, on lui tendit le minuscule bijou ; Candice le déposa dans la paume glacée.
— Pouvez-vous…, chuchota la dame, en esquissant un geste.
Candice fixa la perle à son lobe gauche. La victime ajouta, quelques instants plus tard, avec un filet de voix :
— Mon père n’est plus là. Il me les a offertes pour le dernier Noël passé avec lui.
Candice posa une main sur sa manche.
— Gardez vos forces, madame.
— Oui… Mais ça me fait du bien de vous parler.
La jeune femme ressentit de la pitié, un éclair vif qui la transperça. Elle lui sourit. Il lui semblait que les secours mettaient des siècles à venir. Le froid mordait de plus belle, la pluie ne cessait de tomber ; l’air paraissait lourd, humide, chargé de pollution. Quel endroit laid pour mourir, pensa- t-elle, crever là, sur ce carré de bitume suintant, face aux néons criards des immeubles modernes avec, dans les narines, cette odeur pestilentielle de métropole saturée par les bouchons. Mais ses pensées pourraient porter malheur à cette pauvre femme ; alors, Candice se concentra sur Timothée à la garderie, aux courses pour le dîner, à Arthur qui lui rendrait visite ce soir, aux prises de son éreintantes de la journée, rendues plus compliquées encore par les grèves et l’absence de certains de ses collaborateurs.
Candice jeta un coup d’œil vers les jambes de la victime, devina une blessure qui lui sembla si effroyable qu’elle détourna le regard.
— Ne vous inquiétez pas, ils seront là bientôt. Ils vont vous emmener à l’hôpital. On va s’occuper de vous, vous verrez. On va vous soigner.
La jeune femme lui parlait avec sa voix de maman, celle dont elle se servait pour rassurer Timothée, trois ans. Cette inconnue devait avoir l’âge de sa propre mère, ou être plus âgée encore. Elle ne savait pas si elle l’entendait, si ses paroles lui faisaient du bien ; elle n’osait plus la toucher.
— Vous êtes si gentille… Merci…
Ses mots n’étaient plus que chuchotis à présent.
Autour d’elles montait le vacarme des voix, de la circulation ; au loin, une sirène.
— Vous entendez ? Ils arrivent !
Toujours ce visage blafard, immobile, humide sous l’averse. Il était peut-être trop tard. Candice avait envie de pleurer ; elle tenta de reprendre le dessus. Une étrangère ! Une femme dont elle ne connaissait même pas le nom ; et dont elle n’arrêtait pas de revoir le corps qui valdinguait, le bruit de la chute, les traits de morte, les fines mains recroquevillées.
La victime murmura :
— S’il vous plaît, votre nom ?
Un pompier pria Candice de se lever, de s’écarter ; tout le monde devait reculer.
La main de la femme attrapa sa manche avec une force étonnante ; ses yeux noirs, comme deux puits sans fond.
Candice répondit :
— Candice Louradour.
— C’est joli. Je vous remercie. Pour tout.
Ses lèvres étaient blanches. On poussa Candice, tandis que les médecins formaient une haie autour de la blessée ; brancard, soins, oxygène. Candice vit l’un d’eux froncer les sourcils en découvrant la blessure à la jambe. Une jeune urgentiste lâcha : « Ah putain, quand même ! »
Ils travaillaient en silence, méthodiquement ; leurs visages étaient graves, leurs gestes, précis. Des tubes, un masque, une couverture de survie ; on ne voyait plus rien d’elle. La police arriva, ils embarquèrent le conducteur en larmes. Un des pompiers réclama le sac à main de l’accidentée ; Candice inspecta la chaussée, en vain. Les badauds haussaient les épaules, personne ne savait où était son sac.
— Quelqu’un a dû le piquer, marmonna un jeune homme.
— Quelle honte ! s’exclama la femme à sa gauche.
Candice demanda à un des médecins où on l’emmenait. Cochin. Puis elle posa la question qui la tourmentait : allait-elle s’en sortir ? Pas de réponse. Cette femme sans nom partait aux urgences sans ses proches, sans quelqu’un pour veiller sur elle. Peut-être qu’elle ne s’en sortirait pas, justement.
Le crachin tombait toujours ; la foule s’était dispersée. Candice était seule sur le trottoir, avec le bruit strident des klaxons autour d’elle. Tout le monde avait repris sa course. On l’avait déjà oubliée, la dame, l’inconnue renversée ; elle deviendrait un sujet de conversation au dîner, un fait divers. Timothée attendait sa mère, Candice allait être très en retard. Pourtant, elle n’hésita pas : elle se mit en route, mais pas vers l’école ; elle saisit son mobile, appela Arthur et lui annonça qu’elle se rendait à l’hôpital Cochin. Il semblait interloqué.
— Une femme a été renversée, devant moi. Elle est blessée. Il faut que tu ailles chercher Timothée, s’il te plaît !
— Tu la connais, cette femme ?
— Non ! Elle est toute seule. Sa jambe… C’était horrible… Je vais y aller, être là pour elle, pour…
Arthur était agacé, elle le devinait. Mais Candice savait qu’elle pouvait compter sur lui. Il avait les clefs de l’appartement, même s’ils n’habitaient pas officiellement ensemble. Il dormait chez elle trois ou quatre nuits par semaine. Arthur travaillait dans une startup tout près de l’école de Timothée. Il acquiesça : ils se verraient plus tard, il ferait les courses aussi. Candice le remercia, puis se pressa.
L’hôpital était à vingt minutes à pied par l’avenue des Gobelins et le boulevard Arago. Elle marchait vite, capuche sur la tête. Le froid piquait ses joues ; ses pieds étaient humides. Elle aurait aimé se trouver dans son salon, au chaud, avec les garçons, mais elle se sentait comme chargée d’une mission. Elle ne resterait pas longtemps auprès de cette dame, juste pour prendre des nouvelles.
Aux urgences, l’ambiance était calme. Candice expliqua sa venue : non, elle ne connaissait pas le nom de la victime, une femme blonde, la cinquantaine, fauchée par une voiture, place d’Italie. On lui demanda de s’asseoir. Une femme somnolait dans un coin, une autre en face d’elle se tenait la tête entre les mains. L’heure tournait.
Attendre à l’hôpital ravivait le souvenir de la mort de son père. Cette odeur… Comme elle lui paraissait familière et insupportable ! Elle ranimait les derniers instants de son père ; il avait cinquante-sept ans, emporté par la Covid-19 en quelques semaines lors de la deuxième vague en octobre, l’année dernière. Elle n’avait pas remis les pieds dans un hôpital depuis son décès, et elle sentait tristesse et angoisse monter en elle.
Mais que fichait-elle là, au fond ? Pourquoi s’en faire pour une étrangère dont elle ne savait rien ? N’aurait-elle pas dû rentrer dès le départ de l’ambulance ?
Elle songeait à Arthur, à Timothée. Elle avait de la chance d’avoir un homme comme lui dans sa vie, après sa séparation ; elle avait rompu avec le père de Timothée, Julien, d’un commun accord, lorsque le petit avait à peine dix-huit mois. Arthur avait réussi à la rendre heureuse à nouveau.
Les minutes s’écoulaient. Elle planta ses écouteurs dans ses oreilles et lança de la musique sur Deezer, tout en bougeant ses jambes imperceptiblement. Arthur avait dû donner son bain au petit, lui préparer des pâtes ; il devait être en train de lui lire l’histoire du soir. Un homme au visage cireux s’installa sur une chaise. Toujours pas de nouvelles. Candice écouta en entier un album d’Angèle, une de ses chanteuses préférées. Au moment où elle hésitait à partir, un médecin en blouse verte apparut. Elle ôta prestement ses écouteurs. Était-elle là pour la personne renversée place d’Italie ? Elle opina.
— La patiente est dans un état stable, dit-il.
— Et sa jambe ?
Il grimaça.
— C’est compliqué.
Silence.
Candice lui demanda si la blessée allait rester longtemps à l’hôpital.
— Pour l’instant, on la garde. Vous êtes sa fille ?
— Du tout. J’ai été témoin de l’accident. J’étais à côté d’elle quand…
— Je vois.
— On a retrouvé son sac ? Ses papiers ?
— Non, rien. On ne connaît pas son nom.
— Elle ne se souvient pas ?
— Elle est sous sédatifs. On va la laisser comme ça pour la nuit.
Candice pensa à ses boucles d’oreilles, cadeaux de son père, à son foulard, à son manteau à la coupe seyante. Ce matin, quand cette femme avait choisi ses vêtements, elle ne s’était pas doutée de ce qui adviendrait le soir même ; il y avait des gens, quelque part, qui ignoraient qu’elle avait eu un accident, qu’elle ne rentrerait pas ce soir, ni celui d’après. Ils ne savaient rien, encore. Il y avait peut-être un mari, qui l’attendait pour le dîner, qui regardait sa montre, des enfants qui s’interrogeaient. Son portable qui sonnait dans le vide ; l’inquiétude des proches. Pourquoi cela la touchait-il autant ?
— Comment faire pour avoir de ses nouvelles ?
L’interne lui tendit une feuille de papier. Elle pouvait appeler à ce numéro, demain en fin de matinée, et demander l’état de la patiente de la chambre 309.
Candice rentra sous la pluie. Les rues s’étaient vidées ; il était tard. Lorsqu’elle arriva devant chez elle, elle se sentait épuisée. Les deux fenêtres du dernier étage étaient allumées, des phares apaisants qui la guidaient. Arthur l’attendait dans le salon ; le petit dormait depuis longtemps, il avait bien dîné. Le jeune homme l’enlaça, la réconforta, baisa ses cheveux humides. Elle tenta de lui décrire l’horreur de l’accident, mais ne trouvait pas les mots ; elle avait les larmes aux yeux.
— Tu es tellement sensible, Candice. Tu t’en fais trop pour les autres.
Il lui avait déjà fait ces remarques. Elle restait muette, blottie contre lui. Ses lèvres contre sa tempe, Arthur murmura que sa mère avait cherché à la joindre, sur la ligne fixe.
Candice n’avait même pas regardé son portable sur le chemin du retour. Elle n’avait pensé qu’à elle, cette inconnue. Seule, sans les siens.

Le lendemain matin, tôt, en allant à pied au studio Violette, faute de transports en commun, et sous la même pluie tenace, Candice téléphona à sa mère. Elle obtint son répondeur, laissa un message. Depuis la mort de leur père, sa sœur aînée, Clémence, s’occupait beaucoup d’elle. Elle vivait dans un appartement voisin, à Alésia, et lui rendait régulièrement visite, avec ses jeunes enfants. Leur mère, Faustine, ne faisait pas ses cinquante-cinq ans ; on la prenait souvent pour leur grande sœur.
En fin de matinée, Candice s’isola dans le coin cuisine, et appela l’hôpital Cochin. Une femme à la voix lasse répondit. La 309 ? Elle la pria d’attendre quelques instants. Puis elle dit :
— La patiente se repose. Tout va bien.
— Et sa jambe ?
— Ils vont opérer.
— Mais encore ?
— Je n’en sais pas plus. Vous pouvez parler au professeur Sindon si vous le souhaitez. Vous êtes la fille de la patiente ?
— Non. J’étais là, c’est tout. Lors de l’accident.
— Rappelez demain. On en saura davantage.
— Oui, merci. Je peux aussi laisser mon numéro ? Si jamais… Si jamais personne n’appelle pour elle.
Sa voix s’étranglait sur ses propres mots. L’infirmière nota son portable, sans faire de commentaire.
Toute la journée, elle effectua chaque tâche comme un automate. Pourtant, elle aimait son métier ; elle était ingénieure du son au studio Violette, une petite entreprise spécialisée dans l’enregistrement de podcasts et de livres audio. Candice effectuait les prises de son, puis veillait sur le montage et le mixage. Pour l’essentiel, des comédiens se rendaient en studio lire les textes des autres, mais de temps en temps, les auteurs prêtaient leur propre voix : les moments préférés de Candice. Certains écrivains semblaient plus doués que d’autres ; elle savait combien lire à voix haute était un exercice périlleux. Parfois, elle ne rentrait pas dans l’histoire, elle écoutait une voix, corrigeait un mot mal prononcé, avalé ou inaudible, mais, à d’autres moments, elle était emportée, voire bouleversée par un texte ; elle terminait ses séances en larmes. Ses collègues, Luc et Agathe, se moquaient d’elle, gentiment.
Le soir venu, Candice était en train de travailler avec une comédienne lorsque son portable, toujours sur silencieux au studio, afficha un SMS.
Bonjour, merci de rappeler l’hôpital Cochin à ce numéro.
Dr Roche
Service du prof. Sindon
Elle dut attendre la fin de la session pour pouvoir passer l’appel ; elle rongeait son frein. L’artiste avait dû la trouver particulièrement expéditive, elle qui d’habitude aimait discuter en fin d’enregistrement.
Une voix d’homme, cette fois. Elle lui dit :
— Bonsoir, Candice Louradour. J’ai reçu un SMS.
— Merci d’avoir rappelé. Aucun proche ne s’est encore manifesté pour la patiente.
— Elle a repris connaissance ?
— Oui, mais si je vous appelle, c’est que cela vous concerne.
— Ah bon ?
Candice s’était reculée pour échapper aux oreilles indiscrètes d’Agathe.
— La seule phrase qu’elle a prononcée, c’est celle-ci : « Je voudrais voir Candice Louradour. » C’est bien vous ?
Elle répondit oui, à voix basse.
— Vous êtes d’accord pour passer ce soir à Cochin ?
— Pour la voir ?
— Oui. Vous pouvez lui faire du bien. C’est important, car il n’y a personne pour la soutenir.
— Et sa jambe ?
— Justement, sa jambe…
— Quoi ?
Un effroi, tout à coup.
— Le professeur a dû amputer. Sous le genou. Elle portera une prothèse. On en fabrique de très perfectionnées.
Candice était horrifiée, incapable de parler.
— La blessure était grave. Mais elle remarchera. Elle remarchera avec sa prothèse.
Candice raccrocha, sans pouvoir prononcer un mot ; Agathe lui demanda si tout allait bien, remarqua qu’elle était blême. Candice bredouilla qu’elle avait reçu une mauvaise nouvelle. Et, sans savoir pourquoi, elle lâcha qu’une amie avait eu un accident.
Une amie.
Ce mot trottait dans sa tête alors qu’elle se rendait à Cochin à pied, le soir même. Une amie… Une étrangère, plutôt ! Pourquoi partait-elle au chevet d’une inconnue ? Cette éternelle envie d’aider. Toujours prête à rendre service, toujours prête à tendre la main. C’était plus fort qu’elle.
La capitale était à nouveau congestionnée, bloquée de partout par la grève. Pas de pluie ce soir, mais un énervement palpable, des injures, des cris ; un volume sonore poussé au maximum. Elle, dont le métier consistait à maîtriser le bruit, ne supportait plus ce qu’elle entendait. Arthur avait été maussade au téléphone lorsqu’elle lui avait annoncé qu’il devait encore aller chercher Timothée. Puis, elle avait mentionné la jambe amputée, et il s’était tu, ému.
Candice appela sa mère en chemin, écouta son bavardage, évoqua Timothée, que Faustine adorait et réclamait. Elle ne lui révéla pas ce qu’elle était en train de faire : se rendre au chevet d’une inconnue. En raccrochant, un SMS de sa sœur s’afficha.
Candi, il faut que je te parle. Important. Clem
Intriguée, elle tenta de la joindre ; elle ne laissa pas de message sur son répondeur, mais envoya un SMS, elle rappellerait plus tard.
Le service du professeur Sindon se trouvait au dernier étage du bâtiment D. Toujours ces couloirs lugubres, ces éclairages trop forts, ces relents de désinfectant qui faisaient ressurgir le décès de son père. Le docteur Roche l’attendait ; un homme d’une quarantaine d’années, au regard clair. Il lui indiqua qu’elle devait revêtir une blouse. La patiente était consciente, mais encore faible ; l’opération s’était bien passée.
Candice avoua qu’elle ne comprenait pas très bien ce qu’elle faisait là, au fond.
— Cette dame est toute seule, répondit-il. Et elle vous a réclamée.
Elle n’arrivait pas à croire que sa famille ne s’était pas manifestée. Le docteur précisa qu’il s’agissait sans doute d’une personne qui vivait seule. Elle lui demanda si elle savait qu’elle avait été amputée.
— Oui. Et elle s’est souvenue de son identité. Son sac a été rapporté par la police.
Candice le suivit dans un vestiaire où elle put enfiler la blouse et enfermer ses affaires dans un casier. Les réminiscences de la mort de son père la poursuivaient tandis que le docteur ouvrait la porte d’une chambre silencieuse, bardée de matériel médical. Elle vit une silhouette sur le lit, encore plus mince, encore plus fragile que dans son souvenir. Candice redoutait d’entrevoir la blessure, la jambe manquante, mais rien n’était visible. La patiente était recouverte de draps stériles. Seul son visage émergeait, toujours aussi pâle ; l’immensité des yeux noirs.
Elle s’approcha. Le regard de la blessée s’aimanta au sien, elle sourit, péniblement ; ses lèvres étaient craquelées, sa peau déshydratée, couverte de ridules. Ses cheveux étaient tirés en arrière, cendrés, moins blonds. Elle faisait plus âgée, soixante ans, voire plus ; tout en elle était d’une grande finesse, ses traits, son cou, ses mains. Elle avait dû être jolie.
— Candice Louradour.
Cette voix étonnamment grave pour une femme à l’ossature si frêle.
— Vous êtes venue. Merci.
Candice ne savait pas quoi répondre. Elle restait là, le docteur Roche à ses côtés. Il prenait des nouvelles de la patiente, qui assurait qu’elle se sentait mieux, sauf sa tête qui tournait et sa bouche asséchée. Le docteur sonna ; une infirmière entra dans la chambre et lui donna de l’eau.
Après avoir bu quelques gorgées, la dame se remit à parler.
— Je voulais vous remercier, mademoiselle. C’est si rare, l’entraide.
— Je vous en prie, madame.
— Je m’appelle Dominique. Dominique Marquisan.
Candice était gênée ; elle ignorait si elle devait lui dire « bonjour » ou « enchantée ».
Le docteur Roche les laissa seules. Dominique Marquisan ne parla pas ; pourtant, le silence n’était pas inconfortable. Candice osa, enfin :
— Comment vous sentez-vous ?
— Je suis fatiguée. Et puis, j’ai peur.
La jeune femme lui répondit qu’elle comprenait, qu’elle aussi, à sa place, elle aurait peur. Elle lui proposa de prévenir un membre de sa famille.
La dame baissa les yeux.
— Non, pas la peine.
Le docteur avait raison. Elle vivait seule.
— Des amis alors, peut-être ?
— Non. Merci.
Face à une telle solitude, Candice se trouvait impuissante ; la patiente ne s’en cachait pas, elle l’assumait.
— Mes parents ne sont plus de ce monde.
Candice faillit ajouter : un ex-mari ? Des enfants ? Mais elle se retint, puis enchaîna sur le type qui conduisait, celui qui l’avait renversée. La dame répondit qu’elle n’en savait pas grand-chose, on ne lui avait rien précisé ; il y aurait certainement un procès, des indemnités. Elle se doutait qu’elle allait devoir rester longtemps ici ; se remettre, et après, la rééducation. Candice eut peur qu’elle n’évoque sa jambe amputée, devoir en parler la paniquait ; elle craignait de s’exprimer avec maladresse, et luttait contre l’envie de lancer son regard vers le renflement du drap.
— Vous avez quel âge, mademoiselle ?
— Vingt-huit ans.
— Vous semblez encore plus jeune. Je vous aurais donné vingt-deux, vingt-trois.
— On me le dit souvent. Parfois, c’est énervant, quand on doit avoir un peu d’autorité.
— Je peux vous demander un service ?
— Bien sûr.
— Pouvez-vous me donner mon sac, s’il vous plaît ?
Il était posé sur la table près du lit médicalisé. Candice le lui tendit.
— Excusez-moi, je n’ai plus de forces. Merci de l’ouvrir.
C’était un sac de marque de taille moyenne, en cuir bleu marine. Candice l’ouvrit ; l’exhalaison d’une odeur poudrée, féminine. À l’intérieur, tout était bien rangé ; le contraire de son sac à elle. Elle aperçut des clefs, une brosse à cheveux, un portefeuille ; un poudrier, un rouge à lèvres, un petit carnet, un portable. Ce sac avait voltigé pendant l’accident ; il avait atterri ailleurs, il avait été égaré, puis retrouvé, et il n’avait pas une égratignure, alors que sa propriétaire avait perdu une jambe.
— Une personne parfaitement honnête l’a rapporté à la police. Comme quoi, il y a des gens bien. Comme vous.
Un sourire.
— Et on ne vous a rien volé ?
— Non. J’ai peu d’argent sur moi, mais rien n’a été pris. Cherchez bien, mes boucles d’oreilles sont là, tout au fond, dans une enveloppe.
— Oui, je les vois. Vous les voulez ?
— Pouvez-vous les emporter avec vous ?
— Comment ça ?
Candice l’observa, dépassée.
— J’ai peur qu’on ne me les vole.
— Si vous voulez, je peux demander au docteur Roche qu’il les mette au coffre.
— Gardez-les pour moi, s’il vous plaît. Vous me les rendrez quand… Quand vous le pourrez.
Comment cette femme pouvait-elle faire autant confiance ? Elle ne la connaissait pas ; elle ne savait rien de Candice.
La petite enveloppe tenait dans sa main.
— Chez moi, je n’ai pas de coffre, vous savez.
— Elles n’ont qu’une valeur sentimentale. Je ne supporterais pas de les perdre. L’ultime cadeau de mon père.
— Oui, je me souviens. Votre dernier Noël avec lui.
— Ouvrez l’enveloppe, Candice.
Elle avait une jolie façon de prononcer son prénom ; avec le sourire.
Deux perles grises, montées sur des brides dorées. Elle lui expliqua qu’elles venaient de Tahiti. Son père s’était occupé de tout ; il s’était donné du mal, il voulait faire un beau cadeau à sa fille.
Candice pensa à son propre père, parti si vite. Il n’avait pas eu le temps d’offrir de derniers cadeaux, ni à sa sœur ni à elle ; il avait été aussi pressé dans la mort qu’il le fut dans la vie. Si son père lui avait fait un si joli présent, elle l’aurait conservé précieusement.
— Je les garderai pour vous avec plaisir. Je ferai attention que Timothée ne joue pas avec.
La patiente eut l’air surpris. Candice précisa qu’il s’agissait de son fils.
— Il a quel âge ?
Elle répondit que Timothée avait trois ans.
— Vous êtes mariée, alors ?
Candice ne parvenait pas à décrypter son expression. Envie ? Jalousie ? Curiosité ?
— Séparée.
— Si jeune, déjà maman et divorcée.
— Non, pas divorcée. Je n’ai jamais été mariée.
Candice risqua un « Et vous ? », car elle en avait légèrement assez d’être le centre de la conversation.
La patiente se tut pendant quelques instants, puis avec un sourire amer, presque une grimace, elle soupira :
— Moi ? Rien.
Candice ignorait ce qu’il y avait dans ce « rien ». Cela signifiait-il qu’elle n’avait jamais été ni épouse, ni mère ? Elle n’osa pas poursuivre avec ses interrogations, importuner cette femme amputée, visiblement si seule.
— Timothée a bien de la chance d’avoir une maman comme vous. Que faites-vous dans la vie ?
La patiente avait des tournures de phrases un peu désuètes, comme dans ces films des années soixante-dix que la mère de Candice appréciait, ceux avec Romy Schneider et Michel Piccoli.
— Je suis ingénieure du son.
— Pour le cinéma ?
Candice expliqua la nature de son travail au studio Violette. La blessée écoutait avec attention, comme si ce que Candice racontait était captivant ; elle posait des questions, Candice répondait : l’échange était agréable. La jeune femme ne vit pas le temps passer. Le docteur Roche vint la chercher ; l’heure de s’en aller avait sonné.
— Vous reviendrez me voir ?
Tant d’espoir vibrait dans ses yeux. Candice ne trouva pas le courage de dire non ; elle promit de revenir bientôt.
Candice quittait l’hôpital lorsque son portable sonna. Sa sœur, Clémence. Elle avait sa voix impérieuse qui l’agaçait. Il fallait qu’elles se voient ce soir ; c’était important. Candice s’imagina qu’elle avait dû se disputer avec son mari, ce qui arrivait parfois, et qu’elle avait besoin qu’on lui remonte le moral. Ou alors, peut-être qu’elle voulait lui déposer sa fille cadette, Nina, qui avait l’âge de Timothée ; Candice la dépannait de temps en temps.
Candice pensa à Timothée et à Arthur qui l’attendaient, il était déjà tard. Arthur qui avait encore une fois fait les courses, préparé le dîner. Elle ne pouvait pas les laisser tomber, tous les deux. Elle essaya d’expliquer la situation à sa sœur, l’accident, l’hôpital, l’amputation. Cette pauvre femme seule. Et puis les garçons qui patientaient.
Clémence l’interrompit :
— Écoute-moi. Ça concerne papa.
— Quoi, papa ?
— Si tu ne peux pas venir chez moi, alors c’est moi qui viens.
— Attends ! Je sors de Cochin, je ne serai pas rue des Cinq-Diamants avant vingt-cinq minutes.
— Alors je poireauterai en bas. À tout de suite.

Sa sœur savait tout d’elle. Ou presque. Clémence ne connaissait pas l’horrible secret de Candice qui se révélait dans l’intimité de sa salle de bains, de sa cuisine. Clémence n’en savait rien, leurs parents non plus : ce mal était passé sous leurs radars. Quatorze ans que cela durait. La moitié de sa vie. Et la mort de leur père avait tout aggravé. Un mal insidieux, lent, qui la rongeait jour après jour tel un poison. Julien, son ex, n’avait rien repéré. Pourtant, leur histoire avait tenu quatre ans. Arthur, lui, ignorait tout. Candice faisait très attention, à la manière d’une criminelle qui efface chaque trace ; elle portait ce secret comme un lourd vêtement qui la dégoûtait, qui lui collait à la peau, qui l’étouffait. En parler ? À qui ? Trop tard. Elle aurait dû s’en occuper plus tôt, au sortir de l’adolescence ; mais elle avait rencontré Julien, qu’elle avait cru aimer, puis Timothée était né. Elle avait pensé que la grossesse la sauverait un temps de cette saloperie, que l’obsession la quitterait enfin. Peine perdue. Le poison était revenu insidieusement, petit à petit. Elle savait que tant de filles, de femmes souffraient comme elle ; elle savait qu’il existait des endroits dédiés pour se faire soigner. Mais elle ne faisait rien, empêchée par la peur, par la honte. Elle se disait toujours qu’elle finirait par s’en sortir, qu’elle reprendrait le dessus. Parfois, oui, elle y parvenait ; c’était un miracle, une sensation merveilleuse, une trêve, puis la saloperie la dominait à nouveau, et Candice était alors réduite à la soumission, telle une esclave. Elle se haïssait, elle méprisait son corps dans le miroir ; le dégoût l’envahissait.
Sa sœur l’attendait devant son immeuble, une cigarette aux doigts. Candice savait qu’elle ne fumait pas dans son appartement, devant ses filles, mais dès qu’elle sortait de chez elle, elle en allumait une. Sa sœur était aussi brune que Candice était blonde, un mystère de la génétique ; elle avait les prunelles sombres de leur père, et Candice avait hérité des yeux clairs de leur mère. Elles partageaient un anniversaire, nées le même jour avec deux ans d’écart.
— Tu ne veux pas monter ? On gèle !
— Non. On reste là, répondit Clémence.
Elles se firent la bise, visages rougis par le froid. Même avec son ridicule bonnet à pompon, sans maquillage, le nez écarlate, Clémence était belle. Candice proposa le hall de l’immeuble ; elles pourraient se réchauffer près du gros radiateur dans l’entrée. Clémence éteignit sa cigarette, la suivit à l’intérieur.
L’aînée prenait son temps pour parler, et au début, rien n’était clair ; une histoire de portable. Elle le posa dans les mains de Candice, un modèle Samsung assez ancien. Celle-ci le regarda sans comprendre.
— Le second téléphone de papa, dit Clémence.
— Il en avait deux ?
— Oui.
— Mais qu’est-ce que tu racontes ?
Clémence poursuivit à voix basse. Deux semaines auparavant, leur mère avait décidé de ranger la penderie de leur père ; elle n’avait pas eu jusqu’alors le courage de s’y atteler. Clémence était venue prêter main-forte. Cela avait été une épreuve ; le parfum de leur père flottait encore sur ses pulls, ses foulards. Elle avait dû lutter contre les larmes, tandis que leur mère parvenait à rester stoïque. Ensemble, elles triaient les vêtements, les affaires, que personne n’avait touchés depuis la mort de Daniel, survenue l’année dernière. Clémence était tombée sur ce téléphone portable dans la poche d’une veste, au fond d’un placard. Elle l’avait observé quelques instants ; elle n’avait jamais vu ce mobile, leur père possédait un iPhone récent, offert par Faustine et ses filles pour son dernier anniversaire. Instinctivement, elle choisit de ne pas en parler à leur mère, et glissa l’appareil dans son sac ; elle n’avait pas su comment se l’expliquer, mais elle avait compris qu’il ne fallait pas que Faustine le voie, une sorte de prémonition.
Clémence était revenue chez elle avec le Samsung. Il ne s’allumait plus, mais elle avait trouvé un chargeur en ligne. Une fois que l’appareil avait été en état de marche, il lui manquait le code secret et le code PIN pour le déverrouiller. Elle avait hésité avant de faire les démarches. Était-ce une bonne idée, d’en savoir plus sur ce téléphone ? Il semblait si bien dissimulé, dans une veste oubliée. Leur père avait été un homme exubérant, jovial, avec son embonpoint, sa barbe foisonnante, son rire communicatif. A priori, pas le genre à avoir des secrets. Le doute s’était emparé d’elle. Peut-être qu’il ne s’agissait même pas de son mobile ?
À la boutique où elle s’était rendue avec son livret de famille, ses papiers et le certificat de décès de son père, cela n’avait pas été compliqué. Le portable était bien au nom de Daniel Louradour ; on lui fournit le code PIN et l’appareil fut déverrouillé. La vendeuse derrière le comptoir l’avait observée avec un sourire ironique : selon elle, il ne fallait pas fouiller dans la mémoire des vieux portables ; personne n’était à l’abri d’une mauvaise surprise. En rentrant, Clémence n’avait pas osé l’examiner ; elle l’avait enfoui dans un tiroir et tentait de ne pas y penser. Jusqu’à ce que, n’y tenant plus, elle ait enfin décidé d’en parler à Candice.
Les deux sœurs s’étaient blotties près du radiateur en fonte à la peinture écaillée. À cette heure tardive, le petit immeuble était silencieux, on n’entendait plus les enfants du premier chahuter le long du couloir, ni la télévision de Mlle Lafeuille, la vieille dame du second ; le trafic qui provenait de la rue semblait lui aussi atténué. Le silence s’éternisa. Le regard de Candice se posa sur les boîtes aux lettres métalliques, le carrelage usé sous leurs pieds, les murs défraîchis du hall, avant de se fixer sur le visage tendu de sa sœur.
— Mais qu’est-ce que tu veux que je fasse ? lui demanda-t-elle.
— C’est toi qui vas regarder dans ce portable. Moi, je n’en ai pas la force.
— Pourquoi moi ?
— Parce que tu es plus courageuse.
— C’est faux !
Clémence lui caressa la joue ; mais elle n’avait pas besoin d’expliquer : Candice était celle qui les avait portées, elle et leur mère, à la mort de Daniel, celle qui les avait soutenues lors de l’épreuve de la levée du corps, de la mise en bière, celle qui avait fait toutes les démarches ; celle qui encaissait, celle qui serrait les dents, qui ne se laissait pas faire, qui avait l’air de n’avoir peur de rien. Il n’y avait qu’à les regarder physiquement : Clémence, longue et fragile liane, Candice, robuste et ronde.
— On peut le faire ensemble, si tu veux.
Clémence secoua la tête.
— Prends-le. Je t’enverrai le code par SMS. Il n’y a peut-être rien. Je me fais un film, comme d’habitude…
Candice avait l’impression que le mobile pesait lourd dans sa main, qu’il lui brûlait la peau. Elle monta l’escalier après avoir embrassé sa sœur. Lorsqu’elle pénétra dans le petit appartement, tout était sombre, seule une lampe brillait dans l’entrée ; elle se déchaussa, posa son sac et le portable. Arthur dormait certainement, Timothée aussi. Elle prit garde à marcher doucement ; elle aurait aimé préparer une tisane, mais la bouilloire était trop bruyante : les cloisons étaient fines.
Devait-elle fouiller dans ce vieux portable cette nuit, ou attendre demain ? Son anxiété s’intensifiait. Elle avait faim, n’avait pas dîné. À un autre moment, elle se serait réjouie de l’opportunité de sauter un repas, mais cette nuit, l’angoisse forait un trou en elle, toujours au même endroit, son ventre. Elle redoutait ce qu’elle pourrait découvrir dans ce mobile, comme elle ne parvenait pas à oublier cette jambe amputée qu’elle n’avait pas vue, mais qui la hantait. Le trou l’aspirait et son corps entier allait se vider avec l’horrible gargouillis d’une baignoire qui se vidange. Elle essaya de lutter, elle essayait toujours, au début ; elle ferma les yeux, tenta de respirer calmement, mais elle savait déjà que c’était peine perdue. Elle n’avait pas succombé à une crise depuis un certain temps.
Dans le réfrigérateur, elle trouva les restes du dîner des garçons. Elle était consciente qu’elle ferait mieux de s’asseoir, de mettre le couvert, rien que pour elle, de prendre son temps, mais elle en était incapable : il lui fallait la bouffe, là, tout de suite, pas réchauffée, à même les doigts, debout, la porte du frigo entrouverte ; il lui fallait les gnocchis froids enveloppés de sauce gluante, saupoudrés de parmesan, engouffrés frénétiquement, à peine mâchés, à peine savourés ; ils l’emplissaient, la gavaient, et seule cette sensation de satiété pourrait lui apporter un court répit, afin de colmater le vide qui la transperçait jusqu’à la moelle. L’oreille aux aguets, surveillant le moindre bruit, dos tourné à la porte si jamais on la surprenait, elle raclait le fond du bol avec ses ongles, suçait les bouts de son pouce, index et majeur. Ce n’était pas encore assez : tout allait y passer ; tout ce qu’elle pouvait engloutir : la croûte du fromage, le reliquat du gruyère râpé, la pâte à tarte crue, puis, dans le placard, le pain rassis, le reste de la chapelure, les gâteaux de Timothée, les flocons de purée. En silence. En quelques minutes enfiévrées.
Elle se sentait enfin remplie, et l’écœurement vibrait au bout de ses lèvres. Elle se dirigea vers les toilettes sur la pointe des pieds, s’attacha les cheveux avec l’élastique qu’elle portait toujours au poignet. Elle n’avait plus besoin de glisser ses doigts jusqu’à sa glotte, le mouvement venait de lui-même ; il lui suffisait de se pencher au-dessus de la cuvette, et ce qu’elle avait ingurgité remontait d’un bloc, en un léger hoquet, tout glissait hors d’elle, souplement, accompagné d’un jet acide qui brûlait sa trachée, refluait jusqu’à ses narines, déclenchait des larmes instantanées. Elle ne s’acharna pas, ce serait trop risqué, trop sonore ; elle savait qu’elle avait éliminé la plus grosse partie de la nourriture. Une vaporisation de parfum d’intérieur pour évacuer toute odeur suspecte, puis elle tira la chasse d’eau et brossa la cuvette pour ôter les dernières traces. L’ultime étape l’attendait : la salle de bains et le brossage des dents. Elle tendit l’oreille ; les garçons dormaient. Elle avait réussi, une fois de plus. Demain, elle ferait les courses pour remplacer ce qu’elle avait mangé, mais elle savait déjà qu’Arthur ne discernerait rien. Elle était bien trop maligne. Personne n’avait remarqué, ni ses parents, lorsqu’elle vivait chez eux, ni le père de son fils. Elle changeait les aliments de place, rusait, faisait mine de constater avec surprise qu’il n’y avait plus de gâteaux ou de pâtes.
Elle se démaquilla, enleva ses vêtements, s’apprêta à enfiler sa chemise de nuit. La balance mécanique glissée sous la commode la narguait. Elle monta dessus ; le chiffre affiché la révulsa. Candice avait beau changer l’appareil de place, caler sa main sur le lavabo en remontant sur l’appareil, tourner le disque pour que l’aiguille recule un peu plus vers la gauche, rien n’y faisait. Le chiffre ignoble allait déteindre sur sa nuit entière et même sur le lendemain ; il allait asseoir son emprise sur chaque événement, chaque conversation, chaque action qu’elle entreprendrait. Despotique, il déciderait de la couleur de son humeur. En grimaçant, elle regarda son corps bien en face et elle l’exécra encore plus que d’habitude ; tout en lui pesait sur elle, ses seins volumineux qu’elle aurait voulu tronçonner, ses flancs pleins, ses cuisses qui se touchaient, le bombement de son ventre, ses genoux potelés ; mais ce qu’elle détestait par-dessus tout, c’étaient ses épaules arrondies, pas assez larges à son goût, qui ne lui donnaient pas le port de tête de Faustine et de Clémence, ni leur ligne, cette silhouette à l’égyptienne, larges épaules, hanches fines, abdomen plat. Elle se voyait comme un disgracieux têtard, une boule, un paquet.
Son sac se trouvait dans l’entrée ; elle l’attrapa, ainsi que le mobile de son père, et s’installa à nouveau dans la cuisine. Clémence lui avait envoyé le code, mais elle hésitait encore. Tandis qu’elle réfléchissait, elle ouvrit la petite enveloppe qui contenait les perles de Dominique Marquisan et les cala dans le creux de sa paume. Les billes nacrées luisaient dans l’obscurité et elle perçut un trouble soudain ; elle avait l’impression qu’elle avait rapporté des objets malfaisants – les perles, le portable – dans l’intimité de son refuge et que ce geste imprudent contaminait jusqu’à l’air qu’elle respirait.
Elle rangea les perles dans un tiroir en hauteur, loin des mains curieuses de Timothée. En se munissant du code fourni par sa sœur, elle déverrouilla le vieux Samsung. Pas d’image particulière en fond d’écran ; dans le répertoire, des noms qu’elle ne connaissait pas et qui ne lui disaient rien. Elle vérifia les derniers SMS : des publicités pour de nouveaux forfaits. Ces messages remontaient au mois précédant le décès de son père. Il avait été hospitalisé, et vers la fin, il n’avait plus été capable de se servir d’un mobile, de lire, ni même de parler. Daniel travaillait dans une agence immobilière depuis une quinzaine d’années. Candice avait rencontré la plupart de ses collaborateurs au fil du temps. Certains étaient venus à son enterrement.
Candice finissait par se dire que ce portable avait été utilisé uniquement pour des raisons professionnelles, et se voyait déjà en train de rassurer sa sœur, lorsqu’une petite main posée sur son genou la fit sursauter. Son fils, Timothée.
— Oh, tu m’as fait peur !
— Pourquoi tu dors pas, maman ? C’est pas ton portable, ça.
Rien n’échappait aux yeux observateurs du garçon.
Elle le câlina, respira l’odeur tiède de sommeil qui rôdait sur son cou, sous ses boucles blondes.
— Tu as raison ! C’est un vieux téléphone que m’a donné tante Clem. Allez, on retourne au dodo, il est tard ! Et on ne fait pas de bruit pour Arthur !
Il avait fallu chanter une comptine, redresser la couette, trouver le doudou qui avait roulé sous le lit ; lorsque Candice se glissa enfin aux côtés d’Arthur, il était déjà deux heures du matin.

Candice se réveilla avec un goût métallique désagréable sur la langue, ce qui arrivait souvent après une crise ; lorsque Arthur tenta de l’embrasser, elle le repoussa doucement. Il fallait qu’elle se lave les dents, tout de suite. Pendant que l’eau du robinet coulait, elle se pesa rapidement tout en prenant appui d’une main sur le lavabo, puis en relâchant doucement la pression, ce qui évitait de faire claquer la balance mécanique. Elle ne supportait pas l’idée qu’on puisse l’entendre se peser ; toujours ce chiffre odieux qui l’enfermait dans sa haine d’elle-même, lourde comme la porte d’une prison.
Aujourd’hui, elle ne travaillait pas, en accord avec Luc et Agathe, car en raison de la grève, l’école de Timothée resterait fermée, et elle n’avait pas d’autre choix que de s’occuper de lui, ce dont elle se réjouissait ; son fils était un enfant espiègle et attachant. Elle prépara le petit déjeuner, mit le couvert pour les garçons ; Arthur allait rejoindre sa startup, à deux pas, et il était déjà en retard. Il avala un café et un toast en vitesse.
— Tu vas rendre visite à ton éclopée ?
— Non, j’ai Timothée avec moi. Peut-être un autre jour.
— La pauvre…
— Oui, la pauvre.
Il lui sourit, passa une main dans ses cheveux.
— N’en fais pas trop, Candi. N’oublie pas, c’est quelqu’un que tu ne connais pas.
Candice se contenta de sourire. Depuis hier soir, l’histoire du téléphone secret de son père avait occulté le drame vécu par Dominique Marquisan. Arthur avait raison : cette personne était une étrangère dont elle ne savait rien, elle avait assisté à l’accident dans toute son horreur, elle avait fait ce qu’elle pensait devoir faire, se rendre à son chevet. Elle n’aurait sans doute pas dû accepter de garder les perles ; cet acte la liait à cette femme, malgré tout. Ce n’était pas bien grave, se dit-elle, elle les lui rapporterait.
Après le départ d’Arthur, le portable de Candice sonna : Clémence. Elle lui apprit qu’elle n’avait rien trouvé pour le moment, qu’elle allait poursuivre son exploration du mobile, mais elle pensait en toute honnêteté qu’elles avaient affaire à un appareil professionnel, peu utilisé par leur père. La journée s’écoula doucement, rythmée par l’attention qu’elle portait à son enfant : les jeux, la promenade dans le quartier, les repas, la sieste, les chansons, les câlins. Elle s’était habituée à l’élever seule. Son ex, Julien, avait eu un bébé avec une autre femme et Timothée ne souffrait nullement de la naissance de son petit frère ; au contraire, il paraissait curieux et enthousiaste.
En fin de journée, pendant que son fils regardait un dessin animé, Candice reprit l’examen du Samsung de son père ; elle faisait défiler les courriels qui avaient tous un rapport avec l’agence immobilière pour laquelle son père travaillait. Il classait méthodiquement ses dossiers, remarqua-t-elle, par nom de clients et par date ; visites, estimations, loyers, charges, loi Carrez, chauffage, travaux à prévoir. Tout cela semblait très professionnel ; Clémence s’était inquiétée pour rien. Candice esquissa un petit sourire, comme pour se moquer gentiment de sa sœur qui se faisait souvent une montagne de tout.
Elle souriait encore lorsqu’elle s’aperçut que tous les courriels ne provenaient pas de la même adresse électronique : il y avait deux boîtes mails sur ce portable, l’une au nom de louradour.daniel@vintimmobilier.fr et une autre intitulée gabriellelettre28@mymail.com. Ce nom ne lui évoquait rien. Une collaboratrice de son père ? Elle cliqua dessus par simple curiosité, histoire de faire un tour complet avant de refermer le mobile pour de bon. Un seul dossier avait été créé, nommé d’une lettre : « O ». Elle ouvrit le premier mail, envoyé une dizaine d’années auparavant par valentinpaprika333@jet.fr.
La maison plairait à Gabrielle. Elle est grande, avec un étage, des mansardes, et le jardin a été livré à lui-même, mais il est charmant. Il y a un chêne et un figuier. Oui, il y a des travaux à prévoir, mais c’est tout ce que nous aimons. À une heure de Paris, vers le sud. Sortie Courtenay, puis un joli hameau à quelques kilomètres de là, perdu dans les champs. Que dirait Gabrielle de passer la voir ? Valentin pourrait l’emmener. Ce vendredi, par exemple.
Candice cliqua sur le courriel suivant envoyé par le même Valentin, toujours avec cette désagréable sensation d’indiscrétion. Elle découvrit la photographie d’une maison de campagne, accompagnée d’un plan cadastral ; on y voyait la façade en pierre blanche, couverte de vigne vierge, et des volets à la peinture bleue écaillée.
Villa O semble avoir été construite pour Gabrielle et Valentin. Il paraît qu’elle n’a pas été habitée depuis des lustres, et que des chauves-souris sont venues vivre là, mais quelle importance ? Valentin se demande s’il ne serait pas judicieux de faire une offre. Il ne faudrait pas que cette maison leur passe sous le nez, tout de même ! Ce serait fou de ne pas essayer. Qu’en pense Gabrielle ? Valentin attend son appel.
Qui étaient ces gens ? Pourquoi cette correspondance se trouvait-elle dans le téléphone de son père ? Quel rapport avec lui ? Elle fit défiler d’autres courriels qui détaillaient l’avancée de travaux.
Le dernier, le plus récent, datait d’un an.
Valentin a attendu l’appel de Gabrielle longtemps, puis il a fini par comprendre qu’elle n’allait pas pouvoir le rejoindre à la Villa O. Il ne lui en veut pas. Mais elle lui manque. Terriblement. Il ne peut pas faire un pas sans penser à elle. Il s’inquiète pour elle. Souvent, comme hier, il passe sous ses fenêtres. Il sait qu’elle n’est pas là, et de toute façon jamais il n’oserait sonner. La villa est si belle en cet automne douloureux. Elle irradie de leur amour. V.
Le souffle de Timothée sur son cou la fit tressaillir.
— Maman, pourquoi tu regardes encore ce portable ?
À trois ans, Timothée s’exprimait déjà très bien, d’une voix affirmée et claire. »

Extraits
« Elle songeait à Arthur, à Timothée. Elle avait de la chance d’avoir un homme comme lui dans sa vie, après sa séparation; elle avait rompu avec le père de Timothée, Julien, d’un commun accord, lorsque le petit avait à peine dix-huit mois. Arthur avait réussi à la rendre heureuse à nouveau.
Les minutes s’écoulaient. Elle planta ses écouteurs dans ses oreilles et lança de la musique sur Deezer, tout en bougeant ses jambes imperceptiblement. Arthur avait dû donner son bain au petit, lui préparer des pâtes; il devait être en train de lui lire l’histoire du soir. p. 17

«Chère femme adorée, je t’écris à la hâte. Hélas, je ne pourrai pas venir demain mardi. Je suis retenu cher moi. Je viendrai dès que possible, et en attendant, je t’envoie mon cœur qui est tout à toi. Il ne se passe pas une heure sans que je pense à toi. Je te serre de toutes mes forces dans mes bras. Mille et mille baisers sur tes beaux yeux, tes beaux cheveux, sur ta longue tresse parfumée. » p. 74-75

Il y a tout dans ce roman, murmura Dominique en savourant son champagne. Absolument tout. Le désir, la lâcheté, le crime, le mensonge, la culpabilité, la folie. Mais ma scène préférée, c’est celle de la morgue.
Elle prononça ce dernier mot avec une sorte de sensualité frissonnante. p. 157

Ce vide en appelait un autre, plus sournois, plus néfaste, celui qu’elle connaissait si bien, celui du corps et du poids, de l’obsession de la balance et de la calorie. Elle remarqua qu’elle recommençait à se nourrir vite et mal, qu’elle terminait l’assiette de son fils, qu’elle léchait les couverts, qu’elle raclait les fonds de plats avec ses doigts. Et chaque nuit, en silence, elle se pliait à l’effroyable tête-à-tête avec la cuvette des toilettes; elle se soumettait à genoux à cet indispensable acte de purge qui vidangeait son estomac d’un jet acide. Elle se couchait avec ce goût détestable dans la bouche en dépit du brossage et du rinçage, et la sensation d’un ventre douloureux aux parois irritées; son corps lui semblait encore trop gros, trop gras, débordant de son pyjama et ne lui inspirant que répugnance. p. 163

À propos de l’auteur

Tatiana de Rosnay au restaurant La Fontaine de Mars , Paris VII

Tatiana de Rosnay © Photo Bruno Levy

Franco-anglaise, Tatiana de Rosnay est l’auteur de treize romans traduits dans une quarantaine de pays. Plusieurs ont été adaptés au cinéma. (Source: Éditions Robert Laffont)

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Vers le soleil

SANDREL_vers_le_soleil  RL_hiver_2021  coup_de_coeur

En deux mots
Comédien désargenté, Sacha se voit proposer un rôle inhabituel, jouer le rôle d’un oncle pour une petite fille malade. En quelques années, il va prouver son talent, mais surtout s’attacher à sa «nièce». Lorsqu’ils sont en vacances en Toscane, il apprend que sa mère fait partie des disparues de la catastrophe de Gênes…

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

«Tu es le soleil de ma vie»

Julien Sandrel nous revient avec un quatrième roman en quatre ans. «Vers le soleil» est tout aussi réussi que les précédents et démontre avec beaucoup d’émotions à la clé qu’on choisit sa famille!

Depuis le succès de son premier roman La chambre des merveilles, paru en 2018, Julien Sandrel nous offre tous les ans un nouveau livre. Avec La vie qui m’attendait et Les étincelles, il a à chaque fois exploré un univers différent, mais il a aussi à chaque fois trouvé le scénario bluffant, la situation qui entraine le lecteur à partager de fortes émotions en suivant des personnages qu’il n’a plus envie de lâcher.
Disons-le d’emblée, Vers le soleil ne déroge pas à la règle. Toujours fort générateur d’émotions, il ajoute même cette fois une tension digne du meilleur des polars.
Cela commence par une rencontre à la terrasse d’un café parisien. Sacha, le narrateur, aimerait oublier ses petits boulots et percer enfin comme comédien. Mais pour l’instant, il fait surtout de la figuration, comme dans ce Malade imaginaire où il a un petit rôle. Très vite, il n’écoute plus ses partenaires, car il est subjugué par une femme attablée un peu plus loin. Et si sa tentative d’approche est plutôt maladroite, il parvient tout de même à laisser son numéro de téléphone à Tess, la belle inconnue.
Contre toute attente, elle va le rappeler pour… lui proposer un rôle. Les médecins lui ont conseillé d’entourer sa fille malade de figures paternelles, elle qui est née prématurément et sans père. D’abord incrédule, Sacha va accepter et s’inventer un rôle de tonton. Et cette fois, il a un premier rôle qu’il remplit à merveille.
Au fil des ans, il est de plus en plus présent et va finir par accepter de partir avec sa nièce en vacances en Toscane. Tess les rejoindra après une visite à Gênes chez son amie Francesca. Nous sommes le 14 août 2018 et Francesca vit avec son fils au pied du Pont Morandi.
Alors que Sacha passe un bon moment avec sa nièce au parc aquatique, une longue portion du pont s’effondre, écrasant la maison de Francesca, qui parviendra à fuir. Les autres occupants sont portés disparus et ne répondent plus au téléphone.
Sacha ne veut pas affoler Sienna et décide de ne rien lui dire. Mais ce dilemme n’est rien à côté de ce que lui apprend Francesca sur Tess. Victime de violences conjugales, elle a fui son pays et changé d’identité, Sophie Moore devenant Tess Moreau, après que Tom, son compagnon, ait été arrêté avant qu’il ne mette ses menaces de mort à exécution.
«Sacha, tu sais que je suis une incorrigible optimiste, alors ce que Je pense intimement, c’est que Tess ne mourra pas. Mais je suis aussi une pragmatique. J’ai appris à envisager le pire. Sacha, si Tess mourait, non seulement tu n’aurais aucun droit sur Sienna, mais la police remonterait la piste Sophie Moore, tôt ou tard. Les parents de Tess découvriraient l’existence de Sienna, et deviendraient ses tuteurs officiels. À moins que…
Mon Dieu. J’ai compris ce qu’elle s’apprête à dire. Je formule moi-même la suite, d’une voix blanche.
— À moins que Tom ne comprenne que Sienna est sa fille, et n’en demande la garde.»
En prenant la route pour Capalbio et le Jardin des Tarots de Niki de Saint-Phalle avec Sienna, on imagine tout à la fois le flot d’émotions et la difficulté à continuer à faire comme si de rien n’était. D’autant que l’étau se resserre. Comme le lui apprend sa logeuse, Sienna est désormais recherchée par la police. Alors qu’à Gênes, il n’y a aucun signe de vie des victimes, Sacha doit prendre la fuite. Parviendra-t-on à sauver Livio et Tess? Sacha réussira-t-il à échapper à la police? Quand faudra-t-il dire la vérité à Sienna? Comment la parenté de Sophie Moore va-t-elle réagir? Tels sont désormais les enjeux de ce roman que Julien Sandrel mène tambour battant, comme à son habitude.
Entre les mots d’enfant et les combats des adultes, entre l’envie d’un cocon protecteur pour la petite fille et les drames qui ont frappé sa mère, le romancier choisit d’aller, envers et contre tout, Vers le soleil.

Vers le soleil
Julien Sandrel
Éditions Calmann-Lévy
Roman
268 p., 18,50 €
EAN 9782702166376
Paru le 24/02/2021

Où?
Le roman est situé en France, à Paris, en Grande-Bretagne, notamment à Durham, Cambridge et Douvres, puis en Espagne, à Madrid. Le circuit des vacances passe par l’Auvergne et Saint-Nectaire, puis par la Provence et Marseille, Aix-en-Provence, Sanary, Hyères et Saint-Raphaël avant de gagner l’Italie, à Gênes, à San Casciano, Capalbio, Grosetto, Sienne, Venise, puis sur la route allant vers la Slovénie.

Quand?
L’action se déroule principalement en août 2018.

Ce qu’en dit l’éditeur
IL N’EST RIEN POUR ELLE, MAIS ELLE N’A PLUS QUE LUI…UN BIJOU D’ÉMOTION
14 août 2018. Tess part vers la Toscane, où elle doit rejoindre pour les vacances sa fille Sienna et l’oncle de celle-ci, Sacha. Mais alors qu’elle fait étape chez sa meilleure amie à Gênes, un effroyable grondement ébranle la maison, et tout s’écroule au-dessus d’elle. Une longue portion du pont de Gênes vient de s’effondrer, enfouissant toute la zone. Tess est portée disparue.
Lorsque Sacha apprend la catastrophe, c’est tout leur univers commun qui vole en éclats. Tous leurs mensonges aussi. Car Sacha n’est pas vraiment l’oncle de cette petite fille de neuf ans : il est un acteur, engagé pour jouer ce rôle particulier quelques jours par mois, depuis trois ans. Un rôle qu’il n’a même plus l’impression
de jouer tant il s’est attaché à Sienna et à sa mère. Alors que de dangereux secrets refont surface, Sacha sait qu’il n’a que quelques heures pour décider ce qu’il veut faire si Tess ne sort pas vivante des décombres : perdre pour toujours cette enfant avec laquelle il n’a aucun lien légal… ou écouter son cœur et s’enfuir avec elle pour de bon ?
En attendant, il décide de cacher la vérité à la petite fille, et de la protéger coûte que coûte.

Les autres critiques
Babelio
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Blog Carobookine
Blog J’adore la lecture

Les premières pages du livre
« Le pont de Gênes, également appelé pont Morandi, est un édifice à haubans mis en service en 1967, afin de permettre à l’autoroute A10 – dite « autoroute des fleurs » – de franchir le val Polcevera, entre les quartiers de Sampierdarena et Cornigliano.
Le 14 août 2018 à 11 h 36, une longue portion du pont de Gênes s’est effondrée.
Le bilan définitif de la catastrophe, établi cinq jours plus tard, fait état de quarante-trois morts et seize blessés.

SACHA
Trois ans auparavant
Je m’appelle Sacha.
J’ai trente ans, j’habite à Paris, je suis comédien, et c’est en référence à Guitry que ma mère m’a nommé ainsi. Voilà pour ma biographie légèrement enjolivée, la version curriculum vitae.
Dans la vraie vie, j’habite une chambre de bonne Porte de La Chapelle, mon prénom résulte de l’adoration de feu ma génitrice pour Sacha Distel, j’essaie d’être acteur mais finis le plus souvent figurant.
Alors puisqu’il faut bien manger et que je ne suis pas allé très loin dans les études, j’exerce tout un tas d’activités : dès lors qu’on ne me demande pas de tuer quelqu’un, je suis assez peu regardant. J’ai été, en vrac, et dans le désordre : baby-sitter, jardinier, guide touristique improvisé pour touristes chinois, serveur, livreur, distributeur de prospectus, promeneur de chiens, participant à des sondages rémunérés (jusqu’à ce que les instituts s’en aperçoivent), homme de ménage, téléconseiller. On m’a même déjà payé pour faire la queue à la place de quelqu’un – oui, ça existe vraiment. Je pourrais essayer de me stabiliser, prendre un job et le garder, mais cela signifierait la fin de mes rêves de théâtre, et je ne suis pas prêt à y renoncer.
Je n’ai jamais connu mon père, et ma mère est morte quand j’avais quatorze ans. D’une overdose, dans la chambre d’hôtel d’un comédien un peu connu qu’elle aimait trop, au point de laisser son fils unique dîner seul, se coucher seul, se débrouiller seul. Je crois qu’on peut dire que je suis un vieux routier de la solitude. J’ai appris dans la douleur à quel point se lier à quelqu’un pouvait rendre malheureux, alors je ne m’attache pas. Je ne me sens bien que dans l’éphémère.
C’est sans doute pour cela que je voue une passion aux représentations fugaces de présents fantasmés : le théâtre bien sûr, mais aussi les haïkus, ces courts poèmes japonais qui visent à dire et célébrer l’évanescence des choses. On est parfois surpris quand je récite un haïku, ça ne colle pas avec ce que je dégage, apparemment : avec mon mètre quatre-vingt-cinq et mon allure sportive, on s’attend plutôt à m’entendre parler de boxe ou de football – les gens sont pétris de préjugés.
*
Lorsque je l’aperçois pour la première fois, je suis dans un café, au cœur du Xe arrondissement de Paris. Elle est en grande conversation avec une amie, à quelques mètres de moi. Sa grâce, son port de tête de danseuse, sa peau diaphane, ses grands yeux clairs mélancoliques, tout en elle aimante mon regard.
Je sors d’une représentation du Malade imaginaire, dans lequel je tiens le rôle ô combien gratifiant d’un apothicaire muet, je suis avec un groupe de collègues comédiens, mais je ne les écoute que distraitement, car j’observe cette inconnue du coin de l’œil. Quand son amie l’embrasse et quitte le bar, elle reste seule, quelques instants. J’hésite. Je n’aborde jamais une femme de cette façon. Éphémère n’est pas synonyme d’inconséquent, et je n’aime pas l’idée que l’on puisse me prendre pour un dragueur. Mais je ne peux pas faire autrement. Quelque chose en elle m’attire irrésistiblement. Si je n’y vais pas, je le regretterai.
Je prends une grande inspiration, et mon courage à deux mains. Un frisson parcourt mon corps, lorsque je m’élance vers elle. Je l’aborde, lui propose un verre, qu’elle refuse poliment. Je propose une verveine, elle refuse en souriant. Je propose de l’épouser, elle refuse en éclatant de rire. Sa beauté est encore plus évidente, à cette distance réduite. Elle me fixe étrangement, je prends ses œillades pour des encouragements… jusqu’au moment où elle m’assène « vous avez du noir, là », en désignant une coulure le long de ma joue droite. Et merde, j’avais oublié que j’étais encore maquillé. Je saisis l’occasion pour entamer une vraie conversation, elle continue de sourire, mais soudain son visage se crispe. Elle me lance un « je dois y aller, désolée… », rassemble ses affaires, dépose de la monnaie sur la table, se dirige vers la sortie. Comme si un mécanisme d’autodéfense venait de se mettre en branle, lui intimant l’ordre de fuir, sur-le-champ.
Je ne peux pas la laisser partir comme ça. J’attrape une serviette en papier, y note mon numéro de téléphone et improvise un pseudo-haïku :
Sacha – avec ou sans mascara
J’anime vos soirées, vos bar-mitsva,
votre vie.
(Rayer les mentions inutiles.)
Je cours dans la rue, lui tends la missive. Elle me regarde comme si j’étais un extraterrestre. Elle rit de nouveau, se saisit du bout de papier, puis s’éloigne.
À cet instant, je pense sincèrement ne jamais la revoir.
Pourtant, quelques semaines plus tard, je reçois un coup de fil inattendu. Elle me propose un rendez-vous, et ajoute un mystérieux : « Ce que j’ai à vous demander n’est pas banal. »
Que peut donc avoir à me dire cette belle inconnue ? Ayant une imagination fertile, je me prends à envisager différents scénarios – la plupart sexuels, il faut bien l’avouer… Ma curiosité est en tout cas aiguisée.
Il est prévu que nous nous retrouvions dans le même café, au bord du canal Saint-Martin. La fébrilité avant un rendez-vous amoureux n’est pas l’apanage des femmes, contrairement à ce que nous ont inculqué des siècles d’histoires de princesses-qui-mettent-des-plombes-à-se-pomponner et de princes-séduisants-sans-effort-ni-artifice. J’essaie différentes tenues… mais je décide d’opter pour la sobriété : jean brut et T-shirt blanc fluide. Je conserve une barbe de trois jours – qui me donne un air plus adulte –, et je coiffe-décoiffe ma chevelure noire aux boucles difficilement domptables.
En sortant du métro République, je prépare mes répliques – chassez l’acteur, il revient au galop. J’hésite à tenter la carte de l’humour, et puis je me dis que ça a plutôt fonctionné lors de notre première rencontre, alors pourquoi pas ? Juste avant d’entrer dans le bar, j’extrais de mon sac à dos de survie professionnelle de quoi ajouter une petite touche personnelle à mon look. Je sais bien qu’en me déguisant, je gagne en assurance : je me sens plus sûr de moi dans un costume de comédien.
J’ouvre la porte, et l’aperçois tout de suite. Aussi lumineuse que dans mon souvenir. Et elle… il lui est impossible de me rater.
— J’ai pensé que sans la coulure noire sur le visage vous risquiez de ne pas me reconnaître. Bonjour, mademoiselle. Je ne sais même pas comment vous vous appelez.
Elle observe en souriant ma joue barbouillée, ma presque révérence. Elle est surprise, amusée, c’est visible. Mais elle bride ses réactions. Elle se lève pour m’accueillir, et me tend la main. Mode formel, donc. J’ai tout à coup un peu honte de ce maquillage noir qui me barre le visage. Je me rends compte que, loin de briser la glace, cette approche clownesque a peut-être créé une distance entre nous. Quel con.
— Je m’appelle Tess. Vous, c’est Sacha, c’est bien ça ?
J’acquiesce pour la forme, tout en sortant un mouchoir et un démaquillant.
— Tess, vous avez un léger accent…
— Je suis anglaise, mais je vis en France depuis longtemps.
Elle parle un français parfait. Le seul indice de son origine étrangère, c’est sa manière de prononcer, quasiment à l’identique, les sons « en » et « on ».
Elle continue, imperturbable.
— Sacha, je vais aller droit au but. Vous m’avez dit être comédien, et vous avez mentionné le nom du théâtre dans lequel vous jouiez le soir de notre rencontre. J’ai fait une recherche sur vous sur le web… et comment dire ? J’ai remarqué que votre carrière d’acteur comporte… quelques périodes creuses. Ne le prenez pas mal… mais je me suis dit que vous cherchiez peut-être un complément de revenu.
— Je ne le prends pas mal, mais comme entrée en matière vous avouerez qu’on a connu plus sympathique qu’une analyse critique de CV…
— Pardon, je ne voulais pas… Pardon, vraiment.
Elle baisse les yeux. Semble désolée. Sincèrement. Maladroite, désolée, désuète aussi dans sa façon de se tenir, dans ses gestes, dans ses mots. Un certain charme nineties, accentué par cette pince de collégienne qui orne sa chevelure dorée. Elle m’attire, sans que je puisse vraiment me l’expliquer.
Je lui souris, l’encourage à poursuivre, tout en finissant de me démaquiller.
— Sacha, j’ai un travail à vous proposer. Rémunéré, bien sûr.
Elle plante ses yeux dans les miens. J’y décèle une ombre, troublante, singulière, qui s’estompe vite. C’est étrange, cette sensation, alors même que son regard est très bleu. L’espace d’un instant, j’ai cette image de romance bas de gamme qui me traverse : ses yeux sont pareils à des lacs. Ça a l’air idiot dit comme ça, mais ils en ont la couleur et la profondeur, à la fois translucide et opaque, attirante et inquiétante. Elle prend une grande inspiration, puis se lance.
— Sacha, j’aimerais que vous soyez le père de ma fille.
Je la regarde avec des yeux ronds. Et un sourire mi-amusé, mi-lubrique. Elle se rend compte de l’absurdité des mots qu’elle vient de prononcer, et éclate de rire.
— Je suis maladroite, ça n’est pas ce que je voulais dire !
Elle continue de glousser quelques secondes. Lorsqu’elle rit, des petites rides apparaissent au coin de ses yeux, allongeant son regard. Quel âge a-t-elle ? Je dirais vingt-sept, vingt-huit ans, soit deux ou trois ans de moins que moi. Elle s’éclaircit la voix, boit une gorgée d’eau, se reprend.
— J’ai une fille de six ans. Elle s’appelle Sienna. C’est une enfant… particulière. Elle traverse une passe difficile. Je travaille beaucoup, elle est souvent seule, j’ai essayé de l’inscrire à des activités, au centre de loisirs, mais elle n’y est pas heureuse. La psychologue scolaire m’a conseillé de l’entourer d’autres adultes, d’autres figures d’autorité. Or, je suis assez solitaire…
Je ne comprends pas bien en quoi cela me concerne, mais elle n’a pas fini.
— J’ai vu un reportage, il y a quelques jours. À propos d’un comédien, au Japon, qui endosse des rôles… dans la vraie vie. Une sorte d’acteur pour clients privés, qui, selon la demande, peut jouer un meilleur ami, un mari, un proche éploré lors de funérailles. Le reportage suivait des clients de cet homme, qui expliquaient à quel point son intervention les aidait à combler des failles, dans leur vie. Son entreprise a beaucoup de succès, apparemment. Mais je n’ai pas trouvé d’équivalent en France.
Elle marque une pause. Dirige ses yeux azur vers les miens. Je crois avoir compris ce qu’elle me demande. Pure folie.
— Sacha, je voudrais donner à ma fille une image de son père, ainsi qu’une présence masculine à laquelle elle puisse se raccrocher. J’aimerais vous proposer de jouer ce rôle auprès d’elle. Vous pourriez prétendre être un proche du père de Sienna, quelqu’un qui l’aurait bien connu dans sa jeunesse, et qui ne l’aurait plus revu depuis. Vous seriez libre d’inventer la vie rêvée de ce père, et de la lui raconter. Il s’agirait de quelques après-midi par mois, pas plus.
Et merde, sous ses apparences de normalité, cette femme est une cinglée. OK, j’aime les filles originales, mais celle-ci est un cran au-dessus. On est bien loin du rendez-vous galant que j’espérais.
— Vous plaisantez, je suppose ? Et le père de votre fille, où est-il ?
La question est cruciale. Sensible aussi, étant donné la fébrilité que je décode soudain, à travers les mouvements de ses mains.
— C’était un homme d’un soir. J’étais jeune, j’avais trop bu. Je ne connais même pas son nom. Je ne sais rien de lui, je ne l’ai jamais revu, n’ai jamais cherché à le revoir. J’élève ma fille seule, depuis toujours.
Je réfléchis quelques instants. Elle reste calme, silencieuse. Crispée, aussi.
— Pardon Tess, mais vous n’avez pas de famille ? Pas d’amis ? Ou bien vous ne pourriez pas simplement lui dire la vérité, à votre fille ? Qu’elle ne connaîtra jamais son père, mais qu’il faut avancer quand même ? Moi je n’ai jamais connu le mien, et ma mère est morte quand j’avais quatorze ans. Eh bien j’avance, malgré tout. Pas très vite, pas très loin, mais je fais de mon mieux.
— Je n’ai personne sur qui compter, au quotidien. Vous trouvez peut-être cela pathétique, mais c’est comme ça. Et je suis désolée pour vos parents.
— Vous ne pouviez pas savoir.
J’observe son visage, son regard. Cherchant à y déceler ses motivations profondes. Elle ne me dit pas tout, c’est évident. Une image me traverse. Ma mère, ses hommes d’un soir, sa solitude, ses espoirs déçus. Je secoue la tête, ma mère n’a rien à faire là. Et puis cette fille n’a pas l’air d’une droguée.
Je devrais prendre mes jambes à mon cou, me tirer vite et loin. Mais, je ne sais pas pourquoi, je reste scotché à ma chaise. À poursuivre cette discussion surréaliste. Peut-être parce que la douleur que je pressens derrière la demande de cette inconnue m’émeut plus que je ne veux bien me l’avouer. Il y a en elle des cicatrices auxquelles je ne peux rester insensible. Comme un écho de ma propre histoire. Je suis bien placé pour savoir que l’on a parfois besoin d’un peu d’aide pour pouvoir regarder l’avenir en face. Cette jeune femme a un sacré culot, un sacré courage de venir me demander ça. De quoi protège-t-elle sa fille ? Que cherche-t-elle exactement, par cette demande désespérée ?
— Sacha, je vois bien ce que vous pensez. Vous me croyez folle, et vous avez sûrement un peu raison. Nous n’avons pas parlé argent, mais je peux vous proposer cinq cents euros par mois. Pour une après-midi par semaine.
Ah oui, quand même. Pour moi qui jongle entre mes allocations d’intermittent et mes petits boulots, c’est loin d’être négligeable.
— Si je fais deux après-midi par semaine, vous montez à mille balles ?
— N’exagérez pas.
Elle sourit. Moi aussi.
— Tess, vous ne me connaissez pas. Qu’est-ce qui vous fait penser que je serai à la hauteur de ce que vous espérez ? Que je ne suis pas un criminel sans foi ni loi, ou un pédophile ?
— Disons que c’est une intuition, un alignement de planètes. Le reportage japonais est arrivé peu après notre rencontre. Et j’avais gardé votre petit mot, puisqu’on n’est jamais à l’abri d’une organisation de bar-mitsva intempestive…
Elle accompagne cette dernière phrase d’un demi-sourire, et baisse les yeux.
— Bien évidemment, je serai présente à vos côtés lors des premiers rendez-vous. J’aime ma fille plus que tout. Je ne prendrais jamais aucun risque.
Nourrissant plus d’ambition de séduction de cette jeune femme que de rêves de parentalité, je dois avouer que l’argument « je serai présente à vos côtés » fait mouche. Et puis je ne peux pas me permettre de cracher sur une telle somme. Au fond, que me propose-t-elle ? Cinq cents euros mensuels pour me transformer en conteur, et passer une après-midi par semaine avec elle et sa fille. On a connu pire.
Je dois être un peu dingue moi aussi, car ce job incongru m’excite beaucoup. Je ne sais pas dans quoi je m’embarque, mais j’ai envie d’accepter.
— Sacha ? Qu’en pensez-vous ?
J’en pense que j’ai déjà plein d’idées concernant la vie rêvée de ce père…
— Si – et je dis bien si – j’étais d’accord, ce serait à une condition : rester entièrement libre. Pouvoir mettre fin à ces séances quand bon me semble. Ne vous inquiétez pas, si cela devait arriver, je ne partirais pas comme un voleur, sans explication ni au revoir auprès de votre fille.
— Votre demande me semble légitime, et plutôt saine à vrai dire. Vous verrez, Sienna est une petite fille merveilleuse. Et je ne dis pas ça parce que c’est ma fille. Vous vous en rendrez vite compte.
Elle se lève, me tend la main. Je prends sa paume dans la mienne, et la garde un peu plus longtemps que nécessaire. Je crois déceler une légère rougeur sur son visage. Sur le mien aussi – et je sais qu’elle n’est pas seulement due au démaquillant.
Un dernier silence. Une dernière hésitation, de part et d’autre.
— Alors à bientôt, Sacha ?
— À bientôt, Tess. »

Extrait
« Sacha, tu sais que je suis une incorrigible optimiste, alors ce que Je pense intimement, c’est que Tess ne mourra pas. Mais je suis aussi une pragmatique. J’ai appris à envisager le pire. Sacha, si Tess mourait, non seulement tu n’aurais aucun droit sur Sienna, mais la police remonterait la piste Sophie Moore, tôt ou tard. Les parents de Tess découvriraient l’existence de Sienna, et deviendraient ses tuteurs officiels. À moins que…
Mon Dieu. J’ai compris ce qu’elle s’apprête à dire. Je formule moi-même la suite, d’une voix blanche.
— À moins que Tom ne comprenne que Sienna est sa fille, et n’en demande la garde. » p. 94

À propos de l’auteur
SANDREL_Julien_©p_LourmandJulien Sandrel © Photo P. Lourmand

Julien Sandrel a 39 ans. La Chambre des Merveilles (Prix Méditerranée des lycéens 2019, Prix 2019 des lecteurs U), son premier roman, a connu un succès phénoménal en librairie. Vendu dans vingt-six pays, il est en cours d’adaptation au cinéma. Suivront La vie qui m’attendait (2019), Les étincelles (2020) et Vers le soleil (2021), (Source: Éditions Calmann-Lévy)

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