Nuits d’été à Brooklyn

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  RL2020

En deux mots:
En 1991 à New York, après un accident de la circulation qui cause la mort d’un enfant noir, une poignée d’excités décide de se venger et tuent Yankel Rosenbaum, un étudiant qui passait par là et qui avait la malchance d’être juif. C’est ce fait divers, mais aussi sa liaison avec Frederick dont se souvient Esther, alors étudiante en journalisme.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Un été à New York

En 1991, une jeune journaliste est envoyée à New York au moment où un acte antisémite enflamme Brooklyn. Vingt-cinq ans plus tard, Colombe Schneck s’en souvient. Mais ces Nuits d’été à Brooklyn sont aussi celles passées dans les bras de Frederick.

Après s’être intéressée à sa famille, notamment avec l’émouvant Les guerres de mon père, Colombe Schneck s’est plongée dans sa propre biographie. Après La tendresse du crawl et l’histoire d’amour avec Gabriel, elle se remémore l’année 1991 et ses débuts dans le journalisme. La romancière se cache en effet à peine derrière le personnage d’Esther Rosen, envoyée à New York pour y faire ses armes. La jeune fille qui découvre la grosse pomme ne va pas tarder à pouvoir montrer ses qualités de reporter puisque le 19 août, un fait divers dramatique se produit à Crown ¬Heights, un quartier de Brooklyn. C’est la description des faits, avec toutes les précautions d’usage – comme le ferait le représentant d’une agence de presse – qui ouvre le roman. ¬Pour ne pas perdre de vue la voiture du rabbin, Yosef ¬Lifsh qui le suit, accélère au feu orange. La collision qui suit fait déraper sa voiture, provoquant la mort de ¬Gavin, 7 ans, malgré les secours arrivés très vite sur place. Très vite, les rumeurs gagnent le quartier, suivis par des cris de vengeance: «On n’en peut plus. Les Juifs obtiennent tout ce qu’ils veulent. Ils tuent nos enfants. Nous n’obtenons ni la justice ni le respect.» Dans ce quartier où domine une communauté noire, en majorité afro-antillaise, vivent également quelques 20000 juifs. L’un d’entre eux, Yankel Rosenbaum, étudiant en histoire à l’université de Melbourne, a la mauvaise idée de se promener sur Brooklyn Avenue. Il est À 23 h 20 lorsqu’un petit groupe l’attrape, le bat et le poignarde à mort. Son assassin présumé est arrêté quinze minutes après par la police. «Tout au long de cette première nuit, une foule, en majorité des adolescents, crie dans les rues de Crown Heights Juifs! Juifs! Juifs!»
Au-delà du drame, c’est bien entendu l’occasion pour la jeune journaliste d’essayer de mieux connaître cette histoire, de tenter de la comprendre, de rendre compte de cet antisémitisme. Si elle est partie en Amérique pour essayer d’oublier sa famille, dont une partie est morte à Auschwitz, c’est raté. On imagine le choc, d’autant que les jours qui suivent sont loin d’apaiser la situation. Les révélations sur le rôle de la police, sur les règles en vigueur au sein des communautés et les suites juridiques vont tout au contraire attiser la colère.
Le réconfort, Esther va le chercher dans les bras de Frederick Armitage, issu lui de la bourgeoisie afro-américaine de Chicago. Elle a rencontré ce spécialiste de Flaubert à l’université et, malgré les vingt ans qui les séparent, veut croire à une belle histoire d’amour. D’ailleurs, en parlant de Flaubert, leur éducation sentimentale pourrait ressembler à l’inverse de Madame Bovary. Frederick s’ennuie dans son couple et va chercher dans ses amours clandestines une fraîcheur oubliée.
En attendant que tombent les masques et que les illusions s’envolent, chacun peut «profiter» de l’autre, partager ses fantasmes et ses réflexions. Sur la communauté juive, sur la communauté noire.
C’est avec vingt-cinq ans de recul qu’Esther tente de comprendre pourquoi la belle histoire s’est arrêtée, pourquoi leur rêve d’émancipation n’est resté qu’un rêve.
Réussissant une fois encore à mêler l’intime à l’analyse de la société, Colombe Schneck démonte avec brio les rouages d’un système au sein duquel racisme et antisémitisme s’inscrivent comme des «invariants» auprès de communautés fragiles. Ce faisant, elle rejoint Cloé Korman dans la réflexion proposée avec Tu ressembles à une juive: «il faut penser la solidarité entre les luttes contre le racisme et contre l’antisémitisme, et mener ces combats de façon tolérante et pluraliste, en surmontant les divisions liées à nos origines sociales et culturelles». En mettant en miroir les émeutes de 1991 et l’actualité récente, ce roman prouve que le combat est loin d’être gagné.

Nuits d’été à Brooklyn
Colombe Schneck
Éditions Stock
Roman
300 p., 20 €
EAN 9782234086357
Paru le 26/02/2020

Où?
Le roman se déroule aux États-Unis, principalement à New York et aux environs. On y évoque aussi Chicago et Paris.

Quand?
L’action se situe en 1991 et de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Appelons-le Frederick, il a 41 ans, il est professeur de littérature, spécialiste de Flaubert, marié, père de Lizzie, 15 ans et vit, au moment des faits, l’été 1991, dans une jolie maison en briques à trois étages dans le quartier de Carroll Gardens à Brooklyn. Frederick trompe sa femme. Sa maîtresse s’appelle Esther, elle est blanche, juive, parisienne, évidemment plus jeune. Elle vient de terminer ses études de journalisme. Elle est en stage de trois mois à New York. Cet adultère est un évènement minuscule, mais la vie personnelle est plus importante que les mouvements du monde, tant qu’on a la capacité d’y échapper. »
Pourtant ce sont bien les mouvements du monde qui vont rattraper Frederick et Esther.
Août 1991, à Crown Heights, un quartier résidentiel de Brooklyn, un juif renverse accidentellement deux enfants noirs qui jouent de l’autre côté de la rue. L’un d’eux est tué sur le coup. Ce quartier où cohabitent difficilement les deux communautés se retrouve très vite à feu et à sang, les rues résonnent aux cris de « morts aux juifs » et « vive les nazis », les magasins sont pillés et les voitures brûlent. Pendant que la réaction policière tarde à venir, Rabbins, révérends, mères de famille, journalistes et simples citoyens s’affrontent, cherchant la faute et la violence dans le regard de l’autre.
L’histoire d’amour entre Esther et Frederick ne survivra pas à ces événements qui les opposent jusqu’à la rupture. Esther ne s’en remettra pas et passera 25 ans à ressasser son amour perdu et à essayer de comprendre ce qui s’est joué lors de cet été 1991. Ce livre est le récit de sa quête pour répondre à la question posée un jour par son amant: Pourquoi ne pouvons-nous pas nous aimer les uns les autres ?
Le roman, écrit d’une plume alerte et qui touche toujours juste, que tire Colombe Schneck de ces événements bien réels transporte autant qu’il questionne sur les thèmes malheureusement actuels du racisme et de l’antisémitisme mais toujours en nous parlant la langue universelle de l’amour et de l’espoir.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Radio RCJ (Josyane Savigneau)
Le Midi Libre (Laure Joanin entretien avec l’auteur)
Le Maine libre (Frédérique Bréhaut)
La Nouvelle République (Delphine Noyon – entretien avec l’auteur)
Blog Les chroniques de Koryfée (Karine Fléjo) sx
Blog Vagabondage autour de soi 
Blog Les livres d’Ève 


Colombe Schneck présente Nuits d’été à Brooklyn © Production Librairie Mollat

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« 19 août 1991, jour de l’accident
C’est un soir d’été où les enfants jouent dehors après avoir dîné.
La queue de l’ouragan Bob est passée le matin. Des rayons clairs traversent les nuages.
Sur le trottoir encore mouillé, devant le 1677 President Street, Gavin Cato, 7 ans, et sa cousine Angela Cato réparent la chaîne de la bicyclette rouge du petit garçon.
Carmel, le père de Gavin, est à la porte, il les observe.
Le 1677 President Street est un bâtiment de brique de quatre étages, dans un ensemble qui en compte trois.
Pour rejoindre le 1677 President Street, en sortant du métro, vous tombez d’abord sur le 770 Eastern Parkway, une grande maison de brique rouge à l’allure néogothique, construite dans les années 1920, avec des petits toits pointus, d’étroites et hautes fenêtres. Elle abrite depuis 1940 la synagogue et la yeshiva des Loubavitch qui ont fui la Pologne et se sont installés dans ce quartier alors peuplé d’immigrés italiens, irlandais et de Noirs américains. Depuis le 770 Eastern Parkway, vous tournez à droite sur Kingston Avenue, vous arrivez dans President Street. La rue est bordée de pavillons, maisonnettes, protégées de jardinets où vivent des familles juives, les courtils restent fleuris d’iris mauves et de clématites aux petits pétales blancs, les balançoires émettent les mêmes grincements, vous pouvez apercevoir les couleurs des rideaux à travers les fenêtres. Encore cinq minutes de marche et vous êtes au 1677, où se situe l’immeuble et où vit la famille Cato. Le 1677 President Street est à quinze minutes à pied de la synagogue loubavitch, la première construction avant d’arriver au croisement avec Uttica, une rue commerçante, coiffeur afro, poulet jerky, fruits et légumes, supérettes, restaurant chinois casher, sneakers, bijouterie étincelante.
Le père de Gavin travaille comme maître d’œuvre dans le bâtiment, Sherman, le père d’Angela, est garde du corps à l’ONU. Ils ont immigré un an auparavant de Guyane et ont rejoint de nombreuses familles de classe moyenne ou plus modeste, originaires des Caraïbes, qui se sont installées ici à la fin des années 1960. Les Blancs sont alors partis, et seuls vingt mille Loubavitch sont restés vivre parmi les cent quatre-vingt mille habitants antillais et afro-américains de Crown Heights, ce quartier de Brooklyn à vingt minutes en métro de Manhattan.
Il est 20 h 20. Alors que les enfants s’amusent avec le vélo rouge de Gavin, trois voitures reviennent du cimetière Old Montefiore dans le Queens. Elles accompagnent le rabbin Menahem Mendel Schneerson.
À l’avant du cortège, une voiture de police banalisée avec à son bord deux policiers et un gyrophare allumé, au milieu, la voiture du rabbin, et derrière, un break Mercury Grand Marquis de couleur bleue conduit par un homme de 22 ans nommé Yosef Lifsh.
Le feu à l’intersection de President Street et d’Utica Avenue est vert, les deux premières voitures passent devant les enfants. Le conducteur de la troisième voiture, Yosef Lifsh, pour ne pas perdre la voiture du rabbin, accélère, passe à l’orange et accroche l’arrière d’une Chevrolet Malibu de 1981, conduite par un homme nommé Peter Petrosino, la voiture dérive vers la droite, Yosef Lifsh reprend le contrôle, veut éviter deux personnes qui traversent la rue et heurte volontairement un muret de béton qui se trouve sur le trottoir, il aperçoit trop tard les deux enfants jouant juste derrière, espère qu’il est suffisamment solide pour les protéger. Ce n’est pas le cas. Le muret en béton explose, la voiture s’arrête complètement au niveau des fenêtres du rez-de-chaussée de l’immeuble, de l’autre côté du trottoir, là où les enfants s’amusaient, quelques secondes avant, sur la roue du vélo rouge.
Le père de Gavin, Carmel Cato, surveille les enfants depuis la fenêtre de son appartement.
– Je me dis, il va y avoir un accident, je me demande jusqu’où la voiture va aller, j’entends qu’elle heurte d’abord le muret, sans voir ce qu’il se passe exactement. J’entends une explosion. Je vois mon fils allongé sur le trottoir.
(Silence.)
– Tout cela va très vite. Mon fils ne bouge plus. (Silence.) Je veux aller le voir.
(Silence.)
– Les policiers m’ont jeté, poussé, moqué, insulté. J’essayais d’expliquer, c’est mon fils, mes enfants. On est à l’hôpital. Je ne comprends pas. Cela dure longtemps. Un médecin arrive et me demande de le suivre.
(Silence.)
– Il m’annonce que Gavin est mort.
(Vingt-cinq ans après, dans une vidéo trouvée sur Internet, j’ai vu Carmel Cato poser sa main sur ses yeux pour cacher ses larmes.)
Gavin est tué. Sa cousine Angela est gravement blessée aux jambes.
Yosef Lifsh, le conducteur, et ses passagers sont blessés.
L’escorte du rabbin ne s’est pas arrêtée. Son chauffeur et les policiers n’ont pas conscience qu’un accident a eu lieu.
Un attroupement se forme sur le lieu de la catastrophe.
Yosef Lifsh sort de la voiture, il essaie de la soulever, afin de dégager le petit garçon coincé en dessous.
Quatre jeunes hommes l’en empêchent, s’emparent de lui et le tabassent.
Un passager de la voiture, Levi Spielman, tente de trouver une cabine téléphonique pour joindre le service d’urgence, il est attaqué avant de pouvoir le faire.
Un homme l’extrait de la voiture et dit aux autres :
– Il est à moi, je vais le faire arrêter.
Il le met en sécurité.
Deux minutes après l’accident, sont sur place la police et l’ambulance privée Hatzolah, association de volontaires juifs créée à la fin des années 60 pour offrir un service médical d’urgence aux membres de la communauté juive ne parlant que le yiddish.
Les ambulanciers de Hatzolah commencent par s’occuper des enfants, mais une ambulance mieux équipée de l’hôpital public de Kings County arrive, entre une et deux minutes après eux, selon le rapport de police, et prend en charge Gavin.
Les policiers demandent aux ambulanciers de Hatzolah d’emmener Yosef Lifsh et ses passagers, car la foule montre son hostilité aux responsables de l’accident aux cris de « Juifs, juifs, juifs ! ».
Une troisième ambulance privée Hatzolah s’occupe d’Angela qui souffre de plusieurs fractures aux jambes.
À l’Hôpital méthodiste dans le quartier de Park Slope à Brooklyn, Yosef Lifsh fait un test d’alcoolémie, il est négatif, on lui pose seize points de suture sur le visage et le crâne.
Les ambulanciers qui ont pris en charge Gavin arrivent à l’hôpital de Kings County.
À 20 h 32, la mort de Gavin est constatée.
À l’annonce de la mort de l’enfant, se propage dans la rue une série de rumeurs.
– Yosef Lifsh était ivre.
– Yosef Lifsh a voulu tuer l’enfant.
– Yosef Lifsh n’avait pas de permis de conduire.
– Yosef Lifsh a brûlé un feu rouge.
– L’ambulance Hatzolah a refusé de soigner Gavin, il en est mort.
À un concert de B.B. King qui a lieu à Wingate High School, un lycée situé à moins de 2 kilomètres de l’accident, un homme prend la parole pour annoncer :
– Les Juifs ont tué un gosse.
Une centaine de personnes se rassemblent devant le 1677 President Street, parmi eux Charles Price, 37 ans, chauve, petit délinquant, héroïnomane. Il est le plus âgé du groupe. Il avouera : « J’ai vu le mélange de sang et d’huile sur le corps de l’enfant, cela a été comme un détonateur, une explosion à l’intérieur de moi. »
Il se place au centre du lieu de l’accident et apostrophe la foule :
– On n’en peut plus. Les Juifs obtiennent tout ce qu’ils veulent. Ils tuent nos enfants. Nous n’obtenons ni la justice ni le respect.
Un autre ajoute :
– Allons vers Kingston Avenue et attrapons les Juifs !
Charles Price reprend :
– Vous ressentez ce que je ressens ? Vous ressentez cette douleur ? Je vais dans le quartier juif, qui vient avec moi ?
Des jeunes jettent des bouteilles sur les policiers présents, une voiture aux couleurs d’une école juive est incendiée. Devant le 770 Eastern Parkway, des Loubavitch lancent des pierres à leur tour.
À 23 h 20, un Australien de 29 ans nommé Yankel Rosenbaum, étudiant en doctorat d’histoire à l’université de Melbourne, venu à New York afin d’effectuer des recherches au YIVO, centre d’études juives, marche sur Brooklyn Avenue. Il n’a pas été prévenu de l’accident, de la mort de Gavin, ni des violences qui ont suivi.
Il est orthodoxe, mais pas loubavitch. Il est roux, barbu, porte une kippa sur la tête, un costume noir, un châle à franges blanches dépasse de sa veste « il a l’air juif » et quand il croise un groupe de jeunes gens devant une école, au coin de Brooklyn Avenue et President Street, Charles Price le signale :
– En voilà un. Attrapez-le. Il y a un Juif. Attrapez le Juif.
Yankel Rosenbaum est battu, puis poignardé par un petit groupe indistinct.
Quinze minutes plus tard, Lemrick Nelson, 16 ans, qui porte un tee-shirt rouge et une casquette de base-ball, est retrouvé par des policiers, caché derrière un buisson. Dans la poche arrière de son jean, un couteau sur lequel est gravé KilleR et trois billets de un dollar, tous tachés de sang.
Les policiers présentent Lemrick Nelson à Yankel Rosenbaum, encore conscient malgré sa blessure. Il le reconnaît et l’apostrophe :
– Pourquoi m’as-tu fait cela ? Je ne t’avais rien fait.

Yankel Rosenbaum est transporté à l’hôpital où il meurt quatre heures plus tard en raison d’une erreur de diagnostic, une importante blessure n’a pas été détectée par les médecins.
Lemrick Nelson, pris en charge pour « difficultés scolaires et de comportement » à la Paul Robertson High School, dont le niveau en lecture est celui d’un enfant de 8 ans, en calcul d’un enfant de 10 ans, sera poursuivi comme un adulte pour le « meurtre sans préméditation » de Yankel Rosenbaum.
Tout au long de cette première nuit, une foule, en majorité des adolescents, crie dans les rues de Crown Heights :
– Juifs ! Juifs ! Juifs !
(Cet accident, je tente de le reconstituer vingt-cinq ans après, les témoins s’opposant sur la couleur du feu, la vitesse de la voiture, l’ordre d’arrivée des ambulances, imaginant et ajoutant des « si » inutiles.
Si l’escorte du rabbin avait ralenti l’allure, si la Chevrolet Malibu de Peter Petrosino avait été plus rapide, si Yosef Lifsh avait accepté de perdre de vue la voiture du rabbin, si l’inquiétude n’avait pas pris toute la place, il aurait freiné, il se serait arrêté au feu à l’angle d’Utica et President, Gavin et Angela auraient continué leur jeu, le vélo rouge aurait été réparé, le père aurait sifflé l’heure d’aller se coucher, mais ce n’est pas ce qui s’est passé.)

À propos de l’auteur
Romancière, Colombe Schneck a notamment publié, chez Stock, L’Increvable Monsieur Schneck (2006), Val de Grâce (2008), Les guerres de mon père (2018), et aux éditions Grasset, La Réparation et La tendresse du crawl, traduits dans plusieurs pays. (Source: Éditions Stock)

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Nostra Requiem

ROUBAUDI_nostra-requiem

 RL2020

En deux mots:
Une tempête provoque la mort d’un poulain mort et embourbe des chevaux. L’éleveur envoie son fils Brubeck prévenir son acheteur, l’intendant militaire. Mais ce dernier ne revient pas. Aussi charge-t-il son aîné de le retrouver. L’enquête s’annonce difficile.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

L’éleveur et ses deux fils

Ludovic Roubaudi nous offre avec Nostra Requiem un conte dans lequel la folie des hommes va entraîner l’éclatement d’une famille. Quand à la tempête succède la guerre et la colère.

«Nous élevions des chevaux, une centaine répartie en six troupeaux, que nous vendions au fort de Bardaoul, à trois jours de marche de chez nous.» C’est ainsi qu’Anton, le narrateur, résume sa vie auprès de son père et de son frère. Leur seule distraction étant les histoires que son père sait si bien leur raconter, entretenant aussi de cette manière la mémoire de leur mère disparue. Au fil des pages, quelques indices nous laissent imaginer que nous sommes quelque part en Europe centrale au début du siècle dernier.
Le drame va se jouer un soir de tempête. Alors que tous trois travaillent à assainir un plan d’eau, le temps devient exécrable et va entraîner la mort d’un poulain et l’embourbement des chevaux. Même en unissant leurs efforts, ils ne pourront tous les sauver. Il faut prévenir l’intendant militaire Peck qu’ils ne pourront honorer leur livraison. Brubeck, le plus jeune fils, est chargé de cette mission. Mais après une semaine, il n’est toujours pas de retour. Le père confie alors à Anton, son aîné, le soin de retrouver son frère.
Mais sa bonne volonté et sa candeur devront très vite s’incliner face au piège qui lui est tendu. Lorsqu’on l’invite, il pense que c’est pour l’aider : «Bois, gamin. Bois à la santé de la mère Tapedur, et à celle de ton frère. Je ne voulais pas le froisser, aussi ai-je bu. Ce n’était pas très bon, cela piquait fort. Je dus faire une grimace, car il éclata d’un rire énorme. Décidément tous les hommes rigolaient fort dans cette ville, et je ne comprenais toujours pas pourquoi. J’avais à peine fini mon verre que l’adjudant Illy m’en servit un autre.» Très vite ivre, on le fait signer son enrôlement.
Et voilà comment le bruit et la fureur entrent dans cette famille et la font exploser. «Nous ne savions rien des haines éternelles et des victimes expiatoires, nous flottions avec les autres dans cette colère lancée sur la ville. Et la vague s’est abattue sur le quartier de nos existences.»
Ludovic Roubaudi, un peu comme Jean-Claude Grumberg avec La plus précieuse des marchandises, choisit le conte pour nous dire la folie des hommes. Pour dire la haine face à la beauté, la duplicité face à l’innocence, la cruauté face à l’amour. Mais il parvient toutefois, et ce n’est pas là le moindre de ses tours de force, à conserver cette lueur d’espoir qui fait que le pire n’est jamais sûr.
Au sein de ces troupes qui ne savent pas vraiment pour quoi elle se battent, Anton veut encore croire à la fraternité, veut encore espérer en un monde meilleur. Même réduit à de la chair à canon, il nous dit qu’un autre monde existe.
Face à l’antisémitisme, aux discours belliqueux, aux cris de haine, les belles histoires de son père, puis les siennes, ont aussi le pouvoir d’ouvrir les esprits. Et s’il avait la clé pour sortir du «labyrinthe du fou»?
Merci à Ludovic Roubaudi de nous offrir ce conte profond servi par une plume délicate.

Nostra requiem
Ludovic Roubaudi
Éditions Serge Safran
Roman
192 p., 17,90 €
EAN 9791097594435
Paru le 7/02/2020

Où?
Le roman se déroule quelque part en Europe, vraisemblablement du côté des Balkans.

Quand?
L’action se situe au début du siècle dernier, alors que la Grande Guerre menace.

Ce qu’en dit l’éditeur
Un éleveur de chevaux aime raconter des histoires à ses deux fils.
Un jour, une tempête les force à abandonner leurs travaux autour d’un étang. Un poulain y perd la vie, plusieurs de leurs chevaux sont embourbés.
Brubeck, le cadet, est chargé de se rendre auprès de l’intendant militaire Peck, leur plus grand acheteur. Au bout de huit jours, inquiet de ne pas voir revenir son jeune frère, Anton part à sa recherche, fait de mauvaises rencontres, se retrouve ivre dans une maison close.
Et le voilà enrôlé dans l’armée, à la veille d’une guerre dont il ignore tout. Grâce à son talent de conteur, hérité de son père, et à l’amitié de Spinoz, il tient le coup et apaise le cœur des soldats. Jusqu’à ce qu’il raconte l’histoire du «labyrinthe du fou»!
L’auteur de Candide ne désavouerait certes pas cet envoûtant conte métaphysique contemporain.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog Encres vagabondes (Dominique Baillon-Lalande )
ZAZY 


Conversation confinée avec Ludovic Roubaudi pour Nostra Requiem © Production Natacha Sels

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Le père était un homme limpide. Paisible. Il n’imposait jamais ses émotions, sauf lorsqu’il racontait des histoires, et il nous en racontait beaucoup. Chaque soir.
Il y avait celle du dentiste pour éléphants, celle du fou qui conseillait un général, celle du mur sur la rivière, celle du pirate qui cherchait l’espoir, celle du mangeur de pierre.
Alors on voyait son visage s’animer des peurs, des joies, des larmes et des espoirs qu’il racontait, mais on comprenait en le regardant qu’il les jouait.
Une seule d’entre elles faisait naître en lui une émotion incontrôlée : celle de sa rencontre avec notre mère.
Malgré le temps passé, il gardait, entre la chair et l’os, le sentiment d’avoir été vendu.
Il la racontait seulement en hiver car elle était longue et uniquement si nous la lui demandions. Il s’asseyait près du feu et commençait toujours par les mêmes mots.
« Nous étions une famille de paysans. Mon père cultivait des betteraves et du chou. Ma mère s’occupait de trois poules, de notre vache et d’un petit potager qu’elle défendait âprement contre le gel et la sécheresse. Nous mangions peu et si je n’ai pas souvenir d’avoir connu la satiété, je n’ai jamais eu le ventre vide. Jusqu’au jour où la rouille s’est abattue sur nos champs de betteraves. On a vu les feuilles se tacher de petits points rouge-orangé, se dessécher, puis flétrir et mourir. Une semaine plus tard, nous avons dû brûler la moitié de notre champ de choux, attaqué à son tour par ce que mon père appelait la hernie. C’était comme si un géant invisible serrait son poing immense sur les feuilles. Elles se contractaient comme le visage d’une vieille femme sous le soleil, parcheminées et froissées elles mouraient, puis le poing sautait sur un autre chou. Mon père ne disait rien : il arrachait et brûlait. Ma mère ne disait rien : elle nous regardait et pleurait. J’étais le plus petit des cinq enfants. Celui qui travaillait le moins. J’avais dix ans. Un matin, mon père (votre grand-père) me prit par la main et me conduisit à la ville à deux jours de marche. Un peintre de piano qui cherchait un garçon à tout faire était prêt à me prendre pour rien. J’ai pleuré tout le long du chemin. J’avais compris au moment même où nous avions franchi la porte de notre ferme que je partais à jamais.
Aujourd’hui, je regrette mes larmes. Elles ont dû faire souffrir mon père, et il ne le méritait pas… J’appris bien plus tard que pas un de mes frères et sœurs n’avait survécu à la famine.
M. Panchewiack, mon nouveau maître, était un brave homme. S’il oubliait parfois, par distraction, de se nourrir, et par là même de me nourrir à mon tour, il n’oubliait jamais de m’apprendre tout ce qu’il savait. Cet homme était un puits de science. C’est avec lui que j’ai découvert le fonctionnement du monde.
Il était de petite taille, sec, les mains constellées de traces de peinture, les cheveux courts et gris, la barbe longue et blanche et le nez perpétuellement pris d’un rhume chronique qui l’obligeait à une consommation excessive de mouchoirs.
Mon père venait de disparaître au coin de la rue lorsque M. Panchewiack m’adressa la parole pour la première fois.
– Sais-tu compter, petit bonhomme ?
– Non.
– Alors si je te demandais de me donner trois clous, tu ne saurais pas le faire ?
– Je ne sais pas, maître.
– Sais-tu écrire au moins ?
– Non.
– Je suppose que tu ne sais pas lire non plus ?
– Non.
Il se lissa la barbe.
– Au fait, sais-tu jouer du piano ?
Je ne savais pas ce qu’était un piano, aussi je ne répondis rien.
– Réponds à ma question. Sais-tu jouer du piano ?
– Peut-être.
Il se redressa pour tenter de comprendre ma réponse. Puis, après avoir réfléchi quelques secondes, il se pencha à nouveau vers moi.
– As-tu déjà entendu de la musique ?
– Non, maître.
– Eh bien, cela n’a aucune importance. Ici, on ne joue pas, on travaille.
L’atelier de M. Panchewiack se trouvait au rez-de-chaussée d’une maison de bois de trois étages. Il était éclairé en façade par une large fenêtre à petits carreaux poussiéreux qui estompait la lumière et nous évitait les reflets sur la peinture. À l’arrière, une porte à double battant ouvrait sur une cour où nous entreposions nos ceintures de piano.
Au fond de l’atelier, il y avait le grand four de briques réfractaires avec, à sa gauche, une petite colline de charbon. Le jour de mon arrivée, malgré le froid, il ne fonctionnait pas.
Au-dessus de nous, dans de petits gourbis que des femmes bruyantes et débordées briquaient du soir au matin tout en gourmandant leur nombreuse progéniture, vivaient trois familles. Le linge pendait aux fenêtres de la cour et l’habillait certains jours de pétales multicolores pareil à un bouquet abandonné par le vent.
Les hommes, eux, travaillaient comme maçon, menuisier, vannier, chaudronnier, dans les échoppes qui occupaient les rez-de-chaussée de toutes les maisons de la rue… On l’entendait, cette venelle, bruisser du chant des outils et des jurons des – Oui, non, oui, non… tu ne sais rien dire d’autre ?
Je haussais les épaules.
Il me regarda avec un léger sourire et me passa la main dans les cheveux.
– Tu es un bon petit, Anton. Tu verras, je serai un bon maître et tu auras bientôt entre les mains un véritable métier et dans la tête un grand savoir. Mais pour ça, il va te falloir apprendre à poser des questions. Sais-tu poser des questions ?
– Oui, maître.
– Alors, pose-moi une question. Mais attention : je veux une bonne question.
Les enfants ont une conscience instinctive du sérieux et je compris au plus profond de moi que mon avenir avec M. Panchewiack dépendait de la qualité de ma question.
J’ai pris mon temps avant de lui demander :
– Comment fait-on du noir ?
Il m’a regardé avec intérêt avant de se redresser, ne lâchant pas mon regard du sien, puis s’est pris la tête à deux mains.
– Le noir ? Bien sûr, Anton ! Mais lequel ?
À la suite de cette conversation qui dut se produire trois semaines après mon arrivée, j’ai véritablement commencé à travailler avec M. Panchewiack. J’avais jusque-là été cantonné au balayage de l’atelier, à la corvée de bois, à le regarder choisir avec soin ses brosses, ouvrir ses grands pots de métal dans lequel se trouvait la peinture noire et admirer les passes croisées qu’il appliquait sur les ceintures posées devant lui.
Mes débuts furent néanmoins très éloignés de la peinture.
– Tu dois d’abord apprendre à préparer le support.
Je découvris alors l’interminable ponçage du bois. Dans le sens du fil, avec une bourre de coton et de la poudre d’émeri, pendant des heures, brosser du bras et de la main la pièce de bois.
– Tu dois étaler l’ensemble de ton poids sur toute la longueur de la pièce, Anton. Sans à-coup. Glisse lentement, fermement, doucement. Le bois doit être lisse comme la joue d’une jolie fille.
– Je ne connais pas de fille, maître.
– Sers-toi de ton imagination.
J’ai poncé avec plus de rêve et d’amour que n’importe quel artisan du monde et M. Panchewiack m’en félicita.
– Sais-tu pourquoi le noir de la nuit est si profond ?
– Non, maître.
– Parce que Dieu a peint l’obscurité sur la douceur de la nuit.
Je ne comprenais pas toujours les phrases de M. Panchewiack alors je souriais bêtement.
Il soupirait, attrapait une nouvelle planche et me la tendait.
– Au boulot, petit.
J’ai travaillé des semaines durant sur de vieilles planches, usant mes bras, mes forces et ma patience à gommer jusqu’aux imperfections les plus invisibles du bois. M. Panchewiack passait sa tête au-dessus de mon épaule, observait mon travail et pointait du doigt un endroit précis.
– Passe la paume de ta main là. Sens-tu quelque chose ?
Sous ma peau lisse, je sentais quelques grains accrocher.
Alors je reprenais ma bourre de coton, ma poudre d’émeri, et ponçais à nouveau.
Lorsque, enfin, fier et heureux, je lui apportais mon travail en quête de son approbation, il soupirait avec une sorte de résignation négative, puis me tendait une nouvelle planche.
– Recommence.
Le soir, je me couchais épuisé, les bras et les épaules endoloris, les cheveux cotonneux de la poussière blonde du bois, les yeux irrités et le cerveau bouillonnant de colère. Pourquoi me fallait-il toujours recommencer la même tâche, le même mouvement ? Qu’avaient donc mes planches pour ne pas être telles que le maître les voulait ?
C’est la douceur d’une caresse sur le bois tendre et lisse qui me le fit comprendre.
J’avais travaillé plusieurs heures sur une énième planche lorsque, laissant glisser ma paume tout le long du fil parfait du bois, je fus envahi par un immense sentiment de bonheur. Il n’y avait plus ni travail, ni résultat devant moi, simplement la satisfaction d’avoir donné à l’abrupte matière toute la douceur de mon cœur. Je restais ainsi, debout, le regard plongé dans le blond et le miel mêlés du bois, heureux et apaisé, passant et repassant doucement ma main sur cette surface pleine et infinie, sans dire un mot. »

Extraits
« Il y avait un autre éclat de beauté devant lequel je passais de longs moments : la vitrine de la pâtisserie de la place Blanche. Je regardais l’or et le caramel, les nuages fouettés de la crème, le sucre et la pâte légère unis en un paysage de bonheur. L’eau m’en venait à la bouche.
Jamais je n’avais osé imaginer que de telles prouesses d’élégance puissent être le mobilier du palais humain. Comment la gourmandise pouvait-elle être aussi majestueusement inventive?
J’utilisais les quelques pièces glissées dans ma poche par la générosité de M. Panchewiack pour m’offrir des choux gorgés de crème, des babas ruisselants de rhum, des meringues craquantes sous la première bouchée puis suaves et langoureuses comme une chevelure blonde sur une épaule dénudée. »
– Soyez gourmands, mes fils, disait alors notre père en interrompant son récit pour se servir un verre de vin, et vous découvrirez peut-être l’amour. »

« Que pouvions-nous faire, frêles et innocents enfants amoureux, si ce n’est suivre la course de la foule qui dévalait les rues de la ville en cascade furieuse vers les bas quartiers où nous habitions. Mort aux juifs, mort aux juifs! À ces cris, toutes les fenêtres s’ouvrirent grandes pour porter loin et fort l’appel au meurtre. Et de toutes les portes qui claquaient jaillirent les bourreaux honnêtes et droits en quête de jugement et de peine. Une marée hurlante et fauve, bave aux lèvres et poings serrés, roulait en colère vers la vengeance. Nous ne savions rien des haines éternelles et des victimes expiatoires, nous flottions avec les autres dans cette colère lancée sur la ville. Et la vague s’est abattue sur le quartier de nos existences. J’ai vu les vitrines exploser, les portes fracassées et les hommes, les femmes, les enfants et les vieux engloutis par la foule, et le sang de leurs larmes recouvrir jusqu’aux yeux des quelques justes qui, comme nous, tentaient de ne pas mourir noyés de haine. Combien de temps le drame et la fureur ont-ils ravagé les ruelles boueuses et les ateliers? » p. 39

« Nous élevions des chevaux, une centaine répartie en six troupeaux, que nous vendions au fort de Bardaoul, à trois jours de marche de chez nous. » p. 51

L’adjudant Illy me conduisit à une table vide et me fit asseoir sur une chaise à dossier doré et coussin rouge. De la main, il attira l’attention d’une femme blonde et potelée. D’un signe, il lui ordonna de nous servir à boire sans m’avoir au préalable demandé si j’avais soif. C’était un homme qui aimait décider pour les autres. La jeune femme amena un seau en argent avec une bouteille enfouie au milieu de gros morceaux de glace. L’adjudant Illy me servit immédiatement un verre d’une boisson dorée et pétillante. Bois, gamin. Bois à la santé de la mère Tapedur, et à celle de ton frère. le ne voulais pas le froisser, aussi ai-je bu. Ce n’était pas très bon, cela piquait fort. Je dus faire une grimace, car il éclata d’un rire énorme. Décidément tous les hommes rigolaient fort dans cette ville, et je ne comprenais toujours pas pourquoi. J’avais à peine fini mon verre que l’adjudant Illy m’en servit un autre. P. 75

« – Après y avoir bien réfléchi, je crois que j’ai de la chance d’être juif.
– Tu n’es pas Juif.
– Ça, je le sais, mais les autres le croient, c’est la seule chose qui compte. Le roi est roi parce que tout le monde le croit, alors qu’en réalité il est un homme comme toi et moi. C’est le regard qu’on porte sur toi qui fait ce que tu es.
– Et c’est une chance d’être vu comme un Juif? » p.97

À propos de l’auteur
Ludovic Roubaudi, né en 1963 à Paris, directeur d’une agence de création de contenus, est l’auteur de plusieurs romans publiés au Dilettante : Les Baltringues, Le 18, Les chiens écrasés, Le pourboire du Christ… Suite à Camille et Merveille, ou l’amour n’a pas de cœur, paru en 2016 (Folio, 2019), Nostra Requiem est le deuxième roman de Ludovic Roubaudi à paraître chez Serge Safran éditeur. (Source: Éditions Serge Safran)

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Tu ressembles à une juive

KORMAN_tu_ressembles_a_une_juive
  RL2020

 

En deux mots:
«Tu n’es pas une juive» ou a contraire «Tu ressembles à une juive». Cloé Korman a dû entendre les deux assertions et combat avec vigueur et érudition le racisme et l’antisémitisme plus ou moins déclaré qui semble resurgir avec plus de vigueur aujourd’hui.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Les bonnes questions sur l’antisémitisme

Délaissant le roman, Cloé Korman nous offre un court essai, une réaction aussi érudite que salutaire sur l’antisémitisme et le racisme qui semblent regagner du terrain aujourd’hui. Un texte utile.

Il m’arrive peu souvent de parler d’essais et de documents dans ce blog qui est d’abord consacré à la littérature contemporaine. Si je fais aujourd’hui exception c’est à la fois parce que j’ai eu la chance l’an passé de rencontrer Cloé Korman, qui siégeait à mes côtés en tant que membre du jury du Prix Orange du livre, et ensuite parce que le thème traité dans son livre m’apparait très important, ayant malheureusement dû constater dans ma région – l’Alsace – une recrudescence d’actes antisémites.
La profanation des cimetières juifs est d’ailleurs évoquée dans ce livre, même si c’est à partir d’exemples personnels que la romancière ancre ce manifeste. Comme ces phrases entendues qui semblent anodines au premier abord et qui, si on prend la peine d’y réfléchir un instant, sont porteuses de préjugés, pour ne pas dire d’intentions blessantes. Ainsi ce «tu n’es pas vraiment juive» qu’une camarade lui lance en constatant qu’elle n’est pas «juive comme elle» ou comme elle le voudrait. «Je prends l’uppercut, je garde pour moi ma rage et je rentre méditer l’insulte…»
Ou à l’inverse ce «Tu ressembles à une juive» tout autant porteur d’à priori et qui vont pousser Cloé à prendre la plume, à développer ce sujet brûlant.
En déroulant son histoire familiale, celle des juifs alsaciens du côté de sa mère, et celle des juifs immigrés de Pologne du côté de son père, elle constate combien ce sujet est longtemps demeuré tabou, qu’il valait mieux ne pas en parler, que la clandestinité valait bien mieux. Animant des ateliers d’écriture en banlieue parisienne (elle est enseignante en Seine-Saint-Denis), elle constate aussi qu’elle ne dit rien de ce passé ou encore de son appartenance à cette communauté. Le non-dit est massif. «Il me ramène à ce constat: aimer on ne pas aimer les juifs est devenu, redevenu, un positionnement stratégique au sein de la société française. C’est une ligne brisée qui la parcourt à nouveau en tous sens et sert à séparer les riches des pauvres, les élites des laissés-pour-compte, les Blancs des non-Blancs, et dont l’instrumentalisation se fait toujours aux dépens des juifs, mais aussi de toutes les minorités qui se distinguent de la norme blanche, catholique, à laquelle l’extrême droite cherche à résumer cette société. Dans une atmosphère d’autant plus inquiétante qu’elle se place dans un contexte de montée des extrêmes droites partout en Europe et sur le continent américain.»
C’est du reste le passage le plus intéressant à mon sens, celui qui lie l’antisémitisme et le racisme, celui qui explique qu’il faut faire cause commune: «Le racisme, ce n’est pas seulement accuser l’autre de son altérité. C’est aussi tout faire pour qu’il n’en sorte pas, et cette stratégie est bien en place dans la société française. Elle est structurée suivant un dispositif qui exploite de façon scandaleuse la différence entre l’antisémitisme et le racisme, qui creuse habilement la différence entre les juifs et tous les autres.»
Rappelant les faits historiques qui ont conduit l’État français à organiser les rafles et à livrer les juifs aux Allemands, elle nous rappelle aussi qu’après le conflit, on a choisi d’«oublier» ce rôle en concentrant le «devoir de mémoire» sur les camps de concentration et en oubliant par exemple Drancy. Bien entendu, la Shoah et ses conséquences n’en constituent pas moins un volet fort intéressant, avant d’en arriver aux dernières évolutions, aux attentats en France mais aussi aux Etats-Unis ou encore en Nouvelle-Zélande et aux faits divers aussi sordides que choquants. Un panorama qui lui permet de conclure «qu’il faut penser la solidarité entre les luttes contre le racisme et contre l’antisémitisme, et mener ces combats de façon tolérante et pluraliste, en surmontant les divisions liées à nos origines sociales et culturelles ce qui exige sans doute de surmonter le racisme au sein même de l’antiracisme.»
S’il faut lire ce court essai, c’est à la fois parce qu’il est solidement argumenté, qu’il anime au débat, mais aussi parce que la patte de la romancière le rend très abordable, très plaisant. Oui, il faut mener ce combat, sauf à finir «dans un monde mort, un jardin aux statues où nous irions ressembler à mort à nous-mêmes jusqu’à ce que mort s’ensuive, jusqu’à ce que la rose soit à la rose moins qu’une rose mais une rose de poussière, une rose d’épines, un fil barbelé de cauchemar.»

Tu ressembles à une juive
Cloé Korman
Éditions du Seuil
Essai
108 p., 12 €
EAN 9782021432374
Paru le 9/01/2020

Ce qu’en dit l’éditeur
La France a une vieille tradition de racisme. Du Code noir à l’islamophobie contemporaine, la mise au ban de certaines populations a pris de multiples formes, souvent tragiques. Pour ma famille, ce fut le Statut des Juifs en 1940 qui marqua la plongée dans l’horreur et entraîna un sentiment d’aliénation durable.
«Attache tes cheveux sinon tu ressembles à une juive»: d’une assignation à être plus discrète, à me conformer à une certaine norme physique, je ferai la focale de ce récit. En tant que femme, en tant qu’enfant d’une famille juive rescapée mais aussi en tant qu’écrivaine des banlieues, des minorités, des marges, le clivage pervers entre la lutte contre l’antisémitisme et les autres luttes antiracistes me choque. Il produit des effets politiques et électoraux désastreux. Il est au service de toutes les oppressions. C. K.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
RFI (Olivier Favier)
Times of Israël
Le Monde (Christine Rousseau)
BibliObs (Élisabeth Philippe)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Avril 2007. J’assiste à un office dans une synagogue du nord de Manhattan, où j’accompagne un groupe de Français. C’est pour Pessah, la fête qui célèbre la sortie d’Égypte, la fin de l’esclavage du peuple juif. En tant que femme, on m’oblige à rester au fond de la salle, derrière les hommes. Je ne vois, je n’entends rien. Tout est masqué par les silhouettes noires et les chapeaux des hommes.
Trouvant cette situation à la fois ridicule et humiliante, j’ai fini par quitter les lieux. J’ai décidé d’attendre dehors mes amis.
Je patiente sur le perron de la synagogue, en haut de quelques marches en pierres grises, et je regarde tomber la pluie en cette journée pourrie d’avril (Pessah voisine avec Pâques, libération des uns, résurrection de l’Autre se produisent chaque année à peu de temps d’intervalle). Qu’est-ce que cela veut dire, d’exiger que les femmes assistent à l’office (elles étaient tout aussi nombreuses que les hommes), mais qu’elles n’y entendent rien ? Pourquoi cette insulte à l’intelligence, ce mépris ? La misogynie de la religion juive est là. Comme elle est là aujourd’hui à Paris, en plein été, quand je regarde les petites filles des Buttes-Chaumont qu’on oblige à sortir en collants épais par trente-cinq degrés, comme si les jambes nues des fillettes de dix ans étaient un outrage au soleil, de même que les cheveux et les bras, les chevilles de leurs mères qui les attendent sur les bancs du parc en longues tenues noires et couvrantes. Comme est misogyne la religion catholique, dont le pape mène la lutte contre l’avortement en disant des femmes qui y ont recours qu’elles sont des meurtrières, qu’elles embauchent un « tueur à gages » contre leur bébé, et qui force chaque année des millions d’entre elles de par le monde à assumer des grossesses non désirées, indifférent à ce que signifie pour l’enfant à venir de naître à une mère qui ne veut pas de lui.
Mais je ne vois pas qu’en France on s’intéresse énormément à la misogynie des rabbins ou à celle du Saint-Père, je n’ai encore jamais constaté que ces sujets faisaient les gros titres de la presse hebdomadaire. Le premier cas serait jugé, sans doute à raison, antisémite, attirant l’attention sur les orthodoxies d’un groupe social rescapé d’un génocide, et qui ne représente qu’un seul pourcent de la population française. Dans le deuxième cas, on trouverait malvenu de s’en prendre à une religion à laquelle se rattache à peu près la moitié de la population. En revanche, la presse hebdomadaire de droite s’inquiète assidûment de la misogynie dans la religion de huit autres pourcent des Français, la religion musulmane. Les hebdomadaires nationaux de droite les désignent régulièrement comme les véritables ennemis des droits des femmes. Regardez-les, d’ailleurs, ces femmes musulmanes, avec leur voile signe de soumission. Elles prétendent le porter pour accompagner les sorties scolaires. Elles l’arborent au supermarché, au restaurant ! Y compris pour faire du jogging !
Ce jour-là à Manhattan, mon œil erre sur l’avenue pluvieuse et j’attends. J’attends mes amis français et leur volonté de célébrer cette fête, par cet office, me paraît plus que légitime. Car j’aime Pessah, ainsi que le dîner rituel qui l’accompagne, qu’on appelle le séder. C’est un moment de souvenirs joyeux. L’épopée de la sortie d’Égypte m’a émerveillée étant petite. Je me remémore l’audience de Moïse auprès de Pharaon, l’invasion des sauterelles dans la ville, les bébés sacrifiés… puis les eaux de la mer Rouge se refermant sur les troupes royales, les chevaux et les cavaliers engloutis, les lances qui percent la crête des vagues quelques instants encore avant de sombrer. La liberté au prix de cette noyade, de ces actes terribles. Enfin, la vie d’expédients dans le désert, que nous rejouons à la table familiale chaque année pendant mon enfance : mon père met sa kippah ; il ouvre une haggadah illustrée par l’encre lumineuse de Raymond Moretti, aux lettres colorées, sertie d’or ; il lit un ou deux des passages qu’il préfère, il prononce les mots en hébreu. Nous disons un poème pour l’interroger sur le sens de quelques aliments symboliques rassemblés sur la table et que ma petite sœur qualifie de « crudités ». J’aime Pessah comme j’aime Hannukah et ses flammèches. C’est à peu près toute mon éducation religieuse.
Mes amis arrivent enfin. Je pense que nous allons repartir dîner tous ensemble mais je ne suis pas au bout de mes peines. J’apprends que nous sommes invités à rester pour le séder avec les fidèles de cette synagogue. Comme je n’ai pas aimé l’esprit du lieu je m’empresse de refuser, je dis que je vais rentrer chez moi. Après la sommation dans la salle de prière, le rappel à mon statut inférieur de femme, je ne sais pas à ce moment-là que le pire est encore à venir, une remarque qui va me faire chanceler : « Si tu vas dîner seule au lieu d’être avec nous », c’est une camarade qui parle, « tu n’es pas vraiment juive. »
Qu’est-ce qui autorise cette jeune femme française, étudiante aux Beaux-Arts en échange dans une prestigieuse université new-yorkaise, qui aurait tout pour être plutôt éclairée et tolérante, à me déclarer non juive ? Je prends l’uppercut, je garde pour moi ma rage et je rentre méditer l’insulte, mais pas longtemps. En fait, je ne suis pas venue jusqu’ici pour réfléchir à mon identité juive. New York a beau être la ville cosmopolite par excellence, la ville de la sublimation des communautés, qui arborent leur folklore et leurs mœurs à travers les restaurants ethniques, les commerces, les églises de chaque quartier, chinois, latino, noir évangélique… rien ne m’intéresse moins à ce moment de ma vie que d’explorer mes origines. La remarque de cette compatriote me fait penser à un témoignage entendu peu de temps avant au mémorial d’Ellis Island, d’une immigrée des années 1930 fraîchement débarquée de Pologne à qui un psychologue de l’Administration, censé trier les personnes aptes au travail et les autres, demande dans quel sens elle envisage de balayer un escalier : « De haut en bas ? Ou de bas en haut ? » Dans le casque audio à disposition des visiteurs du grand hall des arrivées devenu musée, la voix de la femme commente : « Mais je ne suis pas du tout venue jusqu’ici pour balayer des escaliers ! » Voilà : pour ma part, à ce moment-là je ne suis pas à New York pour me demander si je suis, ou non, juive. »

Extraits
« Enfin, s’il était vrai, par quelque logique absurde, que je n’étais pas juive, et que mes parents, mes grands-parents dans leur athéisme plus ou moins consommé ne l’avaient pas été non plus, ils auraient pu compter sur d’autres qu’eux pour les désigner comme juifs et vouloir les assassiner en tant que tels. Le «tu n’es pas vraiment juive» de cette camarade sonnait comme un écho sordide au «vous n’êtes pas français» adressé à mes ancêtres en 1942, assorti de l’obligation de porter l’étoile jaune et d’aller s’inscrire eux-mêmes sur des registres servant à organiser leur extermination. »

«Il me ramène à ce constat: aimer on ne pas aimer les juifs est devenu, redevenu, un positionnement stratégique au sein de la société française. C’est une ligne brisée qui la parcourt à nouveau en tous sens et sert à séparer les riches des pauvres, les élites des laissés-pour-compte, les Blancs des non-Blancs, et dont l’instrumentalisation se fait toujours aux dépens des juifs, mais aussi de toutes les minorités qui se distinguent de la norme blanche, catholique, à laquelle l’extrême droite cherche à résumer cette société. Dans une atmosphère d’autant plus inquiétante qu’elle se place dans un contexte de montée des extrêmes droites partout en Europe et sur le continent américain.» p. 23

«Il est une identité juive, athée, intellectuelle, diasporique, qui n’est pas bien accueillie dans la France d’aujourd’hui. Et ce bannissement a tout à voir avec l’antisémitisme, qui hait les juifs pour leur culte, leurs traditions, mais aussi pour leur intégration, leur mélange à l’intérieur des autres territoires et des autres cultures qui les ont accueillis. La fabrication imaginaire de la matrice israélienne, cette simplification, ce renoncement au pluralisme juif, je considère cela comme un acte antisémite.» p. 35

«Le racisme, ce n’est pas seulement accuser l’autre de son altérité. C’est aussi tout faire pour qu’il n’en sorte pas, et cette stratégie est bien en place dans la société française. Elle est structurée suivant un dispositif qui exploite de façon scandaleuse la différence entre l’antisémitisme et le racisme, qui creuse habilement la différence entre les juifs et tous les autres.» p. 40

« C’est en mesurant ce danger qu’il faut penser la solidarité entre les luttes contre le racisme et contre l’antisémitisme, et mener ces combats de façon tolérante et pluraliste, en surmontant les divisions liées à nos origines sociales et culturelles ce qui exige sans doute de surmonter le racisme au sein même de l’antiracisme. À défaut, C’est le racisme qui nous pense et nous conduit collectivement dans un monde mort, un jardin aux statues où nous irions ressembler à mort à nous-mêmes jusqu’à ce que mort s’ensuive, jusqu’à ce que la rose soit à la rose moins qu’une rose mais une rose de poussière, une rose d’épines, un fil barbelé de cauchemar.» p. 107

À propos de l’auteur
Cloé Korman est née en 1983 à Paris. Son premier roman, Les Hommes-couleurs (Seuil, 2010), a été récompensé par le prix du Livre Inter et le prix Valery-Larbaud. Ses derniers livres parus au Seuil sont Les Saisons de Louveplaine (2013) et Midi (2018). (Source: Éditions du Seuil)

Page Wikipédia de l’auteur 

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Mikado d’enfance

ROZIER_mikado_denfance
  RL_automne-2019

Sélectionné pour le prix Hors Concours 2019.

En deux mots:
La cinquantaine passée, Gilles se souvient de son année scolaire 1974-1975 et de cet événement qui l’a profondément marqué. Il a été exclu de son collège pour un courrier antisémite adressé à un professeur. L’occasion de revenir sur son enfance et son parcours.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

«Vieux Juif, tu seras puni par le IIIe Reich»

Gilles aurait bien aimé dire qu’il n’y était pour rien, mais aujourd’hui, quarante ans après les faits, il revient sur ce courrier antisémite et nous livre un roman sensible et, sans doute, la clé de sa vocation.

Quatre enfants au milieu des années soixante-dix. De Gaulle est mort, la parenthèse Pompidou vient de s’achever et le nouveau président Valery Giscard d’Estaing entend moderniser sa fonction et la France «qui n’a pas de pétrole, mais des idées».
Nous sommes à Vizille, dans la «grise vallée de la Romanche», où la moitié de la population travaille à l’usine de Jarrie, propriété d’Ugine-Kuhlmann. C’est aussi le cas du père de Gilles, le narrateur, qui est ingénieur dans cette entreprise qui fabrique de la soude et du chlore, dont les émanations empestent l’atmosphère.
La famille s’est installée à sept kilomètres, à Champ-sur-Drac, dans la cité ouvrière. Sur la photo de classe de la cinquième 2 de l’année scolaire 1975-1975 du collège de Vizille, il est au premier rang. Derrière lui, Vincent et Pierre sont les deux seuls garçons «parmi une série de filles longues comme des tiges de marguerites». Il aimerait se rapprocher de ses camarades de classe, parce que son statut social, mais aussi le fait qu’il ait un an d’avance le marginalisent quelque peu. Sans oublier le fait qu’il préfère les poupées au rugby et faire de la pâtisserie avec son amie Pascale. Aussi quand l’occasion se présente d’aider Vincent et Pierre, il ne va pas hésiter. Ayant retrouvé les adresses des professeurs dans l’annuaire, il va transmettre celle de son prof d’anglais auxquels ils destinent ce message: «Vieux Juif, tu seras puni par le IIIe Reich». Bien que Gilles ne l’ait pas vu, il va se retrouver quelques jours plus tard en conseil de discipline et sera exclu du collège. Sanction traumatisante, notamment pour sa mère qui aura ce cri du cœur: «Comment voulez-vous que mon fils soit antisémite alors que mon père est mort à Auschwitz ?»
Gilles ne comprend pas vraiment ce qui lui arrive. Et quarante ans plus tard, il continue à s’interroger: «J’avais cheminé dans la vie, presque toujours avec la sensation que je n’étais pas maître de mon destin, comme si j’avais pris place à l’avant d’une locomotive et qu’à l’approche d’un aiguillage, j’ignorais si la machine emprunterait les rails de droite ou ceux de gauche. Et le chemin de fer n’avait cessé de proposer de nouveaux aiguillages, de sorte que quarante ans plus tard j’étais incapable de reconstituer le trajet, la suite de hasards, de rencontres, de fuites, d’injonctions, de tentatives d’échappement et de décisions qui m’avaient amené à vouer ma vie au yiddish, à l’hébreu, aux langues juives. Etait-ce vraiment lévénement qui avait tout déclenché, comme le coup de sifflet d’un chef de gare, me lançant dans cette course folle, cette vie étourdie?»
On serait tenté de répondre par l’affirmative et d’absoudre le garçon. Mais au-delà de «l’anecdote», ce qui donne la force à ce roman, c’est bien ce questionnement qui n’a jamais cessé et l’idée sous-jacente que celui qui trouve n’a pas vraiment cherché. Gilles Rozier continue donc de chercher et nous avec lui les fondements de cette culture juive et ceux de son identité. C’est à la fois pudique et profond. C’est une belle découverte de cette rentrée.

Signalons pour les parisiens et ceux qui seront dans la capitale le jeudi 12 septembre, le lancement de Mikado d’enfance, avec présentation des éditions de l’Antilope, à la Librairie L’écume des pages, 174, boulevard Saint-Germain, Paris VIe à 19 h.

Mikado d’enfance
Gilles Rozier
Éditions l’antilope
Roman
192 p., 18 €
EAN 9791095360964
Paru le 22/08/2019

Ce qu’en dit l’éditeur
Quarante ans après les faits, le narrateur revient sur un épisode traumatisant de son enfance: l’exclusion de son collège, pour avoir adressé, avec deux camarades, une lettre antisémite à son professeur d’anglais.
Quelques années plus tard, le narrateur, fils d’une mère juive et d’un père catholique, deviendra spécialiste de culture juive. Que s’est-il passé entre ces deux moments de son histoire?
Le narrateur tente de décortiquer l’imbrication des conflits politiques des années 1970 et des malaises familiaux. Il retrouve cette question tragique que sa mère a posée devant le conseil de discipline: «Comment voulez-vous que mon fils soit antisémite alors que mon père est mort à Auschwitz?»
Gilles Rozier continue de creuser l’identité juive et ses enjeux, au plus profond de l’intime.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Regards (Henri Raczymov)
Culture Juives (Michèle Lévy)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« L’ardoise tenue par cette adolescente blonde indique « année scolaire 1974-1975 », mais sans la précision, l’on comprendrait au premier coup d’œil que la photo a été prise dans les années 1970. La professeure de mathématiques exhibe une coiffure à la Mireille Darc dans Le téléphone rose, version brune. Les cols de chemise sont pointus, les pantalons évasés, « pat’ d’éph » comme on disait.
Il est assis au premier rang, le deuxième à partir de la gauche. Il a les cheveux longs mais sans outrance, une coiffure beaucoup moins exubérante que celle de ses camarades, on devine qu’il n’ose pas l’excès de ces années où pourtant presque tout est permis. Il est habillé de bleu, pantalon de toile bleue, chemise ciel, blouson bleu. La couleur dictée par sa mère. « Un enfant aux yeux bleus porte du bleu. » Il est assis au premier rang parce qu’il est petit. Il a un an d’avance. Bon élève, donc. Son corps n’est pas encore passé à la moulinette de l’adolescence alors le photographe ne l’a pas placé à côté de Vincent et de Pierre, le blond et le brun debout au dernier rang, les deux seuls garçons sur la ligne de crête parmi une série de filles longues comme des tiges de marguerites : Pascale, Christine, Ghislaine, Éva, Josiane, Marylène. Peut-être est-il devant, collé à la prof de maths, parce qu’il est bon élève, un peu fayot même, il a toujours aimé l’école, il adorait le maître en primaire, et à présent les professeurs du collège. En classe, il est souvent le premier à répondre. Sur son visage, un sourire à peine esquissé. De la tristesse dans son regard. On me le dit encore : j’ai une tristesse dans la pupille dont je ne parviens pas à me départir. Car lui, c’est moi. Enfin pas tout à fait. Un moi à plus de quarante ans de distance, un collégien dont je ne me souviens guère, un garçon encore niché auquel je n’ai plus vraiment accès. Il s’est perdu dans le lointain pays de l’enfance, dans l’épais brouillard des années passées. Elles se sont agglomérées les unes aux autres et ont laissé une masse de souvenirs et d’oublis, série de flashs aspirés par une matière noire, un flou dans lequel il faut sans cesse poser des balises afin qu’il ne se transforme définitivement en chaos.
J’ai un souvenir très vif de la mort du général de Gaulle en 1970. Je me souviens du visage de mon père quand il a appris la nouvelle à la radio. Il perdait son père spirituel, celui qui accompagnait sa vie depuis l’enfance. Je ne comprenais pas très bien comment la mort d’un chef d’État pouvait tant l’affecter et je me suis tu, me contentant d’observer.
Je me souviens du slogan clamé sur toutes les ondes après la première crise pétrolière, celle de 1973. La France s’est lancée dans la chasse au « gaspi » et les spots annonçaient : « En France, on n’a pas de pétrole mais on a des idées. »
En 1978, mon père nous promettait l’exil au Québec si l’Union de la gauche remportait les élections législatives. J’ai commencé à m’imaginer sur un traîneau tiré par des chiens, dans des forêts bien plus denses que nos forêts des Alpes et des étendues de neige bien plus immenses que les nôtres.
1979. La gauche n’était pas passée mais nous sommes quand même partis. Dans le Pas-de-Calais. Mon père y était muté. Il a fallu recommencer une vie, se faire des nouveaux amis. C’était peut-être mieux ainsi.
1975, rien. Le rien du journal de Louis XVI en date du 14 juillet 1789. Rien dans l’histoire de France, rien dans ma vie, seulement cette classe de cinquième 2 au collège de Vizille, un bourg traversé l’hiver par les skieurs de l’Europe entière en route vers l’Alpe d’Huez.
Vizille ensommeillée en aval de la grise vallée de la Romanche dont les rares habitants ne voient le soleil que quelques heures par jour en été, jamais en hiver. Vizille, son château édifié par le connétable de Lesdiguières, son collège flambant neuf construit sur le modèle d’Édouard-Pailleron à Paris. En 1973, l’incendie du collège Édouard-Pailleron avait fait vingt morts.
Il s’était passé quelque chose en 1975, mais je l’avais éjecté de ma mémoire, placé dans un recoin de mon cerveau.
Juin 1975 : avis d’un psychologue scolaire auquel je n’ai eu accès que quarante ans plus tard. « Il faut aider cet enfant à reconstruire sa confiance dans les adultes, qui a été ébranlée… »
L’enfant aux yeux bleus, lui, moi, était né dans une famille bourgeoise. Il était bon élève, je l’ai déjà dit. Je le répète parce que c’est important. C’est bien, d’être bon élève, mais dans une famille bourgeoise, cela semble normal. Son père était ingénieur. Plus que cela : directeur de l’usine locale, propriété d’Ugine-Kuhlmann, l’usine de Jarrie, lusine, qui employait la moitié de la région et donc, la moitié des pères d’élèves du collège, plus de la moitié, à fabriquer du chlore et de la soude à partir de sel. Ses colonnes à distiller émettaient une infime fumerolle qui virevoltait quelques secondes avant de s’évanouir. Une nuisance à peine perceptible, en apparence. Mais ces vapeurs si discrètes à l’œil diffusaient une forte odeur de chlore. Mon père décrivait ce gaz comme très volatile et particulièrement odorant. Pour excuser son activité professionnelle, il disait que quelques particules suffisaient à parfumer des kilomètres cubes d’atmosphère. Les visiteurs, pris à la gorge par cette odeur âcre, utilisaient le verbe « empester ». Ce n’était pas mon vocabulaire car j’aimais cette senteur et je l’aime toujours. Quand je débouche une bouteille d’eau de Javel, c’est le parfum de mon enfance qui s’en échappe.
Je ne comprenais pas pourquoi lusine s’appelait Ugine-Kuhlmann et non Usine Kuhlmann. »

Extrait
« J’avais cheminé dans la vie, presque toujours avec la sensation que je n’étais pas maître de mon destin, comme si j’avais pris place à l’avant d’une locomotive et qu’à l’approche d’un aiguillage, j’ignorais si la machine emprunterait les rails de droite ou ceux de gauche. Et le chemin de fer n’avait cessé de proposer de nouveaux aiguillages, de sorte que quarante ans plus tard j’étais incapable de reconstituer le trajet, la suite de hasards, de rencontres, de fuites, d’injonctions, de tentatives d’échappement et de décisions qui m’avaient amené à vouer ma vie au yiddish, à l’hébreu, aux langues juives. Etait-ce vraiment lévénement qui avait tout déclenché, comme le coup de sifflet d’un chef de gare, me lançant dans cette course folle, cette vie étourdie? » p. 30

À propos de l’auteur
Traducteur de l’hébreu et du yiddish, écrivain et éditeur, Gilles Rozier est né à Grenoble en 1963. Directeur de la maison de la culture yiddish de 1994 à 2014, il a cofondé, en 2016, les éditions de l’Antilope. Il est l’auteur de six romans, dont Un amour sans résistance qui sera adapté au théâtre en octobre 2019, dans une mise en scène de Gabriel Debray. (Source: Éditions de l’Antilope)

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Nietzsche au Paraguay

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En deux mots:
Élisabeth Nietzsche suit son mari, le Docteur Förster dans son projet de créer une nouvelle Allemagne au Paraguay. Alors qu’elle s’enfonce dans une jungle pleine dangers avec un groupe de colons, son frère va basculer dans la démence. Deux parcours reliés par une étonnante correspondance.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Le rêve fou de la Nueva Germania

Durant leurs recherches sur la vie et l’œuvre de Friedrich Nietzsche, Nathalie et Christophe Prince ont découvert que sa sœur faisait partie d’un groupe de colons décidés à créer une nouvelle Allemagne au Paraguay. Quel roman!

Quand en mai 2015, j’ai découvert «Les Amazoniques», j’ai été emballé par ce thriller efficace, mais aussi par les autres dimensions de l’ouvrage, grand roman d’aventure qui nous entraîne dans la forêt amazonienne, espionnage et réflexion sur la pureté des peuples et sur leur droit de vivre selon leur culture et reportage. Si je vous en reparle ici, c’est que sous le pseudonyme de Boris Dokmak (l’auteur de La Femme qui valait trois milliards) se cachait Christophe Prince, un agrégé de philosophie décédé en 2017. Dans une postface éclairante Nathalie Prince nous raconte la genèse de ce roman signé de leurs deux noms. Nietzsche était leur passion commune : «On est entrés dans sa biographie quand on était professeurs. On est entrés dans sa tête.» Ensemble, ils ont accumulé un peu tout ce qui se rapporte au philosophe et à son œuvre. Des textes «oubliés, perdus, retrouvés, empilés, surlignés» jusqu’à ces dernières lettres qui racontent l’exil d’Élisabeth Förster-Nietzsche au Paraguay. «L’histoire est romanesque, et elle est vraie: la sœur de Nietzsche s’embarque en 1886 avec son mari pour aller fonder une colonie allemande au cœur du Paraguay.»
On imagine combien l’auteur des Amazoniques a trouvé matière à roman dans cette histoire, à commencer par répondre à une question évidente: que diable était-elle allée faire dans cette galère, avec les vinchucas et les Indiens?
La réponse nous offre un voyage sur les pas d’une communauté menée par un illuminé rêvant de créer une nouvelle Allemagne, un peuple à la race pure. À l’aube du XXe siècle, son utopie annonce des jours autrement plus funestes. Mais n’anticipons pas. Un petit groupe d’hommes et de femmes ont choisi de suivre le couple Förster-Nietzsche. Mais avant de pouvoir poser la première pierre de leur Nueva Germania, ils vont se rendre compte combien l’environnement qu’ils ont choisi leur est hostile. À l’image de la scène d’ouverture couleur rouge sang, ils vont devoir surmonter les attaques des tribus qui peuplent cette jungle, supporter l’humidité et les maladies et se frayer un chemin dans une nature aussi luxuriante que dangereuse. Mais pour l’heure, ils restent persuadés qu’ils braveront les obstacles et feront des immenses terres qui leur ont été concédées un vrai paradis.
Friedrich Nietzsche, de son côté, combat d’autres démons. La folie qui va le gagner ne l’empêche pas d’être lucide dans la correspondance qu’il entretient avec sa sœur, espérant que tous les antisémites puissent les rejoindre pour libérer ainsi l’Europe de leur idéologie nauséabonde. Et s’il affirme «Toi et moi ne serons plus jamais frère et sœur», ils va poursuivre ses échanges épistolaires jusqu’au crépuscule de sa raison.
En ne se concentrant pas sur le Paraguay et en mettant en parallèle la vie d’Élisabeth et de Friedrich, Nathalie et Christophe Prince montrent à la fois combien les deux mondes sont éloignés et combien la folie peut gagner l’un et l’autre.
Si cette Nouvelle Germanie est – au moins sur le papier – riche de promesses, les difficultés ne vont cesser de s’accumuler. Le fossé entre les discours exaltés de Förster – «nous constituons une société unique, à la fois ambitieuse et enthousiaste, fondée sur la fraternité» – et leurs ressources qui fondent comme neige au soleil, ne va cesser de se creuser. La misère, puis la détresse et le dénuement auront raison de ce rêve, non sans avoir auparavant englouti de nouveaux colons.
L’aventurier Virginio Miramontes, qui a échappé à la mort, pressent l’issue de cette épopée. «Mais il n’y avait face à lui qu’une montagne de surdité et d’orgueil. Pas seulement Förster, mais sa femme, la Nietzsche! Affreuse épouse, affreuse sœur, affreuse femme, obtuse et arrogante, instillée dans le sang de son homme comme un venin lent.» Un venin lent qui va devenir une peste brune et donner à ce roman, sous couvert d’aventures en Amérique du Sud, une vraie densité. Une belle réussite!

Nietzsche au Paraguay
Christophe Prince
Nathalie Prince
Éditions Flammarion
Roman
384 p., 19,90 €
EAN 9782081427549
Paru le 13/02/2019

Où?
Le roman se déroule principalement au Paraguay, mais également en Suisse et en Italie.

Quand?
L’action se situe en 1886 et les années suivantes.

Ce qu’en dit l’éditeur
Paraguay, 1886. Virginio Miramontes, un aventurier solitaire, est recueilli en pleine jungle dans une étrange colonie peuplée d’une poignée de familles allemandes.
C’est le projet fou d’Élisabeth Nietzsche, sœur du célèbre philosophe, et de son mari, le lugubre docteur Förster. Tous deux rêvent de créer dans ces terres vierges une nouvelle Allemagne digne de l’utopie aryenne balbutiante.
Antisémitisme délirant, plans d’expansion démesurés, cultures et commerces impossibles… Rien ne marche comme prévu, et la Nueva Germania court au désastre. La maladie rôde, la faim guette, la violence s’installe. Perdue dans ce microcosme entouré de barbelés, Élisabeth tient à son frère la chronique fantasmée de leur succès, passant ses jours à attendre les lettres de Nietzsche. Nietzsche au Paraguay révèle une face cachée de l’Histoire, celle d’une illusion folle, présage des massacres nazis un demi-siècle plus tard.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
L’Opinion (Bernard Quiriny)
Blog Evadez-moi
Blog Lyvres 
Blog Demain je lis 
Blog Le dit des mots


Nathalie Prince présente Nietzsche au Paraguay © Production éditions Flammarion

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Journal de bord du capitaine Virginio Miramontes
30 avril 1888.
Aujourd’hui, rien ; je veux dire, «rien à signaler» comme dit Pedro. Néant absolu. Mais nous devons absolument rester vigilants. Pluie toute la journée.
[Dernière page du journal de bord du capitaine Virginio Miramontes.]

Rouge
Rouge. Du rouge partout: rouge sur le nez, dans les yeux, rouge sur les lèvres, un rouge avec un sale goût de terre.
Et la tête qui cogne.
— Pedro ?
Et la tête qui saigne. Il sent des bestioles qui lui escaladent le visage pour s’agglutiner sur le front et le haut du crâne, là où pisse le sang : moustiques, fourmis noires, mouches, cloportes, ils font la queue, c’est la curée, ils se battent pour lui siphonner la cervelle. Mais d’où viennent-ils ? Sa main pèse cent livres, impossible de la bouger, sinon il se mettrait des claques et ferait de la bouillie de tous ces vautours. Ses paupières aussi sont lourdes.
Ne pas s’endormir.
Il rouvre les yeux: rouge la rivière, et rouges les arbres… Ne pas s’endormir. Quand ils ont attaqué, ces salauds jappaient comme des chacals, des chacals morts de faim. «Yap-yap!» et «youp-youp», et bis et re-bis: il les entendait plutôt qu’il ne les voyait. Les lances, les flèches jaillissaient des arbustes, dans tous les sens, et tombaient comme une pluie d’été autour d’eux, sur la rivière, sur la pirogue, faisant percussion, sur Pedro aussi, sur Francisco et sur Julio, et sur lui-même. Mon Dieu, qu’elle est lourde cette fichue lance! La pointe fichée profondément dans son flanc droit. Il la tâte : du bois de quebracho, un bois lourd comme l’acier. Du coin de l’œil, il peut apercevoir sa hampe sombre dressée vers le ciel, et les longues plumes qui la parent. Rouges, les plumes. Ouaip, des chacals! Des semaines qu’il leur court après, et il n’en a même pas vu un seul. Des fantômes, ces types.
Rouge, le ciel. La douleur devient insupportable, cuisante.
Elle le cloue sur place, au fond de cette pirogue, dans cette mare d’eau mêlée de sang, le sien, mais celui de Pedro aussi, de Francisco et de Julio.
La douleur, la lance, il a l’impression qu’une armée de singes le halent depuis la berge! Des blessures, il en a eu son lot. Bataille de Tuyuti, en 1866: une balle lui a traversé l’épaule, lui explosant l’omoplate; bataille d’Abay, hiver 1868 : une balle de mousquet lui sectionne l’annulaire de la main gauche; et à Lomas Valentina, quelques jours après, des débris d’un obus manquent de lui sectionner la jambe droite. Il en conserve une légère claudication, et des rhumatismes de vieillard. Mais aucune de ces blessures ne lui a tiré de tels tourments.
— Pedro?
Crucifié, planté contre la pirogue comme une figure de proue, le visage tourné d’un quart vers la berge qui glisse doucement devant lui, il ne parvient pas à distinguer l’arrière de la pirogue. Pedro est-il encore là? Derrière lui? Il ne l’entend pas. Il ne l’entend plus. Francisco, lui, est parti ; il est tombé dans l’eau boueuse de la rivière dès le début de l’assaut, hérissé d’une demi-douzaine de flèches tel un saint Sébastien en son martyre. Il a plongé vers le fond immédiatement, tête la première, pas un mot, pas une plainte: une pierre. À son tour, Julio a hurlé, il a gémi et crié à chacune des flèches qui le touchaient: d’abord au cou, traversé de part en part, puis aux bras, dans le bide et finalement dans l’œil, et il s’est tu alors, basculant doucement par-dessus bord et s’en allant en aval du fleuve: un vieux tronc sec. La rivière, tout autour d’eux, a viré au rouge foncé, dessinant des veines et des marbrures cerise dans l’eau boueuse.
— Pedro?
Pedro, le fidèle Pedro. Il se souvient de ses cris, des cris rageurs puis des cris étranglés, mais rien d’autre. Est-il mort? Agonise-t-il à quelques centimètres de lui sans qu’il le sache?
Quant à lui, dès le début de l’attaque il a plongé dans le fond de la pirogue, pour se protéger d’abord, et pour sortir son Henry, ensuite. Une seule balle sortant du long canon acier de cet engin peut tuer un puma; il a entendu parler de bison abattu d’un seul coup à une lieue de distance.
Mais pas eu le temps de le charger que cette saloperie de lance, bois noir et pointe en pierre nouée par des fils de chanvre, le perforait. Tout de suite, le souffle coupé, et une douleur intense, lourde, granitique qui l’a écrasé vers le fond du bateau, les mains crispées sur le fusil impuissant qui plongeait dans la rivière. Il a senti sur ses mains l’eau froide, puis le canon du fusil s’enfoncer dans la vase.
Alors il a poussé sur la crosse, de tout son poids, jouant au gondolier, poussant encore, et la pirogue s’est éloignée de la berge et des jajapeos de ces chacals pour glisser dans un courant plus rapide. Ça les a sauvés. Ça l’a sauvé. »

Extraits
« Nice, 10 avril 1887, veille de Pâques
Mon cher Lama,
Une omission d’abord. Dans ma dernière lettre, j’avais oublié de te dire quelques mots de la musique de Parsifal. Le chevalier au cygne! Tu t’étonnes? Eh bien oui, j’en ai entendu le prélude. Où? À Monte-Carlo! Très bizarre! Je ne puis y repenser sans un bouleversement intérieur tant je me suis senti l’âme élevée et saine. Le plus grand bienfait qui m’ait été accordé depuis longtemps.
La puissance et la rigueur du sentiment, indescriptible. Je ne connais rien qui saisisse le christianisme à une telle profondeur et qui porte si âprement à la compassion. Totalement sublime et ému. L’écho musical de l’infini, le sens du tragique, de la souffrance et de la grandeur de la souffrance, la passion du mystère, la nuit du monde qui est aussi minuit et lumière éternelle. Wagner a-t-il jamais fait mieux? […] Je suis content d’avoir de tes nouvelles, de savoir que ton installation au Paraguay se passe si bien et qu’on t’accueille comme une grande dame.
Ton Fritz »

« 3 décembre 1887 – Sucre, Bolivie.
Nous sommes enfin à Sucre, la «cuidad de la plata» (ville de l’argent), ou «choquechaca», le «pont d’or» en quechua : le pont vers la fortune ! Sucre, ville pauvre, sale et puante, sans route ni lumière, sans pension ou auberge digne de ce nom, sans hôtel du gouverneur, ni théâtre, sans transport autre que des vieilles mules et une dizaine de carrioles, ville terreuse, et rose lorsque le soleil se couche, en fin d’après-midi, derrière Churuquella et Sisasica, les deux hautes montagnes qui la cernent. Pentland, lorsqu’il était encore délégué régional du bureau de La Connaissance des Temps, a placé Sucre par 19° 03’ de latitude S et 64° 24’ 10’’ de longitude O Greenwich, ainsi qu’à près de 3 000 mètres d’altitude. Mais ses mesures sont sérieusement contestées. En attendant de nouvelles observations, il apparaît que la position exacte de Sucre, la plus grande ville de Bolivie, reste inconnue. Sacré point de départ. La forêt est là, derrière les montagnes, tout autour, c’est-à-dire l’inconnu, ou presque. Là-bas, les hauts plateaux nous attendent.»

«Il faut comprendre ce qu’était la Nouvelle Germanie. La misère y était permanente et la détresse multiple: les maladies, la vermine, l’humidité, le dénuement, l’isolement, la crétinerie du couple Förster, leurs entêtements moraux et politiques, les Indiens, la faim et l’interdiction de manger de la viande, de faire appel à une quelconque aide extérieure, l’angoisse omniprésente… Seul Virginio, par sa clairvoyance et sa compassion, a deviné l’inéluctable désastre. Seul, il l’évoquait. Mais il n’y avait face à lui qu’une montagne de surdité et d’orgueil. Pas seulement Förster, mais sa femme, la Nietzsche! Affreuse épouse, affreuse sœur, affreuse femme, obtuse et arrogante, instillée dans le sang de son homme comme un venin lent. Pas seulement le docteur et son épouse, mais les colons qui, à quelques exceptions près, ont commencé à se méfier de lui, de son esprit critique, de sa liberté, qu’ils enviaient, ils ont commencé à parler dans son dos, à le surveiller, à médire, à lui inventer une légende de démon cruel et sensuel, à l’isoler, ils ont parlé de la bannir, pire peut-être. »

« L’histoire de la sœur nous intriguait: les dernières lettres de Nietzsche faisant état de l’emménagement d’Élisabeth au Paraguay et du succès qu’elle exhibe, nous nous demandions ce que diable elle était allée faire dans cette galère, avec les vinchucas et les Indiens. L’histoire est romanesque, et elle est vraie: la sœur de Nietzsche s’embarque en 1886 avec son mari pour aller fonder une colonie allemande au cœur du Paraguay. On a accumulé les archives, les articles consacrés à sa vie, on a retrouvé des images des colons et de la propriété des Förster, des bribes, des souvenirs, des colonnes de journaux… »

À propos de l’auteur
Christophe Prince, professeur agrégé de philosophie, a publié sous le pseudonyme de Boris Dokmak deux romans, dont un polar très remarqué, La femme qui valait trois milliards (Ring, 2013). Il est décédé en 2017. (Source : Éditions Flammarion)
Nathalie Prince est Professeure de Littérature Générale et Comparée à le Mans Université. Ses thèmes de recherche sont littérature et théorie des genres (littérature fantastique, littérature de jeunesse) ; Histoire des idées et des représentations décadentes autour de 1900 et Poétique du personnage. (Source: universités d’Angers et du Mans)

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Le Prix

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Sélectionné pour le « Prix Orange du livre 2019 »

En deux mots:
En ce 10 décembre 1946, Otto Hahn est à Stockholm en compagnie de son épouse pour assister à la remise de son Prix Nobel de chimie. Alors qu’il se préparer Lise Meitner, qui a travaillé avec lui durant des dizaine d’années vient lui rendre visite pour lui demander des comptes. Commence alors un huis-clos intense, étouffant, étincelant.

Ma note:
★★★★★ (coup de cœur, livre indispensable)

Ma chronique:

Huis-clos à Stockholm

En imaginant le huis-clos entre Otto Hahn, Prix Nobel de chimie et son ex-collaboratrice Lise Meitner, Cyril Gely fait bien plus qu’éclairer un point d’histoire. Il nous offre une tragédie classique de très haute volée.

Et si le plus beau des romans n’en était pas un? Et si une fois encore la réalité dépassait la fiction? Avec «Le Prix» Cyril Gely a construit une petite merveille à partir de personnages ayant réellement existé, les scientifiques Otto Hahn et Lise Meitner. Si, au fil du récit, le lecteur va découvrir les grandes lignes de leurs biographies respectives, c’est avant tout leur rencontre dans un hôtel de Stockholm le 10 décembre 1946 qui va faire de ce récit une tragédie digne des classiques tels qu’énoncés par Boileau en 1674 dans L’Art poétique:
« Qu’en un lieu, qu’en un jour, un seul fait accompli
Tienne jusqu’à la fin le théâtre rempli. »
Si le deux chercheurs se retrouvent dans la capitale suédoise, c’est parce qu’Otto Hahn vient y réceptionner le Prix Nobel qui lui a été décerné deux ans plus tôt pour sa découverte sur la fission nucléaire. De fission, c’est-à-dire de l’éclatement d’un noyau instable en deux noyaux plus légers, il va en être beaucoup question dans ce huis-clos, au moins au sens symbolique. Car Otto et Lise ont travaillé ensemble durant plus de trente ans, après leur rencontre en 1907 à l’Institut de chimie de l’université de Berlin. C’est conjointement qu’ils mèneront leurs recherches et publierons jusqu’au 12 juillet 1938. Une complicité de tous les instants, même s’il n’est pas question d’amour. «Ensemble, ils faisaient des merveilles», comme lorsqu’ils interprétaient la Mélodie hongroise de Schubert.
Mais le poids de l’Histoire vient mettre un terme brutal à cette relation. Après l’Anschluss, Lise l’Autrichienne devient citoyenne allemande et sa religion juive devient alors un fardeau de plus en plus pesant. Lise doit fuir et tenter de gagner la Suède via les Pays-Bas.
Otto et Lise vont pouvoir échanger quelques lettres, faire le point sur leurs recherches. Car ils sont proches du but: «La solution, ils la tenaient. Ils l’avaient sur le bout de la langue, encore un mois ou deux, et ils allaient la révéler au monde entier.»
Mais au moment de conclure leurs travaux, Otto publiera seul l’article qui lui vaudra le Nobel.
Lise n’est pas venue le féliciter, mais demander des comptes. Passe encore qu’elle ne soit pas associée à cette distinction, mais pourquoi – maintenant que la Seconde Guerre mondiale a pris fin – ne mentionne-t-il même pas le nom de la physicienne dans son discours?
Une accusation qui fait sortir l’Allemand de ses gonds: «Je t’ai sauvée la vie, j’ai pris des risques, je t’ai confié la bague de ma mère. Et toi, tu reviens huit ans plus tard, avec des allégations pleines de fiel! Si tu n’étais pas Lise Meitner, si nous n’avions pas en commun plus de trente années de travaux, il y a longtemps que je t’aurais mise dehors! »
Mais la physicienne a du répondant. Des arguments tout aussi percutants. Jamais l’adage «derrière chaque grand homme, se cache une femme» n’a paru plus pertinent. Car il semble bien que sans Lise, Otto ne serait pas dans cet hôtel, se préparant à recevoir la plus belle des récompenses pour un scientifique. Pour faire bonne mesure, on ajoutera la collaboration avec le régime nazi à cet «oubli».
Cyril Gely, qui a derrière lui de grands succès au théâtre et comme scénariste, nous offre des dialogues ciselés, une tension dramatique qui va crescendo jusqu’à l’épilogue, sans oublier quelques clins d’œil allant vers le Vaudeville quand on apprend, par exemple, que l’épouse d’Otto loge dans la chambre contigüe et que la porte peut s’ouvrir à chaque instant.
Subtilement, les arguments de l’un et de l’autre vont se confronter, donnant au lecteur tous les éléments pour se forger une opinion. Le fruit de la passion commune est mûr au moment d’enfiler le smoking pour rejoindre la grande réception. À vous de le cueillir. Et de savourer avec moi ce chef d’œuvre, car cette confrontation pose des questions qui n’ont pas perdu de leur acuité aujourd’hui. De l’antisémitisme latent à la place des femmes dans la société, de la résistance face à un pouvoir inique à la responsabilité des scientifiques quant à l’usage qui sera fait de leur découverte.

Le prix
Cyril Gely
Éditions Albin Michel
Roman
224 p., 19 €
EAN 9782226437105
Paru le 02/01/2019

Où?
Le roman se déroule principalement en Suède, à Stockholm. On y évoque l’Allemagne, à Berlin, à Göttingen, Hechingen et Tailfingen ainsi que la fuite de Lise à Stockholm via les Pays-Bas.

Quand?
L’action se situe en 1946.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Huit ans qu’elle attendait cette entrevue, qu’elle l’imaginait jour après jour. Elle avec Hahn. Elle contre Hahn. Huit ans. Et ce jour est enfin arrivé. »
Le 10 décembre 1946, au Grand Hôtel de Stockholm, Otto Hahn attend de recevoir le prix Nobel de chimie. Peu avant l’heure, il est rejoint dans sa suite par Lise Meitner, son ancienne collaboratrice avec laquelle il a travaillé plus de trente ans. Mais Lise ne vient pas le féliciter. Elle vient régler ses comptes.
Dans ce huis clos implacable, Cyril Gely, l’auteur de la pièce de théâtre Diplomatie (adaptée à l’écran par Volker Schlöndorff et récompensée par le César de la meilleure adaptation), confronte la vérité de deux scientifiques aux prises avec l’Histoire.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com 
France Bleu (émission Les livres – Sylvie Thomas)
Blog Les mots chocolat 
Blog L’animal lecteur
Le blog de Squirelito

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Nul ne sait ce que nous réserve le passé.
Cette phrase, Hahn l’a en tête depuis qu’il est éveillé. Il ne saurait dire pourquoi. Elle est venue, d’un coup, alors qu’il ouvrait les yeux. Les mots ont semblé danser un instant face à lui, puis ont envahi son cerveau. Impossible de se rendormir. Depuis, Hahn est à la fenêtre – qu’il a ouverte.
La lumière perce à peine à travers le ciel gris. Juste assez pour distinguer l’opéra et, face à lui, le palais royal de Stockholm. Dans l’autre chambre, Edith dort toujours. Les trottoirs sont recouverts de neige. Le toit des maisons aussi. Un étrange silence assourdit la ville. Hahn ne ressent pas le froid mordant qui lui saute au visage. Il ne l’a jamais ressenti. Même enfant, sa mère courait sans relâche derrière lui pour le couvrir. Hahn regarde sa montre, il est sept heures quarante-trois, et c’est la journée la plus importante de sa vie.
Le Comité lui a réservé une suite au Grand Hôtel. La suite 301, au troisième étage. Une large porte donne sur une entrée quelque peu étroite, où sont exposés plusieurs portraits. Puis un salon immense avec deux chambres de chaque côté. Celle de Hahn est à gauche. Edith dort encore dans celle de droite. Au-dessus du canapé en cuir, un tableau de William Turner, Tempête de neige en mer.
On pourrait croire que ce tableau a été placé sur ce mur exprès. Ce n’est pas impossible, mais rien ne le prouve non plus. Nous y reviendrons en temps utile.
Hahn a saisi les trois feuilles posées sur son bureau. Son écriture est distinguée, tranchante, sans ratures. Il relit pour la énième fois le discours qu’il a écrit. Ce discours, il le connaît par cœur. Mais ce matin, à la pâle lumière du jour, Hahn a besoin de se rassurer.
Ses lèvres se mettent à bouger. Les mots qu’il susurre à peine sont en anglais – langue que Hahn maîtrise parfaitement. Dans sa jeunesse, il a étudié à Londres et Montréal, avec Ramsay et Rutherford. Il parle de l’Allemagne meurtrie, de la malheureuse Allemagne, d’abord oppressée par les nazis, et maintenant par les Alliés. Il certifie que les scientifiques allemands n’ont pas souscrit au régime hitlérien. Et ajoute enfin qu’il ne faut pas juger trop durement la jeunesse de son pays. Comment pouvait-elle se faire une idée ? Sans radio étrangère, sans presse libre ? Nous avons tous été opprimés pendant douze ans, il est temps de tourner la page.
Soudain, Hahn a étrangement froid. Il ferme la fenêtre et passe la robe de chambre étendue au pied de son lit. Une douleur aiguë lui traverse l’estomac. Hahn glisse jusqu’à la salle de bains et verse un peu d’eau de mélisse dans un verre. Il boit, espérant que cela fera passer l’inflammation. Trop de nourriture, d’alcool, de café. Trop de stress, aussi. Depuis leur arrivée à Stockholm, mercredi dernier, il y a près d’une semaine, les Hahn n’ont pas eu un soir pour eux. Dîners, banquets, agapes, soupers. Ils ont mangé comme quinze ! En Allemagne, il n’y a rien. Ici, les magasins regorgent de nourriture. L’avantage d’être un pays neutre. La contrepartie est ce goût légèrement citronné de l’eau de mélisse. Otto Hahn a une maudite indigestion. »

Extraits
« Lorsque Edith ouvre les yeux, sa première pensée est pour Lise. Ça fait si longtemps que les deux femmes ne se sont pas vues. Huit ans. Edith se souvient parfaitement de la date. Le 12 juillet 1938. Un siècle, un millénaire. Elle a du mal à comprendre son silence. Si pendant la guerre s’écrire ou se voir pouvait être compliqué, ça l’est moins depuis la chute de Berlin, en mai 1945. À la même date, pratiquement jour pour jour, Hahn était enlevé par des soldats anglais.
Edith se lève péniblement. Ses mains tremblent. Elle prend appui sur la table de chevet. Elle sait déjà que ce ne sera pas une bonne journée. Une ombre noire passe devant son visage. Edith la chasse d’un revers de main. Mais l’ombre revient. C’est toujours ainsi les mauvais jours. Mieux vaut ne pas lutter. Edith l’a compris au fil des années, c’est pourquoi elle éteint sa lumière et reste couchée.
Dans la pénombre, les souvenirs jaillissent. Ceux de la nuit du 12 juillet 1938. Et ceux d’avant. Jamais ceux d’après. Comme si cette date mémorable marquait, pour Edith, une frontière. Non entre le bien et le mal, mais plutôt entre l’insouciance et l’inquiétude. C’est depuis cette nuit-là qu’elle fait chambre à part avec Otto. »

« À eux trois, ils formaient un atome. Le noyau était composé d’Otto et de Lise, l’un proton, l’autre neutron. Edith était l’électron qui tournait autour – qui tournait sans jamais espérer s’en approcher un jour. »

« Hahn aimerait être ailleurs. A Göttingen, à Berlin, à dix mille kilomètres de Stockholm! Lise patiente. Elle n’a pas encore déplacé toutes ses pièces sur l’échiquier. Elle distingue à peine son vieil ami face à elle, et l’entend tout juste respirer. Mais si la lumière jaillissait soudain dans la pièce, elle sait que son visage porterait les traces de son affrontement. Quelques cernes plus profonds sous les yeux, les bajoues légèrement plus flasques. Hahn n’est pas un dieu. Ce n’est qu’un homme que Lise veut démettre de son piédestal ».

À propos de l’auteur
Cyril Gely est romancier, auteur de théâtre à succès – plusieurs fois nommé aux Molière pour Signé Dumas (Francis Perrin/Thierry Frémont), Diplomatie (Niels Arestrup/André Dussollier) – et scénariste (Chocolat de Roschdy Zem avec Omar Sy et James Thierrée). Il a reçu le Grand Prix du jeune théâtre de l’Académie Française, le Prix du Scénario au festival International de Shanghai et le César 2015 de la Meilleure adaptation pour Diplomatie, réalisé par Volker Schlöndorf. (Source : Éditions Albin Michel)

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Femme qui court

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En deux mots:
Dans son pensionnat de jeunes filles, Violette Morris passe son temps à faire du sport. Au début du XXe siècle, sa passion suscite plus l’opprobre que l’approbation, mais elle va se battre dans de nombreuses disciplines pour gagner une reconnaissance qui va tarder. Championne et homosexuelle, elle va s’engager dans tous les combats.

Ma note:
★★★ (beaucoup aimé)

Ma chronique:

Battling Violette

Gérard de Cortanze a choisi de nous faire découvrir une femme d’exception. Violette Morris va devenir au début du XXe siècle une grande championne, une artiste de music-hall, une homosexuelle engagée et une féministe qui ne s’en laissait pas conter.

Après Laisse tomber les filles qui explorait les années Yé-Yé, Gérard de Cortanze a choisi de remonter un peu plus le temps avec ce roman qui est une biographie romancée de Violette Morris, femme hors du commun.
On la découvre au début du XXe siècle, vers la fin de l’adolescence. Elle est alors pensionnaire dans un institut religieux en Belgique et va devoir subir les assauts d’Octave, l’un des seuls hommes de l’établissement. Pour tourner la page, elle va s’adonner à la pratique sportive et trouver dans ce loisir une raison de vivre. Très vite, elle devient championne et accumule les bons résultats. Son corps se transforme et dans les douches elle va pouvoir évaluer son physique à ceux de ses amies et trouver du charme à certaines, à commencer par son amie Claire, qui n’a pas froid aux yeux non plus. Leur relation va devenir de plus en plus torride jusqu’à les pousser à faire l’amour dans le bureau de Clotilde Honoré. La responsable du pensionnat va les surprendre et décider de chasser sa championne.
Si cet épisode traumatise la jeune fille, elle va aussi l’aguerrir.
Car il n’est pas question pour elle d’abandonner ses disciplines de prédilection, bien au contraire. À l’athlétisme (dans des disciplines aussi curieuses que le saut en hauteur sans élan, le 600 mètres par équipes de trois ou encore le lancer du poids bras droit et gauche), elle va ajouter la boxe, et à la boxe le football, sans oublier le cyclisme.
Gérard de Cortanze, en allant dénicher les archives de la presse, nous dépeint alors avec force détails ce que la France d’avant la Première Guerre mondiale pensait de ces femmes. Au fur et à mesure de ses exploits, Violette Morris dérange de plus en plus une société patriarcale et machiste.
Quand elle vient affronter les hommes sur leur terrain, les adeptes de la discrimination s’en donnent à cœur-joie sur le thème des femmes trop fragiles, sur leur corps qui n’est pas fait pour la pratique sportive, sur leur place à la maison plutôt que sur les terrains de sport. Des débats enflammés qui baisseront à peine d’intensité après la Guerre de 14-18 au cours de laquelle violette, ambulancière et motocycliste, démontrera tout son courage avant d’être démobilisée pour une pleurésie.
La paix revenue, elle caresse un nouveau rêve, les sports mécaniques. De la moto à l’auto, elle voudra mener de front cette nouvelle carrière, n’hésitant pas à chercher du soutien auprès d’un homme, alors qu’elle entend aussi se battre pour la reconnaissance de l’homosexualité. Un combat, ô combien difficile quand on sait les nuages qui commencent à s’accumuler, venus d’Allemagne.
C’est pourtant dans le pays qui va conduire les nazis au pouvoir et organiser les Jeux Olympiques de Berlin qu’elle va trouver une alliée, Greta Fassbinder.
Sa rivale lors d’une compétition épique à Magdebourg va devenir son amante. Mais le poids de l’Histoire aura raison de leur passion. À moins que Violette, par ses excès et ses provocations, ne soit elle-même responsable de son éviction des terrains de sport.
Mais déjà elle s’imagine rebondir sur une scène de music-hall. Et de fait, son tour de chant est un succès. Elle croise alors Cocteau, Jean Marais, Yvonne de Bray et s’éprend de Joséphine Baker et devient l’une des reines des nuits parisiennes. Mais déjà la Seconde Guerre mondiale s’annonce. Elle lui sera fatale…
S’il faut concéder quelques longueurs à ce roman, il n’en reste pas moins un témoignage puissant et un portrait étonnant d’une femme inclassable, dont les extravagances auront sans doute servi les causes qu’elle défendait, même si il lui aura fallu pour cela encaisser bien des coups. Sans doute parce que cette Femme qui court allait bien plus vite que son temps.

Femme qui court
Gérard de Cortanze
Éditions Albin Michel
Roman
416 p., 22,90 €
EAN : 9782226400215
Paru le 2 janvier 2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris, Levallois-Perret, Montmorency, Montreuil, sur les champs de bataille de l’est de la France, puis à Châlons-sur-Marne et sur de nombreux stades et circuits automobiles. On y évoque aussi la Belgique, notamment Huy, Liège, Bruxelles, Uccle et l’Allemagne avec Magdebourg et Berlin.

Quand?
L’action se déroule du début du XXe siècle à 1944.

Ce qu’en dit l’éditeur
En 1910, Violette, âgée de 17 ans, est élève au couvent de l’Assomption. Encadrées par des professeures d’éducation physique anglaises, les jeunes pensionnaires y découvrent le sport. Les années passant, devenue une sportive exceptionnelle, elle enchaîne les championnats d’athlétisme, se passionne pour le cyclisme, le football, le water-polo, la boxe, la compétition automobile… Quand la guerre de 1914 survient, elle est ambulancière puis motocycliste de liaison.
Violette, boulimique de vie, court derrière un bonheur qui lui semble inaccessible. Elle s’essaie au music-hall, au théâtre, devient l’amante de Joséphine Baker puis d’Yvonne de Bray, l’ami de Cocteau et de Marais. Mal aimée, rejetée, elle va là où on l’accepte. Quand la guerre éclate, elle prend la direction du garage Pershing réquisitionné par la Luftwaffe et pratique le marché noir. Violette est une combattante du féminisme qui épouse les revendications des femmes inexorablement retardées par la Grande Guerre puis, dans les années trente, par la crise économique et la montée des périls.
Garçonne aux cheveux courts, en monocle et pantalon, qui n’hésite pas par provocation à pratiquer une radicale mastectomie. Fascinante, scandaleuse, Violette Morris cristallise les fantasmes et les conflits culturels dans lesquels notre époque peut se reconnaître.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« La chambre de Violette donnait sur un parc divisé en autant de terrains de jeu, clos par un haut portail qui ouvrait sur une rue pavée. Dans le ciel, des nuages d’un gris anthracite coulissaient les uns sur les autres, poussés par le vent. En contrebas, derrière une haie de cormiers, tachetés de baies brunes, une courbe de la Meuse paressait, couleur de carême. Si elle avait dû compter toutes les fois où, depuis son arrivée dans ce couvent de l’Assomption à Huy, Violette s’était postée derrière les vitres de cette fenêtre, sa mémoire aurait atteint un chiffre qu’elle n’aurait pu retenir.
Sa chambre révélait ses goûts. Des coupes, gagnées en Angleterre et en France, et plusieurs médailles qui tenaient lieu de garniture de cheminée. Aux murs s’étalaient des trophées glanés dans les championnats. Un ordre parfait régnait dans la pièce meublée avec une note de modernisme et une certaine austérité. Seule marque de désordre : le costume des Amazones, bleu ciel comme le manteau de la Vierge, qui traînait sur une chaise – uniforme revêtu par les pensionnaires du couvent lors de leurs compétitions sportives. Violette avait dix-sept ans.
Parmi les éclats de mémoire qui dérivaient comme des icebergs, depuis son installation dans ce pensionnat pour jeunes filles de la haute bourgeoisie européenne, il en était qui revenaient sans cesse, tel ce matin du 20 avril 1903, jour anniversaire de ses dix ans où son père, le baron Pierre Jacques Morris, capitaine de cavalerie en retraite et fils du fameux général Morris, acteur de la conquête de l’Algérie dans les années 1830, l’avait laissée derrière les murs du pensionnat. Si petite, si fragile, sa minuscule valise à la main, sous les hautes colonnes de la puissante façade palladienne de l’édifice. Elle avait alors longuement observé les élèves, ses futures congénères, se promenant en petits groupes, ou deux par deux, tête contre tête, en une procession sans fin, ou bien buvant leur lait avec une paille, adossées aux murs de la pension. Puis, lorsqu’elle était montée dans sa chambre, elle s’était précipitée à la fenêtre. Elle avait vu son père s’éloigner, raide, d’un pas décidé, dans son habit militaire. Elle aurait tant aimé qu’il se retournât : il ne l’avait pas fait, préférant remonter dans sa voiture, une Ader 8 CV jaune bouton d’or qu’il conduisait lui-même, rappelant à qui voulait l’entendre que son concepteur, prénommé Clément, avait construit des téléphones et fait voler un avion à vapeur avant de se lancer dans l’automobile ! Anecdotes inutiles dont il était friand et dont Violette se disait qu’elle eût préféré les lui voir abandonner au profit sinon d’un intérêt accru, du moins d’un semblant d’attention qu’il lui aurait parfois accordé. Mais elle savait que c’était peine perdue. Et cela d’autant plus qu’à l’indifférence polie de ce père venait s’ajouter la franche hostilité de sa mère. De vingt ans plus jeune que son mari, Élisabeth Sakakini, dite « Betsy », ne s’était jamais remise de la mort de son petit Paul, survenue deux ans avant la naissance de Violette, à l’âge de huit mois. Ce décès prématuré, elle le faisait payer chaque jour à sa fille.
Oui, c’est à cette même place que, vigie inquiète, Violette avait vu pour la première fois le parc, le mur, la rue pavée, les cormiers, la Meuse et, comme jaillissant de la brume, tel un dieu païen, un cerf si vieux que ses bois semblaient des candélabres. Et c’est cette même veduta, telle qu’auraient pu la peindre Vermeer ou Canaletto, changeante au fil des saisons et de ses états d’âme et pourtant identique, presque rassurante, seule pérennité à laquelle se raccrocher, qu’elle regardait pour la dernière fois aujourd’hui, postée à la fenêtre de sa chambre ; car, bien qu’il lui restât encore une journée à passer au couvent de l’Assomption, elle s’était promis que cette station devant la fenêtre serait sa dernière.
Comment avait-elle fait pour survivre toutes ces années ? Voilà une terrible question à laquelle, après avoir mûrement réfléchi, elle ne trouva que deux réponses – contradictoires et complémentaires.
La première touchait au sport, mot étrange aux senteurs de soufre qu’il ne faut utiliser qu’avec parcimonie lorsqu’il est appliqué à la femme. Mauvaise élève, excepté en allemand, langue rugueuse dont elle aimait traquer les douceurs, que de fois ses professeurs l’avaient raillée pour son incapacité à faire ses devoirs avec application, la contraignant, pour la punir, à réciter ses leçons debout sur une chaise, devant ses camarades. Quant aux surveillantes, toutes nonnes britanniques, n’intimant leurs ordres qu’en anglais, elles avaient fustigé son goût de l’indépendance et son refus obstiné de suivre des règles auxquelles ses coreligionnaires se soumettaient avec, il faut le reconnaître, plus ou moins d’entrain.
Ce qui aurait pu se transformer en catastrophe prit un tout autre chemin grâce à une certaine Miss Eliss, adepte de l’éducation physique féminine. La jeune professeur dont le livre de chevet aurait dû être la Sainte Bible lui préférait Muscle et beauté plastique féminine de Georges Hébert, officier de marine et éducateur. Alors que les patronages catholiques et l’école publique proposaient aux jeunes filles des activités physiques se résumant à la marche, à la danse ou à la callisthénie, Miss Eliss avait, avec l’aide de sa hiérarchie, doté le couvent de l’Assomption d’une salle de gymnastique, d’un court de tennis, d’un bassin nautique, de pistes où pratiquer footing et athlétisme, et même d’un terrain modulable pour le basket, le hockey, voire le football ! Se considérant comme une « pionnière doublée d’une conquérante », elle n’hésitait pas à gratifier les jeunes filles dont elle avait la charge de discours récurrents dans lesquels elle rappelait que les Égyptiennes avaient concouru entre elles dans des épreuves de lancers et d’haltères, que la Grèce antique avait très tôt cultivé le mythe de la femme athlète, et qu’Atalante, fille d’Iasos et de Clymène, abandonnée par son père et grandissant au milieu des bêtes sauvages, aimait à défier les hommes à la course. Pourvue d’une culture sportive inépuisable, elle avait même un jour rapporté que chaque année à Markt Groningen, localité du Wurtemberg, « et cela dès le XVIe siècle », des courses étaient ouvertes aux jeunes bergères, ajoutant, après un théâtral temps d’arrêt dans sa péroraison : « Certaines années, mesdemoiselles, la hargne des concurrentes était telle que le bourgmestre en personne, monté sur son cheval et armé d’un bâton, n’hésitait pas à s’en servir afin d’empêcher ces Perrettes en furie de se pousser, de se tirer les cheveux, de se donner des coups dans la poitrine pour couper la respiration de leurs rivales. Je ne vous en demande pas tant, mais soyez fermes dans vos convictions ! »
Rejetant avec vigueur les préceptes avancés par Mme Irène Popard laquelle, dans La Gymnastique harmonique, affirmait avoir mis au point une méthode de culture physique complète, « spécialement adaptée à la femme », mais qui en réalité n’était qu’une suite de mouvements improbables faits de lancers de jambes, de culbutes, d’équilibres sur les mains, de sautillements et de mouvements respiratoires, le tout au son de musiques folkloriques vives « genre farandole ou fandango », Miss Eliss pensait intimement que la gymnastique ne suffisait pas à l’épanouissement de la femme, qu’il fallait lui ajouter le goût de la compétition, de la victoire et que cette alliance révolutionnaire – « oui, vous m’avez bien entendue, mesdemoiselles, révolutionnaire » – ne rendrait la femme que plus belle.
Avec 1,66 mètre pour 66 kilos, son tour de cou de 40 centimètres, son tour d’épaules de 1,20 mètre, ses biceps de 29 centimètres et ses mollets de 40 ; avec sa capacité respiratoire de 4 litres, ses longs cheveux noirs que toutes ses amies lui enviaient mais qu’elle détestait car ils la gênaient pour courir, et sa luxuriante poitrine déjà fort développée pour son âge, Violette s’était très vite révélée être une championne accomplie.
Dès la première compétition elle avait fait des merveilles. Il s’agissait d’une épreuve de natation pratiquée dans une des rivières affluentes de la Meuse. Alors que certaines de ses camarades ne cherchaient qu’à s’amuser, Violette, après s’être débarrassée de son blazer, de ses sandales et s’être attaché son bonnet de bain en caoutchouc sous le menton, avait plongé dans l’eau avec la ferme attention d’arriver première sur l’autre rive. Métamorphosée par le froid vif de l’eau qui s’emparait de ses bras et de ses jambes, dépassant une à une ses concurrentes qui n’en étaient encore qu’au stade de la nage du chien, elle avait ondulé dans l’eau comme un saumon gracile et, nageant le crawl à six battements de pied, avait, avec une célérité incroyable, atteint l’autre bord de la rivière. Là, dans son maillot de bain rouge, baissé jusqu’à la taille, elle s’était essuyé les épaules, frictionnant le reste de son corps luisant avec une serviette et avait savouré sa première victoire.
Au fil des mois et des années, elle avait accumulé les premières places, remporté pour son école nombre de coupes et de trophées, en natation, en basket, en tennis, mais surtout en athlétisme où, dans les courses de demi-fond, elle aimait assurer un train excessif qui poussait ses adversaires à l’abandon et elle-même à se dépasser, arrivant exténuée, au bord du malaise mais victorieuse. Fêtée par certaines, jalousée par d’autres, elle était incontestablement devenue le porte-drapeau du couvent de l’Assomption, à tel point que les plus enthousiastes des élèves lui prédisaient un avenir sur les pistes poussiéreuses des stades et les plus rêveuses sur les écrans muets du cinématographe. »

Extrait
« Elle avait divisé, ou plutôt son imprésario, avait construit son récital en quatre parties. Dans un premier temps, elle proposa des tangos qu’elle enfila les uns après les autres comme jadis les mètres de ses courses de demi-fond: à grandes enjambées souples et efficaces. Dans un second, elle s’appliqua à des reprises de «Negra Noche», «Swing Troubadour» et «La Rumba triste », qui mirent la salle en joie, car elle en donnait une interprétation très personnelle pleine d’humour et d’assurance acquise au fil des minutes qui passaient et qui lui prouvaient qu’elle pouvait chanter sans se ridiculiser. Puis vint le tour de son hommage très personnel à Suzy Solidor, surnommée l’«Amiral», super-garçonne impressionnante surtout lorsqu’elle portait smoking, reine incontestée des cabarets-dancings féminins, comme La Coquito l’était du Danzòn cubain. À peine avait-elle entamé «Obsession» que la salle l’écouta religieusement. Plus aucun verre ne tintait, plus aucune discussion ne venait perturber l’écoute : «Chaque femme je la veux/ Des talons jusqu’aux cheveux/ J’emprisonne dans mes vœux les inconnues.» L’hommage était composé des deux chansons en passe de devenir les deux hymnes du monde lesbien. Dans la salle, des couples s’embrassaient, se tenaient les mains, une émotion réelle, un trouble circulaient de table en table…» p. 252-253

À propos de l’auteur
Ecrivain, éditeur aux éditions Albin Michel, membre de l’Académie Royale de Langue et de Littérature françaises de Belgique, Gérard de Cortanze a publié plus de 80 livres, traduits en vingt-cinq langues. Parmi eux, des romans (Les Vice-Rois, prix du roman historique; Cyclone, prix Baie des Anges Ville de Nice; Assam, Prix Renaudot; Banditi; Laura; Indigo, prix Paul Féval; L’An prochain à Grenade, prix Méditerranée; Les amants de Coyoacan…, Zazous, des essais (Jorge Semprun, l’écriture de la vie; Hemingway à Cuba; J.M.G. Le Clézio, le nomade immobile; Pierre Benoit, le romancier paradoxal, prix de l’Académie française), et des récits autobiographiques (Une chambre à Turin, prix Cazes-Lipp; Spaghetti!; Miss Monde; De Gaulle en maillot de bain; Gitane sans filtre…). On lui doit également des livres sur les peintres Zao Wou-ki, Antonio Saura, Richard Texier, et notamment Frida Kahlo, la beauté terrible.
Si l’ensemble de son œuvre, divisée en cycles, a pour thèmes de prédilection ses origines italiennes mêlées – vieille famille aristocratique piémontaise du côté du père, classe ouvrière napolitaine du côté de la mère, une descendante directe de Frère Diable, dit Fra Diavolo – on lui doit aussi plusieurs ouvrages sur l’automobile. Né au sein d’une famille de pilotes de courses il a publié La Légende des 24 heures du Mans, livre pour lequel il a reçu le Prix des écrivains sportifs, ainsi que Les 24 Heures pour les nuls. Nombre de ses livres ont pour personnage principal une héroïne. Frida Kahlo, dans Les amants de Coyoacan; Gâlâh, dans L’an prochain à Grenade; Josette, dans Zazous; Michèle, dans Laisse tomber les filles et Violette Morris dans Femme qui court. Il est chroniqueur à Historia et président du Prix Jean Monnet de Littérature européenne. (Source: Éditions Albin Michel)

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Celui qui disait non

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En deux mots:
Il faut regarder avec attention la couverture de ce livre, car l’auteur retrace le destin de l’ouvrier qui, en 1936, refuse de faire le salut hitlérien sur un quai de Hambourg. Il s’appelait August Landmesser.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

L’histoire d’un héros ordinaire

Il aura fallu un concours de circonstances assez exceptionnel pour retrouver le nom d’un homme sur une photo et donner ainsi à Adeline Baldacchino le sujet de son premier roman.

Les réseaux sociaux ont indéniablement quelques avantages. Quand, par exemple, une photo est partagée des milliers de fois, et qu’elle finit par intriguer et intéresser. On se souvient d’Isabelle Monnin avec Les Gens dans l’enveloppe, qui était partie à la recherche des personnes figurant sur un jeu de photos achetées dans une brocante et qui avait fini par les trouver.
Cette fois, il s’agit du cliché reproduit en couverture du livre et qui montre des dizaines de personnes faisant le salut nazi, sauf un.
En 2012, Marie Simon a raconté dans L’Express comment, grâce à un message posté au Japon sur Facebook pour illustrer la volonté de dire non – en l’occurrence à une catastrophe nucléaire – le monde entier avait pu faire la connaissance d’Auguste Landmesser. Quelques vingt années auparavant, c’est sa fille Irene qui avait reconnu son père sur la phto publiée par un quotidien allemand. « Depuis quelques années déjà, elle rassemble des documents sur le destin de ses proches. Elle en a même fait un livre, publié en 1996, dans lequel elle raconte l’histoire de sa famille « déchirée par l’Allemagne nazie ».»
C’est ce livre que la narratrice a dans ses bagages, lorsqu’elle débarque à Hambourg en avril 2017, « un long fichier, un seul, qui rassemble l’essentiel de ce que l’on sait d’August et d’Irma, de leurs filles, Ingrid et Irene, de la grand-mère Friederike, du grand-père Arthur et de quelques autres. Des documents d’archives, aussi secs que le sont tous les papiers officiels. Tout est là. Ou presque. Car ce n’est que le squelette de tout. Ce qui est arrivé. Ce qui fut consigné. Les dates, les lieux, les noms : une chronologie. La vérité crue, brutale et nette, sans artifices ni sentiments. Deux cent cinquante pages d’actes et de fac-similés, quelques lettres, un sommaire qui ressemble à celui d’une dissertation d’histoire. » Un document qui doit ressembler au livre que vient de publier Colombe Schneck, Les Guerres de mon père, livrant lui aussi quelques documents bruts qui sont le fruit de ses recherches. Mais le projet d’Adeline Baldacchino n’est pas celui d’une historienne, mais d’une romancière qui entend traquer la chair. « Ce que nous disent les regards, ce que nous dérobent les actes administratifs. La pulpe du réel. C’est elle que je ne retrouverai qu’au prix de l’invention. Tout sera vrai, tout est déjà vrai puisque tout est arrivé. Je sais les tribunaux, les prisons, les camps. Je sais la dernière balle et même le plan détaillé de la chambre à gaz de Bernburg. Je sais qui est devenu quoi, je sais qui a emprunté quelle impasse de l’Histoire. Je sais les dates, les lieux. Je sais le bruit de cymbales du dénouement. Le flot des larmes et les jambes qui flanchent en lisant. Le reste, je le devinerai. Donc, je l’écrirai. »
Un choix juste, un choix vrai. De ceux qui donnent cette indicible épaisseur au récit, qui permet de faire se fusionner les sentiments, les époques, les émotions. Car si la narratrice est à Hambourg, c’est aussi pour essayer de faire le deuil de son père, oarti neuf mois plus tôt. « Je crois que j’écris aussi pour te crier que je t’aime et n’ai jamais su te le dire assez. Je ne connais pas d’autre moyen de te le prouver que d’écrire un livre et d’y glisser ton nom. »
Nous voici donc en octobre 1934, au moment où August rencontre Irma. « C’était l’automne à Hambourg. Des feuilles mortes voletaient dans les rues trop larges pour les âmes solitaires. Elle était allée s’asseoir au jardin botanique, Planten und Blomen, près du petit canal aménagé qui le traversait, sous un saule pleureur dont elle avait fait un ami. (…) Ce jour-là, sa robe était blanc et noir. Elle avait emprunté à sa mère un petit châle de laine. Le livre venait de retomber sur ses genoux. Je crois bien qu’elle s’était assoupie, vaguement ivre dans l’odeur d’écorce et de colchiques. August cherchait un endroit pour faire la sieste. C’était l’automne, certes, mais l’une des dernières belles journées de l’année. Il avait repéré l’arbre et son ombre prometteuse. Il venait de pénétrer sous le rideau protecteur de sa ramure, quand il était tombé en arrêt, n’osant plus ni continuer ni se retirer.
August ne sait rien alors du début de la longue marche des communistes en Chine du Nord. Rien du vol du premier bombardier soviétique à grande vitesse, le Tupolev SB1. Rien de l’appel de Maurice Thorez à fonder le Front populaire en France. Tout cela se passe en octobre 1934. Tout cela, mais encore ce bruissement de feuilles sous un saule au bord du canal, une femme avec un livre ouvert au bout de ses doigts qui attirent la lumière. Elle pourrait lire, mais elle dort. Et c’est parce qu’elle sommeille qu’il peut regarder longtemps les commissures de ses lèvres, l’angle de son nez, la forme de ses sourcils, la blancheur de son front, les racines de sa chevelure noire et souple. Il peut détailler tout cela. Ses paumes ouvertes, abandonnées, il sait qu’il va les saisir et les retenir, qu’elles vont le caresser et l’épouser. Ce jour-là, August, grand bonhomme un peu gauche qui adhère au parti nazi depuis trois ans, a complètement oublié la politique. Il sait que son désir est charnel, mais aussi pur et puissant que la sève du saule. C’est quand il hésite à la réveiller, se demandant s’il doit s’asseoir là, lui aussi, et la contempler sans fin, qu’une rafale un peu brusque expédie une bouffée odorante dans les narines d’Irma. Crocus et camélias, des fleurs aux noms qui claqueraient dans la mémoire. Ou bien la feuille à peine détachée, jaune encore et rougissante, qui lui effleure la pommette. Elle s’éveille, Irma, et il est là. »
Une longue citation pour dire qu’il n’est guère nécessaire d’en dire plus. Vous découvrirez combien ce bel amour va se transformer en un défi fou. Car Irma est juive et que des lois absurdes «pour la protection du sang» interdisent non seulement leur union, mais aussi toute descendance. Sur ce quai de Hambourg, au moment de cette photo désormais célèbre, August disait non à Hitler, mais il disait surtout oui à Irma. Longtemps, il pensera que la force de leur amour aura raison de la stupidité des hommes. Que cet amour protégera aussi les deux filles qui vont naître. Et quand il se rendra compte que le pays est subitement devenu fou, il sera trop tard. En 1937, on peut arrêter un membre du parti nazi pour «souillure raciale» et l’envoyer en camp de travail et à la mort. Et on ne va pas tarder à expérimenter la solution finale sur ses propres ressortissants. Irma sera de l’un des premiers contingents pour Ravensbrück.
Ce premier roman est un hommage, mais aussi un cri. Qui résonne d’autant plus fort en nous qu’il est soutenu par une plume magnifique : «Les écrivains n’ont qu’une passion : ressusciter les morts en les racontant, retenir les vivants en les répertoriant. Ce goût de pâquerette sur les cendres. Quand les mots s’écoulent de l’âme comme du sang frais, c’est bon signe. Et je saigne. »

Celui qui disait non
Adeline Baldacchino
Éditions Fayard
Roman
200 p., 17 €
EAN : 9782213705941
Paru le 10 janvier 2018

Où?
Le roman se déroule en Allemagne, principalement à Hambourg, mais aussi dans sur les routes allant vers le Danemark et celles conduisant aux camps de la mort de Ravensbrück, Dachau, Bergen-Belsen, Buchenwald et Auschwitz.

Quand?
L’action se situe dans les années 1930-1940 ainsi qu’en 2017.

Ce qu’en dit l’éditeur
Celui qui disait non s’appelle August Landmesser. Le 13 juin 1936, le jeune ouvrier qui fut pourtant brièvement membre du parti nazi refuse de lever le bras pour faire le salut hitlérien sur le quai de Hambourg où le chancelier vient baptiser un navire-école. Ce qu’il ne sait pas alors, c’est qu’il est pris en photo : cette image ne resurgira qu’en 1991 et sera reconnue par ses deux filles survivantes.
Ce livre se présente comme un roman vrai, librement inspiré de faits réels. Il reconstitue le parcours d’un homme ordinaire que rien ne vouait à devenir une icône de l’insoumission. Il raconte surtout l’histoire d’amour avec Irma Eckler qui transforma son destin. Frappé de plein fouet par les lois de Nuremberg qui interdisent en 1935 les mariages mixtes, le couple ne pourra ni s’unir ni s’aimer. Arrêté en 1937 pour « souillure raciale », envoyé en 1938 dans les camps de travail de l’Emsland, finalement enrôlé pour servir de chair à canon sur le front de l’Est en 1944, August connaîtra à peine ses filles.
De son côté, Irma Eckler, déportée de prison en forteresse, de camp en clinique d’euthanasie, fera partie du premier contingent des gazées de Ravensbrück. Leur petite Irene, sans accent et sans espoir, subira les pires sévices lors de la nuit de cristal. Miraculée de l’Histoire, elle traversera la Seconde Guerre mondiale grâce à une improbable conjuration des justes.
La narratrice, elle-même perdue dans les méandres de la mémoire et lancée dans une quête du père trop tôt disparu, part à la poursuite de ces deux amants magnifiques. Pour comprendre comment la politique rattrape toujours ceux qui croyaient pouvoir lui échapper. Pour nier la cendre et raviver la braise. Pour raconter l’irracontable – jusqu’au dernier seuil, celui où les mésanges chantent encore tandis que des femmes nues entrent dans la mort.

68 premières fois
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog du petit carré jaune (Sabine Faulmeyer)

Les autres critiques:
Babelio
La Revue civique (Marc Knobel)
Froggy’s Delight (Jean-Louis Zuccolini)
Blog Encres vagabondes (Nadine Dutier)
Blog Les mots de Gwen 


Adeline Baldachino présente Celui qui disait non © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre 
« Avant d’arriver sur ce port, il t’était arrivé quelques bricoles, August. Et d’abord la bricole de ta vie, la seule qui vaille la peine de naître : la bricole du grand amour. Il faut croire que ça rend courageux, et je le crois dur comme fer, comme croix de fer nazie, comme le fer d’un éperon de cavalier de la Wehrmacht – ou serait-ce de l’Apocalypse ? La bricole du grand amour t’avait un peu ouvert les yeux, sinon tu aurais fini comme les autres. Au bord d’une fosse, à fusiller des Juifs.
Oui mais voilà, tu l’avais trop aimée, ton Irma, tu la voulais nue dans les herbes au bord de l’Elbe, tu la voulais épanouie sous tes mains rudes qui soulevaient sa jupe en riant, tu la voulais pleine de tes enfants, tu la voulais comme on veut les fruits qu’on nous interdit, le rouge de ses lèvres couleur de cerise mûre et sa voix qui coulait au creux de ton oreille, tu te gorgeais d’elle, tu te désaltérais dans ses creux, tu n’aurais plus jamais soif, enfin tu le croyais, ça te suffisait de le croire. Et pourtant on voulait t’envoyer là-bas, au bord des fosses, pour tuer des Irma par milliers.
Avant d’arriver sur ce port, il t’était arrivé quelques bricoles, August, rien de très important aux yeux de la grande Histoire, mais c’est dans la petite que se nichent les vraies raisons de vivre ou de mourir, de résister ou de céder, de saluer Hitler ou de ne pas.

16 avril 2017
Prologue, Hafen Hamburg
Le navire à roue à aubes Louisiana Star, tout de blanc et de bleu vêtu, donnerait presque des airs de Mississippi au gros fleuve gris. Une autre embarcation, plus rapide, affiche en lettres d’or sur fond bleu marine le nom d’Aladdin : sans doute une publicité pour quelque comédie musicale. Sur la rive d’en face, j’aperçois des immeubles dont la fonction reste difficile à définir – entrepôts, vastes citernes, un ou deux théâtres. Sous ma fenêtre, c’est un défilé permanent de bus jaunes et rouges des Stadtrundfahrt qui embarquent les visiteurs pressés ou paresseux par douzaines.
Vers la gauche, si l’on tend un peu le cou, se détache sur le fond moiré du ciel la silhouette d’un grand trois-mâts, le Cap San Diego. Hier soir, de la musique brésilienne s’en échappait par toutes les écoutilles. On le visite comme un immense joujou, les jeunes mariés le louent pour le transformer en bercail de luxe et les entreprises pour y organiser des soirées corporate de teambuilding.
Plus loin encore, je distingue le profil de la nouvelle salle de concerts, l’Elbphilharmonie, ses voiles de métal et de verre posées sur un bloc de brique rouge, tout en courbes confondantes qui viennent de révolutionner le paysage portuaire. Quelque chose me dit qu’August et Irma auraient pris peur devant elles comme s’il s’était agi d’un vaisseau spatial tombé d’une lointaine planète.
J’appareille vers le passé en observant le futur. Le temps me joue déjà des tours. Qui demeure sensible aux correspondances et aux coïncidences, aux résonances et aux traces, aux replis de la mémoire et de l’Histoire, ne peut que se perdre en ses labyrinthes. Je voudrais une errance heureuse. Mais il en est des voyages comme des livres : certains sont nés de la joie et d’autres servent à tenter de l’atteindre quand elle vous échappe. Je suis partie pour cesser de fuir. Je ne suis pas partie, je suis allée. Vers August et vers Irma. Vers mon père aussi, sans doute. Parce qu’ils ne sont plus là. Parce que je ne les trouverai pas. Et que, à force de ne pas les trouver, il me faudra bien apprendre à les réinventer.
Si je ferme les yeux, je vois cette photographie. Je ne cesserai plus de la voir. Je la porte, comme une greffe à l’âme, une sorte de fétiche lové dans les replis nébuleux de la mémoire. »

Extraits
« Celui qui disait non se demande ce qui reste quand on a tout perdu. Le formule-t-il ainsi ? Agenouillé derrière un rocher, l’épaule collée contre la pierre, son arme appuyée sur le bras, il fixe le rayon de soleil qui vient de transpercer la couverture nuageuse. Le serpent jaune effleure un buisson, promène sa lumière entre les baies rouges de l’arbuste qu’il semble fouiller.
On aurait presque envie de tendre la main pour l’attraper, pour palper cette promesse de chaleur et de réconfort, mais il sait que ce serait la mort certaine. Les partisans sont à quelques centaines de mètres, dissimulés derrière d’autres éboulis. Un coup de feu éclate à sa droite. En face, ils ripostent. Il se serre un peu plus contre son rocher. Quelque part, une balle ricoche et détache quelques éclats de calcaire d’un bloc tout près de lui. Le souffle l’a fait sursauter.
Sa mémoire est aussi érodée que le lit de la rivière en contrebas. L’odeur de poudre lui chatouille les narines. Il se dit je suis vivant pourtant mais combien d’heures encore, combien de secondes avant que je ressemble à ce caillou, les ronces l’enlacent, et qui m’embrassera, moi, qui me fermera les yeux, qui dira mon nom à mes filles, qui leur racontera l’odeur de la peau d’Irma le jour de ses vingt-trois ans sur la plage de Blankenese, qui se souviendra? »

« Et j’avais vu Dachau, Bergen-Belsen et Buchenwald, vu Auschwitz et pleuré dans la lumière du crépuscule, quand j’essayais encore de comprendre comment il était encore permis d’écrire de la poésie, comment il fallait justement en écrire parce que prier, non, ce n’était plus possible – qui voulez-vous prier : celui qui ne répondit jamais quand on le suppliait dans les chambres à gaz? »

« J’écris, sidérée d’écrire encore, comme si je ne savais pas que l’écriture ne sauvait de rien. J’écris ces lignes, alors que mon père s’est endormi il y a neuf mois tout juste – c’était un 16 juillet. Même s’il est des sommeils dont on ne s’éveille plus. J’écris, dans un semi-brouillard d’automatisme où je confonds les époques et les tendresses. Je me mets à aimer August comme s’il était encore temps de te raconter une histoire avant que tu ne glisses dans la nuit. Regarde, je commence à confondre ceux que j’interpelle. Est-ce à toi, papa, ou à lui, August, que je dis tu? »

« Irma, trempée de la belle sueur des amantes, se souvient. De sa rencontre avec August en octobre 1934. Et je veux me souvenir pour elle. Il n’y a rien de plus difficile à raconter pourtant que la naissance d’un amour.
Ingrid est née le 29 octobre de la même année. Un an tout juste après leur rencontre. »

« Nombre de ses camarades, peut-être des amis d’enfance, en tous cas les adolescents qu’il dut croiser au parti nazi dans les années 1930, rejoindront le service actif, notamment le 101e bataillon de police de réserve allemande, au sujet duquel l’historien Christopher Browning écrirait un jour un livre indispensable pour comprendre comment l’on devient un tueur. En seize mois, moins de cinq cents hommes qui étaient de simples ouvriers, dockers, membres de la classe moyenne de Hambourg, ni particulièrement militants ni fanatiquement racistes au départ, allaient assassiner trente-huit mille Juifs et en transporter quarante-cinq mille autres vers les chambres à gaz. Faire ramper des vieillards vers leur tombe. Tirer sur des bébés lancés en l’air pour déconcentrer la mère qu’un autre assassin visait pendant ce temps. Patauger dans le sang et la cervelle. Fêter des massacres sans nom. Boire plus que de raison pour ne plus comprendre ce qu’ils fêtaient. Tout cela, qui n’a rien de métaphorique ou d’imaginaire. Tout cela, décrit et documenté, implacablement, par les historiens. Tout cela, qu’on croit tellement savoir qu’on finit par en oublier la réalité même. »

« En raison d’une violation particulièrement grave et sérieuse de la loi pour la protection du sang, August Landmesser, 28 ans, était appelé cet après-midi devant la cour criminelle de Hambourg. Pendant des années, Landmesser a eu une relation avec une Juive dont ila eu deux enfants. Leur relation ayant continué après la promulgation des lois de Nuremberg, Landmesser a été arrêté à l’été 1937, mais acquitté après dix mois de détention provisoire pour des raisons subjectives. À cette occasion, il lui a été fermement rappelé que toute relation avec une Juive était interdite et il lui a été clairement exprimé que, en cas de répétition de la faute, il devrait s’attendre à une condamnation à plusieurs années de prison. Néanmoins, Landmesser a recommencé à entretenir des relations avec cette femme […]. Le verdict a été de deux ans et demi de servitude pénale pour souillure de la race. » Extrait d’un journal allemand, mercredi 26 octobre 1938

À propos de l’auteur
Adeline Baldacchino mène une double vie de poète et de magistrat. En plus de nombreux recueils de poésie, elle a notamment publié en 2013 une biographie primée et très remarquée de l’écrivain, journaliste et résistant Max-Pol Fouchet et en 2015 un texte d’analyse critique sur l’ENA. Celui qui disait non est son premier roman. (Source: Éditions Fayard)

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L’insouciance

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mrl2016

L’insouciance
Karine Tuil
Éditions Gallimard
Roman
528 p., 22 €
EAN : 9782070146192
Paru en août 2016

Où?
Le roman se déroule principalement à Paris, mais aussi à Clichy-sous-Bois, dans la Vallée de Chevreuse, dans les Alpes, à Paphos, sur l’île de Chypre, à New-York, à Southampton, en Israël, en Afghanistan, en Irak.

Quand?
L’action se situe de 2001 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
De retour d’Afghanistan où il a perdu plusieurs de ses hommes, le lieutenant Romain Roller est dévasté. Au cours du séjour de décompression organisé par l’armée à Chypre, il a une liaison avec la jeune journaliste et écrivain Marion Decker. Dès le lendemain, il apprend qu’elle est mariée à François Vély, un charismatique entrepreneur franco-américain, fils d’un ancien ministre et résistant juif. En France, Marion et Romain se revoient et vivent en secret une grande passion amoureuse. Mais François est accusé de racisme après avoir posé pour un magazine, assis sur une œuvre d’art représentant une femme noire. À la veille d’une importante fusion avec une société américaine, son empire est menacé. Un ami d’enfance de Romain, Osman Diboula, fils d’immigrés ivoiriens devenu au lendemain des émeutes de 2005 une personnalité politique montante, prend alors publiquement la défense de l’homme d’affaires, entraînant malgré lui tous les protagonistes dans une épopée puissante qui révèle la violence du monde.

Ce que j’en pense
Parmi les ouvrages favoris des Prix littéraires, Karine Tuil figure en bonne place. Un choix parfaitement justifié tant l’auteur parvient à tenir son lecteur en haleine tout au long des 528 pages de L’Insouciance, faisant de cet ambitieux roman un «page-turner» formidablement efficace.
Les premiers chapitres nous présentent les personnages qui vont se croiser au fil du déroulement de ce récit, à commencer par le baroudeur Romain Roller qui revient d’Afghanistan, après avoir déjà traîné sa bosse dans d’autres points chauds de la planète. Avec ce qu’il reste de sa troupe, il se retrouve dans un hôtel de Chypre, afin de décompresser et se préparer à retrouver la «vie normale». Un programme dont les vertus ne sont pas évidentes, faisant côtoyer de grands traumatisés avec de riches touristes.
Le second personnage a 51 ans. Il s’appelle François Vély. On pourrait y reconnaître un Vincent Bolloré, un Bernard Arnault ou encore un Patrick Drahi, bref un tycoon qui est à la tête d’un groupe de téléphonie mobile qui s’est développé à partir du minitel rose et dont les marottes sont les médias (il vient de racheter un grand quotidien) et l’art contemporain (il aime parcourir les salles de vente).
Vient ensuite Osman Diboula. À l’opposé de François Vély, ce fils d’immigrés ivoiriens a grandi dans la banlieue parisienne la plus difficile. Toutefois, grâce à son engagement – il avait créé un collectif, «avait imaginé des sorties de crise, présenté les quartiers en difficulté sous un autre jour» et était devenu porte-parole des familles lors des émeutes de Clichy-sur-Bois. Du coup les politiques s’intéressent à lui et lui va s’intéresser à la politique. Il gravit les échelons jusqu’à se retrouver dans les cabinets ministériels. Mais n’est-il pas simplement le black de service, chargé de mettre un peu de diversité au sein du gouvernement ? À ses côtés une femme tout aussi ambitieuse ne va pas tarder à le dépasser dans les allées du pouvoir.
Puis vient Marion Decker, envoyée spéciale sur les zones de guerre. Jeune et jolie, «il y avait de la violence en elle, un goût pour la marginalité qui s’était dessiné pendant l’enfance et l’adolescence quand, placée de famille d’accueil en famille d’accueil, elle avait dû s’adapter à l’instabilité maternelle, une période qu’elle avait évoquée dans un premier roman remarqué, Revenir intact, un texte âpre, qui lui avait permis de transformer une vie dure en matière littéraire». Ce caractère trempé fascine François Vély qui n’hésite pas à délaisser son épouse pour partir à la conquête de la journaliste. Il l’invitera pour quelques jours à Chypre.
Dès lors le roman peut se déployer, jouer sur tous les registres du drame et de la comédie, et ce faisant, dresser un état des lieux de ce XXIe siècle commençant.
Le lieutenant Romain Roller craint de retrouver sa femme Agnès, sa famille et ses amis. Pris dans un stress post-traumatique, il essaie vainement d’oublier son cauchemar. Quand il croise Marion, c’est pour lui comme une bouée de sauvetage. Dans ses bras, il oublie ses plaies et sa culpabilité, ayant survécu à l’embuscade mortelle dont son bataillon a été victime et dont le récit-choc ouvre le roman. Il fait l’amour avec la rage du désespoir et se sent perdu dès qu’elle le quitte pour sa «vraie vie».
Car ce n’est vraiment pas le moment de quitter François Vély. Le capitaine d’industrie est pris dans une sale affaire, après la publication d’un entretien illustré par une photo le montrant assis sur une chaise représentant une femme noire «soumise et offerte». Lui dont la famille a voulu, par souci d’intégration, changer son nom de Lévy en Vély, se retrouve accusé de racisme et d’antisémitisme. Le scandale dont les réseaux sociaux font leurs choux gras ne tarde pas à prendre de l’ampleur et la société est salie. Confronté à un fils qui entend renouer avec ses racines et partir en Israël rejoindre un groupe fondamentaliste, il doit aussi surmonter le suicide de sa femme qui s’est jetée sans explication d’un immeuble.
«Il croyait vraiment qu’un couple peut survivre à un drame sans en être atteint, déchiré, peut-être même détruit ? L’amour n’est pas fait pour l’épreuve. Il est fait pour la légèreté, la douceur de vivre, une forme d’exclusivité, une affectivité totale. L’amour est un animal social impitoyable, un mondain qui aime rire et se distraire – le deuil le consume, la maladie atteint une part de lui-même, celle qui exalte le désir sexuel, les conflits finissent par le lasser, il se détourne.»
En courts chapitres, qui donnent un rythme haletant au récit, on va voir s’entremêler les ambitions des uns, la douleur des autres. Le tout sans oublier quelques rebondissements qui font tout le sel d’une intrigue que l’on n’a pas envie de lâcher. François, qui a eu vent de son infortune, aura-t-il la peau de Roller ? Rejouera-t-il l’histoire du Roi David et de Bethsabée ? Osman Diboula parviendra-t-il à éteindre l’incendie qui met en péril l’empire de son ami ? Retrouvera-t-il les grâces d’un Président de la République qui semble l’avoir mis sur une voie de garage ? Romain quittera-t-il sa femme pour Marion ? À 29 ans, cette dernière quittera-t-elle son confort matériel pour une aventure incertaine ?
Partez à la découverte de ce grand roman, même au risque de perdre cette insouciance qui lui donne son titre : «quelque chose en nous était perdu, non pas l’innocence – car il y avait longtemps que nous n’y croyions plus – mais l’insouciance…»

Autres critiques
Babelio
France Inter (Le mag de l’été – Leila Kaddour-Boudadi, fichier audio 46′)
20 minutes.fr (Laurent Bainier)
Les Echos (Thierry Gandillot)
Toute la culture (Melissa Chemam – avec interview de l’auteur)
Atlantico (Serge Bressan)
La règle du jeu (Christine Bini)
Le blog de Gilles Pudlowski
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog Sophie lit (Sophie Andriansen)
Blog Envies de lire (RTL.be – Christine Calmot)
Blog Cultur’elle  (Caroline Doudet)

Extrait
« Romain Roller avait l’habitude, la peur, il avait fini par l’apprivoiser, il avait été formé pour ça, et à l’âge où ses amis vivaient de petits boulots, devenaient vigiles, chauffeurs, entraîneurs sportifs, à l’âge où, de l’autre côté du périphérique, des ambitieux préparaient leur avenir professionnel comme une capitalisation à long terme, Romain Roller avait rejoint l’armée, le groupement des commandos de montagne affilié à un bataillon de chasseurs alpins pour finir par obtenir le grade de lieutenant, et tout ça pour se retrouver où ? Au Kosovo, à Mitrovica, où il avait vu des victimes brûlées, s’échappant de leurs maisons incendiées par l’explosion de cocktails Molotov, se jetant par les fenêtres, tentant de survivre par tous les moyens car personne ne veut mourir, c’est tout ce qu’il avait appris à la guerre, rien d’autre… En Côte d’Ivoire, à Bouaké, où un campement de soldats français en mission pacifique avait été bombardé par un avion de l’armée du président ivoirien, causant la mort de neuf soldats français et d’un Américain…
En Centrafrique, où des cadavres gisaient, putréfiés, dépecés à coups de machettes, des mouches grosses comme des olives voltigeant autour dans un bourdonnement de scie électrique, des familles entières – hommes, femmes, enfants – victimes de guerres ethniques, et après ça, vous pensez être blindé, vous êtes encore capable de vous endormir sans somnifère, sans alcool, sans être réveillé en pleine nuit par des images de charniers, vous avez des envies, du désir, vous sortez, vous parlez, oui mais jusqu’à quand, jusqu’à quand ? Car vous aurez beau tâter toute la misère du monde, tant que vous n’avez pas connu l’Afghanistan, vous n’avez rien vu… »

A propos de l’auteur
Karine Tuil est née le 3 mai 1972 à Paris. Diplômée de l’Université Paris II-Assas (DEA de droit de la communication/Sciences de l’information), elle prépare une thèse de doctorat portant sur la réglementation des campagnes électorales dans les médias en écrivant parallèlement des romans. En 1998, elle participe à un concours sur manuscrit organisé par la fondation Simone et Cino Del Duca. Son roman Pour le Pire y est remarqué par Jean-Marie Rouart, alors directeur du Figaro littéraire. Quelques mois plus tard, son texte est accepté par les éditions Plon qui inaugurent une collection « jeunes auteurs ». Pour le pire, qui relate la lente décomposition d’un couple paraît en septembre 2000 et est plébiscité par les libraires mais c’est son second roman, Interdit, (Plon 2001) – récit burlesque de la crise identitaire d’un vieux juif – qui connaît un succès critique et public. Sélectionné pour plusieurs prix dont le prix Goncourt, Interdit obtient le prix Wizo et est traduit en plusieurs langues. Le sens de l’ironie et de la tragi-comédie, l’humour juif se retrouvent encore dans Du sexe féminin en 2002 – une comédie acerbe sur les relations mère-fille, ce troisième roman concluant sa trilogie sur la famille juive.
En 2003, Karine Tuil rejoint les Editions Grasset où elle publie Tout sur mon frère qui explore les effets pervers de l’autofiction (nommé pour les Prix des libraires et finaliste du prix France Télévision).
En 2005, Karine Tuil renoue avec la veine tragi-comique en publiant Quand j’étais drôle qui raconte les déboires d’un comique français à New-York. Hommage aux grands humoristes, Quand j’étais drôle est en cours d’adaptation pour le cinéma et obtient le prix TPS Star du meilleur roman adaptable au cinéma.
En 2007, Karine Tuil quitte le burlesque pour la gravité en signant Douce France, un roman qui dévoile le fonctionnement des centres de rétention administrative (en cours d’adaptation au cinéma par Raoul Peck).
Karine Tuil a aussi écrit des nouvelles pour Le Monde 2, l’Express, l’Unicef et collaboré à divers magazines parmi lesquels L’Officiel, Elle, Transfuge, Le Monde 2, Livres Hebdo. Elle écrit actuellement des portraits de personnalités du monde économique pour Enjeux les Echos.
Son septième roman, La domination, pour lequel elle a reçu la Bourse Stendhal du ministère des Affaires étrangères a été publié chez Grasset en septembre 2008 (sélection prix Goncourt, prix de Flore). Il paraît en livre de poche en août 2010.
Son huitième roman Six mois, six jours, paraît en 2010 chez Grasset . A l’occasion de la rentrée littéraire 2010, Grasset réédite son deuxième roman Interdit (prix Wizo 2001, sélection prix Goncourt). Six mois, six jours a été sélectionné pour le prix Goncourt, Goncourt des lycéens et Interallié. Il a obtenu en 2011, le prix littéraire du roman news organisé par le magazine styletto et le Drugstore Publicis.
Son neuvième roman intitulé L’invention de nos vies est paru en septembre 2013 à l’occasion de la rentrée littéraire aux éditions Grasset pour lequel elle a été parmi les 4 finalistes du prix Goncourt. Il est actuellement traduit en Hollande, en Allemagne, en Grèce, en Chine et en Italie. Il a connu un succès international et a été publié aux Etats-Unis et au Royaume-Uni sous le titre The Age of Reinvention chez Simon & Schuster. Il est en cours d’adaptation pour le cinéma. L’insouciance est son dixième roman. (Source : karinetuil.com)

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Les grandes et les petites choses

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Les grandes et les petites choses
Rachel Khan
Anne Carrière
Roman Thriller
250 p., 18 €
ISBN: 9782843378140
Paru en février 2016

Où?
Le roman se déroule principalement à Paris, dans une petite maison du quartier Pelleport dans le 20e, mais également à Bezons et à Font-Romeu, sans oublier l’évocation des origines, en Gambie, à Diourbel et en Pologne, à Czestochowa et dans les camps de concentration.

Quand?
L’action se situe après les attentats du RER B à Saint-Michel, en 1995 et les années suivantes.

Ce qu’en dit l’éditeur
Nina Gary a 18 ans ; alors qu’elle tente de devenir une femme, elle réalise que quelque chose cloche. Entre son père gambien qui marche comme un tam-tam, son grand-père à l’accent de Popek qui boit de la vodka, entre le trop d’amour de sa mère cachée pendant la guerre, le rejet de la fac et la violence de la rue, elle est perdue. Noire, juive, musulmane, blanche et animiste, elle en a gros sur le cœur d’être prise pour une autre, coincée dans des cases exotiques où elle ne se reconnaît pas. Alors, elle court.
C’est la solution qu’elle a trouvée pour échapper aux injustices et fuir les a priori d’une société trop divisée pour sa construction intime. Elle fait le choix de la vitesse pour se prouver qu’elle a un corps bien à elle et se libérer de l’histoire de ses ancêtres, trop lourde pour ses épaules. Un mouvement permanent pour s’oublier, et tout oublier de la Shoah, de l’esclavage, de la colonisation et de la reine d’Angleterre. Courir pour se perdre, s’évader, se tromper, être trompée, se blesser, se relever peut-être. Ne plus croire en rien, seulement au chronomètre et en l’avenir des 12 secondes qui vont suivre. Sentir ses muscles, pour vivre enfin l’égalité – tous égaux devant un 100 mètres, à poil face au temps. Entre les grandes et les petites choses, c’est l’histoire de Nina Gary, une jeune fille qui court pour devenir enfin elle-même.

Ce que j’en pense
***
Nina Gary, le nom de la narratrice de ce joli roman, est le pseudonyme choisi par Rachel Khan pour sa carrière d’actrice (elle figure notamment au générique de la série « Dix pour cent »). Mais il ne va pas être question de cinéma ici. Nina va plutôt s’attacher à nous raconter sa vie d’avant. Celle d’une fille qui grandit dans une petite maison du 20e arrondissement à Paris, au sein d’une tribu hétéroclite : «Donc, on vit à trois générations sous le même toit, ce qui est un vrai modèle de développement durable. On est une famille responsable et rassurante parce que, chez nous, on trouve toujours plus vieux que soi, ou plus petit, ou plus blanc, ou plus noir. Excepté pour ceux qui sont aux extrémités, comme mon père qui est le plus noir, ou comme Yoram qui a la peau et les cheveux blancs et qui est aussi le plus vieux. Mon frère et moi, on est bien planqués au milieu.»
À l’âge où il faut se construire un avenir, elle choisit d’explorer le passé, de comprendre quel a été la succession de hasards qui ont conduit un Africain depuis sa Gambie natale à croiser une Polonaise, quasi seule rescapée de la famille prise dans les tourments de la solution finale.
«Ma mère m’a faite noire pour que je m’en sorte toujours, pour que ma cachette à moi, ce soit la couleur de ma peau. Mon père m’a faite blanche pour que je n’aie pas à prendre le bateau à fond de cale et que j’aie des papiers en règle. Je n’ose pas leur dire que je n’ai rien à voir avec leurs histoires…»
Les rêves de France métissée et fraternelle de ses parents se heurtent à une réalité beaucoup moins rose. Nina va devoir se confronter au racisme et mettre un terme à ses rêves de devenir danseuse et à l’antisémitisme et oublier sa carrière universitaire. Car si on enseigne le droit à Assas, on y distille aussi un fiel nauséabond.
Fort heureusement, il y a Dorothée, étudiante sportive qui va l’entraîner au stade. Dès le premier entrainement, son potentiel est détecté. Elle choisit alors de s’inscrire dans un club d’athlétisme. Une belle école de la vie : «En athlétisme, ce n’est jamais fini. Il faut toujours faire plus, passer à une autre étape, puis encore à une autre. Il y a la saison d’hiver puis la saison d’été, les championnats départementaux, puis les régionaux, les interrégionaux, les championnats de France, les championnats d’Europe, puis les championnats du monde et les jeux Olympiques.»
Où s’arrêtera Nina ? Elle aurait pu baisser les bras après un épisode traumatisant dans les vestiaires, lorsqu’elle croise des lanceurs de marteau éméchés. Elle aurait aussi pu arrêter les frais après une blessure. Mais les blessures et les bleus à l’âme n’auront pas raison de sa volonté. D’autant qu’elle croise Karim et qu’elle va choisir de l’aimer, histoire d’ajouter un musulman au sein de la tribu.
C’est avec un réel plaisir que l’on suit Nina qui ira même, petit clin d’œil à Olivier Bourdeaut, à se prendre pour Nina Simone et entonner «My Baby Just Cares For Me» tout au long de ce sprint glorieux, sorte de rite de passage.
«Mon père me regarde. « Il y a les grandes et il y a les petites choses » me dit-il doucement, comme à chaque étape décisive de notre vie.»

68 premières fois
Blog Les lectures d’Antigone  (Christelle Heron)
Blog Les lectures du mouton (Virginie Vertigo)
Blog L’insatiable (Charlotte Milandri)
Blog Les battements de mon cœur (Albertine – Joelle Lœuille)

Autres critiques
Babelio
Lecteurs.com (Dominique Sudre – interview de l’auteur)
BibliObs
Akadem (entretien vidéo avec M. Zlotowski)
Blog Des livres et des paillettes

Extrait
« Ça me faisait du bien de quitter la maison, mes parents, mon frère, mon grand-père Yoram pour aller danser. Jusqu’à l’âge de quatorze ans, plusieurs fois par semaine, je suis allée respirer à l’école de danse. À l’époque, je me disais que je n’avais rien à faire chez moi, vu que je ne ressemblais ni à l’un ni à l’autre de mes parents. D’ailleurs, eux non plus n’avaient rien à faire ensemble. Mon père était noir comme mon sac de danse, ma mère pâle comme mon collant, couleur chair. En fait, nous vivions tous dans une maison où personne n’avait rien à voir avec personne, au-delà de l’amour que nous éprouvions les uns pour les autres, bien sûr, et même si chacun avait sa manière de l’exprimer. Bref, je ne comprenais pas ce que je faisais chez moi. »

A propos de l’auteur
Née en 1976 d’un père gambien, professeur d’anglais à l’université, et d’une mère libraire, française, d’origine juive polonaise, Rachel Khan est aujourd’hui comédienne et conseillère à la culture du président de la région Île-de-France.
Athlète de haut niveau, elle a été, en 1991, championne de France du 60 mètres en salle, puis vice-championne de France du 80 mètres. En 1993, elle a intégré l’équipe de France et a gagné en 1995 le championnat de France du 4×100 mètres.
Titulaire d’un DESS droits de l’homme, droit humanitaire à Assas et d’un DEA de droit international à Paris II, elle a intégré en 2009 le cabinet de Jean-Paul Huchon en tant que conseillère à la culture.
Parallèlement, elle poursuit une carrière d’actrice. Son prochain film, Lampedusa (réalisé par Marco Pontecorvo), sera diffusé en mars 2016 par la Rai Uno.
Les grandes et les petites choses est son premier roman. (Source : Editions Anne Carrière)

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