Florida

BOURDEAUT_florida  RL_hiver_2021

En deux mots
Elizabeth a sept ans quand sa mère l’inscrit à un concours de mini-miss. Pour l’enfant, c’est le début d’une spirale infernale qui va l’entraîner vers un abîme passant par la boulimie puis le body-building, à la recherche de son corps et de son identité.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Mini-miss, maxi-problèmes

Olivier Bourdeaut, après En attendant Bojangles et Pactum Salis délaisse la vieille Europe pour nous entrainer aux USA avec Florida, l’histoire d’une petite-fille inscrite à un concours de mini-miss. Une réflexion brillante sur l’image du corps et la quête d’identité.

Victime d’être belle. La malédiction d’Elizabeth Vernn commence le jour de son septième anniversaire. Son premier cadeau, ce jour-là, est une robe de princesse. Le second est une participation à un concours de mini-miss. Qu’elle remporte. Elle ne le sait pas encore, mais c’est ce samedi-là que le drame s’est noué, que sa vie a basculé.
Car, à compter de ce premier succès, elle est devenue l’objet à fantasmes de sa mère. Elle va devoir désormais, semaine après semaine, sillonner les routes de Floride pour enchaîner les concours de beauté.
Si elle ne gagne pas, elle souvent sur le podium, laissant sa mère espérer qu’avec un petit effort supplémentaire, elle pourrait y arriver. Mais pour y parvenir, il ne faudra omettre aucun détail: la robe, la coiffure, le maquillage, le sourire. Plus tard viendront s’ajouter d’autres contraintes comme la gymnastique, le dentiste et la manucure.
Il n’aura fallu que quelques mois pour transformer sa mère de «touriste», celle qui inscrivent leur fille pour le plaisir, à amateur, puis d’amateur à professionnel avant de basculer dans une catégorie aussi dramatique que dangereuse, celle des «folles».
Il n’y a dès lors plus de limites: «Si je n’étais pas assez belle pour gagner, il fallait que je devienne plus sexy, plus femme, plus provocante, en clair que je devienne plus excitante. Sur les photos de mon avant-dernier concours, c’est bien simple, je ressemble à une pute, une pute de douze ans. Et sur une de ces photos, ma souteneuse me tient par la main, et elle a de ces yeux, mon Dieu, de ces yeux. Si vous pouviez voir cette image, ça m’éviterait d’écrire tous ces mots.»
La résolution du problème, si l’on peut dire, viendra d’un dérapage sur scène, un événement qui nécessitera un traitement chez un psy et le placement en pension. La belle petite fille va alors se transformer tout à la fois en élève brillante et en boule de graisse. Sa mère ne la reconnaît plus. Elle non plus du reste. Comme souvent en Amérique, c’est sur la route qu’elle va rencontrer la personne qui va à nous la transformer. Un artiste qui entend faire de ce corps une œuvre d’art et réalisant une performance en photographiant jour après jour cette métamorphose. Les galeries d’art et les amateurs se pressant à Art Basel Miami vont apprécier.
Si l’on cherche le point commun avec les précédents romans d’Olivier Bourdeaut, son best-seller En attendant Bojangles (2016) et Pactum salis (2018), on trouvera indéniablement ce grain de folie qui fait basculer une existence. On y ajoutera la rencontre qui change tout. Avec cette fois une réflexion percutante sur la marchandisation des corps, sur la tyrannie de l’image. Ou quand le paraître entend prendre le pas sur l’être.

Florida
Olivier Bourdeaut
Éditions Finitude
Roman
256 p., 19 €
EAN 9782363391469
Paru le 7/01/2021

Où?
Le roman est situé aux États-Unis, principalement en Floride, de Miami à Key West.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Ma mère s’emmerdait, elle m’a transformée en poupée. Elle a joué avec sa poupée pendant quelques années et la poupée en a eu assez. Elle s’est vengée. »

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com 
Europe 1 (Nicolas Carreau – La voix est livre)
A voir A lire (Aline Sirba)
Blog Lily lit
Blog Valmyvoyou lit 
Blog Les lectures d’Antigone 
Blog Sylire 
Blog Les mots de la fin 
Blog Les livres de Joëlle
Blog sur la route de Jostein 


Olivier Bourdeaut est l’invité de l’émission «Sous couverture» animée par Thierry Bellefroid © Production RTBF

Les premières pages du livre
« Ne trouvez-vous pas cocasse que dans un pays de gagnants, ma malédiction soit d’avoir un jour gagné ? Pas n’importe quel jour, celui de mes sept ans. Ma mère me disait que j’étais très belle et que je n’étais pas trop bête. L’ordre des compliments est important, la forme aussi. J’étais très belle, une affirmation. Je n’étais pas trop bête, une négation. Elle aussi était belle et plutôt intelligente. C’est la raison pour laquelle je ne comprendrai jamais cette journée d’anniversaire ni toutes celles qui ont suivi pendant cinq ans. Enfin si, je comprends maintenant. Je comprends, mais je ne pardonne pas. Je ne pardonnerai jamais.
C’est long cinq ans. Revenons à l’origine. C’est mon anniversaire ! ai-je dû m’écrier avec candeur quand je me suis réveillée. C’est mon anniversaire ! ai-je dû répéter toute la matinée. J’en ai beaucoup parlé, plus que les années précédentes, pour la simple et bonne raison que ma mère m’annonçait une surprise merveilleuse depuis deux semaines. Je ne l’avais jamais vue aussi fière d’elle, j’aurais dû me méfier. On ne connaît pas suffisamment ses parents lorsqu’on a sept ans. Un sourire mystérieux, une voix qui sonnait faux, et surtout une trop grande impatience à l’évocation de cette journée, j’ai même eu peur qu’elle souffle elle-même sur mes bougies et qu’elle avale mon gâteau en une seule bouchée. J’aurais préféré.
Il n’y aura pas d’amies invitées. Je le comprends lorsque maman se présente avec un grand carton blanc rectangulaire. Normalement on ouvre ses cadeaux lorsque tout le monde est là. C’est plus drôle. Si je dois ouvrir mon paquet seule à midi, c’est qu’il n’y aura pas d’amies. Enfin si, ma mère est là. Elle se pense suffisante, elle s’imagine peut-être qu’elle est ma copine, et pourquoi pas la meilleure tant qu’on y est. Ruban rouge, agrafes, papier de soie, je fais tout sauter. C’est une robe, quelle surprise ! Une robe blanche de princesse : perles, dentelles, frous-frous et tralalas, c’est le comble de la joie. Mais pourquoi en faire des tonnes pour une surprise si banale ? Eh bien, parce que la surprise n’est pas là. La robe est la première étape de la surprise. La douche et la brosse à cheveux sont la seconde. Il faut se presser, nous allons être en retard. Elle en tremble au point de m’enfoncer les poils de la brosse dans le cuir chevelu. C’est une belle surprise qui m’humidifie les yeux. Elle est désolée mais il faut vraiment se presser, nous avons rendez-vous avec mon cadeau, ce n’est pas rien.

Une salle polyvalente, une lumière jaune, du carrelage blanc, des fanions multicolores frétillants, nous sommes loin du palais de conte de fées. En parlant de fées, il y en a tout autour de moi. C’est un château moche avec des princesses partout. Les parents sont là, posant des diadèmes, ajustant les ourlets, prenant des photos ; ils sont fiers, souriants, angoissés, je les comprends, c’est quelque chose d’être les parents d’une princesse. Cela ne fait-il pas de vous un roi ou une reine ?
La mienne, de reine, me tend mon numéro. Elle me conseille. Tu dois seulement marcher délicatement vers le trône, enfin l’estrade. Tu dois sourire mais pas trop, recommande-t-elle, c’est tout, c’est simple. Elle semble rassurée depuis qu’elle est arrivée. Elle croit en mes chances. Pour elle je suis plus belle que les autres. Je vais donc les écraser. Voilà ma surprise, mon cadeau, humilier d’autres petites filles. Sur le moment, je ne vois pas les choses comme ça, évidemment. Et ça marche. Je fais quelques pas, quelques sourires, quelques demi-tours et me voilà reine de beauté. C’est assez simple d’être Cendrillon. Pour une surprise, quelle réussite. Mon titre me donne droit à un cadeau, encore un, un coffret de maquillage. J’ai une coupe, une robe et du rouge à lèvres. Un sacré anniversaire. Quelle petite fille ne rêve pas d’être la plus belle des princesses ? Quasiment aucune. Je suis très heureuse, j’ajuste ma couronne, je suis fière de moi, ma mère ne touche plus terre et, pourtant, cette victoire est le début de l’enfer.
J’ai souvent changé d’aspect dans ma vie, mais je n’ai jamais changé de prénom ni de nom. Voilà deux choses stables chez moi, mon prénom et mon nom. Ce sont les seules. Elizabeth Vernn, deux mots qui permettent de faire le lien entre ce que je suis aujourd’hui et ce que j’étais à la naissance. Depuis le jour de mes sept ans, mon corps et moi faisons chambre à part. L’éloignement s’est fait progressivement. Nous nous sommes séparés car pour rester bien dans ma tête, il fallait que le jugement des autres sur ma peau ne me concerne plus.

Après ma victoire, en rentrant à la maison, je m’appartenais encore. C’était l’euphorie. Nous avons dansé dans le salon avec ma mère, sauté partout. Elle m’a couverte de baisers, de compliments, de regards doux. J’étais vraiment la plus belle, pas de doute. Lorsque mon père est rentré, il semblait soulagé de voir que j’avais gagné. Il m’a félicitée, il s’est félicité de la joie qui régnait dans son foyer. Il ne voyait pas souvent son épouse de bonne humeur. Mes parents ne s’entendaient plus vraiment, depuis longtemps. Alors si ce concours de mini-miss couronnait sa fillette et rendait sa femme guillerette, pourquoi s’en priver ?

Dommage, en effet, de s’arrêter en si bon chemin. Un titre de princesse ça se défend, ça s’entretient. Avant de quitter le château moche, maman a raflé tous les formulaires d’inscription et les prospectus de présentation. C’est bien simple, il y a des concours de mini-miss partout et tout le temps. Mais comme je n’étais plus n’importe qui, que je ne pouvais pas m’abaisser à participer à n’importe quoi, la Reine mère a sélectionné une compétition à mon niveau. L’idée me plaisait, pensez donc, j’étais une petite fille anonyme et bien tranquille, une robe, des sourires, une pirouette et me voilà reine de beauté. Pourquoi ne pas recommencer ? J’étais belle, il fallait en profiter. En sortant de l’école nous allions faire les boutiques à la recherche de l’écrin qui me permettrait de briller encore une fois. C’était vraiment sympa. Ma mère me regardait autrement, je me regardais différemment. Notre vie avait changé.
Je n’avais jamais rien gagné auparavant. Je n’avais jamais vraiment cherché à gagner quoi que ce soit d’ailleurs. Je faisais de mon mieux et ça me convenait. J’étais une bonne élève, sage et sérieuse. J’aimais apprendre, me rendre à l’école tous les matins me plaisait. J’avais des copines, la maîtresse m’appréciait, tout allait bien. En fait, je ne me posais pas de questions sur ma condition, mais forcément lorsqu’on devient une princesse tout change. On le dit, on en parle, on ne peut pas faire autrement, on devient un peu populaire, ça a des avantages. Des inconvénients aussi, ça crée des jalousies, des changements de comportement, on ne peut plus faire comme avant. À la sortie de l’école, certaines mères vous dévorent des yeux, d’autres vous ignorent, quelques-unes vous fusillent du regard. Il y en a une qui est venue dire à ma mère tout le mal qu’elle pensait de mon statut de princesse. Quelle idiote, de quoi je me mêle ? ai-je pensé sur le moment. C’est de la jalousie, a conclu ma mère, troublée par les sombres desseins qu’annonçait cette femme pour mon futur. Je repense souvent à elle.

Mais lorsqu’on est sur la rampe de lancement, il est inutile et dangereux de regarder ce qui se passe autour. Il faut regarder devant soi. Et devant nous, c’était trois semaines après ma victoire, une compétition plus élaborée. Il y aurait trois passages et donc trois tenues. Nous avons vécu, ma mère et moi, trois semaines de grâce. Elle me traitait un peu comme son égale, me demandant mon avis, mes envies. Nous regardions des magazines pour observer les poses des mannequins, je les imitais. J’ai réappris à marcher, je me suis entraînée à sourire. Tout ce qu’on fait naturellement, il fallait le faire différemment. Il fallait le faire mieux. Le vendredi soir en sortant de l’école, nous avons répété encore et encore, jusque très tard. C’était la première fois que je me couchais après minuit. Je me souviens d’une immense fatigue et d’une grande satisfaction en allant au lit. Petit à petit la fatigue sera un simple vide et la satisfaction un lointain souvenir.

La compétition se déroulait dans un bled dont j’ai oublié le nom. C’était assez loin, je me souviens, trois ou quatre heures de route. Le château, géant, était aussi moche que le précédent. Toujours du carrelage blanc, des lumières crues, des murs jaunes, des posters de mini-miss scotchés partout mais à hauteur d’enfant, ça m’avait marquée. On n’était pas seulement en compétition avec les fillettes présentes mais avec les championnes d’avant. Les reines du passé nous regardaient dans les yeux avec un air de défi. Essaie d’être aussi belle que moi si tu en es capable, suggéraient les regards pailletés. L’ambiance n’était pas aussi sympathique que la première fois, c’était plus professionnel. Il s’agissait de se qualifier pour avoir accès au prochain concours. Alors forcément, avec un tel enjeu, personne n’était là pour s’amuser, surtout pas les parents qui rappelaient à leur mini-championne l’importance de la mission, l’enjeu, le prix des tenues, la longueur du trajet, les heures de répétition.

On peut devenir princesse à trois ans, il faut le savoir. C’était déjà le cas il y a très longtemps dans les vieilles monarchies du Vieux Continent et ça arrive encore au royaume de Floride dans le comté de Miami-Dade. Je l’ai découvert ce jour-là et, pour être sincère, j’ai trouvé ça mignon. Le concours commence par les bébés. C’est bien organisé, leur capacité de concentration est moins forte. Un défilé de mannequins de moins d’un mètre, parfois avec des couches, c’est ravissant. Ils trébuchent, pleurent, sourient, hurlent, éclatent de rire, ils font n’importe quoi. Les bébés n’ont aucune conscience professionnelle. Certains parents le déplorent. La catégorie suivante est plus digne, plus sérieuse, à cinq ans on est grand et plus obéissant. Les chorégraphies sont apprises, plus ou moins appliquées. Je me souviendrai toujours de la numéro trois. Michelle aimait la glace au chocolat, la cuisine mexicaine, adorait écouter de la country avec ses parents et bien sûr voulait un jour devenir Miss America. Peut-être est-ce la cuisine mexicaine, la glace, la démesure de l’objectif final ou tout simplement d’apercevoir son père la filmer et sa mère se ronger les ongles mais la charmante Michelle s’est vidée sur l’estrade. De la merde partout dans ses frous-frous et la musique country qui continuait à brailler. La stupéfaction est telle que personne n’éteint la musique, le spectacle continue et Michelle se sent obligée de remuer les fesses, les bras. Son visage est pourpre, sa robe est marron et elle se dandine en regardant ses parents, le jury. Elle est perdue. Bien entendu tous les enfants rient, certains adultes aussi. Les jurés sont embêtés et la chanson semble ne pas vouloir se terminer. Michelle avait appris une longue chorégraphie, elle s’accroche à ce qui lui reste de souvenirs, un pas en avant, une main sur la hanche et termine par une révérence en pataugeant dans ses excréments. J’ai ri, comme les autres enfants. Ma mère me dit que ça peut arriver, que ce n’est pas grave, elle semble un peu embarrassée. Le président du jury parle dans son micro, vite et fort, il raconte n’importe quoi pour meubler pendant que le père de Michelle nettoie l’estrade. Elle sera deuxième dauphine, il ne faut pas la décourager, elle peut encore devenir Miss America si elle arrive à contrôler son stress et ses sphincters.

C’est au tour de ma catégorie, la scène est encore humide et sent l’eau de javel. Tout va pour le mieux. La concurrence est rude. À trois ans, ce sont les parents qui décident pour leurs enfants. À sept ans, on entre dans la coproduction. Les enfants sont parfois volontaires, en tout cas ils finissent par l’être, on forme une équipe familiale, ça ne plaisante pas, on se concentre. Ma voisine a des faux cils et demande avec sérieux à son père de vérifier plusieurs points sur son costume, un bouton menace de se détacher. Vite maman, du fil, une aiguille, il reste deux minutes. Elle est agacée car sa mère ne va pas assez vite. Cette fille me fait peur. Elle gagne. Je suis deuxième.

Tu te rends compte maman, elle a fait caca partout, dis-je en riant dans la voiture. Elle devait être malade, ça arrive me répond-elle. Puis, avec un peu de sévérité, elle constate que nous n’avons pas assez travaillé. En rentrant à la maison, je me souviens l’avoir entendue dire à mon père, des faux cils sur une gamine de sept ans, non mais t’imagines, certains parents exagèrent. J’aurais des faux cils deux mois plus tard.
« J’aime pas les lundis » a déclaré Brenda Ann Spencer aux flics qui l’ont arrêtée après sept heures de fête foraine sur des cibles humaines. Elle venait de jouer au ball-trap en tirant sur les enfants de l’école qui se trouvaient sous sa fenêtre. Elle a tué le Principal de l’école et le gardien aussi. Je suis née en 1989, dix ans après cette fusillade. Pour Noël, le père de Brenda lui avait offert une carabine 22 long rifle semi-automatique à lunette. Il y a des cadeaux dangereux. La carabine de Brenda a tué deux personnes et blessé une demi-douzaine de gosses. Après la grosse Bertha, la petite Brenda. Ma robe de princesse a fait une victime, mon corps. Les concours de mini-miss ont flingué bien plus de corps que la carabine de Brenda Ann Spencer, une hécatombe silencieuse. Pendant les cinq ans qu’ont duré ces week-ends de concours, je peux affirmer que j’ai adoré les lundis.

Figurez-vous que je n’étais pas si belle que ça, enfin pas assez. Il y avait toujours plus belle que moi. J’avais un physique de deuxième. Je ne suis plus jamais montée sur la première marche du podium, ce qui me rendait un peu triste, du moins au début, et agaçait la Reine mère. Sans que je ne lui aie rien demandé, elle m’avait foutu un shoot de gloriole en intraveineuse. Comme toutes les drogues, je le vérifierai plus tard, il faut continuer pour maintenir l’euphorie, sinon c’est la descente, la tristesse, le dégoût de soi, et celui des autres aussi, si si. Après des mois de défaites, je me suis mise à détester ma mère, les jurés et toutes les concurrentes. Ce n’est pas avec une carabine que j’aurais réglé ça mais avec un lance-flammes. Si mon père m’en avait offert un pour Noël, j’aurais cramé les châteaux moches et tous leurs habitants. J’aurais transformé les princesses en torches, les jurys en feu de joie et ma mère en chandelle, un Colombine enflammé.
Mais au fond de moi je voulais malgré tout y retourner, pour gagner une nouvelle fois. J’ai quand même été volontaire pendant quelques années, j’ai ma part de responsabilité, j’imagine. J’avais une boule dans l’estomac toute la semaine, et je pensais que gagner à nouveau la ferait disparaître. Rien n’est jamais simple avec l’orgueil. Je commençais sérieusement à haïr ma mère mais je voulais encore lui offrir un succès. Je me détestais mais je voulais encore qu’on m’aime. Il faut dire que la première victoire avait été d’une simplicité incroyable. Je crois que j’avais seulement un peu de fard sur les paupières, préparation rudimentaire. On appelle ça la chance du débutant. Mais après la chance, il faut du travail, des efforts et des artifices. Le travail, ce sont des répétitions tous les soirs après les devoirs, ça va. Les efforts, ce sont des restrictions tous les jours sur tout ce qui est bon, ça passe. Les artifices, c’est plus compliqué. Pour moi ça commençait dès le vendredi soir lorsque le coiffeur de ma mère venait m’épiler les sourcils. On enlève les poils sur les sourcils le vendredi soir car il faut laisser le temps aux rougeurs de disparaître et on en met de faux sur les cils le samedi matin pour que ça tienne bien. »

Extraits
« Il n’y a pas de limite pour certains parents puisque ce sont leurs enfants qui se farcissent le traitement de leur propre maladie. Je ne pouvais pas m’entraîner pour régler celui de ma mère. Alors elle a tiré sur toutes les manettes en même temps, comme un scientifique détraqué. Si je n’étais pas assez belle pour gagner, il fallait que je devienne plus sexy, plus femme, plus provocante, en clair que je devienne plus excitante. Sur les photos de mon avant-dernier concours, c’est bien simple, je ressemble à une pute, une pute de douze ans. Et sur une de ces photos, ma souteneuse me tient par la main, et elle a de ces yeux, mon Dieu, de ces yeux. Si vous pouviez voir cette image, ça m’éviterait d’écrire tous ces mots. » p. 37

« J’ai grandi et j’ai grossi à toute vitesse. En deux ans et j’ai changé totalement d’apparence, C’est bien simple, entre mon dernier concours de Miss et le début de ma seconde année de pension, je mets au défi quiconque de reconnaître la même personne. C’est impossible. Même moi, je n’y parviens pas. Souvent, le week-end, je regardais les nombreuses photos de la Princesse Kodak que j’avais été, et dans le miroir, la boule de graisse géante que je devenais, et je ne trouvais aucune ressemblance entre ces deux personnes. J’avais le sentiment d’être un ogre, le sentiment que je pouvais rentrer dans la photo et prendre cette petite chose fragile dans ma main comme King Kong avec la blonde. Je mangeais tellement de gras, mon estomac était si plein que j’avais des remontées acides qui rongeaient mes cordes vocales. » p. 67-68

« Quand vous tenez la queue d’un homme dans votre main, vous le tenez tout entier. Vous avez sa vie entre vos doigts, son passé, son présent et son futur, ses fantasmes, sa jouissance et ses souvenirs. Quand vous avez compris ça, vous avez le pouvoir. J’ai été puissante. » p. 74

À propos de l’auteur

Portrait d'Olivier Bourdeaut, Paris, 1er fevrier 2021

Olivier Bourdeaut © Photo Sandine Cellard

Olivier Bourdeaut est né au bord de l’Océan Atlantique en 1980. L’Éducation Nationale, refusant de comprendre ce qu’il voulait apprendre, lui rendit très vite sa liberté. Dès lors, grâce à l’absence lumineuse de télévision chez lui, il put lire beaucoup et rêvasser énormément.
Durant dix ans il travailla dans l’immobilier allant de fiascos en échecs avec un enthousiasme constant. Puis, pendant deux ans, il devint responsable d’une agence d’experts en plomb, responsable d’une assistante plus diplômée que lui et responsable de chasseurs de termites, mais les insectes achevèrent de ronger sa responsabilité. Il fut aussi ouvreur de robinets dans un hôpital, factotum dans une maison d’édition de livres scolaires – un comble – et cueilleur de fleur de sel de Guérande au Croisic, entre autres.
Il a toujours voulu écrire, En attendant Bojangles en sera la première preuve disponible. Suivront Pactum Salis (2018) et Florida (2021). (Source: Éditions Finitude)

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La femme qui ne vieillissait pas

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En deux mots:
Martine a la douleur de perdre sa mère a 13 ans. Elle n’imagine pas alors combien ce drame va la transformer. Elle entend dès lors s’appeler Betty et vivre intensément. Jusqu’au moment où ele se rend compte qu’elle ne vieillit plus, du moins extérieurement.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:
«Me voilà jeune à l’âge où la jeunesse s’en va»

Dans son nouveau roman Grégoire Delacourt se met dans la peau d’une femme qui, à partir de trente ans, ne vieillit plus. Une chance ou un drame?

Grégoire Delacourt continue Danser au bord de l’abîme. On peut en effet reprendre le titre de son précédent roman pour résumer ce nouvel opus, étonnante variation du Portrait de Dorian Gray racontée par une femme née à Cambrai en 1953 et dont la vie est sans histoires jusqu’à l’adolescence. C’est là que tout va basculer. « Puis j’ai eu treize ans. Au début de l’été, maman est allée au Royal avec une amie voir le film d’un jeune cinéaste de vingt-neuf ans. Un homme et une femme. Quand elle est sortie de la salle, elle riait, elle chantait, elle dansait sur la chaussée et une Ford Taunus de couleur ocre l’a emportée. Elle venait d’avoir trente-cinq ans. Je croyais qu’elle était immortelle. À treize ans, j’ai vieilli d’un coup. »
Un choc dont, croit-elle, elle finira par se remettre. Car la vie reprend son cours…
« À seize ans, je continuais de grandir. Je mesurais alors un mètre soixante-cinq, pesais cinquantedeux kilos – les pantalons tombaient sur moi comme sur Twiggy, selon la vendeuse des Nouvelles Galeries –, j’avais changé de coiffure pour une queue de cheval bouffante ; à Paris, les pavés volaient, on y interdisait d’interdire, on y hurlait de faire l’amour pas la guerre et j’étais bien d’accord oh oui – un joli garçon un peu plus âgé que moi me l’avait même proposé, après quelques baisers et une caresse audacieuse, mais je n’avais pas encore osé offrir ce que je n’offrirais qu’une fois. » Après avoir fait quelques expériences, bu ses premiers cocktails, fumé ses premières cigarettes, un peu de marijuana, et croisé quelques hommes, Xavier, Christian et les autres, elle va croiser le regard d’André. L’amour arrive dans sa vie sous les traits de ce fils d’agriculteur aux mains aussi habiles que sensuelles. Entre le menuisier, ou plus exactement le créateur de meubles en bois et l’étudiante en lettres, la relation devient vite fusionnelle. Le bonheur est à portée de main. Elle donne naissance à Sébastien et le regarde grandir, attendrie par les beaux échanges qu’il a avec son grand-père.
Seulement voilà, elle n’a pas fini de danser au bord de l’abîme.
Choisie par un photographe dont la spécialité est de faire des clichés chaque année, à date fixe des mêmes personnes pour fixer sur le temps qui passe sur les visages, elle va encaisser un nouveau choc: « Cinq visages en noir et blanc. Le même. Le mien. Une image par an depuis cinq ans. Le temps qui passe si vite. Sébastien qui grandit. Long John Silver qui perd ses derniers cheveux. C’est extraordinaire, a fini par dire Fabrice, regarde, regarde! et j’ai su ce que je pressentais depuis un certain temps déjà, même si je n’en croyais pas mes yeux. J’ai su le chaos qui s’annonçait. J’ai su la joie et la sidération à venir. J’ai su la chance et la damnation. C’était fascinant et effrayant à la fois.
— Regarde, a répété Fabrice, c’est le même visage.
— Je sais.
— Je veux dire, le même, Betty, exactement le même. »
Faisant baculer le roman avec cette touche de fantastique, Grégoire Delacourt interroge tout autant la dictature du paraître que le soi-disant droit à la différence. Car si Martine a voulu changer de prénom et se faire désormais appeler Betty, elle va désormais vraiment devenir une personne a-normale, suspecte puis peu à peu rejetée. Les amis qui ne supportent pas de voir sa jeunesse insolente, le père qui commence à perdre la boule et croit revoir sa défunte, le mari qui se sent trahi et finira par prendre la fuite et même le fils qui, s’il continue à voir sa mère, est de plus en plus mal à l’aise « l’autre jour, on m’a demandé si tu étais ma grande sœur, bientôt on me demandera si tu es ma meuf, maman, un jour si tu es ma femme. »
À l’heure où la plupart d’entre nous s’évertuent à «rester jeune», à vouloir gommer ici une ride, la petit embonpoint, à dépenser des fortunes en soins esthétiques, voire en chirurgie, l’auteur de La Liste de mes envies démontre combien ce refus de vieillir est une hérésie. Une monstruosité. Parce qu’il n’est pas normal d’avoir trente ans pendant trente ans; parce qu’il faut bien que ce qu’on a aimé un jour s’altère, que l’image qu’on en a eue s’amenuise petit à petit, s’efface, pour nous rappeler son éphémérité et la chance que nous avons eue de l’attraper, comme un papillon au creux de la main. »
Ce psychodrame qui peut aussi se lire – avec beaucoup de plaisir – comme un conte philosophique devrait vous réconcilier avec le temps qui passe.

La femme qui ne vieillissait pas
Grégoire Delacourt
Éditions JC Lattès
Roman
256 p., 18 €
EAN : 9782709661836
Paru le 28 février 2018

Où?
Le roman se déroule en France, principalement dans le Nord, à Lille, Valenciennes, Bapaume Le Touquet, Berck, Bray-Dunes, Zuydcoote en passant par Poissy, mais nous offre aussi une escapade vers le Sud, en passant par Lyon, Valence, Montélimar, Avignon, Apt, Jonquettes, L’Isle-sur-la-Sorgue, Cavaillon, Les Vignères, Bonnieux, les Monts de Vaucluse sans oublier Valbonne et Saint-Gaultier.

Quand?
L’action se situe de 1953 jusqu’au début du XXIe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
« À quarante-sept ans, je n’avais toujours aucune ride du lion, du front, aucune patte d’oie ni ride du sillon nasogénien, d’amertume ou du décolleté; aucun cheveu blanc, aucune cerne; j’avais trente ans, désespérément. »
Il y a celle qui ne vieillira pas, car elle a été emportée trop tôt.
Celle qui prend de l’âge sans s’en soucier, parce qu’elle a d’autres problèmes.
Celle qui cherche à paraître plus jeune pour garder son mari, et qui finit par tout perdre.
Et puis, il y a Betty.

Les critiques
Babelio
Culturebox (Odile Morain)
RTL (Laissez-vous tenter – Bernard Lehut)
Blog Les chroniques de Koryfée (Karine Fléjo)
Blog Les petits livres 

Les premières pages du livre:
« À un an, je faisais parfaitement mon âge.
Une charmante brindille de soixante-quatorze centimètres, dotée d’un poids idéal de neuf kilos trois, d’un périmètre crânien de quarante-six centimètres, couvert de boucles blondes et d’un bonnet, quand soufflait le vent.
Après avoir été nourrie au sein, je consommais alors plus d’un demi-litre de lait par jour. Mon alimentation s’était enrichie de quelques légumes, féculents et protéines. Au goûter, une compote maison, avec, de temps en temps, des morceaux qui fondaient sous le palais, comme un sorbet.
À un an, je fis aussi mes premiers pas – une photographie l’atteste ; et, tandis que je gambadais, petite biche pataude, trébuchant quelquefois à cause d’un tapis ou d’une table basse, Colette et Matisse tiraient leur révérence, Simone de Beauvoir remportait le Goncourt et Jane Campion venait au monde sans savoir qu’elle me bouleverserait trente-neuf ans plus tard, en déposant un piano à queue sur une plage de Nouvelle-Zélande.
À deux ans, ma courbe de croissance fit la fierté de mes parents et du pédiatre.
À trois ans, quatre secondes molaires s’ajoutèrent dans ma bouche à ma collection de dents, laquelle comptait déjà huit incisives, quatre premières molaires et quatre canines – mais maman préférait continuer à moudre les noix et les amandes que je lui réclamais, de peur que je m’étouffe.
Je mesurais presque un mètre, quatre-vingt-seize centimètres pour être précise, mon poids était statistiquement remarquable : quatorze kilos répartis tout en finesse ; le tour de mon crâne s’établissait à cinquante-deux centimètres selon mon carnet de santé, et papa était prolongé en Algérie ; il nous envoyait des lettres tristes, des photos de lui au milieu de ses amis – ils fument, parfois ils rient, parfois ils semblent mélancoliques, ils ont vingt-deux, vingt-cinq, vingt-six ans, ils ressemblent à des enfants dans des déguisements de grandes personnes.
On a le sentiment qu’ils ne vieilliront plus.
À cinq ans, j’étais une vraie petite fille de cinq ans. Je courais, je sautais, je pédalais, je grimpais, je dansais, j’étais agile de mes mains, je dessinais bien, j’argumentais, j’étais curieuse de tout, je rabrouais les gros mots, je m’habillais en sept ans et j’en étais fière ; il y eut une insurrection à Alger et papa est rentré.
Il lui manquait une jambe et je ne l’ai pas reconnu.
À six ans et demi, j’ai perdu mes incisives et mon sourire oscillait entre la grimace et l’idiotie. Je passe le goût de fer dans la bouche, la souris, les pièces d’un franc sous l’oreiller.
À huit ans, les documents indiquent que je faisais cent vingt-quatre centimètres de haut et que je pesais vingt kilos. Je portais des chemises en jersey, des jupes Vichy, une robe à modestie et, pour les dimanches chics, une robe en taffetas de soie. Des rubans volaient dans mes cheveux, comme des papillons. Maman aimait à me photographier, elle disait que la beauté ne dure pas, qu’elle s’envole toujours, comme un oiseau d’une cage, qu’il est important de s’en souvenir ; important de la remercier de nous avoir choisies.
Maman était ma princesse.
À huit ans, j’avais conscience de mon identité sexuelle.
Je savais différencier la tristesse et la déception, la joie et la fierté, la colère et la jalousie. Je savais que j’étais malheureuse que papa n’ose toujours pas me prendre sur ses genoux, malgré sa nouvelle prothèse. Je savais la joie, lorsqu’il était de bonne humeur ; il jouait alors à Long John Silver, me racontait les trésors, les mers et les merveilles. Je savais la déception, lorsqu’il souffrait, qu’il était de méchante humeur, lorsqu’il devenait Long John Silver colérique et menaçant.
À neuf ans, j’appris à l’école comment les hommes se déplaçaient et s’éclairaient à la veille de la Révolution, on nous raconta l’échappée de Gambetta en ballon, et au-dessus de nos têtes un Russe tournait dans l’espace – il donna plus tard son nom à un cratère de deux cent soixante-cinq kilomètres de diamètre.
À dix ans, je ressemblais furieusement à une petite fille de dix ans. Je rêvais sur mon front de la frange de Jane Banks dans Mary Poppins, que nous étions allés voir en famille au cinéma Le Royal. Je rêvais d’un frère ou d’une sœur aussi, mais papa ne voulait plus d’enfant dans un monde qui tuait les enfants.
Il ne nous parlait jamais de l’Algérie.
Il avait trouvé un travail de vitrier – funambule sur escabeau, riait-il, c’est pas une jambe de moins qui fera la loi ! Il tombait souvent, pestait contre l’absente, et chaque nouvelle marche gravie était une victoire ; je le fais pour ta mère, qu’elle comprenne que je suis pas un éclopé. Il aimait bien regarder chez les gens. Les observer. Cela le rassurait de voir que la douleur était partout. Que des garçons de son âge étaient rentrés d’Algérie avec des blessures inguérissables, des cœurs arrachés, des bouches cousues pour ne pas raconter, des paupières collées pour ne pas revivre les horreurs.
Il vitrait les silences comme on referme des cicatrices.
Maman était belle.
Elle rentrait parfois les joues rouges. Alors Long John Silver cassait une assiette ou un verre, puis s’excusait de sa maladresse en pleurant, avant de ramasser les éclats de son chagrin.
À dix ans, je mesurais cent trente-huit centimètres virgule trois, je pesais trente-deux kilos et demi, ma surface corporelle avoisinait le mètre carré – un micron, dans l’univers; j’étais gracieuse, je chantais Da Dou Ron Ron et Be Bop A Lula dans la cuisine jaune pour les faire rire et, un soir, papa me fit asseoir sur son unique jambe.
À douze ans, j’ai vu mes aréoles s’élargir, s’assombrir ; j’ai senti deux bourgeons éclore sous ma poitrine.
Maman a commencé à porter des jupes qui découvraient ses genoux, grâce à une certaine Mary Quant, en Angleterre ; puis bientôt elles révélèrent presque toutes ses cuisses. Ses jambes étaient longues, et pâles, et je priais pour plus tard avoir les mêmes.
Certains soirs, elle ne rentrait pas et papa ne cassa plus d’assiette ni de verre.
Son travail marchait bien. Il ne faisait plus seulement les réparations de châssis, les remplacements de vitres à cause des tempêtes ou des actes de malveillance, mais il posait désormais les fenêtres des pavillons modernes qui poussaient partout autour de la ville, attirant de nouvelles familles, des automobiles, des ronds-points et quelques filous.
Il aurait voulu que nous quittions notre appartement pour nous installer nous aussi dans l’un de ces pavillons neufs. Il y a des jardins et de grandes salles de bains, disait-il, des cuisines tout équipées. Ta mère serait heureuse. C’est tout ce qu’il espérait. En attendant, il avait acheté une Grandin Caprice et nous regardions, fascinés, Le Mot le plus long et Le Palmarès des chansons, sans parler d’elle, sans l’attendre, sans joie.
Puis j’ai eu treize ans.
Au début de l’été, maman est allée au Royal avec une amie voir le film d’un jeune cinéaste de vingt-neuf ans.
Un homme et une femme.
Quand elle est sortie de la salle, elle riait, elle chantait, elle dansait sur la chaussée et une Ford Taunus de couleur ocre l’a emportée.
Elle venait d’avoir trente-cinq ans.
Je croyais qu’elle était immortelle.
À treize ans, j’ai vieilli d’un coup. »

Extraits:
« J’avais onze ans, je n’avais pas compris qu’elle m’expliquait le chagrin des femmes, cette peur atavique du temps qui efface, transforme et dissout, jusqu’à faire disparaître tout ce qui avait été le charme, l’élégance, le désir, la vie même, sans rien laisser d’autre que des cendres, rien d’autre que l’effroi de la solitude à venir. »

« J’allais avoir dix-huit ans, je portais des jupes qui volaient parfois, découvrant mes longues jambes pâles – merci maman –, j’étudiais le théâtre du dix-huitième siècle, Goldoni, Favart, Marivaux, la sémiologie de l’image et le latin. Le soir, nous nous retrouvions à une vingtaine d’étudiants au Pubstore nouvellement ouvert, avec sa drôle de façade en cuivre, percée de hublots ; j’y ai bu mes premiers cocktails, fumé mes premières cigarettes, un peu de marijuana, j’y croisais quelques rêveurs qui redessinaient le monde et les lisières de l’âme des hommes ; deux d’entre eux passèrent dans mes bras, se posèrent contre mon cœur, mais jamais dans mon cœur, et puis il y eut Christian, son charme ahurissant, son regard trop clair, Christian aux yeux duquel, malgré mes tenues choisies pour lui, mes paupières pour lui couvertes de fard violet ou vert ou bleu, comme des nuits, malgré mes lèvres glossy qui appelaient aux baisers, malgré ma peau qui disait oui, Christian aux yeux duquel j’étais invisible – cette terrible blessure de l’indifférence. »
« À trente ans, je suis devenue un modèle du grand projet photographique de Fabrice, à l’intitulé cérémonieux : Du temps. Depuis vingt ans déjà, il photographiait des modèles chaque année, à date fixe; un jour, expliquait-il, je ne sais pas encore quand, j’en ferai une somme sur le temps qui passe sur les visages. C’est fascinant, la jeunesse, c’est un aimant, et si douloureux lorsqu’elle s’enfuit. Le premier avec qui j’ai commencé avait douze ans, il en a trente-deux. Il m’a montré les vingt clichés à la suite. Le temps allait bien à cet homme. Il passait sur lui en douceur, comme une eau. Un autre visage. Une femme. Neuf images. En neuf ans, le temps avait fissuré sa peau, cerné ses lèvres de petits barbelés, creusé ses joues, mais n’était pas venu à bout de l’éclat de son regard. C’était saisissant. »

« Nous n‘avions pas changé le monde, il nous avait changés; nous étions juste devenus ces petits particules de poussières qui volètent dans l’air et que l’on voit parfois dans un rayon de soleil; et lorsque Xavier me lisait certains passages de son livre, des phrases violentes, choquantes, je laissais ses mots, comme ces poussières de nous s‘envoler, je ne les attrapais pas, ils se volatilisaient, et il riait, il riait, et son rire était clair; il disait, c’est beau, hein Betty? c’est beau, t’es sur le cul, je le sais, sur le cul, et je riais également, mais d’un rire de maman qu’il ne pouvait soupçonner, un rire comme des bras qui s’ouvrent et se font le lieu de tous les voyages. Avec lui, j’avais sans cesse l’impression que j’allais être démasquée; je répugnais à ce qu’il me tienne la main dans la rue ou m’y embrasse, j’étais mortifiée à l’idée que quelqu’un voie nos vingt ans d’écart, nous montre du doigt, persifle, elle couche avec un ami de son fils, ou peut-être même son fils, allez savoir… »

« j’avais sans cesse l’impression que j’allais être démasquée; je répugnais à ce qu’il me tienne la main dans la rue ou m’y embrasse, j’étais mortifiée à l’idée que quelqu’un voie nos vingt ans d’écart, nous montre du doigt, persifle, elle couche avec un ami de son fils, ou peut-être même son fils, allez savoir… »

« Dans les yeux de Long John Silver, j’étais elle, j’étais le serpent et la tentation, j’étais ce qui le consumait. Sébastien a décidé de vivre avec son père. Les mêmes arguments affligeants – l’autre jour, on m’a demandé si tu étais ma grande sœur, bientôt on me demandera si tu es ma meuf, maman, un jour si tu es ma femme. Je ne l’en ai pas empêché. Mais je t’aime toujours, maman. Je sais. Grandir est violent, je te l’ai déjà dit, on doit faire un deuil difficile. Celui du plus faible. »

« Les deux hommes de ma vie m’ont quittée parce que mon inaltérable jeunesse était une monstruosité ; parce qu’il n’est pas normal d’avoir trente ans pendant trente ans ; parce qu’il faut bien que ce qu’on a aimé un jour s’altère, que l’image qu’on en a eue s’amenuise petit à petit, s’efface, pour nous rappeler son éphémérité et la chance que nous avons eue de l’attraper, comme un papillon au creux de la main: il faut que les choses meurent pour que nous ayons la certitude de les avoir un jour possédées. »


Olivia de Lamberterie présente La Femme qui le vieillissait pas de Grégoire Delacourt © Production Télé Matin, France Télévisions.

À propos de l’auteur
Grégoire Delacourt a publié, toujours aux éditions JC Lattès, L’Écrivain de la famille (20111), La Liste de mes envies (2012), best-seller traduit dans 35 pays, La Première chose qu’on regarde (2013), On ne voyait que le bonheur (2014), Les Quatre saisons de l’été (2015), Danser au bord de l’abîme (2017) et La femme qui ne vieillissait pas (2018). (Source: Éditions JC Lattès)

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Trio pour un monde égaré

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En deux mots :
À travers trois personnages en quête d’identité et de liberté, Marie Redonnet dessine les contours d’une société à la dérive, d’un avenir qui pourrait être dramatique si on n’y prend pas garde.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Trois personnages en quête de bonheur

Willy Chow, Douglas Marenko et Tate Combo prennent successivement la parole pour raconter leur parcours, leur combat, leurs peurs. Trois errants en quête de liberté.

Marie Redonnet va tisser, chapitre après chapitre, une toile de plus en plus dense, de plus en plus riche en alternant les personnages, sans que l’on sache s’ils sont liés où non. Le premier à entrer en scène est Willy Chow. On l’appellera ainsi faute de mieux, car on comprend d’emblée qu’il n’a pas toujours eu cette identité. Mais désormais, il entend en finir avec sa vie d’avant, essayer de trouver dans son nouveau domaine, une bergerie plantée d’oliviers, une paix qu’il a longtemps combattue. Même si l’auteur nous laisse dans le flou quant à ses faits d’arme, il était un révolutionnaire et doit se protéger ainsi que ses proches.
Le second chapitre met en scène Douglas Marenko. Personnage tout aussi trouble que le premier, il a été arrêté à la frontière d’un pays qui n’est pas nommé. Ayant brulé ses papiers, il ne peut prouver son identité. Mais il est persuadé qu’il n’est pas Douglas Marenko, contrairement à ce qu’affirment ses geoliers. Jusqu’à cette rencontre avec Olga Marenko qui affirme être son épouse. Endosser le rôle du mari lui permettra de sortir de sa prison.
Vient ensuite Tate Combo, une femme qui a aussi pris le chemin de l’exil pour fuir la misère et la possible destruction de son village. Elle va être prise en charge par un photographe qui entend en faire un modèle absolu, une jeune déesse avec l’aide de la chirurgie esthétique. Comme Willy et Douglas, elle va se battre pour retrouver une identité, pour retrouver sa liberté et sa dignité.
Mais leur havre de paix est bien fragile. On sent la violence, la guerre, la dictature, la crise économique…
Des périls qui vont mettre à mal la toile tissée patiemment par l’auteur. Elle ne tient guère qu’à quelques fils bien fragiles, mais synonymes d’espoir dans ce monde égaré.
Si l’approche de ce texte peut vous sembler ardue, commencez par la seonde partie du livre. «Un parcours» éclaire à la fois la biographie de Marie Redonnet et son œuvre. À travers la manière dont elle parle de ses différents livres et éditeurs, on comprend en effet beaucoup plus aisément comment elle a construit ce trio e tcomment elle s’est servie de ce parcours pour structurer son récit.

Trio pour un monde égaré
Marie Redonnet
Éditions Le Tripode
Roman
200 p., 17 €
EAN : 9782370551467
Paru le 4 janvier 2018

Ce qu’en dit l’éditeur
Un roman haletant de l’auteur de La Femme au colt 45 suivi d’une postface autobiographique inédite.
Willy Chow est un ancien rebelle qui vit dans une bergerie entre la mer et les collines. Il tente d’oublier un passé trouble, mais la guerre fait à nouveau rage à la frontière et menace la paix de son domaine…
Le scientifique Douglas Marenko n’est pas Douglas Marenko. Emprisonné dans une cellule d’un nouveau genre après avoir tenté de fuir son pays, on voudrait pour des raisons qu’il ignore lui faire endosser une nouvelle identité. Il résiste jusqu’à ce que ses geoliers lui présentent une femme censée être son épouse, et qu’il sait avoir connue…
Tate Combo a elle aussi quitté son pays, après une prophétie de son père qui prédisait la destruction de son village. Elle vit désormais dans la mégapole Low Fow, où un photographe en vogue a décidé d’en faire, à force d’opérations chirurgicales, l’incarnation d’une déesse qu’il vénère. Le jour où elle décide de rompre cette métamorphose imposée, des avions s’écrasent sur les tours de la ville…
Trois voix embarquées dans les tourments de pays en guerre qui s’entrelacent. Trois personnages qui tentent d’échapper à l’effacement programmé de leur être. Trois destins qui se font écho et font écho à la violence récurrente de leur monde. Marie Redonnet offre ici un récit haletant et magistralement orchestré sur les menaces, intérieures et extérieures, qui visent nos libertés.

Les critiques
Babelio
Diacritik (Marie-Odile André)
En attendant Nadeau (Sébastien Omont)
L’Humanité (Muriel Steinmetz)
France Culture (émission «par les temps qui courent» – Marie Richeux)
Blog Sur la route de Jostein
Blog L’avis textuel de Marie M. 

Les premières pages du livre 
Willy Chow
« C’est écrit sur mon passeport. Nom: Chow. Prénom: Willy. J’ai eu d’autres identités. Willy Chow est la dernière. Mon adresse: domaine d’Olz à Salz. Je ne veux plus en changer. La photo sur mon passeport est ressemblante: visage bien dessiné, cheveux gris frisés coupés ras, yeux verts, regard perçant et inquiet, lèvres épaisses, nez fort et busqué, arcades sourcilières proéminentes, rides profondes sur le front et les joues. Je suis petit de taille, robuste et trapu. Je vis retiré au domaine d’Olz depuis deux ans. Ma vie a été multiple comme mes identités. J’ai résisté aux tentations de rentrer dans le rang à chaque fois qu’elles se sont présentées. J’ai voulu vivre ainsi, insoumis et précaire. S’il y a un fil rouge qui me conduit, il est invisible. Je me fie à mon instinct qui m’a pourtant souvent trompé. L’égarement fait partie de mon chemin. Moi seul sais que je n’ai pas encore réalisé ce que je dois réaliser. Willy Chow, ce sera le nom écrit sur le registre des décès à la mairie de Salz, le jour de ma mort.
J’ai acheté ce domaine à l’abandon il y a dix ans, une centaine d’hectares avec une vue lointaine sur la mer et le désert. La guerre l’avait détruit, les bâtiments étaient délabrés, les propriétaires en fuite. Personne ne s’était porté acquéreur. J’avais juste assez d’argent pour le payer comptant. »

À propos de l’auteur
Depuis son premier roman (Splendid Hôtel, Minuit, 1986) jusqu’à son plus récent (La Femme au colt 45, Le Tripode, 2016), Marie Redonnet poursuit une œuvre fascinante, qui chemine entre la fable et le scalpel. (Source : Éditions Le Tripode)

Postface autobiographique inédite de Marie Redonnet
Site Wikipédia de l’auteur 

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