Grands carnivores

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Sélectionné pour le « Prix Orange du livre 2019 »

En deux mots:
Ils sont frères, mais tout les oppose. L’un vient d’être nommé directeur d’une grande entreprise, l’autre est peintre. Et quand le cirque s’installe en ville, l’un y voit une source de trouble, l’autre un moment de réjouissance. Alors quand la rumeur court que les cages des fautes ont été ouvertes…

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Les frères ennemis

C’est sous la forme du conte que Bertrand Belin nous revient. Il imagine que les cages des «Grands carnivores» ont été ouvertes et que les animaux du cirque errent en ville…

Les deux frères pourraient s’appeler Caïn et Abel, mais dans le conte imaginé par Bertrand Belin, ils n’ont pas de nom. On comprend toutefois que tout les oppose. Dans ce petit Empire, qui n’est pas situé non plus, le premier occupe une position privilégiée. Il vient d’être promu nouveau directeur des entreprises de boulons et autres fabrications métalliques du même genre. Très vite, l’auteur va le parer de toutes les plumes du paon: patriarche, notable, arriviste, «asservisseur patenté», serviteur de l’ordre et de la discipline et haïssant par conséquent les «parasites» dont fait partie son «barbouilleur» de frère.
On l’aura compris, le second est artiste-peintre. De joyeuse nature, se souciant peu du lendemain et préférant l’amour à la discipline, la fête à la rigueur, il se réjouit de l’arrivée d’un cirque en ville.
Mais le spectacle n’est pas celui qui est au programme des saltimbanques. L’information qui court dans la ville est que les cages du cirque ont été ouvertes et que les animaux se sont enfuis. Les grands carnivores erreraient en liberté dans les rues.
Face au danger, le premier réflexe est de rester sagement chez soi. Mais très vite la curiosité devient la plus forte. Chacun a envie de savoir comment et qui viendra à bout de ces bêtes.
Le directeur entend s’appuyer sur la peur pour faire régner l’ordre, édicter des lois sévères, interdire tous les fauteurs de troubles. Il n’est pas besoin de regarder bien loin pour trouver des correspondances avec l’actualité, y compris dans les dérapages verbaux. À moins que les outrances ne finissent par se retourner contre ceux qui les profèrent… Car à y regarder de plus près, il semble bien que les grands carnivores ne soient pas seulement en voie de disparition, mais qu’ils aient bel et bien disparu.
Bertrand Belin joue avec subtilité sur la dichotomie, celle des frères ennemis, celles de ces animaux aussi menaçants que menacés pour nous offrir une jolie réflexion politique baignant dans un climat très troublé.

Grands carnivores
Bertrand Belin
Éditions P.O.L
Roman
176 p., 16 €
EAN 9782818046739
Paru le 03/01/2019

Ce qu’en dit l’éditeur
Lui est récemment promu à la tête des entreprises familiales, personnage sinistre et cynique, jaloux de son frère peintre, cultive l’art de soumettre et de se soumettre, de servir l’Empire et ses valeurs. Il n’a d’autre ambition que la restauration de ce qu’il appelle « la grandeur du pays » quand son frère rêveur fait l’artiste, aime, désire. Cultive ainsi de vaines activités, néfastes à l’ordre général. La joie de l’un éveille l’irritation voire la détestation de l’autre. De cette faille entre les deux frères naît inévitablement un déséquilibre, et beaucoup d’imprévu. Surtout si un cirque s’installe en ville…
La population apprend qu’un groupe de fauves s’est échappé durant la nuit. Introuvables, les bêtes sont au centre de toutes les conversations et objet de toutes les craintes. Les habitants seront entièrement tournés vers la défense et la préservation de leur intégrité individuelle, leur attention exclusivement dirigée vers ce danger inédit. Le climat de terreur où les fauves ont plongé la population, constitue l’occasion formidable de l’apparition d’un discours jusque-là souterrain.
Bertrand Belin réussit une étrange fable romanesque, dans un contexte imaginaire, à une époque à la fois lointaine et très proche de la nôtre. Cette situation de crise présente beaucoup d’analogies avec le climat auquel sont soumises aujourd’hui comme hier les populations, climat où la peur, amplifiée par les discours politiques opportunistes, tient lieu de carburant à l’Histoire. Bertrand Belin dépeint un monde dominé par la peur de l’autre et la cruauté, les soupçons, et qui soudain bascule dans un rêve éveillé. L’inquiétude se propage avec la rumeur. Qui a peur, à présent, d’être dévoré? Et par qui?

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Libération (Sabrina Champenois)
En attendant Nadeau (Jeanne Bacharach)
L’Obs (Sophie Delassein)
Charybde 27 : le blog 
Lelitteraire.com (Jean-Paul Gavard-Perret)


Bertrand Belin lit un passage de Grands carnivores © Production Jean-Paul Hirsch

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Il a des responsabilités. Il est le récemment promu. Il devra garantir la bonne marche des entreprises cependant que son frère empilera des croûtes. Lui seul prendra sa part des efforts qu’un citoyen reconnaissant doit à l’Empire. Ce n’est encore que le début mais sa réputation va grandissant. On le reconnaît à l’opéra, par exemple. À l’opéra, ce soir, tu as vu? j’ai vu. L’opéra où il admet qu’il est indispensable de se rendre quelques fois dans l’année, à l’occasion des premières, bien qu’il ne soit pas allé jusqu’à se rendre compte que les décibels et les gesticulations qu’il doit y supporter entretiennent un quelconque rapport avec le monde des arts qu’il a quoi qu’il en soit à cœur de cordialement mépriser. Il ne décèle, il va de soi, dans les tableaux « sinistres et déséquilibrés » de son frère, pas autre chose que de vagues traces laissées par l’agitation d’un de ses membres supérieurs, preuves en couleur assurant que du temps précieux a bien été gaspillé, ces merveilles n’étant à ses yeux que fatras de tentatives risibles et ridicules espoirs attendant dans une soupente le tribunal des flammes. Lui construit tandis que son frère pille. Il ensemence quand l’autre dilapide. Il lustre leur nom cependant que son frère le souille. Un tel frère ne peut lui être d’aucune utilité décidément, pense-t-il. Sa clique, ses frasques, sa mise, tout le navre. Le navre et lui nuit. Nuit à sa respectabilité, se dit-il. Avec tous ceux qui pourraient aujourd’hui ou demain mettre de l’huile dans la mécanique de l’ascension à laquelle il se considère promis, le récemment promu sait se montrer bon et daigne même faire preuve de patience et d’intérêt. Des autres, sachant en épargner quelques-uns aux moments opportuns, il ne pense qu’à se faire craindre. Les mouvements de son humeur, la façon qu’ils ont de lui comprimer puis de lui dilater la poche à venin, l’imprévisibilité de ses morsures, horripilent et navrent mais il y a toujours un délégué ou un décideur de seconde catégorie pour se compromettre en génuflexion devant ses plus mesquines toquades d’asservisseur patenté. Il y en a pour le craindre et le révérer, d’autres pour s’en méfier seulement et qui le méprisent. Ces derniers méprisent d’ailleurs autant les premiers, écœurés des comportements dégradants qu’ils adoptent dans le feu toujours nourri des humiliations servies par le récemment promu. Objets de sa méticuleuse cruauté, moqués, au rang de risée, ces subalternes par nature, comme les qualifierait le récemment promu, n’en sont pas moins fiers d’avoir été à leur tour, serait-ce un instant, au centre de son attention recherchée et ne trouvent pas mieux à faire que de s’en trouver flattés, certains ne renonçant pas à déclarer, allons-y, qu’ils l’aiment bien. Cela a pour conséquence, suivant un principe hélas déjà fort bien connu, que ceux qui ne comptaient pas parmi les admirateurs du récemment promu finissent par en vouloir davantage à ses victimes qu’à sa majesté elle-même, à laquelle ils reconnaissent, après tout il faut le lui concéder, un certain talent dans l’art de soumettre utilement et sans l’inquiéter la corolle de subordonnés qui l’orne. L’art de soumettre… qualité dont le cœur le plus pur, l’âme la mieux mise, est capable de reconnaître les avantages, parfois, au cours de son chemin d’honneur et de bonté. Certains, donc, l’aiment en l’aimant, les autres en ne l’aimant pas. »

Extrait
« Ce qu’il faut à l’Empire unifié, c’est un homme providentiel. C’est ce que pense le fondateur d’âge avancé, c’est aussi ce que pense le récemment promu nouveau directeur, et c’est ce que pense son épouse. C’est exactement ce que pense la gouvernante et c’est l’opinion du fumeur de harengs, celle aussi d’une partie des clients de la Brasserie Centrale et de son propriétaire. Un homme sous le règne duquel aucun lion ne se serait par exemple échappé d’un cirque pour la raison évidente qu’aucun cirque ne saurait être toléré dans l’Empire. » p. 158-159

À propos de l’auteur
Bertrand Belin est musicien, auteur et compositeur. Né à Auray en 1970, il arrive à Paris en 1989. Depuis de nombreuses années, parallèlement à une carrière de chanteur, il travaille avec le théâtre, la danse et le cinéma. (Source : Éditions P.O.L)

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Je t’ai oubliée en chemin

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En deux mots:
Après sept années de vie commune, Ana rompt avec le narrateur via un texto. Le choc est rude car la surprise est totale. Et comme sa décision semble irrévocable, il choisit de coucher leur histoire sur papier, histoire de la retenir encore un peu.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Retenir encore un peu l’être cher

Encore une histoire d’amour qui finit mal: dans le nouveau roman de Pierre-Louis Basse un texto met fin à sept années de vie commune entre Ana et Pierre. Un choc que le narrateur va essayer de transcender par l’écriture.

Le choc est rude pour Pierre en ce 2 janvier 2018. Un texto de sa compagne Ana l’informe que leur histoire d’amour a pris fin.
« Pierre,
Mon projet à ce jour est de vivre ma vie sans avoir à me justifier. Je n’ai pas changé à ton égard, je suis seulement arrivée au bout de ce que je pouvais supporter. Je ne vivrai plus comme j’ai vécu jusqu’à présent. C’est mon vœu pour 2018. Nous avons tenté avec plus ou moins de conviction, selon les périodes, de construire une vie ensemble; nous avons échoué. À ce jour, je renonce à notre histoire. Je t’aime, te respecte, t’admire, mais je ne suis pas heureuse. Or, si je ne peux pas être heureuse avec celui que j’aime, c’est que cet amour n’est pas supportable. On peut aimer, certes; on peut aussi mal aimer. Je veux être honnête, Pierre: je ne crois plus à notre histoire. Ta vie ne sera jamais la mienne, malgré toute ma bonne volonté, et tu n’as jamais eu envie de faire concrètement partie de la mienne. C’est comme ça. On ne va pas revenir indéfiniment là-dessus. Je suis en train de me reconstruire. Sans toi. C’est vital. Vital que je me retrouve. Vital que je m’occupe de moi. Il y a une seule photo chez moi: celle de mes enfants. Dans d’autres temps, d’autres lieux, avant eux, il n’y en avait pas. Je t’embrasse
Ana »
Sept ans planqués dans un texto, sept ans de passion conclus avec une certaine cruauté, sept ans que l’écrivain-journaliste entend retenir en les couchant sur le papier. Tout avait commencé lors d’une séance de dédicaces. En croisant le regard d’Ana, comédienne et chanteuse, il avait immédiatement été séduit. Mais le vrai coup de foudre arrive deux jours plus tard. Au tribunal de Bobigny, il est victime d’une crise cardiaque qui aurait pu signifier la fin de leur histoire avant même qu’elle ne démarre. Mais c’est le contraire qui va se produire en nourrissant leur amour naissant. C’est cette époque bénie qu’il va revisiter avec Dominique A, Lou Reed, Philippe Léotard en fond sonore et avec la certitude que «les lieux traversés, les villes, les paysages n’en finiront jamais de résister à la disparition de l’être aimé».
Les vacances à l’île aux moines ou à Épidaure, mais aussi leurs escapades à Bernay, en Normandie (sur la ligne de chemin de fer entre Paris et Cherbourg) où ils avaient décidé de s’installer apportent en quelque sorte la confirmation que cet amour était bien réel, et rend par la même occasion cette rupture d’autant plus incompréhensible et douloureuse. Suivra-t-il l’avis de Louis, son ami peintre, quand il lui explique que toute tentative de regagner le cœur d’Ana sera vaine. Il a vécu le même abandon et c’est que c’est perdu d’avance.
Ana s’inscrira alors à la suite de Véronique, à laquelle il doit ses premiers émois amoureux à quinze ans, et de Lucille, qu’il a fortuitement recroisé un jour à Paris.
Sensible et mélancolique, ce roman arrive en librairie en même temps que Rompre de Yann Moix et que Lettres à Joséphine de Nicolas Rey. Après #metoo voilà les hommes fragiles, les hommes meurtris, les hommes en mal d’amour.

Je t’ai oubliée en chemin
Pierre-Louis Basse
Cherche Midi éditeur
Roman
128 p., 17 €
EAN : 9782749161150
Paru le 3 janvier 2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris et à Bernay en Normandie, mais aussi à Paris, Bobigny, à l’île aux moines et à Épidaure en Grèce.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Le baiser du Nouvel An était sans amour. Funèbre et froid, comme un hiver normand. Deux jours plus tard, par SMS, la femme pour laquelle il nourrit une passion depuis sept ans apprend à Pierre que tout est fini. Il est tout simplement rayé de la carte, effacé.
« Ce genre d’amour qui meurt fait un bruit d’hôpital. »
Fin de partie ? Effondrement brutal. La mort rôde. Pierre pense mettre fin à ses jours. Il va plutôt venir à bout de ce chagrin, l’épuiser, le rincer – en marchant, en écrivant. Le triomphe de la littérature et du corps qui se révolte dans les ténèbres. La vie, tout au bout du chemin.
Pour que le sentiment, enfin, ne devienne plus que le souvenir de ce sentiment.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
La République des livres (Bernard Morlino)
Ouest-France (Pierre Machado – Entretien avec l’auteur)
Blog Un brin de Syboulette


Dans son émission «Interdit d’interdire», Frédéric Taddeï reçoit Pierre-Louis Basse pour Je t’ai oubliée en chemin © Production RT France

Les premières pages du livre
« Avant-propos
Un soir de brume et de pluie – en Normandie, la pluie est toujours promesse de soleil –, je tombai nez à nez avec mon double : le récit d’une terrible dépression, sorte de plongée dans le trou de sa vie, racontée par un célèbre romancier américain. Ce temps de la jeunesse qui ne revient jamais. Observant la dédicace, je m’aperçus – mi-surpris, mi-effrayé – que ce court roman était offert à une femme dont le prénom était le parfait homonyme de mon amour perdu. J’y voyais un signe : plutôt qu’être vaincu par mes ténèbres, je décidai, la nuit même, de raconter ce qui peut sauver un homme. Le tirer d’une boue sur le point de l’engloutir. Ni plainte, ni ressentiment. Il me fallait simplement trouver la réponse à cette question simple, sans fioritures : écrire au rythme de la nature, du monde, de ceux que nous aimons, peut-il sauver du pire ?
Une passion qui s’effondre a nourri tant de chansons, de livres, de films, de peintures. Je voudrais que ce livre ressemble à une guitare andalouse dans un café de banlieue. Une chanson de Mano Solo. Un poème de René Guy Cadou : le chant est parfois un peu triste, mais la lumière est toujours présente. Elle cogne à la vitre et insiste pour que la partie continue. Ce joli bras de fer entre espoir et désespoir.
Ce livre est l’histoire de ce bras de fer.
Un SMS, puis plus rien.
Ce genre d’amour qui meurt fait un bruit d’hôpital. Une mort privée de cercueil. Dans la déchéance qui vient, on ne parvient que difficilement à cerner la réalité de l’infini. Hier, la solitude avait un sens. Ana m’aimait. Cette passion donnait une épaisseur aux objets les plus simples et familiers de cet amour.
Un texto, puis plus rien.

« Pierre,
Mon projet à ce jour est de vivre ma vie sans avoir à me justifier. Je ne vivrai plus comme j’ai vécu jusqu’à présent. C’est mon vœu pour 2018. À ce jour je renonce à notre histoire. Je ne crois plus à notre histoire. C’est comme ça. On ne va pas revenir indéfiniment là-dessus.
Je suis en train de me reconstruire. Sans toi. C’est vital. Vital que je me retrouve. Vital que je m’occupe de moi.
Je t’embrasse.
Ana »
La disparition a plusieurs visages.
Juste après le texto, j’ai pensé à mon père, mort au mois de juillet 2001. Je m’étais retrouvé devant ses vêtements, rangés dans un placard de notre maison au bord de la mer. Je suis resté longtemps devant tout un tas de survêtements, anoraks, haltères, témoins d’une vie de sportif. Dans l’instant même de son départ, tout ce qui lui avait appartenu ressemblait à un lot d’objets absurdes. Sans queue ni tête. La vie d’un homme ne parvenait plus à circuler jusque dans ces zones habituées au grand calme. Le sentiment que tous ces objets que j’avais connus en sa présence venaient d’être saignés, comme vidés de leur substance. Ils avaient emporté, loin des cintres sur lesquels ils terminaient leur vie, tous les souvenirs, les beaux jours que nous avions partagés en famille.
Chose étrange, et qui alourdissait mon malaise, mes premiers vertiges : la perte de cet amour était plus scandaleuse. La sanction électronique. Elle possédait cette cruauté, ce triste talent – dans mon esprit fragile – de réunir le passé et le futur. Le simple message électronique avait le pouvoir fulgurant de faire exploser tous les temps d’une vie. Toutes ces questions sans réponses. Pour le reste de toute ma vie.
Le présent, avec sa caravane d’humeur, de légèreté ou d’arrogance, avait remporté une victoire à plates coutures. En amour comme avec une retransmission de sport, il suffisait d’un léger clignotement, un clic, court ralenti, pour siffler le hors-jeu. Un message sur l’écran de mon dernier Samsung. Il n’y avait plus à discuter. Se revoir n’avait aucun sens. « C’est comme ça. » On aurait dit que la réalité des hommes avait cessé d’être à la mode.
Un an auparavant, Ana m’avait envoyé dans la nuit d’un long voyage un texto semblable à celui de cette nouvelle année. Quinze jours plus tard, elle me téléphona : elle avait besoin d’entendre ma voix. Une manie contemporaine. Double projection sur le bout de nos doigts : dans le passé, il y avait ce que nous avions vécu de puissant avec l’être aimé – hier encore, il y a quelques mois, quelques jours. Tandis que je suis désormais banni d’un futur qui ne m’appartient plus. Je suis vivant, certes. Mais un vivant effacé. Le SMS avait inventé l’encre sympathique virtuelle et fulgurante. D’une certaine manière, les vivants d’aujourd’hui ont le loisir de l’autodestruction. Comme ces petites cassettes destinées à James Bond et qui explosaient dans les cabines téléphoniques. Il n’y aurait plus jamais de temps mort. Inutile de se revoir, ou d’en passer par le filtre laborieux de la conversation. Se dire au revoir était impossible. Le désir avait rejoint ce monde étrange des images qui luttent entre elles, pour s’imposer aux dépens de ceux qui les regardent. « C’est comme ça. »
Je pouvais bien recevoir sur mon écran, dans la seconde même d’un pouce levé, du sexe, ma consommation de gaz ou l’annonce d’une rupture. Sept ans ou quelques secondes, c’était du pareil au même. Nous vivions le temps de la suspension. Une forme nouvelle de lâcheté.
Plus tard, une lecture de plage assez distrayante, repérée dans les colonnes du Monde, m’en dira davantage : technique subtile du ghosting. Les fantômes prennent la place des adultes. « On part sans le dire, on se contente de disparaître. »
Pourtant, impossible de « disparaître des écrans pour cesser d’exister dans la tête et dans le corps de l’autre. Parce que l’amour laisse en moi les traces du corps aimé, parce qu’il a façonné le mien, il y reste longtemps inscrit ».
Une mort, pleine de vie.
Après la sidération, il y aurait le temps des vertiges, des suffocations. Des angoisses sur le chemin des ténèbres. Le texto disait qu’une vie entière dont j’avais besoin se poursuivrait sans moi. À l’écart de mes désirs. Avec un autre peut-être.
L’effacement. »

Extrait
« Bernay, où je me suis installé, est une petite ville de Normandie, tranquille et douce. Endormeuse. Un écrin du pays d’Ouche.
Les jours de marché, on voudrait saisir à bras-le-corps toutes les saucisses de la Manche, qui vous regardent du coin de l’œil. Je les aperçois qui ruissellent au milieu des frites. Saucisses, andouillettes au foin, terrines de canard font comme une immense guirlande le long des étals. Louis, mon ami, ne peut pas s’empêcher, chaque samedi que Dieu fait, de glisser une jolie saucisse dans un morceau de pain. Comme elle est douce et juteuse à la fois. « C’est tout de même autre chose que leur kebab de merde », nous crie dans l’oreille un boucher de passage, avec son fanion tricolore planté dans l’essuie-glace de sa camionnette. L’hiver surtout, tôt le matin, on dirait que c’est la dernière France du terroir qui nous envoie des signes de détresse. Ce fumet qui s’échappe des jarrets. Les poulets qui tournent. Mon Dieu. Toute cette bonne charcuterie, cela ressemble à un merveilleux adieu de nos provinces. »

À propos de l’auteur
Pierre-Louis Basse est né à Nantes, en 1958. Après trente ans à la radio comme journaliste et grand reporter, il poursuit son métier d’écrivain. Il est l’auteur d’une vingtaine de livres – reportages, essais, ouvrages sur le sport, biographies et romans – dont Ma Ligne 13, un livre prémonitoire sur le destin des banlieues, et Guy Môquet, une enfance fusillée, porté à l’écran par Volker Schlöndorff. Conseiller du président de la République François Hollande, entre 2014 et 2017, il tire de ces années un roman du pouvoir Le Flâneur de l’Élysée. Il animera, en 2019 sur LCP, «Le temps de le dire». (Source: Cherche Midi éditeur)

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Mourir n’est pas de mise

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En deux mots:
Épuisé et sans doute déjà malade, Jacques Brel décide de quitter la scène, s’achète un bateau et vogue vers les Marquises. Les dernières années de sa vie sont l’occasion de (re)découvrir l’homme, mais surtout de retracer une magnifique odyssée.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Le temps s’immobilise aux Marquises

Dans cette courte biographie romancée des dernières années de Jacques Brel, David Hennebelle nous offre sans doute le plus émouvant des hommages à celui dont on commémore les 40 ans de sa disparation.

Une fois n’est pas coutume, commençons cette chronique en citant non pas un passage du roman, mais le début de «Les Marquises», l’une des dernières chansons de Jacques Brel:
Ils parlent de la mort
Comme tu parles d’un fruit
Ils regardent la mer
Comme tu regardes un puit
Les femmes sont lascives
Au soleil redouté
Et s’il n’y a pas d’hiver
Cela n’est pas l’été
La pluie est traversière
Elle bat de grain en grain
Quelques vieux chevaux blancs
Qui fredonnent Gauguin
Et par manque de brise
Le temps s’immobilise
Aux Marquises
Des paroles qui sont une belle introduction à ce magnifique hommage au chanteur belge dont on commémore le 9 octobre 2018 les 40 ans de la disparition. On y parle aussi de la mort, on y regarde aussi la mer, on y parle aussi de la pluie, on y parle aussi de Gauguin et on y immobilise aussi le temps.
En retraçant les dernières années de la vie de Brel, David Hennebelle fige pour l’éternité la légende de ce compositeur-interprète à nul autre pareil. Depuis ce jour de 1974 où son bateau quitte le port d’Anvers jusqu’au pèlerinage devant la pierre tombale aux Marquises, on va (re)découvrir l’homme au travers d’un récit aussi émouvant que documenté.
Au moment de lever l’ancre à bord de l’Askoy, le bateau qu’il a acheté pour l’occasion, ce sont les rêves de grand large et d’aventure qu’il entend partager avec son équipage, sa compagne et ses filles. Après une dernière tournée épuisante et le tournage du film L’Emmerdeur, il a en effet décidé de larguer les amarres, même si personne ne croit vraiment qu’il ait définitivement dit adieu à la scène. Il a envie de profiter de la vie, de fuir les paparazzis qui ne le quittent pas d’une semelle et de profiter de sa nouvelle liberté.
Mais les problèmes de santé, la météo et les tensions qui naissent à bord vont transformer le beau voyage en une difficile odyssée qu’il va du reste interrompre à plusieurs reprises. Fatigué et fragilisé, il s’effondre quand on lui annonce le décès de Georges Pasquier. «Il se trouva submergé par un chagrin dont rien ne pouvait le tirer. Il pleurait et parlait en même temps, hoquetant comme le font beaucoup les enfants. Ceux qui les connaissaient bien avaient raison de dire que Jojo était son ami le plus cher, depuis leur rencontre aux Trois Baudets, depuis ces fins fonds de la nuit où aucun des deux n’arrivait à dire à l’autre que, peut-être, il serait préférable d’aller dormir. Assez vite il avait travaillé pour lui, abandonnant son métier d’ingénieur pour le conduire d’une ville à l’autre, pour lui servir de secrétaire ou de régisseur. »
Après des obsèques déchirantes pour celui qu’il aimait «plus et mieux qu’une femme», il retrouve son bateau. Même si les médecins lui déconseillent de reprendre la mer, il poursuit son rêve, aussi entêté que L’Homme de la Mancha, cette comédie musicale qu’il a adaptée et montée.
Et il finit par l’atteindre… « Les Marquises invitaient au cabotage. Les îles portaient des noms inconnus qu’on apprivoisait d’abord à la lecture des cartes marines. On s’emplissait la bouche de Tahuata, Ua Pou, Nuku Hiva ou Ua Huka. Chacune portait un mystère qui ne se dissipait pas avec la venue du rivage. En tout, il y en avait douze ; la moitié se passait des hommes. Brel était subjugué. Il se surprenait à les aimer plus encore qu’il n’avait aimé les Açores. L’Askoy partit vers le nord. À Nuku Hiva, ils se prêtèrent, amusés, à l’accueil fort cérémonieux des autorités de l’île. Le champagne n’était pas frais. Ils ne s’attardèrent pas; ils savaient déjà qu’ils étaient bien mieux accordés à Hiva Oa. »
Peut-être pressent-il que c’est dans cet archipel qu’il finira sa vie aux côtés de Maddly, sa dernière compagne. Après avoir repris la mer jusqu’à Tahiti, il revient s’installer aux Marquises où il va trouver une maison où il rêve d’accueillir ses amis. Après un voyage à Bruxelles pour une visite de contrôle, il renouvelle sa licence de pilote et va dès lors servir de pilote aux habitants qui l’ont adopté, y compris les religieuses.
Désormais installé, il recommence à composer, parfait ses talents de cordon-bleu – il aime surprendre ses amis en leur concoctant des menus dignes d’un grand-chef – et attend avec impatience Charley Marouani pour lui présenter son nouvel album dont la sortie provoquera un vrai raz-de-marée, entre autres par une promotion assurée par celui qui deviendra quelques années plus tard président de la République: François Mitterrand.
Mais alors que Brel fourmille de projets, la maladie va le rattraper. Une embolie pulmonaire va l’emporter. Aujourd’hui il repose près de Gauguin, dont il disait qu’il avait gardé l’âme de l’enfant dans l’adulte. On pourrait sans doute en dire autant de lui-même.


Les Marquises de Jacques Brel – 1977.

Mourir n’est pas de mise
David Hennebelle
Éditions Autrement
Roman
168 p., 15 €
EAN: 9782746747739
Paru le 29 août 2018

Où?
Le roman se déroule en Belgique, en Suisse, en France et sur l’océan en route vers les Marquises et Tahiti, avec quelques escales en cours de route.

Quand?
L’action se situe de 1974 à 1978.

Ce qu’en dit l’éditeur
À bord d’un grand voilier, un homme laisse derrière lui le ciel gris et bas de Belgique, les paparazzis, les salles de concert enfumées. Sur les îles Marquises, il veut devenir un autre et retrouver le paradis perdu de l’enfance. Mais il reste toujours le plus grand: Jacques Brel.
Roman biographique et onirique, Mourir n’est pas de mise redonne vie avec grâce et émotion aux quatre dernières années mythiques de Jacques Brel, entre grandes fêtes, vie solitaire, compositions, échappées sur mer ou dans les airs. Des années de beauté, de gravité, d’une vie réinventée, tel un conte merveilleux et cruel.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog Baz’Art
Blog Boojum (Loïc di Stefano)

Les premières pages du livre
« Quand l’Askoy s’éloigna des quais du port d’Anvers, le temps n’était pas clair, les eaux épaisses de l’Escaut n’étaient pas calmes, juillet ne tenait pas les promesses d’un bel été.
Il avait décidé qu’il fallait faire des choses dangereuses, des choses qui effraient la plupart des gens, des choses qu’on ne sait pas encore faire. Pour les ressentir, ces choses, il s’était embarqué dans un tour du monde.
C’était un mercredi de 1974, sur les six heures. Alexandre Soljenitsyne était expulsé d’URSS parce qu’il avait publié L’Archipel du Goulag, Emmanuelle et Les Valseuses projetaient le sexe partout où il était inconvenant de le pratiquer tandis que le vent de l’Histoire emportait Nixon et les colonels grecs.
Il avait quarante-cinq ans.
Il partait.
À la vérité, il avait tout précipité, sitôt sorti du tournage de L’Emmerdeur. L’année précédente, il avait loué un voilier et un skipper pour un tour de Corse avec ses trois filles avant de s’embarquer sur le Korrig, un bateau-école, pour la grande traversée de la mer océane.
« Il faut savoir retourner à l’école », avait-il dit.
Il s’était laissé tout expliquer des manœuvres d’entrée et de sortie dans les ports, des marées, des phares, des cordages, des voiles, des instruments de navigation. Sous la lune et le vent, il avait voulu écrire ce bonheur si nouveau à Lino Ventura. À son retour, pour se perfectionner et obtenir son brevet de capitaine au grand cabotage, il avait continué à prendre des cours à l’École royale de la marine d’Ostende. Puis il avait parcouru les côtes de la Manche et de la mer du Nord à la recherche du bateau qui le porterait, lui et ses rêves. Si nombreux. Insondables.

Un jour, dans le port d’Anvers, il s’était arrêté devant cette solide coque d’acier de dix-huit mètres et de quarante-deux tonnes à la quille relevable qui attendait ses mâts et sa voilure, au milieu des hangars, comme un grand jouet incomplet qu’on aurait oublié dans un recoin. C’était un yawl assez remarquable dans la plaisance belge qui avait surtout navigué en mer du Nord et dans les canaux de Hollande. Il tirait son nom d’une petite île de Norvège, Askøy, l’île aux Frênes, au large de Bergen.
Il l’acheta puis, un samedi, avec des mètres carrés plein la tête, il se rendit dans une voilerie à Blankenberge pour y déplier ses plans. On reconnut le bateau mais non son nouveau propriétaire, ce qu’il aima par-dessus tout.
« Je suis celui que tous les Flamands veulent tuer. »
Tout le monde avait ri.
Dans l’entrepôt, il écartait les deux bras et dansait presque pour mimer la manière dont l’Askoy se comportait avec le vent arrière dans les focs.

Il était revenu plusieurs fois à la voilerie, prenant plaisir à discutailler avec le patron qui ne le prenait guère au sérieux : aimable fou qui n’aurait jamais la pointure pour gouverner seul ou même à deux un bateau aussi grand, aussi lourd. Il lui répondait invariablement qu’il s’en fichait, qu’il fallait précisément être fou, que l’homme n’était pas fait pour rester quelque part, qu’il devait aller voir entre les vagues, derrière les îles, dans le lointain où se font les jolies vies. »

Extrait
« Il y avait tant de personnes qui ne voyaient pas ou ne voulaient pas voir qu’il était loin déjà. Et qu’il avait le dos tourné. C’était peut-être la seule chose qui ne mentait pas sur la photo. Il n’avait pas imaginé, depuis qu’il avait annoncé son retrait de la scène, qu’on le presserait autant dans l’espoir de lui arracher des regrets. Il fallait vraiment ne pas le connaître pour se le figurer déjà nostalgique ou incertain de son choix. »

À propos de l’auteur
David Hennebelle est né en 1971 à Lille. Professeur agrégé et docteur en Histoire, il est l’auteur d’essais sur la vie musicale publiés chez Champ Vallon et Symétrie. Mourir n’est pas de mise est son premier roman. (Source : Éditions Autrement)

Site Wikipédia de l’auteur 

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La saison des feux

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En deux mots:
Quand Mia et sa fille Pearl s’installent à Shaker Heights, dans la banlieue chic de Cleveland, elles ne se doutent pas combien cette décision va bousculer la communauté, à commencer par celle des Richardson et de leurs quatre enfants.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

«Allumer le feu et faire danser les diables et les dieux»

Dans ce second livre traduit en français, Celeste Ng confirme son talent. L’auteur de «Tout ce qu’on ne s’est jamais dit» s’y montre aussi incisive qu’impitoyable.

Avec deux livres, Celeste Ng impose déjà sa patte sur la littérature américaine contemporaine. Son sens de l’observation et son analyse très fine de la société l’ont propulsé au rang de figure de proue de la jeune génération d’écrivains d’Outre-Atlantique. Avec d’excellentes raisons, à commencer par un sens diabolique de la construction dramatique.
Si «Tout ce qu’on ne s’est jamais dit» s’ouvrait avec la découverte d’une jeune fille noyée dans un lac, ce nouvel opus commence également par un fait divers, une énigme: un incendie vient perturber la vie tranquille des habitants de Shaker Heights dans la banlieue chic de Cleveland. Une banlieue que l’auteur connaît bien pour y avoir vécu de 1990 à son départ pour l’université en 1998. C’est du reste l’époque où elle situe cet acte malveillant initial. Car d’après les pompiers, l’origine criminelle ne fait aucun doute, ayant découvert un accélérateur et plusieurs foyers simultanés.
Cette image des feux qui s’allument un peu partout va dès lors accompagner le lecteur. Car ils vont très vite découvrir que derrière les façades sages, le calme et la sérénité apparents, il suffira d’une étincelle pour allumer le feu et, comme le chantait Johnny Halliday, «faire danser les diables et les dieux».
Les regards vont très vite se tourner du côté des moutons noirs, des habitants qui sont «différents», à commencer par Izzy, la fille rebelle des Richardson qui aurait très bien pu mettre le feu à la maison familiale.
Puis le regard va se porter vers Mia Warren et sa fille Pearl qui ne cadrent pas non plus avec les habitants-modèle du quartier. Depuis qu’elles sont arrivées, leur passé bohème a vite fait de leur coller une réputation de marginales.
Izzy n’était-elle du reste pas liée avec Pearl? Et Mia ne travaillait-elle pas pour Elena Richardson qui lui louait également un appartement? Et comme en plus, elle semble avoir disparu sans laisser de traces…
Seulement voilà, lorsque l’on désigne aussi rapidement des coupables, c’est que l’on a envie d’évacuer une affaire avec laquelle on ne se sent pas vraiment à l’aise. Et tout le talent de Celeste Ng consiste à nous faire découvrir peu à peu les failles des uns et des autres, de ces familles «bien sous tous rapports». Mais il n’y a qu’à creuser un peu sous le vernis pour découvrir frustrations, envies, jalousies et convoitises.
Izzy trouve en Mia l’artiste le modèle de la femme libre qu’elle rêve d’être. Son frère Moody tombe amoureux de Pearl qui, après des années d’errance et de difficultés financières rêve du mode de vie des Richardson. Du coup Elena s’affole…
Flash-back. Nous partons à New York où Mia a suivi une formation à l’art et où son «œil» a été repéré par une galeriste. Mais elle va devoir rentrer faute de pouvoir continuer à financer ses études. C’est à ce moment qu’elle rencontre les Ryan qui lui proposent d’être une mère-porteuse et lui font un pont d’or. Une proposition qu’elle va finir par accepter.  Pendant le restant de sa vie, Mia se demanderait à quoi aurait ressemblé son existence si elle n’était pas allée au restaurant ce jour-là. Sur le coup, ça avait ressemblé à une plaisanterie: juste un moyen de satisfaire sa curiosité et d’avoir un bon repas par-dessus le marché. Par la suite, bien entendu, elle comprendrait que ça avait tout changé pour toujours.»
Voilà le roman qui bascule à nouveau ou plutôt qui s’enrichit de nouvelles problématiques qui vont relier toutes ces femmes et toutes ces filles, à commencer par leur place dans la société, leur légitimité, leurs droits et devoirs.
Un passionnant chassé-croisé orchestré par une plume incisive qui n’hésite pas à remettre sur le devant de la scène la lutte des classes ou le racisme avec une subtilité qui ne fait que donner encore davantage de poids à la démonstration. Magistral!

La saison des feux
Celeste Ng
Sonatine Éditions
Roman
traduit de l’anglais (États-Unis) par Fabrice Pointeau
384 p., 21 €
EAN : 9782355846502
Paru le 5 avril 2018

Où?
Le roman se déroule aux États-Unis, plus précisément à Shaker Heights dans la banlieue de Cleveland dans l’Ohio, à Silver Springs, mais aussi à New York.

Quand?
L’action se situe de la fin du XXe siècle à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Quand le voile des apparences ne peut être déchiré, il faut parfois y mettre le feu.
À Shaker Heights, banlieue riche et tranquille de Cleveland, tout est soigneusement planifié pour le bonheur des résidents. Rien ne dépasse, rien ne déborde, à l’image de l’existence parfaitement réglée d’Elena Richardson, femme au foyer exemplaire.
Lorsque Mia Warren, une mère célibataire et bohème, vient s’installer dans cette bulle idyllique avec sa fille Pearl, les relations avec la famille Richardson sont d’abord chaleureuses. Mais peu à peu, leur présence commence à mettre en péril l’entente qui règne entre les voisins. Et la tension monte dangereusement à Shaker Heights.
Après Tout ce qu’on ne s’est jamais dit (Sonatine Éditions, 2016), Celeste Ng confirme avec ce deuxième roman son talent exceptionnel. Rarement le feu qui couve sous la surface policée des riches banlieues américaines aura été montré avec tant d’acuité. Cette comédie de mœurs, qui n’est pas sans rappeler l’univers de Laura Kasischke, se lit comme un thriller. Avec cette galerie de portraits de femmes plus poignants les uns que les autres, c’est aussi l’occasion pour l’auteur d’un constat d’une justesse étonnante sur les rapports sociaux et familiaux aujourd’hui.

Les critiques
Babelio
Le Point (Julie Malaure)
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Mon féérique blog littéraire 
Blog Sangpages 
Blog Les livres de Joëlle 
Blog Abracadabooks 
Blog Froggy’s Delight 


Bande-annonce de La Saison des Feux, par Celeste Ng © Production Hachette livre

Les premières pages du livre
« Que vous optiez pour un terrain constructible dans la zone des écoles, de vastes hectares de terre sur le domaine de Shaker Country, ou l’une des maisons offertes par notre société dans divers quartiers, votre achat inclura des installations pour le golf, l’équitation, le tennis, la navigation de plaisance; il inclura également des écoles inégalables ; et il vous assurera une protection éternelle contre la dépréciation et le changement non désiré. »
Publicité de la compagnie Van Sweringen, créateurs et développeurs de Shaker Village

« Au fond, cependant, tout bien considéré, les habitants de Shaker Heights sont très semblables à ceux du reste de l’Amérique. Ils ont peut-être trois ou quatre voitures au lieu d’une ou deux, et deux téléviseurs au lieu d’un seul, et quand une fille de Shaker Heights se marie, elle aura peut-être droit à une réception pour huit cents personnes avec l’orchestre de Meyer Davis venu de New York, au lieu d’une réception pour cent personnes avec un groupe local, mais ce sont des différences de degré plus que des différences fondamentales. « Nous sommes des gens chaleureux et nous passons des moments merveilleux! » déclarait récemment une femme au country club de Shaker Heights, et elle avait raison, car les habitants de l’Utopie semblent en effet mener une vie plutôt heureuse. »
«The Good Life in Shaker Heights», Cosmopolitan, mars 1963

« Tout le monde à Shaker Heights en parlait cet été-là : du fait qu’Isabelle, la dernière des enfants Richardson, avait finalement perdu la raison et mis le feu à la maison. Tous les ragots du printemps avaient tourné autour de la petite Mirabelle McCullough, et maintenant, enfin, il y avait un nouveau sujet de conversation sensationnel. Peu après midi ce samedi de mai, les clients qui poussaient leur caddie de courses chez Heinen’s avaient entendu les camions de pompiers se mettre à hurler et foncer vers la mare aux canards. À midi et quart, il y en avait quatre garés en une file rouge désordonnée dans Parkland Drive, où chacune des six chambres de la maison des Richardson était en flammes. Et quiconque se trouvait dans un rayon de huit cents mètres voyait la fumée qui s’élevait au-dessus des arbres comme un nuage d’orage noir et dense. Plus tard, on dirait que les signes avaient tout le temps été là : qu’Izzy était un peu cinglée, qu’il y avait toujours eu quelque chose qui clochait dans la famille Richardson, que dès qu’ils avaient entendu les sirènes ce matin-là ils avaient su qu’une chose terrible s’était produite. Alors, bien entendu, Izzy serait depuis longtemps partie, ne laissant derrière elle personne pour la défendre, et les gens pourraient – et ils ne s’en priveraient pas – dire tout ce qui leur plairait. À l’instant où les camions de pompiers étaient arrivés, cependant, et pendant un bon bout de temps par la suite, personne ne savait ce qui se passait. Les voisins s’étaient massés aussi près que possible de la barrière de fortune – une voiture de police garée de travers à quelques centaines de mètres – et avaient regardé les pompiers dérouler leurs lances avec la mine sombre d’hommes qui savaient que la cause était entendue. De l’autre côté de la rue, les oies de la mare plongeaient la tête sous l’eau en quête d’herbes, totalement indifférentes à l’agitation.
Mme Richardson se tenait sur la pelouse arborée, serrant fermement le col de son peignoir bleu pâle. Bien qu’il fût midi passé, elle dormait encore quand les détecteurs de fumée avaient retenti. Elle s’était couchée tard et avait volontairement fait la grasse matinée, estimant qu’elle le méritait après une journée plutôt difficile. La veille au soir, elle avait regardé depuis une fenêtre à l’étage tandis qu’une voiture s’immobilisait finalement devant la maison. L’allée était longue et circulaire, formant un profond arc en fer à cheval qui reliait le trottoir à la porte puis retournait vers la rue, qui se trouvait à une bonne trentaine de mètres, trop loin pour qu’elle puisse la distinguer clairement, d’autant que même en mai, à huit heures du soir, il faisait presque nuit. Mais elle avait reconnu la petite Volkswagen marron clair de sa locataire, Mia, dont les phares brillaient. La portière côté passager s’était ouverte et une silhouette élancée était descendue sans la refermer : la fille adolescente de Mia, Pearl. Le plafonnier éclairait l’intérieur de la voiture comme une petite vitrine, mais le véhicule était rempli de sacs presque jusqu’au plafond, et Mme Richardson apercevait tout juste le contour vague de la tête de Mia, le chignon négligé perché au sommet de son crâne. Pearl s’était penchée au-dessus de la boîte à lettres, et Mme Richardson s’était imaginé le léger grincement tandis que le battant s’ouvrait, puis se refermait. Pearl était ensuite vivement retournée dans la voiture et avait repoussé la portière. Les feux de stop avaient rougeoyé, avant de disparaître, et la voiture s’était éloignée en crachotant dans la nuit de plus en plus sombre. Avec un certain soulagement, Mme Richardson était descendue à la boîte à lettres et avait trouvé un jeu de clés sur un simple anneau, sans un mot. Elle avait prévu de se rendre à la maison de location de Winslow Road dans la matinée pour l’inspecter, même si elle savait déjà qu’elles seraient parties. »

Extraits:
« Alors ils avaient d’abord eu Lexie, en 1980, puis Trip l’année suivante et Moody celle d’après, et Mme Richardson avait été secrètement fière de voir que son corps était si fertile, si endurant. Elle marchait avec Moody dans sa poussette pendant que Lexie et Trip lui emboîtaient le pas, chacun agrippant sa jupe comme des éléphanteaux suivant leur mère, et les gens dans la rue marquaient un temps d’arrêt : cette jeune femme élancée ne pouvait pas avoir porté trois enfants, si ? « Juste un de plus », avait-elle dit à son mari. Ils avaient convenu de les avoir tôt pour qu’ensuite Mme Richardson puisse retourner au travail. Dans un sens, elle aurait aimé rester à la maison, simplement être avec ses enfants, mais sa mère avait toujours méprisé les femmes au foyer. « Elles gâchent leur potentiel, affirmait-elle d’un ton dédaigneux. Tu as une tête bien faite, Elena. Tu ne vas pas juste rester à la maison et tricoter, n’est-ce pas ? » Une femme moderne, avait-elle toujours laissé entendre, pouvait – non, devait – tout avoir. Alors, après chaque naissance, Mme Richardson avait repris le travail, rédigeant les gentils articles que son rédacteur demandait, puis elle rentrait à la maison pour dorloter ses petits, attendant l’arrivée du prochain. »

« Pour elle, c’était simple: Bebe Chow avait été une mauvaise mère; Linda Mc Cullough en avait été une bonne. L’une avait suivi les règles, l’autre non. Mais le problème avec les règles, songea-t-il, c’était qu’elles supposaient une bonne et une mauvaise manière de faire les choses. Alors qu’en fait, la plupart du temps, il y avait simplement des manières différentes, dont aucune n’était totalement mauvaise ou totalement bonne, et il n’y avait rien pour vous indiquer de quel côté de la ligne de démarcation vous vous trouviez. Il avait toujours admiré l’idéalisme de sa femme, sa certitude que le monde pouvait être amélioré, pacifié, peut-être même être rendu parfait. Et pour la première fois il se demanda s’il voyait les choses du même œil. »

À propos de l’auteur
Celeste Ng vit dans le Massachusetts. Après Tout ce qu’on ne s’est jamais dit, La Saison des feux est son deuxième roman publié chez Sonatine Éditions. (Source : Sonatine Éditions)

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La femme qui ne vieillissait pas

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En deux mots:
Martine a la douleur de perdre sa mère a 13 ans. Elle n’imagine pas alors combien ce drame va la transformer. Elle entend dès lors s’appeler Betty et vivre intensément. Jusqu’au moment où ele se rend compte qu’elle ne vieillit plus, du moins extérieurement.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:
«Me voilà jeune à l’âge où la jeunesse s’en va»

Dans son nouveau roman Grégoire Delacourt se met dans la peau d’une femme qui, à partir de trente ans, ne vieillit plus. Une chance ou un drame?

Grégoire Delacourt continue Danser au bord de l’abîme. On peut en effet reprendre le titre de son précédent roman pour résumer ce nouvel opus, étonnante variation du Portrait de Dorian Gray racontée par une femme née à Cambrai en 1953 et dont la vie est sans histoires jusqu’à l’adolescence. C’est là que tout va basculer. « Puis j’ai eu treize ans. Au début de l’été, maman est allée au Royal avec une amie voir le film d’un jeune cinéaste de vingt-neuf ans. Un homme et une femme. Quand elle est sortie de la salle, elle riait, elle chantait, elle dansait sur la chaussée et une Ford Taunus de couleur ocre l’a emportée. Elle venait d’avoir trente-cinq ans. Je croyais qu’elle était immortelle. À treize ans, j’ai vieilli d’un coup. »
Un choc dont, croit-elle, elle finira par se remettre. Car la vie reprend son cours…
« À seize ans, je continuais de grandir. Je mesurais alors un mètre soixante-cinq, pesais cinquantedeux kilos – les pantalons tombaient sur moi comme sur Twiggy, selon la vendeuse des Nouvelles Galeries –, j’avais changé de coiffure pour une queue de cheval bouffante ; à Paris, les pavés volaient, on y interdisait d’interdire, on y hurlait de faire l’amour pas la guerre et j’étais bien d’accord oh oui – un joli garçon un peu plus âgé que moi me l’avait même proposé, après quelques baisers et une caresse audacieuse, mais je n’avais pas encore osé offrir ce que je n’offrirais qu’une fois. » Après avoir fait quelques expériences, bu ses premiers cocktails, fumé ses premières cigarettes, un peu de marijuana, et croisé quelques hommes, Xavier, Christian et les autres, elle va croiser le regard d’André. L’amour arrive dans sa vie sous les traits de ce fils d’agriculteur aux mains aussi habiles que sensuelles. Entre le menuisier, ou plus exactement le créateur de meubles en bois et l’étudiante en lettres, la relation devient vite fusionnelle. Le bonheur est à portée de main. Elle donne naissance à Sébastien et le regarde grandir, attendrie par les beaux échanges qu’il a avec son grand-père.
Seulement voilà, elle n’a pas fini de danser au bord de l’abîme.
Choisie par un photographe dont la spécialité est de faire des clichés chaque année, à date fixe des mêmes personnes pour fixer sur le temps qui passe sur les visages, elle va encaisser un nouveau choc: « Cinq visages en noir et blanc. Le même. Le mien. Une image par an depuis cinq ans. Le temps qui passe si vite. Sébastien qui grandit. Long John Silver qui perd ses derniers cheveux. C’est extraordinaire, a fini par dire Fabrice, regarde, regarde! et j’ai su ce que je pressentais depuis un certain temps déjà, même si je n’en croyais pas mes yeux. J’ai su le chaos qui s’annonçait. J’ai su la joie et la sidération à venir. J’ai su la chance et la damnation. C’était fascinant et effrayant à la fois.
— Regarde, a répété Fabrice, c’est le même visage.
— Je sais.
— Je veux dire, le même, Betty, exactement le même. »
Faisant baculer le roman avec cette touche de fantastique, Grégoire Delacourt interroge tout autant la dictature du paraître que le soi-disant droit à la différence. Car si Martine a voulu changer de prénom et se faire désormais appeler Betty, elle va désormais vraiment devenir une personne a-normale, suspecte puis peu à peu rejetée. Les amis qui ne supportent pas de voir sa jeunesse insolente, le père qui commence à perdre la boule et croit revoir sa défunte, le mari qui se sent trahi et finira par prendre la fuite et même le fils qui, s’il continue à voir sa mère, est de plus en plus mal à l’aise « l’autre jour, on m’a demandé si tu étais ma grande sœur, bientôt on me demandera si tu es ma meuf, maman, un jour si tu es ma femme. »
À l’heure où la plupart d’entre nous s’évertuent à «rester jeune», à vouloir gommer ici une ride, la petit embonpoint, à dépenser des fortunes en soins esthétiques, voire en chirurgie, l’auteur de La Liste de mes envies démontre combien ce refus de vieillir est une hérésie. Une monstruosité. Parce qu’il n’est pas normal d’avoir trente ans pendant trente ans; parce qu’il faut bien que ce qu’on a aimé un jour s’altère, que l’image qu’on en a eue s’amenuise petit à petit, s’efface, pour nous rappeler son éphémérité et la chance que nous avons eue de l’attraper, comme un papillon au creux de la main. »
Ce psychodrame qui peut aussi se lire – avec beaucoup de plaisir – comme un conte philosophique devrait vous réconcilier avec le temps qui passe.

La femme qui ne vieillissait pas
Grégoire Delacourt
Éditions JC Lattès
Roman
256 p., 18 €
EAN : 9782709661836
Paru le 28 février 2018

Où?
Le roman se déroule en France, principalement dans le Nord, à Lille, Valenciennes, Bapaume Le Touquet, Berck, Bray-Dunes, Zuydcoote en passant par Poissy, mais nous offre aussi une escapade vers le Sud, en passant par Lyon, Valence, Montélimar, Avignon, Apt, Jonquettes, L’Isle-sur-la-Sorgue, Cavaillon, Les Vignères, Bonnieux, les Monts de Vaucluse sans oublier Valbonne et Saint-Gaultier.

Quand?
L’action se situe de 1953 jusqu’au début du XXIe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
« À quarante-sept ans, je n’avais toujours aucune ride du lion, du front, aucune patte d’oie ni ride du sillon nasogénien, d’amertume ou du décolleté; aucun cheveu blanc, aucune cerne; j’avais trente ans, désespérément. »
Il y a celle qui ne vieillira pas, car elle a été emportée trop tôt.
Celle qui prend de l’âge sans s’en soucier, parce qu’elle a d’autres problèmes.
Celle qui cherche à paraître plus jeune pour garder son mari, et qui finit par tout perdre.
Et puis, il y a Betty.

Les critiques
Babelio
Culturebox (Odile Morain)
RTL (Laissez-vous tenter – Bernard Lehut)
Blog Les chroniques de Koryfée (Karine Fléjo)
Blog Les petits livres 

Les premières pages du livre:
« À un an, je faisais parfaitement mon âge.
Une charmante brindille de soixante-quatorze centimètres, dotée d’un poids idéal de neuf kilos trois, d’un périmètre crânien de quarante-six centimètres, couvert de boucles blondes et d’un bonnet, quand soufflait le vent.
Après avoir été nourrie au sein, je consommais alors plus d’un demi-litre de lait par jour. Mon alimentation s’était enrichie de quelques légumes, féculents et protéines. Au goûter, une compote maison, avec, de temps en temps, des morceaux qui fondaient sous le palais, comme un sorbet.
À un an, je fis aussi mes premiers pas – une photographie l’atteste ; et, tandis que je gambadais, petite biche pataude, trébuchant quelquefois à cause d’un tapis ou d’une table basse, Colette et Matisse tiraient leur révérence, Simone de Beauvoir remportait le Goncourt et Jane Campion venait au monde sans savoir qu’elle me bouleverserait trente-neuf ans plus tard, en déposant un piano à queue sur une plage de Nouvelle-Zélande.
À deux ans, ma courbe de croissance fit la fierté de mes parents et du pédiatre.
À trois ans, quatre secondes molaires s’ajoutèrent dans ma bouche à ma collection de dents, laquelle comptait déjà huit incisives, quatre premières molaires et quatre canines – mais maman préférait continuer à moudre les noix et les amandes que je lui réclamais, de peur que je m’étouffe.
Je mesurais presque un mètre, quatre-vingt-seize centimètres pour être précise, mon poids était statistiquement remarquable : quatorze kilos répartis tout en finesse ; le tour de mon crâne s’établissait à cinquante-deux centimètres selon mon carnet de santé, et papa était prolongé en Algérie ; il nous envoyait des lettres tristes, des photos de lui au milieu de ses amis – ils fument, parfois ils rient, parfois ils semblent mélancoliques, ils ont vingt-deux, vingt-cinq, vingt-six ans, ils ressemblent à des enfants dans des déguisements de grandes personnes.
On a le sentiment qu’ils ne vieilliront plus.
À cinq ans, j’étais une vraie petite fille de cinq ans. Je courais, je sautais, je pédalais, je grimpais, je dansais, j’étais agile de mes mains, je dessinais bien, j’argumentais, j’étais curieuse de tout, je rabrouais les gros mots, je m’habillais en sept ans et j’en étais fière ; il y eut une insurrection à Alger et papa est rentré.
Il lui manquait une jambe et je ne l’ai pas reconnu.
À six ans et demi, j’ai perdu mes incisives et mon sourire oscillait entre la grimace et l’idiotie. Je passe le goût de fer dans la bouche, la souris, les pièces d’un franc sous l’oreiller.
À huit ans, les documents indiquent que je faisais cent vingt-quatre centimètres de haut et que je pesais vingt kilos. Je portais des chemises en jersey, des jupes Vichy, une robe à modestie et, pour les dimanches chics, une robe en taffetas de soie. Des rubans volaient dans mes cheveux, comme des papillons. Maman aimait à me photographier, elle disait que la beauté ne dure pas, qu’elle s’envole toujours, comme un oiseau d’une cage, qu’il est important de s’en souvenir ; important de la remercier de nous avoir choisies.
Maman était ma princesse.
À huit ans, j’avais conscience de mon identité sexuelle.
Je savais différencier la tristesse et la déception, la joie et la fierté, la colère et la jalousie. Je savais que j’étais malheureuse que papa n’ose toujours pas me prendre sur ses genoux, malgré sa nouvelle prothèse. Je savais la joie, lorsqu’il était de bonne humeur ; il jouait alors à Long John Silver, me racontait les trésors, les mers et les merveilles. Je savais la déception, lorsqu’il souffrait, qu’il était de méchante humeur, lorsqu’il devenait Long John Silver colérique et menaçant.
À neuf ans, j’appris à l’école comment les hommes se déplaçaient et s’éclairaient à la veille de la Révolution, on nous raconta l’échappée de Gambetta en ballon, et au-dessus de nos têtes un Russe tournait dans l’espace – il donna plus tard son nom à un cratère de deux cent soixante-cinq kilomètres de diamètre.
À dix ans, je ressemblais furieusement à une petite fille de dix ans. Je rêvais sur mon front de la frange de Jane Banks dans Mary Poppins, que nous étions allés voir en famille au cinéma Le Royal. Je rêvais d’un frère ou d’une sœur aussi, mais papa ne voulait plus d’enfant dans un monde qui tuait les enfants.
Il ne nous parlait jamais de l’Algérie.
Il avait trouvé un travail de vitrier – funambule sur escabeau, riait-il, c’est pas une jambe de moins qui fera la loi ! Il tombait souvent, pestait contre l’absente, et chaque nouvelle marche gravie était une victoire ; je le fais pour ta mère, qu’elle comprenne que je suis pas un éclopé. Il aimait bien regarder chez les gens. Les observer. Cela le rassurait de voir que la douleur était partout. Que des garçons de son âge étaient rentrés d’Algérie avec des blessures inguérissables, des cœurs arrachés, des bouches cousues pour ne pas raconter, des paupières collées pour ne pas revivre les horreurs.
Il vitrait les silences comme on referme des cicatrices.
Maman était belle.
Elle rentrait parfois les joues rouges. Alors Long John Silver cassait une assiette ou un verre, puis s’excusait de sa maladresse en pleurant, avant de ramasser les éclats de son chagrin.
À dix ans, je mesurais cent trente-huit centimètres virgule trois, je pesais trente-deux kilos et demi, ma surface corporelle avoisinait le mètre carré – un micron, dans l’univers; j’étais gracieuse, je chantais Da Dou Ron Ron et Be Bop A Lula dans la cuisine jaune pour les faire rire et, un soir, papa me fit asseoir sur son unique jambe.
À douze ans, j’ai vu mes aréoles s’élargir, s’assombrir ; j’ai senti deux bourgeons éclore sous ma poitrine.
Maman a commencé à porter des jupes qui découvraient ses genoux, grâce à une certaine Mary Quant, en Angleterre ; puis bientôt elles révélèrent presque toutes ses cuisses. Ses jambes étaient longues, et pâles, et je priais pour plus tard avoir les mêmes.
Certains soirs, elle ne rentrait pas et papa ne cassa plus d’assiette ni de verre.
Son travail marchait bien. Il ne faisait plus seulement les réparations de châssis, les remplacements de vitres à cause des tempêtes ou des actes de malveillance, mais il posait désormais les fenêtres des pavillons modernes qui poussaient partout autour de la ville, attirant de nouvelles familles, des automobiles, des ronds-points et quelques filous.
Il aurait voulu que nous quittions notre appartement pour nous installer nous aussi dans l’un de ces pavillons neufs. Il y a des jardins et de grandes salles de bains, disait-il, des cuisines tout équipées. Ta mère serait heureuse. C’est tout ce qu’il espérait. En attendant, il avait acheté une Grandin Caprice et nous regardions, fascinés, Le Mot le plus long et Le Palmarès des chansons, sans parler d’elle, sans l’attendre, sans joie.
Puis j’ai eu treize ans.
Au début de l’été, maman est allée au Royal avec une amie voir le film d’un jeune cinéaste de vingt-neuf ans.
Un homme et une femme.
Quand elle est sortie de la salle, elle riait, elle chantait, elle dansait sur la chaussée et une Ford Taunus de couleur ocre l’a emportée.
Elle venait d’avoir trente-cinq ans.
Je croyais qu’elle était immortelle.
À treize ans, j’ai vieilli d’un coup. »

Extraits:
« J’avais onze ans, je n’avais pas compris qu’elle m’expliquait le chagrin des femmes, cette peur atavique du temps qui efface, transforme et dissout, jusqu’à faire disparaître tout ce qui avait été le charme, l’élégance, le désir, la vie même, sans rien laisser d’autre que des cendres, rien d’autre que l’effroi de la solitude à venir. »

« J’allais avoir dix-huit ans, je portais des jupes qui volaient parfois, découvrant mes longues jambes pâles – merci maman –, j’étudiais le théâtre du dix-huitième siècle, Goldoni, Favart, Marivaux, la sémiologie de l’image et le latin. Le soir, nous nous retrouvions à une vingtaine d’étudiants au Pubstore nouvellement ouvert, avec sa drôle de façade en cuivre, percée de hublots ; j’y ai bu mes premiers cocktails, fumé mes premières cigarettes, un peu de marijuana, j’y croisais quelques rêveurs qui redessinaient le monde et les lisières de l’âme des hommes ; deux d’entre eux passèrent dans mes bras, se posèrent contre mon cœur, mais jamais dans mon cœur, et puis il y eut Christian, son charme ahurissant, son regard trop clair, Christian aux yeux duquel, malgré mes tenues choisies pour lui, mes paupières pour lui couvertes de fard violet ou vert ou bleu, comme des nuits, malgré mes lèvres glossy qui appelaient aux baisers, malgré ma peau qui disait oui, Christian aux yeux duquel j’étais invisible – cette terrible blessure de l’indifférence. »
« À trente ans, je suis devenue un modèle du grand projet photographique de Fabrice, à l’intitulé cérémonieux : Du temps. Depuis vingt ans déjà, il photographiait des modèles chaque année, à date fixe; un jour, expliquait-il, je ne sais pas encore quand, j’en ferai une somme sur le temps qui passe sur les visages. C’est fascinant, la jeunesse, c’est un aimant, et si douloureux lorsqu’elle s’enfuit. Le premier avec qui j’ai commencé avait douze ans, il en a trente-deux. Il m’a montré les vingt clichés à la suite. Le temps allait bien à cet homme. Il passait sur lui en douceur, comme une eau. Un autre visage. Une femme. Neuf images. En neuf ans, le temps avait fissuré sa peau, cerné ses lèvres de petits barbelés, creusé ses joues, mais n’était pas venu à bout de l’éclat de son regard. C’était saisissant. »

« Nous n‘avions pas changé le monde, il nous avait changés; nous étions juste devenus ces petits particules de poussières qui volètent dans l’air et que l’on voit parfois dans un rayon de soleil; et lorsque Xavier me lisait certains passages de son livre, des phrases violentes, choquantes, je laissais ses mots, comme ces poussières de nous s‘envoler, je ne les attrapais pas, ils se volatilisaient, et il riait, il riait, et son rire était clair; il disait, c’est beau, hein Betty? c’est beau, t’es sur le cul, je le sais, sur le cul, et je riais également, mais d’un rire de maman qu’il ne pouvait soupçonner, un rire comme des bras qui s’ouvrent et se font le lieu de tous les voyages. Avec lui, j’avais sans cesse l’impression que j’allais être démasquée; je répugnais à ce qu’il me tienne la main dans la rue ou m’y embrasse, j’étais mortifiée à l’idée que quelqu’un voie nos vingt ans d’écart, nous montre du doigt, persifle, elle couche avec un ami de son fils, ou peut-être même son fils, allez savoir… »

« j’avais sans cesse l’impression que j’allais être démasquée; je répugnais à ce qu’il me tienne la main dans la rue ou m’y embrasse, j’étais mortifiée à l’idée que quelqu’un voie nos vingt ans d’écart, nous montre du doigt, persifle, elle couche avec un ami de son fils, ou peut-être même son fils, allez savoir… »

« Dans les yeux de Long John Silver, j’étais elle, j’étais le serpent et la tentation, j’étais ce qui le consumait. Sébastien a décidé de vivre avec son père. Les mêmes arguments affligeants – l’autre jour, on m’a demandé si tu étais ma grande sœur, bientôt on me demandera si tu es ma meuf, maman, un jour si tu es ma femme. Je ne l’en ai pas empêché. Mais je t’aime toujours, maman. Je sais. Grandir est violent, je te l’ai déjà dit, on doit faire un deuil difficile. Celui du plus faible. »

« Les deux hommes de ma vie m’ont quittée parce que mon inaltérable jeunesse était une monstruosité ; parce qu’il n’est pas normal d’avoir trente ans pendant trente ans ; parce qu’il faut bien que ce qu’on a aimé un jour s’altère, que l’image qu’on en a eue s’amenuise petit à petit, s’efface, pour nous rappeler son éphémérité et la chance que nous avons eue de l’attraper, comme un papillon au creux de la main: il faut que les choses meurent pour que nous ayons la certitude de les avoir un jour possédées. »


Olivia de Lamberterie présente La Femme qui le vieillissait pas de Grégoire Delacourt © Production Télé Matin, France Télévisions.

À propos de l’auteur
Grégoire Delacourt a publié, toujours aux éditions JC Lattès, L’Écrivain de la famille (20111), La Liste de mes envies (2012), best-seller traduit dans 35 pays, La Première chose qu’on regarde (2013), On ne voyait que le bonheur (2014), Les Quatre saisons de l’été (2015), Danser au bord de l’abîme (2017) et La femme qui ne vieillissait pas (2018). (Source: Éditions JC Lattès)

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Minuit, Montmartre

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Voici trois bonnes raisons de lire ce livre:
1. Parce que tous ceux qui se sont promenés sur la butte Montmartre se sont pris à rêver de cette époque aujourd’hui révolue, à la fin de la Belle Epoque, où les artistes se croisaient et s’encourageaient, où tous les arts s’épanouissaient grâce à une belle émulation, où l’on pouvait croiser Picasso, Steinlen, Apollinaire ou Toulouse-Lautrec au détour d’une rue ou dans l’un des cabarets.

2. Parce que, pour son troisième roman, Julien Delmaire a eu la bonne idée – un peu comme Camile Laurens avec sa danseuse de 14 ans – de mettre au cœur de son récit une «fille modèle». Répondant au doux nom de Masseïda, elle débarque dans l’atelier de Steinlen et sera son dernier amour.

3. Parce que cet hommage à la Butte nous permet de découvrir un artiste dont la plupart d’entre nous ont certes oublié le nom, mais pas les œuvres. Théophile-Alexandre Steinlein est en effet le créateur – entre autres – de l’affiche du Chat noir et sera l’un des animateurs de ce quartier parisien à nul autre pareil que le Musée de Montmartre a mis à l’honnneur l’an passé.

Minuit, Montmartre
Julien Delmaire
Éditions Grasset
Roman
224 p., 18 €
EAN: 9782246813156
Paru en août 2017

Ce qu’en dit l’éditeur
Montmartre, 1909. Masseïda, une jeune femme noire, erre dans les ruelles de la Butte. Désespérée, elle frappe à la porte de l’atelier d’un peintre. Un vieil homme, Théophile Alexandre Steinlen, l’accueille. Elle devient son modèle, sa confidente et son dernier amour. Mais la Belle Époque s’achève. La guerre assombrit l’horizon et le passé de la jeune femme, soudain, resurgit…
Minuit, Montmartre s’inspire d’un épisode méconnu de la vie de Steinlen, le dessinateur de la célèbre affiche du Chat Noir. On y rencontre Apollinaire, Picasso, Félix Fénéon, Aristide Bruant ou encore la Goulue… Mais aussi les anarchistes, les filles de nuit et les marginaux que la syphilis et l’absinthe tuent aussi sûrement que la guerre.
Ce roman poétique, d’une intense sensualité, rend hommage au temps de la bohème et déploie le charme mystérieux d’un conte.

Les critiques
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Les premières pages du livre
La Butte, en ce temps-là, paraissait une montagne. La poésie et la tuberculose y régnaient à parts égales. Surgie des cabarets, des ateliers de peintres et des bosquets en fleurs, une nuée de jeunes gens cueillait les fruits du siècle naissant. À chaque carrefour s’aiguisaient des fantaisies, se forgeaient des merveilles. Tout semblait possible depuis qu’une bonne fée avait tendu sa chevelure haute-tension aux pylônes des boulevards.
Loin des volts et des mirages, les ruelles de Montmartre buvaient la flamme paisible au bec des candélabres. L’ombre conservait son mystère, sa patine et sa saveur. Certaines venelles, à certaines heures, s’abandonnaient sans pudeur à la nuit. La lune, la belle luisarde, lanternait les pentes herbeuses, les caniveaux où flottaient les étoiles. Une horde de matous manœuvrait dans l’obscurité, frôlait les rails des tramways, les sépultures, les flaques d’eau.
Parmi cette multitude ébouriffée, un chat. Son maître, Théophile Alexandre Steinlen, un vieux dessinateur de la rue Caulaincourt, l’avait baptisé du nom de Vaillant. Ce sobriquet, hommage à un dynamiteur anarchiste, l’animal le portait avec panache. Sa jeunesse exultait dans un corps massif, au pelage épargné par la gale. Les femelles du quartier, sur l’ardoise des toits, miaulaient son nom avec des trémolos suraigus. Cela n’émouvait guère Vaillant, qui ne manifestait aucun intérêt pour les choses de l’amour. C’était un félin combatif le plus souvent, contemplatif, quand le soleil funambule dégringolait derrière le Sacré-Cœur, soulevant dans sa chute tous les pigments de la Terre.
Il connaissait le quartier comme les replis de sa pelisse ; sa carcasse se mouvait avec la souplesse d’un batelier. Les rempailleuses de la place du Calvaire l’appelaient « Le Chartreux », tant il est vrai qu’il partageait nombre de traits avec ce chat de luxe – sa robe grise, sa taille, le jaune vif de ses prunelles. Il conservait cependant dans la courbe des oreilles, le triangle du museau, un je-ne-sais-quoi de parfaitement roturier. S’il existait un griffu intraitable dans les rues de Montmartre, c’était bien lui, Vaillant, dont la toison se confondait avec la poussière des jours.

Extrait
« Passant outre à la fatigue et la soif, elle se dirigea vers cette contrée inconnue. Le vent qui jusqu’alors s’était tu souffla dans la hampe des hauts peupliers, reprenant les premières syllabes de son nom : « Massa, Massa », dans une litanie de feuillages et de sève.
Sous les feux mauvais de la rampe, la lumière frelatée des réverbères, le vent sifflait son nom, Massa, Massa, comme une exhorte à ne pas lâcher prise.
Je suis Masseïda, la petite Massa du bord du fleuve. Aujourd’hui, je suis grande, et le vent me protège…
Elle entreprit l’ascension d’une colline. Son souffle puisait dans ses ultimes gisements, elle s’accrochait aux grappins de la nuit. Les volets claquaient au lointain, comme le chahut des rames sur l’écume.
Elle gravit la pente pour parvenir sur une esplanade cernée de lampadaires souffreteux. Trois directions possibles. Elle hésita, persuadée que de son choix dépendrait son devenir. Elle allait s’engager dans la ruelle la plus éclairée, lorsqu’un chat vint à sa rencontre. La bête aurait pu miauler son prénom, à l’instar du vent, que cela ne l’eût pas surprise. L’animal semblait un élément de la grande machinerie du hasard. Il accepta sa caresse, la paume de Masseïda effleura sa toison comme un manteau de luxe. »

À propos de l’auteur
Né en 1977, Julien Delmaire est romancier et poète. Plusieurs de ses textes ont été traduits, en anglais, en espagnol, en allemand, en italien et japonais. Depuis près de quinze ans, il multiplie les performances poétiques sur scène, un peu partout dans le monde. L’écrivain encadre de nombreux ateliers d’écriture dans les établissements scolaires, les hôpitaux psychiatriques, en milieu carcéral, ainsi que dans les bibliothèques et les médiathèques. Julien Delmaire anime le blog littéraire Nous, Laminaires. Son premier roman, Georgia, publié aux éditions Grasset, a remporté le Prix Littéraire de la Porte Dorée. Son second roman, Frère des Astres, lauréat du Prix Spiritualité d’Aujourd’hui est paru aux éditions Grasset en mars 2016. Son troisième roman Minuit, Montmartre est paru en août 2017. (Source: juliendelmaire.com)

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L’été en poche (19)

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Parmi les dix milliers de choses

En 2 mots
Les lettres sur le palier de la famille Shanley dévoilent l’adultère de Jack. Deb son épouse, Kay et Simon, ses enfants, vont devoir réagir. Su un sujet maintes fois traité, Julia Pierpont fait preuve d’une belle originalité dans son analyse psychologique et la construction de son premier roman.

Ma note
etoileetoileetoile (beaucoup aimé)

Si vous voulez en savoir plus…
Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format

Les premières lignes

L’avis de… Fabienne Pascaud (Télérama)
« Sous ses apparences classiques de roman familial et psychologique, Parmi les dix milliers choses rayonne de mille éclats, mille inachèvements, mille brisures, à l’image de ces courts chapitres imbriqués dans un temps étrangement illusoire… Il y a quelque chose du brio et de l’insolence très new-yorkaise qu’on aime tant chez Woody Allen dans ce lancinant premier roman… »

Ester ou la passion pure

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Ester ou La passion pure
Lena Andersson
Autrement
Roman
Traduit du suédois par Johanna Brock et Erwan Seure-Le Bihan
218 p., 17 €
ISBN: 9782746740303
Paru en mars 2015

Où?
L’action se situe en Suède, notamment à Malmö, Leksand, Borås, Stockholm ainsi qu’à Paris.

Quand?
Le roman se déroule de nos jours

Ce qu’en dit l’éditeur
« Elle se dit : c’est le moment de dire non et de m’éloigner la tête haute.
Elle se dit : c’est le moment de partir sans me retourner.
Elle lui emboîta le pas. »
Pourquoi n’appelle-t-il pas ? Est-il submergé de travail ? Est-il chez l’autre femme, celle de Malmö ?
Depuis sa rencontre avec Hugo Rask, un artiste célèbre, Ester Nilsson ne dort plus, ne lit plus, ne vit plus. Elle attend. Son cerveau enfiévré analyse, encore et encore, chacune de ses actions. Elle est incapable de faire face aux situations les plus anodines : peut-elle inviter Hugo à dîner même si elle n’a qu’une seule et unique chaise ?
Doit-elle enlever son manteau quand elle passe chez lui à l’improviste ?
Tout semble lui échapper, pourtant une chose est sûre : la raison est soluble dans la passion.

Ce que j’en pense
***
«Ester Nilsson, qui d’habitude se méfiait des honneurs autant que du déshonneur, deux sources d’asservissement au jugement des autres, en était à se demander dans quelle mesure ôter ou non son manteau risquerait de trahir son amour.» Voilà un roman tout entier construit sur ces détails qui, si on n’y prend pas garde, font basculer une vie. Quoi de plus banal que d’enlever son manteau en entrant chez quelqu’un. Seulement voilà, ce geste va être interprété. Peut-être mal. C’est pourquoi, quand on veut être parfaite, quand la soif d’amour motive chacun de ses gestes, on arrive vite à de telles situations. De celles qui vous paralyse, vous anéantit.
Le célèbre artiste Hugo Rask est l’objet des tourments d’Ester. C’est pour lui qu’elle éprouve cette passion pure. Mais là où elle met sa vie en jeu, lui ne voit qu’un jeu. Quand il s’absente, elle s’angoisse, se pose mille questions, se dit qu’elle ferait mieux de capituler, qu’elle n’en peut plus.
Quand il revient et lui propose de dîner, quand elle le retrouve, sa passion se retrouve intacte, instantanément.
«Lorsqu’on aime et que l’on sait l’amour réciproque, le corps est léger. Mais si l’on doute de cette réciprocité, un kilo en pèse trois.»
Tandis qu’Ester se consume, Hugo n’éprouve que l’envie de «se débarrasser des chaînes dont elle l’enserrait».
Cette nouvelle variation sur la relation amoureuse dans un couple qui n’est pas sur la même longueur d’onde a quelque chose de vertigineux. Car cette liaison – on le sent très vite – devient vite dangereuse. Mais comment raisonner une femme amoureuse ?

Autres critiques
Babelio
Blog Mediapart
Toute la culture
Sens critique
Le Temps (Quotidien Suisse)

Extrait
« Elle répondait au nom d’Ester Nilsson. Elle était poète et essayiste avec déjà, à trente et un ans, huit publications conséquentes à son actif. Dogmatiques selon certains, spirituelles selon d’autres. La plupart des gens n’avaient jamais entendu parler d’elle. Sa clarté d’esprit lui faisait percevoir la réalité avec une exactitude dévastatrice, et elle voulait croire que le réel était tel qu’elle le ressentait. Ou plus exactement que les êtres humains sont aptes à saisir le monde tel qu’il est, à condition d’être suffisamment perspicaces et de ne pas se mentir à eux-mêmes. Le subjectif est objectif et l’objectif est subjectif. C’était ainsi, en tout cas, qu’elle s’efforçait de vivre. Elle n’ignorait pas que la recherche de cette même exactitude dans le langage s’apparentait à un enfermement, mais elle la poursuivait quand même. Toute autre aspiration intellectuelle facilite trop la vie des tricheurs et des paresseux de l’esprit, peu soucieux de précision quant à l’articulation des phénomènes entre eux et leur transcription dans la langue. » (p. 5)

A propos de l’auteur
Lena Andersson est née en 1970. Elle est critique littéraire pour le Svenska Dagbladet et éditorialiste pour le Dagens Nyheter – les deux quotidiens suédois les plus importants. Ester ou la passion pure, son cinquième roman, a reçu le prix August en 2013 et s’est vendu à plus de 200 000 exemplaires en Suède. (Source : evene.lefigaro.fr/)

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Parmi les dix milliers de choses

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Parmi les dix milliers de choses
Julia Pierpont
Editions Stock
Roman
traduit de l’anglais (États-Unis) par Aline Azoulay-Pacvo
324 p., 21,50 €
ISBN: 9782234075573
Paru en janvier 2016

Où?
Le roman se déroule principalement aux Etats-Unis, à New-York et dans les environs. D’autres épisodes se passent à Houston, Atlanta, Washington, Phoenix, Tempe, Saratoga, Rhode Island, Jamestown.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Dans la famille Shanley : Jack, charmeur impénitent, est un artiste reconnu ; Deb a renoncé quant à elle, avec une certaine allégresse, à une carrière de danseuse de ballet pour élever leurs deux enfants. Un appartement à Manhattan, une famille presque heureuse tant Deb s’applique à fermer les yeux sur les infidélités de son mari. Jusqu’au jour où un paquet anonyme ébranle le foyer : une simple boîte en carton, remplie d’emails chroniquant sans pudeur la vie secrète de Jack. Le paquet, adressé à Deb, tombe malencontreusement entre les mains des enfants. Rien ne sera plus comme avant…
Roman d’une famille en déconstruction, Parmi les dix milliers de choses
est une comédie humaine à quatre voix, saisissante d’audace et de justesse.

Ce que j’en pense
***
«C’est de Jack que je veux vous parler. J’ai commencé à coucher avec votre mari en juin dernier. C’est juste que parfois il avait besoin de moi.» Le paquet de lettres on ne peut plus explicites déposé au domicile newyorkais de la famille Shanley donne à Julia Pierpont l’occasion de faire tout à la fois une entrée remarquée en littérature et de revisiter un genre déjà beaucoup abordé, celui de l’adultère et de ses conséquences.
Car ici, Kay et Simon, les enfants de la famille, sont confrontés à ces écrits. Du coup, il devient impossible de faire comme si rien ne s’était passé. Mieux, l’auteur va nous offrir un roman choral en donnant au fil des chapitres la parole aux différents protagonistes, à leur façon de se situer par rapport à cet événement. L’humiliation de Deborah, dite Deb, qui avait jusque là essayé de faire bonne figure face à ce qu’elle aurait pu considérer comme des incartades liées à son statut d’artiste plasticien en soif d’inspiration, mais qui se retrouve à soigner son mari grâce à ses dons de physiothérapeute parce qu’il se fait mal après quelques galipettes sauvages. Pour elle, qui a abandonné sa carrière de danseuse pour s’occuper de ses enfants, la ligne rouge est maintenant dépassée. D’autant que son infortune est devant ses yeux, noir sur blanc. «Les passages salaces la dérangeaient moins que les mots tendres – un sentiment sans doute légitime.»
Jack ne prend, quant à lui, pas les choses au tragique : «Tout finirait par s’arranger. Il s’en était toujours sorti ; il n’y a avait pas de raison qu’il ne s’en sorte pas cette fois encore.» D’autant qu’il n’était pas vraiment responsable. Il n’avait pas su résister, voilà tout. En attendant que passe l’orage, il allait passer davantage de temps dans son atelier, se consacrer à son travail et à ses expositions. Mais la cohabitation va s’avérer de plus en plus compliquée. Et il ne se rendra pas compte que les vacances de Deb avec les enfants dans leur villa de Jamestown sonnera comme une rupture définitive.
Simon, l’adolescent boutonneux, est sans doute le plus perturbé de tous. Au moment où il se cherche, où son avenir est encore écrit en pointillés, comment réagir autrement que par une colère froide alors que ses seules certitudes, son cocon familial s’effondre ? Et l’épisode de son dépucelage qui va tourner au fiasco lors des vacances loin de son père ne va pas arranger les choses.
Peut-être que Kay, la plus jeune représentante de cette famille qui se déconstruit, a la réaction la plus saine. «Deb n’avait j’avais vu Kay rester longtemps en colère contre son père, ni lui refuser quoi que ce soit. Et elle ne pouvait lui en tenir rigueur ; c’était pareil entre elle et son père. Si la mère pansait ses blessures, c’était son père qui les embrassait pour les apaiser.» Aussi, elle espérera longtemps une issue paisible. Qui ne viendra pas. Car comme le dit le poème de Galway Kinnell qui donne son titre au livre «Nous marcherons ensemble parmi les dix milliers de choses, pénétrés trop tard par cette découverte, l’amour est le salaire de la mort.»
Un premier roman prometteur.

Autres critiques
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Paris New-York tv
Blog Blablablamia
Blog Meelly lit

Extrait
« C’était lui qui avait déraillé ou le monde. Ces dernières années, lui semblait-il. C’était lié à internet, au djihad et à toutes ces catastrophes naturelles qui leur tombent dessus : cet étrange bourdonnement dans l’air qui entravait votre progression, ce sentiment de vivre à une époque sans avenir. Et voilà que cette fille avait débarqué, avec ses corsages transparents et, dessous, ses seins doux, pointant comme de drôles de petites bestioles. Ses lèvres pleines, son cul rebondi, cette rondeur permanente quand tout le reste paraissait si dégonflé, quand… »

A propos de l’auteur
Julia Pierpont est diplômée de la New York University, où elle a reçu la bourse de la Rona Jaffe Foundation. Née à Manhattan, elle collabore au New Yorker.
À 28 ans, Julia Pierpont fait une entrée remarquée sur la scène littéraire américaine, saluée par ses pairs et par une critique unanime. (Source : Editions Stock)

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