Route One

MOUTOT_route_one coup_de_coeur

En deux mots
Hyrum Rock, propriétaire d’un immense ranch à Big Sur ne veut pas que la «California State Route One» empiète sur sa propriété. Il entend utiliser tous les moyens pour retarder le chantier géré par l’ingénieur Wilbur Tremblay qui doit non seulement se battre contre la topographie mais aussi la mafia.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

La route la plus difficile à construire

L’épopée constituée par la construction de la California State Route One donne à Michel Moutot l’occasion de nous offrir un nouveau formidable roman. Derrière cette page d’histoire, l’auteur de L’America retrouve des hommes ambitieux, la mafia, l’amour et la mort.

Disons-le d’emblée. C’est une fois encore une réussite totale, un gros coup de cœur. Après nous avoir enchanté avec Ciel d’acier, son premier roman qui racontait l’édification des gratte-ciels de New York, puis avoir récidivé avec Séquoias et L’America, le roman de l’émigration, de la Nouvelle-Orléans à la Californie, voici donc son quatrième roman américain. Il nous entraine cette fois au sortir de la Première Guerre mondiale, toujours sur la côte ouest.
Les premiers chapitres nous permettant de découvrir les personnages qui vont se croiser plus tard à des époques différentes de leur vie. Le premier à entrer en scène, en 1935, est Hyrum Rock, propriétaire d’un immense ranch à Big Sur. Il voit d’un mauvais œil les engins de chantier et l’avancée des travaux de la route côtière qui vient manger une partie des terres que son père fait prospérer.
On part ensuite dans le Maine vingt ans plus tôt. A St Clouds vit un orphelin, Wilbur Oak. Le garçon de huit ans découvre que son pensionnat est isolé à la suite d’intempéries qui ont détruit le pont qui les reliait à la ville. Il se promet alors de devenir un as du génie civil.
On remonte ensuite jusqu’en 1847, à l’époque des pionniers comme Samuel Brannan et Moses Rock. Missionné par les mormons pour trouver un endroit où leur église pourrait suivre ses préceptes sans être inquiétée, il crée New Hope avec une poignée d’hommes et de femmes. Cette terre vierge, situé à un confluent de rivières non loin de Monterrey, finira par convenir à Moses qui décide de ne pas suivre les colons qui partent pour Salt Lake City. Il entend profiter de l’espace qui est mis à sa disposition et laissera à son fils un domaine de vingt mille hectares au bord de l’océan. Et le secret de sa fortune.
Puis on retrouve Wilbur. Adopté par le couple Tremblay, il va pouvoir réaliser son rêve et devenir ingénieur civil. Une réussite que sa mère ne verra pas, emportée par un cancer. Son père, victime de la grande dépression, perd son emploi, sa maison et sera sauvé in extremis par son fils adoptif qui l’emmène avec lui au Nevada où l’attend son premier grand chantier, le barrage de Boulder près de Las Vegas. Les conditions de travail et le respect très approximatif de la législation et de la sécurité heurtent sa morale. Et comme son père, engagé comme croupier dans un casino, refuse de truquer les parties, il préfèrent fuir vers la côte.
C’est là, autour de Big Sur, que Wilbur Tremblay retrouvera du travail et se heurtera à Hyrum Rock. Sur la partie la plus difficile de cette California State Route One, il devra aussi composer avec les prisonniers de San Quentin, main-d’œuvre mise à disposition pour aider à la construction de la route en échange de 35 cents par jour et d’une réduction de peine ainsi que des hommes mandatés par le plus célèbre des détenus d’Alcatraz, Al Capone.
On l’aura compris, ce chantier focalise l’attention, les ambitions, les trafics. Mais offre aussi une voie vers la liberté, y compris pour les femmes vivant sous le joug de Hyrum Rock. Il donne aussi à Michel Moutot l’occasion de nous offrir un nouveau grand roman, plein de bruit et de fureur, de drames humains et de grandes avancées, de sentiments à fleur de peau. La fin de époque et l’émergence d’un Nouveau Monde, un tourbillon dans lequel on se laisse emporter avec énormément de plaisir, un peu comme si Alexandre Dumas avait croisé la route de John Steinbeck !

Route One
Michel Moutot
Éditions du Seuil
Roman
320 p., 20 €
EAN 9782021455670
Paru le 6/05/2022

Où?
Le roman est situé aux États-Unis, principalement en Californie, à San Francisco, Los Angeles, Monterey, Big Sur, New Hope. On y évoque aussi le Maine et St Clouds, New York et Salt Lake City.

Quand?
L’action se déroule de 1845 à 1937.

Ce qu’en dit l’éditeur
À l’aube du XXe siècle, des hommes intrépides bâtissent la mythique route One, balcon sur l’océan Pacifique qui longe la côte ouest des États-Unis, de la Californie du Sud aux confins du Canada. Mais le destin du jeune ingénieur chargé de tracer la voie sur ces terres sauvages va croiser celui du dernier grand propriétaire terrien de Big Sur, mormon polygame à la fortune mystérieuse, prêt à empêcher toute intrusion dans son domaine et préserver ses secrets.
La construction de la route One, c’est aussi la parabole de la fin d’un monde, poussé dans les oubliettes de l’Histoire par un autre. Le XXe siècle et ses machines rugissantes remplacent le XIXe siècle, la pelle mécanique chasse le grizzly. À l’autre bout de l’Amérique, la dernière route part à l’assaut des falaises du Pacifique et met le point final à la conquête de l’Ouest.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr

Les premières pages du livre
« 1
Big Sur (Californie)
Mars 1935
Il entend la machine avant de la voir. Le souffle rauque d’une bête de fer et de charbon, toutes les trois secondes. Grincements de chenilles, grognements mécaniques, craquements de roches, volutes de fumée et de poussière au-dessus du canyon. L’écho du bulldozer se mêle à la rumeur du Pacifique, la couvre par moments. C’était donc vrai. Ces maudits ouvriers ne sont plus armés que de pelles, de pioches et de brouettes. Le monstre de métal qu’il a vu débarquer d’un navire à Anderson Landing et monter vers le chantier, comme un insecte géant écrasant tout sur son passage, est entré en action. Une pelle à vapeur. Hyrum Rock en a vu une à l’œuvre, l’an dernier, dans le port de San Francisco. Menace de fer et de feu, symbole du siècle nouveau, barbare mécanique, elle viole le paradis perdu de la côte sauvage. Son godet, au bout du bras articulé tendu de câbles, abat le travail de dix hommes. Il mord la terre brune, arrache le maquis, change le sentier muletier en piste où deux automobiles peuvent se croiser. Une cicatrice à flanc de montagne. « Ma montagne. Mes terres. Saloperie de route.»
Le rancher détend les rênes de sa jument, qui part au pas vers un bois de séquoias. Derrière lui, les sommets arides de la chaîne de montagnes Santa Lucia accrochent les nuages, dans un ciel céruléen. Un paysage de cyprès couchés par les vents du large, bosquets de pins Douglas dans les vallons, maquis impénétrable où les nuances de vert se marient au jaune des genêts, prairies salées par les embruns, sentiers millénaires des Indiens Esselen, ravins profonds où chantent des torrents, falaises sombres en à-pic sur les flots, chutes d’eau douce sur des plages de sable clair. Au loin, l’infini du Pacifique, son bleu cobalt, ses caps, ses récifs, ses îlots couverts d’oiseaux, ses forêts d’algues géantes, ses rouleaux couronnés d’écume, ses horizons mouvants où courent les tempêtes.
Quarante ans qu’il parcourt à cheval cette terre où il est né, où ses ancêtres mormons ont trouvé refuge, et jamais Hyrum Rock ne s’est lassé de sa majesté, de sa sauvagerie, de son incandescente beauté. Ce sentiment d’immensité, de fin du monde ; ce refuge où le continent s’achève, dernière piste à l’ouest de l’Ouest, où le temps semble s’être arrêté, où une Amérique éternelle se jette avec fracas dans l’océan, où ils ne viendront jamais les déloger.
Get up into the mountains, disait la prophétie, « Réfugiez-vous dans les montagnes ». Combien de fois l’a-t-il entendue, dans la bouche de son père, de sa grand-mère ?
D’une pression du mollet, il dirige sa monture vers la crête, à travers les touffes d’armoise odorante et de sarrasin sauvage. L’ombre portée, sur la végétation, d’un oiseau de proie lui fait lever la tête. Un condor de Californie plane en cercles concentriques. Il épie, lui aussi, les intrus qui profanent le silence et l’isolement de la côte la plus escarpée et la plus inaccessible de l’Ouest américain. « Il est descendu du pic Junipero Serra, se dit Hyrum en cherchant dans une fonte de selle sa lunette de marine. Il en reste quelques couples, là-haut. Des mois que je n’en avais pas vu. Il va falloir rentrer les veaux nés la semaine dernière. » Grossis douze fois, la tête rouge et le bec crochu sont tournés vers la côte et la rumeur du chantier. Le rancher baisse la longue-vue, la garde en main le temps d’arriver au sommet de la colline. Le cheval comprend qu’il ne faut pas s’engager dans la descente et s’arrête entre deux chênes à tan. Les voilà.
Ils n’ont pas tracé leur route, cette coast road de malheur que les spéculateurs et les milieux d’affaires de Monterey réclament depuis des lustres, en suivant les courbes des collines, arabesques de l’ancienne piste indienne. Ils ont tiré droit, au plus court, au plus violent, à flanc de montagne. À la dynamite. Les explosions et leurs champignons de poussière rythment les jours et se rapprochent des terres du ranch Rock. Son sigle, un double R dans un cercle de feu, sur les troncs, les barrières ou en travers des pistes, et la réputation de son propriétaire ont longtemps suffi à éloigner curieux, policiers, voleurs de bétail ou chercheurs d’or. Mais ceux-là sont d’une autre trempe, d’un autre temps. Ils arasent, bouchent, déboisent, éventrent, détruisent. Ils ont bâti un pont de béton monumental pour franchir le canyon de Bixby, dont le rancher pensait qu’il le protégerait à jamais des envahisseurs. Les actions en justice, les tempêtes d’hiver, glissements de terrain, éboulements, incidents mécaniques, accidents mortels, rios en crue les ralentissent mais ne les arrêtent pas. La grande crise économique les a immobilisés un temps au sud de Monterey, mais ils ont repris.
« Leur route est une balafre. Une cicatrice dans mon paysage. Mon ranch. Mon royaume. Mon grand-père n’avait pas choisi par hasard ces confins perdus de la côte californienne. Il fuyait les persécutions, les arrestations, les procès, la prison, la chasse aux mormons. Les Rock ont vécu heureux dans ce bout du monde pendant près d’un siècle, libres de conserver leurs coutumes, de pratiquer leur religion et la polygamie sans que quiconque vienne mettre son nez dans leurs affaires. Une visite du shérif, fatigué par deux jours de selle, tous les deux ou trois ans, un coup de gnôle, quelques billets et à la prochaine. Mais, avec cette route, Monterey et ses fonctionnaires, les lois californiennes et fédérales, les curieux, les journalistes et les spéculateurs ne seront plus qu’à quelques heures en automobile. Ils arrivent, ils nous rattrapent. »
Hyrum enlève son Stetson, le laisse pendre dans le dos par la jugulaire, s’essuie le visage d’un revers de manche, lève la lorgnette.
À mi-pente, cent mètres au-dessus des vagues qui roulent sur les rochers et lèvent un voile d’écume irisé par les rayons du soleil, l’engin semble en équilibre sur un chemin trop étroit. Un panache de fumée noire, deux jets de vapeur, et son bras, comme la trompe d’un éléphant d’acier, s’abat sur un monticule de terre meuble. Le godet se rétracte, s’emplit, la pelle tourne d’un quart de tour et lâche son contenu dans la pente, soulevant un nuage chassé vers le large. Les pierres plongent dans les vagues, soulèvent des gerbes blanches, les flots se teintent de brun. La pelle se retourne, attaque à nouveau la montagne. Le cavalier ajuste le réglage de sa lunette. Il tente d’apercevoir le conducteur de l’engin, dans la cabine marquée « Lorain, OH » en lettres rouges. Impossible, les vitres sont couvertes de poussière. Il distingue en revanche un homme en casquette, jodhpur et bottes de cuir lacées jusqu’aux genoux qui lève un bras et porte à sa bouche un sifflet, dont il entend l’écho. La bête mécanique s’immobilise. Elle entame une marche arrière, au claquement sec de ses chenilles, dévoile un rocher de la taille d’une automobile, en pierre sombre, posé en travers de la voie. Trois ouvriers approchent, poussant une charrette sur laquelle fume et crache une machine plus petite. L’un d’eux saisit les poignées du marteau-piqueur, le pose contre la roche. Hyrum voit l’homme tressauter au rythme de l’engin, dans un nuage de vapeur et de poussière. Il reconnaît le bruit sec et saccadé qu’il a déjà entendu, porté par le vent, depuis ses pâturages de Garrapata Creek. Il descend de son cheval, l’attache à une branche, relève la lunette. Dix minutes plus tard, la charrette recule. Un homme s’agenouille sur le trou, y glisse deux bâtons de dynamite, s’éloigne à reculons, tirant un fil entre ses jambes. Il le tend à l’homme aux bottes de cuir qui l’introduit dans un boîtier, soulève une manette. Ils se mettent à couvert derrière la pelle à vapeur. L’explosion projette le rocher dans le précipice, avec la force du Cyclope tentant d’écraser la galère d’Ulysse. Son écho rebondit sur les parois du canyon, le champignon de poussière monte et s’étire vers l’océan.
« Ils sont là, se dit Hyrum. Les amis à Monterey, mes contacts à San Luis Obispo, les recours des avocats ne les arrêteront pas. Il va falloir passer à autre chose. »

2
St Cloud’s (Maine)
Avril 1915
Ici à St Cloud’s, bourgade forestière fondée dans une vallée encaissée du Maine par des bûcherons québécois au milieu du XIXe siècle, les charpentiers savent qu’avant d’attaquer les chantiers estivaux ils doivent au printemps reconstruire les ponts de rondins victimes de la débâcle et de ses crues. Tous ne sont pas emportés, mais ils doivent être au mieux vérifiés et consolidés, au pire démontés et rebâtis avec des troncs plus gros, en sachant que tout sera certainement à refaire l’année suivante.
Ici, pas de métal ou de béton armé, pas d’asphalte et de peinture, de panneaux de signalisation, comme sur les routes de la côte. Dans le centre du Maine, les pistes sont en terre, les communautés rustiques et les structures en rondins.
Après les deux ouvrages aux entrée et sortie du bourg, le pont le plus important, et le plus surveillé, est celui menant à l’orphelinat. Isolé sur sa colline, l’établissement du Dr Larch en dépend pour son ravitaillement. Et c’est au changement du régime alimentaire que les pensionnaires comprirent, malgré les dénégations maladroites des infirmières, que les travaux de renforcement de l’été n’avaient pas suffi et que le pont avait cédé.
– Des lentilles pour la troisième fois de la semaine et du pain dur comme du bois, moi je vous dis qu’il n’y a plus de pont, a lancé un grand. Vous vous souvenez des pluies de la semaine dernière ? Trois jours de déluge ? Il a été emporté, c’est sûr. On est coincés ici comme sur une île. Demain matin, on se lève tôt et on va voir. Qui est partant ? Pas toi, Wil. Tu es trop petit.
Mais Wilbur Oak, huit ans, s’est réveillé au chant du coq, a enfilé ses brodequins et suivi, sans demander leur avis, les trois garçons qui filaient en douce par la buanderie.
– D’ac’, Willie. Mais si tu nous ralentis ou si tu te plains du froid, on te laisse sur place.
– Promis, j’aurai pas froid.
Ils passent par le jardin, rasent le mur du potager, sortent par la porte de bois vermoulu dont un gond a cédé depuis longtemps, courent en gloussant dans la prairie mouillée jusqu’à l’orée de la forêt de chênes. Le grand marche d’un bon pas. Son allure rassure les autres, qui peinent à le suivre mais pensent qu’il sait où il va, ce qui est loin d’être le cas. Par chance, ils aperçoivent la piste en contrebas. Ils se cachent derrière des troncs au passage de deux cavaliers (un adjoint du shérif et le maire de St Cloud’s, que les orphelins ne connaissent pas), puis descendent sur la route et les suivent en trottinant à bonne distance. Ils les voient rejoindre un groupe d’hommes, debout mains sur les hanches devant le torrent en crue. Les enfants s’accroupissent derrière des buissons.
– J’avais raison, dit le grand.
Les flots bouillonnants, marron chocolat, ont emporté trois des quatre troncs de sapin qui formaient l’armature du pont. Le dernier résiste encore, en travers du courant. Plus pour longtemps. Des planches ont été cassées, d’autres projetées sur les rochers en contrebas. Les berges, dévorées par les eaux chargées de branches et de pierres, ont reculé de deux mètres. Un homme se gratte la tête, un autre jette dans les flots une branche qui disparaît dans les remous.
– Il faut me réparer ça, et vite, dit le maire. Il y a quarante gamins à nourrir, de l’autre côté.
– Impossible. Pas avant qu’il ne regagne son lit, dit un géant en bottes de pêche. Et avec cette pluie… Bon, je vais prévenir Bangor. Avec un orphelinat coupé du monde, ils devront bien envoyer une équipe, cette fois. Pas comme l’an dernier.
Les garçons reculent à quatre pattes, se relèvent et partent en courant. L’un d’eux se retourne, voit le petit Wilbur trébucher sur une racine, se rattraper à un tronc. Il tend la main.
– Viens.
Une fine pluie de printemps les accueille comme ils repassent la porte du jardin. Une cuisinière les aperçoit par une fenêtre ouverte.
– D’où venez-vous, chenapans ? Dépêchez-vous, au réfectoire. Et lavez-vous les mains.
Le lendemain, le Dr Larch réunit garçons et filles, avant le dîner, dans la salle de l’entrée, monte trois marches du grand escalier et leur annonce ce que tous savaient déjà : la route est coupée, des restrictions sont au programme mais il ne faut pas s’inquiéter. Des volontaires vont apporter des provisions par la montagne, à dos de mulet, et tout rentrera bientôt dans l’ordre.
– Nous aurons toujours de quoi manger, même s’il y aura peut-être plus de patates qu’à l’accoutumée. Et le pont va être reconstruit sous peu.
Les jours suivants, le beau temps revenu, les orphelins sont conduits à tour de rôle, en fin d’après-midi, aux abords du chantier où s’activent une dizaine d’ouvriers. Un GMC à ridelles, premier camion à parcourir cette route habituée aux charrettes, apporte deux poutres métalliques peintes en rouge qui sont posées au-dessus du ruisseau assagi grâce à des cordes et des poulies fixées à un sapin. Puis des traverses de bois fraîchement coupées sont assemblées, suivies d’épaisses planches de chêne. En quatre jours, un pont moderne et en apparence indestructible a remplacé le vieil ouvrage en rondins.
Wilbur ne quitte pas des yeux l’homme à casquette noire qui dirige les travaux, donne les consignes aux ouvriers et accueille, tout sourire, les visiteurs. Il avance à grands pas jusqu’au milieu du pont, fait signe au Dr Larch de l’y rejoindre, lui serre longuement la main.
– Qui est ce monsieur ? demande Wilbur à l’infirmière Angela.
– C’est l’ingénieur. Il a dessiné le pont. C’est grâce à lui que Marie va pouvoir nous faire son gâteau au chocolat, demain, pour l’anniversaire du docteur.
« Il nous a sauvés », pense le garçon.

3
New Hope (Californie)
Novembre 1847
Un doigt tremblant trempé dans le goudron a tracé « New Hope » (« Nouvel Espoir ») sur la pancarte, deux croûtes de bois clouées sur un poteau mal équarri. Et l’espoir, il faut l’avoir chevillé au corps pour voir dans ces cabanes de rondins, cette grange en construction et cet atelier de ferronnier inachevé, perdus entre les arbres, la Nouvelle Jérusalem.
C’est pourtant ce qu’espèrent édifier une vingtaine de colons, en cet automne 1847, au confluent du fleuve San Joaquin et de la rivière Stanislaus, dans la vallée centrale de la Californie.
Arrivés il y a plus d’un an à bord d’un trois-mâts parti de New York, ce sont des mormons de la côte Est. Menés par Samuel Brannan, jeune homme charismatique désigné par les dirigeants de l’Église de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours pour partir à la recherche de la Terre promise sur la côte californienne, ces soixante-dix hommes, soixante-huit femmes et une centaine d’enfants, quand ils débarquent dans la baie de San Francisco, y trouvent un village assoupi où un millier de peones ne parlent qu’espagnol. Plus vraiment le Mexique, qui vient de perdre ces terres dans une guerre avec son voisin du Nord ; pas encore les États-Unis, qui n’accepteront cet État dans leur Union que trois ans plus tard.
C’est dans ce pays de cocagne, fertile et peu peuplé, qu’ils vont, leur répète Brannan, jeter les bases de « la nouvelle Sion », cité idéale où les autres mormons vont bientôt les rejoindre.
En butte aux brimades, à l’hostilité de leurs voisins et même aux massacres (le fondateur de la communauté Joseph Smith et son frère ont été lynchés par une foule en colère trois ans plus tôt), les mormons quittent l’Ohio et l’Illinois, où ils étaient établis. En longs convois bâchés, ils « fuient Babylone » et prennent la route de l’Ouest à travers les Grandes Plaines.
– Ils arrivent, ils seront bientôt là ! clame Sam Brannan. Il faut bâtir des maisons, des granges, des étables, l’ébauche d’une ville, planifier son extension, préparer leur arrivée. Nous sommes l’avant-garde d’un monde nouveau, les éclaireurs du Ciel. Nous entrons dans l’histoire de notre Église. Nos noms seront célébrés, nos louanges chantées par les prochaines générations ! Courage ! Alléluia !
Brannan ne pousse toutefois pas le zèle missionnaire jusqu’à s’installer à New Hope, emplacement qu’il a choisi, à une journée de bateau de San Francisco, sur une rive du fleuve San Joaquin. Il a préféré bâtir, sur la baie, une maison confortable où il a installé la presse Franklyn apportée en caisse de la côte Est dans les soutes du trois-mâts. Il imprime le California Star, premier journal de l’État, ouvre bientôt un general store, une banque. Son attitude, sa condescendance, sa propension à donner des ordres et à prendre les décisions importantes sans concertation passent mal auprès de certains membres de la communauté.
Parmi eux, le plus méfiant est Moses Rock. Récemment converti au mormonisme, ce fils d’une famille de bûcherons du Vermont a vu quand il avait douze ans son père perdre sa scierie dans une escroquerie montée par un oncle. Il a appris la ferronnerie chez un maréchal-ferrant dans le Connecticut, la charpente dans le New Hampshire et n’a pas hésité quand, docker à New York, il a entendu parler d’une expédition montée par les mormons à destination de la côte Ouest, ce nouveau monde où, dit-on, la fortune attend les jeunes gens courageux et travailleurs.
Ce solide garçon de vingt-six ans aux favoris roux, legs d’ancêtres irlandais ayant traversé l’Atlantique à la fin du XVIIIe siècle, a commencé à avoir des doutes quand, pendant la traversée, Brannan a proposé « Sam Brannan & Company » comme nom de leur société coopérative. « S’il faut travailler trois ans et mettre tous les profits dans une structure, je ne vois pas pourquoi elle ne s’appellerait pas plutôt Pionniers de la côte Ouest ou Saints du Nouveau Monde », avait-il proposé. Mais Brannan avait refusé, rappelant que son rang de patron de l’expédition maritime autour des Amériques avait été confirmé par le chef de l’Église lui-même, Brigham Young. Cela lui avait conféré, pendant les six mois de cet éprouvant voyage, le privilège d’avoir une cabine et de prendre ses repas à la table du capitaine, quand le reste de l’expédition se contentait de couchettes puantes, de pommes de terre, de harengs trop salés et d’eau croupie. Après l’arrivée en Terre promise, Moses n’avait pas apprécié non plus que Brannan choisisse, sans consultation, ce confluent de rivières éloigné de tout pour y édifier New Hope.
Il s’était toutefois mis au travail. Ils avaient abattu des arbres, bâti une scierie, un moulin, construit des bâtiments, retourné la terre, édifié ponts et pontons, ouvert une ligne de bac sur la rivière Stanislaus, dans ce coin perdu, dévorés par des moustiques gros comme des mouches, mal nourris, affaiblis par la malaria, espionnés par des Indiens hostiles, jalousés par des voisins moins bien équipés. Brannan leur rendait parfois visite, remontant la rivière à la barre de son navire à fond plat, le Comet, acheté avec l’argent de la communauté. Mais il restait installé dans sa maison de San Francisco, à diriger son journal et à faire des affaires. Déjà notable dans une ville qui en comptait peu. Bâtir la Nouvelle Sion, préparer l’arrivée de la communauté, installer l’avant-garde d’un monde nouveau… Son but semblait plutôt de faire fortune le plus vite possible. Décidément, Moses n’aimait pas ce Brannan. Un affairiste, un aventurier, un beau parleur. Certains disaient, à bord du trois-mâts, qu’il avait été exclu de l’Église mormone pour malversations, puis réintégré et promu chef de la communauté new-yorkaise dans des circonstances douteuses. « J’aurais peut-être dû rejoindre nos frères dans l’Ohio et tenter la traversée du continent par les pistes », pensait Moses. Mais l’hostilité des habitants du Midwest envers les Saints, que Moses, pour n’en avoir pas souffert, s’expliquait mal, l’en avait dissuadé. « Land of the free, “Terre des hommes libres”, chantent les paroles de l’hymne américain – tu parles. Pas pour nous, les mormons. Ou alors il va falloir la trouver, toujours plus à l’ouest, cette terre. »
Il avait préféré payer son passage à bord du Brooklyn. Il avait enduré les rigueurs du voyage puis, arrivant dans la baie, avait hésité à suivre la consigne de Brannan et à remonter le fleuve pour travailler à la fondation de la colonie. Il aurait peut-être dû rester à San Francisco, mouillage idéal pour toutes sortes de navires, où ses talents de charpentier auraient facilement trouvé à s’employer. Il y pensait encore quand Brannan, l’air sombre, est un jour venu leur annoncer ce que tous redoutaient : le Quorum des Douze Apôtres, instance dirigeante de l’Église, avait pris sa décision. C’était dans l’Utah, sur les rives du Grand Lac Salé, où leur caravane était arrivée, qu’ils allaient édifier leur cité idéale. Les milliers de Saints en route vers l’Ouest allaient interrompre leur longue marche à travers le continent au pied des montagnes Rocheuses, loin des rives du Pacifique.
– Ne perdez pas espoir, mes frères ! Rien n’est perdu. Je vais retourner voir Brigham Young. Je peux le convaincre…
– Tu t’es assez moqué de nous, Samuel Brannan! tonne Moses Rock. Je ne reste pas une heure de plus sur ces terres de misère. Le champ que j’ai déboisé et labouré est sous un mètre d’eau, et rien ne garantit qu’entre ces deux rivières il n’y a pas deux crues par an. Tu vas me rembourser mes parts dans la compagnie et tu n’entendras plus parler de moi. J’en ai soupé, de votre Sion et de la marche des Saints.
– Tu t’es engagé par contrat sur trois ans, Moses. Devant Dieu. Il m’est impossible de te rembourser avant cette date.
– C’est bien ce que je pensais. Tu vas répondre de tes actes devant la justice, Samuel Brannan. Il doit y avoir un tribunal, à San Francisco, maintenant que le drapeau américain flotte sur la ville.
Le lendemain, les colons de New Hope chargent sur des chariots leurs outils et leurs ballots et abandonnent leurs cabanes, destination Salt Lake City. Mais Moses Rock ne se joint pas à eux. Ses deux femmes, cousines de vingt et vingt-deux ans épousées dans l’Est selon le rite mormon avant le départ, ont embarqué à New York et devraient arriver à San Francisco dans trois ou quatre mois. « J’y trouverai bien du travail, en les attendant, se dit-il. Je peux tout faire : charpentier, bûcheron, ferronnier, maréchal-ferrant. Et quand elles seront là, grâce aux cinq pièces d’or que m’a confiées mon père sur son lit de mort, cousues dans la doublure de ma veste, nous achèterons un morceau de ce bout du monde que personne ne semble gouverner et bâtirons un ranch. C’était une erreur de s’installer dans cette vallée. Les terres y sont fertiles, mais nous sommes vulnérables. Les colons vont y venir chaque jour plus nombreux. Notre religion, nos coutumes, notre culture mormones n’y seront pas respectées, comme ce fut toujours le cas dans l’Est. Il faudra encore se battre ou fuir. Se battre puis fuir. »
Il sort de son portefeuille de cuir grossier une feuille de papier jauni pliée en quatre sur laquelle, trois ans plus tôt, il avait recopié le passage d’un prêche du fondateur de l’Église, Joseph Smith, lu par l’un des Apôtres lors d’un sermon à Boston : Get up into the mountains, where the Devil cannot dig us out, « Réfugions-nous dans les montagnes, d’où le Diable ne pourra pas nous chasser ».

4
Monterey (Californie)
Avril 1848
Assis sur une poutre, sur le toit en construction du fort d’adobe et de pierres que l’US Navy fait agrandir à Monterey, Moses Rock regarde le Pacifique. Si ses eaux sont d’un bleu si sombre, lui a expliqué un charpentier mexicain, c’est parce que la baie est une fosse sous-marine, un abîme dont personne ne connaît la profondeur, plus profond que tous les fils plombés mis bout à bout. Moses aperçoit, entre les vagues aux crêtes ourlées d’écume, le souffle de plusieurs cétacés. La queue d’une baleine émerge, décrit avec une merveilleuse lenteur un demi-cercle parfait, disparaît dans les flots. Le golfe en forme de croissant de lune est une étape dans leur migration vers les eaux froides de l’Alaska. Elles y sont les proies de chasseurs venus du Portugal qui les poursuivent à la rame, les harponnent, les ramènent sur la grève, les découpent et font bouillir leur graisse, changée en huile qui sera vendue à prix d’or. L’odeur âcre et doucereuse des fumées monte, par vent d’ouest, jusqu’à la pension où Moses loue une chambre à la semaine, sur Washington Street.
Il profite d’une pause, le temps pour les apprentis d’apporter des chevrons, pour scruter l’horizon. Trois barques de pêcheurs japonais, installés en Californie au début du siècle, passent au ras des récifs. Une autre s’amarre à un ponton. Deux adolescents en chapeau de paille conique déchargent des paniers dégoulinants, pleins d’ormeaux et de poissons. Des loutres jouent à cache-cache dans les forêts sous-marines de varech géant. La Half Moon Bay, baie de la Demi-Lune, est surmontée d’un amphithéâtre de collines couvertes de pins qui dévalent vers des plages de sable clair et des rochers luisants d’algues découvertes par la marée. C’est là, au sud de la Porte d’Or qui marque l’entrée de la baie de San Francisco, que les conquistadores ont établi leur premier port et bâti une mission. Monterey était la capitale de la Californie mexicaine, jusqu’à ce que le Mexique soit contraint par les armes à céder ces immensités à Washington, avec bien d’autres territoires de l’Ouest. Aujourd’hui personne ne sait à qui appartient cette terre. « Mais la cavalerie des États-Unis est là, elle nous paie en dollars pour agrandir le Presidio, la bannière étoilée flotte sur la capitainerie, cela suffit pour savoir qui commande, pense Moses. Un juge venu de Boston dirige le tribunal et le contremaître m’a parlé d’un bureau d’enregistrement des terres, à deux rues d’ici, qui délivre des titres de propriété porteurs du cachet State of California. Tous ici pensent qu’il sera bientôt remplacé par un tampon United States of America, avec son aigle aux ailes déployées. »
Moses aperçoit sur l’horizon les voiles d’un trois-mâts cinglant vers le nord. Un clipper anglais a fait escale à Monterey, il y a quelques jours, plein de Chiliens et de Péruviens qui n’avaient qu’un mot à la bouche : oro. Ils sont repartis pour San Francisco comme s’ils avaient le diable aux trousses. La rumeur de la découverte de gisements fabuleux dans la Sierra Nevada, de trésors brillant dans le lit des rivières, de fortunes instantanées, a enflammé la ville et la région le mois dernier. Le chantier a failli s’arrêter, faute d’ouvriers. Les hommes ont pris la route des montagnes, des pépites dans les yeux, l’espoir au cœur, avec tous les professeurs de l’école, la moitié de la garnison du fort et des marins du port.
Mais s’il y en a un que la fièvre de l’or ne contaminera pas, c’est Moses Rock. Lui, ce qu’il veut, ce sont des terres. Les voir envahies par des hordes de prospecteurs venus de Bolivie ou de plus loin encore – il paraît que des bateaux sont en route depuis la côte Est, et même d’Europe – serait un cauchemar. Ils montent vers le nord, la sierra. Il va chercher au sud. S’éloigner de la civilisation. Dans ces terres vierges, pas d’interdiction du culte mormon, pas de lois contre la polygamie, personne pour mettre son nez dans votre chambre à coucher et vous dire comment vous devez vivre, ce que doit être une famille. La seule chose qui importe, c’est de savoir quand accostera le Sea Witch. C’est à bord de ce navire qu’Irene et Laurie ont embarqué à New York, à la fin de l’été. C’est ce qu’elles lui ont écrit dans la lettre confiée à l’équipage d’un bateau parti un mois avant elles. Elles devraient être arrivées à San Francisco depuis plusieurs semaines. Le franchissement de ce Cap Horn peut être un enfer. On ne compte plus les naufrages. Ils n’ont été mariés qu’un an avec Irene, trois mois avec Laurie, des unions arrangées par l’Église mormone à Brooklyn, avant son départ pour la côte Ouest. Il n’avait pas assez d’argent pour payer leur passage. Quelle erreur ! S’il avait emprunté le prix de leurs billets à la communauté, comme d’autres l’ont fait, ils auraient bien trouvé le moyen de rembourser, et aujourd’hui ils seraient ensemble en Californie. Il faut aller aux nouvelles, à la capitainerie. « Sea Witch, Sorcière des Mers, espérons que ce nom ridicule ne va pas leur porter malheur. »
Le lendemain, Moses boit une bière au comptoir de la cantina Adrias, sur la place centrale de Monterey, quand arrive un convoi de mules chargées de fagots d’écorces de chêne, mené par un petit homme replet, bottes crottées et machette à la ceinture, coiffé d’un sombrero à moitié déchiré.
– ¡ Madre de Dios ! Deux jours pour franchir le canyon de Bixby… Une bête a dérapé sur une falaise et est tombée dans l’océan. Si je ne les avais pas détachées, elles y passaient toutes. Je ne sais pas si je vais continuer, dit-il au barman, dans un mélange d’anglais et d’espagnol.
– Tout ça pour rapporter du bois ?
– Ce n’est pas du bois, hombre, c’est de l’écorce à tan. Sais-tu combien les tanneries de San Francisco paient pour cette cargaison ? Au moins douze dollars. Ils les font tremper dans l’eau et s’en servent pour traiter les peaux, en faire du cuir bien souple. Mais là, avec la perte d’une mule, j’ai travaillé pour rien. Une semaine, dans ces fichues montagnes, sans voir âme qui vive, pour ne pas gagner un rond…
Moses s’approche. Contre une tequila, l’homme lui décrit la région baptisée Big Sur. « Le Grand Sud », dans un mélange d’anglais et d’espagnol. Une contrée à peine explorée, qui commence à une vingtaine de kilomètres de la ville, aux premiers contreforts des monts Santa Lucia et s’étend sur une cinquantaine de kilomètres de côte, la plus sauvage et la plus escarpée de Californie. Après une forêt d’eucalyptus, la piste carrossable s’arrête, remplacée par un sentier muletier tracé à flanc de montagne. Les deux premières rivières se traversent à gué ou sur des ponts de rondins, quand ils n’ont pas été emportés par les crues de printemps, mais la troisième, la Bixby Creek, est trop large. Il faut la contourner en suivant une piste qui monte en lacets pendant des heures, puis redescend de l’autre côté dans une pente à effrayer les bêtes.
– Et quand tu arrives à Granite Creek, il faut à nouveau passer par la montagne, jusqu’à la Big Sur River. C’est là que poussent les chênes à tan, dit l’homme.
– Ils appartiennent à quelqu’un, ces arbres ?
– Tu rigoles ! Personne ne vit là-bas. Et je doute que quelqu’un soit assez fou pour s’y installer un jour. Tu croises davantage de grizzlis et de lions des montagnes que d’humains. C’est pour ça que je vais aussi loin. Les écorces appartiennent à celui qui a le courage d’aller les chercher. En été, la brume monte de l’océan presque chaque jour, plus épaisse que le pire des brouillards. Tu peux perdre de vue la mule qui marche devant toi. En hiver les tempêtes sont terribles, des vents à ne pas pouvoir rester debout, des vagues à déchiqueter les navires, et au printemps des rios en crue difficiles à franchir. Par beau temps, c’est le plus beau pays du monde. Mais c’est rare.
– Il y a des ranchs, des fermes ?
– Tu veux rire… Des forêts à perte de vue, des vallées et des collines qui pourraient faire de bons pâturages, mais c’est si loin de tout. Pourquoi se fatiguer à bâtir une maison dans ce bout du monde, où il faudrait tout apporter à dos de mulet ?
– Si je veux y aller, il y a quelque part où dormir ?
– Entre ici et San Simeon, il y a quelques cabanes de bûcherons et le Rancho del Sur, sur la rivière. Il appartient à un capitaine nommé Cooper, qui a fait fortune en vendant des peaux de loutres en Chine, à ce qu’on raconte. Comme je ne suis pas sûr qu’il apprécie mes petites récoltes d’écorce, et que je ne connais pas bien les limites de son ranch, je n’en approche pas. Mais qu’est-ce que tu peux aller chercher dans ce coin perdu, gringo ? C’est plus isolé qu’une île, Big Sur… Et si c’est l’or qui t’intéresse, à ce qu’on dit il y en a dans la Sierra Nevada, et c’est beaucoup plus près. Moi-même, d’ailleurs…

Une semaine plus tard, la charpente terminée, Moses prévient le couvreur, qui ne le croit pas, qu’il sera absent trois jours. Non, pas pour chercher de l’or.
– Promis, je suis de retour dimanche… Trois dollars de prime si je suis là lundi matin ? Bien sûr, je prends. Merci.
Il loue un mulet, achète des boîtes de haricots et du poisson séché, une couverture, un chapeau de feutre et des cartouches à fusil.
Il croise les dernières carrioles près du pont sur la rivière Carmel, au sud de la ville. La piste rétrécit, serpente entre les pins, puis descend sur une plage d’un blanc étincelant qu’elle longe pendant plusieurs kilomètres avant de remonter à travers des collines boisées. Plus une trace de roue. Du crottin de mule dont l’odeur se mêle à des senteurs marines, d’embruns, des parfums de résine, de thym et de fleurs sauvages. Moses descend de sa monture et marche à ses côtés. Arrivé au sommet d’un petit mont, il embrasse du regard une côte découpée, des rochers sombres où s’accrochent des cyprès torturés par les vents du large, des successions d’îlots et de récifs sur lesquels se brisent, dans des gerbes d’écume, les vagues du Pacifique. Les rayons du soleil, à travers les milliards de particules dorées, nimbe le paysage d’une lumière irréelle. Plus loin, il devine des alignements de falaises, successions de montagnes couvertes de forêts de pins et de séquoias. Par endroits, là où s’engouffre la furie des tempêtes océanes, des prairies sont piquetées d’arbustes nains, comme plaqués au sol par la main d’un géant. Pas une maison, une cabane, une fumée, une piste, une construction. Aucune trace humaine. La côte du Nouveau Monde comme ont dû l’apercevoir, du pont de leurs caravelles, les premiers explorateurs anglais et espagnols. Le sommet le plus haut, sur l’horizon, est couronné d’un blanc étincelant. « Le Pico Blanco dont m’a parlé le Mexicain, se dit Moses. Ce n’est pas de la neige mais un calcaire très blanc. Il doit être possible de l’exploiter, d’en faire de la chaux. Pas question de faire passer une route, et tant mieux, mais c’est bien le diable s’il n’y a pas, sur la côte, une crique où bâtir un ponton d’embarquement. Moins de deux jours de navigation jusqu’à la baie de San Francisco, ça pourrait marcher. Je connais le marchand de matériaux qui achèterait la chaux à bon prix. »
Deux heures plus tard, la piste disparaît dans un bois de cyprès. Moses revient sur ses pas, cherche l’embranchement qu’il aurait pu rater, ne le trouve pas. Un grognement sourd lui fait lever la tête, le mulet brait de peur. Il aperçoit, entre les arbres, le dos d’un ours qui s’éloigne à quatre pattes. Moses casse son fusil, glisse deux cartouches dans le canon, le remet à l’épaule. À pied, tenant sa monture tremblante par la bride, il descend à travers des fourrés vers la grève. « J’aurais dû prendre une machette. » Une rivière coule en contrebas, entre rochers ronds, roseaux et langues de terre claire. Elle est étroite, semble peu profonde et traversable à gué. Plus loin, son embouchure dessine une lagune, des bras d’eau stagnante séparés par les arabesques de bancs de sable où s’assemblent des oiseaux de mer. Entre troncs d’arbres et amas de bois flotté, le regard de Moses est attiré par des formes brunes. L’une d’elles bouge, s’ébroue dans un ronflement rauque. Des éléphants de mer. Ils sont une dizaine, dont un énorme avec une trompe qui, de ses nageoires, projette sur son dos du sable pour se protéger des rayons du soleil. Plus loin, sur une dune de sable sombre, une colonie de phoques gris. Deux d’entre eux font la course pour retourner à l’océan. Ils plongent dans une vague et jouent à se poursuivre dans les buissons d’algues géantes.
Moses descend sur la berge, trouve l’endroit où traverser. Il laisse boire sa monture, goûte dans le creux de sa main l’eau de la rivière, remplit sa gourde. Il monte sur le mulet qui entre sans rechigner dans le courant. Sur l’autre rive, il oblique en direction de la plage. La colonie de phoques s’éloigne en sautillant à la vue de l’intrus, les éléphants de mer ne bougent pas d’un pouce, immobiles comme des rochers. « Pas étonnant qu’ils aient été décimés, au début du siècle, par les bandes de chasseurs descendus de Sibérie, pense Moses. Jolie collection de fourrures. »
Un sentier serpente en remontant entre les massifs de pieds de sorcière, les lupins, touffes d’armoise, broussailles à fleurs jaunes et bleues. Il mène à un vallon creusé par un torrent qui chante entre les rochers avant de tomber en cascade dans l’océan. L’homme et sa monture cheminent plus d’une heure à flanc de colline, en direction d’une forêt de séquoias qui se dresse dans un repli, à mi-pente, comme les colonnes d’un temple naturel. Moses pénètre dans l’ombre odorante des géants. Il pose la main sur leur écorce douce et spongieuse, lève la tête vers les sommets, trente ou quarante mètres plus haut, d’où s’envolent des chants d’oiseaux. Deux écureuils se poursuivent, volent de branche en branche en poussant des cris stridents. Silencieux sur le tapis d’aiguilles, un chevreuil et son petit paraissent derrière un buisson. Le mulet souffle des nasaux, les bêtes tournent la tête, frissonnent et disparaissent en trois bonds. Moses épaule le fusil, ne tire pas. « La prochaine fois, il me faudra être plus rapide, se dit-il. J’aimerais retourner à Monterey avec du gibier à offrir à ma logeuse. »
Il marche à pas lents entre les séquoias, cherche le plus haut, le plus large, s’adosse à son tronc, mange du pain et du lard fumé. La lumière se teinte d’orange, des nuées d’insectes brillent entre les arbres, une odeur d’humus et de champignons monte du sol. Il est temps de chercher un endroit où bivouaquer. Il remonte en selle, sort de la forêt en direction d’un chaos rocheux. Le soleil descend sur l’océan. Il va bientôt plonger derrière l’horizon, teinte de rouge et d’or un paysage comme Moses n’en a jamais vu. Il repère, au loin, un rocher plat qui forme un auvent au-dessus d’une crique. En dessous, les traces d’un foyer, des pierres posées en cercle autour d’une table naturelle. Il ramasse du bois sec au moment où les derniers rayons enflamment le ciel. Un briquet de silex, le feu crépite, mêle aux étoiles ses bouquets de lucioles rougeoyantes. La lune se lève, fait scintiller l’écume des longs rouleaux du Pacifique, éclaire les prairies, découpe les forêts, pare d’argent les sommets désertiques, dessine dans l’indigo du ciel une ligne de crête infinie. »

Extrait
« L’homme, qu’ils ne connaissent que par son prénom, Luigi, leur explique qu’un important chantier est en cours sur la côte, au sud: la construction à flanc de montagne d’une route qui reliera bientôt San Francisco à Los Angeles. Les travaux ont commencé il y a plus de dix ans, et là, ils sont dans le plus difficile.
— Big Sur, une région escarpée, de falaises et de forêts, après Monterey, je ne sais pas si ça vous dit quelque chose, si vous avez déjà regardé une carte, paesani ignorants. Ce coin est isolé, loin de tout. Les ouvriers doivent dormir sur place, dans des camps de travail qui bougent avec la route. Les gars ne rentrent chez eux qu’une fois par mois, parfois moins. D’autres vivent carrément sur place, avec femmes et enfants. Mais comme ils n’ont pas assez de main-d’œuvre, l’État de Californie a passé une loi pour employer des prisonniers. Voilà, vous commencez à comprendre. Une centaine de gars de San Quentin y travaillent, logés dans un camp, surveillés par des gardiens. L’organisation est parvenue à glisser cinq ou six hommes à nous dans le lot. Des Irlandais et un Français. Tous les volontaires avec des noms italiens ont été refusés, même quand ils ne faisaient pas partie de Cosa Nostra, mais nous savons nous faire des amis, ou des obligés. Et voilà où ça vous concerne: les détenus et les ouvriers libres logent dans deux camps différents, mais bossent ensemble toute la journée. Nous avons besoin de faire la liaison avec nos gars. Pour l’instant, ça ne rapporte pas grand-chose, mais les chefs pensent que ce chantier pourrait devenir rentable. Ils utilisent beaucoup de dynamite, des stocks rapportés de la guerre mondiale en Europe il y a vingt ans. Ce ne serait pas mal de mettre un peu la main dessus. D’autant que la construction des structures en béton du Golden Gate va bientôt être achevée, et que nous ne parvenons pas à mettre un pied dans le montage de l’acier, avec leurs putains de syndicats qui surveillent tout et refusent nos propositions. Ces gars ne sont pas faciles à menacer. Alors, les capi vous ont choisis pour vous faire engager sur ce chantier. C’est la société Pollock, de Sacramento, qui gère le truc ils ont un bureau ici. Trente-cinq dollars la semaine, nourris, logés. » p. 134

À propos de l’auteur
MOUTOT_michel_©DR_Ouest-FranceMichel Moutot © Photo DR – Ouest-France

Michel Moutot est reporter à l’Agence France-Presse, spécialiste des questions de terrorisme international. Lauréat du prix Albert-Londres en 1999, correspondant à New York en 2001, il a reçu le prix Louis-Hachette pour sa couverture des attentats du 11 Septembre. Son premier roman, Ciel d’acier, a reçu le prix du Meilleur Roman des lecteurs de Points en 2016. Par la suite il a publié Séquoias, prix Relay des Voyageurs (2018), et L’America, prix Livre & Mer Henri-Queffélec (2020) et Route One (2022). (Source : éditions du Seuil)

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Les derniers jours des fauves

LEROY_les_derniers_jours_des_fauves RL_Hiver_2022

En deux mots
Nathalie Séchard, la Présidente de la République française, décide de ne pas se représenter. Alors que la pandémie continue à faire des ravages et qu’une forte canicule s’abat sur le pays, la guerre de succession est déclarée entre le ministre de l’intérieur, celui de l’écologie et la représentante du Bloc patriotique. Et tous les coups semblent permis.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Qui succédera à la Présidente de la République?

Jérôme Leroy a trempé sa plume dans l’encre la plus noire pour raconter Les derniers jours des fauves. Un roman de politique-fiction qui retrace le combat pour la présidence de la république sur fond de confinement, de canicule et de coups-bas. Haletant!

Nathalie Séchard aura réussi un coup de maître en devenant la première Présidente de la République française. De sa Bretagne natale aux cabinets ministériels, elle franchi les étapes avec maestria et connu une ascension fulgurante. Venue de la gauche, et grâce à une subtile campagne présidentielle en 2017, elle s’impose comme la candidate hors système en lançant le mouvement Nouvelle Société, déjoue les pronostics et accède à la fonction suprême face à la candidate du Bloc Patriotique. Mais l’usure du pouvoir et quelques épreuves comme la révolte des gilets jaunes ou la pandémie, ont érodé sa popularité. D’autant qu’à un confinement strict, elle a ajouté la vaccination obligatoire. Quelques défections et erreurs de casting dans son gouvernement ne l’ont pas aidée non plus.
Alors, dans les bras de son mari – de plus de vingt ans son cadet – elle décide de ne plus se représenter pour un second mandat.
L’annonce-surprise d’un passage au journal de 20 heures provoque l’émoi dans son entourage. Mais tandis que l’on se perd en conjectures, la France est secouée par un attentat contre un vaccinodrome qui fait 30 morts à Saint-Valéry-en-Caux. AVA-zéro, un groupuscule encore inconnu jusque-là revendique ce carnage. L’occasion pour Bauséant, le ministre de l’intérieur, d’asseoir sa stature présidentielle. Venu de la droite, il ambitionne de remplacer la Présidente et n’hésite pas à recourir à des méthodes de barbouzes. Il s’est aussi adjoint les services d’un jeune romancier pour que ce dernier rédige ses mémoires, ne se doutant pas qu’il faisait entrer le loup dans la bergerie. Car Lucien est une âme pure, petit ami de Clio, la fille de Manerville, le ministre de l’écologie, la caution verte et de gauche de ce gouvernement. Lui aussi se verrait bien à la tête du pays.
Jérôme Leroy n’oublie pas qu’il excelle dans le roman noir. Aussi, il n’hésite pas à noircir cette fiction politique qui voit bientôt les cadavres s’accumuler. Si bien que l’inquiétude monte. «Les hommes qui ont trop longtemps œuvré dans les conspirations de notre époque, qui ont connu la violence et côtoyé la mort ont développé une manière de préscience et ont compris, comme le notait Machiavel, que les individus ne sont pas maîtres du résultat des actions qu’ils entreprennent.»
On pourra s’amuser au petit jeu des ressemblances, qui ne sont pas fortuites, et trouver derrière le couple Macron inversé, les figures politiques qui ont inspiré le romancier. Mais le principal intérêt de ce livre haletant est ailleurs. Il nous montre une fois encore la fragilité de notre système politique où tout se décide au sommet de l’État et où par conséquent la bataille pour la présidence est féroce, quitte à employer des méthodes peu honnêtes et appuyer où ça fait mal. À crier au loup et au restriction des libertés quand un confinement général et une vaccination obligatoire sont décidées, quand une canicule vient encore ajouter des milliers de morts à cette crise.
Une agréable récréation et un beau sujet de réflexion à quelques jours du second tour des Présidentielles.

Les derniers jours des fauves
Jérôme Leroy
La Manufacture des livres
Roman
432 p., 20,90 €
EAN 9782358878302
Paru le 3/02/2022

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris, mais aussi un peu partout en France, d’abord à Pléneuf-Val-André, Rennes, Ploubanec, Audresselles, Saint-Brieuc, mais aussi à Cournai, Lunéville, Erquy, Maubeuge, Saint-Valéry-en-Caux ou encore à Sète.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Nathalie Séchard, celle qui incarna l’espoir de renouveau à la tête de l’État, a décidé de jeter l’éponge et de ne pas briguer un second mandat. La succession présidentielle est ouverte. Au sein du gouvernement commence alors un jeu sans pitié. Dans une France épuisée par deux ans de combats contre la pandémie, les antivaxs manifestent, les forces de police font appliquer un confinement drastique, les émeutes se multiplient. Le chaos s’installe. Et Clio, vingt ans, normalienne d’ultragauche, fille d’un prétendant à la présidence, devient une cible…
Maître incontesté du genre, Jérôme Leroy nous offre avec ce roman noir la plus brillante et la plus percutante des fictions politiques. De secrets en assassinats, il nous raconte les rouages de l’implacable machine du pouvoir.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Actualitté
France Inter (Le polar sonne toujours deux fois – Michel Abescat)
La Croix (Jean-Claude Raspiengeas)
Le JDD (Karen Lajon)
France Culture (La grande table – Olivia Gesbert)
Be Polar (Aude Lagandré)
Blog Charybde 27
Blog Mon roman noir et bien serré
Blog Baz’Art
Blog motspourmots.fr


Jérôme Leroy présente son livre Les derniers jours des fauves © Production France Culture

Les premières pages du livre
« Nathalie s’en va
Nathalie Séchard, cheffe des Armées, grande maîtresse de l’ordre national de la Légion d’honneur, grande maî¬tresse de l’ordre national du Mérite, co-princesse d’Andorre, première et unique chanoinesse honoraire de la basilique Saint-Jean-de-Latran, protectrice de l’Académie française et du domaine national de Chambord, garante de la Constitution et, accessoirement, huitième présidente de la Ve République, en cet instant précis, elle baise.
Et Nathalie Séchard baise avec ardeur et bonheur.
Nathalie Séchard a toujours aimé ça, plus que le pouvoir. C’est pour cette raison qu’elle va le perdre. C’est comme pour l’argent, a-t-elle coutume de penser, quand elle ne baise pas. Les riches ne sont pas riches parce qu’ils ont un génie particulier. Les riches sont riches parce qu’ils aiment l’argent. Ils n’aiment que ça, ça en devient abstrait. Et un peu diabolique, comme tout ce qui est abstrait. Dix milliards plutôt que huit. Douze plutôt que dix. Toujours. Ça ne s’arrête jamais.
Le pouvoir aussi, il faut l’aimer pour lui-même. Il faut n’aimer que lui, ne penser qu’à lui, vivre pour lui. Pas pour ce qu’il permet de faire. Nathalie Séchard, qui baise toujours, a mesuré ces dernières années, que le pouvoir politique n’en est plus vraiment un. La présidente est à la tête d’une puissance moyenne où plus rien ne fonctionne très bien, comme dans une PME sous-traitante d’un unique commanditaire au bord de la faillite.
« J’aurais dû rester de gauche », songe-t-elle parfois, quand elle ne chevauche pas son mari.
Là, elle sent quelques picotements sur le dessus de ses mains. Chez elle, ce sont les signaux faibles annonciateurs, en général, d’un putain d’orgasme qui va déchirer sa race, et elle en a bien besoin, la présidente.
La nuit est brûlante, et ce n’est pas seulement une question d’hormones, c’est que la météo est caniculaire et que la présidente ne supporte pas la climatisation : elle a laissé ouverte la fenêtre de la chambre du Pavillon de la Lanterne. On entend des chouettes qui hululent dans le parc de la plus jolie résidence secondaire de la République.
Il convient par ailleurs que le lecteur le sache dès maintenant : cette histoire se déroulera dans une chaleur permanente, pesante, qui se moque des saisons et provoque une propension à l’émeute dans les quartiers difficiles soumis à un confinement dur depuis quinze mois, mais aussi de grands désordres dans toute la société qui prennent le plus souvent la forme de faits divers aberrants. Ils permettent de longues et pauvres discussions sur les chaînes d’informations continues dont la présidente Séchard estime qu’elles auront été le bruit de fond mortifère de son quinquennat.
Elle est de la chair à commentaires comme d’autres ont été de la chair à canon.
C’est pour chasser ce bruit de fond qu’elle préfère de plus en plus, à l’exercice d’un pouvoir fantomatique, faire l’amour et écouter Haydn, ce musicien du bonheur. Parfois, elle fait les deux en même temps et c’est le cas maintenant, puisque derrière ses soupirs entrecoupés de gémissements impatients, on peut entendre dans la chambre obscure, la Sonate 41 en si bémol majeur avec Misora Ozaki au piano.
Bien sûr, le pouvoir, il lui en reste l’apparence. Elle a aimé les voyages officiels, elle a aimé présider les Conseils des ministres, elle a aimé les défilés du 14 Juillet, les cortèges noirs de Peugeot 5008 et puis aussi l’empressement des hommes de sa protection rapprochée.
Elle n’aime même plus ça, cette nuit.
Cette nuit, elle aime son mari en elle, et la Sonate 41 en si bémol majeur. Penser à inviter Misora Ozaki à l’Élysée, avant la fin du quinquennat.
À propos de sa sécurité rapprochée, celle assurée par le GSPR, elle a mis un certain temps à savoir qu’on lui avait donné, juste après son élection, le nom de code de « Cougar blonde ». Quand elle l’a appris, elle a encaissé. Elle était habituée à ce genre de sale plaisanterie. Alors, Never explain, never complain. Sinon, ça aurait fuité dans la presse. Trois semaines nerveusement ruineuses de polémiques crapoteuses sur les réseaux sociaux. Et toute la France qui l’aurait appelée Cougar blonde.
Elle s’est juste donné, une fois, le plaisir de faire rougir une de ses gardes du corps, une lieutenante de gendarmerie qui l’accompagnait lors d’un déplacement houleux – mais a-t-elle connu autre chose que des déplacements houleux, la présidente Séchard ? – dans une petite ville du Centre dont la sous-préfecture avait brûlé après une manifestation des Gilets Jaunes.
Il pleuvait comme il sait pleuvoir dans ces régions de mélancolie froide, de pierres grises, de toits de lauzes, de salons de coiffure aux lettrages qui ont été futuristes à la fin de la guerre d’Algérie. Ces régions peuplées par des volcans morts et par les dernières petites vieilles qui ressemblent à celles d’antan, pliées par l’ostéoporose sous un fichu noir, comme si elles avaient quatre-vingt-dix ans depuis toujours et pour toujours. C’est émouvant, a songé la présidente qui a eu, dès son élection, des accès de rêveries assez fréquents qui l’inquiètent parce qu’ils sont peu compatibles avec sa fonction.
La petite ville sentait l’incendie mal éteint. La présidente écoutait sans trop les entendre les explications du sous-préfet devant les bâtiments sinistrés : ça braillait colériquement au-delà des barrières de sécurité, à une cinquantaine de mètres. Ça disait Salope. Ça disait Pute à riches. Ça disait Dehors la vieille. D’habitude, ils étaient plus polis quand même, les Gilets Jaunes. Le soir, on s’est indigné sur les plateaux de télé. On volait à son secours, pour une fois. Ce n’est pas qu’on l’aimait soudain, mais enfin, chez les journalistes assis et les politiques de tous les bords, on détestait encore plus les Gilets Jaunes.
La lieutenante de gendarmerie, une grande fille baraquée avec une queue de cheval de lycéenne, dans un tailleur pantalon noir, la main serrée sur le porte-documents en kevlar prêt à être déplié pour protéger Cougar blonde, crispait la mâchoire. Nathalie Séchard a été la première surprise de l’entendre dire :
– Ce serait un homme, ils ne parleraient pas comme ça, ces connards sexistes !
– Parce que Cougar blonde, vous trouvez ça sympa, lieutenant ? Il n’y a pas eu de femmes pour protester au GSPR ? Vous êtes quand même une vingtaine sur soixante-dix, non ?
– Madame la Présidente, je…
La semaine suivante, elle n’était plus « Cougar Blonde » mais « Minerve ». Le commissaire qui commandait le GSPR connaissait la mythologie et voulait se rattraper. Minerve, la déesse de la raison : on passait d’un extrême à l’autre.
Non, décidément, la présidente qui sent maintenant la sueur perler sur son front alors qu’elle modifie légèrement sa position pour poser les mains sur les pectoraux de son mari qui la tient par les hanches, n’est plus dans cet état d’esprit qui consiste à se shooter aux apparences du pouvoir et elle n’est même pas certaine de l’avoir jamais été.
Elle a eu plus de chance que de désir dans sa conquête de l’Élysée. Mais sa chance a passé, c’est le moins qu’on puisse dire.
Ces derniers temps, elle repense souvent aux riches sur lesquels elle a voulu s’appuyer et à l’énergie mauvaise que leur donne la rage de l’accumulation. On lui a reproché de leur avoir exagérément facilité les choses depuis son élection. Ça n’est pas pour rien dans son impopularité. Pourtant, elle ne les apprécie pas. Ils ne sont pas très intéressants à fréquenter, ils sont vite arrogants avec le personnel politique depuis qu’ils comprennent qu’ils pèsent plus sur l’avenir du monde qu’une cheffe d’État comme elle, de surcroît mal élue face à Agnès Dorgelles, la leader du Bloc Patriotique.
Sans compter que les plus jeunes, chez les riches, ne se donnent même plus l’excuse du mécénat ou de la philanthropie. Ils sont d’une inculture terrifiante et d’une remarquable absence de compassion. Elle a refusé de le voir, avant son élection, mais il s’agit, pour la plupart, de sociopathes ou de pervers narcissiques. Ce mal qu’elle a pour les faire cracher au bassinet pour de grands projets patrimoniaux ou éducatifs, malgré tous les cadeaux fiscaux dont elle les couvre. Il en faut des sourires, des mines, des chatteries pour quelques pauvres millions mis dans la restauration d’une abbaye cistercienne ou l’implantation d’écoles de la deuxième chance dans une région industrielle qui n’a plus d’industries, mais beaucoup d’électeurs du Bloc Patriotique.
La présidente Séchard ne dit jamais qu’elle les méprise, parce qu’elle est pragmatique. Comme Minerve, protectrice du commerce et de l’industrie. Les médias sont d’une servilité rare avec les riches et on la traiterait de populiste si soudain elle changeait son fusil d’épaule et commençait à les presser comme des citrons, histoire qu’ils rendent un peu de leur fric pour aider à la relance alors que la pandémie met à genoux le pays. Mais elle a beau se rendre compte qu’ils sont moins utiles qu’un médecin réanimateur, les riches, surtout par les temps qui courent, dès qu’ils pleurnichent, elle obtempère.
Le résultat est que Nathalie Séchard préside maintenant un pays riche peuplé de pauvres.
De temps en temps, tout de même, les pauvres se mettent en colère contre les riches. Et comme elle a trop aidé les riches pour qu’ils soient encore plus riches, une de ces colères a explosé pendant son quinquennat. On ne parle plus que de la pandémie ces temps-ci, mais elle est certaine que personne n’oubliera les Gilets Jaunes. Ils lui ont plus sûrement flingué son quinquennat que le virus.
Aider les riches avait pourtant semblé une bonne idée à la présidente Séchard. Elle a misé sur une forme de rationalité du riche, à défaut d’humanité. Sur une forme d’instinct de conservation : il finirait par être tellement riche qu’il voudrait sauver ce qu’il a amassé et donc, malgré lui, contribuerait à préserver l’écosystème nécessaire à sa survie. Que les pauvres en profiteraient un peu. Que ça ruissellerait à un moment ou un autre.
Même pas : ils se comportent comme le virus. Ils finiront par disparaître en tuant l’hôte qu’ils contaminent.
Et il sera trop tard pour tout le monde.
La présidente Séchard se penche sur son mari. Elle cherche ses lèvres dans le noir. Elle les trouve alors que son sexe va plus loin en elle.
C’est délicieux.
Le visage de la Gilet Jaune qui a réussi à se plaquer quelques secondes contre la vitre de sa voiture, en février 2019, lors d’un autre déplacement compliqué à Lunéville, lui a prouvé à quel point elle a désespéré son pays, à cause de ce pari absurde sur la raison des riches. C’est une image qui l’a marquée : la couperose de la femme, ses yeux exorbités dans un visage bouffi par des années d’alimentation ultra transformée, son désespoir terrible, sa bouche déformée qui articulait très clairement un « salope » que la présidente Séchard n’entendait pas derrière la vitre blindée.
Elle a haï cette femme, elle a souhaité voir un projectile LBD emporter la moitié de son visage hideux puis, sans transition, elle a eu envie de descendre de la voiture, de la serrer contre elle et de caresser ses cheveux rares et gras en lui disant que ça irait, qu’elle était désolée.
Était-ce encore la lieutenante de gendarmerie, assise sur le siège avant, à côté du chauffeur, qui l’en a dissuadée ? Ou ce commandant de police, Peyrade, que lui a conseillé son vieux facho de ministre de l’Intérieur, Beauséant ? Elle ne se souvient plus. L’image de la Gilet Jaune a effacé tout le reste de cette journée à Lunéville.
– Ce serait bien que Peyrade intègre le GSPR, madame la Présidente… C’est un bon, Peyrade : je le connais personnellement, il est à l’antiterrorisme. Je ne vous cache pas qu’il y a des menaces de plus en plus fortes sur votre sécurité. On vous hait, madame la Présidente. C’est irrationnel, mais on vous hait. Les GJ, les islamistes, les survivalistes, l’ultragauche…
– Je vous remercie de me parler aussi franchement, monsieur le ministre.
Et puis, ça te fait un homme de plus à toi dans mon entou¬¬rage proche, a-t-elle pensé. Je te connais, espèce de salopard compétent.
La femme Gilet Jaune a été brutalement mise à terre par des CRS en civil. Par curiosité, la présidente a demandé à être informée des suites de l’affaire. Hélène Bott, 37 ans, caissière à temps partiel imposé à l’hypermarché Leclerc de Lunéville, trois enfants, divorcée. Comparution immédiate : trois mois de prison, dont un ferme, avec mandat de dépôt. Nathalie aurait pu intervenir, peut-être. Elle ne l’a pas fait, partagée entre la culpabilité, la colère, le dégoût, la honte.
La Présidente Séchard n’aime pas les sentiments contradictoires en politique, elle aime ressentir des choses nettes, précises et droites comme le sexe de son mari en elle, à cet instant précis.
Un soir, au début de son quinquennat, quand elle croyait encore en sa politique de l’offre, elle l’a exposée, dans la salle à manger de ses appartements privés, à ce grand mou rêveur et sympathique de Guillaume Manerville, le ministre d’État à l’Écologie sociale et solidaire, qu’elle avait invité à dîner. Il voulait donner sa démission le lendemain, lors d’une matinale sur RMC. Même pas à cause de la réforme de l’assurance chômage et de la privatisation de la SNCF, ou pas seulement, mais parce que Henri Marsay, le Premier ministre, avait arbitré contre lui sur son projet de loi pour taxer les entreprises qui ne faisaient aucun effort sur les perturbateurs endocriniens. Il avait pris ça comme une humiliation personnelle, les perturbateurs endocriniens, Manerville. C’était son dada, les perturbateurs endocriniens. À se demander si sa fille unique, Clio, n’en a pas été victime, des perturbateurs endocriniens.
Veuf inconsolable, Manerville était venu seul.
C’est un homme qui approche la cinquantaine et les deux mètres avec des épaules larges, des yeux gris, des costumes en tweed bleu marine toujours froissés, des cravates club et une coiffure à la Boris Johnson. Tout ça lui donne l’allure un peu égarée et douce d’un professeur d’Oxford préparant l’édition critique d’un présocratique oublié.
Pendant ce dîner, il ne s’est pas départi de sa moue boudeuse. Il n’a pas craché sur le Haut-Brion, a souvent regardé le tableau de Joan Mitchell, lumineux, que la présidente Séchard avait emprunté au Mobilier national.
– Vous n’allez pas démissionner, Guillaume, vous êtes ma jambe gauche.
Elle lui a dit ça sur une intonation ambiguë. Ni vraiment une question, ni vraiment un ordre. C’est une de ses spécialités. Ça déstabilise l’interlocuteur. Il ne sait plus si on lui donne un ordre, si on l’implore ou si on lui demande conseil. La métaphore de la jambe pouvait aussi troubler par son côté égrillard. Mais Manerville n’est pas égrillard et c’est pour ça que Nathalie Séchard aime bien Manerville, en fait.
– Madame la Présidente, je deviens votre alibi, ce n’est pas acceptable.
– Comment pouvez-vous dire ça, Guillaume, vous êtes ministre d’État, le numéro deux derrière Marsay.
– C’est juste un titre, madame la Présidente. Une façon de donner des gages aux écolos et à votre électorat de gauche qui fond comme neige au soleil. Vous allez avoir besoin d’alliés de ce côté-là, mais vous ne les aurez jamais en laissant Marsay me ridiculiser.
Nathalie Séchard a hésité. Elle n’appréciait pas ce ton-là. Qu’il la donne, sa démission. Et puis non : elle n’avait personne pour le remplacer. Le parti présidentiel, Nouvelle Société, était une coquille vide, malgré son écrasante majorité à l’Assemblée : peu de professionnels, beaucoup de seconds couteaux de l’ancienne gauche, du centrisme et de la droite molle. Quelques-uns même, de la droite dure : Beauséant et ses soutiens. Elle a songé un bref instant à remplacer Guillaume Manerville par une personnalité de la société civile, mais ceux-là ont tendance à se laisser bouffer par leur propre administration : Marsay et elle se seraient épuisés en recadrages pour limiter les déclarations intempestives.
– J’ai besoin de vous, Guillaume, pour que nous restions tous fidèles au projet qui nous a amenés à la victoire, en mai dernier.
Ensuite, quand ils ont attaqué la soupe de pêches blanches à la menthe, elle a promis de mettre le projet de loi sur les perturbateurs endocriniens dans la prochaine niche parlementaire. Gagner du temps, c’est le secret. Elle a bien fait, il y a eu le scandale Marsay qu’il a fallu remplacer par Vandenesse, les grèves de la SNCF, les manifs contre l’ouverture au privé de la protection sociale, les Gilets Jaunes, et puis la pandémie. 120 000 morts. Alors, Manerville est toujours là tandis que ses perturbateurs endocriniens, sans compter ses projets de légalisation du shit et de milliards de subventions à la rénovation énergétique du parc immobilier des particuliers, c’est passé aux oubliettes.
Mais revenons à des choses plus humaines : au Pavillon de la Lanterne, à la Sonate 41 de Haydn, au toucher magique de Misora Ozaki, à l’orgasme prochain de la présidente Séchard, qu’elle pressent, avec joie, maousse.
Elle le sent monter avec une certitude océanique. Des images s’imposent à elle en flashs d’émeraude et d’écume, des images de grandes marées comme celles qu’elle a connues dans son enfance, à l’aube des années soixante-dix, à Pléneuf-Val-André, quand elle allait avec ses parents et ses deux frères ramasser des moules, des crevettes, des étrilles et même parfois des coquilles Saint-Jacques du côté de l’îlot du Verdelet.
À cette époque, déjà, Nathalie Séchard est troublée par cette odeur d’algue et de sel sans soupçonner qu’elle la retrouvera plus tard, avec un bonheur proustien, dans le sexe. Sa première expérience, en la matière, a lieu quand elle a dix-sept ans, alors qu’elle suit sa première année de droit à la faculté de Rennes avant d’intégrer Sciences-Po puis d’entrer à l’ENA où elle s’est inscrite au parti socialiste. Elle est sortie dans la botte, a choisi le Conseil d’État avant de se faire élire, de manière confortable, députée de la deuxième circonscription des Côtes-d’Armor.
C’est en 1988. Elle gagne, dans la foulée des municipales de 1989, la mairie de Ploubanec, 6 000 habitants, son calvaire de 1553, sa fontaine des Fées, sa Maison du Bourreau aux colombages ouvragés et sa conserverie de sardines dont Nathalie Séchard parvient, jusqu’à aujourd’hui, par miracle, à préserver l’activité et les deux cent cinquante emplois.
Elle a vingt-six ans, elle entre dans l’équipe du ministre de l’Éducation nationale. Elle a quelques amants sans lendemain, des hauts fonctionnaires comme elle, des hommes jeunes, ambitieux, intelligents, à la musculature languissante. Ils croient en l’économie de marché, font de la voile l’été dans le golfe du Morbihan avec d’inévitables chaussures bateau bleu marine et parlent de la nécessaire modernisation de l’État pour s’adapter à la mondialisation, avant de partir pantoufler dans le privé.
Cinq ans plus tard, en 1993, lors de la déroute de la gauche, elle est une des rares parlementaires de la majorité sortante à sauver son siège, avec deux cents voix d’avance. Elle devient consultante dans une grosse boîte de formation professionnelle tout en s’imposant médiatiquement en visage aimable de la jeune garde du parti. Réélue, beaucoup plus confortablement en 1997, elle entre dans le gouvernement Jospin : secrétaire d’État au Patrimoine, puis ministre déléguée à l’Enseignement professionnel auprès du ministre de l’Éducation nationale. Elle laisse une réforme à son actif, qui porte son nom, celle de l’apprentissage, plutôt bien vue par les syndicats enseignants et le patronat, et votée en première lecture à la quasi-unanimité à l’Assemblée et au Sénat.
Elle commence à remplir son carnet d’adresses, à tisser des réseaux chez les élus de tous les bords, chez les intellectuels, au Medef. On lui promet un bel avenir. Elle a le droit à deux ou trois unes d’hebdo, à des entretiens dans Le Monde, Les Échos, au portrait de la dernière page dans Libé : Nathalie Séchard, la gauche adroite.
À cette époque, elle vit pendant deux ans avec un acteur, un homme engagé qui, entre deux films à la Ken Loach, lit avec un lyrisme excessif des textes de Victor Hugo lors de cérémonies officielles où la France panthéonise des grands noms des Droits de l’homme, de la Résistance et reconnaît les fautes de son histoire en élevant stèles et mémoriaux avec gerbes déposées, salut au drapeau, hymnes joués par l’orchestre de la Garde républicaine.
Elle aurait bien un enfant avec lui : quand il ne se prend pas au sérieux, l’acteur est un compagnon aimable et un bon coup. Elle n’est pas forcément amoureuse, mais elle a eu de mauvaises lectures, Balzac et Chardonne, et elle croit qu’il faut surtout éviter l’amour pour réussir un couple.
Mais il n’y a pas d’enfant et il n’y en aura pas. Les médecins sont catégoriques. Endométriose jamais détectée. Stérilité. L’acteur veut adopter, elle refuse. L’acteur la quitte. Par SMS, le 21 avril 2002, alors qu’elle est à l’Atelier, le siège de campagne, et qu’on attend l’arrivée de Jospin. Jospin n’a pas voulu qu’on lui communique les résultats avant et il prend la gifle en pleine figure.
Ce soir-là, alors que le Bloc Patriotique du vieux Dorgelles triomphe sur les écrans et que les visages se ferment autour d’elle, elle pleure, comme d’autres, à la différence qu’elle ne sait pas si ses larmes sont dues à la fin de son histoire avec l’histrion engagé, ou parce qu’elle ne sera pas ministre des Affaires sociales, qu’elle n’aura pas d’enfants, que la gauche ne va jamais s’en remettre.
Nathalie Séchard sait désormais, vingt ans plus tard, qu’elle pleurait surtout sur elle-même, sur sa quarantaine qui approchait, sur la blessure narcissique infligée par l’hugolâtre qui a bien choisi son moment, ce salaud.
Ce 21 avril 2002, son premier réflexe est de téléphoner à son père, alors qu’autour d’elle les communicants distribuent les éléments de langage aux ministres présents et aux poids lourds du parti pour les plateaux télé. « Nathalie, dans dix minutes un duplex avec France 3 Rennes, ta circo a un des meilleurs scores de France pour Lionel… »
Son père répond tout de suite. Elle peut pleurer franchement dans le giron du professeur David Séchard, tout aussi effondré qu’elle. Elle a envie d’être près de lui, dans le salon de la maison d’Erquy. Elle voit le fauteuil club dans le bow-window où son père lit en levant parfois sur la mer ses beaux yeux gris dont elle a hérité.
Il réussit à la faire rire entre ses larmes quand il dit : « J’ai engueulé ta mère. Elle vient d’avouer qu’elle a voté Taubira. Je te la passe ? » Elle refuse parce que son attachée de presse lui fait signe en désignant sa montre.
Dans les toilettes, l’attachée de presse lui passe de l’eau froide sur le visage et lui refait son maquillage avant qu’elle entre dans le studio du QG de campagne pour aller débattre avec les élus bretons.
Les années suivantes, sous le quinquennat Chirac, elle lèche ses plaies à Ploubanec, dans la maison beaucoup trop grande qu’elle a achetée dans le Vieux Quartier, près de la Maison du Bourreau, à deux pas de la fontaine des Fées, vous voyez où, si vous connaissez Ploubanec.
Elle se baigne beaucoup, s’épuise en kilomètres de crawl. Elle a l’impression de ne plus avoir de libido, même pour la politique. Elle songe à accepter l’offre d’une université américaine, comme professeure invitée pour un cours sur les institutions européennes. Mais l’Iowa ne lui dit rien. Elle préfère les Côtes-d’Armor. Il n’y a pas la mer en Iowa.
Le soir, elle se regarde nue dans la glace de sa salle de bain, il lui revient des poèmes à la con, « La froide majesté de la femme stérile », elle se branle devant son reflet, pleure, vide ensuite une bouteille de grolleau gris en mangeant à même la boîte une choucroute et reste à ronfler sur la table de la cuisine. Elle se réveille en sursaut à six heures du matin, efface les traces de ses désordres avant l’arrivée de la femme de ménage.
Elle va à Paris trois jours par semaine, histoire de se faire voir à l’Assemblée lors des questions au gouvernement, d’entretenir ses réseaux chez les patrons, les journalistes, les syndicats réformistes et de participer au conseil d’administration de l’Institut Pierre-Mendès-France, un think tank social-libéral. L’Institut PMF produit pour l’essentiel des notes à l’intention des décideurs de tout poil. Il s’agit de rénover « le logiciel » de la gauche comme on commence à dire à l’époque.
Parfois Nathalie Séchard donne des tribunes dans les journaux. Elle prend comme une insulte personnelle le non au référendum de 2005 sur la Constitution européenne. C’est comme ça qu’elle s’aperçoit que son goût de la politique revient. Elle a de nouveau des aventures sexuelles, dont une assez chabrolienne dans son genre, avec le pharmacien de Ploubanec qui n’a pourtant jamais voté pour elle.
Le narrateur pourrait raconter leur histoire, pleine du charme désuet des adultères de province. Le narrateur dirait les rendez-vous cachés, les fous rires, la femme dépressive du pharmacien, la joie de se réveiller dans une maison sur les hauteurs de Concarneau pour un week-end clandestin, la mer bleue s’encadrant avec une beauté géométrique dans la grande baie vitrée. Le narrateur imaginerait une catastrophe, peut-être même un crime. La femme dépressive pourrait tuer son mari, ou son mari et Nathalie, ou seulement Nathalie. Le pharmacien pourrait tuer sa femme sans que Nathalie soit au courant, le scandale serait énorme et signerait la fin politique de la députée-maire Nathalie Séchard.
Mais ce sera pour une autre fois car l’exercice de l’uchronie est toujours délicat. Imaginer un cours différent aux événements politiques désormais connus de tous, comme l’élection de Nathalie Séchard, le 6 mai 2017, serait un défi que le narrateur ne se sent pas capable de relever.
Dans la réalité, Nathalie Séchard et le pharmacien de Ploubanec se quittent d’un commun accord sans avoir été découverts. Nathalie, en 2006, n’a plus le temps pour l’amour en province, qui ressemble un peu à un dimanche : elle fait partie de l’équipe de la candidate Royal à la présidentielle. De cette campagne, Nathalie retire la certitude qu’une femme présidente de la République, ce ne sera pas pour demain.
Mais après demain, peut-être.
Ségolène Royal doit se battre contre la droite, l’extrême droite et surtout contre les hiérarques de son propre parti qui la prennent pour une usurpatrice incompétente et laissent filtrer dans la presse des considérations machistes d’un autre âge à moins que, précisément, le machisme n’ait pas d’âge.
Nathalie se souvient encore d’un dîner en petit comité avec la candidate, au premier étage d’une brasserie de Saint-Germain connue pour ses écrivains alcooliques et ses harengs pomme à l’huile. Ségolène Royal a les lèvres serrées en découvrant un écho dans Le Canard enchaîné : un ancien ministre de son camp déclare n’être pas sûr qu’une femme présidente aurait le cran d’appuyer sur le bouton pour une frappe nucléaire. « Me dire ça, à moi, une fille de militaire… »
Pendant cette campagne, Nathalie Séchard croise de nouveau l’acteur, lors d’un meeting d’entre-deux-tours, à Lille. Il est assis au premier rang. Elle le trouve grossi, alopécique, vieilli. Et surjouant de plus en plus la grande conscience progressiste quand il est monté à la tribune pour réciter Melancholia : « Où vont tous ces enfants dont pas un seul ne rit ? »
Après le meeting, dans les salons du Zénith de Lille, il y a un buffet où la candidate se laisse féliciter. L’acteur vient vers Nathalie, comme si de rien n’était, une coupe de champagne à la main, pour lui faire la bise. Nathalie ne ressent plus rien : pas de choses vagues dans le ventre et dans l’âme, pas d’accélération du rythme de ses pulsations cardiaques. Comme elle a eu plus de temps depuis 2002, elle a lu Proust dans la vieille édition en trois volumes de la Pléiade qui appartient à son père : Nathalie est dans l’état d’esprit de Swann quand il a enfin cessé de souffrir à cause d’Odette. L’acteur est son Odette. Elle a gâché des années de sa vie pour un homme qui n’est même pas son genre.
Après la défaite de Royal, Nathalie est contactée comme d’autres personnalités de gauche pour participer au gouvernement sarkozyste, au nom de la politique d’ouverture. On lui propose un secrétariat d’État à la Famille. Si elle accepte, la droite ne présentera pas de candidat contre elle dans sa circonscription aux législatives qui arrivent, ni aux municipales qui ont lieu l’année suivante.
Elle hésite.
Elle fait une longue promenade avec son père sur la plage des Vallées, au Val-André : « Nathalie, ma chérie, je trouve déjà que ta gauche a tendance à oublier le peuple, mais tu te vois en plus dans un gouvernement de droite, avec cet excité qui traite les jeunes de racailles ? » Le professeur Séchard s’arrête, remet la capuche de son duffel-coat car ça commence à crachiner. Une vague vient mourir à leurs pieds.
« Et puis un secrétariat d’État à la famille… »
Il dit ça très doucement, le professeur Séchard, il ne veut pas blesser Nathalie. Mais enfin, aux repas de Noël dans la maison d’Erquy, aux soirées électorales de la mairie de Ploubanec, quand la famille est réunie, les deux frères aînés de Nathalie, un vétérinaire et un psychiatre, sont là avec leurs conjointes et leurs enfants. Elle, elle n’est que la tata sympa qui fait de la politique. Il s’inquiète, le paternel : sa fille connaît la saloperie fielleuse des politiques et des journalistes. Une femme sans mari, sans enfant, secrétaire d’État à la Famille, avec en plus l’aura de la traîtrise de ceux qui changent de bord pour un portefeuille, elle devait se douter que…
Ils finissent de parler de tout ça, à Saint-Cast-le-Guildo, en mangeant des huîtres et des tourteaux sur le port.
– Oui, tu as sans doute raison, papa.
Elle sauve sa circonscription et sa mairie, encore une fois. Elle reste d’une neutralité prudente dans les déchirements du parti socialiste. Elle s’occupe toujours du think tank Mendès-France, crée une amicale informelle de députés sur une ligne sociale-libérale mais sans déposer de motion à elle au congrès pour éviter de prendre des coups. »

Extrait
« Les hommes qui ont trop longtemps œuvré dans les conspirations de notre époque, qui ont connu la violence et côtoyé la mort ont développé une manière de préscience et ont compris, comme le notait Machiavel, que les individus ne sont pas maîtres du résultat des actions qu’ils entreprennent. » p. 331

À propos de l’auteur
LEROY_jerome_©pascalito2Jérôme Leroy © Photo Pascalito

Né en 1964 à Rouen, Jérôme Leroy a été pendant près de vingt ans professeur dans une ZEP de Roubaix. Auteur prolifique depuis 1990, il signe à la fois des romans, des essais, des livres pour la jeunesse et des recueils de poésie. Son œuvre a été récompensée par divers prix littéraires. Il est également le coscénariste du film de Lucas Belvaux Chez nous, sorti en salle en 2017. (Source: Éditions La manufacture de livres)

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On va bouger ce putain de pays

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En deux mots
Après avoir frayé avec les socialistes et assisté au naufrage d’Eleski, le candidat favori à la présidence, Quentin choisit d’intégrer l’équipe de Crâmon, le ministre de l’économie qui vient de créer En route, le mouvement qui va le porter à la magistrature suprême. Nommé conseiller spécial, c’est de l’intérieur qu’il nous raconte son quinquennat.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Chronique d’un quinquennat très bousculé

Avant les élections présidentielles, Jean-Marc Parisis nous rafraîchit la mémoire avec ce roman à clefs. A travers le regard du conseiller spécial du Président, il retrace le quinquennat écoulé avec une plume corrosive.

Je sais que le cliché peut sembler éculé, mais il y a bien du Rastignac dans l’épopée que va nous conter Quentin, le narrateur de ce roman. Après nous avoir fait revivre au pas de charge les batailles politiques des dernières années, ses yeux de trentenaire venu à la politique dans le sillage de DSK, voient son horizon s’éclaircir. Il rejoint l’équipe de campagne d’Emmanuel Macron. Si l’auteur utilise des noms d’emprunt, il sont toutefois transparents, y compris pour les seconds couteaux. Et quelquefois même porteurs de sens, comme Carchère pour Sarkozy. Le président s’appelle Crâmon, DSK Eleski.
C’est avec un style alerte et enlevé que nous revivons ainsi les épisodes précédents, la campagne de Ségolène, suivie de celle de son mari de l’époque pour la gauche, la victoire de Sarkozy suivie de sa mise hors-jeu par un François Fillon que les affaires mettront à son tour sur la touche. L’heure a sonné pour l’ex-ministre de l’économie et des finances, bien décidé à «faire bouger ce putain de pays».
L’élection dans la poche, voici notre narrateur propulsé conseiller spécial du président, un poste qui va nous permettre du suivre le quinquennat depuis un poste stratégique. De l’affaire Benalla aux gilets jaunes. De la pandémie et du confinement au changement de gouvernement avec l’arrivée de nouvelles têtes, notamment le premier ministre ou la ministre de la culture. Puis viendra l‘assassinat de Samuel Paty. J’allais oublier l’épisode de la baffe donnée au président et que son ego a eu bien du mal à accepter. Et à l’heure du bilan, à 44 ans, il y a bien ce côté Rastignac qui ne fera pas hésiter Crâmon à se représenter.
Si Jean-Marc Parisis change totalement de registre avec ce nouveau roman, il n’oublie rien de la fougue qui présidait à L’histoire de Sam ou l’avenir d’une émotion, son précédent une histoire d’amour fou entre deux adolescents. Et si l’actualité brûlante vient dépasser la fiction et l’épilogue préparé par le romancier, il y a fort à parier que notre narrateur va pouvoir préparer un tome 2.

On va bouger ce putain de pays
Jean-Marc Parisis
Éditions Fayard
Roman
180 p., 19 €
EAN 9782213705361
Paru le 19/01/2022

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris ainsi qu’à Blois, Montreuil et Drancy. On y évoque aussi des vacances dans les Alpes en hiver et du côté de la dune du Pyla en été. Parmi les déplacements de campagne, il y a notamment Amiens.

Quand?
L’action se déroule de 2017 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Provincial venu étudier à Sciences Po, Quentin Ixe tombe de haut quand son idole socialiste chute suite à un scandale sexuel. Voilà qui n’arriverait jamais à l’énarque et banquier d’affaires Cyril Crâmon. Brillant, ondoyant, marié à une femme exceptionnelle, ce trentenaire cache à peine ses ambitions présidentielles. Une jeune garde électrisée et le nouveau parti En Route vont le lancer. Expert en éléments de langage et outils numériques, Ixe viralise la Crâmonmania qui porte l’« alien » à la fonction suprême. Conseiller spécial du président disruptif à l’Élysée, il va vivre le crash du « Nouveau Monde » percuté par la dure, l’irrépressible réalité : affaires en tous genres, Gilets jaunes, revenge porn, attentats islamistes, épidémie, en attendant une nouvelle campagne présidentielle aux allures d’open bar.
Le pays va bouger, Ixe va bouger, Crâmon va bouger. Mais dans quel sens ?
Dans la grande tradition de la satire, Jean-Marc Parisis livre un roman théâtral et dément, en miroir d’une époque.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com

goodbook.fr
Revue des Deux Mondes (Marin de Viry)

Les premières pages du livre
« Je me souviens, l’appartement de la rue de la Chaise, près du Bon Marché. Les murs blancs à moulures, l’odeur de café et des smoothies à la fraise. La fontaine et le jardinet dans la cour intérieure. Le quartier général pour la campagne des primaires du Parti socialiste en 2006. Un petit groupe de garçons et filles, 20-30 ans, dévoués corps et âme à l’ancien Ministre, au Professeur, à l’Agrégé, à l’Économiste, à notre « dieu », Richard Eleski.
Il débarquait, le costume froissé, le cheveu en bataille, se posait, les reins lourds, dans son fauteuil Empire. Vidait un grand verre d’eau, nous fixait de ses yeux pochés et pénétrants… « Il faut chercher les angles morts, mes petits. Les prélèvements obligatoires et les impôts, cela n’a rien à voir. » On prenait des notes, raturait, surlignait. Parfois, ça chauffait… « Si je n’ai pas ce rapport demain, je vous coupe les couilles. » Au bout d’un moment, il regardait sa montre, se levait de toute sa masse, repartait, on ne savait où. Laissant des deux côtés du fauteuil ses mentors en communication, la fashionista rusée Pénélope Pradat et l’intellectuel Claude Lécharpe de la Fondation Léon-Blum. Deux salariés du groupe BHVA, experts en ventes de discours et placements d’idées, qui rivalisaient d’ingéniosité… « Ne jamais parler de la réalité. Ne jamais parler de la vie. Bien les connaître, ne jamais en parler. Les contourner. Prendre la parole, jamais le sujet. — Inverser, déplacer, colorer, éluder, biaiser, dilater, mentir sans mentir. » Pourquoi mentir ? On pouvait toujours faire mieux.
J’avais 20 ans. Ma famille habitait dans le Loir-et-Cher. Blois. Mon père, blésois de souche, enseignait la philosophie dans un lycée de la ville. Ma mère travaillait dans une compagnie d’assurances avec du sang espagnol dans les veines ; sa grand-mère antifranquiste, réfugiée à Blois pendant la Retirada, avait épousé un infirmier des Grouëts. Après le baccalauréat, j’étais venu à Paris pour étudier à Sciences Po. C’est là où j’avais rencontré Richard Eleski, on discutait parfois avec lui à la fin de ses cours d’économie politique… « Je suis socialiste. Je suis social-démocrate de conviction. Si j’étais président ?… Eh bien, je ferais porter l’effort sur la formation, j’ouvrirais un droit nouveau, permettre à chacun de se reformer à un moment de sa vie. » La rue Saint-Guillaume et la rue de la Chaise se touchaient presque. Un jour, j’avais sonné à la porte du QG d’Eleski. Julien Bidard, l’un de ses assistants, m’avait reçu. Trente ans, bien plus âgé que moi, Bidard, mais encore assez jeune pour se distancier du socialisme social-démocrate, formateur ou non… « De vieux mots, rassurants par leur usage, leur usure. Le débat public réclame des références, même obsolètes. Mais Richard Eleski, c’est bien autre chose, de plus aventureux, de plus excitant. Crois-moi. » Eleski avait le corps, la voix, l’intelligence, la culture, la profondeur d’un homme qu’on pouvait croire. Un Européen, parlant l’anglais, l’allemand, l’espagnol, l’italien. Un Moderne, précurseur du blog politique en France, malgré ses 50 ans bien tassés. Ça nous allait bien, nous, millénials du troisième millénaire, décidés à sortir de la sale histoire du XXe siècle par les nouveaux outils numériques.

Malgré les meet-up entre blogueurs et militants et les discours de la méthode Lécharpe et Pradat, Eleski s’est crashé à la primaire socialiste. Aplati par la présidente de Poitou-Charentes, Mme Démocratie-Participative. Si participative qu’elle avait refusé de débattre avec lui. Si mauvaise que Mathieu Carchère a gagné la présidentielle et soutenu la candidature d’Eleski à la direction du Fonds monétaire international. La bande de la rue de la Chaise s’est dispersée. Bidard a rejoint son Ardèche natale pour se relancer dans la politique locale. Moi, j’ai passé mes diplômes à Sciences Po, entrepris un voyage d’études à Barcelone, fréquenté l’université Pompeu-Fabra, l’une des meilleures en matière de sciences politiques et de communication. À mon retour à Paris, je suis entré chez BHVA (sur recommandation de Lécharpe), où j’ai gravi tous les échelons du conseil. Wording, drafts, story-telling, rapports pour patrons du CAC 40, coaching de chefs d’État du tiers-monde, etc. Ma petite amie de l’époque, interne en médecine, me traitait gentiment d’imposteur… « Tout ça, c’est de la pub, de la com, de l’enfumage. — La pub, c’est la poésie des pauvres. La com, celle des cadres. Rien à voir avec mon job. Je m’occupe d’Expertise et de Stratégie. »

La stratégie consistait à ne pas lâcher Eleski, de plus en plus socialiste de droite à Washington, de plus en plus déroutant aussi dans sa gestion du désir et de l’ennui loin de Paris. Pradat a pris le premier vol pour déminer l’affaire de l’économiste danoise harcelée au FMI. J’ai fait ce que j’ai pu pour distraire la presse à Paris : recadrage du contexte, attente dilatoire d’éléments nouveaux, rappel de la présomption d’innocence, sanctuarisation de la vie privée. Malgré ses dragues sauvages, Eleski restait la personnalité politique préférée des Français pour la présidentielle de 2012. Et cette fois, le terrain de la primaire était dégagé, la grande famille sociale-démocrate ne proposant qu’un panel de seconds couteaux, dont Henri Boulende, l’ex-concubin de Mme Démocratie-Participative. Pour fêter les 60 ans d’Eleski, on lui a offert une photo du président américain de la série The West Wing dédicacée par l’acteur : « Au futur vrai président de France. Good luck ! » On pouvait toucher Martin Sheen, on pouvait toucher n’importe qui avec la carte Eleski. Il allait bouffer Boulende puis Carchère. Bidard et moi, on le voyait déjà à l’Élysée, et nous avec.

Et puis voilà, deux mois avant l’annonce de sa candidature, Eleski menotté, encadré par des flics sur un trottoir de New York, conduit au commissariat de Harlem pour agression sexuelle sur une femme de chambre dans un hôtel. Éjaculation américaine, retrait de la course à la présidence française. Bidard en a pleuré de rage… « C’est un complot. Les mecs de Carchère sont de mèche avec les types de l’hôtel ! » J’ai repassé le film à l’envers, repensé à ces cinq années au service d’Eleski, au crédit qu’on lui accordait, aux espoirs qu’il suscitait, à ses propres angles morts, aussi, aux défauts de ses qualités. Sa superbe, son intelligence, sa désinvolture, son mépris du jeu politicien, des arrivistes, des parvenus, son côté je les emmerde, je me fous d’eux, je me fous de tout, finalement. On s’est brièvement parlé au téléphone après son retour des États-Unis. Sans évoquer l’épisode de l’hôtel, mais j’ai compris à demi-mot, à ce ton de fatalisme amusé que je ne lui connaissais pas … La seule vérité, le plaisir. Ce qui résiste à la péremption, à l’ennui, à la fatigue des idées, le plaisir, mon plaisir… J’ai raccroché sans lui dire ce que j’en pensais, que le plaisir de l’un sans le plaisir de l’autre, c’était problématique, et que, même quand le plaisir se partageait, il aurait pu s’en passer parfois, se retenir ou se faire plaisir tout seul, c’est plus rapide, plus sûr, quand on ambitionne l’Élysée, au lieu de nous menacer de nous couper les couilles si on n’avait pas le bon document ou de nous envoyer des synthèses à vérifier le samedi soir, à une heure où on aurait aimé embrasser une fille gentiment, dormir dans son parfum pour chasser la fatigue de la semaine. Pendant cinq ans, Eleski nous avait pris pour des cons, de jeunes cons. Il nous avait menti, n’avait jamais engagé toute son intelligence, sa culture, sa puissance dans la conquête présidentielle. Il dépensait une partie de son énergie ailleurs. Déjà en 2006, Mme Démocratie-Participative en voulait plus que lui, et elle l’avait ratatiné. Je l’entendais encore, l’ancien dieu Eleski … « Il n’y a pas de baguette magique. Les moyens de la croissance reposent sur la confiance. » Ne plus jamais faire confiance à un type de plus de 40 ans. Ne jamais s’aveugler sur les charmes d’un mâle du vieux monde. Bidard s’inquiétait de l’avenir… « Tout sauf finir en fond de capotes du PS. » L’image était inappropriée.

Cyril Crâmon, je le croisais parfois à la Fondation Léon-Blum, le think tank de la gauche moderne. Bonjour, bonsoir. Toujours pressé, la trentaine juvénile, lisse, ondoyante, immatérielle, hologrammique. Il semblait sortir d’un écran, impression augmentée à l’écoute par une tessiture synthétique, un vibrato de publicité. Un homme proche du clan Boulende, l’autre courant, la rive gauche du Parti socialiste. Disons moins marqué à droite qu’Eleski. Énarque, banquier d’affaires chez Weill. Millionnaire, disait-on, après un deal faramineux entre une multinationale agroalimentaire et le groupe pharmaceutique Canzer. Ce soir-là, à l’issue du dîner de la Fondation à l’Automobile Club de France, dans le salon où l’on sert les cafés, il pose sa main sur mon épaule.
— Quentin, ça me fait plaisir de te voir ! Comment te sens-tu ?… Incroyable et tragique, ce qui arrive à Eleski. En même temps, il est solide, il en a vu d’autres. Il s’en remettra. On aura besoin de ses talents si Boulende est élu. Et plus encore s’il ne l’est pas.
Le « on » en bouche de Crâmon est toujours incongru. Je m’étonne.
— Tu comptes te lancer en politique ?
— Chez les Gérontes du PS ? Je ne cotise plus depuis deux ans. Je ne veux pas avoir à m’excuser d’être un jeune mâle blanc diplômé. D’ailleurs le diplôme dont je suis le plus fier, c’est le concours général de français à Amiens. Tu es de Blois, je crois ?
Renseigné. La fraternité provinciale.
— Blois, la ville du Louis Lambert de Balzac…
Et le voilà parti sur des romans qu’il avait écrits, qu’il publierait peut-être un jour… « L’un se passe en Amérique précolombienne, dans le goût de Jacques Chirac pour les arts premiers. Il faudrait l’actualiser évidemment. » Des Incas, il a glissé à la nouvelle économie, et des start-up à Faites entrer l’accusé, ponctuant ses propos en me serrant le poignet, le bras, l’épaule, la nuque, comme pour donner prise aux paradoxes affleurant à la surface de sa logorrhée. Cyril Crâmon, l’homme des sincérités successives. On pouvait le croire à condition de ne pas lui faire confiance. Lui faire confiance à condition de ne pas le croire. Un spectre plus large, plus intéressant qu’Eleski. À suivre.
Une femme blonde en slim de cuir noir et blazer gris s’est avancée vers nous d’un pas de danseuse.
— Béatrice, je te présente Quentin Ixe, un jeune homme plein d’avenir.
Prunelles bleues, jambes fuselées, des airs d’Agnetha, la chanteuse d’Abba, le groupe préféré de ma mère. Mais plus âgée et plus jolie que ma mère. Surprise, léger recul de ma part au moment de lui tendre la main. Qu’elle remarque en décrochant un dixième de seconde son sourire, large sourire qui n’en finit pas, me jauge, m’interroge, me défie. Ce désir dans vos yeux, c’est pour moi ou pour mon mari ?
Le mari en profite pour gober les petits chocolats servis avec le café.
— Cyril, lâche ces trucs ! Je ne veux pas que tu manges ces saloperies.
Crâmon repose ostensiblement la mignardise dans la coupelle.
— C’est toi qui as toujours l’air d’avoir un bonbon en bouche !
Ils éclatent de rire tous les deux. Un petit groupe de sociaux-démocrates se retourne, surpris par cette joie, cette complicité.
— On est au théâtre, dit Crâmon. Baba a été ma prof de théâtre à Amiens.
Elle lève les yeux aux lustres du salon. Gorge sable, satinée. Tout ce temps sur elle, qui la dessinait, la précisait, rendait son mari d’autant plus opaque. À côté d’elle, c’est lui qui semblait le plus vieux, sans âge, vitrifié, avec sa voix de pub et son costume bleu roi.
— On va se revoir, Quentin. Je t’appelle.

Crâmon m’a contacté quand il est devenu secrétaire général adjoint de l’Élysée sous la présidence Boulende. Il avait quitté la banque. Ma jeunesse, ma souplesse, mes succès dans l’Expertise et la Stratégie chez BHVA, mes connexions, mes dîners en ville l’intéressaient. J’allais souvent le voir à l’Élysée, dans son petit bureau au second étage. Derrière son fauteuil, entre les deux fenêtres, encadrée au mur, une punchline lithographiée d’un certain René Char : « Impose ta chance, serre ton bonheur et va vers ton risque. À te regarder, ils s’habitueront. » À deux, trois reprises, j’avais eu l’occasion de les regarder, Béatrice et lui, quand elle passait le chercher sur le chemin d’une pièce de théâtre. Elle le serrait de près. J’étudiais l’attelage, l’équilibre des forces en présence, leur singulière harmonie. La grande différence d’âge conférait à chacun une autorité selon le moment, le sujet, la personne abordés. Pour Béatrice, certains codes sociaux échappaient à son mari, surabondant de jeunesse et d’énergie… « Cyril, là, tu manques de psychologie. Tu ne peux pas lui présenter le dossier de cette façon. Il va péter un câble. (Elle parlait de Boulende.) — Tu as raison, Baba, mais en même temps, il faut le bouger, le pépère ! Quentin, tu pourrais adoucir un chouia le préambule ? — Bien sûr, Cyril. » Béatrice avait souvent raison sur la forme, la psychologie. Elle se souciait des effets, des retombées, de la réaction des gens, se montrant sur beaucoup de sujets plus conservatrice que son mari. Crâmon, c’était l’action, la tactique, l’art des conjonctures, des conjectures, un flair très personnel de l’air du temps. Il reprochait parfois gentiment à Béatrice de n’être pas « en phase avec la modernité », de manquer de « culture du présent ». Faille repérable dans le champ lexical de sa magnifique épouse. Ancien professeur de français et de latin, Béatrice n’aimait pas le mot start-up.
— Ça fait pin-up, huppé. Les trois quarts des gens ne comprennent pas.
— Ils devront s’y faire. Les start-up ne datent pas d’hier. IBM était une sorte start-up en 1911. La France manque de culture managériale. Qu’en dis-tu, Quentin ?
— Pour start-up, il n’y a malheureusement pas de synonyme.
— Bien sûr que si, dit Béatrice. Il y a « jeune pousse ».
Crâmon pouffe comme un collégien.
— Pourquoi pas « engrais » ou « arrosoir » ?
Gros yeux de Béatrice.
— Excuse-moi, Baba, mais c’est trop drôle ! Hein, Quentin, c’est comique, non ?
— Jeune pousse, c’est frais, écologique. Mais start-up, ça bulle, c’est effervescent, sensuel presque. Ça donne envie.
Regard espiègle de Béatrice.
— Si Quentin le dit.
Théâtre.

Quelques mois plus tard, dans son bureau, Crâmon est livide, remonté.
— Boulende ne veut pas de moi dans le nouveau gouvernement. Au prétexte que je n’ai jamais eu de mandat… Je ne l’oublierai pas. Pour l’instant, je me casse. En entrant à l’Élysée, j’ai divisé mes revenus de banquier par dix ou quinze. Je claque un pognon de dingue avec Baba.
— Alors start-up ?
— Start-up !
— Enseignement à l’international. Conseil. Stratégie…
— Tout ce qu’on veut !
Cet été-là, les Crâmon sont partis en Californie. Crâmon souhaitait visiter la Silicon Valley en passant par Stanford et Berkeley. Béatrice aurait peut-être préféré les rivages crétois, où je suis parti recharger mes batteries avec une amie tout en gardant le contact avec lui par e-mail. Ce projet de start-up avançait. On le bouclerait à son retour. Les aventures de la social-démocratie en ont décidé autrement. Le vent a tourné. En août, Boulende a subitement nommé Crâmon ministre de l’Économie. Remember Eleski. Forget the start-up. Bravo Crâmon, bienvenue à Bercy. Où je l’ai suivi avec mes éléments de langage, ma panoplie de stratège.

Revenu de son conseil municipal ardéchois, Bidard s’était posé en douceur dans un cabinet du ministère de la Santé socialiste. Il s’était marié à Privas, en avait ramené un enfant. On déjeunait ensemble de temps en temps dans une brasserie proche de l’École militaire. Il me rapportait les bruits qui couraient… « Béatrice Crâmon t’a pris en grippe. Elle trouve que tu phagocytes son mari. Elle se méfie de tes ambitions. Elle voit en toi un rival. D’autres disent que tu es amoureux de Crâmon, que tu bandes pour lui. » Je connaissais la source de ces rumeurs, je souriais, laissais Bidard à son diagnostic de cabinet médical… « Béatrice n’aime plus la jeunesse. Elle a eu sa dose. »

C’est pourtant la jeunesse qui a lancé Cyril Crâmon. La meilleure, la moins polluée, la jeunesse provinciale, la sève des territoires. À commencer par les cinq mousquetaires de la bande d’Angers, anciens étudiants en droit eleskiens. Un boulot monstrueux. Buzz sur internet, levée de fonds, application de démocratie digitale. En bons socialistes de droite, ils ont même détourné un logo du Monde. C’est la bande d’Angers qui a viralisé la marque, le label Crâmon. Jeune, intelligent, brillant, charmeur, moderne, féministe, hors norme, disruptif, messianique. «On va bouger ce putain de pays!»

Extrait
« Qu’est-ce que c’était pour moi, ce pays, à 30 ans? Qu’est-ce qu’il représentait? D’abord des couleurs, des odeurs, des sensations d’enfance. Les pavés pentus de la venelle des Papegaults à Blois, les promenades avec ma mère au parc de la Roseraie, les concours de ricochets sur la Loire avec les copains de la cité scolaire Augustin-Thierry (un château plutôt), la cime du mont Blanc en février, la dune du Pyla en été… Et dans ce tableau de fils unique né chez des conteurs, les échos de la tradition orale familiale. Les souvenirs d’un grand-père paternel né avant la crise de 1929, son apprentissage dans l’ébénisterie à Paris, ses «fredaines avec les gisquettes» du Faubourg-Saint-Antoine, sa Résistance dans les Forces françaises de l’intérieur, «Rien de plus subtil, de plus rigoureux, que de vivre. À son idée, à ses idées, la liberté, c’est tout un art, une mécanique de précision. À l’origine du fascisme, il y a toujours un manque de rigueur. Ne mens jamais, mon petit. » p. 23

À propos de l’auteur
PARISIS-Jean-Marc_©Astrid_di_CrollalanzaJean-Marc Parisis © Photo Astrid di Crollalanza

Jean-Marc Parisis a notamment publié Le Lycée des artistes (1992, Grasset, prix de la Vocation), Avant, pendant, après (2007, Stock, prix Roger-Nimier), Les Aimants (2009, Stock, dans les 20 meilleurs livres de l’année du Point), Les Inoubliables (Flammarion, 2014), Un problème avec la beauté. Delon dans les yeux (2018, Fayard, dans les 25 meilleurs livres de l’année du Point). (Source: Éditions Fayard)

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La femme d’après

FRIEDMANN_la_femme_dapres  RL_Hiver_2022

En deux mots
En rentrant à son hôtel en pleine nuit, la narratrice est agressée par quatre jeunes hommes. Elle va pourtant réussir à leur échapper, même si elle reste très choquée. D’autant qu’elle va découvrir que durant la même nuit une jeune femme a été assassinée tout près de son itinéraire.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Échapper à un prédateur n’évite pas le traumatisme

Arnaud Friedmann se met dans la peau d’une femme agressée la nuit à Montpellier en rentrant à son hôtel. Un épisode traumatisant qui va faire basculer sa vie. La femme d’après ne sera plus jamais la même qu’avant.

En 1986, quelques jours avant la catastrophe de Tchernobyl, la narratrice a eu une brève liaison avec Jacques. Vingt ans après, cette mère célibataire revient à Montpellier pour le retrouver. Peu après minuit, alors qu’elle regagne son hôtel, elle est interpellée par quatre jeunes hommes qui lui expliquent qu’elle ne devrait pas sortir ainsi seule. Si les phares d’une voiture qui passe poussent les jeunes à fuir, le choc est violent, le traumatisme entier. D’autant qu’elle apprend un peu plus tard qu’une jeune fille de 20 à 23 ans a été agressée durant cette même nuit avant d’être assassinée non loin de là où elle marchait. Elle se torture l’esprit, cherche une explication, croit comprendre qu’elle était trop vieille aux yeux des quatre jeunes hommes. La demi-journée qu’elle va passer à la plage avec Jacques ne lui mettront pas de baume au cœur, bien au contraire. Ces retrouvailles ne sont pas celles espérées. Elle décide alors de regagner Besançon où l’attendent ses deux filles.
Mais au kiosque de la gare, c’est le choc. À la une du Midi-Libre cette Une «L’assassin a avoué» accompagnée d’une photo de son agresseur. Elle défaille.
Quand elle revient à elle, son TGV est déjà parti. Elle décide alors de regagner son hôtel et de prolonger son séjour d’une semaine supplémentaire. Mais elle ne retrouvera l’apaisement ni dans les bras de Jacques, ni en regagnant la Franche-Comté. Peut-être aussi parce que ni sa mère ni ses filles ne lui prêtent une oreille attentive.
Un an plus tard, après avoir reçu l’autorisation de rendre visite à l’assassin dans sa prison de Villeneuve-lès-Maguelone, elle revient séjourner à Montpellier. Elle pense alors qu’affronter cet homme pourra l’aider à comprendre.
Arnaud Friedmann réussit à parfaitement mettre en scène le traumatisme subi et sa transformation en un trouble obsessionnel qui va finir par emporter la raison de cette femme dans un épilogue glaçant. En la suivant au fil de ses séjours montpelliérains, on voit son esprit dériver vers un besoin incessant de rejouer la scène de l’agression, de l’analyser sans cesse, d’essayer de trouver des réponses à ses interrogations. Et comme elle ne peut les obtenir, elle va finir par sombrer. Une trajectoire que l’auteur restitue dans son implacable logique, dans sa troublante et terrifiante vérité.

La femme d’après
Arnaud Friedmann
La Manufacture des livres
Roman
208 p., 18,90 €
EAN 9782358878203
Paru le 6/01/2022

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Montpellier et Villeneuve-lès-Maguelone. On y évoque aussi Besançon et Paris.

Quand?
L’action se déroule en 2009, 2010 et 2011, avec des réminiscences à 1986.

Ce qu’en dit l’éditeur
Dans la nuit, elle regagne son hôtel après ce dîner avec un amour de jeunesse, retrouvé vingt ans plus tard. Elle se sent légère, grisée par la promesse de cette nouvelle aventure. Mais quatre hommes s’arrêtent soudain devant elle. Des mots échangés, une insulte, un regard qui refuse de se baisser. Ils repartent. On pourrait dire que rien ne s’est passé et pourtant demeure en elle une angoisse sourde. Son trouble grandit quand le corps d’une jeune fille est retrouvé le lendemain dans le même quartier. Pourquoi se sent elle coupable de cette mort ? Qu’y a-t-il en elle qui dissuade ? Pourquoi lui trotte dans la tête le soupçon indigne de n’avoir pas été assez désirable ?
La Femme d’après nous conte la mécanique implacable d’une agression qui aux yeux de tous passera inaperçue. En écho à cette scène, avec finesse et sensibilité, Arnaud Friedmann explore les blessures et les désirs qui marquent la vie d’une femme tandis que le temps passe.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Blog motspourmots (Nicole Grundlinger)
Blog Aude bouquine

Les premières pages du livre
Montpellier
6 au 10 août 2009
Il y a l’air tiède du milieu de la nuit, quelques moteurs en écho, le bourdonnement des télévisions à l’intérieur des immeubles, puis soudain, des voix. Je ne m’y attendais pas. Je pensais avoir le trajet pour moi. J’avais fantasmé ce retour solitaire jusqu’à la voiture, dix minutes pour infuser la soirée, ses promesses. Il n’y a pas loin, de l’appartement au parking, le quartier est excentré ; cubes neufs, habitations cossues ; malgré l’été je n’avais pas prévu ça : croiser des gens.
Je ne ressens pas d’appréhension. Juste le dépit d’autres silhouettes que la mienne dans les rues, et l’ennui des politesses auxquelles il faudra se soumettre.
Ils s’approchent, ils parlent fort. Je les entends, même si je ne distingue pas les mots. Ils ont l’accent d’ici, du Sud, ou de plus au sud ; des voix d’hommes jeunes. Je souris. Je revois la silhouette de Jacques à côté de la mienne sur le balcon, nos corps animés par la même attraction que vingt ans plus tôt, les gestes vigilants qui étaient les nôtres pour trinquer et nous dévoiler sans l’urgence des premières fois.
Ils avancent vers moi sans le savoir, sans savoir qu’à la prochaine intersection ils me croiseront, moi que leur jeunesse attendrit. Leurs voix s’imposent à la nuit, des promesses les attendent, plus entières que les miennes, moins sereines. Je m’ouvre à eux avant de les avoir vus, malgré mon envie d’avoir la ville pour moi seule.
Depuis combien d’années ne me suis-je pas sentie légère à cause d’un homme ? Du commencement possible d’une histoire – de sa répétition dans le cas présent ?
Maintenant, je les vois. Ils m’ont vue, eux aussi. Ils cessent de parler, continuent d’avancer dans ma direction. Une angoisse, d’un coup. Elle chasse mes rêves de romance répétée avec Jacques, m’assène que je ne devrais pas être là, à marcher dans les rues de Montpellier le visage allumé d’un espoir anachronique, avec mes rêves de promenades dans la nuit pareilles à celles de mon adolescence.
Ils sont quatre, trois derrière, un qui se tient devant, qui met le cap sur moi comme si je n’existais pas. Ou que si, justement. Comme si j’existais trop.
– C’est pas prudent de se balader toute seule, comme ça, la nuit, madame.
Derrière, les comparses ne ricanent pas. Je me serais attendue à ce qu’ils ricanent, ça aurait correspondu à mes codes, j’aurais identifié l’agression, au moins reconnu ça, ça m’aurait tranquillisée.
Celui qui se tient devant est tout près de moi. Les autres à quelques pas, indistincts. Je sens l’odeur de son haleine, un relent de chewing-gum à la menthe, décalé. C’est ce qui m’affole le plus, de reconnaître dans sa bouche les effluves de mes premières amours, de Jacques à la sortie de notre premier cinéma ensemble, il y a un peu plus de vingt ans. Opening Night.
– T’as entendu ce que j’ai dit ? C’est pas prudent, ce que tu fais.
L’affiche du film rechigne à s’estomper, derrière la vitre sale de la rue Gambetta. L’obtuse pâleur de Gena Rowlands et la force qui se dégageait d’elle. Je t’imagine comme elle, plus tard, m’avait chuchoté Jacques pendant qu’on s’approchait de la caisse ; je l’avais mal pris.
Le silence me contraint à regarder celui qui vient de parler, le silence et l’immobilité soudaine de notre décor. Aucun de ses traits n’adhère à ma mémoire. Je me concentre sur sa voix, y déniche des intonations qui pourraient plaire aux filles s’il les modulait différemment, à la manière d’un acteur américain. Les autres continuent de se taire. Je n’avais pas l’impression, avant d’apparaître dans leur champ de vision, que leur conversation rendait un son grégaire. L’idée me traverse, je me hais pour cette idée, l’idée me traverse que je ne devrais pas être là, pas avoir traversé la France pour retrouver Jacques vingt ans après notre séparation, me mettre en travers du chemin de ces types, les contraindre à m’agresser. À laisser leur chef rouler ces mots menaçants, jouer la partition attendue.
Au moins j’aurais dû rester chez Jacques jusqu’à la fin de la nuit, accomplir ce que j’étais venue chercher, plutôt que m’offrir cette liberté dans les rues, le film de la soirée dansant dans la tête jusqu’au parking, jusqu’à l’hôtel. La possibilité de croire que j’avais encore le pouvoir d’en rester là, rentrer chez moi, juste l’avoir revu et désiré autant qu’il y a vingt ans.
– Tu me réponds, connasse ?
J’enregistre qu’il ne m’a pas traitée de salope. J’en tire un courage inouï, déplacé, une absence de peur absolue. Salope, oui, l’histoire aurait été différente. Les comparses aussi sont déçus. Il n’y pas de temps à perdre pour garder l’avantage.
– Je me promène.
– Toute seule ?
Il va ajouter quelque chose. La phrase est déjà prête, elle contient le mot qui déclenchera ce qui est écrit, qui scellera mon destin. Je le refuse. J’improvise une réponse pour que le mot ne soit pas dit, qu’il me reste une chance d’atteindre la voiture, de ne pas finir en fait divers.
– Vous êtes de Montpellier ?
Ça le déstabilise. Le mot n’est pas sorti. Je prends mon sac le paquet de cigarettes entamé avec Jacques, lui en tends une. Pas aux autres.
– Je fume pas.
Je range mon paquet, comme si ça ne se faisait pas, de s’en griller une devant un non-fumeur. Même si le non-fumeur est l’agresseur. Je l’ai énoncé, mentalement : l’agresseur. Ça devient réel, du coup, la situation. Plus de place pour Opening Night, les souvenirs d’il y a vingt ans, la douceur de la nuit, le bras de Jacques autour de mes épaules quand on avait quitté la salle de cinéma. Le passage qui nous ramenait à la rue Gambetta, la vitre battue de quelques gouttes devant laquelle nous étions restés enlacés, une dizaine de minutes, à fixer l’affiche comme pour prolonger les impressions du film. Le même regard tout à l’heure quand j’ai quitté son appartement.
Quatre types, dont un à moins d’un mètre de moi ; des paroles menaçantes. La suite, je la connais. C’est comme si on me l’avait racontée, la scène que je vais vivre, exactement, l’absence d’issue. Pourtant, il n’y a pas de peur, juste le sprint de mon cerveau pour dénicher des phrases qui pourraient me sauver.
– Je viens de Besançon. J’ai deux filles.
Je cherche dans mon sac, mes mains ne tremblent pas. J’aurais eu les mêmes gestes pour une amie perdue de vue croisée à la sortie d’un hypermarché. La grande est mon portrait craché, du moins c’est ce que tout le monde prétend. Moi je suis incapable de trouver des ressemblances aux visages. Du porte-monnaie j’extrais les photos de Zoé et de Clara. Clara, mon portrait craché, paraît-il. Je tends les clichés en direction du type, bras replié. Ne pas le toucher, surtout ne pas le toucher.
Il chasse l’air devant les images, ne me touche pas non plus. Il n’est pas passé loin de ma main. S’il l’avait frôlée, la suite se serait enclenchée, la suite à laquelle je ne vais pas parvenir à échapper, ou peut-être que si, sûrement que si, j’ai l’espoir imbécile d’y échapper, pas pour retrouver la douceur de ma rêverie sur Jacques, ni même le souvenir de mes filles. Non, juste mes pas comme avant ; juste mes pas sans la menace d’inconnus, dans le milieu de la nuit montpelliéraine, la possibilité de me remémorer une soirée d’il y a vingt ans, l’attente dans la file d’un cinéma de province avant la découverte de ce qui deviendrait mon film préféré, la bouche de Jacques. Le lendemain la télévision tournait en boucle sur trois syllabes, Tchernobyl, mon père monologuait pour rassurer la famille, une exagération de journalistes, ça n’aura pas de conséquences pour nous. Je pensais aux baisers de Jacques. Des mots nouveaux survolaient la table : radio¬activité, fission, réacteur, tandis que j’échouais à me rappeler la forme de son nez, les dimensions de son front, l’épaisseur de ses lèvres.
– Je m’en fous, de tes filles.
– Pas moi.
Pas moi, j’ai dit. J’ai envie de pleurer tout à coup. Il faut congédier Zoé et Clara, ce soir je ne peux compter que sur moi. Parler, pour qu’il ne me traite pas de salope, ou de pute, pour que ne s’enclenche pas ce à quoi il aspire, ce que guettent ses trois comparses en arc de cercle. Parler comme mon père devant sa télévision pour conjurer une inquiétude confuse.
– Vas-y, te laisse pas embrouiller.
Le meneur fait un geste, l’autre se tait. Il me regarde, je comprends que j’ai gagné, pas un muscle de mon visage ne l’indique, toute ma concentration monte à mes yeux, pour les vider de toute expression, ne pas les détourner de lui et dans le même temps lui dénier tout prétexte de conflit, d’étincelle.
– Pourquoi t’as parlé de tes gosses ?
Il sait aussi qu’il a perdu. Il gagne du temps, pour les trois autres, derrière. Je manque de hausser les épaules, la sueur me saisit le dos, la nuque, hausser les épaules, non, surtout pas.
– L’aînée a dix ans. Zoé. La plus petite sept. Clara.
– T’as pas de mari ?
Il pourrait ajouter la phrase qui contiendrait le mot, celui qui déclencherait le scénario. Je me grise du risque de lui en laisser la possibilité. L’emballement que ça me procure, tout proche du sentiment que j’avais en sortant de chez Jacques.
L’âge réel de mes filles, je ne peux pas l’avouer. Dix ans et sept ans, c’est doux, ça se dépose comme un baume sur les violences prêtes à surgir. L’âge qu’elles ont sur les photos dans mon porte-monnaie.
Non, je réponds.
C’est lui qui hausse les épaules. Je me dis qu’il voit ce que ça fait. Ça ne m’apporte aucun sentiment de victoire, ni de vengeance.
– Tu devrais pas te balader toute seule, la nuit.
À nouveau, il me fixe dans les yeux. L’odeur de menthe passe, mêlée à celle des arbres sous lesquels on s’est arrêtés. Il y a les phares d’une voiture, à la perpendiculaire du boulevard, dans notre direction.
– On se casse.
– Mais…
– On se casse, j’ai dit.
Ils se cassent.
Je les laisse passer à côté de moi, les quatre, je ne me retourne pas, je ne frissonne pas quand ils me frôlent. Les phares de la voiture s’approchent, je compte qu’il leur faudra cinq secondes pour être à ma hauteur, j’enclenche le compte à rebours, un effort incroyable pour maîtriser chaque pore de mon visage. »

À propos de l’auteur
FRIEDMANN_Arnaud_©jc-polienArnaud Friedmann © Photo JC Polien

Arnaud Friedmann est né en 1973 à Besançon. Après des études de Lettres et d’Histoire, il a travaillé dans la fonction publique et dirigé une structure liée à l’emploi dans les Vosges. Il est également propriétaire associé de la librairie Les Sandales d’Empédocle de Besançon. La femme d’après est son septième roman. (Source: La Manufacture des livres)

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Furies

RUOCCO_furies  RL-automne-2021  Logo_premier_roman

Lauréate du Prix «Envoyé par la Poste» 2021

En deux mots
Bérénice se rend en Turquie, à la frontière syrienne pour négocier l’achat d’antiquités pillées sur les sites en guerre. Asim de son côté, en voulant sauver sa sœur Taym des djihadistes va causer sa mort. Contraint à l’exil, il va croiser le chemin de Bérénice. Leurs vies vont alors basculer.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

L’archéologue, le fossoyeur et la petite fille

Dans un premier roman étonnant de maîtrise Julie Ruocco nous entraîne en Turquie où Bérénice fait du trafic d’antiquités et où Asim a trouvé refuge après avoir vu les siens mourir. Leur rencontre va bouleverser leurs vies.

C’est à l’enterrement de son père que Bérénice a rencontré «L’Assyrien» qui s’est présenté comme un ami du défunt. Nazar, c’est ainsi qu’il s’appelle, lui a expliqué qu’il l’avait été soutenu à son arrivée en France et a proposé à la jeune orpheline de lui trouver un travail. Il devait sans doute savoir qu’elle avait fait des études d’archéologie et qu’elle serait parfaite pour accomplir les missions qu’il allait lui confier, à savoir se rendre à la frontière turco-syrienne et y négocier l’achat d’antiquités provenant des sites conquis par l’État islamique comme Palmyre. Des pillages qui pouvaient aussi s’apparenter à un sauvetage de pièces vouées à la destruction. De retour à Kilis pour une nouvelle transaction, elle va cette fois se trouver confrontée à une situation inédite. À travers un trou du grillage, on lui confie une petite fille. «Bérénice était en train de faire ce que l’on appelle une immense connerie et elle le savait. Elle avait planté le contact suisse devant le camp de réfugiés et était revenue dans la ville en stop avec, dans les bras, une enfant dont elle ne connaissait même pas le nom.»
Mais avant de revenir à Bérénice Julie Ruocco choisit de nous mener de l’autre côté de la frontière où les djihadistes gagnent tous les jours davantage de terrain, semant la terreur et la mort. Asim, qui a vu une grande partie de sa famille mourir choisit de faire fuir sa sœur Taym. Son plan consiste à organiser un mariage fictif afin de permettre au cortège, qui sera aussi composé de candidats à l’exil, puisse franchir plus facilement les barrages. Un plan qui va échouer dans le sang et coûter sa tête à la mariée. Asim la retrouvera décapitée et balancée dans une fosse commune. Dès lors, il ne va pas uniquement vouloir offrir une sépulture digne à sa sœur, mais à tous ceux qui sont tombés. Le pompier se transforme en fossoyeur et même au-delà, en gardien de la mémoire des disparus. La clé USB contenant les récits de vie recueillis par Taym ne le quittera plus. Et quand il sera contraint de fuir et de gagner la Turquie où il pourra profiter de l’assistance de son oncle, il restera hanté par toutes ces vies effacées.
On l’aura compris, Julie Ruocco va faire se rencontrer les deux récits menés en parallèle. Je vous laisse découvrir dans quelles circonstances Bérénice croisera le chemin d’Asim. J’ajoute simplement qu’à partir de ce moment leurs vies, déjà passablement bouleversées, vont prendre une direction inattendue, leurs aspirations trouver un but commun. «Sans doute le monde existe parce que les générations se sont succédé pour le raconter. Je crois que des vies peuvent être libérées du néant parce que quelqu’un les aura entendues. Je crois à la fraternité des mots et des peuples qui se lèvent et chantent alors que tout se tait autour d’eux. Il y a des hommes et des femmes qui se sont tenus droits dans la tempête avant d’être engloutis. Et il faudra bien que quelqu’un le raconte.»
Avec un vrai sens de la narration et une plume sensible qui fait jaillir de la poésie dans les pires moments, on ne peut qu’être impressionnés par ce premier roman bouleversant. D’une puissance peu commune, il montre tout à la fois le côté le plus sombre des hommes et leur face la plus lumineuse. Trouver de la beauté dans le chaos, de l’espoir au milieu des morts qui s’accumulent, n’est-ce pas une belle définition de l’humanité? Après Antoine Wauters et son tout aussi bouleversant Mahmoud ou la montée des eaux, cette rentrée est décidément forte en émotions sur des thématiques très actuelles.

Furies
Julie Ruocco
Éditions Actes Sud
Premier roman
288 p., 20€
EAN 9782330153854
Paru le 18/08/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris, mais aussi à Thessalonique, en Turquie, notamment à Kilis et En Syrie. On y évoque aussi Palmyre

Quand?
L’action se déroule il y a quelques années.

Ce qu’en dit l’éditeur
Les destins d’une jeune archéologue, dévoyée en trafiquante d’antiquités, et d’un pompier syrien, devenu fossoyeur, se heurtent à l’ expérience de la guerre. Entre ce qu’elle déterre et ce qu’il ensevelit, il y a l’histoire d’un peuple qui se lève et qui a cru dans sa révolution. Variation contemporaine des Oresties, un premier roman au verbe poétique et puissant, qui aborde avec intelligence les désenchantements de l’histoire et «le courage des renaissances». Un hommage salutaire aux femmes qui ont fait les révolutions arabes.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
L’écho.be (Astrid Herkens)
RTS (L’invitée du 12.30)
A Voir A Lire (Cécile Peronnet)
RCF (Simon Marty)
Untitled Magazine
The Unamed bookshelf
Blog Pamolico
Blog Les livres de Joëlle


Julie Ruocco présente Furies, son premier roman © Production Actes Sud

Les premières pages du livre
« Coïncidences
“On vit dans un monde de coïncidences. Un homme et une balle qui se rencontrent, c’est une coïncidence.”
Elle ne savait pas pourquoi, mais les mots d’Aragon tournaient en boucle dans sa tête et elle ne pouvait rien y faire. Cela faisait pourtant longtemps qu’elle n’avait pas relu Aurélien. Elle fixait les grappes d’air qui s’agglutinaient à la surface de son café bouillant. On aurait dit des œufs ¬d’insecte en train d’éclore.
— Bérénice ? Tu m’écoutes ?
Ses yeux se levèrent vers son interlocuteur, un homme d’une cinquantaine d’années. Malgré l’ampleur de son embonpoint, ses grandes boucles serrées en essaims blancs et son teint sombre lui donnaient des allures de pâtre grec. Il plantait sur elle un regard sévère.
— Si tu n’es pas prête, on arrête tout et je trouve une autre fille. C’est un coup trop dangereux pour envoyer quelqu’un qui plane.
C’était comme si les mots avaient percé sa bulle et que la rumeur de la terrasse se déversait lentement en elle. Elle était de nouveau à Paris, en plein cœur du Ve arrondissement. Les vapeurs des percolateurs et de café lui donnaient chaud. Elle eut un mouvement d’épaules pour se délasser, presque un geste de somnambule, avant de lui répondre :
— Je t’ai déjà dit que je pouvais m’en occuper. Et puis, toi et moi, on sait pertinemment que tu ne retrouveras pas de sitôt une autre nièce pour faire ce travail.
Il avait été piqué mais pas convaincu. Il continuait de la regarder avec ce mélange de contrariété et de suspicion qui caractérisait les hommes de son âge. Des hommes sûrs de leur autorité dans un monde qui leur échappait chaque jour un peu plus.
— La dernière fois, j’ai bien réussi à en faire passer plus que prévu. Tu as déjà oublié la marge que tu as pu te faire grâce à moi, tonton ?
Le tonton détourna la tête, le visage un peu de biais comme si, avec sa voix douce et sèche, elle venait de lâcher une grossièreté et qu’il cherchait à s’assurer que personne ne l’avait entendue. Bérénice l’observait toujours. Il lui apparaissait maintenant qu’il avait les yeux trop enflés, la paupière un peu trop grasse pour jouer au vénérable berger. Il avait plutôt l’air d’un amant égaré ou d’un souteneur avec trop de scrupules. Autour d’eux, d’autres couples dépareillés occupaient les tables cirées. Des clients adultères en face de filles sans âge, des faux mécènes en face de vrais paumés et, bien sûr, des directeurs de thèse en pleine séance de mystification devant des étudiants désespérés. Elle pensa avec un brin d’ironie qu’en les voyant, un passant aurait pu hésiter entre ces trois catégories. Et il n’aurait peut-être pas eu tort. Son père lui répétait tout le temps qu’il suffisait d’un rien pour faire un destin, et que tous demeuraient interchangeables.
— Méfie-toi petite, dans ce genre de carrière, on est bonne jusqu’à la prochaine. C’est fini l’époque des Malraux et des Apollinaire. Aujourd’hui si tu te plantes tu y restes, et crois-moi, il suffit de pas grand-chose, d’une coïncidence même.
Elle ne cilla pas.
— Eh bien, on verra tout ça le jour de la ¬prochaine.
Il l’observait boire son café à petites gorgées amères, ses grandes prunelles mates toujours fixées sur lui. Depuis le début, il n’avait pas aimé son regard. Ce n’étaient pas des yeux de femme, ni de jeune homme d’ailleurs. Leur lueur était trop vague pour refléter quoi que ce soit. C’étaient des yeux de chat ou de vieillard rieur, avec toute leur lumière tournée vers l’intérieur. Des yeux impossibles à lire. Les voir plantés dans le visage d’une fille, même brune et banale comme elle, ça lui avait toujours mis un doute. Ou peut-être qu’il devenait trop vieux, tout simplement. Il eut un soupir las et fit glisser une enveloppe sur la table.
— Tiens, ce sont les informations qui concernent ce que tu dois identifier et nous ramener. Pour ce qui est de la logistique et des papiers, tu sais à qui tu dois t’adresser.
Bérénice reposa sa tasse en hochant la tête. Puis, elle attrapa l’enveloppe et se pencha sur lui pour le saluer. Il savait bien que ce signe d’affection était de trop entre eux. Pourtant, il accepta sans broncher son baiser sur la joue. Bérénice n’y manquait jamais. C’était sa façon à elle de dire qu’elle n’oubliait pas leur première rencontre. Cette fois où il était venu l’embrasser avec son odeur de pluie fanée et son imperméable trop étroit. Oui, il devait bien pleuvoir ce jour-là. C’était le jour où elle avait enterré son père. Et elle ne savait pas encore qu’elle venait de faire la connaissance de “l’Assyrien”.
Il s’était présenté comme un ancien ami de son père et peut-être qu’il n’avait pas menti. Elle se souvenait vaguement d’avoir entendu l’histoire de l’arrivée en France, de l’aide qu’il avait reçue d’un camarade, d’un presque frère qu’il ne lui avait jamais présenté.
Elle était seule devant le cercueil. Nazar, parce que c’était son nom, lui avait dit les mots d’usage. Il l’avait serrée dans ses bras. Deux fois. Une lorsqu’il était arrivé au funérarium, la seconde avant de la quitter. C’est là qu’il avait sous-entendu que si elle cherchait du travail, il pourrait l’aider, qu’elle était de la famille après tout et qu’il se doutait bien qu’avec des études d’archéologie, ça ne devait pas être facile. Lui connaissait des gens que ça pouvait intéresser. En y repensant, c’était bien le genre de boulot qu’on ne pouvait entreprendre qu’en famille…

Elle ouvrit la porte de la petite galerie d’art. Le carillon résonna dans la salle. Bérénice avait toujours trouvé que ce bruit était anachronique pour un temple du moderne. Mais elle n’eut pas vraiment le loisir d’admirer les toiles ou les sculptures. Des claquements de talons, solennels d’abord, puis précipités, l’entraînèrent dans l’arrière-salle. Elle eut tout juste le temps d’apercevoir un tailleur bleu avec une jupe un peu courte pour la saison. L’arc des jambes était anguleux. Toujours aussi maigre, pensa Bérénice.
— Bonjour, Olga.
La voix de son interlocutrice claqua dans l’air :
— Je t’ai déjà dit de ne pas venir en pleine après-midi.
— Je ne savais pas que l’on en était à ce genre de précautions…
Olga Petrovna leva les yeux au ciel avec des airs d’héroïne tragique. Sa grand-mère était venue de Pologne. Pour nourrir ses enfants, elle avait arpenté tous les hôtels particuliers de la capitale en se faisant passer pour une duchesse russe dans l’espoir de revendre à bon prix des bijoux contrefaits. Sa fille avait perdu le faux accent mais avait gardé les réseaux d’acheteurs. Olga, c’était déjà la troisième génération, celle qui avait investi dans l’art contemporain en achetant très cher une réputation de respectable initiée. Une vitrine parfaite pour qui voulait protéger des activités d’un autre genre.
— C’est tout le drame de notre situation ! Il nous faut faire le travail des justes avec des précautions de criminels.
En plus du carnet d’adresses bien rempli, Olga avait hérité d’un goût prononcé pour la mise en scène. Bérénice sortit l’enveloppe de sa poche :
— Et as-tu pris toutes les “précautions” nécessaires pour le prochain vol ?
L’expression de Mme Petrovna hésitait entre l’horreur et l’indignation.
— Tu peux provoquer, mais sache que ce sont sur les petits vols d’aujourd’hui que se bâtissent les grandes collections de demain !
— Je ne parlais pas de la transaction, mais du voyage en avion.
La quadragénaire rougit un peu. Il y eut un instant de flottement pendant lequel elle chercha un dossier sur le bureau encombré. Elle le tendit à Bérénice avec empressement.
— Voilà, en plus du passeport nous avons ajouté quelques livres turques, au cas où tu devrais rester là-bas plus longtemps.
Bérénice ne répondit rien et se saisit de la liasse. Elle était presque sortie lorsqu’elle entendit jeter par-dessus son épaule :
— Ne t’y attarde pas trop, il paraît que la situation empire tous les jours…
Le carillon tinta de nouveau quand elle franchit la porte. Elle n’avait pas peur. Avec le temps ces allers-retours étaient devenus une vague habitude. Elle rentrerait ce soir dans sa chambre sous les toits, elle mémoriserait le contenu de l’enveloppe, les objets précieux qui y étaient détaillés, et demain, elle prendrait l’avion pour aller les chercher. En pensée, elle retraçait déjà tous les fils possibles de leurs origines. Elle imaginait des destins d’argent et de pierre qui enjambaient les siècles, traversaient les hasards du temps et de l’histoire. Des bijoux millénaires qui n’avaient plus nulle part où se poser et laissaient leur or couler dans les veines des trafics d’antiquités et le ventre des marchés noirs. Elle se souvenait qu’étudiante, elle s’émouvait de ces héritages dispersés, sacrifiés par l’avidité des vivants. Plus maintenant.

Bérénice avait ouvert l’enveloppe. C’était une série de photographies imprimées sur du papier froissé. Tout un tas de joailleries antiques : des émaux d’Égypte, des grenats de Mossoul, des broches verrotées, mais aussi des lapis-lazulis sumériens et des ceintures d’or et de cuivre de la période hellénistique. Bérénice y recensa même une tiare martelée et des ferrets granulés d’or avec, en vrac, des restes d’ornements d’Ebla, de Mari. Parmi les trésors des receleurs, elle remarqua une parure qui lui sembla réellement authentique et facile à revendre. Des colliers et des boucles d’oreilles datant certainement de l’époque de Dioclétien. Ils devaient avoir été retrouvés quelque part dans une des nécropoles qui entouraient Palmyre. Son cœur se serra. “Palmyre”. Rien que le mot lui était douloureux.
Elle était à l’hôpital lorsqu’elle avait regardé, hébétée, les images qui défilaient sur les chaînes d’information. Des vidéos en haute résolution d’une destruction sauvage et cette impression d’engloutissement absolu qui s’était emparée d’elle alors qu’elle était assise près de son père endormi. Des drapeaux noirs flottaient sur Palmyre. Bérénice n’avait suivi que très distraitement la montée de cette marée. Pendant tous ces mois, sa principale préoccupation avait été de veiller son père. Mais aujourd’hui, l’orage qui grondait avait éclaté. C’était comme si quelque chose s’était réveillé dans les entrailles du désert et venait réclamer aux hommes sa part de néant et de folie. Elle était restée figée. Ce n’était pas seulement une ville qui tombait, des cohortes fanatiques se dressaient du fond des âges pour en finir avec la civilisation, pour anéantir tout ce en quoi elle et son père croyaient. Les scènes tournaient en boucle. Elle ne savait même plus à quel moment il avait cessé de respirer. Elle se rappelait juste l’après-midi il y a très, très longtemps, où il lui avait dit qu’il l’emmènerait au pied du temple de Baal. Vers la fin, elle pensait que, lorsqu’il divaguait, l’esprit de son père allait rejoindre les temples. Il partait revisiter ses mausolées, murmurait ses chansons anciennes dans les vents chauds. Au milieu des vapeurs d’antiseptiques, cette image l’apaisait.
À la télévision, les masses continuaient de s’abattre sur les statues, les pierres étaient défigurées à coups de pic. Bérénice avait la sensation que c’était le corps de son père qui était supplicié. Dans chacune des colonnes, dans chaque arc réduit en poussière, c’était son corps à lui qu’on dépeçait, là, devant ses yeux, et elle était impuissante. Toutes les histoires qu’il lui avait racontées, tout ce qu’il n’avait pas eu le temps de lui dire et tout ce en quoi elle espérait était dynamité, renversé, piétiné. Son père était mort, Palmyre tombée. Elle était seule au monde, prisonnière de ruines qui n’existaient plus.
D’abord, elle n’avait pas réagi, c’était comme rater une marche dans le noir ou rêver que l’on se réveille. On essaie de se reprendre, sauf qu’à cet instant, la chute n’a pas de fin. On ne saisit pas, on n’entend plus rien. Les noms et les parfums vous parviennent comme à travers une brume. Blanc. C’était la couleur de son deuil. Celui d’un homme qu’elle avait aimé sans le connaître. Celui d’un pays qu’il avait toujours porté en lui comme une blessure. Était-il kurde, turc, ou syrien ? Son père ne lui avait jamais rien dit et il était mort avant qu’elle puisse le lui demander vraiment. Qui était-il, ce passionné d’art et d’histoire qui avait si bien tu la sienne ? Un simple immigré ? Un amoureux des Lumières et de la littérature française ? À la fin, il était devenu professeur de français. Remplaçant. C’était sa fierté, lui qui récitait les alexandrins avec un accent improbable.
Par amour pour Racine et le théâtre, il avait nommé sa fille d’après l’une de ses pièces. Par amour pour elle et par superstition aussi, il n’avait pas choisi une véritable tragédie : Titus et Bérénice. Aucun assassinat et pas de vengeance, simplement l’histoire d’un départ ou peut-être celle d’un retour. Celui de la reine de Palestine. “Bérénice”. Cette façon qu’il avait de l’appeler en ourlant le r. Un peu comme une promesse, un peu comme une menace.
— Son destin est de quitter Rome pour retourner là-bas, disait son père.
— C’est où, “là-bas” ?
Il ne lui avait jamais répondu et elle s’était sentie bête. Bête et ingrate, parce qu’elle osait lui poser la question de l’exil alors qu’il s’était battu pour lui offrir “la plus belle République après Rome”. Petite, il l’avait bercée avec des chants dont elle ignorait la langue, lui avait narré des mythes inconnus. Il l’avait élevée seul, lui inculquant la pudeur des filles et l’esprit d’un garçon timide, nourrie d’amour et assoiffée d’histoire. Se doutait-il que c’étaient ses silences qui l’avaient jetée à l’assaut du temps et des chantiers d’archéologie ? Accoucher le passé, voler des choses au néant, voilà ce qu’elle faisait de mieux. Combien de fois avait-elle envié ces bijoux déterrés du sable ? Elle aurait voulu qu’on se penche sur elle avec la même délicatesse, qu’on dissipe les secrets du passé et remonte le fil de son histoire.
Alors, quand l’Assyrien était venu à elle pour lui demander de ramener les débris de Palmyre, de Mossoul, elle avait accepté. Oui, elle lécherait les miettes, elle gratterait ce qu’il restait avec les ongles et ramènerait ce qui pouvait encore être sauvé. Tant pis si elle se rendait complice du massacre, tant pis si elle devait racheter les dépouilles aux bourreaux et négocier le prix du sang. Tout cela n’avait plus d’importance.

Dans le fond, elle aurait fait une très mauvaise archéologue. C’est ce que Bérénice pensait dans l’avion qui l’amenait en Turquie. Sans qu’elle les convoque, ses souvenirs d’étudiante non diplômée remontaient à la surface. Pour ses professeurs, elle manquait de passion ou, au contraire, souffrait d’une vision trop romantique du métier. Une vision naïve, un peu mythologique aussi.
— Les ruines n’ont pas toute une philosophie enfouie, ce sont parfois juste la trace d’un passé révolu et qui persiste, l’avait prévenue une enseignante.
Bérénice ne l’avait pas vraiment écoutée, trop pressée de se confronter aux ouvrages des hommes et du temps mêlés. Elle-même ne s’expliquait pas son appétit pour l’effondrement et ce qui y survivait. Le passé avait son secret, cette fécondité des cimetières qui réensemençait un présent forcément orphelin. Elle était hantée par les gloires révolues, les défaites enterrées. L’image même du néant, sa puissance fantomatique s’entremêlait sans cesse à sa réalité. Bérénice était avide de chaque trace ou témoignage décalé d’un monde à rebours de la mort. Sa tendresse pour ces récits anonymes n’avait pas de limites, comme si les existences jetées en pâture au temps pouvaient remplacer les manques de la sienne, les silences d’une famille éteinte, sans mémoire. Bérénice chérissait tout ce qui portait la marque de l’histoire parce qu’elle n’en avait pas, du moins c’est ce qu’elle croyait.
Au début du semestre, sa plume recopiait avec fébrilité les mots des professeurs. Elle notait les bonnes phrases, les expressions qu’elle voulait retenir comme des prières : “lire le sol comme un livre”, “faire l’autopsie du temps”. Toutes ces promesses kitschs qui impressionnaient tant les gamines précaires et qui lui avaient laissé un goût d’inachevé. Elle s’en voulait d’y avoir cru avec tant de docilité. Au fil des semaines, elle avait vu ses espoirs s’effriter sous ses doigts impatients. Elle restait évasive lorsque son père lui posait des questions sur ses travaux. Elle n’osait pas lui parler du manque de financement, des cafés qui s’étiraient en débats interminables, de l’inertie administrative, de la morgue des conférenciers et de leurs sectes d’élus. Elle ne voulait pas entailler sa fierté, diminuer les sacrifices qu’il avait faits pour lui permettre d’intégrer cette école. Elle était pourtant loin d’être la dernière. Au contraire, elle faisait son possible pour plier sa nature rêveuse aux exercices d’archives, de taxinomie ou de frise temporelle. Malgré cela, Bérénice gardait toujours en elle l’instinct de la dévastation, le désir aussi un peu profane de révéler l’invisible. Elle savait s’approprier des images, des formes et des couleurs qui n’existaient plus et qui pourtant continuaient de lui apparaître dans toute leur singularité. Mais plus que tout elle avait soif de terrain et ne manquait jamais une occasion de participer aux fouilles, comme cette fois où elle avait signé pour un chantier d’été dans les environs de Thessalonique. Des amies avaient essayé de la mettre en garde :
— Méfie-toi, il n’y a presque pas de filles dans ce séminaire.
C’est seulement sur place qu’elle avait compris ce que cela impliquait. Un kilomètre carré de poussière réservé aux protégés des grands pontes de l’école. Elle n’y était pas la bienvenue. Le chantier avait ses propres règles, sa hiérarchie. Il y avait les laborieux et les étudiants étrangers qui creusaient pendant que les héritiers parlaient ambition et avancement. Les rares filles présentes avaient le droit de moins transpirer au soleil à condition d’endurer avec le sourire les remarques suffisantes des responsables. Bérénice, bien sûr, creusait. Le protocole ne s’arrêtait pas là. Dès qu’un étudiant, à bout de sueur, approchait d’une zone intéressante, d’un début de vestige, il était prié d’en référer aux chargés de chantier, lesquels appelaient le professeur. Ce dernier leur faisait l’insigne honneur de se déplacer pour frétiller triomphalement du pinceau excavateur. C’était le jeu, ça et taper des pieds sur la terre battue pour faire fuir les serpents qui infestaient la zone. Bérénice s’en était accommodée. »

Extraits
« Bérénice était en train de faire ce que l’on appelle une immense connerie et elle le savait. Elle avait planté le contact suisse devant le camp de réfugiés et était revenue dans la ville en stop avec, dans les bras, une enfant dont elle ne connaissait même pas le nom. Encore une fois, ça s’était produit. Elle avait répondu à l’appel du vent et du soleil, comme ce jour-là avec la Furie. Toutes ses certitudes s’entrechoquaient dans une panique amère. Elle réfléchissait. Elle pensait à sa vie, au rapport qu’il devait bien y avoir entre cette existence qui s’était dépliée passivement en elle et ce violent sursaut. Depuis son enfance, elle était hantée par une passion de l’absolu et de l’invisible. À présent, cette passion l’avait menée des chantiers de Thessalonique à la frontière de la guerre. Sur ses genoux, la respiration de la petite s’accélérait à mesure qu’elles approchaient de la ville. Bérénice sentait son corps transpirant se recroqueviller dans les virages. Elle s’insultait intérieurement. Elle n’était qu’une trafiquante, une voleuse. D’abord les ruines et maintenant l’enfant. Bérénice savait qu’elle outrepassait toutes les règles. Elle échangeait les destins, modifiait des trajectoires à défaut d’en avoir une. » p. 87

« La peur, avait-elle écrit, est obscurité et solitude. Elle est un manque absolu de repères qui nous isole, nous prive de notre force. Le ressort de notre lutte n’est pas l’annihilation de l’adversaire, mais la revendication forcenée de rester des humains, avec notre nom et notre histoire.” Il n’était jamais question de Dieu ou de drapeau dans ses notes, seulement des hommes. En parlant avec les survivants des prisons, elle avait compris que même les bourreaux suivaient des protocoles, ils avaient leur méthode et leur signature. Les pratiques de l’ombre étaient rationalisées : pour chaque victime, il devait y avoir une identité et une famille à contacter. Nommer l’horreur, chiffrer un massacre, c’était déjà lutter contre l’écrasement de la pensée, surmonter le fantasme et, peut-être, s’y préparer.
Bérénice retrouvait beaucoup de traces d’entretiens avec d’anciens prisonniers du régime. “Éclairer les contours du monstre, délimiter son empire mouvant pour le priver de l’ombre qui le nourrit”, c’est ce que cette femme avait écrit en anglais au-dessus d’une série de retranscriptions. Une sorte de défi ou de prière. Elle connaissait l’histoire, les mécanismes des massacres, les rumeurs qui entretenaient la mémoire de la peur. Elle savait que contre l’instinct du désespoir, il fallait la clarté brute des faits, qu’il fallait chiffrer l’horreur pour lutter contre le silence et l’oubli. L’endormissement des consciences, la paralysie des forces prenaient leur source dans l’impossibilité de la parole, dans l’effacement des preuves et l’impunité des bourreaux ordinaires. C’était contre tout cela que la sœur d’Asim avait décidé de se battre.
Son travail titanesque n’appelait jamais la vengeance, seulement la justice et la mémoire. Parfois, à la résurrection des ombres succédait une écriture brisée. Bérénice ouvrait des articles inachevés, des fichiers incomplets. La parole se raréfiait, se désarticulait par à-coups. À ces endroits, on ne lisait plus que des tirets amers :
« 21 août 2013_utilisation d’arme chimique dans la Ghouta_ silence de la communauté internationale_ pas d’intervention. » »p. 178-179

« Il fallait bien dérober le feu là où il avait été allumé, là où il pouvait encore éclairer, purifier le cœur des hommes. Ramener au jour ce qui avait été enterré dans le secret des cimetières, voilà ce qu’elle devait faire et elle devait le faire aux côtés des cultures qu’on condamnait à force d’indifférence. C’est à travers l’enfant qu’elle avait compris tout cela et puis, Bérénice avait croisé le courage de femmes capables de danser au milieu des ruines et ça, c’était planté au fond d’elle. Jamais elle ne s’était sentie aussi forte, jamais elle n’avait été aussi démunie. Dans sa poche, la clé de Taym pesait plus lourd que toutes les pierres de chantier, plus lourd que la terre des siècles qu’il fallait déblayer. À présent, Bérénice savait qu’elle avait trouvé une mémoire universelle, un écrin d’horreur et d’espoir : le trésor de la Furie.
— Sans doute le monde existe parce que les générations se sont succédé pour le raconter. Je crois que des vies peuvent être libérées du néant parce que quelqu’un les aura entendues. Je crois à la fraternité des mots et des peuples qui se lèvent et chantent alors que tout se tait autour d’eux. Il y a des hommes et des femmes qui se sont tenus droits dans la tempête avant d’être engloutis. Et il faudra bien que quelqu’un le raconte.
— Pourquoi toi ?
C’était la première fois que Bérénice croisait réellement son regard :
— Peut-être parce que pendant longtemps je n’ai rien écouté, j’ai refusé de les voir, de les entendre, Aujourd’hui, je ne souhaite pas parler à leur place, je veux simplement parler d’eux. Je veux parler, pas parce que je suis la seule à connaître la vérité, mais parce qu’après ça, j’aspire au silence. » p. 213

À propos de l’auteur
RUOCCO_Julie_©lio-photographyJulie Ruocco © lio-photography

Âgée de vingt-huit ans, Julie Ruocco, ancienne étudiante en lettres et diplômée en relations internationales, a travaillé au Parlement européen pendant cinq ans. Passionnée par les cultures numériques, elle a publié un ouvrage de philosophie esthétique : Et si jouer était un art ? Notre subjectivité esthétique à l’épreuve du jeu vidéo (L’Harmattan, 2016). Furies est son premier roman. (Source: Éditions Actes Sud)

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Temps sauvages

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En deux mots
Un importateur de bananes et un publicitaire ont trouvé la martingale pour développer leurs affaires: faire croire que les réformes lancées au Guatemala par le président Arbenz étaient téléguidées par Moscou. Cette fake news, comme on ne l’appelait pas encore au sortir de la seconde Guerre mondiale, a entraîné des milliers de morts et ruiné tous les efforts de démocratie et de progrès durant des décennies.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Guatemala, quarante ans de malheur

Manuel Vargas Llosa retrace les circonstances qui ont mené au coup d’État et à la chute du président réformateur Jacobo Arbenz au Guatemala en 1954. Ce faisant, il montre comment un mensonge a plombé ce pays pour des décennies.

C’est une histoire vieille de près d’un siècle et pourtant d’une actualité brûlante. C’est la démonstration que le capitalisme le plus sauvage n’hésite pas à s’affranchir de la vérité pour prospérer toujours davantage. C’est la démonstration de l’impérialisme américain dans ce qu’il a de plus détestable et c’est enfin la tragédie d’un petit pays d’Amérique centrale, aujourd’hui l’un des plus pauvres au monde: le Guatemala.
La plume magique de Mario Vargas Llosa en fait pourtant d’abord une histoire d’hommes et de femmes, d’ambitions et de rêves, de pouvoir et de trahison, d’amour et de jalousie. Comme dans une tragédie antique, s’avancent d’abord les principaux protagonistes. Sam Zemurray, juif fuyant les pogroms et qui débarque aux États-Unis à la veille du XXe siècle, pourrait être le plus bel exemple du rêve américain. Self made man qui a l’idée d’importer des bananes et qui ne va pas tarder à imposer ce fruit sur les tables américaines et faire de sa société, la United Fruit Company, une multinationale qui s’étend principalement en Amérique centrale et latine ainsi qu’aux Antilles.
C’est en 1948 à New York qu’il rencontre Edward L. Bernays, lui aussi immigré juif, neveu de Sigmund Freud pour lui proposer de s’occuper des relations publiques de son entreprise qui souffrait d’une mauvaise réputation aussi bien aux États-Unis que dans les pays d’importation. Les deux hommes si dissemblables vont monter l’une des plus formidables opérations de désinformation de l’histoire et asseoir leur prospérité pour un demi-siècle.
Mais n’anticipons pas et poursuivons cette galerie de personnages hauts en couleur avec miss Guatemala, Martita Parra. Née chétive, la fille d’une famille d’artisans venus d’Italie et d’un juriste et avocat, va devoir épouser un médecin de 28 ans son aîné, le docteur Efrén Garcia Ardiles. Ce dernier ayant avoué à son père qu’il l’avait mise enceinte.
Jacobo Arbenz Guzmán entre alors en scène. Fils d’un pharmacien suisse qui a passé sa jeunesse aux côtés des indiens croupissant dans la pauvreté, «il sut qu’au Guatemala il y avait un grave problème social lié aux inégalités, à l’exploitation et à la misère, même si, ensuite, il se dirait que c’était grâce à sa femme, la Salvadorienne María Cristina Vilanova, qu’il était devenu un homme de gauche.» Brillant officier il devint ministre de la défense d’Arévalo, premier président soucieux de réformer le pays vers davantage de justice sociale. Mais durant son mandat, il eut surtout à combattre les tentatives de coups d’État et les factieux, avant de céder le pouvoir à son ministre de la défense, brillamment élu par un peuple avide de changement. Nous sommes en 1950 et c’est le moment de retrouver Bernays et Zemurray. Les deux hommes ont peaufiné leur plan, fait entrer de riches famille dans leur conseil d’administration et approché les journalistes pour leur proposer l’exclusivité des informations sur ce qui se trame réellement au Guatemala. Derrière le pouvoir en place, il fallait voir la main des communistes soucieux d’établir une tête de pont dans cette région du monde, voire d’installer une base militaire à quelques encablures du pays de l’oncle Sam. Après la parution des premiers articles, le département d’État et la CIA commencèrent aussi à s’intéresser à la question. Et quand Arbenz fit voter sa loi de réforme agraire, les oppositions avaient eu le temps de fourbir leurs armes, de nouveaux acteurs de faire leur apparition. Trujillo, le dictateur de la République dominicaine, dont Vargas Llosa avait déjà parlé dans La fête au bouc, qui racontait les derniers jours de sa dictature.
Avec l’aide de l’un de ses sbires, Johnny Abbes García, le Dominicain entendait neutraliser son voisin en soutenant le colonel Carlos Castillo Armas qui préparait des troupes au Honduras pour envahir son pays et prendre le pouvoir. N’oublions pas non plus John Peurifoy, l’ambassadeur américain, venu pour «en terminer avec la menace communiste».
Après le coup d’État, on va retrouver miss Guatemala qui a quitté son mari en espérant retrouver son père. Mais il refusera de la voir, alors sur un coup de tête cherchera refuge auprès du Président de la République qui en fera sa maîtresse. Le destin de la belle est à lui seul un roman. Contrainte à fuir après l’assassinat de son amant, on la retrouvera en République dominicaine dans d’autres bras, mais aussi au micro d’une radio de plus en plus écouée dans toute l’Amérique centrale. Une vraie vedette qui va susciter de nouvelles convoitises.
Le Prix Nobel de littérature péruvien a eu accès aux archives déclassifiées du département d’État et de la CIA, mais il a aussi rencontré beaucoup des acteurs et des victimes de cette fake news aux conséquences dramatiques. Ce faisant, il ne plonge pas seulement dans l’Histoire d’un petit pays d’Amérique centrale, il nous met en garde contre cette mode qui consiste à prêcher le faux pour faire basculer l’opinion. L’arme préférée des populistes et complotistes de tout poil est redoutable. Raison de plus pour aiguiser son esprit et ne pas prendre pour argent comptant toutes ces théories qui aujourd’hui – réseaux sociaux aidant – ne cessent de s’accumuler. Une mise en garde nécessaire qui est aussi un appel à la vigilance.

Temps sauvages
Mario Vargas Llosa
Éditions Gallimard
Roman
Traduit de l’espagnol (Pérou) par Albert Bensoussan et Daniel Lefort
400 p., 23 €
EAN 9782072903861
Paru le 9/09/2021

Où?
Le roman est situé au Guatemala, principalement à Guatemala Ville. On y voyage aussi aux États-Unis, au Mexique, en République Dominicaine, au Honduras et au Salvador ainsi qu’en Suisse, à Genève.

Quand?
L’action se déroule de la fin de la Seconde guerre mondiale jusqu’au tournant du siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
Conçu comme une redoutable machine narrative, Temps sauvages nous raconte un épisode-clé de la guerre froide : le coup d’État militaire organisé par les États-Unis au Guatemala en 1954, pour écarter du pouvoir le président légitime Jacobo Árbenz. Ce nouveau roman constitue également une sorte de coda à La fête au Bouc (Gallimard, 2002). Car derrière les faits tragiques qui se déroulent dans la petite République centroaméricaine, le lecteur ne manquera pas de découvrir l’influence de la CIA et de l’United Fruit, mais aussi du ténébreux dictateur de la République dominicaine, Trujillo, et de son homme de main: Johnny Abbes García.
Mario Vargas Llosa transforme cet événement en une vaste fresque épique où nous verrons se détacher un certain nombre de figures puissantes, comme John Peurifoy, l’ambassadeur de Washington, comme le colonel Carlos Castillo Armas, l’homme qui trahit son pays et son armée, ou comme la ravissante et dangereuse miss Guatemala, l’un des personnages féminins les plus riches, séducteurs et ambigus de l’œuvre du grand romancier péruvien.

Les critiques
Babelio
goodbook.fr
Les Échos (Pierre de Gasquet)
France Culture (Olivia Gesbert)
En Attendant Nadeau (Norbert Czarny)
Toute la Culture (Ilan Lévy)
Lpost.be (Jacques Melon)
Pages des libraires (Camille Colas Librairie du Channel, Calais)
Que Tal Paris
Blog Le domaine de Squirelito

Manuel Vargas Llosa s’entretient avec Christophe Ono-dit-Biot à propos de son roman Temps sauvages © Production Le Point

Les premières pages du livre
« Avant
Inconnus du grand public et, par ailleurs, peu présents dans les livres d’histoire, les deux hommes qui ont eu probablement le plus d’influence sur le destin du Guatemala et, d’une certaine façon, sur celui de toute l’Amérique centrale au XXe siècle furent Edward L. Bernays et Sam Zemurray, deux personnages qui ne pouvaient être plus différents de par leur origine, leur personnalité et leur vocation.
Zemurray naquit en 1877, non loin de la mer Noire, et, étant juif à une époque de terribles pogroms sur les territoires russes, s’enfuit aux États-Unis, où il débarqua, accroché à la main de sa tante, avant l’âge de quinze ans. Ils trouvèrent refuge chez des parents à Selma, dans l’Alabama. Edward L. Bernays appartenait lui aussi à une famille d’émigrants juifs, mais d’un niveau social et économique élevé, avec, de surcroît, un illustre personnage dans sa lignée : son oncle Sigmund Freud. Si leur trait commun était d’être juifs, bien que peu pratiquants au demeurant, ils étaient en effet fort dissemblables. Edward L. Bernays se flattait d’être en quelque sorte le père des relations publiques, une spécialité qu’il n’avait pas inventée, mais qu’il porterait (aux dépens du Guatemala) à une hauteur inégalée jusqu’à la transformer en l’arme politique, sociale et économique majeure du XXe siècle. Cela deviendrait un fait d’évidence, même si, parfois, l’egolâtrie du personnage pousserait la revendication de cette paternité à des extrêmes pathologiques. Leur première rencontre avait eu lieu en 1948, année où ils commencèrent à travailler ensemble. Sam Zemurray avait sollicité un rendez-vous et Bernays le reçut dans le petit bureau qu’il avait alors au cœur de Manhattan. Il est probable que ce Bernays à la mise élégante et à la parole mesurée, aux manières aristocratiques et parfumé à la lavande Yardley ait été peu impressionné par le mastard énorme et mal attifé, sans cravate, pas rasé, vêtu d’une veste élimée et chaussé de godillots de paysan.
— J’ai essayé de lire votre livre, Propaganda, et je n’y ai pas compris grand-chose, dit Zemurray au publicitaire en guise de présentation.
Il parlait un anglais laborieux, comme s’il doutait de chaque mot.
— Pourtant, il est écrit dans un langage élémentaire, à la portée de n’importe quelle personne alphabétisée, se justifia Bernays.
— Possible que ce soit ma faute, reconnut le mastard, sans se démonter le moins du monde. En vérité, je ne suis en rien un lecteur. Je suis à peine passé par l’école dans mon enfance là-bas, en Russie, et je n’ai jamais bien appris l’anglais, comme vous pouvez voir. Et c’est pire quand j’écris des lettres, bourrées de fautes d’orthographe. L’action m’intéresse plus que la vie intellectuelle.
— Bon, s’il en est ainsi, je ne sais en quoi je pourrais vous être utile, monsieur Zemurray, dit Bernays, faisant mine de se lever.
— Je ne vous ferai pas perdre beaucoup de temps, le retint l’autre. Je dirige une société qui importe des bananes aux États-Unis depuis l’Amérique centrale.
— L’United Fruit ? demanda Bernays surpris, examinant avec plus d’attention son visiteur miteux.
— Nous avons, semble-t-il, une très mauvaise réputation, aussi bien aux États-Unis qu’en Amérique centrale, c’est-à-dire dans les pays où nous opérons, poursuivit Zemurray en haussant les épaules. Et, à ce que je vois, vous êtes la personne qui pourrait arranger ça. Je viens vous engager comme directeur des relations publiques de l’entreprise. Bon, donnez-vous le titre qui vous plaît le mieux. Et pour gagner du temps, fixez vous-même votre salaire.
Ainsi avait commencé la relation entre ces deux hommes si dissemblables, le publiciste raffiné qui se prenait pour un universitaire et un intellectuel, et le grossier Sam Zemurray, un homme qui s’était forgé lui-même, un entrepreneur audacieux qui avait commencé avec cent cinquante dollars d’économies et monté une société qui – même si son apparence ne le révélait pas – l’avait transformé en millionnaire. Il n’avait pas inventé la banane, bien sûr, mais grâce à lui, aux États-Unis où peu de gens auparavant avaient mangé de ce fruit exotique, elle faisait désormais partie de l’alimentation de millions de gens et commençait à se populariser en Europe et dans d’autres régions du monde. Comment y était-il parvenu ? Il était difficile de le savoir objectivement parce que la vie de Sam Zemurray se confondait avec les mythes et les légendes. Cet entrepreneur primitif avait davantage l’air de sortir d’un livre d’aventures que du monde industriel américain. De plus, lui qui, au contraire de Bernays, était tout sauf vaniteux avait l’habitude de ne jamais faire état de sa personne.
Au cours de ses voyages, Zemurray avait découvert la banane dans les forêts d’Amérique centrale et, avec une heureuse intuition du profit commercial qu’il pourrait tirer de ce fruit, il commença à l’exporter par bateau vers La Nouvelle-Orléans et d’autres villes d’Amérique du Nord. Dès le départ, elle fut fort appréciée. Tant et si bien que la demande croissante le conduisit à se convertir, de simple commerçant, en agriculteur et producteur international de bananes. Voilà comment avait commencé l’United Fruit, une société qui, au début des années 50, étendait ses réseaux au Honduras, au Guatemala, au Nicaragua, au Salvador, au Costa Rica, en Colombie et dans plusieurs îles des Caraïbes, et générait plus de dollars que l’immense majorité des entreprises des États-Unis, et même du reste du monde. Cet empire était, sans aucun doute, l’œuvre d’un seul homme : Sam Zemurray. Maintenant, des centaines de personnes dépendaient de lui.
Il avait travaillé pour la compagnie du matin au soir et du soir au matin, voyagé à travers toute l’Amérique centrale et les Caraïbes dans des conditions héroïques, disputé le terrain à la pointe du pistolet et du couteau à d’autres aventuriers comme lui, dormi en pleine brousse des centaines de fois, dévoré par les moustiques et contractant des fièvres paludéennes qui le martyrisaient de temps à autre. Il avait suborné les autorités, trompé des indigènes et des paysans ignorants et négocié avec des dictateurs corrompus grâce auxquels – profitant de leur convoitise ou de leur stupidité – il avait acquis peu à peu des propriétés qui comptaient maintenant plus d’hectares qu’un pays européen de bonne taille, créant des milliers d’emplois, construisant des voies ferrées, ouvrant des ports et alliant la barbarie à la civilisation. C’était du moins ce que Sam Zemurray disait quand il devait se défendre des attaques que subissait l’United Fruit – qu’on appelait la Fruitière et surnommait la Pieuvre dans toute l’Amérique centrale –, non seulement de la part des envieux, mais aussi des concurrents nord-américains qu’en vérité il n’avait jamais autorisés à rivaliser avec son entreprise à la loyale dans une région où elle exerçait un monopole tyrannique sur toute la production et la commercialisation de la banane. Pour cela, au Guatemala par exemple, Zemurray s’était assuré le contrôle absolu de l’unique port du pays dans les Caraïbes – Puerto Barrios –, de l’électricité et du chemin de fer qui traversait le pays d’un océan à l’autre et appartenait aussi à sa compagnie.
Bien qu’aux antipodes l’un de l’autre, les deux hommes formèrent une bonne équipe. Sans aucun doute, Bernays aida grandement à améliorer l’image de la société aux États-Unis, à rendre celle-ci présentable devant les hautes sphères politiques de Washington et à la mettre en relation avec des millionnaires à Boston, qui se flattaient d’être des aristocrates. Il était arrivé à la publicité de manière indirecte grâce à ses bonnes relations avec toutes sortes de gens, surtout des diplomates, des politiciens, des patrons de presse, radio et télévision, des chefs d’entreprise et de riches banquiers. C’était un homme intelligent, sympathique, gros bûcheur, et l’un de ses premiers succès fut d’organiser la tournée de Caruso, le célèbre chanteur italien, aux États-Unis. Ses manières ouvertes et raffinées, sa culture, son affabilité, séduisaient les gens, car il donnait l’impression d’être plus important et influent qu’il ne l’était en réalité. La publicité et les relations publiques existaient avant sa naissance, bien entendu, mais Bernays avait élevé cette pratique, tenue pour mineure par toutes les entreprises qui y recouraient, au rang de discipline intellectuelle de haut vol, participant de la sociologie, de l’économie et de la politique. Il donnait des conférences et des cours dans de prestigieuses universités, publiait livres et articles en présentant sa profession comme la plus emblématique du XXe siècle, synonyme de prospérité et de progrès. Dans son livre Propaganda (1928), il avait écrit cette phrase prophétique qui le ferait passer, d’une certaine manière, à la postérité : « La manipulation consciente et intelligente des comportements constitués et de l’opinion des masses est un élément important de la société démocratique. Ceux qui manipulent ce mécanisme méconnu de la société constituent un gouvernement invisible qui est le pouvoir véritable dans notre pays… La minorité intelligente a besoin de faire un usage continu et systématique de la propagande. »
Cette thèse, que certains critiques avaient considérée comme la négation même de la démocratie, Bernays aurait l’occasion de la mettre en œuvre avec beaucoup d’efficacité dans le cas du Guatemala dix ans après avoir commencé à travailler comme conseiller publicitaire de l’United Fruit.
Ses conseils contribuèrent énormément à conforter l’image de la compagnie et à lui assurer appuis et influence dans la sphère politique. La Pieuvre ne s’était jamais souciée de présenter son remarquable travail industriel et commercial comme profitable à la société en général et, tout spécialement, aux « pays barbares » où elle opérait ; et qu’elle aidait – selon la définition de Bernays – à sortir de la sauvagerie en créant des emplois pour des milliers de citoyens dont elle élevait ainsi le niveau de vie en les intégrant à la modernité, au progrès, au XXe siècle et à la civilisation. Bernays convainquit Zemurray de faire construire par la compagnie quelques écoles sur ses domaines, d’envoyer des curés catholiques et des pasteurs protestants dans les plantations, de bâtir des dispensaires de premiers soins et d’autres établissements de même nature, d’accorder des bourses et des allocations aux étudiants et aux professeurs, idées qu’il présentait comme une preuve indubitable du travail de modernisation qu’elle réalisait. En même temps, selon une planification rigoureuse, avec l’aide de scientifiques et de techniciens, il lançait la consommation de la banane au petit déjeuner et à toute heure du jour comme quelque chose d’indispensable à la santé et à la formation de citoyens sains et sportifs. C’est lui qui fit venir aux États-Unis la chanteuse et danseuse brésilienne Carmen Miranda (Chiquita Banana au cinéma et au music-hall). Elle rencontrerait un immense succès avec ses chapeaux faits en régimes de bananes et, grâce à ses chansons, elle assurerait avec une efficacité extraordinaire la promotion de ce fruit qui, la publicité aidant, intégrerait bientôt les foyers américains.
Bernays réussit également à rapprocher l’United Fruit du monde aristocratique de Boston et des sphères du pouvoir politique – chose qui jusqu’alors n’était jamais venue à l’esprit de Sam Zemurray. Les plus riches des richards de Boston ne possédaient pas seulement argent et pouvoir, ils avaient aussi des préjugés et ils étaient en général antisémites. De fait, ce ne fut pas tâche aisée pour Bernays d’obtenir, par exemple, que Henry Cabot Lodge acceptât de faire partie du directoire de l’United Fruit, ni que les frères John Foster et Allen Dulles, membres de l’important cabinet d’avocats Sullivan & Cromwell de New York, consentissent à être les fondés de pouvoir de la compagnie. Bernays savait que l’argent ouvre toutes les portes et que pas même les préjugés raciaux ne lui résistent. Il réussit, de la sorte, à nouer ce lien difficile après ce qu’on a appelé la Révolution d’octobre au Guatemala en 1944, quand l’United Fruit commença à se sentir menacée. Les idées et les relations de Bernays se révéleraient d’une très grande utilité pour renverser le prétendu « gouvernement communiste » guatémaltèque et le remplacer par un autre plus démocratique, autrement dit plus docile à ses intérêts.
C’est pendant la période du gouvernement de Juan José Arévalo (1945-1950) que les inquiétudes commencèrent. Non que le professeur Arévalo, qui défendait un « socialisme spirituel », confusément idéaliste, se fût engagé contre l’United Fruit. Mais il avait fait approuver une loi du travail qui permettait aux ouvriers et aux paysans de former des syndicats ou de s’y affilier, ce qui sur les terres de la compagnie n’était pas permis jusqu’alors. Cela fit dresser l’oreille de Zemurray et des autres dirigeants. Lors d’une session houleuse du directoire, tenue à Boston, on convint qu’Edward L. Bernays voyagerait au Guatemala, qu’il évaluerait la situation et les perspectives futures et qu’il verrait si les choses qui s’y passaient, sous le premier gouvernement issu d’élections vraiment libres dans l’histoire de ce pays, étaient dangereuses pour la compagnie.
Bernays passa deux semaines au Guatemala, installé à l’hôtel Panamerican dans le centre-ville, à quelques pas du palais du Gouvernement. Avec l’aide de traducteurs, car il ne parlait pas l’espagnol, il s’entretint avec des fermiers, des militaires, des banquiers, des parlementaires, des policiers, des étrangers installés dans le pays depuis des années, des leaders syndicaux, des journalistes et, bien évidemment, avec des fonctionnaires de l’ambassade des États-Unis et des dirigeants de l’United Fruit. Bien qu’il ait beaucoup souffert de la chaleur et des piqûres de moustiques, il accomplit un excellent travail.
Lors d’une nouvelle réunion du directoire à Boston, il exposa son impression personnelle de ce qui, à son sens, survenait au Guatemala. Il fit son rapport à base de notes avec l’aisance d’un bon professionnel et sans la moindre trace de cynisme :
— Le danger que le Guatemala devienne communiste et soit une tête de pont pour que l’Union soviétique s’infiltre en Amérique centrale et menace le canal de Panama est éloigné, et je dirais même que, pour le moment, il n’existe pas, les rassura-t-il. Fort peu de gens au Guatemala savent ce que sont le marxisme et le communisme, pas même les deux ou trois pelés qui se déclarent communistes et qui ont créé l’école Claridad pour diffuser des idées révolutionnaires. Ce péril est irréel, bien qu’il nous convienne que l’on croie qu’il existe, surtout aux États-Unis. Le vrai péril est d’une autre nature. J’ai parlé avec le président Arévalo en personne et avec ses plus proches collaborateurs. Lui est aussi anticommuniste que vous et moi. La preuve en est que le président et ses partisans insistent pour que la nouvelle constitution du Guatemala interdise l’existence de partis politiques ayant des connexions internationales. Ils auraient, de même, déclaré à plusieurs reprises que « le communisme est le plus grand danger qu’affrontent les démocraties » et fini par fermer l’école Claridad tout en déportant ses fondateurs. Mais, aussi paradoxal que cela paraisse, son amour sans mesure pour la démocratie représente une sérieuse menace pour l’United Fruit. Messieurs, il est bon de le savoir, pas de le dire.
Bernays sourit et jeta un regard théâtral à la ronde : quelques-uns des membres du directoire sourirent par politesse. Après une brève pause, il poursuivit :
— Arévalo voudrait faire du Guatemala une démocratie à l’exemple des États-Unis, pays qu’il admire et qu’il prend pour modèle. Les rêveurs sont dangereux en général, et en ce sens le docteur Arévalo l’est certainement. Son projet n’a pas la moindre chance de se réaliser. Comment transformer en démocratie moderne un pays de trois millions d’habitants dont soixante-dix pour cent sont des Indiens analphabètes à peine sortis du paganisme ou qui y sont encore, et où il doit y avoir trois ou quatre chamans pour un médecin ? Un pays où, par ailleurs, la minorité blanche, composée de grands propriétaires terriens racistes et exploiteurs, méprise les Indiens et les traite comme des esclaves ? Les militaires avec qui je me suis entretenu semblent vivre aussi en plein XIXe siècle et pourraient faire un coup d’État à tout moment. Le président Arévalo a essuyé plusieurs rébellions de l’armée et a réussi à les écraser. Soyons clairs : bien que ses efforts pour faire de son pays une démocratie moderne me paraissent vains, toute avancée sur ce terrain, que l’on ne s’y trompe pas, nous causerait un grave préjudice.
« Vous vous en rendez compte, n’est-ce pas ? poursuivit-il, après une nouvelle pause prolongée qu’il mit à profit pour boire quelques gorgées d’eau. Prenons quelques exemples. Arévalo a approuvé une loi du travail qui permet de constituer des syndicats dans les entreprises et les domaines agricoles ; elle autorise les ouvriers et les paysans à s’y affilier. Et il a édicté une loi contre les monopoles calquée sur celle des États-Unis. Vous pouvez imaginer ce que signifierait pour l’United Fruit l’application d’une telle mesure pour garantir la libre concurrence : sinon la ruine, du moins une chute sérieuse des bénéfices. Ceux-ci ne proviennent pas seulement de l’efficience de notre travail, des efforts et des dépenses que nous faisons pour combattre les déprédateurs, assainir les sols que nous gagnons sur la forêt pour produire plus de bananes, mais aussi du monopole – qui éloigne de nos territoires des concurrents potentiels – et des conditions vraiment privilégiées dans lesquelles nous travaillons : exonérés d’impôts, sans syndicats et à l’abri des risques et périls que tout cela entraîne. Le problème n’est pas seulement le Guatemala, petite partie du théâtre de nos opérations. C’est la contagion aux autres pays centraméricains et à la Colombie si l’idée de se transformer en « démocraties modernes » s’implantait chez eux. L’United Fruit devrait affronter les syndicats, la concurrence internationale, payer des impôts, garantir les soins médicaux et la retraite des travailleurs et de leur famille, être la cible de la haine et de l’envie qui menacent en permanence les entreprises prospères et efficaces dans les pays pauvres, et a fortiori si elles sont américaines. Le danger, Messieurs, c’est le mauvais exemple. La démocratisation du Guatemala, bien plus que le communisme. Même si, probablement, cela ne réussira pas à se concrétiser, les avancées dans cette direction signifieraient pour nous un recul et une perte.
Il se tut et passa en revue les regards perplexes ou inquisiteurs des membres du directoire. Sam Zemurray, le seul à ne pas porter de cravate et qui détonnait, par sa tenue informelle, parmi les messieurs élégants qui partageaient la longue table où ils étaient assis, prit la parole :
— Bien, voilà le diagnostic. Quel est le traitement qui permet de guérir la maladie ?
— Je voulais vous laisser respirer avant de continuer, plaisanta Bernays en prenant un autre verre d’eau. Maintenant, passons aux remèdes, Sam. Ce sera long, compliqué et coûteux. Mais le mal sera coupé à la racine. Et cela donnera à l’United Fruit encore cinquante années de croissance, de bénéfices et de tranquillité.
Edward L. Bernays savait ce qu’il disait. Le traitement consisterait à agir simultanément sur le gouvernement des États-Unis et sur l’opinion publique américaine. Ni l’un ni l’autre n’avaient la moindre idée de l’existence du Guatemala, et encore moins qu’il constituerait un problème. C’était une bonne chose, en principe. « C’est nous qui devons informer le gouvernement et l’opinion publique à propos du Guatemala, et le faire de telle sorte qu’ils soient convaincus que le problème est si important, si grave, qu’il faut le conjurer immédiatement. Comment ? Avec subtilité et opportunisme. En organisant les choses de façon que l’opinion publique, décisive dans une démocratie, fasse pression sur le gouvernement pour qu’il agisse afin de mettre un frein à une menace sérieuse. Laquelle ? Ce que n’est pas le Guatemala, comme je vous l’ai expliqué : le cheval de Troie de l’Union soviétique infiltré dans l’arrière-cour des États-Unis. Comment convaincre l’opinion publique que le Guatemala se transforme en un pays où le communisme est déjà une réalité vivante et que, sans une action énergique de Washington, il pourrait être le premier satellite de l’Union soviétique dans le Nouveau Monde ? Au moyen de la presse, de la radio et de la télévision, sources principales d’information et d’orientation pour les citoyens, aussi bien dans un pays libre que dans un pays esclave. Nous devons ouvrir les yeux de la presse sur le danger en marche à moins de deux heures de vol des États-Unis et à deux pas du canal de Panama.
« Il convient que tout se passe de manière naturelle, ni planifiée, ni téléguidée par personne, et encore moins par nous, trop intéressés à cette affaire. L’idée que le Guatemala soit sur le point de passer aux mains des Soviétiques ne doit pas venir de la presse républicaine et de la droite aux États-Unis, mais plutôt de la presse progressiste, celle que lisent et écoutent les démocrates, c’est-à-dire le centre et la gauche. C’est celle qui touche le public le plus nombreux. Pour donner la plus grande vraisemblance à cette idée, tout doit être l’œuvre de la presse libérale. »
Sam Zemurray l’interrompit pour lui poser une question :
— Et qu’est-ce qu’on va faire pour convaincre cette presse qui est une pure merde ?
Bernays sourit et fit une nouvelle pause. En acteur accompli, il promena un regard grave sur tous les membres du directoire :
— C’est pour cela qu’existe le roi des relations publiques, c’est-à-dire moi-même, plaisanta-t-il, sans aucune modestie, comme s’il perdait son temps à rappeler à ce groupe de messieurs que la Terre est ronde. C’est pour cela, Messieurs, que j’ai tant d’amis parmi les propriétaires et les directeurs de journaux, de radios et de télévisions aux États-Unis.
Il faudrait travailler avec prudence et habileté pour que les médias ne se sentent pas manipulés. Tout devait se dérouler avec la spontanéité que met la nature dans ses merveilleuses transformations, faire en sorte que cela constitue des « scoops » que la presse libre et progressiste découvrirait et révélerait au monde. Il fallait caresser dans le sens du poil l’ego des journalistes, qui était, en général, surdimensionné.
Quand Bernays eut fini de parler, Sam Zemurray redemanda la parole :
— S’il te plaît, ne nous dis pas combien va nous coûter cette plaisanterie que tu as décrite avec tant de détails. Cela fait trop de chocs pour une seule journée.
— Je ne vous dirai rien de plus pour le moment, acquiesça Bernays. Il importe que vous vous souveniez d’une chose : la compagnie gagnera beaucoup plus que tout ce qu’elle pourra dépenser dans cette opération si nous obtenons que le Guatemala ne devienne pas la démocratie moderne dont rêve le président Arévalo pour le prochain demi-siècle.
Les dires d’Edward L. Bernays lors de cette mémorable séance du directoire de l’United Fruit à Boston s’accomplirent au pied de la lettre, confirmant, soit dit en passant, la thèse qu’il avait exposée selon laquelle le XXe siècle serait celui de l’avènement de la publicité comme outil principal du pouvoir et de la manipulation de l’opinion publique dans les sociétés aussi bien démocratiques qu’autoritaires.
Peu à peu, vers la fin de la présidence de Juan José Arévalo, mais surtout pendant celle du colonel Jacobo Árbenz Guzmán, commencèrent de paraître dans la presse des États-Unis des reportages qui, dans le New York Times, le Washington Post ou l’hebdomadaire Time, signalaient le danger croissant que représentait pour le monde libre l’influence acquise par l’Union soviétique au Guatemala par le biais de gouvernements qui, bien que cherchant à afficher leur caractère démocratique, étaient en réalité infiltrés par des communistes, des compagnons de route, des crétins utiles, car ils prenaient des mesures en contradiction avec la légalité, le panaméricanisme, la propriété privée, le marché libre, et ils favorisaient la lutte des classes, la haine de l’inégalité sociale, ainsi que l’hostilité envers les entreprises privées.
Des magazines et des revues nord-américains qui ne s’étaient jamais intéressés auparavant ni au Guatemala, ni à l’Amérique centrale, ni même à l’Amérique latine, commencèrent, grâce aux habiles démarches et aux relations de Bernays, à envoyer des correspondants au Guatemala. On les logeait à l’hôtel Panamerican, dont le bar deviendrait guère moins qu’un centre de presse international, où ils recevaient des dossiers parfaitement documentés sur les faits qui corroboraient ces indices – l’adhésion syndicale comme arme de combat et la destruction progressive de la propriété privée – et obtenaient des interviews, programmées ou suggérées par Bernays, avec des fermiers, des entrepreneurs, des chefs religieux (parfois l’archevêque lui-même), des journalistes, des leaders politiques de l’opposition, des pasteurs et des professionnels qui confirmaient avec force détails les craintes que le pays se transforme peu à peu en un satellite soviétique grâce auquel le communisme international pourrait miner l’influence et les intérêts des États-Unis dans toute l’Amérique latine.
À un moment donné – précisément alors que le gouvernement de Jacobo Árbenz lançait la réforme agraire dans le pays –, les démarches de Bernays auprès des propriétaires et directeurs de magazines et de revues ne furent plus nécessaires : une véritable inquiétude – c’était l’époque de la guerre froide – s’était fait jour dans les cercles politiques, économiques et culturels aux États-Unis, et les médias eux-mêmes s’empressaient d’envoyer des correspondants pour vérifier sur le terrain la situation de cette minuscule nation infiltrée par le communisme. L’apothéose fut la publication d’une dépêche de l’United Press, écrite par le journaliste britannique Kenneth de Courcy, qui annonçait que l’Union soviétique avait l’intention de construire une base de sous-marins au Guatemala. Life Magazine, The Herald Tribune, l’Evening Standard de Londres, le Harper’s Magazine, The Chicago Tribune, la revue Visión (en espagnol), The Christian Science Monitor, entre autres, consacrèrent de nombreuses pages à montrer, au travers de faits et de témoignages concrets, la soumission graduelle du Guatemala au communisme et à l’Union soviétique. Il ne s’agissait pas d’une conjuration : la propagande avait superposé une aimable fiction à la réalité et c’est sur cette base que les journalistes américains, mal préparés, écrivaient leurs chroniques sans se rendre compte, pour la plupart, qu’ils étaient les pantins d’un génial marionnettiste. Ainsi s’explique qu’une personnalité de la gauche libérale aussi prestigieuse que Flora Lewis ait couvert d’éloges disproportionnés l’ambassadeur américain au Guatemala, John Emil Peurifoy. Le fait que ces années furent les pires du maccarthysme et de la guerre froide entre les États-Unis et l’Union soviétique contribua fortement à faire de cette fiction une réalité.
Quand Sam Zemurray mourut, en novembre 1961, il allait avoir quatre-vingt-quatre ans. Retiré des affaires en Louisiane, croulant sous les millions, il ne lui entrait toujours pas dans la tête que ce qu’avait planifié Edward L. Bernays lors de cette lointaine réunion du directoire de l’United Fruit à Boston s’était accompli au pied de la lettre. Il ne soupçonnait pas non plus que la Fruitière, bien qu’elle ait gagné cette guerre, avait déjà commencé à se désintégrer et que dans peu d’années son président se suiciderait, la compagnie disparaîtrait et qu’il en resterait seulement de mauvais et abominables souvenirs.

I
La mère de miss Guatemala appartenait à une famille d’émigrants italiens, les Parravicini. Après deux générations, le nom avait été raccourci et hispanisé. Quand Arturo Borrero Lamas, jeune juriste, professeur de droit et avocat en exercice, demanda la main de la jeune Marta Parra, cela fit jaser toute la société guatémaltèque parce que, de toute évidence, la fille des cavistes, boulangers et pâtissiers d’origine italienne n’était pas du même rang social que cet élégant monsieur convoité par toutes les jeunes filles à marier de la haute société, lui qui avait un nom, de la fortune et un prestige professionnel. Les commérages finirent par cesser et la plupart des gens assistèrent, les uns en tant qu’invités, les autres en spectateurs, au mariage qui fut célébré à la cathédrale par l’archevêque de la ville. Le général Jorge Ubico Castañeda, éternel président, en fut aussi, donnant le bras à son aimable épouse, vêtu d’un élégant uniforme constellé de médailles ; et, sous les applaudissements de la foule, ils se firent tirer le portrait sous le porche avec les mariés.
Ce mariage ne fut pas une réussite du côté du lignage. Marta Parra tombait enceinte tous les ans et, malgré toutes ses précautions, elle accouchait de garçons squelettiques à moitié morts et qui décédaient au bout de quelques jours ou de quelques semaines en dépit des efforts des infirmières, des gynécologues et même des sorciers et sorcières de la ville. Après cinq années d’échecs répétés, Martita Borrero Parra vint au monde et se montra très vite si belle, si vive et si éveillée qu’on la surnomma miss Guatemala. Contrairement à ses frères, elle survécut. Et comment !
Elle était née maigrichonne, la peau sur les os. Ce qui frappait depuis cette époque où les gens faisaient dire des messes pour que la drôlesse n’ait pas la malchance de ses frères, c’était la finesse de sa peau, ses traits délicats, ses yeux immenses et ce regard paisible, fixe, pénétrant, qui se posait sur les gens et les choses comme si elle s’efforçait de les graver dans sa mémoire pour l’éternité. Un regard qui déconcertait et faisait peur. Símula, l’Indienne maya-quiché qui serait sa nourrice, prédisait : « Cette gamine aura des pouvoirs ! »
La mère de miss Guatemala, Marta Parra de Borrero, ne put guère profiter de cette fille unique qui avait survécu. Non qu’elle mourût – elle vécut jusqu’à quatre-vingt-dix ans passés et décéda dans un asile de vieillards sans bien se rendre compte de ce qui se passait autour d’elle – mais à la suite de la naissance de la fillette elle se trouva épuisée, silencieuse, déprimée et (comme on disait à l’époque, par euphémisme, pour désigner les fous) dans la lune. Elle restait chez elle à longueur de journée, immobile, sans parler ; ses bonnes, Patrocinio et Juana, lui donnaient à manger à la cuillère et lui faisaient des massages pour empêcher ses jambes de s’atrophier ; seules des crises de larmes qui la plongeaient dans une somnolence hébétée la tiraient de son étrange mutisme. Símula était la seule avec qui elle s’entendait, ou peut-être la servante devinait-elle ses caprices. Le docteur Borrero Lamas finit par oublier qu’il avait une femme ; les jours et les semaines passaient sans qu’il entre dans la chambre déposer un baiser sur le front de son épouse, et il consacrait tout le temps qu’il ne passait pas dans son bureau – plaidant au tribunal ou donnant des cours à l’université de San Carlos – à Martita, qu’il cajolait et adorait depuis sa naissance. La fillette grandit collée à son père. Ce dernier laissait Martita gambader parmi les visiteurs, quand le week-end sa maison coloniale se remplissait de ses amis d’âge mûr – juges, fermiers, politiciens, diplomates – qui venaient jouer à l’anachronique vingt-et-un. Le père s’amusait du regard qu’elle portait sur ses amis avec ses grands yeux gris-vert comme si elle voulait leur arracher leurs secrets. Elle se laissait câliner par tous mais, hormis avec son père, était très peu encline à répondre à ces marques de tendresse.
Des années plus tard, en évoquant cette première époque de sa vie, Martita se souviendrait à peine, comme des flammes s’allumant et s’éteignant, du grand trouble politique qui, soudain, commença à meubler les conversations de ces notables venus les fins de semaine jouer ces parties de cartes d’antan. Elle les entendait vaguement dire, vers 1944, que le général Jorge Ubico Castañeda, ce monsieur couvert de galons et de médailles, était devenu brusquement si impopulaire qu’il y avait eu des mouvements de troupe et de civils ainsi que des grèves d’étudiants pour tenter de le renverser. Ils y réussirent la même année avec la fameuse Révolution d’octobre, quand surgit une nouvelle junte militaire présidée par le général Federico Ponce Vaides, qui fut elle aussi renversée par les manifestants. Enfin il y eut des élections. Les vieux messieurs du vingt-et-un avaient une peur panique de voir le professeur Juan José Arévalo, qui venait de rentrer de son exil en Argentine, l’emporter car, disaient-ils, son « socialisme spirituel » (qu’est-ce que cela voulait dire ?) attirerait la catastrophe sur le Guatemala : les Indiens relèveraient la tête et se mettraient à tuer les bonnes gens, les communistes à s’approprier les terres des grands propriétaires et à envoyer les enfants de bonne famille en Russie pour les vendre comme esclaves. Quand ils parlaient de ces choses-là, Martita attendait toujours la réaction d’un de ces messieurs qui participaient à ces week-ends de parties de cartes et de commérages politiques, le docteur Efrén García Ardiles. C’était un bel homme, yeux clairs et cheveux longs, qui se moquait régulièrement des invités en les désignant comme des paranoïaques des cavernes car, selon lui, le professeur Arévalo était plus anticommuniste que tous réunis et son « socialisme spirituel » rien d’autre qu’une manière symbolique de dire qu’il voulait faire du Guatemala un pays moderne et démocratique en le soustrayant à la pauvreté et au féodalisme primitif dans lequel il vivait. Martita se souvenait des disputes qui éclataient : les vieux messieurs accablaient le docteur García Ardiles en le traitant de Rouge, d’anarchiste et de communiste. Et quand elle demandait à son papa pourquoi cet homme bataillait toujours seul contre tous, son père répondait : « Efrén est un bon médecin et un excellent ami. Dommage qu’il soit si fou et tellement de gauche ! » Martita fut piquée par la curiosité et décida de demander un rendez-vous au docteur García Ardiles pour qu’il lui explique ce qu’étaient la gauche et le communisme.
À cette époque, elle était déjà entrée au collège belgo-guatémaltèque (de la congrégation de la Sainte Famille d’Helmet) tenu par des religieuses flamandes, que fréquentaient toutes les filles de bonne famille du Guatemala ; et elle avait commencé à rafler les prix d’excellence et à décrocher de brillantes notes aux examens. Cela ne lui coûtait pas beaucoup d’efforts, il lui suffisait de mobiliser un peu de cette intelligence naturelle dont elle débordait et de savoir qu’elle ferait un immense plaisir à son père avec les excellentes appréciations de son carnet de notes. Quel bonheur éprouvait le docteur Borrero Lamas le jour de la fin des classes, quand sa fille montait sur l’estrade recevoir son diplôme pour son application à l’étude et sa parfaite conduite ! Et avec quels applaudissements les bonnes sœurs et l’auditoire félicitaient la fillette !
Martita eut-elle une enfance heureuse ? Elle se le demanderait souvent les années suivantes et répondrait que oui, si ce mot signifiait une vie tranquille, ordonnée, sans soubresauts, d’enfant entourée de domestiques, gâtée et protégée par son père. Mais n’avoir jamais connu la tendresse d’une mère l’attristait. Elle rendait visite une seule fois par jour – le moment le plus difficile de la journée – à cette dame toujours alitée qui, tout en étant sa mère, ne lui portait aucune attention. Símula l’emmenait lui donner un baiser avant d’aller dormir. Elle n’aimait pas cette visite, car cette dame paraissait plus morte que vive ; elle la regardait avec indifférence et se laissait embrasser sans lui rendre sa tendresse, quelquefois en bâillant. Elle ne s’amusait pas plus avec ses petites amies dans les fêtes d’anniversaire où elle se rendait avec Símula en guise de chaperon, pas même à ses premiers bals quand elle était déjà dans le secondaire, que les gars se mettaient à courtiser les filles, à leur adresser des mots doux, et que les couples commençaient à se former. Martita s’amusait plus durant les longues veillées du week-end avec les bonshommes du vingt-et-un. Et surtout lors des apartés qu’elle avait avec le docteur Efrén García Ardiles qu’elle accablait de questions sur la politique. Il lui expliquait qu’en dépit des lamentations de ces messieurs, Juan José Arévalo manœuvrait bien, essayant enfin d’introduire un peu de justice dans ce pays, surtout pour les Indiens, c’est-à-dire la grande majorité des trois millions de Guatémaltèques. Grâce au président Arévalo, disait-il, le Guatemala allait se transformer enfin en démocratie.
La vie de Martita prit un tour extraordinaire le jour de ses quinze ans, à la fin de 1949. Tout le vieux quartier de San Sebastián, où se trouvait sa maison, vécut de quelque manière cette célébration. Son père lui offrit la quinceañera, fête par laquelle les bonnes familles du Guatemala célébraient les quinze ans de leurs filles, une fête qui signifiait leur entrée dans la société. Son père, en même temps qu’il l’emplit de lumières, fit décorer de fleurs et de guirlandes la maison au vaste vestibule, aux fenêtres à grilles et au jardin luxuriant qui se situait au cœur du quartier colonial. Il y eut une messe à la cathédrale célébrée par l’archevêque lui-même, à laquelle Martita assista vêtue d’une robe blanche pleine de dentelles, avec dans les mains un bouquet de fleurs d’oranger, toute la famille présente, y compris des oncles, tantes, cousins et cousines qu’elle voyait pour la première fois. Il y eut des feux d’artifice dans la rue et une grande piñata pleine de bonbons et de fruits confits que se disputèrent avec bonheur les jeunes invités. Les domestiques et les garçons servaient en costume traditionnel, les femmes avec le huipil plein de couleurs et de formes géométriques, les jupes à volants et les ceintures noires, les hommes avec le pantalon blanc, la chemise de couleur et le chapeau de paille. Le Club hippique se chargea du banquet et on engagea deux orchestres, l’un traditionnel avec neuf joueurs de marimba, l’autre plus moderne formé de douze professeurs qui interprétèrent les danses à la mode : bamba, valse, blues, tango, corrido, guaracha, rumba et boléro. Au beau milieu du bal, Martita, la reine de la fête, qui dansait avec le fils de l’ambassadeur des États-Unis, Richard Patterson Jr., perdit connaissance. On la porta jusqu’à sa chambre et le docteur Galván, qui était présent en tant que chaperon de sa fille Dolores, amie de Martita, l’examina, prit sa température et sa tension et la frictionna avec de l’alcool. Elle reprit rapidement ses esprits. Ce n’était rien, expliqua le vieux médecin, une légère chute de tension à cause des émotions de la journée. Martita se rétablit et revint au bal. Mais elle passa le reste de la soirée tristounette et comme ailleurs.
Quand tous les invités furent partis, la nuit étant bien avancée, Símula s’approcha du docteur Borrero. Elle murmura qu’elle souhaitait le voir seule à seul. Il la conduisit à la bibliothèque. « Le docteur Galván se trompe, lui dit la nourrice. Chute de tension ! Mon œil ! Je suis désolée, docteur, mais je vous le dis tout net : votre fille est enceinte. » Ce fut au tour du maître de maison d’avoir des vapeurs. Il se laissa tomber dans le fauteuil ; le monde, les étagères remplies de livres tournaient autour de lui comme un manège.
Bien que son père la priât, la suppliât, la menaçât des pires châtiments, Martita manifesta la force de son caractère et combien elle irait loin dans la vie en refusant sans appel de révéler qui était le père du bébé en train de prendre forme dans son ventre. Le docteur Borrero Lamas fut sur le point de perdre la raison. Il était très catholique, une vraie grenouille de bénitier, pourtant il en vint à envisager l’avortement quand Símula, le voyant fou de désespoir, lui dit qu’elle pourrait conduire la demoiselle chez une « faiseuse d’anges ». Mais, après avoir tourné et retourné la question dans sa tête et surtout après avoir consulté son confesseur et ami, le père jésuite Ulloa, il décida de ne pas exposer sa fille à un risque aussi grand et qu’elle n’irait pas en enfer pour avoir commis ce péché mortel.
Savoir que sa fille avait gâché sa vie lui déchirait le cœur. Il dut la retirer du collège belgo-guatémaltèque car la grossesse la faisait vomir et s’évanouir à tout moment et les bonnes sœurs auraient découvert son état, et le scandale n’aurait pas manqué. L’éminent juriste souffrait terriblement de ce que sa fille ne ferait pas un beau mariage à cause de cette folie. Quel jeune homme sérieux, de bonne famille et à l’avenir assuré donnerait son nom à une dévoyée ? Négligeant son cabinet et ses cours, il consacra tous les jours et toutes les nuits qui suivirent la révélation que la prunelle de ses yeux était enceinte à chercher à découvrir qui pouvait être le père. Martita n’avait eu aucun prétendant. Elle ne semblait pas même intéressée, comme les autres filles de son âge, à flirter avec les jeunes gens tant elle était accaparée par ses études. N’était-ce pas extrêmement étrange ? Martita n’avait jamais eu d’amoureux. Le docteur surveillait toutes ses sorties en dehors des heures de cours. Et qui, comment, où l’avait-on mise enceinte ? Ce qui d’abord lui avait paru impossible se fraya un chemin dans sa tête et, rongé par le doute, il décida d’en avoir le cœur net. Il chargea de cinq balles le vieux revolver Smith & Wesson qu’il avait peu utilisé, s’exerçant au tir au Club des Chasseurs, ou lors de parties de chasse où l’entraînaient ses amis dudit cercle et où il s’ennuyait profondément.
Il se présenta à l’improviste chez le docteur Efrén García Ardiles, qui vivait avec sa mère fort âgée dans le quartier voisin de San Francisco. Son vieil ami, qui venait de rentrer du cabinet où il passait ses après-midi – il travaillait le matin à l’hôpital général San Juan de Dios – le reçut aussitôt. Il le conduisit à un petit salon où se trouvaient sur des étagères des livres et des objets primitifs maya-quiché, des masques et des urnes funéraires.
— Toi, tu vas répondre à ma question, Efrén – le docteur Borrero Lamas parlait très lentement, comme s’il lui fallait s’arracher les mots de la bouche. Nous sommes allés ensemble au collège des frères maristes et, en dépit de tes absurdes idées politiques, je te considère comme mon meilleur ami. J’espère qu’au nom de cette longue amitié, tu ne me mentiras pas. C’est toi qui as mis ma fille enceinte ?
Il vit le docteur Efrén García Ardiles devenir blanc comme un linge. Ce dernier ouvrit et ferma la bouche à plusieurs reprises avant de lui répondre. Il parla enfin, en bégayant, les mains tremblantes :
— Arturo, je ne savais pas qu’elle était enceinte. Oui, c’est moi. C’est la pire chose que j’ai faite dans ma vie. Jamais je n’aurai fini de m’en repentir, je te le jure.
— Je suis venu te tuer, fils de pute, mais tu me dégoûtes tellement que je ne peux même pas.
Et il éclata en sanglots qui lui secouaient la poitrine et baignaient son visage de larmes. Ils restèrent près d’une heure ensemble, et quand ils se séparèrent à la porte, ils ne se serrèrent pas la main ni ne se donnèrent les habituelles tapes dans le dos.
En arrivant chez lui, le docteur Borrero Lamas gagna directement la chambre où sa fille s’était enfermée à clé depuis le jour de son évanouissement.
Son père lui parla depuis la porte, sans s’asseoir, toujours debout, d’un ton qui n’admettait aucune réplique :
— J’ai parlé avec Efrén et nous sommes arrivés à un accord. Il se mariera avec toi pour que cet enfant ne naisse pas comme ces petits que les chiennes mettent bas dans la rue et qu’il puisse avoir un nom. Le mariage sera célébré dans la propriété de Chichicastenango. Je parlerai au père Ulloa pour qu’il vous marie. Il n’y aura aucun invité. On l’annoncera dans le journal puis on enverra les faire-part. Jusqu’à ce moment-là, nous continuerons à faire semblant d’être une famille unie. Après ton mariage avec Efrén, je ne te reverrai ni ne m’occuperai de toi, et je chercherai le moyen de te déshériter. D’ici là, tu resteras enfermée dans cette chambre, sans sortir.
Ainsi fut fait. Les noces soudaines du docteur Efrén García Ardiles avec une fille de quinze ans, vingt-huit de moins que lui, donnèrent lieu à papotages et commérages qui firent le tour de la ville de Guatemala et la tinrent en haleine. Tout le monde sut que Martita Borrero Parra se mariait de cette façon parce que ce docteur l’avait mise enceinte, ce qui n’était pas surprenant de la part d’un type avec de telles idées révolutionnaires, et tout le monde plaignit le probe docteur Borrero Lamas qu’à partir de ce moment personne ne vit plus sourire, ni participer aux fêtes, ni jouer au vingt-et-un.
Le mariage eut lieu dans la lointaine propriété du père de la mariée, aux environs de Chichicastenango, là où l’on cultivait le café, et il fut lui-même l’un des témoins ; les autres étaient des employés de la ferme, analphabètes, qui durent signer avec des croix et des bâtons avant de recevoir pour ça quelques quetzals. Il n’y eut pas même un verre de vin pour trinquer au bonheur des nouveaux mariés.
Les époux revinrent à la ville de Guatemala directement au domicile d’Efrén et de sa mère, et toutes les bonnes familles surent que le docteur Borrero, tenant sa promesse, ne verrait plus jamais sa fille.
Martita accoucha au milieu de 1950 d’un enfant qui, officiellement du moins, était un prématuré de sept mois. »

Extraits
« II convient que tout se passe de manière naturelle, ni planifiée, ni téléguidée par personne, et encore moins par nous, trop intéressés à cette affaire. L’idée que le Guatemala soit sur le point de passer aux mains des Soviétiques ne doit pas venir de la presse républicaine et de la droite aux États-Unis, mais plutôt de la presse progressiste, celle que lisent et écoutent les démocrates, c’est-à-dire le centre et la gauche. C’est celle qui touche le public le plus nombreux. Pour donner la plus grande vraisemblance à cette idée, tout doit être l’œuvre de la presse libérale. »
Sam Zemurray l’interrompit pour lui poser une question :
— Et qu’est-ce qu’on va faire pour convaincre cette presse qui est une pure merde ?
Bernays sourit et fit une nouvelle pause. En acteur accompli, il promena un regard grave sur tous les membres du directoire :
— C’est pour cela qu’existe le roi des relations publiques, c’est-à-dire moi-même, plaisanta-t-il, sans aucune modestie, comme s’il perdait son temps à rappeler à ce groupe de messieurs que la Terre est ronde. C’est pour cela, Messieurs, que j’ai tant d’amis parmi les propriétaires et les directeurs de journaux, de radios et de télévisions aux États-Unis.
Il faudrait travailler avec prudence et habileté pour que les médias ne se sentent pas manipulés. Tout devait se dérouler avec la spontanéité que met la nature dans ses merveilleuses transformations, faire en sorte que cela constitue des «scoops » que la presse libre et progressiste découvrirait et révélerait au monde. Il fallait caresser dans le sens du poil l’ego des journalistes, qui était, en général, surdimensionné. » p. 29

« La vie de Martita prit un tour extraordinaire le jour de ses quinze ans, à la fin de 1949. Tout le vieux quartier de San Sebastián, où se trouvait sa maison, vécut de quelque manière cette célébration. Son père lui offrit la quinceañera, fête par laquelle les bonnes familles du Guatemala célébraient les quinze ans de leurs filles, une fête qui signifiait leur entrée dans la société. Son père, en même temps qu’il l’emplit de lumières, fit décorer de fleurs et de guirlandes la maison au vaste vestibule, aux fenêtres à grilles et au jardin luxuriant qui se situait au cœur du quartier colonial. Il y eut une messe à la cathédrale célébrée par l’archevêque lui-même, à laquelle Martita assista vêtue d’une robe blanche pleine de dentelles, avec dans les mains un bouquet de fleurs d’oranger, toute la famille présente, y compris des oncles, tantes, cousins et cousines qu’elle voyait pour la première fois. Il y eut des feux d’artifice dans la rue et une grande piñata pleine de bonbons et de fruits confits que se disputèrent avec bonheur les jeunes invités. Les domestiques et les garçons servaient en costume traditionnel, les femmes avec le huipil plein de couleurs et de formes géométriques, les jupes à volants et les ceintures noires, les hommes avec le pantalon blanc, la chemise de couleur et le chapeau de paille. Le Club hippique se chargea du banquet et on engagea deux orchestres, l’un traditionnel avec neuf joueurs de marimba, l’autre plus moderne formé de douze professeurs qui interprétèrent les danses à la mode: bamba, valse, blues, tango, corrido, guaracha, rumba et boléro. Au beau milieu du bal, Martita, la reine de la fête, qui dansait avec le fils de l’ambassadeur des États-Unis, Richard Patterson Jr., perdit connaissance. On la porta jusqu’à sa chambre et le docteur Galvän, qui était présent en tant que chaperon de sa fille Dolores, amie de Martita, l’examina, prit sa température et sa tension et la frictionna avec de l’alcool. Elle reprit rapidement ses esprits. Ce n’était rien, expliqua le vieux médecin, une légère chute de tension à cause des émotions de la journée. Martita se rétablit et revint au bal. Mais elle passa le reste de la soirée tristounette et comme ailleurs.

Quand tous les invités furent partis, la nuit étant bien avancée, Simula s’approcha du docteur Borrero. Elle murmura qu’elle souhaitait le voir seule à seul. Il la conduisit à la bibliothèque. « Le docteur Galvän se trompe, lui dit la nourrice. Chute de tension! Mon œil! Je suis désolée, docteur, mais je vous le dis tout net : votre fille est enceinte. » Ce fut au tour du maître de maison d’avoir des vapeurs. Il se laissa tomber dans le fauteuil ; le monde, les étagères remplies de livres tournaient autour de lui comme un manège.
Bien que son père la priât, la suppliât, la menaçât des pires châtiments, Martita manifesta la force de son caractère et combien elle irait loin dans la vie en refusant… » p. 38-39

À propos de l’auteur
VARGAS_LLOSA_Mario_©power_axleMario Vargas Llosa © Photo Power Axle

Mario Vargas Llosa, né au Pérou en 1936, est l’auteur d’une vingtaine de romans qui ont fait sa réputation internationale. Son œuvre, reprise dans la Bibliothèque de la Pléiade, a été couronnée par de nombreux prix littéraires, dont le plus prestigieux, le prix Nobel de littérature, en 2010. (Source: Éditions Gallimard)

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Rien ne t’appartient

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Prix des Libraires de Nancy – Le Point 2021

En deux mots
Emmanuel, le mari de Tara vient de mourir. Un deuil qui est l’occasion de retracer son parcours dans ce pays lointain, lorsqu’elle s’appelait Vijaya, lorsqu’elle rêvait à une carrière de danseuse et qui connaîtra sévices et brimades dans le pensionnat qui l’accueillera après la mort de ses parents, opposants politiques. Jusqu’au jour où un tsunami vient tout balayer.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

La fille gâchée

C’est à un nouveau tsunami émotionnel que nous convie Nathacha Appanah avec Rien ne t’appartient. Un court roman, un superbe portrait de femme et des drames en cascade.

Emmanuel est mort. Le mari de Tara la laisse seule et désemparée. Quand Eli, son beau-fils, vient lui rendre visite, il découvre «la femme que son père a épousée il y a plus de quinze ans, cette femme beaucoup plus jeune que lui, ramenée d’un pays ravagé et qui ne parle pas beaucoup, une femme en sous-vêtements, le corps maigre, la peau tannée, une femme qui perd la tête, qui oublie de se laver, qui a transformé un bel appartement en taudis, une femme qui a l’air d’avoir cent ans et qui n’arrive même pas à se lever du canapé.» Même si ce deuil n’est pas le seul auquel elle a dû faire face, même si cette épreuve n’est pas la pire qu’elle ait endurée, elle n’y arrive plus. Car toucher un objet, ranger quelque chose, c’est retrouver des traces de leur histoire, de son histoire. Une histoire terrible, insupportable.
En fait, Tara est une survivante, comme on va le découvrir au fil des pages. Tout avait pourtant si bien commencé dans ce pays qui n’est jamais nommé – sans doute le Sri Lanka – et qui ressemble à un paradis sur terre.
Ses parents, un père professeur engagé en politique et une mère aimante, l’ont baptisée Vijaya (Victoire) et entendent lui construire un bel avenir. En grandissant, elle se passionne pour le bharatanatyan, la danse traditionnelle, elle adore les senteurs de la cuisine d’Aya qui, comme le jardin qui l’entoure éveille ses sens. Au milieu de ce bonheur et de cette soif de connaissances, l’armée va débarquer et tuer ses parents ainsi qu’Aya. L’orpheline est alors conduite dans un refuge qui a tout d’une prison. «Ici rien ne t’appartient» lui explique-t-on avant de lui enlever jusqu’à son nom. Désormais elle s’appellera Avril puisqu’elle est né durant ce mois et sa vie de «fille gâchée» s’apparentera à de l’esclavage.
Jusqu’à ce jour où une catastrophe majeure, un tsunami, déferle sur le pays. Un drame qui paradoxalement sera sa planche de salut. C’est dans le chaos généralisé qu’elle va pouvoir se construire un avenir.
Nathacha Appanah, comme dans ses précédents romans, Le ciel par-dessus le toit, Tropique de la violence ou encore En attendant demain se refuse à sombrer dans le désespoir. Une petite lumière, une rencontre, un chemin qui se dessine permettent de surmonter la douleur. Avec ce monologue puissant elle secoue la noirceur, elle transcende la douleur. De sa magnifique écriture pleine de sensualité, la mauricienne prouve combien les mots sont des alliés importants, que grâce à eux, il est toujours possible de construire, de reconstruire. Et de faire tomber les masques. Je fais de Rien ne t’appartient l’un de mes favoris pour les Prix littéraires de l’automne.

Rien ne t’appartient
Nathacha Appanah
Éditions Gallimard
Roman
160 p., 16,90 €
EAN 9782072952227
Paru le 19/08/2021

Où?
Le roman est situé principalement dans un pays jamais nommé, mais qui ressemble au Sri Lanka.

Quand?
L’action se déroule tout au long de la vie de Vijaya, Avril, Tara jusqu’à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Elle ne se contente plus d’habiter mes rêves, cette fille. Elle pousse en moi, contre mes flancs, elle veut sortir et je sens que, bientôt, je n’aurai plus la force de la retenir tant elle me hante, tant elle est puissante. C’est elle qui envoie le garçon, c’est elle qui me fait oublier les mots, les événements, c’est elle qui me fait danser nue.»
Il n’y a pas que le chagrin et la solitude qui viennent tourmenter Tara depuis la mort de son mari. En elle, quelque chose se lève et gronde comme une vague. C’est la résurgence d’une histoire qu’elle croyait étouffée, c’est la réapparition de celle qu’elle avait été, avant. Une fille avec un autre prénom, qui aimait rire et danser, qui croyait en l’éternelle enfance jusqu’à ce qu’elle soit rattrapée par les démons de son pays.
À travers le destin de Tara, Nathacha Appanah nous offre une immersion sensuelle et implacable dans un monde où il faut aller au bout de soi-même pour préserver son intégrité.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Goodbook.fr
France TV Info (Laurence Houot)
lelitteraire.com (Jean-Paul Gavard-Perret)
Libération (Claire Devarrieux)
La lettre du libraire
A Voir A Lire (Cécile Peronnet)
Blog Sur la route de Jostein
Blog L’Or des livres
Blog Mélie et les livres
Page Wikipédia du roman


Nathacha Appanah présente Rien ne t’appartient © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
« Tara
Le garçon est ici. Il est assis au bord du fauteuil, le dos plat, le corps penché vers l’avant comme s’il s’apprêtait à se lever. Son visage est tourné vers moi et, pendant quelques instants, il y a des ombres qui glissent sur ses traits taillés au couteau, je ne sais pas d’où elles viennent ni ce qu’elles signifient. Je ne dis rien, je ne bouge pas, je ferme les yeux mais mon ventre vibre doucement et la peau dans le creux de ma gorge se met à battre. C’est cette peur sournoise que le garçon provoque chaque fois qu’il apparaît, c’est son silence, c’est sa figure de pierre, c’est sa manière de me regarder, c’est sa capacité à me faire vaciller, perdre pied, c’est parce qu’avant même de le voir j’ai deviné sa présence.
Quand il est là, l’air se modifie, c’est un changement de climat aussi brusque que silencieux, il se trouble et se charge d’une odeur ferreuse et par vagues, ça souffle sur ma nuque, le long de mes bras, sur mon front, mes joues, mon visage. Je transpire, ma bouche s’assèche. Je pourrais me recroqueviller dans un coin, bras serrés autour des genoux, tête rentrée, et attendre que ça passe mais j’ai cette étrange impression d’avoir vécu cent fois ce moment-là. Je ne sais pas quand, je ne sais pas où, pourtant je reconnais cette brise humide sur ma peau, cette odeur métallique, ce sentiment d’avoir glissé hors du temps et pourtant cent fois l’issue m’a échappé. Il me vient alors une impatience comme lorsque je cherche désespérément un mot exact ou le nom de quelqu’un, c’est sur ma langue, c’est à portée de main, au bout de mes doigts, c’est si proche. Alors, malgré la peur qui vient et mon esprit qui flanche, j’abandonne ce que je suis en train de faire et je me mets à le chercher.
Il ne faut pas croire que le garçon se cache ou se dérobe, non, il semble simplement avoir trouvé un endroit où il attend que je le découvre. Une fois, il était au fond de la salle de cinéma, debout, et la lumière de la sortie de secours lui faisait un halo rouge sur la tête. Une autre fois, il était assis sur un banc dans le jardin public et, si ce n’était son visage tourné vers moi, on aurait pu croire qu’il venait là regarder les passants, les canards et la manière dont les branches des arbres se penchent au-dessus de l’eau mais jamais ne la touchent. Il y a une semaine, je l’ai vu qui se tenait sous la pluie, de l’autre côté de la rue. Sa peau avait un aspect ciré, et même transie de peur, j’avais eu le désir troublant d’embrasser sa bouche brillante et mouillée.
Aujourd’hui, quand je rouvre les yeux, il est toujours là, dans ce fauteuil où je m’installe pour lire le soir. C’est la première fois qu’il vient chez moi, je ne me demande pas comment il a fait, s’il a profité d’une porte mal verrouillée, s’il est passé par le balcon, ce n’est pas important, je sais qu’il est tel un animal souple, à se glisser ici, à ramper là, à apparaître sans bruit et à disparaître à sa guise. S’il lui venait l’envie de s’appuyer sur le dossier du fauteuil, de tendre le bras gauche, il pourrait effleurer les tranches de la rangée de livres et prendre dans sa paume le galet noir en forme d’œuf, si lisse et parfait qu’il paraît artificiel. Je l’ai ramassé il y a des années sur la plage de…
La plage de…
Je ne me souviens pas du nom. Ça commence par un « s », je la vois, cette longue bande de sable où les lendemains de tempête, la mer dépose des morceaux de bois flotté. J’essaie de me concentrer, j’imagine la rue principale qui mène à cette plage, la partie haute qui est pavée, les commerces endormis l’hiver et ouverts jusqu’à minuit l’été. Dans ma tête, je fais des allers-retours dans cette rue, j’essaie de tromper ma mémoire, de lui faire croire que je veux me souvenir d’autre chose, c’est ainsi que les choses fonctionnent. Il faut savoir se gruger soi-même. Tant de détails me reviennent avec netteté, la frise d’un magasin de chaussures, l’odeur sucrée des crêpes, la fumée bleue du poulet qui grille sur une plaque improvisée, la poisse des doigts qui tiennent le cornet de glace, le grondement des vagues la nuit, le sel qui paillette le duvet des bras et le bombé des joues, mais pas le nom de cette plage. Quand le garçon est là, il y a un mur entre certains mots et moi, entre certains événements et moi, je tente désespérément de les atteindre mais c’est comme s’ils n’existaient plus. Quand le garçon est là, je deviens une femme qui balbutie, qui cherche, qui tâtonne, qui bégaie, ma langue est lourde, j’émets des sons tel un petit enfant, sa, se, si.
Le tremblement qui avait commencé dans mon ventre se répand en moi. Je me couvre le visage de mes mains, les ramène en poings serrés sur ma bouche et soudain je pense à Eli qui doit arriver dans moins d’une heure. J’oublie le galet, la plage, je regarde à nouveau le garçon qui n’a pas bougé d’un iota.
Il porte un pantalon de toile et une chemise à manches courtes avec une poche à l’avant. Au revers de cette poche, il y a l’agrafe argentée d’un stylo. Ses habits sont trop larges pour lui, empesés, d’un autre temps, comme s’il les avait empruntés à son grand-père. Aux pieds, il a des chaussures vernies qu’il porte sans chaussettes, tel un dandy, mais qui sont, elles aussi, trop grandes. De là où je me tiens, il m’apparaît maigre et sec, peut-être est-ce l’effet de ses vêtements amples. Son visage est celui d’un jeune homme – ses traits sont bien dessinés, fermement ancrés, ses sourcils épais, ses cheveux noirs et abondants mais plus je l’observe, plus j’ai le sentiment qu’il est ancien, qu’il vient de très loin, qu’il a traversé le temps, les époques, les mémoires.
Sa bouche bouge légèrement, peut-être qu’il mâchonne l’intérieur de ses joues, je connais quelqu’un qui fait ça, comment s’appelle-t-il déjà ? On a travaillé dans le même bureau pendant quelques mois, il avait un long cou et aimait jouer au solitaire à l’heure du déjeuner… Son prénom commence par un « d ». Da, de, di.
Le garçon continue de me regarder d’une manière intense qui n’est ni hostile ni amicale. Je me demande s’il lit dans mes pensées, s’il m’entend lutter pour retrouver le nom de cette fichue plage, de ce type au long cou, si ça l’amuse d’être dans ma tête, si c’est une satisfaction pour lui de me voir ainsi, tremblante et confuse. Je cherche une réponse sur son visage, dans la manière dont il est assis, dans son immobilité, dans son attente. Est-ce possible que plus je le regarde, plus il me semble familier, comme s’il se fondait peu à peu dans le décor de ce salon, comme s’il prenait les couleurs du crépuscule. Est-ce possible que ce ne soit pas de lui que j’ai peur mais de ce qui va surgir, tout à l’heure, ce soir, cette nuit ?
Quelque chose le long de ma colonne se réveille quand le garçon est là, de minuscules décharges électriques qui vont et viennent sur mon dos, et ça aussi, j’ai l’impression que c’est ancien, que j’ai déjà éprouvé cela. Mon esprit se comporte d’étrange manière, il m’échappe, puis me revient. Je voudrais lui demander ce qu’il fait là, ce qu’il me veut, pourquoi il me poursuit comme ça, pourquoi il ne dit rien, comment il apparaît et disparaît, je voudrais lui dire de partir. Je voudrais aussi lui demander son nom.
Je regarde dehors, vers le balcon et les plantes éreintées par trois semaines de pluie. Cette nuit, il fera beau, a dit l’animateur à la radio avant de se reprendre. Cette nuit, il ne pleuvra pas. Sur la place que j’aperçois, les arbres sont rabougris. En vérité, tout est comme ça après trois semaines de pluie incessante, battante, bruyante parfois. Même les gens ont pris un aspect chétif, craintif, le dos courbé dans l’expectative d’une saucée. Tout glisse, écrasé ou balayé. Rien ne reste. Seule l’eau est vive, elle bouillonne dans les caniveaux, elle enfle, elle inonde, elle dévale, elle remonte d’on ne sait où, des nappes phréatiques, du centre même de la terre, devenue source jaillissante plutôt que noyau en fusion.
Le gris perle du soir a débordé du dehors et s’infiltre ici. Il y a tant de choses à faire avant qu’Eli n’arrive : me doucher, me changer, me préparer à sa venue. Il m’a dit au téléphone ce matin, Je dois te parler, est-ce que je peux passer ce soir ?
Je sais que c’est important. Eli est le genre à dire ce qu’il a à dire au téléphone, c’est son objet préféré, cette chose qu’il peut décrocher et raccrocher à loisir, qu’il utilise comme bouclier ou comme excuse, un appel remplace une visite, des mots distraits en lieu et place d’un moment ensemble. Je passe le seuil du salon, j’appuie sur l’interrupteur, le gris se carapate et j’ai le souffle coupé par l’état de la pièce. Il y a des tasses et des assiettes sales sur la table basse, des sacs en plastique qui traînent, des vêtements et des couvertures sur le canapé. Par terre, des livres, des magazines, des papiers, une plante renversée, de la boue. Dans ma tête ça enfle et ça se recroqueville. Toutes mes pensées prennent l’eau, deviennent inutiles et imbibées, et puis, non, elles refont surface, elles sont encore là. Quand je vois ce salon, mon esprit se tend et j’ai honte. Cela me ressemble si peu, j’aime que chaque chose soit à sa place. J’aime chaque objet de cette maison, jamais je ne les laisserais à l’abandon ainsi, on dirait une pièce squattée. J’imagine clairement le choc que ça ferait à Eli s’il voyait ça. Je me demande quand tout a commencé, est-ce le jour où le ciel s’est ouvert sur nos têtes, est-ce le jour où j’ai vu le garçon pour la première fois, est-ce le jour où Emmanuel est mort ?
J’imagine Eli ici, la bouche ouverte, les mains sur les hanches, une habitude dont il n’arrive pas à se défaire. À quoi pensera-t-il ? Certainement à Emmanuel, son père, cet homme merveilleux qui m’a épousée il y a plus de quinze ans et qui est mort il y a trois mois ? À cet événement qui m’a rendue veuve, qui l’a rendu orphelin mais qui ne nous a rien donné à nous deux. On aurait pu croire que la disparition de cet homme si bon nous aurait liés comme jamais de son vivant nous l’avons été. L’amour, le respect, l’admiration que nous avions pour Emmanuel, ces sentiments sans objet soudain, auraient pu se rejoindre, se transformer en une affection par ricochet, un lien qui ne se nomme pas exactement mais qui vit en sa mémoire, en son souvenir. Pourtant, non. Eli est resté loin, débarrassé de tout devoir filial, libéré de moi enfin et, devant ce salon sens dessus dessous, me vient cette pensée insupportable que, ce soir, il me verra comme un fardeau que son père lui aura laissé.
Je regarde l’heure, 18 h 07, j’oublie le garçon dans le fauteuil, je soupèse la situation comme si je m’attaquais à un problème de mathématiques. Je respire un grand coup, si je ne me presse pas, si je réfléchis calmement, je le résoudrai. Autrefois, quelqu’un m’avait expliqué comment aborder les mathématiques, c’était dans une alcôve, ça sentait l’eau de Cologne… C’est un souvenir à facettes qui remonte, il clignote, il bouge, c’est flou, je ne veux pas de lui, pas maintenant. Il me faut rester concentrée. J’ai une petite heure, non, disons quarante minutes, avant qu’Eli ne vienne et je sais comment agir : sacs-poubelle, lave-vaisselle, chiffon, aspirateur, serpillière, air frais. Je sens mon cerveau travailler, gagner en force et en souplesse. Je fais un pas vers la fenêtre et mon reflet me renvoie une femme à la tenue négligée mais je me détourne vite – je m’occuperai de cela plus tard. 18 h 10. Je dis haut et fort, Tu ne peux pas rester ici. Je m’adresse au garçon sans le regarder directement. Ce soir, je parle aussi aux murs, aux livres, aux choses inanimées dans ce salon, à ces souvenirs qui m’entraînent loin d’ici et à cette partie de moi-même qui se lève. Quelque chose bouge au coin de mon œil, est-ce lui, est-ce qu’il va se mettre debout, est-ce qu’il va me parler, est-ce qu’il va me toucher, pourvu qu’il ne me touche pas, je vais m’effondrer si sa peau vient effleurer la mienne. Je le regarde dans les yeux et ça gonfle dans ma tête, la pensée d’Eli glisse et m’échappe. J’essaie de m’accrocher à Emmanuel, lui seul pouvait me maintenir debout, me garder intacte et préservée de ma vie d’avant, mais il n’existe plus
Cette couverture roulée sur le canapé qui rappelle un chat endormi ces assiettes où il y a encore des restes de nourriture les tasses les verres les papiers les magazines les vêtements par terre – ça me fait l’effet de pièces de puzzle mal assorties. Je les vois en gris telle une vieille photo, je ne les comprends pas, à quoi bon s’y intéresser, ça ne me concerne pas. Je me tourne vers le garçon assis dans le fauteuil. Il y a des livres et des magazines autour de lui mais je sais qu’il n’a pas marché dessus ou d’un coup de chaussures vernies, écartés de son chemin. Il est assis pieds serrés genoux serrés, les avant-bras sur les accoudoirs. Je l’imagine arriver ici tel un danseur de ballet, virevoltant dans le seul bruissement de ses vêtements amples, évitant les livres les magazines les piles de papiers, posant d’abord un bras sur l’accoudoir du fauteuil, le corps soulevé et tenu par ce seul bras, puis, dans un mouvement fluide, effectuer un arc de cercle avec les jambes et descendre doucement dans le fauteuil. Quand ses fesses se posent, il exécute quelques ciseaux avec les jambes puis les ramène vers lui serrées collées et enfin il laisse ses pieds toucher délicatement le sol. Je souris au garçon danseur parce que moi aussi j’aime danser.
Les bras pliés devant ma poitrine, paumes apparentes, index et pouce de chaque main se rejoignant pour former un œil en amande, les autres doigts tendus, les pieds et genoux ouverts. Tât, je tends un bras vers la droite en frappant le pied droit. Taï, je tends l’autre bras vers la gauche en frappant le pied gauche. Taam, je ramène les deux bras. Dîth, bras droit devant. Taï, bras gauche devant. Taam, les paumes à nouveau devant mes seins. Encore un peu plus vite. tât taï taam dîth taï taam. J’ai déjà dansé sur ces syllabes je ne sais pas d’où elles viennent ni ce qu’elles signifient mais devant le garçon, elles sortent de ma bouche, c’est du miel. tât taï taam dîth taï taam. J’ai le souvenir d’une pression ferme sur ma tête pour que je continue à danser bas, que je garde les jambes pliées, ouvertes en losange. D’un doigt seulement on redresse mes coudes pour que mes bras restent à hauteur de mes épaules, d’un autre on relève mon menton. tât taï taam dîth taï taam.
Il y a quelque chose de moins raide dans la posture du garçon peut-être ai-je déjà dansé pour lui, peut-être est-ce ce qu’il attend de moi ? La cadence s’accélère, j’ai chaud, je voudrais me déshabiller et danser nue avec seulement des grelots à mes chevilles mais je ne les ai pas. Où sont-ils ? Je dois les avoir aux pieds quand je danse ! Je me baisse je rampe sur le tapis je soulève les magazines ils doivent être sous le canapé mais je ne peux y glisser que ma main il faut soulever ce meuble il est si lourd à quoi ça sert d’être une adulte quand on n’est pas fichu de soulever quoi que ce soit. Mon visage est plaqué sur l’assise. Il y a une odeur familière ici que je renifle profondément ça me rappelle quelque chose ça me rappelle quelqu’un qui était là, qui aimait être là, quelqu’un que j’ai essayé de soulever aussi et d’un coup d’un seul je me souviens, Emmanuel
Mon esprit se tend à nouveau. Je devrais commencer par débarrasser le canapé, arranger les coussins, jeter un plaid dessus, ce sera la première chose qu’Eli remarquera, lui qui est si sentimental, qui aime croire que les objets acquièrent une aura mystérieuse, humaine presque parfois, par la manière dont ils arrivent en notre possession, par la force des années ou parce qu’un événement particulier leur est lié. Il est attaché aux choses, une feuille séchée, un caillou, un vieux jouet, un livre jauni, un tee-shirt décoloré, un collier en bois cassé qui appartenait à sa mère, ce canapé. C’est sur ce canapé que son père est mort, il y a trois mois, et capturé dans les fibres des coussins, il y a encore, je le sens, son parfum. Ce n’est pas véritablement son parfum quand il était vivant mais quelque chose qui reste de lui, qui me serre le cœur, qui me ramène à son absence et à tout ce qui s’écroule depuis sa mort. Ces notes de vétiver, une touche de citron mais aussi un relent poudré, un peu rance.
C’est moi qui l’ai trouvé sur ce canapé. Il avait pris l’habitude de venir lire dans le salon. Il se réveillait avant l’aube cette dernière année, il disait qu’il avait de moins en moins besoin de sommeil avec l’âge alors que moi, c’était l’inverse. J’ai toujours eu l’impression qu’en fermant les yeux la nuit je menais une autre vie, je devenais une autre et que jamais mon corps et mon esprit ne se reposaient. Je pouvais dormir jusqu’en milieu de matinée et encore, jamais je ne me sentais reposée.
J’enfouis ma tête entre les coussins, mon esprit est serré tel un poing autour d’une image, celle de son dos large et rond et ses genoux pliés m’offrant à voir la plante de ses pieds. Ce matin-là, j’ai fait du café, j’ai grillé du pain, j’ai vidé le lave-vaisselle, il était déjà 11 heures et je me disais qu’il allait se réveiller avec l’odeur du café et des toasts, le bruit des couverts qu’on pose sur la table. Il n’avait pas bougé et je me suis approchée de lui. Je voudrais me concentrer sur cette minute où je le regarde dormir, oui je suis persuadée qu’il dort, je dis son nom doucement, je pose ma main sur sa hanche, puis je la fais remonter jusqu’aux épaules et jusque dans ses cheveux que je caresse, c’est un duvet si doux, et je me souviens encore de cette sensation sous mes doigts, mon esprit qui est alerte et tendu me le rappelle, me le fait sentir à nouveau. Je chuchote, Emmanuel. Il ne bouge pas. Je touche son front et je me rends compte qu’il est si froid ce front-là et c’est à ce moment que je me mets à le secouer, à hurler son nom et d’autres choses encore. C’est à ce moment que j’ai essayé de le soulever, j’avais dans la tête l’image d’êtres humains qui portent d’autres êtres humains, qui courent, qui tentent de se sauver ou de sauver celui ou celle qu’ils portent, ils font ça comme si ce n’était rien et je pensais que j’étais assez forte pour le porter, le descendre dans les escaliers, sortir dans la rue et demander de l’aide. Mais je n’ai réussi qu’à le faire tomber, à le tirer sur quelques mètres. Ma tête dans les coussins, ma tête à essayer de garder son odeur, ma tête à essayer de ne pas flancher, ma tête qui voudrait que cette minute, avant que ma main ne touche son front froid, cette minute-là s’étire, enfle et devienne une bulle dans laquelle je mènerai le reste de ma vie. Juste cette belle et innocente minute. »

Extraits
« Je ferme les yeux, j’imagine ce qu’Eli voit: la femme que son père a épousée il y a plus de quinze ans, cette femme beaucoup plus jeune que lui, ramenée d’un pays ravagé et qui ne parle pas beaucoup, une femme en sous-vêtements, le corps maigre, la peau tannée, une femme qui perd la tête, qui oublie de se laver, qui a transformé un bel appartement en taudis, une femme qui a l’air d’avoir cent ans et qui n’arrive même pas à se lever du canapé. Si je pouvais invoquer un peu de courage, je lui dirais que je suis encore celle qui aime profondément son père, celle dont il aime les sandwichs, celle qui l’appelle à l’aube le jour de son anniversaire, celle qui n’a jamais voulu remplacer sa mère, celle qui reste éveillée quand il voyage en avion, celle qui a tenté de porter son père à bout de bras, celle qui comprend combien est grande et pesante l’absence d’Emmanuel.
Mes bras n’ont aucune force, aucune utilité, je me fais l’effet d’un animal malade qui essaie de se mettre debout. Eli s’approche alors. Sa main droite enserre mon poignet, il passe un bras derrière moi, sa main gauche vient entourer mon coude gauche et il me relève. Je le regarde et certaines choses étant immuables, je sais que nous pensons tous les deux à la personne qui n’est plus. Eli me soutient fermement, il est si grand qu’il peut certainement voir le dessus de ma tête, je me laisse aller sur lui, je respire l’odeur de la cigarette sur son tee-shirt. Sans rien dire, il se penche et m’aide à remettre ma jupe. Avait-il un jour imaginé prendre soin de son père, se voyait-il faire les courses, venir le week-end pour du menu bricolage, l’emmener à des rendez-vous, ce genre de choses sans relent, sans drame, sans détresse? » p. 32-33

« Quand enfin Rada se tourne vers moi, c’est une vie virevoltante qui commence.
Elle revêt un sari de danse, sort des claves, des clochettes et sur le côté ouest de la véranda, nous commençons le cours par une séance de yoga pour s’échauffer et étirer nos muscles. Puis nous enchaînons avec les adavus, les différentes postures des jambes, des pieds, des bras, des mains, du cou. tât taï taam dîth taï taam. C’est la partie la plus ardue et la plus fastidieuse parce que Rada ne lâche jamais rien. Les adavus sont les lettres de l’alphabet, répète-t-elle, comment tu pourrais lire sans les apprendre toutes, comment tu pourrais danser la bharatanatyam sans maîtriser les adavus? Comment tu pourrais monter sur scène un jour ? Elle appuie sur mes épaules pour que mes genoux restent fléchis, elle remonte mes coudes quand ceux-ci s’affaissent et d’un doigt elle tapote mon menton pour que je le relève, afin que ma nuque soit longue, ma posture élégante. Sous sa voix répétant les syllabes, sous les claquements des claves, j’enchaîne les postures tant qu’elle le demande. » p. 65

« Pendant longtemps, je suis persuadée que la vie est ainsi, découpée en plusieurs bouchées, divisée en plusieurs gorgées. Les bougainvilliers et les hibiscus, les iris d’eau, l’écho de ma voix dans le puits, les fleurs de frangipaniers, le rire de mes parents, la lune qui ensorcelle ma mère, les bananiers et les palmiers, le coassement des grenouilles et le chant des oiseaux, les fourmis en file indienne, les devoirs et les leçons à n’en plus finir, les crêpes fines d’Aya que j’engloutis alors qu’elles sont encore brûlantes, les noix de coco qui tombent lourdement au sol, le nid d’abeilles à l’arrière de la maison, les nuages noirs qui naissent toujours au-dessus du bois et la pluie que j’attends parce que j’aime entendre les premières gouttes sur le toit, la voix de mon père qui ne vacille pas à la radio, les claves de Rada, tât taï taam dîth taï taam. Pendant longtemps je crois que ceux que j’aime et ce qui m’entoure sont éternels. » p. 70-71

« Quand il est là, le garçon me porte là où il n’y a ni violence ni coffre ni bûcher ni peur. Je ne sais pas nommer ce que nous faisons, l’amour le sexe la fièvre l’union le cœur la nourriture l’eau être avoir nos corps étalés comme une mappemonde du doigt de la bouche explorer, mais tandis que nous faisons un et tout cela mon esprit s’apaise et j’imagine des lumières se rallumer çà et là pour tracer un chemin. Tandis que nous faisons un et tout cela je suis vivante et je ne pense plus à retourner chez moi. Je veux être ici et maintenant.
Il m’arrive de danser pour lui sous le grésillement de l’ampoule. tât taï taam dîth taï taam. Je suis le dieu et son élue, je suis à la fois toutes les adoratrices et les rejetées, je suis la forêt et le désert, la fleur qui éclôt et la nuit qui dure. » p. 96

« Pour l’instant, ce rien ne t’appartient ici ne concerne que mon sac et ce qu’il contient. Je ne sais pas encore que ces mots englobent la robe que je porte, ma peau, mon corps, mes pensées, ma sueur, mon passé, mon présent, mon avenir, mes rêves et mon nom. » p. 108

À propos de l’auteur
APPANAH_Nathacha_©Francesca_MantovaniNathacha Appanah © Photo Francesca Mantovani

Nathacha Appanah est née le 24 mai 1973 à Mahébourg ; elle passe les cinq premières années de son enfance dans le Nord de l’île Maurice, à Piton. Elle descend d’une famille d’engagés indiens de la fin du XIXe siècle, les Pathareddy-Appanah.
Après de premiers essais littéraires à l’île Maurice, elle vient s’installer en France fin 1998, à Grenoble, puis à Lyon, où elle termine sa formation dans le domaine du journalisme et de l’édition. C’est alors qu’elle écrit son premier roman, Les Rochers de Poudre d’Or, précisément sur l’histoire des engagés indiens, qui lui vaut le prix RFO du Livre 2003.
Son second roman, Blue Bay Palace, est contemporain: elle y décrit l’histoire d’une passion amoureuse et tragique d’une jeune indienne à l’égard d’un homme qui n’est pas de sa caste. Suivront La Noce d’Anna (2005), Le dernier frère (2007), En attendant demain (2015), Tropique de la violence (2016) et Le ciel par-dessus le toit
(2019).
Ce qui relie tous ces récits, ce sont des personnages volontaires, têtus, impliqués dans la vie comme s’il s’agissait toujours de la survie. Les récits de Nathacha Appanah sont simples comme des destinées, et leurs héros ne renoncent jamais à consumer leur malheur jusqu’au bout. L’écriture, comme chez d’autres écrivains mauriciens de sa génération, est sobre, sans recours aux exotismes, une belle écriture française d’aujourd’hui. Quant aux sujets, ils évoquent certes l’Inde, Maurice, ou la femme: mais on ne saurait confondre Nathacha Appanah avec une virago des promotions identitaires. (Source: Lehman college)

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Le corps d’origine

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En deux mots
À 58 ans, Guillaume Roussel a franchi allègrement toutes les étapes du pouvoir. Il vient de démissionner de son poste de Premier ministre pour se présenter à la Présidence de la République. Mais le favori des sondages doit faire face à un scandale. Après l’assassinat d’un escort-boy marocain, son nom est cité dans une liste laissée par la victime. Pour le représentant des conservateurs et des valeurs familiales, le coup est rude.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Quand tous les coups sont permis

Jean-Luc Barré, dans un roman de politique-fiction, raconte la campagne présidentielle d’un candidat de droite confronté à des accusations déstabilisantes. À un an des présidentielles, ce récit fort bien construit nous appelle à la vigilance.

Le parcours politique de Guillaume Roussel ne peut que laisser admiratif. Parti de rien, ou presque, il s’est hissé en quelques années, après Sciences-Po et l’ENA, de député à ministre de l’Intérieur, puis de ministre à Premier ministre. Et, à 58 ans, il est en tête des sondages pour succéder à Louis Moulins-Duthilleul, le Président de la République vieillissant, qui ne se représentera pas.
En rassemblant derrière lui les tenants d’une droite dure, il fédère le courant conservateur, majoritaire dans son pays. Au moins jusqu’à présent, son image d’homme public a parfaitement coïncidé avec le portrait qu’il souhaite donner de lui, soucieux des valeurs d’ honnêteté et d’intégrité, de la famille traditionnelle.
Alors que la campagne a pris son envol, il est informé de rumeurs qui enflent à son propos et qui risquent de lui causer beaucoup de torts. Des rumeurs qui vont se concrétiser avec la parution d’un article le mettant en cause suite au décès d’un jeune homosexuel marocain qui aurait laissé son nom sur une lettre listant ses relations.
Accompagné de son journaliste d’investigation, Norbert Pablo, le responsable de cet organe de presse vient du reste l’avertir qu’il dispose d’un cliché les montrant tous deux à une même table, avec d’autres convives. Secoué mais pas abattu, Gaëtan cherche tout à la fois d’où vient la fuite et comment il pourrait éteindre au mieux l’incendie qui couve. Sur les conseils de Sybille Royer, sa responsable de communication, il va choisir le présentateur-vedette du journal du soir pour démentir toutes les allégations, annoncer qu’il porte plainte pour dénonciation calomnieuse et qu’il poursuivra sa campagne sans rien changer au programme. Afin de pousser les contre-feux, il va aussi demander à son épouse, avec laquelle il a passé une sorte de Gentleman agreement, d’apparaître à ses côtés, et rassembler tous ses soutiens. Même le Président de la République, dont il soupçonnait qu’il puisse être à l’origine de la fuite, se fend d’un communiqué en sa faveur. Autant dire que cet épisode est désormais à ranger au rang des péripéties.
Alors qu’il s’apprête à rejoindre sa femme Héloïse en Touraine, Édouard Lessner, son avocat et ami l’informe cependant que de nouvelles attaques sont déclenchées. Les médias évoquent l’éventualité d’une double vie: «Vos liens aussi avec un personnage trouble comme Antoine Jelloul dont la présence à vos côtés, sur la photo, suffit à faire douter de votre morale… disons financière. Le sexe et l’argent, les ingrédients habituels des scandales politiques.» Pour Gaëtan, le jeu devient plus difficile et la double-vie qu’il s’était évertué à parfaitement cloisonner risque désormais de lui exploser en pleine figure. Comme lui a dit un jour le Président «la différence entre un héros et un salaud est parfois ténue. Ça dépend du dénouement.»
Jean-Luc Barré va pour sa part parfaitement réussir celui de son roman, en ajoutant quelques nouveaux épisodes de cette bataille où désormais on ne joue plus à fleurets mouchetés. Devant ce tableau cruel et sans fards du milieu politique, on pourrait sortir horrifié, imaginant l’auteur accréditer l’air de «tous pourris» qui gangrène régulièrement le cercle des élites. On pourrait aussi s’amuser à chercher derrière les protagonistes les visages de François Fillon, d’Edwy Plenel, d’Anne Méaux, de Bernadette Chirac ou encore de Ziad Takieddine. Mais j’y vois pour ma part bien davantage une sorte d’appel à la vigilance. À un an de la prochaine présidentielle, il va falloir trier le bon grain de l’ivraie, ne pas avaler tous les discours sans prendre un peu de recul, ne pas se laisser happer par une rumeur qui se révélera sans fondement quelques semaines plus tard. Si cette promenade dans les arcanes du pouvoir est aussi divertissante que glaçante, elle sert aussi à aiguiser notre regard de citoyen.

Le corps d’origine
Jean-Luc Barré
Éditions Grasset
Roman
256 p., 20 €
EAN 9782246818557
Paru le 14/04/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris. On y évoque aussi Lucé et la Touraine, Souzy-la-Briche dans l’Essonne et la côte amalfitaine.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Depuis le début de sa carrière politique, Guillaume Roussel a triché sur presque tout: l’argent, le sexe, les idées. Tout est usurpé dans son image publique, à commencer par la rigueur des principes et la fidélité aux valeurs dont il se réclame. Leader d’une droite qui se veut dure et sans concession, Guillaume Roussel s’est doté, au fil du temps, du profil adéquat: défenseur de l’ordre et de la tradition, gestionnaire sourcilleux, époux vertueux, chef de famille exemplaire, catholique de stricte obédience. C’est ainsi qu’il a réussi, porté par une ambition débridée, à accéder aux plus hautes charges de l’État. Élu député à trente-cinq ans, devenu ministre de l’Intérieur à cinquante ans, avant de s’emparer de Matignon quatre ans plus tard. Ce qu’on appelle un parcours sans faute…
A cinquante-huit ans, tout destine Guillaume Roussel à remporter la prochaine élection présidentielle quand il est mis en cause dans l’assassinat d’un prostitué marocain. Son nom est cité, parmi d’autres familiers du jeune homme, dans une lettre révélée après sa mort par un site d’investigation réputé pour ses enquêtes sulfureuses. Toute une partie de sa vie éclate au grand jour. On découvre, outre une bisexualité dont sa femme a toujours feint de ne pas s’apercevoir, sa connivence avec un des pourvoyeurs de fonds des milieux politiques et ses véritables origines idéologiques qu’il a reniées par opportunisme, pour prendre la tête d’un parti de droite, bien qu’issu de la gauche.
Piégé par son cynisme, ses mensonges et ses contradictions, Roussel devient l’homme à abattre pour tous ceux, le président sortant en tête, qui avaient détecté son double jeu. Convaincu de la protection que lui confèrent son « corps d’origine », l’ENA, et le fait de détenir sur les autres des secrets équivalents, il est cerné peu à peu par les révélations sur ses mœurs et ses mauvaises fréquentations. Il crie au coup monté, soupçonne très vite l’Élysée d’en être l’instigateur, mais sans parvenir à conjurer le scandale qui en résulte. Il perd une partie de ses soutiens, sa cote de popularité s’effondre. Impuissant à se défendre contre la calomnie, discrédité par les révélations qui s’accumulent, pris dans un engrenage apparemment sans issue, il se trouve de plus en plus isolé et à la merci de menaces judiciaires qui achèveraient de ruiner sa réputation et ses chances d’accéder à la fonction suprême. Seul un coup de théâtre pourrait lui permettre de se sortir d’affaire…

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com 
France inter (Ilana Moryoussef)
France Info (Patricia Loison)


Jean-Luc Barré s’entretient avec Julien Rousset à propos de son nouveau roman © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
« Le soupçon
Ni vu ni connu, Guillaume Roussel a pris l’habitude de tricher sur presque tout depuis le début de sa carrière: l’argent, le sexe, les idées. Il n’en éprouve ni remords ni satisfaction. Tout au plus une certaine hantise, parfois, d’être démasqué. Mais il se rassure vite, conscient de n’être pas un cas isolé dans un univers comme le sien. Il considère même ce double jeu comme une particularité de son époque et l’un des travers de sa caste.
«Nous vivons dans un monde de faussaires», s’est-il exclamé, provocateur comme souvent, lors du dernier dîner de sa promotion, sans qu’aucun de ses voisins de table ne croie bon de se récrier ou de le contredire. On était entre soi et personne n’a semblé se demander à qui il faisait expressément allusion. Les mêmes qui se sont tus ce soir-là, par crainte ou approbation, s’empresseront quelques mois plus tard de voir dans cette formule de connivence un aveu qui n’engageait que lui.
Roussel sait qu’il partage avec nombre de ses condisciples le même « vice de fabrication » : des failles inavouables, des secrets indicibles qui pourraient se révéler compromettants s’ils ne scellaient entre eux, solidarité de corps oblige, une entente d’initiés. Un pacte d’entraide et de silence qui n’a fait que conforter Guillaume Roussel dans le sentiment de sa propre immunité.
Tout est usurpé dans son image publique, à commencer par la rigueur des principes et la fidélité aux valeurs dont il se réclame. Leader d’une droite qui se veut dure et intransigeante, Guillaume Roussel s’est doté, au fil du temps, d’un profil politique poussé jusqu’au stéréotype, allié à un physique adéquat : défenseur de l’ordre et de la tradition, gestionnaire sourcilleux, époux vertueux, chef de famille exemplaire, catholique de stricte obédience, sous l’aspect d’un homme d’allure policée, silhouette élancée, taille mince, visage aux traits virils et réguliers, cheveux bruns coupés court, sourire au charme étudié, voix ferme aux inflexions martiales, l’air d’être tout entier sous contrôle. Rien, si ce n’est le regard toujours un peu de biais, embusqué derrière des lunettes à fines montures, ne manque à cette panoplie sans tache reproduite à profusion sur ses affiches électorales et dans ses promesses de campagne.
Guillaume Roussel a forgé son autorité et sa réputation sur ce personnage d’emprunt, une façon d’être et de penser distincte de sa vraie vie. C’est ainsi qu’il a réussi, porté par une ambition débridée, à accéder aux plus hautes charges de l’État. Énarque, député de Saône-et-Loire à trente-cinq ans, ministre de l’Intérieur à cinquante, chef du gouvernement quatre ans plus tard. Ascension qualifiée d’irrésistible, à défaut d’autre explication, par des médias comme pris de court devant une telle facilité à se jouer des obstacles, une aptitude à séduire et s’imposer par une force de persuasion dont personne n’a jamais paru mettre en doute la sincérité ni soupçonner les faux-semblants. Ce qu’on appelle un parcours sans faute.
Le chef de l’État, Louis Moulins-Duthilleul, ayant dû renoncer, à près de quatre-vingts ans, à briguer un second mandat, on voit en Guillaume Roussel une sorte d’héritier naturel. Nul ne semble mieux placé, en tout cas, pour lui succéder. Roussel a quitté ses fonctions six mois avant l’échéance pour préparer la future campagne présidentielle. À cinquante-huit ans, faute de rival crédible et fort d’un bilan à Matignon jugé satisfaisant dans les sondages d’opinion, il a toutes chances de remporter l’élection. D’autant que sa désignation comme candidat, obtenue à la quasi-unanimité, a pris des allures de sacre lors du congrès de la Droite populaire. Une puissante machine de guerre électorale aussitôt mise en ordre de marche.
L’Élysée lui semble donc tout acquis quand au cours de la première quinzaine de février, à quelques semaines du premier tour fixé au 20 avril, une mauvaise rumeur s’est mise à circuler dans divers milieux parisiens.
À l’origine, un fait divers passé quasi inaperçu dans un premier temps : le meurtre un mois auparavant d’un jeune Marocain nommé Fouad Layannah. Son corps a été retrouvé poignardé au petit matin dans un square proche du boulevard Suchet, un des quartiers résidentiels les mieux préservés de la capitale. Cet assassinat focalise l’attention des médias depuis qu’un site d’information indépendant, baptisé Free Investigation, a révélé, dans les derniers jours de janvier, à la fois l’identité de la victime et les activités qui lui ont valu d’être fiché par les services de police.
Dans cette enquête, publiée à grand fracas, Fouad Layannah est présenté comme un escort-boy « très prisé des dignitaires de Rabat », qui aurait aussi entretenu des relations tarifées avec « certaines personnalités françaises ». Selon des sources officieuses, il aurait été éliminé pour avoir tenté de faire chanter des « clients haut placés ». Les mobiles du crime ne seraient pas seulement liés à la prostitution. D’autres pistes sont envisagées : trafic de drogue, escroquerie, règlement de comptes politique.
C’est un des proches de Guillaume Roussel, l’homme d’affaires franco-libanais Antoine Jelloul, qui l’a alerté le premier, peu avant la parution de l’article. Jelloul lui a téléphoné expressément à ce sujet, un soir vers minuit, depuis Tanger, une de ses escales favorites entre Dakar, Beyrouth et Paris. Il sortait d’un dîner où avait été évoqué, à mots couverts, un scandale sur le point d’éclater. « Diverses célébrités » y seraient impliquées, dont un ancien Premier ministre français. Jelloul, d’ordinaire très bien informé, n’en savait pas davantage sur l’homme politique en question, assurant que son nom n’avait pas été dévoilé. Mais au ton de sa voix, Roussel l’a senti inhabituellement prudent, évasif, comme s’il était tenu au secret. Jelloul et lui sont convenus d’en reparler dès leur prochaine rencontre à Paris.
Les choses se précisent peu après. Guillaume Roussel n’est pas attaqué ouvertement, son nom reste encore cité parmi d’autres sous le manteau. Mais les bruits qu’on lui rapporte de propos tenus en privé par certains de ses « amis » sont sans équivoque. C’est bien lui qui est directement visé. Il lui faut peu de temps pour s’en convaincre : au bout de quelques jours, comme déjà cerné par une meute invisible, il lui semble être pisté, épié, à la merci de regards où il ne lit que méfiance et soupçon. Chaque contact, même fortuit, ravive cette impression diffuse qui ne le quitte plus et pèse sur lui comme une ombre.
Au sein de son équipe rapprochée, personne n’ose aborder le problème. Un silence gêné qui a tout l’air d’une dérobade. L’attitude la plus surprenante est celle de son chef de cabinet, Pierre Servier. Également chargé de la direction de sa campagne, Servier, qui passe pour son homme de confiance, est devenu étrangement muet et absent. Le regard furtif, l’air embarrassé dès que Roussel s’efforce d’engager avec lui un début de conversation. Servier détient-il des renseignements inquiétants qu’il craindrait de lui livrer ? Estime-t-il les chances de son candidat déjà si compromises qu’il s’interroge sur la conduite à tenir ?
Pour tenter d’y voir clair, Roussel l’invite à déjeuner en tête à tête dans le salon privé d’un grand restaurant de Montparnasse, dont ils sont tous les deux familiers. Une pièce capitonnée de velours rouge, protégée par un rideau grenat à l’abri duquel ils ont fomenté, au cours des dernières années, alliances et complots en tous genres.
Ils commandent chacun une sole sèche et une bouteille d’eau minérale. Leur conversation, passé les banalités d’usage, a du mal à s’enclencher, entrecoupée de longs silences, comme s’ils avaient déjà perdu l’habitude de se parler. Roussel, qui mange vite, est près de finir son plat quand Servier, la mastication plus lente, semble s’ingénier à ne jamais terminer le sien. L’échange, entre deux bouchées, se limite à des questions d’intendance. Le candidat les évacue d’un geste de la main sans même feindre de s’y intéresser, alors que Servier s’attache à ne lui épargner aucun détail.
Roussel attend l’issue du repas pour aborder son seul sujet de préoccupation, après avoir espéré en vain que son directeur de cabinet prenne les devants :
— Dites-moi, Servier, vous qui êtes toujours au courant de tout… Savez-vous qui est le «grand homme politique» dont on parle dans les dîners en ville et certaines salles de rédaction? Un «leader en vue qui serait mêlé à cette affaire sordide du boulevard Suchet… On fait allusion à un ancien Premier ministre, mais sans le nommer… Croyez-vous que je sois visé?
Servier, qu’il appelle par son seul patronyme et voussoie comme tous ses collaborateurs, lui a proposé ses services dès qu’il l’a vu se lancer en politique avec l’ambition affichée d’être un jour le premier. Il l’a efficacement secondé dans sa conquête d’un parti alors exsangue, ressuscité sous le nom de Droite populaire, dont Roussel, après s’être débarrassé de ses vieux caciques, a pris la présidence sans lésiner sur les moyens de s’imposer. Décrit comme son « âme damnée », Servier se montre alors indispensable dans le contrôle d’un appareil totalement inféodé à son nouveau chef. Et c’est tout naturellement qu’il a accompagné ce dernier, au titre de « conseiller spécial », dans ses fonctions ministérielles place Beauvau, puis à Matignon où son bureau jouxtait le sien. Stratège, organisateur, éminence grise et porte-parole, homme des grandes et petites tâches, Pierre Servier remplit tous les rôles qui lui sont confiés avec autant de zèle que d’efficacité.
Ce haut fonctionnaire aguerri porte sur son visage un flegme, une raideur qui font qu’aucune réaction de surprise ou d’émoi ne s’y manifeste jamais. Sur ses traits, un frémissement de joie se distingue à peine d’un tremblement de colère. Tout se tient et rien ne filtre. D’humeur égale, Servier accueille les pires nouvelles comme les bonnes avec le même détachement. Long et sec, la voix impeccablement posée, le regard d’une froideur d’acier, la tenue d’une neutralité sans faille, costume gris cintré, chemise blanche amidonnée, cravate couleur anthracite, tout chez lui paraît obéir à une maîtrise imparable.
En l’observant de près, Roussel perçoit dans le comportement de Servier une gêne qui ne lui ressemble pas. Une sorte de trouble ou de malaise dans la subite tension qui s’est emparée de ses traits, la manière de se redresser sur son siège, puis de se caler de biais, comme pour trouver la position appropriée.
— Que savez-vous, Servier? Vous avez l’air bien embarrassé, lui fait-il remarquer, la tête penchée vers lui comme pour mieux l’aider à se délivrer d’un aveu encombrant.
— Personne n’ose vous le dire, finit par lui déclarer son second, le ton de nouveau assuré, le buste droit, les mains plaquées sur les accoudoirs du fauteuil. Mais cet homme dont on parle, c’est vous.
La phrase est tombée tel un verdict. Nette et tranchante, comme si la culpabilité de Roussel ne faisait déjà plus aucun doute dans l’esprit de son principal conseiller. Roussel n’est pas vraiment surpris par une annonce qui vient confirmer ce qu’il a appris par ailleurs. Mais il a décelé dans les yeux de Servier une lueur de défiance qui suffisait à trahir ses arrière-pensées. Ce qui l’étonne surtout, c’est d’avoir eu besoin de le pousser dans ses retranchements pour qu’il lui dise enfin la vérité. Servier ne l’a pas prévenu dès qu’il a eu connaissance de la personne ciblée. Il a attendu pour le faire d’y être contraint. Probablement parce qu’il n’a pas cru d’emblée à l’innocence de son patron. Comme s’il était devenu trop proche de lui pour l’imaginer au-dessus de tout soupçon.
Guillaume Roussel a pourtant veillé, de longue date, à instaurer entre eux une stricte séparation des genres. Une ligne qu’il a tout fait pour rendre infranchissable. En vingt ans de collaboration étroite et quasi permanente, il n’a rien laissé voir à Servier du reste de son existence. Il ne l’a pas reçu une seule fois à son domicile, ni convié à l’un de ses anniversaires ou à une fête de famille. Il ne lui a fait aucune confidence sur ses goûts, ses passions, ses amitiés les plus intimes. Ni rien dit de ses nécessités financières, avec ce qu’elles entraînent pour lui d’arrangements parfois risqués. Encore moins des secrets de sa vie amoureuse et des multiples détours qu’ils lui imposent.
Sauf à avoir mené sa propre enquête, ce que Roussel, encore convaincu de sa loyauté, se refuse à envisager, Servier ne peut connaître de sa personnalité et de ses habitudes que leur versant en quelque sorte officiel. Il semble s’en être toujours satisfait, tant son dévouement et sa discrétion lui ont valu en retour une influence aussi enviée que redoutée. Dès lors, quelle raison aurait-il, sous l’effet d’une simple rumeur, de mettre en doute l’intégrité d’un homme aux mœurs et fréquentations qu’il jugeait « irréprochables » ?
— Vous avez compris, j’imagine, qu’il s’agit d’une affaire fabriquée de toutes pièces dans le seul but de m’empêcher d’être candidat, reprend Roussel comme s’il estimait maintenant utile de plaider sa cause ou de se justifier. Je n’ai jamais rencontré ni même entendu parler de ce gigolo marocain assassiné. C’est ignoble de mêler mon nom à tout ça ! Une monstruosité !
Servier opine de la tête en signe d’approbation, mais face à lui Roussel se sent très seul tout à coup. Quelque chose semble s’être subitement rompu dans leur relation, jusque-là si solide qu’elle a surmonté tous les aléas d’un combat politique acharné dont ils ont partagé les succès comme les avantages.
Roussel veut croire à une méprise facile à dissiper, et c’est avec une sorte de soulagement, comme si rien entre eux n’avait changé, qu’il entend son complice des bons et mauvais jours lui recommander d’une voix ferme :
— Vous devez riposter sans tarder!
Dans un premier temps, Roussel a interprété ce conseil comme une incitation à tenir bon, une marque de soutien qui allait de soi. Mais au silence qui suit et à la façon dont Servier se contente de le pousser à se battre sans lui proposer son aide, il comprend qu’une distance réelle s’est établie entre eux. Un éloignement peut-être irréversible dont il lui faut tirer les conséquences au plus vite.
À la fin du déjeuner, Guillaume Roussel, qui se sait désormais en danger, décide de convoquer son état-major de campagne. Il en informe Servier, chargé de le réunir dans l’heure qui suit. Ils conviennent de se retrouver sur place, chacun partant dans son véhicule comme ils sont arrivés.
Roussel, le visage fermé, annonce dès le début de la séance que Servier sera secondé à dater de ce jour par le jeune député-maire d’Ambérieu-en-Bugey, Ludovic Jussieu, en qui il déclare avoir « toute confiance ». La réunion se tient à son QG de la rue de la Convention, dans une salle en sous-sol, aux murs placardés des affiches officielles du candidat. Un silence sans émoi accueille la nouvelle. Autour de la table, personne ne cherche à connaître les motifs de cette brusque révision des rôles. On s’en remet aux ordres du chef qui ne se prêtent à aucune discussion. Assis tout près de lui, Servier, muré dans sa placidité habituelle, se borne à juger ce changement « tout à fait opportun ». Ce n’est pas son genre d’en dire plus. Le même laconisme prévaut chez lui en toutes circonstances. Mais les mots, dont Servier est aussi économe que de ses sentiments, n’ont chez lui jamais rien d’anodin.
Guillaume Roussel a perçu d’instinct la signification de ce simple commentaire, fait pour passer inaperçu. Si Pierre Servier a pris acte de sa mise à l’écart sans manifester la moindre contrariété, c’est qu’il n’ignore rien du cataclysme qui se prépare et dont il entend se prémunir.
Comme si la rupture, de son côté, était aussi consommée, l’ex-Premier ministre lève la séance sans un regard pour son voisin le plus proche. À aucun moment il n’a adressé la parole à Servier ni murmuré un mot à son oreille, la main en cornet, la tête légèrement penchée vers la sienne en signe de connivence. Roussel se retire aussitôt après, prétextant un rendez-vous urgent pour rentrer chez lui, avenue de la Bourdonnais, avec son chauffeur, accompagné par ses gardes du corps dans une voiture suiveuse.
À son arrivée, une fois vérifié qu’aucun photographe ne stationne à proximité, il descend très vite de son véhicule, salue les policiers en faction devant l’entrée de l’immeuble et s’engouffre dans le hall, après avoir demandé à sa protection rapprochée de le laisser seul. Son appartement est situé au dernier étage, en surplomb de l’École militaire et du Champ-de-Mars. Roussel s’étonne presque, sitôt entré, de n’y trouver personne, alors que le maître d’hôtel affecté à son service est en congé pour la semaine et que son épouse a déserté les lieux depuis longtemps.
Héloïse ne réside plus à Paris que de façon épisodique, par devoir vis-à-vis de son mari, les jours où sa présence s’impose à ses côtés. Elle préfère vivre dans leur propriété de Touraine où il la rejoint de rares week-ends. Une situation dont Roussel s’est accommodé jusque-là comme du meilleur compromis pour préserver leur relation conjugale, mais qui lui renvoie à présent l’image d’une existence désordonnée, livrée à tous les vents. La sienne depuis vingt-cinq ans et ses débuts en politique.
Guillaume Roussel a beau s’estimer innocent, ne rien comprendre au rôle qu’on lui attribue dans une affaire de mœurs qui menace de virer au scandale d’État, le mal est fait, d’une certaine manière. Sinon pourquoi, attaqué sur ce terrain, se sentirait-il désarmé par avance ? À la merci de révélations qui, même fausses et diffamatoires, ne manqueront pas de l’atteindre…
Ses ennemis ne s’y sont pas trompés. L’un d’entre eux en particulier, l’initiateur secret de cette campagne encore souterraine. Guillaume Roussel, bien que réduit pour l’heure à des hypothèses ou de simples présomptions, a quelques noms en tête et même une idée assez précise du personnage haut placé qui a le plus intérêt à l’abattre.

Extraits
« Antoine Jelloul à la réputation, dans les cercles très privés où il évolue, d’un homme d’affaires «coopératif et d’une diligence à toute épreuve», capable du pire, dit-on, quand la situation l’exige. Il opère au cœur d’une nébuleuse d’intérêts politiques et financiers si difficiles à démêler que personne ne s’y est vraiment risqué. Fils d’un banquier de Beyrouth, il a fait fortune dans l’exploitation des minerais africains, pour laquelle il a fondé et dirige une société basée à Dakar. Il est aussi administrateur de la discrète mais toute-puissante Banque française intercontinentale, la BIC, chargée de la gestion des avoirs pétroliers entre la France et l’Afrique. Un établissement qui faciliterait surtout, dit-on, le blanchiment d’argent destiné à alimenter les circuits de financement politique. » p. 47

« L’éventualité d’une double vie… Vos liens aussi avec un personnage trouble comme Antoine Jelloul dont la présence à vos côtés, sur la photo, suffit à faire douter de votre morale… disons financière. Le sexe et l’argent, les ingrédients habituels des scandales politiques. » p. 121

« Héloïse de Chauvel représentait à cet égard le parti idéal. Fille d’un général de cavalerie dont elle était l’unique héritière, richement dotée du côté de sa mère de propriétés dans le Périgord et d’un manoir en Touraine, élevée dans les écoles religieuses les plus prisées, elle offrait tous les gages d’un parfait statut social. Guillaume n’avait pas eu à chercher loin pour la rencontrer: Héloïse assurait à l’Assemblée le secrétariat du groupe des députés de droite lorsqu’il avait remarqué cette grande jeune fille timide à la physionomie un peu austère. Les cheveux coupés court, un visage émacié aux pommettes hautes, un sourire désarmant de crainte ou d’ingénuité, elle parlait du bout des lèvres quand elle consentait, comme malgré elle, à sortir de son silence, On l’entendait à peine et elle semblait n’avoir qu’une hâte, se faire oublier pour retourner à des activités qu’elle menait avec une discrétion de fer. » p. 131

À propos de l’auteur
BARRE_jean-Luc_ ©Jean-Francois_PagaJean-Luc Barré © Photo Jean-François Paga

Écrivain, historien et directeur des Éditions Bouquins, Jean-Luc Barré est l’auteur de plusieurs biographies, dont celle de François Mauriac, d’un récit politique, Ici, c’est Chirac (Fayard, 2019), tiré de ses expériences de mémorialiste auprès de l’ancien président, et d’un premier roman, Pervers, publié chez Grasset en 2018, plongée vertigineuse dans les abîmes de la création littéraire. (Source: Éditions Grasset)

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Ce qui reste des hommes

KHOURY-GHATA-ce-qui_reste-des_hommes  RL_hiver_2021

En deux mots
Avançant en âge Diane réserve une tombe dans un cimetière. Un emplacement prévu pour deux personnes. Elle va alors chercher qui pourrait l’accompagner dans sa dernière demeure. Une mission que suit d’un œil amusé son amie Hélène, une veuve bien joyeuse.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Deux veuves et une tombe-double

Dans un roman aussi court que pétillant, Vénus Khoury-Ghata raconte le parcours de deux veuves, la première en quête d’un compagnon pour sa tombe, la seconde passant du bon temps avec celui qui pourrait avoir occis son mari. Loufoque et entraînant!

Voilà une histoire peu banale. Diane, après avoir vécu un épisode traumatisant à la mort de son mari – il a été enterré à la va-vite – décide de prendre les choses en main pour sa propre mort en allant réserver un emplacement dans un cimetière. Son choix va se porter sur un marbre rouge, comme sa robe, mais surtout sur une tombe à deux places. La boutade de son amie Hélène, «il ne te reste plus qu’à trouver celui qui t’accompagnera», va vite devenir une obsession pour la croqueuse d’hommes. Lequel de ses amants accepterait-il de partager son tombeau? Et puis d’ailleurs sont-ils toujours en vie? Comme elle n’a plus de nouvelles, voici Diane en chasse. Si son carnet d’adresses est rempli de numéros de téléphone obsolètes, il peut encore servir grâce aux mentions des rues et des villes et lui permettre de renouer certains fils par trop distendus. Grâce à une concierge, qui a gardé le courrier de son locataire, elle va par exemple en apprendre davantage sur ce sinologue, parti visiter l’Empire du Milieu sur les traces de Révolution culturelle de Mao et la longue marche, et qui pourrait fort bien accepter son étrange proposition.
Hélène, également veuve, regarde cette chasse à l’homme avec intérêt, même si elle a pour sa part choisi de profiter de la vie. Rentrant dans la maison où son mari a été assassiné, elle se retrouve nez à nez avec deux squatteurs qui se sont appropriés les lieux et pourraient fort bien ne pas être étranger au règlement de compte sanglant perpétré là près de deux décennies plus tôt. Surprise mais nullement effrayée, elle va accepter ces deux hôtes un peu particuliers, alors que les voisins commencent à jaser. Mieux, elle les accompagne au casino et règle leurs dettes! Une veuve joyeuse et délirante qui n’hésite pas non plus à pratiquer des séances de spiritisme, histoire de demander leur avis aux défunts. À moins que ce ne soit un fantasme. Car il se pourrait fort bien que son histoire ne soit que littérature, une matière servie à sa copine romancière: «Tu t’es toujours servie de ta vie et de celle de tes amis pour imaginer tes livres. La goutte d’eau devient océan, sous la plume. Que d’amis caricaturés, leur vie fouillée, étalée au grand jour, au nom de la littérature!»
Dans ce subtil jeu de miroirs, Vénus Khoury-Ghata joue avec les codes, avec la fiction et avec ses lecteurs. Ceux qui connaissent un peu sa biographie savent qu’elle a eu deux maris, le second enterré chez des amis après un décès brutal, et un compagnon et peuvent faire le rapprochement avec Diane. Mais ce serait aller vite en besogne, sauf peut-être ce besoin de placer la littérature au-dessus de tout. La littérature qui vous sauve en période de confinement. La littérature et peut-être la présence d’un chat. «Elle oubliait qu’elle était une femme, rechignait à faire l’amour, réservant l’orgasme aux héroïnes de ses romans.» Avec beaucoup d’humour, elle nous offre ce bel antidote à la solitude.

Ce qui reste des hommes
Vénus Khoury-Ghata
Éditions Actes Sud
Roman
126 p., 13,80 €
EAN 9782330144623
Paru le 4/02/2021

Ce qu’en dit l’éditeur
Diane, qui a atteint un âge qu’on préfère taire, se rend dans une boutique de pompes funèbres pour acheter une concession et se retrouve avec un emplacement prévu pour deux cercueils… La voilà qui recherche parmi les hommes qui l’ont aimée celui qui serait prêt à devenir son compagnon du grand sommeil. Un roman aussi grave que fantasque, qui mêle la vie et la mort, l’amour et la solitude, l’émerveillement et le chagrin.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
France tv infos (Valérie Oddos)
Actualitté (Victor de Sepausy)
L’Orient-Le Jour 1 (Fifi Abou Dib)
L’Orient-Le Jour 2 (Joséphine Hobeika)
RFI (Littérature sans frontières – Catherine Fruchon-Toussaint)
Mare Nostrum (Guillaume Sanchez)


Vénus Khoury-Ghata présente son nouveau roman Ce qui reste des hommes © Production TV5 Monde

Les premières pages du livre
« – Du marbre rouge alors que les tombes voisi¬nes sont noires ou grises, je vous le déconseille, madame.
L’employé de l’agence funéraire est catégorique. Mais ton choix est fait. Ton doigt revient sur le même échantillon : rouge méché de gris. Même couleur que la poitrine du rouge-gorge qui t’a regardée avec insistance ce matin à travers ta fenêtre.
Impatiente d’en finir, tu remplis le formulaire, si¬¬gnes puis te lèves.
– Une concession pour deux, précise-t-il en te raccompagnant à la porte.
Précision sans intérêt : tu y seras forcément seule, toi qui as si peur de la solitude.

Grand déballage de fleurs, boulevard Edgard-¬Quinet. Demain, la Toussaint ; après-demain, la fête des Morts. Des cadeaux d’anniversaire à deux sous. Des chrysanthèmes, comme si les morts ne méritaient pas mieux.
“Et pourquoi pas de l’herbe ? Ils n’ont qu’à brouter !” Tu maugrées, prise d’une colère incompréhensible.
Tant de douceur dans l’air. Septembre s’est faufilé dans l’automne. Par-delà le mur du cimetière, les feuilles d’un platane se prennent pour des petits soleils. Pourtant tu marches vite, comme on fuit : grande est ta hâte de quitter le boulevard des Morts.
Une robe dans une vitrine te cloue face à une boutique de la tour Montparnasse. Même rouge feu que ta pierre tombale : la soie copie la pierre.
Tu n’essaies pas, paies, retrouves la rue, traverses au feu rouge, pressée de rentrer avant la nuit.
Rares sont les taxis libres à cette heure du soir. Pas d’autobus qui mène à ton quartier. Pliée sous le poids du sac devenu soudain lourd, tu avances sous une pluie cinglante alors qu’il faisait beau une heure auparavant. Ta porte ouverte, tu poses le sac dans l’entrée, prends un bain puis te couches, trop fatiguée pour essayer la robe.

Sommeil agité, rêve oppressant. Tu marches dans la même rue que tout à l’heure, avec le même sac mais rempli à ras bord d’échantillons de marbre que tu dois livrer à un client dont tu as oublié le nom et l’adresse. Les passants s’écartent sur ton passage. Aucun d’eux ne propose son aide.

Réveillée, tu retrouves le sac là où tu l’as posé hier.
Vu dans la pénombre, il évoque un chat qui fait le gros dos.
La robe enfilée pèse lourd sur tes épaules. Une poussière rouge, du même rouge que la pierre tombale, se répand sur le parquet au moindre mouvement. Tu ne peux pas la garder. Tu vas la rendre à la boutique et demander du même coup au marbrier la date de livraison de la dalle.

Un tombeau à deux places, a-t-il dit.
Avec qui le partager ?
Question posée à ta première tasse de café du matin.
Divorcée, veuve et sans enfants, tu as perdu de vue les rares hommes qui t’ont aimée. Ta mémoire en a gardé quatre. Pas énorme, pour une vie. Tu aurais pu en compter plus si chaque veuvage n’était suivi d’une dépression de deux ans et chaque rupture de la décision de ne plus jamais aimer.
Quatre hommes éparpillés dans le même carnet de téléphone, jamais changé ou recopié en vingt ans.
Comment les retrouver et par quels mots leur expliquer la cause de ton appel ?
“Je viens de m’acheter une tombe dans un beau cimetière, ça te dit de partager ?”
Trop brutal.
“Il est vrai qu’on s’était mal quittés, mais il est temps de faire la paix. Pas de rancune de ma part. D’où ma proposition de t’installer pour l’éternité dans ma tombe. Gratis. Tu te déchausses et tu entres.”
Vulgaire.
Tu chercherais d’autres formules si le rouge-gorge d’hier ne venait se poser sur le rebord de ta fenêtre. Trois coups de bec rapides sur la vitre. Il réclame ses miettes de pain quotidiennes.
Vue de près, la tache rouge sur son poitrail te renvoie à une blessure sur une poitrine.

Opéré à cœur ouvert, Paul luttait contre la mort depuis vingt-trois jours dans le service de soins intensifs d’un hôpital parisien. On t’avait accordé deux minutes de visite, pas une de plus, et tu avais obéi.
“Sors-moi d’ici, ils veulent me tuer.”
Que d’efforts pour parvenir à prononcer ces quel¬ques mots, ses derniers, d’une voix hachée ! Les deux minutes écoulées, tu avais marché vers la porte puis crié “Je t’aime” de loin, sans te retourner.
“Je t’aime”, bonne réplique dans un mélodrame. À la différence que ce n’était pas du théâtre : Paul mourrait la nuit même. Rideau.

Paul était ton mari. Tu voulais faire des enfants avec lui, vieillir avec lui. La mort est inenvisageable quand on a une femme à aimer. N’étant propriétaire de rien dans aucun cimetière, Paul a été inhumé dans une tombe appartenant à des amis où tu n’auras pas ta place.
De lui, tu gardes une pipe en écume et des lunet¬tes, qu’il t’arrive encore de chausser pour savoir com¬¬ment il te voyait. Tu as également longtemps conservé son costume croisé, avant de le céder finalement à son ami Marc, qui tenait le rôle principal dans une pièce de Ionesco.
Tu as assisté à toutes les représentations. De dos, Marc dans le costume de Paul devenait Paul. Tu oubliais de respirer. De face, la magie cessait d’un coup. Tu étais la seule à ne pas l’applaudir lorsqu’il saluait. C’est tout juste si tu ne l’accusais pas de vol d’identité, de supercherie.
De retour dans sa loge, Marc se débarrassait vite du costume du mort, comme on le fait d’un person¬nage qui vous est imposé.
La pièce ayant fait son temps et Marc s’étant re¬¬trouvé au chômage, Paul est redevenu un mort parmi d’autres.

Toujours la même rage et le même sentiment d’im¬¬puissance quand tu penses à lui enterré chez des étrangers. Toujours la même déception face à la robe achetée sans l’avoir essayée. Comment expliquer la poussière rouge et grise qui tombe de l’ourlet ?
Un rouge noirâtre comme du sang séché, un gris à la texture de cendre.

La propriétaire du magasin n’est pas étonnée de te voir revenir avec la robe.
– Vous n’êtes pas la seule dans votre cas. D’autres clientes ont eu la même mésaventure. On n’entre pas dans ma boutique après un passage à la marbrerie funéraire. L’explication est simple : le marbre scié saigne. Ce qu’on prend pour de la poussière rouge est son sang.
Elle ne reprend pas la robe mais te conseille de t’en débarrasser, de préférence dans une benne de chantier.
– Les autres pierres seront libres de l’accepter ou de la rejeter.
– C’est ton prochain roman ? Un sujet en or. Il te reste à l’écrire. Un roman d’amour, cette fois, et surtout pas de poésie. Écris comme on parle.
Du délire, pour Hélène, la robe qui vomit de la poussière et le marbre qui saigne. Seule la tombe à deux places mérite son attention :
– Tu auditionnes les quelques hommes qui t’ont aimée et tu choisis le moins encombrant pour te tenir compagnie là où tu sais. »

Extrait
« Et si ton histoire de robe assortie à ta pierre tombale n’était qu’un subterfuge pour écrire un nouveau roman? Tu t’es toujours servie de ta vie et de celle de tes amis pour imaginer tes livres. La goutte d’eau devient océan, sous la plume. Que d’amis caricaturés, leur vie fouillée, étalée au grand jour, au nom de la littérature! “Du moment qu’ils ne lisent pas, me disais-tu. Les hommes de notre société sont trop occupés à gagner de l’argent, les femmes à Le dépenser.” » p. 55

À propos de l’auteur
KHOURY-GHATA_venus_©Catherine_HelieVénus Khoury-Ghata © Photo Catherine Helie

Née au Liban, Vénus Khoury-Ghata vit à Paris depuis 1972. Romancière et poète, elle est l’auteure d’une œuvre importante que plusieurs prix littéraires ont récompensée. Chez Actes Sud, elle a publié une Anthologie personnelle de poésie (1997) ainsi que quatre romans : La Maestra (1996 ; Babel n°506), Le Moine, l’Ottoman et la Femme du grand argentier (2004 ; Babel n°636), Une maison au bord des larmes (2005 ; Babel n°676) et La Maison aux orties (2006 ; Babel n°873). (Source: Éditions Actes Sud)

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Rompre les digues

PIROTTE-rompre_les-digues  RL_hiver_2021

En deux mots
Renaud, quinquagénaire aussi riche que dépressif, promène sa mélancolie le long de la côte belge, accompagnée de son ami d’enfance et de quelques femmes qui l’empêchent de sombrer. Jusqu’au jour où il engage Teodora, une émigrée salvadorienne, dont les mystères vont le fasciner.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

«Avec la mer du Nord pour dernier terrain vague»

C’est du côté d’Ostende qu’Emmanuelle Pirotte nous entraine avec son nouveau roman, superbe de mélancolie de d’humanité. Avec à la clef la rencontre d’un quinquagénaire dépressif avec une émigrée salvadorienne.

Pour son cinquième roman, Emmanuelle Pirotte a choisi de mettre en scène une famille de haute-bourgeoisie belge, ou ce qu’il en reste. Renaud en est le symbole à la fois le plus fort et le plus faible. Le plus fort parce qu’il rassemble tous les traits caractéristiques de sa lignée et le plus faible parce qu’après une tentative de suicide avortée dans sa jeunesse, ce quinquagénaire promène son mal de vivre en étendard.
Autour de lui, le personnel de maison vaque à ses occupations, à commencer par Staline. C’est ainsi qu’il avait surnommé Angèle, à son service depuis plus de quarante ans, et qu’il avait conservé malgré toutes les brimades qu’elle lui avait fait subir jeune, Jacqueline la cuisinière et son mari Henri, l’homme à tout faire. Mais c’est Teodora Paz, née à San Salvador le 20 novembre 1995, qui va jouer un rôle majeur dans cette histoire. Pour l’heure, elle s’occupe de trois enfants d’une famille belge installée à Marbella. Mais nous y reviendrons. Le premier cercle, autour de Renaud, se compose de François, le fils de la cuisinière, qui est l’ami de Renaud depuis ses six ans et qui partage avec lui son spleen, lui qui s’est jamais remis de la perte de son épouse, suite à un cancer. Licencié, il a vivoté grâce à des petits boulots avant de se retrouver au chômage et n’a plus vraiment envie de retrouver du travail. Clarisse, en revanche, est plus lumineuse. C’est auprès de cette tante, installée en Angleterre, qu’il trouve refuge depuis qu’il est adolescent.
Complétons enfin le tableau avec Sonia, la prostituée moldave qu’il «loue» régulièrement, Brigitte qui milite dans l’humanitaire et Tarik, le dealer dont il vient de faire la connaissance et lui procure de la coke et du crack.
Alors que Renaud est en Angleterre, il apprend le décès d’Angèle et regagne la Belgique. C’est à peu près au même moment que la famille qui emploie Teodora décide de rentrer dans son plat pays. Quelques jours plus tard, à l’instigation de François, Renaud décide de prendre Teodora à son service. La Salvadorienne, dont on découvre petit à petit le trouble passé, et le bourgeois dépressif vont alors entrer dans une curieuse danse qui va les transformer tous deux.
Emmanuelle Pirotte réussit un roman d’une grande richesse, qui colle parfaitement à cette ambiance si bien rendue par Brel
Avec un ciel si gris qu’un canal s’est pendu
Avec un ciel si gris qu’il faut lui pardonner
Avec le vent du nord qui vient s’écarteler
En suivant Renaud et sa mélancolie, ses pensées morbides, la romancière parvient tout à la fois à nous le rendre attachant, malgré ses côtés insupportables. Il en va du reste de même de ses autres personnages, avec leur failles et leur humanité, lovés dans une écriture dont chacun des mots résonne, tout à tour sarcastique ou drôle, poétique ou crue. Une écriture aussi dense qu’addictive, une petite musique qui nous suit longtemps…

Rompre les digues
Emmanuelle Pirotte
Éditions Philippe Rey
Roman
272 p., 20 €
EAN 9782848768663
Paru le 4/03/2021

Où?
Le roman est situé en Belgique, principalement du côté d’Ostende, mais aussi à Bruxelles, Bruges, Gand. L’Angleterre et notamment St Margaret-at-Cliffe près de Douvres, l’île de Man et de Jersey, Canterbury et Birmingham sont également mentionnés ainsi que les lieux de villégiature comme Courchevel, Saint-Tropez, le lac de Côme, Marbella. On y évoque aussi San Salvador et la région napolitaine.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Sur les rives de la mer du Nord, Renaud coule des jours malheureux dans sa maison de maître, malgré l’attention de ses amis, presque aussi perdus que lui: François, vieux chômeur lunaire, et Brigitte, investie auprès des migrants. Ni les rencontres régulières et souvent dangereuses avec Tarik, son dealer, ni les voyages sporadiques en Angleterre chez l’excentrique tante Clarisse ne viennent guérir son dégoût de l’existence. À la mort de sa vieille gouvernante, Renaud recrute Teodora, jeune Salvadorienne taciturne, sans connaître son violent passé… Dans la grande demeure remplie d’œuvres d’art et de courants d’air, entre ces deux écorchés s’installe alors un étrange climat de méfiance et d’attraction.
Avec un humour mêlé de tendresse, Emmanuelle Pirotte brosse un portrait vitriolé de notre Occident épuisé. Mais elle esquisse également la possibilité d’une rédemption. D’Ostende à Douvres, en passant par l’Espagne et l’Amérique latine, nous marchons dans les pas de personnages intenses et fragiles qui se heurtent à leurs démons, à la violence et à la beauté du monde. Renaud et Teodora sortiront ils de leur profonde nuit pour atteindre l’aube d’une vie nouvelle ?

Les critiques
Babelio 
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Le carnet et les instants (Thierry Detienne)

Les premières pages du livre
« Les premiers accords martèlent l’intérieur de sa tête. Renaud est à peine réveillé que cette satanée musique vient aussitôt lui vriller les tempes, à moins qu’elle n’eût été déjà là avant son réveil, ta tam, da ba da ba da ba da, ta ta ta ta ta ta, tam tam, à vous rendre fou, d’éblouissement, d’agacement, c’est syncopé et fluide, raide et souple, ça exprime tout et ça n’exprime rien, ça vous dit combien vous êtes un crétin et, nonobstant ce fait, quelle fine intelligence, quelle profonde sensibilité est la vôtre, à vous, vous l’Élu qui avez le privilège de connaître cette musique, de l’aimer, de la jouer, même mal, mais qu’importe. Ça vous piège, vous inonde du sentiment que peut-être vous n’êtes pas irrévocablement perdu. Dieu ne vous aurait pas abandonné, ta ta tam ? Même si vous pensez avec Cioran que Dieu doit tout à Bach, et non l’inverse, cette musique qui ébranle votre âme et votre carcasse tout entière vous rend perplexe, creuse fugitivement le sillon du doute.
Tam tam, da ba da ba da ta ta, ta ta, ça vous poursuit, mais non, c’est vous qui vous tuez à courir après ce flux d’accords qui semble ne jamais devoir s’arrêter, vous laissant toujours orphelin et cependant tout plein de lui. C’est implacable presque martial mais cela déborde de désinvolture arrogante, c’est désincarné, et ça met vos sens en pagaille. Et puis il y a aussi quand même, si, si, si, il faut être honnête, il y a sans conteste ce truc très boche, très carré, une forme de parfait ordonnancement germanique, eine perfekte Bestellung, rien qui dépasse, les notes à leur juste place, se dévidant au pas de l’oie.
Il a eu le malheur de dire ça récemment à un dîner de cons, et tout le monde a bien ri. Il a aussitôt protesté de son absolue sincérité ; ça a jeté un grand froid. Une des bonnes femmes est d’origine allemande, lui a bavé son voisin de table au creux de l’oreille, et Renaud a répondu que c’était précisément la raison de sa remarque, puis il s’est levé solennellement, s’est excusé auprès de la Teutonne, a porté un toast au génie allemand, à Bach et à ce cher Nietzsche. Cela n’a pas vraiment détendu l’atmosphère et on lui a fait comprendre qu’il valait mieux regagner son chez-lui. Il avait refusé un taxi, était reparti à pied par les rues détrempées, transi et titubant, se maudissant d’avoir accepté l’invitation de ces parvenus qui avaient fait fortune dans le nettoyage industriel.
Il entend des pas dans l’escalier. C’est Staline qui arrive avec son plateau d’argent où trône la cafetière fumante en vieux Sèvres, ainsi que la tasse et la soucoupe assorties. Staline et son groin hypocrite, son tablier blanc immaculé, son haleine de fleurs pourries et ses gestes d’une servilité congénitale. Il avait donné ce surnom à la domestique quand il avait sept ans, juste après qu’elle l’avait enfermé pendant trois heures seul dans la cave, plongé dans une obscurité totale. C’était la punition qu’elle infligeait à Renaud pour avoir laissé entrer un chaton abandonné dans la cuisine. Malgré la peine et l’amertume, frémissant d’effroi dans le sous-sol glacial, son cœur blessé d’enfant instruit avait quand même préféré Staline à Hitler. Il aurait pu choisir Franco, car Angèle et le tyran étaient de la même race de bouffeurs de paëlla, de joueurs de castagnettes et de sacrificateurs de taureaux. Mais Franco ne lui semblait pas assez cruel pour soutenir la comparaison avec la bonne.
Hiiiiiiiii ! Combien de fois lui a-t-il demandé de graisser les gonds de la porte de sa chambre ? Voici que pénètre dans la pièce le plateau étincelant, surmonté par la formidable paire de seins inutiles. La gouvernante était entrée au service de la famille à vingt ans. Elle n’avait pas eu d’enfants, et guère plus d’amants ; sa bigoterie ne le lui aurait pas permis. Et il était peu probable que le désir se soit jamais frayé un chemin dans cet être qui n’avait d’humain que le nom. Ces appendices féminins monstrueux faisaient dès lors figure d’imposteurs. Avant l’épisode du chat, Renaud avait voulu croire à leur sincérité ; quand Angèle le débarbouillait après le goûter, qu’elle approchait de son torse sa petite tête pour lui enfiler son bonnet, Renaud avait espéré que ce contact moelleux disait d’Angèle quelque chose qu’elle ne montrait pas, mais qui était certainement caché derrière ce vaste poitrail. Une bonté, une douceur qui ne demandaient qu’à s’exprimer, et dont les deux monticules tremblants étaient des témoins silencieux et fiables.
Angèle pose le plateau sur le bureau, verse le café dans la tasse qu’elle vient placer avec onction sur la table de nuit. Elle évite le regard de Renaud, autant que lui le sien, puis va ouvrir les tentures d’un mouvement brusque qui fait crisser les anneaux de cuivre contre la tringle, et ce bruit chasse définitivement le capriccio de Bach de l’esprit de Renaud. Cela lui procure une espèce de soulagement, car lorsqu’il s’éveille avec un air dans la tête, il y a de fortes chances que celui-ci l’accompagne toute la journée et finisse par s’imposer comme une torture. La domestique sort, redescend l’escalier. Renaud dispose des oreillers derrière son dos, boit une gorgée de café et allume une cigarette. Dehors, la rue est silencieuse. Les vacances de Noël terminées, les touristes rendent la ville à sa mélancolie et à cette sorte de torpeur qui la tient en hiver, la berce de brume et de pluie fine, la saoule de rafales gorgées d’embruns.
Faut-il vraiment se lever, encore une fois, encore cette fois ? Se lever et se laver, ou peut-être pas ? Choisir des habits, sortir de la chambre et se rendre dans les autres pièces, affronter la lumière, les odeurs, et Staline, et Jacqueline la cuisinière et Henri, son mari, l’homme à tout faire ? Si seulement… Si seulement Henri avait ce pouvoir : tout faire. Faire disparaître la nausée chaque matin et chaque soir, la lassitude et la tristesse qui s’accrochent à vous comme ces voix inconnues au téléphone, qui tentent de vous vendre une caisse de vin ou une consultation chez une voyante, ces voix souvent féminines à l’accent étranger, teintées de désespoir, de bêtise, de résignation, qui vous appellent depuis le bout du monde et que vous rembarrez comme vous ne chasseriez pas un chien errant. Elles vous tiennent au corps, ces voix, une fois qu’elles ont résonné à vos oreilles, et vous hantent comme l’envie d’en finir. S’il te plaît, Henri, fais disparaître le souvenir de ces voix, le mal de vivre, le bruit des anneaux sur la tringle, la figure ignoble de Staline.
« Mais pourquoi la gardez-vous ? » avait osé demander le brave homme, ainsi qu’une kyrielle de gens depuis des années. Renaud ne prenait pas la peine de leur répondre. Il n’avait pas le courage d’exposer des mobiles qu’il avait déjà tant de mal à s’avouer à lui-même.
La vérité était aussi sale et vilaine qu’Angèle, que Renaud, que ce monstre à deux têtes qu’ils formaient depuis plus de quarante ans. Renaud gardait Angèle comme on conserve une vieille blessure en l’empêchant de cicatriser, comme l’enfant qui arrache la croûte de son genou chaque fois qu’elle vient de se former, prend plaisir à observer le sang couler de nouveau, à sentir la douleur irradier. Renaud se plaignait de son fardeau auprès de Henri et de Jacqueline, de François son ami d’enfance, de Sonia sa pute attitrée. Et cela lui faisait du bien d’obtenir leur compassion, avant de s’en retourner vers sa vieille croûte.
Privé d’Angèle, Renaud perdrait une part essentielle de lui-même, la plus moche assurément, la plus méchante, la plus fragile et la plus indigne. Mais pour être parfaitement méprisable, cette part ne lui appartenait pas moins de plein droit, et il n’était pas question qu’il s’en débarrasse. Angèle d’ailleurs ne le permettrait pas. Ils étaient tous deux acteurs de cette association de névrosés furieux. Angèle excellait dans l’art de manipuler Renaud. Elle était une blessure redoutable, qui saignait quand il fallait, cicatrisait juste assez longtemps pour qu’un répit soit accordé, une trêve qui leur permettait de reprendre des forces, afin de continuer la lutte.
Depuis quelques années, sa haine pour Angèle était devenue sa plus puissante raison de rester en vie. Il avait bien du mal à se souvenir d’un temps où il n’en était pas ainsi. Renaud avait pourtant remisé l’Espagnole dans une lointaine soupente de son esprit durant ses études en Grande-Bretagne. De l’âge de treize ans à la fin de son cursus universitaire, il n’avait entrevu Angèle que quelques jours par an et n’y pensait guère. Elle n’accompagnait pas la famille à Courchevel l’hiver, à Saint-Tropez l’été ou au lac de Côme. Sa place était en Belgique, à Bruxelles où vivaient les parents de Renaud. Elle était tolérée dans la laide villa du Zoute qu’ils occupaient le week-end quand ils n’avaient rien de mieux à faire. Ainsi en avait décidé la mère de Renaud. Ils étaient servis dans leurs autres propriétés par des domestiques à demeure, des gens du cru ; c’était tellement plus authentique.
À l’âge de cinquante-deux ans, la mère de Renaud avait eu une embolie cérébrale alors qu’elle achetait un sac en python bleu canard dans une boutique du Zoute. La vendeuse emballait l’objet, quand sa cliente s’effondra bien raide sur le comptoir, yeux démesurément ouverts et fixes, « comme si on l’avait débranchée », selon les termes de la commerçante. La mère vécut encore deux ans, privée de la parole et de l’usage de ses jambes, de celui de ses sphincters et sans doute aussi d’une part non négligeable de sa raison. Les médecins n’étaient pas formels sur ce dernier point cependant. Mais son sempiternel sourire égaré et la manière dont elle tenait serré contre elle, jour et nuit, le sac en python, comme Gollum son « précieux », ne laissaient guère de doute sur sa santé mentale. Elle se mettait souvent à chantonner en regardant dans le vide, et cela ne venait pas atténuer le sentiment que cette femme était définitivement hors du coup.
Elle attendait la mort – il serait plus juste de dire qu’on attendait la mort pour elle – au home des Petites Abeilles, une maison d’accueil de la banlieue de Bruxelles, où végétaient une tripotée de malades mentaux et de vieux fous impotents. Renaud se félicitait de vivre en Angleterre, afin d’avoir le moins possible l’occasion de contempler le spectacle de sa mère démente. Elle ne semblait pas le reconnaître, son comportement n’était pas le moins du monde altéré par la présence de Renaud, pas plus que par celle de son époux, d’Angèle ou de quiconque. Il y avait bien un infirmier qui, chaque fois qu’il s’adressait à elle ou la manipulait, obtenait un regard un peu moins vacant, un sourire plus sensé. Renaud l’avait même vue une fois poser sa main décharnée sur le bras de l’auxiliaire de soin. Il avait chassé d’un ricanement la pathétique image de son esprit. Mais elle était souvent revenue le hanter dans un rêve qu’il se méprisait de faire : c’était sur son bras à lui que sa mère posait sa main prématurément vieillie, c’était à lui qu’elle adressait son sourire niais. C’était lui-même qui lui répondait aussi niaisement, le regard embué.
On l’avait enterrée un jour d’avril venteux, avec son sac.
Ce départ ne laissa aucun vide dans la vie de Renaud. Il lui semblait que sa mère l’avait désertée depuis toujours ; elle avait pondu un fils, avant de l’abandonner aux soins de quelques nounous quand il était bébé, puis d’Angèle, pour se consacrer à ses voyages, ses amies de l’atelier de développement personnel, son yoga, ses vernissages et ses séances de shopping. C’était une femme idiote et creuse, et la simple réalité de son passage sur terre questionnait douloureusement le sens de la vie humaine.
Le père était une figure encore plus consternante et fantomatique ; ses rares moments de présence généraient une atmosphère de tension insoutenable. L’homme ne vivait que par l’intermédiaire du téléphone, du fax qui turbinait à plein régime dans un grésillement poussif, de divers journaux qui l’informaient des fluctuations de la bourse, et dont il tournait les pages avec une sorte d’agacement méditatif. Rien ni personne n’avait le pouvoir de susciter son intérêt autant que ces trois choses. L’avènement de la téléphonie mobile sonna le glas du dernier vestige de savoir-vivre dont il teintait encore parfois ses rapports avec ses semblables. Il fut un des premiers adorateurs de la petite boîte magique, et il comprit bien avant nombre de ses contemporains l’étendue des avantages liés au caractère portable de l’objet, qui ne le quittait sous aucun prétexte. Le père de Renaud était un avant-gardiste de la connexion, une saisissante préfiguration de l’homme du XXIe siècle.
Lorsque enfin il échappait à l’emprise de sa panoplie du parfait homme d’affaires, c’était tout auréolé de gravité stupide. Il donnait l’impression qu’il venait d’empêcher une explosion atomique ou de trouver un vaccin contre le cancer. Il se frottait les yeux et posait son regard loin, prenait des mines compassées et soupirait, afin que l’on se pénètre de l’importance de sa mission, de son labeur acharné destiné à offrir cette vie de luxe et d’oisiveté à ceux dont il avait la charge. En réalité, il avait hérité d’une grosse fortune qui prospérait grâce à une équipe de financiers et d’avocats redoutables. On ne lui demandait pas grand-chose, seulement une signature de temps à autre. Il était quasi inutile au bon fonctionnement de ses affaires, comme son père avant lui, comme Renaud s’il lui survivait.
Dans le hall, Staline s’escrimait à dépoussiérer le lustre en cristal de Venise. Perchée sur la dernière marche d’un escabeau, elle retenait son souffle en faisant délicatement glisser son plumeau sur les tubulures nacrées et les corolles charnues couleur de corail. Les pampilles tintèrent faiblement sous la caresse. L’image du corps de Sonia s’imposa. Depuis combien de temps Renaud ne lui avait-il pas rendu visite ? Il alla se réfugier dans la cuisine où Jacqueline l’accueillit par un large sourire. Ça sentait bon le cumin et les pruneaux. Renaud souleva le couvercle de la marmite sur la cuisinière : c’était un tajine d’agneau, selon la recette que Jacqueline tenait de sa belle-fille originaire du Maroc. Une fort brave fille, cette Leila, qui venait prendre soin de la maison un mois par an, quand Staline s’en retournait dans sa fournaise andalouse. Était-ce bien l’Andalousie qui avait vu naître le cerbère ? Ou bien la région de Valence ?
Par la fenêtre, Renaud observe Henri qui ratisse les feuilles et ramasse les branches tombées lors de la dernière tempête. Il les jette dans un grand brasier au milieu du jardin. Renaud enfile un vieux Barbour qui pend à la patère de l’office, chausse des bottes et sort pour le rejoindre. L’air tout chargé de gouttelettes en suspension sent le bois brûlé, l’humus, les effluves des innombrables sapins qui décorent la ville. Henri lui adresse un petit salut de la tête. Ils contemplent les flammes en silence. Puis Henri ramasse les outils de jardinage, pose une main chaude sur l’épaule de Renaud, marmonne quelque chose et rentre. Jacqueline va endosser son manteau d’un autre âge, glisser son bras sous celui de son mari et ils rentreront chez eux tranquillement. Elle s’inquiétera de ne pas avoir vu Renaud manger, espérera qu’il fera honneur à son plat à un autre moment de la journée ou de la nuit. Le vieux la rassurera en lui disant que Renaud ne se laissera pas mourir de faim. Mais ils croiseront tous deux les doigts au fond de leurs poches en faisant un vœu, car ils ne peuvent ni l’un ni l’autre affirmer que cela n’arrivera pas.
Renaud a passé l’âge du suicide en bonne et due forme. La pendaison, la noyade, le saut d’un pont ou sous un train ne sont plus pour lui. Il avait tenté de s’empoisonner avec les barbituriques de sa mère à l’âge de dix-huit ans, avait pris soin de s’enrouler la tête dans un sac en plastique, s’était endormi dans la maison vide. Mais sa mère était rentrée plus tôt que prévu et l’avait sauvé. L’imbécile. Quitter la vie de son plein gré de manière aussi radicale avant d’avoir vingt ans est un acte sublimement romanesque. Après, cela devient pathétique. À quarante-huit ans, on peut juste envisager de s’en aller lentement à petites doses d’alcool, de tabac, de cocaïne et d’amphétamines, de nuits sans sommeil. Comme ça, l’air de rien, l’air de succomber un peu malgré soi, de subir. Sans panache. Voilà ce qui lui reste. On ne peut pas l’accuser de chômer pour arriver à ses fins. Mais même maltraitée, sa santé reste excellente. Son corps résiste.
Il quitte Henri et va remplir un grand verre de whisky qu’il descend en deux coups, se sert une petite assiette de tajine qu’il mange debout en errant d’une pièce à l’autre. Il n’est pas capable d’avaler plus de cinq bouchées. Les activités d’Angèle ont cessé, ou bien la bonne est anormalement silencieuse… Non, elle est sortie, sans doute pour remplacer le grand bouquet de fleurs qui orne la console du hall. Elle a la vilaine manie de choisir des glaïeuls ces temps derniers, bien que Renaud les déteste. Après avoir fumé deux cigarettes, il se rend dans le cabinet de curiosités.
C’est la seule pièce de la maison interdite à Staline. Renaud époussette lui-même le cabinet à secrets hollandais, la carapace de tortue, les coquillages et les malles anciennes, la vaisselle d’argent, les camées antiques et les pierres précieuses, les vanités, les os de monstres de la préhistoire, les bocaux où surnagent des sirènes, créatures hideuses nées de cerveaux grillés sous les tropiques, fabriquées à partir d’une tête et d’un torse de singe cousus à une queue de serpent ou de poisson, toutes ces choses qu’il a accumulées au fil des années en écumant les antiquaires. Il n’ouvre pas les volets intérieurs, allume les deux cierges pascals aux coins de la pièce, et s’approche du catafalque de verre où dort la pièce qu’il considère comme la plus précieuse de sa collection.
Dans la faible clarté frémissante, la chevelure semble onduler comme une eau sombre sur le velours grenat. Il soulève le couvercle transparent et plonge la main dans les mèches d’un noir de jais, qui n’ont rien perdu de leur douceur. Renaud avait acheté l’objet à une vente publique quatre ans plus tôt. Il faisait partie de l’inventaire d’un château du Brabant flamand depuis le XVIIe siècle. On ne connaissait rien de son origine, ni pourquoi il s’était retrouvé là. La chevelure est son secret, son trésor, son « précieux » à lui, ce qu’il aimerait emporter dans la tombe, ou plutôt dans le four. Il repense à sa mère et à son sac en python qui l’accompagne dans le grand voyage d’outre-tombe, tel le cheval de Childéric. Chacun ses lubies ou ses croyances, deux choses qui n’en forment souvent qu’une.
Cette relique macabre le reliait paradoxalement à la vie. La chevelure était un mystère merveilleux et impénétrable qui l’apaisait, lui donnait le sentiment d’être en communion avec le monde, avec ses semblables, envers et contre tout, le dégoût, la fatigue, Staline, le fantôme de sa mère, les smileys et les likes, les touristes chinois, l’extinction des panthères et la fonte des glaces.

Ce matin, 5 janvier, Teodora s’éveille en sursaut à 5 heures 22 minutes. Ce sont les hurlements de Louis qui l’arrachent brusquement au sommeil. Louis, le fils de la famille belge pour laquelle elle travaille depuis maintenant huit mois. Malgré les demandes répétées, les menaces de le priver de dessert ou de tablette – inutiles puisqu’elles ne peuvent pas être mises à exécution –, l’enfant de quatre ans refuse de se lever et de rejoindre Teodora dans sa chambre sans faire de bruit. Louis ressent un plaisir manifeste à observer les traits tirés de la jeune femme, les larmes de fatigue qui inondent ses yeux, alors qu’elle pose le biberon de lait sur la grande table basse en palissandre devant la télévision.
Mme Vervoort l’avait engagée en mai de l’année précédente pour s’occuper de ses trois enfants, Louis, le démon hurleur beau comme un dieu, Émeline, une pimbêche taiseuse de sept ans et Astrid, douze ans, laide, malheureuse et atteinte d’une sorte d’affection appelée « haut potentiel », qui impliquait, selon les termes de Madame, une intelligence supérieure, une sensibilité merveilleuse et un caractère de cochon.
Teodora n’était en Espagne que depuis trois mois et travaillait comme aide à domicile chez des personnes âgées lorsque la voisine de l’une d’entre elles lui avait parlé de Belges qui vivaient à Marbella, et cherchaient une bonne d’enfants. Bien qu’elle préférât torcher les vieux que les gosses, Teodora avait téléphoné pour prendre rendez-vous, camouflé sa cicatrice sur la pommette avec du fond de teint, enfilé sa robe bleu marine à col blanc, parfaitement démodée, qui lui donnait un air sage et atténuait la dureté de ses traits taillés à la serpe. Elle avait pris le bus jusque Marbella, puis marché vers l’ouest et le quartier de Nueva Andaloucía, en psalmodiant le nom belge aux sonorités étranges, tout plein de consonnes, avec ce o double qu’il fallait sans doute allonger mais pas trop. Vervoort. Ou bien fallait-il prononcer Vervourt ? Le nom lui donnait envie de rire. Peu de chose donnait envie de rire à Teodora Paz.
Madame l’avait reçue dans l’immense salon « avec vue sur la vallée du golf », comme elle le déclara d’un air las, « et la montagne » dont elle chercha en vain le nom en agitant la main avec agacement. Elle l’avait fait asseoir dans un canapé si profond qu’elle eut l’impression qu’il allait l’engloutir. Les yeux clairs et froids de Madame, artistement maquillés pour paraître dépourvus d’artifices, avaient glissé sur Teodora comme si elle était un meuble ou un vêtement, puis leur propriétaire avait déplacé son corps maigre vers ce qui devait être une cuisine, et l’y avait laissé pendant un temps qui parut à Teodora anormalement long. La femme allait-elle revenir avec quelque chose à boire ? La vue de carte postale, figée dans le bleu et le vert cru, avec ses toits de tuiles agressivement neuves, ses jardins parfaitement entretenus, où personne ne se promenait, où aucun enfant ne jouait, ses piscines vides qui semblaient n’exister que pour être prises en photo, inspirait à Teodora une tristesse qu’elle ne s’expliquait pas. Sans doute aurait-elle dû se réjouir, mais de quoi ? Avait-elle traversé l’enfer pour cette vue, ce divan où elle sombrait lentement, ce vase intentionnellement tordu d’une affreuse couleur jaune, pour ces photos démesurées d’œufs durs dans des coquetiers, d’un gorille fluorescent fumant le cigare, et pour cette femelle blonde et mal nourrie qui réapparaissait enfin les mains vides ?
Teodora fut prise du désir de se lever du divan-tombeau et de s’enfuir, de s’en retourner vers son minable salaire, ses vieux délaissés, avec leurs escarres et leurs odeurs de pisse, leurs sourires édentés et leurs cerveaux qui battaient la campagne. Mais elle resta. La liberté était le seul véritable luxe, et elle n’en jouirait jamais.
Il est à présent 6 h 10. Tout est parfaitement silencieux, car Louis porte un casque pour regarder son dessin animé. Teodora se tient debout devant la baie vitrée et la vue, toujours aussi immobile et dépourvue de vie. Depuis huit mois, elle n’a été autorisée à sortir que trois fois seule. Elle en a profité pour aller se baigner dans la mer. Les enfants Vervoort n’aiment pas la mer, c’est salé et ça pique la peau, et puis il y a le sable, et le vent qui plaque le sable sur le corps humide, et l’eau un peu trop froide, et les nuages qui cachent le soleil. Toutes ces choses auxquelles on ne peut pas ordonner de disparaître d’un mot ou d’une pression sur un bouton. Ils préfèrent la piscine de la résidence. Teodora n’y entre jamais. Elle ne fait que surveiller les ébats, une fesse sur le bord d’un transat, car Madame ne supporte pas de l’y voir allongée. C’est une position qui ne permet pas une attention optimale, dit-elle. Optima est un mot qu’elle prononce souvent. À tout propos. Madame vit en Espagne depuis cinq ans, mais son espagnol laisse sérieusement à désirer. Qui s’en soucie ? Son vocabulaire est bien assez étendu pour lui permettre de se faire obéir.
Maria, la Colombienne qui fait le ménage, a commencé à récurer la cuisine. Teodora la rejoint et se fait un café, lui en propose un. La jeune femme accepte, dépose un instant ses loques et prend le temps de siroter le liquide fumant en fermant les yeux. Maria a tenté de créer une intimité avec Teodora. Toutes ces pauvres Latinas au service des Blancs se rapprochent comme des rats pris au piège, comme les esclaves d’autrefois dans les plantations. Teodora n’a que faire de cette chaîne d’amitié fondée sur la souffrance, le déracinement, le simple fait d’être une femme née dans un pays pauvre où l’on parle espagnol. Elle a vite coupé court aux questions de Maria, qui ne sait rien d’elle, pas plus que le Señor et la Señora, que Louis et Émeline, qu’Astrid, que le facteur, la boulangère, le décorateur, qui n’en ont rien à faire et ne lui demandent rien. Elle offre une opacité si parfaite au petit monde qui l’entoure qu’elle finit par se donner l’impression de tromper sa propre mémoire, de n’avoir aucun lien avec cette femme qui s’appelait elle aussi Teodora Paz, née à San Salvador le 20 novembre 1995.

Ce sont des glaïeuls. Des glaïeuls orange. Leurs hautes silhouettes austères et sans grâce s’élèvent devant le miroir en bois doré, comme autant de dames patronnesses faisant tapisserie dans une salle de bal. Renaud envoie le vase se fracasser sur le sol en marbre. Une porcelaine de Meissen d’une laideur sans nom qui valait une fortune. Staline accourt, se prend la tête dans les mains et implore le Christ. Renaud lève les bras dans un geste d’impuissance surjouée, enfile un manteau et sort. Cet acte vandale lui a donné l’élan qui lui manquait pour parvenir à s’extraire de la maison. Une fois dehors, il marche au hasard avant de s’apercevoir qu’il a envie de voir François. Il prend la direction de Mariakerke, où son ami occupe un studio meublé. « C’est moi », dit Renaud dans l’interphone. François traîne en pyjama et pantoufles dans son vingt mètres carrés. Il propose à Renaud quelque chose à boire, ouvre le frigo, contemple indéfiniment les planches sales où moisissent une branche de céleri et un bloc de fromage à pâte dure, d’une couleur verdâtre. François gratte son crâne dégarni, referme le frigo, offre à Renaud un sourire désolé.
– Ça va pas fort, hein ? lui demande Renaud en s’affalant sur le canapé-lit encore ouvert.
– Ce sont mes dents, répond François.
– Il y avait des temps et des temps, qu’je n’m’étais plus servi de mes dents, chantonne Renaud.
– Salaud, va ! gémit François.
– Mais combien de fois ai-je proposé de te payer des couronnes ?
– Non, non et non, merde ! Je vais faire tout arracher et mettre un dentier. Et basta.
Renaud prend le livre sur le tabouret servant de table de chevet, l’ouvre, le ferme, le repose, se lève, va à la fenêtre qui donne sur une de ces impasses venteuses entre deux rangées d’immeubles évoquant les banlieues d’une ville d’ex-Union soviétique. Une petite femme sans âge aux jambes comme des poteaux promène péniblement son chien.
– Allez viens, on va manger un truc chez Georges, lâche Renaud.
François se frotte la mâchoire en grimaçant.
– Ben tu prendras les croquettes de crevettes, c’est facile à mâcher ça, non ? Et puis tu n’as qu’à boire un milk-shake après.
– Je préfère les gaufres, soupire François.
– Pas de bras, pas de chocolat, répond Renaud. Allez magne-toi !
François s’habille d’un jean et d’un pull en acrylique qui ne sent plus la rose, endosse un pardessus gris et s’enveloppe d’une écharpe tricotée main qui semble avoir appartenu à un vieux Juif caché dans une cave entre 1942 et 1944, et les voilà dehors à affronter le vent du large. François donne une tape fraternelle sur l’épaule de Renaud et lui sourit, et c’est comme un poignard qui s’enfoncerait jusqu’à la garde dans sa poitrine, ce sourire d’une innocence, d’une candeur désarmante ; il fait resurgir la jeunesse perdue, le temps où François avait encore des dents, des cheveux, où la vie se donnait comme une jeune fille amoureuse.
Le salon de thé était bondé, comme souvent. Mais pas de tête connue, une aubaine. Ostende était une trop petite ville, on ne pouvait pas s’y perdre, s’y dissoudre. Il y avait toujours, au détour d’une ruelle, un fâcheux qui vous guettait et vous tombait dessus comme la grippe. Renaud pensait depuis quelques mois à partir. Mais pour aller où ? Et pour combien de temps avant qu’il ne se lasse ? La seule perspective de déménager ce que contenait sa maison lui donnait le vertige. S’il quittait Ostende, il vendrait tout et s’en irait nu comme Adam vers son nouveau destin, dépouillé de ses vieilleries, de ce brol qui, loin de nourrir son âme comme il l’avait si longtemps pensé, l’emprisonnait au contraire, la retenait rivée à la matière, à la terre et aux hommes, au lieu de l’élever vers l’immatériel, le néant auquel elle aspirait.
Malgré ses chicots douloureux, François engloutissait à la vitesse de l’éclair les quatre croquettes de crevettes maison. Renaud buvait du café en se contentant de regarder manger son ami, ce qui lui avait toujours procuré un très vif plaisir. « Je mange par procuration », disait-il. François semblait néanmoins ne plus s’être nourri depuis longtemps. Cette vie à la Zola avait assez duré.
Cela faisait quatre ans que François avait été licencié par une compagnie d’assurances sous prétexte de restructuration. La vérité était qu’il avait perdu son épouse à la suite d’un cancer du sein et ne s’en était jamais remis. Ses employeurs n’avaient fait preuve ni de compassion ni de patience et avaient cédé son poste à une femme jeune et féroce. Depuis François avait travaillé par intermittence, comme vendeur de chaussures, puis comme gérant d’un McDo. Cela faisait deux ans qu’il était au chômage, en passe d’être viré de là aussi.
François avait cinq ans et Renaud six quand la mère de François était entrée au service de la famille de Renaud comme cuisinière ; elle emmenait son fils avec elle le samedi et le mercredi après-midi. Un attachement passionné naquit immédiatement entre les deux garçons. François était invité en vacances, jusqu’au Japon où il suivit la famille pendant un mois, l’été de ses seize ans. La mère de Renaud enrageait que son fils ne sollicite pas plutôt la compagnie d’un de ses camarades britanniques, le petit Percy ou l’odieux Sackville dont les familles existaient depuis la nuit des temps et qui ne manquaient jamais d’inviter son fils à leurs grandes chasses d’automne en Écosse. Il y avait aussi de rares parvenus qui auraient fait l’affaire, l’un ou l’autre Américain. Elle n’était même pas contre un Saoudien, à la rigueur un Chinois. Mais Renaud s’était entiché du minable François avec ses pantalons trop courts, sa politesse exacerbée de pauvre et son expression rêveuse qui la mettait à la torture. En traînant François à ses basques, sans aucun doute Renaud n’avait-il d’autre but que celui de contrarier sa mère. Elle considérait l’amitié comme un concept abstrait qui ne faisait pas partie de ses préoccupations. On avait des relations, c’était déjà suffisamment compliqué.
François sirote à la paille son milk-shake au chocolat. L’endroit s’est brusquement vidé de ses vieillards amateurs de gaufres et de ses enfants brailleurs. Dehors, les guirlandes lumineuses clignotent tristement, comme les bijoux de pacotille d’une belle femme sur le retour. Les jours qui succèdent aux fêtes de fin d’année sont d’un lugubre qu’aucune autre période n’égale. On devrait contraindre les gens à hiberner pour de bon dès le 1er janvier. Restez au lit, braves gens, copulez un peu puis assommez-vous avec quelques puissants somnifères, ou unissez-vous à vos écrans adorés, qu’ils vous subjuguent une bonne fois pour toutes, vous pénètrent le cerveau jusqu’à l’orgasme ultime, débarrassez les rues et les campagnes, vous ne manquerez pas au monde, bien au contraire, dès que vous l’aurez quitté il retrouvera beauté et silence, et la neige qui fera sa somptueuse entrée le lavera des traces de votre présence.
Quand Renaud était enfant, ce fantasme de Grand Sommeil d’hiver possédait la féerie d’un conte. Il imaginait des familles entières serrées confortablement au creux d’un unique grand lit lové dans une alcôve, sous les couettes en patchwork. Lui aussi participait à ce rituel. Il se voyait chez sa tante Clarisse, la sœur de son père. Elle habitait une petite maison victorienne à St Margaret-at-Cliffe, près de Douvres. En rêve, il y emmenait François et Véronique, une fille de sa classe dont il était amoureux, et ils se calfeutraient dans la chambre aménagée dans le grenier où trônait un immense lit à colonnes. De la lucarne on voyait la Manche, qui chaque année grignotait la craie de la falaise sur laquelle la maison était bâtie. Ils s’endormaient au rythme de la grande respiration marine.
Un serveur passe de table en table avec une loque dégageant une puissante odeur d’eau de Javel. Il frotte frénétiquement le Formica, pour bien faire comprendre qu’on ferme boutique.
– Tu as des nouvelles de Brigitte ? lâche Renaud pour dire quelque chose.
Brigitte, la fantasque Brigitte, qui vit entourée d’éclopés de tous les coins les plus sinistres d’Afrique dans une joyeuse bohème, enveloppée par la musique des djembés et les vapeurs de chicha. Ah, Brigitte…
– Plus depuis un mois, répond François. Aux dernières nouvelles, sa fille ne veut plus la voir parce qu’elle préfère entretenir ses migrants plutôt que de lui payer des études à l’étranger.
– Ah oui, le syndrome du piège à ménopausées célibataires… La chair est faible, les migrants bien membrés et pas trop regardants sur la fraîcheur.
– Arrête !
– Mais je ne juge personne. Je ne fais que constater. Elle est encore pas mal d’ailleurs, Brigitte, elle vaut bien un passage en Angleterre.
– Et sa fille, elle ne mérite pas un diplôme, une chouette vie d’étudiante ?
– Mais elle n’a qu’à l’obtenir ici, son diplôme ! C’est quoi ce snobisme qui consiste à faire des études ailleurs ?
– Tu peux parler, monsieur double master de l’université d’Édimbourg…
Renaud demande à quoi ces diplômes en histoire et en philosophie lui ont jamais servi. Il aurait bien mieux fait d’apprendre à installer du chauffage. Et de toute façon, ce n’était pas à François ni à lui-même de décider de la manière dont Brigitte devait investir son modeste capital. Était-il plus juste que sa fille Juliette suive sans passion des cours dans une université moyenne du Middlesex ou d’Arizona et obtienne laborieusement un master insipide en gestion d’entreprise, ou bien qu’un jeune Mamadou fraîchement craché par l’enfer du Sud-Soudan et miraculeusement épargné par la mer ait la possibilité de se faire exploiter quinze heures par jour sur un chantier de l’East End et de vivre dans un taudis de Willesden Junction ? Qui pouvait honnêtement répondre à cette question ? Personne n’était en mesure d’affirmer que Juliette valoriserait mieux son expérience sans éclat que Mamadou sa propre tragédie. Il était même probable que Mamadou, fort de la solidarité inconditionnelle de Brigitte et de sa confiance, surprenne tout le monde en bravant les multiples obstacles que lui opposerait la vie à Londres pour faire fructifier un potentiel supérieur, alors que Juliette, qui partageait la torpeur intellectuelle et émotionnelle des 95 % de la population occidentale, se contenterait d’élever deux enfants et de n’exercer aucune activité qui rentabilise l’investissement éventuellement consenti par sa mère.
– Mais Juliette est sa fille… ose François.
– Est-ce un motif suffisant pour lui accorder son aide plutôt qu’à Mamadou ? Tu sais, les femmes comme Brigitte, qui oublient famille, boulot, amis, qui prennent des risques pour sauver ces va-nu-pieds, ces renégats dont personne en réalité ne veut vraiment, eh bien ces femmes nous confrontent à un problème de société fascinant. Ces femmes sont les laissées-pour-compte de nos communautés occidentales. Ces deux groupes de déshérités se trouvent et s’entraident, et, boum ! cela pourrait bien devenir une fameuse force vive avec laquelle il faudrait que composent les gouvernements, une espèce de couple de nouveaux Gilets jaunes, mais sexy, glamour, mixte et plein d’allant car mû par la force la plus sauvage, la plus indomptable : le désir, l’exultation de la chair. La MILF et le Migrant. L’avenir du monde.
– Sauf que les femmes de l’âge de Brigitte ne peuvent plus procréer.
– Mais qui te parle de procréer ! On s’en fout, de la procréation. Au contraire, le couple idéal sera un couple stérile. Quel besoin de continuer à peupler la terre de Mamadou et de Juliette ? Les Mamadou nous reviendront éternellement par la mer et les Juliette… les Juliette continueront d’étudier la gestion et le commerce en pure perte, et à s’ennuyer ferme jusqu’à la mort. Non, leur slogan, à la MILF et au Migrant, serait celui de Sempé, « Soyons moins ! »
François aspire le dernier nuage de mousse au fond de son verre, l’air pensif. Renaud remarque pour la première fois des clignements d’yeux intempestifs chez son ami. Le début des tics, le début de la fin. Lui-même en a peut-être, comment savoir ? Dans sa grande bienveillance, François ne lui en ferait jamais la remarque. Voilà que l’envie de frites monte en lui comme une urgence. Mais il se souvient qu’on ne sert pas de frites chez Georges. À cause de l’odeur. Des croquettes, des crêpes, des beignets, des gaufres, oui, mais pas de frites !
La marche dans la brume froide jusque Mariakerke semble demander à François un gros effort. Son nez coule, il avance courbé et crispé, finit par s’envelopper la tête de son écharpe. « Allez, ma vieille mouquère ! On n’est pas encore mort, si ? » lance Renaud en lui donnant une tape dans le dos. Ils arrivent chez Kenny, la petite baraque à frites de la place du Marché. Renaud emporte son cornet fumant et sa sauce andalouse chez François et mange à demi allongé sur le canapé-lit en bataille. François a allumé la télévision. Une Citroën Saxo flambe dans la rue d’une triste ville de province française. Un attroupement de gens emmitouflés l’observe avec des mines bovines. Un journaliste s’approche d’un jeune pour l’interviewer. François zappe. Assis sur un canapé, un homme tripote les seins d’une femme qui n’en a pas envie. Joséphine Ange Gardien apparaît comme par enchantement derrière la baie vitrée, observe le couple avec une mine de bouledogue qui aurait une notion de la justice. Seule la femme la voit. Elle se frotte les yeux et l’homme la laisse tranquille. François éteint la télévision. Il s’assied à côté de Renaud, lui prend une frite qu’il trempe dans la sauce avant de la manger, s’appuie sur un oreiller contre la tête de lit et s’empare du roman sur le tabouret. Une odyssée américaine de Jim Harrison, qui se traîne sur sa table de nuit depuis des semaines, tout comme le narrateur, en proie au grand vide laissé par la sensation de la vie qui fuit.
Quand François sort de son livre quelque dix minutes plus tard, Renaud s’est endormi, la main posée sur le cornet de frites ouvert, dont la sauce s’est répandue sur les draps. François prend doucement le sachet, éponge l’andalouse avec un essuie-tout, ôte à Renaud ses chaussures, puis le recouvre de la couette. François se déshabille et enfile un miteux pyjama rayé, s’étend aux côtés de son ami. »

Extraits
« La vérité était qu’il avait perdu son épouse à la suite d’un cancer du sein et ne s’en était jamais remis. Ses employeurs n’avaient fait preuve ni de compassion ni de patience et avaient cédé son poste à une femme jeune et féroce, Depuis François avait travaillé par intermittence, comme vendeur de chaussures, puis comme gérant d’un McDo. Cela faisait deux ans qu’il était au chômage, en passe d’être viré de là aussi.
François avait cinq ans et Renaud six quand la mère de François était entrée au service de la famille de Renaud comme cuisinière ; elle emmenait son fils avec elle le samedi et le mercredi après-midi. Un attachement passionné naquit immédiatement entre les deux garçons. » p. 30

« François avait l’étrange sentiment que rien ne pouvait lui arriver si elle était avec lui. Son mystère le rendait serein. Contrairement à Renaud, encore plus agité que d’ordinaire depuis qu’elle était chez lui. Il semblait accablé par l’attitude de la jeune femme, François sentait combien elle usait ses nerfs déjà fragiles, et il lui arrivait de s’en vouloir d’avoir imposé à son ami de la prendre à son service. » p. 129

À propos de l’auteur

PIROTTE_Emmanuelle_©Philippe_Matsas
Emmanuelle Pirotte ©Philippe MATSA/Leextra/Éditions Philippe Rey 

Emmanuelle Pirotte vit en Belgique. Historienne puis scénariste, elle publie son premier roman, Today we live, en 2015. Traduit en quinze langues, il sera lauréat du prix Historia et du prix Edmée-de-La-Rochefoucauld. Par la suite paraîtront De profundis (2016), Loup et les hommes (2018) et D’innombrables soleils (2019). (Source: Éditions Philippe Rey)

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