Presque toutes les femmes

MARIENSKE_presque_toutes_les_femmes

  RL-automne-2021

En deux mots
Une première expérience amoureuse avec une copine de classe va donner à la petite Nathalie l’envie d’explorer sa sexualité, aussi bien avec les hommes qu’avec les femmes. Une liberté qu’elle va assumer au fil des ans, mais qui va aussi lui causer bien des problèmes, avec sa famille et avec ses conquêtes.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

«L’amour a tellement de visages»

Héléna Marienské a décidé de tout dire, de ne rien cacher de sa vie amoureuse. Son autobiographie est, au-delà du récit de ses multiples rencontres amoureuses, un plaidoyer brûlant pour la liberté que les hétéros et les homos rejettent.

«Ça ne va pas être simple, cette vie. Pas simple à raconter non plus. Moi qui mens toujours, par réflexe pavlovien pour échapper à l’inquisition maternelle, mais aussi par habitude acquise et cultivée — jeu, amour de la fiction — comment dire la vérité, rien que la vérité, toute la vérité je le jure?» Nous voilà prévenus d’entrée, l’histoire ou plutôt les histoires qui font cette autobiographie sont passées au tamis de la littérature, de l’envie de donner une cohérence à un parcours, mais aussi d’offrir une belle perspective, celle d’une femme libre.
Pour la narratrice — qui s’appelle Nathalie Galan et deviendra Héléna Marienské — il aura fallu franchir bien des obstacles pour parvenir à s’émanciper et à oser tout dire, avec une bouleversante sincérité.
C’est vers sept ans, du côté de Montagnac, que la fillette découvre avec son amie Ange comment fonctionne son corps. Une première expérience de la sensualité qui est un encouragement à poursuivre cette exploration. À quinze ans, elle fait l’amour avec Claudine et comprend très vite combien les sentiments peuvent être fluctuants. Quand elle revient d’un séjour à Londres, où elle a trompé son exil en se jetant sur les fish and chips, les pizzas et les rhubarb pies, Claudine ne veut plus d’elle. La « grosse » se rabat alors sur les hommes, mais sans pour autant s’y attacher. Ce n’est que quatre ans plus tard, en arrivant à Paris, qu’elle retrouvera les bras d’une jeune femme, Albertine. Mais là encore, la liaison sera brève. Alors, elle navigue à vue. Sa vie amoureuse est un chaos, du coup elle se tourne vers une analyste lacanienne orthodoxe, Mme Michelangeli. Car son bilan est peu reluisant: « J’ai épousé en premières noces, à vingt ans, un amateur de nymphettes, Daniel. Il a l’âge de mon père mais lorsque je rencontre Michelangeli, je suis à vingt-trois ans déjà une vieille chose à ses yeux. À qui parler? J’ai rompu en visière avec mes parents, je n’ai aucune amie. Je veux divorcer et comme mon époux me complique la tâche, je multiplie les aventures — c’est l’époque merveilleuse de l’insouciance pré-sida. J’ai arrêté mes études et je n’ai aucun métier. » La psy lacanienne va réussir à mettre un peu d’ordre dans ce capharnaüm sentimental, éloigner les relations toxiques et faire entrer sa patiente dans un cercle vertueux. Elle trouve l’homme idéal, se marie, donne naissance à deux filles merveilleuses et connait vingt ans de bonheur. Un bonheur qui se dédouble grâce à la littérature qui va provoquer le réveil de la belle endormie. Albertine a publié un livre dans lequel elle raconte leur rencontre et évoque un regret. Il n’en faut pas davantage pour que Nathalie éprouve la nécessité de la revoir. La passion est toujours là, mais Albertine n’entend pas bouleverser sa vie. Elle se consolera alors avec Coline, avec qui elle va partager sa vie et son petit chien. Ce dernier, qu’elle promène dans le Marais, va lui permettre de faire bien des rencontres, d’engranger de nouvelles expériences. Jusqu’à excéder Coline qui la renvoie. La traversée du désert qui suit sera de courte durée. Jusqu’au jour où elle croise Naomi. « Je ne maîtrisais plus rien. J’aimais à quarante-cinq ans d’un amour adolescent. Naomi était rodée aux histoires de cœur et de corps avec les femmes, tandis que je les découvrais avec émerveillement. Albertine avait été inaccessible, je m’étais comportée comme une idiote avec Coline, mais cette fois, j’aimais. J’aimais et voulais vivre avec Naomi un amour complet. Je le désirais avec frénésie: j’avais à nouveau dix-sept ans, l’appétit de plaisirs et des effusions sentimentales qui vont avec. Cristallisation, idéalisation, aveuglement amoureux tout ensemble. Égarements du cœur et de l’esprit. »
Las, cette histoire prendra fin comme les précédentes. Avant que de nouvelles rencontres ouvrent la voie à de nouvelles relations. Cet amour non-exclusif des femmes est raconté, entrecoupé de souvenirs d’enfance, d’une carrière à la télévision commencée par hasard en tant que coco girl et abrégée après un étonnant tournage en ex-Yougoslavie qui va tourner au fiasco, les années d’études supérieures et celles d’enseignante ou encore les figures familiales qui ont marqué la romancière. À la clé de cette autobiographie, le souci de tout dire, de se livrer, de plaider pour davantage de tolérance et d’ouverture d’esprit, y compris chez les gays et les lesbiennes. Car, comme les hétéros, c’est d’abord leur propre pré carré qu’ils entendent défendre, refusant de partager leur sexualité.
Depuis Fantaisie-Sarabande et Les ennemis de la vie ordinaire, Héléna Marienské avait ouvert la voie. Avec Presque toutes les femmes, elle parachève son plaidoyer d’une plume aussi libérée qu’elle-même.

Presque toutes les femmes
Héléna Marienské
Éditions Flammarion
Roman
465 p., 22 €
EAN 9782080257932
Paru le 25/08/2021

Où?
Le roman est situé en France, à Paris, en venant de Pézenas, Béziers et Montpellier ou encore des villages de l’enfance, à Montagnac, Nissan-lez-Ensérune, Terre-Rousse, Poussan, Saint-Thibéry. On y fait régulièrement la navette entre Paris et l’Auvergne. On y passe aussi des vacances à Kavala, Thassos, Salamanque, Londres. Pour un tournage, on se rend en ex-Yougoslavie, à Ada Bojana, en passant par Zagreb et Dubrovnik. On y enseigne à Montreuil, Bobigny, Émerainville et Saint-Flour.

Quand?
L’action se déroule de nos jours, avec des retours en arrière jusqu’à la seconde moitié du XXe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Une dépression sévère, il y a deux ans. Un chagrin sans fond m’avait emplie toute, qui me clouait au lit. Étrangement, lorsque je me suis redressée, mon premier désir a été de terminer le texte que je peaufinais depuis des années : un récit intime centré sur les femmes de ma vie. Tout y était, les zigzags et les impasses, les abandons et les pardons. Tout était écrit mais rien ne fonctionnait. Je donnais à voir le même éternel sourire pour avancer guillerette dans le récit, prête à amuser mon monde. Le drame de ma mère était passé sous silence, la malédiction familiale tournait à la farce, et ma bisexualité restait dans un placard. Les histoires d’amour n’étaient que joyeuses saynètes. J’avais touché le fond : il était temps d’arracher le masque. Alors j’ai tout repris.»
Dans cette autobiographie traversée de passions et de détresses, Héléna Marienské raconte une vie passée à l’ombre des femmes, figures familiales ou rivales, autant que dans leur lumière, celle des femmes désirées ou follement aimées. Chacune à sa manière lui aura révélé celle qu’elle est : une femme libre, qui abrite résolument en elle plusieurs autres. Nous, peut-être?

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr 
ELLE (Flavie Philipon)
Marie Claire (Gilles Chenaille)

La Libre.be (Monique Verdussen)


Héléna Marienské présente son roman Presque toutes les femmes © Production Éditions Flammarion

Les premières pages du livre
« Le problème
J’ai vingt-huit ans. En ce temps de grand trouble, une femme me guide, enfin. Elle m’a déjà évité plusieurs murs vers lesquels je fonçais, tout droit. Je confie une attirance pour une femme une fois encore. Mme Michelangeli, lacanienne orthodoxe, m’interrompt :
— Vous plaisantez ? Les lesbiennes sont des perverses. Tenez-vous-en éloignée.
Je ne négocie pas, j’obéis. J’arrête les femmes comme on arrête une drogue.

Cependant, voilà bien un autre piège, plus redoutable encore. Enfermez une femme dans une cage mentale. Laissez-la y croupir. Elle a de bonnes chances de s’y perdre. Dans cette prison, je fuis quelque chose d’essentiel en moi. Mais les geôliers ne prévoient pas les ruses de la vie. J’ai quarante ans, et une femme aimée vingt ans plus tôt resurgit. Quelle était la probabilité pour que nous nous retrouvions ? Infime. La vie a fait son œuvre facétieuse. Face à l’amazone de ma jeunesse, j’ai aimé aussitôt, sans retenue, désiré tout autant. Rien n’était possible – trop tard, pour elle. Mais cette fois, j’ai su, sans équivoque : j’aime les femmes.
Et les hommes.

Ça ne va pas être simple, cette vie. Pas simple à raconter, non plus. Moi qui mens toujours, par réflexe pavlovien pour échapper à l’inquisition maternelle, mais aussi par habitude acquise et cultivée – jeu, amour de la fiction –, comment dire la vérité, rien que la vérité, toute la vérité je le jure ?
Claudine
J’avais fui l’ennui du dortoir. J’en partageais un coin avec trois adolescentes qui, pour une raison qui m’échappait et me désolait, me faisaient conjointement la gueule. J’avais dû dire quelque chose, avoir un geste qui avait déplu. Ou l’inverse, n’avoir pas dit ce que l’on attendait. Comme toujours, quelque chose en moi clochait. J’étais décalée.
J’allais avoir quinze ans, et même si je connaissais déjà mon goût pour la solitude, j’avais l’âge où l’on est bluffée par les filles qui sont à l’aise entre elles, se parlent, se confient, rient ensemble, font des projets. Leur complicité m’envoûtait. Pourquoi n’étais-je pas comme elles ? Normale ? Qu’est-ce que je ne savais pas faire ? Une fois de plus, j’avais essayé de me glisser dans l’intimité du groupe : Corinne, leader (car je voyais bien que la règle des clans est d’assigner tacitement un rôle à chacun de ses membres), m’avait à la bonne. J’avais cru que j’étais admise, cette fois. Mais j’avais dû gaffer. Comment, pourquoi, je ne savais. Avais-je été trop assertive ? Ou trop servile ? Avais-je coupé la parole de la chef ou de sa lieutenante, une Sylvie à qui je déplaisais ?

Des bandes de filles émane un langage fluide dont je connais la mélodie sans savoir la reproduire. La parole est distribuée naturellement, comme par une règle écrite que je n’ai jamais lue. J’entends, j’observe, spectatrice muette d’une pièce de théâtre qui se donne sans moi. Les rôles sont attribués, les répliques paraissent apprises. Elles fusent. Certains propos sont autorisés, et même attendus, selon qu’il s’agit d’une comédie (railleries sur les parents, les profs, les membres d’une autre bande) ou d’un drame sentimental (amour impossible, rupture). Dans cette chambrée de la colo, la banalité des dialogues me faisait bâiller, mais je m’étais appliquée à imiter les personnages en action. J’avais accepté de jouer les utilités, tenté une brève réplique au milieu d’une scène. Une fois, deux fois, à la troisième, le spectacle s’était interrompu. Silence gêné. Le rideau allait-il tomber ? Du tout : après quelques raclements de gorge, le rire aigu de Sylvie, relayé par celui de Corinne, avait sanctionné la réplique absurde. La scène avait repris, sans moi.
Mon rôle éternel : persona non grata.
Mesure de survie. Autour de moi, ces filles étaient des personnages de fiction. Autant retrouver la mienne : un livre entamé dans lequel replonger.

Mais lassée du silence tenace qui paraissait emplir la chambre et peser sur mon thorax comme une chape d’hostilité, au point de m’empêcher de penser, de me sentir exister, et même de respirer, ne parvenant plus à lire sur mon lit, j’avais filé me réfugier dans la cantine – une heure à tuer avant le repas.
J’ai oublié le titre du roman : sans doute Vian ou Salinger. Le texte enfin emportait au loin la tristesse ressentie dans la chambre. J’avais des amis, en somme, et qu’ils fussent des êtres de mots plutôt que de chair ne me gênait pas. Ils ne me condamnaient pas, ils m’invitaient ailleurs, dans un monde que je construisais au fil des phrases. Je respirais à nouveau.

Assise au fond de la grande pièce déserte, côté banquette, je lisais donc, courbée sur la table. J’avais résolu de ne plus porter les lunettes de myope qui m’enlaidissaient, pensais-je, et me débrouillais pour déchiffrer le texte en plissant les yeux. Un bruit se fit de l’autre côté de la table. J’entendis une question:
— Vous êtes lesbienne ?
Je lève à peine les yeux et replonge dans ma lecture, rouge de confusion. Une jeune femme, rousse, s’assoit en vis-à-vis et me fixe. Que se passe-t-il ? Que me veut-elle ?
Malgré moi, je me redresse et observe la questionneuse, qui m’apparaît dans un halo de lumière jaune. Elle me dévisage gravement et répète sa question.
— Est-ce que vous êtes lesbienne ?
— Je ne sais pas.
Je n’ai pas hésité. N’ai pas été choquée. Je n’ai jamais envisagé que j’étais cela, lesbienne, je n’en connais aucune. Mais les livres m’avaient appris qu’elles existaient. Dans ceux dont j’ai le souvenir, Colette, Vivien, ces amours m’exaltaient. Et Ange, je l’avais aimée, elle. Nous étions enfants : ça comptait, ou pas ?
L’inconnue insiste :
— Vous êtes sûre ?
Réfléchir. Ou, plutôt, paraître réfléchir. J’ai su dès que je l’ai vue, dès que j’ai senti ses yeux sur moi, que j’ai vu sa bouche articuler des mots comme dans un rêve, comme si le son et l’image étaient dissociés et se percutaient dans mon corps. Le frisson qui me parcourait et me paralysait confirmait que oui, je savais.
— Vous lisez quoi ?
J’adore le vouvoiement. L’autorité. Les yeux d’un vert foncé, presque noirs avec des éclats d’or. L’air de provocation. Le chant du rire.
Évidemment, je me vexe. Ce rire est charmant mais se moque.
— Je ne vois pas ce qu’il y a de drôle.
— Votre tête. Vous faites une tête à mourir de rire. Vous avez quel âge ?
— Seize ans.
Je me suis vieillie d’un an et demi. Elle s’amuse encore. Il faudra que je m’habitue à être comique.
— Et vous ?
— Dix-huit.
J’exulte. Une grande, une femme. Qui s’intéresse à moi, m’aborde et me sourit. Oubliées, les rabat-joie de la chambre et la dirlo qui me houspille souvent. Je me réveille de la torpeur où je m’étais réfugiée. Je vis. Je referme le livre.
— Vous faites quoi, ici ?
Il était grand temps d’inverser le sens de l’interrogatoire, non ?
— Duègne. J’accompagne ma petite sœur.
Claudine a obtenu l’autorisation de participer à cette colonie de ski en Andorre, réservée aux moins de dix-sept ans, pour chaperonner sa sœur qui se relève d’une mauvaise bronchite. Elles dorment dans la même chambre, avec une amie de la petite. Comme elle me voit soupirer, elle me pousse aux confidences. Je perds ma timidité, dresse un portrait au vitriol des pestes que j’ai fuies. Magie du langage, qui permet d’inverser le réel : soudain, les trois ados qui m’ont prise de haut deviennent des personnages loufoques. Je fais le récit de leurs petitesses, en les exagérant, de leurs ragots et de leurs facilités de pensée. Raconte aussi ma piètre tentative pour me faire accepter. La grande s’amuse de ma verve, m’encourage à la méchanceté et au mépris puis m’interrompt :
— Vous vous appelez comment ?
— Nathalie.
— Vous dînerez à notre table, Nathalie. Je vais me changer.

Tout oublié de ce dîner. Mais pas de l’after… Claudine me demande comment je vais supporter les trois dindes dont je partage la chambre. Je lui réponds : assez bien, car je vais m’en éloigner. Je dors dans votre chambre.
Objection de Claudine, qui n’avait peut-être pas envisagé que je prendrais les devants : tous les lits sont occupés. Sa sœur Valou est là avec sa copine. Ce n’est pas simple.
Pas question de lui laisser le monopole de la provocation. Elle veut savoir si je suis lesbienne ? Autant vérifier, the sooner, the better. Tous les lits sont pris, répète-t-elle, navrée.
J’enchaîne et pulvérise toutes ses objections. Je dormirai sous un lit, à même le plancher. Je suis un vrai yogi (j’improvise) et j’ai l’habitude de dormir n’importe où. Accepterait-elle ma présence silencieuse, sous son sommier ? Elle s’amuse, hésite : mais Mme Espeluque, la dirlo ?
Je me fiche de cette Espeluque et de sa moustache. Claudine est mise devant le fait accompli : je vais passer la nuit à quelques centimètres d’elle.

Ambiance de chahut dans la chambre de mes nouvelles amies, qui m’accueillent à demi nues, se disputent une chemise de nuit, se poursuivent en bondissant d’un lit à l’autre. Claudine me prend dans ses bras et feint de gronder les « petites », qui ont en fait presque mon âge. Des chocolats circulent. Des chaussettes sèchent sur le radiateur. Claudine caresse mes cheveux, les petites chantonnent « Oh, oh, oh, les amoureuses ! ».
Puis Valou :
— Tu vas vraiment rester ici ?
Sans lui répondre, je me glisse sous le lit où Claudine vient de prendre une pose de Titienne.
La porte s’ouvre brusquement, interrompant le tohu-bohu. Espeluque a rappliqué, et la voilà qui, pour occuper l’espace, réunit les chaussettes qui fument pour les brandir sous le nez de Claudine :
— Interdit, ça, mademoiselle !
— Bien, madame.
Depuis mon poste d’observation en contre-plongée, je la vois esquisser une révérence ironique. Espeluque se pince le nez et continue l’inspection, ramasse une peluche, un soutien-gorge. Puis :
— Vous n’auriez pas vu Nathalie Galan ?
Silence dans les rangs.
— Elle a disparu de sa chambre en prenant quelques effets et sans un mot pour ses camarades. Nous avons cherché partout cette demoiselle, comme si nous n’avions que ça à faire… Introuvable. Elle a dîné à votre table. J’ai pensé que…
— J’étais ici ?
J’ai pris une voix d’outre-tombe qui a fait sursauter la daronne. Tout le monde rit, sauf elle et moi.
— Vous m’expliquez ce que vous fichez ici ?
— Je me prépare au sommeil.
— Sous un lit ?
— C’est indéniable.
— Vous pensez vraiment pouvoir dormir sur le sol ?
— Vous savez, quand on est jeune… on dort partout.
Les rires reprennent. Espeluque me menace d’appeler mon père, qui dirige non loin une autre colonie de ski réservée aux garçons.
— Mon Dieu, je tremble. Vous lui transmettrez mon profond respect.
La vieille bique considère la situation. Que peut-elle faire ? Les menaces des représailles familiales n’ont pas fonctionné. Sans doute pourrait-elle me priver de ski : elle sait que je m’en consolerais avec des bouquins. Alors… la force ? Il n’y a pas de service d’ordre dans les colos pyrénéennes de la Fédération des œuvres laïques… Elle pourrait essayer de m’attraper par les cheveux et m’éjecter de la chambre. Il faudrait qu’elle en ait la force et le courage. Les deux lui font défaut. Elle capitule.
Je suis arrivée à ce moment de ma vie où les adultes n’ont plus aucune prise sur moi. Quelle loi fonde l’autorité qu’ils prétendent exercer sur moi ? Je pense, donc je suis, donc je suis libre de faire ce que je veux de ma vie. Elle m’appartient, ne leur déplaise. C’est jouissif, mais moins que de sentir Claudine se glisser à mes côtés, sous son lit. Nous chuchotons, attendons que les petites se calment, s’endorment. Claudine rampe sur moi, légère et déterminée. Émotion de sentir ses seins sur les miens, et son ventre pareil. Elle m’embrasse doucement. Le cou, les joues, les lèvres.
J’apprends.
Sous la douche, aussi, lorsque nous revenons du ski le lendemain soir. Souvenir ébloui de son corps nu, lisse, brillant. De sa poitrine très ronde et fière que j’ose à peine toucher. Elle me montre les gestes qu’elle aime. Mes seins sont minuscules, j’ai peur qu’elle se moque à nouveau. Mais non. Je me souviens, pour cette première fois, d’un mélange complexe de gêne – montrer mon corps nu – et d’effervescence du désir. Étrangement, c’est le seul instant érotique avec Claudine dont j’ai un souvenir précis, geste après geste. Comme si, par la suite, le discours avait effacé les corps.

Fin des vacances : elle retourne chez ses parents, près de Montpellier, moi chez les miens, dans un village qui se dresse entre les vignes. Nous nous écrivons. Elle m’envoie des lettres surprenantes : entre les lignes et dans les marges, des dessins – bouches, yeux, cuisses ou seins de femmes mêlés à des animaux psychédéliques aux membres épars – envahissent le texte et débordent sur l’enveloppe, où mon nom (Nathalie Galan) et mon adresse, réduite au minimum (34 Montagnac), sont à peine lisibles. Le courrier m’arrive malgré tout.
Ses lettres papillonnent d’un sujet à l’autre, ses cours, ses parents, son envie de me voir au plus vite, son fiancé Arnaud, son amour pour moi, ses exams, sa sœur, mes « cheveux de soie », son régime, des poèmes d’Apollinaire, des filles qui l’ont draguée, l’ineptie de certains cours. Le propos est volontairement décousu, insolite. Elle revendique une philosophie postsurréaliste. Et lit Freud : les lettres qu’elle m’écrit, m’explique-t-elle, traduisent donc le parcours capricieux de son inconscient.
Je suis déroutée. Suis-je sa muse, ou un prétexte à son envie d’être l’auteur de lettres originales ? Joue-t-elle ? Est-elle sincère ? Cet amour dont elle me parle, existe-t-il ? Est-il une chimère, comme les corps morcelés tracés au stylo Bic bleu qui occupent plus de place que le texte ?
Nous nous retrouvons à Montpellier, plusieurs fois. Chez elle, où sa mère me reçoit comme une « amie de la colo » et ne semble pas s’inquiéter des bruits qui montent de la chambre de Claudine, où nous passons l’après-midi. À Pézenas, dans mon lycée, où elle vient passer une journée. Pendant les cours, elle m’attend au parc Sans-Souci tout proche. Pendant les récréations, nous nous retrouvons dans un lieu reculé, où personne ne nous voit, normalement. Je retourne à Montpellier : à la fac ! Très impressionnée, j’assiste avec elle à un cours de chimie. Dans un amphi. Je suis aux anges, mais me fais toute petite : et si je me faisais virer ? Le prof ne paraît pas noter ma présence. Il pose une question à laquelle je ne comprends rien. Le reste de l’amphi non plus, semble-t-il. Silence prolongé. Claudine, de sa voix de soprano, donne la bonne réponse. Elle est la meilleure, je suis fière.
Elle est fière de moi quand je me distingue au concours général de français. Elle revient au lycée. En récompense de mes hauts faits scolaires, elle m’offre un collier. Nous ne nous cachons plus et nous embrassons à bouche que veux-tu au lycée puis dans les rues de Pézenas.

La grosse
Notre correspondance devient presque quotidienne. Tout nous dire, voilà notre pacte. Mais je ne lui raconte pas ce qui a changé au lycée depuis que certains ont aperçu nos privautés. Les commentaires chuchotés fort quand je passe : tiens, la gouine ! Bien sûr, je hausse les épaules dans un geste de mépris. Mais à ce mépris se mêlent de la peine, de la honte, de la rage. Je tais aussi les moqueries dans le public quand je joue avec la troupe de théâtre animée par M. Courtois, mon professeur de français. Je suis Chérubin, et lorsque j’entre en scène en costume de petit page, veste courte de soie bleue ouverte sur un jabot de dentelles, assortie à une culotte prolongée par des bas blancs, chapeau chargé de plumes et épée au côté, cheveux retenus dans un catogan, des rires fusent. Je ne suis pas une mauviette, je serre les dents et la poignée de mon épée avant de lancer joyeusement le texte. Mais lorsque je dois confier à Suzanne ma passion pour la Comtesse : « Que tu es heureuse… À tous moments, la voir, lui parler… L’habiller le matin (rires redoublés), la déshabiller le soir (chahut), épingle à épingle », je voudrais rentrer sous terre. Il était prévu que, chenapan audacieux, je pousse un grand soupir sur « déshabiller » et que, mimant le fantasme provoqué par la Comtesse, je défasse une à une les épingles qui tenaient le voile occultant la ravissante gorge de Suzon – puisque après tout, Chérubin a l’âge des émois amoureux qui rendent désirables et quasi interchangeables toutes les femmes. Aux répétitions, j’en rajoutais, faisais durer l’effeuillage, jouais avec les épingles, piquant parfois, très légèrement, la poitrine de Suzon, qui surjouait le plaisir ou la colère, selon l’inspiration. Devant le public, paralysée par les quolibets, je zappe la mise en scène. Suzanne, surprise, attend, les spectateurs aussi. Une nausée, une fatigue terrible m’accablent. Immobile, geste suspendu, je parais imbécile. La suite pourrait s’écrire comme une scène en abyme ou en vertige, où abonderaient les didascalies, le texte ayant presque disparu : Suzanne foudroie du regard Chérubin, puis, celui-ci restant les bras ballants, elle enchaîne. Chérubin s’approche d’elle pour la serrer dans ses bras. Il bute sur les pieds de la malheureuse, qui jure. Le public s’esclaffe. On attend une réplique de Chérubin, qui reste muet. En coulisse, le professeur fait des signes d’encouragement, suivis de mimiques de désespoir, avant de tourner le dos. Chérubin murmure enfin : « Mon cœur palpite au seul aspect d’une femme », tandis que les rires redoublent, puis plus bas encore : « Les mots amour et volupté le font tressaillir et le troublent. » Huées, claque en triomphe, sortie de scène de Chérubin, chapeau de travers et larmes aux yeux.
Le ridicule ne tue pas, pas plus que la honte qu’il provoque. Mais je voudrais mourir. C’est entendu : je ne remonterai plus sur scène, je partirai loin, au plus loin de ces abrutis. Je ne dis rien de cette avanie à Claudine et ne mentionne pas les appels anonymes reçus chez moi.
L’un d’eux m’a marquée : une inconnue m’affirme à voix chuchotée que je lui plais. Elle ajoute qu’elle veut me rencontrer. Je voudrais savoir qui m’appelle. « Tu me reconnaîtras tout de suite, t’inquiète. Tu n’as pas vu comment je te regardais ? » Est-ce Mylène, dont je contemple parfois les yeux rêveurs ? Ou Martine, pas très jolie, mais brillante ? L’inconnue me donne rendez-vous le samedi soir suivant. Je raccroche, tourneboulée. Envie d’y aller, crainte d’un traquenard. Mais je n’ai peur de rien, je m’en persuade.

Maman entre dans ma chambre :
— N’y va pas. Ce serait une grosse bêtise.
— Tu as écouté ?
— C’est mon devoir de mère. Te protéger. Tu es d’une naïveté confondante. Tu n’as donc pas compris ? Cette fille se moque de toi. J’entendais des bruits derrière. Elle n’était pas seule.
Interdite, je reste sans réponse. Ma mère m’espionne, alors ? Je voudrais l’étrangler, je l’envisage, l’examine de pied en cap. Par où attaquer ? Elle triomphe. J’avais compris qu’elle lisait mon journal, où je consignais, pour la punir, des fables effrayantes. Elle fait son devoir, dit-elle. Que répondre ? Elle n’a peut-être pas tort. Sans elle, je me serais « jetée dans la gueule du loup », comme elle me le répète. Humiliée, je me tais.

Je me persuade que je me fiche des moqueries, des regards outrés des unes et des autres. Je sais, de source sûre, qu’il arrive que des femmes s’aiment. Je l’ai lu, voilà. Les livres de Colette disent la vraie vie, la vie loin du lycée. La réprobation de mes camarades, cette clique d’incultes, vaut ce que valent tous les conformismes : mon mépris. L’important ? Ma vie, libre, mes lectures, quelques cours au lycée qui me passionnent et surtout Claudine. Mais je n’aime pas être la risée du lycée. Je hais le ton mi-outré mi-blagueur que prend Helen, ma correspondante anglaise venue de Lincoln, qui ne m’adresse la parole qu’une fois pendant son séjour : Are you a lez ? Devant mon hésitation, elle tourne les talons et se dirige vers sa chambre, qu’elle ferme à clé.

Je rejoins Claudine pour un week-end chez elle. Ses parents sont partis, emmenant sa jeune sœur. Nous faisons l’amour, rien que l’amour – à peine le temps de manger ou dormir. Nous dansons nues, dans sa chambre, sous la douche, dans le jardin la nuit. La vie est douce, drôle, vibrante. Mes déboires théâtraux ou téléphoniques ou british sont oubliés.

Des mois passent ensuite sans que nous nous voyions. Claudine m’écrit : elle m’aime plus que jamais, je suis sa Natachat, sa Natalionne, sa Natendresse, sa Natafolie. Elle prépare ses examens de médecine et potasse en binôme avec Arnaud. Il est question de mariage. Rien n’est sûr mais ça ne change rien pour nous : qu’est-ce qui nous empêcherait de nous aimer ? Rien, je suis d’accord, et surtout pas ce petit Arnaud qu’elle peut bien épouser. Il ne me gêne pas, sauf quand je le rencontre : il raille à peu près tout ce que je dis, et férocement mes propos « cryptocommunistes ». Ah bon, j’ai ma carte des Jeunesses communistes ? C’est la meilleure… Il s’entête à me prendre en défaut, ce qu’il parvient à faire assez facilement. Je l’emmerde, lui, ses airs condescendants et son petit esprit de toubib réac, vieux avant l’heure : c’est dit. Je suis rouge de colère, lui, blême. Claudine prétend adorer nos chamailleries – chien et chat, dit-elle. Je m’enorgueillis d’avoir le rôle du chat et me tiens à distance du toutou.

Je reviens de Londres, où j’ai passé l’été. Pendant deux mois, j’ai financé mon séjour en travaillant comme jeune fille au pair, sans enthousiasme – puis en divers jobs assez saugrenus. Je me suis nourrie de granny smith, de fish and chips, de salades, de pizzas, et de rhubarb pies nappées de custard cream. J’ai pris huit kilos. La gamine malingre est devenue une ado boulotte. Je suis effarée. D’ailleurs, je ne suis pas la seule. La mère d’une amie, me croisant dans la rue, s’arrête tragiquement, m’observe en silence et murmure : Ma pauvre… Mais tu as un problème, une maladie ! Il faut consulter.
Je me regarde nue dans le miroir de la salle de bains. Je suis joufflue, ventrue, méconnaissable. Il faut agir avant de revoir Claudine, pour qui je suis une héroïne des Rhénanes : élancée, légère comme un songe. Je cesse de manger. Ne vais plus à la cantine. Je tiens une semaine et dégonfle de trois kilos. Je suis encore dodue, totalement épuisée, mais toujours aussi déterminée. Les cours me paraissent infinis, je plane. En sortant du lycée, je passe devant une boulangerie, achète du pain au seigle. J’entame l’objet du désir dans le bus. Juste le quignon… Quand j’arrive chez moi, j’ai tout englouti, sans même m’en apercevoir. Rien de grave, le boulanger m’a assuré que ce pain était excellent pour la santé.
Le soir suivant, je garde le pain de seigle dans mon cartable. Le sort en cachette, dans ma chambre. Descends dans la cuisine, pique de la crème de marrons. Je termine le pain et le tube de crème. À ce rythme, en quelques semaines, j’ai repris les kilos anglais, et bien d’autres. Je ne me pèse plus. Ne porte plus de pantalon – je n’entre dans aucun. Je cache ce corps de cachalot dans des chemises de nuit brodées, vêtements de brocante que j’ai teints. Ma mère me dit que je suis mignonne aussi, avec des rondeurs.

Claudine m’écrit à nouveau. Pourquoi ai-je cessé de donner des nouvelles ? Suis-je fâchée à cause de cet idiot d’Arnaud, qui est jaloux de moi ? Elle m’attend, n’en peut plus de m’attendre.
Lorsque j’arrive chez elle, un silence, puis des rires. Des mots que je ne comprends pas. Claudine ne m’embrasse pas. Que s’est-il passé ? Pourquoi ai-je doublé de volume ? Bravache, je lui réponds que je me fiche des diktats de la mode : qui a dit qu’une femme devait être maigre ? L’est-elle, elle ? Je la déshabille et envoie voler ma robe teinte. Elle rit. De moi, de mes arguties, de mon bide. Ai-je vraiment cru qu’il me suffirait de changer de canons esthétiques pour être séduisante tout en étant boudinée ? (Je me souviens, des décennies plus tard, des termes exacts de sa repartie.)
— Tu ne m’aimes plus alors ?
— Si on allait au cinéma ?
On marche en silence vers le centre-ville. Claudine veut revoir Cria cuervos, mais je n’en démords pas : ce sera À la recherche de Mister Goodbar. Quand le noir se fait, Claudine s’efface dans le fauteuil, dans l’ombre. Je voudrais caresser sa main, elle la retire. Il faudrait mourir, là, tout de suite.
Ma détresse m’effare. Dans le noir, quand je pleure, rien ne se voit. Je pense à courir, loin d’elle, de son regard, de son dégoût. Heureusement, Diane Keaton est sublime. Dans la pénombre de la salle, Claudine s’estompe de plus en plus. Éblouie par la dégaine de Diane, son élégance, sa double vie, je n’existe plus que dans sa contemplation. Fascinée par son rire, ses silences. Son mystère. Sa liberté, son audace, son corps de femme.
Je regarde à peine Claudine lorsque nous sortons du cinéma. Je voudrais disparaître, ne plus avoir à subir son regard mi-attristé mi-moqueur sur mon corps transformé. Il fait froid, son nez est rouge, ses yeux absents. Je ne lui plais plus : me plaît-elle, au fond ? M’a-t-elle jamais plu ? Je me persuade qu’elle ne m’intéresse plus vraiment. Ce que je veux désormais, ce sont de vraies femmes, adultes, obscures, des démones, des tigresses. Je suis sûre qu’elles aimeront mes formes rondes. Sinon, je maigrirai.
Plus jamais je n’ai revu Claudine. Une amie m’a appris, quelques années plus tard, qu’elle avait deux enfants. Mariée, médecin, installée.

M’a-t-elle oubliée ? A-t-elle seulement imaginé le trouble dans lequel m’a jetée son dégoût soudain ? Je n’étais aimable qu’en adolescente à la David Hamilton, alors ?
Sans doute n’a-t-elle pas deviné ma détresse. J’avais, dans l’instant où la rupture paraissait entendue, donné à voir une telle indifférence qu’elle a dû penser que, comme elle, j’avais joué aux amours adolescentes : pour voir, pour essayer, pour provoquer. Sans l’aimer. Je note d’ailleurs que l’écriture de ce texte reproduit l’indifférence feinte d’alors. Évoquant le trouble, je glisse, je provoque, j’escamote et fais de l’humour.
Quand ferai-je tomber le masque ? Quand parviendrai-je à m’autoriser cette indécence ?
Albertine
Après Claudine, peu de rencontres. Des hommes, oui – mes rondeurs adolescentes les attendrissaient. Il me semble qu’il était si facile, alors, de rencontrer des hommes… Mais les femmes ? Les lesbiennes, j’entends, les seules qui m’intéressaient ? Hélas, elles ne me voyaient pas. Ne m’envisageaient tout simplement pas, dissuadées sans doute par mon apparence hétéro. Car la lesbienne invisible en rajoutait. Pour me consoler de l’indifférence femelle et de la cruauté des Claudine, je m’étais tournée vers la facilité : l’autre sexe. Sans doute ai-je alors donné une inflexion particulière à ma « féminité ». Comme on le sait, une construction.
Et donc, exagération des signaux. Maquillage, jupes marquant la taille, décolletés pigeonnants, talons hauts. L’adolescente excentrique s’était métamorphosée en jeune femme aguicheuse. La bête noire, dans le ghetto, où l’on se doit de manifester quelque signe de reconnaissance : cheveux courts, ou jean, ou Dr. Martens, ou blouson d’aviateur, tatouages, piercings, suivant les époques. Les modes changent, l’esprit demeure : on est dans un entre-soi et on montre patte saphique.

Dans ce désert de femmes, une exception quatre ans plus tard, lorsque j’arrive à Paris.
Une jeune beauté toujours vêtue de noir, en prépa… On m’apprend, dans un rire qui fustige, qu’Albertine est lesbienne. Comme je tombe des nues, on s’étonne aussi de ma naïveté : mais enfin, on ne voit que ça ! Je n’avais rien perçu, juste épatée par sa beauté de Diane très blonde et cet air de fierté toute romaine qui accompagnait naturellement son excellence. Car Albertine surclassait la cohorte des héritiers et brillait impérialement dans toutes les matières, au grand dam de ses compétiteurs, petits messieurs fils de diplomates et jeunes oies bosseuses qui jouaient les modestes en rêvant de lauriers.
De façon occulte, nous nous manifestons de l’intérêt. Une correspondance de petits mots transmis à la barbe des profs est lancée. Des rivales s’en mêlent. Ou des rivaux. Les billets se multiplient, se perdent puis se retrouvent. Qui est Valmont, qui est Merteuil ? Des petites Volange ou des Danceny semblent se déchaîner. Il faut agir. En avoir le cœur net. Je glisse une brève missive dans le cartable d’Albertine : Vous vous dérobez ? Rendez-vous place Saint-Sulpice, vendredi, 14 h 30. Soyez ponctuelle ou nous ne nous verrons pas.
Nous allons peut-être nous rencontrer, nous approcher, nous embrasser, alors que jamais nous ne nous sommes parlé. Il me semble même qu’Albertine ne m’a jamais regardée. Viendra-t-elle ? Ou bien le jeu est-il déjà terminé ? Offrant l’opportunité d’un rendez-vous secret, je lui ai peut-être concédé ce qu’elle, ou les autres, souhaitaient. Ma reddition.
Elle vient pourtant, à l’heure dite. Nous marchons sans échanger ni regard ni mot. Diantre, ce silence… Cette indifférence ! se dit Valmont (car en cet instant, piquée au vif, je suis le terrible vicomte de tout mon être, prêt à conquérir l’impudente, la faire frémir d’amour, à obtenir ses dernières faveurs, puis la laisser languir de douleur comme une Présidente).
Toujours aussi mutiques, nous prenons un café boulevard Saint-Germain, dont le tracé incurvé qui s’origine pont de la Concorde pour couler jusqu’au pont de Sully forme comme une parenthèse au sud de la Seine.
Je parviens à lui délier un peu la langue. De quoi débattons-nous dans ce bistrot qui fait l’angle avec la rue de l’Ancienne-Comédie, dont nous occupons seules le premier étage ? J’ai oublié le sujet, pas le ton : vif, enthousiaste, parfois ironique. Un silence enfin, qui s’éternise. Je lui demande de fermer les yeux, elle hausse les sourcils dans une expression d’étonnement qui vient brutalement dissiper l’impassibilité qu’elle affecte, puis s’exécute. Je l’embrasse, elle rougit, se détourne, hésite. Me rend le baiser. Ses lèvres sont douces, sa langue aussi habile que dans le débat, mais d’une manière qui me semble plus délicieuse encore. À mon tour de fermer les yeux. Cœur qui bat, exaltation, frisson qui emporte tout l’être. Si je ne me tenais pas, je me précipiterais sur elle.
Autour de nous rôde depuis le début de la conversation et de ses prolongements tendres un serveur au gilet malpropre. Il remue des chaises, fait claquer le cul des tasses sur le comptoir. Il me dérange, enfin, introduit des bruitages dans le film où je viens d’entrer. »

Extraits
« Je quitte le domicile familial à dix-sept ans, fuyant à Paris sans un sou vaillant. Depuis, je navigue à vue. Ça tangue. Jour et nuit — nuit surtout. Je souffre d’insomnies chroniques qui rendent ma vie professionnelle difficile — j’euphémise: je me gave de benzodiazépines. Ajoutons que ma vie amoureuse est un chaos. J’ai épousé en premières noces, à vingt ans, un amateur de nymphettes, Daniel. Il a l’âge de mon père mais lorsque je rencontre Michelangeli, je suis à vingt-trois ans déjà une vieille chose à ses yeux. À qui parler? J’ai rompu en visière avec mes parents, je n’ai aucune amie. Je veux divorcer et comme mon époux me complique la tâche, je multiplie les aventures — c’est l’époque merveilleuse de l’insouciance pré-sida. J’ai arrêté mes études et je n’ai aucun métier.
L’effet le plus marquant de cette vie d’incertitude est donc une insomnie tenace qui me conduit à prendre de méchantes doses de médocs. Avec un cerveau en compote, comment trouver un job? Je fais moi-même l’analyse suivante: je suis dans une impasse. Il faut en sortir fissa. Comment, je ne sais. J’envisage pour finir une thérapie. Où trouver l’argent? Je donne des cours (de tout, de français, de maths, de philo et même, c’est un comble, de physique, alors que je n’ai que quelques bases). Je constitue un pécule qui m’ouvre la porte du cabinet de Mme Michelangeli.
Elle m’écoute. Six mois d’onomatopées. Je l’engueule. Elle me secoue. Me renvoie systématiquement à mes contradictions. Elle y va fort.
Elle m’emmerde, avec ses principes de vieille catho. Je mets fin à l’analyse: je n’ai plus besoin d’elle, en tout cas je m’en persuade. J’ai compris deux trois trucs qui
devraient me permettre de rebondir.
Direction le nord de Paris: le miroir aux alouettes. » p. 38-39

« Je ne maîtrisais plus rien. J’aimais à quarante-cinq ans d’un amour adolescent. Naomi était rodée aux histoires de cœur et de corps avec les femmes, tandis que je les découvrais avec émerveillement. Albertine avait été inaccessible, je m’étais comportée comme une idiote avec Coline, mais cette fois, j’aimais. J’aimais et voulais vivre avec Naomi un amour complet. Je le désirais avec frénésie: j’avais à nouveau dix-sept ans, l’appétit de plaisirs et des effusions sentimentales qui vont avec. Cristallisation, idéalisation, aveuglement amoureux tout ensemble. Égarements du cœur et de l’esprit. » p. 121

À propos de l’auteur
MARIENSKE_Helena_Philippe_MatsasHéléna Marienské © Photo Philippe Matsas

Héléna Marienské est l’autrice de Rhésus (P.O.L, 2006, prix Lire du meilleur premier roman, prix Madame Figaro/Le Grand Véfour, mention spéciale du prix Wepler), Le Degré suprême de la tendresse (Héloïse d’Ormesson, 2008, prix Jean-Claude-Brialy), Fantaisie-Sarabande et Les Ennemis de la vie ordinaire (Flammarion, 2014 et 2015). (Source: Éditions Flammarion)

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Funambule majuscule

BOLEY_funambule_majuscule  RL_hiver_2021  coup_de_coeur

En deux mots
Guy Boley raconte sa première rencontre avec l’écrivain Pierre Michon, pour lequel il voue une admiration sans bornes. Suivra une lettre dans laquelle l’auteur de «Fils du feu» se livre autant qu’il explique pourquoi il faut lire tout Pierre Michon.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Deux vies sur un fil

Guy Boley a été funambule avant d’être écrivain. C’est cette expérience qu’il raconte à Pierre Michon, qu’il admire tant, et qui va rapprocher les deux auteurs dans leur conception de la littérature. Un recueil aussi court qu’éblouissant.

Quel bel hommage à la littérature, à la lecture et au livre! Cette lettre à Pierre Michon est en effet bien davantage qu’un message admiratif d’un écrivain à un confrère. Avec sa plume toujours aussi allègre, le Fils du feu, se raconte autant qu’il dit le bonheur de lire Pierre Michon. C’est l’histoire d’un jeune homme saisi par la force des mots: «Je me suis mêlé d’écrire et je me suis mêlé de lire. J’ignore pourquoi. Quand j’étais gosse, il n’y avait aucun livre, chez nous, à la maison; c’est moi le premier qui les ai amenés, ces bâtards, sous le toit familial. Première paye et première engueulade, parce que j’avais acheté «des conneries» plutôt que de l’utile. Je devais avoir dans les quinze ans. Ma première connerie fut un livre de Victor Hugo: Les Contemplations. Je le possède encore. Couverture rouge, toilée, j’avais dû payer ça la peau du cul.»
Après Hugo, bien après, il y eut donc Pierre Michon. L’auteur des Vies minuscules venait à Dijon dédicacer son dernier livre et participer à une séance publique à l’université. L’anecdote veut que Guy Boley ait été le seul lecteur qui se soit déplacé à la librairie pour retrouver l’écrivain derrière sa pile de livres. L’occasion d’échanger quelques bribes de vie et de réfléchir à ce paradoxe: plus l’auteur écrit bien et moins le public se presse pour le rencontrer. Guy a donc choisi de prendre la plume pour dire à Pierre combien il avait compté pour lui, maintenant qu’il avait arrêté de se promener sur un câble d’acier. Treize fractures auront eu raison de ce métier physique qu’il voit pourtant proche de celui de son destinataire. «C’est aussi ample, aussi généreux, aussi dangereux, aussi irraisonnable, aussi beau, aussi terrible, aussi orgueilleux et aussi inutile que l’écriture. Et l’on y accède par le même désordre de chemins.»
Des chemins qui mèneront l’un est l’autre au bord du précipice, mais surtout à des œuvres majuscules comme Quand Dieu boxait en amateur pour Guy Boley ou Les Onze pour Pierre Michon.
En lisant Guy Boley mais aussi la missive de Pierre Michon en réponse à celle de son admirateur, on se dit qu’il n’y a pas de poète maudit et encore moins de parcours d’écriture tout tracé. Il n’y a que de la passion. De l’envie impérieuse de transcender une vie misérable en œuvre d’art. C’est magnifique et bouleversant. C’est aussi une belle invitation à (re)découvrir deux œuvres majeures de notre littérature contemporaine.

Funambule majuscule
Guy Boley
Éditions Grasset
Correspondance
64 p., 6,50 €
EAN 9782246825609
Paru le 7/01/2021

Ce qu’en dit l’éditeur
Avant d’écrire, Guy Boley a lu, énormément, en vrac et à l’emporte-pièce, comme tout autodidacte. Puis, un jour, un livre de Pierre Michon, Vies minuscules. Ébloui par ce texte, il est allé le rencontrer, il y a plus de trente ans, dans une librairie, lors d’une séance de signatures. Ils sont devenus amis. Quelques années plus tard, il lui écrit cette lettre, hommage non idolâtre dans lequel il compare le métier d’écrivain à celui qui fut le sien des années durant : funambule.
Qu’ont en commun l’auteur et l’acrobate ? Presque tout de ce qui rend la vie séduisante, dont ceci : chacun doit affronter le vertige, le vide, et le risque de la chute. Parce qu’il a su braver la peur et se relever après s’être brisé maintes fois, Pierre Michon mérite, aux yeux de Guy Boley, le titre de Funambule Majuscule. Il nous dit pourquoi. Mais pour illustrer son propos, il se livre également et partage avec nous ses souvenirs d’un temps où il risquait sa peau en traversant le ciel. Il raconte comment il grimpait des mètres au-dessus du sol pour s’élever et tendre ses cordes d’acier avant de se lancer, et nous invite sur les toits, les clochers, les hauteurs, à le suivre.
Déclaration d’amour, ce court texte est le plus intime de Guy Boley. Il y assume le je pour se confier, se raconter funambule, lecteur et prétendant auteur, mais aussi revenir sur ses rêves utopiques de jeune soixante-huitard ou la mort de son père. Avec une force et une poésie brutes, il nous livre ainsi une confession inédite et une réflexion profonde et terriblement juste sur l’écriture, la littérature, et la beauté que traquent ceux qui la servent encore.
La lettre est suivie de la réponse de Pierre Michon à Guy Boley.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
RTBF (Sophie Creuz)
La Croix (Jean-Claude Raspiengeas)
BibliObs (Anne Grignon)
L’Est Républicain (Pierre Laurent)
France Bleu Besançon
Blog Domi C Lire
Blog Loupbouquin

Les premières pages du livre
Mardi 6 juin 2000
Cher Pierre,
je sais que tu admires le fait que j’aie été funambule, que j’aie risqué ma peau sur un câble, entre terre et ciel, et que j’aie fait, comme tu le prétends, quelque chose de ma vie, ceci sous-entendant que tu aurais quelque peu gâté, ou gâché la tienne. Alors que, très sincèrement, j’ai souvent le sentiment d’avoir été un appareil photographique dans lequel on aurait oublié de mettre une pellicule, et de toutes ces années de funambulisme il ne me reste pas grand-chose : des images, certes, et des courbatures quand le temps change ; des milliers de visages anonymes dont une bonne majorité me regardaient en espérant la chute, témoin ces imbéciles, ces fiers-à-bras de village ou de banlieue qui secouaient parfois mon câble, juste pour amuser quelque pisseuse au rire idiot et au regard vide, au risque de me faire choir. Choir ou chuter. J’ignore quel verbe j’aurais employé juste avant de mourir.
Quand je t’ai dit que je t’admirais puisque tu as écrit, entre autres, Vies minuscules, tu as eu un geste de la main quelque peu blasé, du genre :
« On ne va pas encore m’emmerder avec toutes ces vieilleries… »
Tu vois, nous avons chacun nos dieux de fortune. À la différence que tes livres resteront. Mes galipettes sur un fil, tout le monde les a déjà oubliées, hormis mon corps, les jours d’humidité, qui me décompte ses fractures, lentement, une par une. Treize, au total, mais pas toutes en tombant du fil. J’ai commis, dans ma vie, bien d’autres sottises beaucoup moins élégantes que marcher sur un fil.

J’attendais tes livres. J’attendais depuis longtemps cette écriture inspirée. J’en avais plus qu’assez de toute cette littérature de merde, de ces articles laudateurs de critiques complaisants, de ces copinages parisianistes, de ces renvois d’ascenseurs vides, de toute cette profonde misère éditoriale. Parce que, mine de rien, du haut de mon câble ou du fond de ma campagne, je parvenais et je parviens toujours à suivre la chose de très près. Le petit monde de l’édition manipule ses marionnettes avec des ficelles tellement grosses qu’on les voit jusque dans mon village, un cul-de-sac de soixante habitants. Et si je prétends voir les ficelles hors de leur castelet, ce n’est pas par fanfaronnade, je sais de quoi je parle : j’ai été marionnettiste, avant d’être funambule. J’en ai manipulé, des pantins, autant qu’eux. Alors tu vois bien, ils m’agacent, ces mauvais artistes. Ils parviendraient presque à m’écœurer, à me dégoûter de la parole. À me la prendre. À me l’anéantir. À me faire douter du talent de Guignol.
Bien sûr, tu aurais souhaité que tes Vies minuscules te rapportent (ou rapportassent) leur équivalent majuscule en lingots d’or. Naïf ! Il fallait te couper l’oreille, comme Vincent. C’est de cela, qu’est assoiffé le peuple médiatique. De chair ! Mais de chair qui saigne encore ! Chaude et fumante ! Pas la chair des mots qui n’a plus grande valeur. Ne pas oublier que certains bourgeois payent des milliards de dollars un tournesol de peinture séchée qui a tout perdu de son éclat mais dans lequel ils croient déceler, entre deux pétales, quelques globules de l’artiste maudit. Globules jaunes qu’on paye en billets verts.

Montaigne disait: «Que me suis-je mêlé d’écrire?» Nous en sommes tous au même point. Que nous sommes-nous mêlés d’écrire, nous autres au lieu de vivre.
Quand je t’ai demandé si tu n’écrivais toujours pas, toujours plus, j’ai senti que tu avais eu, au téléphone, le même geste blasé de la main:
«Ce n’est pas important, tout ça…»
Non, ce n’est pas important. C’est juste prioritaire. Fondamental. Duras l’a écrit, juste avant de jeter l’encre :
«Écrire toute sa vie, ça apprend à écrire. Ça ne sauve de rien.»
C’est bien ce que nous voulons, au bout du compte : apprendre à écrire. Être occupés, pas sauvés.

Je me suis mêlé d’écrire et je me suis mêlé de lire. J’ignore pourquoi. Quand j’étais gosse, il n’y avait aucun livre, chez nous, à la maison ; c’est moi le premier qui les ai amenés, ces bâtards, sous le toit familial. Première paye et première engueulade, parce que j’avais acheté « des conneries » plutôt que de l’utile. Je devais avoir dans les quinze ans. Ma première connerie fut un livre de Victor Hugo : Les Contemplations. Je le possède encore. Couverture rouge, toilée, j’avais dû payer ça la peau du cul. Pourquoi Hugo ? Parce que je viens du peuple, d’une famille à qui la chose imprimée faisait peur, et que je n’avais eu que l’école pour référence. Le seul vers que citait régulièrement mon père était d’ailleurs : « Le coup passa si près que le chapeau tomba. »
Il le mimait, ça faisait un peu rire, aux fins de banquets. De l’Hugo comme on l’aime dans les chaumières. Poète national. Poète du populo. Papa avait appris ce vers sur les bancs de la communale, juste avant de rentrer dans la vie professionnelle. À sa mort, j’ai retrouvé de petits carnets dans lesquels il notait des mots manifestement choisis au hasard dans le dictionnaire pour leur sonorité, leur couleur, leur bizarrerie orthographique. Un peu comme on choisit des mets sur un menu étranger dont on ne comprend pas la langue. Quand je suis allé pour la première fois au Japon, cela devint immédiatement un de mes jeux favoris : je prenais un menu écrit en idéogrammes, je posais mon doigt au hasard sur une ligne de kanjis, le garçon m’apportait le plat commandé et je m’émerveillais à chaque fois du machin étrange qui reposait dans l’assiette ou le bol.
Il m’arrivait d’en rire, seul, face à mes deux baguettes que je tournais entre mes doigts en me demandant par quel côté attaquer le repas. Papa, dans ses carnets, avait noté des mots qui eux aussi continuent de tristement m’émerveiller. Des mots qu’on ne sait pas non plus par quel bout attraper. Des mots comme ectropion, empyreume ou exogyne, si j’ouvre ses petits carnets à la page des E. Des mots qui ne lui servaient à rien. Des mots qui ne servent à pas grand monde, à part à quelques Japonais qui cherchent à maîtriser notre langue pour faire les malins lors de quelconques symposiums sur l’onomasiologie.
En feuilletant ses carnets, j’avais les larmes aux yeux. Je crois bien que c’est Cocteau qui a écrit : « Un roman, c’est un dictionnaire dans le désordre. »
Papa, à sa façon, était donc romancier.

J’ai été intoxiqué par la chose littéraire et j’ai passé ma vie à lire, hanter les librairies, les bibliothèques, les bouquineries : quête du Graal dans des odeurs d’encre, de poussière, de cire et de moisi.
Dans je ne sais plus trop quelle interview (ou peut-être est-ce dans un de tes livres), tu parles de tes errances au milieu des villes et de leur surabondance d’ouvrages ; errance d’un naufragé en quête de grâce. Je connais cette vacance. On feuillette, tout debout, un peu de tout et de n’importe quoi pour se donner l’illusion d’être. Je connais, pour l’avoir suffisamment subie, cette indigestion de trop de temps libre, cette paresse de retrousser les manches. Fréquemment, j’appelle au secours Louis Guilloux, ce grand écrivain injustement méconnu qui disait justement, comme s’il s’était tout spécialement adressé à nous : « Il ne faut pas qu’un certain pessimisme serve d’excuse à notre paresse d’écrire. »

Cette phrase, extraite d’un de ses carnets, m’est hélas rarement utile. Sinon à me culpabiliser davantage. Que veux-tu, on ne pourra jamais conquérir l’inaccessible étoile sans s’abîmer un minimum les genoux, et les mains, et la tête, alouette. Le vieux précepte judéo-chrétien planqué sous le confessionnal ne nous accordera l’hostie qu’à condition que la flagelle nous ait suffisamment, et dûment, molestés.

La vie m’a plutôt gâté, si je regarde en arrière, et rien ni personne ne m’a contraint à cet enfer douillet (je veux dire la littérature) (enfin, sa quête). En exergue de Vie de Joseph Roulin, sans doute un de tes plus beaux livres, tu as écrit :
« Est-ce que chaque chose vaut exactement son prix?
— Jamais »,
répond l’autre.
On aurait vite tendance, en te paraphrasant, à rallonger la liste :
« Sommes-nous absolument ce que nous sommes?
— Toujours »,
répondrait l’autre.
Car nous sommes toujours ce que nous sommes, depuis notre naissance. Nous aurons beau courir après nous-mêmes pour nous lancer des pierres, elles ne nous atteindront jamais. Nous sommes inaccessibles à notre propre amélioration. À Nietzsche qui nous hurle : « Deviens qui tu es », on devrait simplement répondre : « Le mal était déjà fait. »
Le mal était venu d’ailleurs. De là où les seringues de la vie ne pénètrent aucune veine. Heureusement que tu as placé, en exergue d’un de tes autres livres, cette phrase salutaire :
«Tu pourras être un grand écrivain, tu ne seras jamais qu’un petit farceur.»
Ça fait du bien, de rire un peu. »

Extraits
« Je me suis mêlé d’écrire et je me suis mêlé de lire. J’ignore pourquoi. Quand j’étais gosse, il n’y avait aucun livre, chez nous, à la maison; c’est moi le premier qui les ai amenés, ces bâtards, sous le toit familial. Première paye et première engueulade, parce que j’avais acheté «des conneries» plutôt que de l’utile. Je devais avoir dans les quinze ans. Ma première connerie fut un livre de Victor Hugo: Les Contemplations. Je le possède encore. Couverture rouge, toilée, j’avais dû payer ça la peau du cul. Pourquoi Hugo? Parce que je viens du peuple, d’une famille à qui la chose imprimée faisait peur, et que je n’avais eu que l’école pour référence. Le seul vers que citait régulièrement mon père était d’ailleurs: «Le coup passa si près que le chapeau tomba.»
Il le mimait, ça faisait un peu rire, aux fins de banquets. De l’Hugo comme on l’aime dans les chaumières. Poète national. Poète du populo. Papa avait appris ce vers sur les bancs de la communale, juste avant de rentrer dans la vie professionnelle. À sa mort, j’ai retrouvé de petits carnets dans lesquels il notait des mots manifestement choisis au hasard dans le dictionnaire pour leur sonorité, leur couleur, leur bizarrerie orthographique. » p. 25-26

« C’est aussi ample, aussi généreux, aussi dangereux, aussi irraisonnable, aussi beau, aussi terrible, aussi orgueilleux et aussi inutile que l’écriture. Et l’on y accède par le même désordre de chemins. »

« La semaine dernière, tu m’as appris au télé phone que tu allais entrer en clinique. Cure de désintoxication. Mon père est mort par la faute à l’alcool, alors qu’il était sportif de haut niveau. Une misère que la fin de sa vie, à papa. » p. 37-38

À propos de l’auteur
BOLEY_Guy_©Ludovic_LaudeGuy Boley © Photo Ludovic Laude

Guy Boley est né en 1952. Après avoir fait mille métiers (ouvrier, chanteur des rues, cracheur de feu, directeur de cirque, funambule, chauffeur de bus, dramaturge pour des compagnies de danses et de théâtre) il a publié un premier roman, Fils du feu (Grasset, 2016) lauréat de sept prix littéraires (dont le grand prix SGDL du premier roman, le prix Alain-Fournier, le prix Françoise Sagan, ou le prix Québec-France Marie-Claire Blais). Son deuxième roman, Quand Dieu boxait en amateur (Grasset, 2018) a également remporté six prix littéraires et figurait sur la première liste du Prix Goncourt.

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Mousse

MODICK_mousse  RL_hiver_2021

En deux mots
Retrouvé par son frère après son décès, le manuscrit d’un botaniste parti s’isoler dans un refuge en pleine nature s’éloigne de son projet scientifique initial. Les souvenirs se mêlent aux réflexions en faisant un recueil d’écologie poétique.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Petit recueil d’écologie poétique

Publié dans son pays d’origine en 1984 et déniché par les éditions Rue de l’échiquier, ce premier roman de Klaus Modick est un étonnant mélange d’érudition scientifique et de poésie. Une écofiction remarquable.

C’est par l’intermédiaire du frère de son auteur, Franz, que le manuscrit de ce curieux livre est parvenu jusqu’à son éditeur, du moins si l’on en croit la «Note préliminaire de l’éditeur». Un texte qui nous donne aussi l’occasion de faire plus ample connaissance avec le personnage au cœur du roman, Lukas Ohlburg, un botaniste passionné et d’apprendre les circonstances de sa mort: «Mon frère était étendu devant son bureau, dans un état de légère décomposition dû au haut degré d’humidité qui régnait dans la maison. Curieusement, des mousses étaient apparues sur son visage, en particulier autour de sa bouche, de son nez et de ses yeux, ainsi que dans sa barbe.»
La mousse comme une sorte d’obsession pour Lukas Ohlburg qui a pris soin de barrer le titre prévu pour son livre De la critique de la terminologie et de la nomenclature botaniques et de le remplacer par Mousse. On dira qu’il a bien fait, à la fois pour s’ouvrir à un lectorat plus large et parce que la quasi-totalité du livre va traiter de cette espèce botanique particulière qui va l’accompagner jusqu’au-delà de la mort. Cette mousse qu’il trouve au bord du lac qu’il a pris l’habitude de traverser à la nage. Une activité qui n’est pas sans risques à son âge, mais qui lui permet de réfléchir et d’observer.
La mousse, c’est aussi cette plante qui s’est installée sur les tuiles du toit et que son frère aimerait voir disparaître. Aussi a-t-il mandaté un artisan pour procéder au grattage et au nettoyage du toit. Il sera finalement congédié par le scientifique avant d’avoir fini, car cette tâche lui était devenue trop pénible à supporter. C’est parce qu’elle le ramène à un traumatisme d’enfance, quand la famille venait s’installer là pour les vacances. Tandis que sa mère nettoie la maison et que le père retrouve les habitants à la taverne, les enfants doivent nettoyer le chemin à la brosse: nous «grattions la mousse jusqu’à ce que nos mains nous brûlent et que notre dos et nos genoux nous fassent mal, afin que notre père, à son retour, puisse depuis le léger brouillard de schnaps et de bière où il se trouvait dire ce qu’il disait toujours: Voilà. Là, on peut vivre.»
Pour le vieil homme qu’il est aujourd’hui, on peut vivre avec la mousse. C’est d’ailleurs désormais sa mission, vivre avec la nature, dans une sorte de communion. Un ascétisme qui ouvre son esprit, qui éclaire ses observations. Il comprend alors les limites de la science, celle qui nomme et celle qui classe, et se rapproche du vrai, de l’authentique, à savoir les sensations et la poésie. Entendre une bûche crépiter dans la cheminée, observer la mousse qui colonise les endroits les plus insolites, sentir les odeurs et la vibration du soleil sur ses yeux clos… Le vieil homme a compris que ce manuscrit sera son testament, alors il dit tout de sa vie, de ses recherches, de ses doutes, mais aussi de la chance qu’il a à faire partie de ce cycle de la vie. Alors quand la mousse s’installe dans sa barbe, il est heureux. Le bonheur est vert.

Mousse
Klaus Modick
Éditions Rue de l’Échiquier
Roman
Traduit de l’allemand par Marie Hermann
176 p., 17 €
EAN 9782374252551
Paru le 21/01/2021

Où?
Le roman est situé en Allemagne, dans le lieu-dit Mollberg près de Dringenburg et Oldenburg, lieu de naissance de l’auteur.

Quand?
L’action se déroule principalement au début des années 1980.

Ce qu’en dit l’éditeur
Un botaniste vieillissant, de renommée internationale, se retire dans sa maison de famille dans la campagne allemande pour écrire un ultime ouvrage visant à critiquer les méthodes de la botanique moderne. À mesure qu’il avance dans la rédaction, il réalise que son travail scientifique consistant à répertorier et classer la flore du monde entier l’a en réalité tenu à l’écart de la nature, de sa vitalité et de son essence fondamentale.
Et alors que sa force physique décline, son visage progressivement envahi par une mousse verte et mystérieuse, il se remémore le besoin compulsif qu’avait son père d’élaguer la végétation et de repousser toujours plus loin l’avancée naturelle de la forêt sur les limites de leur propriété. Il se souvient aussi, entre écriture et promenades, comment il a fui avec sa famille le fascisme naissant, ou encore ses premiers émois amoureux.
Klaus Modick nous plonge ainsi dans les pensées d’un homme qui réexamine sa vie et accède à une compréhension nouvelle, et plus profonde, de l’amour, de la mort et du monde naturel. Il offre aussi une réflexion philosophique sur le langage et la manière qu’il peut avoir de nous tenir à l’écart du cœur vivant de ce qu’il désigne. Mousse explore enfin nos besoins les plus fondamentaux de transcendance et de connexion au monde, et livre un testament émouvant de notre relation intime à la nature.

Les critiques
Babelio
Paris côté jardin
Blog Charybde 27 


Lecture d’un extrait de Mousse de Klaus Modick © Production A ma guise

Les premières pages du livre
« Note préliminaire de l’éditeur
La mort du professeur Lukas Ohlburg, survenue au printemps 1981 dans sa soixante-quatorzième année, a suscité la sympathie et endeuillé de vastes cercles du monde scientifique, par-delà ses collègues botanistes. Dans nombre de nécrologies et d’hommages publiés par des journaux et des magazines, dont certains n’étaient pas spécialisés en sciences, la mort d’Ohlburg est apparue comme une perte considérable pour la botanique en particulier et pour les sciences naturelles en général. Outre les recherches spécifiques qu’il a menées, et dont témoignent principalement ses deux grands ouvrages consacrés aux formes de végétation tropicales et subtropicales, considérés depuis longtemps comme des classiques de la botanique moderne, Ohlburg a exercé une grande influence sur le discours de la théorie des sciences grâce à ses essais sur la critique de la terminologie scientifique. La nature de son travail explique que non seulement des approbations emphatiques mais aussi des critiques sévères lui aient été adressées, et Ohlburg les provoquait en toute conscience.
Les collègues et amis d’Ohlburg savent que, durant les dernières années de sa vie, il parlait fréquemment de rassembler ces essais dans un ouvrage systématique intitulé De la critique de la terminologie et de la nomenclature botaniques.
Cependant, il semble ne s’être jamais attelé à ce travail ; du moins, on n’a retrouvé à sa mort aucun document ou matériau s’y rapportant. En ma qualité d’assistant d’Ohlburg pendant de nombreuses années, on m’a confié l’honorable tâche d’effectuer des recherches et, le cas échéant, d’éditer ces travaux posthumes, ce qui a été fait (voir Lukas Ohlburg, Considérations posthumes sur la botanique, Munich, 1982). Après cette parution, qui n’aurait pu aboutir sans l’aide amicale du frère du défunt, le professeur Franz B. Ohlburg, de Hanovre, j’ai reçu fin 1982 une lettre dudit Franz B. Ohlburg dont je reproduis ici, avec son aimable autorisation, quelques extraits, qui ont une grande importance dans la compréhension des textes publiés ci-après :

« … vous recevrez aussi un colis en recommandé contenant un manuscrit de mon frère décédé. Comme vous le savez, il a laissé, en plus des textes scientifiques que vous avez édités, de nombreuses notes personnelles, essentiellement des journaux intimes que j’ai détruits sans les lire dans le respect de ses dernières volontés. En ce qui concerne la nature du manuscrit dont il est question ici, je me suis longtemps demandé s’il s’agissait de notes personnelles ou d’un texte écrit en vue d’être publié. Après plusieurs lectures, compliquées par le fait qu’une partie du manuscrit est rédigée en sténographie, j’en suis venu à la conclusion que mon frère avait conçu ces notes comme appartenant à De la critique de la terminologie et de la nomenclature botaniques. Même si j’ai de sérieux doutes quant à une éventuelle publication, celle-ci devrait être conforme aux intentions de mon frère. Cependant, avant d’entrer dans le détail, je dois vous donner quelques précisions sur la mort de ce dernier, qui pourraient apporter un éclairage particulier sur ce texte étrange.
Comme annoncé officiellement, mon frère a été retrouvé mort dans la maison de campagne de l’Ammerland que nous possédions tous les deux. Le décès, pour autant qu’on ait pu le déterminer, est daté du 3 mai 1981, et sa cause est une insuffisance cardiaque. Mon frère s’était isolé en septembre 1980 dans cette maison pour travailler à son projet. Bien que son cœur ne lui assurât pas le meilleur état de santé, il tenait à garder son autonomie, refusant catégoriquement toute aide domestique. Vous savez sans doute mieux que moi à quel point il pouvait se montrer têtu, surtout dans son travail. Je lui ai rendu visite à Noël 1980. Il m’a donné l’impression d’être satisfait, détendu et plus joyeux qu’à l’accoutumée. Le seul changement que j’ai remarqué est la barbe qu’il s’était laissé pousser. Il semblait en pleine possession de ses moyens intellectuels. Aujourd’hui, je dirais bien entendu que certaines de ses déclarations auraient dû me mettre la puce à l’oreille. Le 11 mai 1981, j’ai reçu un appel du commissariat local m’annonçant sa mort. Je me suis rendu sur les lieux le jour même. Hennting, un voisin agriculteur, avait appelé la police parce que contrairement à ses habitudes, mon frère ne s’était pas présenté chez lui pour récupérer son courrier et faire ses courses. Quand je suis entré dans la maison, sa dépouille avait déjà été transportée au village de Wiefelstede. Le médecin qui a émis le certificat de décès m’en a fait la description suivante. Malgré la pluie qui était tombée les jours précédents, les portes et les fenêtres étaient restées ouvertes. Mon frère était étendu devant son bureau, dans un état de légère décomposition dû au haut degré d’humidité qui régnait dans la maison. Curieusement, des mousses étaient apparues sur son visage, en particulier autour de sa bouche, de son nez et de ses yeux, ainsi que dans sa barbe. Pour des raisons évidentes, son corps avait immédiatement été placé dans un cercueil. Cependant, à l’exception de sa barbe sauvage, mon frère ne m’a pas paru négligé ni sous-alimenté. La maison était, je m’en suis moi-même assuré, propre et rangée, à une étonnante exception près : il y avait partout des amas et des coussins de mousse, le bureau en étant couvert, tout comme le sol. L’oreiller du lit en accueillait même plusieurs sortes, dont certaines avaient séché, et d’autres, du fait de l’humidité régnant dans la maison, étaient encore vertes. Cette situation explique la « moussification » de la dépouille de mon frère. Sur son bureau se trouvait, au milieu des mousses, le manuscrit en question ainsi qu’un stylo à plume ouvert. Ainsi, il semblerait que mon frère soit littéralement mort au travail.
Vous comprendrez en le lisant pourquoi j’ai hésité si longtemps à transmettre ce texte. Même si je suis profane en la matière, je crois pouvoir affirmer que ces pages ne présentent que peu d’intérêt pour la recherche en botanique. Je doute également que mon frère les ait écrites en pleine possession de ses moyens. Si, en tant que frère, je peux juger regrettable la confusion de sa pensée et de son langage, en tant que psychologue, elle me paraît alarmante. En effet, bien qu’il y soit continuellement question d’une critique de la terminologie, ce texte dans son ensemble ne me semble être que le psychogramme de sa sénilité avancée. Cependant, la réputation des travaux scientifiques de mon frère n’ayant jamais fait l’objet du moindre doute, je ne m’opposerai pas à cette publication. Je tiens toutefois à exposer en des termes très clairs mes réserves concernant les points de vue exprimés. La page de titre, de même que certains passages, indiquent que mon frère voulait le publier. Croyant honorer ses souhaits en vous transmettant ce manuscrit…»
Voilà pour les réflexions de Franz B. Ohlburg, dont je partage les réserves. Le manuscrit était rangé dans une chemise cartonnée marron très gondolée, sans doute par effet de l’humidité. Il est impossible de reconstituer l’ordre dans lequel les textes ont été écrits. Quoi qu’il en soit, Ohlburg a dû continuer à y travailler jusqu’à sa mort, bien que sporadiquement. Le manuscrit a été composé sur un papier classique de machine à écrire, ostensiblement divisé en deux parties. Le premier tiers a été écrit en sténographie au crayon, la méthode de travail préférée d’Ohlburg. Il dictait ensuite ses notes à sa secrétaire. La dernière partie, la plus importante, est rédigée au stylo plume en écriture normale, bien qu’Ohlburg ait utilisé de l’encre verte. Le texte aborde directement ce détail. Sur la chemise en carton, il avait sténographié au crayon le titre original, De la critique de la terminologie et de la nomenclature botaniques puis, sans doute dans un second temps, avait barré ce titre à l’encre verte et écrit soigneusement par-dessus: Mousse. La citation mise en exergue semble aussi avoir été ajoutée après-coup. K.M. Hambourg, octobre 1983

Extrait
« Mon père était considéré comme un excellent pédagogue. Et nous, ses fils, grattions la mousse jusqu’à ce que nos mains nous brûlent et que notre dos et nos genoux nous fassent mal, afin que notre père, à son retour, puisse depuis le léger brouillard de schnaps et de bière où il se trouvait dire ce qu’il disait toujours: Voilà. Là, on peut vivre. » p. 44

À propos de l’auteur
Klaus ModickKlaus Modick © Photo DR

Né en 1951 à Oldenbourg (Allemagne), Klaus Modick est l’auteur d’une douzaine d’ouvrages. Mousse, son premier roman, a été considéré comme une œuvre majeure d’écofiction dès sa parution en Allemagne, en 1984. (Source: Éditions Rue de l’Échiquier)

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Térébenthine

FIVES-terebenthine

  RL2020

En deux mots:
Admis à l’école des Beaux-Arts, Luc, Lucie et la narratrice vont choisir de s’exprimer à travers la peinture. Une technique qui leur vaudra les railleries de leurs professeurs et congénères, mais soudera «les térébenthine» tout au long d’une formation aux multiples facettes.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Les beaux-arts mènent à tout

En retraçant ses années d’études aux Beaux-Arts, Carole Fives fait bien plus que nous livrer une part de son autobiographie et la naissance de sa vocation. Térébenthine est aussi un traité sur l’art et un réquisitoire – féministe – contre son enseignement.

Carole Fives a choisi de faire les Beaux-Arts. Une période de sa vie qui sert de terreau – très fertile – à ce roman bien éloigné de son précédent opus Tenir jusqu’à l’aube, si on considère son combat féministe comme un invariant à toute son œuvre.
Bravant les mises en garde à l’égard d’une filière qui n’offre guère de débouchés, sauf pour une petite poignée d’artistes, la narratrice réussit son concours d’entrée et se retrouve très vite confrontée à un univers étrange où des concepts sont assénés de façon définitive par des enseignants qui semblent avoir compris que l’art avait désormais atteint ses limites, que la technologie allait transformer cet univers comme tant d’autres et que le spectacle, la «performance» allait prendre le pas sur l’œuvre elle-même.
Dans ce contexte, le trio qu’elle forme avec Luc et Lucie va très vite être marginalisé, non seulement parce qu’il se retrouve au sous-sol de l’école – le seul endroit où il est encore possible de peindre – mais parce qu’il est le seul à se confronter à cette «vieille» technique que plus personne n’enseigne: «À l’école, le professeur de peinture est en dépression depuis deux ans et, pour d’obscures raisons, il n’a pas été remplacé. C’est donc entre étudiants que vous allez vous former le plus efficacement, les autres enseignants ne se risquant que rarement jusqu’aux sous-sols, préférant éviter d’attraper la tuberculose et autres infections propres aux miséreux et aux artistes maudits.»
Le trio, reconnaissable à l’odeur qu’il traîne avec lui et qui lui vaudra le surnom de «Térébenthine», est victime de railleries, mais cet ostracisme aura aussi pour conséquence de les souder davantage. Ils sont pourtant loin de partager les mêmes idées sur l’art et sur la manière d’exprimer leurs idées. Mais ces débats font tout l’intérêt du livre. À chaque affirmation d’un professeur, à chaque confrontation aux œuvres des grands artistes, les questions sur le rôle de l’art, sur la façon de juger les œuvres, sur la définition du beau sont âprement discutées. Et très vite, au-delà des théories et de l’histoire de l’art, il est question d’émotions. Comme quand, à l’occasion d’un voyage à New York, la narratrice est saisie par la puissance d’un Rothko, par cette part inexplicable qui vous happe et vous transforme. Ou quand, devant l’œuvre que l’on imagine, «les pinceaux tombent, la distance s’abolit, et c’est le corps-à-corps, le peau-à-peau: la toile a tant à offrir.»
Carole Fives nous livre tous les aspects de ces années de formation qui, au-delà des études, s’étendent à la politique et aux questions de société, à l’amour et à la prise de conscience de la place de la femme dans un milieu très machiste. Elle s’imagine qu’en couchant avec Dimitri, elle pourra peut-être capter un peu de son savoir-faire, mais se rend vite compte que ce professeur accumule les aventures pour comble l’absence de sa femme Olga restée au Tatarstan. Elle va alors se détourner de lui et de ses enseignements. Et si durant une sorte de grand happening, elle pourra célébrer les artistes femmes, il faudra subir le machisme ambiant jusque dans sa chair. On notera du reste que la solidarité féminine est tout autant un leurre. Quand, par exemple, pour tout encouragement Véra Mornay lui explique qu’«un bon peintre est un peintre mort». Un tel «enseignement» conduisant à des drames.
Mais au-delà des obstacles et des attaques vécus dans cet «asile de fous» – pour reprendre la qualification utilisée par son père venu voir les travaux de fin d’année – viendra la révélation de l’écriture. Oui, les mots peuvent aussi transmettre les émotions.
En utilisant la seconde personne du singulier pour raconter cet épisode de sa vie, Carole Fives prend ses distances avec cette jeune artiste. Et si elle pose un regard attendri sur ce passé enfui, c’est d’abord pour souligner que c’est à ce moment-là, du côté de Lille, qu’est née une romancière. Pour notre plus grand plaisir !

Térébenthine
Carole Fives
Éditions Gallimard
Roman
176 p., 16,50 €
EAN 9782072869808
Paru le 20/08/2020

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Lille. On y évoque aussi New York et Paris.

Quand?
L’action se situe il y a une vingtaine d’années.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Certains, ou plutôt devrais-je dire certaines, se sont étonnés du peu d’artistes femmes citées dans notre programme d’histoire de l’art. Je leur ai donné carte blanche aujourd’hui. Mesdemoiselles, c’est à vous!»
Quand la narratrice s’inscrit aux Beaux-Arts, au début des années 2000, la peinture est considérée comme morte. Les professeurs découragent les vocations, les galeries n’exposent plus de toiles.
Devenir peintre est pourtant son rêve. Celui aussi de Luc et Lucie, avec qui elle forme un groupe quasi clandestin dans les sous-sols de l’école. Un lieu de création en marge, en rupture.
Pendant ces années d’apprentissage, leur petit groupe affronte les humiliations et le mépris. L’avenir semble bouché. Mais quelque chose résiste, intensément.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Le littéraire (Jean-Paul Gavard-Perret)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
Février 2004
Luc est debout devant sa toile, brosse à la main. Il prend du recul, s’avance, recule à nouveau… C’est un grand format, un lac immense dans une lumière froide. Une bande verticale à droite présente un motif plus abstrait, des cercles fluo, à intervalles réguliers.
Lucie et toi êtes assises à côté, sur un canapé de récup.
— T’en as pas marre, Luc, ça fait trois mois que tu bloques sur cette toile…
— Je n’arrive pas à terminer, il ne manque pas grand-chose mais ça ne tient pas… si seulement je savais ce que c’est…
— Et tu comptes y passer toute l’année ?
Luc s’assied sur son tabouret pivotant, ne lâche pas sa toile des yeux.
— C’est sûrement la partie gauche, c’est encore déséquilibré, je cherche, je cherche, c’est rageant, si près du but…
Lucie le coupe :
— T’as juste besoin de te changer les idées ! De sortir de cette cave !
— Laissez-moi encore quelques minutes…
Luc se relève, saisit un pot de pigment vermillon sur une étagère. Il verse un peu de son contenu dans l’assiette en plastique qui lui sert de palette.
Tu te caches les yeux derrière les mains : « Au secours, il va tout gâcher ! Je ne veux pas assister à ce massacre ! »
Lucie hausse les épaules : « Je ne vous comprends pas tous les deux, comment pouvez-vous continuer à peindre de façon si épidermique ! Comme si Duchamp n’était pas passé par là ! Plus personne ne peint depuis des siècles et vous vous obstinez ! C’est fini la peinture, mes potes, c’est mort ! »
— Ça va, j’ai beau être peintre, je pense à Duchamp, se défend Luc.
— Et ma chère Lucie, aux dernières nouvelles, ce n’est pas Duchamp qui a eu l’idée de faire entrer une pissotière dans un musée, c’est une blague de sa bonne copine Elsa…
— Elsa ?
— Elsa von Freytag-Loringhoven, pour vous servir !
— Pas facile à retenir, son nom.
— C’est pourtant elle qui a envoyé le bidet dans un salon de peinture, sous pseudo, comme le faisaient les femmes artistes à l’époque…
— C’était un urinoir, précise Lucie. Et puis il en a eu bien d’autres, des idées, Duchamp, le porte-bouteilles, la roue de vélo…
— Une roue de vélo sur un socle, ça fait toute la différence ! dit Luc.
Tu tentes de t’extraire du canapé :
— Quelle différence ?
— Elle devient sculpture…, marmonne Luc, à nouveau concentré sur sa toile.
Tu te lèves et t’approches de Luc :
— Eh bien moi je décide, mon petit Luc, qu’assis avec ton cul sur ton tabouret pivotant, tu es une œuvre d’art. Ça va, c’est pas trop inconfortable pour tes fesses, comme socle ? Je vais t’exposer pour mon diplôme ! Je te signe où ? Fesse gauche, fesse droite ?
— Très important, la signature, concède Lucie.
Luc grommelle :
— C’est idiot ces oppositions, nous sommes tous des conceptuels, des enfants de Cézanne. Peindre n’a jamais empêché personne de penser !
— De toute façon, la France c’est le pays de la littérature, pas de la peinture…
— Ici, on a peur des images…
— Waouh, on est des terroristes…
— Vous n’oubliez pas les impressionnistes quand même ?
— Les impressionnistes, c’est l’exception ! Ici, c’est le pays des Lumières, pas des impressions…
Luc lance un long « Putainnn… ».
Sur sa toile, le lac aux tonalités froides s’est transformé en bain de sang. Paniqué, Luc s’empare du premier chiffon qui lui tombe sous la main et tente d’absorber un maximum de pigment vermillon.
— C’est la cata !
— Mais non, Luc, ça donne la profondeur qui manquait à ta toile…
Lucie demande si elle peut prendre une bière dans le frigo.
— Quelle heure il est ?
— Déjà vingt heures…
— Dans ces caves, nuit/jour, jour/nuit, ça ne fait aucune différence…
— La bière, on la prendra dehors, allez ouste, on bouge avant que le gardien ne vienne nous virer d’ici…
— Un soir, on va se faire enfermer, avec les cafards et les rats crevés…

Pendant que chacun récupère sacs et vêtements, tu lances :
— Il paraît que l’école organise un voyage, vous étiez au courant ? Un voyage à New York !
— Oh putain, New York, the place to be ! dit Lucie.
— C’est Berlin, the place to be ! Enfin, New York, c’est un bon début…
Luc hausse les épaules :
— C’est 800 balles, leur voyage, moi, je les ai pas…
— Tu n’as pas encore touché la bourse ?
Luc nous montre les rouleaux de toiles et les châssis adossés au mur.
— Si, mais la bourse, j’en ai besoin pour vivre, tu vois, pas pour aller à New York! »

Extraits
« Six mois plus tôt
«PEINTURE ET RIPOLIN INTERDITS.» C’est ce qui est inscrit à la bombe, en lettres fluo, sur la façade du bâtiment.
Début des années 2000, à l’École des beaux-arts, on ne touche plus aux pinceaux ni aux pigments. Les étages ont été rénovés pour accueillir les ateliers vidéo, son et multimédia. Les éclaboussures de couleur et les odeurs de térébenthine ne sont plus tolérées, les ateliers de peinture, pour les derniers résistants, ont été déplacés aux sous-sols, dans les caves.
Mais tout ça, tu ne le sais pas encore. Toi, tu as dix-sept ans et tu rêves d’apprendre à dessiner, à peindre, à créer. En cette froide matinée d’avril, tu es venue passer le concours d’entrée des Beaux-Arts.
Autour de toi, des filles s’étreignent, s’embrassent, leurs sacs en jean débordent de tubes d’acrylique et de rouleaux de kraft.
— « Les Beaux-Arts ? Tu veux finir sous les ponts ? Ou sur le trottoir ? »
Un groupe de filles s’esclaffe, tandis qu’une autre leur rejoue la scène familiale.
— Bref, mon père m’a coupé les vivres, j’ai dû prendre un job de serveuse… sinon j’allais m’y retrouver plus vite que prévu, sous les ponts…
Un peu plus loin, des garçons vêtus de bombers sombres tirent sur des roulées, les yeux mi-clos.
Tu te sens ridicule avec tes Kickers mauves et ton immense carton à dessin Canson vert, moucheté de noir. Jusqu’ici, lorsque tu te rendais à la seule boutique spécialisée beaux-arts de la ville, tu ne croisais que des retraités. Tu comparais longuement le prix et le grammage des papiers tandis que dans le rayon d’à côté, une sexagénaire devisait gaiement aquarelle et pastel avec le vendeur.
Enfin, on vous fait entrer dans l’école et on vérifie vos cartes d’identité. L’épreuve pratique du concours consiste à « Produire une réalisation plastique à partir d’une œuvre ». On vous distribue un document imprimé en couleurs, un portrait d’enfant déguisé. Le titre est précisé en bas de la feuille, Paul en Arlequin, ainsi que le nom de Picasso, pour ceux qui, comme toi, n’auraient pas reconnu le génie du cubisme dans sa période dite classique.
Le tableau semble loin d’être terminé. Certains éléments sont juste esquissés, le fond est resté brut, laissant la toile apparente. Tu restes indécise devant cette image, Picasso a-t-il choisi de la laisser inachevée ou n’a-t-il simplement pas eu le temps de la finir, se désintéressant soudainement de son modèle pour une passionnante séance de tauromachie ? À moins que la guerre n’ait éclaté alors qu’il s’apprêtait à peindre le reste et qu’il ait préféré se lancer dans Guernica ? Mais n’y a-t-il pas là une question que tout artiste se pose, comment décide-t-on qu’une œuvre est enfin terminée ? Quand sait-on qu’on a posé l’ultime touche ?
Autour de toi, ça s’agite, ça rougit, ça transpire. Les candidats ont extrait moult matériaux de leurs cabas, du polystyrène et du carton, des morceaux de bois ou des pelotes de laine, des bouteilles vides ou du coton hydrophile… Il s’agit maintenant d’assembler ce beau bordel et de produire quelque chose qui ressemble à une sculpture.
À côté de toi, une fille en salopette bleue a crayonné sur un lé de papier peint une silhouette humaine éventrée. Elle s’applique maintenant à scotcher des bandes stériles dégoulinant d’encre rouge.
Tu n’as misé que sur tes fusains et tes couleurs pour t’exprimer. Tu observes une dernière fois la reproduction du Picasso et tu te lances dans une composition plus qu’aléatoire à partir du chapeau d’Arlequin. Il vous reste deux heures, pensez à mettre vos noms afin que le jury puisse identifier votre travail.
Tu souris à la fille en salopette, peut-être vous retrouverez-vous en septembre?»

« Comment peindre après la mort de l’art, après la barbarie, comment créer à l’ère du soupçon? Dans le sous-sol des Beaux-Arts, vous vous questionnez, vous vous disputez, vous vous influencez parfois mais vous savez qu’une seule chose compte: la nécessité de continuer, quoi qu’en pensent les enseignants de l’école.
Vous partez d’images de récupération, des revues, des journaux. Luc choisit des paysages qu’il trouve dans les catalogues de voyages et en fait disparaître les figures humaines, les textes, les prix. Il les vide de leur contenu, les épuise, jusqu’à leur réinsuffler une vision plus personnelle. Quant à toi, tu t’inspires de journaux dont tu reproduis aléatoirement les compositions. Tu mélanges des visages de stars à des portraits d’inconnus, des top-models et des photos des rubriques nécrologiques, des enfants du tiers-monde et des bébés grassouillets.
Les images extraites de la pub, de la télé ou d’ailleurs sont surtout un prétexte à peindre, encore et toujours, à chercher à digérer le monde, à le comprendre.
Loin d’être un espace de liberté absolue, la toile est ce lieu où un geste en impose un autre, puis un autre, et où enfin le chaos s’ordonne. C’est un dialogue silencieux, tu te confies et la toile te répond, les échanges s‘intensifient, jusqu’à ce que tu la gifles de tes coups de pinceau, de tes coups de raclette. La toile résiste et t’apprend que seule tu ne peux rien, qu’entre elle et toi il va falloir trouver un accord, même précaire, même fragile.
Parfois les pinceaux tombent, la distance s’abolit, et c’est le corps-à-corps, le peau-à-peau: la toile a tant à offrir. » p. 33-34

« Tu découvres d’autres artistes femmes. Les critiques ont beau dire que l’art n’a pas de sexe, tu sens qu’ils manquent d’objectivité et que le but est bien plutôt de faire passer pour neutre une histoire de l’art toute empreinte de virilité. Après une absolue domination du regard masculin pendant des siècles, les femmes artistes peinent à s’exprimer, à simplement oser prendre le pinceau, la caméra, le stylo, mais quand elles le font, c’est l’explosion. Cindy Sherman. Martha Rosler. Laurie Anderson. Louise Bourgeois. Jenny Saville. Barbara Kruger. Marlene Dumas. Annette Messager. Joan Mitchell. Kiki Smith. Yoko Ono. Geneviève Asse. Sarah Moon. Adrian Piper. Katharina Grosse. Vanessa Beecroft. Mona Hatoum. Ghada Amer. Judy Chicago. Elaine de Kooning. Frida Kahlo. Valérie Belin. Dorothea Lange. Tamara de Lempicka. Rachel Whiteread. Tatiana Trouvé. Suzanne Valadon. Chantal Akerman. Françoise Vergieli. Agnès Varda. Gina Pane. Eva Hesse. Marie Laurencin. Maria Helena Vieira da Silva. Wanda Gág. Sarah Lucas. Elizabeth Peyton. Agnès Martin. Mary Ellen Mark. Seton Smith. Nancy Spero. Valérie Jouve. Louise Lawler. Lisette Model. Martine Aballéa. Jana Sterbak. Rebecca Horn. Shirley jaffe. Claude Cahun. Carole Benzaken. Sally Mann. Elizabeth Lee Miller. Sylvie Blocher. Diane Arbus. Laura Owens. Rosa Bonheur. Françoise Huguier. Annie Leibovitz. Eija-Liisa Ahtila. Martine Franck. Helen Levin. Susan Rothenberg. Jane Atwood. Aurélie Nemours. Agnès Thurnauer. Alice Neel. Rosemarie Trockel. Magdalena Abakanowicz. Francesca Woodman. Barbara Morgan. Gertrud Arndt. Judith Rothchild. Anne-Marie Schneider. Berenice Abbott. Eva Aeppli. Mariko Mori. Camille Claudel. Yayoi Kusama. Sophie Ristelhueber. Bettina Rheims. Carla Accardi. Emily Carr. Sarah Morris. Germaine Richier. Claudine Doury. Dora Maar. Suzanne Lafont. Narie-ange Guilleminot. Sylvie Fleury. Julie Mehretu. Orlan. Sophie Calle. Meret Oppenheim. Guerrilla Girls. Dora Maurer. Niki de Saint Phalle. Charlotte Perriand. Tania Mouraud. Susan Hiller. Valérie Favre. Pipilotti Rist. Rineke Dijkstra. Jenny Holzer. Helen Frankenthaler. Gloria Friedmann. » p. 46-47

« Avec Dimitri, tu apprendras à dessiner des bouquets de fleurs, des vases, des pommes, des poires blettes, des carafons, des grappes de raisin, des mains ouvertes, des poings fermés, des raccourcis, des drapés, des plongées, des contre-plongées, des trompe-l’œil, des anamorphoses…
Avec Dimitri, tu apprendras à donner du plaisir sans jamais en recevoir. Dimitri fait l’amour comme s’il faisait des pompes à la salle de sport, il se tient au-dessus de toi, le buste détaché, les yeux fermés, à jamais inaccessible. Il est loin, très loin, au Tatarstan, avec Olga peut-être? Très vite tu comprends qu’il comble l’absence d’Olga avec de nombreuses autres femmes, modèles ou élèves. Et très vite tu te détournes de lui et de ses enseignements. De ses portraits de femme si idéalisés, si esthétisants, de son rapport au sexe si désincarné.
En comparaison avec les œuvres que tu vois à Beaubourg, peintes cinquante ans plus tôt, les sujets des toiles de Dimitri t’apparaissent totalement datés. Des nus féminins, toujours des nus, mais qui peut encore voir ça en peinture? Des madones, des Vierges à l’enfant, des déesses, des saintes, il y en a déjà plein les musées, au Louvre, au Musée d’art moderne, au British Museum, l’histoire de l’art en est remplie, jusqu’à saturation… » p. 51

« Dix jours plus tard, ton installation est prête. Il s’agit de poupées gonflables chaussées de lunettes, lisant Emmanuel Kant. Critique de la faculté de juger, plus précisément, ce texte qui parle du jugement de goût et d’esthétique. Tu as récupéré une table bistrot chez ton père et confortablement installé les poupées sur des chaises hautes. Elles sont rhabillées pour l’occasion, et sous les pulls et les jeans dont tu les as revêtues on ne distingue plus trop leur handicap.
Les enseignants n’en reviennent pas. Quelle bonne surprise! En voilà une force de proposition! Qui questionne la sculpture, le masculin/féminin, c’est vraiment passionnant. Et quel en est le titre? Poupées regonflées, tout simplement! Tu rassures les enseignants, non, non, ce n’est pas une œuvre féministe, il ne s’agit pas de libérer la femme mais simplement de rhabiller les poupées gonflables. Tout le monde se réjouit de voir que tu es enfin passée à des pratiques plus réfléchies que la peinture, on t’encourage à te documenter sur le mouvement Dada, on te promet un cours à venir sur cette vieille avant-garde, car oui, c’est la bonne nouvelle, malgré ton année au sous-sol, à fréquenter les rats et les damnés de la terre, tu es admise en deuxième année. » p. 57-58

« Quelques mètres plus loin, ton père s’arrête à nouveau devant une accumulation de préservatifs masculins suspendus sur des fils à linge. «Qu’est-ce que c’est que cette horreur?» Vous vous approchez, les capotes sont remplies d’encres colorées. Tu lis le cartel à voix haute, «Séropositif/Éros Positif».
Vous arrivez devant ton installation:
– Voilà, c’est mon travail… enfin, ce que j’ai fait pour l’examen, mais je préférerais qu’on descende voir mes peintures, elles sont dans mon atelier et…
Le gobelet de jus de pomme a glissé des mains de ton père, qui balbutie:
– Mais c’est pas croyable, ce genre de poupées, ce sont, ce sont… ! Ce n’est pas une école ici, c’est un asile de fous! » p. 59

« Tout en écrasant un mégot dans son cendrier de poche, Véra Mornay fait mine de regarder tes toiles. Véra n’est pas ta tutrice mais elle reste la prof de pratique artistique, c’est toujours elle qui sévit dans les ateliers. Elle te demande de t’expliquer. Quel est le sens de ces portraits, de ces figures? Pourquoi dansent-ils? Pourquoi sont-ils vêtus, pourquoi avoir utilisé du vermillon, du bleu, du blanc de Meudon? Pourquoi une série, pourquoi la peinture plutôt que la sculpture, pourquoi quelque chose plutôt que rien?
Tu alignes les phrases, tu te justifies, tu tentes une argumentation.
Elle te coupe.
«Vous n’êtes pas totalement bête.»
Elle insiste: «Je vous crois même plutôt intelligente.»
Tu l’attends au tournant. Tu sais qui elle est. Véra Mornay et sa réputation qui la précède, sa réputation qui est arrivée jusque dans les caves. Elle n’est sûrement pas venue là pour te complimenter. Elle a déjà détruit des centaines de vocations, poussé des étudiants au suicide. Tu inspires, te concentres sur tes baskets, la pointe blanche de tes baskets, comme une collégienne prise en faute.
Tu sais que le coup va porter, tu ne sais pas quand mais Véra Mornay est devant toi et son rôle dans l’école est clair: te briser.
Faire place nette.
Que tout un chacun ne se croie pas artiste.
Il n’y aura pas de place pour tout le monde.
Il y en a déjà peu pour les artistes femmes, comme elle.
Véra Mornay peine à exister sur la scène artistique française.
La preuve, elle se voit obligée de parcourir plus de 500 kilomètres aller-retour en train de Paris chaque semaine pour venir faire la prof.
Paris-province.
De la confiture aux cochons. 500 kilomètres aller-retour pour voir vos croûtes.
Qu‘elle fixe avec une mine dégoûtée.
Tu te prépares à esquiver les coups.
«Bon, vous n‘êtes pas bête. vous ne voulez pas faire autre chose que de la peinture?»
Ça y est, c‘était ça! C‘était juste ça!
Tu te détends.
Elle reprend
«Vous savez, un bon peintre est un peintre mort,»
Elle rit de son bon mot.
«Et ce mémoire, il avance, il en est où?»
Tu bredouilles, tu as du mal avec ça, c’est compliqué pour toi d’être à la fois actrice et spectatrice de ton travail, tu préfères laisser ça aux critiques. » p. 112-113

À propos de l’auteur
FIVES_Carole_©Francesca_Mantovani
Carole Fives © Photo Francesca Mantovani 

Carole Fives est l’autrice de sept livres, parmi lesquels Une femme au téléphone et Tenir jusqu’à l’aube dans la collection «L’Arbalète». (Source: Éditions Gallimard)

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Cet autre amour

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En deux mots:
La psychanalyse illustrée. Séance après séance, une l’analyse est détaillée, du trouble né avec le transfert à l’incompréhension des proches. Un «roman» devenu nécessaire pour l’auteur et éclairant pour le lecteur.

Ma note:
★★★ (beaucoup aimé)

Cet autre amour
Dominique Dyens
Éditions Robert Laffont
Roman
234 p., 18 €
EAN : 9782221197453
Paru en août 2017

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris. Un voyage en Suisse, à Morges est également évoqué.

Quand?
L’action se situe de nos jours, de 2013 à 2016.

Ce qu’en dit l’éditeur
Tu crois que c’est normal d’être amoureuse de son psy ?
« L’histoire que je m’apprête à raconter est une histoire d’amour. Une vraie, une incroyable histoire d’amour, qui m’a saisie par surprise et à laquelle il m’a été impossible de résister. Pendant deux longues années, peut-être davantage, j’ai mené une double vie. Je parlerais plutôt d’une vie double, c’est-à-dire fragmentée, divisée entre une vie conjugale heureuse, ouverte au regard des autres, et une vie intime, secrète, qui a puisé son inspiration dans les profondeurs de mon inconscient. »
Quel est ce lien d’«amour» unique qui unit un(e) patient(e) à son (sa) psychanalyste? C’est donc ça, le transfert? Telle est la question que tente de cerner la narratrice de Cet autre amour lorsque, amenée à entreprendre une thérapie à la suite d’un choc émotionnel violent, elle tombe amoureuse de son analyste. Ce récit à la fois pudique et cru d’un amour hors du commun rend un vibrant hommage à la fascinante aventure affective et intellectuelle qu’est la psychanalyse.

Ce que j’en pense
« L’histoire que je m’apprête à raconter est une histoire d’amour. Une vraie, une incroyable histoire d’amour, qui m’a saisie par surprise et à laquelle il m’a été impossible de résister. Pendant deux longues années, peut-être davantage, j’ai mené une double vie. Non pas dans le sens où on l’entend généralement, car je n’ai pas eu d’amant. Je parlerais plutôt d’une vie double, c’est-à-dire fragmentée, divisée entre une vie conjugale heureuse, ouverte au regard des autres, et une vie intime, secrète, qui a puisé son inspiration dans les profondeurs de mon inconscient.
Tout a commencé avec la fausse mort de M. Sans elle, sans cet événement qui m’a proprement désagrégée, rien ne serait jamais arrivé. Nous sommes le 8 février 2013. C’est le milieu de la matinée. À cette heure notre petit immeuble parisien a retrouvé son calme, l’appartement est silencieux, notre fille cadette est au lycée, les deux aînés n’habitent plus la maison. » Dès les premières lignes, tout est dit, ou presque. Si ce nouveau livre de Dominique Dyens se revendique comme un roman, il s’agit d’abord d’une confession, d’un témoignage d’autant plus fort qu’il s’est quasiment imposé. Car, comme l’explique la narratrice, Cet autre amour a phagocyté tout autre projet littéraire. Il n’était alors plus possible de poursuivre l’écriture d’un roman déjà commencé, no même de se lancer dans un nouveau projet tant ses séances lui «prenaient la tête».
Tout avait pourtant commencé sans à priori, simplement dans l’idée que la consultation d’un psychanalyste pourrait la soulager après le choc subi suite à la découverte de son mari inanimé dans l’appartement et la prise de conscience qu’il était passé près de la mort. Une issue «impensable». Voici donc la narratrice au seuil d’une aventure inédite: «C’est étrange, cette impression de me retrouver dans une situation presque analogue à celle d’une consultation médicale, sans toutefois parler d’autre chose que des douleurs de l’âme. Je lève les yeux vers l’homme assis en face de moi. Je ne décèle sur son visage aucune trace d’ennui ni d’ironie. Il m’écoute au contraire avec attention. Et sa sollicitude me touche. » Voilà comment ce fameux transfert se met en place. Le praticien instaure une relation de confiance, la patient commence à se laisser aller. Très vite, les confidences affleurent, y compris celles qu’on avait promis de ne pas dire. En l’occurrence, ne pas dire qu’on est écrivain. Une mission impossible, tant la création littéraire est indissociable de son existence, de son quotidien et vient brouiller l’analyse en cours.
« À force d’inventer des vies, je ne suis plus capable de penser la mienne. Je peux m’immiscer dans la tête de mes personnages, les faire parler, pleurer, rire, mais dès qu’il s’agit de moi, j’éprouve une sensation de vide. J’ai effectivement l’impression de ne plus savoir ordonner et structurer mes pensées, encore moins les formuler.
La solution va finir par s’imposer d’elle-même, évidente. Il faut traiter ces séances comme le ferait un écrivain. Il fait prendre des notes, dresser der compte-rendus des séances, essayer de comprendre ce qui a été dit – et ce qui n’a pas été dit – et les raisons de ce choix. Une analyse de l’analyse en quelque sorte. Exercice salutaire, mais aussi terreau très fertile du livre qui prend ainsi forme.
« C’est dans ce café, sur les notes de mon iPhone, que je consigne mes séances. L’écriture me sert d’exutoire et m’aide à classer et clarifier mes pensées. Et ce n’est qu’une fois la séance couchée sur le papier et mes émotions calmées que je peux m’en aller, avec l’impression d’avoir laissé sur la banquette un autre de ces anciens vêtements dont le poids m’encombrait. Que la séance ait été douloureuse ou joyeuse, que j’en ressorte frustrée ou au contraire emplie de satisfaction, entre le moment où je descends les escaliers du cabinet de mon psychanalyste et celui où je pénètre dans ce café, je ne suis liée à personne, ni affectivement ni socialement, mais ne suis définie que par mon vécu et mes émotions. Et cela aussi est une nouvelle plage de liberté intemporelle que je découvre et savoure. »
Reste que ces rendez-vous permanents chez le psychanalyste commencent à intriguer. Aux interrogations de la fille viennent s’ajouter les méfiances, voire la jalousie du mari. Cet «M» qui a tout déclenché et qui ne sera pas davantage nommé tout au long du livre. Pourtant le lecteur attentif le retrouvera dans les remerciements et comprendra combien le récit qu’il vient de lire est autobiographique, bien davantage que pour toute l’œuvre de Dominique Dyens et quand bien même elle se rendra compte que La femme éclaboussée contient beaucoup plus d’elle qu’elle ne se l’était imaginée. De découvertes en surprises, comme ce traumatisme durant l’adolescence, voici la narratrice en train de se (re)découvrir, en train de se (re)construire et en train de tomber à nouveau amoureuse. C’est bien entendu là le point central du livre que le titre résume clairement. Et qui sera lui aussi résolu par la littérature, par les «Fictions de la psychanalyse» et notamment par la lecture de Stefan Zweig, suivi de celle de sa correspondance avec Freud. Le tout s’achevant en apothéose lors d’un salon du livre, celui qui se déroule au bord du lac Léman, à Morges.
Si le livre est aujourd’hui bouclé et nous offre une plongée saisissante dans un cabinet de psychanalyse, l’auteur reste très discrète sur la suite des événements. Mais qu’importe, on comprend que désormais elle est prête à reprendre la plume et à poursuivre sa belle carrière.

NB. Pour les Suisses et ceux qui feront le déplacement sur les bords du Léman, Dominique Dyens sera (forcément) présente au livre sur les quais du 1er au 3 septembre à Morges.
Pour les Parisiens, signalons que Dominique Dyens présentera son livre à la Librairie Gallimard, 15 Boulevard Raspail, 75007 Paris le mardi 5 septembre à partir de 18h30.

Autres critiques
Babelio
Le littéraire (Jean-Paul Gavard-Perret)
Pluton magazine (avec entretien)
Blog A book is always a good idea
Blog Lis-moi si tu veux 
Blog Au pouvoir des mots


Dominique Dyens présente «Cet autre amour» © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre

Extrait
« Je rédige effectivement des sortes de comptes rendus de mes séances depuis que j’ai commencé ce travail, mais je m’autocensure et ne transcris jamais quoi que ce soit de mes sentiments. Est-ce ce jour-là que vous me suggérez de faire quelque chose de mes séances, de les écrire, de les transformer ? Je ne sais plus mais vous me parlez de dialogue, me dites de réfléchir à la forme, au nombre de personnages. Je vous fais remarquer qu’il n’y a jamais rien d’autobiographique dans mes romans. Cela vous fait sourire. Vous n’en croyez pas un mot. Je vous écoute poliment, persuadée du contraire. L’avenir vous donnera raison, quand, au détour de plusieurs séances et d’interprétation de rêves, je réaliserai que j’ai distillé quelque chose de ma vie dans mon premier roman, La Femme éclaboussée. Mais je n’en suis pas encore là. Pour l’heure, je me dis juste que vous ne savez pas que jamais je n’écrirai de livre aussi intime et cela me désole un peu. Cependant j’aime bien que vous me parliez d’écriture. Et si je n’écarte pas complètement la possibilité de commettre un jour un roman autobiographique, je suis bien loin d’imaginer alors que celui-ci pourrait revêtir la forme d’un récit sur le transfert amoureux. »

À propos de l’auteur
Écrivain, Dominique Dyens est notamment l’auteure de huit romans, parmi lesquels La Femme éclaboussée (Héloïse d’Ormesson 2000), Intuitions (Héloïse d’Ormesson 2011), Délit de fuite (Héloïse d’Ormesson 2008), Lundi noir (Héloïse d’Ormesson 2013) et Cet autre amour (Robert Laffont, 2017). (Source: Éditions Robert Laffont)

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