L’Avantage

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En deux mots
Dans la vie de Marius, il y a qu’une sorte de vide existentiel qu’il essaie de remplir en disputant un tournoi de tennis. Hébergé chez les parents de Cédric, son ami et partenaire, dans une villa du sud de la France, il promène sa mélancolie des courts aux bars. Pas vraiment de la graine de champion…

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

La vie, comme un tournoi de tennis

Thomas André a su profiter d’un Master de création littéraire pour peaufiner un premier roman très original. Construit tout au long d’un tournoi de tennis, il dresse un sombre portrait de notre jeunesse.

Marius passe des vacances dans le sud de la France avec ses amis Alice et son frère Cédric, les enfants de Maud et Georges. Dans leur maison avec piscine, le temps s’écoule agréablement, tous les occupants profitant des journées ensoleillées pour ne pas faire grand-chose sinon manger, boire (plutôt beaucoup) et se reposer. Alice doit mettre la main à son mémoire et les garçons participent à passent des tournois de tennis. Marius se révèle être un adversaire redoutable, notamment pour Cédric qui, après une nouvelle défaite face à son ami, entend arrêter le tennis. Est-ce seulement sur le coup de la déception qu’il a affirmé cela, lui qui gamin « s’était dégoté une raquette et s’était mis à taper furieusement la balle contre le mur du garage et avait joué comme ça, contre lui-même, plusieurs années d’affilée ». Puis Marius avait débarqué. « À partir de là, on avait passé des heures ensemble sur le court, à se mesurer l’un à l’autre. J’ai souri en repensant à tout ça, et je me suis demandé ce que je serais devenu si, à l’époque, je n’avais pas rencontré ce garçon possédé par le tennis qui, plein d’assurance, m’avait entraîné dans son sillage. »
Après une virée à la plage, une sortie en mer pour du ski nautique et une tournée au casino et dans les bars, le sujet est oublié. Il faut reprendre le chemin des courts, il faut s’entrainer pour avoir une chance de progresser dans le tableau. Mais dans ce sud qui incite davantage au farniente Cédric et Marius vont continuer à jouer avec le feu. Et si Marius passera tout près de la correctionnelle en arrivant en retard et encore passablement secoué, Cédric manquera carrément le virage.
Voilà toute l’attention reportée sur le seul Marius dont les prestations commencent à retenir l’attention d’un fan-club et de la bande des argentins qui tous les étés viennent encaisser les primes des tournois, eux qui sont les maîtres de la terre battue.
On l’aura compris, les matches de tennis qui se succèdent sont pour Thomas André la métaphore de ces jeunes vies qui réussissent quelquefois des points gagnants venus d’ailleurs, mais qui pour la plupart vont déraper, faute de motivation, faute de concentration. Du coup, l’enjeu n’est pas savoir si Marius va remporter le tournoi, mais s’il va parvenir à remplir une vie qu’il semble davantage regarder passer que prendre à bras le corps. De ce point de vue, l’épilogue ne laisse guère place à l’optimisme. Même si…

L’avantage
Thomas André
Éditions Tristram
Roman
160 p., 17 €
EAN 9782367190808
Paru le 7/01/2021

Où?
Le roman est situé en France, dans le sud de la France où séjourne le narrateur, venant de Lens. On y évoque aussi Paris et Buenos-Aires.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Marius a seize ans, ou peut-être dix-sept. Il participe à un tournoi de tennis, l’été, dans le sud de la France. Il vit chaque partie avec une intensité presque hallucinatoire, mais le reste du temps, dans la villa où il séjourne avec ses amis Cédric et Alice, rien ne semble avoir de prise sur lui. Il se baigne. Il constate qu’Alice rapproche de lui ses jambes nues. Il accompagne Cédric le soir dans tes bars de la ville.
Les événements se succèdent, moins réels que le vide qui se creuse en lui, jour après jour. Jusqu’à ce que Marius retrouve, sur l’immuable rectangle de terre battue, un nouvel adversaire…

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com 
DIACRITIK (Christine Marcandier)
Blog Cultures sauvages
Canal + (Augustin Trapenard)
Culturopoing
Trends-Tendances – Le Vif
France bleu (Le coup de cœur des libraires)
Blog shangols 
Blog L’Espadon
Blog Baz’Art 
Le blogue de Tilly 

Les premières pages du livre
« Je n’arrivais pas à exister. Il allait me prendre mon service encore une fois et plier le match en deux sets. Mais qu’est-ce que je pouvais faire, Ça jouait trop vite pour moi.
Sur ma ligne, j’ai fait rebondir la balle trois ou quatre fois avant de servir. J’ai forcé sur mon bras et c’est sorti d’un bon mètre. J’ai poussé ma deuxième dans le terrain et il a retourné long. Il m’agressait dès la première frappe. Il cherchait à venir au filet, sans se précipiter. J’ai insisté sur son revers, en essayant de varier les trajectoires, mais ça ne servait à rien. Il a accéléré long de ligne, s’est engouffré dans le terrain et a claqué son smash. Voilà, ça faisait déjà 3-1, c’était bientôt fini.
Je lui ai renvoyé les balles et j’ai croisé le regard de Cédric derrière le grillage. Il a mis ses mains en haut-parleur et m’a crié de me secouer, que je n’étais pas un punching-ball. J’ai détourné le regard. Je m’en foutais de perdre, peut-être même que j’en avais envie. Le soir commençait à tomber. Il faisait toujours aussi chaud, mais les couleurs avaient perdu de leur superbe. La terre battue était fatiguée sous nos pieds, sèche et toute pâle. Elle ne collait même pas à nos semelles, elle se contentait de cramer sous le soleil. On aurait dit de la poussière.
Sur son service, il a continué sur le même rythme. Il utilisait son chop pour me couper les jambes, trouvait toujours de la longueur, des angles, Je me sentais dépassé, comme un nageur emporté par le courant. À 40/30, il m’a mis au supplice en coup droit, avant de conclure le point sur une amortie sortie de nulle part. Je n’ai même pas essayé de courir, c’était trop bien touché,
Je me suis assis sur mon banc et j’ai étendu les jambes. Mes chaussettes étaient pleines de terre battue. Il y avait des mouches qui me volaient autour, attirées par la chaleur de mon corps. J’ai remarqué que l’ombre commençait à se déployer sur le bord du court. Bientôt, l’atmosphère deviendrait presque respirable. Je pouvais peut-être essayer de tenir jusque-là, pour voir. Je me suis essuyé les paumes sur mon tee-shirt et j’ai bu une gorgée d’eau. Elle était tiède, ça m’a donné envie de vomir.
J’ai servi mollement, sans plier les jambes, et j’ai commencé à refuser le jeu, juste mettre la balle dans le court, encore et encore. Il ne s’est pas démonté, il a essayé d’ouvrir lentement une brèche dans ma défense. Je me contentais de jouer long, sans mettre d’intensité. D’un coup, je suis venu au filet et j’ai arraché le point comme ça, par surprise. Je me suis replacé l’air de rien, et j’ai servi une première balle bien cotonneuse. Plutôt que de me rentrer dedans, il a retourné en slice. J’ai accéléré et son passing a fini dans le couloir.
Sur balle de jeu, 1l s’est mis à jouer comme moi. Il y avait de la tension sur le court maintenant. On a frappé la balle une vingtaine de fois chacun, avant qu’il craque en coup droit. J’étais peut-être plus patient que lui. J’ai renvoyé les balles par-dessus le filet et j’ai jeté un coup d’œil sur le bord du court. L’ombre, oblique, se rapprochait déjà de la ligne intérieure du couloir.

On est arrivés à 30/A. Entre chaque point, il replaçait sa tignasse rousse dans son bandeau. Il prenait tout son temps avant de servir. On tenait chacun notre ligne sans reculer d’un pas. Rompant la monotonie de l’échange, il est venu au filet d’un chop furtif. J’ai joué mon passing en demi-volée et, au dernier moment, il a dérobé sa raquette pour laisser passer la balle. Elle a plongé juste devant la ligne de fond, il n’y avait rien à dire. C’était le genre de point qui fait basculer un match. Je me suis penché en avant pour attendre son service. Il a tenu longtemps, dans la diagonale revers, avant de craquer une nouvelle fois.
Je suis retourné sur mon banc. Cédric a essayé de se glisser dans mon champ de vision mais j’ai enfoui mon visage sous ma serviette. Je ne voulais pas de ses encouragements. Je me sentais trop fatigué, je n’avais pas envie de continuer à me battre. Juste quelques mètres d’ombre encore, et puis terminé.
Les points duraient longtemps maintenant. Il m’a fait cavaler d’un coin à l’autre du terrain avant de me perforer en coup droit. Derrière, il s’est ouvert le court au service et m’a mis à deux mètres de la balle. Il avait l’air d’avoir repris du poil de la bête pendant le changement de côté. Son tennis avait retrouvé toute sa fougue, tout son allant. J’ai joué trop court à nouveau, et il m’a puni en deux coups de raquette.
J’essayais de tenir l’échange, mais c’était peine perdue, il jouait trop vite, trop long, je n’avais pas le temps. Il m’a travaillé côté revers, bombant les trajectoires, puis son slice est venu s’échouer juste dans l’angle du carré de service. Les deux pieds dans le court, il m’a tranquillement ajusté dans le contre-pied.
Je suis allé voir la marque et je l’ai effacée du bout de la semelle. Je savais qu’elle était bonne, je voulais juste reprendre un peu mon souffle. Je suis retourné me placer d’un pas traînant. L’ombre avait gagné toute une partie du terrain maintenant, mais comme on avait changé de côte, je continuais à griller dans le soleil. J’ai suivi un court croisé au filet et il m’a lobé d’un coup de poignet. Rien de ce que Je faisais ne pouvait le surprendre. Il a lâché son service sur le T et mon retour est resté dans ma raquette. On s’est serré la main et j’ai fourré mes affaires dans mon sac. Je n’ai toujours pas regardé dans la direction de Cédric qui entrait sur le court. Il s’est arrêté pour dire un mot à mon adversaire et s’est approché de moi. J’ai levé la main de mauvaise grâce et il a tapé dedans avant de m’ébouriffer les cheveux. Ce sera pour la prochaine fois, il a dit. C’est ça, J’ai fait.
Dans le club-house, on a bu un verre tous les trois. Je n’avais pas tellement envie, mais ils ont insisté pour que je prenne une bière. Mon adversaire nous a demandé ce qu’on faisait dans le coin. Pendant que Cédric lui racontait nos vies, lui n’arrêtait pas de gratter son début de barbe, comme si elle le démangeait. Il nous a expliqué qu’il habitait la région depuis quelques années. Il avait raccroché les raquettes petit à petit — le boulot, la vie quoi — mais l’année dernière, comme ça, sans crier gare, il avait eu envie de s’y remettre. Après avoir dit ça, il a laissé planer une espèce de sourire et il a fouillé dans ses poches à la recherche de ses cigarettes. Cédric en a accepté une et ils sont allés la fumer dehors, pendant que je restais seul à finir ma bière. J’ai observé un peu mon reflet dans le miroir moucheté de noir, derrière le bar. J’étais vraiment pâle, malgré le sang qui mt battait aux tempes. La juge-arbitre, occupée à mettre des bouteilles de Coca au frigo, m’a regardé d’un drôle d’air. Elle a eu l’air de vouloir dire quelque chose, mais finalement elle s’est ravisée.
Dans la voiture, j’ai regardé défiler le paysage. Les champs étaient marron et jaunes autour de nous. Il y avait une sorte d’intensité dans l’air, comme s’il était surchargé de lumière. Cédric, le coude sur l’appui de fenêtre, n’arrêtait pas de parler. J’ai allumé la radio et j’ai monté le volume. T’es passé à ça, il a dit. Mais non, j’ai dit, ça jouait trop vite pour moi. Il a continué à me jeter des regards à la dérobée, tout en prenant les virages sans jamais ralentir. Regarde la route, j’ai dit, j’ai pas envie de finir dans le ravin.
On s’est engagés dans les hauteurs. Les pins parasols nous protégeaient de la lumière rasante du soir. Cédric a enlevé ses lunettes de soleil et les a rangées dans la boîte à gants. Il a dérapé dans l’allée de gravier et a arrêté la voiture à cinq centimètres de celle de son père.
J’ai fait le tour de la maison pour aller m’asseoir sur la terrasse. Alice était en train de nager. Elle portait son maillot vert et des lunettes de piscine. Elle avait l’air très sérieuse, dans l’eau. Je me suis enfoncé dans le transat et j’ai commencé à l’observer. Elle nageait un crawl régulier, prenant soin du moindre de ses mouvements. Moi, je sentais tous mes muscles fatigués, j’avais la tête qui bourdonnait. Quand elle est remontée à l’échelle, elle dégoulinait de partout. Elle a essoré ses cheveux et m’a éclaboussé en me faisant une bise, même ses joues étaient mouillées. Je me suis essuyé du revers de la manche pendant qu’elle s’asseyait à côté de moi. Une guêpe est venue vrombir autour de nous, elle a essayé de la chasser en agitant la jambe. Tu veux boire quelque chose? Je n’ai pas eu le temps de répondre, elle était déjà partie nous chercher du rosé. Il était tellement frais que ça faisait de la buée sur nos verres. On les a fait tinter l’un contre l’autre et Alice a plongé ses lèvres dedans. J’en ai bu une gorgée aussi, c’était sucré et comme acidulé sur ma langue.
On n’attendait que vous pour diner, a dit Georges en désignant la table. C’était du poulet froid, de la salade et beaucoup de vin. À chaque fois que j’avais fini mon verre, Georges me resservait. On mangeait sur la terrasse, toutes lumières éteintes pour éviter d’attirer les moustiques, mais Ça ne servait à rien. Ils nous piquaient partout, les jambes surtout. »

Extraits
« Sandra est venue à ma rencontre. Bah alors, qu’est-ce que tu fous? elle a dit. Derrière elle il y avait un grand type tout maigre et c’était mon adversaire. Sur le terrain, il balançait des coups droits dans tous les sens et moi, pris au dépourvu, je jouais beaucoup trop court pour l’inquiéter. J’étais encore tout gluant de sommeil et il fallait courir partout sur le terrain. Ça faisait déjà 2-0 pour lui. Il jouait bien, cette fois j’allais enfin me faire battre. Je me suis quand même concentré pour mettre quelques jeux. Je suis revenu à 2-1. Il faisait les points gagnants et les fautes, et moi, de la figuration. Bizarrement, ma gueule de bois n’était pas si terrible. C’était presque agréable. Quand j’étais sur la balle, je tentais un passing, sinon tant pis. Mais il n’est pas parvenu à se détacher et même à 4-4, j’ai pris l’avantage. Je suis monté à contretemps, j’ai serré le jeu en coup droit, et j’ai mis mon service blanc. À 5-4, 30/A, il a fait une double faute et je n’ai pas réalisé tout de suite que j’avais balle de set. J’ai retourné dans le court, et il a fait une nouvelle faute.
J’étais un peu gêné en me rasseyant sur mon banc. J’avais gagné le premier set sans le faire exprès. »

« J’ai mis un sachet dans le fond de ma tasse, avant de verser l’eau chaude. Je me sentais fatigué, mais mon cerveau continuait de vrombir. Je me suis brûlé la langue en buvant la première gorgée et, en attendant que ça refroidisse, je me suis assis sur le bord de la piscine. Il y avait des petites bestioles qui flottaient à la surface. J’en aidé une à sortir, en la recueillant dans ma paume. Elle s’est secouée et s’est envolée. J’aurais bien aimé que la chouette se manifeste mais elle n’était toujours pas là. »

« Quand j’étais gamin, je n’arrêtais pas de perdre des matchs pourtant faciles sur le papier. Un jour, j’avais peut-être douze ans, mon coach m’a dit que j’étais une fiotte et j’avais commencé à pleurer, devant lui. »

« Mon ombre est toujours là, sur le court, avec moi. Elle s’étire même davantage à mesure que le soir tombe. Chaque fois que je frappe la balle, je la voir accomplir exactement le même geste que moi. On pourrait presque croire que c’est elle qui joue, elle qui existe, que moi je ne suis personne, rien d’autre qu’un double indistinct, sans texture. »

« Comme je ne bougeais pas, elle a continué à me parler de Cédric. Déjà, gamin, il était intenable. Un beau jour, il s’était dégoté une raquette et s’était mis à taper furieusement la balle contre le mur du garage. Ça résonnait dans toute la maison. Il avait joué comme ça, contre lui-même, plusieurs années d’affilée, jusqu’à ce que je débarque. À partir de là, on avait passé des heures ensemble sur le court, à se mesurer l’un à l’autre. J’ai souri en repensant à tout ça, et je me suis demandé ce que je serais devenu si, à l’époque, je n’avais pas rencontré ce garçon possédé par le tennis qui, plein d’assurance, m’avait entraîné dans son sillage. » p. 65

À propos de l’auteur
ANDRE_Thomas_©philippe_matsasThomas André © Photo Philippe Matsas

Thomas André a vingt-neuf ans. L’Avantage est son premier roman. (Source: Éditions Tristram)

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Indice des feux

DESJARDINS_indice_des_feux  RL_hiver_2021  68_premieres_fois_logo_2019

En deux mots:
Un adolescent qui combat une leucémie, un couple qui attend son premier enfant, un surdoué qui fuit le bel avenir qui s’offre à lui ou encore une bande de gamins qui voit son terrain de jeu rasé par un projet immobilier… Sept nouvelles qui racontent combien la vie a besoin d’un bel environnement.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

7 histoires qui disent la fragilité du monde

Dans ce recueil de nouvelles, Antoine Desjardins réussit le tour de force de raconter les maux de notre planète sans parti-pris militant, ce qui donne encore davantage de force à ses écrits.

Ce premier livre du Québécois Antoine Desjardins rassemble sept nouvelles qui, pour certaines, se rapprochent davantage d’un court roman et qui ont pour point commun de parler d’écologie et des dangers qui guettent notre planète. Le tout avec beaucoup d’élégance et de finesse, presque comme en arrière-plan du récit. C’est le cas de « À boire debout » qui ouvre le livre. On y croise un garçon de 16 ans coincé au septième étage de l’hôpital de Montréal. L’étage de ceux dont l’espérance de vie est très limitée. Pour le narrateur, tout a commencé le vendredi 26 novembre 2017 en cours de biologie. Une soudaine faiblesse suivie d’une perte de connaissance. Les premiers traitements s’avèreront inefficaces. Suivront alors une batterie de tests et l’hospitalisation. «Mon corps a jamais répondu aux traitements comme prévu. Après quatre semaines de chimio, la leucémie s’était pas résorbée à leur goût. Ils ont contre-attaqué avec une nouvelle ronde de chimio, m’ont passé au micro-ondes avec leur machine intergalactique, rectifié les doses, essayé une couple de nouveaux médicaments. Ils m’ont dit leurs noms, mais à part le «Vin Christine», je les ai tous oubliés. Ils sonnaient pas mal tous comme des noms de joueurs de hockey russes.»
En attendant l’échéance, le temps se déroule au rythme des soins et des visites. Celles de la famille qui se désespère et s’épuise, y compris financièrement, allant jusqu’à provoquer un sentiment de culpabilité pour le garçon qui se dit que s’il partait plus tôt, cela arrangerait tout le monde. Celle de son infirmière préférée qui lui remonte le moral. Au fur et à mesure que son mal le ronge, des rêves de catastrophe le hantent, à l’unisson des informations qui parlent du réchauffement climatique, du détachement d’un iceberg géant ou encore d’une attaque d’ours affamés dans un village.
La seconde histoire se déroule d’abord à Cape Cod où Sam et son ami assistent au passage des baleines. Et le spectacle est au rendez-vous dans cet endroit réputé pour le ballet des cétacés. De retour à Montréal avec les images du couple formé par une baleine et son baleineau, ils se mettent à la recherche d’un appartement un peu plus grand pour pouvoir accueillir leur progéniture. Mais la crise du logement n’est pas qu’un slogan et il leur faudra se consoler en dénichant une maison à Laval-des-Rapides. C’est là que la nouvelle de la mort de «leur» baleine va les secouer. D’autant que le cas n’est pas isolé. L’activité humaine allant entrainer la fin de l’espèce. Je ne dirai rien de l’épilogue de cette sombre fable.
Dans «Étranger», on fait la connaissance d’un homme parti noyer son chagrin dans l’alcool après que sa femme l’ait quitté et qui erre passablement ivre dans le quartier où se trouve le domicile de son ex-femme. Des bruits près des sacs à ordure attirent son attention et il finit par se retrouver nez à nez avec un coyote. Une histoire de peur et là aussi un épilogue inattendu.
«Feu doux» nous est raconté par Cédric, l’aîné d’une fratrie qu’il compose avec ses deux sœurs cadettes Sophie et Maude et son frère benjamin, Louis, qui a huit ans de moins que lui et qui va s’avérer très doué. «Une fois mon frère installé en résidence et ses études subventionnées par l’université McGill, mes parents ont enfin pu souffler un peu. Toutes ces années de dur labeur, de surtemps, de dévouement, de sacrifices, n’avaient pas été vaines. Ils irradiaient de fierté. Leurs quatre enfants, des universitaires. Leur petit dernier, un génie en devenir. Chacun avait trouvé sa voie. Chaque chose avait trouvé sa place.» Sauf qu’à l’issue de ses brillantes études de Droit, il décide de faire un grand voyage. De Birmanie, il ira en Inde. Puis part en Mongolie, en Indonésie, aux Philippines, au Japon, en Nouvelle-Zélande pour atterrir en Australie. C’est alors que son aîné s’est rappelé la phrase de son prof de biologie: le génie frôle toujours la folie. Une phrase qui va le hanter, y compris lorsque Louis revient à Montréal pour se spécialiser en droit de l’environnement. Car son engagement est à mille lieues de ses capacités. Il fait dans le bénévolat et l’ascétisme avant de décider de revenir aux sources, de travailler avec et pour la nature. La question qui le taraude – autant que le lecteur – est alors. Peut-on le condamner pour cela?
«Fins du monde» tient du rite de passage pour une bande de gamins. Si leurs parents leur ont interdit de franchir le périmètre constitué par quatre blocs de béton, ils décident de franchir le boulevard et, à travers le bois, d’escalader un bâtiment en ruine. Une mission qui permet de prendre un autre statut. Mais un terrain de jeu qui va disparaître, rasé par les bulldozers pour laisser la place à un nouveau quartier. La fin de l’enfance s’accompagne ici d’un désir de vengeance, de dégrader les maisons en construction. Des expéditions qui vont mal finir…
«Générale» met en scène Angèle, la tante du narrateur. Cette dernière s’est battue contre l’érection d’un gazoduc sur les terres familiales et est devenue depuis ce combat homérique une ardente défenseuse de la nature, offrant notamment aux oiseaux un terrain favorable à la nidification. Mais un matin, les centaines d’espèces qui vivaient là ont disparu, laissant place à un silence de mort. Que s’est-il passé? Les hypothèses s’accumulent sans offrir de réponse définitive. Quel avenir se dessine-t-il?
Pour clore le livre, «Ulmus Americana», le nom scientifique de l’orme américain, raconte le lien très fort entre un grand-père et son petit-fils. Après quelque quarante années à travailler comme charpentier, le grand-père s’occupe de son petit-fils et de son orme, dont il lui raconte la légende. Un superbe conte qui va nourrir le jeune homme. Mais l’arbre est malade, victime d’un parasite qui le tue à petit feu. Comme le grand-père rongé par un cancer. Une dernière nouvelle qui fait écho à la première et boucle en quelque sorte la boucle.
Signalons pour ceux que le vocabulaire ou les expressions québécoises rebuteraient qu’il est aisé d’en comprendre le sens dans le contexte. De plus, l’éditeur a eu la bonne idée d’adjoindre un lexique à la fin du recueil.

Indice des feux
Antoine Desjardins
Éditions La Peuplade
Nouvelles
360 p., 20 €
EAN 9782924898871
Paru le 21/01/2021

Où?
Le roman est situé au Canada, principalement à Montréal, mais aussi à Laval-des-Rapides, à Saint-Édouard-de-Napierville, en Estrie et en Colombie-Britannique et sur l’île de Vancouver. On y voyage aussi aux États-Unis, à Cape Cod. Dans une autre nouvelle, un homme voyage en Birmanie, en Inde puis part en Mongolie, Indonésie, Philippines, Japon, Nouvelle-Zélande et en Australie.

Quand?
L’action se déroule durant les dernières années.

Ce qu’en dit l’éditeur
Soumise à la frénésie incendiaire du XXIe siècle, l’humanité voit sa relation au monde déséquilibrée et assiste avec impuissance à l’irréversible transformation de son environnement. Explorant cette détresse existentielle à travers sept fictions compatissantes, Antoine Desjardins interroge nos paysages intérieurs profonds et agités. Comment la disparition des baleines noires affecte-t-elle la vie amoureuse d’un couple ? Que racontent les gouttes de pluie frappant à la fenêtre d’un adolescent prisonnier de son lit d’hôpital ? Et, plus indispensable encore, comment perpétuer l’espoir et le sens de l’émerveillement chez les enfants de la crise écologique ? Autant de questions, parmi d’autres, que ce texte illustre avec nuance et tendresse, sans complaisance ni moralisme.
Indice des feux peint les incertitudes d’un avenir où tout est encore à jouer.
«Il faut prendre soin, mon homme. Prendre soin de tout, en particulier de ce qui est en train de disparaître.»

68 premières fois
Les livres de Joëlle 

Les autres critiques
Babelio 
Lecteurs.com 
La Presse de Montréal (Iris Gagnon-Paradis)
Le Devoir (Anne-Frédérique Hébert-Dolbec)
Journal de Montréal (Josée Boileau)
Le Quotidien numérique (Daniel Côté)
Blog froggy’s delight (Jean-Louis Zuccolini)
Blog la viduité 
Blog Un dernier livre avant la fin du monde 


Antoine Desjardins lit quelques pages de son premier livre, Indice des Feux © Production A ma guise

Les premières pages du livre
« On tombe, on part. Un par un. Les damnés du septième étage. Les finis. Les scraps, comme disait le gars d’à côté. Le grand slack qui faisait son brave pour impressionner les infirmières, avec son petit sourire arrogant, trop fier pour avouer qu’il avait peur de crever, lui aussi. Ça, c’était avant qu’il prenne le chemin de la chambre isolée, des adieux, de la ligne plate, du drap blanc, de la civière pieds devant, des portes de métal avec leur battement caoutchouteux de sac Ziploc qui éclate. Kevin, c’était un joueur de hockey dans le Bantam BB. Paraît qu’il avait le corps solide, des bonnes mains, une grosse shot pis du cœur au ventre. Sauf que ça change rien, rendu là. Cardio pas cardio, tu finis toujours à’ même place. Dix jours après être arrivé ici, il a pris la même dérape que les autres avant lui. Il a supplié, gémi, dégueulé, dégueulé encore, jusqu’à la maigreur, braillé jusqu’à ce que les veines des yeux lui éclatent, que ses iris se noient dans le lait.

C’est pour ça qu’on nous cache ici, dans l’aile centenaire, juste en dessous du toit. Plus proche du ciel pis du paradis qui existe pas, mais auquel on essaie de croire pareil. Plus loin des regards indiscrets, de l’inquiétude des familles qui entrent à l’hôpital pour la première fois. On fait pas chic-chic, on fait pas dans le fla-fla, les téléthons, les grands sourires pis les photos avec Youppi, au septième. Quand on nous monte ici, on le sait tout de suite qu’on en ressortira plus. Dans le visage des médecins qui nous l’annoncent, des préposés qui nous roulent jusqu’à l’ascenseur en silence, du concierge qui passe la moppe en faisant son possible pour pas nous regarder, des autres malades autour qui ont l’air d’être déjà morts pis dans celui de leurs parents, dans toutes ces faces-là, même si personne ose le dire, c’est écrit noir sur blanc, c’est gravé jusqu’au sang : ça finit là.

Tout a commencé un vendredi. Le 26 novembre 2017. Ce jour-là, je filais vraiment moyen en me levant. J’ai mangé une moitié de toast au beurre de peanuts en courant vers l’autobus, que j’ai attrapé de justesse. À la première période, j’avais de l’éducation physique. J’étais plus fatigué que d’habitude et je me suis arrangé pour être sur le banc pendant quasiment toute la moitié du cours. De toute façon, le basketball, c’était pas mon sport. Ça me faisait pas grand-chose de rester assis, tant qu’à suer sans jamais toucher au ballon. À la deuxième période, j’avais un examen de français. Ça s’est bien passé même si j’avais pas étudié, et je me sentais pas trop mal. Mais à la troisième, dans mon cours de bio, j’ai vu des étoiles. Y avait pas de cœur de bœuf, de dissection ni d’images d’organes internes pleins de sang. La prof parlait de rien de bien spécial, mais tout d’un coup, mon champ de vision s’est mis à rétrécir. Je voyais juste à travers un petit rond, pis tout le reste autour est devenu flou, pis après ça noir, comme à la fin des vieux cartoons. The End. J’ai sacré le camp par terre. Le bordel dans la classe. La prof m’a tenu les jambes surélevées jusqu’à ce que je reprenne des couleurs. Je me souviens que le pire pour moi, c’était pas tellement la nausée, ni la gêne, ni la honte des yeux posés sur moi ou des mains chaudes de madame Faraj autour de mes mollets. Le pire, c’était la peur de bander devant vingt personnes, entre les bras de la prof la plus cute de l’école. C’est con, mais c’est ça. Quand je me suis senti un peu mieux, elle a demandé à Liam, le gars le plus brillant de l’école, qui pourrait sûrement déjà passer les cours de sciences du cégep, de m’accompagner au secrétariat. Je filais déjà moins mal, mais j’étais encore faible. Vraiment, vraiment fatigué. Mon père s’est libéré pour venir me chercher à l’école. Assis sur une chaise en plastique orange avec mon manteau pis ma boîte à lunch, je me sentais comme un enfant de cinq ans qui vient de se chier dessus pis qui attend son pantalon de rechange.

Quand je suis arrivé à la maison, je suis monté dans ma chambre pour m’étendre. J’ai lancé mon sac dans un coin et me suis déshabillé. Dès que j’ai ramené ma couette de lit par-dessus mes épaules, je suis tombé comme une bûche. J’ai dormi tout l’après-midi.

Plus tard, ma petite sœur est venue me réveiller. C’était l’heure du souper. Mon père avait fait son célèbre macaroni au fromage. Mon repas préféré. Champion incontesté toutes catégories. Chaque fois que mes parents en préparent, chaque fois, c’est immanquable, ils me rappellent que je m’étais rendu malade quand j’étais bébé en en mangeant une quantité phénoménale par poignées, sans ustensiles, un vrai petit cochon. Ma première indigestion en avait été une de mac and cheese.

Mon père était sûr de son coup :
— Si je sais une chose, c’est qu’il y a rien comme mon macaroni au fromage pour te remettre sur pied. J’en ai fait deux gros plats. Pas besoin de te priver.

Ma sœur a servi les assiettes. Quand elle a posé le macaroni fumant devant moi, j’ai su que ça allait pas vraiment mieux. La vapeur me montait dans le nez, mais je sentais rien. Un peu comme quand tu commences un rhume, sauf que j’avais dans la bouche un goût dégueulasse, qui prenait toute la place. Un goût métallique de vieux clou rouillé. Après avoir bu de l’eau pour essayer de le faire passer, j’ai pris une bouchée. Une deuxième. J’ai couru jusqu’à la salle de bain. Je pensais vomir, mais y a rien qui est sorti, sauf de la salive ferreuse. En m’excusant mille fois à mon père, je suis retourné me coucher. Encore une fois, j’ai sombré à la seconde où mes paupières se sont fermées.
Le samedi matin, je me suis levé super tard. Passé midi. Je suis descendu à la cuisine. Pour une couple de minutes, j’ai cru que j’allais un peu mieux, mais la première gorgée de jus d’orange m’a punché dans la gorge. Vraiment. Un coup de poing. J’ai pas eu le temps de me rendre au lavabo. J’ai dégueulé direct entre mes deux pieds, sur le plancher de céramique. Ma sœur est sortie du salon en m’entendant, pis elle a commencé à gueuler comme une perdue.
Elle est partie se cacher quelque part dans la maison, en se raclant le fond de la gorge, Bleeeuhhhrgggh !, comme un chat qui recrache une boule de poils. Ma mère est remontée du sous-sol en courant.
— Eh merde ! La gastro. Ça faisait longtemps…
Ma mère m’a reconduit jusqu’en haut de l’escalier, m’a quasiment poussé dans la douche. Faut dire que je sentais le diable. L’eau chaude m’a pas aidé. Après trente secondes, le drain au fond de la douche a commencé à se balancer sous mes pieds. Le contact de l’eau filait bizarre sur ma peau. Trop froide, trop chaude, gelée, bouillante, sortie d’un glacier, d’un geyser. Mon corps voulait rien savoir. Mes genoux ont commencé à plier tout seuls. J’ai fermé le robinet brusquement, puis je suis sorti de la douche en grelottant. De l’autre côté de la porte, ma mère arrêtait pas de répéter :
— Ça va ? Es-tu correct ?
Non, crisse non ! Mais j’ai répondu Oui oui ! pour pas qu’elle entre en panique pis qu’elle me voie tout nu. Je me suis séché tout croche en shakant de partout, pis je suis retourné me coucher. J’ai dormi toute la journée, sans même me réveiller pour pisser ou boire un verre d’eau. Quand je me suis levé, vers sept heures du soir, mon mal de cœur était pas encore passé. En plus, j’avais mal à la tête. Mon père m’a dit :
— Mange un peu, ça va te replacer.
Mais j’avais pas faim pantoute. Ma mère a appelé son amie Cynthia, qui est aussi notre médecin de famille, pendant que mon père me forçait à avaler une soupe Lipton. Quand est-ce que ça avait commencé ? Vendredi. Est-ce que j’avais vomi ? Oui. Les muscles endoloris ? Oui. Est-ce que je faisais de la fièvre ? À lui toucher le front, je dirais que oui. Est-ce que j’avais des frissons ? Oui. Mal à la tête ? Oui. Fatigué ? Comme jamais.
Cynthia a dit qu’elle pensait que c’était probablement pas une gastro. Plutôt quelque chose de viral. Sûrement une grosse grippe. Après tout, c’était la saison de l’influenza. Selon elle, j’en avais encore au maximum pour deux ou trois jours. Pas de quoi s’inquiéter. Ma mère a raccroché.
— Ah ben. Sa première grippe d’homme, a lancé mon père, arrêté sec dans son élan par le regard assassin de ma mère, doublé de celui de ma petite sœur.
Les quelques jours de fièvre et de douleur prédits par Cynthia ont passé. À part pour quelques poches d’air d’une heure ou deux ici et là, je me remettais pas. J’arrivais à peine à avaler un peu de soupe, quelques biscuits soda pis des bananes écrasées en me pinçant le nez. Je vomissais pas très souvent, mais je me sentais complètement, profondément, terriblement vidé. Les batteries à plat. Non. Mettons, les batteries fondues + la porte des batteries pis les petits springs arrachés + le lapin Duracell assassiné pour en faire des pantoufles.
Mal chié.
Je m’endormais tout le temps. Même pas capable de regarder la télé ou l’ordi. Au bout de quinze-vingt minutes, la lumière des écrans me donnait mal à la tête, ou plus précisément à la rétine, au fond de mon crâne. Même mon cell en mode nuit, c’était too much. Ça me donnait l’impression de m’enfoncer une grosse flash light de camping dans les orbites. Une couple de fois, j’ai essayé de lire pour passer le temps, mais c’était rushant. Je n’arrêtais pas de tomber dans la lune, à me perdre, à relire les mêmes paragraphes sans rien comprendre en luttant pour ne pas m’endormir.
Le mercredi matin, quand je me suis réveillé, ç’avait toujours pas décollé. En fait, c’était encore pire. J’avais mal partout, des frissons dans les jambes et les bras, pis la fièvre était pas juste encore là, elle avait pogné un méchant kick, comme Mario Bros sur les champignons. Mes draps étaient trempés. Mon dos baignait dans une flaque de sueur froide. Des bouffées de chaleur me prenaient aux cinq minutes, mais dès que je relevais mes couvertures pour m’éventer, le froid me transperçait jusqu’au fond des os. C’était comme si un courant d’air glacial de fenêtre mal fermée en hiver me courait dans le dos, deux pouces de profond en dessous de ma peau, entre mes muscles, mes côtes et mes organes. À un moment donné, j’ai entendu mon père dire à ma mère qu’il commençait à s’inquiéter sérieusement, qu’il y avait quelque chose de pas normal avec cette grippe-là. Ma mère a rappelé son amie, lui a dit que la fièvre décollait pas, que c’était de pire en pire. Cynthia nous a conseillé de nous rendre à l’urgence de l’hôpital Sacré-Cœur. Ma mère a paniqué un peu.
— Penses-tu que c’est grave, Cyn’ ?
Non, c’était juste parce qu’elle avait un contact. Son beau-père travaillait là depuis 1988. Il pourrait me faire passer en priorité. On est sortis de la maison, les quatre ensemble. Ma sœur devant, suivie par ma mère. Moi. Mon père resté derrière pour barrer la porte. Devant la maison, les branches du tilleul étaient couvertes d’une neige fraîche, sûrement tombée pendant que je dormais. Elle était collante, déjà mouillée. Quelques heures après, tout devait déjà avoir fondu. Ça sentait bon. L’épinette, il me semble. Ma sœur est montée dans le camion de mon père, qui allait la conduire à l’école avant de se rendre au bureau. Ma mère m’a aidé à m’asseoir en inclinant le banc de l’auto côté passager. Comme ça, c’est mieux ? Oui, ça va. Tsé. Ma mère. La douceur en personne.
Puis on est partis vers l’hôpital. Le chemin a peut-être duré quinze minutes. Vingt, gros max. Mais j’avais l’impression de traverser l’Afghanistan dans une vieille charrette de bois déconcrissée, tirée par un âne boiteux et aveugle. Chaque bosse, chaque craque, chaque ostie de nid-de-poule me résonnait dans la colonne, me serrait l’estomac à m’en faire grincer des dents. À un moment donné, la route a donné un coup pis j’ai senti une décharge électrique me traverser les couilles. Après, les muscles de mes jambes me picotaient. Comme si mon sang s’était transformé en Pepsi Diète, que les bulles remontaient pis venaient éclater contre l’intérieur de ma peau, sur les os de mes chevilles, de mes genoux, de mes tibias. Dire que je filais comme un tas de marde serait un bel understatement.
On était quasiment rendus à l’hôpital quand j’ai demandé à ma mère de s’arrêter au bord du chemin, à côté d’un grand parc. Je suis descendu de l’auto en manquant trébucher, me suis pitché à quatre pattes dans le banc de neige, pis j’ai vomi la face juste au-dessus d’une vieille croûte noire de calcium. Ma mère m’a flatté le dos, m’a dit que j’étais peut-être mieux de rester là quelques minutes avant de remonter dans le char, juste au cas où je dégueulerais encore. Quand j’ai relevé la tête, les yeux dégoulinants de larmes, le boulevard s’était changé en un genre de ciel flou. Un mélange de brun, de gris pis de charcoal. Des espèces d’étoiles filantes de toutes les couleurs beurraient l’asphalte de bord en bord, étirées comme de la gomme chaude sous la semelle d’un soulier. Je le savais, que c’était juste les phares des autos, mais c’était fucking beau. Magnifique. Cette image-là m’a stické en dessous des paupières comme un poster sur le mur d’une chambre secrète, où personne d’autre peut entrer. J’y retourne quand je veux la paix. Tous les détails sont encore là, imprimés au laser. Les petits soleils qui dérapent, qui revolent pis qui m’éclatent dans les pupilles pendant que je ravale un restant d’acide gastrique.
C’est stupide, mais je pense que, pour vrai, ces lumières-là, des phares d’autos passés au filtre Instagram special edition de mes yeux qui braillaient d’avoir trop dégueulé, c’est la dernière belle chose que j’ai vue. Avant d’entrer à l’urgence du Sacré-Cœur au bras de ma mère. Avant les prises de sang, la batterie de tests, l’ECG pis les scans. Avant les heures d’angoisse, l’attente des résultats, le coup de téléphone et l’annonce du cataclysme. Avant d’aboutir à l’hôpital pour enfants, pour une autre ronde de tests. Pis encore une autre. Avant que les allers-retours à l’hôpital remplacent les trajets de bus vers l’école et deviennent routiniers, banals. Avant de rester pour la nuit. Juste une nuit. Puis une autre. Avant la première ronde de chimio. Avant de rentrer chez nous en pensant m’en sortir, juste pour mieux y revenir. Toujours, y revenir.
Avoir su que je finirais emprisonné ici, avoir su que c’était ça, le bout, je serais resté couché dans mon banc de neige, à regarder passer les chars sur la rue O’Brien. À dessiner des constellations au bord du trottoir en attendant le jour des vidanges.

Mon corps a jamais répondu aux traitements comme prévu. Après quatre semaines de chimio, la leucémie s’était pas résorbée à leur goût. Ils ont contre-attaqué avec une nouvelle ronde de chimio, m’ont passé au micro-ondes avec leur machine intergalactique, rectifié les doses, essayé une couple de nouveaux médicaments. Ils m’ont dit leurs noms, mais à part le « Vin Christine », je les ai tous oubliés. Ils sonnaient pas mal tous comme des noms de joueurs de hockey russes.
Un matin, le Docteur Gauthier a demandé à mes parents de prendre place sur le divan de ma chambre. Déjà, à Assoyez-vous, s’il vous plait, on savait que ça chiait quelque part. Il s’est mis à parler doucement en me regardant, mais je savais que, dans le fond, c’était à mes parents qu’il parlait. Un mot sur deux sonnait, justement, comme du russe. J’avais beau essayer de me concentrer, je comprenais rien pantoute. Il s’est mis à sortir des chiffres, pis des chiffres, pis encore d’autres chiffres. J’avais l’impression d’être arrivé en retard dans un cours de maths à Harvard. Genre, deux mois en retard. Incompréhensible. Plus de cent-mille gna gna, sa pression est à tant, son ci est à tant sur tant, son ça à tant sur tant, globules de ci, cellules de ça. On observe également telle autre affaire imprononçable, une interaction avec le « chromosome R2-D2-C-3PO » et une contamination au niveau « encéphalotragédien ». Quelque chose de même. Le docteur avait l’air de penser que tapoter les feuilles de graphiques pis de tableaux clippées sur son pad avec son crayon rendait ses statistiques plus claires, mais ça faisait juste enfoncer le clou, marteler le fait que je comprenais rien. Fuck all.
Ça lui a pris du temps, mais à un moment donné Docteur Gauthier a fini par réaliser que j’étais totalement perdu. Clueless. La bouche ouverte pis les yeux vides, je devais avoir l’air d’une truite morte qu’on vient juste d’assommer sur le bord de la barque. Épuisé par son propre exposé oral, il a repris son souffle en passant sa main dans ses cheveux lustrés d’annonce de shampoing. Avec une douceur fake de bon père de famille, il m’a dit :
— Ce que j’essaie de vous… de t’expliquer, c’est qu’il y a plusieurs facteurs de risque qui s’accumulent, à l’heure actuelle.
— Facteurs de risque ?
— Après deux vagues de chimio, dont une seconde très agressive combinée à la radiothérapie, on n’a toujours pas réussi à atteindre une rémission complète. Pour un garçon de son… de ton âge, c’est très, très rare…
Mon rythme cardiaque était déchaîné. Mes tympans, sur le bord d’éclater. J’entendais presque plus rien.
— Comme je l’expliquais à tes parents, on a découvert que la leucémie s’est propagée dans ton système nerveux central. En gros, le cancer s’est attaqué à ta moelle épinière. Je ne te mentirai pas, ce n’est pas une bonne nouvelle, mais je peux t’assurer que…
Que tout ce qui va sortir de ma bouche à partir de maintenant est de la fucking bullshit parce que la vérité est pas politically correct ? Fuck you mon calice de mannequin L’Oréal ! FUCK. YOU. Tu peux te les fourrer dans le cul, tes ostie d’assurances de bons services, tes synonymes de « Ça va bien aller » à deux cennes.
C’est quand j’ai eu fini de l’envoyer chier dans ma tête en regardant sa maudite face bronzée d’agent immobilier que ça m’a rentré dedans. J’avais eu beau me préparer intérieurement, me répéter jour et nuit, depuis le matin où j’avais commencé la chimio, que ça se pouvait que je meure, que ça se pouvait, dans la vraie vie, que ça s’arrête là, snap ! pas rapport, à la moitié de mon secondaire quatre, j’étais quand même pas prêt. J’imagine qu’on n’est jamais prêt. Je savais que c’était possible, qu’un minuscule pourcentage d’enfants, genre un nombre décimal infime et plus petit que un, meurt du cancer chaque année au Canada, mais je me concentrais surtout sur l’idée que ce n’était pas probable. Sans que je m’en rende compte, la conviction que j’allais m’en sortir était demeurée intacte, quelque part au fond de moi. Mes commentaires cyniques, mon sarcasme, mon humour noir, c’était juste un gros show de boucane. J’étais pas encore complètement désespéré. Jusque-là.
Après avoir longuement attendu que je réponde quelque chose, pendant que je fixais le plancher pour pas éclater en sanglots devant lui, Docteur Gauthier est sorti dans le corridor. Mes parents m’ont pris la main et sont restés un peu avec moi avant de le rejoindre en refermant la porte derrière eux. Je captais aucun mot, mais le sens de leur discussion s’écoulait par en dessous de la porte, ruisselant sur le plancher comme une petite languette de rivière. Lentement, sûrement, les échos de leurs questions anxieuses, de leurs répliques précipitées, s’écoulaient jusqu’au pied de mon lit. Leurs supplications, suivies chaque fois de la vibration de la voix du médecin, qui n’était plus aussi rassurante que lorsqu’il était à mon chevet. Plutôt définitive. Elle avait la violence du coup de marteau d’un juge. La tonalité d’un verdict, d’une sentence. Tout, dans la voix froide du Docteur Gauthier, signifiait Game over.

Quand j’ai besoin de quelque chose, l’infirmière en chef le devine sans même que j’ouvre la bouche. Il paraît qu’elle travaille ici depuis quasiment cinquante ans, qu’elle aurait pu prendre sa retraite il y a dix ans. En son absence, les autres infirmières l’appellent « la vieille ». Moi, juste une fois. Elle s’est revirée d’une shot, pis elle m’a enligné, les yeux dans les yeux. Sur un ton qui m’a fait peur, elle m’a demandé de pas l’appeler comme ça. Jamais. De l’appeler par son prénom.
— Francine. Juste Francine.
Avec son dos droit comme une barre, son corps maigre et sec, mais encore agile, ses cheveux courts d’un blanc frisant le bleu, ses yeux bruns mêlés de vert, ses joues qui se creusent de milliers de rides quand elle rit, son sourire sans aucune trace de pitié mielleuse, son aura de biscuits à la mélasse trempés dans le lait pis sa prestance de reine du septième, Francine me soigne juste en existant. En étant là. Juste là. En me faisant un signe de tête discret en passant dans le corridor. En posant sa main chaude sur la mienne pour me faire oublier le thermomètre planté dans mes fesses ou la guenille froide entre mes cuisses. En me regardant normalement. Jamais comme un chien piteux, un enfant qui a fait pipi au lit ou un cancer sur deux pattes.

Ce que j’aime le plus chez Francine, c’est qu’elle sait se taire. Elle parle quasiment jamais. Peut-être pour éviter de se mettre à vomir des conneries inutiles comme tous les autres qui entrent pis qui sortent de ma chambre en mémérant à longueur de journée. Son silence m’agresse pas. Au contraire. Entre la douleur, le stress, le sifflement des machines, les vomissements, les gémissements lointains de mes voisins de descente aux enfers, les codes bleu-blanc-rouge à l’intercom, les sanglots des visiteurs traumatisés dans le corridor pis les maudites phrases creuses, vides mais gigantesques, gonflées comme des montgolfières, qui servent juste à meubler le temps qui passe entre deux malaises, une prise de sang pis un cri de douleur, le silence de Francine a quelque chose de profondément réconfortant. Il est confortable pis épais pis moelleux pis chaud. C’est une grosse couverte, un sleeping bag doux comme une pyramide de chatons. Il m’enveloppe et me réchauffe. De la tête aux pieds.
Dans son silence, je peux enfin disparaître tranquille. Ne plus avoir à être quoi que ce soit. Un enfant. Un fils. Un ami. Un malade. Ne plus avoir à être tout court. Son silence me rassure, me bourre la tête de rien. D’un rien qui me serre fort dans ses bras, me berce, me console et prend la place de mes idées de fin du monde.

Dans le jour, y a pas grand-chose à faire. Je suis pas capable de regarder la télé ni l’écran de mon cell. Lire me lève le cœur, les mots croisés me donnent mal à la tête, les jeux de société m’emmerdent. J’ai défendu à mes amis de revenir me voir. J’ai plus de sourcils, rien à dire, pis ben franchement, ils sont insupportables. Je sais qu’ils font pas exprès, mais leurs sourires forcés pis leur teint de pêche font juste me torturer. Ah, pis ma famille. Ostie que ma famille me gosse. Sont tout le temps mélodramatiques ou joyeusement fakes. Les médecins, les infirmières pis les employés de l’hôpital, eux autres, sont quand même cools, mais souvent trop dans le jus pour piquer une vraie jasette. J’ai juste droit aux banalités quotidiennes. Je sais pas s’ils se sont passé le mot, mais tout le monde finit tout le temps par me parler de la pluie. La pluie. La pluie. La pluie. L’ostie de pluie. Paraît qu’elle arrête pas de tomber, depuis quelques jours. Mais qu’est-ce qu’ils comprennent pas ? Je m’en sacre-tu rien qu’un peu, moi, qu’il fasse chaud ou frette, beau ou lette ? C’est fini, pour moi, dehors.
Pour m’aider à tuer le temps entre les siestes comateuses, la fièvre pis mes couilles sur le bord d’exploser, ma grand-mère m’a apporté sa vieille radio à batteries des années 1990. Même pas besoin de la brancher. C’est une bonne affaire, parce qu’ils sont pas mal freaks avec le courant, les ondes, les téléphones, les tablettes intelligentes pis toutes ces affaires-là. C’est peut-être juste une légende d’hôpital pour faire peur au monde, mais il paraît qu’un niaiseux a déjà fait sauter les circuits électriques en branchant son cell dans la mauvaise plogue, pis qu’à cause de lui une petite fille a failli mourir quand son respirateur artificiel a surchauffé. Honnêtement, j’crois pas à ça. Mais la règle, c’est la règle.
Anyway. Tout ça pour dire qu’écouter la radio, c’est pas mal la seule chose qui me reste pour me changer les idées, en ce moment. Le fuck, c’est que même la musique, c’est trop intense. Avant, j’adorais ça, mais depuis que je suis malade, ça finit toujours par me tomber sur le cœur, d’une façon ou d’une autre. Ça me donne la nausée quand ça me fait pas brailler comme un bébé. Fait que je me branche sur le poste des nouvelles.
À cause des médicaments, c’est pas trop long que je finis par voir des étoiles, cogner des clous pis tomber dans les vapes, mais bon… Ça fait la job, le temps que ça dure. L’important, c’est que quelqu’un que je connais pas, qui me connaît pas, me parle. Normalement, comme à un être humain doté d’intelligence. Quelqu’un me parle de toutes sortes d’affaires sans s’apitoyer sur mon sort misérable d’enfant martyr tellement malchanceux tellement triste tellement pathétique. Yeux fermés, radio ouverte, c’est ma pause d’apitoiement, de conneries, pis de small talk extra sauce dull. Ma pause de météo, de jokes poches, de souvenirs d’enfance pis d’anecdotes nostalgiques double fromage qui me rappellent à quel point je m’ennuie de l’époque où j’étais pas rien qu’un sac-poubelle troué qui jute du sang de poisson en décomposition. Eurke. Trop dark.
Anyway. La radio ça « rouvre les fenêtres », comme dirait ma grand-mère. Je sais pas trop, pour le courant d’air, mais c’est sûr que ça me sort d’ici. De la chiasse, des nausées, du vomi, des draps toujours un peu humides, de ma tête qui craque, qui prend l’eau pis qui commence à sentir le fond de marécage. Y a rien qui me remonte le moral comme des nouvelles du monde extérieur. La cruauté de l’actualité me console, me rappelle que je suis pas le seul à crever comme un chien.

Quand c’est pas les médecins, les infirmières ou mon père, c’est la radio qui s’y met pis qui me parle de température, elle avec.
Il pleut depuis maintenant cinq jours dans le Grand Montréal, où les inondations se multiplient ces dernières vingt-quatre heures. On rejoint Alexandra Deschamps sur le terrain.
Cinq jours ? Je dors trop, on dirait. Faut dire qu’il fait toujours sombre dans ma chambre pis que le petit bruit des gouttes sur le bord de la fenêtre me berce comme un bébé. Ça me rappelle le son de la pluie sur le toit de tôle du chalet de mes grands-parents pis les siestes que je faisais là-bas quand j’étais plus petit. Fenêtres ouvertes, l’odeur du sapinage pis des aiguilles de pin, tout autour de la cabane, qui remplit la chambre. Les meilleures siestes.
En tout cas, ç’a l’air que c’est pas seulement ici, à Montréal, que ça déborde. C’est comme ça partout au Québec. À certaines places, il pleut depuis plus d’une semaine. Y a des villes où les gens sont évacués d’urgence pis obligés de dormir dans un gymnase d’école parce que tout est inondé. Dans tout ça, il y a au moins une affaire qui est drôle : les journalistes envoyés sur place, qui passent les uns après les autres, oui, Pierre, ici Chose Bine en direct de Ché-Pas-Trop-Où. Sur un montage sonore où on peut les entendre splasher dans les flaques pis la bouette avec leurs bottes de pluie parce qu’ils sont vraiment là, dans l’eau, pour de vrai, comme le vrai monde. Ah, pis leurs phrases chocs.
Les riverains de Gatineau
sont sur un pied d’alerte.

Un barrage menace de céder
à Sainte-Marguerite.

En kayak dans la ville : le vieux Sainte-Thérèse
submergé par un mètre d’eau.

Pénurie d’eau potable
à Pointe-aux-Trembles.

Ils ont beau avoir été envoyés un peu partout à travers la province, ils répètent quasiment tous la même affaire : les barrages qui explosent, les sous-sols changés en piscines creusées, les pannes de courant, les sinistrés en colère, les folles-aux-chats qui veulent pas abandonner leur maison sans leurs vingt-deux minous, les compagnies d’assurances qui inventent des nouveaux trucs de passe-passe pour pas avoir à rembourser les gens qui ont tout perdu même si c’est pour ça qu’ils les paient.
Tsé, je dis que c’est drôle… Ça me fait surtout chier. C’était ma seule demi-heure de radio de la journée, pis j’ai rien appris de nouveau, rien d’intéressant. Rien, à part qu’il pleut. Mais guess what, Sherlock ? Je suis capable de regarder par la fenêtre tout seul.
Francine me dit de fermer ça, que ça aide pas à faire baisser ma fièvre d’entendre des affaires de même.
— C’pas demain la veille que le septième va finir inondé, mon gars.

Je le sais ce qui s’en vient. Ou plutôt ce qui s’en va, c’est-à-dire pas mal tout. Ce que j’ai déjà été, ce que j’ai déjà voulu. Ce que je pouvais devenir, ce qu’on m’avait promis. Tout ça va sacrer le camp dans un trou. Le même ostie de trou de bécosse qui a aspiré ceux qui ont usé, mouillé, mordu ce matelas-là avant moi, qui l’ont creusé jusqu’à y disparaître, un morceau de peau morte, un crachat, une coulée de bave, un litre de sueur froide à la fois.
Je me mens pas. Je me mens plus. C’est ça qui m’attend moi aussi, pis avec les coups de pied que la vie me crisse dans le ventre, avec le sang qui me pisse du nez depuis une couple de jours, ç’a l’air que ça devrait pas tarder. Ça achève. J’achève. Sauf que ça fait des semaines que je me dis ça, que je me répète que ça y est, c’est aujourd’hui que je vais claquer, clairer ma chambre pis mon lit pour le prochain perdant de la loto des trop jeunes pour crever.
Mais, chaque matin, les médecins me regardent avec des yeux un peu plus curieux, des sourcils un peu plus froncés, s’étonnent de moins en moins discrètement que je toffe la run, que je sois pas encore arrivé au bout de mon calvaire. Paraît que pour un gars assez badlucké pour contracter une maladie qui atteint 0,07 % des jeunes de son âge, je suis un miraculé. Le p’tit Jésus des paumés. Jour après jour, je défie les probabilités, je multiplie les heures d’agonie, même si c’est impossible pour moi de gagner la game. Chaque matin, je roule des doubles pour sortir de prison sans jamais me ruiner en tombant sur l’hôtel de l’avenue New York, mais sans jamais rien pouvoir acheter non plus, sans jamais tomber sur Chance ou Caisse commune ; rien que le temps d’atterrir au parking vide pis de retrouver espoir une petite seconde avant que les dés me ramènent dans ma cellule.
Si je les avais (j’ai pas, j’aurai officiellement jamais eu une crisse de cenne), je gagerais cinq mille piasses que quelque part dans l’hôpital, cachée au fond d’un tiroir, la paperasse est déjà remplie, signée, étampée. Qu’il manque juste la date à écrire en bas de la feuille, à côté de mon nom.

Depuis que j’ai quitté la maison pour de bon, mes parents dorment à l’hôtel, pas loin d’ici. Ils étaient écœurés de faire l’aller-retour tous les jours, de passer la balayeuse pour les fantômes pis que la bouffe dans le frigo finisse toujours par pourrir avant d’être mangée. Tout le temps, toute l’énergie qu’ils sauvent, ils les gardent juste pour moi. C’est beau, ça me touche, vraiment. Mais c’est un peu intense, aussi. Je savais pas comment leur dire, mais j’en ai pas besoin. Docteur Gauthier s’en est occupé. Tantôt, il les a pris à part et leur a fait bien comprendre que, même s’ils ont les meilleures intentions du monde, ça donne rien de faire le pied de grue dans ma chambre à longueur de journée, qu’au fond, ça m’épuise plus qu’autre chose.
Pour une fois, il a raison. Ça use. Ça gruge. Afficher une face neutre, un regard sûr. Garder les yeux ouverts, le souffle calme. Sourire un peu. Pas trop large, pas trop fort, pour pas déchirer mes lèvres gercées. Pas gémir, pas grimacer, pas me plier de douleur pendant que ma mère me regarde comme si elle me prenait en photo pour la dernière fois, que ma petite sœur me demande quand est-ce que je vais rentrer à la maison parce que tout le monde lui ment, pis que mon père me fait des blagues poches. Pas pour me faire rire. Juste pour se consoler. Pour pouvoir plus tard se raconter qu’on aura ri jusqu’à la fin.
Les matins où ils viennent me saluer les trois en même temps avant d’aller conduire ma sœur à l’école, ça me vide la tinque à p’tit gars courageux. Ça me demande tellement d’efforts que je m’effondre dès qu’ils passent la porte, dès que je relâche enfin mes muscles du bonheur artificiel. Après ça, je tombe quasiment inconscient, la face dans mon oreiller trempé de larmes pis de sueur.
Quand mes parents traînent un peu trop longtemps dans ma chambre, pis qu’on commence à croire qu’ils vont jamais aller faire un tour à la cafétéria, arroser les plantes à la maison ou siester à l’hôtel, qu’ils vont s’incruster comme des algues dans le divan ; les fois où la peine pis le deuil anticipé les rendent sourds et aveugles, qu’ils les empêchent de s’apercevoir que je suis à bout, que j’en peux plus de les entendre, de les avoir dans les jambes, de les sentir, eux, leurs questions incessantes, leurs regards qui s’attardent, leur tristesse, leur fatigue, leur stress ; les fois où je sens que mon crâne est sur le point de s’ouvrir comme un bourgeon ; à ces moments-là, je sais pas trop comment, Francine le sent. Instinctivement. C’est un don. Paraît qu’elle est née avec.
— C’est comme un radar, qu’elle m’a dit en mimant une aiguille qui tourne.
Quand son sixième sens sonne l’alerte, Francine apparaît immédiatement à la porte pour venir à ma rescousse. Son entrée est toujours subtile, naturelle. Son énergie, douce, discrète, mais imposante ; elle a jamais besoin de leur demander de partir. Son aura suffit à leur faire comprendre qu’il est temps. Ils s’excusent, descendent à la cafétéria, vont faire un tour de char, prendre un café, jaser avec d’autres parents pré-endeuillés dans la cuisine commune, brailler chez la travailleuse sociale, téléphoner aux assureurs, prendre une douche rapide, faire des courses, remettre de l’argent dans le parcomètre. Magasiner un cercueil en spécial. Je l’sais-tu, moi ? N’importe quoi sauf rester là à faire le piquet en attendant que je guérisse, que je meure ou que je leur dise quelque chose de profond. Une citation mystérieuse de mourant à laquelle ils pourraient se raccrocher. Une phrase à graver sur ma tombe. Mais je suis pas Émile Nelligan, pis la neige a pas tant neigé, cet hiver. Ben franchement, si c’était juste de moi, sur ma tombe, ce serait écrit Fuck toute ! avec l’emoji qui sourit la tête à l’envers pis un symbole d’explosion.
Mais personne en a rien à foutre de ce que je veux. Ça fait un bout que j’ai compris ça. Ma mort m’appartient pas vraiment. Tout le monde veut en faire sa chose. Son jouet, sa bébelle. Avoir son mot à dire, son moment spécial, son souvenir impérissable. Tout le monde en veut un morceau. Mais crisse que je suis écœuré de partager. Je veux juste qu’on me sacre patience de temps en temps, pis qu’on sorte de ma bulle pis qu’on me laisse crever en paix. Quand Francine met tout le monde dehors, on dirait qu’on m’enlève un piano à queue en marbre du chest. Mes côtes se décoincent, se décrispent. Mes poumons se déplient. Je respire. Ça fait de l’air.

Ça en prend, de l’air, pour mourir en paix.

Avant-hier, à la radio, j’ai appris que le Groenland, la grosse île de glace pas loin de l’Arctique, fond à une vitesse incroyable. Inimaginable. Inquiétante. Là-bas, y a des icebergs gros comme des immeubles qui se détachent des côtes quasiment tous les jours, pis la banquise fond de l’intérieur. Y a pas longtemps, des chercheurs ont découvert des rivières souterraines en descendant dans des crevasses de centaines de mètres de profondeur. Des fleuves cachés, invisibles depuis la surface, qui se jettent dans l’océan en cachette. Un peu comme au printemps, quand la neige pis la sloche commencent à fondre, pis qu’on entend l’eau couler dans les égouts, même si on la voit pas passer pis que la grille est recouverte par deux pouces de glace.
Vers la fin de l’entrevue, monsieur Dequessé’sson de l’Institut Chépatroquoi’berg, au Danemark, disait que quand le Groenland va avoir fini de fondre, il va faire monter les océans de sept mètres. À lui tout seul. Sept mètres. Ostie. Je suis tellement resté bête.
Quand elle est passée dans ma chambre, j’ai demandé à Francine c’était haut comment, sept mètres. Elle a dit :
— Je dirais… admettons… deux-trois étages de haut ? Pourquoi tu me demandes ça, mon homme ?
— Je sais pas, juste de même.

Ce matin, j’ai entendu mes parents chuchoter, au bord de la fenêtre. Juste après leur meeting avec la travailleuse sociale, je pense. Je faisais semblant de dormir. J’avais pas l’énergie pour parler, regarder dans les yeux, écouter, hocher la tête. Les yeux entrouverts, je les ai espionnés à travers mes cils. Ils parlaient d’argent. De cartes Visa loadées au bouchon, de marges de crédit, de demandes de prêts, de pourcentages de salaires, d’hypothèque. Le cash rentre pas fort-fort, ces temps-ci. Vu qu’elle a lâché temporairement sa job pour rester avec moi à l’hôpital, ma mère a droit à l’assurance-emploi, mais on dirait que ça paie pas ben-ben. Pas assez, en tout cas. En plus, je l’ai entendue dire à mon père qu’il y avait un fuck avec la paperasse pis que les versements arriveraient pas avant un bout. Délais de traitement. Ma mère a fait toutes sortes de calculs en marmonnant entre ses dents. J’entendais pas les chiffres, mais j’ai quand même saisi une couple de mots de sa liste d’épicerie de dettes : parking, cafétéria, hôtel, hydro, assurances, resto, antidépresseurs. Plus ma mère ajoutait des bills, plus le cou de mon père rentrait dans ses épaules. Je me sentais comme une vraie plaie, ce qui est pas loin de la vérité, à ben y penser. C’était pas assez de scrapper la famille en leur crevant dans les mains sans avertissement. Pas assez de les faire souffrir, brailler, désespérer, de les empêcher de dormir pis de leur fendre l’âme en deux avec mon ostie d’agonie interminable. Non. Il fallait en plus que je les ruine, que je les saigne à blanc jusqu’à la dernière cenne, pas capable de partir vite-fait-bien-fait comme un grand garçon. Ça coûte les yeux de la tête, mettre au monde le petit scrap le plus branleux de l’histoire de l’humanité.
J’ai retenu mes larmes de couler en me concentrant pour pas respirer trop fort, grouiller ou renifler. Je filais pas non plus pour être consolé. Côte à côte, les bras croisés, mes parents regardaient par la fenêtre en silence. La tête droite. Vers le parking, les arbres, le mont Royal ou les grands buildings du centre-ville. Je suis à peu près sûr qu’ils voyaient rien de tout ça. Juste leur reflet. Leur teint de viande hachée passé date. Leurs faces faites en châteaux de sable de l’avant-veille, secs, sur le bord de partir au vent. Leurs faces qui manquent de tout. D’oxygène, de soleil, de vitamines, de sommeil, de bonheur, de rire, d’amour. De tout sauf de claques sur la gueule. Quand ils savent pas que je les regarde, leurs traits se relâchent, deviennent tout fripés. Ils ont l’âme au beurre noir pis les genoux en guimauve. La vie leur en crisse une bonne. Je sais pas comment, mais mes parents se relèvent toujours, même s’ils sont déjà knock-out.
Ma mère se virait la cheville, se balançait d’un pied à l’autre en chiffonnant les flancs de son chandail avec ses doigts. Mon père faisait pareil, mais en tapant du pied comme un métronome sur la MDMA. À cause de mes larmes qui refusaient de m’écouter, je pouvais plus voir comme il faut, mais à un moment donné mon père s’est penché par en avant, comme si son corps était devenu trop lourd. La tête de mon père s’est inclinée lentement, jusqu’à s’accoter à la fenêtre. Je faisais ça, dans le bus, en hiver. La cervelle en surchauffe contre la vitre givrée. Ça calme, ça change les idées. Mais ça peut rien contre la banqueroute, et encore moins contre la mort d’un fils.

Tantôt, pour la première fois depuis un bout, j’ai réussi à écouter tout un reportage à la radio sans m’endormir. En plus, ça parlait ni de la pluie ni des inondations au Québec. Mais j’étais pas sorti du bois. Ou plutôt, pas sorti de l’eau.
C’était à propos de l’Indonésie. Là-bas, chaque année, des archipels disparaissent, engloutis par l’océan. Le reporter disait que c’est rendu quelque chose de normal pour eux. Tellement ordinaire que leur gouvernement a organisé un programme spécial pour aider les habitants à déménager à temps. Y a même des gens, des scientifiques spécialisés en j’te-crisse-pas-trop-quoi, qui font des prévisions pour déterminer quelles îles seront les prochaines à être submergées. Après ça, ils se promènent en bateau d’une place à l’autre, cognent aux portes pour répandre la mauvaise nouvelle comme des témoins de Jéhovah.
Ding-dong ! Bonjour ! Si nos calculs sont bons, votre archipel passera sous le niveau de la mer d’ici approximativement six à huit mois. Un an si vous êtes chanceux. Fait que c’est ça … Bonne chance !
Ils leur disent à peu près le temps qu’il leur reste avant que leurs terres et leurs maisons soient inondées, leur expliquent comment se préparer, ce qu’ils vont pouvoir emporter avec eux, les moyens de transport disponibles pour leur évacuation. Après, les gens remplissent des formulaires pour s’inscrire à des programmes de nouveaux logements construits par le gouvernement. En attendant une place, ils sont envoyés dans des camps de réfugiés pleins à craquer. Dans des petites tentes, quelque part loin de chez eux, loin de tout ce qu’ils connaissent. Un endroit qu’ils sont même pas capables de concevoir parce qu’ils sont nés, ont grandi, joué, dansé, ri, pêché, travaillé pis chillé là toute leur vie. Bien peinards, sur leur petite île. Sans jamais sentir le besoin d’aller voir ailleurs. Sans jamais penser devoir en sortir. Sans jamais imaginer voir un jour l’océan avaler leur monde tout rond. Avoir à s’exiler d’urgence, à délaisser leur coin de paradis pour partager un campement miteux avec des milliers d’étrangers.
Dès la seconde où la diffusion du reportage indonésien s’est terminée, l’animateur a recommencé avec la pluie. La maudite pluie à marde qui en finit plus de pas finir. J’ai éteint la radio d’un coup de poing. Elle est pas brisée. Je peux plus casser grand-chose. Même pas une antiquité à batteries.

Francine, c’est un peu ma mère de rechange.
La mienne, depuis que je suis entré ici, elle se ressemble plus pantoute. La femme qui me borde le soir a plus rien à voir avec celle que j’appelais maman, y a quelques mois. Je pense qu’elle voudrait bien revenir, qu’elle essaie vraiment fort de revenir, mais que c’est plus possible, qu’elle est rendue trop loin dans la douleur. Celle que j’aimais reviendra sûrement jamais. Maman est submergée comme les îles indonésiennes, mais personne m’avait averti avant l’inondation, fait que j’ai pas eu le temps de me ramasser pis maintenant j’essaie juste de retrouver quelques morceaux de souvenirs au fond de l’eau avant que le courant les emporte pour toujours.
Quand je la regarde, je vois juste un gros motton d’angoisse sculpté en forme de madame maganée. Elle a l’air tellement coincée. On dirait qu’elle est menottée, ligotée par un kilomètre de grosses chaînes invisibles. Prisonnière de sa tête qui boucane de stress, de son corps qui veut plus, de moi pis de ma mort à retardement qui lui ruine le goût de vivre.
Les gens disent souvent qu’une mère sait tout de son enfant. De ce qu’il vit, de ce qu’il pense, de ce qu’il ressent. Ils oublient souvent que l’enfant non plus, il est pas sourd. Ni naïf ni niaiseux. Lui aussi sait tout de sa mère. Elle peut rien lui cacher. Ses peurs, sa souffrance, ses idées noires, elles coulent direct dans le ventre de son enfant, comme si le cordon avait jamais été coupé. Dès que ma mère s’approche trop de moi, je commence à mal filer. C’est sa peine, sa détresse que je reçois en intraveineuse. Ça me glace les veines, ça me monte à la gorge. Même si elle fait des gros efforts pour pas craquer, pour pas se mettre à brailler à genoux, à hurler de douleur ou à défoncer les murs à coups de poings, ça se voit. Ça saute aux yeux. Surtout depuis qu’on sait, que c’est officiel que je suis fini. Elle aussi, elle est empoisonnée, trahie par son propre sang.
Quand ses derniers espoirs sont partis en fumée, c’est comme si ma mère s’était vidée de toute sa lumière. Elle a perdu du poids et gagné des os, qui ont l’air chaque jour un peu plus pointus et coupants. Peut-être qu’ils espèrent percer sa peau, se déboîter pis foutre le camp, eux autres avec. Ses tendons ressortent, contractés en permanence. Surtout ceux du cou. On dirait qu’elle a vieilli de vingt ans en à peine quelques mois. Elle fait pitié. Vraiment. Avec ses yeux rouges en déroute, qui regardent un peu rien. Sa paupière qui tremble. Sûrement parce que ça shake depuis vraiment loin en dedans. Des fois, je me dis que si ça continue, ses fondations vont finir par lâcher, qu’elle va sacrer le camp dans un glissement de terrain, emportée par une coulée de boue. Mais non. Ça tient. On sait pas trop comment, mais ça tient. Son corps est comme une vieille maison hantée de film d’horreur. Croche, décrépite, moisie, les carreaux brisés, les portes grandes ouvertes qui crachent des chauves-souris. Vide, mais pas tout à fait, encore habitée par quelque chose d’impossible à décrire. Une présence. Une force invisible qui lui permet de rester debout, de se traîner jusqu’à ma chambre d’hôpital, jour après jour, même si une partie d’elle est déjà morte. Je me dis que c’est peut-être mon fantôme qui l’habite. Qui grandit dans son ventre, siphonne son énergie, se nourrit de sa douleur, lui arrache les organes un par un pour construire son nid à néant.
Le silence de ma mère a rien à voir avec celui de Francine. C’est une tombe creusée pour les phrases impossibles, les cris étouffés, les larmes qu’elle enfouit en pensant que je les entends pas tomber au fond du trou. Mes mots les plus importants, ceux que je devrais dire pour la consoler, pour la rassurer, pour la faire sourire une ou deux fois avant que je meure – ces mots-là, ils veulent pas sortir. Ils restent coincés en chemin ou ben ils trébuchent dans la fosse à tristesse, eux autres avec. Nos rires, nos souvenirs, notre amour : tout ça est enterré à la même place que les phrases qu’on ravale pis qui nous sortiront jamais du corps. Tout ce qu’il nous reste, c’est le vertige, quand nos regards se croisent pis que dans nos yeux on voit plus ni la mère détruite ni le fils déjà mort. Juste le vide de nos pupilles. Le trou noir qui dévore ma mère en silence, pis qui va bientôt prendre ma place dans son ventre.

C’est peut-être la sensation de l’eau froide qui me coulait dans la gorge, ou ben rien qu’un hasard, mais en avalant mes médicaments, tantôt, j’ai repensé au Groenland, à ses fleuves secrets pis à ses sept mètres d’eau glacée. Mon hamster s’est mis à spinner dans sa roue. J’ai essayé de me changer les idées, mais la roue continuait de tourner toute seule, je pouvais plus la freiner dans son élan.
Les idées ont déboulé comme dans les vidéos où deux kilomètres de dominos alignés dans un entrepôt tracent des formes fucking compliquées en tombant. Mon premier domino, c’était une image. Une vision. Le Groenland qui fondait d’un seul coup, au grand complet. Je le voyais ramollir, s’écrouler, s’aplatir comme une crème glacée oubliée au soleil. Je regardais le Groenland liquéfié crisser le camp, se mêler à l’eau salée de l’océan. Du haut des airs, vraiment haut dans le ciel, comme si j’étais à bord d’un satellite. Son eau, turquoise et claire comme celle d’un iceberg, se déversait dans l’Atlantique Nord, déclenchait une vague gigantesque qui s’élançait vers l’Amérique. La vague roulait vite, tellement, tellement vite, genre astronomiquement fucking vite. Elle rentrait dans le golfe du Saint-Laurent, décrissait Sept-Îles, La Malbaie, Québec, Trois-Rivières, continuait de remonter le fleuve, la bouche grande ouverte, jusqu’à Montréal. Un tsunami monstrueux. Une vague vivante, animée par une volonté de tout détruire.
Schwoup ! Une bouchée. Bye bye, Montréal !
Pis là, je sais plus j’étais rendu à quel domino exactement, mais je voyais l’après, quand la vague serait repartie, après avoir bouffé l’Ontario, les Grands Lacs, pis le Manitoba, un coup parti. Je me suis dit que si on existait encore, on aurait beau essayer de s’enfuir par la Métropolitaine, ça servirait plus à rien. Le tsunami du Groenland l’aurait ramassée solide, l’autoroute 40, avec ses piliers en cure-dents mangés par le calcium. Les autres routes aussi seraient inondées, détruites, arrachées. Les ponts tout pétés, effondrés. On serait une méchante gang à attendre que quelqu’un vienne nous chercher avant de crever de froid dans la flotte. Mais les secours, y en aurait plus. Les policiers pis les pompiers seraient inondés, eux aussi. Maganés ou morts noyés ou juste en train d’essayer de sauver leur propre cul en premier. De toute façon, il y aurait jamais assez de bateaux pour embarquer tout le monde.
Pis, anyway, où est-ce qu’on pourrait ben aller ? Faudrait se débrouiller tout seuls. Peut-être qu’on aurait assez de force pour nous échapper de nos aquariums à garages doubles et nous laisser porter par le courant en faisant l’étoile. Deux ou trois mille dominos plus tard, j’ai pensé fuck non ! On aurait pas le choix. Faudrait se réfugier sur le mont Royal, qui serait maintenant une île au milieu de la mer du Groenland. Sauf que rendus là, il y aurait beaucoup trop de monde pour une petite roche de même. Fait qu’on jouerait au roi de la montagne. Mais pas pour le fun. On s’entretuerait pour s’extraire de la mare de déchets, pleine d’arbres arrachés, de fils électriques sectionnés, de grille-pain, de couteaux de cuisine, de morceaux de chars explosés, d’ordinateurs en miettes pis d’animaux noyés : d’écureuils, de coyotes, de corneilles, de ratons-laveurs, de chats pis de chiens, le poil aplati, le corps gonflé, qui flottent sur le côté pis qui puent le crisse.
Rendu là, j’ai pensé qu’encore une fois, ça changerait rien. Que même si on réussissait à survivre un bout de même, sans électricité, sans lumière pis sans chaleur, sans nourriture pis sans eau potable, on ferait pas long feu. Dans le gigantesque marais de cadavres, les bactéries, les virus les plus dégueulasses se reproduiraient exponentiellement, avant de se répandre partout. Dans l’eau, dans l’air, dans le vent, dans nos corps. Avant d’infecter nos poumons, notre cœur, notre cerveau, notre sang. Ce serait pas long que la maladie nous ferait bouillir de l’intérieur.
Sans faire ni une ni deux, le cinq-millième domino est tombé, la chaîne a continué, j’ai pensé que si jamais, par miracle, une couple de durs à cuire, d’indestructibles descendants de colons de la Nouvelle-France, réussissaient à passer à travers tout ça, la fièvre, la bataille, le tétanos, la soif pis la faim, ben c’est l’hiver qui viendrait les achever. Leur linge tout trempe figerait sur leur peau pleine de bleus, de galles pis de trous, leurs mains noirciraient comme du vieux pain, pis ils s’étoufferaient avec leur morve. Ils finiraient par regretter de s’être débattus tout ce temps-là. Par supplier la mort de finir la job.
Mais elle viendrait pas tout de suite. C’est pas comme ça que ça marche. Les derniers, les survivants ultimes, la peau grise, les lèvres bleues, le regard fixe d’un poisson mort qui flotte sur le côté dans une mer noire comme du charbon, maigres comme des squelettes vivants réchappés d’Auschwitz, je pouvais déjà les imaginer. Les entendre se plaindre, gémir, hurler de douleur, de fatigue, de peur que ça ne se termine jamais. Les voir souffrir, pleurer, se tordre, lutter pour respirer. Se chier les organes un par un avant de mourir de froid. Tout seuls, dans un paysage lunaire.
Le dernier domino tombé, ma vision apocalyptique s’est résorbée, et j’ai réintégré ma chambre. Étourdi, j’avais l’impression d’avoir fait cinq-cents tours de montagnes russes back-à-back. Ça m’a pris du temps avant de retrouver mes repères, de réaliser que mes parents étaient rentrés à l’hôtel et que dehors, la nuit était tombée. J’avais tellement grincé des dents durant mon cauchemar que ma mâchoire était raide de douleur. Mes gencives m’élançaient et mes molaires avaient l’air mûres pour tomber. Mes côtes étaient sur le bord de craquer, de s’affaisser sous la tension de mes muscles durcis de stress. Comme les melons serrés par des centaines d’élastiques, sur YouTube, qui se creusent lentement par le milieu avant d’éclater comme des bombes en splashant de jus rouge à la grandeur des murs. Du reflux m’a déferlé dans la gorge, est redescendu, s’est donné un swing juste pour remonter plus fort pis me chatouiller la luette. L’acide pourri de ma bouffe digérée a éclaté derrière ma langue. Une brise de fosse septique qui déborde au printemps. J’ai attrapé mon petit bol en métal, contracté mon estomac et les muscles de mon cou, mais y a rien qui est sorti. J’ai reposé ma tête sur l’oreiller, le reflux est passé, le stress est retombé. De retour dans mon corps, mes draps humides, mon lit. Dans la noirceur artificielle de ma chambre, constellée des lumières clignotantes des machines au souffle régulier. Dans la réalité qui pue le désinfectant pis l’aloès. J’ai failli me mettre à pleurer, mais j’ai pas eu le temps de me morfondre. Ma tête était pas dans le mood. Elle avait pas fini de s’amuser, de jouer au yo-yo avec moi.
Des nouveaux dominos sont apparus. Une ligne qui se séparait en deux, pis en quatre, huit, douze branches tordues. On aurait dit les cheveux en serpents de Méduse. Quand le premier est tombé, c’est parti dans toutes les directions en même temps, ça ratissait large. L’hôpital, les infirmiers, la famille, les amis, le travail, l’école, l’amour, l’argent, la mort, la vie. Tout. Sans exception. Ça avançait, reculait, revirait, ça se rejoignait pis ça repartait dans tous les sens, de tous bords tous les côtés, en dessinant toutes sortes de figures abstraites et insensées. On aurait dit que mon regard s’était désaligné. Je percevais le monde sous un jour nouveau, depuis un angle inédit, légèrement décalé. À peine un pas de côté et, soudain, tout apparaissait plus clairement. Le souffleur en coulisse, l’éclairage, les accessoires. Les maquilleurs, les techniciens, le perchiste. Le décor, les costumes, la machine à boucane. La scène pivotait lentement et, soudain, je découvrais que tout autour de moi était artificiel, en toc, en plastique ou en carton, comme les horribles commis grandeur nature qui sourient à l’entrée des magasins.
Ça se peut pas, ça a pas d’allure, aucun sens. Être submergé, jour après jour, par de nouvelles catastrophes anticipées, de nouvelles prophéties à glacer le sang, toutes plus violentes les unes que les autres. Des prévisions documentées, émises par des scientifiques. Pas par des dépliants de témoins de Jéhovah, des écrits de sorciers médiévaux, des gourous en badtrip sur l’ayahuasca ou des illuminés sur la pinotte dans le métro. Non. Se faire expliquer par des sommités internationales, par les gens les plus intelligents que tu peux imaginer, les élus des élus parmi la crème des bollés des écoles de bollés, que la moitié des animaux ont disparu depuis les années 1950, qu’on va bientôt manquer d’arbres, de plantes, d’abeilles, d’oxygène, de terres cultivables, de bouffe pis d’eau potable. Les écouter exposer méthodiquement que la planète fragile qui nous empêche d’être aspirés dans un vide intersidéral est sur le bord de péter comme une vieille piscine hors-terre, de tomber en miettes comme un biscuit soda trempé trop longtemps dans la soupe ; les entendre démontrer, en se basant sur des calculs rigoureusement exacts, que si on continue comme ça, la Terre s’enligne pour ressembler à Mars d’ici deux-cents ans gros max… »

Extraits
« Depuis que je suis rentré ici, personne m’a jamais rien demandé. Si je voulais être sauvé, m’en sortir par la peau du cul, pucké à vie comme une prune molle de fond de rack à l’épicerie. Vieillir assez longtemps pour voir Montréal se changer en Atlantide. Non. Je m’en souviendrais. Je l’aurais dit tout de suite, que je ne voulais pas être condamné à vivre.»

« Si on me l’avait demandé, je l’aurais dit, que se faire shooter la mort dans un lit d’hôpital, c’est sûrement pas aussi digne, aussi classe que de s’éteindre paisiblement dans son sommeil à cent trois ans dans la maison de campagne familiale, mais que c’est pas si mal non plus. Certainement pas pire que ce qui s’en vient. »

« Au début des années 1990, le terrain de la carrière Miron s’est donc retrouvé quasiment abandonné. La Ville avait amorcé le réaménagement du site, à commencer par l’ancien dépotoir municipal. Une fois recouvert de terre, l’ex-site d’enfouissement ressemblait presque à une plaine. Un champ au look quasi extraterrestre, transpercé de tuyaux métalliques disposés à intervalles réguliers, dans lesquels circulent les émanations de méthane produites par la décomposition des ordures ensevelies. C’est dans cet endroit des plus étranges que les coyotes de Montréal avaient trouvé refuge. Au fond du trou. Débrouillards, dotés d’une prodigieuse capacité d’adaptation, ils y ont longtemps vécu en autarcie, se nourrissant de ce qui leur tombait sous la patte : rongeurs et animaux de petite taille, fruits, légumes, végétaux, détritus. Durant près de trente ans. les coyotes ont occupé la crevasse de l’ancienne camière sans déranger personne, quasiment invisibles même s’ils ne vivaient qu’à quelques centaines de mètres de quartiers résidentiels densément peuplés.
En 2017, dans le cadre des célébrations entourant son trois-cent-soixante-quinzième anniversaire: ne de Montréal a accéléré le processus de réaménagement de ce secteur névralgique. » p. 154

« Une fois mon frère installé en résidence et ses études subventionnées par l’université McGill, mes parents ont enfin pu souffler un peu. Toutes ces années de dur labeur, de surtemps, de dévouement, de sacrifices, n’avaient pas été vaines. Ils irradiaient de fierté. Leurs quatre enfants, des universitaires. Leur petit dernier, un génie en devenir. Chacun avait trouvé sa voie. Chaque chose avait trouvé sa place. » p. 175

À propos de l’auteur
DESJARDINS_Antoine_©LaurenceGrandboisBernardAntoine Desjardins © Photo Laurence Grandbois Bernard

Né au Québec en 1989, Antoine Desjardins est enseignant et écrivain. Indice des feux est son premier livre. (Source: Éditions La Peuplade)

Compte Instagram de l’auteur 

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Demain la brume

DEMEILLERS-demain_la_brume  RL2020

En deux mots:
Ce pourrait être l’histoire d’amour de Katia et Pierre-Yves du côté de Nevers, à moins que ce ne soit celle de Damir et Jimmy et leur groupe de rock «Les bâtards célestes» du côté de Zagreb. Mais c’est d’abord un drame humain vécu lors de cette dernière guerre européenne au début des années 1990.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

«Ce cataclysme qui nous écrasés»

À travers les portraits de jeunes qui ont envie de mordre la vie à pleines dents, Timothée Demeillers raconte comment en 1990 la Guerre s’est invitée en Europe. Et a balayé leurs rêves, de Nevers à Vukovar.

Dans ce beau roman choral, Timothée Demeillers présente successivement les personnages qui vont nous accompagner au fil des chapitres et qui finiront par se croiser bien plus tard. On commence par Katia Koné, une jeune fille de dix-neuf ans qui a soif de vie. Elle s’ennuie à Nevers où il ne se passe rien en ce début d’années 90. Le seul petit titre de gloire des habitants aura été nomination de Pierre Bérégovoy au gouvernement.
Après le lycée, il lui reste la musique – sa chambre est tapissée de posters des Clash – et l’envie de prendre le large. L’occasion va s’offrir à elle lorsqu’elle rencontre Pierre-Yves, musicien punk. Lors d’une soirée chez une copine, il va lui propose non pas de la ramener chez elle, mais d’aller jusqu’à Paris. Un voyage qui va changer sa vie.
Changement d’univers dans le second chapitre. Nous sommes cette fois dans l’ex-Yougoslavie, au moment où Tito meurt et où les pays de l’est vont basculer les uns après les autres. C’est là que nous faisons la connaissance de Damir Mihailović qui, avec Nada et Jimmy, ont formé un groupe de rock contestataire baptisé les Bâtards Célestes. Lors d’un concert, il se font remarquer en interprétant Fuck you Yu qui ne va pas tarder à devenir l’hymne de tous ceux qui aspirent à davantage de liberté et d’indépendance dans cette Yougoslavie qui a rendu l’âme, même s’ils n’entendent pas pour autant être récupéré par les nationalistes Croates qui poussent les feux. Peur eux, il n’est pas question d’être inféodé à un quelconque pouvoir.
Nada, quant à elle, se retrouve aussi désœuvrée que son père, licencié après vingt-cinq ans à l’usine de Vuteks. Une décision que Milan, son ami d’enfance, explique comme un choix politique: il faut éloigner tous les Serbes. Nada n’y croit pas trop. Mais en cet été 1990, elle décide de «faire attention».
Des extraits du journal intime de Sonja Kojčinović viennent s’intercaler au fil d’un récit qui se tend de plus alors qu’en France ce qui se trame à quelques centaines de kilomètres est vécu dans une indifférence quasi-totale.
On sent combien Timothée Demeillers s’est documenté et combien il essaie, en détaillant les exactions commises, d’éviter tout manichéisme. Cette saloperie de guerre ne peut être propre, obligeant bien malgré eux les gens à prendre parti. Pierre-Yves pourra témoigner de cette horreur, lui qui rêvait d’aventure va se retrouver en première ligne là où «la civilisation est réduite à un panorama jaune, brûlé, constellé d’impacts, de jardins labourés, de bicoques éventrées, de débris de désolation». Roman puissant qui peut aussi se lire comme une piqûre de rappel face à la montée des nationalismes, aux solutions populistes, mais aussi au déni de réalité, à cette furieuse envie de tourner la tête pour ne rien voir. Alors s’élèveront les paroles de «Le vent froid a gommé les frontières», une chanson composée alors, la houle a atteint les arbres des forêts, a obscurci les sentiers de montagne, laissant des villes brûlées, du gros sel et les cris du silence, demain la brume, demain la brume.

Demain la brume
Timothée Demeillers
Asphalte éditions
Roman
400 p., 19 €
EAN 9782365331012
Paru le 3/09/2020

Où?
Le roman se déroule en France, notamment à Nevers, Paris, Saint-Nazaire et en ex-Yougoslavie, notamment à Vukovar et Zagreb.

Quand?
L’action se situe en 1989 et les années suivantes.

Ce qu’en dit l’éditeur
1990, Nevers. Katia, lycéenne rebelle, étouffe au bord de la Loire. Elle découvre la poésie, l’engagement et rêve d’indépendance. Elle tombe follement amoureuse de Pierre-Yves, libre et anticonformiste comme elle aimerait l’être. Mais la soif d’absolu du jeune homme va bien plus loin que la sienne…
1990, Zagreb. Damir et Jimmy sont les Bâtards célestes, le duo rock qui monte. Leur tube « Fuck you Yu » fait danser la jeunesse yougoslave, qui se reconnaît dans ses paroles iconoclastes. Et souvent mal comprises : la chanson va devenir, contre la volonté de Damir, un véritable hymne à l’éclatement de la Yougoslavie.
1990, Vukovar. Dans cette ville pluriculturelle, personne n’est censé savoir qui est serbe et qui est croate. Pour Nada, c’est un mensonge. Et chacun sait très bien quel est son camp.
Dans Demain la brume, Timothée Demeillers met en scène des destins malmenés par l’Histoire, dans une Europe où les frontières se renforcent au lieu de s’effacer.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Institut Français
Quatre sans Quatre
Blog The killer inside me
Blog La page qui marque 
Charybde 27, le blog
Blog Garoupe 


Timothée Demeillers présente son roman Demain la brume © Production Harmonia Mundi livre

Les premières pages du livre
Katia Koné
Je sortais tout juste de l’enfance, j’étais à un âge où l’on se dit que la vie ne vaut pas grand-chose, où l’on claironne que l’on voudrait se foutre en l’air et où l’on feint la mélancolie à la moindre contrariété parce que la dépression est encore quelque chose de séduisant, d’énigmatique et de romantique. Pour survivre, je courais après le fantastique, le ténébreux, je m’enveloppais dans des habits trop grands pour moi, j’imitais les attitudes et les poses en noir et blanc des Clash, dont je tapissais ma chambre de posters, leur aura sulfureuse sur papier glacé. Je n’étais qu’une jeune lycéenne élevée dans le calme propret des bords de Loire, mais je me persuadais d’évoluer dans la crasse londonienne, je m’imaginais des odeurs de fog et de bière éventée entre les briques cramoisies des mansions anglaises, sous le bas ciel britannique, tandis que les hymnes incendiaires échappés de mon walkman me cognaient les tympans. J’arborais une crête de cheveux pourpres pour ressembler à mes idoles et j’écrivais des poèmes virulents dans un calepin que je rangeais dans la poche intérieure de ma veste en jean perforée de pin’s et d’épingles à nourrice. Je fumais. Je buvais. Et chaque verre bu, chaque cigarette fumée l’était en essayant d’imiter mes héros, les Clash et leurs quatre gueules d’ange, anguleuses et blanchâtres, drapés dans leurs perfectos brillants. Je voulais leur ressembler. Je voulais devenir comme eux. Je rêvais que ma vie soit la leur.
J’étais entre deux âges.
J’avais dix-huit ans.
C’est là que tout a commencé.
J’habitais Nevers. Nevers et son insupportable quiétude. Nevers et sa Loire pas encore magistrale, encore rivière anodine, glissant mollement telle une inéluctable marée noire le long de ses rives écussonnées de crépis sales et de toits en ardoises qui se confondaient avec la couleur du ciel. Nevers qui vivotait dans des habits trop grands pour elle, des manoirs à tourelles et des jardins à la française, témoins de son histoire royale, aujourd’hui occupés par des institutions préfectorales médiocres et des chambres de commerce. Nevers qui ressassait le nom de son maire dans tous les foyers, à tous les comptoirs de bar, parce qu’il semblait que, pour une fois, quelqu’un avait réussi à s’extirper de cette soupe fade. Grâce à lui, on pouvait désormais entendre prononcer le nom de notre ville à la télévision nationale, ce qui revenait pour la plupart des habitants à une bénédiction, comme si à travers ce « Nevers » ou ce « Pierre Bérégovoy » articulés par le présentateur du JT, c’était un peu de nous qu’on causait, nous qui étions habituellement si éloignés de tout ça, comme si nous en tirions une gloire toute personnelle.
Mais malgré notre maire, ministre des Finances de la France entière, malgré la télévision, Nevers restait Nevers, l’ennui gonflait à mesure de mes rêves d’émancipation, de mes envies de liberté, à mesure que je prenais conscience que mes poèmes ne sortiraient jamais des quatre murs de ma chambre et que je n’insufflerais jamais le vent de la révolution punk sur la scène poétique française.
Je haïssais cette ville. Je la haïssais fabuleusement.
Après minuit, les rues assoupies s’exposaient sous la lueur jaunâtre des lampadaires dont les halos soporifiques grésillaient devant les volets clos et ne s’éteignaient qu’avec le lever du jour. Et dans ce terrain de jeu bien trop petit, notre bande lycéenne rejouait ce que nous pensions être la folie insomniaque des plus grandes capitales. Les nuits où nos parents nous laissaient sortir, nous roulions d’épais joints de mauvais haschisch, buvions au goulot de vieilles bouteilles de calvados oubliées au fond des buffets à alcool familiaux, nous promenions notre ennui ivres dans les rues en nous cachant dans des bosquets taillés en fleurs de lys lorsque les patrouilles de police approchaient. Parfois, l’un d’entre nous apportait une bombe de peinture et nous taguions, comme c’était la mode dans les banlieues françaises, notre lassitude dans des phrases révolutionnaires, pensant peut-être que cela permettrait une prise de conscience collective de l’ennui qui plombait la jeunesse d’ici, mais c’était peine perdue. Nous ne récoltions que de sèches brèves dans l’édition du Journal du Centre: ils font désormais partie du paysage urbain, les tags, une pollution visuelle qui s’amplifie, le centre de Nevers a été à nouveau vandalisé, « c’est une honte de faire ça vraiment quel est l’intérêt », commente écœurée la gérante de l’agence du Crédit mutuel de l’avenue du Général-de-Gaulle…
Et les articles se concluaient avec d’autres propos du même acabit, des commérages de commerçants mécontents, sans jamais parler de l’aspect poétique et du sens profond des inscriptions. Tout cela ne faisait que confirmer la médiocrité qui m’entourait : je vivais dans un monde de cons à une époque tout aussi naze.
De ces virées artistiques, je rentrais au milieu de la nuit, dans le pavillon de mes parents un peu en retrait du centre. Je garais ma mobylette Peugeot orange dans le jardin. Je montais les escaliers qui menaient à ma chambre sur la pointe des pieds en évitant les marches qui grinçaient particulièrement. Je me glissais dans mon lit. Je me saisissais de mon carnet pour écrire des textes que j’avais la prétention d’appeler des poèmes, je filais les mots au rythme du stylo Bic, qui débordait parfois des petits carrés blancs de la page, et je me persuadais qu’un jour ces carnets seraient retrouvés, et qu’ils seraient exhumés et publiés et que, comme Kafka, mon œuvre serait érigée au rang des chefs-d’œuvre posthumes de la littérature française alors que je n’osais même pas les soumettre au journal de mon lycée et puis, tandis que j’écrivais au rythme de mon ébriété, j’entendais les petits pas de souris de ma mère qui se relevait pour aller aux toilettes, ma mère qui ne pouvait fermer l’œil avant mon retour et que j’imaginais si fluette, se retournant dans son lit toute la nuit, aux côtés des cent kilos inamovibles et ronflants de mon père, ma mère, attendant nerveusement le cliquetis de la serrure de la porte d’entrée qui viendrait la délivrer, ma fille n’a pas été renversée, ni violée, ni assassinée ce soir ! Et moi, alors, j’éteignais la lumière pour lui faire croire qu’en effet je dormais et j’interrompais de la sorte ma carrière de plus grande poétesse punk de ce tout début des années 1990. Et avant de m’endormir, la réalité de ma vie me sautait à la gueule.

C’est après une manifestation que j’ai rencontré Pierre-Yves. En ce mois de novembre 1990, les lycéens étaient dans la rue. Moi aussi, j’étais allée bruyamment manifester. Je séchais les cours, parcourue par un excitant sentiment de transgression. Il faisait gris. Un brouillard épais était remonté du fleuve et avait tout enveloppé de son humidité molletonnée. La ville suintait. Dissimulée dans la poisse de la brume, je riais, je chantais, je crachais mon mal-être dans des formules bien ficelées, reprises avec vigueur par toute la masse humaine autour de moi.

Jospin ta réforme tu sais où on se la met, du pognon pour les lycées par pour l’armée, des pions pour l’éducation.

L’ambiance était joyeuse. Je répétais les slogans à tue-tête. Je hurlais. Je braillais. Au fond, je ne savais pas grand-chose sur quoi que ce soit mais ça n’avait aucune importance. Le mal-être que nous ressentions était véritable, lui. Nous, les « cocus de l’histoire », les lycéens trompés par toutes les convictions auxquelles avaient cru nos parents. On nous taxait d’individualistes. On nous taxait d’égoïstes. On nous taxait de nihilistes. Mais était-ce notre faute si nous avions assisté à l’écrou¬lement de toutes les idéologies ? S’il semblait ne rester aucun idéal pour lequel s’engager ? Alors là, serrée dans la foule aux côtés de mes camarades de classe, je voulais croire que notre lutte mettrait un coup d’arrêt à ce projet liberticide et que notre manifestation serait la première d’un mouvement massif et global qui marquerait l’histoire. Une nouvelle révo¬lu¬tion dont la France, et le monde, avaient bien besoin.
Nous étions une petite bande du lycée. Une dizaine, qui, comme moi, rêvaient d’une autre vie, d’un autre avenir. Les garçons se laissaient pousser les cheveux et les filles se les rasaient. Nous nous échangions les cuirs. Les motifs écossais. Les bracelets cloutés. Nous nous achetions une culture punk dans les friperies du centre-ville, des jeans déjà troués, fatigués, des cuirs tannés, des Doc coquées déjà portées. Nous dressions nos majeurs tendus aux gens bien comme il faut et fumions à la chaîne des cigarettes roulées. Nous nous rebellions dans notre bocal clos en nous jurant que jamais nous ne rentrerions dans le rang comme les autres générations contestataires avant nous, comme les autres frondeurs devenus des vieux cons, mais tous nous lorgnions sur les quelques punks, les vrais de vrais, qui zonaient à proximité de la gare. Ils n’étaient pas légion à Nevers. Nous leur enviions ce frisson de liberté qui s’échappait d’eux. Nous les admirions avec leurs crêtes tellement hérissées qu’on aurait dit des lames, leurs chiens laineux qui grignotaient les restes de bouffe et lapaient parfois, en fin de soirée, un peu de bière versée dans leurs gamelles. Juste pour rire. Lorsque les clébards tanguaient sur leurs pattes fragiles, ils semblaient se demander de quel côté de la terre il faisait bon marcher. Pierre-Yves était l’un de ces punks. Enfin, c’est avec eux qu’il a débarqué dans le cortège de la manifestation, ce jour-là. Leur petit groupe s’agitait à côté du nôtre. Bruyant et désordonné. Dans le trottinement monotone du cortège, ils se mouvaient désarticulés, allaient, venaient, sortaient du défilé en essaim nerveux pour recouvrir d’autocollants la vitrine d’un fast-food américain, puis retournaient se fondre dans la masse compacte, s’abriter dans la chaleur des anoraks colorés. Ivres et joyeux. Libres. Pierre-Yves riait beaucoup. Je l’avais tout de suite repéré. Pourtant, il n’était pas particulièrement attirant avec son petit mètre soixante-dix et ses cheveux désespérément fins qui tombaient sur un front trop vaste, une mèche d’enfant de bonne famille. Pas qu’il soit moche non plus, enfin ce n’était pas mon genre de mec. Mais il était un peu différent des autres. Lui ne portait pas la crête. N’avait pas de chien. Pourtant, il dégageait quelque chose.

Les manifestants ont fini par se disperser et le brouillard par se lever. Une demi-lune d’une pâleur laiteuse éclairait la nuit tombée. Pierre-Yves est resté à nos côtés. Il nous a accompagnés dans l’un des rares cafés restés ouverts.
L’endroit était bondé. Embrumé par la fumée de cigarette. Le brouhaha des conversations se brouillait dans un boucan indémêlable. Nos vêtements couverts d’autocollants colorés, nos drapeaux et banderoles à nos pieds, nous nous sommes installés à une table beaucoup trop petite pour nous tous. Nous hurlions pour nous faire entendre autour de bières et d’Orangina. Nous débattions sur les époques les plus fastes où nous aurions aimé vivre. Nous maudissions notre génération désenchantée, et nous idéalisions le San Francisco des années 1960, le Katmandou des années 1970, les squats londoniens des années 1980. Nous nous demandions où diable pouvait être l’épicentre frémissant de ce début des années 1990, mais nous avions beau sortir des plaisanteries à propos de Beyrouth en ruine, nous ne trouvions rien qui puisse être comparable aux époques passées. Nous avions l’impression que le monde avait été douché à l’eau de Javel du consumérisme et qu’il ne restait que des lieux aseptisés, vidés de toute substance, des salles d’attente rutilantes d’hôpitaux désinfectés où, à défaut de mourir d’épidémies, l’on crevait d’ennui. Et l’on attendait de nous que l’on suive de force la marche du monde. Que l’on rentre dans les clous, que l’on fonde une famille et que l’on fasse une poignée de gosses que l’on pourrait nourrir à la même bouillie dont nous avions été gavés. Le capitalisme avait achevé ses ennemis. Le capitalisme était sorti seul vainqueur, fatigué, éreinté mais sans rivaux désormais.
C’est Pierre-Yves qui nous racontait tout ça. Toute la bande était pendue à ses lèvres. Et il nous haranguait, avec sa voix éraillée, comme s’il causait du haut de la tribune d’un syndicat ouvrier :
« La jeunesse de Nevers s’emmerde, elle attend une alternative, mais je suis sûr que notre génération va marquer l’histoire. »
Et peut-être parce que nous voulions tous y croire, ne serait-ce qu’un peu, nous reprenions ses paroles des flammes dans les yeux, nous, le petit groupe de punks lycéens, tous apprentis artistes, écrivains, poètes ou musiciens, nous reprenions ses paroles en les plaquant sur nos petites ambitions personnelles, et je me souviens avoir pensé que peut-être, dans quelques années, on parlerait de nous comme du « groupe de Nevers » où, à l’instar du Chelsea Hotel, tous les plus grands contemporains se côtoyaient dans une émulation créatrice prodigieuse, que l’on se souviendrait de nous comme de ceux qui avaient contribué à la période faste de cette ville que nous aurions quittée depuis longtemps, l’endroit où il fallait grandir à l’époque, ses cafés où nous nous retrouvions, désormais considérés comme des lieux emblématiques où affluaient des hordes de touristes nostalgiques pour humer un peu de l’esprit de création qui y flottait en notre temps. Et je dois admettre que, naïvement, il y avait un petit morceau de moi-même qui y croyait vraiment.
Puis Pierre-Yves s’est rembruni et nous a lancé :
« C’est marrant quand même, vous êtes la première génération de lycéens à demander plus de pions pour vos lycées, vous y avez réfléchi à ça ? Pourquoi pas des CRS pour votre cour de récréation, tant qu’on y est ? »
Son ton était tellement en décalage avec tout ce qui s’était raconté avant que personne n’a su comment digérer ces paroles ironiques et critiques. Pierre-Yves, lui, s’est tu, fixant d’un œil dur un point invisible dans la pièce.
« Parce que t’étais pas dans la manif, toi, peut-être ? lui a demandé un de mes camarades de classe.
– Si, mais c’est important de réfléchir, de pas suivre bêtement, tu vois.
– Merci papa… » j’ai réagi en lui lançant un clin d’œil moqueur.
Il m’a regardée et a souri. Tendrement. Il était assis à côté de moi. Malgré l’atmosphère étouffante du bar, il était engoncé dans un blouson Schott, une cigarette roulée au bec, qu’il fumait, pensif, alors qu’un thé refroidissait devant lui : « Je bois pas d’alcool », avait-il rapidement précisé à notre groupe comme pour s’excuser lorsque quelqu’un avait voulu commander une première tournée. Sa jambe me frôlait sous la table. Je sentais sa chaleur qui m’irradiait. Je n’osais plus bouger. Il était étonnamment doux, presque enfantin. Sa présence naturelle parmi nous. Nous descendions des demis de Kanter et la conversation a pris une tournure plus habituelle : ressasser les dérapages de nos soirées éméchées. Pierre-Yves restait silencieux, riant quand il fallait rire, nous relançant parfois d’une question anodine. Puis à son tour, il racontait avec emphase les nombreuses manifestations auxquelles il avait pris part, comment les flics l’avaient chargé, en mimant les coups de matraque avec de grands gestes théâtraux. Nous rigolions alors qu’il décrivait les flots de sang qui s’échappaient de son arcade sourcilière.
Je le dévisageais et mon cœur battait fort. Sur la banquette en skaï de ce rade boudiné. Dans ce petit bar décoré de tableaux de mauvais goût, de nus voluptueux et de paysages savamment choisis par le patron pour leur laideur et la vulgarité des palettes. Mon cœur cognait à toute berzingue devant son reflet dans les grands miroirs face à nous, qui dédoublaient son visage, et, gênée, de peur d’être surprise, je plongeais la tête dans mon demi, à regarder la mousse se diluer à petit feu dans le breuvage doré, à me dire merde Katia, je crois que t’es en train de tomber pour ce mec… Je voulais qu’il me remarque, et j’essayais de retenir son attention par des sourires furtifs, des coups d’œil complices. Mais il n’y avait en réalité rien de prémédité. Parce que justement ce type me faisait un effet incontrôlable. Des détails de sa personne s’érigeaient en promesses à mes yeux : sa nonchalance et son
sérieux, son air de tout savoir et de tout contrôler, sa virilité naissante m’intimidaient, la façon dont il souriait d’un air entendu, jamais surpris.
Il incarnait ce à quoi je voulais ressembler, sans avoir le courage d’aller jusqu’au bout. L’effluve de soufre. L’aura de la vie libre. Une posture en décalage avec le monde. Décalée même de la norme anticonformiste que nous avions créée. Il dégageait une sorte de rayonnement jusque dans ses postures, ses doigts qui jouaient délicatement avec l’anse de sa tasse de thé, ses jambes élégamment croisées, ses pattes d’oie rieuses au coin de ses yeux, sa voix enrouée par son tabac brun, l’Ajja 17, dont le paquet bleu chiffonné reposait sur le formica de la table, les cigarettes épaisses qu’il roulait d’une main et dont il s’emplissait les poumons de larges bouffées, qu’il conservait de longues secondes avant de les recracher en volutes violacées, en l’air pour ne pas nous importuner, et puis les mystères qu’il semblait traîner derrière ses paroles rocailleuses. « Y’a pas à dire mais les flics français à côté des allemands c’est des enfants de chœur… » Cette voix chaude interrompue par une toux grasse, ces phrases qui faisaient coexister des formules littéraires ampoulées parsemées d’un argot familier, à tel point que je me demandais si je faisais face à un petit bourgeois qui se la jouait gros dur ou à un loulou philosophe. Ces mystères ouvraient dans ma tête un envoûtant abysse d’aventures, de fuite loin de cette ville, loin des miens, loin de ma jeunesse.
Au fil de la soirée, alors que l’ivresse infusait et que l’audience autour de la table se faisait plus clairsemée et moins tapageuse, c’est lui qui m’a adressé la parole. Son premier regard franc, ses yeux pétillants, sa bouche tordue dans un rictus amusé :
« Tu m’as l’air bien sage, pour une petite punkette… »
Et il avait appuyé punkette, comme pour mettre le terme entre guillemets, et moi qui pensais être habituée au combat social, à la lutte d’opinion binaire, à hurler mes opinions à la gueule de mes détracteurs, je me suis retrouvée pétrifiée, parce que je n’arrivais pas à savoir d’où il me parlait, à quelle catégorie de mec je m’adressais. Je ne savais pas si c’était un reproche ou une plaisanterie, ou si ça lui plaisait, si je lui plaisais. J’ai rougi et je lui ai souri, et lui a poursuivi en me confiant presque à voix basse que les punks n’étaient pas les plus cons, qu’au moins ils n’avaient pas encore abandonné le combat contre l’inéluctable dégringolade de ce monde de merde. Il a dit ça d’un ton bienveillant, presque attendri, et ça m’a rassurée qu’il nous tienne, moi et les punks, dans son estime. Nous nous sommes souri et j’ai entraperçu quelque chose dans ses yeux, un éclair malicieux, une résonance, une osmose entre nous. Au cours de la soirée, je ne l’avais jamais vu adresser un sourire comme ça à quelqu’un d’autre, et ça m’a réconfortée.
« Parce que t’es pas punk, toi ? je lui ai naïvement demandé, comme si le monde se divisait entre ceux qui l’étaient et ceux qui ne l’étaient pas.
– Si, d’une certaine manière », il a répondu, énigmatique, puis sa phrase l’a fait rire, il s’est lancé dans un fou rire étrange, tout son corps parcouru de soubresauts nerveux, son fou rire caractéristique que j’apprendrais à tant aimer chez lui, ces éclats communicatifs, alors que mes rares camarades à être restés nous ont dévisagés, interloqués devant cette scène cocasse, ce fou rire de l’un face au visage médusé de l’autre.
À la fermeture du café, je suis restée seule avec Pierre-Yves. Autour de nous, les tables se vidaient dans une danse éthylique de fin de soirée, un ballet de membres dissociés qui raclaient des chaises au sol, se saisissaient d’habits au portemanteau et passaient des laines autour de nuques rosées. Il s’est approché de moi encore davantage, je sentais sa chaleur, sa main m’a frôlée et il m’a fixée longuement. Une œillade qui semblait vouloir me transpercer, fouiller la possibilité d’un à très vite.
« On se reverra, Katia ? il m’a demandé avec un regard désemparé, presque suppliant, comme si tout dépendait de moi.
– Oui, oui », j’ai bafouillé, décontenancée par cette fragilité qu’il me laissait entrevoir, cette soudaine mise à nue. L’envie de me blottir contre lui m’a fait baisser les yeux.
« Oui… oui… d’accord, il s’est repris en imitant mon cafouillage verbal. Mais quand ?
– Bah demain ? Je… Je vais à une soirée demain… enfin… je veux dire tu pourrais venir ? »
Je lui ai donné l’adresse, je lui ai répétée, puis il l’a répétée, et je n’ai rien dit d’autre, j’étais paralysée par l’émotion et dans la précipitation je ne lui ai pas demandé de numéro où le contacter, ni une adresse où le trouver, je ne lui ai pas demandé de me garantir qu’il serait bien là, je ne lui ai pas dit que j’aimerais vraiment qu’il soit là, je suis restée muette et il a retiré sa jambe de la mienne, il m’a adressé un petit salut, sa main collée contre sa tempe, sans un mot, l’air de dire carpe diem ou qui vivra verra, avant de déposer un billet de 100 F sur la table, sans attendre la monnaie, et j’ai trouvé ça d’une classe folle, et il s’est éclipsé. « Quelle conne », j’ai prononcé à voix haute, et je suis rentrée chez moi, débordée par un déferlement de sentiments contrastés.

Le lendemain, le jour s’est levé sur une congestion de nuages. Une matinée figée. Un tapis gris d’automne qui venait calfeutrer tout ce qu’il y avait au-dessus et donnait à la ville un aspect ouaté, une luminosité d’une blancheur nostalgique. Même les cloches des églises carillonnaient en sourdine contre le duvet nuageux, glissant dans les rues endormies le long des rideaux de fer qui ligotaient les boutiques closes, entre les rares passants matinaux qui flânaient, leur panier chargé de provisions. J’étais encore au lit et je pensais à Pierre-Yves. Je rejouais la scène du bar une centaine de fois. Sa jambe contre la mienne. Son sourire mis à nu. Dans la pénombre de ma chambre. La tête posée sur une peluche qui me servait d’oreiller. J’écoutais les bruits familiers du samedi matin. Au rez-de-chaussée, sous ma chambre, mes parents petit-déjeunaient. Les routines du week-end qui se répétaient depuis mon enfance. Les voix franches de la radio allumée. France Info il est 9 h 15, les dernières actualités, Yves Lebec. Les nouvelles qui résonnaient dans la salle à manger où mes parents se faisaient face, devant leurs bols aux liserés bleus rapportés de Bretagne, remplis d’un café clair filtré par le glouglou régulier de la cafetière, un café pruneau au léger et désagréable arôme âcre. Rocard qui persiste et signe malgré la motion de censure contre la loi sur la CSG. L’odeur de brûlé des tartines de pain blanc qui sautaient noircies du grille-pain. Suite à l’intervention télévisuelle de Lionel Jospin hier sur FR3, les lycéens ont défié le ministre… Le bourdonnement du micro-ondes, qui tournait avec le plat du déjeuner, sorti du congélateur. De nouvelles scènes d’émeute à Vaulx-en-Velin… Puis le ding libérateur. Le grattement du couteau sur la surface brûlée de la mie, le beurre trop froid qui brisait le pain dur. S’ils avaient pu se douter du tsunami que j’étais en train de vivre. Moi, dans mon lit, la tête aussi brumeuse que le ciel de novembre, je pensais à Pierre-Yves.
À ce dernier regard plein d’espoir.
Et au désespoir de ce dernier regard.
Parce que bien sûr, l’euphorie de l’alcool envolée, je me disais que jamais il ne viendrait à la soirée où je l’avais invité, jamais il ne s’en souviendrait, l’avènement d’un nouveau jour lui ferait relativiser son attirance pour moi. Je deviendrais à ses yeux ce que j’étais en réalité : une petite lycéenne qui jouait à la grande fille et voulait se faire passer pour ce qu’elle n’était pas.
La fête était prévue de longue date, chez Élodie, ma plus ancienne amie. Je la connaissais depuis toujours. Nous étions nées le même jour et avions fait toute notre scolarité ensemble, jusqu’à ce que je rate mon bac l’année précédente. Son père était notre médecin de famille. Nos parents avaient appris à s’apprécier du fait de notre amitié et s’invitaient une à deux fois par an prendre l’apéritif dans des rencontres qui restaient cordiales, mais qui n’avaient jamais aboli le déséquilibre qui existait entre un médecin et son patient, entre un notable et une classe moyenne, entre un propriétaire de vieilles pierres et celui d’un pavillon. Ma bande du lycée ne l’appréciait pas trop. « Ah ouais, ta copine en Chevignon qu’allume tous les mecs. » J’essayais de leur expliquer qu’on se connaissait depuis gamines, qu’elle n’était pas ce qu’elle paraissait, que l’habit ne faisait pas toujours le moine et que, derrière sa gueule mignonnette de porcelaine, elle aussi avait l’âme rock’n’roll, mais ça ne suffisait pas à les convaincre. Alors forcément, même si par je ne sais quel miracle Pierre-Yves venait quand même, faire se rencontrer son monde et celui d’Élodie m’apparaissait soudain totalement absurde, voué à un désastre annoncé, une déconfiture retentissante. Comment croire que Pierre-Yves s’intégrerait dans cette soirée pleine des amis d’Élodie, les enfants de bourges du centre-ville ?
En fin d’après-midi, j’ai voulu appeler Élodie. J’avais besoin de lui parler de Pierre-Yves. Lui raconter comment nous nous étions rencontrés. Je suis sortie téléphoner dans la cabine la plus proche. Je ne pouvais pas le faire de chez nous : mon père passait ses week-ends à lire dans son fauteuil du salon, juste à côté de l’appareil. Ma mère, elle, pestait au bout de quelques minutes dès que j’occupais la ligne.
Dehors, le froid m’a enveloppée de son odeur automnale. L’air était comme de la fumée. Le fin brouillard qui s’était déployé maintenait en suspens la combustion des âtres. La cabine téléphonique trônait devant le tabac fermé depuis quelques mois. Dans le petit centre commercial, il n’y avait pas un chat. Un jour mort à rester chez soi. J’ai inséré ma carte téléphonique. Il me restait trente-quatre unités. J’ai composé le numéro des parents d’Élodie. Le combiné gris-bleu collé sur l’oreille. Froid comme un glaçon. Les tonalités se succédaient. Sa mère a décroché.
« Ça fait longtemps, Katia ! Comment vont tes parents ? Ton père ne devait pas retourner en Afrique cet été ? Il est revenu finalement ? » Puis, sans me laisser le temps de prendre des nouvelles à mon tour, elle s’est écriée : « Élodie c’est pour toi ! » pour être entendue à l’étage par sa fille, qui a répondu d’une voix lointaine qu’elle prenait l’appel en haut, suivi tout de suite de sa voix espiègle.
Nous avons échangé des banalités, mais je n’étais pas à l’aise, je n’arrivais pas à lui dire pourquoi je l’appelais au juste, je lui ai demandé si tout était prêt pour ce soir, si elle avait besoin d’aide, si elle voulait que je vienne plus tôt. Elle m’a répondu non, ça devrait aller, et dans le silence qui a suivi, j’ai réussi à laisser échapper la question qui me brûlait les lèvres, en forçant l’innocence, comme un détail sans importance :
« Ça te dérange si j’invite quelqu’un ? »
Elle est restée silencieuse quelques secondes. Elle essayait sûrement d’entendre si sa mère avait bien raccroché l’appel dans le salon et n’écoutait pas la conversation depuis le
deuxième téléphone.
« Bien sûr que non, ça ne me dérange pas, mais tu vas peut-être me dire qui c’est, surtout ? » Elle a ri.
« Un mec, j’ai répondu platement.
– Bah oui, je me doute, si tu me demandes avec ce ton cachottier. Bon, tu me racontes toute l’histoire ?
– J’étais à la manif hier… » j’ai commencé. »

À propos de l’auteur
DEMEILLERS_timothee_©DRTimothée Demeillers © Photo DR

Timothée Demeillers est né en 1984. Prague, faubourgs est, son premier roman, est paru chez Asphalte en 2014. A suivi Jusqu’à la bête, lauréat des prix Jeune Romancier – Le Touquet Paris Plage, Calibre 47, Deuxième Roman de Grignan, et sélectionné pour de nombreux autres prix. Demain la brume, est son troisième roman, paru en 2020. Il vit aujourd’hui à Nantes. (Source: Éditions Asphalte)

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La tannerie

LEVI_la_tannerie

En deux mots:
Jeanne quitte sa Bretagne natale pour Paris. Après un stage en librairie, elle trouve un CDD à La Tannerie, un espace culturel qui vient d’ouvrir. C’est là qu’elle va faire des rencontres, s’engager dans la lutte et s’affirmer. Un roman d’initiation ancré dans la France d’aujourd’hui.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Le journal de la génération sacrifiée

Dans La Tannerie, son quatrième roman, Celia Levi retrace le parcours d’une jeune bretonne qui va chercher les clés de son avenir à Paris. Et perdre presque toutes ses illusions, entre violence économique et désert sentimental.

Jeanne est un peu perdue. Engagée comme intérimaire à la Tannerie, un immense espace culturel au bord du canal de l’Ourcq à Pantin (derrière lequel on reconnaîtra les Magasins Généraux), elle est chargée de guider les visiteurs, mais manque d’instructions précises et a encore de la peine à s’orienter. Lorsqu’on lui confie la tâche de retrouver un enfant de quatre ans qui a échappé à la vigilance de ses parents, elle est proche d’un fiasco. Mais finalement tout va finir par s’arranger. Elle a sauvé sa place et garanti son emploi pour quelques mois au moins.
Durant l’entre-saison et ses promenades dans Paris, elle a plusieurs fois songé à regagner sa Bretagne natale qu’elle avait quitté pour un stage dans une librairie, mais qui s’est avéré décevant.
La nouvelle saison à la Tannerie va lui permettre de mieux apprivoiser cet espace de 60000m2, de se familiariser avec les défilés de mode, les expos d’art contemporain, le théâtre, le cirque et les soirées festives.
La chronique qui suit va retracer en détail les journées de Jeanne, ses rencontres, ses sorties, sa vie entre le Paris du quartier latin où elle trouvé une colocation et son immense vaisseau culturel installé à quelques pas d’un campement de migrants.
Celia Levi a choisi de nous dévoiler la prise de conscience politique et sociale à partir des témoignages rassemblés, de l’expérience acquise au fil des jours, des discussions qui vont devenir de plus en plus intéressantes: «Jeanne sentait que des bases théoriques lui manquaient, qu’elle n’était pas rompue à l’art du discours. Elle réussissait désormais à intervenir, apporter des précisions, des miettes recueillies ici ou là, mais dès qu’il s’agissait de convaincre ou de réfuter, elle était démunie, tout s’effondrait, n’était plus sûre de rien, pas même de ce qu’elle défendait.»
Elle va vivre sa première manifestation un peu comme une sorte de happening, elle va chercher auprès de Julien et de ses amis les lectures et les arguments pour décrypter cette curieuse société qui n’a guère de mal à poser un diagnostic sur les maux qui la ronge, mais hésite à vraiment les combattre.
Le livre, construit comme un long – trop long? – journal intime, revisite le roman d’apprentissage en plaçant une jeune fille un peu timide et maladroite, mais pleine de bonne volonté, au centre du récit. On la voit chercher les clefs d’un monde dont elle se sent exclue et dont elle aimerait tant pouvoir faire partie. En entendant le récit des aventures amoureuses de ses amies, elle va d’abord s’inventer une relation avant d’espérer pouvoir intéresser quelqu’un. Une éducation sentimentale du XXIe siècle qui se lit avant tout comme le difficile constat de la précarité à tous les étages. Jeanne va longtemps espérer un contrat à durée indéterminée, gage de davantage de stabilité. Une quête dont Celia Levi va faire le symbole de cette génération sacrifiée. Ajoutons que les temps difficiles que nous vivons du fait de la pandémie ne vont sans doute pas arranger les choses…

La Tannerie
Celia Levi
Éditions Tristram
Roman
416 p., 23,90 €
EAN 9782367190785
Paru le 20/08/2020

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris et en banlieue, principalement à Pantin, et des voyages en Bretagne, de Rennes à Quimper en passant par Auray et Penthièvre. On y évoque aussi la région de Saumur

Quand?
L’action se situe de nos jours, plus précisément entre 2015 et 2017.

Ce qu’en dit l’éditeur
Jeanne, ses études terminées, a quitté sa Bretagne natale pour vivre à Paris. Elle a trouvé un emploi temporaire d’«accueillante» à la Tannerie, une nouvelle institution culturelle, installée dans une usine désaffectée de Pantin.
D’abord déboussolée par le gigantisme et l’activité trépidante du lieu, timide et ignorante des codes de la jeunesse parisienne, elle prend peu à peu de l’assurance et se lie à quelques-uns de ses collègues, comme la délurée Marianne ou le charismatique Julien, responsable du service accueil.
Elle les accompagne dans leurs déambulations nocturnes, participe à des fêtes. Leur groupe se mêle au mouvement Nuit debout. Ils se retrouvent dans des manifestations, parfois violentes – mais sans véritablement s’impliquer, en spectateurs.
Bientôt, deux ans ont passé. Dans l’effervescence de la Tannerie, en pleine expansion, chacun tente de se placer pour obtenir enfin un vrai contrat ou décrocher une promotion. Jeanne va devoir saisir sa chance.
La Tannerie – tel un microcosme de notre société – forme une monde à part entière, avec ses techniciens, ses employés de bureau, ses artistes. Mais derrière la bienveillance affichée et le progressisme des intentions, la précarité et la violence dominent.
Avec ce roman, qui frappe autant par la finesse de ses descriptions que par sa force critique, Celia Levi fait le portrait d’une époque et d’une génération en proie aux ambitions factices et à l’imposture des discours.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Libération (Frédérique Roussel)
BibliObs (Grégoire Leménager)
Diacritik (Christine Marcandier)
Revue Études (Aline Sirba)
France Culture (Par les temps qui courent – Romain de Becdelievre)
La Cause littéraire (Philippe Chauché)
culturopoing.com (Jean-Nicolas Schoeser)
La Bibliothèque de Delphine-Olympe
Charybde 27, le blog

Les premières pages du livre
«Mets-toi là» lui avait-elle dit. «Là», Jeanne ne savait pas où cela se trouvait avec toute cette cohue, les radeaux, les bateaux et les danseurs épars. Elle se posta près du canal cherchant des yeux les tenues orange des accueillants dispersés. La foule se pressait, Jeanne se sentit entraînée. Elle dépassa une accueillante qui répondait à un couple et montrait du doigt un point au loin à droite. Elle aurait voulu lui parler, derrière on la poussait. Elle était sur la péniche. « Larguez les amarres. » Une sirène hurla. La fanfare commença à jouer, sur l’embarcation des personnes agitaient leur main comme si elles partaient pour un long voyage. Sur le quai, les gens s’amusaient, des jeunes buvaient dans des chopes, allonges sur des chaises longues. Il y avait aussi des tables rondes sous les marronniers, une petite buvette où une queue s’était formée. Les péniches accostées en face vacillaient légèrement car un vent frais s’était levé. Jeanne frissonna. Les rayons du soleil déclinant illuminaient l’horizon de teintes dorées. Elle aperçut l’imposant édifice en briques rouges, les deux cheminées, et devant, tout le long de l’ancien chemin de halage, les cabanons en tôle ondulée et en verre. Les accueillants s’affairaient, ils dépliaient des chaises; certains, en faction, se tenaient à côté des barrières. Des enfants faisaient des courses de tricycle, c’étaient des tricycles bleus avec des poignées en bouchons de plastique conçues par un artiste belge spécialement pour l’occasion, il fallait y faire attention. Elle s’appuyait au bastingage et regardait les habits et les visages des passagers tout en se demandant si un responsable ou un collègue ne pourrait pas lui donner des instructions. Les jeunes femmes portaient des robes légères aux couleurs vives, les hommes des pantalons retroussés sur les chevilles. Ces toilettes lui donnaient une impression de gaieté, d’ivresse. On entendait, alors que la péniche s’éloignait, les applaudissements et la fanfare qui reprenait. Sur le quai, le public attroupé battait la mesure, un cornet de frites à la main, un vrai cornet en papier journal. Les légers remous lui donnaient mal au cœur, elle s’accrochait au parapet plus fermement. Elle se pencha, derrière elle entrevoyait la façade des Magasins généraux, la structure métallique du pont, et devant, sur l’eau, l’ombre noire des arbres qui suivaient la ligne droite du canal. Des radeaux partaient dans leur direction, et des éclats de rire étaient recouverts par la musique, elle n’avait pas vu qu’il y avait également des pédalos, des petits points plus bas éparpillés. Elle se dirigea vers la marquise, tentant de se frayer un chemin à travers la foule compacte sur le pont. Elle réussit à voir un homme avec le gilet orange qui distribuait des prospectus. Elle s’approcha de lui pour savoir ce qu’elle devait faire. Il était occupé, tout le monde lui posait des questions, il avait l’air survolté, son talkie émettait des sons brouillés. Qui était-elle ?… une nouvelle.. Paula ne lui avait-elle rien dit ?… ils allaient bientôt rentrer de toute façon, elle n’avait qu’à se mettre à la sortie, ah il y avait déjà quelqu’un, qu’elle se poste donc près du boulard.… dire qu’ils seraient à quai dans dix minutes, ah oui qu’elle parle aussi du programme. Il lui remit une petite pile de dépliants. Elle ne savait pas ce qu’était un boulard, et ne se souvenait que vaguement du programme, elle regarda le prospectus. Elle n’eut pas le temps de l’interroger car il avait déjà disparu. Elle resta les bras ballants, écoutant des bribes de conversations.
La péniche s’immobilisa. Elle retournait vers la berge.
Jeanne se sentait perdue. La fanfare avait cessé de jouer. Des musiciens se préparaient pour le bal, les techniciens installaient des micros, branchaient des amplificateurs. Les VIP buvaient dans les cabanes qui ressemblaient à de petits salons avec des tables basses, des poufs, des coussins.
Le maire allait arriver, avec la ministre de la Culture. Il fallait se tenir prêt, des accueillants couraient, donnant des ordres dans leur talkie, il restait des transats à replier, il fallait remonter au bureau imprimer des programmes, disposer les chaises, un lutrin s’était cassé, vite, vite. Un homme grand et maigre, chauve, avec un veston violet, des bretelles au pantalon, parlait à Paula, elle hochait la tête. Il vérifiait, tournait sur lui-même, puis serrait des mains. Que dirait-on si on la surprenait comme ça, immobile, à ne rien faire. Escortés par la sécurité, la ministre et le maire se dirigeaient vers une estrade face au canal. Un homme de la sécurité la poussa vivement. Elle se plaça derrière la foule qui entourait l’estrade. Le micro fonctionnait mal, Paula courut en chercher un autre accompagnée d’un technicien au tee-shirt noir.
La ministre prit la parole, Jeanne ne parvenait à voir que des têtes et des dos. «Quelle belle énergie, quelle vie, une ambition pareille, moi je le confesse je n’y croyais pas à ce projet…» Elle n’écoutait pas, son esprit vagabondait… «la culture pour tous…» Combien pouvait-il y avoir d’accueillants? Elle n’aurait pas reconnu le jeune homme avec qui elle avait échangé deux mots sur la péniche. Et Paula était-elle la chef des accueillants? Elle lui avait été présentée comme sa «référente». Elle regarda du côté de la péniche, il y avait une femme et un homme qui s’adressaient à deux accueillants, la femme faisait de grands gestes, était agitée, l’accueillant parlait au talkie, Jeanne réussit à s’extraire de la masse, ils avaient peut-être besoin d’elle. L’accueillant au talkie s’était éclipsé. Jeanne, qui s’était rapprochée, n’osait pas interrompre la fille au gilet orange qui parlait à l’homme. Elle comprit que le couple ne retrouvait plus son enfant. Elle demanda si elle pouvait aider. L’accueillante, une petite blonde frisée, la prit à part: «Ouais s’il te plaît, j’ai autre chose à foutre, gère la mère elle est hystérique, tu nous dis.» Elle s’éloigna. Jeanne resta avec les parents. La mère criait: tout le monde s’en fichait, pourquoi ne cherchait-on pas? Jeanne tentait de la rassurer, ils étaient justement partis pour régler la situation. Elle demanda aux parents de décrire l’enfant, quel âge avait-il? quel était son nom? Gaston, un joli prénom, elle se repentit, ce n’était pas le moment, ça lui était venu comme ça. Où l’avaient-ils perdu? Dix minutes… près de la péniche. Où avaient-ils cherché? au stand de tricycles? les enfants adoraient les tricycles. Près de l’orchestre? Le père s’impatienta, ils avaient déjà tout dit à ses collègues. Jeanne leur demanda de rester où ils étaient, elle chercherait parmi le public. «Merci» lui dit la mère d’un air méfiant. Avait-elle compris que c’était son premier jour?
Elle tapotait l’épaule des gens, les faisant sursauter, pour demander s’ils n’avaient pas vu un enfant seul, roux, de quatre ans. Ils ne prêtaient pas attention à ce qu’elle disait, secouaient la tête, irrités. Le discours continuait: «Un voyage d’une rive l’autre, d’un monde à un autre, de l’urbain à l’art, du faber à la fabrique.» Elle aurait dû rester à écouter le discours tranquillement. Elle ne connaissait pas le lieu. Ne savait déjà plus où étaient les tricycles. Elle dévoilait toute son incompétence, ses employeurs diraient qu’elle avait fait n’importe quoi, que se passerait-il si l’enfant n’était pas retrouvé? Plus de trace de gilets-orange. Jeanne eut l’idée de fouiller la péniche. Un agent de sécurité lui barrait le passage. Elle lui expliqua la situation, il ne savait pas, n’avait pas vu d’enfant, n’avait pas de talkie, ne pouvait pas bouger de sa place, il la laissa néanmoins passer. La péniche vide semblait immense. Elle chercha sous les banquettes, sur le pont. L’enfant n’y était pas. »

Extrait
« Jeanne sentait que des bases théoriques lui manquaient, qu’elle n’était pas rompue à l’art du discours. Elle réussissait désormais à intervenir, apporter des précisions, des miettes recueillies ici ou là, mais dès qu’il s’agissait de convaincre ou de réfuter, elle était démunie, tout s’effondrait, n’était plus sûre de rien, pas même de ce qu’elle défendait.
Tout le monde ne pensait donc pas comme à Nuit debout, il y avait toute une frange de la population dont les opinions différaient totalement de celles qu’elle avait nouvellement acquises. » p. 281

À propos de l’auteur
LEVI_Celia_©Bruno_DewaeleD’origine chinoise, Celia Levi vit en France tout en séjournant souvent à Shanghai. La Tannerie est son quatrième roman, après Les insoumises (2009), Intermittences (2010) et Dix Yuans un kilo de concombres. (Source: Éditions Tristram, © Photo Bruno Dewaele

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2030

DJIAN_2030  RL2020

En deux mots:
Six personnes en 2030, entre espoir et désespoir: Lucie et sa sœur Aude, activistes écologiques, leurs parents Sylvia, la Bourgeoise attachée à ses privilèges, et son mari Anton, qui a fait fortune en produisant des pesticides, Greg, le frère de Sylvia et l’employé d’Anton qui tombe amoureux de Véra, libraire et éditrice qui veut sauver la planète.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Six personnages en quête de vie meilleure

Philippe Djian nous raconte ce que sera 2030 à travers six personnages aux aspirations divergentes. Les uns se battent pour conserver leur statut, leurs privilèges, les autres pour sauver une planète qui n’en peut plus.

Greg ne se sent plus très à l’aise avec les petits arrangements que le laboratoire dirigé par son beau-frère s’autorise. Mais quand Anton lui demande d’effacer toutes les traces de leurs malversations, il s’exécute. Car il n’a pas envie de renoncer à son luxe, sa voiture de sport, sa maison au-dessus du lac. Après toit, cette étude sur les pesticides ne sera pas la dernière à être falsifiée. Ils font tous ça…
En revanche, il soutient Lucie, sa nièce de quatorze ans, qui s’est engagée avec passion dans le mouvement écologiste et se bat pour faire changer les comportements. Son modèle est «la fille qui voulait sécher l’école pour sauver le monde», une gamine avec des nattes «qui avait fait le tour des écrans de la planète» et qu’elle veut rencontrer pour parler «du chemin parcouru ces dix dernières années.» Bien entendu, toute ressemblance avec Greta Thunberg n’a rien de fortuit. Comme Philippe Djian l’explique dans un long entretien avec Didier Jacob publié dans L’OBS, il a trouvé «impressionnante cette petite nana» et a eu l’idée «d’imaginer comment ça allait se passer quand Greta aurait dix ans de plus. Alors ce n’est pas elle l’héroïne, dans le livre. Mais sa présence me permettait, au travers de la nièce de mon héros Greg qui veut l’interviewer dix ans après, de parler du climat qui me semblait le sujet intéressant. Et de me demander ce qui va se passer non pas dans un avenir lointain, mais tout de suite.»
C’est du reste l’autre point fort du roman. Ici pas d’inventions farfelues ou de découvertes fabuleuses. Comme 2030 va arriver très vite, ce sont par petites touches que l’on découvre ce futur. Le climat s’est encore dégradé, les périodes de canicule devenant de plus en plus difficiles à vivre, certaines ressources deviennent rares et difficiles à se procurer. L’énergie sera aussi un problème, l’électricité produite ne pouvant couvrir la demande, la mobilité devant aussi être verte. Rouler en Porsche, comme le fait Greg, devenant presque un délit.
L’autre point fort du roman résidant justement dans l’évolution de ce dernier. Sa prise de conscience étant accélérée par sa rencontre avec Véra, libraire et éditrice engagée dans ce combat. Leur jeu de séduction et leur relation étant un peu à l’image de la société prise entre des enjeux et des intérêts contradictoires. S’il se rapproche de Véra et ses nièces, Lucie et Aude, il s’éloigne d’Anton et de sa sœur Sylvia, qui voit ses deux filles lui échapper.
Lucie l’affronte sur le terrain des idées, mais son aînée, Aude, est encore plus révoltée. Victime d’un grave accident, elle se déplace désormais en chaise roulante. Ce qui ne l’empêche pas de menacer de quitter le domicile familial, car elle ne supporte plus un conflit qui ne cesse de s’envenimer. Comme on le découvrira plus tard, elle est dépositaire d’un lourd secret qui pourrait faire exploser la famille recomposée. Jouant avec les niveaux du récit, Philippe Djian réussit encore une fois à faire monter en parallèle la tension qui agite la famille et celle qui met la société en émoi. Les uns se retrouvant brutalement au cœur de manifestations de plus en plus violentes. Qui ressemblent fort à un baroud d’honneur.
La tonalité du roman est en effet tout sauf optimiste. Ce monde de 2030 est désormais passé en mode «survie» parce que les intérêts particuliers ont gardé la main sur le bien général, parce que lentement mais sûrement la planète a inexorablement continué à se dégrader. Faisant en quelque sorte écho au Grand vertige de Pierre Ducrozet – qui faisait un constat tout aussi désespéré – les plus optimistes y verront un nouveau signal d’alarme, un aiguillon pour agir avant que la décennie qui vient ne donne raison au romancier.

2030
Philippe Djian
Éditions Flammarion
Roman
224 p., 20 €
EAN 9782081473317
Paru le 16/09/2020

Où?
Le roman se déroule dans une région proche d’un lac qui n’est pas précisément située.

Quand?
L’action se situe en 2030.

Ce qu’en dit l’éditeur
Un matin, Greg tombe sur un reportage vieux de dix ans sur le combat, en 2019, de « la jeune femme aux nattes ». Lui se sent pris en étau entre Anton, son beau-frère, pour qui il vient de falsifier les résultats d’une étude sur un pesticide, et Lucie, sa nièce, engagée dans une lutte écologique. Quand elle lui présente Véra, sa vision du monde s’en trouve ébranlée.
Six personnages se croisent dans ce roman de légère anticipation. Que s’est-il passé pour qu’en dix ans le monde poursuive son travail de dégradation ? Est-ce par paresse, impuissance ou égoïsme que les membres de cette famille ont laissé s’abîmer leurs vies et le monde qu’ils habitent?

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
Libération (claire Devarrieux)
Journal de Montréal (Karine Vilder)
La grande parade (Serge Bressan)
L’OBS (Didier Jacob)
Actualitté (Victor de Sepausy)
Blog Au pouvoir des mots 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Pour la première fois – et Dieu sait qu’il n’était pas d’une nature belliqueuse et ne s’était jamais ouvertement révolté contre les pratiques de son beau-frère –, il défia celui-ci du regard et faillit lui balancer tout le paquet de feuilles à la figure. Il hésita un instant puis il ouvrit la main et laissa tout tomber à leurs pieds, sans un mot. Après quoi il sortit du bureau en claquant la porte. Il traversa l’accueil encore tremblant de rage, à peine salua-t-il le vigile et son chien-loup endormi entre ses jambes.
Il avait toujours su qu’Anton était une belle crapule, que le laboratoire qui portait son nom ne s’embarrassait plus guère de probité ni d’éthique.
Il faisait déjà nuit mais la chaleur demeurait étouffante. On ne pouvait s’empêcher de grimacer en quittant l’air climatisé. Il récupéra sa voiture sur le parking que bordaient de jeunes arbres aux feuilles rabougries par le manque d’eau. Il aurait aimé pouvoir vomir avant de se mettre au volant de sa Porsche. Il ne parvint qu’à attraper une bouteille thermos sous le siège avant et il avala quelques gorgées d’eau. Elle n’était pas trop tiède. Ce n’était pas aussi efficace qu’une glacière mais ça lui suffisait. Son nom était écrit dessus. GREG. Chacun avait possédé un thermos à son nom. Il s’épongea le visage et la nuque. Le ciel était d’une profondeur sinistre. Il soupira. Anton le tenait tellement par les couilles que c’en était risible.
Il monta dans sa Porsche, s’arrêta chez le traiteur. Le saumon fumé était en rupture de stock.
Son appartement donnait sur le lac et il y avait une terrasse. Anton pouvait lui enlever tout ça en claquant des doigts. C’était une situation pénible. Il n’y avait pas pris garde, et maintenant il était coincé.
Il fuma un joint pour se calmer, pour se débarrasser de sa bile, avec la clim au maximum. Il alluma la télé, se versa une bière et finit par s’endormir devant l’écran. Plus tard, il s’éveilla en pleine nuit et tomba sur une adolescente qui parlait du climat, qui s’inquiétait pour la suite et voulait sécher l’école tous les vendredis. Le reportage datait d’une bonne dizaine d’années. Il regarda la jeune fille durant de longues minutes, complètement absorbé, puis il ferma les yeux.

Il aperçut Anton le lendemain en arrivant, qui faisait les cent pas au bord de sa piscine, le téléphone collé à l’oreille. C’était une vraie caricature, parfois. Il n’y avait sans doute plus un seul brin d’herbe alentour qui ne soit transformé en paille, mais le gazon d’Anton demeurait d’un vert tendre, éclatant.
Ils échangèrent un signe. Greg n’était pas pressé de le voir. Il entra dans la maison et rejoignit sa sœur dans le salon. Sylvia observait Anton, derrière la baie, qui marchait toujours de long en large avec sa casquette enfoncée sur le crâne.
Il est contrarié tel que tu le vois, dit-elle.
Oui, moi aussi, mais je ne peux pas signer tout et n’importe quoi. Il s’agit quand même de santé publique, tu sais ce que c’est que la santé publique.
Greg, n’exagère pas.
Anton la tenait, elle aussi. D’une autre manière. Il ne servait plus à grand-chose désormais d’avoir une discussion sur ce sujet avec elle. Sylvia avait choisi son camp. Sylvia avait eu besoin d’un roc et Anton mesurait un mètre quatre-vingt-dix et pesait près de cent kilos. Greg ne pouvait pas trop en vouloir à sa sœur. Certaines femmes sont attirées par les grands singes.
Je me demande s’il ne fait pas aussi chaud que l’année dernière, déclara-t-il pour détourner la conversation.
Oui, vous allez cuire.
Je le leur ai dit. Ils veulent commencer après le coucher du soleil, mais ça ne sert à rien. Il faut s’attendre à transpirer un minimum à un concert de heavy metal, non, si tu te souviens. J’ai hésité à prendre des boules Quies.
En tout cas, tu ne les quittes pas des yeux.
Si ça ne va pas, je les attache.
Il tiqua lorsqu’elles descendirent de leurs chambres car elles étaient un peu court-vêtues pour ce genre de sortie et passablement maquillées mais il ne fit aucun commentaire. Il n’était pas chargé de leur éducation. Dieu merci. L’une et l’autre avaient du tempérament. La plus âgée, Aude, avait à peine vingt ans mais elle n’en faisait plus qu’à sa tête depuis un bon moment. Il était bien content de ne pas être son père. Et Anton, quelquefois, lorsqu’elle lui tapait vraiment sur les nerfs, renonçait à endosser ce rôle. Ce n’était pas sa fille, après tout, mais celle de Sylvia, et il s’en lavait les mains. Quant à Lucie, quatorze ans, qui n’était pas davantage la fille d’Anton, qui écrivait déjà au Président pour l’interpeller sur les néonicotinoïdes ou la pollution aux particules fines qui perdurait, Lucie qui se mêlait d’à peu près tout, elle ne manquait pas de caractère.
Il n’y avait probablement pas un seul homme dans toute la ville qui aurait souhaité être leur père. D’ailleurs, le leur avait filé.
Ils s’arrêtèrent en chemin pour manger quelque chose. Il ne voulait pas qu’elles arrivent au concert le ventre vide. Il gara sa voiture dans le coin réservé aux VIP – un terrain plat en contrebas où l’on plantait des pommes de terre autrefois, qui ne servait plus à rien, qui était gardé par un type et son chien – et entraîna les filles vers les loges en préfabriqué. Le soleil se couchait.
Anton était une vraie crapule, sans doute, mais il n’était pas idiot. Il s’occupait sans relâche de sa publicité et de celle de son laboratoire qui sponsorisait l’événement, peaufinant l’image du patron décontracté, pieds nus dans ses mocassins, entouré de chercheurs pointus, sans cravate, des allumés, des trentenaires avec des barbes de bûcherons, en tee-shirts, gominés. Ha ha. L’enfoiré.
Quoi qu’il en soit, les deux filles étaient aux anges. Il y avait beaucoup de monde et la chaleur de la journée ne parvenait pas à s’évaporer. Des silhouettes étaient juchées dans les arbres, d’autres circulaient sur l’herbe sèche, d’autres encore trépignaient devant la scène pendant que le premier groupe attaquait une reprise de Sunn O))). L’organisateur, un type aux cheveux blancs avec une queue-de-cheval et des bagues à chaque doigt donna l’accolade à Greg et cligna de l’œil en direction des deux sœurs qui secouaient déjà la tête comme des damnées. Les types jouaient si fort que la forêt tremblait. Cela faisait du bien quelquefois. Elles n’étaient pas ses filles, mais ses nièces néanmoins. Il ne disait pas le contraire.
Elles furent bientôt en nage. Il distribua des bouteilles d’eau, les invita à s’hydrater, à ne pas s’éloigner. Il se formait, à mesure que les groupes se succédaient, une brume de chaleur poisseuse en suspension au-dessus des têtes au point qu’un chanteur s’arrêta entre deux morceaux pour se mettre à poil. Ces pratiques du siècle dernier avaient encore quelques adeptes mais elles faisaient plutôt sourire aujourd’hui, certains se versaient encore du sang sur le crâne, se scarifiaient, fracassaient leur instrument contre les amplis, exercices auxquels se livraient déjà leurs pères quelques décennies plus tôt. Comme hanté, le gars agita son pénis devant celles et ceux qui se tenaient aux premiers rangs et il fit un tabac.
Plus tard dans la nuit, les invités se rassemblèrent sous un chapiteau festonné tandis que le public s’éparpillait dans la nuit noire. Le laboratoire avait envoyé deux cents invitations que l’on s’était arrachées. Aude jeta un regard de défi à son oncle en attrapant une coupe de champagne. Il ne broncha pas.
Il se demanda quel genre de type finirait par mettre la main sur elle, un de ces quatre. Ce serait intéressant à voir, à ne pas manquer.
On entendait des chiens hurler au loin, le ronflement de l’hélicoptère qui surveillait la zone et braquait son projecteur sur les alentours comme s’il touillait une soupe.
Greg se mit à chercher Aude au moment de partir. Il ressentit une petite contraction au niveau de l’estomac.

Les premiers ennuis surgirent le mois suivant. Certains résultats d’analyses qu’Anton avait trafiqués, et dont Greg, pour finir, s’était porté garant, se mirent à éveiller les soupçons des autorités sanitaires. Les choses commençaient à sentir le brûlé.
J’en étais sûr, grimaça Greg, je t’ai dit que ça nous reviendrait dans la figure. Ne les prends pas pour des cons. Ils savent lire les chiffres. Ils vont vouloir tout revoir, tout repasser au peigne fin.
On a des avocats qui s’occupent de ça, répondit Anton. Mais on doit prendre certaines précautions. Je vais avoir besoin de toi pour trier quelques documents. C’est toi le scientifique. Nous pourrions faire ça ce week-end. Le plus tôt sera le mieux.
Greg secoua la tête. Anton, des types vont continuer de s’empoisonner avec ça. Par notre faute. On aurait dû faire interdire ce truc et on lui a ouvert les portes. Hein, qui peut croire ça. Un tel prodige. C’est grotesque, non.
Oui. D’une certaine manière. Bien sûr.
Et puis ce week-end, pour moi, c’est impossible. J’ai Lucie.
Greg, je ne plaisante pas. On doit faire vite. Mieux vaut prévenir que guérir, tu le sais, ça. Elle n’aura qu’à nous attendre dans la voiture, ça ne va pas la tuer. Greg, j’insiste. Écoute, disons ce soir, c’est encore mieux. Elle trouvera bien quelque chose à regarder en attendant.
Greg se demandait pourquoi il finissait toujours par lui céder. Peut-être parce que c’était plus simple. Peut-être parce que dans le fond il sentait qu’il n’était pas de taille, que le combat était perdu d’avance. Bien sûr Anton avait la carrure d’un rugbyman, mais ce n’était pas seulement ça. Pas plus que le fait qu’il était son patron et qu’il baisait sa sœur. Non. Tout à coup, toutes ses résistances s’effondraient et il finissait par hocher la tête. Une énigme absolue. Il gardait en mémoire, néanmoins, cette scène où il avait affronté Anton du regard et il se la repassait. L’exception confirmant la règle, sauvant quelques miettes de ce qui restait d’estime de soi.
Dès que la nuit fut tombée, ils retournèrent au labo. Le vigile avait le visage d’un gars qui semblait si fatigué que ses jambes flageolaient. Son chien dormait à ses pieds, comme toujours. En y repensant, Greg se demandait s’il avait jamais vu ce chien éveillé.
Ils montèrent à l’étage, traversèrent une enfilade de bureaux déserts. Ils s’enfermèrent dans celui d’Anton. La climatisation était excellente. Même les plantes se régalaient, elles restaient d’un vert vif, étonnant, s’épanouissaient, tandis que derrière les baies, il n’y avait plus grand-chose, sinon dans les bruns, les ocres, plusieurs années sans une goutte d’eau et c’était cuit, les grosses pluies passaient trop vite, trop fort, ça ruisselait, ça n’avait pas le temps de pénétrer.
Anton empila des dossiers sur une table basse. En silence. Greg savait ce qu’il avait à faire. Ramasser les merdes qu’ils avaient semées, effacer les traces de leurs doigts sales. Il était pénible d’en dresser la liste. C’était le prix à payer pour son appartement, sa Porsche, son confort général – en fermant les yeux alors qu’il aurait fallu les ouvrir. Mais du moins s’était-il tenu la tête hors de l’eau, avait-il plus ou moins cessé de marcher sur le fil, s’était-il raccroché du côté le moins sombre.
Ils y passèrent un bon moment, les documents étaient nombreux, il fallait traquer le moindre indice, tout vérifier, revoir des chiffres, etc. Anton faisait fonctionner le broyeur. Parfois, ils échangeaient un regard qui en disait long. Il n’y avait pas de quoi être fier, bien sûr. Mais tous les labos faisaient ça, naturellement. À des degrés divers. Avec plus ou moins de protection. Ils ne se gênaient pas. La sous-évaluation des effets nocifs était tout un art.
Greg hocha la tête pour signifier qu’il avait compris, qu’Anton le lui avait suffisamment répété. Il appela Lucie pour l’avertir qu’il en avait encore pour une bonne heure.
La dernière opération à laquelle Anton s’était livré partait dans tous les sens, il y avait des cadres du labo dans le coup, des tas de documents à traiter, à synchroniser, de nombreuses pistes à assécher, de nombreux terrains à déminer d’urgence, d’ordinateurs à nettoyer.
Quand ils eurent fini leur Grand Nettoyage, Anton insista pour aller boire un dernier verre. Il était satisfait, il soufflait. Quand toutes les clims de la ville se mettaient en marche, le soir, quand les gens rentraient chez eux, lessivés par la chaleur, l’éreintement, les pannes d’électricité étaient monnaie courante. Plus de lumière, plus de machine à fabriquer des glaçons.
Anton était en train de lui expliquer une fois encore que les affaires avaient dû supporter le choc d’une nouvelle crise, une de plus, et que s’il n’avait pas réagi, s’il ne s’était pas arrangé avec les chiffres, le vaisseau dont il tenait la barre aurait sérieusement tangué. Il n’aurait plus manqué qu’on nous flanque un redressement, ajouta-t-il au moment où les plombs sautaient.
Une faible rumeur de protestation traversa mollement la salle. Des bougies apparurent comme par enchantement sur les tables. Des vraies et des fausses qui fonctionnaient avec des piles et dont les Chinois nous inondaient avec le sourire, comme ces petits ventilateurs de poche, ces ombrelles télescopiques, ces sous-vêtements réfrigérants.
Anton se pencha pour lui serrer le bras, de manière affectueuse. Anton avait des mains puissantes et son geste amical recevait ordinairement en retour un sourire douloureux de la part de sa victime – sans parler de la marque de ses doigts, d’un rouge vif sur une peau laiteuse.
Je sais que c’est un peu dur à avaler, déclara Anton. Mais il y avait pire à l’horizon, crois-moi. Des clients perdus, des contrats annulés, les grimaces des banques. Je n’ai pas toujours le nez collé à un microscope, moi, ne le prends pas mal. Chacun doit être à sa place. J’ai choisi de sauver la maison, c’est vrai. Mais tous ces gens, toutes ces personnes qui bossent ici, j’ai protégé leur travail, j’ai protégé leurs vies, je peux les regarder jouer dans l’herbe avec leurs enfants. C’est une bagarre au couteau, ce n’est que ça, une manière de bagarre de rue. Et c’est moi qui m’y colle.
Greg se contenta de secouer la tête. Il attendit qu’Anton veuille bien lui lâcher le bras et il vida son verre. Un type, dans un coin, se mit à jouer du piano en sourdine. En général, les instruments n’appréciaient pas beaucoup les énormes et brutaux écarts de température et celui-ci commençait à montrer des signes de faiblesse – on l’avait placé dans les courants d’air de la porte, et avant cela abandonné sous une bâche durant les travaux, copieusement arrosé à l’occasion d’un départ de feu dans les toilettes, utilisé comme échafaudage quand ils avaient repeint le plafond –, oui, sans doute manquait-il désormais d’un peu d’allure, ses notes n’étaient-elles plus si claires, mais au moins le son ne sortait pas d’un appareil, d’une boîte, d’un cercueil.
Le bar se tenait presque en face des bâtiments modernes qu’occupaient les laboratoires SveOda – ceux-là mêmes qu’Anton avait hérités de son père et qu’il se félicitait à l’instant d’avoir tirés d’une assez mauvaise passe. Greg se demandait si Anton croyait le faire pleurer. Il tourna la tête sur l’imposante façade de l’accueil plongée dans l’obscurité. Elle était vraiment noire, peu rassurante, on ne distinguait aucun détail. Combien de fois s’était-il contenté de fermer les yeux, combien de fois avait-il dû la boucler. Il n’y avait pas grand-chose au monde de plus facile à faire.
Anton le déposa en bas de chez lui. Au moment de se quitter, il se pencha vers Greg qui avait déjà mis un pied dehors et il le remercia pour son aide. On ne peut rien te refuser, répondit Greg.
Ils échangèrent un regard dont aucun mot ne pourrait rendre compte. Puis ils se souhaitèrent bonne nuit.
Lucie avait recyclé un flacon de lave-vitre en brumisateur et elle le gardait à la main. Elle avait branché le lecteur sur une batterie et regardait cette fille qui avait écrit un livre – et qui avait pas mal grandi aujourd’hui. À l’époque, elle avait des nattes, déclara-t-il en saisissant un éventail. Mais je la reconnais. Avec une dizaine d’années de plus, mais on la reconnaît bien.
Il la laissa regarder la fin de l’interview et fila sous la douche, le cœur plein d’espoir. Depuis quelques jours, elle était désagréablement tiède. Il lui sembla pourtant qu’elle avait perdu deux ou trois degrés, ce qui n’était pas énorme, mais il s’en contenta, il avait l’impression que l’on respirait un peu mieux, et c’était encourageant.
Il passa en caleçon, les cheveux mouillés, derrière Lucie qui prenait des notes sur le générique, et il sortit sur la terrasse. Lucie portait encore des couches quand l’image de cette gamine avec ses nattes avait fait le tour des écrans de la planète. Ça semblait si loin aujourd’hui. La fille qui voulait sécher l’école pour sauver le monde. Et on ne lui avait pas élevé une statue, on ne l’avait même pas collée sur un timbre.
Et depuis quand tu t’intéresses à elle, demanda-t-il accoudé devant les eaux noires du lac qui miroitait en contrebas.
Je dois écrire un truc sur elle, sur la sortie de son bouquin. J’aimerais qu’elle me dise ce qu’elle pense du chemin parcouru ces dix dernières années. Je dois la rencontrer.
Il se tourna vers elle en souriant. Il la considéra un instant puis déclara en hochant la tête que c’était une bonne idée.
Lucie ne connaissait pas la demi-mesure. Elle bûchait son sujet comme s’il allait rester dans les annales alors que plus personne ne lisait le bulletin de son école. Mais elle s’en fichait, elle faisait ça pour elle. De temps en temps, elle fermait les yeux et elle s’enveloppait le visage d’un voile de vapeur luminescent.
Quand elle dormait chez lui, Greg lui laissait la chambre et prenait le canapé du salon. Il lui fichait la paix. Il comprenait. Les tensions entre Anton et Sylvia, le retour de sa sœur dans son fauteuil roulant, Greg imaginait l’ambiance et il tâchait d’être suffisamment présent pour elle. Ça ne remplaçait rien pour lui, mais un peu quand même. Certains soirs, ils allaient voir un film ou faisaient une partie de bowling. Le bruit des boules et des quilles qui valdinguaient n’était rien comparé au vacarme blanc auquel elle échappait.
Le fait est qu’Aude était devenue complètement folle et que, même sous tranquillisants, elle rendait la vie des autres impossible. On entendait parfois ses hurlements jusqu’au bout de la rue. Il n’y avait pas encore eu de plaintes, les voisins semblaient compatir au sort de cette pauvre fille clouée jusqu’à sa mort sur un fauteuil roulant et ils montaient le son. Désormais elle haïssait Dieu, le monde entier, et elle en particulier. Ce corps sans vie, ce cadavre ambulant. À présent, Sylvia ne pleurait plus mais ses yeux restaient rouges en permanence. De son côté, Anton rentrait le plus tard possible, se levait tôt le matin. Greg voyait le topo. Aude s’en était prise à lui deux fois de suite, elle avait agrippé son bras avec rage, elle s’était mise à lui hurler dans les oreilles et, depuis, il écourtait ses visites, il passait en coup de vent, se tenait à distance de son fauteuil. Il n’était pas responsable de ce qui lui était arrivé. Elle n’était pas venue lui demander la permission de s’éloigner en dehors du périmètre. »

Extrait
« L’esplanade, devant les grilles du Parlement, était comble, et beaucoup restaient bloqués dans les rues adjacentes sans pouvoir avancer. Les pancartes en carton, les effigies en papier mâché, tout fichait le camp, tout finissait en charpie. Plus personne n’avait un poil de sec, plus personne ne savait où donner de la tête devant l’ampleur des dégâts qu’une fille énumérait sur une estrade, continent par continent, et la colère des gens demeurait palpable, la tristesse, la frustration aussi, mais il allait de soi que cette sacrée pluie n’était pas rien. Elle rassurait. Elle mettait fin, provisoirement, à une angoisse diffuse. Elle leur disait qu’ils s’en tiraient une nouvelle fois, que le glas n’avait pas encore sonné. Ils avaient l’impression de sortir d’un coma. Ce n’était pas rien. »

À propos de l’auteur
DJIAN_Philippe_©DRPhilippe Djian © Photo DR 

Né en 1949 à Paris, Philippe Djian est l’auteur de plus d’une vingtaine de romans parmi lesquels 37,2 le matin, la série Doggy Bag (Julliard, 2005-2008), Impardonnables (prix Jean Freustié), Oh (prix Interallié), Chéri-Chéri, Marlène… (Gallimard, 2009, 2012, 2014, 2017.) Plusieurs d’entre eux ont été adaptés au cinéma, tel 37,2 le matin par Jean-Jacques Beneix (avec Béatrice Dalle et Jean-Hugues Anglade, 1986), mais aussi Impardonnables, par André Téchiné (avec Carole Bouquet et André Dussolier, 2011), Incidences (Gallimard, 2010) par les frères Larrieu, sous le titre L’Amour est un crime parfait (avec Karine Viard et Mathieu Amalric, 2013) et Oh, par Paul Verhoven sous le titre Elle, avec Isabelle Huppert (2016). Il est également le parolier de Stephan Eicher. (Source: Éditions Flammarion)

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Cela aussi sera réinventé

CARPENTIER_c ela_aussi_sera_reinvente  RL2020

En deux mots:
La guerre fait rage entre l’armée de l’OTAN et les «nomades décontextualisés», sans oublier quelques groupes sauvages essayant eux aussi de survivre sur une planète quasi invivable. Mieux organisés et mieux équipés, les nomades vont prendre le pouvoir, mais leur avenir n’en demeure pas moins très incertain.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Quand la planète sera devenue invivable

Christophe Carpentier a imaginé une dystopie qui imagine que la vie sur terre, après un dérèglement climatique qui n’a cessé de s’amplifier, va devenir de plus en plus difficile. Comment dès lors s’inventer un avenir?

C’est au moment où le maréchal de l’OTAN Von Greimstedt rend les armes à Dacia, la représentante des Nomades Décontextualisés (ND) que s’ouvre cette dystopie. La planète est alors dans un état terrifiant. Imaginez que pour survivre, il est essentiel de se déplacer, car la terre est brûlée et n’est plus cultivable, les vents – en particulier Le Vent Obscurcissant numéro 7 qui est le plus dense et le plus meurtrier – sont chargés de particules toxiques, l’eau doit être filtrée et des groupes sans foi ni loi peuvent vous agresser à tout moment. La mobilité aura donc finalement permis aux ND de survivre, d’agréger de plus en plus de personnes et de prendre le pouvoir. Car ils ont mis au point les outils permettant de faire face à ce climat totalement déréglé, aux cyclones surnuméraires et aux champs magnétiques chamboulés. Après avoir constaté «l’étendue des dégâts, tant au niveau géostratégique que dans le cœur de l’Homme», il va maintenant falloir répondre à la seule question qui se pose désormais: peut-on construire un avenir dans un tel monde?
Dans la seconde partie du livre Claire Kraft va tenter de relever ce défi, refaire l’histoire et imaginer à quoi pourrait ressembler ce monde à construire, tenter de théoriser la vie passée, présente et future sur cette terre. Son mari va d’abord la soutenir dans ses réflexions et son projet, avant de la lâcher et de se désolidariser pour rejoindre la vision que défend son fils Harold.
Christophe Carpentier a choisi d’opposer deux visions que l’on peut appeler pour simplifier, la vision masculine et la vision féminine, car France Stein, l’épouse d’Harold, va se rapprocher de sa belle-mère. Claire et France vont choisir de bâtir «sur les contours d’une vérité ancienne et fragile» et vont s’évertuer de l’améliorer. En modernisant les outils et les moyens, à commencer par le système de production d’énergie nomade, la batterie VN 1, mise au point par Tobias Jetzitzak. Ce dernier va choisir d’accompagner France dans un périple risqué. Il va du reste s’achever tragiquement.
C’est alors au tour d’Harold, qui s’était jusque-là opposé à sa mère, de prendre le relais, et de tenter de ne pas répéter les erreurs commises. Et de ne pas donner raison à sa mère qui le voyait «multiplier les coups d’éclat et instaurer une impression de chaos institutionnel qui sera un leurre, car au final, tout ceci débouchera sur une accentuation de la soumission des citoyens à l’égard de l’État».
Le pari peut-il être gagné? C’est tout l’enjeu de cette dystopie qui creuse une thématique déjà abordée par Louise Browaeys avec La dislocation et Pierre Ducrozet avec Le grand vertige. Des romans qui sont autant de pistes de réflexion sur les enjeux écologiques et environnementaux et dont je prends le pari qu’ils constitueront désormais une veine qui va continuer à être exploitée par les romanciers.

Cela aussi sera réinventé
Christophe Carpentier
Éditions Au Diable Vauvert
Roman
272 p., 18 €
EAN 9791030703627
Paru le 10/09/2020

Où?
Le roman se déroule sur l’ensemble de la planète.

Quand?
L’action se situe dans un futur plus ou moins proche.

Ce qu’en dit l’éditeur
IMAGINER L’AVENIR N’EST PLUS UN PASSE-TEMPS ANODIN. C’EST DEVENU UN JEU RISQUÉ.
«L’Accablement Climatique est devenu un agent mortifère au service de la Décontextualisation Nomade. Il n’y a pas une parcelle de terrain planétaire qui ne porte pas, soit les stigmates géologiques des cataclysmes en cours d’amplification, soit les stigmates psychologiques des populations sinistrées peinant à cohabiter avec le souvenir de leur vie passée.»
Deux siècles après, nés pour réconcilier le biologique et l’éthique, les Nomades Décontextualisés ont transformé le monde en un lieu où les singularités et les affects n’existent plus. Claire Kraft va le découvrir à ses dépens.
Quelque part entre Gibson et Koltès, une magnifique dystopie philosophique et politique ancrée dans l’actualité.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
Le littéraire.com (Darren Bryte)
Blog Just a Word (Nicolas Winter)
Blog Quoi de neuf sur ma pile?

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« L’effondrement du maréchal de l’OTAN Kleist Von Greimstedt est palpable à la façon qu’a son regard de superposer sur chaque objet et chaque être une pulsation de rejet de la réalité. Vouloir que tout soit autrement et ne pas voir son vœu exaucé vide de sa substance première son métier de commander, à qui, à quoi ? Parallèlement au contexte géopolitique mondial en plein bouleversement, c’est sa propre individualité d’officier qui est en train de se déliter. Même le respect hiérarchique sonne pour lui comme un folklore ironique. Lorsqu’il parle à ses hommes – de plus en plus rarement –, il redoute d’entendre le claquement des bottes au garde-à-vous, tout comme enfant il redoutait d’entendre la main de son père gifler sa joue.
Le campement de la 4e division d’infanterie situé en périphérie de Tbilissi-la-calcinée tient en équilibre sur les bases vermoulues de la dignité militaire, alors il se peut que la caravane de nomades décontextualisés en approche soit une bénédiction à ne pas gaspiller. Dacia connaît les ordres que ce maréchal accablé a reçus de longue date : ne pas tenter d’enrôler les nomades décontextualisés, laisser passer leur frêle caravane, ne surtout pas entamer un dialogue prétendument constructif avec eux, ne pas les laisser établir leur camp de base à côté du vôtre. Et pourtant, c’est lui qui a demandé à recevoir Dacia dans son bureau, tant il mourait d’envie de la rencontrer au moins une fois.
Lorsqu’elle entre, il ne la salue pas, il reste figé devant la fenêtre à regarder s’abattre des rafales de vent gorgé de sable asiatique.
Dacia. — Depuis combien d’années n’avons-nous pas vu le soleil ? Six, je crois. Lorsque je ferme les yeux, je parviens à le faire apparaître sous forme d’un artefact mélancolique, mais je sais que je ne dois pas me contenter de si peu. Même les oiseaux carnassiers de Stymphale ne tiendraient pas dix secondes dans pareille tempête.
Elle pose son masque filtrant sur le bureau, et sans souci de coquetterie, elle s’époussette les cheveux.
Le maréchal. — Il n’y a que quand elle est invisible et muette que j’arrive à supporter mon armée ou ce qu’il en reste. Le V.O. numéro 7 brouille toutes les transmissions, ça fait une éternité qu’on ne reçoit plus d’ordre de mission. Pour occuper mes hommes, j’en envoie certains en éclaireurs, reliés les uns aux autres par une corde. Certaines cordées reviennent, d’autres pas. Je ne cherche même pas à savoir si elles se sont égarées ou si elles ont déserté, je continue d’en envoyer, comme si mon rôle finalement était de leur laisser le choix de revenir ou pas.
Dacia. — Si tu veux te faire pardonner d’avoir cru trop longtemps à l’ancien système, alors libère-les de leur serment, et fais en sorte qu’ils ne soient pas considérés comme des déserteurs par tes supérieurs.
Ne pouvant supporter l’idée qu’elle se rapproche de lui, il fait trois pas en diagonale vers le coin opposé de la pièce.
Dacia. — Je ne mords pas.
Le maréchal. — On dit que ton verbe est viral et plus contagieux que le typhus.
Dacia. — Et pourtant tu as demandé à me rencontrer.
Le maréchal. — Nomades décontextualisés, c’est plutôt long comme appellation. J’ai essayé de tourner ça en ridicule autrefois, mais sans jamais y parvenir. Sans doute parce que vous avez fait vos preuves niveau ténacité et intégrité.
Dacia. — Pourquoi as-tu demandé à me rencontrer quand tu as appris que notre caravane campait à proximité ? Pour que je t’aide à sauter le pas comme je l’ai fait avec le général Joussovski ?
Le maréchal. — Ainsi ce que dit la rumeur est vrai, le cruel Tatar a déposé les armes et a intégré vos rangs ?
Dacia. — Il s’est rendu avec les miettes de son armée qui pèsent juste un peu plus lourd que tes miettes à toi. Je dis qu’il s’est rendu, mais une armée ne se rend pas à qui ne la combat pas. Nous sommes juste de passage, nous vous frôlons, lentement, très lentement, à en être provocants, je l’avoue, et nous attendons de voir ce que cette proximité déclenchera en chacun de vous, pauvres soldats perdus dans une guerre sans dignité, comme la majorité des guerres d’ailleurs. (Elle fait mine de nettoyer la vitre avec le plat de sa main, comme si ça pouvait changer quoi que ce soit à la purée de pois qui sévit dehors). Notre caravane suit les couloirs idéologiques qui frémissent encore de-ci de-là, et absorbe les âmes égarées promptes à se réinventer. Quant à Joussovski, il est mort il y a quelques jours quand on a été attaqués par des chiens errants affamés. Certains disent avoir vu un grizzli cohabitant avec la meute l’attraper comme une poupée de chiffon et l’emmener dans son antre. En tous les cas on n’a pas retrouvé sa dépouille.
Le silence qui suit vaut pour un hommage posthume.
Le maréchal. — Ce serait une belle mort, tué par un grizzli affamé, aussi perdu que nous tous dans ce merdier sans nom.
Dacia. — Il y a neuf ans, alors que j’approchais de Karlsruhe où je savais qu’un camp de base de nomades me permettrait de me procurer le dernier modèle de cyclo-dynamo VN 17, je marchais au cœur de la Schwarzwald quand un nuage de sauterelles mexicaines a soudain noirci le ciel. Ces saloperies ont mis cinq jours à nettoyer ma zone, dévorant non seulement les feuilles mais les branches les plus tendres de toutes les espèces d’arbres existantes, cinq jours d’un bourdonnement glouton atroce, cinq jours durant lesquels j’ai dû creuser un trou et m’enfouir sous terre pour ne plus entendre leurs mandibules déchiqueter la forêt. Le sable rend fou, mais il le fait en silence et sans véritable voracité. Pour rien au monde je ne souhaiterais recroiser cette colonie qui, dit-on, circule en mode hold-up organisés tout autour de la Terre ; et parfois, oui, je remercie le Vent Obscurcissant numéro 7 d’être assez opaque et inhospitalier pour la repousser loin de moi.
Le maréchal. — Mais au moins des sauterelles bien grassouillettes, ça se mange, le sable non. Car pour dire vrai, ce qui rend ta caravane aussi attrayante, ce sont vos serres portatives qui vous permettent d’éviter les carences métaboliques qui ravagent toutes les armées du monde.
Dacia. — La nourriture est un bon aimant en effet. Chacune de nos tentes recèle à l’abri des rafales de sable des petits potagers sous serre comme il y en avait jadis dans nos campagnes florissantes.
Le maréchal. — On dit aussi que sans cette nourriture, vos convictions primaires ne suffiraient pas à appâter les pauvres hères qui cherchent leur salut dans les ruines.
Dacia secoue la tête d’un air désolé : « Finalement tu es bien moins digne que ton rival tatar. Je te signale que nous ne sommes responsables d’aucune des ruines qui dessinent la figure accablée du monde. Quant à nos convictions, tu les qualifies de primaires, mais as-tu seulement idée du courage qu’il faut pour frapper à la porte d’une maison et demander à ses occupants, non seulement de partager le peu qu’ils ont réussi à sauver du chaos, mais de tout abandonner sous prétexte que tout appartient à tout le monde selon un protocole d’utilisation temporaire et universelle de la réalité ? As-tu jamais tenté pareille expérience ? Depuis combien d’années n’as-tu pas injecté de la nouveauté dans ta grille de valeurs réactionnaires ? »
Le militaire de carrière souhaitait cette discussion, sans quoi il aurait refusé de recevoir Dacia, mais pourtant il l’alimente du bout des lèvres, en se crispant de tout son être.
Le maréchal. — J’avoue ne plus avoir du monde une représentation très claire. Les satellites de l’OTAN ne parviennent plus à percer l’épaisse couche de sable stagnant, et nous mourons littéralement de faim. Le ravitaillement maritime fait défaut depuis plusieurs semaines déjà. Le mois dernier, après avoir attendu en vain un énième hypothétique largage aérien de rations et de jerricans d’eau, j’ai donné l’ordre de reculer autant que possible dans le sens opposé à ce V. O. dans l’idée de regagner notre camp de base de Vintimille, mais devant la puissance des rafales on a dû renoncer et s’enterrer dans des tranchées.
Dacia. — D’après mes coursiers, l’Italie est à feu et à sang, en proie à une pression tellurique qui plie littéralement le talon de la botte en quatre. Plus au nord, la centrale nucléaire française de Marcoule a explosé sous l’impact d’une faille sismique transalpine. Remercie le ciel de n’être pas arrivé là-bas, c’eût été pour mieux y mourir.
Le maréchal. — Tout cela ressemble à une malédiction antique.
Dacia. — Mon pauvre, il s’agit seulement de la conséquence prévisible mais non anticipée de notre violence à l’égard de la planète. L’équation tient à ces deux invariables-là: Excès = Sanctions.
Sachant qu’il ne s’en offusquera pas, elle se comporte comme si elle occupait dans la hiérarchie militaire un rang égal au sien. Ainsi s’assied-elle sur son fauteuil, ainsi fouille-t-elle dans les tiroirs, comme si les jeux étaient faits, comme si en somme la mascarade du rapport de force entre nations et armées était de l’histoire ancienne : «Ce qu’il faut à des soldats en manque de repères idéologiques comme les tiens, c’est un confort aussi élevé qu’à la maison, niveau distractions, or tu es dans l’incapacité de procurer une telle chose à tes hommes. Moi, je peux vous offrir des idées nouvelles, de l’eau et des légumes. Pour ça, il te suffit de leur donner l’ordre de déposer les armes et d’intégrer ma caravane. »
Elle sort d’un des tiroirs du bureau un recueil de poèmes de Goethe. Ne lisant pas l’allemand, elle le repose mais fixe le portrait du maître: «Que te conseillerait de faire cet illustre poète, sachant que l’art n’a jamais empêché l’humanité de sombrer dans la folie?»
Le maréchal. — Il y a longtemps que la poésie ne sert plus qu’à colmater mes fissures intérieures, elle n’est plus l’inspiratrice qu’elle fut jadis. (Il bâille, mais de nervosité.) Dire que c’est votre pacifisme qui va finir par triompher de toutes les armées de la terre. Chapeau bas madame.
Dacia. — Le pacifisme n’a pas besoin de technologies pour gagner ses batailles. Mais, puisqu’il s’agit d’être honnête avec toi, sache que notre pacifisme sans l’aide du climat n’aurait pas pu triompher de vous. Alors bien sûr, on peut élever le débat ou pas concernant l’origine providentielle de ces Vents Obscurcissants, de ces cyclones surnuméraires et de ces champs magnétiques chamboulés qui, unis les uns aux autres, foutent un sacré bordel au cœur de votre génie militaire, mais le mieux à faire est de constater l’étendue des dégâts, tant au niveau géostratégique que dans le cœur de l’Homme.
Le maréchal consent à se rapprocher d’elle, preuve que son choix est fait : « Tu as à peu près mon âge, la cinquantaine ? (Elle acquiesce, dubitative.) On dit que tu n’as jamais connu tes parents, et que tu n’es jamais restée plus d’une semaine au même endroit, on dit aussi que tu n’as jamais connu l’amour, que tu es vierge comme Marie la mère du Christ, que tu vis telle une nonne, on dit que tu refuses d’être considérée comme un leader, on dit que tu es la mère de toutes les filles et la fille de toutes les mères, on dit que tu es le fils de tous les pères et le père de tous les fils, on dit qu’aucune barrière ne te résiste, on dit que toutes les frontières s’ouvrent devant ton verbe, on dit que les matons de sept prisons ont ouvert la porte de ta cellule pour te remettre en liberté, on dit que depuis tes trois ans et demi tu te confesses chaque jour par écrit durant une heure entière. Est-ce que tout ceci est vrai ? »
Dacia. — Tout ceci n’est vrai que parce que c’est transposable, à la lettre de tes mots près et au gramme de mes os près, à mes dizaines de milliers de frères et sœurs nomades disséminés sur ce qu’il reste du globe, mais également à toi et à tes hommes, sans exception. »

Extraits
« Dacia est ainsi la rescapée de trois caravanes dans lesquelles elle s’est embarquée depuis que les villes ont cessé d’être sûres et qu’indépendamment de sa nature théorique la marche est devenue le moyen de survie le plus pertinent. La première caravane l’a emmenée de Chartres à Coblence où une coulée de boue provoquée par une crue phénoménale du Rhin emporta la quasi-totalité de ses compagnons de route; la seconde caravane l’a emmenée de Hambourg à Helsinki où elle fut exterminée par l’assaut d’une communauté de familles cannibalisées dans la plus pure tradition du chaosmos joycien; la troisième caravane l’a emmenée de Riga à la périphérie de Varsovie où ce sont cette fois des réfugiés climatiques japonais qui les ont attaqués et leur ont dérobé leurs équipements de survie.
Elle qui, en refermant il y a trente-cinq ans la grille du camp de base de Janville, rêvait d’atteindre la Muraille de Chine, sait que jamais elle ne parviendra vivante aussi loin, tant il est impossible de tenir un cap personnel lorsque votre tâche de nomade prédicateur est d’accueillir toute personne dont vous entendez au lointain des signes de détresse.
À quoi servirait-il de foncer tout droit sans se soucier des autres dans le but d‘atteindre un point géographique idéalisé? » p. 27-28

Votre mode de vie est obsolète parce qu’il ne tient pas assez compte de votre développement intérieur. Considérez-moi comme un modèle corrigé de celui que vous avez trop longtemps incarné. Il n’y a rien en moi dont mon fils, mon mari ou mes amis pourraient se sentir honteux. Je suis un modèle humain entièrement recyclable dans les rêves des futures générations. Aucune de mes pensées, aucun de mes actes ne polluera la conscience du monde et encore moins son inconscient. je n’ai rien de choquant ni de regrettable, et ne produirai rien de tel aussi longue sera ma vie. Je suis posée sur terre comme sur les contours d’une vérité ancienne et fragile que je m’évertue à faire mienne, sans autre intention que de l’améliorer. » p. 66-67

« (Silence méditatif.) Ta mère dit qu’il est déjà trop tard. Que nos mobilisations pour la justice sociale, contre la xénophobie ou pour la neutralité carbone appartiennent à un passé révolu. Que l’espoir est devenu le principal moteur de l’aggravation des choses. Qu’en proie à l’Accablement Climatique, nous courberons bientôt tous l’échine, et que le sourire à nos lèvres sera totalement inédit.
Harold. – Maman baigne dans un océan de symbolisme qui ne sert que ses intérêts. Toi et moi, nous avons opté pour le vocabulaire de l’implication solidaire, or ce sont là deux langues étrangères l’une à l’autre.
Raphaël. – Ta mère dit que les activistes dans notre genre vont multiplier les coups d’éclat et instaurer une impression de chaos institutionnel qui sera un leurre, car au final, tout ceci débouchera sur une accentuation de la soumission des citoyens à l’égard de l’État.
Harold. – Ta femme dit n’importe quoi, papa.
Raphaël. – Selon elle, la recrudescence de l’activisme militant sera motivée par l’intuition inconsciente que tout est irrémédiablement perdu. Elle dit aussi que cette action dans la désespérance est le propre de l’Accablement Climatique. Elle dit enfin que nous sommes tous des hamsters dans une roue. » p. 92-93

À propos de l’auteur
CARPENTIER-christophe_©RobertoFrankenbergChristophe Carpentier © Photo Roberto Frankenberg

Christophe Carpentier est né en 1968. Il a publié plusieurs romans, dont l’ambitieux Mur de Planck aux éditions P.O.L. Cela aussi sera réinventé est son premier roman au Diable vauvert. (Source: Éditions au Diable vauvert)

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L’attrape-cœurs

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Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots:
Holden Caulfield, 16 ans, vient d’être renvoyé de son lycée. Plutôt que de rentrer chez lui, il choisit de prendre une chambre d’hôtel et erre dans New York. Les gens qu’il côtoie alors vont alors le persuader qu’il n’est pas bien dans sa peau et que ce monde n’est pas le sien.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Trois jours d’errance à New York

Prenez le temps de (re)lire L’Attrape-cœurs et vous y trouverez, derrière l’errance d’un adolescent à New York, une réflexion sur la perte de l’innocence et sur la nécessité de sonder les marges de notre société.

Quand on reprend un livre que l’on a lu et qui vous a beaucoup plus étant adolescent, on se demande si le plaisir sera le même ou si lecteur et le livre ont bien vieilli. Avec L’Attrape-cœurs, cette seconde lecture a non seulement été plaisante, mais elle m’aura permis de découvrir un «autre livre» ou plus exactement d’en percevoir de nouvelles facettes, plus noires.
Pour commencer par le commencement, j’ai ainsi compris ce que signifiait le titre du livre. Dans sa version originale, The Catcher in the Rye (l’attrapeur dans un champ de seigle) fait allusion à un poème de Robert Burns où cet attrapeur est chargé d’empêcher les enfants de tomber de la falaise. C’est plus précisément le cœur des enfants qu’il faut ici attraper avant que ces derniers ne basculent dans le monde des adultes. Une entreprise vouée à l’échec, car on n’arrêtera pas le temps qui passe, sauf peut-être pour ceux qui, comme le frère du narrateur, meurent enfant.
Aujourd’hui, je vois dans la fuite racontée dans ce roman aussi l’envie de se rapprocher d’Allie, mort d’une leucémie à dix ans.
Voici donc le narrateur, Holden Caulfield, 16 ans, errant dans les rues de New York. Il vient d’être une nouvelle fois renvoyé de son lycée et s’est bagarré à l’internat avec Stradlater qui a eu le tort de coucher avec Jane Gallagher, une amie qu’il estime beaucoup. Et même s’il redoute la réaction de ses parents, son premier réflexe est de rentrer chez lui. Nous sommes en décembre, à quelques jours de Noël. Mais en arrivant, il prend peur et trouve refuge dans un hôtel.
Les trois jours qui suivront racontent les boîtes de nuit, les rencontres, ses obsessions et ses fantasmes. Entre excitation et résignation, entre envie et découragement. Et quand le liftier de l’hôtel lui propose de faire monter une prostituée pour cinq dollars, il accepte la proposition. Mais là encore, rien ne se passera comme prévu. Il lui faudra à nouveau prendre la fuite. Jusqu’à se retrouver interné. C’est du reste de l’asile qu’il nous offre sa confession.
Je retrouve alors dans Salinger le Kerouac de Sur la route. Cette envie, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, de briser le carcan moral et les règles de bienséance. À la fois dans le langage et dans les actes. Si le roman à un peu vieilli, c’est peut-être dans le style, mais après tout cela fait partie de cet instantané des années 1950 qui marque la fin d’une époque. Kerouac comme Salinger ont compris que c’était dans les marges que se construisait le nouveau monde. Des marges qu’ils explorent, quitte à se briser les ailes, quitte à subir les foudres de la société et des parents, encore attachés à l’ordre ancien.

L’attrape-cœurs
J.D. Salinger
Éditions Pocket
Roman
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Annie Saumont
256 p., 9,65 €
EAN 9782266125352
Paru le 24/05/2002

Ce qu’en dit l’éditeur
J.D. Salinger débute sa carrière d’écrivain en 1948 en publiant des nouvelles dans le magazine américain The New Yorker. Deux ans plus tard il publie son premier roman, L’attrape-cœurs (The catcher in the rye), chronique d’un désastre annoncé. Le lecteur y suit le pérégrinations d’Holden Caulfield, un adolescent paumé exclu de son internat à la veille des vacances de Noël. Pendant deux jours, Holden va errer seul dans New York. Alcool, prostitution, décrochage scolaire, problèmes psychiatriques, L’attrape-cœurs aborde des thèmes compliqués par le prisme de l’adolescence, chose très rare à l’époque. Dès son arrivée dans les librairies américaines, le livre connaît un succès immédiat. En France, il paraît en janvier 1953 mais ne connaît pas le même succès. Il faudra attendre l’édition des Nouvelles et de Franny et Zooey, l’autre unique roman de Salinger, pour que son œuvre gagne en célébrité.

68 premières fois
Sélection anniversaire: le choix de Stéphanie Kalfon

KALFON_stephanie
Lauréate en 2007 de la bourse «Scénariste TV» décernée par la Fondation Lagardère, Stéphanie Kalfon a notamment travaillé pour la série Vénus et Apollon diffusée sur Arte. Elle est également la réalisatrice du film Super triste avec Emma de Caunes et travaille actuellement sur un long métrage avec Jean-Pierre Darroussin. Après Les parapluies d’Erik Satie (Éditions Joëlle Losfeld, 2017), lauréat du premier Prix Littéraire des Musiciens en 2018, elle a confirmé son talent de romancière avec Attendre un fantôme.

«Un roman des profondeurs, qui n’est pas simplement une invitation à l’aventure, aux mille vies que la vie offre en promesse à l’enfance, qui n’est pas qu’un mouvement continu dans le rythme kaléidoscopique du vivant, dans la cadence poétique et vulgaire – héroïque, fantasmée, humoristique, tendre – d’un enfant qui s’éloigne fugue rap conspire crache admire questionne mord s’égare… mais qui emporte avec lui tous les quatre cent coups par où le langage, quand il frissonne exact, devient une palpitation, une voix qui ne nous quitte plus. C’est un roman que je ne peux plus relire tellement j’y suis attachée, au sens où chaque phrase qui s’y trouve s’attache à moi et m’empêche de parler. Il me happe dans sa mélodie, et coupe toutes mes musiques. Pour me laisser dans l’émotion pure, celle d’avoir un peu moins de solitude autour de soi, et l’horizon d’un vagabondage à partager en guise d’existence, qui serait une fête où on ne se sent pas à l’étroit.»

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Page Wikipédia du livre
Arte (livres culte)
Télérama
Slate (Arnaud Aubry)
Le Monde (Martine Silber)
ELLE 
L’Express (Delphine Peras)
Blog Le chat sur mon épaule (Robin Guilloux)
Actualitté
Editions Robert Laffont
Buzz littéraire
La Libre Belgique (Fanny Ruwet)
Le blog de passion de lecteur

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Si vous voulez vraiment que je vous dise, alors sûrement la première chose que vous allez demander c’est où je suis né, et à quoi ça a ressemblé, ma saloperie d’enfance, et ce que faisaient mes parents avant de m’avoir, et toutes ces conneries à la David Copperfield, mais j’ai pas envie de raconter ça et tout. Primo, ce genre de trucs ça me rase et secundo mes parents ils auraient chacun une attaque, ou même deux chacun, si je me mettais à baratiner sur leur compte quelque chose d’un peu personnel. Pour ça ils sont susceptibles, spécialement mon père. Autrement ils seraient plutôt sympa et tout – d’accord – mais ils sont aussi fichument susceptibles. Et puis je ne vais pas vous défiler ma complète autobiographie. Je veux juste vous raconter ce truc dingue qui m’est arrivé l’année dernière vers la Noël avant que je sois pas mal esquinté et obligé de venir ici pour me retaper. Même à D.B, j’en ai pas dit plus, pourtant c’est mon frère et tout. Il est à Hollywood. C’est pas trop loin de cette foutue baraque et il vient me voir pratiquement chaque dimanche. C’est lui qui va me ramener chez nous quand je sortirai d’ici, peut- être le mois prochain. Maintenant qu’il a une Jaguar. Une de ces petites merveilles anglaises qui font du trois cents à l’heure. Et qui lui a sûrement coûté pas loin de trois briques. Il est plein aux as à présent. Ça le change. Avant, quand il était à la maison, c’était rien qu’un vrai écrivain. Il a écrit des nouvelles, ce bouquin terrible La vie cachée d’un poisson rouge, au cas où vous sauriez pas. L’histoire la meilleure, justement, c’était La vie cachée d’un poisson rouge, il était question d’un petit gosse qui voulait laisser personne regarder son poisson rouge parce qu’il l’avait acheté tout seul, avec ses sous. Ça m’a tué. Maintenant D.B. il est à Hollywood, il se prostitue. S’il y a une chose dont j’ai horreur c’est bien le cinéma. Surtout qu’on m’en parie jamais.
Là où je veux commencer c’est à mon dernier jour avant de quitter Pencey Prep. Pencey Prep est ce collège, à Agerstown, Pennsylvanie, vous devez connaître. En tout cas vous avez sûrement vu les placards publicitaires. Y en a dans un bon millier de magazines et toujours ça montre un type extra sur un pur-sang qui saute une haie. Comme si tout ce qu’on faisait à Pencey c’était de jouer au polo. Moi dans le secteur j’ai même jamais vu un canasson. Et en dessous de l’image du type à cheval y a toujours écrit : « Depuis 1888, nous travaillons à forger de splendides jeunes hommes à l’esprit ouvert. » Tu parles ! Ils forgent pas plus à Pencey que dans n’importe quelle autre école. Et j’y ai jamais connu personne qui soit splendide, l’esprit ouvert et tout. Peut-être deux gars. Et encore. C’est probable qu’ils étaient déjà comme ça en arrivant.
Bon. On est donc le samedi du match de foot contre Saxon Hall. Le match contre Saxon Hall c’était censé être un truc de première importance, le dernier match de l’année et on était aussi censé se suicider, ou quelque chose comme ça, si notre cher collège était battu. Je me souviens que vers trois heures, ce foutu après-midi, j’étais allé me percher en haut de Thomsen Hill, juste à côté du vieux canon pourri qu’avait fait la guerre d’Indépendance et tout.
De là on voyait le terrain en entier et on voyait les deux équipes qui se bagarraient dans tous les sens. On voyait pas fameusement la tribune mais on pouvait entendre les hurlements ; côté Pencey un bruit énorme et terrible puisque, pratiquement, toute l’école y était sauf moi, et côté Saxon Hall rien qu’une rumeur faiblarde et asthmatique, parce que l’équipe visiteuse c’était pas l’habitude qu’elle trimbale avec elle des masses de supporters.
Au foot, les filles étaient plutôt rares. Seulement les Seniors avaient le droit d’en amener. Y a pas à dire, Pencey est une sale boîte. Moi j’aime bien être quelque part où on peut au moins voir de temps en temps deux ou trois filles, même si elles font que se gratter les bras ou se moucher ou juste ricaner bêtement ou quoi. La môme Selma, Selma Thurmer – c’est la fille du directeur –, elle venait souvent aux matchs, mais elle a pas exactement le genre à vous rendre fou de désir. Une brave fille, remarquez. Une fois, dans le bus d’Agerstown, je me suis assis à côté d’elle et on a comme qui dirait engagé la conversation. Je l’aime bien. Elle a un grand nez et les ongles rongés jusqu’au sang et elle se met un de ces foutus soutien-gorge tellement rembourrés qu’on voit plus que ça qui pointe ; mais on aurait plutôt envie de la plaindre. Moi ce qui me bottait c’est qu’elle vous faisait pas tout un plat de son grand homme de père. Probable qu’elle savait qu’en vrai c’était un sacré plouc.
Si je me trouvais en haut de Thomsen Hill, au lieu d’être en bas à regarder le match c’est pour la raison que je venais de rentrer de New York avec l’équipe d’escrime. Le foutu manager de l’équipe d’escrime, ben c’était moi. M’en parlez pas. Le matin on était allés à New York pour la rencontre avec le collège McBurney. Mais y en avait pas eu, de rencontre ; j’avais laissé l’équipement, les fleurets et tout dans le métro. C’était pas totalement ma faute. J’étais toujours debout à regarder le plan pour savoir quand faudrait descendre. Donc on était rentrés à Pencey vers deux heures et demie alors qu’on devait rentrer pour le dîner. Et pendant tout le voyage du retour les autres de l’équipe m’avaient fait la gueule. En un sens, c’était plutôt marrant.
L’autre raison que j’avais de pas être au match c’est que je m’en allais dire au revoir au père Spencer, mon professeur d’histoire. Il avait la grippe et tout, alors je pensais bien qu’on se reverrait pas avant le début des vacances de Noël. Mais il m’avait écrit un petit mot pour me demander de passer chez lui avant de partir. Il savait que je reviendrais pas à Pencey. J’ai oublié de vous dire que j’étais renvoyé. J’étais pas supposé revenir après les vacances de Noël pour la raison que j’avais foiré en quatre matières, et pour le manque d’application et tout. On m’avait souvent averti – en particulier chaque demi-trimestre, quand mes parents venaient voir le père Thurmer – qu’il était grand temps, qu’il fallait que je m’applique, mais j’en tenais pas compte. Alors on m’a flanqué dehors. A Pencey on met très souvent des types à la porte. Pencey a une fichue réputation question études. Sans rire. »

A propos de l’auteur
J. D. Salinger est l’une des plus grandes légendes de la littérature américaine. Né à New York en 1919, il grandit dans une famille juive et suit des cours du soir à Columbia University. Il publie des nouvelles dans The New Yorker et Collier’s. En 1942, il intègre l’armée et prend part aux combats du D-Day et de la bataille des Ardennes. Hospitalisé en 1945 pour soigner un stress post-traumatique, il reprend l’écriture d’un roman qui deviendra L’Attrape-cœurs et sera publié en 1951. Après le succès mondial de ce chef-d’œuvre, Salinger a toujours évité d’être sous le feu des projecteurs, menant une vie de reclus avec sa femme et ses deux enfants, Margaret et Matthew. L’Attrape-cœurs, Dressez haut la poutre maîtresse, Charpentiers, Franny & Zooey et ses Nouvelles sont déjà disponibles en «Pavillons poche». (Source: lisez.com)

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Fief

LOPEZ_fief

  68_premieres_fois_logo_2019  Logo_premier_roman
Sélectionné par les « 68 premières fois »
Prix du Livre Inter 2018

En deux mots:
Jonas est désœuvré. Dans sa petite ville de banlieue, il zone avec des potes, joue aux cartes, fume de la weed, mate les filles et s’entraîne à la boxe. Il lui arrive même de faire une dictée. L’avenir est incertain, aussi flou qu’après une cuite.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Jonas n’a plus rien dans le ventre

Pour son premier roman, David Lopez s’est glissé dans la peau d’un jeune sans perspectives autres que la drogue, la boxe, les filles, l’alcool et les virées avec les copains. Un univers livré avec ses mots qui subliment le tragique.

Jonas retrouve ses copains Ixe, Untel, Poto, Habid et Lahuiss pour une partie de cartes. À moins que ce ne soit d’abord pour fumer joint sur joint et, aléatoirement, se saouler. Car depuis qu’il a quitté le système scolaire, tout son univers tourne autour de ces rendez-vous avec des potes tout aussi désœuvrés que lui. Dans leur petite ville, pas assez urbaine pour une banlieue et pas assez verte pour être la campagne, il ne se passe rien ou presque. Alors, ils passent le temps à se regarder le nombril, à imaginer de quoi occuper la journée qui vient. Inutile de faire des plans à long terme, si ce n’est pour imaginer un débouché à l’herbe qu’ils ont planté dans le jardin. Une ébauche de trafic que Lahuiss relativise: «on peut considérer que c’est une manière comme une autre de cultiver son jardin.» Et le voilà parti dans une exégèse du Candide de Voltaire, première belle surprise de ce roman que je ne résiste pas à vous livrer in extenso, car ce passage vous permettra aussi de vous faire une idée du style de David Lopez: «Les gars, j’vais vous la faire courte, mais Candide c’est l’histoire d’un p’tit bourge qui a grandi dans un château avec un maître qui lui apprend la philosophie et tout l’bordel t’as vu, avec comme idée principale que, en gros, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. Du coup Candide t’as vu il est bien, il fait sa vie tranquillement, sauf qu’un jour il va pécho la fille du baron chez qui il vit tu vois, Cunégonde elle s’appelle. Bah ouais, on est au dix-huitième siècle ma gueule. Du coup là aussi sec il se fait tèj à coups de pompes dans l’cul et il se retrouve à la rue comme un clandé. De là le mec il va tout lui arriver : il se retrouve à faire la guerre avec des Bulgares, il va au Paraguay, carrément l’autre il découvre l’Eldorado enfin bref, le type j’te raconte même pas les galères qui lui arrivent. Ah ouais j’te jure, le gars il bute des mecs, y a un tremblement de terre, son maître il se fait pendre, il manque de crever en se faisant arnaquer par un médecin, il se fait chourave ses lovés par un prêtre, carrément, un merdier j’te jure c’est à peine croyable. J’vous dis ça en vrac, j’me rappelle pas forcément le bon ordre hein, je l’ai lu y a longtemps t’as vu. Bien plus tard donc il retrouve sa meuf, Cunégonde, sauf qu’elle a morflé vénère t’sais, parce qu’elle a eu la lèpre ou je sais plus quoi mais voilà quoi elle a une gueule toute fripée la meuf on dirait un cookie, mais t’as vu Candide c’est un bon gars alors il la renie pas. Et puis il retrouve son maître aussi, qu’est pas mort en fait, on sait pas pourquoi. Et à la fin, le mec, après avoir eu toutes les galères possibles, il se fait un potager t’as vu, et à ses yeux y a plus que ça qui compte, le reste il s’en bat les couilles. Il tire sur sa clope. Et la dernière phrase du livre c’est quand le maître en gros il arrive et il dit que la vie est bien faite parce que si Candide il avait pas vécu tout ça, alors il serait pas là aujourd’hui à faire pousser des radis, et Candide il dit c’est bien vrai tu vois, mais le plus important, c’est de cultiver son jardin.»
De la philosophie, on passe au boudoir avec la belle Wanda et la description d’une relation sexuelle comme un combat de boxe durant lequel il s’agit d’utiliser une bonne technique pour marquer des points. La boxe, la vraie, nous attend au chapitre suivant.
Construit en séquences, le roman se poursuit en effet avec le sport, cet autre point fort qui rythme la vie de Jonas et de son père. Alors que ce dernier joue au foot – et a conservé quelques beaux restes en tant qu’attaquant de pointe – son fils, comme dit, boxe. Et plutôt bien. Même si on se doute que l’alcool et la drogue ne font pas forcément bon ménage avec un physique endurant et une concentration de tous les instants. En attendant le prochain grand combat, il fait plutôt bonne figure sur le ring.
«Je prends le ring comme un terrain de jeu. C’est le meilleur moyen pour moi de conjurer ma peur. Je me sens comme un torero qui risque sa vie à la moindre passe. Prendre le parti de s’en amuser, c’est ma manière de renoncer à la peur. Sauf que le type en face n’est pas là pour jouer. Il n’est pas là pour me laisser jouer. Je ne peux jouer que contre les faibles. Pour progresser il faut se mettre en danger. Souffrir. Surmonter. Pour ça je dois me faire violence. Ça commence par oublier le jeu. Accepter la peur. Alors je me concentre. Je ne nie plus le danger. Il est là face à moi, c’est lui ou moi.»
Tour à tour drôle – la séance de dictée est un autre grand moment –sensible et sensuel – l’après-midi au bord de la piscine fait penser au film avec Delon et Romy Schneider – le roman devient dur et grave, à l’imager de ces boulettes de shit qui collent et dont on a tant de peine à se débarrasser. Bien vite le ciel bleu se couvre de nuages…

Fief
David Lopez
Éditions du Seuil
Roman
256 p., 17,50 €
EAN 9782021362152
Paru le 17/08/2017

Où?
Le roman se déroule en France, dans une petite ville «entre la banlieue et la campagne».

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Quelque part entre la banlieue et la campagne, là où leurs parents ont eux-mêmes grandi, Jonas et ses amis tuent le temps. Ils fument, ils jouent aux cartes, ils font pousser de l’herbe dans le jardin, et quand ils sortent, c’est pour constater ce qui les éloigne des autres.
Dans cet univers à cheval entre deux mondes, où tout semble voué à la répétition du même, leur fief, c’est le langage, son usage et son accès, qu’il soit porté par Lahuiss quand il interprète le Candide de Voltaire et explique aux autres comment parler aux filles pour les séduire, par Poto quand il rappe ou invective ses amis, par Ixe et ses sublimes fautes d’orthographe. Ce qui est en jeu, c’est la montée progressive d’une poésie de l’existence dans un monde sans horizon.
Au fil de ce roman écrit au cordeau, une gravité se dégage, une beauté qu’on extirpe du tragique ordinaire, à travers une voix neuve, celle de l’auteur de Fief.

68 premières fois
Sélection anniversaire: le choix de Julie Estève

Julie ESTEVE
Julie Estève est née en 1979 à Paris. Après Moro-sphinx, son premier roman (2016) très remarqué par la presse, elle a publié Simple. (Photo: Editions Stock © Philippe Matsas)

«J’ai choisi Fief, le premier roman de David Lopez car il propose une expérience littéraire radicale, une langue qui suit à la trace une bande de potes coincés dans un territoire, entre les villes et la campagne. Les phrases sentent le shit, la loose, la flemme. C’est une langue qui dit tout de l’ennui et de l’amitié, de la périphérie, des clivages de classe, de la honte. Jonas, le héros, boxe. Voit une fille des beaux quartiers mais rien n’explose jamais, tout est intérieur, presque triste. C’est le ratage à tous les étages, pourtant persiste, lancinant, le besoin de rêver. Pour raconter ça, on plonge dans un style hyper rythmé, drôle, tendre. Je me rappelle une scène hilarante. L’un des personnages suggère une dictée – une dictée ça change des cartes et des joints. Ce fut un vrai fou-rire, et c’est si rare les fous rires en littérature.»

Les autres critiques
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Lecteurs.com
France TV (Laurence Houot)
BibliObs (Élisabeth Philippe)
Le Temps (Antoine Menusier)
Bondyblog (Jimmy Saint-Louis)
Blog Littérature & Culture 
Blog L’Or des livres 


À l’occasion des Correspondances de Manosque, David Lopez présente Fief © Production Librairie Mollat

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Pablo
C’est un nuage qui m’accueille. Quand j’ouvre la porte je vois couler sous le plafonnier cette nappe brune, épaisse, et puis eux, qui baignent dedans. Ixe, ça ne le dérange pas qu’on fume chez lui, du moment qu’ on ne fume pas de clopes. Je le regarde, entre lui et moi c’est presque opaque. Il plane dans le brouillard. On est bien reçus chez toi, je dis. Je n’ai pas le temps d’ajouter quoi que ce soit que déjà il me pose sa question rituelle. Tu veux rouler ? Je dis oui.
La disposition de la pièce n’a jamais changé, alors je me mets sur le petit tabouret inconfortable, celui sur lequel je m’assois toujours, près de la table basse. Ixe est à son bureau, à gauche de l’entrée, à côté de son lit toujours bien fait, à croire qu’il n’y dort jamais. Pourtant il ne sort pas beaucoup. Il attend qu’on vienne. Il est à la sortie de la ville, il y a un pré derrière, et la forêt plus loin. C’est calme. Cette maisonnette, il l’appelle sa grotte. Il se serait bien vu homme des cavernes comme il dit souvent.
Il est pas joli ton œil, me dit Poto, installé au fond de la pièce. Il mélange déjà les cartes. D’abord je ne dis rien, je pense juste au fait que je n’aime pas ce plafonnier, cette lumière sèche, et puis je soupire, et je dis les gars, vous étiez là, vous avez vu, alors y a rien à dire de plus. Ça s’est pas joué à grand-chose il fait, et moi je lui réponds qu’on ne joue pas. Sucré, qui vient s’asseoir à côté de lui, ajoute qu’il vaut mieux y aller mollo sur le réconfort.
Chez Ixe il y a toujours de la musique. Ça ne dérange pas Poto, qui passe son temps à décortiquer les rimes des chanteurs qu’on écoute. Il demande à Ixe de remettre en arrière, parce qu’il a cru entendre une rime multisyllabique, il dit. Écoutez les gars, la rime en -a-i-eu là, vous avez grillé ou pas, et moi je réponds non, j’étais pas attentif. Sucré confirme, alors que Ixe, penché sur son bureau, ne dit rien. Il s’apprête à couper une plaquette. Elle est posée sur une planche à découper, couteau de boucher à côté. T’as besoin d’un truc toi Jonas ? il me demande. Je dis ouais, fais-moi un vingt-cinq comme d’habitude, et je dois hurler pour qu’il me comprenne. Pour couper un morceau comme celui-ci, c’est chacun sa technique. Les plus précautionneux chauffent la lame. Mon autre pote qui vend du shit, Untel il s’appelle, il met carrément la plaquette au micro-ondes. Ixe, lui, il utilise un sèche-cheveux.
Des feuilles du shit une clope. Ixe pose ça sur la table, devant moi, parce qu’il trouve que je mets du temps à m’activer. Ça, c’est d’la frappe il dit, y a pas besoin d’en mettre beaucoup. Il dit toujours ça, parce qu’il me connaît. Il ne veut pas que je m’éteigne trop vite. Je le regarde du coin de mon œil blessé, il a les yeux rouges, il n’est pas tout neuf. Je lui fais la remarque et ça le fait rire en même temps qu’il se frotte les orbites. Je comprends mieux pourquoi il me dit de ne pas trop charger.
Bon on joue ou quoi ? Il est chaud Poto. Attends je roule, et puis laisse-moi fumer un peu avant, que je me mette en condition. Hé Ixe vas-y baisse la musique j’ai mal à la tête. Poto annonce qu’il va me mettre une branlée aux cartes et sur le coup ça me fait bizarre d’entendre sa voix aussi distinctement. Je rigole en tapotant ma cigarette contre l’ongle de mon pouce. Je fais ça pour bien tasser mon marocco, ce morceau de clope qui va servir de filtre. C’est plus confortable, plus doux à fumer qu’avec un toncar, qui filtre que dalle d’ailleurs, vu que ce n’est qu’un bout de carton roulé sur lui-même. Quand j’étais petit, je disais que les fumeurs de marocco c’était des fragiles. Ce n’était pas concevable, pour moi, qu’on veuille adoucir la chose. Aujourd’hui ça n’est plus si festif. Passer du toncar au marocco, c’est un peu gagner en maturité.
C’est quoi le pilon, je demande à Ixe. Il me dit c’est du comme t’aimes, du noir qui colle. Je dis ah ouais, et puis j’y mets un petit coup de flamme, furtif, avant de le porter à mon nez. Il fleure bon celui-ci. D’ordinaire le shit on l’effrite, on le chauffe et on en fait des miettes. Celui-ci ce n’est pas possible, il est trop collant. Du coup j’en fais une boulette que je pique au bout d’un critérium qui traîne là et j’y mets le feu. Quand c’est du bon ça fait des bulles. Ça dure trois secondes. Mêlé au tabac, le shit se met à fondre, il imprègne chaque brin, ils ne se mélangent plus, ils fusionnent. Comme si à force de battre un jeu de cartes on finissait par n’en avoir plus qu’une. C’est doux sur les doigts. Ça sent bon. Poto dit que ce n’est pas bien de cramer le pilon comme ça, parce que la combustion c’est ce qui libère le principe actif. Il ajoute que ça vaut aussi pour Ixe avec son sèche-cheveux à la con. Je lui dis t’inquiète il va te mettre une tarte celui-là, et là il me répond que c’est lui qui va me mettre une tarte si je ne me dépêche pas. Poto il est toujours impatient. Agité. Ce soir il n’insulte pas trop, ça va.
Je mélange longtemps. Ça me prend toujours un temps fou de rouler. Un joint roulé à l’arrache je trouve ça vulgaire. Comme du bon vin dans un gobelet. On me fait souvent la remarque, et je réponds toujours la même chose, vous êtes des sagouins, vous ne respectez rien. Poto bat tellement les cartes depuis cinq minutes qu’il y a des chances qu’il les ait remises dans l’ordre. Il annonce qu’il va sortir un 8, et retourne la première carte du paquet. C’est un roi de carreau. Ixe annonce une dame, et c’est un 2. Sucré ne joue pas. Je dis roi, et je touche celui de pique. C’est un signe, je dis, que je vais vous en mettre plein la gueule.
J’ai léché, j’ai roulé. Je tasse le joint en le tapotant sur l’ongle de mon pouce. Poto me regarde attentivement, ça le fait toujours rire de voir le soin que j’apporte à la chose. En tenant le spliff dans ma main gauche je prends mon feu que j’allume avec la tête en bas, et la flamme revient sur la partie métallique qui entoure la tête du briquet. Ça chauffe le métal. J’y pose mon joint debout, ça chauffe le marocco. Le tabac qu’il contient se ramollit et en refroidissant se constitue en une sorte d’amalgame homogène, ça empêche la fuite de brins qui se déposent sur les lèvres ou sur la langue. Je porte alors le joint à ma bouche, l’allume, tire la première taffe, puis me redresse sur mon tabouret. J’ai roulé un fumigène. Grosse fumée blanche, Habemus papam. Sucré m’interroge du menton. J’suis bon les gars.
Je n’ai pas écouté Ixe, j’en ai mis beaucoup. La deuxième taffe, je la contiens dans mes poumons et je coupe ma respiration. Diaphragme tendu, si je relâche trop vite c’est la quinte de toux. Je la connais celle-là. Grimace. Oh cette gueule que tu tires me dit Ixe, ferme-la je réponds, avec la voix tamisée parce que ça commence à faire un moment que je n’ai pas expiré. La toux c’est quand même bénéfique à l’effet du cannabis, ça ouvre des veines capillaires dans la gorge, et ça fonce direct au cerveau. C’est comme entrer par la porte de derrière en marchant sur un tapis rouge.
Je propose qu’on commence à jouer parce que y en a marre. Sucré dit vas-y j’avoue, et Poto dit wesh comment ça, c’est toi qu’on attend depuis tout à l’heure, mais Ixe nous dit que Miskine va arriver, alors on va l’attendre. Ah bon il vient lui ? Hey mais vous êtes relous là dit Poto après avoir posé les cartes. Un 4 ! Non, c’était un 8. À moi, un 7 ! Un 7. T’as d’la chatte il dit. »

Extraits
« Cyril, c’est un maçon. Du coup, il a des mains de maçon. Et ces mains-là je n’aime pas les prendre dans la gueule. C’est un poids super-lourd, il fait plus de cent litrons le bonhomme. C’est le genre de boxeur qui sait très bien faire le peu qu’il sait faire. Il se sert beaucoup de son jab et profite de sa grande taille pour nous maintenir à distance. Moi j’ai capté la cadence de son jab, alors je le chasse et je contre. Il est plus grand et plus fort, mais je suis trop rapide pour lui. Après, ce n’est jamais une partie de plaisir non plus. Sa frappe est sèche, il fait mal. Parfois je le chambre en disant qu’il doit sa puissance au fait d’être un gros lard, et lui il répond qu’en fait j’ai peur de lui, parce que parfois je décline ses invitations à en découdre. Et souvent c’est vrai. »

« Farid a quarante-quatre ans, en paraît trente-trois, se comporte comme s’il en avait dix-sept. Il a toujours des plans. J’ai entendu dire que c’était un sacré voyou en son temps. Je ne connais pas sa vie, ce que je sais de lui, avant toute chose, c’est que c’est un putain de gaucher. Ils sont relous à boxer les gauchers, ils sont à l’envers. C’est perturbant. Eux, ils sont habitués. Dans une salle de boxe, il y a dix droitiers pour un gaucher. Limite, même eux ça doit les emmerder de tomber contre un gaucher. Farid il n’est pas bien grand, il boxe recroquevillé, les mains hautes contre le visage, il fait des petits pas. Quand il attaque on dirait un bernard-l’ermite qui sort de sa coquille. Moi je le maintiens à distance, il n’arrive pas à s’approcher, ça le rend fou. Mais quand il y arrive il cogne sec. Lui et moi on s’en met des bonnes. »

« Il redit à Romain qu’il peut lui avoir du matériel de jardinage, et ça me fait rire cette manière qu’a Untel d’avoir toujours des trucs en stock. Quand il propose des paires de basket je comprends, mais la dernière fois il avait des guitares électriques le mec. Et là il parle d’un taille-haie qu’il n’arrive pas à refourguer, et il en vante les mérites auprès de Romain qui se croirait aux prises avec un vendeur d’une enseigne de jardinage. »

« Les gars, j’vais vous la faire courte, mais Candide c’est l’histoire d’un p’tit bourge qui a grandi dans un château avec un maître qui lui apprend la philosophie et tout l’bordel t’as vu, avec comme idée principale que, en gros, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. Du coup Candide t’as vu il est bien, il fait sa vie tranquillement, sauf qu’un jour il va pécho la fille du baron chez qui il vit tu vois, Cunégonde elle s’appelle. Bah ouais, on est au dix-huitième siècle ma gueule. Du coup là aussi sec il se fait tèj à coups de pompes dans l’cul et il se retrouve à la rue comme un clandé. De là le mec il va tout lui arriver : il se retrouve à faire la guerre avec des Bulgares, il va au Paraguay, carrément l’autre il découvre l’Eldorado enfin bref, le type j’te raconte même pas les galères qui lui arrivent. Ah ouais j’te jure, le gars il bute des mecs, y a un tremblement de terre, son maître il se fait pendre, il manque de crever en se faisant arnaquer par un médecin, il se fait chourave ses lovés par un prêtre, carrément, un merdier j’te jure c’est à peine croyable. J’vous dis ça en vrac, j’me rappelle pas forcément le bon ordre hein, je l’ai lu y a longtemps t’as vu. Bien plus tard donc il retrouve sa meuf, Cunégonde, sauf qu’elle a morflé vénère t’sais, parce qu’elle a eu la lèpre ou je sais plus quoi mais voilà quoi elle a une gueule toute fripée la meuf on dirait un cookie, mais t’as vu Candide c’est un bon gars alors il la renie pas. Et puis il retrouve son maître aussi, qu’est pas mort en fait, on sait pas pourquoi. Et à la fin, le mec, après avoir eu toutes les galères possibles, il se fait un potager t’as vu, et à ses yeux y a plus que ça qui compte, le reste il s’en bat les couilles. Il tire sur sa clope. Et la dernière phrase du livre c’est quand le maître en gros il arrive et il dit que la vie est bien faite parce que si Candide il avait pas vécu tout ça, alors il serait pas là aujourd’hui à faire pousser des radis, et Candide il dit c’est bien vrai tu vois, mais le plus important, c’est de cultiver son jardin. » p. 52-53

« Mon père a déjà posé le ballon sur le point de penalty. Celui qui voudrait le tirer à sa place devrait lui passer sur le corps. Trois pas d’élan. C’est peu. Coup de sifflet de l’arbitre, il s’élance, frappe de l’intérieur du pied pour la loger en pleine lucarne. Imparable. Les rouges exultent et viennent entourer mon père qui lève un poing rageur dans les airs. Le vieux Jacques, qui s’était approché de moi pour le penalty, me tape sur l’épaule, ah il a nettoyé la lunette ton paternel, l’air de dire que s’il y avait une araignée qui avait fait sa toile dans le coin entre le poteau et la transversale, bah là il n’y en aurait plus. Je note, un tir, un but, une célébration genre tu t’es cru à la Coupe du monde. » p. 70-71

« Seuls Lahuiss et moi avons regardé sa copie. J’arrive à repérer exactement les moments où il a copié. Lahuiss non plus il n’est pas dupe, mais je l’entends annoncer quatorze fautes, ce qui consacre Poto comme le cancre en chef avec seize fautes, alors que c’est celui d’entre nous qui écrit le plus. Ixe est le premier à se jeter sur l’aubaine, j’t’ai niqué ta race, et il arrive à esquiver le moment où Habib demande à voir sa feuille en disant que Lahuiss ne peut pas s’être trompé dans la correction. Moi-même je rigole en chambrant Poto et lui il me dit qu’est-ce t’as toi le premier de la classe, vas-y t’es un traître. Pendant ce temps je me penche vers Ixe, pointe sa feuille du doigt et lui dis mec, la douleur c’est tale, t’es sérieux là ? Il rigole en me disant que je suis un bâtard parce qu’à cause de moi il a fait une faute à nécessité.
Quatrième joint de la soirée. Je suis resté seul avec Lahuiss du côté de la table basse. Je lui demande, c’est qui déjà qui a écrit ce que tu nous as dicté ? Il répond Céline. C’est pas mal, je dis. Ah, ça te parle à toi?, parce que ça n’a pas l’air de parler à grand monde ici, il dit d’un ton laconique. Il cendre trois fois sans avoir tiré sur sa clope. Je réfléchis un instant, je rallume mon joint. Et c’est quoi son livre le plus connu je demande, il me répond que ça s’appelle Voyage au bout de la nuit, et je répète le titre à voix basse. » p. 98

« Son corps, c’est la baguette du chef d’orchestre. Je joue ma partition mais je me laisse guider. Faut choper la mesure. Quand elle commence à donner des coups de bassin, c’est qu’on peut monter d’un palier. Son pubis m’appelle. La jointure entre mon index et mon majeur, je la pose juste au-dessus du capuchon, et avec mes deux doigts j’écarte délicatement les lèvres. La pointe de mon majeur glisse, de bas en haut, constatant le flux. Elle est trempée. C’est l’instant que je préfère. Cette première phalange qu’on pose d’abord, puis qu’on fait glisser en petits cercles, dehors. C’est si court. La nécessité de la mission l’emporte vite sur la contemplation. Imbiber le clitoris, le préparer à l’assaut. Je porte mes doigts à ma bouche et j’y dépose un beau morceau de salive que j’applique un peu partout sur son sexe, et vu qu’elle mouille déjà avec abondance, c’est bien irrigué. Ça l’excite quand je fais ça. Ça me rappelle Lahuiss qui était venu s’entraîner à la salle, comme ça pour voir. Il avait galéré à retirer l’une de ses bagues et il avait fini par cracher sur son doigt. Le petit Victor pensait qu’avec du savon ça marcherait mieux. Il était perplexe, avec sur la gueule un air de se demander comment Lahuiss avait pu avoir l’idée de faire ça. J’ai rigolé quand Lahuiss lui a dit qu’il comprendrait plus tard. » p. 103

« Je prends le ring comme un terrain de jeu. C’est le meilleur moyen pour moi de conjurer ma peur. Je me sens comme un torero qui risque sa vie à la moindre passe. Prendre le parti de s’en amuser, c’est ma manière de renoncer à la peur. Sauf que le type en face n’est pas là pour jouer. Il n’est pas là pour me laisser jouer. Je ne peux jouer que contre les faibles. Pour progresser il faut se mettre en danger. Souffrir. Surmonter. Pour ça je dois me faire violence. Ça commence par oublier le jeu. Accepter la peur. Alors je me concentre. Je ne nie plus le danger. Il est là face à moi, c’est lui ou moi. J’ouvre les yeux et je le vois partir ce foutu jab. Esquive latérale, uppercut en sortie de garde, Sucré l’encaisse. Bah voilà, il dit en montant les mains. Il ne me laisse pas le temps de m’installer, il hausse le rythme, envoie ses directs. Je les esquive chasse et bloque tous. Et je remise. Ça rentre. Voilà Jonas, c’est ça, hurle le vieux. Je reste en face, je garde mes jambes pour Virgil. J’ai pris le centre du ring et c’est Sucré qui me tourne autour. Ça se voit sur sa gueule qu’il est concentré lui aussi. Il a compris que j’étais de retour. Même s’il me connaît assez pour savoir que je suis en surrégime. Mon cœur palpite, j’ai la bouche grande ouverte pour aller chercher de l’air, et mes mains ne reviennent déjà plus au visage. Il balance son jab à répétition, comme lui a demandé monsieur Pierrot. J’en ai marre, je veux qu’il arrête. Alors j’outrepasse les consignes. Après avoir triplé mon jab en avançant j’ai forcé Sucré à reculer jusqu’aux cordes, et là je lui balance une droite au visage qu’il bloque avec ses deux mains en les remontant, ce dont je profite pour avancer mon pied gauche jusque sous son coude droit et lui envoyer un crochet au foie de toutes mes forces. La seule fois de ma vie où j’ai voulu arrêter la boxe c’était après avoir reçu un coup comme celui-ci. Sucré met un genou à terre. Il est pris d’un haut-le-cœur qui donne l’impression qu’il va vomir. » p. 115

« Le matin, le joint largement entamé est posé dans le cendrier, sur la table de chevet. Il reste quelques lattes à tirer. Au moment où je le porte à ma bouche il y a de la cendre qui tombe sur la couette. Je souffle et je mets quelques coups avec la main pour les disperser, ça laisse des traces noires sur le tissu. Je rallume le joint, tire les trois quatre taffes qui restent, et ne me rendors pas toujours.
Au réveil, j’ai souvent un livre posé sur le ventre. Dès que je ne comprends plus rien à ce que je lis, j’éteins la lumière. C’est toujours les mêmes livres. Un Barjavel, ou Robinson Crusoé. J’aime tout ce qui relate une vie où les règles de la société n’ont plus cours, et où ce qui était nécessaire devient superflu. Chez Barjavel ce sont souvent des récits post-apocalyptiques, où le monde est à réinventer. Il a cette façon de toujours mettre l’amour au centre, comme principe de réactivation du monde, comme si son absence avait précipité la fin des temps. Comme s’il fallait mourir pour pouvoir revenir à l’essentiel. Chez Crusoé aussi on retrouve ça. Cet homme qui parvient à faire société à lui seul, et à donner au travail son sens primitif, celui de survivre. Et bien souvent je m’imagine avoir le même destin, un destin qui me permettrait de me rencontrer moi-même, sans les autres, qui ne constituent plus qu’un miroir déformant. Seul sur une île je n’aurais personne à qui me comparer. Et je pourrais travailler à ma survie, pour ne plus avoir à me demander si je vis bien. Heureusement j’en ai trouvé qui me ressemblent. On se soutient dans cet exil. Tous solitaires, ensemble. Tous à vouloir sortir du rang pour se retrouver enfin seuls, et tenter de comprendre ce qu’on est censés faire avec ça. » p. 121-122

« Le taux de putassium il dit, c’est l’indice qui te permet d’évaluer la faisabilité d’un rapport sexuel. C’est au-delà du genre comme truc, toi aussi t’as un taux de putassium, moi aussi, les mecs les meufs les castors, tout ce que tu veux. Ça englobe à la fois ce que tu projettes comme aura sexuelle, mais aussi ton attitude vis-à-vis de ça. Ce qui m’intéresse ce sont les gens qui savent ce qu’ils veulent. Et je suis pas le genre à partir du principe que pute c’est un gros mot tu vois. Pour moi la pute ultime c’est la personne qui est au sommet de l’égoïsme, et cette personne-là elle fait ce qu’elle veut, j’ai pas de problème avec ça. Après, c’est comme tout, ça dépend de comment on fait les choses. Il tire une latte sur sa clope. Et comment tu détermines ça je demande. Il dit mec, c’est un ensemble de choses, faut avoir l’œil, être observateur, savoir capter les signaux quoi. Et puis faut pas se prendre pour de la merde. Tu vois moi, dès que je suis arrivé, j’ai repéré celles qui veulent à tout prix choper ce soir, donc je les évite, et puis il y a celles qui t’ont déjà mis le grappin dessus, qui t’ont repéré tu sais, celles-là je les mets de côté, au cas où, et puis enfin il y a celles qui sont en mode tu me toucheras pas ce soir tellement j’suis bonne, et là on commence à parler. » p. 170-171-172

« L’eau je n’aime pas y entrer, mais je n’aime pas en sortir non plus. J’ai toute une batterie de mouvements qui peuvent me permettre de tuer une après-midi sans problème. Je commence par le dauphin. C’est axé sur l’ondulation. La seule chose qui me ramène à la surface, c’est mon asphyxie quand elle me rappelle que je n’ai pas de branchies et que je ne suis donc pas un poisson. Ça me frustre alors je me lance des défis, comme faire l’aller-retour sous l’eau. La piscine n’est pas grande, j’en fais deux. Et quand je n’ai plus de souffle, je fais la planche. Du moins j’essaie. J’ai usé des dizaines d’heures dans des piscines à essayer de la faire. Impossible, le principe m’échappe. Je coule tout le temps. Ce qui me plaît dans l’idée de faire la planche, c’est la possibilité d’être efficace en étant immobile. Dans l’eau, dès que je ne bouge plus, je coule. Comme dans le ring. Alors que dans la vie je ne vais que là où j’ai pied. La différence, c’est que dans l’eau je sais quels sont les mouvements à effectuer pour ne pas me noyer. »

« J’ai récupéré de l’énergie, alors je pars sur des saltos. J’ai une technique à base de bras en croix et de soufflage par le nez pour tourner très vite. Je tourne jusqu’à me donner le tournis, quand j’ai assez d’air, en avant comme en arrière. Avoir le tournis sous l’eau c’est génial, on ne sait plus où est la surface, parce qu’on ne peut pas tomber par terre. En soufflant par le nez je peux faire ce que je veux sous l’eau, mais je dois faire gaffe en remontant, parce que souvent c’est un coup à se retrouver avec un gros filet de morve en travers de la joue.
Enfin, fatigué de mes cabrioles, je me vide les poumons pour aller me coller au fond de la piscine. Sans air dans les poumons, on devient une enclume. Je me mets là où j’ai pied, penché vers l’avant. Je souffle doucement, à un rythme régulier. Quand je sens que je commence à couler, je donne une légère impulsion avec la pointe de mes pieds, et alors je descends vers le fond de la piscine avec le mouvement de balancier d’une feuille de chêne qui tombe de son arbre en automne. Arrivé au fond, face contre terre, j’ai encore assez d’air en réserve. Je place mes mains sous mon menton, et je reste là.
Wanda s’est approchée. Elle s’est assise au bord, les jambes dans l’eau, comme moi tout à l’heure. Elle n’a pas spécialement cherché à déterminer l’axe du soleil, elle a marché tout droit depuis le transat. La partie droite de son visage est ombragée. Je suis dans la piscine, debout, l’eau m’arrive au torse, juste sous les aisselles. Elle s’amuse à m’envoyer de l’eau du bout de son pied, et je la préviens qu’elle n’est pas vraiment en position de jouer à ça avec moi. Elle dit qu’elle devrait avoir le droit de m’embêter sans que ça lui retombe dessus, et je réponds que c’est un point qui se discute. Elle continue, alors d’un revers de la main je lui en envoie un peu sur les cuisses, et elle hurle de manière tout à fait disproportionnée. Va te faire foutre elle dit, et elle rit. Elle tend les jambes et d’un geste vif je passe ma tête entre les deux, puis elle les referme pour enserrer mon cou entre ses mollets, accompagnant son geste de bruitages pour faire comme si c’était violent comme action. D’ici je vois mieux sa poitrine. Ses seins ont une manière bien à eux d’être rebondis comme un joli cul. » p. 200-201

À propos de l’auteur
David Lopez a trente ans. Fief est son premier roman. (Source: Éditions du Seuil)

Page Wikipédia de l’auteur 

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Et toujours les forêts

COLLETTE_et_toujours_les_forets
  RL2020  coup_de_coeur

Sélectionné pour le Prix RTL-LiRE 2020

En deux mots:
Corentin se retrouve seul après une catastrophe qui a détruit la planète. Errant dans un monde sans vie, il veut croire qu’Augustine, qui vivait dans une grande forêt, a survécu. Alors qu’il prend la route, il se demande si le mot avenir à encore un sens, s’il reste quelque chose à construire.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

La vie et rien d’autre

Le paradoxe avec Sandrine Collette, c’est que plus elle s’éloigne du roman noir et plus ses histoires sont noires. À l’image de la planète que retrouve Corentin après LA catastrophe. S’ouvrent alors des perspectives vertigineuses. Un grand roman!

Il s’appelle Corentin et sa jeunesse aurait pu être un enfer. Car c’est peu dire qu’il n’était pas souhaité. Son père a fui et sa mère veut se débarrasser de ce mioche qui va toutefois finir par naître. Alors Marie se retourne vers Augustine, 76 ans, vivant seule dans la maison des forêts. «Chez Augustine tout était froid, désuet, silencieux» et le petit Corentin, qui pleure tous les soirs, ne rêve qu’au retour de de sa mère. Mais le temps passe. «Corentin ne reverrait jamais Marie».
Et si la vieille femme fait peur à l’enfant, d’étranges liens vont finir par se tisser entre eux. Elle l’aide à faire ses devoirs et veut qu’il réussisse. Elle lui apprend les plantes et les étoiles, elle l’encourage à le quitter pour aller étudier dans la grande ville. Il promet de revenir la voir. Promesse tenue, même si les voyages tendent à s’espacer plus longuement.
Car, outre les études, il y a les fêtes. Des fêtes qui «les sauvaient en même temps qu’elles les éloignaient du monde» et qu’il organisait avec des amis dans les catacombes. Une initiative qui leur sauvera la vie quand la terre se mettra à trembler.
«Ce fut la fin du monde et ils n’en surent rien.»
Trop curieux de savoir ce qui s’était passé, les premiers à vouloir regagner la surface mourront. Quand Corentin émerge, il ne trouve qu’une étendue calcinée, vitrifiée. Un monde en noir et blanc où règne un silence pesant. Pour ne pas sombrer dans le désespoir, il cherche de quoi manger et boire et à trouver un abri. Il a alors envie de croire qu’il n’est pas le seul survivant et qu’il va finir par croiser d’autres humains.
Quand la pluie se met à tomber, il exulte. L’eau, c’est la vie. L’eau c’est la promesse d’un avenir. Sauf que cette eau est toxique et qu’il a tout juste le temps de s’abriter pour ne pas être brûlé à son tour.
On le voit, Sandrine Collette n’a pas lésiné sur les moyens pour placer son personnage dans un récit terrifiant, même si on ne saura rien de cette catastrophe. Mais elle a aussi compris, comme Robinson sur son île déserte, qu’il ne peut vivre que si d’autres yeux le voient. Il ne reste un homme que parmi les hommes. C’est pourquoi il part vers la forêt, celle où il a passé son enfance, celle où il espère retrouver Augustine. Sur la route un chien va lui prouver qu’il n’est pas seul. Un petit chien aveugle avec lequel il va désormais avancer. Pour retrouver non seulement Augustine, mais aussi cette humanité envolée en quelques minutes.
Bien davantage qu’une fable écologique, c’est à une leçon philosophique qui nous est proposée ici. Comment un homme peut-il se comporter dans tel monde. Qu’est ce qui est juste? Pourquoi faut-il continuer à avancer? Que valent toutes les choses richesses accumulées au fil des années? Où est le progrès?
Et si le roman n’apporte pas les réponses, il pose les bonnes questions et va nous offrir, au fil des pages autant de surprises que de sujets de réflexion. Après Les larmes noires sur la terre et Juste après la vague, Sandrine Collette poursuit avec maestria son exploration de l’âme humaine dans des circonstances extrêmes et nous offre un grand roman. Précipitez-vous toutes affaires cessantes!

Et toujours les forêts
Sandrine Collette
Éditions JC Lattès
Roman
334 p., 20 €
EAN 9782709666152
Paru le 2/01/2020

Où?
Le roman se déroule en France, dans un territoire forestier puis à Paris et enfin sur une aire géographique qui n’est plus définie.

Quand?
L’action se situe dans un avenir post-apocalyptique plus ou moins proche.

Ce qu’en dit l’éditeur
Corentin, personne n’en voulait. Ni son père envolé, ni les commères dont les rumeurs abreuvent le village, ni surtout sa mère, qui rêve de s’en débarrasser. Traîné de foyer en foyer, son enfance est une errance. Jusqu’au jour où sa mère l’abandonne à Augustine, l’une des vieilles du hameau. Au creux de la vallée des Forêts, ce territoire hostile où habite l’aïeule, une vie recommence.
À la grande ville où le propulsent ses études, Corentin plonge sans retenue dans les lumières et la fête permanente. Autour de lui, le monde brûle. La chaleur n’en finit pas d’assécher la terre. Les ruisseaux de son enfance ont tari depuis longtemps ; les arbres perdent leurs feuilles au mois de juin. Quelque chose se prépare. La nuit où tout implose, Corentin survit miraculeusement, caché au fond des catacombes. Revenu à la surface dans un univers dévasté, il est seul. Humains ou bêtes : il ne reste rien. Guidé par l’espoir insensé de retrouver la vieille Augustine, Corentin prend le long chemin des Forêts. Une quête éperdue, arrachée à ses entrailles, avec pour obsession la renaissance d’un monde désert, et la certitude que rien ne s’arrête jamais complètement.

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INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Les vieilles l’avaient dit, elles qui voyaient tout: une vie qui commençait comme ça, ça ne pouvait rien donner de bon.
Les vieilles ignoraient alors à quel point elles avaient raison, et ce que cette petite existence qui s’était mise à pousser là où on n’en voulait pas connaîtrait de malheur et de désastre. Bien au-delà d’elle-même : ce serait le monde qui chavirerait. Mais cela, personne ne le savait encore.
À cet instant, c’était impossible à deviner.
À cet instant, ce n’était que rumeurs de vieilles femmes, et seuls le lendemain et le surlendemain leur importaient, et le qu’en-dira-t-on, parce que le village bruissait, palpitait, causait sans relâche. Elles, parce qu’elles avaient senti le vent mauvais, elles avaient décidé de fermer leurs oreilles, fermer leur bouche enfin, comme si cela pouvait suffire. Ce n’étaient, au fond, que de très petits soucis, qui ne méritaient pas qu’on en fasse de longs bavardages.
D’ailleurs, au moment où le grand chaos, le vrai, arriverait, les vieilles ne s’y trouveraient sans doute plus pour en parler.
Mais en attendant, elle, elle était là.
Elle s’était accrochée au fond des entrailles de Marie. Comme on dit des bêtes à la campagne, vaches ou brebis ou juments, elle avait pris. Par hasard peut-être, par malchance sûrement, enfin voilà, à présent, il faudrait faire avec.
Marie ne savait même pas d’où elle venait.
Cette petite existence maudite.
*
Marie tenant son gros ventre entre ses mains, les cheveux collés par la sueur malgré la fraîcheur de la nuit.
Marie qui n’y pensait plus, à ce qui avait grandi à l’intérieur de ses tripes, tant les Forêts l’épouvantaient à cet instant. Parce que les vieilles ne l’avaient pas ratée : elles l’avaient relâchée au milieu des ténèbres, au milieu des arbres, à l’exact mi-chemin entre le jour d’avant et celui d’après.
Elles l’avaient relâchée, elles avaient ouvert la porte de la maison décrépie noyée dans les bois noirs, elles l’avaient poussée sur le seuil. Dehors, on ne voyait rien. Une nuit d’encre. Une nuit d’ogre. Elles avaient dit: Va!
Cette porte ouverte, pour la première fois depuis six mois.
Marie avait regardé les vieilles, Alice et Augustine – comme on regarde des folles. Les grands-mères de Jérémie et de Marc. Races de chiens, de dingues, tous.
Marie, elle, ne comprenait plus. Elle avait peur.
Et puis son ventre, tout rond tout lourd.
Elle avait secoué la tête en suppliant.
Aller où?
Mais qu’en avaient-elles à faire, les vieilles?
Six mois enfermée dans une chambre aux volets clos, et Marie retrouvait la liberté en pleine nuit, avec ses dix ou quinze kilos de l’enfant à venir – Marie qui avait reculé à l’intérieur de la pièce.
Alors les grands-mères l’avaient chassée à coups de balai, jusqu’à ce qu’elles puissent refermer la porte sur elle.
Jusqu’à ce que Marie s’éloigne, parce qu’elle le savait : cette porte ne s’ouvrirait plus que pour du malheur.
Il n’y avait pas de lune cette nuit-là.
Même la route minuscule qu’elle suivait hébétée, Marie la distinguait à peine. Parfois elle se prenait les pieds dans une herbe ou dans une ronce, elle tombait à genoux. Elle se relevait en pleurant, une main griffée par les orties, l’autre sur le macadam encore tiède. Elle les passait sous son ventre et se hissait à nouveau debout, à nouveau tremblante. À nouveau aveugle.
Aucune voiture ne passerait avant des heures.
Juste les arbres, avec leurs branches immenses déjetées tels des bras disloqués, et le vent qui faisait des sons étranges, des chuintements, des murmures, des menaces.
Juste les silhouettes étouffantes des châtaigniers et des hêtres au-dessus d’elle, refermées en une voûte infranchissable, leurs racines comme des pièges, leurs oiseaux et leurs insectes réveillés par les sanglots de Marie qui la frôlaient en s’enfuyant dans des bruits mécontents.
Juste les Forêts.
*
Les Forêts n’avaient jamais aimé Marie.
Elles ne la guideraient pas.
Elles ne l’aideraient pas.
*
Marie non plus ne les aimait pas. Elle, c’était la ville, les lumières, une fête permanente. Quand elle avait rencontré Jérémie, elle l’avait arraché à ce territoire envoûtant et mouillé qu’elle détestait. Elle avait fait semblant d’ignorer l’emprise des Forêts sur ceux qui y étaient nés. C’étaient des histoires de bonnes femmes, pensait-elle. Cela ne valait rien face à sa volonté à elle, ses promesses, ses cheveux ondulant dans le vent.
Les Forêts: un pays d’hommes et de vieilles femmes.
Qu’il n’y ait pas de place pour elle – elle s’en moquait. Elle partirait.
Mais pas seule.
Voilà, elle avait emmené Jérémie.
Elle l’avait séparé de sa terre et de ses amis, de sa grand-mère Alice, de son histoire. Rien à foutre.
Et dur comme fer, elle croyait s’être débarrassée de ce pays. Elle croyait que le sort se commande, que la terre trempée n’attache pas forcément sous les chaussures. Elle avait fait jurer à Jérémie de ne pas y remettre les pieds – il avait juré.
Et puis.
Il était revenu un jour, pour un congé, pour une fin de semaine. Pour toujours enfin. Les Forêts l’avaient rappelé comme on siffle un clébard. Il avait accouru la langue pendante et les yeux ravis.
Peut-être était-ce cela que Marie ne lui avait jamais pardonné.
C’était sûr, même.
Ces Forêts maudites.
Marie continuait à marcher sous les arbres ; elle se retournait parfois, comme si les vieilles l’avaient suivie pour la reprendre, la peur la faisait frissonner. Elle entendait son souffle rauquer dans sa gorge et dans sa tête.
Tout plutôt que le bruissement des bois obscurs.
Mal au ventre.
Elle avait cogné sa peau tendue.
Arrête hein.
Elle haïssait cette protubérance qui faisait partie d’elle et qu’elle avait essayé d’arracher en vain, cette excroissance qui ne s’en irait qu’avec l’accouchement, à cause d’Alice et d’Augustine, les grands-mères de ces petits-fils minables, qui l’avaient séquestrée pendant six mois.
Vous n’allez pas faire ça? Putain, vous n’allez pas faire ça?
Six mois.
Pendant les premiers temps de son enfermement, Marie avait pris d’assaut les murs de la chambre, le ventre en avant pour le cogner plus fort, pour que l’enfant passe. Elle l’imaginait comme une sorte d’écureuil perché sur ses organes, qu’un choc un peu plus vif ou un peu de travers finirait bien par faire tomber. Mais le petit – puisqu’il s’avérerait être un petit – s’était accroché tel le vent à une branche fragile ; au bout de quelques semaines, Marie s’était rendue à l’évidence, elle avait compté les jours terribles, il naîtrait, elle n’avait plus d’espoir.
Emprisonnée, Marie, cloîtrée dans une chambre obscure, pour tout ce qu’elle avait abîmé, brisé, anéanti en allant promener ses fesses ailleurs. Pour lui apprendre, pour lui gâcher la vie qu’elle avait gâchée à Jérémie et à Marc – disaient-elles.
Jérémie et Marc, c’était comme les doigts de la main, avant.
Avant Marie.
Celle qui avait fait parler le village entier – une vingtaine de culs-terreux collés à son histoire, à son scandale.
Celle par qui le malheur.
*
Terrifiée par la noirceur des Forêts, par les bruits inconnus de l’air et des bêtes invisibles – elle s’encourageait à voix basse.
La nuit n’en finissait pas. Ses jambes ne voulaient plus porter, plus marcher. Ses yeux exorbités cherchaient une voiture. Une lumière. Quelqu’un.
Son gros bide trop lourd.
*
Au début, elle était amoureuse de Jérémie bien sûr. Elle ne voyait que lui. Elle l’avait épousé. Trop vite. Une année avait passé, et deux, et encore une troisième. C’était long. Elle avait tellement envie de s’amuser.
S’amuser? Même pas.
Le vrai mot, c’était : vivre.
Jérémie, c’était comme un petit chien. Il était toujours là. Marie s’était lassée.
L’été, rompant la promesse qu’il avait faite, ils se retrouvaient
aux Forêts tous les deux. Puis très vite, histoire de chasser l’ennui, tous les trois : avec Marc, l’ami d’enfance de Jérémie.
Chez les grands-mères des garçons – les vieilles salopes, rectifia Marie en silence.
D’accord, quand Jérémie était retourné travailler à la fin des vacances, elle avait couché avec Marc. Cela avait duré deux ou trois mois. C’était une belle arrière-saison. Jérémie venait le week-end, disait que Marie avait besoin de repos, besoin de s’égayer. Voilà, c’était une distraction.
Alors, est-ce que c’était si mal – est-ce que cela valait les hurlements, les coups, les déchirements qui avaient suivi; la bagarre qui avait laissé Jérémie et Marc pantelants, sanguinolents, brouillés à vie.
Jérémie avait claqué la portière de la voiture, il était reparti comme un fou. Il avait abandonné Marie chez la vieille Alice. Elle ne s’inquiétait pas. Elle savait qu’il reviendrait le lendemain – et pas fier. Elle attendait ses excuses. Elle préparait aussi l’explication, car il y en aurait forcément une. Cela lui avait pris une partie de la nuit, et elle n’aurait jamais l’occasion de s’en servir, car Jérémie n’était pas revenu.
Il s’était tué sur la route ce soir-là. Un mauvais virage, là où se tiennent ces immenses platanes qui ne pardonnent pas. Un coup de malchance.
Sa faute à elle – c’est ce qu’avait crié Alice derrière la porte de sa chambre.
*
Marie, elle ne pensait qu’à une chose: partir de là.
Elle se savait enceinte depuis peu. Il fallait qu’elle avorte.
Marc ne répondait à aucun de ses appels. Plus tard, elle apprendrait qu’il avait quitté les Forêts à la nouvelle de la mort de Jérémie. Parti où ? Même sa grand-mère l’ignorait. Il avait seulement dit que ce serait pour toujours.
Marie s’en moquait pas mal. Elle ne s’était pas demandé de qui était la petite saloperie qui lui poussait d’un coup dans le ventre.
Ça ne comptait pas.
Elle voulait juste s’en débarrasser.
Oui bien.
S’il n’y avait pas eu les grands-mères pour l’en empêcher.
Pour crier, derrière la porte verrouillée, qu’elle le porterait jusqu’au bout, son môme, et que toute sa vie, il serait là pour lui rappeler.
*
Marie se traînait dans la nuit sans pouvoir s’arrêter de pleurer. Elle finissait par ne plus avoir peur des Forêts, elle n’avait plus la force.
C’était la fin de l’été, il faisait tiède.
D’autres fois, cela l’aurait amusée de marcher en pleine obscurité en tenant la main à Jérémie – ou à Marc, n’importe lequel, pour la différence qu’il y avait. Ils auraient ouvert leurs mains à la brise, ils auraient écouté la chouette qui hululait même si Marie s’en foutait, ils auraient fait la course dans le noir. Ils auraient inventé des noms aux silhouettes des arbres géants, des noms rien qu’à eux, pour un monde rien qu’à eux.
Tout cela avait volé en éclats.
Elle s’enfuyait des Forêts, son ventre était douloureux, elle ne devait plus le frapper. Il fallait seulement marcher encore et encore. Trouver une voiture qui l’emmènerait à la ville. Après, elle ne savait pas. Après, c’était trop loin. Avec trop de questions.
Parce que ça serait quoi, la vie d’après – ça serait quoi d’être une mère, murmurait une petite voix à l’intérieur, mais ça non, ah non surtout pas, là-dessus les vieilles n’auraient pas gagné, elle le jurait. Elle n’allait pas l’aimer, ce mioche, elle le dégagerait quelque part et elle irait conquérir son paradis à elle, son existence de rêve, elle la méritait, elle l’avait payée d’avance. Un môme, au fond, cela pouvait s’effacer comme un trait de craie sur un tableau. Il suffisait d’un bon chiffon. »

À propos de l’auteur
Sandrine Collette vit dans le Morvan. Elle est notamment l’auteure de Des nœuds d’acier, Il reste la poussière, et Les larmes noires sur la terre, couronnés par de nombreux prix. (Source : Éditions JC Lattès)

Page Wikipédia de l’auteur https://fr.wikipedia.org/wiki/Sandrine_Collette
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Laura

CHAUVIER_laura  RL2020  coup_de_coeur

 

En deux mots:
À 47 ans, Éric revient dans sa région natale et y retrouve Laura, son amour de jeunesse. La femme qu’elle est devenue lui plaît toujours autant. Aussi essaie-t-il de reprendre sa tentative de conquête. D’autant que les choses s’annoncent bien puisque Laura l’invite à la suivre en balade.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

«Laura, j’aurais tant à apprendre de toi»

Entre nostalgie et mélancolie Éric Chauvier raconte le retour d’un homme dans sa région natale où il retrouve son amour de jeunesse. Avec cette envie folle de réécrire l’histoire…

S’il existe un amour qui ne meurt pas, c’est le premier. Celui qui marque la fin de l’enfance. Celui qui, comme un rite de passage, vous offre tous les possibles. À la fois creuset de tous les fantasmes et rêve d’une vie idéale. Dans son «bled» Éric a la chance de côtoyer Laura, la fille au bikini rouge qu’il croise à la piscine et dont la beauté renversante met en émoi tous ses sens.
Dans une vie idéale cet amour emporterait tout. Parce que pur et absolu. Sauf qu’Éric est timide, sauf qu’Éric n’ose pas avouer sa passion brûlante, sauf qu’Éric est un gentil garçon qui ne peut rivaliser avec une horde de jeunes mâles entreprenants. Laura, quant à elle, s’est parfaitement rendue compte de l’effet qu’elle faisait et a décidé de jouer sur ses atouts pour se choisir un bon parti. «L’héritier», le fils du riche industriel pourra lui permettre de sortir de sa condition, de se construire un avenir à la hauteur de ses espérances…
Éric Chauvier a choisi de construire son roman sur deux époques, celle de cette jeunesse où tout était encore possible et de nos jours, soit une trentaine d’années plus tard, au moment où l’amoureux transi revient dans sa région natale et y retrouve Laura. L’occasion de revisiter le passé, l’occasion aussi de mettre en perspective les rêves d’alors et la réalité d’aujourd’hui. De retracer le parcours de ses camarades de classe, ceux qui sont partis et ceux qui sont restés, ceux qui se sont rangés et ceux dont on a perdu la trace.
« J’ai 47ans. À cette heure-là, je devrais être en famille, avec mon épouse et mes enfants. Je devrais m’efforcer d’être un père aimant et un mari productif. Je devrais faire et refaire l’épreuve de ce principe que je pensais fondateur de mon existence: “Dans la vie conjugale, il est plus difficile et gratifiant de construire que de déconstruire.” Je devrais l’éprouver pour me sentir mieux, conforté dans le choix d’avoir évité les tentations. Je devrais refréner mon romantisme absurde et le diluer dans ma vie de couple. Sauf que je suis ici, avec Laura, l’amour de ma vie du bled, à déconstruire je ne sais quel mystère qui s’épaissit notablement. »
Car Laura est toujours aussi belle et désirable. Aussi accepte-t-il volontiers de la suivre quand elle lui propose une virée du côté de l’usine. L’occasion rêvée pour lui avouer son amour, peut-être même de ne plus fantasmer et de passer aux actes. Après quelques verres d’un rosé en cubi et quelques joints d’une herbe dont Laura peut s’enorgueillir d’être la productrice, la conversation se fait plus ouverte, les langues se délient.
Éric raconte comment il est parti en 1989, s’inventant «des raisons qui font diversion» pour suivre des études de philo et d’anthropologie, qu’il a trouvé un emploi, s’est marié et a eu des enfants, partageant son temps entre Paris et la banlieue de Bordeaux.
Laura dit son mal-être après le départ de «l’héritier» qui a choisi de céder aux injonctions de son père qui refusait cette mésalliance et un mariage raté auprès d’un mari violent. Elle dit sa colère et son désarroi, mais aussi l’espoir que sa fille devenue «influenceuse» réussisse là où elle a échoué.
La force de ce court roman tient dans ce choc des cultures, dans le constat amer que la vie est passée et qu’elle aurait pu être toute autre, mais aussi dans ce désir aussi fou que désespéré de remettre les choses à l’endroit. Éric Chauvier, à l’instar de Nicolas Mathieu avec Leurs enfants après eux peint la France d’aujourd’hui, celle qui s’est résolue à essayer de s’en sortir mais qui n’a plus de rêves, celle dont l’avenir semble s’obscurcir à mesure qu’elle avance. Entre nostalgie et mélancolie, c’est à la fois triste et beau, un peu comme Laura, la chanson de Johnny où j’ai trouvé le titre de cette chronique.

Laura
Éric Chauvier
Éditions Allia
Roman
144 p., 8 €
EAN 9791030422375
Paru le 8/01/2020

Où?
Le roman se déroule en France, principalement dans une ville de province qui n’est pas précisée. On y évoque aussi Bordeaux et Paris

Quand?
L’action se situe de nos jours, avec des retours dans les années 80.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Qu’est-ce que je fais là avec Laura, en pleine nuit, devant l’usine du père de ‘l’Héritier’, une fabrique de prothèses médicales remplie de solvants en tout genre? J’ai rien à perdre, c’est ce qu’elle m’a dit tout à l’heure, parce que je suis dans la clandestinité maintenant, tu comprends? Elle n’a que ça en tête: tout faire brûler. Comment peut-elle dire ça alors que tout est déjà réduit en cendres autour d’elle?»
Tout semble opposer Éric et Laura. Si la réussite sociale de celui-ci n’a pas tenu toutes ses promesses, la déchéance de Laura est totale, aussi bien sur le plan amoureux que professionnel. Près de trente ans après leur première rencontre, les deux personnages se retrouvent sur un parking, buvant du rosé et fumant des joints, au fil d’un dialogue décousu.
Cette nuit-là, tout le passé d’Éric lié à la mémoire de Laura resurgit : la fascination obsessionnelle pour sa beauté, un souvenir d’elle adolescente en bikini rouge et la douleur perpétuelle d’une distance jamais surmontée… Qu’il s’agisse de leur milieu d’origine, de leur langage ou de leurs références culturelles : tout prouve qu’ils n’appartiennent plus au même monde. Pourtant Éric est là, et ne ressent que plus de désir à son égard. Pour ne pas passer pour un homme cultivé et méprisant, chaque mot doit être pesé, apprécié selon l’écart social qu’il pourrait signifier et les blessures qu’il pourrait raviver.
En dépit de la colère ressentie face à l’impossibilité de communiquer et la douleur de ne pouvoir aimer, Éric tâche pourtant d’interroger ce qui les sépare. À travers le récit d’un amour non advenu, l’anthropologue s’efforce de raconter autrement les fractures qui divisent la France d’aujourd’hui.

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INCIPIT (Les premières pages du livre)
« “Tu veux du rosé?”
Deux questions, simplement. La première me semblait impensable il y a peu encore : comment m’est venue cette impression que tout est possible ; je veux dire qu’aucune limite policière, encore moins judiciaire, ne saurait interférer désormais sur nos actes? La seconde question est à peine moins angoissante: qu’est-ce que je fais là avec Laura, en pleine nuit, devant l’usine du père de “l’Héritier”, une fabrique de prothèses médicales remplie de solvants en tout genre? “J’ai rien à perdre, c’est ce qu’elle m’a dit tout à l’heure, parce que je suis dans la clandestinité maintenant, tu comprends ?” Elle n’a que ça en tête : tout faire brûler. Comment peut-elle dire ça alors que tout est déjà réduit en cendres autour d’elle ? Je la dévisage et j’ai bien conscience que mon regard comporte quelque chose d’insistant, de culpabilisant peut-être.
“Oh oh, je te parle! Tu veux du rosé?
– Hein ? Euh… Du rosé… Pourquoi pas…
– Tiens, prends un gobelet et marque ton prénom dessus.
– Quoi ? Pourquoi je devrais marquer mon prénom ? Ça n’a aucun sens, on n’est que tous les deux. On n’est pas dans une fête…
– Je plaisante, c’était une blague. Bon t’en veux ou pas, du rosé ?”
Pourquoi cette blague ? J’ai l’impression qu’elle se fout de moi, qu’elle me prend pour un citadin.
“Oui, euh… D’accord. C’est juste que c’est particulier, non, de boire du rosé en plein mois de décembre sur ce parking, alors qu’il doit faire combien, à peine dix degrés!
– Qu’est-ce qu’on en a à foutre de la température qu’y fait? Qui va nous le reprocher?
– Ouais c’est vrai, personne.
– On va la faire cramer l’usine à Papy! Il restera plus rien bientôt de son usine de gros enculé !”
Dès que je goûte à sa beauté, elle me balance ce genre d’images – “une usine de gros enculé” – sidérante, sale, vile et – je ne sais comment – puissante.
“Si tu le dis, Laura.
– Je le dis.”
Elle a l’air tellement sérieuse tout à coup. Elle me ferait rire si je n’éprouvais pour elle cette appréhension mâtinée de désir.
“Il est pas bon mon rosé ?”
En fait, si je ne ris pas, c’est parce que la peur et le désir sexuel sont des repoussoirs parfaits du rire. En ce qui concerne le rosé, pour dire vrai, je le trouve acide et râpeux mais n’ose pas l’avouer de peur de passer pour un esthète dénué de virilité ou, pire, pour un riche, un nanti, pourquoi pas un oligarque aux “yeux de Laura” (tiens, c’est le titre d’une chanson de variété de notre adolescence). Si tant est qu’elle sache ce qu’est un “oligarque” ; je suis presque sûr qu’elle ignore le sens de ce mot. Pourtant, lorsqu’elle évoque des “enculés”, j’ai l’impression qu’elle cible justement une caste qui comprendrait des êtres injustes, globaux, triomphants, mondialisés, évanescents. Je ne sais d’où lui vient cette fascination pour ce mot, “enculé” mais, dans sa bouche, il devient surprenant, comme si, par les seuls recours à l’intonation, Laura était finalement beaucoup plus précise que moi pour parler du monde. Par exemple, si je voulais lui opposer une déclinaison de la “décence ordinaire” de George Orwell, ce serait avec de telles hésitations qu’elle me répondrait sûrement que tout partisan de la démocratie apparenté à ce modèle se réduit in fine à une “belle brochette d’enculés”. Et elle ferait mouche, sûrement.
“Eh-oh ! Il est pas bon mon rosé?”
Elle aime les gens sincères, me semble-t-il, excepté donc, sans doute, un homme qui lui avouerait sa passion pour l’art, son homosexualité ou son envie de dominer le monde. Je voudrais simplement lui parler de démocratie et de l’inanité de la violence – (…) mais voilà, je ne trouve pas les mots :
“Le vin ? Ouais. Moyen. Mais enfin, ça passe…”
À moins que je ne sache pas réellement ce que je souhaite lui dire.
Je la regarde et repense à l’adolescente que je regardais – d’une façon similaire, me semble-t-il – durant l’été 1988à la piscine municipale de cette petite ville du centre de la France où nous sommes nés à quelques mois d’intervalle. Dans une lumière blanche, je me rappelle son bikini rouge vif et ses formes naissantes qui attisaient ma libido d’adolescent. Fou d’elle mais bien incapable de l’aborder, je sortais de l’enfance et imaginais encore nos histoires d’amour sur le mode archaïque de Jane et de Tarzan, de filles à sauver et d’aventuriers miraculeux. J’étais timide et attardé, elle était sublime et hardie. Ses cheveux noirs, son regard vert, son sourire blanc, ses petits seins roses, ses fesses… De quelle couleur étaient ses fesses ? Et aujourd’hui ?
“T’aimes pas mon rosé ? On dit que c’est une boisson pour les femmes, c’est pour ça que tu l’aimes pas ?
– Non, euh, non pas du tout.”
Je voudrais faire le type viril qui préfère les alcools forts, mais ce n’est pas vraiment le problème. Je n’ai jamais abattu cette carte avec Laura. De mon point de vue, elle faisait partie de ces filles qui savent à l’avance les effets qu’elles vont produire, autrement dit une énigme, un continent de fièvres et de ravins. Pour la voir ainsi, il fallait donc que je ne sois pas de la même trempe que les jeunes hommes du bled – mais de quelle trempe exactement ?
“J’ai lu une étude sur le rosé sur Internet. Y paraît qu’ils ont beaucoup progressé les fabricants de rosé… dans la qualité… Enfin pas les fabricants, les… Comment dire ? Les…
– Les viticulteurs ? Les œnologues ?
– Ouais voilà, tu sais toujours trouver les mots justes toi ? Faire des études ça aide quand même. Regarde, moi, où j’en suis !”
La regarder, je ne fais que ça. Mais elle, me voyait-elle seulement ? Je n’ai aucune raison de le penser. J’étais le fils de l’instituteur et jouissais à ce titre d’une sorte de statut remarquable, quoique seulement aux yeux des jeunes gens raisonnables, respectueux d’un ordre qui les rassurait. Ce n’était pas le cas de Laura. Elle semblait indifférente à mon soi-disant “statut”. À ses yeux, j’étais peut-être même complice du mal indistinct qui s’acharnait sur elle. Elle m’a toujours donné l’impression de mépriser tout ce qui se rattachait à l’école républicaine, ses symboles et ses prétendus principes d’égalité. »

Extrait:
« J’ai 47ans. À cette heure-là, je devrais être en famille, avec mon épouse et mes enfants. Je devrais m’efforcer d’être un père aimant et un mari productif. Je devrais faire et refaire l’épreuve de ce principe que je pensais fondateur de mon existence: “Dans la vie conjugale, il est plus difficile et gratifiant de construire que de déconstruire.” Je devrais l’éprouver pour me sentir mieux, conforté dans le choix d’avoir évité les tentations. Je devrais refréner mon romantisme absurde et le diluer dans ma vie de couple. Sauf que je suis ici, avec Laura, l’amour de ma vie du bled, à déconstruire je ne sais quel mystère qui s’épaissit notablement. » p. 25

À propos de l’auteur
Éric Chauvier est né à Saint-Yrieix la Perche, en Limousin, en novembre 1971, sous le septennat de Georges Pompidou. À l’époque, il n’est pas encore contre Télérama. Ses parents sont des enseignants raisonnablement ouverts à la culture. Son enfance se passe (il ne réagit pas), l’adolescence aussi, dans une région, le Limousin, qu’il mettra un point d’honneur à redouter et à déconstruire. Quittant cette contrée qui constitue à ses yeux une énigme, il se rend, en 1989, dans la ville de Bordeaux, connue pour son vin et son port négrier. Là, il étudie la philosophie, mais, en manque d’enquêtes et, vérifiant que la crise de cette discipline est, comme l’a montré Wittgenstein, un problème de langage, il se tourne vers l’anthropologie. Il poursuit ses études en nourrissant sa dissonance. Au gré de ses missions, il est amené à enquêter sur les populations résidant près des sites SEVESO, sur les adolescents placés en institution et sur la ville. Contrairement à ce qui se dit ici et là, généralement chez les gens mal informés, il n’est pas, en 2011, professeur à l’université, mais enseignant vacataire, ce qui le situe dans une catégorie flottante d’intellectuel précaire et, en tout état de cause, interdit de le ranger, comme cela fut malencontreusement avancé, dans la catégorie des bobos. De toute façon, il résiste au classement sous toutes ses formes et va jusqu’à tirer de cette ligne de conduite une certaine satisfaction. Enfin, il vit depuis 2000 dans le péché avec une femme qui lui fait confiance en dépit de sa situation économique, laquelle est cependant valorisée symboliquement par le fait d’avoir été publié chez Allia, ce qui a changé sa vie, qui n’est plus assimilable à un échec, mais à autre chose, qu’il s’emploie à identifier dans ses livres. Cette femme aimante lui a en outre offert deux fillettes charmantes, quoique dans un avenir acceptable au prix d’une dose colossale de naïveté. Sur un plan plus «comportemental», Éric Chauvier est raisonnablement angoissé et apprécie plus que tout le groupe de rock Eighties Matchbox B-line Disaster, dont la musique parvient parfois à l’apaiser durablement. Enfin, il aime le vin – le Pessac Léognan blanc surtout – et emporterait sûrement des livres d’Arno Schmidt s’il se rendait sur une île déserte, mais il n’a aucune raison d’effectuer un tel périple, parfaitement absurde pour un anthropologue. (Source: Éditions Allia)

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