Tropicale tristesse

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En lice pour le Prix Blù – Jean-Marc Roberts
En lice pour le Prix Wepler 2022

En deux mots
Après avoir vu un documentaire sur l’Amazonie, Jeanne décide partir pour le Brésil. À São Paulo, elle trouve un exemplaire de Tristes tropiques chez un bouquiniste, un livre qui va l’accompagner pendant son voyage en bus et bateau pour Manaus. En route, elle va faire la connaissance d’un ancien soldat américain unijambiste qui va l’aider dans sa quête.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Jeanne, Claudia, Paul et les autres

Avec ce roman, clin d’œil à Claude Lévi-Strauss, car il mêle aussi souvenirs de voyage et pensées philosophiques, Jean-Baptiste Maudet confirme son talent à nous faire voyager avec des histoires épatantes. N’hésitez pas à la suivre au Brésil !

Nous faisons d’abord la connaissance de Jeanne Baulieu au moment où elle s’apprête à atterrir à Sao Paulo. C’est après avoir suivi un documentaire sur la forêt amazonienne que la quadragénaire a décidé de partir pour le Brésil, faisant fi de sa peur de l’avion. Avec de maigres indices, elle s’est mise sur la piste d’un homme, un Indien qui l’a fascinée.
Puis nous découvrons Paul, errant dans les rues de Séville. Il cherche l’université où il est censé suivre des cours, même s’il préfère l’ambiance des cafés. Inscrit en anthropologie, il ne semble guère motivé.
Jeanne de son côté continue sur la voie qu’elle s’est tracée. Après un rendez-vous chez le producteur du documentaire, qui ne lui a cependant laissé que peu d’espoir sur ses chances de retrouver son homme, elle choisit de rejoindre les berges de l’Amazone en bus.
Entretemps nous aurons fait la connaissance de Claudia, belle jeune femme qui se prélasse au bord de la piscine d’une luxueuse villa dans la banlieue sévillane.
Jeanne est maintenant prête à tuer les heures de bus pour rejoindre Santarem. Chez un bouquiniste, elle a trouvé une vieille édition de Tristes tropiques de Claude Lévi-Strauss et se réjouit de relire ce classique, même si les nombreuses annotations qui figurent dans son exemplaire d’occasion la rebutent un peu.
En Andalousie, Paul a trouvé une colocation et prend un verre sur le toit-terrasse de son nouveau domicile lorsqu’il est attiré par la beauté d’une nouvelle venue. Mais Claudia n’est pas seule et l’homme qui l’accompagne la serre d’un peu trop près pour une tentative d’approche. Mais comme les dieux de l’anthropologie sont avec lui, il la retrouvera un peu plus tard sur les bancs de l’université où elle suit un cursus identique au sien. Leur histoire d’amour peut commencer.
Une histoire d’amour que Jeanne suit à distance, aidée en cela par son livre d’occasion annoté par les deux étudiants. L’occasion pour elle de se poser quelques questions et d’égrener quelques souvenirs: «Que sont devenus Paul Martin et Claudia Ambrosio pour que ce livre échoue chez un bouquiniste de São Paulo? L’ont-ils perdu par accident? L’ont-ils jeté par désamour? Si en 1992 ils étaient étudiants à Séville, j’ai à peu près le même âge qu’eux. Cette année-là, moi aussi comme des millions de touristes j’étais venue visiter l’Exposition universelle. Avec mon petit ami de l’époque, on avait traversé l’Espagne en voiture dans la fournaise.» Du coup, le livre a désormais un double intérêt. Il n’est sans doute pas étranger non plus à son attitude plus ouverte durant le voyage, au plaisir qu’elle prend à échanger avec Big James l’homme qui a pris place à ses côtés sur le bateau qui les mène à Manaus.
«L’histoire de Paul et de Claudia fait renaître en moi l’espoir d’une tendresse et d’une responsabilité. La tendresse, je crois l’avoir toujours fuie et je me suis tenue à bonne distance de la responsabilité, endossant souvent celle de mes fantômes pour faire diversion.»
En même temps qu’il rend hommage à Lévi-Strauss, Jean-Baptiste Maudet construit un roman savoureux autour de ce double scénario. Il relit et commente les travaux de l’anthropologue, les confronte aux réalités d’aujourd’hui. Et alors qu’il se laisse aller à la nostalgie, pimente le tout de quêtes improbables. Sauf que le romancier a plus d’un tour dans son sac. En cherchant son «indien» Jeanne va découvrir la famille d’Ambrosio et remonter jusqu’aux origines de la vie de la belle Claudia.
Sa rencontre avec Big James lui permettra aussi, en s’enfonçant dans la jungle amazonienne, de constater l’évolution du poumon vert de la planète depuis la visite de Lévi-Strauss, les dégâts de la corruption et de l’exploitation irraisonnée des ressources.
Le tout servi avec cette pointe d’humour qui avait séduit le jury du Prix Orange du livre en 2018 qui avait couronné son premier roman, Matador Yankee. C’est ce même style qui lui avait permis de brillamment confirmer son talent avec Des humains sur fond blanc dans ans plus tard qui nous entraînait cette fois en Sibérie. Avec ce troisième opus, il s’inscrit durablement dans la veine de ces écrivains qui nous font voyager, réfléchir, rêver sans se prendre tout à fait au sérieux. On en redemande!

Tropicale tristesse
Jean-Baptiste Maudet
Éditions Le Passage
Roman
320 p., 19 €
EAN 9782847424867
Paru le 25/08/2022

Où?
Le roman est situé principalement au Brésil, d’abord à Sao Paulo, puis à Manaus après un voyage en bus et en bateau à travers le pays. On y évoque aussi l’Espagne et notamment Séville.

Quand?
L’action se déroule principalement en 2009, avec des retoues en arrière jusqu’en 1992.

Ce qu’en dit l’éditeur
Est-ce bien raisonnable, tout ça? Boire un jus de tomate à bord d’un avion après le crash du vol Rio-Paris, passe encore. Partir en Amazonie à la recherche d’un Indien que l’on a vu un soir à la télévision, sûrement pas. Mais Jeanne Beaulieu voyagera d’une drôle de manière, Tristes tropiques de Claude Lévi- Strauss dans une main, des histoires d’amour inachevées dans l’autre. Prendre la route, traverser les forêts, écouter des mélodies d’oiseaux, remonter l’Amazone ou le Guadalquivir, croiser Frida Kahlo et Don Quichotte. Où sommes-nous quand nous sommes quelque part ? Elle n’y peut rien, Jeanne Beaulieu se raconte des histoires qui la conduisent vers ses envies et ses fantômes, vers cet Indien qui lui échappe, vers le regard et les mains bien réelles d’un homme qu’elle n’oubliera jamais.
Jeanne n’est pas dupe. Les voyages exotiques n’existent pas. Au Brésil ou partout ailleurs, s’aventurer à la recherche de soi ranime les douleurs de l’enfance, fait naître des désirs inouïs et dresse devant soi des miroirs. Jeanne est une héroïne paradoxale de roman d’aventures qui aimerait voir se refléter sur l’eau tranquille le visage d’une femme libre.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Prologue (ALCA – Nathalie André)
Diversions magazine (Dominique Demangeot)
Blog des livres aux lèvres
Blog Squirelito


Jean-Baptiste Maudet présente Tropicale tristesse © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
1 – Jus de tomate, 2009
La vérification de la porte opposée est une formulation qui me laisse perplexe quant à l’éventualité d’un courant d’air. À quoi la porte est-elle opposée pour qu’il soit tant besoin de vérifier ? Au reste des gens qui demeurent sur terre ? À l’éternel ennui qui menace de nous aspirer ? Survoler l’Océan, enfin survoler quoi que ce soit, me terrifie. L’idée de me retrouver à la fois au-dessus de la mer et en haute altitude fait peser sur moi l’effroyable perspective d’une double peine où je mourrais sans jamais que l’on identifie mon corps afin de déterminer avec exactitude les causes du décès, la noyade dans les abysses ou la désintégration. Et bien sûr, je ne pourrai pas fumer pendant toute la durée du vol. J’ai pensé prendre un bateau, c’est romantique, mais beaucoup plus long et beaucoup trop cher, ce qui m’aurait condamnée à finir mon voyage en me prostituant – si quelqu’un veut encore d’une femme comme moi – ou pire sans doute, à faire du stop avec des inconnus. J’ai la tête ailleurs pendant les démonstrations relatives au gilet de sauvetage qu’il faudra gonfler soi-même et au masque à oxygène qui s’apprête¬ à surgir du plafond. À ce stade, de toute façon, j’aurai déjà perdu connaissance. Après le décollage, une hôtesse de l’air vient me rassurer.
– Madame, vous prendrez un rafraîchissement ?
– De l’eau, merci… Euh… non, moi aussi je vais prendre un jus de tomate.
– Sel de céleri ? Glaçons ?
– Sans rien, s’il vous plaît.
Je ne bois jamais de jus de tomate dans la vie, sauf dans le Bloody Mary. En avion, j’ai tendance à imiter mes voisins. Je ne sais pas qui a eu cette idée en premier, mais il est certain que les litres de jus de tomate consommés chaque année en altitude dépassent de loin la moyenne au sol.
Avant mon départ, j’ai eu le temps de m’intéresser au Brésil. Pour autant, j’ai vite senti que tout ce que je pourrais apprendre serait accessoire. Je verrai bien sur place. Je n’aime pas les voyages ficelés à l’avance qu’il ne reste qu’à exécuter triomphalement : cette année, moi, Jeanne Beaulieu, j’ai fait le Brésil ! Je n’y vais pas vraiment pour voyager. Je ne suis d’ailleurs pas sûre de croire au voyage, pas certaine non plus que cette phrase ait un sens. De là-haut, tout paraît toujours si simple, le soleil, le bleu du ciel et la terre, immuable, bien enveloppée dans son atmosphère.
Je pars avec presque rien. Les images que j’ai vues à la télévision ont été filmées en Amazonie, quelque part au nord du Rio Negro. Dans cette région commence le territoire des Indiens Yanomami. On y trouve également d’autres groupes ethniques et des postes militaires depuis que l’État a décidé de mieux surveiller les frontières. L’Indien que je cherche pourrait appartenir à n’importe quelle tribu. Peut-être s’était-il égaré avant de se retrouver face à la caméra ? Peut-être n’était-il qu’un plan de coupe rajouté au montage, un cousin du réalisateur déguisé en sauvage pour faire couleur locale ? J’ignore tout des immensités où ils vivent. Je ne connais guère que la forêt des Landes qui déjà me semble dangereuse lorsqu’il s’agit de la traverser en voiture par les petites routes. J’ai en mémoire ce soleil épileptique qui le soir, au retour de la plage, passe à travers les pins gorgés de sang avant de mourir de l’autre côté du monde.
Dans l’avion, mon voisin qui a pourtant l’air inoffensif a la bonne idée d’avaler de travers son jus de tomate et de le recracher par le nez. Une véritable hémorragie. Mon cœur se met à battre fort. Comment rester insensible au fait de voler à bord de ces gros engins, d’être à la fois lancée à pleine vitesse dans les airs et parfaitement immobile. Quelle est la cinétique d’un cœur dans les nuages, d’un avion autour de la terre, de la terre autour du soleil, du soleil dans la galaxie, quoi d’autre après ? Comment envisager qu’un jour ces trajectoires continueront sans moi ? J’essaie de ne pas penser à l’accident du vol Rio-Paris qui s’est abîmé en mer il y a quelques semaines. Le mot crash, plus sonore et plus compact, me paraît mieux choisi. Cette catastrophe aérienne est l’une des raisons pour lesquelles j’ai décidé d’atterrir à São Paulo plutôt qu’à Rio, une raison discutable mais je crains la répétition d’un phénomène inexpliqué du type triangle des Bermudes qui fascinerait les médias. Ma tête et celles de tous les passagers défileraient en petites vignettes à l’ouverture des journaux télévisés comme celles des otages dont on attend le retour. Enfin, moi je ne la verrais pas, ma tête, ce sont les autres qui la verraient comme décapitée sur un fond lumineux jusqu’au jour où on aurait repéré au large des côtes un confetti de fuselage. On pourrait alors considérer les passagers comme morts ou capables de retenir leur respiration sous l’eau pendant des semaines. L’enquête le dirait.
Ne plus penser à rien. Cet ordre clignote dans mon cerveau. Il faut que je reprenne le contrôle de mon esprit, le contrôle de mon « moi toxique » dirait ma belle-sœur toujours prodigue de sages formules, tibétaines ou chinoises, c’est selon. Ne pas penser à Lao Tseu revient-il à penser à Lao Tseu ? La question est plus complexe qu’il n’y paraît. Le vol menace d’être long. Je me décide à prendre un anxiolytique que je serre fort dans ma main depuis l’embarquement. Je marque dans mon carnet :
Quel est le comble du comprimé ?
Face à l’urgence, je soulage la pression exercée par mes doigts et j’avale le cachet sans eau. D’habitude, je n’en prends qu’une moitié non sans hésiter sur la posologie la plus adaptée à ma situation. Je crois qu’il s’est coincé dans ma gorge. Il va me falloir produire une quantité invraisemblable de salive si je veux qu’il franchisse ce premier goulot étriqué par la peur et je doute qu’il parvienne ensuite à s’enfoncer dans l’épais jus de tomate qui me reste sur l’estomac. Je devrais peut-être demander conseil. Le corps est une tuyauterie complexe. Faut-il doubler la dose ? Dans ces moments-là, j’aimerais être à côté de mon frère qui a réponse à tout et voir le sourire de statistique réconfortante qu’il affiche les jours où le hasard n’existe pas. C’est peut-être Lao Tseu, après tout, qui me donne mal au cœur avec ses formules alambiquées. Il ne manquerait plus que j’aille vomir et que je ne sache plus où j’en suis dans mes calculs. La tête calée contre le hublot, momifiée par la fine couverture qui me recouvre le visage, je respire lentement. Je finis par fermer les yeux.
J’ai dû perdre un peu la notion du temps. Au réveil, je suis calme. La liste des films que je peux regarder au mépris des turbulences est interminable. Comédies romantiques, drames, blockbusters, thrillers, péplums. On devrait conseiller à tous les angoissés de traverser une fois par an les orages de la zone de convergence intertropicale. Voilà une expérience géographique des plus salutaires. En bas, l’incer¬titude du pot-au-noir, en haut, la furieuse rencontre des alizés. Vous êtes au milieu de rien, votre ceinture bien attachée, un peu défoncée par les médicaments, de soudains trous d’air vous forcent à boucher d’une main un verre en plastique pour ne pas renverser votre misérable whisky pendant que vous cachez de l’autre votre poitrine désobéissante qui attire l’œil du voisin, et voilà que vous valsez dans les bras de Burt Lancaster sur le marbre d’un palais sicilien avec votre longue robe blanche qui tourne et passe l’équateur. Le prince Don Fabrizio Salina vous murmure des mots que vous seule entendez. Vous pouvez tout révéler maintenant, plus rien n’a d’importance, ni les guépards, ni les chacals, ni les moutons. Vous dansez au-dessus des parallèles et des méridiens du carrelage et vous acceptez que les paillettes d’or des moments joyeux n’existeront plus. Ce film n’en finit pas.
Désarmement des toboggans. L’appareil ne bouge plus d’un pouce. Là où il n’y avait encore que le vide quelques instants auparavant, des marches soutiennent mes pas maladroits. Je suis si heureuse d’être en vie. Depuis combien de temps n’ai-je pas exprimé les choses ainsi ? En attendant le taxi, j’allume une cigarette et j’envoie dans les airs une bouffée américaine. Le caractère imprévisible, harmonieux et parfaitement logique de la fumée m’a toujours fascinée.
« Faut-il partir ? rester ? Si tu peux rester, reste ; pars, s’il le faut. » Ces mots de Baudelaire m’ont hantée des semaines entières avant que je ne me décide à prendre l’avion. Je les ai massacrés, hachés menu, retournés sens dessus dessous. « Faut-il partir ? Reste, voyons, reste ! » Maintenant, c’est trop tard. Tout a commencé à cause d’une pizza grand format, anchois, câpres, olives noires. Beaucoup trop salée ! Était-ce bien raisonnable d’en venir à bout ? J’étais descendue à la cuisine, dans la nuit, pour boire un verre d’eau. Ces derniers temps, mon réfrigérateur ne me servait plus qu’à stocker des boissons fraîches et du beurre que je regardais jaunir. Ça n’est pas bon signe. Un seul verre n’avait pas suffi à étancher ma soif. J’en avais pris un second, en boule sur le canapé, les genoux passés sous ma chemise de nuit. J’avais allumé la télévision et coupé le son pour ne pas déranger les voisins. L’écran projetait des lueurs du sol au plafond. J’étais comme à l’intérieur d’une lanterne. Toutes les chaînes d’infor¬mation répétaient les mêmes images d’une fusillade aux États-Unis où l’on voyait des adolescents se précipiter en dehors de leur collège en poussant des cris. Était-ce une heure pour s’émouvoir des malheurs du monde ? Les chaînes météo ? Un temps stable et anticyclonique sur toute la France. Rien à signaler. Puis j’avais cherché en vain la mire de la télévision. J’avais longtemps cru que cette étrange boule quadrillée était la planète d’un robot qui me surveillait une fois les programmes terminés afin d’être sûr que j’aille me coucher. Et c’est peut-être ce que j’aurais dû faire avant que l’écran ne se fige. La pièce a soudain été plongée dans la pénombre. Une jungle épaisse tapissait les murs et un Indien me regardait. Il me regardait droit dans les yeux et je suis restée suspendue un long moment à le regarder à mon tour, plus immobile encore que lui. Nous étions tous les deux dans un espace-temps qui ne laisserait aucune trace, un arrêt sur image, une dimension que je n’ai pas été capable de laisser se refermer. Quand l’image s’est remise en mouvement, l’Indien s’est dérobé dans le vert du feuillage. Sa lance menaçante ou protectrice est apparue encore quelques instants à l’écran, puis plus rien.
Le reportage reprenait sur une pelleteuse déblayant dans la fumée un amas de broussailles. Les ouvriers s’affairaient. Le long d’une piste, des camions patientaient les uns derrière les autres. J’ai monté le son pour comprendre qu’il était question d’incendie et de déforestation aux confins de l’Amazonie. On installait des familles de paysans sans terre au bord d’un layon qui les sortirait de la pauvreté. Ils finiraient probablement par revendre leur terre, une fois défrichée, pour s’en aller un peu plus loin. Les experts évaluaient à des milliers de kilomètres carrés les surfaces boisées qui disparaissaient chaque année. Les pertes étaient converties en terrains de foot, des centaines de milliers de terrains de foot parce que d’imaginer les stades du monde entier prendre feu devait avoir quelque chose de plus dramatique que de contempler des terres calcinées. Le sort de cet Indien, décrit comme solitaire et inconnu, était réglé en une phrase. Personne ne le connaissait. Pas plus la ¬déforestation que le foot ne m’intéressaient vraiment, mais sa lance m’avait transpercée et mon cœur s’était rempli de gigantesques forêts.
Était-ce une raison pour partir ? Non. Mais quelles raisons avais-je de rester ? Partir pose toujours une autre question que celle à laquelle on croit répondre, mais ça, au départ, on ne le sait pas. Lorsque j’en ai parlé à mon frère, il a levé les yeux au ciel. Pour Charles Beaulieu, toute explication se doit d’être rationnelle et il n’y a pas de causalité qui puisse échapper à l’esprit humain. Autant dire qu’il est un peu rasoir. Je lui ai expliqué que j’avais besoin de savoir ce que cet Indien était sur le point de me dire s’il n’y avait pas eu les pelleteuses, s’il n’y avait pas eu cet écran entre lui et moi. Plutôt que de me rendre à sa logique, je lui ai montré ce que j’avais commencé à écrire dans mon carnet :
Un long serpent terrorisait les êtres humains. Il s’alimentait de leur chair et de leurs os. Les oiseaux aux teintes alors indifférenciées se liguèrent contre lui. Pour l’affronter, ils formèrent une créature géante et le tuèrent à coups de bec. Du sang multi¬colore forma de grandes flaques où chaque oiseau vainqueur viendrait tremper ses plumes.
Demain, il n’y aura plus de forêt. Cet arbre sera abattu. Le nom de cet arbre sera oublié. Les oiseaux qui venaient s’y percher seront tombés à terre comme des fruits pourris, les yeux brûlés par les flammes. Le tangara, l’ara hyacinthe, le colibri topaze, l’émeraude d’Olivares, l’araponga, le hoazin, l’arapaçu-¬de-bico-torto seront dévorés par des insectes qui à leur tour se dévoreront. Les singes hurleurs, les singes capucins, les singes araignées hurleront de douleur. Les lianes s’accrocheront aux lianes. Les orchidées auront des ecchymoses. Les ailes des papillons seront poudrées de cendre. Le ficus étrangleur, de n’étrangler personne, mourra de solitude. Les rivières qui naissaient d’autres rivières charrieront les poissons prisonniers du cloaque, leurs arêtes, leurs écailles, leurs dents, leurs ouïes fondues dans la boue noire. Sur la berge alluviale, les tortues seront ensevelies, leurs œufs dissous. Le tissage des pagnes, l’empennage des flèches, l’emplacement des nasses, les plantes qui soignent, l’ordre des coquillages, les rêves des chiens et des jaguars, ces façons d’habiter la terre seront oubliées. Personne ne dira plus l’origine de la couleur des plumes.
Vu sa tête, je lui ai épargné la lecture des belles citations que j’avais compilées pour m’accompagner durant mon voyage. Il s’est agacé du peu de soin que je prenais à me justifier. Il connaissait mes errances et les vertiges de mon imagination, mais il savait que je n’étais fascinée – contraire¬ment à sa femme – ni par les mystères inexpliqués, ni par les forces invisibles que nous serions incapables de ressentir, nous, pauvres Occidentaux anesthésiés par la modernité. Je lui ai alors proposé qu’on regarde ensemble le reportage, un soir où il aurait échappé à ses obligations familiales. Il n’était plus programmé. Nous aurions fini par le voir, mais mon frère avait senti que ça ne m’aurait pas retenue. Il avait préféré ne pas se retrouver dans la situation où cet Indien passant par hasard devant la caméra n’aurait pas existé pour lui comme il existait pour moi. Pire, je m’étais peut-être assoupie devant la télévision et cet Indien n’était qu’un fantasme, une élucubration de plus parmi d’autres. Mon frère en a supporté quelques-unes. Notre petite explication sur les inconséquences de mes actes n’avait pas fait avancer le débat :
– Jeanne, qu’est-ce que tu vas dire à ton patron ?
– Je lui ai dit qu’il sentait l’insecticide. Ce type me dégoûte. J’ai démissionné.
– Pourquoi tu ne prends pas simplement des vacances ?
– Je ne sais pas. Je m’ennuie en vacances.
– Ça n’a aucun sens ce que tu fais. Vraiment, ça n’a aucun sens. C’est complètement irresponsable.
– Je ne suis responsable de personne, Charles.
Je ne lui en veux pas. Je sais qu’il n’a pas tort. Sa femme ne dit pas « irresponsable », elle préfère généralement le mot « puéril » et ça paraît encore plus grave. Charles avait néanmoins accepté de me conduire à l’aéroport.
– Je ne comprends pas pourquoi tu pars. Tu reviens quand ?
– Je ne sais pas, le temps d’aller voir.
– Tu donneras des nouvelles ?
– Oui, si je peux. Ce n’est pas la peine de prévenir maman.
J’ai serré fort mon frère dans mes bras, un geste que je n’avais pas eu pour lui depuis longtemps, depuis son mariage. Je partais, voilà tout, obéissant à la vague impression que j’étais en train de faire n’importe quoi. Moi aussi, j’ai envie de comprendre.

2 – Séville, Expo 92
La semaine de son arrivée, Paul ignore encore que l’ancienne Manufacture royale des tabacs, un grand bâtiment en pierre aux façades ouvragées, n’est autre que l’université où il est inscrit. Elle est pourtant difficile à rater, mais Paul n’a pas osé demander au chauffeur de bus. Il sait que sa timidité et son manque d’audace sont un handicap. Il descend au terminus de la ligne dans une banlieue populaire de Séville. Pour ne pas perdre la face, il traverse la rue d’un pas assuré jusqu’au bar-restaurant où il demande un verre de vin et attrape le journal plié sur le comptoir. L’université pourra l’attendre un jour de plus. Voilà un bon début. Son niveau d’espagnol ne lui permet pas encore de commander ce qu’il aurait vraiment voulu boire, mais se tenir debout à feuilleter la presse locale est selon Paul une façon de passer inaperçu. Le vin est violet, parfaitement opaque, assez proche du vinaigre s’il fallait trouver une ressemblance. Tout le monde autour de lui boit de la bière, des Cruzcampo. Il ne fait aucun doute que ses voisins s’amusent de la situation et laissent Paul croire au parfait camouflage. Telle pourrait être la personnalité mollement marginale et quelque peu naïve de Paul Martin.
Il avale une première gorgée de vin sans broncher malgré le feu qui court dans sa gorge et s’arrête à la page des sports. Le patron frappe deux fois le comptoir pour le rappeler à l’ordre et lui faire signe de plutôt regarder la télévision. Le Betis Séville vient de perdre à domicile contre Majorque et les présentateurs de Canal Andalucía, la mine grave, cherchent à incriminer les latéraux en analysant les buts encaissés. Le premier à la rigueur, mais le deuxième… Le patron souffre. Il a besoin du soutien de ses clients. À chaque fois que l’action repasse à l’écran et que le ballon file au fond des filets, on entend un murmure provoqué par un sentiment différent, l’injustice, le désarroi, la lassitude. À sa façon, Paul se plie à l’exercice en balançant la tête de droite à gauche comme si le monde était perdu pour toujours – disons jusqu’au prochain match. Paul compatissant boit une nouvelle gorgée de vin. Chacun pensant consoler l’autre, le patron juge nécessaire de remettre son verre à niveau. Paul n’a pas l’habitude de consommer de l’alcool si tôt dans la journée et ne sait pas pourquoi l’idée de boire du vin lui est venue en premier. Un simple café n’aurait pas fait de lui une mauviette.
Une odeur d’oignons chauds envahit la pièce. La femme du patron vient de sortir deux belles tortillas des fourneaux. Paul trouve judicieux d’en goûter une pour assumer a posteriori le choix d’avoir pris du vin autant que pour neutraliser sa terrible acidité. Aussi renouvelle-t-il par un biais détourné sa solidarité envers le triste sort du Betis. En suivant les conversations des clients, Paul comprend qu’il ne s’agissait que de la troisième journée du championnat et que le Betis ne joue qu’en deuxième division. Pendant qu’il éponge avec du pain l’œuf baveux de la délicieuse tortilla, il peut donc relativiser ou au contraire s’inquiéter davantage de la détresse du patron et de son épouse qu’il voit déjà comme de possibles amis. Paul reprend un verre de vin, le même. Il a la sensation que le plus dur est fait. Le patron commence d’ailleurs à regarder le niveau de la bouteille avec une lueur d’espoir. Il ne restera qu’un fond pour le vinaigrier. La femme du patron éteint la télévision, une manière de dire à Paul et aux autres que la douleur n’a qu’un temps.
Paul quitte les lieux tard dans l’après-midi, assez content de lui. Dans cet endroit, il n’y a que des habitués, principalement des hommes, des ouvriers du bâtiment qui ne font que passer, de vieux messieurs en bras de chemise qui vivent loin d’un centre-ville que Paul trouve tout à coup horriblement touristique. La fin de l’Exposition universelle promet de créer un grand vide et un retour au calme salutaire pour tous les Sévillans. Paul reprend le bus en sens inverse et se promet de revenir ici pour voir le Betis gagner. Il s’assoupit contre la vitre et se réveille lorsque le bus atteint l’université qu’il confond avec un gigantesque couvent de bonnes sœurs. Il en voit partout dans la ville. Loin de mes bases, je suis comme Paul, je mets du temps à déchiffrer le monde qui m’entoure. Paul finit par descendre du bus, encore ivre, heureux sous le soleil, et longe la cathédrale que même un âne reconnaîtrait. Depuis la Giralda, il sait comment rejoindre la pension qu’il occupera le temps de trouver mieux. Il est loin d’imaginer ce qui l’attend.

3 – São Paulo, solitaire planète
Dans le taxi, lorsqu’un chauffeur vous fait la conversation avec un accent chantant, tout est merveilleux et São Paulo vous tend les bras. Cela se complique si la gentillesse latino-américaine du petit monsieur habilité à vous conduire vous paraît louche au point de vous persuader que vous êtes victime d’un enlèvement. Dans quelques jours, votre ravisseur appellera un membre de votre famille : « Monsieur Charles Beaulieu, je vous prie de verser la rançon comme convenu et je vous déconseille de prévenir la police si vous tenez à retrouver votre sœur en un seul morceau, entendu ? » Mon frère saisirait cette occasion pour tenter un magistral coup de bluff : « Mais gardez-la, monsieur, découpez-la en autant de morceaux que vous voulez et croyez-moi, le plus tôt sera le mieux, vous ne tiendrez pas une heure à écouter ses salades. » Finalement, le chauffeur de taxi s’est révélé être d’une grande honnêteté et a même insisté pour me rendre la monnaie alors que je m’étais mis en tête de le dédommager généreusement pour avoir résisté à ses penchants criminels.
Le quartier de São Paulo que j’ai choisi n’a rien de menaçant. L’hôtel est sans charme, mais propre. Dans la chambre, les murs tiennent bon malgré l’importance du trafic qui fait vibrer les carreaux des fenêtres. Bien sûr, je compte sortir et visiter la ville, mais je n’ai jamais débordé d’enthousiasme à l’idée d’arpenter les rues. Ma préférence va aux cafés où je laisse les lieux venir à moi par le petit bout de la lorgnette, sans trop savoir où je suis. Après tout, je ne suis pas pressée.
Retourner tous les jours au même endroit est encore plus agréable puisque cela me donne rapidement l’illusion d’être une habituée indifférente à mon environnement. En outre, mon Indien perdu très loin dans la forêt m’autorise à ne pas partir comme une dératée à l’assaut de São Paulo. Connaître une monstruosité de la taille de cette ville est une gageure, sauf quand la moindre partie du monstre est le monstre lui-même ! Je devrais écrire ça à ma belle-sœur. C’est le genre de phrase qui peut la faire réfléchir des heures jusqu’à ce qu’elle vérifie qu’il n’existe aucun équivalent chinois. Tout a déjà été dit par d’autres.
Le matin, je descends au coin de la rue pour prendre un café et j’écris des niaiseries dans mon carnet de voyage où je n’ai donc à peu près rien à raconter. Tout se passerait pour le mieux si le cafetier n’était pas lui-même natif de Rio et n’avait affiché sur son mur une impressionnante collection de cartes postales du Pain de Sucre et du Christ du Corcovado. Je regrette déjà de ne pas voir de mes yeux les plages de la baie de Rio où j’imagine Bob Saint-Clar parader tout en décontraction pour séduire la belle Tatiana. Dans Le Magnifique, ils sont à Acapulco, au Mexique – j’ai vérifié depuis –, mais ça n’a pas d’importance : une plage, des palmiers, et nous y sommes.
Bob Saint-Clar sur le sable attend Tatiana,
Lui, une médaille illuminant ses pectoraux,
Elle, une robe légère fendue jusqu’en haut
qui vole au vent et danse entre ses doigts.
Bob Saint-Clar est bronzé comme un cascadeur,
Tatiana, blanche et fragile comme une fleur.

– Vous êtes Tatiana ?
– Oui. Êtes-vous l’agent Saint-Clar ?
– Appelez-moi Bob, prenez mon bras,
nous sommes suivis mon… canard…
Je me promets de brûler ce carnet à mon retour pour ne pas mourir de honte si quelqu’un le trouve. Quand j’étais petite, ma mère avait découvert l’endroit où je cachais mon cahier secret dans lequel j’écrivais des poèmes et des réflexions personnelles. Elle m’avait demandé des explications comme si je dissimulais des informations de la plus haute importance. Je devais être en cm2 ou en 6e. Qu’elle se moque ouvertement du classement de mes amoureux et des catégories que j’avais retenues pour les départager ne m’avait pas traumatisée (beauté, gentillesse, humour, fort en sport, noté de 1 à 10) mais j’en avais tiré des leçons. Ne jamais rien raconter de ma vie privée à ma mère. Dans le fond, je pense qu’elle souhaitait qu’il en soit ainsi. Je ne sais pas s’il y a jamais eu de place dans sa vie pour une autre femme qu’elle, encore moins pour une préadolescente avec qui elle devait partager les miasmes de l’intimité.
Le cafetier ignore tout de mon enfance et ça me plaît. Il me prend pour une pigiste influente du Lonely Planet, assise seule à sa table, qui va s’empresser de recommander cet établissement à tous les étrangers. Les grands voyageurs cherchent toujours à découvrir des lieux insolites dont ils pourront raconter qu’ils sont les plus authentiquement brésiliens qu’ils connaissent. L’expérience est aussi vaine que schizophrénique. Tous les touristes épluchent les mêmes guides qui leur disent d’éviter les mêmes endroits bourrés de touristes. Ils finissent donc, en dépit de ces bons conseils, par se retrouver côte à côte au restaurant. On range alors son guide dans son sac pour ne pas se faire repérer et on parle à voix basse au serveur qui vous fait répéter à cause de votre accent. Trop tard, votre collègue vous aura reconnue. Il n’est pas aussi discret que vous. « Salut Jeanne, mais qu’est-ce que tu fais là ? C’est incroyable. Quelle coïncidence ! C’est vraiment incroyable ! » D’habitude, vous ne lui dites jamais bonjour dans le couloir, mais là vous ne pouvez quand même pas l’ignorer. Je crois que j’en serais capable.
Je ne sais pas encore si j’ai fait le bon choix, d’atterrir à São Paulo plutôt qu’à Rio. Au lieu de noyer le poisson en écrivant des bêtises, je ferais mieux de m’en tenir à mon plan : rencontrer les producteurs du documentaire. J’ai envoyé des messages quelques jours avant de partir. Ils sont restés sans réponse. Mais j’ai aussi noté d’authentiques adresses postales, l’une à Rio, l’autre à São Paulo, entre lesquelles il était difficile de trancher, sauf à n’écouter que mon courage… Puisque mon corps n’est pas en train de sombrer dans une fosse océanique privée de lumière après un terrible crash – au bout de plusieurs jours, je m’en serais aperçue –, et ne faisant pas l’objet d’un enlèvement imminent que Bob Saint-Clar serait chargé de déjouer, je peux raisonnablement me risquer hors de mon nouveau quartier. Mais je pourrais aussi bien regarder les vols retour. Ça aussi, j’en suis capable. La personne qui dirige la maison de production à São Paulo s’appelle Felipe João Alberto, un équivalent local, donc, de Philippe Jean Albert.
Je suis la seule personne à marcher le long de cette quatre voies, avec la satisfaction de constater que les voitures n’avancent pas aussi vite que moi. Le ciel n’est pas plus joyeux que les jours précédents, à moins qu’il ne soit plombé par une pollution éternelle. Sur le trottoir, des arbres dont les racines éventrent le béton vivent en symbiose avec lui au prix d’effrayantes déformations. La surface éclate sous la pression des profondeurs. Ça me rappelle un dessin animé que je regardais quand j’étais petite et dans lequel des Monstroplantes aux allures de machines infernales, mi-végétales, mi-mécaniques, voulaient engloutir notre civilisation. À la fin, les monstres étaient vaincus alors que triomphaient les « conquérants de la lumière ».
À l’adresse indiquée, le hall d’entrée est immense. Mes talons hésitants résonnent sur le marbre. Ce n’est sûrement pas du vrai marbre, mais c’est bien imité. Le réceptionniste s’approche de moi.
– Madame, je peux vous aider ?
– Je cherche le bureau de monsieur…
Je préfère montrer mon carnet où j’ai noté son nom. L’homme prend le temps de chausser ses lunettes pour ne pas faire d’erreur et me convaincre qu’il fait du bon travail.
– C’est au 12e étage, les ascenseurs sont sur la droite.
Je suis nerveuse à l’idée que tout s’enchaîne comme s’il était naturel que je me regarde dans le miroir de cet ascenseur, comme si je vivais à deux rues d’ici depuis des années et que ce rendez-vous n’était que le premier d’une longue journée de travail. Je me recoiffe. Je cherche le bon angle pour voir se profiler les pommettes hautes de la tranquille beauté de Jeanne Beaulieu, les jours où tout lui réussit. Cette garce m’a faussé compagnie. Elle me fausse toujours compagnie au pire moment.
Il y a sur la porte un post-it : « Absent jusqu’à preuve du contraire. » J’en aurais bien fait ma devise. Loin de ma routine, les preuves tangibles de mon existence commencent déjà à se raréfier. Au bout du couloir, la baie vitrée offre une vue plongeante sur la ville et ses tours d’immeubles des années 1960 plutôt défraîchies. Le bruit sourd du trafic monte vers le ciel. Mon père qui était architecte aurait noté les perspectives tranchantes ouvertes par les avenues et trouvé les mots pour magnifier cette lumière blafarde. Il serait resté longtemps, le nez collé contre la vitre, à chercher ce que São Paulo pouvait avoir de différent des autres métropoles qu’il connaissait. Il commençait toujours par les couleurs. Il en voyait davantage que le commun des mortels. Avec sa pointe d’accent anglais dont il n’a jamais pu se séparer, il aurait essayé de convaincre ses enfants qu’il y avait du bleu, du vert, du jaune, là où les murs et le ciel étaient tristes à crever. Avec lui, rien n’était jamais simplement gris. Je pense que c’était sa façon de ne pas se plaindre et de chercher des joies que la vie ne lui offrait pas. Mon père se plaignait rarement, mais un jour de septembre, il s’est défenestré, un jour de grisaille sans nuances.
Ma mère avait parlé d’un accident plutôt que d’un suicide, peut-être pour alléger sa culpabilité ou parce qu’elle n’était pas de taille à faire face aux questions. Pour ma part, j’estime que mon père était malheureux et que cela pouvait se manifester sans prévenir, de façon violente, en dépit des apparences que l’on essaie de sauver devant les autres ou devant ses propres enfants. Depuis, je me sens comme une écume inutile barattée par le vent. J’ai lu récemment, dans mon bain moussant, quelque chose de Peter Sloterdijk sur ce presque rien qui se transforme… en presque rien et disparaît, ce vide fait d’air et d’un liquide quelconque, cette architecture éphémère et vaniteuse qui s’accumule sur elle-même avant de s’évanouir dans la nature. Tout ça me laisse penser que l’on s’agite en vain, dans l’eau, dans l’air, sur terre. J’ai plongé les mains dans la tristesse et dans l’espoir. J’ai soufflé, tout s’est envolé. Charles, mon frère aîné, qui à la mort de mon père avait 15 ans, a sans doute mieux traversé que moi cette épreuve. Marié, trois filles, il a une famille normale, si tant est que sa femme exceptionnelle accepte ce genre de qualificatif. De mon côté, les choses sont plus incertaines. Mes nièces m’appellent « tatie Jeanne » et je me précipite vers mes 40 ans.
Là-haut, dans cet immeuble identique à tous ceux qui m’entourent, je me sens fatiguée, tout à coup très fatiguée. Je repasserai plus tard.
Je suis déjà rassurée d’avoir trouvé le bon endroit. J’ai d’habitude peine à croire qu’une adresse située aussi loin de chez moi puisse exister toute l’année en parallèle de ma vie. Souvent, j’ai l’impression que la densité des choses autour de ma petite personne se dilue avec l’éloignement. Il m’importerait peu qu’à l’autre bout du monde quelques planches en trompe-l’œil et quelques figurants suffisent à créer ¬l’illusion du réel. Pourtant, je suis bel et bien dans les rues de São Paulo, de vraies rues, avec de vrais immeubles, un vrai ciel gris.
Parce qu’il se trouve sur mon chemin, je m’arrête chez un bouquiniste. Une cloche à la porte signale mon entrée dans la boutique. À son bureau, un homme se cache derrière une pile de feuilles qu’il agrafe avec application. Avec son gilet, il a l’air d’un vieux garçon tricoté à la main qui n’a pas envie qu’on le dérange. Il classe. Il archive. Il fait comme si je n’étais pas là. Je lui saute dessus. J’ai besoin de dire à haute voix que j’aurais la force de partir, là-bas, dans les profondeurs de la forêt.
– Excusez-moi, monsieur, je compte aller en Amazonie dans quelques jours. Je cherche des livres qui pourraient m’aider.
– Les voyages, c’est là, me dit-il, sans me regarder, en indiquant un rayonnage de guides touristiques et de livres de photos.
Il y a un guide pas si récent que ça sur le Vietnam et un très bel ouvrage sur les éléphants en Tanzanie. Après avoir contemplé un moment les pachydermes dans un marigot du Serengeti, je sens dans mon dos que le bouquiniste s’est rapproché de moi.
– Madame, vous devriez regarder ça, dit-il.
Il me tend un livre comme si je n’avais pas osé le demander avant, un ouvrage en français sur le général de Gaulle.
– Ah oui, de Gaulle. Je suis française, c’est exact. Mais je cherche un livre sur l’Amazonie.
– Ah, la France, la Frrrrrrance !
– Oui, c’est un beau pays.
J’essaie de me faire comprendre mais le bouquiniste insiste en me soupçonnant de ne pas connaître ce grand homme auquel il adjoint avec emphase quelques noms de présidents, François Mitterrand, Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy, ce dernier affreusement prononcé, ainsi que d’autres célébrités nationales que son accent m’empêche d’identifier, Depardon ou Depardieu. Je connais le général de Gaulle – pas plus que ça d’ailleurs –, là n’est pas la question. Sans doute parce que je perds mes moyens quand on me postillonne dessus, je me mets à mon tour à parler avec un drôle d’accent, entre celui d’un chanteur de bossa-nova et une mauvaise imitation de l’appel du 18 juin.
– Oui la France, mais non, moi Jeanne Beaulieu, je vais en Amazonie.
L’homme pousse un grognement. Il paraît fâché pour une raison patriotique insondable ou pensant peut-être que je dénigre plus largement l’œuvre du général. Je sens que je ne pourrai jamais ressortir de cet endroit sans acheter un livre. Pourquoi pas celui sur les éléphants ? Mais je crains d’être maladroite en passant de l’un à l’autre, à cause des oreilles. Tout ça va trop loin, je commence à suffoquer. On ne se comprend pas. J’ai la tête qui tourne, les éléphants, le général, le Vietnam, ce bouquiniste qui me fixe avec ses yeux ronds. Et je m’évanouis.
Pas longtemps, je pense. Je me suis réveillée les pieds en l’air sur une pile d’encyclopédies. On m’a retiré mes chaussures. La contre-plongée est fatale au brave homme qui me tapote les joues. Il s’agit peut-être du père ou bien du frère du bouquiniste. Disons le frère. Il ne ressemble ni à Jean-Paul Belmondo ni à Alain Delon dans leurs meilleures années, ni à une fusion des deux qui aurait souhaité garder l’anonymat. C’est l’une des grandes angoisses de l’intré¬pide Jeanne Beaulieu que de s’évanouir en public, même un petit public. Je ne sais pas si ce qui me panique le plus est de me retrouver sur le flanc en perdant toute dignité ou de m’imaginer dans une position lascive à la merci de n’importe quelle intention. Mes cheveux sont détachés et la baguette en bois laqué qui les tenait ne s’y trouve plus. L’homme l’a déposée sur mon chemisier comme pour en barrer l’entrée. Je me relève mal fagotée en tirant sur ma jupe et j’essaie tant bien que mal de me recoiffer. Plutôt mal. Les deux hommes me regardent en souriant. Ils sont frères assurément et portent le même gilet, enfin chacun le sien.
– Le plus important, c’est la santé, me lance l’un d’eux.
Je suis décontenancée par leur stratégie.
– Bon, je vais vous prendre la biographie du général de Gaulle.
J’attrape le livre remisé sur l’étagère ainsi que Tristes tropiques que j’aperçois sur une pile voisine afin d’avoir l’air de rester sur ma première idée et de retrouver un peu de crédit. Ce dernier est en bon état, couverture rigide, jaquette à peine déchirée, collection Terre Humaine. Je conserve un souvenir plutôt positif des lectures que j’ai pu faire de Claude Lévi-Strauss. Tant pis pour les éléphants ! Je feuillette. À l’intérieur, de nombreuses phrases sont soulignées et accompagnées d’une quantité incroyable d’annotations. Je déteste les gribouillis des autres dans les livres d’occasion, ça me donne l’impression de me glisser dans des draps sales. Mais je n’ose pas le reposer et me résous à l’acheter.
Pour me faire oublier cette fâcheuse arnaque, l’un des « frères Tricot » me tient la porte, pendant que l’autre me raccompagne jusque dans la rue et me dit :
– Prenez soin de vous, prenez bien soin de vous, madame.
Cela ne fait aucun doute. Le ton qu’il a employé fait de moi une femme sujette aux vapeurs. C’est à ce genre d’aventures, ces derniers temps, auxquelles j’ai l’impression que la vie me condamne.
De retour à l’hôtel, je me sens humiliée. J’aligne mes paires de chaussures. Il faut que j’en abandonne en cours de route. Je ferais mieux de voyager léger, être à cheval avec un simple chapeau et une carabine, être Calamity Jane, qu’on me respecte et qu’on me craigne ! Personne ne me reprochera de ne pas trouver cet Indien – tout le monde s’en fiche – mais je ne veux pas revenir en France et subir les regards des gens qui me prennent pour une femme à la dérive. Bon, peut-être qu’on se désintéresse tout autant des femmes intrépides.
Une douche me fera du bien. On m’a gratifiée d’une colonne d’eau à double pommeau avec diverses fonctionnalités relaxantes sauf celle de rendre évident le réglage de la température. Depuis combien de temps je vis dans cette situation où je n’ai personne pour m’aider ? J’ai l’impression que tout m’accable. Je n’ai pas beaucoup d’amis à un âge où je me demande s’il est encore possible de s’en faire sans devoir miauler et j’ai rendu triste la plupart des hommes de bonne volonté ayant essayé de me rendre heureuse. J’ai souvent ce genre d’idées sous la douche. L’eau ruisselle sur mon visage avec des millions de possibilités et je fais le décompte de ce que j’ai raté dans ma vie personnelle et dans ma vie professionnelle, si tant est qu’il existe des cases différentes à cocher. Faut-il tout remballer et tout jeter à la poubelle ?
Je travaille dans l’immobilier depuis plus de quinze ans, sans grand talent. Je n’ai jamais vraiment réussi à me plier à la rhétorique de la force de vente. « Là, on est sur un appartement de charme, il suffit d’abattre cette cloison et vous aurez une vue imprenable sur la voie ferrée. » « Ici, on est sur du haut de gamme, belle prestation, pierre apparente, rénové dans un style cosy chic. » J’aurais tendance à dire vulgaire, dans un style vulgaire. Cela ne me dérange pas de respecter cet esprit imagé, mais je vois dans les yeux des clients qu’ils y croient de moins en moins quand ces mots sortent de ma bouche. « Et dans ce métier, c’est fatal ! » me répète mon patron qui me parle trop près du visage avec sa mauvaise haleine qui se mélange à son mauvais parfum. Ah oui, j’oubliais les toilettes et ce moment gênant où l’on s’extasie de concert sur la vmc double flux. Pourtant, « venti¬lation mécanique contrôlée », le langage technique n’est pas sans poésie.
Avant cela, j’avais commencé des études de lettres avec quantité d’options originales qui m’enthousiasmaient : romantisme allemand, philosophie présocratique, linguistique structurale. À l’époque, je cultivais un dégoût de l’utilitarisme à quoi je ramenais volontiers tout ce que je ne comprenais pas. J’enchaînais des petits boulots dans la restauration pour me payer mes études et j’essayais de rester concentrée pendant les cours, malgré l’impression d’affronter une tâche infinie. Lorsque j’ai compris que je passerais des années à suivre un cursus passionnant dans un monde qui me mépriserait, j’ai viré ma cuti pour embrasser une profession plus lucrative. « Dans la vie, faut pas se prendre la tête », avait ajouté ma mère qui à l’occasion, depuis sa piscine de Port Leucate, me donnait des conseils avisés. Cette décision venait après un chagrin d’amour qui aurait pu s’avérer parfaitement banal, mais qui avait creusé en moi des galeries qui menaçaient d’effondrer mon corps et mon esprit. Je ne connaissais alors presque personne à Paris et voir un moineau rater sa miette, bousculé par un pigeon boiteux, suffisait à me plonger dans la détresse. Dès ma première fiche de paye en qualité d’agent immobilier et malgré mes performances médiocres par rapport à mes collègues, j’avais cependant pu constater les avantages d’un tel renoncement. Je gagnais en liberté ce que je perdais en illusions. Cela m’a longtemps suffi. Mais la liberté elle-même, celle que procurent l’argent et un confort enviable, n’a pas tenu toutes ses promesses. Je crois bien que l’immobilier n’y est pour rien.
Comme chaque année à l’approche de mon anniversaire, je me demande ce que je serais devenue si je n’avais pas abandonné mes études ou si j’avais continué à faire du théâtre. Jouer Roméo et Juliette au « centre aéré » devant un parterre de chaises vides avait été pour moi l’une des expériences de mon adolescence les plus excitantes et cruelles. Lors des dernières représentations, je m’étais permis de changer la fin de la pièce parce que Roméo en avait gros sur le cœur de porter jour après jour la responsabilité de ma mort. C’était peut-être à cause de cela que le public ne venait plus. Sans véritable consensus autour de mon talent, j’avais fini par arrêter de jouer la comédie. J’aurais peut-être dû croire ce metteur en scène italien qui me promettait de bâtir un palais en marbre aux formes de mon corps allongé sur le sable. Fallait-il être con pour avoir une idée pareille ! Il voyait les choses en grand, quelque part près de Capri. C’était les grandes vacances. Il n’arrêtait pas de me photographier ou de me reluquer sur la plage en formant avec ses mains le cadre d’un plan cinématographique. Me reluquer artistiquement. Il m’avait également demandé s’il n’était pas plus raisonnable de m’orienter, en complément de l’imprévisible carrière d’actrice, vers le mannequinat. Il avait prononcé cette phrase d’un ton laissant planer un doute sur le degré d’ironie de son propos. Il devait faire le coup à toutes les jeunes filles qui lui plaisaient en espérant qu’elles rougiraient, ou bien pensait-il sincèrement les convaincre de leur irrésistible beauté que son œil d’expert savait apprécier. Fallait-il être conne et insouciante pour se laisser faire. Qu’est-il devenu ? Tout ça paraît si loin. Quelqu’un lui a sans doute crevé les yeux.
La douche trop chaude m’étourdit. Elle me perd dans son brouillard. La buée cache mon reflet. Et si je devais retrouver mes 20 ans en essuyant le miroir, j’en ferais quoi ? Ferais-je les mêmes erreurs ? Partirais-je, vingt ans plus tard, à la recherche d’un Indien ? Quelle drôle d’idée. Il semble évident que je suis la seule responsable de ce fiasco annoncé et que ce pauvre homme dans sa forêt, que je n’ai sans doute aucune chance de rencontrer, n’y est pour rien. Ma chambre d’hôtel pourrait se trouver n’importe où, à n’importe quel étage, dans n’importe quelle ville. Je ferme les rideaux, je m’allonge sur le lit et je me touche pour savoir si je suis encore capable de jouir.
Après quoi, j’ouvre Tristes tropiques à la première page : « Je hais les voyages et les explorateurs. » Cette provocation contient toute l’ambition du livre et ses paradoxes, je me souviens de cette idée. À l’université, il était conseillé de le lire, parmi d’autres références vénérables. À cause du décalage horaire auquel je ne m’habitue pas, je passe une partie de la nuit à éteindre et à rallumer la lumière tout en le feuilletant au hasard. J’ai l’impression que les gens empruntent souvent à cet ouvrage des citations pessimistes, mais que personne ne l’a vraiment lu, du début à la fin, comme d’autres livres y ont droit. Je dois faire partie de ces lecteurs et je ne reconnais presque rien.
En tournant les pages, j’ai l’impression d’entrer dans un dédale bâti sur des sables mouvants, le long d’affluents encombrés de poésie et d’étrangeté. Je m’étonne de voir ici, sous la plume de Lévi-Strauss, des maisons bourgeoises de la secrète Dacca au Bangladesh ressembler aux luxueuses boutiques d’antiquaires new-yorkais de la Troisième Avenue. D’autres bâtiments évoquent pour l’auteur des immeubles construits à Châtillon-sur-Seine ou à Givors, chaque voyage faisant revivre tous les autres.»

Extraits
« Je n’ai Jamais osé écrire à quelqu’un «je t’aime pour toujours, mon amour». Pourquoi me suis-je retenue de le faire? Parce que c’est illusoire, parce que je ne sucre pas le café, parce que je n’ai aucun courage? Que sont devenus Paul Martin et Claudia Ambrosio pour que ce livre échoue chez un bouquiniste de São Paulo? L’ont-ils perdu par accident? L’ont-ils jeté par désamour? Si en 1992 ils étaient étudiants à Séville, j’ai à peu près le même âge qu’eux. Cette année-là, moi aussi comme des millions de touristes j’étais venue visiter l’Exposition universelle. Avec mon petit ami de l’époque, on avait traversé l’Espagne en voiture dans la fournaise. C’était son idée. Il voulait voir à tout prix le pavillon de la France avant que l’Expo ne ferme ses portes. Une si longue route pour ça. Quelle drôle d’idée. Ou bien souhaitait-il m’impressionner en me faisant croire que je n’étais pas la seule attraction du voyage et qu’il s’intéressait à plein d’autres choses intelligentes. Moi, j’avais simplement envie de faire l’amour, loin de chez moi si possible. Peut-être qu’à Séville nous nous sommes croisés sans le savoir, Paul et Claudia inséparables sous l’ombre d’un figuier, Jeanne Beaulieu déjà triste avec l’homme si gentil qui lui tenait la main. » p. 79-80

« Le 12 octobre 1992, un lundi, Paul offre Tristes tropiques à Claudia, la date anniversaire des cinq cents ans de la découverte de l’Amérique et celle de la fermeture de l’Exposition universelle de Séville. Des larmes lui montent aux yeux de recevoir de Paul un livre en cadeau. Elle le serre fort contre sa poitrine.
Paul Martin et Claudia Ambrosio ont laissé dans cet exemplaire le témoignage de leur histoire. Ils m’offrent ce qui chez moi s’est évanoui trop vite ou n’a jamais existé, un amour évident, ridicule, éblouissant. Après m’être longtemps interrogée sur ma capacité à m’émouvoir lorsqu’on me parle de sentiments dans la vraie vie, l’histoire de Paul et de Claudia fait renaître en moi l’espoir d’une tendresse et d’une responsabilité. La tendresse, je crois l’avoir toujours fuie et je me suis tenue à bonne distance de la responsabilité, endossant souvent celle de mes fantômes pour faire diversion. » p. 123-124

À propos de l’auteur
MAUDET_jean-Baptiste_©Quitterie-de-FommervaultJean-Baptiste Maudet © Photo Quitterie de Fommervault

Jean-Baptiste Maudet est géographe. Il enseigne à l’université de Pau. En 2018, son premier roman Matador Yankee est récompensé par le prix Orange du Livre. Son deuxième livre Des humains sur fond blanc décroche le prix Brise-Lame 2021. Ses livres explorent l’imaginaire géographique, en écho à ses travaux de géographe.

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Herr Gable

LENTERIC-herr-gable

  RL_Hiver_2022

En deux mots
Après la mort de Carole Lombard, Clark Gable noie son chagrin, avant de s’engager dans l’armée américaine pour prendre part au conflit. Quand Adolf Hitler apprend que son acteur préféré est en Europe, il charge l’un de ses tireurs d’élite de lui ramener l’acteur. La confrontation sera exceptionnelle!

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Autant en emporte Adolf Hitler

Rassemblant Hollywood et la grande Histoire, Jean-Baptiste Lentéric nous raconte un épisode inédit, la cinéphilie d’Hitler et d’Eva Braun et leur passion commune pour Clark Gable. Et l’idée un peu folle du Führer de capturer la star pour redorer son blason. Ce qui nous vaut un savoureux roman.

C’est au moment où la Seconde Guerre mondiale est en train de basculer du côté des Alliés que commence ce roman. Au Berghof, Hitler et Eva Braun s’offrent une séance privée de cinéma avec la projection de New York Miami de Frank Capra avec Clark Gable et Carole Lombard. C’est que le couple voue un culte à la star hollywoodienne et connaît tous ses films. Ce qu’ils ne savent pas, c’est qu’outre-Atlantique l’acteur déprime après le disparition de son épouse dans un accident d’avion et décide de participer à l’effort de guerre. «Le 12 août 1942, Clark Gable s’engage dans l’armée de son pays, mettant un terme provisoire à sa carrière d’acteur. Le roi d’Hollywood est descendu de son trône pour devenir un soldat. Louis B. Mayer a fini par céder. Mais il a exigé qu’Andrew McIntyre, chef opérateur émérite et ami de Gable, accompagne son poulain dans l’aventure.»
Et alors que le chéri de ces dames suit un entrainement intensif sur bombardier avant de gagner la Grande-Bretagne, Hitler est enlisé à Stalingrad et doit redéployer ses troupes après l’avancée des alliés en Afrique du Nord. Des revers qui accroissent sa fureur et son plan de solution finale. Et quand il découvre que le talentueux acteur s’apprête à le bombarder, il donne des ordres pour le capturer. Et entend que ses meilleurs éléments se chargent de cette délicate opération. C’est à Florian Weiter, qui a vécu Stalingrad et a été ensuite affecté aux basses œuvres qu’échoit cette mission.
Mêlant avec dextérité les faits historiques avec le roman Jean-Baptiste Lentéric va alors nous offrir une confrontation exceptionnelle. Et un roman haletant, riche en rebondissements. On se régale tout au long de ce récit mené avec maestria, avec le plaisir d’avoir par la même occasion découvert un auteur qui ne manque ni de souffle, ni d’esprit!

Herr Gable
Jean-Baptiste Lentéric
Éditions Belfond
Roman
432 p., 20 €
EAN 9782714497512
Paru le 3/02/2022

Où?
Le roman est situé Aux États-Unis, notamment à Los Angeles et New York, en Allemagne, notamment en Bavière et à Berlin, en Grande-Bretagne et en France, notamment à Paris.

Quand?
L’action se déroule de 1942 à 1950.

Ce qu’en dit l’éditeur
Dévasté par la mort de son épouse Carole Lombard, Clark Gable décide de s’enrôler dans l’US Air Force. Sitôt sa formation d’artilleur aérien achevée, il embarque pour l’Angleterre. À bord d’un B-17, il participe à des missions de bombardement au-dessus de l’Allemagne nazie et de la France occupée. Adolf Hitler, grand cinéphile, ordonne de capturer l’acteur qu’Eva Braun et lui vénèrent. Cette mission hors normes est confiée au capitaine Florian Weiter, l’un des meilleurs tireurs d’élite de la Wehrmacht.
Un roman d’aventures mené tambour battant où sont habilement mêlées fiction et réalité.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr

Bande-annonce du roman

Les premières pages du livre
« 1
Déployant ses ailes noires, un choucas s’élance de la cime du Kehlstein. Il plane au-dessus de l’Obersalzberg, survole une vaste étendue boisée interdite au public : la Führersperrgebiet. Sur ce secteur autrefois paisible trônent d’imposantes installations militaires ; casernes, postes de garde, entrepôts de munitions, plateformes de défense antiaérienne, galeries souterraines, bunkers, ainsi que les belles demeures des principaux dirigeants nazis. Le voilà au-dessus du chalet du Reichsmarschall Göring, chef tout-puissant de la Luftwaffe. Puis apparaît celui d’Albert Speer, ministre de l’Armement, et celui de Martin Bormann, secrétaire particulier d’Hitler. C’est ce dernier qui a œuvré à la transformation de ce havre de paix en centre névralgique du Reich.
La retraite alpine du maître de l’Allemagne, le Berghof, se profile enfin à l’horizon. Sur la terrasse, trente mètres à l’aplomb, se trouve une jeune femme blonde à l’allure athlétique. Chaque jour, à la même heure, elle lui offre les restes de son repas, des rebuts de charcuterie ou de volaille qu’elle disperse sur le parapet. Mais aujourd’hui l’oiseau cherche en vain sa pitance. Fräulein Braun n’a pas la tête à ça, une pensée autrement importante l’occupe. Le choucas pique sur la terrasse tel un Stuka déchirant le ciel lors de la campagne de France. Il est stoppé net dans son élan par Stasi et Negus qui, remarquant son ombre grandir au-dessus de leurs têtes, ont aboyé et montré les crocs. L’oiseau préfère renoncer. Il reprend de l’altitude et disparaît dans l’immensité de la montagne.
Fräulein Braun doit crier pour ramener ses deux scottish terriers à la raison. Une fois le calme revenu, elle reprend ses jumelles et continue de scruter la route qui relie le village de Berchtesgaden au Berghof.
Que font-ils, nom de Dieu ? Voilà deux heures qu’ils devraient être arrivés.
Au détour d’un virage, ils apparaissent enfin : une automitrailleuse et un camion bâché suivi par deux motards de la Wehrmacht. Derrière la baie vitrée monumentale du salon, Rochus Misch, garde du corps du Führer, et Greta, l’une des femmes de ménage, observent la scène avec attention. Ils sont habitués à ce convoi qui livre une fois par mois une cargaison plus précieuse que l’or, des objets illicites dont les maîtres des lieux sont les seuls, avec quelques privilégiés du premier cercle, à pouvoir profiter.
Sitôt le camion arrivé, Eva Braun saute du parapet et, telle une jeune fille courant à un rendez-vous amoureux, dévale les marches qui mènent à l’entrée. La bâche est soulevée à la hâte par les motards tandis qu’un groupe de Waffen-SS, mitraillette en bandoulière, entoure le véhicule. Sous l’œil inquiet d’Eva, la caisse de bois scellée est transportée jusqu’à une salle attenante au séjour.
Avant que le convoi ne se remette en branle, Fräulein Braun a demandé des explications au chauffeur. Pourquoi deux heures de retard ? La neige, a-t-il répondu. Que dire de plus ? La route, effectivement, est glissante une bonne partie de l’année. Le chauffeur n’y peut rien. Alors elle l’a laissé repartir sans lui chercher querelle.

La pièce, soudain, est plongée dans le noir. Confortablement assis dans l’un des vingt fauteuils répartis en quatre rangées, le Führer peut enfin se permettre un moment de détente. Il a passé une sale journée. Les nouvelles du front sont mauvaises. Les Alliés viennent de débarquer en Afrique du Nord. Ils appellent ça l’opération Torch. Déjà le mois dernier, à El-Alamein, l’Afrikakorps du maréchal Rommel a été stoppé par le général Montgomery. Humilié, le Renard du désert a été contraint de battre en retraite jusqu’en Tunisie. Sur le front de l’Est, ce n’est pas mieux. La bataille de Stalingrad s’éternise. Les troupes du général Paulus souffrent autant du froid que de problèmes de ravitaillement. Les soldats ne sont pas assez vêtus pour affronter l’hiver russe et ne mangent plus à leur faim. Harcelés nuit et jour par des snipers, ils ne prennent plus le risque de dormir. En quelques semaines, l’invincible armada qui a semé le chaos et la mort dans les plaines russes a subi de graves revers.
Dans la cabine située derrière la salle, un homme répondant au nom de Fritz Sauber s’affaire aux préparatifs. C’est lui qui a réceptionné la caisse. Il en a sorti quatre objets métalliques et ronds : des bobines de film de 35 millimètres. Avec précaution, il a installé la première sur le projecteur. Tout est prêt. Il guette le signal à travers la lucarne qui donne sur la salle. Ça y est, Fräulein Braun vient de lever la main. Sauber lance le film. Il s’agit de New York-Miami, un long-métrage américain réalisé par Frank Capra en 1934. Dans les rôles principaux : Clark Gable et Claudette Colbert, deux des plus grandes stars hollywoodiennes.
La projection dure une heure trente. Hitler et sa maîtresse en savourent chaque scène. Tour à tour amusés et émus, ils se réjouissent des tribulations d’Ellie Andrews, jeune femme issue d’une famille privilégiée, et de Peter Warne, un séduisant journaliste. Ellie refuse d’épouser l’homme que son père lui destine. Elle s’enfuit. Dans le même temps, Peter perd son emploi. Ces deux êtres à la dérive, que tout oppose, se retrouvent par hasard dans un bus reliant Miami à New York. Le bus tombe en panne. Commence une série de péripéties croustillantes à l’issue desquelles ils finiront dans les bras l’un de l’autre.
Depuis l’accession des nazis au pouvoir, il est interdit de lire des romans ou de voir des films américains. Tout ce qui vient des États-Unis est proscrit. Pourtant, Hitler et sa maîtresse continuent d’admirer Clark Gable. À leurs yeux, c’est le plus grand acteur vivant, tous pays confondus. Ce plaisir interdit qu’ils ont en commun, personne n’en a été officiellement témoin. Sur ce sujet, tous les employés du Berghof sont sourds et muets.
Eva est touchée par cette scène où Ellie, à bout de forces, s’endort dans le bus sur l’épaule de Peter. Elle donnerait tout pour être à sa place. Gable a tant d’allure. Comment résister à ce regard, ce sourire ? Le charme de cet Américain, elle ne l’a vu chez aucun autre homme.
Durant ce passage, Hitler a observé sa maîtresse à la dérobée. Il a remarqué ses yeux brillants et ses lèvres entrouvertes comme offertes à l’acteur. Le Führer a beau être la terreur du monde, il ne se fait aucune illusion : jamais il n’égalera Gable dans le cœur d’Eva.

La projection privée est à ce point sacrée que personne n’oserait déranger Hitler lorsqu’il regarde un film. Aussi Martin Bormann a-t-il eu la sagesse d’attendre le générique de fin avant d’entrer dans le sanctuaire. Il s’est approché sur la pointe des pieds en prenant garde de ne pas surprendre le Führer dans un moment d’intimité avec sa maîtresse. Il les a trouvés en grande conversation sur le film qui venait de s’achever. L’un comme l’autre sont d’authentiques cinéphiles. Ils ont vu tous les longs-métrages américains qui ont marqué l’histoire du septième art. Et ils en parlent comme des experts. Après le salut de rigueur – bras tendu, claquement de talons –, Bormann s’est penché et a chuchoté à l’oreille d’Hitler. Celui-ci s’est aussitôt levé.
— Désolé, ma chérie, je dois t’abandonner. Une affaire urgente, a-t-il expliqué après lui avoir fait un baisemain.
Eva n’a pas cherché à en savoir plus. Son amant n’aime pas qu’elle se mêle de politique ou de la conduite de la guerre. Son rôle a été clairement défini dès le début de leur relation. Officiellement, elle n’existe pas. Hitler répète souvent cette phrase dont elle ignore s’il en est l’auteur : « Je n’ai qu’une maîtresse, l’Allemagne. » Elle se tient en retrait et prend rarement la parole lorsqu’il reçoit des visiteurs de marque, membres du parti, de son état-major, ambassadeurs ou autres. En revanche, il tolère qu’elle le prenne en photo ou le filme, ce dont elle ne se prive pas. Elle sait qu’il tient à laisser une trace dans l’histoire, celle qui s’écrit avec un h majuscule. Et que ses hauts faits d’armes passeront à la postérité grâce à elle.
Fräulein Braun reste seule dans la salle. Au projectionniste qui lui demande si elle a encore besoin de lui, elle répond qu’elle souhaite revoir le film. Elle a du temps libre avant d’aller dîner chez Göring avec le Führer. Deux heures qu’elle est bien décidée à passer en tête à tête avec Clark Gable.
— Relancez le film et prenez votre pause, Fritz. Je m’occuperai du reste, crie-t-elle en direction de la lucarne.
Sauber s’exécute. Il a toute confiance en Eva. Il sait que la jeune femme est parfaitement capable de se débrouiller seule avec le projecteur, y compris de changer les bobines, tâche ingrate qui requiert autant d’adresse que de force. Fräulein Braun a travaillé chez Heinrich Hoffmann, photographe officiel du Führer. C’est d’ailleurs dans son atelier munichois qu’ils se sont rencontrés. Depuis, Eva s’est familiarisée avec le matériel de prise de vues. C’est devenu une passion. Elle possède plusieurs Rolleiflex ainsi qu’une caméra Bell & Howell de 16 millimètres, le nec plus ultra, avec laquelle elle filme dès qu’elle le peut son amant au Berghof.
Eva sourit en revoyant la scène où Ellie et Peter, à la suite de la panne du bus, font du stop. Peter fanfaronne. Il assure à Ellie qu’avec sa tactique – pouce tendu, sourire forcé – la première voiture s’arrêtera. Personne ne les prend. Peter s’octroie une pause, le temps de manger une carotte. Lasse, Ellie prend la relève. Elle se poste à son tour sur le bord de la route, remonte sa robe, découvrant un mollet gainé de soie noire. La voiture suivante pile aussitôt, au grand dam de Peter. Les voilà sauvés.
Arrive enfin la scène préférée d’Eva : Ellie et Peter passent la nuit dans un gîte. Ils tendent un drap entre leurs lits pour éviter toute situation embarrassante. Avant de se coucher, Peter ôte ses sous-vêtements. Le voilà torse nu. Au moment de sa sortie, New York-Miami a fait scandale à cause de ce passage. Dans l’Amérique prude des années 1930, ça ne se faisait pas de dormir nu. Le bruit a couru que l’industrie textile, à cause de cette scène devenue culte, a subi de lourdes pertes. Les hommes n’ont plus acheté de sous-vêtements.
Eva se pâme devant Gable. Bien sûr, elle vénère Hitler, comme toutes les jeunes filles du Reich. Elle sait la chance qu’elle a de partager son quotidien, de recueillir les confidences de cet homme qui, en quelques semaines, a mis l’Europe entière à feu et à sang. Dans le cœur de chaque Allemand, le Führer est l’égal d’Alexandre le Grand, de Gengis Khan ou de Napoléon, ces conquérants dont on apprend l’histoire dans les manuels scolaires. Mais Adolf n’en fera jamais sa femme. Elle ne restera qu’une maîtresse, une fille de l’ombre tout juste tolérée sur la terrasse du Berghof pour immortaliser le grand homme dans ses rencontres avec des chefs d’État, ses ministres ou ses généraux. Quant à avoir des enfants, il n’en est pas question. Eva est mortifiée lorsqu’elle doit le filmer en présence des rejetons de ses lieutenants, les Goebbels, les Bormann, dont les épouses, elles, peuvent s’afficher au grand jour.
En revoyant le film, Eva s’imagine à la place du personnage campé par Claudette Colbert. Lorsque Capra filme Gable en gros plan, elle tend ses lèvres vers l’écran pour l’embrasser alors que sa main droite mécaniquement se faufile entre ses cuisses.

Une fois son service fini, Sauber a regagné sa chambre. Il s’est changé, le voilà fin prêt à arpenter les sentiers enneigés.
— Scheiße ! Merde ! s’écrie-t-il en réalisant qu’il a oublié son paquet de cigarettes.

Sauber retourne dans la cabine de projection à pas feutrés. À travers la lucarne, il distingue la silhouette de Fräulein Braun comme prise de convulsions. Il s’approche, l’entend gémir de plaisir. Il s’éloigne de la lucarne, prend ses cigarettes et ressort aussi discrètement qu’il est entré. Cette scène des plus troublantes, il l’enfouira au plus profond de sa mémoire.
Ne rien voir, ne rien entendre. Et surtout ne rien dire. Telle pourrait être la devise du Berghof.

2
En trois semaines, un sniper a tué cinq de ses frères d’armes. Le premier a été surpris dans les latrines. Une balle en plein front tirée d’au moins cinq cents mètres. Le projectile a traversé la gorge du deuxième en train de boire du schnaps. Les troisième et quatrième ont été tués d’une même balle alors qu’ils marchaient l’un derrière l’autre en pleine nuit sur un chemin de ronde. Parmi ces hommes dont la moyenne d’âge n’excédait pas trente ans se trouvait le lieutenant Rudolf Brehmer, son ami d’enfance. Lui a pris une ogive en plein cœur alors qu’il s’étirait après une nuit trop courte. Aussi, lorsque l’Hauptmann Florian Weiter, tireur d’élite décoré de la croix de fer de deuxième classe, aperçoit enfin ce fumier de Russe à travers sa lunette, dans une maison en ruine distante d’environ quatre cents mètres, il tente sa chance. Il verrouille sa cible et presse la détente de son Gewehr 43.
— Tu l’as eu, ce fils de pute ! exulte le fantassin Siegfried Jung.
— Pas sûr. Passe-moi tes jumelles.
Jung s’exécute. Weiter scrute la pièce aux murs criblés d’impacts. Et avoue, dépité :
— Il n’est plus là. Je ne sais pas si je l’ai touché.
— Merde ! Qu’est-ce qu’on fait ?
— Il faut le retrouver. Réveille Friedrich. Allez, bouge-toi ! Il n’y a pas une minute à perdre. Tant qu’il sera en vie, nous serons en danger.

Stalingrad n’est plus qu’une ville à l’agonie, un amas de pierres informe. Depuis que les Russes ont repris une partie de la cité, un déluge de feu a réduit en poussière les rares immeubles qui tenaient encore debout. On s’entretue pour une rue, parfois un simple bout de trottoir. Les combats finissent au corps-à-corps. Quand les munitions viennent à manquer, on s’affronte au couteau ou à la baïonnette. C’est une guerre urbaine d’une sauvagerie inouïe. Ces snipers en embuscade prêts à frapper à tout moment ne sont qu’une poignée d’hommes, cinquante ou cent selon les estimations de l’état-major. Et pourtant ils font plus de ravages qu’une division entière. Ils sapent le moral des troupes. Le capitaine Florian Weiter, l’un des meilleurs tireurs de la Wehrmacht, a été chargé de les éradiquer par Paulus en personne, le commandant de la 6e armée.
Le petit groupe progresse difficilement entre les ruines fumantes. Les démineurs exposent moins leur vie que les hommes de Weiter. Eux au moins disposent d’appareils qui localisent les explosifs.
— Nos bombardiers ne nous ont pas aidés. En détruisant cette ville, ils ont facilité le boulot des snipers. Ces tas de gravats sont des planques idéales, peste le Gefreiter Friedrich Sturm en trébuchant.
— Au lieu de râler, regarde plutôt où tu mets les pieds, rétorque Weiter.
Ils parviennent aux abords de la maison d’où sont partis les tirs. D’un signe de la main, Weiter sépare ses hommes, leur commande d’encercler le bâtiment. Même s’il doute que le sniper y soit encore.
Le petit groupe entre dans la maison éventrée, passe d’une pièce à l’autre, arme au poing, en prenant d’infinies précautions. Personne. Ils montent à l’étage, pénètrent dans ce qui devait être une chambre. Un lit d’enfant est recouvert de poussière. Dans un recoin de la pièce, Jung ramasse un ours en peluche. Près de la fenêtre, Weiter découvre des douilles et des traces de sang.
— Il tirait d’ici.
— Qu’est-ce que je te disais ? Tu l’as eu, se réjouit Jung.
— Je l’ai seulement blessé, rectifie le capitaine.
D’autres gouttes de sang mènent Weiter et ses hommes jusqu’à une porte située à l’arrière de la maison. Ils ressortent, scrutent le sol. Il n’y a plus d’autres traces.
— Il a dû se faire un garrot, conjecture Sturm lorsqu’un projectile frôle son visage avant de frapper le mur de la maison.
— À terre ! hurle le capitaine.
— Ça vient du château d’eau, là, à 11 heures, dit Jung en pointant du doigt une sorte de tour à demi effondrée à une centaine de mètres.
— D’accord. Retournez dans la maison et ne bougez plus. Trop dangereux. Je vais finir le boulot seul, décrète Weiter en se relevant.
— Je viens avec toi, proteste Jung.
— Pas question ! tranche le capitaine en commençant à s’éloigner.
— Florian !
— Laisse. Il sait ce qu’il fait, s’interpose Sturm.
Haletant, Weiter court en zigzaguant jusqu’au château d’eau. Il n’essuie aucun tir. Tout en entrant dans le bâtiment, il s’interroge. Ce sniper l’a vu approcher. C’est un tireur aguerri. Alors pourquoi lui a-t-il laissé la vie sauve ? Est-il à ce point blessé qu’il ne peut plus tirer ? Est-il mort ? Ou s’amuse-t-il à faire durer le plaisir ?
Le capitaine dégaine son Luger et commence à gravir le large escalier en colimaçon. Les parois suintent d’humidité. Ça pue le moisi. Bientôt, il se trouve dans une quasi-pénombre. Des marches vermoulues se dérobent sous ses bottes. Des gouttes d’eau tombent dans des flaques, bruit obsédant qui ajoute à son angoisse.
Le voilà au dernier étage. À travers une paroi de béton percée par un obus, un faisceau de lumière éclaire le palier. Il y a là quatre portes, dont une entrouverte au bas de laquelle Weiter remarque d’autres gouttes de sang. Il arme son pistolet. Il pousse la porte d’un violent coup de botte et découvre le sniper à terre, affalé contre un mur, torse nu, qui se tient le ventre avec ses deux mains. Un fusil à lunette repose à côté de lui.
Weiter s’approche en le braquant avec son Luger. Il s’empare du fusil et lui crie en russe :
— Lève-toi, enfoiré !
L’autre lui répond dans un allemand impeccable :
— Je ne peux pas.
Troublé, Weiter lui demande, en regardant autour de lui :
— Tu es seul ?
— Oui.
Le capitaine s’agenouille et décroise les mains du Russe. La blessure est profonde. Le sniper s’est bricolé un bandage de fortune avec sa chemise. Il saigne abondamment.
— Où as-tu appris à parler l’allemand ?
— Au collège. Après le russe, c’est la langue que nous connaissons le mieux. Si tu es un tant soit peu instruit, tu dois savoir que nos deux pays étaient amis avant la guerre. Pour nous, vous incarniez la civilisation, le raffinement. Vous êtes devenus des monstres.
— Comment t’appelles-tu ?
— Grigori Zinoviev.
— Quel âge as-tu ?
— Vingt-deux ans.
— Ton grade ?
— Lieutenant, répond le blessé en claquant des dents.
Weiter remarque une veste militaire pendue à la poignée de porte, ornée de galons de l’Armée rouge. Il la fouille, découvre des papiers d’identité. Le sniper n’a pas menti. Il y a aussi, dans une autre poche, une photo de lui avec une ravissante jeune femme.
— C’est ta copine ?
— Ma femme.
Après une hésitation, le capitaine pose la veste sur les épaules du sniper. Et il sort une gourde de sa besace.
— Tu as soif ?
L’autre fait oui d’un signe de tête.
Weiter l’aide à boire. Il referme sa gourde, s’assied à côté de lui et allume une cigarette.
— Où as-tu appris à tirer comme ça ?
— C’est mon père. On vivait près de Toula. Il travaillait à la manufacture d’armes. J’ai été élevé avec des fusils et des revolvers. On s’exerçait au tir tous les dimanches. Dès l’âge de neuf ans, je mettais dans le mille à cent mètres.
Weiter serre le poing. Il songe à Rudolf, fauché dans la fleur de l’âge. Mais il ne peut s’empêcher d’être ému par ce soldat qui agonise sous ses yeux. Dans le fond, ils sont tous dans le même merdier. Allemands ou Russes, ça ne fait pas de différence. Tous préféreraient se trouver dans les bras de leur chérie, bien manger et dormir dans un bon lit sans se dire, à chaque instant, qu’ils peuvent crever bêtement. Ils ont une vie à vivre. De vieux gradés ventripotents qui, pour la plupart, se la coulent douce à des milliers de kilomètres du front en ont décidé autrement. C’est toute une jeunesse qu’ils sacrifient à leur guerre absurde.
— Combien de snipers y a-t-il dans ta division ?
— Deux cent cinquante, environ.
« Putain ! L’état-major était loin du compte », songe Weiter en écrasant sa cigarette.
— J’en grillerais bien une, moi aussi, grimace Zinoviev.
Le capitaine allume une autre cigarette et la lui cale entre les lèvres.
— Tu vas me descendre ? s’inquiète le sniper.
— Regarde-toi. Tu es déjà mort.
— C’est toi qui m’as flingué ?
— Oui.
— Tu vises bien, toi aussi.
— Il paraît, oui.
Zinoviev fond en larmes.
— Olga est enceinte. Et je ne serai pas à ses côtés pour voir naître notre enfant.
Weiter regarde la photo à nouveau. Et lui répond, l’œil noir :
— Le lieutenant Brehmer aussi était père de famille. Il avait un garçon de huit ans. Et une petite fille de cinq ans.
— Le lieutenant Brehmer ?
— Oui, mon meilleur ami.
Zinoviev se mure dans le silence. Du sang déborde de ses mains. Le capitaine se relève, le contemple un moment et lui dit :
— Dis-moi où vit ta femme. Si je m’en sors, je te promets que j’irai la voir.
— Pourquoi ?
— Pour lui dire que tu es mort en héros.

Un coup de feu retentit.
— Scheiße ! sursaute Jung.
— Ça vient du château d’eau, dit Sturm.
Quelques minutes plus tard, le capitaine Weiter réapparaît, au grand soulagement de ses hommes.
— Alors ? s’inquiète Jung.
— C’est réglé. Allez, on décampe.

3
Carole Lombard est aux anges. Après le discours exalté qu’elle vient de faire dans l’État de l’Indiana, son pays natal, elle a réussi à lever deux millions de dollars. Cette coquette somme sera intégralement reversée à l’armée américaine. C’est sa contribution à l’effort de guerre. Comme d’autres stars, miss Gable sillonne le pays sans relâche pour vendre des war bonds. Sa popularité est telle qu’elle n’a eu aucun mal à obtenir ces fonds. Partout, des foules l’acclament.
Dans la carlingue du DC-3 de la Trans World Airlines, Carole boit du champagne avec les membres de son équipe et sa mère qui l’accompagne parfois lors de ses déplacements. C’est une journée parfaite. Pourtant la star semble préoccupée. Elle reste souriante, donne le change. Mais ses collaborateurs ne sont pas dupes. Quelque chose ne tourne pas rond.
La destination finale de l’appareil est Los Angeles. Après une escale technique à Las Vegas, le DC-3 reprend les airs. La nuit est claire, sans vent. Les conditions de vol sont bonnes. Cependant, le pilote est informé que les balises au sol, indispensables à la navigation, ont été éteintes. Les États-Unis redoutent toujours une incursion ennemie sur leur territoire. Tout ce qui peut servir de point de repère a été neutralisé.
L’appareil dévie vers les montagnes alentour. Et c’est le drame. Vingt-trois minutes après avoir quitté Las Vegas, il percute de plein fouet le Double Up Peak, près du mont Potosí.

Un hurlement résonne dans la chambre de maître du ranch d’Encino. Chacun sait pourquoi. C’est encore M. Gable en proie à ce cauchemar, toujours le même. L’un des domestiques s’empresse de lui apporter une infusion de verveine. Lorsqu’il entre dans la chambre, il découvre le pauvre homme nu, ébouriffé, affalé au pied de son lit. Sur sa table de chevet trônent une bouteille de whisky largement entamée, une boîte de comprimés et un cendrier rempli de mégots. Ça pue le renfermé et le tabac froid. Le serviteur peine à soulever ce géant pour le remettre dans son lit. D’autant que ce dernier, soûl au dernier degré, est de sale humeur lorsqu’il fait ce cauchemar. Il ne se laisse pas faire.
Carole Lombard était l’amour de sa vie. Il l’a épousée trois ans auparavant. À deux, ils ont acquis ce ranch où ils ont vécu leurs meilleures années. Ils étaient inséparables. Voilà dix mois que Carole est partie. Clark reste inconsolable. C’est un homme brisé. Il se sent coupable. Miss Gable, en effet, aurait pu rentrer en train et rester en vie. Mais le trajet aurait duré deux jours et l’actrice avait hâte de regagner Los Angeles. Gable tourne alors avec la sublime Lana Turner. Aimant passionnément son épouse, l’acteur flanche malgré tout lorsque ses partenaires s’offrent à lui. Toutes rêvent d’inscrire Rhett Butler à leur tableau de chasse. Voilà pourquoi Carole Lombard n’était jamais tranquille.
Gable se lève péniblement. Depuis ce jour funeste de janvier 1942, la gueule de bois est sa compagne.
Il est presque midi lorsque le comédien sort faire le tour de son domaine, juché sur un tracteur. C’est un rituel qui date des premiers jours de son mariage. Quel que soit son état, il démarre son engin et part en reconnaissance. Il passe devant l’étable où Carole trayait elle-même les vaches. Le poulailler, où elle ramassait les œufs qu’ils mangeaient au petit déjeuner. Il longe les plantations d’agrumes et revoit son épouse comme si c’était hier, s’affairer aux tâches agricoles, donner des instructions pour que cette propriété reste bien entretenue et accueillante.
Sur le tournage d’Autant en emporte le vent, Gable avait une scène avec Olivia de Havilland où il était censé pleurer. Il avait menacé de quitter le plateau. Comment réagirait son public s’il le voyait sangloter comme une fillette, lui qui avait jusque-là incarné des personnages si virils ? Mais aujourd’hui Gable est seul sur son tracteur. Et des larmes coulent sans retenue sur ses joues bouffies par l’alcool.
Comment vivre sans toi ?
Ce ranch, ils l’ont acheté cinquante mille dollars au célèbre réalisateur Raoul Walsh. C’est la première fois que Gable a sa propre maison. Ce bonheur n’a duré que trois ans…
Carole était une fille simple qui, tout comme lui, fuyait les mondanités. Alors que Katharine Hepburn, Gary Cooper, Joan Crawford ou Cary Grant occupaient de somptueuses propriétés dans les quartiers prisés de Bel Air ou Beverly Hills, affichant leur réussite, eux vivaient comme un couple de fermiers du Midwest. Sans chichis, à l’écart des projecteurs. Jamais je ne retrouverai une femme comme toi.
Gable finit son circuit par l’étable et la porcherie où Carole, que rien ne rebutait, assumait les tâches les plus ingrates. C’est l’un des rares moments de la journée où il sort de sa torpeur. Seuls les souvenirs des jours heureux l’aident à surmonter sa peine. Il carbure au whisky, aux antidépresseurs et à la nostalgie.
— M. Tracy vous attend au salon, l’informe son majordome.
Gable esquisse un sourire.
— Dites-lui que je le retrouve dans dix minutes, le temps de prendre ma douche.

Tout en se déshabillant, Gable songe à cette autre gloire du septième art qu’il prend un malin plaisir à faire poireauter lorsqu’il l’invite à déjeuner. Spencer Tracy est une légende. Considéré comme l’un des tout meilleurs acteurs de sa génération, celle qui a impitoyablement enterré vivants les comédiens de l’ère du muet, il a tourné avec les plus grands. Avec Gable, il partage un goût immodéré pour les femmes, l’alcool et l’humour grinçant. Nés à un an d’écart, les deux comédiens ont d’abord été rivaux. Ils s’entendent à présent comme larrons en foire.

— Comment vas-tu, vieille branche ?
— Il est 13 h 30. On avait dit 13 heures, non ? fait remarquer Tracy, un rien irrité.
— Les stars se font toujours attendre.
— Je te rappelle que j’ai gagné deux oscars.
— Et moi, seulement un. Je sais. Mais je te rattraperai un jour, promet Gable en lui servant un scotch.
— Tu peux toujours rêver.
— N’oublie pas que tu t’adresses au roi d’Hollywood, Spencer.
— Le roi d’Hollywood, bien sûr. Qui t’a trouvé ce surnom ?
— Il me semble que c’est toi.
— Je suis ravi de voir que le whisky n’a pas encore entamé ta mémoire. Tu sais, c’était ironique.
— Venant de toi, je m’en serais douté.
— Au fait, tu te souviens de cette phrase de Carole à propos de ce sobriquet ?
— Non, feint Gable.
— À d’autres ! Elle disait : « Si la queue de Clark était plus courte d’un pouce, on l’appellerait la reine d’Hollywood. »
Gable sourit. Il prête volontiers le flanc aux piques de Tracy. Tous deux sont passés maîtres dans l’art de l’autodérision.
Les deux compères se mettent à table. Au menu, un jarret de porc assorti d’un coulis d’agrumes ; citrons, ananas, raisins, eux aussi cueillis au domaine. Pour arroser le tout, un mouton-rothschild 1939.
— Je me régale, concède Tracy.
— Tu m’en vois ravi.
Ils échangent d’autres plaisanteries lorsqu’un voile de tristesse tombe sur le visage de Gable. D’une petite boîte métallique à couvercle nacré, il sort trois pilules qu’il avale devant son ami.
— Toujours ces foutus cachets ? s’inquiète Tracy.
Gable fait oui d’un signe de tête. Et il s’affaisse sur son fauteuil.
— Tu veux que je te laisse ?
— Non, Spencer, reste. Tu es ici chez toi. Ça me fait du bien de te voir, répond Gable avant de fondre en larmes.
Tracy se lève, pose une main sur l’épaule de son ami.
— Excuse-moi. Je dois avoir l’air ridicule, gémit Gable, en séchant ses larmes avec sa serviette.
— Tu n’as pas à t’excuser. Et tu n’es pas ridicule.
— Elle était tout pour moi.
— Je sais. Vous étiez de loin le couple le mieux assorti d’Hollywood, soupire Tracy.
— Je n’arrive pas à rebondir. Je n’ai plus goût à rien.
— Comme je te comprends !
— Putain d’avion ! Pourquoi, nom d’un chien ? Pourquoi ? s’écrie Gable en martelant la table d’une main presque aussi large qu’une raquette de ping-pong.
— Tu devrais suivre le conseil que Carole t’a donné. Ça t’éviterait de broyer du noir à longueur de journée, se hasarde Spencer.
— Tu as peut-être raison. Après tout, qu’est-ce que je risque, perdre la vie ? Tu veux que je te dise ? J’en ai plus rien à foutre.

Les deux amis sont repassés au salon, ont continué à picoler. Sur le coup de 17 heures, Spencer Tracy est rentré chez lui. Mais c’est un domestique qui a pris le volant : il était trop éméché pour conduire lui-même.
Sitôt son ami parti, Gable se dirige vers son bureau d’un pas chancelant. D’un tiroir, il sort un bout de papier qu’il conserve précieusement. C’est un télégramme envoyé par Carole un an plus tôt alors qu’elle parcourait le pays pour vendre des war bonds. Il chausse ses lunettes de vue et lit ces mots, la main tremblante :
Ta place est à l’armée, avec les meilleurs.
Il repose le télégramme, ferme le tiroir et reste un moment pensif devant des portraits de Carole et lui au temps de leur gloire.
Carole a toujours souhaité qu’il participe comme elle à l’effort de guerre. Il fera mieux. Il répondra enfin aux sollicitations du général Arnold, chef de l’USAAF qui depuis l’entrée en guerre du pays caresse lui aussi l’espoir de l’enrôler. Mais il faudra au préalable que Louis B. Mayer, patron de la Metro Goldwyn Mayer avec qui l’acteur est sous contrat, donne son accord.
Il se ressert un scotch qu’il boit cul sec.
Après tout, personne ne m’attend plus à la maison. Alors banco. Et advienne que pourra.

4
Adolf et Eva sont à nouveau cloîtrés dans la salle de projection. Cette fois-ci, ils se sont passés des services du projectionniste. C’est Fräulein Braun qui s’occupe de tout. Fritz Sauber préfère ne pas savoir pourquoi la jeune femme lui a donné sa journée. Ce ne sont pas ses oignons.
Hitler contemple un groupe de jeunes femmes nues, toutes très appétissantes, s’ébattant dans l’eau près d’une cascade.
La nuit dernière, Eva est encore entrée dans sa chambre. Elle s’est glissée dans son lit, s’est blottie contre lui. Comme à son habitude, il a gardé sa chemise de nuit en coton blanc. Elle a tout essayé pour qu’il s’intéresse à elle. En vain. Il est resté impassible. Voilà plus de dix ans qu’elle est sa maîtresse. Durant toutes ces années, ils n’ont fait l’amour qu’en de rares occasions et avec peine. Conquérir le cœur d’Hitler a été pour elle un chemin de croix. Les premiers temps, la concurrence a été rude. Magda Goebbels, épouse de son ministre de la Propagande, était folle de lui. Tout comme Leni Riefenstahl, la réalisatrice, ou encore Hanna Reitsch, pilote de chasse émérite. Trompée à plusieurs reprises, délaissée, Eva a tenté de se suicider en se tirant une balle dans le cou. Sa sœur aînée, Isle, l’a sauvée in extremis. Il semblerait que le chancelier ne porte pas bonheur aux femmes. Plusieurs zones d’ombre entachent sa carrière de séducteur, comme la mort suspecte de Geli, fille de sa demi-sœur, qu’il a séduite et qu’on a retrouvée baignant dans son sang.
Les naïades continuent de se pavaner à l’écran. Eva se risque à poser la main sur une cuisse de son amant. Elle caresse sa verge qui, désespérément, reste au repos. Ces images de beautés dénudées, à même de réveiller le plus blasé des hommes, n’y changent rien. Hitler n’est puissant que sur les champs de bataille.
Le Führer s’est excusé. Il a quitté la salle de projection avant la fin de ce film qui n’a fait que l’irriter. Eva lui a souvent montré ce genre d’images prohibées dont il préfère ignorer l’origine. Elle recourt à toutes sortes de stratagèmes pour qu’il daigne enfin répondre à ses attentes. C’est de bonne guerre. Mais le fait de lui rappeler ses manquements aussi ouvertement a quelque chose de blessant.
— N’oublie pas, nous dînons avec Leni et les Goebbels, lui rappelle-t-il avant de la quitter.
Leni Riefenstahl est une femme brillante. Danseuse, actrice, réalisatrice, elle est non seulement une figure appréciée des dirigeants nazis mais jouit aussi d’une grande popularité auprès du public. Hitler l’a remarquée dès 1932 dans La Lumière bleue, film qu’elle a réalisé et dans lequel elle tient le premier rôle. Quant à son ministre Joseph Goebbels, il est lui aussi séduit. « C’est une merveilleuse enfant, pleine de grâce et de charme », a-t-il écrit dans son journal quelques années plus tôt. Hitler est à ce point impressionné par cette femme qu’il lui demandera par la suite de filmer ses réunions politiques, ce qu’elle acceptera volontiers. Mais c’est surtout grâce à son film sur les jeux Olympiques de 1936 qui se tiennent à Berlin, que Riefenstahl entre dans la lumière. Dans ce documentaire, Les Dieux du stade, elle filme les athlètes au plus près, en plein effort, en utilisant la technique du travelling. Elle recourt à des grues et d’autres nouveautés qui révolutionnent le genre. C’est une cinéaste accomplie, audacieuse et tout acquise à l’idéologie du national-socialisme. Face à elle, peu de femmes font le poids. Lorsque Leni apparaît sur la terrasse du Berghof auréolée de sa gloire, Eva Braun se sent soudain toute petite. Cependant, avec la maîtresse d’Hitler, Riefenstahl se montre bienveillante.
— Adolf m’a montré vos dernières images. C’est assez réussi, reconnaît-elle.
— Merci, Leni. Vous m’honorez. Mais lorsque vous dites « assez », j’imagine que ça pourrait être mieux.
— Oui. Notamment lorsque vous filmez de près le Führer ou ses collaborateurs. Essayez de les prendre en contre-plongée. Ça les mettra en valeur.
— Je suivrai votre conseil, soyez-en sûre. J’ai tant à apprendre de vous.
Un bruit de moteur se fait entendre. Negus et Stasi traversent la terrasse en trombe et sautent sur le parapet. Blondi, le berger allemand d’Hitler, reste en retrait.
— Ce sont les chiens que le Führer vous a offerts ? demande Leni en photographiant la scène.
— Oui. Je les adore. Ils me tiennent compagnie.
— Vous n’avez pas peur qu’ils tombent ?
— Oh, non, ils ont l’habitude. Je les ai bien dressés.
— Ils font bon ménage avec Blondi ?
— Ils s’entendent à merveille.
Riefenstahl préfère clore le chapitre. Le bruit court que Fräulein Braun ne supporte pas la chienne du Führer. Lors d’un repas, ce dernier l’a surprise en train de lui donner des coups de pied sous la table.
Hitler s’appuie sur la rambarde. Des membres de sa garde rapprochée l’entourent : Bormann, Theodor Morell, son médecin personnel, et Rochus Misch, qui ne le quitte jamais d’une semelle. En contrebas, ils aperçoivent le docteur Goebbels qui vient de sortir de son immense Mercedes décapotable. Tiré à quatre épingles, le ministre de la Propagande gravit les marches jusqu’au perron en claudiquant. Son pied bot le fait souffrir mais il n’en montre rien. Son épouse, Magda, et son garde du corps lui emboîtent le pas.
— J’ai ouï dire que vous aviez reçu un nouveau film américain, se hasarde Leni.
— Oui, New York-Miami, avoue Eva.
— Quelle chance vous avez ! C’est l’un des seuls films de Gable que je n’ai pas encore vus.
— Je vous le prêterai volontiers, propose Fräulein Braun alors que le ministre se joint aux convives.
Les deux femmes immortalisent la scène, Eva avec sa caméra, Leni avec un Rolleiflex.
Alors que Goebbels s’approche d’elles pour les saluer, Fräulein Braun s’agenouille et le filme d’en bas, respectant les recommandations de Riefenstahl, laquelle s’en réjouit.
Après le baisemain de rigueur, le ministre tourne les talons et rejoint le Führer. Ils disparaissent dans le grand salon tandis que Magda reste avec Eva et la cinéaste.
Magda Goebbels est une figure populaire. Elle incarne la femme allemande idéale et la pérennité de la race aryenne. Mère de six enfants, tous blonds comme les blés, elle est belle, cultivée et voue au chancelier un véritable culte. Le bruit court qu’ils ont été amants. Le fait est que le Führer, lorsqu’elle a épousé son ministre de la Propagande, était son témoin. C’est dire s’ils sont proches. Magda est jalouse d’Eva qui est plus jeune qu’elle de onze ans. Et qui, n’ayant pas encore connu les affres de la maternité, est toujours mince. Magda est bien la seule parmi toutes les femmes du Reich à pouvoir se permettre de la prendre de haut, de lui rappeler à tout bout de champ son statut peu enviable de maîtresse de l’ombre. Eva encaisse sans broncher. Elle n’est pas de taille à affronter cette femme puissante et adulée qu’on surnomme la première dame du Reich, même si elle n’est que l’épouse d’un ministre.
Lors du dîner, Eva n’a pas pipé mot. Écrasée par la volubilité de ces femmes, elle s’est contentée de manger sans se départir d’un sourire de circonstance. Dans le fond, c’est tout ce qu’on lui demande : faire bonne figure. Joseph Goebbels, assis à côté d’elle, l’a reluquée en douce. Ce ministre de premier plan, haut comme trois pommes – il mesure à peine un mètre soixante-cinq –, passe pour un chaud lapin. Il a fait du gringue à la sœur d’Eva, Gretl, lors d’une visite précédente. Sans succès.
Bormann, chef de la chancellerie, secrétaire particulier mais aussi chien de garde du Führer, n’a rien manqué du petit manège de Goebbels. Les deux hommes se haïssent. Ils sont comme deux courtisans qui se disputent la faveur du souverain. Pour accéder à Hitler, que l’on soit de ses intimes ou non, il faut passer par Bormann. Goebbels s’en plaint parfois mais ça ne change rien.
Après le dîner, Hitler, Goebbels et Bormann s’isolent dans un coin du grand salon. Ils sont rejoints par l’architecte et ministre Albert Speer, grand ordonnateur des somptueux défilés conçus à la gloire du tyran, qui a la lourde tâche de pourvoir l’armée en carburant, armes et munitions. Une discussion d’hommes commence, qui n’est pas censée regarder la gent féminine. Eva, Magda et Leni se regroupent de l’autre côté de la pièce. La maîtresse du Führer fait l’effort d’échanger quelques banalités avec ses invitées, juste pour la forme. Le cœur n’y est pas. D’autant que Leni, qui s’est intéressée à elle au début de la soirée parce qu’elles ont en commun la passion du cinéma, ne lui adresse quasiment plus la parole. Elle parle surtout avec Magda. D’égale à égale.

Hitler s’est encore couché vers 4 heures du matin. Une fois ses convives partis, il a retrouvé les plus hauts gradés de son état-major qui ont rallié le Berghof vers minuit. L’objet de cette réunion tardive était de préparer la riposte au débarquement des Alliés en Afrique du Nord. Concernant la France, il a été décidé de supprimer la ligne de démarcation et d’envahir le sud du pays qui bénéficiait jusqu’alors d’un statut de zone libre. La priorité est de prévenir un éventuel débarquement des Américains en Provence. Il faut l’empêcher à tout prix, faute de quoi l’issue de la guerre serait des plus incertaines.
Lorsque le Führer travaille tard, il ne se lève pas avant 14 heures. Eva, elle, est matinale. Plutôt que de se morfondre à attendre le réveil de son héros, elle vaque à ses occupations. Elle passe beaucoup de temps dans une chambre noire qu’elle a fait aménager au Berghof. Elle y développe elle-même ses pellicules. Elle fait en outre beaucoup de gymnastique, de longues randonnées dans la montagne ou de la natation à la belle saison, dans les lacs alentour. Elle aime aussi descendre au village de Berchtesgaden incognito, histoire de changer d’air. C’est du moins ce qu’elle prétend. Hitler ne voit pas ces escapades d’un bon œil. Depuis le jour où sa compagne a été traitée de « putain du Führer » dans la rue à Munich, il est inquiet pour sa sécurité. Aussi a-t-il demandé à Julius Schaub, son aide de camp, de lui trouver un homme de confiance afin de la protéger lors de ses sorties. Cet homme est un soldat aguerri. Il répond au nom d’Horst Bleiber.

Le caporal Bleiber est cantonné à un jet de pierre du Berghof, dans une caserne qui abrite une garnison de deux mille Waffen-SS. Cette unité est chargée de la sécurité non seulement du Führer mais aussi de ses principaux lieutenants et de toutes les installations militaires de l’Obersalzberg.
Démobilisé du front russe à la suite d’une grave blessure, Bleiber a été envoyé en convalescence dans les Alpes bavaroises. Au vu de sa bravoure au combat, ses chefs l’ont transféré dans la caserne du Berghof, loin des horreurs du front.

Eva fait sa gymnastique sur la terrasse lorsque Bleiber la voit pour la première fois. Le Führer est en déplacement dans son QG de Prusse orientale, la fameuse Wolfsschanze – ou « Tanière du loup ». C’est une chaude journée d’été. Elle porte un simple maillot de bain, la pudeur n’étant pas dans son tempérament. Elle fait d’amples mouvements de jambes, prenant malgré elle des poses suggestives. Dans ces moments, tout ce que le Berghof compte de personnel masculin se débrouille pour se rapprocher des fenêtres. Bleiber, comme les autres mâles présents dans la maison, se régale du spectacle. Lorsque Schaub lui confie la mission d’accompagner la jeune femme au village, il se dit qu’il est béni des dieux.
D’emblée, Eva s’est entichée de ce jeune homme bâti comme une montagne, blond, les yeux bleus, une dentition parfaite ; le prototype même de l’Aryen, l’Allemand au sang pur tel qu’Hitler l’a idéalisé au fil des pages de Mein Kampf. Bleiber, au demeurant, a une longue cicatrice qui lui barre la joue droite. Il la doit à une balle reçue à Stalingrad d’un de ces foutus snipers. Ça lui donne un côté viril qui ajoute à sa séduction.

Les voilà qui filent en direction de Berchtesgaden à bord d’un side-car de marque Zündapp. Pilote chevronné, Bleiber sollicite la moto au-delà du raisonnable. Il prend des virages serrés, accélère à fond dans les lignes droites. Eva exulte. Elle a l’impression d’être à la fête foraine, sur l’un de ces manèges qui vous retournent les tripes. Avide de sensations fortes, elle ne se sent jamais plus vivante qu’auprès de ce soldat avec qui elle entretient une relation clandestine depuis trois mois.
Déguisée en homme, grimée, elle n’a encore jamais été confondue par les villageois qui, au moins une fois par semaine, voient débouler la motocyclette. Eva porte l’uniforme, tout comme son accompagnateur. Elle cache ses boucles blondes sous un casque de cuir. Et ses yeux derrière des lunettes de soleil.
Au tout début de leur histoire, ils se sont contentés d’arpenter les ruelles de Berchtesgaden, s’arrêtant à l’occasion pour boire un chocolat chaud. Maintenant, ils traversent le village en trombe avant de prendre la direction de la forêt où, au hasard de leurs promenades, ils ont débusqué un refuge ouvert aux quatre vents. Là, sur une simple natte de paille, ils assouvissent enfin un désir brûlant.
Horst Bleiber est un amant hors pair mais aussi un grand lecteur. Il peut parler des heures durant de Goethe ou de Schiller. Ou d’auteurs anglo-saxons tels qu’Emily Brontë, Daphné du Maurier ou D. H. Lawrence, tous interdits depuis 1933.
Eva a longtemps hésité avant de s’abandonner à cet homme. Elle pensait appartenir au Führer corps et âme pour le restant de ses jours. Mais l’alchimie qui a d’emblée opéré entre elle et ce caporal l’a poussée à la transgression. Elle se doute bien que, s’ils sont découverts, l’un comme l’autre sont bons pour le peloton d’exécution.
Horst Bleiber, lui aussi, sait qu’il tente le diable. Ça ne le tourmente pas. Le danger, il vit avec depuis le début de l’opération Barbarossa. Dieu seul sait quelle bonne fée lui a permis de se retrouver à l’abri, loin de la mitraille, à veiller sur la maîtresse d’Hitler. Il est décidé à savourer chaque instant passé en sa présence.
Les premiers temps, ils n’ont fait que des balades. Quoique attirée par Horst, Eva ne se décidait pas à franchir le pas. Tout a basculé le jour où, après une randonnée harassante jusqu’à un lac d’altitude, ils se sont allongés sous un mélèze à l’abri du vent. Après une bonne collation, Bleiber a ouvert un livre : L’Amant de lady Chatterley. Il lui a lu des passages choisis. Eva était bouleversée, elle s’identifiait à Constance Reid, l’héroïne du roman. Elle aussi est attachée à un homme incapable de la satisfaire. Elle aussi est décidée à se consoler dans les bras d’un amant.

5
Il est presque minuit lorsque le tonnerre reprend. Une pluie de roquettes s’abat sur les positions allemandes. Les redoutables Katiouchas, les « orgues de Staline », viennent d’entrer en action. Le récital infernal de ces batteries de mortiers montées sur des camions dure plus de vingt minutes. Elles sont interminables. Terrés dans les ruines d’un garage, Weiter et ses hommes attendent que l’orage passe. Il faut rester vigilants. Les snipers profitent parfois de ce chaos pour faire un carton. De nombreux fantassins de la Wehrmacht ont ainsi été tués alors que le bombardement atteignait son paroxysme.
Avec cette arme, les Russes infligent de lourdes pertes aux Allemands. Ce pilonnage intensif, fruit d’une stratégie neuve, cause autant de dégâts matériels que moraux. Ces orgues diaboliques jouent leur cruelle musique sans crier gare. Les obus tombent au hasard, parfois sur la population civile à qui Staline a interdit de quitter la ville, se servant d’elle comme d’un bouclier. Il a voulu ainsi dissuader Paulus d’attaquer. En vain.
— Quel bordel ! peste Jung en se bouchant les oreilles.
Les mortiers se taisent enfin. Il règne alors un silence irréel que la poussière et les flammes rendent encore plus inquiétant. Partout des incendies rougissent le ciel. Les rares bâtiments encore debout finissent par s’écrouler. Weiter se risque à regarder au-dehors. Après quelques minutes d’observation, il dit aux autres, en leur faisant signe de le suivre :
— La voie est libre.
— Quoi ? s’écrie le caporal Sturm.
— Je dis que la voie est libre. Allez, magnez-vous, ça peut reprendre à tout moment.
Weiter sort de la cache en premier. Jung lui emboîte le pas. Ils se mettent à couvert quelques mètres plus loin, derrière une carcasse de voiture calcinée.
— Où est Sturm ? s’inquiète le capitaine.
— Qu’est-ce que j’en sais ?
Weiter retourne aussitôt sur ses pas. Il retrouve le caporal assis sur une pile de pneus, hébété. Du sang coule de ses oreilles.
— Friedrich ?
— Je n’entends plus rien, Florian. Mais ne te fais pas de bile, ça va aller, assure le caporal avant de s’effondrer.
Weiter porte secours à son camarade. Il déchire un mouchoir en plusieurs fragments avec lesquels il bouche ses oreilles. Et il l’aide à se relever. Les deux hommes ressortent du garage et retrouvent Jung à l’arrière de l’épave lorsqu’une automitrailleuse russe passe à tombeau ouvert près d’eux, tous feux éteints. Une fois le véhicule éloigné, les trois hommes se remettent en chemin. Sturm n’est plus en état de marcher. Weiter et Jung se relaient pour le soutenir.
— Ses tympans sont crevés. Il n’a plus d’équilibre, constate le capitaine.
— Les fumiers.
Avec la plus grande peine, ils parcourent deux cents mètres, progressant tant que bien que mal entre les gravats. Ils atteignent la Volga. Leur bataillon se trouve sur l’autre rive, près d’un ancien hangar où les Russes entreposaient des munitions au début de la bataille. Il faudra encore traverser le fleuve. Ils se réfugient sous un pont proprement coupé en deux par un récent bombardement. Weiter et Jung allongent leur camarade blessé à même le sol et le protègent avec une couverture qu’ils sortent de leur barda. Ils ouvrent une bouteille de vodka prise à un sniper neutralisé quelques jours plus tôt et boivent chacun leur tour pour se réchauffer.
— On n’y arrivera pas seuls, Siegfried. Essaie encore de signaler notre position, demande le capitaine.
Jung allume la radio, tente d’entrer en contact avec la garnison. Il y a de la friture. On entend une voix amie par intermittence, mais pas assez nettement pour communiquer.
— Ici le groupe 24 à la base. Est-ce que vous me recevez ?
— Dis-leur de nous couvrir quand on traversera.
— Tu en as de bonnes, Florian. Il faudrait déjà qu’ils me captent, ronchonne Jung.
— On va bien finir par les avoir. Continue.
— Ici le groupe 24 à la base. Est-ce que vous me recevez ?
Les rares bribes de voix allemandes se transforment en un grésillement continu.
— Ces salauds ont brouillé la fréquence.
Weiter soupire. Jung a sûrement raison. Les Russes sont passés maîtres dans l’art de saboter les transmissions des Allemands. Et ce pour empêcher les tireurs d’élite qui s’infiltrent derrière leurs lignes de revenir au bercail. Mais le capitaine s’est fait un devoir de ne pas faiblir devant ses hommes.
— Encore une fois, Siegfried.
— On va bientôt tomber en rade de batterie, proteste Jung.
Weiter prépare les rations, un amalgame de patates et de harengs durs comme du marbre à cause du gel. Il est hors de question d’allumer un brasero pour lutter contre le mercure qui affiche, de jour comme de nuit, des températures négatives. Et pour s’autoriser une cigarette, il faut prendre un luxe de précautions avant de craquer une allumette. Surtout la nuit.

Jung s’est acharné. Il n’a pas réussi à entrer en contact avec la garnison. Ils devront se débrouiller par leurs propres moyens pour rallier l’autre rive. Par chance, le fleuve est en partie gelé. Ça facilitera le passage.
Terrassé par la fatigue et le froid, Siegfried pique du nez.
— On va manger un morceau et essayer de dormir deux ou trois heures. On tentera le passage plus tard, lui dit le capitaine.
Jung approuve d’un signe de tête.
Tout en cassant la croûte, ils parlent à voix basse. Quant à Sturm, il s’est assoupi, lui aussi écrasé par le manque de sommeil.
— Comment as-tu gagné cette décoration ? demande Jung en avisant la croix de fer épinglée sur la veste de son supérieur.
Weiter finit de mâcher une bouchée de hareng avant de répondre, en prenant un air sombre :
— C’était il y a trois ans, en Pologne. J’étais en première ligne. Avec mes hommes, on devait récupérer un de nos officiers, un major capturé lors de l’offensive sur Varsovie. J’ai accompli la mission. Mais je suis revenu seul avec le major. Toute mon unité y est passée. À l’époque, je n’étais pas encore tireur d’élite. Je le suis devenu à la suite de cette opération. Je n’avais qu’une idée en tête : leur rendre la monnaie de leur pièce.
Jung est intrigué par une autre médaille en forme de broche. En son centre, il distingue une croix gammée surmontant une baïonnette et une grenade à manche croisées.
— Et celle-là ?
— C’est l’agrafe de combat rapproché qui récompense les luttes au corps-à-corps. Celle-là je l’ai eue au début de la bataille de Stalingrad.
— Combien de snipers as-tu abattus en tout ?
— Soixante-seize en comptant celui du château d’eau.
— La vache !
— Je n’en tire aucune gloire, tu sais.
— Tu devrais, pourtant. Chaque fois que tu flingues l’un de ces bâtards, tu sauves la vie d’un des nôtres.
— Oui, peut-être. Mais ce n’est pas le plus important.
— C’est quoi le plus important ?
— Vous ramener sains et saufs à la maison, Siegfried. C’est tout ce qui compte pour moi.

« Quelle heure peut-il bien être ? » se demande Sturm en entrouvrant les yeux. Le caporal parvient à se lever. Il fait quelques pas, manque de tomber, se reprend. Il a une migraine terrible. Des acouphènes sifflent dans ses oreilles. Une bruine glaciale tombe sur la ville martyrisée. Les incendies s’éteignent un à un. Bientôt, l’obscurité est totale. Il bute sur un objet mou. C’est le corps de Jung. Celui-ci est si endormi qu’il continue de ronfler. À côté de Jung, Sturm discerne la silhouette élancée du capitaine qui, lui aussi, dort profondément. Le caporal remarque des restes de ration abandonnés dans une gamelle. Tenaillé par la faim, il se précipite dessus. Il avise un fond de bouteille de vodka, auquel il réserve le même sort. « Ça fait du bien par où ça passe », se dit-il en allumant une cigarette au moment même où une sentinelle russe, perchée sur un promontoire à neuf cents mètres, scrute les abords du pont à l’aide d’une puissante longue-vue à visée nocturne.

Une lueur blafarde succède à l’obscurité. Bientôt, le jour se lève, dévoilant un décor d’apocalypse. Ils se réveillent trempés et transpercés jusqu’aux os par un froid polaire. Weiter se lève en premier. Il constate que les gamelles ont été nettoyées. Il pense d’abord à une bête affamée. La ville regorge de chiens et de chats errants qui, tout comme les hommes, cherchent chaque jour de quoi se nourrir dans cet océan de décombres. Mais où est le caporal ? Inquiet, Weiter sort son Luger et inspecte les lieux tandis que Jung se lève à son tour.
Le capitaine ne tarde pas à retrouver son camarade. Il gît face contre terre derrière la pile du pont, recroquevillé. Weiter remarque un briquet près du corps. Il s’agenouille, distingue un petit trou noir à la base de la nuque du caporal. Le saisissant par les épaules, il le retourne et pousse un cri d’effroi. Il ne reste plus rien du haut de son visage. Le front, les yeux et une partie du nez ont été emportés.

6
Louis B. Mayer, nabab de la MGM, éructe au téléphone :
— Il n’en est pas question. Je ne vous prêterai pas Clark Gable !
À l’autre bout du fil, le général Arnold, commandant en chef de l’USAAF, lui répond tout aussi vertement :
— Je me suis trompé sur votre compte, Louis. Je vous croyais patriote.
— Je ne le suis pas moins que vous, général. Mais Clark est notre acteur le plus rentable. L’envoyer combattre, quelle idée saugrenue ! Vous voulez notre ruine ?
— Vous me parlez de profits. Moi, je vous parle de botter le cul d’Hitler.
— Qu’est-ce que vous croyez ? Je suis concerné au premier chef par cette guerre. Sachez que je suis né en Russie. J’ai dû fuir mon pays à cause des pogroms. Ma famille, comme tant d’autres en Europe, a été persécutée parce qu’elle était juive.
— Raison de plus. Qu’est-ce que vous attendez pour vous joindre à nous ?
— Qu’espérez-vous de moi ? Je ne suis qu’un simple entrepreneur de spectacles.
— Non, Louis. Vous êtes bien plus que ça. Vous dirigez la société de production la plus prestigieuse du pays. Avec Ben-Hur, Le Magicien d’Oz, Tarzan, Autant en emporte le vent et d’autres films de ce calibre, vous avez fait rêver des millions d’Américains, et ce depuis des décennies.
Les propos flatteurs d’Arnold font mouche. Mayer baisse la garde lorsqu’on caresse son ego dans le sens du poil.
— C’est peu de chose comparé à votre engagement, dit-il, faussement modeste.
— Vendre du rêve, ça n’est pas rien. Lorsqu’une star accepte de venir quelques heures soutenir le moral des troupes, nos gars retrouvent le sourire comme par enchantement. Ils sont gonflés à bloc pour repartir au casse-pipe. Votre pouvoir vaut largement le mien.
— Vous exagérez.
— Clark est la plus grande vedette d’Hollywood. Il pourrait participer lui aussi à l’effort de guerre, comme feu son épouse.
— Précisez.
— Je voudrais utiliser sa popularité pour motiver de nouvelles recrues.
— Comment ?
— En réalisant un film documentaire. Nous manquons cruellement d’artilleurs aériens.
— Mais il ne connaît rien aux armes. Les pistolets ou les carabines qu’il a maniés dans ses films sont factices, vous savez.
— Il va de soi qu’on le formerait. Il n’est pas question qu’il monte dans un bombardier sans entraînement préalable.
— Un bombardier ?
— Oui.
— De quel entraînement s’agit-il ?
— Tir à la mitrailleuse, pour l’essentiel.
— À balles réelles ?
Le général éclate de rire.
— C’est la guerre, Louis. Pas du cinéma.
— Honnêtement, je ne sais pas. Vous devez sûrement avoir d’autres candidats en tête.
— Non, pas de ce niveau. Il y a bien James Stewart. Mais il est déjà des nôtres. Et très sollicité. C’est un excellent pilote. Il forme la relève et n’a donc pas le temps de s’impliquer dans ce projet.
— C’est regrettable.
Un silence. Le poisson est presque ferré. Mais il risque de s’échapper. Alors le général joue son va-tout. Avant ce coup de fil, il s’est renseigné sur ce producteur. Il sait que Mayer, plus que tout, a un profond respect pour les mères. La sienne, mais aussi celles des autres. Deux anecdotes en témoignent, qui ont fait le bonheur des tabloïds. Un jour, sur un plateau, un comédien traite la mère de sa partenaire de putain. Mayer se jette sur lui et le roue de coups. Une autre fois, l’actrice Ann Rutherford, venue lui demander une augmentation, commence par essuyer un refus. Mais lorsqu’elle prétend que c’est pour acheter une maison à sa mère, le nabab lui signe sur-le-champ un chèque de cent mille dollars.
— Songez à la postérité, Louis.
— Que voulez-vous dire ?
— Quelle trace laisserez-vous ?
— Je n’en sais rien. C’est le cadet de mes soucis.
— Avez-vous toujours votre mère ?
— Non, répond Mayer, visiblement troublé.
— Pourtant je suis certain qu’elle vous regarde de là-haut.
— Cette conversation prend une tournure bizarre. Seriez-vous mystique, général ?
— Non. Je crois seulement en une vie après la mort. Je crois que chaque homme sera jugé sur ses actes.
— Je le crois aussi.
— Bien. Et que dirait votre mère si vous vous contentiez de rester dans votre bureau à compter vos dollars alors que, chaque jour, des soldats américains meurent sous le feu de l’ennemi ?

Le 12 août 1942, Clark Gable s’engage dans l’armée de son pays, mettant un terme provisoire à sa carrière d’acteur. Le roi d’Hollywood est descendu de son trône pour devenir un soldat. Louis B. Mayer a fini par céder. Mais il a exigé qu’Andrew McIntyre, chef opérateur émérite et ami de Gable, accompagne son poulain dans l’aventure. Requête accordée.
À quarante-deux ans, le soldat Gable a commencé par raser sa célèbre moustache. Mais ça n’a pas suffi à tromper ses admiratrices qui l’ont suivi à la trace depuis l’école d’officiers de Miami Beach, où il a commencé sa formation, jusqu’à la base de Tyndall Field, en Floride, où il apprend à devenir artilleur. Des mesures ont été prises pour que ce soldat hors normes puisse suivre son entraînement. Ses fans sont maintenues à distance, avec interdiction de pénétrer dans la base. Les plus hardies se débrouillent malgré tout pour déjouer la vigilance de la police militaire. Elles se retrouvent parfois dans les quartiers de la star, pour le plus grand plaisir de ses camarades de chambrée qui profitent eux aussi de cet arrivage providentiel.
Bien alignés, les apprentis artilleurs sont au garde-à-vous. Gable détonne quelque peu dans cette rangée d’uniformes où la moyenne d’âge est de vingt ans. On ne voit là que des frimousses de gamins dont la fraîcheur et l’innocence contrastent avec son visage buriné par le chagrin et l’alcool. L’acteur tâche de faire bonne figure. Il redevient ce provincial qu’il n’a dans le fond jamais cessé d’être : un brave type, naturel, accessible, qui sait se faire aimer. Ses camarades l’apprécient, non parce qu’il est Clark Gable mais parce qu’il leur ressemble.
Après d’ultimes recommandations, le sergent instructeur mène ses recrues dans un champ spécialement aménagé pour l’entraînement. Il y a là des tourelles factices équipées d’un double canon de 50 millimètres ou de batteries de mitrailleuses lourdes.
— Voilà le type d’armement que vous aurez à maîtriser, explique le sergent en invitant ses hommes à prendre place dans les tourelles.
Plus loin, en plein champ, des soldats se préparent à actionner des catapultes telles qu’on en trouve sur les sites de ball-trap. Et les tirs commencent, lourds, puissants, à intervalles réguliers. Dans les bras du tireur, les vibrations sont telles qu’il ressort de la tourelle en tremblant, sous l’œil inquiet de la recrue qui prend sa place.
— Lorsque vous grimperez dans les B-17, ce sera une autre paire de manches, les gars. Ça se passera en plein ciel avec une visibilité aléatoire. Et en prime vous aurez les Messerschmitt des Boches au cul, continue le sergent.
Après les canons doubles de 50 millimètres, Gable et son acolyte McIntyre sont initiés aux joies de la mitrailleuse Browning M2 qui n’est pas plus aisée à manier. La cadence de tir est effrayante. Et même avec un casque de protection, le bruit est assourdissant.
Les premiers jours, les deux compères sont la risée de leurs camarades. Ils ne touchent aucune cible. Mais au bout de quelques semaines, leur technique s’affine. Ils commencent à assimiler les automatismes qui leur permettront, dans un avenir proche, de protéger leur vie et celle de leurs équipages. Des anges gardiens, tel sera leur rôle lorsqu’ils embarqueront pour l’Angleterre dans ces forteresses volantes avant de traverser la Manche pour en découdre avec les nazis.

7
Comme à son habitude, juste après son réveil, Hitler s’isole un moment dans sa chambre avec son médecin personnel, le docteur Theodor Morell. Misch reste derrière sa porte, en bon chien de garde qu’il est. La consigne est claire : le Führer ne doit être dérangé sous aucun prétexte. »

Extrait
« Le 12 août 1942, Clark Gable s’engage dans l’armée de son pays, mettant un terme provisoire à sa carrière d’acteur. Le roi d’Hollywood est descendu de son trône pour devenir un soldat. Louis B. Mayer a fini par céder. Mais il a exigé qu’Andrew McIntyre, chef opérateur émérite et ami de Gable, accompagne son poulain dans l’aventure. Requête accordée.
À quarante-deux ans, le soldat Gable a commencé par raser sa célèbre moustache. Mais ça n’a pas suffi à tromper ses admiratrices qui l’ont suivi à la trace depuis l’école d’officiers de Miami Beach, où il a commencé sa formation, jusqu’à la base de Tyndall Field, en Floride, où il apprend à devenir artilleur. Des mesures ont été prises pour que ce soldat hors normes puisse suivre son entraînement. Ses fans sont maintenues à distance, avec interdiction de pénétrer dans la base. Les plus hardies se débrouillent malgré tout pour déjouer la vigilance de la police militaire. Elles se retrouvent parfois dans les quartiers de la star, pour le plus grand plaisir de ses camarades de chambrée qui profitent eux aussi de cet arrivage providentiel. » p. 50

À propos de l’auteur
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Jean-Baptiste Lentéric © Photo Thomas Pirel

Jean-Baptiste Lentéric a d’abord travaillé pour le cinéma aux côtés de réalisateurs prestigieux tels que Samuel Fuller qui l’ont initié à l’écriture de scénarios. Passionné d’histoire et de musique, il joue aussi de la guitare dans un groupe de rock. Herr Gable est son premier roman publié chez Belfond. (Source: Éditions Belfond)

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Nietzsche au Paraguay

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En deux mots:
Élisabeth Nietzsche suit son mari, le Docteur Förster dans son projet de créer une nouvelle Allemagne au Paraguay. Alors qu’elle s’enfonce dans une jungle pleine dangers avec un groupe de colons, son frère va basculer dans la démence. Deux parcours reliés par une étonnante correspondance.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Le rêve fou de la Nueva Germania

Durant leurs recherches sur la vie et l’œuvre de Friedrich Nietzsche, Nathalie et Christophe Prince ont découvert que sa sœur faisait partie d’un groupe de colons décidés à créer une nouvelle Allemagne au Paraguay. Quel roman!

Quand en mai 2015, j’ai découvert «Les Amazoniques», j’ai été emballé par ce thriller efficace, mais aussi par les autres dimensions de l’ouvrage, grand roman d’aventure qui nous entraîne dans la forêt amazonienne, espionnage et réflexion sur la pureté des peuples et sur leur droit de vivre selon leur culture et reportage. Si je vous en reparle ici, c’est que sous le pseudonyme de Boris Dokmak (l’auteur de La Femme qui valait trois milliards) se cachait Christophe Prince, un agrégé de philosophie décédé en 2017. Dans une postface éclairante Nathalie Prince nous raconte la genèse de ce roman signé de leurs deux noms. Nietzsche était leur passion commune : «On est entrés dans sa biographie quand on était professeurs. On est entrés dans sa tête.» Ensemble, ils ont accumulé un peu tout ce qui se rapporte au philosophe et à son œuvre. Des textes «oubliés, perdus, retrouvés, empilés, surlignés» jusqu’à ces dernières lettres qui racontent l’exil d’Élisabeth Förster-Nietzsche au Paraguay. «L’histoire est romanesque, et elle est vraie: la sœur de Nietzsche s’embarque en 1886 avec son mari pour aller fonder une colonie allemande au cœur du Paraguay.»
On imagine combien l’auteur des Amazoniques a trouvé matière à roman dans cette histoire, à commencer par répondre à une question évidente: que diable était-elle allée faire dans cette galère, avec les vinchucas et les Indiens?
La réponse nous offre un voyage sur les pas d’une communauté menée par un illuminé rêvant de créer une nouvelle Allemagne, un peuple à la race pure. À l’aube du XXe siècle, son utopie annonce des jours autrement plus funestes. Mais n’anticipons pas. Un petit groupe d’hommes et de femmes ont choisi de suivre le couple Förster-Nietzsche. Mais avant de pouvoir poser la première pierre de leur Nueva Germania, ils vont se rendre compte combien l’environnement qu’ils ont choisi leur est hostile. À l’image de la scène d’ouverture couleur rouge sang, ils vont devoir surmonter les attaques des tribus qui peuplent cette jungle, supporter l’humidité et les maladies et se frayer un chemin dans une nature aussi luxuriante que dangereuse. Mais pour l’heure, ils restent persuadés qu’ils braveront les obstacles et feront des immenses terres qui leur ont été concédées un vrai paradis.
Friedrich Nietzsche, de son côté, combat d’autres démons. La folie qui va le gagner ne l’empêche pas d’être lucide dans la correspondance qu’il entretient avec sa sœur, espérant que tous les antisémites puissent les rejoindre pour libérer ainsi l’Europe de leur idéologie nauséabonde. Et s’il affirme «Toi et moi ne serons plus jamais frère et sœur», ils va poursuivre ses échanges épistolaires jusqu’au crépuscule de sa raison.
En ne se concentrant pas sur le Paraguay et en mettant en parallèle la vie d’Élisabeth et de Friedrich, Nathalie et Christophe Prince montrent à la fois combien les deux mondes sont éloignés et combien la folie peut gagner l’un et l’autre.
Si cette Nouvelle Germanie est – au moins sur le papier – riche de promesses, les difficultés ne vont cesser de s’accumuler. Le fossé entre les discours exaltés de Förster – «nous constituons une société unique, à la fois ambitieuse et enthousiaste, fondée sur la fraternité» – et leurs ressources qui fondent comme neige au soleil, ne va cesser de se creuser. La misère, puis la détresse et le dénuement auront raison de ce rêve, non sans avoir auparavant englouti de nouveaux colons.
L’aventurier Virginio Miramontes, qui a échappé à la mort, pressent l’issue de cette épopée. «Mais il n’y avait face à lui qu’une montagne de surdité et d’orgueil. Pas seulement Förster, mais sa femme, la Nietzsche! Affreuse épouse, affreuse sœur, affreuse femme, obtuse et arrogante, instillée dans le sang de son homme comme un venin lent.» Un venin lent qui va devenir une peste brune et donner à ce roman, sous couvert d’aventures en Amérique du Sud, une vraie densité. Une belle réussite!

Nietzsche au Paraguay
Christophe Prince
Nathalie Prince
Éditions Flammarion
Roman
384 p., 19,90 €
EAN 9782081427549
Paru le 13/02/2019

Où?
Le roman se déroule principalement au Paraguay, mais également en Suisse et en Italie.

Quand?
L’action se situe en 1886 et les années suivantes.

Ce qu’en dit l’éditeur
Paraguay, 1886. Virginio Miramontes, un aventurier solitaire, est recueilli en pleine jungle dans une étrange colonie peuplée d’une poignée de familles allemandes.
C’est le projet fou d’Élisabeth Nietzsche, sœur du célèbre philosophe, et de son mari, le lugubre docteur Förster. Tous deux rêvent de créer dans ces terres vierges une nouvelle Allemagne digne de l’utopie aryenne balbutiante.
Antisémitisme délirant, plans d’expansion démesurés, cultures et commerces impossibles… Rien ne marche comme prévu, et la Nueva Germania court au désastre. La maladie rôde, la faim guette, la violence s’installe. Perdue dans ce microcosme entouré de barbelés, Élisabeth tient à son frère la chronique fantasmée de leur succès, passant ses jours à attendre les lettres de Nietzsche. Nietzsche au Paraguay révèle une face cachée de l’Histoire, celle d’une illusion folle, présage des massacres nazis un demi-siècle plus tard.

Les critiques
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L’Opinion (Bernard Quiriny)
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Nathalie Prince présente Nietzsche au Paraguay © Production éditions Flammarion

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Journal de bord du capitaine Virginio Miramontes
30 avril 1888.
Aujourd’hui, rien ; je veux dire, «rien à signaler» comme dit Pedro. Néant absolu. Mais nous devons absolument rester vigilants. Pluie toute la journée.
[Dernière page du journal de bord du capitaine Virginio Miramontes.]

Rouge
Rouge. Du rouge partout: rouge sur le nez, dans les yeux, rouge sur les lèvres, un rouge avec un sale goût de terre.
Et la tête qui cogne.
— Pedro ?
Et la tête qui saigne. Il sent des bestioles qui lui escaladent le visage pour s’agglutiner sur le front et le haut du crâne, là où pisse le sang : moustiques, fourmis noires, mouches, cloportes, ils font la queue, c’est la curée, ils se battent pour lui siphonner la cervelle. Mais d’où viennent-ils ? Sa main pèse cent livres, impossible de la bouger, sinon il se mettrait des claques et ferait de la bouillie de tous ces vautours. Ses paupières aussi sont lourdes.
Ne pas s’endormir.
Il rouvre les yeux: rouge la rivière, et rouges les arbres… Ne pas s’endormir. Quand ils ont attaqué, ces salauds jappaient comme des chacals, des chacals morts de faim. «Yap-yap!» et «youp-youp», et bis et re-bis: il les entendait plutôt qu’il ne les voyait. Les lances, les flèches jaillissaient des arbustes, dans tous les sens, et tombaient comme une pluie d’été autour d’eux, sur la rivière, sur la pirogue, faisant percussion, sur Pedro aussi, sur Francisco et sur Julio, et sur lui-même. Mon Dieu, qu’elle est lourde cette fichue lance! La pointe fichée profondément dans son flanc droit. Il la tâte : du bois de quebracho, un bois lourd comme l’acier. Du coin de l’œil, il peut apercevoir sa hampe sombre dressée vers le ciel, et les longues plumes qui la parent. Rouges, les plumes. Ouaip, des chacals! Des semaines qu’il leur court après, et il n’en a même pas vu un seul. Des fantômes, ces types.
Rouge, le ciel. La douleur devient insupportable, cuisante.
Elle le cloue sur place, au fond de cette pirogue, dans cette mare d’eau mêlée de sang, le sien, mais celui de Pedro aussi, de Francisco et de Julio.
La douleur, la lance, il a l’impression qu’une armée de singes le halent depuis la berge! Des blessures, il en a eu son lot. Bataille de Tuyuti, en 1866: une balle lui a traversé l’épaule, lui explosant l’omoplate; bataille d’Abay, hiver 1868 : une balle de mousquet lui sectionne l’annulaire de la main gauche; et à Lomas Valentina, quelques jours après, des débris d’un obus manquent de lui sectionner la jambe droite. Il en conserve une légère claudication, et des rhumatismes de vieillard. Mais aucune de ces blessures ne lui a tiré de tels tourments.
— Pedro?
Crucifié, planté contre la pirogue comme une figure de proue, le visage tourné d’un quart vers la berge qui glisse doucement devant lui, il ne parvient pas à distinguer l’arrière de la pirogue. Pedro est-il encore là? Derrière lui? Il ne l’entend pas. Il ne l’entend plus. Francisco, lui, est parti ; il est tombé dans l’eau boueuse de la rivière dès le début de l’assaut, hérissé d’une demi-douzaine de flèches tel un saint Sébastien en son martyre. Il a plongé vers le fond immédiatement, tête la première, pas un mot, pas une plainte: une pierre. À son tour, Julio a hurlé, il a gémi et crié à chacune des flèches qui le touchaient: d’abord au cou, traversé de part en part, puis aux bras, dans le bide et finalement dans l’œil, et il s’est tu alors, basculant doucement par-dessus bord et s’en allant en aval du fleuve: un vieux tronc sec. La rivière, tout autour d’eux, a viré au rouge foncé, dessinant des veines et des marbrures cerise dans l’eau boueuse.
— Pedro?
Pedro, le fidèle Pedro. Il se souvient de ses cris, des cris rageurs puis des cris étranglés, mais rien d’autre. Est-il mort? Agonise-t-il à quelques centimètres de lui sans qu’il le sache?
Quant à lui, dès le début de l’attaque il a plongé dans le fond de la pirogue, pour se protéger d’abord, et pour sortir son Henry, ensuite. Une seule balle sortant du long canon acier de cet engin peut tuer un puma; il a entendu parler de bison abattu d’un seul coup à une lieue de distance.
Mais pas eu le temps de le charger que cette saloperie de lance, bois noir et pointe en pierre nouée par des fils de chanvre, le perforait. Tout de suite, le souffle coupé, et une douleur intense, lourde, granitique qui l’a écrasé vers le fond du bateau, les mains crispées sur le fusil impuissant qui plongeait dans la rivière. Il a senti sur ses mains l’eau froide, puis le canon du fusil s’enfoncer dans la vase.
Alors il a poussé sur la crosse, de tout son poids, jouant au gondolier, poussant encore, et la pirogue s’est éloignée de la berge et des jajapeos de ces chacals pour glisser dans un courant plus rapide. Ça les a sauvés. Ça l’a sauvé. »

Extraits
« Nice, 10 avril 1887, veille de Pâques
Mon cher Lama,
Une omission d’abord. Dans ma dernière lettre, j’avais oublié de te dire quelques mots de la musique de Parsifal. Le chevalier au cygne! Tu t’étonnes? Eh bien oui, j’en ai entendu le prélude. Où? À Monte-Carlo! Très bizarre! Je ne puis y repenser sans un bouleversement intérieur tant je me suis senti l’âme élevée et saine. Le plus grand bienfait qui m’ait été accordé depuis longtemps.
La puissance et la rigueur du sentiment, indescriptible. Je ne connais rien qui saisisse le christianisme à une telle profondeur et qui porte si âprement à la compassion. Totalement sublime et ému. L’écho musical de l’infini, le sens du tragique, de la souffrance et de la grandeur de la souffrance, la passion du mystère, la nuit du monde qui est aussi minuit et lumière éternelle. Wagner a-t-il jamais fait mieux? […] Je suis content d’avoir de tes nouvelles, de savoir que ton installation au Paraguay se passe si bien et qu’on t’accueille comme une grande dame.
Ton Fritz »

« 3 décembre 1887 – Sucre, Bolivie.
Nous sommes enfin à Sucre, la «cuidad de la plata» (ville de l’argent), ou «choquechaca», le «pont d’or» en quechua : le pont vers la fortune ! Sucre, ville pauvre, sale et puante, sans route ni lumière, sans pension ou auberge digne de ce nom, sans hôtel du gouverneur, ni théâtre, sans transport autre que des vieilles mules et une dizaine de carrioles, ville terreuse, et rose lorsque le soleil se couche, en fin d’après-midi, derrière Churuquella et Sisasica, les deux hautes montagnes qui la cernent. Pentland, lorsqu’il était encore délégué régional du bureau de La Connaissance des Temps, a placé Sucre par 19° 03’ de latitude S et 64° 24’ 10’’ de longitude O Greenwich, ainsi qu’à près de 3 000 mètres d’altitude. Mais ses mesures sont sérieusement contestées. En attendant de nouvelles observations, il apparaît que la position exacte de Sucre, la plus grande ville de Bolivie, reste inconnue. Sacré point de départ. La forêt est là, derrière les montagnes, tout autour, c’est-à-dire l’inconnu, ou presque. Là-bas, les hauts plateaux nous attendent.»

«Il faut comprendre ce qu’était la Nouvelle Germanie. La misère y était permanente et la détresse multiple: les maladies, la vermine, l’humidité, le dénuement, l’isolement, la crétinerie du couple Förster, leurs entêtements moraux et politiques, les Indiens, la faim et l’interdiction de manger de la viande, de faire appel à une quelconque aide extérieure, l’angoisse omniprésente… Seul Virginio, par sa clairvoyance et sa compassion, a deviné l’inéluctable désastre. Seul, il l’évoquait. Mais il n’y avait face à lui qu’une montagne de surdité et d’orgueil. Pas seulement Förster, mais sa femme, la Nietzsche! Affreuse épouse, affreuse sœur, affreuse femme, obtuse et arrogante, instillée dans le sang de son homme comme un venin lent. Pas seulement le docteur et son épouse, mais les colons qui, à quelques exceptions près, ont commencé à se méfier de lui, de son esprit critique, de sa liberté, qu’ils enviaient, ils ont commencé à parler dans son dos, à le surveiller, à médire, à lui inventer une légende de démon cruel et sensuel, à l’isoler, ils ont parlé de la bannir, pire peut-être. »

« L’histoire de la sœur nous intriguait: les dernières lettres de Nietzsche faisant état de l’emménagement d’Élisabeth au Paraguay et du succès qu’elle exhibe, nous nous demandions ce que diable elle était allée faire dans cette galère, avec les vinchucas et les Indiens. L’histoire est romanesque, et elle est vraie: la sœur de Nietzsche s’embarque en 1886 avec son mari pour aller fonder une colonie allemande au cœur du Paraguay. On a accumulé les archives, les articles consacrés à sa vie, on a retrouvé des images des colons et de la propriété des Förster, des bribes, des souvenirs, des colonnes de journaux… »

À propos de l’auteur
Christophe Prince, professeur agrégé de philosophie, a publié sous le pseudonyme de Boris Dokmak deux romans, dont un polar très remarqué, La femme qui valait trois milliards (Ring, 2013). Il est décédé en 2017. (Source : Éditions Flammarion)
Nathalie Prince est Professeure de Littérature Générale et Comparée à le Mans Université. Ses thèmes de recherche sont littérature et théorie des genres (littérature fantastique, littérature de jeunesse) ; Histoire des idées et des représentations décadentes autour de 1900 et Poétique du personnage. (Source: universités d’Angers et du Mans)

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Quand Dieu apprenait le dessin

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En deux mots:
Pour asseoir son autorité le Doge Justinien envoie ses hommes à Alexandrie pour y dérober les reliques de Saint Marc. Ce qui nous offre une expédition mouvementée, un portrait saisissant des mœurs au IXe siècle et nous permet de découvrir les origines de Venise, la Sérénissime.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Naissance de la Sérénissime

La quête des reliques de Saint Marc permet à Patrick Rambaud de nous offrir un grand roman d’aventures et une belle fresque historique.

C’est dans un autre roman qui connaît actuellement un grand succès que j’ai trouvé le résumé de ce nouvel opus de Patrick Rambaud. Jean d’Ormesson dans Et moi, je vis toujours revient sur la genèse de l’une de ses villes préférées : « Née, dans un paysage ingrat au milieu des marais, d’un afflux de réfugiés chassés d’Aquileia, vous le savez déjà, par les Huns d’Attila, Venise est le triomphe du génie des hommes sur l’hostilité de la nature. Non, je ne vous parlerai pas de la basilique Saint-Marc qui doit son existence et son nom aux reliques de saint Marc l’évangéliste ramenées de Palestine, au risque de leur vie, par des marins vénitiens qui les avaient dissimulées sous de la viande de porc. » Or, c’est précisément à ses marins vénitiens que s’intéresse Patrick Rambaud, à leur malice et à leur intrépidité qui leur permirent de mener à bien leur projet un peu fou.
Mais avant d’en venir à cette belle relation d’un voyage à hauts risques, disons quelques mots d’une œuvre classique qui explique le titre du livre, le Décaméron de Boccace. Dans la sixième nouvelle de la sixième journée, on nous explique que « Dieu a créé les Baronci au moment où il faisait son apprentissage de peintre. Les autres hommes, il les a faits quand il savait déjà peindre. » Nous voici par conséquent revenus à cette époque où Dieu apprenait le dessin, où il tâtonnait encore, où il lui fallait encore affiner ses premières esquisses. Nous voici en 828.
Pour asseoir son pouvoir le Doge Justinien a une idée susceptible de calmer les Romains et les autorités religieuses en leur apportant la preuve qu’ils sont au même niveau de dévotion. Il veut offrir à ses fidèles une relique et confie à ses meilleurs hommes le soin d’aller dérober celle de Saint-Marc en terre impie: « Je vous sais rusés, débrouillez-vous mais rapportez ici la relique de l’évangéliste par tous les moyens! Sous la protection de saint Marc nous pourrons traiter à égalité avec Rome. Et nous fondrons une République de mille ans!»
Avec un amuse-bouche intitulé «La peur», l’auteur nous dresse un état des lieux dans les mœurs de l’époque. On peut les résumer abruptement en disant que le plus fort a toujours raison. Sur les pas des Vénitiens s’aventurant vers Mayence, on ne va pas tarder à s’en rendre compte. Ce sera aussi l’occasion pour ce détachement de faire une démonstration de son habileté à ruser. Une qualité qui va devenir indispensable dans la seconde partie, « Le pouvoir ». On y sent l’auteur des chroniques de Nicolas 1er et de François le Petit, désormais habitué à analyser les intrigues de pouvoir, dans son élément. Avec une jubilation non feinte, il nous détaille les moyens – souvent peu recommandables en terme de justice, de loyauté ou d’équité – mis en œuvre pour régner.
Mais c’est avec la trosième partie, « L’aventure » que je me suis le plus régalé. Dans les ruelles d’Alexandrie, sur la piste de ces reliques convoitées par les deux émissaires, Marino Bon et Rustico, on savoure, on tue, on s’amourache, on s’enivre au point d’oublier sa mission première, ou presque. Mais au bout du compte, on mettra bien la main sur ce que l’on pourra présenter comme les reliques authentiques. À moins que le titre du dernier chapitre, « La légende » ne soit aussi ne mise en garde sur la véracité historique de cette expédition. Mais qu’importe, l’essentiel n’est-il pas de «construire le roman national» comme on a pu l’écrire de l’histoire de France. Dans cette mission là, Patrick Rambaud est inégalable!

Quand Dieu apprenait le dessin
Patrick Rambaud
Éditions Grasset
Roman
288 p., 19 €
EAN: 9782246814863
Paru le 10 janvier 2018

Où?
Le roman se déroule en Italie, à Venise et dans les environs, à Torcello, Mamoniga, Scorpetho, Pavie mais aussi à Constantinople, Alexandrie ainsi que dans les Vosges, en route vers Mayence.

Quand?
L’action se situe au IXe Siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
Au début du IXe siècle, « nous étions à l’âge des ténèbres. Le palais des doges n’avait pas encore remplacé la lourde forteresse où s’enfermaient les ducs. Les Vénitiens étaient ce peuple de marchands réfugiés dans les lagunes, pour se protéger des barbares. Ils ne voulaient pas affronter des ennemis mais cherchaient des clients: aux uns, ils vendaient des esclaves, aux autres du poivre ou de la soie. Leur force, c’étaient les bateaux – dans une Europe encore aux mains des évêques et des Papes. »
Venise la récalcitrante excite les convoitises et s’exaspère du pouvoir de Rome. Le 31 janvier 828, le doge de Rialto envoie deux tribuns en mission à Alexandrie pour ramener par tous les moyens la dépouille momifiée de saint Marc… Sous la protection d’un évangéliste de cette renommée, Venise pourra traiter d’égale à égale avec Rome et fonder ainsi une république de mille ans… Le roman d’une époque méconnue, racontée avec brio et ironie par Patrick Rambaud.

Les critiques
Babelio 
Paris-Match (Gilles Martin-Chauffier)
La Revue l’Éléphant (Lola Jordan)
Dans quelle éta-gère (monique Atlan)
Le littéraire.com (Serge Perraud)
Les Échos (Thierry Gandillot)
Blog DOMI C LIRE
Blog The unamed bookshelf 

Patrick Rambaud présente son roman Quand Dieu apprenait le dessin. © Production People Network

Les premières pages du livre 
« Pour Tieu Hong bien sûr,
Pour Henri de Régnier,
Pour mes amis de Venise, pour la petite dame du Rialto qui vend au printemps des artichauts minuscules, pour le fabricant de bottes de San Stefano, pour la patronne de La Rivetta qui m’a dépanné un dimanche soir avec une bouteille de Soave, pour les patrons d’Alla Frasca, près de la maison du Titien, qui réussissent une brandade de morue sans pareille, pour le facteur Cheval de Burano qui a un autographe de Gina Lollobrigida, pour le train qui arrive au matin à Santa Lucia, pour ce vieux monsieur impeccable dans son loden vert qui vient s’asseoir chaque jour à la même heure sur un banc des Zattere et ne regarde nulle part.

La peur
Dans l’île de Torcello, en 827, le tribun s’appelle Rustico. Son nom le résume: c’est une âme rude; il sait que la terre est plate et que la nef reconstruite de Santa Maria Asunta doit en marquer le centre. Rustico vit dans la certitude. Quand il regarde un arbre il a un œil de charpentier. Quand il regarde un poisson il a faim. Quand il regarde l’Adriatique il mesure la hauteur des vagues et la force du vent. Quand il voyage il cherche à ne pas se faire tuer. Quand il croise un inconnu il se demande d’où peut venir l’attaque. Au physique il a un nez trop long, des moustaches en crocs, des mains assez larges pour manier une hache, tirer un cordage ou emmaller des pièces d’or. Il sourit peu à cause de ses dents poussées de traviole, parce qu’il a acquis le sens des jolies choses à Constantinople en y étudiant les icônes, la grammaire et la prosodie. Il en a aussi ramené sa femme Kassia, fille de Phocas, un Byzantin riche qui fabrique des fours à pain. Lui-même a hérité de maisons, de cours et de jardins à Torcello. Il possède des forêts en terre ferme, des pâturages près de Mamoniga, quelques vignes à Scorpetho et deux bateaux de commerce ventrus capables de franchir la Méditerranée. Quelquefois il doit quitter son île pour une expédition commerciale.
Aujourd’hui il traverse les Vosges avec une caravane de marchandises précieuses. Dans les taillis, la capuche sur le front et l’œil à demi clos, avec son gilet de fourrure poils en dedans, il ne bronche pas. Il écoute de tout son corps. Sans nerfs. Il serre son javelot. La forêt est épaisse, le vent n’y pénètre pas et les sons s’y étouffent. Même la source qui glisse entre les pierres plates, on ne l’entend pas chanter. Soudain, vers l’ouest, Rustico perçoit un léger piétinement que la mousse engourdit, puis des craquements de brindilles. Les chèvres sauvages ont soif même si elles ont peur, en voici une, deux, plusieurs, inquiètes. La première renifle mais les chasseurs qui guettent ont une odeur rassurante: ils sentent le bouc. Une autre chèvre arrache les feuilles d’un arbuste, alors Rustico lance brutalement son javelot en poussant un cri. La bête se raidit et tombe, le ventre percé, et le sang gicle dans le ruisseau, une pluie de javelots s’abat sur les chèvres sauvages, cloue celle-ci contre un chêne, en fait déraper une autre sur les rochers humides. Les hommes sortent des broussailles et achèvent leur travail au couteau. En égorgeant sa chèvre, qu’il maintient d’une main par les cornes, Rustico reçoit sur le bras un jet de sang chaud. Il plonge maintenant son poignard de chasse dans la panse agitée de spasmes, on entend craquer les côtes sous la lame de fer. Les boyaux sortent. Chacun lave son javelot à même la source et vide les carcasses pour qu’elles soient moins lourdes à emporter jusqu’au camp provisoire. Puis ils s’en vont en tirant leurs chèvres par les pattes, laissant après eux une traînée rouge sur la mousse et les feuilles basses. Déjà les corbeaux se chamaillent en jacassant autour des intestins.
Ces hommes appartiennent tous au duché de Venise et voyagent ainsi depuis trois semaines dans les forêts, les tourbières dangereuses, la pierraille et les taillis serrés qu’ils ouvrent parfois à l’épée. Ils en ont assez de ces montagnes froides. « C’est encore loin, Mayence? » Le guide indigène, qui n’a pas de nez, bredouille en latin approximatif qu’après le monastère de Saint-Gandulf on y arrivera en une semaine si le Rhin est à nouveau navigable. Il n’est pas fiable, ce montagnard. On ne lui a pas coupé le nez pour rien. La nuit dernière on l’a surpris assis sur une peau de brebis fraîchement dépecée, le côté sanglant sous les fesses. Il a dû s’expliquer: le moyen, a-t-il dit, est infaillible pour que les démons sortent de terre. À Mayence, si on y arrive, on va se débarrasser du bonhomme. Pourquoi voulait-il que les démons sortent de terre? Comme s’il n’y en avait pas assez dans ces maudites forêts.
C’est la première fois que des marchands vénitiens s’aventurent si loin vers le nord. Jusqu’à présent ils se contentaient de livrer leur sel et les soieries orientales à Pavie, en remontant le Pô sur leurs barges. Déjà les Syriens et les Grecs n’avaient plus le monopole des épices d’Alexandrie, et les marins de Rustico avaient ramené d’Égypte du poivre, de l’encens, des teintures, des tissus brodés d’or qu’ils espèrent vendre cher aux barbares de Germanie. Ces produits si rares, peu encombrants, on pouvait en bourrer les navires et en tirer des fortunes. »

ExtraitS:
« Les croyances, toutes les espèces de croyances génèrent le désordre. Si tu crois, tu veux persuader ceux qui ne croient pas aux même choses que toi, tu t’imposes, tu légifères, tu ordonnes. Tous nos malheurs viennent de ces conflits lamentables et diaboliques. Ouvre les yeux, regarde autour, souviens-toi de ton périple vers Mayence, souviens-toi de Théodore, des amusements de Soulaymâne que seule retient sa sagesse mais jusqu’à quand? Les religions sont les manufactures où se fabriquent des monstres. Elles provoquent acharnement, délation, haine, meurtre, mépris, interdictions, rigidité, extermination, hécatombes, perversité, illusion, enfantillages…Quelle confusion !
– Arrête de parler, Marino, tu te fatigues en vain. »

« Comme c’est vilain, dit Thodoald.
– Silence ! commande Rustico. Un peu de respect pour le coude de sainte Werentrude que les parents de cette enfant ont mise à la broche !
– Elle n’avait qu’à se convertir à l’islam, dit Thodoald. Elle serait morte de vieillesse.
– Sûrement, mais elle ne serait pas sainte.
– Je sais : il faut choisir… »

À propos de l’auteur
Né à Paris en 1946, Patrick Rambaud est écrivain. On lui doit entre autres, chez Grasset, La Bataille (Grand prix du roman de l’Académie française et prix Goncourt), et une suite de célèbres chroniques sur la présidence de Nicolas 1er et de François le Petit. (Source : Éditions Grasset)

Site Wikipédia de l’auteur

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Mille soleils

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En deux mots:
Wolfgang, Vadim, Simon et Alexandre vont être victime d’un accident de voiture sur les pistes d’Argentine. Un choc terrible qui va faire vaciller leurs certitudes et leur rapport à la vie.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Voyage au bout de l’enfer

Une journée particulière pour quatre hommes, victimes d’un accident sur les routes argentines. Un huis-clos bouleversant.

7h 35. Une journée pas tout à fait comme les autres commence pour Wolfgang, Vadim, Simon et Alexandre. Les quatre hommes se retrouvent pour rejoindre Mendoza où un avion doit les mener jusqu’à Buenos-Aires. Au fil des pages, nous allons découvrir le parcours de chacun d’eux, les liens qu’ils ont noués, leurs projets respectifs. Vadim, chercheur en physique des particules, prend le volant aux côtés d’Alexandre qui a installé les panneaux solaires du centre de recherche. Avec eux voyagent aussi Wolfgang, un astrophysicien, «spécialiste des noyaux actifs des galaxies et des rayons cosmiques» ainsi que Simon, chargé de rédiger un article sur les rayons cosmiques pour le CNRS. « Ils sont partis à 8h 30. Ils avaient 450 kilomètres de route à parcourir, dont 200 km de piste. Ils viennent de passer la borne rouge et blanc qui indique le kilomètre 3456 de la route qui symbolise l’Argentine tout entière, et traverse le pays sur 5224 kilomètres, de l’extrême sud de la Patagonie jusqu’à la provience de Jujuy à la frontière bolivienne: la route 40.»
Rien de particulier à signaler durant la première heure de route, si ce n’est la vitesse de croisière de Vadim, un peu trop rapide pour cette piste empruntée par le Paris-Dakar un mois plus tôt.
À 9h 21, ils croisent une routarde hirsute qui a campé sur le bord de la route et qui leur adresse un petit salut auxquelles nos machos répondent par un nuage de poussière. Mathilde, sur laquelle nous reviendrons, s’en souviendra.
À 9h 23 min 58 s « C’est la fin du voyage. La voiture bondit. Elle sort de la piste, elle pulvérise des cailloux sur le bas-côté et le choc brutal renverse instantanément le Suzuki. Il part en tonneaux. A l’instant qui précède le premier impact, Alexandre essaie de se tenir à la poignée du plafonnier et Wolfgang et Simon sont suspendus, en lévitation au-dessus de leurs sièges, les yeux mirés sur la trajectoire erratique de la voiture. Personne ne prononce le moinde son, pas de houlà, pas d’insulte, pas de putain, pas de merde, pas le temps.
Après le premier choc d’une violence extrême, la voiture se met à tourner sur elle-même dans le sens des aiguilles d’une montre. Elle frappe d’abord sur le côté droit de l’habitacle, du côté d’Alexandre et de Wolfgang. Dans un bruit de tôle froissée, elle cogne cinq, six, sept fois le sol désertique. »
Le roman prend alors une toute autre dimension. À compter du moment où on voit la mort de près, on est un autre homme. Il y a cet instinct de survie, ce besoin de bouger pour voir si la mécanique répond toujours, l’envie de se confier ou encore, la névessité de laisser un message, de donner une image de soi plus juste.
Alexandre, sur son brancard, théorise sur les femmes qui sont passées dans sa vie, sur l’amour «qui existe puisqu’on l’a inventé» et pense à Léna qu’il a rencontré sur la route. Ne se fourvoie-t-il pas avec son besoin maladif d’être aimé ? «Ne pourrait-on pas vivre heureux sans amour, concentré sur ses tâches, libéré des baisers ?»
Wolfgang, quant à lui, n’est pas surpris outre mesure. Cela tient sans dout edu miracle qu’à 58 ans il soit encore en vie, car il a failli perdre la vie à de nombreuses reprises, à commence rpar le jour de sa naissance ! De là vient sans doute aussi son goût pour la rêverie solitaire.
Simon ressemble le plus à l’auteur qui confiera qu’il a aussi été victime d’un accident en Argentine : « Il y a eu un mort, j’étais vraiment à la place à côté du mort et j’ai vraiment marché des kilomètres. »
Parti chercher des secours, il va croiser Mathilda qui, elle, a choisi sa galère. « À 59 ans, un beau jour de novembre, Mathilda n’est pas rentrée chez elle. Elle a laissé deux messages brefs, un à son mari (« ne me cherche pas ») et un à ses enfants (« je vous aime »). Elle a vidé son compte en banque, elle s’est acheté de nouveaux vêtements, elle a pris un billet d’avion pour Anchorage, loué une voiture, vivoté de motel en motel pendant quelques semaines, avant de devenir l’heureuse propriétaire d’un vélo VTL de marque Raleigh avec lequel elle a parcouru du nord au sud, de l’Alaska à l’Argentine, pas loin de 13000 kilomètres. Elle en a bavé. »
La confrontation des parcours respectifs des protagonistes est saisissante. Jusqu’à 22h 10, au terme de cette journée quelques certitudes vont vaciller, quelques itinéraires vont dévier de leur trajectoire.
Si nous sommes ici dans un registre totalement différent des souvenirs d’enfance d’Un parfum d’herbe coupée, on retrouve cette faculté de l’auteur à raconter des histoires, également présente dans Le goût du large. Une jolie performance, surout lorsque l’on sait que parallèlement Nicolas Delesalle s’est beaucoup investi dans le lancement de l’ebdo, en kiosque ce 12 janvier, un «journal d’information, sans pub, indépendant et inspirant» a qui nous souhaitons également bon vent !

Mille soleils
Nicolas Delesalle
Éditions Préludes
Roman
256 p., 15,60 €
EAN: 9782253107873
Paru le 10 janvier 2018

Où?
Le roman se déroule en Argentine, sur la route menant de Malargüe vers Mendoza. On y évoque aussi Paris, Anchrorage, l’Allemagne, Johannesburg, le Pérou, la Bolivie, Venise et Yakoutsk, «la ville la plus froide du monde».

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Ils sont quatre, réunis en Argentine par le travail et des passions communes. Vadim le taiseux aime la physique des particules, et le bel Alexandre a installé des panneaux solaires sur les 1 600 cuves de l’observatoire astronomique de Malargüe. Avec ses yeux clairs, Wolfgang est un astrophysicien rêveur, spécialiste des rayons cosmiques d’ultrahaute énergie. Quant au jeune Simon (qui consulte toujours Clint Eastwood avant de se décider), il doit écrire un article sur ces rayons pour le CNRS. Ils ont quelques heures pour parcourir 200 kilomètres de piste et prendre leur avion à Mendoza. Pourtant, en une seconde, leur existence va basculer.
Que faire quand le drame survient et que, du haut d’un volcan, seul le ciel immense de la pampa vous contemple ?
Avec ce huis clos à ciel ouvert, Nicolas Delesalle signe une histoire d’une intense émotion parcourue de paysages sublimes, d’instants tragiques mais aussi d’humour et de poésie. Un roman envoûtant, qui reste longtemps en tête une fois le livre refermé.

Les critiques
Babelio
Berthine magazine (entretien avec l’auteur)
L’Etudiant autonome
Blog Libellule livresque


Nicolas Delesalle présente son ouvrage Mille Soleils © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
« Réveil, douche, serviette, caleçon, jean, tee-shirt, chaussures, lacets, petit déjeuner. Une tartine, un café. Quelques mots échangés du bout des lèvres. Il est trop tôt. L’homme est une esquisse au réveil, un brouillon. Brossage de dents face au miroir. Observation de la mise. Se regarder sans se voir. La valise est prête : trois chemises sales, deux tee-shirts sales, cinq caleçons et paires de chaussettes sales, un jean louche, un pull propre, deux bouteilles de vin argentin, une trousse de toilette, un rasoir mécanique, de la mousse fraîcheur mentholée, une brosse à dents souple, profilée comme la coque d’un voilier de course, un tube de dentifrice, un flacon de parfum, un déodorant, un coupe-ongles. Les draps sont froissés, roulés en boule. Laisser la chambre d’hôtel sans espoir de la revoir. Oublier un livre dans les toilettes. Un dernier regard pour dire mentalement adieu aux objets, le lit deux places en bois sombre, la lampe de chevet à l’abat-jour jaunâtre, le parquet qui craque, le faux tapis persan bon marché, la grande armoire massive en bois de peuplier, le plafond bleu indigo. Sortir. Un couloir, deux bibelots : un vase en laiton et une statuette de femme accroupie et lasse. La porte blanche de la maison est déjà entrouverte. Le chemin est dallé. Les sacs sont lourds. Chargement dans le coffre, en bon ordre. Monter en voiture. S’asseoir confortablement. Étendre ses jambes. Le voyage sera long. Les portières claquent. Une clé s’enfonce dans la fente prévue à cet effet. Compression, essence, étincelle, explosion. Le moteur démarre. Des gens dehors disent au revoir. Ils sourient. Les mains se dandinent de gauche à droite, de droite à gauche. La voiture s’ébroue, tousse comme un fumeur à l’aube, puis trouve sa voix et traverse la ville endormie. Ici ou là, une insomnie éclaire la fenêtre d’une maison basse sans toit. Grande ligne droite, vieil asphalte des années 1960 ou 1970, granuleux, couvert de rustines de bitume plus foncé. De moins en moins de maisons et de lampadaires. Ça y est. La ville est loin derrière, petit éclat qui s’estompe peu à peu. Les phares fendent la nuit en deux blocs d’encre noire. Dans le ciel, les galaxies des Nuages de Magellan ont disparu depuis longtemps. La route tire de longs segments au milieu d’un désert de terre craquelée, de crottin de cheval et de broussailles. Lentement, une lueur pâle et violacée se hisse à l’est, elle gonfle, elle gomme les étoiles une par une, et elle embrase l’horizon. Et puis, après quelques minutes de vide, il se passe quelque chose. La journée change de nature. À partir de cet instant-là, chaque seconde compte, celle d’avant, celle d’après et toutes les autres. »

À propos de l’auteur
Né en 1972, grand reporter à Télérama pendant quinze ans, directeur de l’ouvrage Télérama 60 ans publié aux Arènes, Nicolas Delesalle est l’auteur d’Un parfum d’herbe coupée et du Goût du large. Mille soleils est son troisième roman. Il est à présent rédacteur en chef d’Ebdo. (Source : Éditions Préludes)

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L’été en poche (7)

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Le grand marin

En 2 mots
Lili décide quitter la Provence pour pêcher en Alaska. A bord du Rebel, elle va découvrir des conditions de travail dantesques, un peu d’amour et le goût de l’absolu. Au-delà du récit d’aventure, cette quête ultime est tout simplement un grand roman.

Ma note
etoileetoileetoile (beaucoup aimé)

Si vous voulez en savoir plus…
Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format

Les premières lignes

L’avis de… Jérôme Garcin (BibliObs)
« Cette héritière sauvage de Conrad et Melville, qui écrit «J’aurais voulu être un bateau que l’on rend à la mer», a composé, sous sa yourte provençale, un étourdissant et rugissant premier livre dont la prose évoque l’inquiétant mugissement d’une corne de brume. »

Vidéo


Catherine Poulain présente son ouvrage «Le grand marin» © Production librairie Mollat.

L’été en poche (2)

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L’île du Point Némo

En 2 mots
Jean-Marie Blas de Roblès nous livre ici un superbe hommage aux romans d’aventure et de suspense qui ont bercé sa jeunesse en nous permettant de repartir pour une expédition qui convoque tous les maîtres du genre. On se régale à suivre un groupe de personnes originaux sur la trace du voleur du plus gros diamant du monde.

Ma note
etoileetoileetoileetoile (j’ai adoré)

Si vous voulez en savoir plus…
Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format

Les premières pages du livre


Les premières pages du livre lues par l’auteur © Production Editions Zulma

L’avis de… Marianne Payot (L’Express)
« C’est un festival, une odyssée au coeur de la fiction, à laquelle le lecteur, dans son éternelle jeunesse, ne peut qu’adhérer s’il accepte de se laisser embarquer dans un futur antérieur de belle facture, non dénué de réflexions sur le pouvoir, la littérature, Internet… »

Vidéo

Rencontre avec Jean-Marie Blas de Roblès pour L’Île du Point Némo © Production Transfuge Magazine.

Soyez imprudents les enfants

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Soyez imprudents les enfants
Véronique Ovaldé
Éditions Flammarion
Roman
352 p., 20 €
EAN : 9782081389441
Paru en août 2016

Où?
Le roman est principalement situé en Espagne dans la région de Bilbao, à Barales, Uburuk, Zumaburga, Izoriaty, Salvatierra, Puerto Carasco, Punte del Rey, Ayotzinapa, mais il va aussi nous entraîner en France, à Paris, Toulouse, Bordeaux, Brest, Saint-Jean-de-Luz ou en Lozère. L’Afrique y est présente, du Congo au Niger en passant par le Gabon, de Brazzaville à Tombouctou, à Birni n’Konni, Dankori, Fort Crampel ou encore Dakar et Alger. Les Amériques sont également présentes avec Barsonetta, «une île clapotant dans la mer des Caraïbes», Pie de la Cuesta sur la Côte Pacifique, mais aussi Miami, New York et Mexico. En Europe, on évoque aussi Berlin, Rome, Londres, Sheffield, Hanovre et Santa Colonna. L’Asie est présente avec Zolotoï en Mandchourie

Quand?
L’action se déroule de 1983 à 1990, mais l’auteur va remonter la généalogie familiale jusqu’au XVIIe siècle et retracer le parcours de ses ancêtres.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Soyez imprudents les enfants », c’est le curieux conseil qu’on a donné à tous les Bartolome lorsqu’ils n’étaient encore que de jeunes rêveurs – et qui explique peut-être qu’ils se soient aventurés à changer le monde.
« Soyez imprudents les enfants », c’est ce qu’aimerait entendre Atanasia, la dernière des Bartolome, qui du haut de ses 13 ans espère ardemment qu’un événement vienne bousculer sa trop tranquille adolescence.
Ce sera la peinture de Roberto Diaz Uribe, découverte un jour de juin au musée de Bilbao. Que veut lui dire ce peintre, qui a disparu un beau jour et que l’on dit retiré sur une île inconnue ? Atanasia va partir à sa recherche, abandonner son pays basque natal et se frotter au monde. Quitte à s’inventer en chemin.
Dans ce singulier roman de formation, Véronique Ovaldé est comme l’Espagne qui lui sert de décor : inspirée, affranchie et désireuse de mettre le monde en mouvement.

Ce que j’en pense
****
Voilà un roman comme je les aime! Une de ces histoires qui vous emmènent là où vous n’imaginiez pas aller, qui vous apprend des tas de choses et qui vous donne à réfléchir. Un roman riche qui prétend nous raconter la vie d’Atanasia Bartolome et va en fait nous faire faire le tour de monde tout en remontant le cours des siècles passés.
« Tout avait commencé quand j’avais treize ans. Avant mes treize ans il n’y avait rien. Seulement la longue attente de l’enfance. Le sommeil et l’ennui dévorés de mauvaises herbes. L’histoire d’Atanasia Bartolome pourrait donc avoir débuté, me disais-je, lors de la grand exposition de 1983 au musée d’Art et du Patrimoine de Bilbao. »
L’émotion que ressent la jeune fille devant un tableau du peintre Roberto Diaz Uribe va en effet conditionner toute sa vie. Comme de nombreux adolescents, elle entend désormais déployer ses ailes, s’affranchir du carcan familial ou des règles trop rigides de la société. Comme de nombreux adolescents, elle va se jeter à fond dans cette nouvelle passion. Comme de nombreux adolescents, elle va se sentir incomprise et faire de chaque remarque, de chaque indignation un moyen de renforcer sa détermination.
La disparition de sa grand-mère, suivie un an plus tard de celle de son père, va d’une part la priver d’une confidente et d’une autorité morale et d’autre part lui offrir une voie royale vers l’émancipation. « Elle avait lu quelque part que 15% des gens ne se remettaient jamais d’un deuil ou d’une rupture. Ce genre de considération permettait à Atanasia de justifier sa ferveur maniaque. Elle se disait qu’il était tout aussi possible que 15% des gens vouent l’entiereté de leur vie à une obsession. »
C’est alors que le roman de formation va se transformer en roman d’aventures. Elle part pour Paris où vit Vladimir Veledine «le plus éminent spécialiste de Roberto Diaz Uribe» et entend bien tout savoir de ce peintre aussi mystérieux que fascinant.
Avec un talent de conteuse qui avait déjà fait merveille dans Ce que je sais de Vera Candida et La grâce des brigands, Véronique Ovaldé va faire de cette quête une exploration de l’histoire familiale dont il serait bien dommage de révéler ici l’issue. Mais bien vite, on va voir se tisser des liens entre les ancêtres d’Atanasia et le parcours de Roberto Diaz Uribe. Entre le guérisseur qui n’hésite pas à rebrousser chemin pour tenter de sauver les malades de la peste, entre le compagnon d’expédition de Savorgnan de Brazza qui va tenter de lutter contre les exactions des colonisateurs, entre l’oncle et le père qui vont chercher à soulever la chape de plomb franquiste.
Une preuve supplémentaire qu’il n’y a pas de hasard, que l’on se construit aussi du parcours de ses ancêtres, qu’il n’y a aussi souvent qu’un pas entre la passion et le drame : « Je suis en train de me faire dévorer par mon obsession, je n’ai pas d’ami(e)s et je ne sais même pas si j’arriverais un jour à recoucher avec un homme après ma première et décevante expérience avec Rodrigo. Je pleurais et il pleuvait. Je dégoulinais. Tout allait mal. Je me laissais un peu aller. Je me suis redit que certaines plaies ouvertes sont comme des friandises. »
À la fois violent et lumineux, ce roman démontre avec brio que l’injonction de la tante de Brazza, la marquise d’Iranda «Soyez imprudents, les garçons» doit être suivie.

Autres critiques
Babelio
France Inter (Boomerang – Augustin Trapenard)
L’Express (Hubert Artus)
Télérama (Christine Ferniot)
Culturebox (Anne Brigaudeau)
RTL (Les livres ont la parole – Bernard Lehut)
Journal de Montréal (Karine Vilder)
Revue culturelle «délibéré» (Nathalie Peyrebonne)
Blog Cultur’Elle (Caroline Doudet)
Blog Dans la bibliothèque de Noukette 
Blog Lily lit 

Les premières lignes du roman
« Ce n’est qu’en rentrant hier soir de l’Institut de Barales, tandis que je conduisais lentement, le bras gauche à l’extérieur de la portière afin de goûter au vent chaud qui vient du sud et de l’Afrique, que j’ai pensé à ce qui m’avait amenée précisément ici, dans cette voiture qui remontait la colline. Tout avait commencé quand j’avais treize ans. Avant mes treize ans il n’y avait rien. Seulement la longue attente de l’enfance. Le sommeil et l’ennui dévorés de mauvaises herbes.
L’histoire d’Atanasia Bartolome pourrait donc avoir débuté, me disais-je, lors de la grande exposition de 1983 au musée d’Art et du Patrimoine de Bilbao. Je pourrais écrire que cette exposition avait marqué un tournant, mais ce ne serait pas assez fort puisque juste avant cette exposition tout était immobile et pétrifié, et pour marquer un tournant il eût déjà fallu être en marche. En fait, ma visite à la grande exposition de 1983 avait été la conséquence du désir d’émancipation de mademoiselle Fabregat, mon professeur d’histoire de l’art. J’aimerais pouvoir dire que c’est par elle que tout est arrivé. J’aimerais utiliser cette formule si satisfaisante et si catégorique. Mais c’est simplement que mademoiselle Fabregat, en plus d’avoir des accointances indépendantistes, rêvait d’un monde où personne n’aurait considéré que vous n’aviez plus qu’à rôtir dans les feux de l’enfer si vous aviez ressenti une bouffée de désir – de concupiscence – envers votre voisin de palier. »

A propos de l’auteur
Véronique Ovaldé est née en 1972. Elle a publié huit romans dont, aux éditions Actes Sud, Les hommes en général me plaisent beaucoup et Déloger l’animal (2003, 2005) et, aux éditions de l’Olivier, Et mon coeur transparent (prix France Culture-Télérama 2008), Ce que je sais de Vera Candida (prix Renaudot des lycéens 2009, prix France Télévisions 2009, Grand Prix des lectrices de Elle 2010) et, plus récemment, La Grâce des brigands (2013). (Source : Éditions Flammarion)

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La Soledad

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La Soledad
Natalio Grueso
Presses de la Cité
Roman
Traduit de l’espagnol par Santiago Artozqui
320 p., 19 €
EAN : 9788408127833
Paru en septembre 2016

Ce qu’en dit l’éditeur
Une aventure débordant d’imagination où se rejoignent le désir, la gratitude, la justice et les rêves.
Bruno Labastide est venu s’installer à Venise, dans le quartier de Dorsoduro, au terme d’une vie bien remplie durant laquelle il n’a cessé de voyager. Cela fait bien un an qu’il y réside lorsque, un jour, il voit une jeune Japonaise d’une beauté stupéfiante passer devant le café où il a ses habitudes. C’est le coup de foudre. Mais cette dernière, Keiko, ne lui concédera une nuit d’amour que s’il parvient à l’émouvoir avec un poème ou une histoire… Mais par laquelle commencer ?
Natalio Grueso signe un superbe roman mosaïque aux récits enchâssés et nous entraîne avec poésie aux quatre coins du monde.
« Un roman subtil, délicat et émouvant, qui m’a profondément touché. » Paolo Coelho
« C’est un livre qui se lit avec plaisir, et dont chaque page surprend le lecteur un peu plus que la précédente. » Mario Vargas Llosa

Ce que j’en pense
Ce roman figure dans ma sélection des ouvrages de la rentrée littéraire 2016 à lire. Si je ne l’ai pas encore lu, j’ai apprécié la présentation qui en a été faite ainsi que le thème abordé. C’est pourquoi, je me propose dans un premier temps de publier sur mon blog les informations qui ont déterminé ce choix ainsi que ma revue de presse. Bien entendu, après avoir lu le livre, je vous proposerai ma chronique.

Autres critiques
Babelio 
Booquin
Blog Livrogne.com
Blog Les lectures de Mylène
Blog Les carnets d’Eimelle 
Blog Doc Bird

Les vingt premières pages du livre 

Extrait
« Le jour de son anniversaire, on offrit à Lucas, quatre cents mots. Il dépensa les deux premiers pour remercier sa mère et, avec les quatorze suivants, il écrivit deux vers qu’il dédicaça à la fille dont il était amoureux. Cela faisait déjà quelques mois que la multinationale Pinkerton avait racheté les droits d’utilisation de toutes les langues, de tous les langages parlés et écrits dans le monde, de tous les mots jamais inventés. Depuis, quiconque voulait utiliser une langue, était tenu de verser des droits à M. Pinkerton. C’est pourquoi on parlait de moins en moins. A présent, seuls les riches pouvaient se permettre de dilapider leurs mots en bavardages au cours de fêtes creuses, d’écrire des messages ridicules ou de se servir de la langue pour agresser leurs ennemis. Les poètes écrivaient pour eux, dans la clandestinité, incapables qu’ils étaient de payer le prix des magnifiques adjectifs qu’ils couchaient sur le papier. »

A propos de l’auteur
Ancien administrateur des théâtres municipaux de Madrid, l’Espagnol Natalio Grueso a décidé de se consacrer pleinement à l’écriture après la parution de La Soledad, son premier roman. (Source : Presses de la Cité)

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Le grand marin

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Le grand marin
Catherine Poulain
Éditions de L’Olivier
Roman
384 p., 19 €
ISBN: 9782823608632
Paru en février 2016

Où?
Le roman se déroule principalement en Alaska où la narratrice se rend, quittant Manosque-les-Plateaux, Manosque-les-Couteaux, en passant par New York, le Wyoming, le Nevada, Las Vegas, Seattle avant d’atterrir à Anchorage. Les ports de pêche de Kodiak, Seward et Dutch Harbour sont ses escales suivantes, rêvant d’atteindre Point Barrow.

Quand?
L’action se situe il y a quelques années.

Ce qu’en dit l’éditeur
Une femme rêvait de partir.
De prendre le large.
Après un long voyage, elle arrive à Kodiak (Alaska). Tout de suite, elle sait : à bord d’un de ces bateaux qui s’en vont pêcher la morue noire, le crabe et le flétan, il y a une place pour elle. Dormir à même le sol, supporter l’humidité permanente et le sel qui ronge la peau, la fatigue, la peur, les blessures…
C’est la découverte d’une existence âpre et rude, un apprentissage effrayant qui se doit de passer par le sang. Et puis, il y a les hommes. À terre, elle partage leur vie, en camarade.
Traîne dans les bars.
En attendant de rembarquer.
C’est alors qu’elle rencontre le Grand Marin.

Ce que j’en pense
****
Déjà couronné par de nombreuses distinctions, Le prix Mac Orlan, le prix Joseph Kessel, le Prix Henri-Queffélec, deux Prix Gens de mer et le Prix Ouest-France Etonnants voyageurs, ce premier roman est étonnant à plus d’un titre.
D’abord parce que Catherine Poulain est sans aucun doute l’un des plus étonnants voyageurs de notre littérature. Sur les raisons qui la poussent à quitter la Provence, elle restera très discrète, comme si un beau jour cela était devenu une évidence de vouloir partir en Alaska, de vouloir atteindre « The Last Frontier »… Elle laisse tout pour se marier avec l’océan. Un avion pour New York, un car Gryhound pour rejoindre d’Est en Ouest Seattle et la voilà à Anchorage.
Ensuite parce que rien ne semble devoir arrêter ce bout de femme. Dans une contrée des plus hostiles, dans un milieu presque uniquement masculin, sur un bateau offrant des conditions de vie plus que rudimentaires et des conditions de travail dantesques, elle va finir par se faire accepter.
Parce qu’elle ne laisse pas la souffrance prendre le dessus, parce qu’elle ne concède pas le moindre terrain à la faim, à la fatigue, au froid. Parce qu’à aucun moment elle ne remet son choix en question.
Mieux même. Quand ses compagnons d’infortune lui racontent leurs misères, les blessures, les naufrages, elle les envie presque. Comme eux, elle veut aller au-delà des limites. Son but – qu’elle n’atteindra pas – serait d’atteindre cette dernière frontière, à Point Barrow, au bout du bout.
En attendant, elle vit sa première expérience à bord : «Nous appâtons, des heures et des heures jusqu’à la nuit très sombre, traçant notre route d’écume, sillage éphémère qui déchire les flots et disparaît presque aussitôt, laissant le grand océan vierge et bleu, puis noir.» Le poisson se fait rare, la tempête menace.
«On tombe sur le banc de morues noires la troisième nuit. La mer ne s’est pas calmée. Simon et moi continuons de perdre l’équilibre, au gros de l’effort, et d’aller nous écraser contre les angles des casiers sous le regard excédé des hommes. On se relève sans un mot, comme pris en faute. Mais ce soir-là on n’en aura pas le temps. La première palangre arrive à bord et c’est une déferlante de poissons qui jaillit à nous en un flot presque ininterrompu. Les hommes hurlent de joie.
Mais Lili ne peut partager cette allégresse. Une vilaine blessure à la main l’oblige à quitter le bateau. Sans vraiment savoir quand elle pourra reprendre la mer, elle cherche à s’occuper, travaille sur le port, repeint les bateaux, répare les outils. L’oisiveté serait la mère des vices, même si elle n’hésite pas à accompagner les marins qui vont peindre la ville en rouge. A-t-on vraiment besoin de lui expliquer que «Ça veut dire aller se cuiter», tant les distractions sont peu nombreuses. La bière et le whisky sont les meilleurs compagnons des marins, quelques uns ont une femme et une maison, d’autres se contentent d’une visite dans un cabaret, voire d’un peu de drogue.
Lili entend rêve de remonter à bord, d’affronter la mer et les flétans. De regarder la mort en face. Malgré les mises en garde. Malgré les témoignages effrayants : «Embarquer, c’est comme épouser le bateau le temps que tu vas bosser pour lui. T’as plus de vie, t’as plus rien à toi. (…) Je ne sais pas ce qui fait que l’on veuille tant souffrir, pour rien au fond. Manquer de tout, de sommeil, de chaleur, d’amour aussi, il ajoute à mi-voix, jusqu’à n’en plus pouvoir, jusqu’à haïr le métier, et que malgré tout on en redemande, parce que le reste du monde vous semble fade, vous ennuie à en devenir fou. Qu’on finit par ne plus pouvoir se passer de ça, de cette ivresse, de ce danger, de cette folie oui ! »
Avec Joey, Simon, Dave, Jesse, Jude et les autres, elle va se battre de toutes ses forces. «La mer nous malmène. Nos pieds sont gelés. Debout sur le pont arrière, nous travaillons sans un mot, le cou rentré dans les épaules, les bras plaqués contre le corps. Nos gestes sont mécaniques. Les reins vont et viennent au rythme de la gîte. Le son rauque, lent et répété de la vague…»
Quant au fruit de leurs efforts, il sera en partie ruiné par la perte d’une partie du matériel qu’il faudra rembourser à l’armateur et par une amende salée pour n’avoir pas respecté les quotas. Ce n’est pas encore cette fois qu’elle repartira cousue d’or…
La maigre consolation de cette difficile campagne s’appelle Jude. C’est lui «le grand marin» qui donne le titre à ce roman et qui partagera, le temps de brèves étreintes, la couche de Lili. Jude qui va s’en aller pour les mers du Sud, Jude qui va attendre Lili. Mais cette dernière ne lâche pas son idée fixe, pas plus qu’elle ne veut rendre les armes face à l’adversité. Elle a encore des choses à prouver. Elle veut remonter à bord du Rebel pour ne nouvelle campagne de pêche.
Catherine Poulain réussit le tour de force d’entraîner le lecteur dans ce qui peut sembler une folie. Après l’effroi, c’est une sorte de fascination qui le gagne. Une addiction. A tel point que quand le roman se termine, on éprouve une sorte de manque et on attend avec impatience la suite du périple de Lili.

68 premières fois
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog entre les lignes (Bénédicte Junger)
Blog Café Littéraire Gourmand (Nadine Jolu)
Blog Les livres de Joëlle
Le blog du petit carré jaune (Sabine Faulmeyer)

Autres critiques
Babelio
BibliObs (Jérôme Garcin)
France Inter (L’humeur vagabonde – Kathleen Evin)
Tribune de Genève (Pascale Frey – rencontre avec l’auteur)
20 minutes (Annabelle Laurent)
Magazine NLTO
Blog Sagweste in Librio
Bibliosurf (La revue du web littéraire)

Extrait
« – Mais moi, c’est le Rebel que j’attends. C’est avec ceux qui sont à bord que je veux continuer la pêche.
– La saison finie, ils partiront de toute façon.
– C’est vrai. Alors j’irai à Point Barrow.
– Qu’est-ce tu veux foutre à Point Barrow ?
– C’est le bout. Après y a plus rien. Seulement la mer polaire et la banquise. Le soleil de minuit aussi. Je voudrais bien y aller. M’asseoir au bout, tout en haut du monde. J’imagine toujours que je laisserai pendre mes jambes dans le vide… Je mangerai une glace ou du pop-corn. Je fumerai une cigarette. Je regarderai. Je saurai bien que je ne peux pas aller plus loin parce que la Terre est finie.
– Et après ?
– Après je sauterai. Ou peut-être que je redescendrai pêcher. »

A propos de l’auteur
Catherine Poulain commence à voyager très jeune. Elle a été, au gré de ses voyages, employée dans une conserverie de poissons en Islande et sur les chantiers navals aux U.S.A., travailleuse agricole au Canada, barmaid à Hong-Kong, et a pêché pendant dix ans en Alaska. Elle vit aujourd’hui entre les Alpes de Haute-Provence et le Médoc, où elle est respectivement bergère et ouvrière viticole. Le Grand Marin est son premier roman. (Source: Éditions de L’Olivier)

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