Décomposée

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En deux mots
Baudelaire qui se promène avec Jeanne Duval voit au bord d’un chemin une femme en décomposition. Ce cadavre est celui d’une femme qui a souhaité s’émanciper et qui va inspirer le poète et susciter la colère de sa muse.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

«L’essence divine de mes amours décomposés»

Clémentine Beauvais est la nouvelle pépite dénichée par Cécile Coulon pour sa collection Iconopop. Ce roman écrit en vers libres rend à la fois hommage à Baudelaire, à sa muse et aux femmes. Idéal pour fêter le «Printemps de la poésie».

Écrit en vers libres, ce roman s’inspire d’un poème de Baudelaire et pourrait être une belle manière de rendre hommage au poète dont nous avons célébré en avril 2021 le 200e anniversaire de la naissance. Voici ce poème, qui vous éclairera sur la démarche de Clémentine Beauvais:
Une charogne
Rappelez-vous l’objet que nous vîmes, mon âme,
Ce beau matin d’été si doux :
Au détour d’un sentier une charogne infâme
Sur un lit semé de cailloux,

Les jambes en l’air, comme une femme lubrique,
Brûlante et suant les poisons,
Ouvrait d’une façon nonchalante et cynique
Son ventre plein d’exhalaisons.

Le soleil rayonnait sur cette pourriture,
Comme afin de la cuire à point,
Et de rendre au centuple à la grande Nature
Tout ce qu’ensemble elle avait joint ;

Et le ciel regardait la carcasse superbe
Comme une fleur s’épanouir.
La puanteur était si forte, que sur l’herbe
Vous crûtes vous évanouir.

Les mouches bourdonnaient sur ce ventre putride,
D’où sortaient de noirs bataillons
De larves, qui coulaient comme un épais liquide
Le long de ces vivants haillons.

Tout cela descendait, montait comme une vague,
Ou s’élançait en pétillant ;
On eût dit que le corps, enflé d’un souffle vague,
Vivait en se multipliant.

Et ce monde rendait une étrange musique,
Comme l’eau courante et le vent,
Ou le grain qu’un vanneur d’un mouvement rythmique
Agite et tourne dans son van.

Les formes s’effaçaient et n’étaient plus qu’un rêve,
Une ébauche lente à venir,
Sur la toile oubliée, et que l’artiste achève
Seulement par le souvenir.

Derrière les rochers une chienne inquiète
Nous regardait d’un œil fâché,
Épiant le moment de reprendre au squelette
Le morceau qu’elle avait lâché.

– Et pourtant vous serez semblable à cette ordure,
A cette horrible infection,
Etoile de mes yeux, soleil de ma nature,
Vous, mon ange et ma passion !

Oui ! telle vous serez, ô la reine des grâces,
Après les derniers sacrements,
Quand vous irez, sous l’herbe et les floraisons grasses,
Moisir parmi les ossements.

Alors, ô ma beauté ! dites à la vermine
Qui vous mangera de baisers,
Que j’ai gardé la forme et l’essence divine
De mes amours décomposés!

Dans ce livre, la charogne s’appelle Grâce. Elle va dialoguer avec Jeanne, la compagne et muse de Baudelaire, qui la découvre au hasard d’un chemin, en se promenant au bras de Charles. Le dialogue entre les deux femmes va se nourrir au fil des pages, comme un ruisseau devenant rivière, de leurs expériences, de leurs combats, de leurs souffrances. Car on reste bien dans la violence et la souffrance du poème. Et si on peut lire ce texte comme un chemin vers l’émancipation, on comprend d’emblée que cette soif de liberté se paiera par la mort.
Grâce va refuser de se fondre dans le moule et si comme ses consœurs apprend à manier l’aiguille, ce n’est pas pour broder un trousseau, mais pour développer une habileté manuelle qui va la mener à devenir une faiseuse d’anges, tout en s’interrogeant sur le bien-fondé de sa chirurgie. Rattrapé par les hommes qui entendent décider ce qu’il convient de faire du corps des femmes, elle va susciter la colère de Jeanne qui réclame vengeance et qui, comme Baudelaire, va redonner la parole à la victime
« Tout mon corps veut que ça tranche
que ça blesse que ça saigne tout veut vengeance tout tremble de haine
mes yeux sont des dagues ma langue danse flamme de l’enfer
mes mains mes aiguilles mes pieds tarentelle des démons
et c’est alors que je prends ma nouvelle décision: j’ai couché avec eux j’ai été couchée par eux, sous eux, j’ai recousu ce qu’ils avaient cassé j’ai endormi leurs enfants perdus et maintenant je vais les tuer les tuer,
les hommes, les tuer dans leur sommeil
les tuer dans leurs calèches les tuer dans leurs salons les tuer dans leurs fauteuils
les tuer chez les femmes où ils cherchent refuge, les tuer jusqu’à ce qu’ils crient Grâce »
Cécile Coulon, qui dirige cette collection avec Alexandre Bord, a expliqué sa démarche sur les antennes de France Culture, soulignant que si on n’arrive pas à définir la poésie, on la reconnaît quand elle est là: «Je suis certaine que ce qui définit la poésie contemporaine c’est que, quand on est face à elle, que ce soit dans une salle de spectacle, dans une librairie ou sur internet on se dit: Je suis en train d’écouter ou de lire quelque chose qui me touche de manière si forte, que c’est forcément de la poésie.» En refermant ce livre de Clémentine Beauvais, on ne peut que lui donner raison.

Décomposée
Clémentine Beauvais
Éditions de l’iconoclaste
Premier roman
128 p., 13 €
EAN 9782378801960
Paru le 08/04/2021

Où?
Le roman est situé en France, du côté de Paris

Quand?
L’action se déroule dans le seconde moitié du XIXe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
Un court roman en vers libres, d’une grande modernité, qui transforme notre regard et nos a priori sur la déchéance féminine.
Au bord d’un chemin, une femme gît, en décomposition. Passant par là au bras de son aimée, un poète se délecte de cette vue infâme.
Clémentine Beauvais revisite avec audace le célèbre poème « Une charogne » de Charles Baudelaire. Elle imagine le destin de cette femme que l’histoire a bafouée, la faisant prostituée, chirurgienne, avorteuse, puis tueuse en série.
Un court roman à la forme inventive, impertinent et engagé.

Les critiques
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Entretien avec Clémentine Beauvais et lecture de Décomposée © Production Maison de la poésie

Les premières pages du livre
I. DÉTOUR D’UN SENTIER, 1855
Rappelez-vous l’objet –
longue griffe forgée
pour aller décrocher, au fond du couloir rose de velours rose,
un être. Une âme, peut-être. Miniature.
Oh j’en ai infligé des griffures.
Ce nom curieux,
ce nom de criminelle léger comme un nuage,
faiseuse d’anges,
ce nom-là c’est le mien. C’était.
Nom de celles qui déracinent
au creux des amies et des sœurs
les graines plantées par erreur.
Nom de crime comme une nacelle
d’osier, ouatée,
qui rend au ciel ce qu’on a déchiré,
au paradis toutes ces petites perles de chair,
ces anges.

Mes femmes,
elles pleuraient parfois (souvent),
parce qu’il faisait mal, cet objet-là,
quand il s’insinuait en elles,
mais finalement,
pas plus que tous les autres, pas plus que ce déferlement
de chairs blanches des hommes dans les nôtres, roses,
depuis qu’on en a l’âge,
et même longtemps avant ;
mes femmes elles me remerciaient de la soulager,
de leur dire : ce qui est entré là va en sortir. J’allais cueillir
cela, avec d’infinies précautions, sans me piquer,
sans trop défricher tout autour. Précisément.
La mûre tiède me tombait dans la main, et son jus de septembre.
J’en ai éparpillé de ces petites billes,
de ces tout petits étrangers.
Où sont-ils maintenant, ces anges que j’ai faits ?
Ces souffles minuscules.
Leurs âmes et la mienne, désormais, sont comme des bulles.
Je n’ai pas plus qu’eux mérité mon sort,
mais je crois que ma mort, à moi,
est quand même plus,
des promeneurs et des poètes, des amoureux,
laissée là à l’assaut des bêtes,
et je crois que ces passants se demandent encore :
est-ce que ce corps c’est celui d’une bête, ou bien d’un être humain ?
Ils préfèrent penser une bête, c’est certain, même si l’on distingue
des jambes, peut-être, un buste, un reste
de cervelle, gras comme du beurre,
sous le couvercle éclaté de la tête,
mais tout cela est-ce une bête
ou un… non, faites
que ce soit une bête, ou du moins
préservez-nous de toute certitude. Empêchez-nous d’imaginer
que des désirs humains aient un jour fait grincer cette
ossature,
des peurs humaines palpiter cette peau,
un cœur humain grelotter cette gorge.
Disons c’est une carcasse, quelque chose qui évoque
des os s’entrechoquant chez un équarrisseur,
pas le squelette d’un semblable. D’une semblable.
Un frère. Une sœur. Non : une charogne.
Là-bas, une bête grogne, m’ayant arraché un morceau
qu’elle ronge de ses crocs caillouteux,
j’entends ça sonner creux, râpeux,
comme le bois sous le canif des jeunes garçons
qui se sculptent des flûtes dans les branches mortes.
Les garçons ont eu droit au couteau,
longtemps avant que moi
j’aie droit
à mon objet.
Nous en reparlerons. Il sera question, beaucoup,
d’objets coupants. En attendant, voilà la situation :
ceci n’est plus mon corps. Dans la mort, il est devenu celui
de tout le monde. Il appartient, au détour d’un sentier,
à tout le monde.
Faites-en des poèmes. Je préfère cela à la tombe,
à la pierre roussie de lichen, je préfère.
C’est ma dernière coquetterie.
Toi, le poète qui passe, avec ta muse sous le bras,
brune et rose,
comme une musette en bandoulière : tu feras l’affaire.
Écoute ma musique, tandis que je me décompose.
Et pendant que je vous inspire,
et pendant que vous m’inspirez,
que votre souffle se sature
de mes humeurs disséminées,
juste avant que je disparaisse
absorbée par la terre et les bestioles,
juste avant que le ciel,
ou la nature, ou autre chose, me rappelle,
laissez-moi me rappeler.
Il faut de la concentration pour raconter
toute une vie, le temps d’une promenade amoureuse,
encourager celui qui contemple mon corps
à se rappeler le sujet
qui s’évapore,
ce beau matin d’été si doux.
Mes anges que j’ai faits, où êtes-vous ?

II. MONTAGNE, 1820
Viens voir, viens grignoter ce lobe d’oreille,
enfoncer tes petites dents, pas trop fort,
mordillement de chaton joueur, qui désire trop ce qu’il dévore
pour vouloir vraiment le gober.
Ce lobe d’oreille, viens voir viens jouer avec.
C’est comme de la viande, comme du coussin,
comme du bébé, comme tout ce qui ne doit jamais
mourir. La seule parcelle de nous à se souvenir
de la plus tendre enfance,
même quand tout autour est plissé,
affaissé.
Pendeloque d’enfance. C’est pour ça qu’on veut en manger.
Grâce dit mon grand-père enfin tu me fais mal
cette enfant me fait mal elle me mange l’oreille
cannibale anthropophage
petite sauvage.
Ses insultes sont pour rire, elles rebondissent
comme rebondissent entre mes dents ses lobes, il les dégage
de ma bouche, me repousse, le fauteuil crisse.
Qu’est-ce qu’on va faire de cette petite harpie-là,
dit mon grand-père. Il va falloir l’abandonner dans la forêt.
Elle se fera dévorer par un loup,
et puis c’est tout.
C’est elle qui le dévorera, prédit ma mère.
Avec ses dents de lait.
Je les imagine, mes dents, s’enfoncer dans la fourrure,
le goût de terre crue dans le pelage rêche
comme les herbes sèches au plus jaune de l’été.
La viande du loup coriace pire que la pire rosse,
mais dans le sang la saveur de noisette
des écureuils.
J’ai envie de manger toute la nature.
Ce souvenir-là, je dois avoir trois ans,
les soldats sont passés devant notre maison,
j’ai vu leurs vestes rouges. Ils vont là où c’est blanc.
Ils reviennent gelés (pas tous) (beaucoup sont morts).
Ils garderont la neige dans le sang
jusqu’au bout de leur vie. Je grandis, un petit peu,
pas beaucoup,
j’ai toujours été petite. Même maintenant, pourriture,
même tartinant la terre comme une confiture,
je ne prends guère de place. Je tiens dans un espace
compact.

Les soldats passent, les saisons passent, je pousse
dans ces montagnes
où les garçons aux pattes de grillon
élèvent des chèvres, et les filles cousent, avec du fil mauvais,
des broderies utiles, et tristes, des serviettes, des dentelles,
un trousseau de mariage pour le jour où la petite église grise
tintera pour elles.
Moi aussi, pendant ce temps,
j’apprends l’aiguille et le fil
mais pas si sagement.
Ce petit art de femme, les assauts patients qu’il permet,
il me semble les savoir entièrement déjà :
l’aiguille me guide et me soumet.
On dit : quel trousseau notre Grâce se préparera !
Comme elle rendra jalouses les autres demoiselles !
Mais je sais, moi, que mes aiguilles œuvreront
à autre chose. Elles sont la seule arme
dont je dispose.
Je ne grandis pas beaucoup.
Mon lit susurre
(un seul lit pour toute la famille) ;
les parents, durs dans la journée,
la nuit, se font mollesse. Corps de mère lassé
somnole déjà quand s’y enfonce
corps de père lassé.
Le feu aussi se lasse dans le foyer,
les brindilles croustillent, le père grogne,
la mère ronfle, les braises sifflent,
le père souffle, le silence se fait.
Et la glu du sommeil leur scelle les paupières.
Ensuite le frère.
Et moi.
Le sommeil ne vient pas saisir le frère
Tant qu’il lui reste son désir, qui tressautait
Au rythme des exhalaisons des parents.
Le frère est plus grand. Après lui il y a moi,
Puis deux petites sœurs. Alors dans ce lit je fais barrage, je fais mur,
Parce que moi j’ai l’âge de raison ;
Elles, elles sont légères que du liège,
Les os encore comme les joncs
Dont on fait les paniers. A peine assez solides
Pour transporter une brassée de fraises. Moi tout est dur déjà
Tout est muscle, »

Extrait
« Tout mon corps veut que ça tranche
que ça blesse que ça saigne tout veut vengeance tout tremble de haine
mes yeux sont des dagues ma langue danse flamme de l’enfer
mes mains mes aiguilles mes pieds tarentelle des démons
et c’est alors que je prends ma nouvelle décision: j’ai couché avec eux j’ai été couchée par eux, sous eux, j’ai recousu ce qu’ils avaient cassé j’ai endormi leurs enfants perdus et maintenant je vais les tuer les tuer,
les hommes, les tuer dans leur sommeil
les tuer dans leurs calèches les tuer dans leurs salons les tuer dans leurs fauteuils
les tuer chez les femmes où ils cherchent refuge, les tuer jusqu’à ce qu’ils crient Grâce »

À propos de l’auteur
BEAUVAIS_Clementine_©Celine_NieszawerClémentine Beauvais © Photo Céline Nieszawer

Clémentine Beauvais est née en 1989. Elle est l’autrice de plusieurs romans pour la jeunesse dont Songe à la douceur, Âge tendre, Brexit romance et Les Petites Reines, couronnés de nombreux prix littéraires. (Source: Éditions de l’Iconoclaste)

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Les heures rouges

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En deux mots:
Quatre femmes, quatre destins: Roberta, une prof d’histoire qui a 42 ans veut à tout prix un enfant ; Mattie, son élève de quinze ans qui va se retrouver bêtement enceinte ; Susan, la mère de famille qui a tout sacrifié pour sa progéniture et Gin, la «sorcière» que l’on consulte en désespoir de cause. Quatre destins rassemblés par toutes les questions liées à la maternité.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Quatre femmes et quelques enfants

Dans un roman choral, Leni Zumas met en scène quatre femmes de Newville, Oregon. Quatre femmes aux destins fort différents, mais que la question de la maternité va lier et déchirer.

Newville est une petite bourgade de l’Oregon, au Nord-ouest des Etats-Unis. C’est dans ce coin de l’Amérique profonde que Leni Zumas a situé son nouveau roman et a choisi de nous retracer le combat de quatre femmes très différentes et pourtant reliées par un lien aussi invisible que fort. Gin, aussi appelée la guérisseuse, est une marginale, que l’on vient consulter parce que l’on craint les médecins et surtout le qu’en-dira-t-on, est peut-être en fin de compte la plus censée et la plus libre de toutes.
Car dans la bourgade les tensions s’exacerbent, en raison d’un amendement voté par le Congrès sur l’identité de la personne qui décrète le droit à la vie dès la conception, ce qui rend notamment l’avortement illégal et pose de graves problèmes s’agissant de PMA et de dons d’ovule et de sperme, le transfert d’embryons dans l’utérus étant désormais interdit.
Bien entendu, il s’agit d’une dystopie, mais on sait que dans les Etats-Unis de Trump une large fraction de la population se bat pour ce type de régression qui entend faire de la seule cellule familiale traditionnelle le seul et unique modèle acceptable.
Mais revenons à nos quatre femmes. Si Gin est une observatrice attentive du microcosme qui gravite autour d’elle, Roberta est directement concernée par la nouvelle législation. Cette prof d’histoire a en effet décidé de faire un bébé toute seule. À 42 ans son horloge biologique tourne et elle se dit que la prochaine fécondation in vitro sera sans doute la dernière. Tout en décrivant sa peine, son mal-être et son combat, Leni Zumas a eu la bonne idée d’entrecouper le récit avec des extraits de la biographie sur laquelle Roberta travaille et qui retrace la vie de l’exploratrice polaire Eivør Mínervudottír au XIXe siècle. Cette islandaise intrépide a aussi été victime de l’ostracisme et de la misogynie.
L’une des plus brillantes élèves de Roberta est Mattie. Quinze ans à peine et elle aussi en proie à un terrible dilemme. Sa première expérience sexuelle tourne au drame. Elle se retrouve enceinte et va éprouver toutes les peines du monde à avorter, le Canada ayant érigé un «mur rose» pour empêcher les Américaines de franchir la frontière pour avoir recours à une IVG.
Reste Susan, la mère de famille qui n’a, à priori, pas à se préoccuper de ces questions. Mais Leni Zumas est bien trop habile pour ne pas ajouter à ce panorama une femme bien sous tous rapports. Susan est mariée, mère de deux enfants qu’elle a choisi d’élever en mettant entre parenthèses sa carrière d’avocate. Mais le bilan est bien amer. Entre un mari et des enfants qui la délaissent, elle sombre dans la déprime et envisage le divorce et même le suicide.
Il faut d’abord lire ce beau roman comme un avertissement face à la montée d’un néo conservatisme qui viendrait mettre à mal les conquêtes si fragiles résultant d’années de luttes. La peur et la douleur qu’expriment ces femmes doit résonner auprès de tous les lecteurs comme un signal d’alarme.
Parce que c’est sans doute ce manque de vigilance qui a piégé toutes les femmes qui, comme Roberta, ont cru à « une comédie politique, une surenchère de la Chambre des représentants et du Sénat ligués avec le nouveau président amoureux des fœtus». Jusqu’au jour où la loi est passée…

Les heures rouges
Leni Zumas
Les Presses de la Cité
Roman
traduit de l’anglais (États-Unis) par Anne Rabinovitch
400 p., 21 €
EAN : 9782258146921
Paru le 16 août 2018

Où?
Le roman se déroule aux Etats-Unis, à Newville, du côté de Salem, Oregon.

Quand?
L’action se situe dans un futur plus ou moins proche.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Drôle, mordant, poétique, politique, alarmant, inspirant, Les Heures rouges révolutionne la fiction de notre époque.» Maggie Nelson (Une partie rouge, Les Argonautes)
États-Unis, demain. Avortement interdit, adoption et PMA pour les femmes seules sur le point de l’être aussi. Non loin de Salem, Oregon, dans un petit village de pêcheurs, cinq femmes voient leur destin se lier à l’aube de cette nouvelle ère. Roberta, professeure célibataire de quarante-deux ans, tente de concevoir un enfant et d’écrire la biographie d’Eivør, exploratrice islandaise du xixe. Des enfants, Susan en a, mais elle est lasse de sa vie de mère au foyer – de son renoncement à une carrière d’avocate, des jours qui passent et se ressemblent. Mattie, la meilleure élève de Ro, n’a pas peur de l’avenir : elle sera scientifique. Par curiosité, elle se laisse déshabiller à l’arrière d’une voiture… Et Gin. Gin la guérisseuse, Gin au passé meurtri, Gin la marginale à laquelle les hommes font un procès en sorcellerie parce qu’elle a voulu aider les femmes.

Les critiques
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Les premières pages du livre
« Née en 1841 dans une bergerie féroïenne,
L’exploratrice polaire fut élevée dans une ferme près de
Dans l’océan Atlantique, entre l’Écosse et l’Islande, sur une île où les moutons sont plus nombreux que les humains, la femme d’un berger mit au monde un enfant qui, une fois adulte, étudierait la banquise. Autrefois cet amas de glaces flottantes représentait un tel danger pour les bateaux que tout expert connaissant la personnalité de cette glace capable de prédire son comportement était précieux pour les compagnies et les gouvernements qui finançaient les expéditions polaires. En 1841, dans les îles Féroé, à l’intérieur d’une petite maison au toit de tourbe, sur un lit qui sentait la graisse de baleine, une mère qui avait mis au monde neuf enfants, dont cinq avaient survécu, donna naissance à l’exploratrice polaire Eivør Mínervudottír.

La biographe
Dans une pièce réservée aux femmes dont le corps est brisé, la biographe d’Eivør Mínervudottír attend son tour. Entre deux âges, elle a la peau blanche, des taches de rousseur, et porte un jogging. Avant d’être appelée à monter sur la table d’examen et à poser les pieds sur les étriers, à sentir une sonde explorer son vagin, à voir sur l’écran les images sombres de ses ovaires et de son utérus, la biographe passe en revue les alliances des autres patientes. Des pierres authentiques, de larges anneaux scintillants. Elles épousent le doigt de femmes dotées de canapés en cuir et de maris solvables, mais dont les cellules, les trompes et le sang faillissent à leur destin animal. Du moins c’est ce que la biographe aime à imaginer. Une histoire simple, facile, qui lui permet de ne pas penser à ce qui se passe dans la tête de ces femmes ou des maris qui les accompagnent parfois. L’infirmière Crabby a une perruque rose fluo et un corset à lanières en plastique qui dénude pratiquement tout son torse et expose son décolleté.
— Joyeux Halloween, explique-t-elle.
— À vous aussi, répond la biographe.
— Allons aspirer un peu de lignée.
— Pardon ?
— Anagramme de sang.
— Hmm, dit poliment la biographe. Crabby ne trouve pas la veine tout de suite. Elle doit la chercher, et ça fait mal. « Où es-tu passée, petite ? » demande-t-elle. Des mois de piqûres ont balafré et assombri le creux des coudes de la patiente. Heureusement, les manches longues sont de mise dans cette région du monde.
— Les Anglais sont revenus, n’est-ce pas ? dit Crabby.
— L’esprit vengeur.
— Eh bien, Roberta, le corps est une énigme. Ça y est… je te tiens. Le sang afflue dans le tube. Le prélèvement leur indiquera les taux d’hormone folliculostimulante, d’œstradiol et de progestérone fabriqués par le corps de la biographe. Il y a de bons et de mauvais chiffres. Crabby range le tube dans un support, à côté d’autres échantillons. Une demi-heure plus tard, quelqu’un frappe un coup à la porte de la salle d’examen – pour signaler sa venue, pas pour demander la permission d’entrer. L’homme qui pénètre dans la pièce porte des lunettes d’aviateur, un gilet et un pantalon de cuir, et une perruque noire bouclée sous un chapeau rond.
— Je suis le garçon de la bande, annonce le Dr Kalbfleisch.
— Waouh ! s’exclame la biographe, perturbée par ce nouveau look si sexy.
— Jetons un coup d’œil, vous voulez bien ? Il pose ses fesses gainées de cuir sur un tabouret, face aux cuisses ouvertes de la patiente, et laisse échapper un « oups » en retirant ses lunettes. Kalbfleisch a joué au football dans une université de la côte est, et il a encore un visage d’étudiant. Le teint doré, une piètre capacité d’écoute. Il sourit en énonçant des statistiques peu réjouissantes. L’infirmière tient le d’hormone folliculostimulante (14,3), à la température extérieure (13) et au nombre de fourmis par mètre carré de sol juste en dessous (87), et vous saurez quelles sont vos chances. D’avoir un enfant. Il fait claquer ses gants de latex en les enfilant.
— Très bien, Roberta, voyons ce qu’il en est. Sur une échelle de un à dix, dix étant la puanteur infecte d’un fromage trop fait et un, l’absence totale d’odeur, comment évaluerait-il le fumet émanant du vagin de la biographe ? En comparaison des autres vagins qui défilent jour après jour dans cette salle d’examen, des années de vagins, une foule de fantômes vulvaires ? Beaucoup de femmes ne se douchent pas avant de consulter, ou luttent contre une candidose, ou bien puent naturellement de l’entrejambe. Kalbfleisch a reniflé plus d’une fois des effluves musqués au cours de sa carrière. Il introduit la sonde échographique enduite d’un gel bleu fluo et l’appuie contre le col.
— La paroi est fine et lisse, dit-il. Quatre millimètres et demi. Exactement ce qu’il nous faut. Sur l’écran, la paroi utérine est un trait de craie blanche dans une masse obscure, si fin qu’il semble impossible à mesurer, mais Kalbfleisch est un professionnel qualifié, ses compétences inspirent une totale confiance à la biographe. Et justifient le montant des honoraires qu’elle lui verse – des sommes si énormes que les chiffres en paraissent virtuels, mythiques, ils n’ont aucun rapport avec votre compte en banque, car ils dépassent l’imagination. En tout cas, les revenus de la biographe n’y suffiront pas. Elle utilise des cartes de crédit. Le médecin passe aux ovaires, enfonçant et inclinant la sonde afin d’obtenir l’angle qu’il recherche.
— Voici le bon côté. Joli paquet de follicules… Les ovocytes eux-mêmes sont trop petits pour qu’on les distingue, même en agrandissant l’image, mais on peut compter leurs poches – les trous noirs sur l’écran grisâtre.
— Croisons les doigts, dit Kalbfleisch en retirant doucement la sonde. Docteur, j’ai vraiment un joli paquet de follicules ? Il recule sur le tabouret à roulettes, loin de l’entrecuisse de la patiente, et ôte ses gants.
— Pendant les derniers cycles – ce n’est pas elle qu’il regarde, mais son dossier –, vous avez pris du Clomid pour stimuler l’ovulation. Elle n’a pas besoin qu’il le lui rappelle.
— Malheureusement, le Clomid provoque aussi un rétrécissement de la paroi utérine, nous conseillons donc aux patientes de ne pas poursuivre le traitement pendant de longues périodes. Ce qui est votre cas. Attendez, de quoi s’agit-il ? Elle aurait dû le vérifier elle-même.
— Donc cette fois-ci nous allons essayer un protocole différent. Un autre médicament connu pour améliorer les chances de certaines patientes âgées au stade prégravide.
— Âgées ?
— Un terme clinique, c’est tout. Il ne lève pas les yeux de l’ordonnance qu’il est en train de rédiger.
— Elle vous expliquera le mode d’emploi et nous vous reverrons ici le neuvième jour. Il tend le dossier à l’infirmière, se lève et rajuste son pantalon en cuir avant de s’éloigner à grands pas. Connard – reyvarhol en féroïen. Crabby explique :
— Procurez-vous ces comprimés aujourd’hui et commencez à les prendre demain, à jeun. Chaque matin pendant dix jours de suite. Pendant cette période, il se peut que vos pertes vaginales dégagent une odeur désagréable.
— Génial, répond la biographe.
— Certaines femmes disent que cette odeur est très… euh, surprenante, continue l’infirmière. Mais quoi qu’il arrive, évitez la douche vaginale. Cela introduirait dans le canal des produits chimiques qui, s’ils franchissent la barrière du col, peuvent compromettre le pH de la cavité utérine. La biographe n’a jamais pratiqué la douche vaginale de sa vie et ne connaît personne qui l’ait fait.
— Des questions ? dit l’infirmière.
— À quoi sert – elle examine l’ordonnance en plissant les yeux – l’Ovutran ?
— À stimuler l’ovulation.
— Mais de quelle façon ?
— Il faudra le demander au médecin. Elle se plie à ces multiples intrusions dans son intimité sans comprendre le centième de ce qu’elle subit. Cela paraît brusquement effroyable. Comment peut-on élever un enfant seule si on ne sait pas ce qu’on inflige à son corps ?
— Je voudrais lui en parler maintenant, reprend-elle.
— Il est déjà avec une autre patiente. Le mieux, c’est d’appeler le cabinet.
— Mais je suis sur place. Ne pourrait-il… ou y a-t-il quelqu’un d’autre qui…
— Désolée, tout le monde est surchargé aujourd’hui. Halloween et tout ça.
— Quel rapport avec Halloween ?
— C’est une fête.
— Pas une fête nationale. Les banques sont ouvertes et le courrier est distribué.
— Vous devrez téléphoner au cabinet, énonce lentement Crabby, pesant ses mots. »

Extrait
« Deux ans plus tôt, le Congrès américain a ratifié l’amendement sur l’identité de la personne, qui accorde le droit constitutionnel à la vie, à la liberté et à la propriété à un oeuf dès l’instant de sa conception. L’avortement est aujourd’hui illégal dans les cinquante Etats. Les avorteurs peuvent être accusés de meurtre au second degré et les femmes désireuses d’avorter, de complicité de meurtre. La fécondation in vitro est également interdite au niveau fédéral, parce que l’amendement condamne le transfert d’embryons du laboratoire dans l’utérus (les embryons ne sont pas en mesure d’y consentir). » p. 42

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Au nom des nuits profondes

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En deux mots:
La drôle de vie d’une «babyboomeuse», d’abord soumise puis se voulant femme libérée, sous l’œil vengeur de sa fille qui s’est sentie deux fois abandonnée.

Ma note
★★ (bon livre. Je ne regrette pas cette lecture)

Au nom des nuits profondes
Dorothée Werner
Éditions Fayard
Roman
180 p., 17 €
EAN : 9782213704814
Paru en août 2017

Où?
Le roman se déroule en France, sans oublier l’évocation de séjours en Angleterre et à New York

Quand?
L’action se situe des années cinquante à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Au début, tout était à sa place. Comme dans les bonnes familles, en parfaite baby-boomeuse, sa mère était passée de fille à papa à femme au foyer. D’abord fière de sa grossesse, et puis désemparée par la maternité. Convaincue de l’infériorité intrinsèque de son sexe, absente à elle-même comme aux autres, elle passait son temps à se plaindre d’un quotidien qui ne valait pas le mal qu’elle se donnait pour le vivre.
Et puis tout a volé en éclats. Quelques années ont suffi pour faire basculer l’époque dans l’égalitarisme. Des femmes en tailleur pantalon deviennent cadres supérieurs, adieu victimes geignant au-dessus des casseroles, le mot « émancipation » est sur toutes les lèvres. Alors sa mère veut, comme tant d’autres, rattraper le temps perdu. Envers, contre tout et dans le désordre.
L’enfant n’a rien compris, mais elle a tout vu, tout entendu. Et un beau jour, une nuit, elle raconte sa version de l’histoire : ce destin de femme ensorcelée par l’appel de la liberté, à ses risques et périls. Une ode poétique et rageuse, un genre de fable, un roman d’amour trempé dans chaque époque traversée.

Ce que j’en pense
«Ton histoire lui a entaillé le cœur dès l’instant où elle est née.»
Selon l’adage, la vengeance est un plat qui se mange froid. Dorothée Werner nous en apporte une belle démonstration à travers cette diatribe adressée à sa mère, loin de toute complaisance, oubliant l’amour éternel qu’elle est censée devoir à sa génitrice, elle est tout à sa rage. «Alors on verra ce qu’on verra».
Et on ne tarde pas à voir. Déversant son fiel, lâchant sa colère en une adresse à la seconde personne du singulier, nous voilà emporté dans un monde pas si lointain où les jeunes filles, puis les femmes n’avaient pas le droit à la parole, où seules comptaient les apparences. Il suffisait « d’échafauder n’importe quoi pourvu que l’ensemble paraisse tenir debout: trahir. Trahir tout et tout le monde, trahir même un salaud, la vérité et aussi le mensonge. Trahir sans foi ni loi, puisque seuls les garçons faisaient leur droit ou leur médecine. On mariait les filles au plus tôt, le mieux possible, il fallait tenir son rang, et puis bon débarras. »
Un traitement jugé naturel qui semblait accepté par cette jeune fille qui passe de boîtes privées en boîtes à bac avec son incontournable jupe bleu marine. Après avoir essuyé les bancs des différents établissements scolaires, elle est envoyée en Angleterre comme jeune fille au pair « larbin chez les autres en attendant le mariage (…) Récurer les enfants des autres avant de se coltiner les vôtres, se faire la main domestique chez les Rosbifs, c’était la norme pour les cuisses de grenouille. »
Victime consentante, elle passe de «de fille à papa à femme au foyer». Et ne tard epas à mettre au monde un premier enfant. «Sentais-tu venir le gouffre qui te tendait les bras?»
Mais c’est alors que le roman bascule. La «parfaite babyboomeuse, absente à elle-même comme aux autres, convaincue de l’infériorité intrinsèque de son sexe» va se rebeller et faire voler en éclats toutes les belles conventions. Le féminisme sera sa nouvelle vocation, l’émancipation, les manifestations, le planning familial… Quitte à un oublier sa progéniture.
« Quelques années ont suffi pour faire basculer l’époque dans l’égalitarisme. Des femmes en tailleur pantalon devenaient cadres supérieurs, adieu victimes geignant au-dessus de leurs casseroles, le mot « émancipation » était sur toutes les lèvres.
Alors elle a voulu rattraper le temps perdu, envers, contre tout, et dans le désordre.
Son enfant n’a rien compris mais a tout vu, tout entendu. Et il fallait bien qu’un jour elle raconte sa version hallucinée de l’histoire: le destin d’une femme ensorcelée, comme tant d’autres de sa génération, par l’appel de la liberté. À ses risques et périls. »
On sent Dorothée Werner meurtrie pour ne pas dire déboussolée face à ce revirement. Mais existe-t-il ce chemin médian qu’elle semble appeler de ses vœux, celui qui voudrait qu’une mère ne soit pas forcément aliénée, celui qui ferait de la working girl une femme affranchie… La narratrice de ce court mais virulent roman devrait méditer ce conseil de Lena Dunham : « Une grande part du combat féministe est de donner aux autres femmes la liberté de faire des choix que l’on n’aurait pas forcément fait pour soi. »

Autres critiques
Babelio 
ELLE (entretien avec l’auteur)
Blog Culur’Elles (Caroline Doudet)

Les premières pages du livre
« Tu as tout oublié.
Avec tes camarades, tu te jetais sur le grand portail noir chaque samedi, les poumons emplis d’un fol espoir, le cœur soulevé par l’éblouissante rumeur d’une épiphanie, prête à tout casser. Midi. Sac sur l’épaule, cheveux lâchés et tempes bouillantes, tu guettais la voiture qui, l’adulte qui, les bras qui, loin d’ici, te soulèveraient le temps d’un week-end, ailleurs vers d’autres plaines, au bord d’autres lacs. L’oubli en rafale détruirait les souvenirs. Tu guettais le moindre souffle, tu guettais la force et le baume. Réfectoire, hauts murs de prison, dortoirs javellisés, solitude claquemurée, les cauchemars valseront, qu’on n’en parle plus. Un vol de moineaux : les voitures freinaient. Fenêtres baissées, « Ma chérie », baisers vifs, « Viens mon Paulo », brèves étreintes. Les portières claquaient, « Ta sœur t’attend », clac, « Mon cher petit vieux », clac, pique-nique au programme, cinoche pour les plus chanceux, clac clac, ça redémarrait dans le chaos. Chacun s’évaporait, et puis toi rien. La suie blanche du silence retombait sur la scène soudain glacée. Aujourd’hui encore tu es sur ce trottoir à attendre, avec tes joues rondes de l’enfance éternelle et ton bon cœur qui n’en démord pas. D’où vient ce mystère que l’espoir ne t’a pas quittée ? Tu courais te cacher sous le grand escalier de pierre, à l’entrée de l’institution. Souffle suspendu, tu fouillais encore le murmure de la rue. Un signe, quelque part ? Les gravillons blanchissaient ta jupe bleu marine. Ils piquaient de points rouges tes paumes qui les broyaient. Pour toi personne ne viendrait jamais vraiment. Mais renoncer à croire, plutôt crever. L’œil mauvais, tu t’obstinais. Crispée sur le moindre embryon de bruit, une comptine montait en toi comme une menace, tu fredonnais salement La P’tite Hirondelle. « Qu’est-ce qu’elle a donc fait », soudain la rumeur d’une autre voiture s’approche et te voilà à nouveau aux aguets. Un coup de vent dans les branches de l’arbre, « trois p’tits sacs de blé », l’engin passait son chemin. « Trois p’tits coups de bâton », mâchoires serrées, goût de cendre sous la dent, tu laissais tomber les paroles, la chanson devenait muette. Comme tous les enfants qui toujours viendront, l’enfant à venir sera comme toi à jamais : entièrement tendue vers l’espoir jamais réalisé, vers l’amour qui ne vient jamais par où on l’attend, certaine pourtant, certaine en dépit du bon sens, qu’il était là quelque part, mais où bon sang ? La cloche sonnait et tout continuait. Ou plutôt rien, rien ni personne. Le réel s’obstinait. Tu n’avais pas d’existence, tu n’étais que ce qu’on en pensait. Comme tous les samedis à la même heure, un caillou blanc. Une bonne sœur grasse trottinait vers toi en te houspillant, une oie épaisse empêtrée dans sa robe sombre, des miettes encore collées au coin de la bouche : « Ah te voilà, toi. On t’a déjà dit de ne pas sortir sans autorisation. Rentre ici. Tu te crois où ? »

Extrait
« Comme un siècle auparavant, comme dans des centaines d’années, le vent agite en tous sens l’or sombre des genêts. Vous buvez à la santé du monde, vous trinquez à la grâce et au grand n’importe quoi des Hommes, aux blessures s’évanouissant dans les rafales.
Sous tes doigts, tu sens la pulpe ridée de ta peau. Tu as huit ans, tu as cent ans. Tu sais que le passé n’est qu’une fable, une fantaisie amère. Que la vérité, comme le sens de nos vies, est un torrent de montagne qui toujours se dérobe, coulant entre les cailloux de lave, se diluant dans la nuit. Que seul existe, d’ici on le voit à mille lieues à la ronde, un monde où ce qui brûle l’horizon court aussi dans les veines du moindre bouton d’or. Qu’un reste de l’amour blessé et blessant des mères demeure à jamais dans les lames de lumière poignardant les nuages.
Tu sais aussi maintenant, après « Papa », Dieu et les autres, comment tombe un très vieil arbre au terme de plusieurs siècles d’une vie flamboyante. Sa chute fait un bruit de craquement terrifiant. Un long silence sidéré fige la forêt. Il renvoie au sol une immense quantité de matière vivante, qui le nourrira pour des siècles et des siècles. Pour la première fois, le vide béant laissé par l’arbre permettra au jour de pénétrer le sous-bois. Une clarté inédite déboulera alors par flots continus, donnant à des milliers de formes de vies nouvelles la possibilité d’éclore. Comment ton enfant avait-elle pu grandir en trouvant, dans les recoins de son propre corps, tes sensations les plus intimes ? Pouvait-elle raisonnablement traverser en ton nom la colère, la rage et la haine dont tu n’avais jamais voulu, ô mère, ô toi la Femme et l’Enfance, tes colères et tes chagrins innommés, tes regrets et tes bouquets de violette, toi qui étais sa sœur et sa fille en même temps que sa mère, et qui se sera débattue comme toutes les sœurs et les filles en même temps que les mères? Elle avait écrit en vain. Elle avait trahi en vain. Ton mystère est intact. Un jour, la mort transformera ta vie en un destin français, mais c’est encore trop tôt : pour l’heure tu fumes dans le grand vent, ton vieux cœur tout content, et une petite cantate monte vers toi. Obsédante et maladroite, si mi la ré, si mi la ré, si sol do fa. Une petite prière, mais sans un signe de croix. »

À propos de l’auteur
Née en 1969, Dorothée Werner vit à Paris. Elle est grand reporter au magazine Elle.
Après avoir publié A la santé du feu, un premier récit d’une grande force, elle a récidivé en 2015 avec Kouri et en 2017 avec Au nom des nuits profondes. (Source : Babelio)

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Giboulées de soleil

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Giboulées de soleil
Lenka Horňáková-Civade
Alma éditeur
Roman
340 p., 18 €
ISBN: 9782362791857
Paru en avril 2016

Où?
Le roman se déroule principalement en ex-Tchécoslovaquie ainsi qu’en Autriche. Si Brno, Prague et Vienne sont les villes les plus citées, on y évoque également Paris et les plages d’Istria et de la mer Baltique.

Quand?
L’action se déroule sur près d’un demi-siècle, des années 1930 à 1980.

Ce qu’en dit l’éditeur
Dans un style ample et tendre et des dialogues presque naïfs, Lenka Horňáková-Civade relate dans ce premier roman l’histoire d’une lignée de femmes bâtardes en Tchécoslovaquie de 1930 à 1980.
Elles s’appellent Magdalena, Libuse et Eva et partagent le même destin : de mère en fille elles grandissent sans père. Mais de cette malédiction, elles vont faire une distinction. Chacune a sa façon, selon sa personnalité, ses rêves, ses lubies, son parler et l’époque qu’elle traverse. Malgré elles, leur vie est une saga : Magdalena connaîtra l’annexion nazie, Libuse les années camarades et Eva la fin de l’hégémonie soviétique. Sans cesse des imprévus surgissent, des décisions s’imposent, des inconnus s’invitent. À chaque fois, Magdalena, Libuse et Eva défient tête haute l’opinion, s’adaptent et font corps. Au fond, nous disent-elles, rien n’est irrémédiablement tragique, même les plus sombres moments.
Ces héroïnes magnifiques, Lenka Horňáková-Civade les magnifie encore par son écriture solide et douce, brodée, ourlée, chantante. Moqueuse aussi lorsque la kyrielle de personnages secondaires – paysans, apparatchiks, commères… le requiert.

Ce que j’en pense
****
Quatre femmes puissantes. Voilà, à la manière de Marie Ndiaye un autre titre possible à ce roman fort et bouleversant qui met en scène Marie, Magdalena, Libuse et Eva. Leur point commun : elle naissant de père inconnu. Sous la plume de Lenka Horňáková-Civade cette malédiction se transforme en une sorte de certificat de résistance et de combativité. Quand s’ouvre le livre, nous faisons d’abord connaissance avec Marie quand elle découvre que sa fille Magdalena est enceinte. Les deux femmes, qui vivaient à Vienne au moment où les nazis s’apprêtent à déferler sur l’Europe, ont trouvé refuge dans un village tchèque proche de la frontière autrichienne. Magdalena résume son quotidien ainsi : « Je m’occupe des vaches, de la basse-cour, j’aide à la cuisine. Ça va faire quatre ans. Oui, je travaille ici. »
Ses patrons ont pu éviter la séquestration de leurs biens au sortir de la guerre en intégrant une coopérative et développent en parallèle une biscuiterie. Mais, se méfiant des réformes agraires annoncées, ils sont persuadés que l’avenir de leurs enfants est ailleurs et les envoient étudier dans la capitale autrichienne que Magdalena aimerait revoir avec le père de son enfant qui n’est autre que le fils du propriétaire. Mais, tout comme sa mère, infirmière au service d’un médecin juif – le père de Magdalena – qui disparaît du jour au lendemain, ce projet restera un vœu pieux. Car là encore, le père choisit la fuite, cette fois face à la montée du communisme.
Voilà du reste l’autre intérêt de ce livre qui se déroule sur plus d’un demi-siècle : il nous offre, à travers le destin de ces femmes, un témoignage historique sur l’évolution du pays avec quelques scènes d’anthologie : la réquisition de la vache de Magdalena par les autorités du village, représentées notamment par le maire qui a vendu la vache en question, l’arrivée en 1968 de quelques camarades de l’armée rouge visiblement perdus (les chars russes sont alors à Prague) ou encore l’inscription sur les registres de la coopératives de productions irréalistes : «S’il fallait boire tout ce lait que ces vaches sont censées donner, tout le pays pourrait se faire des bains de lait une fois par semaine».
Malgré les revers de fortune et le poids du communisme, les femmes conservent la ligne de conduite inculquée par Marie, toujours faire face, ne pas s’affecter des moqueries, des insultes ou même des coups, continuer de croire en ses rêves.
Si Libuse devra accepter le joug du communisme, sa fille Eva – qui a peu ou prou l’âge de l’auteur – vivra l’arrivée de Gorbatchev et pourra aspirer à une nouvelle vie et réaliser le rêve de sa mère, voir Paris.
Lenka Horňáková-Civade, qui s’est installée dans le Sud de la France, a écrit ce livre en français, sa langue d’adoption. Une manière de rendre hommage à la littérature qui l’a accompagnée et façonnée, comme elle l’explique dans une postface. Encore une belle découverte de cette année riche de nouveaux talents.

68 premières fois
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog Le petit carré jaune (Sabine Faulmeyer)
Blog Les lectures du mouton (Virginie Vertigo)
Blog Les battements de mon cœur (Albertine)
Blog Bricabook (Leiloona)

Autres critiques
Babelio
Blog Unwalkers
Le Blog de Yv
Blog Le Mexicain jaune

Extrait
«Il faut le préciser, on est des bâtardes de mère en fille, comme certains sont boulangers ou rois. Aujourd’hui, il n’existe plus de boulangers. Ils ont été remplacés par des boulangeries industrielles qui crachent du pain sans âme (…). Les rois n’existent plus non plus et ont été remplacés, eux, par le Parti communiste. Il faut maintenant être communiste de père en fils. L’avantage avec le communisme, c’est que chacun peut l’adopter, alors que normalement il n’y a qu’un seul roi par pays. »

À propos de l’auteur
Lenka Horňáková-Civade, née dans la province de Moravie en actuelle République tchèque, vit dans le Sud de la France. Elle peint également. (Source : Alma éditeur)
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Crans-Montana

SABOLO_Crans-Montana

Crans-Montana
Monica Sabolo
JC Lattès
Roman Thriller
240 p., 19 €
ISBN: 9782709650458
Paru en août 2015

Où?
Le roman se déroule, comme son titre l’indique, dans la station suisse de Crans-Montana, avec l’évocation de localités alentour, Bluche, Sierre, Lausanne ainsi que des lieux d’où sont originaires les vacanciers, principalement Paris, Milan, Forte die Mami et l’évocation de voyages à Londres, Saint-Paul-de-Vence, Cortina d’Ampezzo et Courchevel.

Quand?
L’action se situe principalement entre le réveillon de 1965 et le 12 février 1990.

Ce qu’en dit l’éditeur
Dans les années 60, à Crans-Montana, une station de ski suisse, des garçons observent, de loin, trois jeunes filles qui les fascinent : les trois C. Chris, Charlie et Claudia. Elles forment une entité parfaite, une sorte de constellation. Claudia, cheveux blonds, hanches menues, sourire enjôleur. Chris, boucles brunes, peau mate, ongles longs comme des griffes. Charlie, cheveux noirs, petits seins, longues jambes. Pour ces garçons elles sont un rêve impossible. Pendant les vacances d’été ou d’hiver, sur les pistes, à la piscine ou dans les night-clubs ils les regardent, sans jamais les aborder. Les années passent. Leur souvenir les poursuivra, comme un amour fantôme.
Les voix des garçons, puis des filles déroulent les destinées d’une jeunesse, dorée en apparence, mais qui porte les secrets, les fautes et l’indifférence des générations précédentes. Durant près de trente ans, tous tenteront de toucher du doigt quelque chose de plus grand, l’amour, la vérité, ou simplement le sentiment d’exister. Mais des espoirs romantiques de l’adolescence à l’opulence glacée des années fric, la vie glisse entre leurs doigts.

Ce que j’en pense
***
Comme les garçons et les filles de mon âge connaîtrai-je
Bientôt ce qu’est l’amour
Comme les garçons et les filles de mon âge je me
Demande quand viendra le jour
Où les yeux dans ses yeux et la main dans sa main
J’aurai le cœur heureux sans peur du lendemain

Fort souvent, à la lecture de ce roman, j’ai pensé à la chanson de Françoise Hardy «Tous les garçons et les filles », à la fois pour les paroles – entre blues et espoir – et pour cette petite musique nostalgique. Les garçons dont il est question ici sortent à peine de l’adolescence et, à l’occasion de leur séjour au ski sur le plateau de Montana-Crans, vont plus se préoccuper des filles que de prouesses sportives. Il faut dire que les trois C. ont de quoi faire tourner les têtes. Chris (que seule sa mère appelait Christine), Charlie (qui se prénommait encore Charlotte) et Claudia (cheveux blonds, teint pâle, sourire enjôleur) sont deux parisiennes et une italienne qui, « en un clin d’œil, se sont métamorphosées en jeunes femmes ravissantes ».
« On les voyait « toujours ensemble, bras dessus bras dessous, ou assises nonchalamment sur une banquette, un mollet replié sous une cuisse, si différentes, et pourtant elles formaient une entité parfaite, une sorte de constellation. » La vie semblait alors se résumer, pour cette jeunesse dorée, aux pistes de ski, à la piscine, la discothèque, aux cafés ou aux magasins. On y boit du Fanta en bouteille à la paille, de l’Ovomaltine (dont on prend soin de collectionner les emballages), joue de la guitare et s’habille à la dernière mode. Il arrive même qu’on se change plusieurs fois par jour. Les jeux de l’amour, les tentatives de conquête, la rivalité et la timidité mais aussi les scandales et les provocations rythment le quotidien de ces jeunes.
L’actualité du monde tient plus du mystère ou du fait divers. Quand un habitué n’est pas au rendez-vous, lorsque l’on se rend au Credit Suisse avec des valises ou des sacs de voyage ou encore quand une jeune femme prend rendez-vous à Lausanne pour «effacer» les conséquences d’une liaison coupable.
De fait, c’est davantage l’actualité mondaine qui préoccupe la bande de copains. On croise Sheila, Lino Ventura, Alessandra Mussolini, Alain Delon, Brigitte Bardot et sa rivale Gina Lollobrigida et l’on retrouve au fil des pages l’ambiance que dépeint Jean d’Ormesson dans ses premiers romans, L’amour est un plaisir (1956) et Un amour pour rien (1960) qui «célèbrent avec une belle insolence, entre légèreté et cruauté, les jeux de l’amour d’une jeunesse qui se croit libre».
Puis le temps va passer jusqu’à un jour funeste qui mettra un terme brutal à l’histoire, révélant un lourd secret de famille.
Monica Sabolo, qui est née à Milan, a grandi et fait ses études à Genève, passé ses vacances à Crans-Montana et, après d’autres pérégrinations, a atterri à Paris nous livre ici une tranche de vie qui, pour peu que l’on gratte le vernis de l’insouciance et de la nostalgie, laisse apparaître les failles et la gravité d’une époque en pleine mutation.

Autres critiques
Babelio
Culturebox
Tribune de Genève
Le Point
Blog Meelly lit…
Blog CéCiBon…de lire

 

Extrait
« Toutes les choses dont on ne parlait pas se consumaient là, sous leurs yeux. Toutes ces choses insensées qui avaient lieu, et qui demeuraient suspendues dans les airs. Les filles qui se rendaient chez des tricoteuses à Lausanne et se vidaient silencieusement dans leurs fuseaux de ski, pendant des jours et des jours. Les filles qui rentraient à pied chez elles, au petit matin, après avoir été déflorées sur la banquette d’une voiture. Les garçons qu’on ne voyait plus (ils étaient tombés dans la drogue, ne savaient plus comment ils s’appelaient, s’étaient jetées par la fenêtre). Les femmes qui buvaient et n’étaient plus invitées aux dîners. Les hommes qui revenaient hors saisons, dans les plus beaux hôtels de la station, accompagnés de créatures trop maquillées, des jeunes femmes qui portaient les mêmes manteaux de fourrure que leurs épouses – juste un peu plus neufs, ou un peu plus voyants –, et que le personnel faisant semblant de ne pas reconnaître. Les fantômes, ces inconnus familiers et volatilisés, les valises d’argent passées à la frontière dans le coffre, les roues de secours sous les sièges, les passeports conservés dans la poche en permanence, au cas où il faudrait fuir, à l’aube, dans la montagne. Et puis, ces Italiens dont on ne savait pas où ils étaient pendant la guerre, ou même parfois des membres de sa propre famille, auxquels on n’aurait jamais posé aucune question. On ne voulait pas savoir. Tant qu’on n’en parlait pas, les choses n’existaient pas. On aurait dit que l’équilibre du monde, ou même sa survie, en dépendait. » (p. 126-127)

A propos de l’auteur
Ex-rédactrice en chef Culture à Grazia, Monica Sabolo a décidé, emportée par l’enthousiasme et l’inconscience, de se consacrer à l’écriture. Son précédent roman, Tout cela n’a rien à voir avec moi, paru en 2013 chez JC Lattès, a remporté le Prix de Flore. (Source : Editions JC Lattès)

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