Belladone

BOUGEL_belladone  RL_hiver_2021

En deux mots
La dernière semaine de classe de CM2 va être pour le narrateur l’occasion de revenir sur sa vie. Son père a perdu son emploi et se console avec l’alcool et la belladone, sa mère tente de faire vivre sa petite famille et la fratrie fait contre mauvaise fortune bon cœur. On peut toujours nourrir quelques rêves…

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Ma dernière semaine au CM2

Dans son nouveau roman Hervé Bougel retombe en enfance. Son narrateur est à une période charnière de sa vie, il va entrer au collège et essayer de s’imaginer un avenir, même si de la fenêtre de son HLM de Voiron les perspectives ne sont pas très gaies.

Nous sommes en juin, juste avant les vacances scolaires. En cette fin des années 1960, le narrateur va quitter le CM2 pour entrer en sixième. Une perspective qui le réjouit plutôt, car il n’aime guère son instituteur, même si ce changement s’accompagne aussi de craintes. Sera-t-il à la hauteur? Conservera-t-il sa bande de copains? Et son père sera-t-il encore là pour l’accompagner? Autant de questions qui le hantent et l’angoissent, car jusqu’à présent les choses se sont plutôt mal passées. Sa famille a quitté Tullins pour s’installer au troisième étage d’un immeuble de Voiron, au pied des Alpes, car son père avait déniché un travail dans une usine à papier. Mais encore une fois ça n’a pas duré: «Il ne travaille pas, il ne travaille plus. Au fil des journées, il reste assis dans son fauteuil, face à la télévision qu’il n’allume pas. Il ne lit pas, à part son journal, Le Dauphine libéré, qu’il m’envoie acheter au bureau de tabac». Souvent aussi, une bouteille fait partie de la liste des courses. Car l’alcool est devenu le compagnon d’infortune de son père, l’alcool qui lui a fait perdre non seulement son travail, mais aussi sa dignité. Aux oreilles de son fils, le témoignage de son ami fait mal. Très mal: «Ton père, je l’ai vu remonter l’avenue Jules-Ravat un soir, il faisait froid. Il ne tenait plus sur ses jambes tellement il était soûl. Mon père à moi, il dit que c’est malheureux, que c’est un pauvre type, comme un clochard, quoi! Il paraît qu’au travail, ses copains l’ont assis dans une poubelle, un jour où il avait trop picolé, c’est pour ça qu’on l’a foutu à la porte de l’usine. Ton père, alors, c’est le Roi des Ordures.»
Et quand il joint de la belladone à son traitement, alors la peur gagne toute la famille. «Nous savons simplement que tout peut basculer, à tout instant. Notre ordinaire est fragile, suspendu. Les cris dans la nuit, les disputes, les coups échangés dans la salle à manger. Le marteau qu’il brandit un soir, l’écran de télévision fracassé: Regarde ce que j’en fais de ta saloperie de télé!
La peur, à tout instant, la peur même au sommet de la joie, quand elle survient. La peur incessante, celle qui poigne le cœur. La peur qui enserre, la peur qui réduit, la peur qui diminue la vie. La peur qui harcèle. La peur qui tord le ventre et monte à la tête.»
Hervé Bougel a parfaitement su trouver les mots, à hauteur d’enfant, pour dire ce quotidien difficile. Sa mère qui fait des repassages, sa sœur qui joue à des jeux de fille et son frère aîné qui rêve d’être champion cycliste tout en déversant sa morgue sur le petit dernier ne laissent guère de place aux rêves. Fort heureusement, il y a les copains et même une fille qui pourrait l’aimer…
Dans cette France où l’on mange le poulet aux olives en regardant La séquence du spectateur, il demeure un fragile espoir de vie meilleure. L’espoir fait vivre!

Belladone
Hervé Bougel
Éditions Buchet-Chastel
Roman
144 p., 14,50 €
EAN 9782283033111
Paru le 7/01/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Voiron, en venant de Tullins.

Quand?
L’action se déroule à la fin des années 1960.

Ce qu’en dit l’éditeur
C’est le début de l’été et la toute fin des années 60, dans une ville morne des Alpes. Une montagne surplombe l’agglomération. À son sommet, une énorme statue de la Vierge veille sur la vallée.
Un petit garçon observe sa famille et s’interroge: son père avale régulièrement tous ses cachets de Belladone ; sa mère est autoritaire, son frère aîné est une véritable brute et sa petite sœur est réduite au silence.
Comment s’échapper de cet univers étouffant? Par où fuir? Dans ce court roman noir écrit au cordeau, Hervé Bougel agite des ombres et explore les chemins de l’enfance.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
France Bleu Isère (Michèle Caron)
RCF (Le livre de la semaine)
Blog Encres vagabondes (Dominique Baillon-Lalande)
Blog trouble bibliomane
Blog Froggy’s delight
Le regard libre (Anaïs Sierro)
Blog Le fond du tiroir (Patrice Vigne)

Les premières pages du livre
« Dimanche 24 juin
Le dimanche à midi, c’est poulet aux olives. Mon père, un torchon accroché à l’un des passants de sa ceinture, touille les morceaux de volaille mêlés aux herbes parfumées qui remontent dans les bulles de la cuisson, du fond de la marmite.
Le dimanche à midi, c’est poulet aux olives et purée, maison.

Ce matin, ma sœur Brigitte et moi avons joué à la lisière du petit bois avec les Chabert, Sylvie et son frère Bernard. Le petit bois est planté tout près des immeubles: quelques troncs, une haute haie bien taillée. Ici, Losserand, le concierge des HLM, vient déposer, poussant sa brouette puis à fourche pleine, des paquets de feuilles mortes, des amas d’herbe coupée. C’est un lieu peuplé de chats sauvages. Ils tuent des oiseaux, des souris qu’ils chassent cavalant sur les poutres. Des chats cracheurs: si l’on approche, de la griffe ils nous menacent, hargneux. Nous retrouvons des ailes déchirées, des plumes, des petits os brisés.
– Pas question d’aller vous amuser là-bas! Je l’ai déjà dit! Les chats vous crèveraient les yeux! commande notre mère.

Sylvie et Bernard Chabert sont venus tôt, sans doute leurs parents les ont-ils fichus dehors – avoir la paix. Il fait doux, l’été s’installe. Dans la cuisine, notre mère s’affaire, couteau pointu en main. Mon père dort encore dans la chambre où jamais nous ne pénétrons. Sur la table de formica jaune gît le poulet, croupion béant, tête tranchée.
– Le trou du cul de la poule, le trou du cul de la poule! crie Brigitte, excitée.
De ses doigts déjà noirs, elle palpe la bête roide. Notre mère l’écarte, d’une main à l’épaule.
Dans le petit hall de l’entrée, les Chabert patientent. Bernard danse d’un pied sur l’autre. Sylvie est sage, les mains croisées dans le dos, grosse et laide, boudinée dans une robe bleue. Des lunettes aux verres épais, sertis d’une lourde monture, ravinent les ailes de son nez en trompette. Son frère a le visage mince, le menton pointu souligné d’une profonde fossette, un épi émerge de son crâne, ses yeux sont gros, ronds, verts. Je connais mal Chabert, nous ne fréquentons pas la même école, je suis au Colombier, l’école des garçons, lui est à Saint-Joseph, chez les curés.
– Chabert! Le catho! La gueule de grenouille!
On lui parle comme ça, dans le quartier.
Brigitte a organisé cette matinée de jeu. J’ai suivi sans en avoir vraiment envie, je sais que je vais m’ennuyer. Tous les quatre, nous quittons l’appartement. Short et chemisette bleue pour moi, robe rouge et bob jaune vissé sur le crâne pour Brigitte.
– Prenez garde au soleil, il est dangereux! crie notre mère du fond de la cuisine.

Les filles veulent jouer à l’école. Ma sœur a découpé dans le catalogue Vert-baudet des images de mannequins. Elle les a rangées dans une vieille boîte à chaussures qu’elle serre sous son bras.
À même l’herbe rase, elle aligne sa classe de papier.
– Ouvrez vos cahiers! Silence!
Avec Chabert, nous grimpons aux premières branches d’un arbre, un énorme poirier qui pousse en solitaire, déjà orné de fruits verts.
J’écarte les feuilles vives. J’aperçois les fenêtres ouvertes de la cuisine. Notre mère doit procéder à la découpe du poulet. D’un geste de bouchère, tout à l’heure, elle a arraché les tripes, ramassées en paquet dans sa main. Écœuré, je me suis détourné. Puis elle a réservé le cœur et le foie. Prendre garde, surtout, à ne pas crever le fiel. Enfin, le sciage des pattes, jaunes et dures, les griffes, l’ergot.
– Des mollets de coq! Comme les tiens! a ricané Lucien, mon frère aîné, qui passait là en cuissard, préparant ses bidons avant de s’en aller à son entraînement de cycliste.

Au pied du poirier, les filles discutent, grondent les enfants de papier, distribuent bons points et réprimandes. Sylvie Chabert corrige les cahiers d’un stylo de bois. Brigitte dirige la classe.
– Entrez en rang par deux! Et tenez-vous tranquilles! Sinon, je vais donner des baffes!
Bernard Chabert espère que les jeux des filles rejoindront ses projets de garçon.
– Eh! Si on faisait des opérations?
– T’es qu’un obsédé, grince Sylvie, tu ne penses qu’à ça.
Calé contre l’une des premières fourches de l’arbre, je n’ai pas envie de descendre. Un rai de lumière passe l’entrelacs des branches, s’attarde et s’échappe. Ça sent le neuf, le vert, le chaud, l’été nouveau, bien né.
– On pourrait les bombarder de poires pas mûres, glisse Chabert, ça nous ferait rigoler un peu.
– Si c’est pour avoir de la bagarre…
– Si la grosse Claude était ici, reprend Chabert, sa grande bouche en travers, on se paierait une bonne tranche de rigolade!
Du coin des lèvres, il souffle dans ses cheveux. Ça volette sur son crâne.
C’était un autre dimanche, au début du printemps. Nous nous étions trouvés, la grosse Claude et moi, à l’orée du petit bois. J’ai profité de l’instant où elle escaladait un tas d’herbe à brûler pour passer très vite les mains sous sa jupe bleue et descendre sa culotte jusqu’à ses genoux. J’ai vu son gros derrière rose et mou.
– Toi alors! T’es gonflé!
Que faire ensuite? J’ai rougi. J’ai eu peur qu’elle n’aille répéter tout ça à Franck, son frère, un gars du collège. Il m’a semblé pourtant que ça ne lui déplaisait pas de se faire baisser la culotte. Elle riait, dodue, les fossettes allumées.
– Faut pas te gêner!
– Sylvie, elle fait sa maligne, poursuit Chabert, mais je l’ai déjà vue à poil. Je la surveille par le trou de la serrure, dans sa chambre. Elle a du poil au cul.
À l’appel des filles, nous quittons notre cache dans l’ombre. Glissades le long du fût, pieds au sol. Nous participons, de mauvaise grâce et genoux pliés, à la dînette qui suit la classe de papier rangée dans son préau de carton.
Sylvie a rempli d’eau la gourde de métal rouge avec un bouchon jaune, celle que notre mère a achetée l’été dernier pour la colonie de Brigitte à Méaudre, dans le Vercors. Ma sœur prépare un café d’eau sale dans des tasses de plastique décorées de grosses fleurs orange et brunes. Elle trie des pierres plates, des gâteaux.
– Ils sont trop cuits! J’en ai marre, moi, avec ces mômes toujours dans mes pattes!
– Elle est cinglée, murmure Chabert, une lueur inquiète dans ses yeux verts.

Le poulet aux olives doit être prêt. Nous abandonnons les Chabert devant la porte vitrée de leur immeuble.
– À cet après-midi!
Tendue, Brigitte avance à grands pas.
– C’est l’heure de La Séquence du spectateur, il faut se dépêcher.
Nous longeons le mur du lycée, une haute masse de pierres blanches sur laquelle des élèves ont tracé à la peinture noire un immense Vive l’anarchie. Un cèdre colossal émerge de la cour, il écrase de son envergure les fenêtres étroites des classes. Notre immeuble, le rouge, est en face.
C’est rapport à la couleur des volets que nous désignons les HLM. Le rouge, c’est le nôtre, il y a aussi le vert, celui d’en bas, le jaune de l’autre côté de notre avenue Édouard-Herriot, puis, plus éloigné, le bleu, c’est déjà ailleurs.
Brigitte touche mon bras:
– Sylvie Chabert demande si tu veux bien l’aimer.
Je ne réponds pas. Ça me gêne, cette Sylvie soudain amoureuse. Je n’ai pas, moi, très envie de l’aimer. Si grosse, si vilaine, ses fortes lunettes sur son nez épais. Puis, les poils évoqués par son frère m’écœurent, découragent par avance le sentiment.
Nous sommes à nouveau invités l’après-midi. Il faudra poursuivre les jeux, rendre les devoirs, finir les gâteaux de pierre.
Je n’ai pas très envie, non, d’aimer Sylvie Chabert, mais comment refuser d’aimer qui vous le demande? D’autres, à l’école, Rinaldi, Couttaz, le grand Colomban, sauraient bien y faire. Je préfère mon ignorance, je préfère me taire.

La télévision n’est pas allumée, mon père n’est pas levé, Brigitte fait la gueule. Les lèvres pincées, elle se niche dans un fauteuil, face à l’écran verdâtre.
– Pourquoi il est couché à midi?
– Il est malade… me répond ma mère, le torchon toujours noué à la hanche. Il est couché à cause de ses médicaments…
Elle essuie ses mains.
– Ses médicaments l’ont rendu malade? Je peux regarder la télé avec Brigitte?
– On va bientôt manger, j’ai à faire à la cuisine…
Je la talonne. Elle pose de biais, dans un tintement, le couvercle de fonte noire sur la gamelle. Une vapeur odorante s’échappe, des gouttelettes d’eau constellent les carreaux blancs, derrière la cuisinière.
– Qu’est-ce qu’on mange?
– Des briques à la sauce caillou… Je n’ai pas eu le temps de préparer la purée, alors ce sera du riz… Le riz, c’est plus vite fait… Sors de mes jambes! Va retrouver ta sœur de l’autre côté!
– C’est Sylvie Chabert, elle veut m’aimer.
– Sylvie Chabert? Celle de ce matin? Ah tu es gâté! Tu ne vas pas embrasser une fille qui perd ses dents, hein? Ton père, il a fait le con, il a avalé tous ses cachets… De la belladone, tout un tube…
Protégeant ses mains du torchon, elle empoigne les anses de la cocotte.
– Et Lucien, il est où? Il n’est pas rentré?
– Il est encore au vélo, avec Michel Rolland…
Lucien court en cadets. Mince, sec, il gicle dans les bosses, comme il aime à dire.
Lui et Michel Rolland sont apprentis soudeurs chez les frères Motta, des Italiens du bas de la ville. Des ritals, dit mon père, des macaronis. Le samedi en fin d’après-midi, mon frère tend à notre mère l’enveloppe de sa paie. Elle la déchire et en extrait un billet qu’elle lui tend du bout des doigts: Pour ta semaine, précise-t-elle. Les Motta parrainent le club cycliste de Voiron. »

Extrait
« Nous savons simplement que tout peut basculer, à tout instant. Notre ordinaire est fragile, suspendu. Les cris dans la nuit, les disputes, les coups échangés dans la salle à manger. Le marteau qu’il brandit un soir, l’écran de télévision fracassé: Regarde ce que j’en fais de ta saloperie de télé!
La peur, à tout instant, la peur même au sommet de la joie, quand elle survient. La peur incessante, celle qui poigne le cœur. La peur qui enserre, la peur qui réduit, la peur qui diminue la vie. La peur qui harcèle. La peur qui tord le ventre et monte à la tête. » p. 45

À propos de l’auteur
Hervé Bougel est né en 1958. À 16 ans, il quitte l’école et exerce différentes professions, jusqu’à devenir, en 1997, éditeur de poésie. Il vit à Bordeaux. (Source: Éditions Buchet-Chastel)

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Les orageuses

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Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots
Un groupe de filles, toutes victimes de harcèlement et de viol, décident de se venger et organisent des expéditions punitives auprès des coupables en constatant combien il est difficile de faire aboutir les actions en justice. Elles ont envie que la peur change de camp.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

La bande de filles qui s’attaque aux violeurs

Marcia Burnier fait une entrée fracassante en littérature. Avec Les orageuses, elle imagine une bande de filles décidées à se venger de violeurs et qui organisent des expéditions punitives. Mais peuvent-elles guérir le mal par le mal?

Mia souffre. Elle souffre physiquement, un douleur qui s’étend le long de son dos. Elle souffre surtout psychiquement, ayant accumulé des expériences traumatisantes fae aux harceleurs. Au fil des ans, en croisant des hommes menaçants, elle a appris à se protéger, comme dans ce train qui l’amène à Grenoble. Alors, elle rabat sa capuche et se recroqueville dans son siège.
Mais c’est une autre Mia qui débarque du train. Elle retrouve sa bande. Avec Nina, Lila, Inès, Leo et Louise, elle a organisé une expédition punitive. Les meufs vont faire payer cet homme qui a forcé l’une d’elle, tout détruire dans son appartement, taguer les murs, détruire son mobilier, le dépouiller de son ordinateur. Car il faut que la peur change de camp!
Cette peur qui a paralysé Lucie le soir de ses 28 ans, quand elle avait ramené un mec chez elle. «La tête qu’il avait fait quand elle lui avait demandé de ralentir, les insultes qui avaient commencé à pleuvoir tout d’un coup. Et surtout, la peur qui avait débarqué dans son ventre, quand elle avait compris ce qui allait se passer (…) Elle n’avait rien fait, pas même donné une gifle, et avait attendu que ça passe, quand elle avait compris que les non qu’elle opposait n’avaient plus de valeur, qu’ils étaient comme du silence.»
La vie de Lucie a basculé cette nuit-là. Elle avait ressenti dans sa propre chair tous les témoignages des jeunes filles qui passent dans son bureau d’assistante sociale et à qui elle dit de porter plainte sans y croire. «Elle a envie de leur dire de se trouver vite une famille, un cercle, parce qu’elles vont être seules face à ça, comme elle l’a été jusqu’à très récemment».
Ce cercle né un peu au hasard des rencontres, mais auquel elle peut désormais s’accrocher. Et dont elle partage les idées, ayant compris que la justice ne se rend pas au tribunal ou si peu. D’ailleurs Mia, qui assiste régulièrement aux audiences du tribunal correctionnel, tient le registre des affaires bâclées et même des décisions prises contre les victimes. C’est ce qui est arrivé à Leo. Alors, les filles ont décidé de prendre les choses en main et d’agir. Un agent immobilier, un tatoueur, un prof de sciences-po vont recevoir leur visite…
Marcia Burnier raconte ces expéditions punitives, dit aussi les souffrances des victimes, la forte sororité qui s’installe. Elle dit aussi le fossé entre la justice et les crimes commis. Son roman est un constat douloureux et un cri qu’il faut entendre. Toutes les dénonciations et les prises de conscience, toutes les paroles qui se libèrent ne feront pas bouger des dizaines d’années d’immobilisme. Le constat est aussi cruel que lucide, #meeto a aussi ses limites.

Les orageuses
Marcia Burnier
Éditions Cambourakis
Premier roman
EAN 9782366245189
Paru le 2/09/2020

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris, à Aubervilliers, à Grenoble et à Saint-Lunaire.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Depuis qu’elle avait revu Mia, l’histoire de vengeance, non, de “rendre justice”, lui trottait dans la tête. On dit pas vengeance, lui avait dit Mia, c’est pas la même chose, là on se répare, on se rend justice parce que personne d’autre n’est disposé à le faire. Lucie n’avait pas été très convaincue par le choix de mot, mais ça ne changeait pas grand-chose. En écoutant ces récits dans son bureau, son cœur s’emballe, elle aurait envie de crier, de diffuser à toute heure dans le pays un message qui dirait On vous retrouvera. Chacun d’entre vous. On sonnera à vos portes, on viendra à votre travail, chez vos parents, même des années après, même lorsque vous nous aurez oubliées, on sera là et on vous détruira. »
Un premier roman qui dépeint un gang de filles décidant un jour de reprendre comme elles peuvent le contrôle de leur vie.

68 premières fois
Blog La Bibliothèque de Delphine-Olympe

Blog Calliope Pétrichor

Les autres critiques
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Blog Mes pages versicolores 


Présentation du roman Les orageuses par Marcia Burnier © Production éditions Cambourakis

Les premières pages du livre
« PROLOGUE
Meuf, meuf, MEUF respire. Respire comme on t’a appris, ouvre ta cage thoracique, si allez, ouvre-la bien fort. Merde. Prends ton téléphone, allez, prends-le, arrête, mais ARRÊTE de trembler. Voilà, comme ça. Respire on a dit. T’arrête surtout pas de respirer. Regarde pas la traînée sur ton pull, regarde-la pas, on s’en fout si ça partira au lavage, au pire tu le jetteras, tu l’aimais même pas ce pull. Ton téléphone. Arrête de pleurer. Appelle. Rappelle. Rappelle encore une fois, elle t’en voudra pas. Tu vois elle décroche, elle est inquiète. Raconte-lui putain, t’appelles pas à cette heure-là pour savoir comment elle va. Crache. Parle-lui du couloir. Parle-lui de ses mains sales et de ton corps glacé. Explique-lui cette nuit de garde, les pas qui s’approchent, ton soupir, tant pis si c’est brouillon, écoute sa voix à l’autre bout du fil elle t’écoute, elle est totalement réveillée. Respire encore un peu. Ralentis. L’histoire est pas compliquée, rappelle-toi : il est venu à ton étage, cet étage à moitié vide, à l’heure où les gamines dorment toutes profondément. Il a discuté, c’est pas grave si tu te rappelles pas de quoi, probablement du dernier skinhead qu’il a tabassé, elle s’en fout tu vois bien. T’as soupiré, il t’agace depuis longtemps, tu le trouves inintéressant, presque stupide, tu l’évites toujours soigneusement. Tu ne te rappelles pas de quoi vous avez parlé, mais tu te rappelles qu’il a soudain essayé de t’embrasser, tu te rappelles ses mains qui serraient ton cou, elles étaient moites et tu t’es dit quoi, ah oui tu t’es dit qu’il transpirait de stress, que c’était bon signe, qu’il était peut-être pas habitué à faire ça. Mais t’as eu de moins en moins d’air, arrête de t’excuser, tu pouvais pas respirer, et t’as eu peur, évidemment que t’as eu peur. Il a gardé une seule main sur ton cou, et t’as senti son odeur, tu puais la peur, la sueur froide avait coulé le long de ton dos, de tes aisselles, tu pensais que tu voulais pas mourir dans ce foyer, tu voulais pas mourir à Épinay, c’est con putain comme si ça aurait rendu les choses plus agréables s’il t’avait étranglée au bord de la mer. Dis-lui ce dont tu te rappelles, raconte-lui le silence, pas un bruit, il n’a rien dit, putain le gars n’a pas parlé, toi non plus remarque, t’as pas crié, en même temps t’es con ou quoi, il t’étranglait, c’est possible de crier quand on peut pas respirer ? C’est pas le moment de googler ça, raconte-lui la suite.
C’est là que t’as compris, en vrai t’avais compris avant probablement, mais quand t’as senti sa main sur ton ventre qui descendait, t’as compris et tu l’as fixé, si rappelle-toi, tu l’as fixé avec toute la haine que tu pouvais trouver et t’as attendu. T’as attendu le bon moment. Respire. C’était pas de la tétanie, c’était de la stratégie. Écoute-la bordel, calme-toi. Sa main était déjà en train de te fouiller et t’as senti qu’il se relâchait, qu’il pensait que c’était acquis, et tu t’es débattue, t’as rien fait de ce qu’on avait appris mais tu l’as fait lâcher. Reprends le fil de l’histoire, t’arrête pas en chemin, t’es bientôt chez elle, faut juste que tu restes au téléphone. Regarde cette traînée sur ton pull, regarde comme elle est rouge, t’as pas rêvé, t’as rien inventé, regarde ton sang qui macule ta manche, décris-lui la beigne que tu t’es prise, comment ça c’est signe de défaite, c’est signe de gloire, t’es dehors, tu respires, tu tousses mais tu respires, t’es pas morte à Épinay et ça c’est une putain de victoire.
Mia ouvre sa porte, les yeux un peu endormis mais ses gestes sont réveillés, rassurants. Inès s’engouffre dans l’appartement, transie de froid, dans la panique elle a oublié son manteau au foyer. Elle s’engouffre dans les bras de Mia, elle blottit sa tête, elle fout du sang partout. Son cerveau enregistre, il comprend enfin que c’est fini, que le type est loin, qu’il est resté là-bas, dans son couloir silencieux et humide, et qu’elle, elle est dans le cou de son amie, au chaud. Elle voudrait un thé, elle voudrait une douche, elle voudrait autre chose que ces fringues, elle voudrait manger, elle voudrait ses bras. Inès voudrait arrêter de trembler. Mia la porte jusqu’à la salle de bains, et la tient pendant qu’elle enlève ses vêtements. Quand la fille glisse sous l’eau chaude, elle sent son corps abandonner. Elle sent ses larmes dégouliner, sa vessie lâcher, elle hoquette en vérifiant qu’elle arrive bien à respirer. Quand l’eau s’arrête de couler, Mia est là, elle la frotte avec une serviette. En la regardant éponger le sang, Inès sent soudain quelle est prête. Plus rien ne coule mis à part sa rage. Cette rage pulse, elle se déverse dans tout son corps. Elle fait crisser ses articulations, elle lui bloque le dos mais surtout elle lui fait relever les yeux. Mia la fixe:
— Tu veux faire quoi?
Comme bon nombre de ceux qui lui ressemblent, il est arrivé, s’est assis et, à peine son veston déboutonné, il a écarté les jambes jusqu’à ce qu’elles se serrent contre celles de Mia. Classique. Comme si leurs couilles allaient exploser si leurs cuisses ne faisaient pas un angle de 90°. Mia hésite à se lancer dans la bataille et pense à ce soir, à ce qu’elle va faire et ça lui redonne un peu d’énergie. Elle écarte les jambes à son tour, tranquillement, centimètre par centimètre, pour regagner un vague espace vital. Elle résiste comme elle peut, en tendant tous les muscles de ses jambes, en essayant de se concentrer sur le film qui démarre sur son ordinateur. C’est pour ça que Mia déteste les sièges à quatre dans le train, encore plus quand elle est contre la fenêtre, ça l’oppresse ces jambes partout qui la font se recroqueviller contre la vitre. Enfin, après cinq minutes de bataille silencieuse, elle sent les jambes inconnues battre en retraite, desserre les poings et retrouve un peu de place.
Elle pense avoir du répit, mais elle entend des éclats de voix plus loin dans le wagon. En levant les yeux, elle voit avec dépit qu’un groupe d’hommes revient très alcoolisé du wagon-bar. Ils sont joyeux, ils ont envie de rire, de faire la fête, et ça pourrait être un non-événement, ça ne déclenche probablement aucune réaction chez les autres passagers qui l’entourent, mais Mia a appris durement. Elle a appris ce que voulait dire un groupe d’hommes bourré dans un espace public, elle sait qu’ils sont les mêmes qui la chahutent quand elle passe tard le soir devant une terrasse trop bondée, les mêmes qui lui tendent le ventre et qui la font couper sa musique, sortir son téléphone, prétexter un appel urgent et changer de wagon quand ils débarquent en criant et en prenant de la place dans le métro après leur soirée d’intégration.
Dans ce train qui l’emmène à Grenoble, Mia n’arrive pas à se concentrer sur son écran, un début de douleur dans le dos l’empêche de se relâcher complètement, Elle tente de fermer son visage le plus possible, le temps que le groupe passe, elle voudrait devenir invisible, elle se tasse davantage dans son siège, ça ne sera pas la première fois qu’elle sera vue comme une meuf peu avenante. La douleur commence à se faire plus forte, elle sent le muscle qui entoure sa colonne vertébrale se tendre plus que la normale. Peut-être que tout simplement, son corps est fatigué d’avoir peur. À trente ans, bientôt trente-et-un, elle sait se défendre, lancer ses poings et donner de la voix, prendre un air vénère et se balader avec plein de choses dans les poches. À trente ans, elle a surtout peur la nuit quand elle est seule. Elle peste contre cette angoisse qui débarque quand la nuit tombe, quand elle recouvre tout, quelle rend les coins plus sombres et ses pas plus bruyants, les hommes menaçants et ses cris inaudibles.
Pendant un moment, elle avait pensé qu’elle allait bien, que c’était fini tout ça, derrière elle. Les crises d’angoisse dans le RER qui l’obligeaient à descendre parce qu’un mec parlait trop fort près d’elle, celles qui se déclenchaient dans le métro à dix heures du mat parce qu’un autre buvait une bière et que ça lui semblait menaçant, la panique dans la foule, en boîte, dans un concert, les stratagèmes pour rentrer le soir, les moments d’impuissance où elle avait dû demander à quelqu’un de rentrer avec elle ou encore les dizaines d’heures passées à planifier le retour de soirée pour que personne ne s’aperçoive de la panique. Mia avait arrêté de se réveiller la nuit, persuadée que quelqu’un était entré dans l’appartement, elle ne se levait plus à quatre heures du matin pour fermer portes et fenêtres à clé, en sueur et les pupilles dilatées. Elle avait même commencé à rentrer les soirs de semaine à minuit en métro, elle n’avait pas eu peur et s’était sentie libre, guérie, elle avait retrouvé sa liberté d’avant agrippée au couteau dans sa poche, le regard haut, comme si la rue lui appartenait, comme si l’espace était pour elle, rien qu’à elle.
Mais Mia n’est pas naïve, elle sait. Elle sait que les démons reviennent, même après des années, que la peur n’est pas très loin, et ça ne l’a pas tellement étonnée qu’hier soir, elle ait fait cette crise de panique en plein milieu d’Aubervilliers, dans une rue tranquille. Son vélo avait lâché, elle ne savait pas comment réparer un dérailleur, bien sûr on ne lui avait jamais appris, on n’apprend jamais aux filles des trucs qui servent à minuit. Elle n’arrivait plus à bouger, malgré les deux clés à molette dans son sac et la lacrymo qui auraient dû la rassurer, c’était comme ça, le cœur qui s’emballe, les paumes de mains moites et les membres paralysés. Elle avait un peu chialé dans le taxi qu’elle avait fini par prendre, tant pis pour la fin du mois, et puis avait pensé à Grenoble, à ce qu’elle allait y faire, et elle avait respiré d’un coup. »

Extraits
« Elle raconte le message reçu ce matin, le flash-back de la nuit d’anniversaire, les copains qui l’encourageaient à ne pas rentrer seule pour fêter ça, le mec ramené chez elle parce qu’il lui inspirait confiance, son visage de bébé qui n’aurait pas fait de mal à une mouche. La tête qu’il avait fait quand elle lui avait demandé de ralentir, les insultes qui avaient commencé à pleuvoir tout d’un coup. Et surtout, la peur qui avait débarqué dans son ventre, quand elle avait compris ce qui allait se passer. Elle raconte à Mia la maigre résistance, les négociations pour une capote comme un prétexte pour que tout s’arrête, l’impossibilité de bouger surtout. Elle lui dit tout ce dont elle a honte et quelle traîne avec elle depuis la soirée de ses vingt-huit ans. Elle n’avait rien fait, pas même donné une gifle, et avait attendu que ça passe, quand elle avait compris que les non qu’elle opposait n’avaient plus de valeur, qu’ils étaient comme du silence. Le mec avait même passé la nuit dans son lit pendant qu’elle tentait de bouger les bras, de sortir un son, elle s’était répétée allez lève-toi une demi-douzaine de fois sans que son corps lui réponde. » p. 40-41

« Tous les jours dans son bureau, elle voit défiler les violées mais les violeurs sont introuvables, ils sont même absents de l’imaginaire, les filles enceintes disent qu’il n’y a pas de père, sur le formulaire de l’organisme qui décide qui sera réfugié ou non, l’OFPRA, il n’y a pas de rubrique enfant d’un viol alors Lucie bricole, elle barre «union antérieure » et écrit en majuscules VIOL. Elle répète inlassablement que les filles peuvent porter plainte, mais elle n’y croit pas elle-même. Elle a envie de leur dire de se trouver vite une famille, un cercle, parce qu’elles vont être seules face à ça, comme elle l’a été jusqu’à très récemment, mais elle reste souriante, elle apporte des verres d’eau, elle dit qu’elle comprend en hochant la tête, elle apaise. Mais depuis qu’elle avait revu Mia, l’histoire de vengeance, non de rendre justice lui trottait dans la tête. » p. 50

À propos de l’auteur
BURNIER_Marcia_©DRMarcia Burnier © Photo DR

Marcia Burnier est une autrice franco-suisse de 33 ans. Elle a co-créé le zine littéraire féministe It’s Been Lovely but I have to Scream Now et a publié différents textes dans les revues Retard Magazine, Terrain vague et Art/iculation.
Née à Genève, elle a grandi dans les montagnes de Haute-Savoie. Elle a notamment suivi des études de photographie et cinéma à Lyon 2 et vit désormais à Paris, tout en restant profondément passionnée par les loups. Les Orageuses est son premier roman. (Source: Éditions Cambourakis)

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Moi j’suis de la race écrite!

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En deux mots:
Jo a grandi en banlieue parisienne, dans une cité où la seule alternative est entre la délinquance et le désœuvrement. Sauf que lui choisit de faire des études de philo à la Sorbonne et de devenir écrivain. Le jour où il rencontre Ysia, il commence à croire en son rêve.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

«Ça me plaisait bien d’assembler des mots»

Pour son premier roman Yohann Elmaleh nous offre une version contemporaine du roman d’apprentissage. Suivant le parcours de Jo de la banlieue à la Sorbonne, il nous fait partager son rêve d’écrivain.

Ce pourrait être une histoire de chimie, celle de signaux invisibles que s’échangent deux personnes lorsqu’elles se rencontrent et qui transforment une existence. Comme ce jour où le regard de Jo a croisé celui d’Ysia. Il ne sait pas encore que la jeune femme à la beauté incandescente va devenir sa Muse, celle qui va le pousser à accomplir son rêve d’assembleur de mots: «j’aimerais être capable d’écrire une réaliste affaire moderne, où même la langue serait d’époque, créer un monde, un univers, des sentiments personnifiés, qui se développeraient autour d’un « Je » complexe et partout intuitif.» Mais pour concrétiser cette ambition, il lui aura fallu franchir bien des obstacles. Car Jo est un enfant de banlieue, issu de l’un de ces territoires oubliés de la République où les perspectives sont souvent limitées à une seule alternative, la délinquance et le désœuvrement. Jo aura l’occasion de goûter aux deux au sortir d’une enfance passée entre un père qui ne bosse plus et une mère qui pouvait «s’enfiler son neuvième verre de rouge tout en le considérant comme le premier». Un triste foyer familial au sein duquel on se nourrit au désespoir. Le père s’est résigné et la mère a revêtu «le voile stimulant de la folie».
Pour ne pas sombrer à son tour, Jo sort avec les jeunes du quartier et profite de l’économie souterraine qui se développe au pied des tours. «À cette époque, la mode est au racket. Car on commence à comprendre qu’à même pas cinq stations de métro, des gosses comme nous vivent plus à l’aise. Se mettent bien du franc rien que par naissance. Pour ça qu’on la suit sans se gêner, la mode. Sans trop de remords. Façon de se garnir les poches de force tout en se vengeant de notre propre sort». Au racket et au vol vient très vite s’ajouter le trafic de drogue qui lui permet tout à la fois d’avoir de l’argent et de frayer avec les consommateurs. L’occasion de franchir le périphérique et de s’incruster dans des soirées où il croise «des étudiants débatteurs, binocles rondes, critiques en herbe: romans, séries, football, cinoche… Des boursoufflés virant ivres morts, en confidence, yeux clos, joues rouges. Des bien fichus de la barbe poskés vintage, sapés pop’art, bucherons urbains, du genre hipsters, bio, underground, casques Bluetooth et tout le tintouin. Des drogués à la dure, des planants à la douce, des Blancs, un Noir, deux chauves, trois roux. De bric et de broc. Des filles partout!»
Puis vient ce jour où avec ses amis, ils choisissent de délester un bobo dans le métro et où Jo lui arrache le livre qu’il était en train de lire. Un livre dont il commence par ne rien comprendre, mais il insiste jusqu’à cette révélation: « »Les hommes qui vivent par l’esprit, à condition qu’ils soient aussi les plus courageux, sont de loin ceux qui connaissent les tragédies les plus douloureuses ; mais c’est précisément pour cela qu’ils honorent la vie, parce que c’est à eux qu’elle réserve sa plus grande hostilité. » C’était bien ça! Par cœur dans le texte! Tout moi franchement très bien décrit! Graissé, contemplé, aligné. (…) J’ai continué à le bouquiner pendant des heures, le poto Nietzsche, jusqu’au matin, sans vraiment rien en contredire.» Un livre et la rencontre avec Ysia, voilà les clefs d’un roman initiatique qui est aussi l’affirmation d’une identité, notamment servie par une langue que les non-initiés pourront avoir du mal à décrypter, mais qui fait aussi toute l’originalité de l’entreprise. En voici un petit échantillon : « Vous branlez rien d’vos journées les gavas! Z’avez cru la street c’tait vot’ daronne ou bien! Z’avez cru moi-même j’tais vot’ dar’!! tchiiiiip… Rien qu’j’entends des: «Mouss il fait rien pour nous… Il va chercher des me cs du 9-2… du 9-3… Et même pas il fait croque r ses potos sûrs… Ses gros d’enfance, et cætera.» Eh!! Moi j’vous l’dis direct, hein! Y a pas d’solidarité! Pas d’tié-kar! Pas d’potos! Ça sert à rien d’miauler là, comme des chattes: «Bouh… La France rien qu’elle nous keud’j… Bouh… Rien qu’on galère sur le terre-terre… Et même pas y a d’taf… Et même pas y a l’choix…» Oh! Les gros, l’Q7 faut l’mériter! Vous vous couchez comme Maï-li les frères! Avec des pleurnicheries comme ça, vous êtes bons qu’à faire du rap!»
Yohann Elmaleh est quant à lui bon à faire de la littérature, car il a compris qu’avec cette amante rien n’est gagné d’avance, que les échecs sont bien plus fréquents que les réussites. Et maintenant qu’il a mis le pied à l’étrier, on a hâte de le voir galoper vers son second roman!

Moi j’suis de la race écrite
Yohann Elmaleh
Éditions Flammarion
Roman
240 p., 19 €
EAN 9782081500600
Paru le 26/02/2020

Où?
Le roman se déroule en France, principalement en banlieue parisienne et dans la capitale.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Plus je l’observais comme ça, feuilletant son livre, levant parfois le regard pour mieux s’en imprégner, les verres moirés de merveilles, plus il s’établissait en moi un vertige inouï que mes pensées d’alors se trouvèrent incapables de formuler. Je m’éprouvais dans l’indicible… Je transpirais dans l’innommé… Simplement, j’étais ému. C’est la première fois, je crois, que je fis l’expérience des mots et de leur insolente nécessité. »
Jo, la vingtaine, vit dans une cité à Crimée, où il a grandi avec sa bande de copains. Inscrit en licence de philosophie à la Sorbonne, il se retrouve vite tiraillé entre les convenances de ses études et les rudes manières de son quartier, noyant cette dualité dans les amours, l’alcool et la drogue. Une rencontre va agir comme un révélateur et faire découvrir au jeune homme une nouvelle ivresse salutaire, celle des mots.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog LPBP

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Les manies du quartier
Au quartier, les choses se déroulent comme elles doivent se dérouler, en petits faits de routine. Charriages, dragues lourdes, foots, fumées vertes, le grand ennui s’emmêle aux âmes et les agite jusqu’au sourire. On a tant de temps pour fantasmer ces lendemains qui se ressemblent qu’on s’habitue à la tournure des choses. Même que c’est toute une histoire pour les raconter ces choses-là qu’on endure. Et puis, y a pas vraiment de raison valable pour en parler. On se promène dans des fictions rythmées par la vie, voilà tout.
Un tas de types traînent devant la crèche planquée au hasard de la rue Chazaud, par roulements, inlassablement déposés dans ce coin désamarré du monde, où pointe un muret de brique rouge dressé en pente. La crèche dont je parle, elle se persiste dans ses êtres, les enracine dans sa fosse, tout asile envoûtant et ritournelle, elle les berce depuis l’enfance. Ça lui fait comme des taches pas bien lavables à la bâtisse publique, cette marmaille perdue, mi-cuir, mi-survêt’, qui s’anarchise entre gars sûrs par le carburant des rêves brisés. Ceux-là mêmes qu’on voit dans les reportages de la TNT : immigrés parqués ghettos, délinquants mineurs, cassos, engrenés mort ou prison…
C’est sur cette scène bétonnée de brique rouge que la galère mène sa danse, son éternel remix urbain et rebelote. Car faut pas compter la voir vide pour bien longtemps, la crèche. Ce terre-terre improvisé, du moment qu’on s’y laisse lascariser les méninges comme l’exige le secteur, ça vous colle sacrément aux tempes. On s’y pavane pépère, traquenard, pendant que les minutes du monde versent leurs secondes régulières, de mèche directe avec la mort. Les gars s’amènent avec leurs manières et les contes qu’ils y agitent. Chacun y met son message, ses mensonges, sa forme un brin valsée. Par pas plus de cent mots pour tout dire ; tant qu’on y peut croire encore un peu aux sensations qu’on vit ou qu’on aurait voulu vivre. De la forme au service du fond. Chez nous le blabla se prend pour le vrai.
Un gars sûr, sa berceuse, ça sert à la parlotte des cœurs.
J’avais pris quant à moi le parti de chercher la vérité ailleurs. Et à force de charbonner dans les études, tout en dépouillant des bouquins à la pelle, j’étais parvenu à atteindre la Licence de Philosophie à la Sorbonne, une étape importante de mon ascension sociale dont j’étais très fier. Mais fier tout seul, car pour l’entourage, darons, voisins, copains de galère, ce charabia d’intello en quête de sens ne voulait absolument rien dire.
Avant mon premier cours de l’année, j’amenais ainsi ma fierté solitaire parmi les blablateries de mes gars sûrs.
— Wesh philostrophe !! on m’accueillit la fume aux lèvres.
Comme d’habitude, mon pote Mouss charriait le petit Tarik :
— Arrête frère ! On sait ! Tout l’monde sait qu’t’es venu en France en cerf-volant ! Hu ! Hu ! Hu ! Hu ! Eh ! Shitix ! Fais-leur tourner les bailles, frère ! Avoue j’t’ai tricare quand t’as débarqué avec la daronne qui tapait des youyous dans les airs ! HU ! HU ! HU ! HU ! HU !
Il pouffait fort de ses propres blagues le poto Mouss, et d’un rire qui vous incruste toutes les partitions de l’esprit.
— Même qu’un moment tu t’es emmêlé l’menton dans un des fils. Pour ça qu’t’as le cou qui bande ! Hu ! Hu ! Hu ! Hu ! Hu !
Le pauvre Tarik, qu’on appelait Shitix à cause de sa consommation démesurée de shit, s’évertuait, impuissant, à racler les tics de sa grimace de victime :
— T’as vu Mouss, tchiiip… Tu sors toujours les mêmes trucs, là… Faut changer d’délire un peu, wesh !
Cependant que la crèche, à l’unisson, bombait son bloc d’une hilarité furibonde : « OH L’BÂTAAARD !!! » que ça braillait par à-coups au milieu des fous rires frénétiques.
Mon pote Mouss était le plus sûr de mes compères. Tout bonhommes qu’on se faisait, nous partagions une tendresse particulière, mise de vaines fois à l’épreuve. C’était une immense masse noire à la démarche gonflée, élancée, fière, mûre, riche, noble. Royale même ! Géante ! Un peu comme ces hip-hoppers black-ricains qui samplèrent leur génie dans le XXe siècle jazzé. Sa bouille enfantine tamisait avec ferveur les éclairs de violence qui se carraient furtivement dans les ronds de ses yeux, accordant à son vertigineux relief une aura barbare et câline à la fois.
On pouvait rester comme ça des heures à l’entendre déblatérer une branlée de théorèmes esquissés à la va-vite : « L’quartier ça laisse pas l’choix, les gros ! C’est soit Frère-Muss ! soit Scar-La ! » ; s’entrechoquant : « Les mecs ils m’font trop rire à jouer les fous repentis ! Ça fait deux mois d’placard et une fois dehors ça s’bute à la mosquée tous les soirs, à nous faire la leçon genre t’es dans l’hr’lam, ou j’sais pas quoi, tchiiip… Que des mythos… Alors nique toutes leurs mères et leurs barbes ! » ; s’alignant : « Moi j’vous l’dis, arrêtez d’croire les bonhommes qui font les mecs j’ai fait ci, j’ai fait ça, tchiiip… Du concret ! C’est tout c’qui compte, les gavas ! Du concret ! » ; s’étourdissant avec un lyrisme que nous savourions sans rien lâcher des sillages que sa prose abandonnait, et sa voix grave, en tout virile et musicale, tonnait des talents trop écumés, trop pudiques du cœur pour s’étaler dans une quelconque vie d’artiste.
Le quartier au corps, mon soce Mouss n’embrassera jamais l’ivresse de son sample. Avec force, la messe lui était dite en faveur de l’art caillerassé de vivre.
Pendant que Mouss charcutait l’orgueil de Shitix à coups de lol, que les gars encourageaient fraternellement sa dèche, que moi je surveillais ma montre au fil du Don’t Cry de J Dilla qui me chialait dans le casque, Koffi se dirigea en bombe vers nous avec son extase essoufflée et sa bouteille routinière de whisky noyé dans un 50 centilitres de Coca-Cola sans gaz. Maintenant qu’il ne tenait plus le pavé de la crèche, il pixélisait une vie approximative aux alentours du quartier, vagabondant son déclin dans toutes sortes de bars d’ivrognes et squats de crackés, et nous rejoignait tous les jours pour nous taxer comme il le pouvait clopes, spliffs, tise, et quelques humeurs mendiées de nostalgie.
Ça l’empêchait pas de débiter des blablas d’éloquence comme à l’ancienne, Koffi. Surtout qu’il la jouait comme si de rien n’était, comme si l’époque ronflait encore sous son règne, quoique finement, à base d’infimes coups de pression tout juste visibles à l’œil nu :
— Ouais Shitix ! Lâche une clope frérot, tu s’ras mignon !
Et sans même un regard pour le remercier ; ce qui fit lever le camp direct à ce pauvre Tarik.
Comme ça qu’il alluma sa clope surtaxée, et d’un bond déballa :
— Oh les frelons ! J’ai encore croisé c’fils de pute de schlag ! L’métisse d’la dernière fois, là ! Voyez d’qui j’parle…
— Non.
— Bah écoutez ’coutez ’coutez… Y a un narvalo, j’le connais pas. Il m’connaît pas. Un jour on s’est embrouillés pour un truc, j’saurais même plus dire quoi ! P’têt un faux regard dans la rue… Ptêt un pèt’ en gova… J’sais ap’. Bref ! On s’est rossé l’rocco mal, ce jour-là… Coups d’têtes ! Balayettes ! Corps-à-corps ! Tout-par !! » Il nous décrivait la scène en mimant ses actes avec des gestes. « Patates de forain ! High-kicks ! Une vraie péta ! Un carnage, frère ! Plein de sang !! Depuis, chaque fois qu’on s’croise, on s’rentre dedans ! Dans l’lard les gros ! Et toujours en balle ! Même pas un « Salam » ! BIIIIIM !! Un bordel, frère ! En règle ! Alors j’l’ai vu hier soir aux arènes de Stalingrad…
— Eh ! Eh ! Eh ! Eh ! Eh !! Vas-y ! ’As-y là ! gronda Mouss d’une traite et sans tarder. Ferme ta grande gueule avant qu’j’te kick ta bouche !!
Tout de suite, parmi nous autres, ça mit un froid son offensive.
Je savais en effet que Mouss avait de plus en plus de mal à se remplir des manières de Koffi, mais de là à l’afficher aussi sec et devant tout le monde… C’était certainement qu’il y avait des hics qui ne passaient plus à présent. Que ça avait trop enflé dans sa flemme et qu’autant de temps à supporter ces chiqués l’avait foutu d’humeur wesh et pour de bon.
— Oh Mouss ! Tranquille… Tranquille, frère… bégaya Koffi. C’est quoi l’délire ?
— M’appelle pas frère ! Y a pas d’délire !
Mouss avança alors princièrement sa masse vers la dégaine hésitante de Koffi et lui cala son monstrueux poing à deux doigts du clapet :
— Y a plus d’frère, frère ! J’suis plus ton p’tit ou ton poto, narvalo, machin tout ça là… Y a rien ! Mais comme t’es l’ancien, j’vais pas faire mon bâtard. J’t’en laisse une dernière, avant d’te casser tout c’qui t’reste de tes chicos d’la mort…
Il s’approcha encore un chouï et serra le poing jusqu’à faire briller ses phalanges et ses veines et ses dents :
— Tu vas retourner avec tes clochards et tes cracker’s, là… Stalincrack ou j’sais pas quoi ! Tu vas leur taxer tes cigarettes, leur jouer les durs, leur mythonner tes histoires, les michetonner… C’que tu veux, j’m’en bats les couilles ! Mais si tu remets un seul de tes pieds carrés d’cracker’s ici… tchiiiiip… Gros ! J’vais tellement t’patater dans l’axe, tu sentiras même plus les coups », il conclut sa pression, le poto Mouss, avec un sourire tendre et vicieux comme je lui en avais rarement vu.
On vit rouler sous les yeux tremblotants de Koffi une larmichette inondée de bouffonnerie. C’était inédit. Un choc ! Détonnant, comme neuf ! Lui qui avait si ardemment entretenu l’illusion du brave, du grand frère invincible, intouchable, quoiqu’à moitié camé. En maquillant toutes nos pulsions hostiles derrière des consciences aveuglées par sa légende d’ancien baroudeur, d’ancien taulard, du genre go-fast ! Trop d’liasses ! Et pire encore ! De gros bonnet, gangster chaudard, jadis braqueur, briseur de côtes, dealer d’lourds chromes ! En gros, tout ce qu’on aurait voulu être sans oser le faire. Qui parlait mal, des fois… souvent… Qui narguait selon son bon caprice nos âmes hébétées, apeurées, de sorte qu’on ne fasse pas trop de vagues sur son compte, devenu faiblard, enfin. Pour ne pas que ce jour baisé débarque, où se dévoilerait à nous le Principe, le postulat plus que précis, inéluctable, parfait ! Rien à redire :
Koffi, il est mort dans le film.
Je distinguai tout de même dans sa larme une nuée mélancolique qui me rendit tout pensif. Je me revis gosse, comme ça, chaussé sport, tout sapé de Nike, Reebok, banane Lacoste… À taper petitement le ballon sur la place des Biches avec les autres, sous les immenses ombres des grands de la crèche, dont Koffi soutenait le pavé, la carne fière et bombée, haute comme un chef de meute.
Je me souvins alors du regard gaga qu’il avait chaque fois que nous venions l’aborder, les pommettes joufflues d’admiration. Et de cette fois où il vint lui-même au secours de Shitix, qui était tombé dans le canal gelé d’un rude hiver, en tentant de récupérer la balle, malgré la présence des pompiers au pied de leur caserne, lesquels effectuaient tout un tas de manœuvres théoriques en vue de se jeter à l’eau, tenues de plongée, bouteilles de gaz, masques, grande échelle, tuyau, p’tite échelle… Déli-délo, presque ! Koffi, lui, il n’avait pas vacillé d’un pas. On le vit bombarder la place comme un buffle, et se lancer plaf ! en plein dans le gel ! Quand il remonta Shitix, intact, ses vêtements et son visage étaient tout tachés du sang que les pets de glace avaient déposé ici et là. Personne n’eut le loisir de le remercier pour cette bravoure, Koffi, car il n’en demandait pas tant. Ni trop, ni trop peu ; c’était son ton.
Comme lorsqu’il cacha que cette poucave d’Alassan avait balancé deux trois noms aux flics avant de purger quatre mois ferme au lieu de ses trois piges bien méritées, pour un trafic de drogue mal ficelé, et contre les ordres pourtant explicitement donnés. Ou qu’il renfloua financièrement la famille de Samir à la mort de son grand frère. Le Mirsson, qui était là avec nous aujourd’hui, à parader la nouvelle volonté générale devant celui qui m’apparut à ce mince moment comme un ange déchu. Ou qu’il aida encore, avec l’argent des braquos, Polo le Portugais, qui était là aussi. Et Malamine, absent. Et Sassi, absent. Et Mouss encore ! Le poto Mouss, violent, haineux, qui le chérissait par-dessus tout à la grande époque de la place.
Koffi… Qui aimait trop l’Humain. Qui derrière sa tyrannie manifeste, ses bailles d’énervé et ses mises à l’amende arrangeait coûte que coûte les affaires des uns et des autres. Et contre son intérêt. En prenant de gros risques. Quand on s’y connaît un peu, tout de même. Sûr que les vrais savent !
C’est peut-être ça, d’ailleurs, son humanisme, qui l’avait déconnecté de nous autres. Peut-être aussi qu’on s’était tous trompés de principe, ou qu’il s’en fait plusieurs, des principes, pour une seule et même vérité. Que rien n’est vraiment sans appel et qu’au final, la vérité a des facettes mouvantes, comme la vie et ses mémoires. »

Extraits
« C’est au sein de cette torpeur louche que ma mère endurait sa perte. En bonne ménagère, elle avait accompagné le paternel dans sa lente chute vers la disgrâce du vivre-ensemble, essuyant coups, pleurs, crises, vases, baffes, pin-pon, pin-pon, secours… Police ! Splendide comme une mère, sans jamais rien bouder des épreuves qu’on traversa. Ce n’est qu’au croisement entre l’inaction et la dépression que son spleen revêtit le voile stimulant de la folie. Comme un dé fi lancé au monde, lequel se limitait au triste foyer familial, elle décida de se passionner pour la première besogne venue quand mon père ne bossa plus ; de sortir à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit quand il ne sortit plus ; de parler sans trêve et à tout-va quand il ne parla plus ; de boire jusqu’au bégaiement quand il ne but plus. Et le tout se déployant dans l’inversion la plus totale : chacun de ses comportements était poussé à l’extrême, avec une volonté si minutieuse, si résolue, qu’ils en de vinrent très vite automatiques. Le pire de tous étant cette fêlure incessante du fil de sa mémoire, cette interminable fantaisie. Ainsi ma pauvre mère pouvait réitérer la même tâche dix fois d’affilée. S’enfiler son neuvième verre de rouge tout en le considérant comme le premier. Stopper net le cours d’une conversation pour la reprendre immédiatement depuis le début. Devant moi ; sans moi. Méconnaissable. » p. 37-38

« Il y avait du monde, des tripés de tous les bords, charabiant par bouquets de vifs parleurs vers les placards, les vitres , les lampes, culs sur les meubles, dans tous les recoins. Et puis d’autres fêtards violemment plus stones encore, plein les fauteuils, le lit cinq places, coussins à franges, chorées de galoches, verres en plastique, poudreuse au groin. Ils s’humanisaient tous à tout-va en des chiqués interchangeables, à l’unisson dans les déteintes. Du même acabit parisien. On y comptait des étudiants débatteurs, binocles rondes, critiques en herbe : romans, séries, football, cinoche… Des boursoufflés virant ivres morts, en confidence, yeux clos, joues rouges. Des bien fichus de la barbe poskés vintage, sapés pop’art, bucherons urbains, du genre hipsters, bio, underground, casques Bluetooth et tout le tintouin. Des drogués à la dure, des planants à la douce, des Blancs, un Noir, deux chauves, trois roux. De bric et de broc. Des filles partout ! » p. 78-79

« Avant la rentrée sorbonnarde, avant les premiers relents d’adulte où le monde vous pardonne la jeunesse, avant qu’on me salue «philostrophe!», avant l’alcool, avant l’euro; c’est, je dois bien le dire, la délinquance. À cette époque, la mode est au racket. Car on commence à comprendre qu’à même pas cinq stations de métro, des gosses comme nous vivent plus à l’aise. Se mettent bien du franc rien que par naissance. Pour ça qu’on la suit sans se gêner, la mode. Sans trop de remords. Façon de se garnir les poches de force tout en se vengeant de notre propre sort. Puis petit à petit, cette redistribution, on la pratique de mieux en mieux. Avec la bande on s’organise. On se foire parfois côté technique. Mineurs au poste ! Trouille s juvéniles ! Mais entre gars sûrs on s’épate. Jouer les durs on y prend goût. » p. 95

« Les hommes qui vivent par l’esprit, à condition qu’ils soient aussi les plus courageux, sont de loin ceux qui connaissent les tragédies les plus douloureuses ; mais c’est précisément pour cela qu’ils honorent la vie, parce que c’est à eux qu’elle réserve sa plus grande hostilité.» C’était bien ça ! Par cœur dans le texte ! Tout moi franchement très bien décrit ! Graissé, contemplé, aligné. Absolument déterminé ! C’est dans la même chambre d’où je romance aujourd’hui que se produisit cet événement pas prévisible, bien atypique, révélateur et pour moi seul. Là, allongé sur le li t, face au petit miroir cloué à mon ancienne hauteur. Ce fut mon premier jour de lecture. Le plus frappant. Peut-être le seul. Malgré l’orage nerveux qui éclata ce soir-là, j’ai maintenu le cap. J’ai continué à le bouquiner pendant des heures, le poto Nietzsche, jusqu’au matin, sans vraiment rien en contredire. » p. 113

« Vous branlez rien d’vos journées les gavas ! Z’avez cru la street c’tait vot’ daronne ou bien ! Z’avez cru moi-même j’tais vot’ dar’ !! tchiiiiip… Rien qu’j’entends des : « Mouss il fait rien pour nous… Il va chercher des me cs du 9-2… du 9-3… Et même pas il fait croque r ses potos sûrs… Ses gros d’enfance, et cætera. » Eh !! Moi j’vous l’dis direct, hein ! Y a pas d’solidarité ! Pas d’tié-kar ! Pas d’potos ! Ça sert à rien d’miauler là, comme des chattes : « Bouh… La France rien qu’elle nous keud’j… Bouh… Rien qu’on galère sur le terre terre… Et même pas y a d’taf… Et même pas y a l’choix… » Oh ! Les gros, l’Q7 faut l’mériter ! Vous vous couchez comme Maï-li les frères ! Avec des pleurnicheries comme ça, vous êtes bons qu’à faire du rap ! Moi j’fais les choses avec Veusty… Rien qu’on casse-pipe H24 ! tchiiiiip… On remue not’ boule ! Et ça biffe sec ! En tout c’est mille keussaves qui rentrent semaine, avec des salariés en fer ! Des soldats sûrs qu’ont la tate-pa ! Pa’ce que les mecs, vous croyez quoi ? Qu’les gens ils vont vous prendre au sérieux alors qu’vous bicravez vingt balles par jour ? Et que j’me couche à 6 du mat’… Et que j’ me lève à 14 heures… tchiiiiip… Allez ! Barrez-vous là !! S’pèces de clochards ! Moi comme j’le dis hein, on n’a pas squatté l’même bidon ! On naît solo, on crève solo ! Y a pas d’histoire, faut grailler l’monde !! » p. 164

« Je ne savais pas trop quoi lui dire, moi, à part que ça me plaisait bien d’assembler des mots, et puis qu’à terme j’aimerais être capable d’écrire une réaliste affaire moderne, où même la langue serait d’époque, créer un monde, un univers, des sentiments personnifiés, qui se développeraient autour d’un «Je» complexe et partout intuitif. » p. 181

« En attendant ainsi peinard les échéances du prochain semestre , je partageais mes heures de bibli entre ma besogne universitaire et les publications du blog. Je ne m’épargnais pas; Charles non plus. Selon les termes de notre collaboration, nous étions déterminés à faire de cette revue littéra-web une gazette quotidienne. Alternativement, à nous deux, on publiait donc tous les jours un article propre et corrigé, sur tous les thèmes, sous toutes les formes: des aphorismes , des nouvelles, un sonnet bastonnant le siècle, un autre applaudissant l’ivresse, des dizaines d’extraits «d’un roman qui n’existera jamais», un feuilleton débitant les aventures de nos soirées parisiennes, des lettres datées «au lecteur», «à l’ami pauvre», «au cul de ma teille», sans oublier mon pastiche du J’accuse… ! de Zola, revisité en J’emmerde… ! Lettre aux résidents du coin, et puis des échos polémiques, brûlots d’anar, critiques d’éloges… » p. 210

À propos de l’auteur
Yohann Elmaleh a trente-trois ans. Moi j’suis de la race écrite! est son premier roman. (Source: Éditions Flammarion)

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La Grande escapade

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En deux mots:
Les enfants terminent leur école primaire et s’apprêtent à basculer dans l’adolescence. Leurs parents digèrent mai 68 et s’apprêtent à basculer dans la société de consommation. Autour de quelques épisodes tragi-comiques, ce sont les mutations de la France des années 70 qui sont au cœur de ce roman.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

L’année de tous les possibles

Jean-Philippe Blondel poursuit son exploration de la France d’avant dans le milieu éducatif qu’il connaît si bien. Avec «La grande escapade» il nous offre de découvrir le microcosme d’un groupe scolaire dans les années 70.

Tout à la fois plongée dans la France des années 70, étude sociologique et évocation d’un système éducatif en mutation, le nouveau roman de Jean-Philippe Blondel, après Un hiver à Paris et La mise à nu, est avant tout la chronique des souvenirs d’enfance, de cet âge où l’innocence peu à peu s’enfuit pour laisser place à des personnalités qui s’affirment, à des destins qui s’ébauchent, marqués par quelques épisodes inoubliables qui ont valeur de rites de passage.
Pour ouvrir ce roman au goût nostalgique, on retrouve une poignée d’enfants sur la corniche qui court le long du grenier du groupe scolaire, à une dizaine de mètres du sol. C’est Baptiste Lorrain qui a eu cette idée et qui a entraîné toute la bande en haut de l’immeuble pour un jeu qui mêle aventure, audace, danger, adrénaline. Si Pascal Ferrant n’avait pas touché l’épaule de Philippe Goubert et si les pieds de ce dernier ne s’étaient pas emmêlés, ce dernier ne se retrouverait pas les mains accrochées à la corniche. En quelque secondes, il voit son destin basculer… Mais la main secourable d’un pompier, suivi de la gifle retentissante de sa mère vont le ramener sur terre.
La vie autour du groupe scolaire Denis-Diderot peut dès lors reprendre son cours. Les parents se préoccuper de la vie de leurs voisins et leur progéniture faire du terrain vague au bord de la ligne de chemin de fer Paris-Bâle le cadre de leur émancipation et l’endroit où ils vont ériger leur cabane.
Jean-Philippe Blondel, en observateur attentif, va alors dévier des enfants à leurs parents et nous montrer combien ce microcosme – les enseignants et leurs époux ou épouses respectives – va se trouver au cœur des bouleversements d’une société qui n’a pas encore pris toute l’ampleur du mouvement initié par mai 68. Le patriarcat vacille, les principes rigides de l’enseignement vont soudain être traversés de voix discordantes, d’expériences nouvelles. Le jean et le tee-shirt s’invitent dans les garde-robes.
Après la coupure des vacances en famille, les envies d’émancipation se précisent. Alors que Gérard Lorrain rêve de ses prochains grands voyages, son épouse Janick grimpe les échelons de l’entreprise. Baptiste va sur ses quinze ans et prend la direction du collège. Charles Florimont se détache de sa Josée pour rêver à d’autres corps. Celui de Michèle Goubert ne lui déplairait pas. Mais avant cette grande escapade qui donne son titre au roman, il devra éteindre l’incendie provoqué par Reine Esposito. Un joli scandale qui rester dans les mémoires. Mais le point d’orgue de cette année particulière sera ce voyage à Paris dont je vous laisse découvrir les acteurs et le scénario.
C’est avec la palette d’un impressionniste que l’auteur nous raconte ce pays en train de basculer dans une société plus libre, plus ouverte. Par petites touches, il dépeint les courants encore en gestation qui vont déboucher sur une frénésie consumériste. Ayant partagé cette expérience du groupe scolaire – mon père était instituteur – j’ai aussi retrouvé dans ce livre une partie de mon enfance. Et ce joli parfum de nostalgie douce-amère.

La grande escapade
Jean-Philippe Blondel
Éditions Buchet Chastel
Roman
272 p., 18 €
EAN 9782283031506
Paru le 15/08/2019

Où?
Le roman se déroule en France, dans une région qui ne doit pas être très éloignée de Troyes où vit l’auteur.

Quand?
L’action se situe durant une année, de 1975 à 1976.

Ce qu’en dit l’éditeur
La Grande Escapade raconte l’enfance – un territoire que Jean-Philippe Blondel a jusqu’à présent refusé d’explorer dans ses romans. Les années 70, la province, l’école Denis-Diderot en briques orange, le jardin public, le terrain vague. Et surtout, les habitants du groupe scolaire. Cette troupe d’instits qui se figuraient encore être des passeurs de savoir et qui vivaient là, avec leurs familles.
1975-1976 ou des années de bascule : les premières alertes sérieuses sur l’état écologique et environnemental de la terre ; un nouveau président de droite qui promet de changer la société mais qui nomme Raymond Barre premier ministre ; les femmes qui relèvent la tête ; la mixité imposée dans les écoles…
Il y a les Coudrier, les Goubert, les Lorrain et les Ferrant ; il y a Francine, Marie-Dominique et Janick. Il y a des coups de foudre et des trahisons. De grands éclats de rire et des émotions. Tous les personnages sont extrêmement incarnés. On y est ! Dans l’ambiance et le décor. Et le lecteur peut suivre, page après page, Jean-Philippe Blondel qui nous fait faire le tour du propriétaire de ce monde d’hier.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com 
La Croix (Francine de Martinoir)
La Grande Parade (Serge Bressan)
L’Indépendant (Michel Litout)
Blog Fflo la dilettante
Blog mots pour mots (Nicole Grundlinger)
Blog Albertine22
Blog 31rst floor

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« L’affaire dite de la corniche
C’est à ce moment-là que Philippe Goubert se rend compte qu’il est vivant.
Il est suspendu à une douzaine de mètres du sol, les mains agrippées à la corniche qui court tout le long du grenier du groupe scolaire, ses amis lui jettent des regards anxieux depuis la lucarne derrière laquelle ils se sont réfugiés et sa mère est en train de piquer une crise de nerfs en contrebas tandis que le camion des pompiers arrive toutes sirènes hurlantes, couvrant la voix du chanteur français d’origine batave qui s’échappe par la fenêtre de la cuisine de Nicole Desplanques et prie qu’une dénommée Vanina ne le laisse pas seul au monde. La brise de ce juin 1975 s’infiltre sous son tee-shirt (Philippe aime le mot « tee-shirt », même s’il n’est pas très bien vu au sein de sa famille de l’utiliser, puisqu’il s’agit d’un anglicisme et que ces satanés Yankees vont bientôt coloniser notre langue comme ils annexent les territoires asiatiques et sud-américains, il serait mieux d’utiliser l’expression «maillot de corps», et tant pis si elle semble légèrement vieillotte et exhale des parfums de Deuxième Guerre mondiale et de colonies françaises) et Philippe Goubert comprend qu’il est sur le point de mourir, à dix ans à peine.
Il suffirait que ses doigts crispés et douloureux desserrent leur étreinte pour que son corps flotte un instant dans l’éther puis s’écrase dans l’allée du jardin public alors que sa mère tomberait cette fois carrément dans les pommes et que les pompiers se précipiteraient, mais trop tard, «on n’a rien pu faire, chef, le petit était déjà inerte».
Ce qui est sûr, pense-t il, c’est qu’on ne le reprendra plus à jouer à la pique sur les corniches du groupe scolaire. C’est Baptiste Lorrain, le meilleur ami de Philippe Goubert et son aîné d’un an, qui a eu cette idée saugrenue l’été dernier et toute la bande en a été émoustillée. Il faut dire que courir sur cette bordure de pierre d’un mètre de large qui longe les toits du bâtiment est exactement le type d’activité que recherchent les garçons : de l’aventure, de l’audace, du danger, de l’adrénaline, mais au sein d’un cadre familier. Et puis, tous ceux qui ont tenté l’expérience vous le diront: là-haut, quand on tutoie les cimes des arbres et qu’aucun édifice ne vient vous gâcher le soleil, on se sent le maître du monde. La seule chose à laquelle il faut évidemment prêter attention, c’est à ne pas trébucher quand votre camarade vous touche et que vous devenez à votre tour la pique, le loup ou l’un de ces noms dont on affuble celui qui a été plus lent que les autres et qui doit maintenant se venger. Or c’est justement ce qui s’est produit : Pascal Ferrant a touché l’épaule de Philippe Goubert dont les pieds se sont soudain emmêlés – en même temps il est tellement pataud, ce Philippe Goubert ! –, l’entraînant par-dessus bord. Il a tout de même eu l’instinct, au moment de sa chute, de se raccrocher à la corniche en poussant un hurlement de terreur, et ce au moment même où sa mère et Geneviève Coudrier débouchaient au coin de la rue, de retour du supermarché avec leurs cabas remplis à ras bord.
C’est donc là, entre ciel et terre, le regard accroché aux cumulus qui paressent, au milieu d’un invraisemblable tohu-bohu, que Philippe Goubert connaît sa première épiphanie. Il prend conscience des moindres parties de son corps, entend le sang qui bouillonne dans ses veines, ressent le périlleux engourdissement de ses doigts et assiste à la projection intérieure du très court film de son existence.
Curieusement, une fois le premier choc passé, il n’a pas peur – ce dont il est le premier à s’étonner, puisque tout le monde le décrit comme un trouillard de première. Il s’est vite résigné à l’idée qu’il va mourir, et il se plaît à croire qu’à décéder aussi jeune, il restera dans les mémoires du quartier. Les habitants du groupe scolaire gommeront ses défauts, arrondiront les angles, le rendront héroïque et exemplaire. Un jour, un de ses anciens voisins publiera un roman qui portera son nom (Philippe Goubert, un destin), sera édité dans la célèbre Bibliothèque Verte puis adapté en une de ces séries télévisées, rendez-vous incontournable du samedi après-midi. Les filles pleureront (surtout Nathalie Lespinasse), les garçons ravaleront leur salive et seront fiers de l’avoir connu. Ce sera beau. À ceci près que Goubert, dont les parents sont franchement anticléricaux, n’est pas du tout certain qu’il pourra assister à son apothéose. Le paradis, très peu pour lui. »

Extrait
« Non, ce qui le heurte c’est de se rendre compte qu’une fois les portes des logements de fonction refermées, les adultes portent des jugements pas seulement les uns sur les autres, ce qui paraît au fond tout à fait normal, mais aussi sur la progéniture de leurs voisins. Il est d’autant plus blessé que la critique provient de Janick Lorrain qui a toujours été, et de loin, un modèle pour lui – bien plus que sa propre mère ou que son père. Elle incarne à ses yeux la perfection – une alliance rare de douceur et de modernité. La façon dont elle s’exprime (cette voix calme et posée et les phrases affirmatives qui montent imperceptiblement en fin de proposition, se transformant presque en interrogatives), sa silhouette élancée et racée, l’élégance de ses tenues, ce monde extérieur qu’elle représente puisque elle, au moins, ne travaille pas dans le groupe scolaire – tout séduit Philippe, qui trouve sa mère bien plus quelconque, avec son rire tonitruant et contagieux, ses tenues parfois mal assorties et ses molaires en métal qui brillent au fond de ses gencives. Philippe a toujours secrètement mis Janick sur un piédestal et, même après la révélation de cette fin d’après-midi, il ne se résout pas à l’en faire descendre. » (p. 59)

À propos de l’auteur
Jean-Philippe Blondel est né en 1964. Marié, deux enfants, il enseigne l’anglais en lycée et vit près de Troyes, en Champagne-Ardenne. Il publie en littérature générale et en littérature jeunesse depuis 2003. (Source: Éditions Buchet Chastel)

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