Un monde à portée de main

Maylis_18.indd

coup_de_coeur

En deux mots:
Paula Karst part s’initier à l’art du trompe-l’œil à l’Institut supérieur de peinture de Bruxelles. Tout en travaillant d’arrache-pied, elle va se lier avec un groupe de personnes dont nous suivrons le parcours à l’issue de cette formation.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

L’enfance de l’art

Une fois encore, Maylis de Kerangal réussit le tour de force de nous faire découvrir un univers très particulier. Avec Paula Karst, elle nous invite à peindre des trompe-l’œil. Fascinant!

Pour les inconditionnels de la romancière, deux lignes suffiront: Si vous avez aimé les précédents romans de Maylis de Kerangal, vous aimerez celui-ci. Celle que Grégoire Leménager, dans L’Obs, appelle «la star du roman choral documentaire» réussit à nouveau son pari, nous faire découvrir un univers particulier. Cette fois nous partageons le quotidien d’une artiste – même si la responsable de son école lui préfère le terme d’artisan – avec tous ces détails qui «font vrai» et qui donnent au récit sa densité, sa profondeur.
Au moment où s’ouvre le roman, Paula Karst s’apprête à rejoindre des camarades de promotion dans un restaurant parisien. Des retrouvailles qui la réjouissent, car cela fait de longs mois qu’elle n’a pas revu Kate l’Écossaise et Jonas le rebelle. Et même si son corps réclame un pei de repos, elle va aller jusqu’au bout de la nuit pour se rappeler le temps passé à l’Institut supérieur de peinture de Bruxelles et découvrir quels sont les chantiers qui les occupent désormais.
Nous voici donc à l’automne 2007 rue du Métal, à Bruxelles. Pour Paula, c’est un peu la formation de la dernière chance, car elle cherche encore sa voie. Et après quelques jours, elle a du reste bien envie de laisser tomber. Car ce n’est pas tant l’inconfort de sa colocation – dans un appartement difficile à chauffer – qui la dérange que l’énorme charge de travail. La prof au col roulé noir a vite fait de leur expliquer qu’ils ne pourront réussir qu’à force de travail, d’imprégnation, de reproduction sans cesse recommencée, de méticulosité et de connaissance sur les matériaux, les textures, les techniques.
Finie l’image de l’artiste devant son chevalet se laissant guider par l’inspiration. Ici le travail est d’abord physique. Éreintant. Absolu. Pour pouvoir devenir une bonne peintre en décor, il faut qu’elle connaisse la nomenclature des différents marbres, qu’elle sache distinguer les essences d’arbres, qu’elle comprenne comment se forment et se déplacent les nuages. Mais aussi de quoi sont faits les différents spigments, comment réagissent les peintures sur différents supports, quel pinceau, quelle brosse, quel instrument provoque quel effet. Les journées de travail font jusqu’à dix-huit heures.
Tous les élèves qui choisissent de poursuivre la formation vont se rapprocher, sentant bien que la solidarité et l’entraide sont aussi la clé du succès.
Pour Paula qui est fille unique, la formation au trompe-l’œil est d’abord une formation à regarder, à se regarder, à regarder les autres. Il n’est du reste pas anodin qu’elle soit affectée d’un léger strabisme.
Elle va voir autrement, autrement dit s’émanciper, se rendre compte qu’il y a là Un monde à portée de main. Sa conquête commence à la sortie de l’école lorsqu’une voisine lui demande de peindre un ciel au plafond de la chambre de son enfant. Un premier contrat qui va en entraîner un autre jusqu’au jour où elle est appelée en Italie pour un décor imitant le marbre qui va forcer l’admiration. De Turin elle partira pour Rome où les studios de Cinecittà l’attendent. De là on va faire appel à alle pour les décors d’une adaptation d’Anna Karénine à Moscou.
Maylis de Kerangal choisit de ne pas lui laisser la bride sur le cou. Elle enchaîne les contrats, détaille le travail et nous offre par la même occasion une leçon magistrale et minutieuse qui va faire appel à tous nos sens.
Mais le clou du spectacle reste à venir, si je puis dire. On recherche une équipe capable de relever le défi artisitque et scientifique du projet Lascaux 4 : reproduire avec précision les desssins des célèbres grottes pour pouvoir offrir au public l’illusion de se promener dans la «chapelle Sixtine de l’art pariétal».
Voilà Paula confrontée aux premières œuvres d’art. Et nous voilà, heureux lecteurs, témoins d’une histoire pluri-millénaire aussi vertigineuse que l’amour fou. C’est tout simplement magnifique!

Un monde à portée de main
Maylis de Kerangal
Éditions Verticales
Roman
285 p., 20 €
EAN : 9782072790522
Paru le 16 août 2018

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris puis à Bruxelles, à Moscou, Turin, Rome avant de revenir en France, à Montignac en Dordogne.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Paula s’avance lentement vers les plaques de marbre, pose sa paume à plat sur la paroi, mais au lieu du froid glacial de la pierre, c’est le grain de la peinture qu’elle éprouve. Elle s’approche tout près, regarde: c’est bien une image. Étonnée, elle se tourne vers les boiseries et recommence, recule puis avance, touche, comme si elle jouait à faire disparaître puis à faire revenir l’illusion initiale, progresse le long du mur, de plus en plus troublée tandis qu’elle passe les colonnes de pierre, les arches sculptées, les chapiteaux et les moulures, les stucs, atteint la fenêtre, prête à se pencher au-dehors, certaine qu’un autre monde se tient là, juste derrière, à portée de main, et partout son tâtonnement lui renvoie de la peinture. Une fois parvenue devant la mésange arrêtée sur sa branche, elle s’immobilise, allonge le bras dans l’aube rose, glisse ses doigts entre les plumes de l’oiseau, et tend l’oreille dans le feuillage.»

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Culturebox (Laurence Houot)
Télérama (Marine Landrot)
La Croix (Pascal Ruffenach)
Le Temps (Lisbeth Koutchoumoff)
L’Humanité (Alain Nicolas)
En attendant Nadeau (Norbert Czarny)
Blog Mes p’tis lus
Blog Les livres de Joëlle
Diacritik (Jean-Marc Baud)


Maylis de Kerangal présente Un monde à portée de main. © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
Paula Karst apparaît dans l’escalier, elle sort ce soir, ça se voit tout de suite, un changement de vitesse perceptible depuis qu’elle a claqué la porte de l’appartement, la respiration plus rapide, la frappe du cœur plus lourde, un long manteau sombre ouvert sur une chemise blanche, des boots à talons de sept centimètres, et pas de sac, tout dans les poches, portable, cigarettes, cash, tout, le trousseau de clés qui sonne et rythme son allure – frisson de caisse claire –, la chevelure qui rebondit sur les épaules, l’escalier qui s’enroule en spirale autour d’elle à mesure qu’elle descend les étages, tourbillonne jusque dans le vestibule, après quoi, interceptée in extremis par le grand miroir, elle pile et s’approche, sonde ses yeux vairons, étale de l’index le fard trop dense sur ses paupières, pince ses joues pâles et presse ses lèvres pour les imprégner de rouge, cela sans prêter attention à la coquetterie cachée dans son visage, un strabisme divergent, léger, mais toujours plus prononcé à la tombée du jour. Avant de sortir dans la rue, elle a défait un autre bouton de sa chemise : pas d’écharpe non plus quand dehors c’est janvier, c’est l’hiver, le froid, la bise noire, mais elle veut faire voir sa peau, et que le vent de la nuit souffle dans son cou.
Parmi la vingtaine d’élèves formés à l’Institut de peinture, 30 bis rue du Métal à Bruxelles, entre octobre 2007 et mars 2008, ils sont trois à être restés proches, à se refiler des contacts et des chantiers, à se prévenir des plans pourris, à se prêter main-forte pour finir un travail dans les délais, et ces trois-là – dont Paula, son long manteau noir et ses smoky eyes – ont rendez-vous ce soir dans Paris.
C’était une occasion à ne pas manquer, une conjonction planétaire de toute beauté, aussi rare que le passage de la comète de Halley ! – ils s’étaient excités sur la toile, grandiloquents, illustrant leurs messages par des images collectées sur des sites d’astrophotographie. Pourtant, à la fin de l’après-midi, chacun avait envisagé ces retrouvailles avec réticence : Kate venait de passer la journée perchée sur un escabeau dans un vestibule de l’avenue Foch et serait bien restée vautrée chez elle à manger du tarama avec les doigts devant Game of Thrones, Jonas aurait préféré travailler encore, avancer cette fresque de jungle tropicale à livrer dans trois jours, et Paula, atterrie le matin même de Moscou, déphasée, n’était plus si sûre que ce rendez-vous soit une bonne idée. Or quelque chose de plus fort les a jetés dehors à la nuit tombée, quelque chose de viscéral, un désir physique, celui de se reconnaître, les gueules et les dégaines, le grain des voix, les manières de bouger, de boire, de fumer, tout ce qui était en mesure de les reconnecter sur-le-champ à la rue du Métal.
Café noir de monde. Clameur de foire et pénombre d’église. Ils sont à l’heure au rendez-vous, les trois, une convergence parfaite. Leurs premiers mouvements les précipitent les uns contre les autres, étreintes et vannes d’ouverture, après quoi ils se frayent un passage, avancent en file indienne, soudés, un bloc : Kate, cheveux platine et racines noires, un mètre quatre-vingt-sept, des cuisses bombées dans un fuseau de slalomeuse, le casque de moto à la saignée du coude et ces grandes dents qui lui font la lèvre supérieure trop courte ; Jonas, les yeux de hibou et la peau grise, des bras comme des lassos, la casquette des Yankees ; et Paula qui a déjà bien meilleure mine. Ils atteignent une table dans un coin de la salle, commandent deux bières, un spritz – Kate : j’adore la couleur –, puis enclenchent aussitôt ce mouvement de balancier continuel entre la salle et la rue qui cadence les soirées des fumeurs au café et sortent la cigarette au bec, le feu au creux du poing. Les fatigues de la journée disparaissent dans un claquement de doigts, l’excitation est de retour, la nuit s’ouvre, on va se parler.
Paula Karst, honneur à toi qui es de retour, décris tes conquêtes, raconte tes faits d’armes! Jonas craque une allumette, son visage faseye une fraction de seconde à la lueur de la flamme, sa peau prend l’aspect du cuivre, et dans l’instant Paula est à Moscou, la voix rauque, revenue dans les grands studios de Mosfilm où elle a passé trois mois, l’automne, mais au lieu d’impressions panoramiques et de narration vague, au lieu d’un témoignage chronologique, elle commence par décrire le salon d’Anna Karénine qu’il avait fallu finir de peindre à la bougie, une panne d’électricité ayant plongé les décors dans le noir la veille du premier jour du tournage; elle démarre lentement, comme si la parole accompagnait la vision en traduction simultanée, comme si le langage permettait de voir, et fait apparaître les lieux, les corniches et les portes, les boiseries, la forme des lambris et le dessin des plinthes, la finesse des stucs, et dès lors le traitement si particulier des ombres qu’il fallait étirer sur les murs ; elle décline avec exactitude la gamme de couleurs, le vert céladon, le bleu pâle, l’or et le blanc de Chine, peu à peu s’emballe, front haut et joues enflammées, et lance le récit de cette nuit de peinture, de cette folle charrette, détaille avec précision les producteurs survoltés en doudoune noire et sneakers Yeezy chauffant les peintres dans un russe qui charriait des clous et des caresses, rappelant qu’aucun retard ne serait toléré, aucun, mais laissant entrevoir des primes possibles, et Paula comprenant soudain qu’elle allait devoir travailler toute la nuit et s’affolant de le faire dans la pénombre, sûre que les teintes ne pourraient être justes et que les raccords seraient visibles une fois sous les spots, c’était de la folie – elle se frappe la tempe de l’index tandis que Jonas et Kate l’écoutent et se taisent, reconnaissant là une folie désirable, de celle qu’ils s’enorgueillissent eux aussi de posséder –; puis elle déplie encore, raconte sa stupéfaction de voir débarquer dans la soirée une poignée d’étudiants, des élèves des Beaux-Arts que le chef déco avait embauchés en renfort, des volontaires talentueux et dans la dèche, certes, mais bien partis pour tout saloper, du coup cette nuit-là c’est elle qui avait préparé leurs palettes, agenouillée sur le sol plastifié, procédant à la lumière d’une lampe d’iPhone que l’un d’entre eux dirigeait sur les tubes de couleurs qu’elle mélangeait en proportion, après quoi elle avait assigné à chacun une parcelle du décor et montré quel rendu obtenir, allant de l’un à l’autre pour affiner une touche, creuser une ombre, glacer un blanc, ses déplacements à la fois précis et furtifs comme si son corps galvanisé la portait d’instinct vers celui ou celle qui hésitait, qui dérivait, de sorte que vers minuit chacun était à son poste et peignait en silence, concentré, l’atmosphère du plateau était aussi tendue qu’un trampoline, ferlée, irréelle, les visages mouvants éclairés par les chandelles, les regards miroitants, les prunelles d’un noir de Mars, on entendait seulement le frottement des pinceaux sur les panneaux de bois, les chuintements des semelles sur la bâche qui recouvrait le sol, les souffles de toutes sortes… »

Extrait
« Elle s’applique chaque soir à reprendre la leçon, consignant chaque étape, isolant chaque geste, dépliant tout le processus jusqu’à pouvoir l’égrener à voix haute, le réciter par cœur, comme un poème, après quoi elle se laisse tomber en arrière sur son lit, le souffle court.
Elle apprend à voir. Ses yeux brûlent. Explosés, sollicités comme jamais auparavant, soit ouverts dix-huit heures sur vingt-quatre – moyenne qui inclura par la suite les nuits blanches à travailler, et les nuits de fête. Le matin, ils clignent sans cesse comme si elle était placée en pleine lumière, les cils vibrant continuellement, des ailes de papillon, mais passé le coucher du soleil, elle les sent faiblir, son œil gauche cloche, il verse sur le côté comme on s’affaisse sur un talus d’herbe fraîche au bord du chemin. Elle les soigne, rince ses paupières à l’eau de bleuet, y dépose des sachets de thé congelé, essaie des gels et des collyres mais rien ne vient apaiser la sensation d’yeux tirés, secs, de pupilles rigides, rien ne vient empêcher la formation de cernes bruns et durables – un marquage au visage, le stigmate du passage et de la métamorphose. Car voir, sous la verrière de l’atelier de la rue du Métal, défoncée dans les odeurs de peinture et de solvants, les muscles douloureux et le front brûlant, cela ne consiste plus seulement à se tenir les yeux ouverts dans le monde, c’est engager une pure action, créer une image sur une feuille de papier, une image semblable à celle que le regard a construite dans le cerveau. » p.54

À propos de l’auteur
Maylis de Kerangal est l’auteure de cinq romans aux Éditions Verticales, notamment Corniche Kennedy (2008), Naissance d’un pont (prix Médicis 2010, prix Franz-Hessel) et Réparer les vivants (2014, dix prix littéraires), ainsi que de trois récits dans la collection «Minimales»: Ni fleurs ni couronnes (2006), Tangente vers l’est (2012, prix Landerneau) et À ce stade de la nuit (2015). (Source : Éditions Verticales)

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags:
#unmondeaporteedemain #maylisdekerangal #editionsverticales #hcdahlem #roman #unLivreunePage. #livre #lecture #books #littérature #lire #livresaddict #lectrices #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #explolecteur #rentreelitteraire #rentree2018 #RL2018 #lundiLecture

Publicités

37, étoiles filantes

ATTAL_37_etoiles_filantes

coup_de_coeur
En deux mots:
Sur son lit d’hôpital Alberto Giacometti apprend que Jean-Paul Sartre s’est moqué de lui. Convalescent, il décide de partir casser la gueule au philosophe. L’occasion de retrouver le Montparnasse de 1937 dans un style joyeux et cependant parfaitement documenté. Mon premier coup de cœur de la rentrée littéraire !

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Giacometti veut casser la gueule à Sartre

Dans un roman aussi enlevé que documenté Jérôme Attal nous raconte comment Alberto Giacometti essaie de retrouver Jean-Paul Sartre dans le Paris de 1937 pour se venger d’un affront.

Il n’aura fallu que quelques lignes à Jérôme Attal pour m’embarquer dans ce roman aussi historique que joyeux. On y découvre Alberto Giacometti sur un lit d’hôpital, jaugeant les infirmières avec un œil dont on ne sait s’il est celui du peintre ou celui du chasseur de femmes. Mais il va lui falloir quitter cette charmante compagnie car son accident de voiture était somme toute bénin – une fracture du métatarse – pour retrouver… Jean-Paul Sartre. Il entend faire payer au philosophe la formule assassine qu’il a prononcé à son encontre. En apprenant les circonstances de l’accident dont il a été victime, il a eu cette formule : « Il lui est ENFIN arrivé quelque chose !».
Un affront qui ne saurait rester sans réponse. « Le sentiment d’injustice est criant. L’affront total. » À tel point que la phrase assassine mobilise toutes ses pensées, qu’il ne peut plus travailler et qu’il ne peut plus jouir. Ce qui, on en conviendra est d’autant plus dramatique que les femmes jouent dans sa vie et dans celle de ses amis un rôle capital, à la fois muses, modèles, inspiratrices et amantes.
Aussi voilà Giacometti parti brinquebalant à la chasse à l’homme. L’occasion pour Jérôme Attal ne nous faire (re)découvrir le Paris de l’Entre-deux-guerres et le Montparnasse des artistes et des intellectuels au fil des pérégrinations d’Alberto et de Jean-Paul. Quand le premier pense le trouver à la terrasse de l’un des cafés du Boulevard Saint-Germain ou du Boulevard Montparnasse ce dernier est chez l’opticien où il se fait faire de nouvelles lunettes et annonce avec fierté que qu’il va faire paraître son roman que Gaston Gallimard a proposé d’appeler La Nausée. Au lieu des compliments attendus, le spécialiste de la vue se récrie : « Il faut un titre qui soit appétant. Qui fasse envie. Qui déclenche la nécessité de l’emporter sur les plages ou aux sports d’hiver, votre bouquin ! » Une anecdote parmi d’autres qui enrichissent le livre et lui donnent cette touche de légèreté qui rende la lecture du roman très plaisante.
Je retrouve avec grand plaisir cette époque déjà formidablement bien racontée l’an passé par Gaëlle Nohant. Dans Légende d’un dormeur éveillé, elle retraçait le destin tragique du poète Robert Desnos. Sur un mode plus léger, on retrouve cette même envie de prouver son talent d’artiste, cette même certitude que la reconnaissance viendra, comme le pense Diego, le frère d’Alberto : « Malgré les années de misère, le travail patient et incertain, il croit en une espèce de bonne étoile qui le sortirait des situations les plus tordues. La détermination et la patience font tout en ce bas monde. Ce qui fait tenir l’homme debout, c’est la rage positive. »
Mais revenons quelques instants à la traque de Jean-Paul Sartre. Peut-être figure-t-il parmi les invités de Nelly qui aime accueillir chez elle cette faune bigarrée, allant de Picasso à Henri-Pierre Roché. L’auteur de l’inoubliable Jules et Jim, indécrottable romantique va suggérer de régler ce différend par un duel dont il serait le témoin et le chroniqueur.
Je ne dirai rien ici l’issue de ce superbe roman, histoire de garder le suspense intact. Tout juste me hasarderai-je à dire que l’épilogue risque de vous surprendre, apportant une confirmation supplémentaire du talent de Jérôme Attal.

37, étoiles filantes
Jérôme Attal
Éditions Robert Laffont
Roman
324 p., 17 €
EAN : 9782221217634
Paru le 16 août 2018

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris

Quand?
L’action se situe en 1937.

Ce qu’en dit l’éditeur
Sous le ciel étoilé de Paris, un jour de 1937, Alberto Giacometti n’a qu’une idée en tête: casser la gueule à Jean-Paul Sartre ! C’est cette histoire, son origine et sa trépidante conclusion, qui sont ici racontées.
« Grognant dans son patois haut en couleur des montagnes, Alberto a déjà fait volte-face. Il est à nouveau en position sur le trottoir. Scrutant les confins de la rue Delambre. Pas du côté Raspail par lequel il vient d’arriver, mais dans l’autre sens, en direction de la station de métro Edgar Quinet. Rapidement, il repère la silhouette tassée de Jean-Paul, petite figurine de pâte à modeler brunâtre qui avance péniblement à la manière d’un Sisyphe qui porterait sur son dos tout le poids du gris de Paris et qui dodeline à une vingtaine de mètres de distance, manquant de se cogner, ici à un passant, là à un réverbère. “Ah, te voilà ! Bousier de littérature ! Attends que je t’attrape, chacal!” »
Une comédie tourbillonnante constellée de pensées sur la création et de rencontres avec des femmes espiègles, mystérieuses et modernes.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com


Jérôme Attal présente 37, étoiles filantes © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
« Alberto a trente-cinq ans. Il est sculpteur à Paris, à la fin des années trente. Il travaille et vit dans un petit atelier du bas-Montparnasse. Il a une liaison avec une jeune femme, Isabel, et s’apprête à rompre avec elle au moment où, en pleine rue, une Américaine au volant d’une américaine lui fonce dessus. Alberto est transporté à l’hôpital. C’est ici que commence cette histoire.
Ici le temps ne passe pas. Il est une coquille. Une caverne. Une cage. Où les nurses volettent comme des oiseaux fabuleux, le cœur sauvage et le chant rassurant. On trouve la peinture de Cézanne sous leurs blouses. Pommes, poires, et montagne Sainte-Victoire. Elles approchent leurs lèvres pour souffler sur votre bouillon, votre thé brûlant, et même si votre mal vient de l’autre extrémité de vous-même. Si vous souffrez du pied – suite à un choc accidentel – et pas de la façade – suite à une beigne. On se sent toujours plus solidaire de son œil droit que de son pied gauche. Question de distance.
Dans les couloirs de la clinique Rémy de Gourmont, des dizaines d’infirmières s’agitent, précédées de leurs rires rassurants ou de leur gravité soudaine. Leurs petons savonnent le carrelage fraîchement lavé. L’une, bientôt imitée par d’autres, prend de l’élan, de la vitesse, puis se laisse glisser en pliant le buste, imitant les mouvements d’Émile Allais, le skieur qui vient de remporter trois médailles (descente, slalom, et combiné) au championnat du monde de ski alpin à Chamonix.
Émerveillé par leur fantaisie sans pudeur, Alberto s’est redressé sur son lit. Il affiche la mine joviale, sans arrière-pensée, de ceux qui savent participer de bon cœur au spectacle de l’existence. Dans la pièce commune, où d’épais rideaux gris séparent en compartiments les lits des patients, il est aux premières loges. Arrondissant l’index et le majeur, deux doigts dans la bouche, il accompagne d’un sifflement complice les glissades des nurses sur le carrelage.
« Ne pas sortir d’ici avant de connaître chacune de ces filles par leur prénom. Et pourtant, au bout d’un moment, j’ai toujours du mal à associer le prénom et la tête. J’ai vraiment un problème avec la tête des gens. Qu’est-ce que ça raconte, une tête ? Une tête, ça passe son temps à se composer un visage. »
En un mouvement, les infirmières réajustent leurs tenues, réincorporent leur air discipliné. C’est l’heure de l’inspection du toubib en chef. Le professeur Leibovici est la raison pour laquelle l’entourage d’Alberto a insisté pour qu’il soit transféré de l’hôpital insignifiant où les ambulanciers l’ont conduit suite à son accident à la clinique Rémy de Gourmont.
Précédé par sa réputation, Leibovici est suivi à la trace par une assistante personnelle qui manipule une serviette et un flacon d’alcool de lavande d’où elle extrait, à l’aide d’une pipette, la dose requise à la purification des mains après chaque examen. Les voici qui s’approchent du lit d’Alberto :
— Alors, ça boume ? demande Leibovici sur un ton pince-sans-rire, dans une allusion au remue-ménage qui a précédé son arrivée.
Alberto est desservi par son physique. Sa tête de pâtre, sa chevelure ébouriffée. On le repère de loin.
Le professeur en médecine ajuste son nœud papillon, tousse dans son poing serré, encourageant l’une des infirmières à présenter la fiche de soins. C’est la nurse qui ressemble à Bianca. La cousine d’Alberto. La Bianca d’autrefois, qu’Alberto a connue quand il avait dix-neuf ans et elle à peine dix-sept, dans ce dédale fabuleux de bourgeonnements et de ronces qu’est l’adolescence. Il en est si tourneboulé que le toubib pourrait lui annoncer qu’il va crever dans les cinq minutes, il répondrait tout de go : « Pas de problème professeur, à condition que Bianca me tienne la main. »
L’homme de science inspecte la radiographie du pied endommagé.
— C’est le métatarsien ! Écrasé sous l’impact. Qu’est-ce qui vous est arrivé précisément ?
Alberto raconte :
— Je n’ai rien vu venir ! Une Américaine à moitié ivre au volant d’une voiture américaine est venue se stationner directement sur mon pied. Ça a fait un de ces raffuts ! Un peu comme lors de la reddition de Vercingétorix, quand il a balancé son arsenal de glaives et de boucliers sur le pied de César… »

Extrait
« C’est tout le charme d’Alberto : il passe une tête dans votre vie et vous vous y habituez. Vous voulez qu’il reste dans le cadre. C’est comme ça que Montparnasse adopte les artistes venus des quatre coins de l’Ancien Monde. Comme ça que Paris adoube les petites pisseuses de province qui en une seule journée se déclarent plus parisiennes que les cariatides des fontaines Wallace. C’est toute la mécanique du charme dont le souffle léger brûle les autres avant que votre aura ne soit touchée par un baiser de cendres et que vous vous aperceviez, un matin dans la glace, que votre vie est consumée par les deux bouts. »

À propos de l’auteur
Jérôme Attal est parolier et écrivain, et l’auteur d’une dizaine de romans dont L’appel de Portobello Road (Robert Laffont/ Pocket), Les jonquilles de Green Park (Robert Laffont/Pocket) couronné par le Prix du roman de l’Ile de Ré et le prix Coup de cœur du salon Lire en Poche de Saint-Maur, Aide-moi si tu peux (Robert Laffont/Pocket), Pagaille Monstre, Le voyage près de chez moi, Le garçon qui dessinait des soleils noirs, Le Journal Fictif d’Andy Warhol, L’amoureux en lambeaux…
En jeunesse : Le goéland qui fait Miaou
Parolier et auteur de chansons pour de nombreux artistes parmi lesquels Johnny Hallyday, Vanessa Paradis, Florent Pagny, Eddy Mitchell, Constance Amiot, Jenifer, Michel Delpech, il est aussi scénariste et dialoguiste des courts métrages de Franck Guérin et Marie-Hélène Mille diffusés sur Arte et France 2.
Jérôme Attal anime des ateliers d’écriture et des stages d’écriture de chansons sur une journée ou plusieurs jours (Studio des Variétés / CiFAP / Astaffort). (Source: Éditions Robert Laffont / Profil LinkedIN)

Page Wikipédia de l’auteur

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

50 chroniques de livre

Badge Critiques à la Une

NetGalley Challenge 2016

Badge Lecteur professionnel

Tags:
#37etoilesfilantes #jeromeattal #editionsrobertlaffont #hcdahlem #rl2018 #roman #rentreelitteraire #rentree2018 #rentreeautomne2018 #unLivreunePage. #livre #lecture #books #littérature #lire #lectrices #lecteurs #lundiLecture #MardiConseil #VendrediLecture #explolecteur #lecteurscom #NetgalleyFrance

Étiquettes:

Présentation :
37, étoiles filantes
Jérôme Attal
Éditions Robert Laffont
Sur son lit d’hôpital Alberto Giacometti apprend que Jean-Paul Sartre s’est moqué de lui. Convalescent, il décide de partir casser la gueule au philosophe. L’occasion de retrouver le Montparnasse de 1937 dans un style joyeux et cependant parfaitement documenté. Mon premier coup de cœur de la rentrée littéraire ! En savoir plus…

Une maison parmi les arbres

GLASS_Une_maison_parmi_les_arbres

En deux mots:
Après le décès accidentel de Mort Lear, auteur réputé de livres pour enfants, vient l’heure de régler sa succession. Il a fait de Tommy, qui a été son assistante puis sa confidente, sa légataire. Elle aura en particulier pour mission de superviser la réalisation d’un film en préparation. Tâche ô combien délicate car elle sait combien le scénario diffère de la vérité.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

La vie rêvée de Mort Lear

En imaginant comment s’organise la succession d’un auteur pour la jeunesse adulé, Julia Glass nous entraîne dans une réflexion sur la vie et l’œuvre d’un homme et sur les petits arrangements avec la réalité.

Julia Grass aime sonder les âmes et nous offrir des romans denses, allant chercher dans les petits détails la vérité de ses personnages. C’est ce qui rend leur abord difficile, mais nous offre aussi une intense quête vers LA vérité des êtres. Mort Lear, un célèbre auteur de livres pour enfants, s’apprête à accueillir chez lui le non moins célèbre acteur britannique Nicholas Greene qui est pressenti pour jouer son rôle dans un biopic en cours de montage lorsqu’il meurt d’un stupide accident en voulant dégager une branche tombée sur le toit de sa Maison parmi les arbres.
C’est Tomasina Daulair, dite Tommy, qui recevra l’acteur. Alors jeune fille, elle avait rencontré Morty dans un parc près de Greenwich Village. L’artiste lui avait demandé l’autorisation de réaliser un portrait de son petit frère Dani qui jouait là. Le résultat de son travail se retrouvera bientôt en couverture de l’un de ses livres les plus vendus et fera dire à Tommy : « Mon frère est devenu un dessin, puis un livre et maintenant une poupée ».
Après des études de lettres, elle sera engagée par Morty et passera du statut d’assistante à celui de confidente, avant de devenir la légataire de son domaine et de son œuvre.
Commence alors une plongée dans les souvenirs, mais aussi dans les recoins plus obscurs de la vie de cet homme complexe. Le scénario du film qui sera consacré à sa vie et à son œuvre se base sur un entretien publié dans le New Yorker et dont l’élément-choc est l’aveu d’un viol dont il aurait été victime alors qu’il n’était qu’un enfant. Un traumatisme autour duquel le scénario va pouvoir se développer et dresser des parallèles avec quelques ouvrages qui tous sont centrés sur la solitude d’un petit garçon.
Mais Julia Glass n’entend pas s’arrêter à une vérité et n’aura de cesse, en confrontant les avis des uns et des autres, de découvrir bien des aspérités dans une biographie trop lisse pour être honnête. Aux souvenirs de Tommy viennent s’ajouter des témoignages et des documents retrouvés dans l’atelier de l’écrivain. À l’opinion de Nicholas Greene qui entend se mettre dans la peau du personnage en prenant sa place dans sa demeure vient s’ajouter l’intervention de Merry, conservatrice d’un musée qui réservera toute une aile à l’œuvre de l’auteur de littérature jeunesse : Merry connaissait morte depuis près d’une décennie, depuis ce jour où elle était venue lui rendre visite pour qu’il lui cède un dessin pour une exposition. Pour le lecteur, ces trois points de vue qui se complètent et se contredisent parfois, ont l’avantage de faire réfléchir sur l’ego de l’écrivain et sur la façon dont son œuvre se nourrit de ses expériences, quitte à transformer la réalité au bénéfice de la fiction. Quel rôle a par exemple joué l’homosexualité de Mort et au-delà la maladie mortelle contractée par son amant ? Comment la lecture d’un livre pour enfants peut déformer la perception que l’on peut avoir de son créateur ?
Autant de questions qui nourrissent ce roman et donnent au lecteur une place d’observateur privilégié mais aussi la responsabilité de trier le vrai de faux, de se construire son opinion. La réussite de Julia Glass réside sans aucun doute dans ce jeu de rôle diabolique.

Une maison parmi les arbres
Julia Glass
Éditions Gallmeister
Roman
traduit de l’anglais (États-Unis) par Josette Chicheportiche
460 p., 24,90 €
EAN : 9782351781821
Paru le 23 août 2018

Où?
Le roman se déroule aux États-Unis, à Tucson en Arizona, à New-York et dans le Vermont et principalement à Orne dans le Connecticut.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Le jour où l’auteur vénéré de livres pour enfants Morty Lear meurt accidentellement dans sa maison du Connecticut, il lègue à Tomasina Daulair sa propriété et la gestion de son patrimoine artistique. Au fil des années, Tommy était devenue à la fois son assistante, sa confidente et le témoin de sa routine quotidienne, mais aussi des conséquences émotionnelles de son étrange jeunesse et de sa relation passionnelle avec un amant emporté par le sida. Lorsqu’un célèbre acteur engagé pour incarner Morty à l’écran se présente pour une visite prévue peu de temps avant la mort de l’écrivain, Tommy et lui sont amenés à fouiller le passé de Morty. Tommy s’interroge alors : connaissait-elle vraiment cet homme dont elle a partagé la vie durant plus de quarante ans?
Ce roman compose une fresque délicate sur les blessures de l’enfance qui ne se referment jamais tout à fait. Seule les atténue la plume tendre et subtile de Julia Glass, lauréate du prestigieux National Book Award.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Monde de psychologie

Les premières pages du livre
« Mercredi
L’acteur arrive aujourd’hui.
Réveillée trop tôt, trop nerveuse pour prendre le petit déjeuner (rien que le café la rend encore plus nerveuse), inquiète à propos de sa tenue (puis agacée d’y attacher autant d’importance), Tommy arpente la maison qui est à présent la sienne, scandaleusement et entièrement la sienne – pas juste sa chambre et tout ce que la pièce contient mais la totalité de ce qu’elle voit depuis ses deux fenêtres : un parc de presque trois hectares avec des pelouses et des arbres fruitiers en plein renouveau, des murs en pierre et des tas de bois, une cabane de jardin et un garage et une piscine en état d’hivernage. Le ciel au-dessus : est-ce qu’il lui appartient aussi ? Posséder le ciel serait facile. Le ciel serait un cadeau. Le ciel ne pèse rien. Le ciel est inconditionnel.
Elle déambule et tourne dans des pièces qu’elle connaît par cœur : salon, salle à manger, cuisine, petit salon, vestibule, office, véranda. Ces derniers temps, elle est incapable d’entrer dans une pièce sans en dresser mentalement l’inventaire: Quoi garder? Quoi jeter? (Pire, bien pire, dans quelle proportion vendre?)
Elle va à l’atelier et en revient, fait la navette entre ce monde et celui-là – dans celui-là, il doit sûrement être en vie – si souvent que sa jupe est à présent mouillée à force de frôler les boutons des pivoines, aussi serrés que des poings, qui bordent le chemin.
Va-t-elle encore devoir se changer?
Les oiseaux chantent à merveille, le soleil au-delà est une promesse, le jour par-dessus eux tous. Cinq heures à meubler, et Tommy ne sait pas comment.
Elle a encore du mal à croire que Morty ait accepté. Pourtant il a accepté. Il a parlé plus que volontiers à l’acteur – d’une voix onctueuse, aux oreilles gênées de Tommy –, quelques jours à peine avant sa chute. Ponctuant ses remarques enthousiastes d’un rire nasillard forcé, il lui a dit qu’il avait hâte de l’accueillir chez lui et dans son atelier, de “tout, enfin presque tout !” lui montrer.
À l’inverse de beaucoup de femmes du monde civilisé, Tommy ne meurt pas d’envie de rencontrer Nicholas Greene ou de passer du temps avec lui ou même de l’apercevoir. Se trouver seule en sa présence – s’il respecte ses conditions, et il devra les respecter (Eh oui, Morty, vous n’êtes pas le seul à poser des conditions !) – est même encore plus troublant, mais il y a une chose dont elle est sûre, c’est qu’elle ne permettra pas à une meute de gens du cinéma de fureter ici ou là. La visite du directeur artistique le mois dernier a été suffisamment pénible comme ça. “Juste un petit tour pour m’imprégner de l’état d’esprit”, avait-il déclaré. Il était arrivé avec un photographe et deux assistants qui s’étaient débrouillés pour piétiner une rangée de crocus pointant dans la pelouse. Morty s’était comporté comme une marionnette, les suivant au lieu de les conduire, n’assignant aucune limite à leur invasion.
Elle a vu le visage de Nicholas Greene sur les présentoirs des caisses chez CVS (bien qu’un an auparavant, les Américains n’aient pas la moindre idée de qui il était), et elle a sincèrement partagé la joie de Morty lorsqu’ils ont regardé la cérémonie des Academy Awards et vu l’acteur soulever son trophée, remercier ses partenaires, son metteur en scène, son agent et (les larmes aux yeux) sa “courageuse et inoubliable maman”. Déjà à l’époque, il y a à peine trois mois, Tommy était persuadée que ce projet de “biopic” consacré à Morty, comme d’innombrables autres projets de films, tomberait à l’eau. (Combien de livres de Morty avaient fait l’objet d’un contrat d’option sans jamais approcher l’écran ?) Elle est en droit de se demander si l’Oscar de Nicholas Greene a relancé le projet, pour lequel l’acteur avait déjà été “annexé” –comme s’il était un garage attenant à une maison ou un document joint à un e-mail.
L’accent britannique a quelque chose de honteusement séduisant pour les Américains, qu’il s’agisse du cockney ou du Oxbridge de bon aloi. Même Tommy n’y échappe pas. Si l’on nous donnait le choix, qui ne préférerait pas écouter pendant des heures Alec Guinness ou Hugh Grant plutôt que Johnny Depp ou même un bon vieux Warren Beatty ? Mais pourquoi diable, avec tous ces escadrons d’acteurs affamés, doués, beaux (Morty était beau quand il était jeune), quelqu’un de sensé choisirait-il un Anglais pour jouer le rôle d’un type qui a grandi dans l’Arizona puis dans un quartier ouvrier de Brooklyn ? Peut-être est-ce la raison pour laquelle Morty était si emballé. Peut-être n’a-t-il pas pu résister, flatté de voir l’histoire de sa vie racontée par le biais d’un jeune homme sexy, à l’allure juvénile et au parler aristo, nourri, presque littéralement, de Shakespeare et de Dickens. Morty avait une passion pour Dickens. (Elle montrera certainement à l’acteur la vitrine contenant la collection de livres de Morty ; pas de danger, de ce côté-là.)
Dès que Morty avait appris que ce serait Nicholas Greene, il avait demandé à Tommy de faire quelques recherches. Alors qu’il se penchait sur l’ordinateur, par-dessus son épaule, et contemplait les photos googlées de l’acteur interprétant Ariel au Globe, sire Gauvain dans une vieille série télé portée aux nues et devenue culte, et, bien sûr, le fils condamné dans le film qui venait de lui rapporter tout un tas de prix, son visage s’était débarrassé des années pour exprimer sa joie à l’état pur. C’était un visage qu’il aurait pu dessiner pour un enfant de cinq ans, un visage bon à être dupliqué des milliers de fois, vu par des enfants qui parlaient et chantaient et partageaient leurs secrets dans deux ou trois dizaines de langues.
Peut-être est-ce parce que Tommy a vécu avec Morty pendant vingt-cinq ans et le connaissait probablement mieux que quiconque (même mieux que Soren) qu’elle ne comprend pas pourquoi on l’a choisi comme sujet d’un long métrage ; pas un documentaire, ce qui aurait été logique – il en existait déjà deux, un pour les enfants, un pour les adultes –, mais le genre de film qu’on regarde dans le but d’être emporté par le cataclysme ou l’intrigue ou la menace ou le rire ou le pouvoir victorieux de l’amour. Peut-être est-elle trop proche de la vie quotidienne de Morty – “la monotonie de la créativité tranquille, de l’imagination entretenue par la routine et l’isolement”, disait-il d’un air songeur dans la série de PBS – pour y voir une source de divertissement. En même temps, elle est sûre que Morty ne souhaitait pas que certains détails de sa vie soient livrés en pâture aux titillations ou aux larmes d’étrangers. Pourvu qu’ils ne fouillent pas dans la période heureusement tenue secrète de sa frénésie de clubbing, par exemple, la dépression qui avait conduit à Soren. Peut-être est-ce à cause de cela qu’elle ne peut s’arrêter de courir partout, comme sous l’effet d’un médicament provoquant des épisodes maniaques, scrutant avec nervosité des étagères remplies de souvenirs et de babioles, des murs couverts de cadres contenant photos et dessins humoristiques et lettres, cherchant tout ce qui pourrait révéler inutilement des choses intimes à un étranger curieux passant par là. »

Extrait
« CB: Pourquoi maintenant?
ML: J’écris pour les enfants, et si mon histoire est réussie, je suis à moitié un enfant. Ou un enfant tout entier, Dieu seul le sait ! Les gens prétendent que les auteurs de livres pour enfants sont des gosses qui ne savent toujours pas ce qu’ils veulent faire plus tard. Mais cela signifie que j’agis plus par instinct que vous, alors que vous avez peut-être la moitié de mon âge. Quelque chose, je l’appelle mon petit diable interne, me dit qu’il est temps de révéler cette histoire. Il se trouve que vous en êtes le receveur, tout ça parce que vous, ou vos chefs, avez décidé que c’était le moment de publier un article flatteur sur Mort Lear. Pas sûr que vous teniez l’article flatteur, hein?
CB: Eh bien, non. À mon avis, il ne l’est certainement pas.
ML: Quoi qu’il en soit, tout est une question de timing. En amour. À la guerre. Quand on raconte son histoire. »

À propos de l’auteur
Julia Glass une romancière américaine née le 23 mars 1956 à Boston dans l’État du Massachusetts. Diplômée en 1978 de l’université de Yale, elle est aujourd’hui journaliste indépendante et éditrice. En 2002, elle obtient avec son premier roman Three Junes (Jours de juin) le National Book Award et sera publiée dans plus de quinze pays. Suivront six autres livres : Refaire le monde (The Whole World Over, 2006), Louisa et Clem (I See you Everywhere, 2008, John Gardner Award), Les Joies éphémères de Percy Darling (The Widower’s Tale, 2009), qui ont tous été des best-sellers du New York Times. Dans La Nuit des Lucioles (And the Dark Sacred Night, 2014), qui a figuré dans les listes des best-sellers aux États-Unis, elle revisite des personnages de Three Junes. En 2017, son dernier livre, A House among the Trees est publié aux États-Unis. Elle a également eu trois Chicago Tribune’s Nelson Algren Awards pour ses nouvelles, et le Tobias Wolff Award et la médaille de la Pirate’s Alley Faulkner Society pour la nouvelle Collies, première partie de Three Junes.
Elle vit à Marblehead dans l’État du Massachussetts avec son compagnon, le photographe Dennis Cowley, et leurs deux enfants. (Source : Éditions Gallmeister)

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags:
#unemaisonparmilesarbres #juliaglass #editionsgallmeister #hcdahlem #RL2018 #roman #rentreelitteraire #rentree2018 #rentreehiver2018 #unLivreunePage. #livre #lecture #books #littérature #lire #lectrices #lecteurs #lundiLecture #explolecteur #lecteurscom

Il n’y a pas d’internet au paradis

PINGAULT_il-n-y-a-pas-Internet-au-paradisLogo_68_premieres_fois_2017Logo_premier_roman

En deux mots:
Le drame du harcèlement professionnel en entreprise trouve une illustration dans l’histoire du suicide d’un cadre informatique et dans l’entreprise de reconstruction auquelle est confrontée son épouse, la narratrice du roman.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Il n’y a pas internet au paradis
Gaëlle Pingault
Éditions du jasmin
Roman
224 p., 19,90 €
EAN : 9782352842200
Paru en septembre 2017

Où?
Le roman se déroule en France.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Gentiment bourgeois bohèmes sans être tout à fait dupes, Alex et Aliénor s’aiment, envisagent de faire un enfant ou deux, et de se déconnecter d’un monde qui va trop vite. Mais la Grande Entreprise en a décidé autrement. À coups de réorganisations, elle consomme de l’être humain comme une machine du carburant : sans états d’âme.
Entre chagrin et souvenirs, la colère d’Aliénor monte contre l’entreprise, mais aussi contre Alex, à qui son amour n’a pas suffi pour continuer à vivre. Et puis le deuil se fait, Aliénor commence une existence nouvelle, un peu hésitante, avec une seule certitude : face à l’adversaire, il ne faut pas plier.
Sans rien masquer de la souffrance de son personnage, l’écriture enlevée, touchante et drôle de Gaëlle Pingault réussit à tenir à distance la cruauté des entités déshumanisées pour laisser à l’individu toute la place, car en continuant à chercher son paradis sur cette Terre et dans cette vie, il est le seul grain de sable capable de gripper la machine.

Ce que j’en pense
« Tu disais : « Il n’y a pas Internet au paradis ». La formule t’était venue un jour, en vacances. Nous prenions le soleil dans un joli coin de bord de mer, en Bretagne Nord oui, j’ai bien dit « soleil » et « Bretagne Nord » dans la même phrase, particulièrement mal couvert par les réseaux de téléphonie mobile. Nous nous sentions un peu seuls au monde, ce qui était un comble vu le nombre de touristes qui arpentaient les rues du village. Mais nous étions loin des contraintes, et nos téléphones n’avaient pas suffisamment de peps pour nous les rappeler. Après un jour ou deux de cure de désintoxication express, ce furent des vacances parfaites.
Un soir de ces vacances idylliques, tu m’as dit: « Il n’y a pas Internet au paradis. » j’étais un peu partie, je crois, la faute aux mojitos à tomber par terre d’un petit pub hautement sympathique où nous traînions souvent le soir. La musique y était bonne. Ceci expliquait cela. »
Cette jolie formule, qui donne son titre à ce premier roman et qui est expliquée dans ce passage, révèle avec beaucoup de pudeur et un peu de poésie le drame que vit Aliénor. Son mari Alex s’est suicidé et ne lui adressera ni courriels, ni SMS. Pas plus qu’il ne concrétisera leurs projets communs, comme cette envie de retrouver la campagne et un rythme de vie différent. Alex n’aura pas supporté la pression de son entreprise et particulièrement celle de son supérieur répondant au doux nom de «Boucher». Au fil des pages, le lecteur va découvrir comment le harcèlement professionnel peut conduire à de telles extrémités, mais aussi combien le système peut défendre ces cadres supérieurs que personne n’ose nommer appeler assassins. Et pourtant…
Voici donc Aliénor qui nous raconte les jours heureux, leur vie de couple, mais aussi le poids de l’absence et les doutes qui s’emparent d’elle: «Je ne sais pas si je vais savoir faire ma vie sans toi. Recommencer officiellement à vivre, sortir du no man’s land tolérable après ton décès.» L’envie de mettre les coupables devant leur responsabilité et surtout la culture (une rencontre en librairie, la visite d’une exposition d’art) vont toutefois lui permettre de rebondir et de transformer cette histoire violente et douloureuse en un roman de la résilience pour ne pas dire de la renaissance.
Gaëlle Pingault écrit sur le fil du rasoir et réussit le tour de force, pour un premier roman, de nous confronter avec une actualité brûlante. À l’image de ces informations que distille la radio au fil des jours et qu’Alex aimait bien commenter – et qui parsèment le livre – elle offre ainsi au lecteur le miroir de notre société et de ses dérives.

68 premières fois
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog Passion de lecteur
Blog Mes écrits d’un jour (Héliena Gas)

Les autres critiques
Babelio
Blog Les chroniques de Mandor (Entretien avec l’auteur)
Blog A bride abattue
Blog Encres vagabondes

Extrait
« Sait-on seulement à quel point il est facile de détruire des hommes ? Des êtres sans histoire et sans fêlure particulière ? Des hommes solides, bien campés sur leurs jambes, qui en ont déjà vu dans leur vie et à qui on ne la fait pas ? Des hommes au clair avec eux-mêmes et bien dans leurs pompes ? Je ne suis pas sûre que tout le monde ait bien conscience du degré de vulnérabilité de l’être humain. Peut-être, sans doute, est-ce aussi bien ainsi. Au moins, ceux qui n’ont pas connaissance de cet état de fait ne tentent pas d’en jouer. Juste pour le fun, tiens, pour faire mumuse, essayons de bousiller untel. Ce qui est terrifiant, c’est qui si ça nous prenait, on y arriverait. Nous sommes tous des bourreaux en puissance. »

À propos de l’auteur
Nouvelliste, et maintenant romancière, animatrice d’ateliers d’écriture, orthophoniste, bretonne. Et réciproquement, ou l’inverse. Ça dépend du sens du vent. Celui que je préfère, moi, c’est le noroît qui claque. Pas très sérieuse, enfin pas trop, parce que la vie est trop courte pour ça. Déjà 40 ans de passés, c’était bien, merci. Barman, vous m’en remettrez le double, s’il vous plaît ? Un homme, une petite fille de moins en moins petite, la mer à 50 km: triangle parfait, équilibre atteint. (Source: Éditions du Jasmin)

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags:
#ilnyapasdinternetauparadis #gaellepingault #editionsdujasmin #hcdahlem #68premieresfois #RL2017 #roman #rentreelitteraire #unLivreunePage. #livre #lecture #books #RLN2017 #littérature #primoroman #lecture #lire #lectrices #lecteurs #premierroman #MardiConseil

Sigma

DECK_Sigma

logo_avant_critique

Voici cinq bonnes raisons de lire ce livre:
1. Parce que je suis Julia Deck depuis son premier roman Viviane Elisabeth Fauville paru en 2012 et que j’ai beaucoup aimé son second, Le Triangle d’hiver.

2. Parce qu’elle explore un nouvel univers dans ce livre, en se servant des codes du roman d’espionnage pour mettre en scène Alexis Zante, banquier suisse et collectionneur d’art «pisté par une galerie impressionnante d’espions travaillant pour une mystérieuse Organisation répondant à un nom qui n’est qu’une lettre : Sigma.»

3. Parce que le roman est principalement situé en Suisse, dans un environnement qui m’est proche puisque j’y travaille depuis plusieurs décennies.

4. Parce que, comme l’explique l’auteur, l’ouvrage se concentre autour de ces moments où le changement est possible « Zante est sans doute énigmatique parce qu’il flotte dans ce moment incertain. En tout cas, il devient vite ce contre quoi l’Organisation lutte au premier chef – le doute, la remise en question d’un système dont on voudrait nous faire croire qu’il constitue l’inéluctable réalité. »

5. Pour l’enthousiasme de Géraldine Guilho, libraire à Yvetot, qui présent ainsi ce roman: « Complexe mais ludique, drôle mais sérieux, révérencieux mais original, le troisième roman de Julia Deck présente une composition littéraire prodigieuse où la jubilation de lire ne cesse de faire écho à celle d’écrire. »

Sigma
Julia Deck
Éditions de Minuit
Roman
240 p., 17,50 €
EAN : 9782707343727
Paru en septembre 2017

A vos agendas: Les Parisiens pourront rencontrer Julia Deck le 3 octobre à 19h à la Librairie Delamain 155 Rue Saint Honoré, 75001 Paris et le 4 octobre à 19 h 30 à la Librairie Charybde, 129 rue de Charenton, 75012 Paris

Ce qu’en dit l’éditeur
Messieurs,
Vous avez confié à notre Organisation le soin de lutter contre les œuvres indésirables. Quand il est impossible de les éliminer à la source, nous les faisons entrer dans des musées, où leur potentiel de nuisance s’épuise de lui-même. Aucune pièce majeure n’échappe à notre vigilance.
Nous apprenons aujourd’hui qu’une œuvre disparue du peintre Konrad Kessler referait surface aux alentours de Genève. La fâcheuse influence de cet artiste n’étant plus à démontrer, notre bureau suisse déploie immédiatement ses agents auprès de toutes les parties prenantes – galeriste, collectionneur, banquier, scientifique – afin de mettre hors de nuire le tableau.
Sigma, New York, le 31 mars

Les critiques
Babelio
Diacritik (Johan Faerber – entretien avec l’auteur)
La Croix (Fabienne Lemahieu)

Les premières pages du livre

Extrait
« Sigma, opérations helvétiques, pour Sigma, direction exécutive, Berne, le 16 mars, 23:45
L’opération Kessler est déclenchée, nos agents sont en cours d’infiltration auprès de toutes les parties prenantes. Plusieurs d’entre elles se trouvent déjà sous la surveillance de nos services en raison des positions influentes qu’elles occupent dans leurs sphères respectives. Nous recommandons aux agents affectés à leur contrôle de porter attention à tout élément lié au peintre controversé. »

À propos de l’auteur
Julia Deck est née en 1974 à Paris. Elle étudie les lettres à la Sorbonne puis devient lectrice de littérature étrangère à New York et à Paris. Après avoir travaillé dans la communication d’entreprise, elle suit une formation dans une école de journalisme. Secrétaire de rédaction pigiste pour différentes revues, dont Livres Hebdo, elle publie son premier roman Viviane Elisabeth Fauville aux Editions de Minuit en 2012. Après Le Triangle d’hiver (Minuit, 2014), Sigma est son troisième roman. (Source : evene.lefigaro.fr et Éditions de Minuit)

Site Wikipédia de l’auteur 

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags:
#sigma #juliadeck #editionsde minuit #espionnage #RL2017 #roman #rentreelitteraire #thriller #unLivreunePage. #livre #lecture #books #RLN2017 #littérature #lecture #lire #lectrices #lecteurs #MardiConseil

Gabriële

BEREST_Gabriele

En deux mots:
Gabriële Buffet-Picabia aura sacrifié sa carrière de musicienne pour se mettre au service de son mari et au-delà d’une révolution artistique. De Duchamp à Arp et d’Apollinaire à Beckett, elle accompagnera ce mouvement novateur. Gabriële revit aujourd’hui par la magie de l’écriture de ses deux arrière-petites-filles.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Gabriële
Anne et Claire Berest
Éditions Stock
Roman
450 p., 21,50 €
EAN : 9782234080324
Paru en août 2017

Où?
Le roman se déroule principalement en France, à Paris ainsi qu’à Étival dans le Jura, à Moret-sur-Loing, à Versailles, à Cassis et Saint-Tropez, mais aussi à New York, Berlin, Lausanne, Bex, Gstaad, Zurich, Barcelone.

Quand?
L’action se situe au début du XXe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
Septembre 1908. Gabriële Buffet, femme de 27 ans, indépendante, musicienne, féministe avant l’heure, rencontre Francis Picabia, jeune peintre à succès et à la réputation sulfureuse. Il avait besoin d’un renouveau dans son œuvre, elle est prête à briser les carcans : insuffler, faire réfléchir, théoriser. Elle devient « la femme au cerveau érotique » qui met tous les hommes à genoux, dont Marcel Duchamp et Guillaume Apollinaire. Entre Paris, New York, Berlin, Zürich, Barcelone, Étival et Saint-Tropez, Gabriële guide les précurseurs de l’art abstrait, des futuristes, des Dada, toujours à la pointe des avancées artistiques. Ce livre nous transporte au début d’un XXe siècle qui réinvente les codes de la beauté et de la société.
Anne et Claire Berest sont les arrière-petites-filles de Gabriële Buffet-Picabia.

Ce que j’en pense
Ce beau roman est d’abord une histoire de famille. D’abord l’histoire de deux sœurs, Anne et Claire Berest, qui jusque-là suivaient des trajectoires individuelles. Après avoir chacune publié des romans, elles se sont retrouvées autour de ce projet. Ensuite l’histoire d’une mère qui ne «parlait jamais de son père, ni de ses grands-parents», laissant la part belle à sa mère qui a échappé aux camps de la mort, contrairement à sa famille. C’est enfin l’histoire d’une arrière-grand-mère morte de vieillesse en 1985, à l’âge de 104 ans.
«Nous ne sommes pas allées à l’enterrement de cette femme, pour la simple et bonne raison que nous ne connaissions pas son existence» expliquent les deux sœurs dans leur avant-propos, avant d’ajouter que de longues années se sont écoulées avant qu’elles ne s’attaquent à ce pan de leur généalogie : « Nous nous sommes alors lancées dans la reconstitution de la vie de Gabriële Buffet, théoricienne de l’art visionnaire, femme de Francis Picabia, maîtresse de Marcel Duchamp, amie intime d’Apollinaire. Nous avons écrit ce livre à quatre mains, en espérant qu’il y aurait du beau dans ce bizarre. Nous avons tenté une expérience d’écriture en tressant nos mots les uns avec les autres, pour qu’il n’existe plus qu’une seule voix entre nous. » Le résultat est plutôt réussi, car les romancières ont pu puiser dans une abondante documentation et confronter leur ressenti à des lettres, témoignages, écrits et œuvres qui sont autant d’indices, autant d’histoires habilement mises en scène, à commencer par la rencontre entre cette jeune femme au caractère bien trempé et cet artiste insouciant, passionné de belles voitures. Autour de la table familiale, elle jouera l’indifférente et niera même l’intérêt qu’elle porte à ce «rastaquouère» invité par son frère, avant de céder à la belle énergie et à l’enthousiasme de Picabia.
Au lieu de retourner à Berlin où l’attend son maître de musique qui a entrevu dans ses premières compositions le potentiel de son élève, elle choisit la vie de bohème, les voyages-surprise et les fêtes de Francis. C’est que, derrière ces enfantillages, elle a repéré le potentiel révolutionnaire de ses œuvres. Un potentiel qu’elle veut faire éclater, qu’elle entend aussi expliquer. Théoricienne de cet avant-garde, elle va endosser sa mission corps et âme. Pourtant « jamais Gabriële ne parlera d’amour. Jamais elle ne dira: je l’aimais et il m’aimait. Ce qui se passe entre eux est un face-à-face d’où jaillissent la pensée et la création, c’est le début d’une infinie conversation, au sens étymologique du terme, aller et venir sur une même rivière, dans un même pays. »
Leur mariage est avant tout une association au service de l’art qu’il vont partager et défendre, lui avec sa folie, elle avec sa raison. Mais l’exclusivité de cet engagement aura son prix. Ainsi, les enfants qui vont naître les uns après les autres sont plutôt considérés comme des obstacles qu’il faut écarter et mettre en pension en Suisse. Si Gabriële ira de temps en temps leur rendre visite, Francis préférera la compagnie de ses amis et maîtresses. Des écarts qu’il avouera à celle qui lui est indispensable et qui donnera lui à quelques scènes d’anthologie comme cette convocation de Germaine Everling afin qu’elle vienne loger chez eux, peut-être aussi pour qu’elle puisse la surveiller ou encore cet autre écart avec Charlotte Gregori dans un grand hôtel qui entraînera une poursuite menée par le mari cocu arme à la main.
À vrai dire, Gabriële n’est pas en reste. Elle entraînera Marcel Duchamp dans leur maison de famille d’Étival dans le Jura, retrouvera Apollinaire au retour de la Guerre et cherchera à mettre tous ces artistes en avant en créant sa propre galerie d’art. Quelquefois les deux romancières viendront interrompre leur narration pour souligner un point litigieux, s’interroger sur la réalité d’un épisode et nous faisant par la même occasion partager leur travail de rédaction.
Seul bémol, ce beau portrait s’achève un peu brutalement, comme si la mort de Picabia en 1953 avait tari l’inspiration des romancières. On aurait pourtant aimé en savoir plus sur ses relations avec Elsa Schiaparelli, Calder, Arp, Brancusi. Sur sa tranche de vie partagée avec Igor Stravinsky, sur son rôle aux côtés de Samuel Beckett durant la résistance.
Autres critiques
Babelio 
Libération (portrait des deux sœurs) Première partie / Seconde partie
Blog entre les lignes (Bénédicte Junger)
Blog Lire par Elora 
Blog A Domi-Mots


Anne et Claire Berest présentent «Gabriële» © Production Hachette Littérature

Les premières pages du livre

Extrait
« Le peintre au visage rastaquouère s’excuse de leur avoir volé leur cher Jean. Il en profite pour capter le regard de la demoiselle de la maison. C’est pour elle que Francis Picabia est venu à Versailles. Depuis que Jean lui a parlé de sa sœur, il est obsédé à l’idée de la rencontrer. Cette fille compositrice, qui vit seule à Berlin, l’inspire tout particulièrement. Pour s’en approcher, il est prêt à forcer l’amitié de Jean, prêt à le raccompagner chez lui en voiture, tout cela dans l’unique but d’être invité à partager le déjeuner familial. Enfin en sa présence, il cherche une connivence, une entente secrète, il veut savoir ce qu’elle a dans le ventre, cette fille libre, mais Gabriële évite, elle ne veut pas entrer dans le jeu, elle ne veut pas être sympathique, elle donne des réponses évasives… »

À propos de l’auteur
Claire Berest publie son premier roman, Mikado, à 27 ans. Suivront deux autres romans : L’Orchestre vide et Bellevue (Stock, 2016) et deux essais : La Lutte des classes, pourquoi j’ai démissionné de l’Éducation nationale, et Enfants perdus, enquête à la brigade des mineurs, sorti en poche en 2015.
Avant de devenir écrivain, Anne Berest a dirigé la revue du Théâtre du Rond-Point. Elle publie son premier roman en 2010, La Fille de son père. Suivent Les Patriarches (Grasset, 2012), Sagan 1954 (Stock, 2014) et Recherche femme parfaite (Grasset, 2015). Elle est aussi le co-auteur du best-seller How to be Parisian wherever you are, traduit dans plus de trente-cinq langues. (Source : Éditions Stock)

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Badge Lecteur professionnel

    RLN2017

Tags:
#gabriele #anneberest #claireberest #netgalley #RL2017 #roman #rentreelitteraire # rentreelitteraire2017 #unLivreunePage. #livre #lecture #francispicabia #RLN2017

Légende d’un dormeur éveillé

NOHANT_Legende_dun_dormeur_eveille

coup_de_coeur

En deux mots:
De 1928 à 1945, sur les pas Robert Desnos nous découvrons un homme, son œuvre, ses amis et une époque extraordinaire de création artistique avant l’épisode sombre de la Seconde guerre mondiale. Un roman magnifique, à la fois lumineux et sombre.

Ma note:
★★★★★ (coup de cœur, livre indispensable)

Légende d’un dormeur éveillé
Gaëlle Nohant
Éditions Héloïse d’Ormesson
Roman
550 p., 23 €
EAN : 9782350874197
Paru en août 2017

Où?
Si la vie de Robert Desnos s’est principalement déroulée à Paris, le poète a aussi beaucoup voyagé en France et à l’étranger. Le roman évoque notamment La Havane, la Bourgogne, Montfort sur Chalosse, Belle-Île, Cerisy, Molay-Littry, Ville-Evrard, Madrid, Compiègne et s’achève avec la déportation qui passe par Auschwitz, Buchenwald, Flossenbürg, Flöha, Liebotchau et Terezin (Theresienstadt).

Quand?
L’action se situe de 1928 à 1945.

Ce qu’en dit l’éditeur
Robert Desnos a vécu mille vies – écrivain, critique de cinéma, chroniqueur radio, résistant de la première heure -, sans jamais se départir de sa soif de liberté et d’amour. Pour révéler cette vie, aussi héroïque qu’engagée, Gaëlle Nohant a épousé les pas du poète, des Halles à Montparnasse, non sans quelques détours, à Cuba ou à Belle Ile. Comme si elle avait écouté les battements de son cœur dans l’atelier de la rue Blomet, s’était assise aux terrasses du Select ou du Flore en compagnie d’Antonin Artaud, de Prévert et d’Aragon ; avait tressailli en écoutant les anathèmes d’André Breton, fumé l’opium avec la chanteuse Yvonne George, et dansé des nuits entières aux côtés de Kiki et de Man Ray.
Pour ce voyage avec Desnos, elle puise dans son œuvre, sondant les âmes en medium, et comme lui, « parle surréaliste ». S’identifiant à Youki, le grand amour de Robert, elle l’accompagne jusqu’au bout du voyage, au camp de Terezín.
Fabuleuse investigation littéraire, Légende d’un dormeur éveillé ressuscite quinze ans d’histoire, des années 1930 à l’Occupation. Une traversée du XXe siècle, vivante et tumultueuse, sur les traces d’un héros dont on ne peut que tomber amoureux.

Ce que j’en pense
« Il n’y aura pas de connaissance véritable de Desnos tant qu’on n’en aura pas établi la légende. (il est bien entendu, en ce qui le concerne, que tout ce qui est légendaire est vrai) » Raymond Queneau, Revue Simoun

Un mille-feuille. Je ne vois pas meilleure image que ce grand classique de la pâtisserie française pour décrire ce délicieux roman, si riche et si magnifiquement construit, offrant des couches successives de lecture pour nous régaler.
La couche de base est celle consacrée à Robert Desnos. Par la magie de sa plume, Gaëlle Nohant va nous faire découvrir la vie de ce poète et nous prouver que s’il est un peu oublié de nos jours, c’est bien à tort. Le récit commence en 1928 au moment où Desnos revient en France, après avoir assisté à La Havane au Congrès de la presse latine. Dans ses bagages, il ramène un passager clandestin, Alejo Carpentier. Grâce à son nouvel ami, il va non seulement réussir à fuir le régime du dictateur Machado, mais trouver à Paris un refuge, un emploi et une communauté d’artistes en pleine effervescence. Les compositeurs travaillent avec les peintres, les écrivains avec les cinéastes, les photographes avec les musiciens. Sans oublier leurs muses, modèles, épouses, inspiratrices. La fièvre créatrice s’empare de chacun d’eux, l’émulation est permanente, les rendez-vous presque quotidiens…
« Tandis qu’il marche vers l’atelier de Man Ray, Robert repense à la soirée d’adieux que Man et Kiki ont donnée pour lui avant son départ pour Cuba. Comme elle lui semble loin! Yvonne était la, ils ont bu des vins délicieux, son amour riait, Kiki a chanté et il a récité des vers de Victor Hugo. Oui c’est ça, il s’en rappelle maintenant, parce que Kiki a fini par lui réclamer gentiment: « Du Desnos, du Desnos! » Alors il a sorti une feuille froissée de sa poche, dépliant le récit en forme de poème qu’il avait écrit à une table du Dôme. En lisant, il les sentait suspendus à sa voix, il entendait la densité du silence de Man Ray, son excitation. Quand il a terminé, le photographe lui a dit avec son accent inimitable:
– Robert, ton poème c’est un film, tu sais? just the script I was looking for. Nothing to change.
Se levant pour finir son verre, d’une démarche que l’ivresse rendait chancelante, l’Américain a demandé à Robert s’il l’autorisait à mettre ses mors en images. Kiki applaudissait, ravie :
– Quelle idée merveilleuse! Je veux participer, Man. Laisse-moi jouer la femme fatale.
Man a hoché la tête en souriant, et Yvonne a souligné qu’avec Kiki la brune, il fallait un blond, pourquoi pas André de la Rivière ? Et pour jouer l’intrus qui enlève Kiki au héros, qui mieux que Robert lui-même ?
¬– On va tourner la dernière scène après Cuba, Bob, a réfléchi Man Ray. Better this way. Je promets, le film est prêt quand tu reviens.
Ce projet euphorise le poète. Depuis toujours, les écrans de cinéma sont le prolongement de ses rêves. »
De cette manière, on voit L’Étoile de mer naître et le rôle moteur qu’y joue la passion amoureuse.

Grâce à un travail documentaire exceptionnel, les femmes qui ont traversé sa vie son ici incarnées, à commencer par Yvonne George pour laquelle il brûle d’une passion d’autant plus intense qu’elle n’est que fantasmée et que la chanteuse et comédienne belge sera emportée dans la mort dès 1930. L’ironie du hasard veut que ce soit lors de son ultime gala qu’il rencontre Foujita et son épouse Lucie Badoud, que le peintre japonais appelle Youki. Desnos s’éprend presque instantanément d’elle.

DESNOS_Youki2© Bibliothèque littéraire Jacques Doucet

Commence alors une sorte de ballet amoureux à trois avant que Foujita ne regagne définitivement le Japon et que Youki n’emménage chez Robert Desnos, ne devienne sa femme et ne l’accompagne jusqu’à ce moment tragique où il partira pour Auschwitz. « Quand il eut passé le pont, les Fantômes vinrent à sa rencontre. »
On n’oubliera pas non plus la courte apparition de la chanteuse de la Nouvelle-Orléans, Bessie de Saussure, qui séduira aussi le poète sensible aux belles voix.

Mais revenons à notre mille-feuille. La seconde couche, tout aussi riche et intense nous plonge au cœur de la création artistique avec une impressionnante liste d’artistes qui se côtoient, s’aiment avant de se détester cordialement, mais sentent combien ils sont complémentaires. De Montmartre on passe à Montparnasse et, nonobstant quelques excès, on essaie sans cesse d’explorer de nouveaux domaines. Ainsi « Robert n‘entend pas limiter sa poésie à un seul support. Pour lui, l’écriture est ce territoire mouvant qui doit se réinventer sans cesse, demeurer une insurrection permanente, une fontaine de lave, des corps joints dans la danse ou l’amour, une voix qui descelle les pierres tombales et proclame que la mort n’existe pas, une expérience sensorielle. » Les surréalistes sont alors au faîte de leur carrière. Un groupe qu’André Breton entend régenter, quitte à attaquer tous ceux qui n’entendent pas suivre le dogme qu’il a édicté. Pour l’auteur de Nadja, Robert « a renié le surréalisme, il s’est vendu à la presse bourgeoise, il a démenti les espoirs placés en lui et stagne désormais dans sa poésie rétrograde et ses alexandrins boiteux, par faiblesse de caractère et auto-complaisance. Pour faire bon poids, André a crû bon d’ajouter une anecdote pleine de sel qui dépeint Robert comme le poivrot de service. Et puis il y a cette phrase si blessante : « Depuis lors, Desnos, grandement desservi dans ce domaine par les puissances mêmes qui l’avaient quelque temps soulevé et dont il paraît ignorer encore qu’elles étaient des puissances de ténèbres, s’avisa malheureusement d’agir sur le plan réel où il n’était qu’un homme plus seul et plus pauvre qu’un autre, comme ceux qui ont vu, je dis : vu, ce que les autres craignent de voir et qui, plutôt qu’à vivre ce qui est, sont condamnés à vivre ce qui “fut” et ce qui “sera”. »
Robert sort en claquant la porte. Marcher, c’est la seule chose à faire quand il n’est que rage. Marcher, tandis que son esprit martèle au rythme de ses pas les mots auxquels plus tard il lâchera la bride. Sa colère est un miroir traversé d’un poing sanglant qui l’étoile en milliers d’éclats meurtriers. Il y a des mois qu’il s’est éloigné du groupe surréaliste, et il sait que la survie du clan repose sur le rejet des individus qui cessent de croire en lui. Mais il n’a pas mérité un tel rejet.
Dans quelques heures, comme presque tous les soirs, il ira retrouver Prévert, Bataille, Masson, Queneau et les autres excommuniés aux Deux Magots. Ils décideront quelle forme donner à cette fureur, comment la pétrifier sous forme d’arme blanche, d’arme de poing, de poing serré. » Là encore, on aimerait raconter tous les épisodes qui vont suivre, les affinités électives, le rôle de la presse et des revues, mais aussi de la radio qui permet à Robert Desnos d’offrir aux Français quelques grands moments de poésie et quelques souvenirs mémorables tels que cette journée Fantômas. Si le bouillonnement intellectuel est quelquefois noyé dans l’alcool et les paradis artificiels, c’est que constamment on cherche les limites et comment les franchir. On aimerait aussi retracer les samedis dans le nouvel appartement qui ont été érigés en rituel par Robert et Youki et qui accueillent semaine après semaine les amis, les frères Prévert, les Fraenkel, les Jeanson et Alejo et les amis des amis, on aimerait aussi revenir sur la création des Artistes Révolutionnaires, sur les belles rencontres comme celle avec Garcia Lorca, par exemple. C’est peut-être à ce moment que Robert pressent sans doute que les poètes doivent s’insurger face aux périls qui montent, s’engager dans le combat politique.

DESNOS_ernst_surrealistesLe tableau de Max Ernst «Au rendez-vous des amis» (1922). © Musée de Cologne 
Le groupe surréaliste est représenté entourant Fédor Dostoïevski. On reconnaît René Crevel, Philippe Soupault, Hans Arp, Max Ernst, Max Morice, Theodor Fraenkel, Paul Éluard, Jean Paulhan, Benjamin Péret, Louis Aragon, Johannes Baargeld, Giorgio de Chirico, Gala Éluard, future épouse de Salvador Dali, et Robert Desnos.

La troisième couche du mille-feuille, celle qui nous dépeint l’histoire du monde, la montée des périls et cette guerre qui arrive peut à priori vous sembler indigeste. Rassurez-vous, il n’en est rien. Ce sont mêmes les plus belles pages du livre. Car nous sommes alors confrontés au combat essentiel, celui où l’on peut – on doit? – mourir pour des idées, celui où les sentiments sont transcendés par l’urgence, celui où la colère face à l’injustice vous remue corps et âme. « La poésie, le théâtre, la peinture et la musique peuvent triompher de la peur et de la haine, créer des ponts entre les hommes. Même si le temps presse, il est encore temps.
Insiste, persiste, essaye encore.
Tu la dompteras cette bête aveugle qui se pelotonne. »
Depuis 1933, on suit la montée du nazisme avec l’édiction des lois qui déchoit les juifs de leur nationalité et de leurs droits civiques, la montée du fascisme et l’envahissement de l’Éthiopie par Mussolini, la Guerre d’Espagne et ce combat inégal entre une armée organisée et des partisans aussi désarmés que novices, la montée de l’extrême-droite en France qui ne va pas hésiter à s’en prendre physiquement à Léon Blum après l’avoir copieusement insulté et va refermer la parenthèse du Front populaire et préparer le terrain aux troupes allemandes.
L’évidence s’impose alors très vite à Desnos: il faut résister. Après sa mobilisation, il part au front, est fait prisonnier puis libéré. Une fois encore, il entend mettre ses mots au service des valeurs universelles dans les colonnes d’Aujourd’hui fondé par Henri Jeanson. Même après la mise sous tutelle par les autorités allemandes, il essaiera de conserver une liberté de parole. Mais l’ennemi aura le dernier mot. Sauf que l’ennemi est à chercher dans les rangs des aigris, des jaloux, des revanchards et non dans ceux des envahisseurs allemands. Une histoire française qui fait tant de mal. Dramatique, terrible, bouleversante. Dont le journal de Youki retrace les ultimes épisodes…
« De toi, je n’ai rien oublié. Ce geste, quand tu te penches et enlèves tes lunettes pour m’embrasser. L’odeur de tes cheveux, le goût de ta salive, la brûlure de tes mains. Le désir qui te change imperceptiblement, donnant un éclat fauve à tes prunelles. La ferveur. Tes yeux traversés d’orages et de tendresse après la jouissance. Le poids de ton corps sur le mien.
Pardonne-moi de m’arrêter là, c’est trop douloureux. »

DESNOS_Dernière_photoDernière photo de Robert Desnos à Terezin

Entre les couches de pâte feuilletée, notre mille-feuille tient grâce à la crème pâtissière, à l’écriture de Gaëlle Nohant. Au moins depuis La part des flammes, on sait avec quel talent elle parvient à dépeindre une atmosphère, à camper des personnages, à entraîner le lecteur dans une histoire. En suivant Robert Desnos, elle devient magicienne, parvient à nous hypnotiser et à nous transformer en dormeurs éveillés. Je prends le pari qu’en refermant cet extraordinaire roman vous serez tous devenus des inconditionnels de Robert Desnos et que vous aurez envie de (re)découvrir son œuvre dont les plus beaux vers parsèment le livre. Peut-être même voudrez-vous adhérer à l’association des Amis de Robert Desnos? Mais vous serez aussi devenus des inconditionnels de Gaëlle Nohant et irez courir chez votre libraire acheter ces deux autres romans disponibles en livre de poche.

Pour aller un peu plus loin:
Le site de l’association des Amis de Robert Desnos
L’Étoile de mer Robert Desnos et la Guerre 1939-1945 Dossier, témoignages et hommages inédits (Cahier Robert Desnos n°6)


Gaëlle Nohant présente «Légende d’un dormeur éveillé» © PAGE des libraires

Autres critiques
Babelio 
Culturebox (Anne Brigaudeau)
Page des libraires (entretien avec l’auteur)
Amis de Robert Desnos (Jacques Fraenkel)
Blog de Nicolas Houguet
ernestmag.fr
Blog Entre les lignes (Bénédicte Junger)
Blog Parenthèse de caractère(s) 
Blog Carobookine
Blog Cathulu 
Blog Lecturissime 
Avis des lecteurs du livre sur lecteurs.com
Blog Le boudoir de Nath 

Les premières pages du livre

Extrait
« L’été 1930 est reparti comme un voleur, emportant sur son dos un sac de mauvais présages. Robert, Youki et Foujita ont regardé les files s’allonger aux portes des soupes populaires, entendu les clameurs montant des ventres affamés. Cette rage qui tourne comme un fauve à la recherche d’un défoulement, fût-il brutal et aveugle. Occuper des journées blêmes, sans horizon. La valse sans fin de gouvernements interchangeables, dont on ricane pour ne pas en pleurer. L’impuissance devant ces marionnettes qui n’ont que patrie et morale à la bouche. Réarmer ou pas, dévaluer le franc ou pas. Faire confiance à l’Allemagne ou redouter cette ennemie de toujours. Fermer les frontières de décrets en motions et en quotas, ou demeurer fidèles à une tradition d’accueil vieille de plusieurs siècles. Un jeu d’échecs où le peuple des crève-la faim est toujours mat, quelle que soit la stratégie retenue. »

À propos de l’auteur
Née à Paris en 1973, Gaëlle Nohant vit aujourd’hui à Lyon. Après L’Ancre des rêves, 2007 chez Robert Laffont, récompensé par le prix Encre Marine, elle publié  La Part des flammes. Légende d’un dormeur éveillé est son troisième roman. Elle est également l’auteur d’un document sur le Rugby et d’un recueil de nouvelles, L’homme dérouté. (Source : Site de Gaëlle Nohant)

Page Wikipédia de l’auteur 
Compte Facebook de l’auteur
Site officiel de l’auteur (semble avoir été mis en veille)

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags :
#gaellenohant #legendedundormeureveille #editionsheloisedormesson #heloisedormesson #RL2017 #roman #rentreelitteraire #thriller #unLivreunePage. #livre #lecture #books #rentreelitteraire2017 #robertdesnos

Domina

HILTON_Domina

En deux mots:
Après Maestra, voici la suite des aventures de l’intrépide Judith, rebaptisée Elisabeth Teerlinc, galeriste à Venise, pourchassé par une bande de traficants qui entendent retrouver un tableau attribué au caravage. Un thriller agréable à lire, mêlant sexe et aventures, voyage et histoire de l’art.

Ma note
★★★ (beaucoup aimé)

Domina
L. S. Hilton
Robert Laffont, collection La bête noire
Thriller
Traduit par Laure Manceau
384 p., 18,90 €
ISBN: 9782221191188
Paru en mai 2017

Où?
Le roman se déroule à Venise, Paris, Rome, Londres, Combe Farleigh, Bath, Lille, Belgrade, Saint-Moritz, Pontresina, Munich, Utrecht, Barcelone, Gênes, Ibiza, Milan, Amsterdam.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Tout ce que vous croyez savoir sur Maestra… est faux.
Judith Rashleigh mène une vie de luxe à Venise. Jusqu’au jour ou son passé remonte à la surface et menace de tout faire s’écrouler. Quelqu’un connaît ses crimes et tente de la faire chanter. Pour acheter son silence, elle doit retrouver une œuvre d’art mythique. Mais elle n’est pas la seule sur le coup… Cette fois-ci, Judith n’a plus aucun contrôle. Surpassée et manipulée, démunie et vulnérable, elle va devoir affronter le plus redoutable des ennemis. Et si elle ne gagne pas cette bataille, elle n’en sortira pas vivante.
Traduit dans 40 pays et déjà en cours d’adaptation par la productrice de Millénium et la scénariste de La Fille du train, Domina est le deuxième volet d’une trilogie noire et érotique.

Ce que j’en pense
Si l’effet de surprise de Maestra, ce thriller érotique qui avait bénéficié l’an passé d’un lancement mondial avec une belle opération marketing à la clef, n’est plus là et que le scénario de ce second tome est peu ou prou construit sur les mêmes situations que le premier, ce thriller n’est reste pas moins agréable à lire. Les tribulations de la spécialiste des beaux-arts, aussi sexy que dangereuse, vous offrirons quelques moment de détente et une récréation bienvenue, surtout si vous êtes en vacances. Les quelques scènes pimentées qui parsèment le livre devant suffire à ne pas vous endormir au soleil.
Dans Domina, on retrouve la belle et sulfureuse Judith Rashleigh sous sa nouvelle identité, celle d’une galeriste vénitienne nommée Elisabeth Teerlinc. Dans la cité des Doges, elle essaie d’oublier la mort du marchand d’art qui lui avait permis de mettre le pied à l’étrier et avait fini tragiquement dans le Tibre. Mais, bien qu’elle se soit évertuée à effacer toutes les traces de ses forfaits, son passé va finir par la rattraper. Une bande internationale de truands est en effet à ses trousses ou plutôt aux trousses du tableau qu’elle avait subtilisé après avoir commis son forfait. « Si je ne me débrouillais pas pour mettre de l’ordre dans tout ça, je pouvais dire adieu à la belle vie d’Elisabeth Teerlinc. »
Finies les fêtes à Ibiza, le luxe et les excès en tout genre, au moins temporairement. Elisabeth doit se mettre à l’abri, tout en essayant de comprendre qui tire les ficelles.
À la manière d’un James Bond, L.S. Hilton choisit de nous faire voyager dans différents endroits, histoire de nous dépayser. On va donc suivre son héroïne à travers toute l’Europe dans une quête très risquée, puisque quelques cadavres vont semer sa route. Accompagnée par un jeune éphèbe et cette fameuse toile attribuée au Caravage, elle devra faire preuve de sang-froid et de finesse pour s’en sortir. Sans oublier la dose d’intelligence et d’érudition dont on sait qu’elle n’est pas dépourvue.
C’est du reste l’un des aspects intéressants de cette trilogie: cette érudition (rappelons que l’auteur a étudié dans de prestigieuses écoles avant d’être critique d’art) nous permet de découvrir des pans intéressants de l’histoire de l’art. Alors, si ce roman ne va pas révolutionner le genre noir et rose avec ses tueurs et ses scènes de sexe, il n’en est pas pour autant dépourvu d’intérêt. La suite et fin de l’histoire est programmée pour l’année prochaine.

Autres critiques
Babelio
Terrafemina (Anaïs Orieul)

Les premières pages

Extrait
« J’étais riche, j’étais indépendante, j’étais libre, et j’étais ici. De mon plein gré, en tant que professionnelle. N’étais-je pas la preuve vivante que si on croit en soi et qu’on suit son rêve on peut arriver à tout ? Bon, mieux valait ne pas s’attarder sur les preuves qui avaient passé l’arme à gauche. Tout ce qui comptait, c’était le pouvoir de l’instant présent, et le mien. Le passé était inutile, Proust et l’infusion de tilleul de sa tante pouvaient aller se faire foutre. Dans la salle de bains, j’ai fait couler de l’eau froide sur mes poignets, avant de prendre une douche et de changer de vêtements, de nettoyer mon visage et d’attacher mes cheveux en un chignon strict. J’avais déjà parcouru tout ce chemin, et il allait falloir plus que le souvenir d’un parfum pour me déstabiliser. Il était temps de se mettre au travail.»

À propos de l’auteur
L.S. Hilton a grandi en Angleterre et a vécu à Key West, New York, Paris et Milan. Après avoir obtenu son diplôme à Oxford, elle a étudié l’histoire de l’art à Paris et à Florence. Elle a été journaliste, critique d’art et présentatrice avant de se consacrer à l’écriture. Elle vit actuellement à Londres. (Source : Éditions Robert Laffont)

Commandez le livre en ligne (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Badge Lecteur professionnel

Tags:
#maestra #lshilton #labetenoire #robertlaffont #domina #editionsrobertlaffont #RL2017 #roman #rentreelitteraire #thriller #unLivreunePage. #livre #lecture #books

L’été en poche (31)

SUTER_montecristo_P

Montecristo

En 2 mots
La probabilité de trouver deux billets de cent francs suisses avec le même numéro est quasiment nulle. Quand Jonas Brand entre en leur possession, il ne s’imagine pas ce qui l’attend. Un thriller économique éclairant.

Ma note
etoileetoileetoile (beaucoup aimé)

Si vous voulez en savoir plus…
Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format

Les premières lignes

L’avis de… Delphine Peras (L’Express)
« Le romanesque n’est pas en reste dans ce scénario machiavélique: tueur à gages, confrérie secrète, chasse à l’homme, Mata Hari surdouée, des seconds rôles peaufinés. Et, surtout, un antihéros attachant, sentimental, un peu déprimé, affolé mais opiniâtre. »

Vidéo


Martin Suter présente « Montecristo», traduit de l’allemand par Olivier Mannoni. © Production librairie Mollat

L’été en poche (30)

TREVIDIC_Ahlam_P

Ahlam

coup_de_coeur

En 2 mots
Un peintre célèbre s’installe en Tunisie et se lie avec une famille à laquelle il apporte aide et savoir. Mais Ahlam et son frère Issam vont suivre deux voies opposées.

Ma note
etoileetoileetoileetoileetoile (coup de cœur, livre indispensable)

Si vous voulez en savoir plus…
Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format

Les premières lignes

L’avis de… Thierry Clermont (Le Figaro)
« Inséparables, les deux enfants de Farhat prennent des chemins différents. Tandis qu’Ahlam, amoureuse de Paul, de 20 ans son aîné, choisit la voie de l’émancipation, son frère Issam se radicalise au contact des fondamentalistes. Le roman, particulièrement bien documenté, décrit avec précision le phénomène de la fanatisation et le fonctionnement des cellules salafistes. »

Vidéo


Marc Trévidic présente son livre sur le plateau de La Grande Librairie. © Production La Grande Librairie