C’est combien?

CALIFE_cest_combien
  RL_automne-2019

 

En deux mots:
«Hôtesse de bar bien payée». Une petite annonce qui va mener Natacha dans la spirale infernale de la prostitution, de Belgique à la rue de Rivoli. Un parcours qui jette une lumière crue sur les relations tarifées, du côté de la prostituée, mais aussi du client.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Le plus vieux métier du monde détaillé

C’est combien? lance la collection «Orties» des éditions The Menthol House, un récit qui retrace le parcours d’une prostituée. Un témoignage éclairant aussi bien du côté de la pute que du client.

C’est l’histoire d’une jeune fille qui se cherche un avenir et qui tombe sur une petite annonce qui propose un emploi d’hôtesse de bar dans un établissement près de Charleroi à la frontière franco-belge. Renseignement pris, il s’agit de pousser les clients à boire, rien d’autre. Celle que l’on appellera Natacha accepte ce boulot simple et bien payé. Elle met alors le doigt dans un engrenage qui va petit à petit la broyer. Car ses collègues ne se contentent pas d’être entraineuses, elles montent avec leurs clients au premier étage. Au bout de quelques jours, elle s’est «sentie un peu mise de côté, un peu ridicule». «Toutes les autres filles montaient en riant. Pourquoi rester, pourquoi ne pas monter? Je tâtonne, palpe dans mon enfance, dans mes souvenirs. Aucune barrière, aucune limite qui ne m’interdise de passer à l’acte. Rien qui ne me dise stop, aucune aspérité, aucune bordure, c’est ouvert, c’est mouvant peut-être, mais c’est ouvert.»
Natacha ne se rend pas compte qu’ici, Aux Sirènes bleues, sa vie vient de basculer. Ce qui ressemble à la liberté totale, pour elle qui gagne en une journée le mois de salaire d’une personne «normale» est un piège qui déjà s’est refermé. Désormais elle est une pute, ou encore une « agenouillée, attoucheuse, bifteck et camelote, couillère, essoreuse, épongeuse de vague à l’âme, gagneuse, grue gonzesse, goualeuse, gourgandine, hotu, lorette (pour une jeune prostituée), louve, magneuse, michetonneuse, môme, omnibus, pouffiasse, ribaude, trotteuse.» Un métier qu’elle va exercer durant des années, d’abord en Belgique puis en France, lorsqu’un «sauveur» décide de la sortir de sa condition et l’emmène à Paris. C’est là, à deux pas du Ritz, qu’elle va établir ses quartiers et alpaguer une clientèle qu’elle a vite fait de catégoriser et de noter : «je les comparais à des crustacés et fruits de mer avec les crevettes, les huîtres, les homards, les crabes, les éponges et les étoiles de mer. Je vous liasse découvrir à quoi correspondent ces différents profils. Car si le plus vieux métier du monde est dégradant, il est aussi le révélateur de la misère sexuelle qui règne en France. Les hommes ont en effet d’abord besoin d’une psychologue, d’une personne qui les écoute, qui puisse tour à tour sauver leur couple ou leur éviter de faire une grosse bêtise. Ce n’est que bien après que viennent les rôles de nymphomane, maman, gouvernante, servante et autre fantasmes.
La force du récit tient d’abord à cette façon de poser les mots justes, à cette narration sous forme de témoignage, de ce que Hugo appellerait des «choses vues», sans pathos et sans jugement. On trouvera toutefois un peu d’ironie, voire d’humour. Ainsi lorsque la narratrice nous explique avec quelle naïveté les hommes veulent croire qu’elle «écarte les cuisses par ce qu’elle aime ça». Quelques vérités qu’il est essentiel de répéter, d’asséner à ceux qui justement s’imaginent au lieu de comprendre, voire de savoir.
Peut-être qu’un homme aura eu lecture différente de ce récit qu’un homme, peut-être qu’un jeune verra différemment cette histoire qu’une personne plus mûre, peut-être qu’une chômeuse jugera autrement cette confession qu’une cadre supérieure… Mais après tout qu’importe, le but est ici, comme le rappelle le slogan choisi pour cette collection Orties «Ça guérit parce que ça pique».

C’est combien?
Anne Calife
Éditions The Menthol House
Récit
112 p., 17 €
EAN 9782919780037
Paru le 1/11/2020

Où?
Le roman se déroule en Belgique, du côté de Charleroi, puis en France, principalement à Paris. On y cite aussi la Normandie.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«C’est combien?», première phrase adressée à une pute. Avec C’est combien?, découvrez jusqu’où l’homme peut aller. Tout est passé en revue: comportements des clients, prestations les plus insolites, force de la destruction, argent qui brûle, abandon de soi, mais aussi, le sacrifice, la sagesse et l’exaltation de la vie. Avec une poésie déconcertante, C’est combien? montre des situations extrêmes où la femme se trouve écartelée entre ces deux divinités: l’argent et le sexe.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
HI-Zine (Téri Trésolini)
Blog Carolivre 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
Commencer
– Il faut lui trouver un nom avant qu’elle ne commence…
Un prénom de femme prostituée contient souvent un y à l’intérieur, le « y » c’est la suggestion, l’ouverture, la brèche, l’embrasure, le rêve doré, Debby, Marylin, Myriam, ou bien le prénom se termine en a, le a suggérant aussi la féminité, la douceur, la rondeur : ils ont le choix. Lola, Sonia, Vanessa, Fiona, Rita, Carolina, il suffit de rajouter un « a » à la dernière consonne.
— Natacha, elle peut s’appeler Natacha, ça sonne bien, hein?
Immédiatement, j’ai accepté ce prénom, ça sonnait russe, sexy et fourré. Tout a commencé à l’âge de 18 ans, par cette annonce lue dans la presse locale, à Charleroi, en Belgique tout près de la frontière française «hôtesse de bar, bien payée». Oui, je l’avoue, je venais de passer mon bac, et je l’avais eu. Incroyable. Une femme, la quarantaine. Elle m’emmène loin, là-bas, dans cette ville inconnue. On a dû rouler plus de six heures pour atteindre la Belgique. Hôtesse de bar, ça sonnait bien.
— Être une femme, bien s’entretenir, ça coûte cher Natacha, très cher, répète-t-elle sans cesse au long du trajet.
Je l’écoute. L’envie. Elle est belle, longue, bien maquillée, bien habillée. De l’assurance, de la confiance. Tout ce que je n’ai pas. Elle me dépose dans un appartement, au-dessus du bar, appelé Aux Sirènes Bleues.
Nous sommes huit filles, là, si jeunes, si mignonnes, une très grosse, une autre très maigre, une blonde, une rousse, je devais être la brune manquante. Soir. Je me maquille. Au moins, c’est certain, là, avec ma bouche rouge et gonflée, mes cils noircis, mes collants, on me verra. De l’eyeliner, un trait noir, ou argenté qui se recourbe. Dans la glace, j’ai encore accentué la féminité, souligné les lèvres, de rose, de rouge-toujours, j’ai encore allongé, incurvé les cils, plaqué les paupières de bleu, de mauve ; le féminin est souvent long, fin, étiré, élancé, encore souligné les seins, offert la poitrine, le féminin est large, rond, et généreux.
Un masque, un déguisement, un appel : j’en ai pleinement conscience.
Hier soir, je ne me souviens plus très bien ce que l’on a fait, je crois juste que l’on a allongé un mec — qui était-ce? — non ce n’était pas un habitué, et qu’on lui avait aspergé le ventre, le bas-ventre de champagne — quel autre alcool, voyons? — et qu’on l’avait puissamment léché, sucé, avalé. Une belle soirée, sous la pleine lune rouge d’équinoxe. Dehors l’automne, dehors la lune éclairait les limaces, les orties et ces escargots qui sortaient, visqueux et mous de leurs coquilles. Le mec — enfin qui était-ce? — on l’avait léché, sucé, avalé. Jusqu’à la dernière goutte. Ils étaient trois à nous regarder et à nous jeter des billets au visage, des billets dans la raie du cul, des billets dans les fentes, dans toutes les fentes. On avait fumé du cannabis, on était ailleurs, on s’ouvrait, on se déchirait, alors on les avait tous déshabillés, et aspirés. Jusqu’à la dernière rosée, jusqu’au dernier centime.
À présent, nous voici, toutes les cinq, au matin, avec nos dix mains coupables sur les bols jaunes en faïence, et, les cinquante ongles rouge vif à saisir les miettes des croissants. Oui, parce que c’est encore moi qui me lève pour aller chercher les croissants à la station essence juste derrière. Le seul endroit correct qui délivre de la bonne pâtisserie française.
Les bouches qui ont avalé le sperme sont encore présentes, les bouches oublient les couilles molles, les poils, et déchirent la pâte feuilletée, avalent le beurre.
En fond, on entendait Marguerite faire le ménage, frotter les murs, taper les tapis, ouvrir les fenêtres en grand, Marguerite ne mangeait jamais de légumes, ni de fruits, c’est pour les vaches, disait-elle, et ne buvait jamais d’eau, ça fait rouiller, affirmait-elle. Marguerite me posait sans cesse des questions, enfin elle répondait souvent à ses propres questions, ce qui me permettait de rester silencieuse.
Elle ne sortait jamais, restant enfermée dans cette maison ; à tour de rôle, on allait lui faire ses courses, acheter sa bière. Cette maison, ses murs, c’était ses cuisses, ses jambes, cette maison, c’était aussi notre corps.

Extraits
« Jusqu’ici, je n’étais pas montée au premier étage, comme les autres, je n’y étais pas obligée, je me contentais d’être hôtesse, de faire boire les hommes. Cela a duré quelques jours, puis je me suis sentie un peu mise de côté, un peu ridicule avec ma paille, mon verre. Toutes les autres filles montaient en riant. Pourquoi rester, pourquoi ne pas monter? Je tâtonne, palpe dans mon enfance, dans mes souvenirs. Aucune barrière, aucune limite qui ne m’interdise de passer à l’acte. Rien qui ne me dise stop, aucune aspérité, aucune bordure, c’est ouvert, c’est mouvant peut-être, mais c’est ouvert. »

« Avec mes clients, je prenais une feuille avec une belle marge, que je divisais en trois colonnes au crayon de papier. Première colonne : l’heure à laquelle je prenais le client, seconde colonne, le type de client, là, c’était le plus amusant, puisque je les comparais à des crustacés et fruits de mer avec les crevettes, les huîtres, les homards, les crabes, les éponges et les étoiles de mer. La troisième colonne correspondait à la somme encaissée, enfin la quatrième, ce que j’en ferai, le loyer, l’eau, tout indispensable, tout le futile, tout le plaisir, coiffure, manucure, massage-gommage, cette paire de chaussures vernies chez Dior. […] Les clients, les plus nombreux : les crevettes. Les crevettes sont les plus tranquilles, presque toujours des hommes mariés, ils ont des sièges bébé, des problèmes de couple, et viennent chercher de la détente. […] Les crevettes ne savent pas comment se changer les idées, comment rêver, petits cerveaux, petites carapaces, et besoin d’une pute pour se sentir exister. C’est que ça parle beaucoup, les crevettes, et il faut les écouter, les laisser parler, parler. Pas de filles à séduire, suffit de payer, pas d’efforts à faire, et hop, ça leur plaît aux crevettes. Fellation-sodo-éjaculation faciale, grand classique, que recherchent toutes les crevettes.»

«La destruction, c’est surtout une façon de se protéger du présent»

«Se prostituer, c’est avant tout une philosophie, un art de vivre, une ouverture vers les autres, vers le plaisir. Une pute, c’est l’abondance. De matières, de sensations, de sentiments. Du cuir, de la fourrure. Une pute, c’est des cris de plaisir, des chéris, c’est bon ; des encore encore, encore, toujours.»

À propos de l’auteur
Anne Calife, de son premier nom d’auteur Anne Colmerauer, partage sa vie entre Paris et Metz. Influencée par ses études de médecine, son écriture s’inspire du vivant. Elle a publié aux éditions Mercure de France, Galimard, Albin Michel, Editions Héloïse D’Ormesson, Balland.
Dans ses livres, repris par la collection Orties, elle explore les vibrations d’aujourd’hui en pointant du doigt, les dérives, marges (solitude, exclusion, folie, dépendances) mais aussi les bonheurs de la vie, fugaces et fragiles. (Source: The Menthol House)

Page Wikipédia de l’auteur

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Un jour comme les autres

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En deux mots:
Éric Deguide a disparu. La voiture de ce prof de droit a été retrouvé sur un parking d’aéroport sans que les caméras de surveillance ne puissent le localiser. Un mystère qui laisse la police perplexe, sur lequel les journalistes d’investigation se cassent les dents et une compagne désemparée. Et s’il fallait tout reprendre depuis le début…

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Une disparition et des questions

En éclairant sous plusieurs angles la disparition inexpliquée d’un prof de droit Paul Colize nous offre bien plus qu’un roman noir ou un suspense haletant. «Un jour comme les autres» pose aussi quelques questions universelles.

« Avis de recherche – Disparition de longue durée; Date : 14.11.2014; Lieu : Ixelles
Le matin du vendredi 14 novembre 2014, M. Éric DEGUIDE, un homme âgé de 34 ans, a quitté le domicile de sa compagne situé à Ixelles. Depuis, il ne s’est plus manifesté. M. DEGUIDE mesure 1 m 92 et est de corpulence mince. Il a les yeux gris-bleu et les cheveux châtains. Au moment de sa disparition, il était vêtu d’un jeans bleu, de bottines brunes et d’une veste bleu marine. M. DEGUIDE circulait à bord d’un véhicule de marque SAAB, immatriculé FBG.454. Ce véhicule a été découvert dans le parking de l’aéroport de Zaventem en date du 19 novembre 2014.
Publié le 15/12/2014 à la requête du Procureur du Roi de Bruxelles. »
On le sait, les chiffres sont aussi impressionnants qu’inquiétants: tous les ans des milliers de personnes disparaissent sans que l’on puisse retrouver leurs traces. Et si certaines de ces disparitions sont volontaires, celle d’Éric n’est pas explicable, notamment pour Emily, sa compagne. Aucun fait, aucune raison, aucun mobile ne peut étayer un quelconque scénario. Voici maintenant des semaines que la police enquête sans succès. Pire même, le mystère ne fait que s’épaissir au fil des jours.
Sa voiture a été retrouvée sur un parking sans que les caméras ne filment son arrivée. Elle est stationnée sur un parking d’aéroport, mais son propriétaire n’a pas pris d’avion…
Face à toutes ces questions sans réponses, Emily essaie de s’accrocher, espère une information.
Paul Colize construit fort habilement ce suspense en mettant en scène non seulement la police, mais les autres personnes qui s’intéressent à ce mystère. Il y a là les journalistes du Soir, Alain Lallemand et son collègue Fréderic Peeters. La cellule d’investigation du quotidien n’entend pas lâcher le morceau. Il y a ensuite les internautes, des amateurs qui se passionnent pour ce type d’histoires et utilisent le réseau pour se documenter, élaborer des scénarios, vérifier des pistes. Le milieu universitaire et les collègues d’Éric, à commencer par son ami François Maertens, voudraient aussi comprendre. Sans oublier Ariane, la première épouse du disparu.
Les semaines et les mois passent. Emily, telle Pénélope, s’installe dans une longue attente, entre espoir et résignation. Pour tenir, elle a ses amis, la musique – elle est soprano – et son refuge en Italie.
Et si les faits ne s’étaient pas déroulés comme on l’imagine depuis le début? Et si on s’était concentré sur des faits trop évidents pour être vrais? Et si on avait interrogé les fausses personnes? Et si on avait écarté un peu trop vite le témoignage indiquant qu’Éric se trouvait au casino de Namur? Et si son travail avait un rapport avec sa disparition?
Petit à petit, c’est un autre scénario qui se dessine. Paul Colize réussit alors le tour de force d’entraîner son lecteur dans une autre histoire, tout aussi passionnante. Convoitises, espionnage industriel, engagement militant, groupes de pression et puissance financière vont pimenter ce roman qu’il est bien difficile de lâcher, avide d’avoir enfin le fin mot de l’histoire.

Un jour comme les autres
Paul Colize
Éditions Hervé Chopin
Roman
448 p., 19 €
EAN 9782357204621
Paru le 07/03/2019

Où?
Le roman se déroule principalement en Belgique, notamment à Bruxelles, Ixelles et environs. On y évoque aussi l’Italie, à Ranco.

Quand?
L’action se situe de 1914 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Un matin comme les autres, Éric Deguide prend les clés de la voiture, lance un dernier regard vers Emily, hésite et part sans se retourner. Depuis, réfugiée sur les bords du lac Majeur, Emily ne peut se résoudre à cette disparition, d’autant que la police semble avoir classé le dossier. Elle, continue de chercher des traces d’Éric, d’essayer de comprendre. Jusqu’au jour où Alain Lallemand, journaliste d’investigation au Soir prend contact avec elle. Lui aussi a connu Éric, et lui non plus ne veut pas se résoudre.
Plonger dans un roman de Paul Colize, c’est plonger dans les profondeurs de l’âme humaine, là où se cachent ses secrets les plus noirs. Un Jour comme les autres navigue avec finesse entre silence et vérité, ombre et lumière, humour et émotion.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Le carnet et les instants (Nicolas Marchal)
Blog Quatre sans quatre 
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EmOtionS blog littéraire
Les chroniques de Goliath
France Net Infos (Jennifer Monnot)


Paul Colize présente son roman «Un jour comme les autres» © Production Librairie Mollat

INCIPIT (Les premières pages du livre)
Prologue
Il prit les clés de la voiture dans sa poche et jeta un coup d’œil dans sa direction.
Elle n’avait rien remarqué.
Comme chaque matin, elle prenait son café en écoutant un air d’opéra.
Plus d’une fois, il avait été tenté de tout lui raconter.
À présent, sa décision était prise. Il ne reculerait pas et respecterait la promesse qu’il s’était faite.
Il lui adressa un signe de la main et partit sans se retourner.

Ouverture
Les violons frémissent.
Ma voix se mêle à celle de Beverly Sills, si pure et lumineuse.
— Quel sangue versato al cielo s’innalza. Si vil tradimento, delitto si rio clemenza non merta, non merta pietà.
Ce sang versé s’élève vers le ciel.
Une si vile trahison, un crime d’une telle noirceur, ne mérite ni clémence ni pitié.
Les opéras de DonizettFi me bouleversent. Robert Devereux rayonne d’une beauté crépusculaire. Le finale est éblouissant, son interprétation d’une exigence démesurée.
Je tends les mains, les doigts crispés.
— Mirate quel palco, di sangue rosseggia.
Le miroir renvoie mon image.
Le temps où j’y voyais une jeune femme déterminée, orgueilleuse, prête à relever tous les défis me paraît bien loin. Le peignoir dénoué, les cheveux trempés, les yeux cernés, j’ai l’air d’une folle échappée d’un asile.
— È tutto di sangue il serto bagnato.
La vieille reine sait qu’il est trop tard. Elle est ivre de douleur. Des visions l’assaillent. La couronne d’Angleterre baigne dans le sang. Un spectre parcourt le palais en brandissant sa tête décapitée.
L’intensité dramatique atteint son paroxysme.
— Un orrido spettro percorre la reggia, tenendo nel pugno il capo troncato.
Je pose un genou à terre.
Dany serait morte de rire. Elle n’a jamais rien compris à l’opéra. Comme beaucoup, elle n’en comprend pas la modernité. L’opéra transcende le drame humain, illumine les instants de joie, noircit les moments de tristesse.
— Pallente del giorno il raggio si fè. Dov’era il mio trono s’innalza una tomba, in quella discendo, fu schiusa per me.
Les rayons du jour pâlissent. Où se trouvait mon trône, une tombe s’élève. J’y descends, elle s’est ouverte pour moi.
Les lèvres tremblantes, je monte crescendo vers le sommet de l’aria, le mi soutenu qui déchire l’âme.
La souffrance, la détresse et l’amour s’amalgament dans cette seule note.
— Non regno, non vivo.
Mon règne, ma vie, tout est fini.
L’orchestre boucle les dernières mesures.
Tel un pantin désarticulé, je m’allonge sur le sol, les yeux fermés.
Le point d’orgue, majestueux et grave, résonne dans le salon.
Le silence s’installe, à peine troublé par le bruit de la pluie sur les vitres.
Je reste immobile.
Les larmes me montent aux yeux.

Acte 1
1. Des instants volés aux ténèbres
La pluie s’est arrêtée.
J’avance sur le balcon. Un épais brouillard avale le lac, envahit les montagnes, engloutit la vallée. Seule la silhouette fantomatique du clocher émerge de la grisaille.
Je frissonne, m’enveloppe dans mon peignoir.
D’après les guides touristiques, le lac Majeur change de couleur selon les saisons. À les croire, il n’aurait pas plus de quatre nuances dans sa palette.
Au rythme de mon humeur et de mes états d’âme, il passe du vert jade au bleu ardoise, se pare d’outremer, scintille de mille feux ou sombre dans le noir le plus désespérant.
Shargi allonge son museau entre les barreaux, renifle l’air et se met à gémir.
La moindre perturbation l’effraie.
Je pose une main entre ses oreilles, lui caresse l’échine.
— Tout va bien.
Nous l’avons adoptée en octobre 2014. Un coup de tête de sa part, comme souvent. Il voulait sauver la vie d’un chien et le prendre pour compagnon de nos balades en forêt.
Le samedi, nous sommes allés au refuge d’Anderlecht où nous avons parcouru les couloirs, suivis par les regards craintifs des chiots abandonnés. J’avais envie de libérer tous les animaux. Lui, pestait contre les gens irresponsables.
Nous sommes arrivés devant sa cage. Elle s’est levée, s’est mise à aboyer. Elle nous avait choisis.
Elle avait un an quand ses maîtres l’ont oubliée sur une aire d’autoroute par un matin de septembre. Je l’imagine née des amours entre un labrador et un husky. Elle a le corps du premier et les yeux du second.
Le sifflement de la bouilloire retentit.
Je rentre, prépare le café et glisse deux tranches de pain dans le toaster. Je prends le pot de miel en jetant un coup d’œil machinal à l’avis de recherche punaisé sur la porte de l’armoire.
Je ne peux m’empêcher de le parcourir à longueur de journée. Mon appartement est sans doute le dernier endroit où il reste affiché. Il y a bien longtemps que les commissariats l’ont retiré pour faire place à des affaires plus récentes. Ils estiment qu’il faudrait construire une muraille de Chine dans chaque poste de police pour répondre à la demande.
Je saisis un marqueur.
20 juillet 2016.
614e jour.
Je ne crois pas au hasard, je fais confiance aux chiffres.
Je suis née le 22 mai 1985. Gémeaux ascendant Lion. Je suis ambitieuse, loyale et généreuse. Mon sens de la justice me met souvent dans des situations délicates.
En numérologie, mon chemin de vie est le 5. J’oscille entre dépendance et indépendance. Je séduis par mon charme, mes paroles et mon esprit.
Mes changements de ligne de conduite sont fréquents. J’aime les déplacements et les déménagements. Je m’investis sans réserve pour atteindre mes objectifs.
Avant ce matin de novembre, je me serais reconnue dans ce portrait.
Un de mes âges-clés est 31 ans. Les prochains, 40 et 49 ans.
Le 22 mai 1985, je venais à la vie et lâchais mon tout premier cri. Ce même jour, Jean-Paul Kauffmann était enlevé à Beyrouth. Ses ravisseurs l’ont libéré après 1 037 jours de captivité.
À son retour, meurtri, diminué, le journaliste français a déclaré avoir survécu grâce à quelques livres qu’un de ses geôliers lui avait laissés, dont la Bible et le deuxième tome de Guerre et Paix de Tolstoï qu’il a lu et relu vingt-deux fois à la lueur d’une bougie.
J’entame ma quinzième lecture.
Je pourrais citer certains passages de tête, les plus touchants, ceux qui m’ont rappelé que les plus beaux souvenirs ne sont que des instants volés aux ténèbres.
« Il était parvenu à ce degré qui nous rend bons et parfaits, car, lorsqu’on est heureux, on ne croit plus ni au mal, ni au chagrin, ni au malheur. »
Dans 423 jours au plus tard, il réapparaîtra, quelque part au bout du monde, amaigri, flottant dans ses habits. Il chassera les doutes, apportera les réponses, me libérera de ma culpabilité.
Tout rentrera dans l’ordre.
Je t’attendrai à l’aéroport, tremblante d’émotion. Tu sortiras de l’avion. Tu me verras au bas de la passerelle, ressuscitée. Tu redresseras les épaules. Tes yeux s’illumineront. Tu avanceras vers moi, la démarche hésitante.
Nous reprendrons notre vie.
Comme avant. »

Extrait
« Avis de recherche – Disparition de longue durée
Date : 14.11.2014
Lieu : Ixelles
Le matin du vendredi 14 novembre 2014, M. Éric DEGUIDE, un homme âgé de 34 ans, a quitté le domicile de sa compagne situé à Ixelles.
Depuis, il ne s’est plus manifesté.
M. DEGUIDE mesure 1 m 92 et est de corpulence mince. Il a les yeux gris-bleu et les cheveux châtains. Au moment de sa disparition, il était vêtu d’un jeans bleu, de bottines brunes et d’une veste bleu marine.
M. DEGUIDE circulait à bord d’un véhicule de marque SAAB, immatriculé FBG.454. Ce véhicule a été découvert dans le parking de l’aéroport de Zaventem en date du 19 novembre 2014.
Publié le 15/12/2014 à la requête du Procureur du Roi de Bruxelles. »

« Je suis revenue à Ranco en février de l’année passée. Au départ, je comptais m’y arrêter une semaine ou deux, le temps d’expier ma faute, de fuir les regards inquisiteurs et les reproches muets.
Je voulais revivre une page de notre histoire, sentir ta présence, admirer tes mains, ta nuque, t’écouter.
Quand j’ai pris la décision de rester, Martha m’a trouvé un appartement meublé au dernier étage de la maison de Teresa, la pharmacienne. Elle me le loue pour le prix d’un cappuccino.
Un petit salon lumineux, une chambre monacale, une minuscule salle de bains dans laquelle je me cogne de tous côtés. Les poutres apparentes lui donnent un charme désuet. Une glycine centenaire court sur la façade et étend ses coursonnes jusque sous la toiture. En avril, elle déverse ses grappes de fleurs sur mon balcon et m’enivre de son parfum.
De là-haut, j’ai une vue plongeante sur l’église du village, les ruelles tortueuses et l’immensité du lac. Par temps clair, je distingue Verbania et le sommet du Gridone à la frontière suisse. L’immuabilité des montagnes m’apaise.
Un matin, Teresa a frappé à ma porte. J’avais chauffé ma voix et entonnais Sí. Mi chiamano Mimì, l’une des plus belles arias de Puccini. N’importe qui doué de sensibilité ressentira des frissons en écoutant l’interprétation de Mirella Freni. »

« Les crimes en Belgique
Forum sur les affaires criminelles belges
Sujet : Disparition d’Éric Deguide, le 14 novembre 2014; Date: Mar 6 jan 2015 – 11: 25; Modérateur : Michel Lambert
Dans cette affaire de disparition, plusieurs éléments troublants restent sans réponse.
Les topics suivants sont développés dans des forums spécifiques :
1. La personnalité du disparu
2. Les éléments d’enquête
3. La découverte du véhicule
4. Zones d’ombre
Dans le domaine de vos possibilités, nous vous demandons de poster en citant vos sources. »

« Dès le début de l’affaire, plusieurs éléments avaient déconcerté les enquêteurs. Pour commencer, ils n’avaient décelé aucune trace du passage de Deguide à l’aéroport.
Avant les attentats du 22 mars 2016, il n’était pas possible d’obtenir ces informations, sauf si l’on pouvait préciser le nom de la compagnie aérienne ou la destination choisie. Ces données étaient d’autant plus difficiles à récolter s’il s’agissait d’un départ de dernière minute et si aucun bagage n’avait été enregistré. Aucun rendez-vous n’avait été noté dans son agenda le jour de sa disparition et personne ne s’était inquiété de son absence à une quelconque réunion. L’examen de sa messagerie électronique et de son compte bancaire n’avait apporté aucune information supplémentaire, pas plus que l’audition de ses confrères, de sa famille et de ses amis. Le rapport de téléphonie ne présentait aucun appel inconnu, ni émis, ni reçu. L’arrêt de l’activité s’était produit le 14 novembre à 8 h 45, heure à laquelle l’appareil avait été géolocalisé pour la dernière fois à Ixelles. Cela signifiait qu’il avait été coupé, que la batterie avait été enlevée ou qu’il avait été détruit. Enfin, la Saab de Deguide avait été découverte dans le parking de Zaventem, mais ne semblait jamais y être entrée. La police avait visionné les vidéos, mais n’avait trouvé aucune image. Elle n’apparaissait nulle part, comme si elle avait rejoint son emplacement par téléportation. Lorsqu’elle avait été retrouvée, Emily s’était immédiatement rendue à l’aéroport. Elle avait constaté que le siège côté conducteur avait été avancé alors qu’il était habituellement reculé au maximum considérant la taille de Deguide. De nombreuses empreintes digitales furent prélevées dans l’habitacle en plus de celles de Deguide et d’Emily, mais le volant, le pommeau de changement de vitesse et les poignées des portières avaient été nettoyés avec soin. »

À propos de l’auteur
Paul Colize est né à Bruxelles d’un père belge et d’une mère polonaise. Il vit aujourd’hui à Waterloo. Il a été lauréat des prix Landerneau du Polar, Polars Pourpres et Boulevard de l’Imaginaire, Arsène Lupin, Plume de Cristal, Sang d’Encre des lecteurs et finaliste du prix Rossel et du Grand Prix de la littérature policière. Un Jour comme les autres est son treizième roman. (Source : Éditions HC)

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La partition

BRASSEUR-la-partition

En deux mots:
Koula épouse un représentant suisse et quitte la Grèce pour la Suisse. Les deux fils qu’elle va mettre au monde ne le guériront pas de son mal-être et des incartades de son mari. Elle divorce mais ne peut emmener que l’un de ses fils avec elle. En refaisant sa vie, en mettant au monde un troisième fils, elle va revivre «la partition».

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Koula et ses trois fils

En racontant dans «La Partition» l’histoire d’une femme mariée trop vite et la destinée de ses trois fils entre Grèce, Belgique et Suisse, Diane Brasseur confirme son talent de prosatrice sensible.

Pour son troisième roman après Les Fidélités et Je ne veux pas d’une passion, Diane Brasseur nous propose le portrait d’une femme qui aura trois enfants qui seront ballotés dans trois pays différents et que l’on suivra durant trois générations.
La Partition s’ouvre en 1977, au moment où les trois frères doivent se retrouver, à l’occasion du concert donné par le benjamin au Victoria Hall à Genève. Mais Alexakis le violoniste va apprendre la mort subite de son aîné. Une manière de mettre en exergue le titre très juste de ce roman qui entraîne le lecteur par cercles concentriques jusqu’au cœur de «la partition».
Tout commence dans les années vingt, lorsque Paul Peter K, un représentant en porcelaines de Langenthal croise le regard de la belle Ekatarina sous le bleu du ciel de sa Grèce natale. Elle a seize ans et rêve d’évasion. En l’épousant, Paul Peter lui fait miroiter un avenir radieux. Mais Ekatarina, que l’on surnomme Koula, va vite déchanter. Sa vie en Suisse se transforme en cauchemar, pas seulement en raison des brumes et du froid, mais aussi par la difficulté à se faire accepter par sa belle-famille dont elle ne parle pas la langue, et surtout par les absences de plus en plus répétées d’un mari volage.
Quand elle mettra au monde Bruno K, le choc sera rude. Elle apprend que ce fils qu’elle imaginait comme une bouée de sauvetage est infecté par la syphilis.
Koula entend se battre pour lui offrir une belle vie. Un tempérament qu’elle aurait volontiers aussi mis au service de Georgely, son second fils.
Mais le choix qui lui est offert est cruel. Si elle divorce, les enfants seront répartis entre père et mère. Une partition qu’elle est contrainte d’accepter et choisit celui qu’elle considère le plus faible, Bruno K, avec lequel elle retourne en Grèce.
C’est là que l’histoire va étonnamment se reproduire. Elle essaie d’effacer sa dépression dans les bras d’un nouvel homme. Un Belge qu’elle va épouser à son tour, suivre en Belgique et lui donner un fils – alors qu’elle était persuadée de porter une fille. Alexakis passera du reste ses premières années dans le décor rose et avec la layette préparée dans cette éventualité.
La nouvelle partition qui arrive alors est celle provoquée par la Seconde Guerre mondiale et l’exil, à nouveau.
Diane Brasseur décrit admirablement cette famille recomposée en nous offrant toute la gamme des variations et des sentiments. L’abandon et les culpabilité, la fratrie essayant de renouer des liens distendus, les belles-familles soit toxiques, soit intégratrices. Le tout sous le regard d’une Koula cherchant à faire bonne figure dans ce chaos.
Variation sur le thème de la destinée – que serait l’histoire si elle avait choisi Georgely plutôt que Bruno K? – ce roman est aussi construit autour de la musique, d’une passion qui permet de laisser la tragédie de côté pour se concentrer sur son art. Bruno K étudie le piano, son frère Alexakis le violon. La musique qui aurait dû les réunir mais ne restera qu’en fond sonore de cette tragédie intense, émouvante, déchirante.

La partition
Diane Brasseur
Allary Éditions
Roman
448 p., 20,90 €
EAN 9782370732811
Paru le 02/05/2019

Où?
Le roman se déroule en Grèce, en Suisse et en Belgique.

Quand?
L’action se situe des années 1920 à la fin des années 1970.

Ce qu’en dit l’éditeur
De la Grèce aux rives du lac Léman, une superbe fresque familiale.
Un matin d’hiver 1977, Bruno K, professeur de littérature admiré par ses étudiants, se promène dans les rues de Genève. Alors qu’il devise silencieusement sur les jambes d’une jolie brune qui le précède, il s’écroule, mort.
Quand ses deux frères Georgely et Alexakis apprennent la nouvelle, un espoir fou s’évanouit. Le soir même, ils auraient dû se retrouver au Victoria Hall à l’occasion d’un récital de violon d’Alexakis. Pour la première fois, la musique allait les réunir.
La Partition nous plonge dans l’histoire de cette fratrie éclatée en suivant les traces de leur mère, Koula, une grecque au tempérament de feu.
Elle découvre l’amour à 16 ans, quitte son pays natal pour la Suisse dans les années 20 et refera sa vie avec un homme de 30 ans son aîné. Une femme intense, solaire, possessive, déchirée entre ses pays, ses fils et ses rêves. Une épouse et une mère pour qui l’amour est synonyme d’excès.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Je vous écris pour ne pas rester seul trop longtemps, c’est mauvais. C’est mauvais mais on ne peut s’en empêcher. On allume une cigarette et tout le paquet se vide peu à peu. Comme les souvenirs. Ils ne reviennent jamais seuls. »
Lettre de Bruno K à sa famille,
22 mai 1942

GENÈVE. 12 JANVIER 1977.
Chacun porte en soi une mélodie.
Bruno K descend du train, gare de Genève, et sur le quai, il regarde les passagers pressés ou perdus.
Il a pris l’InterRegio de 8 h 27 qui relie Meyrin à Genève Cornavin.
Dans le wagon, il a salué d’un hochement de tête les habitués qui pendulent tous les jours comme lui.
Chaque matin, un rythme musical détermine l’allure de Bruno K.
Si par exemple dans sa tête il chante la Toccata et fugue en ré mineur de Bach, alors il marche nettement, sans fioriture, ni trop vite, ni trop lentement.
Si dans sa tête, c’est la ronde du Cinquième concerto de Beethoven qui résonne, il court presque.
Quand il flâne, à coup sûr il fredonne La Mer de Debussy.
Il peut lui arriver de penser à des rythmes différents, alors sa démarche change. Tous les trente mètres Bruno K ralentit ou accélère comme un pantin indécis.
Dans ces moments-là, il se dit qu’autour de lui les gens doivent le prendre pour un cintré.
Bruno K fait claquer la semelle de ses souliers, lacés, cirés, dans le tunnel des piétons sous les quais. Il n’attend pas d’être sorti pour allumer sa première cigarette, une Craven A.
Quelle musique entend-il, ce matin ?
Sa démarche est alerte. Bruno K avance dans le hall de la gare comme dans la vie, à grandes enjambées et la tête la première. Il a le front bombé des volontaires.
Son pardessus vole comme une cape. Pas de sacoche ni de mallette, Bruno K aime se sentir libre et voyager léger. Sa cravate est assortie à son complet.
Il cache ses cheveux courts et bouclés sous un chapeau en feutre gris. Son eau de Cologne, Acqua di Selva, lui donne une odeur de Méditerranée. Il s’est rasé de près ce matin, Bruno K a horreur de la barbe de trois jours qui transforme ses joues en papier de verre. Avant de sortir de la salle de bains, il a arraché d’un coup sec et précis un poil disgracieux entre ses sourcils.
Le soleil est déjà haut pour un matin d’hiver, il tape contre la baie vitrée du grand hall Nord et l’éblouit.
Bruno K cligne des yeux.
Il a les yeux bleus de sa mère et le regard si clair, il ne peut rien cacher : ni le désir, ni la jalousie, ni l’ennui, ni la déception, ni la peur.
Sa paupière droite ourlée de rouge – une vieille kératite mal soignée – le démange. Bruno K se frotte l’œil comme un enfant mal réveillé.
Dehors, l’air vif du matin lui fait du bien. Le temps est sec et le ciel dégagé. Dans le train, Bruno K a dû ouvrir le bouton du col de sa chemise – sans défaire son nœud de cravate – parce que le wagon était surchauffé.
Un instant il a eu un coup de fatigue mais il n’y a accordé aucune importance. Il a mis son début de migraine sur le compte de l’enfant bruyant assis en face de lui.
8 h 42, Bruno K sort de la gare et passe sous l’horloge: il est en avance.
À l’université on le surnomme « pendule » à cause de son extrême ponctualité. Au début de chaque cours, il retire sa montre et la pose sur son bureau. Après la sonnerie, il n’accepte plus les étudiants, sauf si c’est une jolie fille.
Bruno K est directeur de la section littéraire de l’université de Genève.
Sa salle de classe est au dernier étage. Quand ils y montent, les étudiants disent qu’ils vont au paradis.
Ses cours sont pleins, son estrade est une scène.
De combien de vocations est-il à l’origine ?
Quand ils s’installent dans le brouhaha des chaises, Bruno K regarde ses étudiants. Il les imagine dans leur chambre de bonne sous les toits, la nuit, travailler à leur bureau, entre un lit et des plaques de cuisson.
Dans sa salle de classe, il est le témoin de leurs grands rêves et des premières amours. Il voudrait leur dire : « moi aussi, j’étais à votre place ».
Puisqu’il est en avance, Bruno K va faire un détour par le lac.
Du Léman il ne se lasse pas, même si la vue est plus belle depuis Lausanne.
Ce matin, Bruno K ne saurait dire où commence et où termine le lac.
Dans la rue il regarde les femmes marcher. Il pourrait se perdre à les suivre, leur déhanchement le fascine. Il a la prétention de croire qu’il connaît les hommes en général et les femmes en particulier.
Pour les rendre heureuses, il ne suffit pas de les faire rire, il faut les faire danser.
Bruno K a besoin des femmes.
Devant lui, à quelques mètres, une grande brune trotte dans ses bottines. Sous une gabardine en cuir, elle porte une jupe dont le tissu à carreaux noir et beige semble épais.
De la laine?
La toilette des femmes en Suisse l’étonne, il ne les trouve pas assez apprêtées. Pour les fêtes, il est allé passer quelques jours à Paris, les femmes y sont plus élégantes.
Bruno K préfère l’hiver à l’été. Au moins quand il fait froid, les Suissesses portent des bas. Pas de poils, pas de cicatrices, pas de petites veines violacées qui courent le long de leurs jambes.
En fixant l’arrière de ses mollets fins et galbés, Bruno K se demande si sous sa jupe en laine, la jolie brune porte des bas ou des collants.
Prélude en ut majeur de Bach : il accélère.
Bruno K a la nostalgie de la soie, du nylon et des coutures.
Ah, les collants, cette hérésie qui déforme les fesses des femmes.
Dis-moi, ma jolie, ce matin devant ton miroir, as-tu enfilé une paire de bas ou des collants?
Pour seule réponse, avec ses jambes, elle tricote devant lui. La ceinture de sa gabardine se balance. La boucle argentée cogne dans les rétroviseurs des voitures garées rue des Alpes. Elle va finir par blesser quelqu’un, se dit Bruno K.
Sa jupe est si serrée, elle doit faire des petits pas. Sous le tissu à carreaux, il imagine les cuisses qui frottent l’une contre l’autre. Ses yeux étincellent.
Il l’a presque rattrapée. Maintenant, Bruno K aperçoit le profil de la jolie brune. Couvert de taches de rousseur, son nez en trompette dépasse d’un col en fourrure noir. Elle regarde en l’air comme si le ciel était un plan des rues de Genève. Sous son bras gauche elle a glissé un périodique féminin, mais Bruno K n’arrive pas à lire les titres.
Elle porte des collants, c’est sûr. Les jeunes femmes aujourd’hui ne mettent plus de bas, même sans jarretière. C’est inconfortable.
Les pavés de la rue des Alpes la déséquilibrent, elle ralentit.
Quand trouverai-je une femme qui marche harmonieusement, soupire Bruno K, en crachant la fumée de sa Craven A.
En tombant sur les genoux, un juron lui échappe. Pas un juron élégant de professeur comme « bonté divine » ou « sapristi ».
«Il faut savoir jurer dans la vie» répète Bruno K à ses étudiants, «dire des gros mots avec intensité».
Il a failli se brûler le pouce avec son mégot de cigarette. Sur le trottoir, son chapeau roule comme les virevoltants dans le désert au début des westerns.

Extraits
« LAUSANNE. 12 JANVIER 1977
Quand elle apprend la nouvelle, elle ne voit que le dos d’Alexakis à travers la double porte vitrée qui sépare la chambre du salon, dans la suite de l’hôtel.
On pourrait croire qu’il est prostré, mais non, Alexakis est penché au-dessus de la table. Absorbé, il remonte le mécanisme de sa montre.
Ce matin, le téléphone n’arrête pas de sonner à cause de cette histoire de violon. D’abord l’agent, puis l’organisateur, sans oublier le producteur. Tout le monde s’affole.
Le luthier a dit 14 h 00.
14 h 00 c’est juste mais cela joue encore. Le train est à 14 h 34, il arrive à Genève Cornavin à 15 h 20 où un chauffeur les attendra.
Alexakis sera dans la salle à 15 h 45 et sur scène à 15 h 50. Sans doute faudra-t-il écourter la répétition pour qu’il puisse dormir une heure dans sa loge.
Le concert commencera avec retard, à 20 h 45 ou à 21 h 00. Le public aime bien attendre, Gabrielle l’a remarqué, cela donne à la représentation un caractère exceptionnel.
Est-ce par crainte d’une annulation?
Dès que le rideau se lève, comme un soulagement, les applaudissements explosent.
Alexakis est préoccupé ce matin, il est encore plus distrait que d’habitude.
Cette nuit, il a fait le même cauchemar: il joue sur un violon sans corde.
Sur la scène d’un théâtre inconnu, l’orchestre démarre une longue introduction, du Mozart. À ce moment-là, Alexakis remarque que son violon est nu.
Il tente d’accrocher le regard du chef d’orchestre pour lui signaler qu’il y a un problème, il hésite à arracher le violon d’un autre ou à s’enfuir. L’attente est interminable.
Enfin c’est à lui, l’assemblée silencieuse le regarde. Alors il prend la position et fait corps avec son instrument, les jambes légèrement écartées et bien ancrées dans le sol, les épaules relâchées, il pose son menton et lève l’archet.
Alexakis ferme les yeux mais aucun son ne sort.
En se réveillant à trois heures, en sursaut, il ne se souvenait plus dans quelle chambre d’hôtel il était.
Même avec la présence rassurante de Gabrielle, il lui a été impossible de retrouver le sommeil. Le lit était inconfortable et hostile. Les draps, trop chauds et les oreillers trop mous. »

« Il y a quatre jours, Alexakis a fêté ses 46 ans mais il est de ces hommes à qui il est impossible de donner un âge.
Sans doute parce qu’il est grand et maigre.
Alexakis est beau mais il ne le sait pas, il ne cherche pas à plaire.
Comme les enfants, il rit les yeux plissés et la tête en arrière.
Dès qu’il se concentre, il enroule ses cheveux bruns et bouclés autour de son index. Cela s’appelle la trichotillomanie, Gabrielle s’est renseignée, inquiète de voir apparaître sur le haut de son crâne le début d’une calvitie.
On pourrait croire qu’il est timide mais il s’agit d’autre chose. Alexakis est secret. Les questions le bousculent. Il a besoin de silence et de temps pour s’exprimer.
Sa voix peut être aussi faible qu’un mince filet d’eau. Certains jours, il parle si doucement, Gabrielle ne cesse de lui demander de répéter ce qu’il vient de dire.
Alexakis n’est pas lâche, il ne manque ni de courage ni de franchise, mais cela lui est difficile de soutenir le regard d’un autre parce qu’il a les yeux clairs.
Le regard dit trop. Dans les yeux des autres, Alexakis a peur de devenir transparent. »

À propos de l’auteur
Diane Brasseur est franco-suisse. Née en 1980, elle a grandi à Strasbourg et a suivi une partie de sa scolarité en Angleterre, avant de faire des études de cinéma à Paris. Diane Brasseur est née en 1980, elle a grandi à Strasbourg. Elle habite à Paris. Après des études de cinéma, elle devient scripte et tourne une trentaine de long métrages avec, entre autres, Olivier Marchal, David Foenkinos, Albert Dupontel et Valérie Lemercier. Elle aime particulièrement accompagner des réalisateurs pour le tournage de leur premier film : Nicolas Bedos, Abd Al Malik, Andréa Bescond et Eric Metayer, Audrey Diwan. Diane Brasseur fréquente les ateliers d’écriture depuis l’âge de 14 ans. Elle est l’auteure de Les Fidélités et Je ne veux pas d’une passion, traduits dans huit pays. (Source: Allary Éditions / lesmots.co)

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Ariane

LEROY_Ariane
Logo_68_premieres_fois_2017  Logo_premier_roman

En deux mots:
Quand la narratrice rencontre Ariane, elle a 13 ans. Entre la «plouc» et la bourgeoise une relation fusionnelle s’installe. Les années qui vont suivre les marqueront à jamais.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

« On va s’aimer, à toucher le ciel, se séparer, à brûler nos ailes »

Quand la narratrice rencontre la belle Ariane, elle a treize ans et toute la vie devant elle. Pour ses débuts en littérature, Myriam Leroy revisite le roman initiatique.

« Quel est l’intérêt de se replonger dans cette mésaventure vieille de vingt ans, dont les protagonistes se sont pratiquement tous évanouis dans la nature? Possiblement aucun. Mais peut-être que si, comme je le crois, elle a eu des répercussions prégnantes sur ma vie et celle de ceux qui m’ont approchée ensuite, l’explorer pourrait permettre quelque chose de l’ordre de la purgation. Voire de la libération. Thérapie classique par l’écriture. On est loin de la littérature. Peut-être qu’à force de spéléo dans les galeries accidentées de la mémoire apprendrais-je qu’Ariane est la raison pour laquelle j’ai toujours préféré me tenir sur le seuil du grand amour plutôt qu’y entrer de plain-pied. » Au moment de raconter son histoire, la narratrice va se poser de nombreuses questions qui vont courir, comme un fil rouge, tout au long d’un livre incandescent, dérangeant, bouleversant. Comment la raconter? Faut-il utiliser les vrais noms des protagonistes ? Jusqu’où aller ? Faut-il mentir un peu pour mieux dire le vrai ? Les réponses sont sans doute entre les lignes crues et cruelles de cette initiation.
Ce premier roman débute en 1994 dans le Brabant wallon, «une province au sud de Bruxelles située dans l’angle mort de l’analyse sociale et de la production littéraire : elle n’avait jamais inspiré qui que ce soit.» C’est peu dire que la narratrice s’y ennuie, coincée entre une famille désespérante, un père expert-comptable et une mère au foyer, et un physique ingrat : « blafarde, binoclarde et pleine de spasmes donc, mais aussi invraisemblablement habillée. Je portais des pulls de seconde main avec des chats, des cerfs, des faisans. Des pantalons fuseaux boulochés, élastiqués sous le pied, des bottillons en Skaï fourrés. Entre le clown de cirque et la jeune paysanne communiste. » Les seules vacances se passent dans la masure des grands-parents, toute sortie au restaurant est proscrite, ainsi que les cadeaux de Noël.
Mais elle va finir par sortir de son trou, car pour suivre son école secondaire, elle intègre le collège Saint-Sauveur à Braine-l’Alleud où elle va commencer par se sentir totalement ringarde avant de se lier d’amitié avec cette Ariane qui donne son titre à ce premier roman. « Ariane, elle était belle. Dans la classe, je ne voyais qu’elle. C’était une curiosité, une exception dans cette école de blonds, blancs, beiges. Elle avait la peau foncée, elle était indienne : ses parents l’avaient adoptée quand elle avait trois ans. »
Entre les deux jeunes filles, il n’y aura bientôt plus de secrets. Leur amitié indéfectible va les faire se sentir plus fortes, plus courageuses, plus audacieuses. Y compris sur le plan physique. « Je convainquis mes parents de me faire confectionner des lentilles de contact, je laissai pousser mes cheveux (ils prirent une demi-douzaine de centimètres durant les mois d’été, le carré champignon que j’arborais confinait au grotesque mais c’était au moins une coupe de fille) et j’achetai mes premiers habits d’adolescente. Un Levi’s 501, un top blanc en coton côtelé Levi’s et une chemise en jean Levi’s. Mon apprentissage des marques était encore un peu gauche, mais je supposais qu’avec Levi’s je pouvais difficilement me tromper. Aux pieds, j’enfilai des Doc Martens. Et puis j’entrepris de bronzer. »
L’air d’émancipation qui souffle ici va cependant se charger de quelques relents troublants. Quand Ariane raconte les mœurs familiales un peu trop libres, quand elle laisse entrevoir une sexualité débridée alors qu’elle est encore prépubère. Si ce n’est dans les actes, c’est dans les paroles qu’elles laissent libre cours à leurs fantasmes:
« T’es une grosse coinçoss, ma fille. Baise un peu, ça te fera du bien. Un bon gros coup dans la rondelle pour te déstresser. Faut te la faire péter un jour ou l’autre. T’as pas envie de te taper mon frère ? Je peux t’arranger le coup, tu sais. »
Au fur et à mesure que leur pouvoir de séduction s’affirme, les deux jeunes filles vont se sentir «invisibles, invincibles, immortelles», n’hésitant pas à se livrer à de petits jeux ou l’humiliation et la perversité le dispute à un sentiment de supériorité dont garçons et filles vont faire les frais.
Jusqu’au jour où ces jeux vont lézarder leur belle entente, ou l’incompréhension puis la haine vont faire place à l’amitié fusionnelle. Où de coupables, elles vont devenir les victimes, où on ne saura plus qui manipule qui…
On se doute que les choses vont mal à finir, mais on ne s’imagine pas à quel point cette relation va être toxique. Je vous laisse le découvrir à la lecture des dernières pages de ce premier roman parfaitement maîtrisé, habilement construit et troublant jusqu’à l’épilogue. Histoire d’en revenir aux questions initiales.

Ariane
Myriam Leroy
Éditions Don Quichotte
Roman
208 p., 16 €
EAN : 9782359496758
Paru le 4 janvier 2018

Où?
Le roman se déroule en Belgique, en Brabant wallon, plus précisément à Nivelles, Lesne, Louvain-la-Neuve, Braine-l’Alleud, Waterloo et Bruxelles.

Quand?
L’action se situe de 1995 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Quand j’ai eu douze ans, mes parents m’ont inscrite dans une école de riches. J’y suis restée deux années. C’est là que j’ai rencontré Ariane. Il ne me reste rien d’elle, ou presque. Trois lettres froissées, aucune image. Aucun résultat ne s’affiche lorsqu’on tape son nom sur Google. Ariane a vécu vingt ans et elle n’apparaît nulle part. Quand j’ai voulu en parler, l’autre jour, rien ne m’est venu. J’avais souhaité sa mort et je l’avais accueillie avec soulagement. Elle ne m’avait pas bouleversée, pas torturée, elle ne revient pas me hanter. C’est fini. C’est tout. »
Elles sont collégiennes et s’aiment d’amour dur. L’une vient d’un milieu modeste et collectionne les complexes. L’autre est d’une beauté vénéneuse et mène une existence légère entre sa piscine et son terrain de tennis. L’autre, c’est Ariane, jeune fille incandescente avec qui la narratrice noue une relation furieuse, exclusive, nourrie par les sévices qu’elles infligent aux autres. Mais leur histoire est toxique et porte en elle un poison à effet lent, mais sûr.
Premier roman sur une amitié féroce, faite de codes secrets et de signes de reconnaissance, à la vie à la mort.

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Les critiques
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Myriam Leroy présente son premier roman Ariane. © Production TV5 Monde

Les premières pages du livre:
« Quand j’ai eu douze ans, mes parents m’ont inscrite dans une école de riches. J’y suis restée deux années. C’est là que j’ai rencontré Ariane. Il ne me reste rien d’elle, ou presque. Trois lettres froissées, aucune image. Elle est morte juste avant l’émergence des réseaux sociaux. Aucun résultat ne s’affiche lorsqu’on tape son nom sur Google. Ariane a vécu vingt ans et elle n’apparaît nulle part. Ma mémoire se purge peu à peu de tous les souvenirs qui la concernent. Quand j’ai voulu en parler, l’autre jour, rien ne m’est venu. J’avais souhaité sa mort et je l’avais accueillie avec soulagement. Elle ne m’avait pas bouleversée, pas torturée, elle ne revient pas me hanter. C’est fini. C’est tout. Je faisais souvent ce rêve étrange et ragaillardissant : mes parents m’annonçaient que j’avais été adoptée. Et soudain, tout prenait sens : l’abîme entre leur tête et la mienne, le décalage entre l’incubateur malgracieux qui m’avait vue grandir et ma belle âme raffinée, nos empoignades dantesques…
Dans cette thèse, tout se tenait. Malheureusement, elle était infirmée par les principaux intéressés qui prétendaient que je ressemblais au paternel si on regardait bien. Voilà qui achevait de me démoraliser tant je trouvais mon père affreux avec son nez plein de couperose et son menton fuyant. Je souhaitais que la note discordante que je jouais dans la symphonie familiale soit sanctifiée par un certificat, un label, une estampille qui dirait que je n’étais pas née de la chair de ces deux êtres ternes et ennuyeux. Ma légende personnelle avait en outre besoin d’être rempaillée par un vrai drame, une tragédie qui pourrait être revendiquée publiquement, susciter le respect, la compassion voire l’admiration de mes semblables. Je jalousais mes camarades de classe orphelins ou battus que je voyais nimbés d’une grâce mystérieuse, auréolés d’une douleur que personne ne s’aviserait de contester. Seulement moi, j’étais tristement banale. Enfant délavée, sans la plus minuscule catastrophe à valoriser. J’ai été élevée dans une ascèse qui aurait pu être qualifiée de luthérienne si mes parents n’avaient été de fervents catholiques. Par conviction pour mon père, qui allait s’engager pour le séminaire au moment où il rencontra ma mère, et par obligation pour cette dernière, que la religion avait à vrai dire toujours emmerdée mais dont elle ne questionnait pas le bien-fondé des prescrits. Elle était catholique parce que c’était ce qu’on était à son époque, dans un milieu qui ne tolérait aucune excentricité. Là-bas, mettre une veste en cuir témoignait déjà d’un douteux processus de marginalisation : ma mère portait des cols Claudine.
À la fin des années soixante-dix, ils se marièrent, achetèrent une maison, se mirent en ménage, eurent des enfants, et se prirent ensuite à espérer que ceux-ci deviennent aussi conventionnels qu’eux, car enfin les conventions n’existaient pas pour rien. Ma mère était une grande femme sèche comme une merluche, noueuse comme un saule, née fâchée, comme en attestait la ride profonde entre ses sourcils. Mon père, de son côté, rasait les murs tel un moine capucin et ne parlait pour ainsi dire jamais, sauf pour donner l’heure à ma mère qui persistait à ne pas porter de montre pour entretenir sa dépendance à son époux. À la maison, nous vivions à moitié dans le noir car c’était ainsi que l’intimait notre culture domestique, tenant d’une certaine esthétique de la prostration et parce que l’électricité coûtait cher. Ma sœur et moi ne manquions de rien, sauf du superflu.

Extraits
« Je voudrais me rappeler avec précision les premières paroles échangées avec Ariane, la manière dont on s’est rapprochées, elle et moi, comment j’ai abandonné mon statut de péquenaude ainsi que Tomas et Lisa, mes deux coreligionnaires de quarantaine, mais je ne me souviens pas. Il y eut pourtant un avant et un après : son personnage éclipsa tous les autres, qui se muèrent en figurants silencieux et flous. J’ai beau me creuser la tête et retourner dans tous les sens mes douze, treize et quatorze ans, avant que les choses tournent à l’aigre entre Ariane et moi, j’y trouve à peine mes parents en version silhouettes et quelques gêneurs, vagues obstacles à notre idylle. »

« Ils périrent dans un accident de voiture au retour de la chorale. Mon père avait pris l’autoroute à contresens phares éteints: ils furent percutés par un quadra bourré qui s’en tira avec une côte froissée. Il ne restait de la petite Opel de mes parents que quelques débris éparpillés des deux côtés du terre-plein centralh qui s’en tira avec une côte froissée. Il ne restait de la petite Opel de mes parents que quelques débris éparpillés des deux côtés du terre-plein central. »

« Arthus passa devant moi sans un regard. Stefano refrénait son hilarité. C’était bien un pari. Fin de l’idylle. Le cœur raviné par de pudiques larmes de désespoir, je me demandai si je pourrais aimer à nouveau, un jour, quand je me serais reconstruite. »

« Maintenant, dans une béatitude toute raëlienne, elle trouvait tout formidable, Élodie « carrément géniale « , et notre trio « dément ». Car il s’agissait bien d’un trio aujourd’hui, peu importait que cela m’agrée ou non, les lignes avaient bougé en mon absence, pendant que j’allais me faire tripoter par ce con à mèche, pardon, vivre une histoire d’amour poignante dans le bois, je n’allais quand même pas imaginer que le monde attendrait que je décolle ma bouche de la sienne pour tourner quand même, si? »

« Je souhaitais à présent être appréhendée comme une jeune femme insaisissable, émouvante et dangereuse à la fois, je voulais qu’on me voie ardente et raffinée, qu’on m’aborde comme une fille dont on espère, à force d’offrandes et de serments, palper le grand secret dans les replis compliqués de l’âme. À cet effet, pour la rentrée, je décidai de m’habiller en noir de pied en cap, ongles et lèvres lie-de-vin, dans une tentative d’occuper un créneau subtil entre la veuve sicilienne et la jeune gothique de cimetière. De mes origines culturellement prolétaires je ne dirais rien, et la découverte de mes racines difficiles par les plus téméraires de mes camarades allait forcer le respect pour l’éternité. »

À propos de l’auteur
Myriam Leroy est journaliste en radio, télévision et presse écrite à Bruxelles. Ariane est son premier roman. (Source : Éditions Don Quichotte)

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L’été en poche (13)

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Une allure folle

En 2 mots
De la grand-mère Mathilde à sa fille Annie, la mère de l’auteur, ce sont trois portraits qui traversent un siècle et les drames familiaux. Quelquefois les secrets de famille méritent d’être révélés!

Ma note
etoileetoileetoile (beaucoup aimé)

Si vous voulez en savoir plus…
Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format

Les premières lignes

L’avis de… Francine de Martinoir (La Croix)
« À travers les fragments du passé, la voix de la romancière se fait entendre, le récit devient plus ample dans la liberté et la profondeur de la fiction. À la fin de cette course folle, les deux figures, mieux connues, ont gagné en mystère, celui du roman, inséré dans les plis du récit autobiographique. »

Vidéo


A l’occasion de la Foire du Livre de Bruxelles 2016, rencontre avec Isabelle Spaak autour de son ouvrage « Une allure folle ». © Production Librairie Mollat

Outre-Mère

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En deux mots
La narratrice plonge dans la généalogie de sa famille et met au jour des secrets de famille, notamment le rôle peu glorieux du Bruxellois Charles Morgenstern durant la Seconde guerre mondiale.

Ma note
etoileetoileetoile (beaucoup aimé)

Outre-Mère
Dominique Costermans
Éditions Luce Wilquin
Roman
176 p, 17 €
EAN : 9782882535290
Paru en février 2017

Où?
Le roman se déroule principalement en Belgique, à Bruxelles . Des vacances en France y sont évoquées ainsi que la fuite en Allemagne

Quand?
L’action se situe sur plus d’un siècle, remontant l’arbre généalogique jusqu’au XIXe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
Outre-Mère est moins le récit de la véritable histoire de Charles Morgenstern, juif, bruxellois, enrôlé dans l’armée allemande puis indicateur au service de la Gestapo, que celui de son dévoilement, malgré le silence imposé qui règne encore dans sa famille deux générations plus tard. Que faire des secrets ? De la famille, de la guerre et de ses monstres ? Du silence de la mère ?
Ces questions provoquent tout autant l’enquête de Lucie que l’écriture envoûtante de ce texte.
Le paradoxe de ce roman, son paradoxe passionnant, c’est que le secret le plus crucial apparaît moins dans une révélation – vite livrée au lecteur – que dans les moments anxieux, obstinés et rebondissants de son dévoilement tentaculaire.
Il en résulte un étrange passage de la souffrance et du silence à la délivrance de la mère comme de la narratrice – et du lecteur.

Ce que j’en pense
Une fois n’est pas coutume, je commence cette chronique par un souvenir personnel. Au décès de mon père, mon frère aîné a voulu creuser la généalogie familiale. Il a parcouru les bureaux d’État-civil, enregistré des dizaines d’actes, interrogé les plus vieux avant de se heurter aux branches de l’arbre généalogique qui s’achevaient brusquement, faute de documents, faute de certitude. Avec l’arrivée des sites de généalogie en ligne, j’ai pris le relais et pu ainsi étoffer considérablement la base de données et trouvé quelquefois des connexions amusantes avec quelques célébrités. Mais j’ai surtout découvert une formidable façon d’étudier l’Histoire et la géographie ou encore la sociologie. Claude Lévi-Strauss avait bien raison de dire que « chercher ses racines, c’est au fond se chercher soi-même : qui suis-je ? Quels sont les ancêtres qui m’ont fait tel que je suis ? Des noms d’abord, des dates, quelques photos jaunies ou, avec plus de chance, un testament, une lettre. »
Aussi c’est avec un plaisir non-dissimulé que je me suis identifié à l’auteur dans sa quête et dans sa volonté de témoigner : « Pendant des années, j’ai accumulé les questions, les traces, les signes et les preuves. J’ai fréquenté les administrations, les archives, les palais de justice. J’ai envoyé des requêtes, interrogé des fichiers, rencontré des témoins. Pendant des années, j’ai pris des notes. Le temps est venu de rassembler les fragments de cette histoire et de les articuler en un récit éclairant. »
Mais l’exercice n’a rien de facile, bien au contraire. Car pour la narratrice, il va falloir passer Outre-Mère, pour reprendre le titre éclairant de ce récit qui est autant chargé de silences que de bruit et de fureur. Quand la petite Lucie découvre une image pieuse dans le missel de sa mère avec cette inscription : «Hélène Morgenstern, en souvenir de la première visite de Jésus dans mon cœur, le 30 mai 1946» et qu’elle demande qui est cette personne portant le même prénom que sa mère, on lui répond qu’il s’agit d’une amie de classe.
Lucie comprend très vite qu’on essaie de lui cacher quelque chose. Que poser des questions crée un malaise. « Ma mère use avec nous de ce procédé qui a muselé toute une génération après la guerre, celle des rescapés, celle des revenus de l’enfer, celle des enfants cachés, celle des survivants. De tous ceux qui tentaient de raconter leur épouvantable histoire et qu’on a fait taire d’un « Tu n’as pas à te plaindre; au moins, toi, tu es vivant ». Ils avaient survécu, leur souffrance était inaudible: on les priva de parole. Ou ils se résignèrent d’eux-mêmes au silence. »
Sauf qu’ici, ce n’est pas la douleur qui empêche de parler, mais la noirceur des actions commises. Car il apparaît très vite que Charles Morgenstern, le grand-père, s’est enfui en Allemagne, condamné à la peine de mort par contumace l’année même où sa fille fait sa communion.
Bribe par bribe, les lourds secrets apparaissent. Les fils se tissent entre les différents membres de la famille. Très vite aussi les recherches vont scinder le clan entre ceux qui préfèrent ne rien savoir et ceux qui veulent comprendre. Il y a l’histoire de l’adoption de sa mère après la fuite de son père. Il y a ensuite la question de la religion et l’éventualité d’origines juives. Il y a les alliances et les origines des branches paternelles et maternelles. Il y a enfin les oncles et tantes et tous les descendants. Patiemment, l’auteur nous détaille son enquête : « Dans les caves de cette histoire dont personne ne m’a donné les clés, j’ai trouvé des cadavres et des monstres ; quelques trésors, aussi. J’ai trié, rangé, empaqueté, nettoyé les toiles d’araignée et chassé la poussière. »
On la suit tout au long d’un passionnant parcours, car elle ne nous cache rien de ses doutes, des éclats de voix qui émaillent certaines interrogations ou indignations, de la documentation qu’elle amasse, de sa volonté de comprendre combien « la frontière est parfois mince entre ce qui fait qu’un homme devient un héros ou un traître. Combien se sont retrouvés du côté des bons ou des méchants juste parce qu’ils avaient l’opportunité qui, en fin de compte, leur a ouvert le destin. »
Tout au long du livre, on admire ce cheminement toujours sur le fil du rasoir et on découvre derrière cette famille bruxelloise le destin de millions de personnes.
Lisez Dominique Costermans et vous comprendrez – pour peu que vous ne jugiez pas – le formidable paradoxe qui les unit toutes et sur lequel elles se sont construites: « oublie, n’oublie jamais. »
Mieux que des dizaines d’essais ou de documents historiques, ce roman nous apporte une preuve cinglante, parce qu’assumée jusque dans sa noirceur la plus extrême, du devoir de mémoire.

COSTERMANS_Genealogie
Arbre généalogique de la famille de Charles Morgenstern publié en fin de volume

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Autres critiques
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Le carnet et les instants (Samia Hammami)
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Les premières lignes du livre
« Lucie, tu veux bien monter dans le bureau de Papa ? Il a quelque chose à te montrer. »
Le bureau de Papa, c’est un endroit un peu solennel. On ne s’y rend que sur invitation. Le dimanche, Papa sort son porte-monnaie de sa poche et tend une pièce à sa fille aînée, pour sa tirelire. Parfois il est question d’une récompense après un beau bulletin. Plus souvent d’une punition, pour une mauvaise note en conduite par exemple. C’est alors un sale quart d’heure à passer, comme la fois où il lui a demandé de choisir entre la fessée et la punition. Lucie a choisi la punition. Avec pour effet qu’elle a été consignée dans sa chambre tout l’après-midi au lieu d’accompagner Maman qui était invitée à aller prendre le thé chez une voisine. Deux heures passées à se morfondre dans sa chambre aux tentures closes, à se demander si elle n’aurait pas mieux fait de choisir la fessée. À froid, Papa n’aurait sûrement pas frappé très fort. Dans le pire des cas, ça n’aurait duré que quelques secondes. Tandis que là, la torture fut longue et cruelle. Allongée sur son lit avec interdiction de lire, Lucie avait eu le temps d’imaginer en détail la compagnie affable de la voisine, la délicate porcelaine dans laquelle elle servait le thé et le cake, ses compliments sur la jolie robe que Maman venait de lui acheter, ou sur ses bonnes manières. Car malgré ses incartades scolaires, Lucie savait se tenir en société.
Mais aujourd’hui, en grimpant la première volée d’escalier, elle est confiante. Le ton de Maman, sérieux mais calme, laisse entendre qu’il ne s’agit pas d’une punition (d’ailleurs, Lucie ne se souvient d’aucune bêtise récente, mais ça, tout bien pensé, ce n’est pas vraiment un critère). La porte du bureau de Papa est entrouverte ; elle entre sur les pas de sa mère.
Papa est debout près de son bureau sur lequel il a disposé une douzaine d’images pieuses en éventail. « Nous venons de chez l’imprimeur, dit-il. Voici quelques souvenirs de communion. Dis-nous lesquels te plaisent. »

A propos de l’auteur
Dominique Costermans est l’auteur d’une demi-douzaine de recueils de nouvelles. Elle signe avec Outre-Mère un premier roman au style clair et à l’architecture subtile. (Source : Éditions Luce Wilquin)

Site internet de l’auteur 
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La sonate oubliée

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En deux mots
À trois siècles de distance, deux musiciennes vont se retrouver. Lionella, jeune Belge d’origine italienne va jouer la sonate écrite par Ada, orpheline vénitienne, élève de Vivaldi. Leurs âmes vibrent avec la même passion et la même soif de liberté.

Ma note
etoileetoileetoile (beaucoup aimé)

La sonate oubliée
Christiana Moreau
Éditions Préludes
Roman
256 p., 15,60 €
EAN: 9782253107811
Paru en janvier 2017

Où?
Le roman est composé autour de deux centres névralgiques, l’un en Belgique, à Seraing et l’autre en Italie, à Venise.

Quand?
Si le roman est situé de nos jours, il revient souvent au XVIIIe siècle, époque où se déroulent les événements consignés dans un journal intime découvert dans une brocante.

Ce qu’en dit l’éditeur
À 17 ans, Lionella, d’origine italienne, ne vit que pour le violoncelle, ce qui la distingue des autres adolescents de Seraing, la ville où elle habite en Belgique. Elle peine toutefois à trouver le morceau qui la démarquerait au prochain grand concours Arpèges. Jusqu’au jour où son meilleur ami lui apporte un coffret en métal, déniché dans une brocante. Lionella y découvre un journal intime, une médaille coupée et… une partition pour violoncelle qui ressemble étrangement à une sonate de Vivaldi. Elle plonge alors dans le destin d’Ada, jeune orpheline du XVIIIe siècle, pensionnaire de l’Ospedale della Pietà, à Venise, dans lequel « le prêtre roux », Antonio Vivaldi, enseignait la musique à des âmes dévouées.
Entremêlant les époques avec brio, ce premier roman vibrant nous fait voyager à travers la Sérénissime, rencontrer l’un des plus grands compositeurs de musique baroque, et rend un hommage poignant à ces orphelines musiciennes, virtuoses et très réputées au XVIIIe siècle, enfermées pour toujours dans l’anonymat.

Ce que j’en pense
Christiana Moreau a choisi de nous offrir deux romans en un pour ses débuts en littérature. Elle va d’une part nous raconter le parcours de Lionella qui vit à Seraing, cité industrielle belge en reconversion et d’autre part nous plonger dans le quotidien d’Ada qui vivait à Venise au XVIIIe siècle.
La technique du document ancien retrouvé par hasard n’est certes pas nouvelle – on se souviendra par exemple de la carte au trésor de Rackham Le Rouge cachée dans le mât d’une maquette de la Licorne, également découverte par Tintin dans une brocante en Belgique – mais elle est crédible. Comme on le découvrira au fil du récit, les relations entre Venise et le Nord de l’Europe étaient alors intenses et ce type de manuscrit a très bien pu faire partie des bagages d’émissaires ou de commerçants reliant la Sérénissime à l’actuelle Belgique.
Lionella fait partie d’une famille d’origine italienne venue chercher dans ce pays de charbon et d’acier un avenir plus prospère. Enfant de la seconde, voire de la troisième génération d’immigrés, elle assiste à la transformation de la ville, après la fermeture des hauts-fourneaux. Comme nous l’apprend le quotidien La libre Belgique dans un joli jargon technocratique il s’agit désormais de « procéder à une requalification urbaine et à une rénovation, de manière notamment à créer des espaces tampons entre les zones d’activités économiques reconquises et l’habitat, aujourd’hui entremêlés. L’idée est aussi de détourner certaines voiries longeant la Meuse pour permettre un accès direct des entreprises au fleuve. » Mais bien entendu, entre le projet et les réalisations, entre les métiers d’avant et ceux de demain, l’ambiance est davantage à la crainte – mêlée d’un brin de nostalgie – plutôt qu’à l’optimisme.
Lionella a pour sa part choisi la musique pour s’en sortir. À en croire son professeur de violoncelle, une belle carrière s’ouvre à elle et le concours télévisé des jeunes talents doit lui permettre d’accélérer sa carrière. C’est Kevin, son ami et amoureux transi, qui va lui offrir le moyen d’épater le jury en dénichant une partition en italien parmi les vieilleries du marché aux puces. Il a, sans le savoir, mis la main sur une sonate oubliée et un journal intime.
En déchiffrant le précieux manuscrit Lionella découvre qu’il est l’œuvre d’Ada, une pensionnaire de l’ospedale della Pieta à Venise qui va aussi trouver dans la musique le moyen de s’évader. Au fil des chapitres, on va pouvoir suivre leurs deux histoires en parallèle. Ada va très vite assimiler les cours de son Maître, Vivaldi en personne, et se lancer dans la composition d’une sonate. Un engagement qui va aussi lui permettre de sortir de son couvent, puisqu’elle se voit confier les achats de fournitures auprès d’un prestigieux luthier. Elle va en profiter pour nous faire découvrir Venise et tomber dans les bras d’un jeune et noble admirateur. Parviendra-t-elle à s’enfuir avec lui ?
De son côté Lionella a franchi les présélections du concours Arpèges et décide de jouer la sonate d’Ada pour la finale. Mais cette œuvre oubliée sera-t-elle du goût du jury ?
Jouant avec les contrastes, mais aussi avec les liens entre les deux époques, Christiana Moreau parvient à maintenir la tension dramatique jusqu’à l’épilogue des deux histoires, à rapprocher au-delà des siècles les deux jeunes filles, éprises de musique et de liberté. Ainsi, ce qu’écrit Ada en 1723 aurait pu être tout aussi bien écrit par Lionella des centaines d’années plus tard : «La sensualité de la musique m’habite comme une fièvre nouvelle. Vivre la musique empêche de mourir. J’ai goûté cette évidence en cette année 1723. Quand j’ai glissé l’archet sur les cordes, une myriade de notes se sont mises à vibrer dans la salle d’étude. L’émotion était si forte que les yeux me piquaient, m’obligeant à fermer les paupières pour retenir mes larmes…
C’était comme si mon âme avait trouvé la clé qui ouvre sur l’enchantement. Mon âme et l’âme du violoncelle réunies. »

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Autres critiques
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Le Carnet et les instants (Anne-Lise Remacle)
Blog Cultur’Elle (Caroline Doudet)

Les premières pages du livre

Extrait
« Seul Kevin concevait sa passion. Il enviait cet engouement, fût-ce pour un instrument. Il adorait l’écouter jouer et pouvait rester assis des heures sans bouger dans un coin de la chambre tandis qu’elle exécutait sa partition. Lionella aimait le savoir là, admirateur silencieux. Kevin demeurait après toutes ces années son seul véritable ami. Familier et commode, bienveillant bien qu’un peu rustique, c’était un bon camarade sur lequel elle pouvait compter. »

A propos de l’auteur
Christiana Moreau est une artiste autodidacte belge, peintre et sculptrice. Elle vit à Seraing, dans la province de Liège. La Sonate oubliée est son premier roman. (Source : Éditions Préludes)

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Du vent

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Du vent
Xavier Hanotte
Belfond
Roman
432 p., 19 €
EAN : 9782714458261
Paru en octobre 2016

Où?
Le roman se déroule principalement en France et en Belgique, notamment à Paris et dans une ville côtière qui n’est pas nommée ainsi qu’à Bruxelles, Charleroi, Gosselies, Soignies. Toronto y est évoquée. Les voyages de Lépide occupent une seconde partie du livre, passant d’Europe en Afrique, du Mont Circé à Tarracine, des frontières du Latium et de la Campanie à Circei, Ostie, Milet, Utique, Carthage et de la Provence à Modène, de Rome, Espagne, Gaule, Misène, Sardaigne, Sicile

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Dans une ville portuaire, le lieutenant Bénédicte Gardier vient prendre ses nouvelles fonctions au sein d’un important dépôt stratégique. Tandis qu’elle gagne son hôtel, comment se douterait-elle des ennuis qui l’attendent ?
Dans le port sicilien de Lilybée, le triumvir Lépide débarque avec ses légions. Il vient prêter main forte à son collègue Octave, dont l’ambition démesurée commence à l’inquiéter. Pourquoi ne prendrait-il pas enfin la part de pouvoir qui lui revient ?
Entre ces deux débuts d’histoires, quel lien ?
Leur auteur ! Le romancier Jérôme Walque s’est lancé dans une double entreprise de narration.
Seulement voilà… La littérature serait-elle davantage que du vent ? Quand les récits se mettent à déborder sur la réalité et que de mystérieux personnages, éditeurs ou policiers, s’en mêlent, Jérôme commence à douter.

Ce que j’en pense
*****
Du vent ne se résume pas, ou du moins, ne peut se résumer simplement. Car l’auteur ne nous offre pas un roman, mais plusieurs romans soigneusement imbriqués les uns dans les autres.
On commence par un John Le Carré pour suivre avec du Jean Giraudoux tout en oubliant pas d’entrelarder le tout avec de l’Italo Calvino. Rassurons d’emblée les lecteurs qui pourraient être effrayés par cette construction audacieuse. Le roman se lit facilement, l’humour n’est jamais très loin et une bonne dose d’autodérision vient couronner ce petit jeu qui est fort souvent un double je, à l’image de la première protagoniste à entrer en scène, le lieutenant Bénédicte Gardier.
Elle n’a pas le temps de s’installer dans la chambre 307 de l’Hôtel moderne qu’elle se retrouve ficelée comme un saucisson. Tandis que Sophie Opalka prend sa place pour fanfaronner auprès des autorités militaires, se jouant de tous les contrôles, Bénédicte va essayer de trouver un moyen de sortir de ce mauvais pas.
Ou plus exactement, Jérôme Walque. Car c’est lui le démiurge qui a imaginé ce scénario et qui doit désormais faire avancer l’intrigue.
Car ce romancier a fini par donner son accord à Jérémie, son ami écrivain en panne d’inspiration, afin de rédiger les premiers chapitres de cet ouvrage de commande qui doit inaugurer une nouvelle collection consacrée au bondage. Lancée par les éditions B & B (Blaise et Butte, encore un duo), cette collection offre une récréation bienvenue à Jérôme qui est un peu empêtré dans son roman historique.
Car contrairement à son ami Jérémie, qui prend la littérature à la légère, il est un écrivain «sérieux», même s’il ne rechigne pas à donner un coup de main à son double. Ainsi quand Jérémie avait signé chez deux gros éditeurs parisiens pour un même roman. Aidé d’un bon traitement de texte, il «avait remeublé de fond en comble l’un des deux opus» et fait paraître ce second livre sous pseudonyme. Il avait même fini par concurrencer le premier dans la course aux prix.
Passant de la comédie romantique au thriller psychologique, le voilà donc lancé dans une tentative de réhabilitation de la figure de Lépide, l’oublié du Second triumvirat qui préside aux destinées de l’empire romain à compter de 43 avant J.-C. Seulement voilà, à l’image de ses héros, encalminés dans un port, son inspiration attend aussi le souffle libérateur de ce roman qui s’intitule aussi Du vent.
Le pouvoir Octave, c’est vent
Le vent, Lépide, souffle où il veut !
Les lecteurs attentifs remarqueront que dans chacun des récits de petits indices sont habilement semés par l’auteur. Comme un jeu… de miroirs qui vont réfléchir la lumière de l’un vers l’autre. L’éditeur qui affirme avec emphase « Monsieur Walque, nous sommes les Socrate de la littérature dite légère », Jérémie qui encourage son confrère avec ce conseil « Un peu de créativité, un minimum de vocabulaire technique, et vogue la galère ! » ou, aussi paradoxal que cela puisse paraître, Bénédicte qui parvient à téléphoner à Jérôme Walque afin de le sortir de son mauvais pas.
Avant d’avouer que « c’était la première fois de sa vie qu’un personnage lui inspirait autant de mauvaise conscience.», on se sera régalé avec l’auteur qui se sera cette fois documenté avec la BD américaine Les Aventures de Gwendoline.
« On appelle ça littérature, ô grand pontife. Et comme tout pouvoir, ce n’est guère plus que du vent. » Mais c’est un sacré vent de fraîcheur que Xavier Hanotte fait souffler, prouvant avec délectation que quand on a le pouvoir des mots, on a le pouvoir !

Autres critiques
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L’Humanité (Jean-Claude Lebrun)
Le Monde (Bertrand Leclair)
La Cause littéraire (Philippe Leuckx)
Le Carnet et les instants (Marguerite Roman)
Blog Cultur’Elle (Caroline Doudet)
Blog Des livres et Sharon

Les premières pages du livre 

A propos de l’auteur
Né en 1960 en Belgique, Xavier Hanotte vit près de Bruxelles. Philologue et germaniste, il a traduit quelques-uns des plus grands romanciers flamands et néerlandais contemporains parmi lesquels, aux éditions Belfond, Hubert Lampo et Marten’t Hart, ainsi que le poète anglais Wilfried Owen (Le Castor Astral). Ses romans, Manière noire (1995), De secrètes injustices (1998), Derrière la colline (2000), Les Lieux communs (2002), Ours toujours (2005), Le Couteau de Jenufa (2008), ainsi que son recueil de nouvelles L’Architecte du désastre (2005), tous publiés chez Belfond, ont été unanimement salués par une critique élogieuse. (Source: Éditions Belfond)

Site Wikipédia de l’auteur 

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La mésange et l’ogresse

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La mésange et l’ogresse
Harold Cobert
Plon
Roman
425 p., 20 €
EAN: 9782259230421
Paru en août 2016

Où?
Le roman se déroule en Belgique, à Charleroi, Dinant, Ciney, Sart-Custinne, Han-sur-Lesse, Beauraing, Neufchâteau, Saint-Hubert, Gedinne, Bruxelles ainsi que dans les Ardennes françaises à Givet, Charleville-Mézières, Sedan, Floing, Ville-sur-Lumes, Verdun, Bar-le-Duc, Fleury-Mérogis.

Quand?
L’action se situe des années 1980 au début des années 2000.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Ce que je vais vous raconter ne s’invente pas. »
22 juin 2004. Après un an d’interrogatoires, Monique Fourniret révèle une partie du parcours criminel de son mari, « l’Ogre des Ardennes ». Il sera condamné à la perpétuité. Celle que Michel Fourniret surnomme sa « mésange » reste un mystère : victime ou complice ? Instrument ou inspiratrice ? Mésange ou ogresse ?
Quoi de plus incompréhensible que le Mal quand il revêt des apparences humaines ?
En sondant les abysses psychiques de Monique Fourniret, en faisant résonner sa voix, jusqu’au tréfonds de la folie, dans un face à face tendu avec les enquêteurs qui la traquent, ce roman plonge au cœur du mal pour arriver, par la fiction et la littérature, au plus près de la glaçante vérité.

Ce que j’en pense
****
Sous le titre «roman du réel», Harold Cobert explique en avant-propos, comment il a imaginé son nouveau roman : « Si ce livre est basé sur « l’affaire Fourniret », s’il suit au plus près les faits tels qu’ils ont été révélés lors du procès, cet ouvrage est avant tout une œuvre de fiction. […] Hormis certaines phrases, les pensées et les propos prêtés à Monique Olivier et à Michel Fourniret ainsi qu’aux différents personnages de cette histoire relèvent de la pure invention et de la seule création littéraire. À part ceux de Monique Olivier et Michel Fourniret, tous les noms des protagonistes ont été changés, et en premier lieu ceux des victimes. »
En se replongeant dans cette célèbre affaire, on se rend très vite compte du matériau mis ici à disposition du romancier, car tout est ici extraordinaire au sens premier du terme. Comme beaucoup de ses contemporains, Harold Cobert s’appuie sur le faits divers pour nous délivrer un suspense étonnant. Car même si l’on connaît l’épilogue de l’histoire, on ne se rend pas compte de la partie d’échecs qui s’est jouée là, de la stratégie mise en place par les enquêteurs et par les coupables.
L’auteur
Le roman s’ouvre à Ciney, en Belgique le 26 juin 2003. On y voit Louise Lemaire être abordée par un homme en camionnette blanche demander à l’écolière si elle peut l’aider à retrouver sa route vers le Mont de la Salle et finira par la convaincre de monter dans le véhicule. Mais cette fois les choses ne se passent pas comme prévu, la fille réussit à s’enfuir et à prévenir la police. Un échec qui va entraîner l’arrestation de ce dangereux récidiviste, condamné à sept ans de prison en France pour treize enlèvements de jeunes filles dont il a tenté d’abuser, suivi d’une autre peine de six mois pour avoir agressé des automobilistes dans la région de Verdun.
Commence alors une enquête très difficile, en Belgique et en France, car il apparaît très vite qu’il va falloir ouvrir tous les dossiers similaires de disparitions de jeunes filles.
Grâce à la construction du roman, on ne s’ennuie jamais tout au long de la lecture. Si Michel Fourniret en est le sujet central, Harold Cobert a choisi de ne pas lui donner la parole. Il se place d’une part du côté factuel en retraçant dans de courts chapitres les circonstances qui ont fait tomber Elodie Defaux, Lian Shiro, Caroline Moens et toutes les autres dans le piège tendu par l’homme aux lunettes cerclées. En second lieu, ce sont les enquêteurs de la police belge qui prennent la parole. On les voit tâtonner, puis avancer doucement, élaborer des scénarios susceptibles de prouver leurs hypothèses, mais aussi tenter de convaincre leur hiérarchie – le budget nécessaire à des tests ADN finira-t-il par être débloqué ? – ou collaborer du bout des doigts avec les collègues français. Sans oublier leurs états d’âme, leurs problèmes familiaux ou de santé, qui viennent interférer et replacer ce drame hors du commun dans le quotidien le plus banal. Enfin et surtout, comme le proclame le bandeau en couverture du livre, la parole est aussi donnée à la compagne du tueur, dont l’attitude étonne: «Elle n’a montré aucune émotion quand je lui ai appris l’arrestation de son mari ni lorsque je l’ai informée des faits qui lui sont reprochés. Quelque chose cloche dans cette affaire, à commencer par elle.»
Monique Olivier, devenue Madame Fourniret, va passer – au fil de dizaines d’heures d’interrogatoire – du rang de témoin, à celui de complice, voire d’instigatrice. L’inimaginable devient petit à petit imaginable et les frontières de l’horreur sont à chaque fois repoussées un peu plus loin.
Un roman aussi glaçant que passionnant.

Autres critiques
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Blog Les lectures du mouton (Virginie Vertigo)
Blog Tête de Lecture 
Blog Du calme Lucette 
Blog Sans connivence 

Les 40 premières pages

Extrait
«Ce que je ne comprends pas, c’est où il a bien pu rater son coup parce que, une fois qu’elles sont montées, il va au bout, généralement, et même s’il n’arrive pas à avoir ce qu’il veut, elles ne peuvent pas s’en tirer, celles qui sont montées, aucune n’est rentrée chez elle, en tout cas pas depuis qu’il est avec moi, c’est ça que je n’arrive pas à comprendre, vraiment pas. À moins que ça ait dégénéré. sur le trottoir, qu’il soit descendu pour la faire monter de force, qu’elle ait crié, qu’elle se soit débattue, qu’il ait pris peur d’être repéré, que quelqu’un soit venu à la rescousse de la petite, qu’il se soit enfui et qu’on ait relevé sa plaque, une plainte chez les flics et les voilà qui l’embarquent, un truc comme ça, oui, c’est un truc comme ça qui a dû se passer, tout ça parce que je n’étais pas là, parce que sans moi il n’y arrive pas, ou pas bien, pas complètement,
à part deux trois fois ces derniers temps où il a réussi seul et ça lui a fait croire qu’il pouvait se passer de moi, mais il ne peut pas en réalité, non, il ne peut pas. Ils ne peuvent rien trouver, les bleus, ça non, en tout cas je ne pense pas, ou si peu qu’il fera un peu de prison, un peu, oui, peut-être, quelques mois, trois fois rien, ça ne le tuera pas, ça lui rappellera des souvenirs, il a déjà fait pire. Si je l’ouvrais, moi, ce serait différent, très différent, et encore, il est tellement habile, c’est un malin, mon fauve, oui, il sait parler, lui, il peut embrouiller n’importe qui, c’est son truc, les mots, il a de la culture, il a beaucoup lu, pas comme moi, je suis une idiote et une dinde, il me le répête, même si je balançais, il réussirait à noyer le poisson, il la jouerait anguille, et moi je passerais pour une menteuse, oui, une menteuse et une folle. Et puis, de toute façon, personne ne me croirait, on ne peut pas croire ces choses-là, on ne peut pas les croire parce que, justement,
ça ne s’invente pas. » (p. 22-23)

A propos de l’auteur
Harold Cobert est l’auteur de plusieurs romans, dont Un hiver avec Baudelaire, L’Entrevue de Saint-Cloud et, en 2014, Jim paru chez Plon. (Source : Éditions Plon)

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Le Carré des Allemands

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Le carré des Allemands
Journal d’un autre
Jacques Richard
Éditions de la Différence
Roman
144 p., 17 €
ISBN: 9782729122393
Paru en février 2016

Où?
Le roman se déroule en Belgique.

Quand?
L’action se situe de nos jours, moment d’introspection autour d’actes commis durant la Seconde Guerre mondiale.

Ce qu’en dit l’éditeur
C’est un portrait double que dresse en cinq carnets brefs celui qui dit « je » dans cet étrange et envoûtant roman. Le fils parle de son père : « Qu’a-t-il fait à la guerre, Papa ? – Il s’est engagé à dix-sept ans. Il ne faut pas parler de ça. » Et à travers le père, le fils parle aussi de lui : « Tous les moi que je suis, enchâssés l’un dans l’autre depuis le tout premier.»
Au fil de phrases courtes saisies entre des silences, s’écrit l’histoire d’un homme, ni pire ni meilleur que tant d’autres, happé par l’Histoire, entraîné à tuer sans savoir s’il a vraiment choisi.
Ce « Journal d’un autre » pourrait bien être le « Journal de tous les autres » et ce n’est pas la moindre prouesse de ce livre dense et poignant.

Ce que j’en pense
***
La Seconde Guerre mondiale fait désormais partie de l’Histoire. Les témoins directs de l’événement et les victimes de la Shoah – comme par exemple Elie Wiesel – disparaissant au fil des ans, il nous reste désormais leurs livres ainsi que les travaux des historiens. Mais n’a-t-on pas déjà tout dit sur cette période, exploré les différentes facettes de ce conflit ? Que peut avoir d’original un nouveau roman sur cette période ? Jacques Richard apporte une réponse aussi douloureuse que pertinente à la question. En nous livrant les cinq carnets qui forment ce livre bouleversant, il nous entraîne dans une réflexion qui va au-delà du conflit évoqué. Il nous parle de l’héritage avec lequel les enfants doivent vivre, de la culpabilité ou au moins des interrogations qui les hantent : « Toutes mes innocences dès le premier mensonge. Chacune enchevêtrée à chacune des autres. Tous les mensonges enchevêtrés d’innocence. Toutes les innocences érodées de mensonges, usées, flétries, et toujours aussi nues, fragiles, vraies, les mains croisées sur la poitrine frêle. Tous les moi ingénus, transparents obscurs, anciens, impurs, intacts. Ils sont tous là. Tout le temps, tous les jours. »
Voici donc un fils cherchant à comprendre le choix de son père, essayant d’imaginer pourquoi il a fait le choix de se mettre au service des Allemands, devenant le complice d’exactions de plus en plus terribles au fur et à mesure que le conflit s’intensifie. Après la guerre, comme beaucoup de victimes, le coupable choisit le silence et fuit toute demande d’explication. À la question « Qu’a-t-il fait à la guerre, Papa ? « , on répond à mi-voix : « Il a fait la guerre avec les Allemands. Il s’est engagé à dix-sept ans. Il ne faut pas parler de ça. Pas de pourquoi, pas d’explications. Lui non plus, il ne sera sans doute jamais arriver à expliquer pourquoi à qui que ce soit. » Une attitude qui aggrave encore le trouble du fils qui, jusque devant la tombe de son père, continuera à chercher, à se poser des questions. « Nous sommes dans un jeu de miroirs, de fragments où personne ne se voit tout entier. Mais à tenir les autres à distance, c’est moi-même que j’enferme. Les autres sont mes barreaux. »
Ce court roman sonne comme un cri, un appel. Mais il s’agit également d’un exercice de style. Par moment, on s’imagine lire un poème en prose tant la phrase est travaillée, les mots choisis avec soin : « Il est tout seul. Je suis tout seul. Je suis le genre humain traînant au milieu de rien. Il faudrait dire « il » mais lui, c’est aussi moi. C’est moi autant que je suis « il ». Sujet de quoi ? Je suis le genre humain traînant parmi la neige, traînant parmi les fleurs des poèmes anciens et leurs couleurs, encore, sont celles de l’aurore. Je suis et fils et père. »

68 premières fois
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog Les lectures du mouton (Virginie Vertigo)
Blog Les livres de Joëlle
Le blog du petit carré jaune (Sabine Faulmeyer)
Blog Dans la bibliothèque de Noukette

Autres critiques
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Les Lettres françaises (René de Ceccatty)
En attendant Nadeau
Le carnet et les instants (Samia Hammami)
Le Blog de Yv

Extrait
« Les grands vantaux de fer noir s’entrouvrent et absorbent dans le centre psychiatrique une ambulance jaune, une poussette surchargée, un visiteur furtif. Sacs en plastique, bouquets à deux sous. Les gens passent à hauteur de mes yeux et ils n’ont pas l’air tellement plus réels que la lueur des images criardes et changeantes qui tressaute sur les murs nus de ma chambre.
Je donne à mes visiteurs, aux rencontres de hasard, mon plus beau sourire et toutes les marques d’une attention vraie. Je ne veux pas qu’ils s’éloignent. Je les embrasse, les serre contre moi.
Je les touche quand je leur parle. Nous sommes contents. Dans chacun d’entre eux, il y a quelque chose où je me retrouve. Ont-ils quelque chose de moi ? De ce quelque chose qui mijote en moi, qui gueule dans la nuit ?
Je me regarde en eux comme on se penche au-dessus du vide. On n’a pas en permanence la pleine conscience de ce qu’on est. Encore moins de ce que sont les autres. Si c’était possible, il y faudrait une capacité d’attention dont je suis dépourvu. La mienne flotte trop tôt et dérive d’un rien. C’est une sorte de maladie, je suppose. Ça doit porter un nom désormais. Nous en trouvons pour tout ce qui fait peur. Nommer rassure.
Nous sommes dans un jeu de miroirs, de fragments où personne ne se voit tout entier. Mais à tenir les autres à distance, c’est moi-même que j’enferme. Les autres sont mes barreaux. »

A propos de l’auteur
Né à Bruxelles en 1951, de père français et de mère flamande, Jacques Richard a passé son enfance en Algérie. Il est devenu peintre après avoir fait en Belgique des études de musique et de peinture. Il a publié deux recueils de nouvelles et deux récits, dont Petit Traître, finaliste du Prix Rossel 2012 et Prix Franz de Wever de l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique. Le Carré des Allemands est son premier roman. (Source : Éditions de la Différence)

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