Cora dans la spirale

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En deux mots:
Cora est l’épouse de Pierre et la mère de la petite Manon, mais Cora est aussi cadre chez Borélia. Cette société d’assurances entend se restructurer pour augmenter ses profits. Entre peurs, ambitions et violence économique, elle va essayer de mener sa barque entre les écueils.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Tous les visages de Cora

Dire que le nouveau roman de Vincent Message a pour thème l’entreprise serait trop réducteur. À travers le portrait de Cora, il dessine aussi la complexité de la vie d’une femme d’aujourd’hui et détaille notre société. Brillant!

C’est à la page 270 de ce somptueux roman que Vincent Message nous en livre la clé: «Je rêve d’un monde où on se raconterait les vies humaines les unes après les autres, avec assez de lenteur, d’incertitudes et de répétitions pour qu’elles acquièrent la force des mythes. Fidèle à l’utopie, je rêve d’une société où on aurait les moyens de faire ça, et où on n’aurait rien de plus urgent à faire. Mais je sais bien, en fait, qu’on ne sait pas qui a vécu sur terre. On ne connait pas les noms.» En suivant les méandres de ses personnages – et en particulier le parcours de Cora – il s’approche de cette ambition. Au fil des pages, d’une densité peu commune, on voit Cora de plus en plus nettement, comme si des jumelles que l’on règle jusqu’à voir une image parfaite. Côté famille, rien de particulier à signaler, si ce n’est l’usure du couple et la lassitude croissante, après la naissance de Manon, à trouver du temps pour elle et pour Pierre, son mari. Cora est davantage dans la gestion du stress, essayant de mener de front sa carrière chez Borélia, sa vie de famille et ses loisirs, la photographie et l’opéra. À l’image du monde dans lequel elle évolue, elle est constamment en mouvement, alors qu’elle aimerait avoir du temps pour réfléchir, pour comprendre. Par exemple comment la société d’assurances qui l’emploie, fondée par Georges Bories en 1947 sous le statut d’une mutuelle appelée Les Prévoyants et qu’il dirigera durant 32 ans avant de laisser les rênes à son fils Pascal, est aujourd’hui contrainte de restructurer. Pourquoi la gestion par croissance interne et le rachat au fil des ans de quelques petites mutuelles n’est aujourd’hui plus suffisante. Pourquoi, après le rachat de Castel, dont la culture d’entreprise est différente, il va falloir lancer le programme Optimo avec l’aide d’un cabinet-conseil et élaguer sévèrement les effectifs.
Vincent Message a construit son roman avec virtuosité, convoquant un journaliste qui aimerait raconter la «vraie histoire» de Borélia afin de nous livrer un regard extérieur sur ce qui se trame et laissant ici et là des indices sur cet épisode dramatique que l’on découvrira en fin de lecture. D’ici là, le romancier nous aura entrainé sur bien des sentiers et nous aura offert quelques digressions propres à enrichir le récit – un séminaire en Afrique, une femme qui se jette sur les voies à la station Oberkampf, un rendez-vous manqué à l’opéra, une escapade à Fécamp, une autre dans les sous-sols de la capitale – sans que jamais la fluidité de la lecture en soit affectée. Les liaisons sont logiques, la phrase suit allègrement son cours tout en enrichissant constamment le récit, en complexifiant le portrait de Cora. Quand elle cède aux avances d’un chef de service sans vraiment le vouloir, puis quand elle se retrouve dans les bras de Delphine Cazères – engagée pour mettre en œuvre le plan Optimo – et découvre l’amour entre femmes. Sans oublier son engagement pour régulariser la situation de Maouloun, le réfugié de Tombouctou qui est venu à son secours après une chute à la Gare saint-Lazare.
Oui, Cora Salme, née le 18 mai 1981, dans le XVe arrondissement de Paris est une femme d’aujourd’hui, confrontée à une société de la performance, à des enjeux qui la dépassent, à un avenir qui – contrairement à celui de ses parents – est pour le moins anxyogène. Et s’il fallait lire ce roman comme un constat. Celui qu’il est désormais envisageable que l’homme, à coups de «progrès», ne finisse par se détruire. Comme l’aurait dit Romain Gary, au-delà de cette limite, votre ticket n’est plus valable.

Cora dans la spirale
Vincent Message
Éditions du Seuil
Roman
458 p., 21 €
EAN 9782021431056
Paru le 21/08/2019

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris et banlieue, à Montreuil, Bobigny, Courbevoie, Nanterre et Saint-Denis. On y évoque un séjour à Berlin, une escapade en Normandie, de Rouen à Fécamp, des vacances dans le Sud, du côté de Collioure et du Col d’Èze ou encore à Lisbonne.

Quand?
L’action se situe il y a quelques années.

Ce qu’en dit l’éditeur
Après avoir donné naissance à une petite fille, Cora Salme reprend son travail chez Borélia. La compagnie d’assurances vient de quitter les mains de ses fondateurs, rachetée par un groupe qui promet de la moderniser. Cora aurait aimé devenir photographe. Faute d’avoir percé, elle occupe désormais un poste en marketing qui lui semble un bon compromis pour construire une famille et se projeter dans l’avenir. C’est sans compter qu’en 2010, la crise dont les médias s’inquiètent depuis deux ans rattrape brutalement l’entreprise. Quand les couloirs se mettent à bruire des mots de restructuration et d’optimisation, tout pour elle commence à se détraquer, dans son travail comme dans le couple qu’elle forme avec Pierre. Prise dans la pénombre du métro, pressant le pas dans les gares, dérivant avec les nuages qui filent devant les fenêtres de son bureau à La Défense, Cora se demande quel répit le quotidien lui laisse pour ne pas perdre le contact avec ses rêves.
À travers le portrait d’une femme prête à multiplier les risques pour se sentir vivante, Vincent Message scrute les métamorphoses du capitalisme contemporain, dans un roman tour à tour réaliste et poétique, qui affirme aussi toute la force de notre désir de liberté.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
En attendant Nadeau (Ulysse Baratin)
ELLE (Virginie Bloch-Lainé)
France Culture (Olivia Gesbert)
Playlist Society (Guillaume Augias)
Blog Mots pour mots (Nicole Grundlinger)
Blog Mes p’tits lus


Vincent Message présente Cora dans la spirale © Production Librairie Mollat

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« 01. DES INDIVIDUS SOUS TUNNEL
Notre espèce baguenaudait sur terre depuis deux ou trois cent mille ans lorsqu’un matin, sur le coup de sept heures trente, Cora Salme se mit à voir d’un œil neuf les couloirs de céramique bleue et blanche du métro parisien. Vêtue d’un pantalon de toile et de sa veste la plus élégante, elle arpentait le quai en ballerines, d’un pas un peu flâneur, zigzaguant entre des silhouettes qui tenaient elles aussi à repousser l’automne. Elle regardait les bancs carrelés le long des murs, le ventre voûté du plafond dont l’armure d’écailles scintillait au-dessus de la menace des voies, et trouvait cela assez beau. Elle avait vécu presque toute sa vie à Paris, et avait tellement l’habitude du métro qu’elle n’arrivait à le voir qu’après l’été, lorsque la femme ensoleillée qu’avaient fait grandir en elle les vacances était soudain contrainte de réintégrer sa place ordinaire. Cette fois, le congé de maternité lui avait permis de prolonger ce décrochage du rythme dominant, d’oublier parfois quel jour de la semaine on était, de faire venir les gens à elle au lieu de filer à leur rencontre. Plutôt que de se répéter que la reprise allait être rude, il était peut-être plus malin de profiter de cette capacité d’attention éphémère.
Ils étaient là, tout autour d’elle. Ils se postaient à l’endroit du quai qui leur permettrait de perdre le moins de temps possible à leur sortie ou lors de leur correspondance. Ils s’étaient levés, s’étaient douchés, ou bien débarbouillés au moins, avaient petit-déjeuné, ou avalé au moins une tasse de thé ou de café, s’étaient composé devant la glace, avec des gestes encore tremblants de sommeil, une apparence sortable. Ils avaient choisi des vêtements qui leur donneraient l’air plus solides qu’ils n’avaient l’impression de l’être en réalité. Et désormais ils s’alignaient au bord des rails, les yeux rivés sur le tunnel d’où surgirait la rame, ou laissant s’imprimer sur leur rétine les images affichées de l’autre côté des voies, blousons d’automne, lumières de vacances hors saison pour couples sans enfants, cartables à la fois robustes, bon marché et suffisamment à la mode pour garantir la paix sociale.
Dans leur immense majorité, ils allaient au travail, tirés du lit par l’envie de poursuivre les projets en cours, par le désir de se rendre utiles, par l’entêtant besoin de survivre. Comme il était étrange, en fait, qu’elle se soit habituée à trouver cela banal…
À l’instant de monter dans le wagon, elle se dit qu’elle aussi reprenait le travail et se réembarquait. Dans le même bateau – membre de nouveau de l’équipage. La vie nouvelle, se murmura-t‑elle, la vie nouvelle commence. Vu le monde qu’il y avait, elle fut surprise de se trouver un corps aussi mince et maniable. Souvent, alors qu’elle voulait assurer le bébé de sa présence, un réflexe lui faisait porter la main quinze centimètres trop en avant, là où passait il y a trois mois la peau tendue et incroyablement sensible de ce ventre qui avait disparu alors qu’elle commençait tout juste à le reconnaître pour sien – et étonnée que Manon ne soit plus à l’intérieur, elle se demandait en un éclair panique où elle pouvait bien être, avant de retomber sur les évidences du réel : elle dormait dans son lit, veillée par le crocodile et le chat musical qui rivalisaient pour se tenir au plus près de son sommeil remuant ; elle était quelque part en vadrouille avec Pierre ; ou chez ses grands-parents ; ou comme ce serait l’usage à partir d’aujourd’hui, chez sa nourrice Silué, après cette semaine où Cora avait passé le relais, d’abord parcourue par des mouvements d’inquiétude et de jalousie, puis rassurée au fil des jours de voir que siManon allait lui manquer, tout indiquait que ces deux-là feraient la paire. Malgré ses progrès fulgurants en puériculture, elle restait fascinée par la sûreté limpide des gestes avec lesquels Silué aspergeait d’eau Manon, attendait que l’ombre passe sur son visage, que revienne le rire de gencives, nettoyait ses plis de chair tendre sans en omettre aucun, la séchait en un tournemain ou ouvrait ses petits poings serrés pour lui couper les ongles et éviter qu’elle ne s’inflige ces coups de griffes miniatures dont elle semblait vouloir se faire une spécialité.
Le bras tendu vers le tube de métal qui la maintenait debout, Cora commença à sentir le sang qui s’impatientait dans ses jambes et à guetter une place assise. Elle s’était demandé si elle pourrait faire valoir son statut de femme encore récemment enceinte, mais son ventre était de nouveau à peu près plat, et elle doutait d’être en état de fournir les preuves qu’on ne manquerait pas de lui demander. De toute façon, si elle parvenait à s’asseoir, elle oublierait peut-être cette histoire de circulation sanguine, mais d’autres problèmes allaient se manifester. Ça ne se voit pas mais vous savez, aurait-elle eu envie de leur dire, j’ai encore le corps sens dessus dessous. La douleur au coccyx, c’est mieux qu’il y a trois mois et je ne voulais pas de césarienne, alors je ne regrette rien – mais chaque fois qu’elle revient, je vous jure, c’est atroce. Et dans cette veine de confidences, elle leur aurait soufflé, j’espère que ça va se remettre, maintenant, que les tissus vont s’apaiser, que la libido va revenir, parce qu’en faisant l’amour les sensations ne sont plus les mêmes.
Au début de sa grossesse elle n’osait pas non plus se manifester, tantôt de crainte qu’on ne la soupçonne de mentir, tantôt parce que c’était un effort pour elle de parler aux inconnus, a fortiori quand il s’agissait de leur demander un service. Pendant des mois, ensuite, elle avait été, selon sa forme et son humeur, agacée, amusée, sidérée de constater combien de voyageurs faisaient semblant de ne pas voir son ventre. Il n’y a qu’à la toute fin, quand elle était devenue aussi encombrante pour les autres que pour elle-même, et après avoir remporté les titres de Big Belly et de la Baleine blanche, tous les deux décernés par un jury composé du seul Pierre Esterel, que les gens s’étaient mis à se lever spontanément – les femmes parce que ça leur rappelait des souvenirs ou qu’elles anticipaient, les hommes pour capter dans son regard une étincelle reconnaissante et se conforter dans l’idée qu’ils étaient des mecs bien, avec lesquels une femme comme ça n’aurait demandé qu’à faire follement l’amour si elle n’avait pas eu la faiblesse de contracter d’autres engagements. Au cours du dialogue avec sa mère et ses amies qui se poursuivait qu’elle le veuille ou non dans son for intérieur, Cora se répétait parfois que ce n’était pas mal d’être une femme à Paris au XXIe siècle, qu’il n’y avait pas d’époque dans l’histoire de l’humanité et pas beaucoup de lieux où les femmes aient eu à ce point la maîtrise de leurs choix, mais elle sentait aussi chaque jour et dans chaque fibre de son corps que c’était tout de même très dur, que ça restait beaucoup trop violent, et à ses heures d’angoisse elle se convainquait aisément qu’elle n’allait pas y arriver.
Le métro du matin était connu pour ses visages opaques et son silence que cadençaient seulement les annonces automatisées et le roulis des machines. Quand tout fonctionnait néanmoins, Cora n’avait pas le sentiment d’une atmosphère hostile. Protégés par leurs casques sans qu’on puisse deviner l’effet que leur faisait la musique, plongés dans leur bouquin ou dans le flux de leurs pensées, ses compagnons de voyage différaient un effort auquel ils savaient ne pas pouvoir se soustraire. D’ici quelques minutes, il leur faudrait parler, sourire, être convaincants, être efficaces.
On allait leur demander de jouer à l’animal social – pire encore, à l’Homo œconomicus. Il aurait été insensé d’entamer leur énergie en prenant le risque d’une conversation avec des anonymes qui se révéleraient à tous les coups épuisants ou bizarres. »

Extraits
« Alors que ses concurrents se sont entre-annexés à coups de batailles boursières, Borélia s’est contentée de soigner sa croissance interne, rachetant tout au plus au fil des ans quelques petites mutuelles, de sorte qu’elle émarge, lors de l’arrivée de Cora, au huitième ou au neuvième rang des assureurs français. Bories et son état-major se sont trop dispersés. Parce qu’ils se croyaient arrivés, ou par envie de rompre avec leur routine, ils ont reproduit les erreurs qu’ils avaient su repérer et exploiter chez une compagnie comma Castel. La fin des années 80, et les années 90… C’est l’époque où I’État insiste pour que les assureurs assument de façon plus active leur rôle de financeurs de l’économie. Le ministre appelle régulièrement Bories et ses adjoints à la rescousse, les reçoit avec des charretées de petits-fours et des grands crus, fait le point avec eux sur la situation des entreprises qui ont le plus besoin d’argent frais. » p. 51

« Lorsque j’ai commencé à écrire cette chronique, il y a un an et demi maintenant, j’ai dit que l’histoire de Cora était une toute petite histoire parmi toutes les histoires du monde. Et puis, dans la foulée (je viens de relire ces lignes-là), qu’il n’y a pas de petite histoire, que toutes les vies sont dignes d’être commémorées. Je rêve d’un monde où on se raconterait les vies humaines les unes après les autres, avec assez de lenteur, d’incertitudes et de répétitions pour qu’elles acquièrent la force des mythes. Fidèle à l’utopie, je rêve d’une société où on aurait les moyens de faire ça, et où on n’aurait rien de plus urgent à faire. Mais je sais bien, en fait, qu’on ne sait pas qui a vécu sur terre. On ne connait pas les noms. On conjecture des chiffres. Et quand bien même un art de la statistique qui se porterait soudain à la hauteur de la magie les rassemblerait pour nous et nous les livrerait, ils ne seraient que cela, des noms, des chiffres, on ne saurait pas ce que les gens ont vécu, ce qu’ils ont ressenti et pensé. » p. 270-271

À propos de l’auteur
Vincent Message est né en 1983. Cora dans la spirale est son troisième roman, après Les Veilleurs (Seuil, 2009), lauréat du prix Virgin-Lire, et Défaite des maîtres et possesseurs (Seuil, 2016), récompensé par le prix Orange du livre. (Source : Éditions du Seuil)

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Le Cœur Blanc

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En deux mots:
Rosalinde parcourt la Provence. Bien loin de faire du tourisme, elle survit en offrant sa force de travail comme saisonnière. Un travail rude, un milieu difficile, entre la convoitise des uns et le pouvoir des autres. Un jour elle rencontre Mounia et une autre histoire commence.

Ma note:
★★ (livre intéressant)

Ma chronique:

Femme au bord d’une rivière

Catherine Poulain nous avait éblouis avec Le grand marin. Et si son second roman n’a plus cette magie, il n’en demeure pas moins fort et viril, sur la piste des saisonniers qui donnent leur force de travail pour quelques euros.

Passant de la mer à la terre, Catherine Poulain revient sur un autre de ses métiers, celui de saisonnière agricole. Nous sommes dans le Sud de la France, dans une région où les perspectives d’emploi pour ceux qui n’ont guère de qualification se réduisent comme peau de chagrin. Reste les travaux des champs, la main d’œuvre pour les bien-nommées exploitations agricoles. Car c’est bien d’exploitation dont il est question ici. Quand on trime à longueur de journée pour quelques euros.
En quelque sorte l’illustration de ce qu’affirmait Karl Marx il y a plus d’un siècle déjà et qui reste malheureusement toujours d’actualité: « Un homme qui ne dispose d’aucun loisir, dont la vie tout entière, en dehors des simples interruptions purement physiques pour le sommeil, les repas, etc., est accaparée par son travail pour le capitaliste, est moins qu’une bête de somme. C’est une simple machine à produire la richesse pour autrui, écrasée physiquement et abrutie intellectuellement. Et pourtant, toute l’histoire moderne montre que le capital, si on n’y met pas obstacle, travaille sans égard ni pitié à abaisser toute la classe ouvrière à ce niveau d’extrême dégradation.»
L’héroïne de ce drame social s’appelle Rosalinde, « toute petite, mains douloureuses, une créature aux reins brûlants, le dos courbé vers la terre noire». Après les asperges, il lui faut marcher deux jours jusqu’à la prochaine récolte, celle des melons. Puis viendront peut-être les olives ou les greffons de lavande à préparer, puis les cerises, les abricots avant les vendanges. Au milieu de ces hommes qui, tout comme elle, n’ont guère d’autres préoccupations que de trouver un toit, de quoi manger et avoir encore assez d’argent pour l’alcool ou la drogue, Rosalinde détonne. Femme fragile sous un masque de fermeté, femme convoitée qui peut se donner autant par lassitude que par jeu, elle paie cher sa liberté.
Ils sont plusieurs à vouloir s’attacher la «pute de saisonnière».
Une spirale infernale qui va toutefois se bloquer après la rencontre avec une autre femme. Mounia croise le regard des hommes sur Rosalinde avant de croiser celui de cette «bête ensauvagée» qu’elle a envie d’apprivoiser. Mais comme toujours, les routes vont finir par se séparer.
À l’image de ce feu de forêt, «ce brasier qui sera à la couleur, à la violence de leur fatigue», Catherine Poulain dépeint avec justesse et âpreté ces parcours chaotiques qui laissent quelquefois la place à un rêve d’ailleurs, de meilleur. Quand la lumière au bord d’une rivière prend la teinte de l’espoir.

Le cœur blanc
Catherine Poulain
Éditions de l’olivier
Roman
256 p., 18,50 €
EAN : 9782823613599
Paru le 4 octobre 2018

Où?
Le roman se déroule en France, principalement dans le Sud. On y évoque aussi Hambourg, le Maroc et le Portugal d’où sont originaires certains saisonniers.

Quand?
L’action se situe il y a quelques années.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Le chant glacé et mélodieux de la rivière, sa peur, le poids terrible d’une attente folle entre les remparts des montagnes qui la cernent, mais quelle attente cette épée qu’elle pressent toujours, suspendue dans la nuit des arbres qui l’écrase – sur son cœur blanc, sa tête rousse de gibier des bois. Oh que tout éclate enfin pour que tout s’arrête.»
Pour Rosalinde, c’est l’été de tous les dangers. Dans ce village où l’a menée son errance, quelque part en Provence, elle est une saisonnière parmi d’autres.
Travailler dans les champs jusqu’à l’épuisement; résister au désir des hommes, et parfois y céder; répondre à leur violence; s’abrutir d’alcool; tout cela n’est rien à côté de ce qui l’attend. L’amitié – l’amour? – d’une autre femme lui donne un moment le sentiment qu’un apaisement est possible. Mais ce n’est qu’une illusion.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com 
Télérama (Michel Abescat)
Le Parisien (Pierre Vavasseur)
L’Express (Marianne Payot)
L’Humanité (Sophie Joubert)
Grazia (Philippe Azoury)
La Vie (Anne Berthod)
La Dépêche (Jacques Verdier)
Blog Unwalkers 
La Semaine (Béatrice Arvet)


Catherine Poulain présente son second roman Le cœur blanc © Production Librairie Mollat

INCIPIT
(Les premières pages du livre)
« Les champs étaient nus. Ils s’étendaient jusqu’aux sombres limites du ciel. Ahmed rentrait sur sa mobylette, le cou entre les épaules, un bonnet ramené bas sur les yeux, ses lourdes chaussures gorgées d’eau. Le fils du patron, un adolescent aux cils de jeune fille, n’avait pas détourné le jet du karcher quand il avait croisé Ahmed qui nettoyait la calibreuse à asperges. Sans un mot d’excuse, il avait continué, traçant son passage entre les Marocains qui charriaient les caisses. La fille aux cheveux rouges l’avait évité de justesse, si maigre et jeune la fille, ses traits creusés sous le mauvais néon, cet air inquiet, mais qu’est-ce qu’elle foutait là. Ils avaient travaillé encore longtemps dans les courants d’air et le froid du hangar, curé le sol, chargé les caisses enfin sur le camion. « Pouvez y aller. Demain six heures ! » Demain serait dimanche et c’était trop tard pour le pain. Mais allez, on a l’habitude, après huit ans à trimer sur leur terre, dans leurs champs, pour leur fric, pour sa croûte.
La fille, elle, rentrait dans une caravane abritée sous des cyprès. Trop fatiguée, envie de pleurer, bien sûr qu’elle n’était pas de taille parmi ces Marocains silencieux, courbés au-dessus des buttes, qui jamais ne cessaient d’avancer, et elle loin derrière qui tentait de les rattraper. Ça la tourmentait le jour et la nuit. Elle ne tiendrait pas la saison.
Le grand rouquin partait au bar avec son père. Il avait nettoyé tant bien que mal ses ongles incrustés de cambouis. Le père pas. Pour quoi faire? Demain serait là bien assez vite. L’apéro. Puis l’apéro. Et encore l’apéro. Jusqu’à plus soif. Mais pour le père cela n’existait pas, « plus soif ». C’est la vie, il disait. Jusqu’au soir, jusqu’à s’écrouler sur son lit. La nuit la fille rêvait aux asperges qu’elle voyait défiler sur le tapis roulant de la calibreuse, un film qui tournait en boucle. Elles étaient tellement sales, les asperges, on avait beau les laver elles restaient sales, il fallait sans cesse laver et creuser, et creuser encore, et creuser toujours dans l’argile noire. Les hommes sombres avançaient dans les terres, le front obstinément tourné vers le sol, si bien que l’on ne distinguait jamais leur visage. Des hommes de l’ombre. Mais quelle vie, quelle vie… elle murmurait dans une mélopée qui la réveillait. Et déjà c’était le matin et l’heure d’y retourner. Ahmed se levait dans une aube grise. Il avait plu pendant la nuit. Une lueur blanchâtre semblait sourdre de la brume, de l’horizon peut-être mais comment savoir, le ciel et les champs ne faisaient qu’un. À nouveau le sol serait détrempé. La terre collerait à la gouge, aux asperges qu’elle rendrait cassantes, au seau et aux pieds qui pèseraient des tonnes. Ahmed se raclait la gorge, crachait par la fenêtre du préfabriqué qu’il refermait très vite. Le gars déjeunait en allumant sa première gitane. On annonçait à la radio l’arrivée au pouvoir d’un président au Portugal et les fruits tardifs d’une révolution très lointaine. Il s’en foutait le gars. Le père ouvrait un œil vitreux – Grouille, disait le fils, ça va être l’heure. Mal de tronche son vieux, langue épaisse, bouche pâteuse, avec ce goût de viande avariée. Ça leur serait bien égal son haleine aux machines de toute façon, et le fils qui y voyait clair, lui, saurait l’aider. Presque aussi bon que lui aujourd’hui le fils. Ça allait faire un sacré mécano. Comme lui, avant. Et la fille, la rousse, petit casque de feu qui déjà se voyait ployer sous un ciel trop bas – Est-ce que je vais tenir aujourd’hui encore, la terre sera grasse et collante, le patron enverra son fils, garde-chiourme aux paupières de femme, douces et ombrées de très longs cils. Il y aura les aboiements des contremaîtres dans les champs voisins, des « feignants », « enculés » qui s’entendront jusqu’à très loin dans les terres. Et le patron viendra pisser près d’elle lorsqu’elle aura le front baissé sur la butte. Elle aura peur d’être à la traîne encore, de briser une asperge en l’extirpant de l’argile trop compacte. Une fois de plus elle détournera les yeux pour ne pas voir la bite qu’il secouera avec un étrange sourire. Les ouvriers continueront d’avancer en un peloton silencieux et fier, elle derrière à peiner et à cacher ses larmes, les joues barbouillées de terre et de morve.
Des merles chantaient dans les saules. Les asperges, petits pénis pâles, pointaient le long des buttes. Pousser, grandir, voir le jour. Et on les exécuterait bientôt, d’un coup de gouge bref et précis.
Le printemps était proche. Bientôt le sifflement long des hirondelles viendrait ponctuer les heures trop lourdes, sa joie quand la journée finie elle relèverait enfin la tête : elle saurait qu’elle avait tenu bon. Elle écarterait les bras dès qu’elle se sentirait loin des regards, étirerait ce corps trop léger. Elle voudrait courir mais n’en aurait plus la force. C’est ma vie, elle pensa. C’est là et ça va vers une fin. Ce n’est plus le début, et pourtant, le début, c’était, c’est encore presque là. Dehors les arbres tremblent au vent et la fatigue me cloue au sol. Le ciel est immense au-dessus des terres. Moi dessous, toute petite, mains douloureuses, une créature aux reins brûlants. C’est ma vie. Laissez-la-moi encore un peu, gardez-moi quelque temps des marques et de l’usure – c’est ma vie sous le ciel, et nous le front baissé qui nous en détournons toujours, le dos courbé vers la terre noire.
Il s’est avancé, l’a prise contre lui. Le saule tremblait. Elle frissonnait – Tu ressembles à mon fils – étrange étreinte. Il la tenait à peine, liane entre ses bras, nuque fragile, les deux tendons comme les cordes d’une harpe, une mèche rousse égarée dans le sillon clair, jusqu’à la bosse aiguë de la vertèbre. Son fils. Elle en aurait pleuré. Allait pleurer. Son odeur d’homme, chaude et musquée – Les Arabes ne sentent pas pareil, un goût d’épices… de cumin ? elle pensa le temps d’un éclair. L’idée étrange et incongrue l’aurait fait rire en d’autres temps, elle s’y raccrocha pour ne pas sombrer dans un puits obscur et sans fond. Elle voyait le regard noir se rapprocher, la bouche lourde, charnue, l’éclat bref de ses dents, il n’était plus que cela, une bouche, des yeux, un souffle, deux mains sur elle, l’une refermée sur sa nuque, frôlant ses cheveux, l’autre avançant toujours, remontant son flanc. La main s’arrêta sur sa poitrine. D’abord légère, presque hésitante, la pression de ses doigts se fit plus hâtive, rude, jusqu’à écraser son sein en même temps qu’il mordait ses lèvres. Le saule tremblait toujours. Doucement, comme une eau bruissante venue de très loin et qui enflait, elle entendit les peupliers. Ils semblaient s’éveiller, chuchotant le long des roubines, un soupir fluide et languissant qui grandissait jusqu’à la route. L’appel rauque d’un vol d’oies sauvages. Après, elle ne se souvenait plus. N’aurait pas su même le dire. Elle pleurait. Un long sanglot qu’il n’entendait pas, avalé par son souffle à lui. Il embrassait sa bouche, il buvait ses plaintes et sa faim comme si lui-même mourait de soif. Mais était-ce une plainte ce gémissement flûté de bête. Elle ne se souvient plus. Cette déchirure. Il l’emplissait, s’acharnait. Quel bonheur. Il a murmuré trois mots, en arabe, a eu comme un hoquet, un sursaut, un râle étouffé ce gémissement qui vibrait en elle, remontait en un long frisson, la brûlait – depuis ses cuisses, son ventre, sa gorge, jusqu’aux tréfonds. Elle se rappelle qu’elle était allongée, sous elle la terre noire et humide. Il était retombé, il l’étouffait de tout son poids. Le saule. Il bruissait. »

Extraits
« On les paye à la tâche. C’est léger, des fleurs. Longues journées, chaleur sur la peau, les tilleuls bourdonnent des multitudes d’abeilles qui butinent. Les heures défilent, paisibles et lourdes. On ne les sent pas passer en haut de l’échelle, dans les cimes vrombissantes. Elle aperçoit le ciel au-travers des branches. Il se déploie jusqu’aux limites des crêtes que la chaleur trouble d’un halo diffus. Elle se dit, Oh, le ciel… et pousse un soupir de contentement. Jean la regarde. Ils se sourient. Ils s’offrent une cigarette parfois, des caramels achetés à l’épicerie du village, des cerises cueillies dans le verger voisin. La peau ferme et lisse résiste un instant avant de craquer doucement sous les dents. Le jus sucré et tiède emplit la bouche. C’est bon pour la soif. Transparence de l’été – cerises et carambars. Elle voudrait que ces journées passées dans les arbres polissent les angles de toutes choses, de ce qu’elle a connu et ce qu’elle a craint. Au loin un coq ne cesse d’appeler, on entend le premier grillon, le sanglot d’une tourterelle, le son de la source en contrebas… »

« Et t’as raison Moune, faut avancer, elle a repris plus doucement, ne pas suivre interminablement le chemin qu’ont tracé les autres. Il faut être fidèle au monde plutôt qu’à un homme, le beau monde qui nous entoure, l’inconnu qui vous prend le cœur et les tripes. »

À propos de l’auteur
Catherine Poulain est née à Barr, près de Strasbourg, en 1960. A 20 ans elle part à Hong Kong, où elle trouve une place de barmaid, et commence à prendre des notes, avide de découvrir et fixer dans ses carnets «un monde onirique qui se mélange au réel». Après un bref retour en France, elle repart, poussée par ses envies de grands espaces et d’expériences: Colombie britannique, Mexique Guatemala, Etats-Unis… Au gré de ses voyages, elle a été employée dans une conserverie de poissons en Islande et sur les chantiers navals aux U.S.A., ouvrière agricole au Canada, pêcheuse pendant dix ans en Alaska. De retour en France, elle est tour à tour saisonnière, bergère et ouvrière viticole, en Provence et dans les Alpes de Haute-Provence. Elle vit actuellement dans le Médoc.
Le Grand Marin, son premier roman, a accumulé les prix littéraires, rencontré un immense succès aussi bien auprès de la critique que des libraires, été traduit dans une douzaine de pays, et fait l’objet d’une adaptation cinématographique. Son deuxième roman, Le Cœur blanc, affirme qu’elle est un écrivain rare, préférant «l’univers sensible, le ressenti», et capable de transcender le réel en l’exacerbant. (Source : Éditions de l’olivier)

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