L’homme qui danse

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Lauréat du Prix Blù – Jean-Marc Roberts
En lice pour le Prix Médicis

En deux mots
Arthur a dix ans lorsqu’à l’occasion d’une fête d’anniversaire, il découvre La Plage. Il ne le sait pas encore, mais cette boîte de nuit va devenir son repaire. Semaine après semaine, il va devenir l’homme qui danse, qui se perd sur la piste.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Ultra moderne solitude

Victor Jestin confirme avec ce second roman tous les espoirs nés avec La chaleur. En suivant Arthur, qui passe presque toutes ses nuits en boîte, il explore le mal-être de toute une génération.

C’est à la fête d’anniversaire d’un copain de classe, à laquelle il est invité après un désistement, qu’Arthur découvre La Plage. La boîte de nuit, privatisée pour l’occasion, ne va cependant pas lui laisser un souvenir très agréable puisqu’il va se retrouver bloqué au moment d’inviter sa cavalière sur la piste de danse.
Ce n’est donc pas de gaîté de cœur que huit ans plus tard, il y retourne. Le lieu est alors l’endroit où les garçons doivent choper les filles, c’est-à-dire parvenir à les embrasser et plus si affinités. Mais là encore – par crainte et maladresse – Arthur va être incapable de suivre cette injonction. Mais il suit avec curiosité ses amis et cherche le moyen de dépasser sa timidité maladive. En s’inscrivant dans un club de sport, il se dit qu’il pourra transformer son physique chétif, mais il va surtout finir par trouver un emploi à l’accueil, ce qui va lui permettre de dégager du temps pour ses sorties à La Plage et financer ses rendez-vous qui se multiplient jusqu’à devenir réguliers, du jeudi au dimanche.
Entre temps il aura pris des cours de danse et croisé la route de quelques jeunes filles. Mais s’il n’est plus puceau, il est incapable de construire une liaison stable et va faire de la piste de danse le lieu de son exutoire.
En retraçant en de courts chapitres la chronologie de cette addiction, Victor Jestin trouve l’angle idéal pour raconter l’ultra moderne solitude chantée par Souchon:
Pourquoi ce mystère
Malgré la chaleur des foules
Dans les yeux divers
C’est l’ultra moderne solitude

Pourquoi ces rivières
Soudain sur les joues qui coulent
Dans la fourmilière
C’est l’ultra moderne solitude

Dans ce lieu construit pour faciliter les rencontres, ce n’est pas la chaleur humaine que croise Arthur, mais le clinquant et le factice. Ce n’est pas la vraie vie, qu’il aspire à remplir, qui l’attend à la plage mais un monde sublimé que l’alcool et la musique transforment pour quelques temps en un cocon, une parenthèse enchantée. Sauf que la gueule de bois est inévitable et qu’au fil des années elle va se faire de plus en plus insupportable.
Dans ce drame de la vie ordinaire, le romancier se fait aussi sociologue, nous raconte la fin de ce type d’établissements supplantés par les sites de rencontre et les applications censées mieux faire matcher les profils. Une nouvelle arnaque?
Ce second roman confirme le talent de Victor Jestin. Après La chaleur, qui avait notamment été couronné par le Prix de la vocation, ce second roman vient de se voir attribuer le Prix Blù Jean-Marc Roberts par un jury exigeant. Gageons qu’il n’en restera pas là!

L’homme qui danse
Victor Jestin
Éditions Flammarion
Roman
192 p., 19 €
EAN 9782080239204
Paru le 24/08/2022

Où?
Le roman est situé en France, principalement dans une ville du Val de Loire.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
La Plage est la boîte de nuit d’une petite ville en bord de Loire. C’est là qu’Arthur, dès l’adolescence et pendant plus de vingt ans, se rend de façon frénétique. C’est dans ce lieu hors du temps, loin des relations sociales ordinaires, qu’il parvient curieusement à se sentir proche des autres, quand partout ailleurs sa vie n’est que malaise et balbutiements. Au fil des années et des rencontres, entre amours fugaces et modèles masculins écrasants, il se cherche une place dans la foule, une raison d’exister. Jusqu’où le mènera cette plongée dans la nuit ?
Après La Chaleur, un deuxième roman intense sur le long voyage intérieur d’un homme qui lutte avec sa solitude, dans l’espoir obsédant d’aimer.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog Mes p’tits lus
Blog La Constellation Livresque de Cassiopée …
RTL (Le livre du jour – Laurent Ruquier)
Le suricate magazine


Victor Jestin présente son second roman L’homme qui danse © Production Flammarion

Les premières pages du livre
« Au petit matin les boîtes de nuit trahissent.
Elles révèlent d’un coup la laideur et la saleté. Les lumières s’allument, la musique s’éteint; l’air sent la sueur et l’usine, le sol colle, le palmier est en plastique. Il y a des murs et un plafond, la pièce a des dimensions. Pire, tout le monde s’en va.
Restent les plus saouls, les plus désespérés, comme des enfants qui refusent d’aller au lit. Le videur les chasse. La fête est finie. Il n’y a plus que le bâtiment vide, et moi, oublié sur la banquette du fond.
Les yeux me piquent d’avoir pleuré, mon crâne est chaud, mon corps allongé sur le côté, la tête contre le cuir. Je ne sais pas à quelle heure je me suis endormi.
Ce devait être triste et drôle. J’aurai bientôt quarante ans, c’est vieux pour ici, c’est presque mort. Je suis périmé. Il est temps de partir. Mais je ne sais pas où aller.
J’entends le barman qui lave ses verres. Il ne me voit pas. Tout va bien. Je peux gagner du temps. Je peux même, en regardant la piste et en plissant les yeux, imaginer des gens dessus, la foule qui danse, la nuit qui continue, encore un peu.

1990
La première fois que je suis venu ici, j’avais dix ans.
Je me souviens, j’étais assis sur mon banc dans la cour de récré, les pieds dans le vide, seul comme un nouveau, mais je n’étais pas nouveau, c’était la même école et les mêmes gens depuis le CP. Ils jouaient au foot à un mètre de moi. Pour qu’ils me prennent dans une équipe, n’importe laquelle, je les regardais en souriant.
C’est alors qu’Anthony est venu me parler.
— Dimanche je fais mon goûter d’anniversaire dans un endroit spécial. Il faut qu’on soit autant de garçons que de filles et il y en a un qui peut pas venir, est-ce que tu veux le remplacer ?
Sa proposition m’a touché.
— D’accord.
Il m’a donné une enveloppe bleue puis il est reparti jouer.
Mes parents n’étaient pas habitués à m’emmener à des goûters d’anniversaire. Il y en avait eu déjà quelques-uns, mais toujours des invitations d’amis de la famille ou de voisins. Celle d’Anthony était plus authentique. Quand je leur ai montré l’enveloppe, ils m’ont félicité comme si c’était mon anniversaire à moi. Le dimanche à quinze heures, nous nous sommes donc rendus au point de rendez-vous.
C’était un parking au centre duquel trônait un grand bâtiment jaune et rectangulaire qui ressemblait à un container. Les invités étaient rassemblés devant.
L’oncle d’Anthony nous a accueillis. Il s’appelait Guy. Blond, musclé, bronzé, il avait l’air d’un maître-nageur ou d’un animateur de camping. Il nous a expliqué fièrement que le bâtiment s’appelait La Plage et qu’il en était le propriétaire. Il s’agissait d’une « boîte de nuit ». Je ne savais pas ce que c’était.
Mes parents en revanche ont paru troublés. Ils m’ont demandé si j’étais d’accord pour y aller, j’ai dit oui pour ne rien compliquer et ils m’ont laissé avec Guy, qui m’a fait rejoindre les autres. J’en connaissais la plupart, ils étaient dans ma classe. J’ai voulu leur dire bonjour mais Guy a tapé dans ses mains :
— Alors les terreurs, vous voulez voir comment c’est à l’intérieur ?
Tout le monde a crié « Oui ! ». Je l’ai dit aussi, à voix plus basse, et nous sommes entrés.
Nous avons cheminé en file dans un couloir sombre. Il y avait une odeur de peinture et de poussière, de travaux pas finis. Guy a ouvert une deuxième porte et nous avons débouché dans une grande pièce vide, une sorte de salle polyvalente éclairée par des néons. Des tables et des chaises étaient disposées le long des murs. L’espace semblait avoir été dégagé pour que quelque chose s’y passe.
— Vous voulez danser ?!
Tout le monde a encore crié « Oui ! ». J’ai voulu le faire aussi mais cette fois rien n’est sorti. À partir de là, les événements m’ont dépassé. Guy s’est installé à une table sur laquelle était posée une machine reliée à des fils électriques. Il a appuyé sur un bouton et les lumières se sont éteintes, remplacées par une boule à facettes multicolore suspendue au plafond.
L’ambiance s’est tendue d’un coup. Nous sommes tous devenus plus beaux.
— Les garçons d’un côté, les filles de l’autre.
Quand je mets la musique, les garçons, vous invitez une fille à danser !
Les deux groupes se sont alignés. Pris de court, j’ai suivi. En quelques secondes je me suis retrouvé face aux filles, séparé d’elles et du même coup sommé de les rejoindre.
Madonna – Like a Prayer
Personne n’a bougé.
— Allez, les garçons, un peu de courage !
Anthony a fini par se décider. Il a traversé la piste vers une fille. Les autres ont suivi, les duos se sont formés. La musique est montée d’un cran, et alors d’un même élan, comme si tous avaient répété, ils ont commencé à danser. Leurs bras et leurs jambes se sont mis à enchaîner des mouvements, débordant d’idées, tournoyant par paires sur le sol soudain mouvant lui aussi, parcouru de ronds de lumière. Je me suis
retrouvé seul, à ce détail près qu’en face de moi se tenait une fille plus seule encore, la restante, Aurélie.
Elle avait gardé son pull par-dessus sa robe. Dépassant à partir des genoux, ses jambes subitement fines la faisaient ressembler à un flamant rose. Elle me regardait d’un air apeuré ; craignait-elle que je l’invite, ou que je ne l’invite pas ?
— Manque plus que toi ! m’a crié Guy.
J’ai voulu me lancer mais je suis resté bloqué. L’espace était devenu vaseux. J’étais englué. J’ai réessayé à plusieurs reprises, de toutes mes forces, de toute ma bonne volonté, mais à chaque fois quelque chose en moi se ravisait, comme si j’hésitais au bord d’un plongeoir.
Guy a quitté sa table pour venir me voir. La musique a continué sans lui, les autres aussi. Tout avait l’air automatique.
— Alors, Arthur, tu ne veux pas danser ?
— C’est pas ça…
— Tu n’as pas envie de danser avec elle ?
— C’est pas ça…
— Tu as peur du regard des autres ?
— C’est pas ça…
— C’est quoi, alors ?
J’ai cherché les mots pour expliquer.
— Je suis bloqué.
— Mais non, tu n’es pas bloqué.
— Je vous jure que si.
— Donne-moi ta main.
Il a pris ma main et m’a emmené vers Aurélie. Je sentais mes pieds râper le sol comme une armoire tirée sur le parquet, et pourtant je marchais, un pas après l’autre.
— Tu vois, tu n’étais pas bloqué.
Il m’a lâché devant Aurélie.
— Maintenant, invite-la.
Elle regardait ses chaussures et je regardais les miennes.
— Invite-la, tu vois bien qu’elle est gênée.
Je le voyais et j’en étais désolé. Je n’avais rien contre elle. J’aurais fait sa connaissance avec plaisir dans d’autres circonstances. Simplement, je n’arrivais pas à danser. Mais il le fallait. Les autres me regardaient. La honte montait en moi. J’étais malpoli, je gâchais la fête. On ne me réinviterait pas.
Je suis parvenu à lever une main et à la maintenir quelques secondes à mi-hauteur, entre Aurélie et moi. Elle l’a saisie d’un coup. Je l’ai serrée. Nous étions accrochés.
— Et maintenant, fais-la danser.
Je ne savais pas comment faire. On ne m’avait jamais montré. Il me manquait une impulsion pour démarrer. Chaque idée de mouvement portait en elle toutes celles auxquelles il fallait renoncer. J’ai essayé plusieurs fois, comme une voiture qui cale. Mes efforts étaient invisibles. On pouvait croire que je faisais un caprice.
— Mais enfin, c’est pas si compliqué ! Il suffit de se lâcher ! Regarde !
Et Guy a commencé à danser, levant ses cuisses l’une après l’autre, claquant des doigts avec un grand sourire. Je l’ai trouvé moche. Il voulait que je danse, ça l’obsédait. Que se passerait-il si je continuais à désobéir ? Se mettrait-il à crier ? Moi, je pouvais pleurer. Je n’avais plus que ça pour me faire entendre, on me laisserait tranquille à cette seule condition. Mais ça ne venait pas. Ma colère prenait toute la place.
J’ai lâché la main d’Aurélie.
— Bon, a soupiré Guy, ça suffit. Ici c’est une boîte de nuit, c’est fait pour danser. Tu imagines si tout le monde faisait comme toi ? Danse avec moi, je vais te montrer.
Il m’a attrapé la main, sèchement. Soudain j’ai crié «Non!», et avec mon autre main j’ai tapé sur la sienne. Le bruit a résonné. Je l’ai regardé en serrant les dents et vraiment cru qu’il allait hurler. Au lieu de ça, il m’a donné une claque, une grande claque qui a résonné en retour et mis ma joue en feu. Mes larmes sont sorties. Guy s’est pris la tête dans les mains en gémissant. Les autres se sont figés. Seules la musique et la lumière ont continué, comme pour insister encore : allez, Arthur, rien qu’un petit pas, le reste suivra…

VINCENT
1998
Ça a recommencé huit ans plus tard.
— Les mecs, on va en boîte ?
Je fumais sur le canapé chez Vincent, avec deux autres garçons dont je ne me souviens pas, des figurants. Je me souviens de Vincent. Il était imposant, vêtu toujours de T-shirts blancs et de jeans sales, parfois sentant fort, mais son odeur même jouait pour lui, façonnait comme tous ses gestes une virilité mûre avant la nôtre, un corps d’homme. Il était droitier mais fumait de la main gauche. J’aimais cette manière qu’il avait de chercher son briquet dans sa poche, une cigarette à la bouche, de l’allumer tête inclinée, de ponctuer ses phrases par une longue latte qui nous laissait suspendus à ses lèvres, de jeter enfin son mégot pour signaler la fin de la conversation.
Assis à côté de lui, une fesse dans le vide, je me concentrais pour ne pas crapoter, bien inhaler comme aux répétitions dans ma chambre. J’en espérais un peu de plaisir, rien qu’un peu … »

Extrait
«– Je finis mon verre et je vous rejoins! ai-je crié. La banquette sans accoudoirs m’a paru d’un coup trop grande. J’ai aspiré le fond de mon verre et la paille a fait des bulles dégoûtantes. Je me suis allumé une cigarette. Encore quelques minutes et je me lance, ai-je décidé. La piste s’étalait comme une mer à mes pieds. Là se trouvaient donc les filles à aborder. C’était un bal. Ça ne valsait pas mais en fait c’était tout comme un bal, archaïque et cruel. Chacun se cherchait un partenaire. Si jamais cette foule formait un nombre impair, l’un de nous se retrouverait seul au bout du compte, et cela risquait bien d’être moi, comme aux chaises musicales de mon enfance. Les gens se pressaient. Ils se ressemblaient. Tous se confondaient dans cette lumière, jetée sur eux pour lisser leurs visages, gommer leurs boutons, effacer leurs formes et leur en inventer d’autres. C’était une ambiance excitante, dangereuse aussi, car tous ici, devenus plus beaux, devaient redoubler d’attentes, saturer la boîte de désir, plus qu’elle n’en pouvait contenir. Il existait certainement quelque part un interrupteur pour rallumer les néons du plafond, faire que tout le monde sursaute, se réveille soudain dans les bras d’inconnus rouges et suants.»

À propos de l’auteur
JESTIN_Victor_©Joel_SagetVictor Jestin © Photo Joël Saget – AFP

Victor Jestin a passé son enfance à Nantes et a aujourd’hui 27 ans. Son premier roman, La Chaleur (2019), a obtenu le prix de la Vocation et le prix Femina des lycéens, a été traduit dans plusieurs pays et est en cours d’adaptation cinématographique.

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Pactum Salis

BOURDEAUT_pactum-salisLogo_second_roman

En deux mots:
La rencontre improbable entre un paludier et un agent immobilier va provoquer des étincelles, remettre en cause quelques certitudes et bouleverser l’existence de deux durs à cuire.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

A fluctibus opes

Après le succès phénoménal de En attendant Bojangles, on attendait Olivier Bourdeaut. En changeant totalement d‘univers, il gagne le pari du second roman.

Une histoire d’hommes. Tel pourrait être le résumé le plus succinct du second roman d’Olivier Bourdeaut. Il a choisi l’univers très particulier des marais salants et le caractère bien trempé d’un paludier pour digérer le succès de En attendant Bojangles, son demi-million d’exemplaires, ses trente traductions et son adaptation en BD et au théâtre. Un choix judicieux à mon sens, car il est difficile de comparer les deux romans. On est ici beaucoup plus proche des comédies cinématographiques comme L’Emmerdeur ou Les compères qui ont prouvé combien l’idée de faire se rencontrer deux personnes venant d’horizons totalement différents pouvait être judicieuse.
Voici donc Jean occupé à récolter le sel de ses marais dans un cadre somptueux, entre Batz-sur-mer et Le Croisic, au bord de la presqu’île de Guérande. Nous sommes au mois d’août, au moment le plus crucial, celui qui décide si une année a été bonne ou non. Mais cette fois, les éléments semblent favorables, comme il l’explique lui-même : « ça fonctionne avec du vent comme pour les bateaux, du soleil comme pour les vignes, des efforts comme avec les femmes, de la patience comme avec les enfants et de la chance comme pour la vie… C’est une bonne saison cette année, nous avons de la chance. »
Cela dit, la fleur de sel se mérite et il ne faut pas ménager sa peine pour trouver l’or blanc. Alors quand au petit matin, il découvre une porsche sur sa palude, un ivrogne endormi sur une bâche après avoir uriné sur la pyramide de sel, son sang ne fait qu’un tour. Il s’empare de sa pelle et s’en va régler son compte à cet homme. «Le tranchant d’acier s’arrêta net à cinq centimètres de la carrosserie. Non, finalement. Son inconscient avait décidé pour lui qu’il ne méritait ni la prison, ni de verser des dommages et intérêts faramineux pour cet homme. L’inconnu dormait toujours, indifférent au procès fulgurant qui venait de le condamner à la décapitation.» Il choisit de le recouvrir d’une bâche et de la laisser mariner dans son jus.
À son réveil Michel ne comprend pas ce qu’il fait là, quel est l’importance de son forfait, mais il sent bien qu’il a failli mourir. Aux invectives de l’un répond l’incompréhension de l’autre. Et avant que les choses ne s’enveniment davantage, il lui faut promettre de dégager son bolide avant la fin du jour.
Après quelques opérations immobilières fructueuses à Nantes, Michel entend conquérir Paris et se constituer un joli magot. Pour l’heure, il passe ses vacances dans un palace et noie sa solitude dans l‘alcool. Au fil du récit, on va comprendre que Jean a suivi l’itinéraire inverse, a quitté Paris pour retrouver de vraies valeurs et une activité qui l’épanouit même si elle lui permet tout juste de joindre les deux bouts. Sans doute n’imaginait-il pas qu’il serait appelé à changer de locution latine. Après avoir fait sien A fluctibus opes (La richesse vient de la mer), il trouvera au bout de quelques rebondissements le sens de Amicitia pactum salis (l’amitié est un pacte de sel). Car Michel va devenir l’employé saisonnier de Jean.
Pour poursuivre la métaphore cinématographique – on imagine du reste fort bien la belle adaptation possible de ce roman – on ajoutera deux rôles secondaires : celui d’un certain Henri, inventeur et seul représentant du «Dédé» le débauché de droite. Il est en quelque sorte le grand frère ou le père spirituel de Jean. «Leur état civil affichait seize ans d’écart, mais le gouffre qui les séparait se mesurait en siècles. La passerelle était jetée, l’histoire pouvait commencer.»
L’adjudant Jules Kédic connaîtra lui aussi son heure de gloire. Jusque là spécialisé dans l’élucidation des vols de bicyclettes, il va se retrouver brutalement face à un cadavre à moitié enfoui dans le marais salant.
Habile réflexion sur le sens de la vie, sur le rôle du statut social, sur la solitude du célibataire au mois d’août, Pactum Salis est aussi une très agréable plongée dans les tréfonds de l’âme humaine où un pacte peut très vite être remplacé par un autre. N’en déplaise aux critiques qui font la fine bouche, dans doute plus par mode et plus pour se mettre eux-mêmes en avant que par honnêteté intellectuelle, ce second roman est également très réussi.

Pactum Salis
Olivier Bourdeaut
Éditions Finitude
Roman
256 p., 18,50 €
EAN : 9782363390905
Paru en janvier 2018

Où?
Le roman se déroule en France, à Batz-sur-Mer et dans les environs ainsi qu’à Nantes et Paris

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Très improbable, cette amitié entre un paludier misanthrope, ex-Parisien installé près de Guérande, et un agent immobilier ambitieux, prêt à tout pour «réussir». Le premier mène une vie quasi monacale, déconnecté avec bonheur de toute technologie, tandis que le second gare avec fierté sa Porsche devant les boîtes de nuit.
Liés à la fois par une promesse absurde et par une fascination réciproque, ils vont passer une semaine à tenter de s‘apprivoiser, au cœur des marais salants.

Les critiques
Babelio
Culturebox (Laurence Houot)
Le Parisien week-end (entretien avec l’auteur)
Froggy’s Delight (Jean-Louis Zuccolini)
Blog Entre les lignes (Bénédicte Junger)
Blog Bricabook
Blog Lettres it be 
Blog Romanthé

Pactum Salis, le roman de la confirmation pour Olivier Bourdeaut © Grand Soir 3

Les premières pages du livre 
« Au dix-septième jour, l’action mêlée d’un ciel vierge de nuage et d’un vent d’est, chaud, constant, puissant, remplissait méthodiquement l’angle des œillets. Bientôt ceux-ci seraient entièrement pleins, recouverts d’une pellicule cristallisée rose, légèrement rose. Déjà, bousculée par le vent, la poussière grise des ladures commençait, par traînées arquées, à souiller les nappes fragiles, cette dentelle naturelle que des siècles d’ouvrages laborieux, patients, forcément patients, avaient façonnée, afin que ce jour-là, au dix-septième, tout se passe comme c’était en train de se passer.
Alentour, une euphorie consciencieuse doublée d’un sentiment d’urgence animait les marais de Batz-sur-Mer.
Dix-sept jours venteux, ensoleillés, bouillants et secs, avaient usé et brûlé les corps, réjoui les esprits. Après un mois de juin gris, pluvieux, un mois de juillet capricieux et désespérant, août offrait à ces marais ce pour quoi ils avaient été faits. S’activant autour des miroirs d’eau, cette galerie des glaces horizontale, paludiers et saisonniers alternent leur cueillette, faite de gestes amples et précis, avec une course trortée et périlleuse pour mener leur brouette le long de ces minces couloirs de vase sèche et gercée. Si certains rêveurs inconscients s’autorisent un coup d’oeil pour observer les essaims d’oiseaux survolant les plans d’eau ou leurs reflets glacés dans les étiers, les autres savent bien qu’au dix-septième jour une deuxième récolte est possible, probable. Ils ne regardent ni les oiseaux, ni leurs voisins, ils avaient eu juillet et juin pour cela. Ils auraient le reste de l’année pour lever la tête.

Au dix-septième jour, une parcelle de vingt-quatre œillets ne faisait l’objet d’aucune attention. Au bout de l’impasse du marais au Roy, les marais qu’un talus pelé séparait du traict du Croisic avaient fait leur part de travail et attendaient que l’Homme honore la sienne. Mais l’Homme ne venait pas et le blanc rosi se couvrait de gris, le trésor s’encrassait. Au loin, les cloches du Croisic annonçaient dixbuit heures, six tintements lourds, chutant du clocher, roulant comme une escouade du temps qui presse sur le miel, cette langue sableuse désertée chaque jour par l’océan pour devenir une prairie d’algues lézardée de filets d’eau argentés, de monticules de sable humides et scintillants par endroits, secs et dorés pour les plus élevés. »

Extraits
« Avec une vivacité folle et des gestes précis, il ramenait le gros sel vers lui. Il s’étonnait d’être aussi efficace. Le meurtre qu’il avait presque commis, ou plus justement sa non exécution, lui donnait une énergie quasi surhumaine. Tandis qu’il évacuait sa tension par le travail de force, il prenait le temps entre chaque mouvement de regarder autour de lui. Il regardait le calme plus qu’il ne l’écoutait. Ce calme fait de plans d’eau lisses dépourvus de ridules malgré le vent puissant et chaud. Le vent haut. Le calme et sa géométrie paisible. Le calme de ces longues herbes inclinées, brouillonnes et emmêlées, qui dansaient silencieusement sur le remblais. Le calme de ces vols d’oiseaux au battement d’ailes muets. Jamais il n’avait trouvé ses marais aussi paisibles, aussi beaux. Puis, il lançait son las, ramenait en mouvements circulaires des ourlets de cristaux rosés qui se gonflaient et s’étoffaient en se rapprochant du bord. Il laissait derrière lui ces monticules de gros sel sécher et blanchir et s’attaquait méthodiquement à l’œillet suivant. Et ainsi de suite. Il accomplit ce matin-là avec plaisir, plus que d’habitude si tant est que ce soit possible, le travail qu’il s’était choisi. La première lotie achevée, il regarda sa montre. Non seulement il avait rattrapé son premier retard, ce retard traditionnel, ce retard rebelle qu’il mettait en scène pour en être son seul acteur et spectateur, mais il avait aussi comblé le second retard. L’imprévu de l’inconnu. » (p. 47)

« – Vous avez raison Henri…
– Les vieux cons ont souvent raison!
Avant d’ouvrir la porte, il se posta devant le miroirtéléviseur et, en grimaçant, lança d’un air grave: « Bonsoir… La France a peur! La France connaît la panique depuis qu’elle a appris que l’affreux Henri partait rôder dans Paris, accompagné de son concierge garni d’ennui! Tremblez vermicelles de tabourets, tremblez jeunes pucelles, remplissez l’écuelle des loups-garous ! » avant d’enchaîner avec des hurlements sibériens.
En descendant les escaliers, tandis qu’Henri sautillait en sifflotant, Jean se félicita d’avoir tapé à sa porte. Leur état civil affichait seize ans d’écart, mais le gouffre qui les séparait se mesurait en siècles. La passerelle était jetée, l’histoire pouvait commencer. » (p. 75)

« puisqu’il faut bien nommer les phénomènes socioculturels, les bourgeois-bohème viennent de faire une entrée fracassante dans la faune déjà pléthorique des espèces émergentes. Les Bobos, comme il faut les appeler, seraient l’émanation du confort bourgeois étendu sur des principes généreux et progressistes. N’étant plus bourgeois depuis longtemps et vivant ma bohème bien malgré moi, ne reconnaissant souvent au progrès que sa capacité à semer le trouble sur la voie publique, je ne peux prétendre à la carte de membre. J’en suis désolé, car tout cela m’a l’air bien sympathique et confortable mais apparemment les conditions d’entrée semblent trop exigeantes pour moi. Il faut une beauté d’âme dont mon cerveau rabougri paraît fort dépourvu… et pas seulement quand la bise fut venue. J’ai donc créé ma petite famille dont je suis le père et le seul membre, je ne fais rien d’ailleurs pour que la famille s’élargisse, ma paternité ne verse pas dans le prosélytisme. Je suis un père de famille Sterile. Un gourou sans secte, ni adeptes. Pour offrir aux Bobos un voisin de palier au paillasson cratté et poussiéreux, j’ai inventé le Dédé: le débauché de droite.
– Donc vous êtes le seul Dédé sur Terre? Je suis vraiment verni de vous avoir déniché en train de moisir au fond d’un grenier! s’exclama Jean un peu moqueur. » (p.91)

À propos de l’auteur
Olivier Bourdeaut est né au bord de l’Océan Atlantique en 1980. L’Education Nationale, refusant de comprendre ce qu’il voulait apprendre, lui rendit très vite sa liberté. Dès lors, grâce à l’absence lumineuse de télévision chez lui, il put lire beaucoup et rêvasser énormément.
Durant dix ans il travailla dans l’immobilier allant de fiascos en échecs avec un enthousiasme constant. Puis, pendant deux ans, il devint responsable d’une agence d’experts en plomb, responsable d’une assistante plus diplômée que lui et responsable de chasseurs de termites, mais les insectes achevèrent de ronger sa responsabilité. Il fut aussi ouvreur de robinets dans un hôpital, factotum dans une maison d’édition de livres scolaires – un comble – et cueilleur de fleur de sel de Guérande au Croisic, entre autres.
Il a toujours voulu écrire, En attendant Bojangles en est la première preuve disponible. Pactum Salis la seconde. (Source : Éditions Finitude)

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