Miroir de nos peines

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  RL2020  coup_de_coeur

En deux mots:
En 1940 la France est en guerre mais le remarque à peine. Gabriel, enrôlé sur la ligne Maginot passe le temps à faire des exercices. Dans son café, Louise doit répondre à une curieuse proposition d’un vieil habitué, tandis que Désiré ne cherche qu’à s’enrichir. En quelques semaines leurs destins respectifs vont basculer, leurs parcours se croiser.

Ma note:
★★★★★ (coup de cœur, livre indispensable)

Ma chronique:

De la drôle de guerre à la débâcle

Avec le troisième et ultime volet de sa trilogie, Pierre Lemaître confirme qu’il est l’un des meilleurs romanciers français. Son évocation de la France de 1940 est magistrale, ses personnages attachants, son message fort. Formidable !

En conclusion de ma chronique sur Couleurs de l’incendie, j’écrivais: «on ne voit pas les pages défiler et dès la fin du roman on réclame la suite». La voilà ! Disons d’emblée que ce troisième et dernier volet des «Enfants du désastre» est à la hauteur de nos attentes. Un petit bijou qui peut du reste fort bien se lire indépendamment des deux autres épisodes.
Un dernier volet construit autour de trois histoires, trois parcours qui vont finir par se rejoindre au moment de la débâcle. Mais au moment où débute le récit, en avril 1940, personne n’imagine que quelques semaines plus tard, la France aura capitulé.
On retrouve Louise Belmont, un personnage du premier tome, devenue institutrice et serveuse. Elle va finir par accepter la proposition indécente d’un habitué, le docteur Thirion et le suit dans une chambre d’hôtel pour lui montrer son corps. Un acte qui va provoquer un joli scandale, puisqu’elle va finir par se retrouver courant nue sur le boulevard du Montparnasse. Jolie symbole de la folie qui, au fil des jours, va gagner le pays.
Mais nous n’en sommes pas encore là. Le long de la ligne Maginot, le sergent-chef Gabriel passe le temps à faire des exercices, à vérifier le matériel, à se persuader que les stratèges ont bien raison d’affirmer que jamais les allemands ne passeront cette ligne de défense. Le caporal Raoul Landrade a trouvé, quant à lui, à améliorer son ordinaire en organisant des parties de bonneteau et en se livrant à des petits trafics. Ils vont se retrouver tous deux, après les premières attaques allemandes, loin de leur régiment. Et décident de fuir les combats en partant vers le sud.
Dans la capitale la propagande joue sur tous les registres pour maintenir le moral de la nation. Désiré Migault, roi de la mystification, se fait passer pour un as de l’espionnage et, après avoir été engagé pour décrypter la presse turque, va grimper les échelons et mettre sa gouaille au service de la désinformation. Il devient porte-parole et transforme les mauvaises nouvelles en communiqués de victoire.
La réalité, à savoir la pluie de bombes qui s’abat et l’avancée rapide des troupes allemandes, va cependant finir par imposer sa loi, à commencer par mettre des milliers de personnes sur la route, essayant de fuir les combats.
Je ne ferais pas preuve d’originalité en soulignant ici le talent de Pierre Lemaître à instaurer en quelques lignes une ambiance, à croquer des personnages qui nous deviennent familiers en quelques pages. C’est un régal de suivre ces trois histoires parallèles, de «voir» les personnages essayer de s’en sortir, chacun avec les moyens dont ils disposent. Avant l’adaptation cinématographique – qui ne devrait pas manquer de se faire – le lecteur réalise en effet lui-même son film. Avec la même maestria que dans ses précédents romans, il imagine les liens qui vont unir les personnages, fruit du hasard ou d’un secret de famille. Mieux que personne, il sait utiliser sa solide documentation pour donner de la crédibilité à l’action sans que jamais le romanesque ne laisse la place à la leçon d’Histoire.
Vous l’aurez compris, cette trilogie Au-revoir là-haut, Couleurs de l’incendie et Miroir de nos peines fait partie de mes livres «indispensables», qui devrait figurer dans toute bonne bibliothèque.

Miroir de nos peines
Pierre Lemaitre
Éditions Albin Michel
Roman
544 pages, 22,90 €
EAN: 9782226392077
Paru le 2/01/2020

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris, le long de la ligne Maginot puis du côté des Ardennes ainsi que sur les routes de la déportation, notamment du côté d’Orléans.

Quand?
L’action se situe d’avril à juin 1940.

Ce qu’en dit l’éditeur
Avril 1940. Louise, trente ans, court, nue, sur le boulevard du Montparnasse. Pour comprendre la scène tragique qu’elle vient de vivre, elle devra plonger dans la folie d’une période sans équivalent dans l’histoire où la France toute entière, saisie par la panique, sombre dans le chaos, faisant émerger les héros et les salauds, les menteurs et les lâches… Et quelques hommes de bonne volonté.
Il fallait toute la verve et la générosité d’un chroniqueur hors pair des passions françaises pour saisir la grandeur et la décadence d’un peuple broyé par les circonstances.
Secret de famille, grands personnages, puissance du récit, rebondissements, burlesque et tragique… Le talent de Pierre Lemaitre, prix Goncourt pour Au revoir là-haut, est ici à son sommet.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
France Culture (Le temps des écrivains)
Le Devoir (Philipe Couture)
RTL (Laissez-vous tenter)
RFI(Littérature sans frontières – Catherine Fruchon-Toussaint)
La Croix (Guillemette de Préval)
Podcast Lettres it be 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Ceux qui pensaient que la guerre commencerait bientôt s’étaient lassés depuis longtemps, M. Jules le premier. Plus de six mois après la mobilisation générale, le patron de La Petite Bohème, découragé, avait cessé d’y croire. À longueur de service, Louise l’avait même entendu professer qu’en réalité « cette guerre, personne n’y avait jamais vraiment cru ». Selon lui, ce conflit n’était rien d’autre qu’une immense tractation diplomatique à l’échelle de l’Europe, avec des discours patriotiques spectaculaires, des annonces tonitruantes, une gigantesque partie d’échecs dans laquelle la mobilisation générale n’avait été qu’un effet de manches supplémentaire. Il y avait bien eu quelques morts ici et là – « Davantage, sans doute, qu’on ne nous le dit ! » –, cette agitation dans la Sarre, en septembre, qui avait coûté la vie à deux ou trois cents bonshommes, mais enfin, « c’est pas ça, une guerre ! » disait-il en passant la tête par la porte de la cuisine. Les masques à gaz reçus à l’automne, qu’on oubliait aujourd’hui sur le coin du buffet, étaient devenus des sujets de dérision dans les dessins humoristiques. On descendait aux abris avec fatalisme, comme pour satisfaire à un rituel assez stérile, c’étaient des alertes sans avions, une guerre sans combats qui traînait en longueur. La seule chose tangible était l’ennemi, toujours le même, celui avec qui on se promettait de s’étriper pour la troisième fois en un demi-siècle, mais qui ne semblait pas disposé, lui non plus, à se jeter à corps perdu dans la bagarre. Au point que l’état-major, au printemps, avait permis aux soldats du front… (là, M. Jules passait son torchon dans l’autre main et pointait son index vers le ciel pour souligner l’énormité de la situation)… de cultiver des jardins potagers ! « Je te jure… », soupirait-il.
Aussi, l’ouverture effective des hostilités, bien qu’elle eût lieu dans le nord de l’Europe, trop loin à son goût, lui avait-elle redonné du cœur à l’ouvrage. Il clamait à qui voulait l’entendre, « avec la pile que les Alliés sont en train de mettre à Hitler du côté de Narvik, ça ne va pas durer longtemps », et comme il estimait que cette affaire était close, il pouvait se concentrer de nouveau sur ses sujets favoris de mécontentement : l’inflation, la censure des quotidiens, les jours sans apéritif, la planque des affectés spéciaux, l’autoritarisme des chefs d’îlot (et principalement de cette baderne de Froberville), les horaires du couvre-feu, le prix du charbon, rien ne trouvait grâce à ses yeux, à l’exception de la stratégie du général Gamelin qu’il jugeait imparable.
– S’ils viennent, ce sera par la Belgique, c’est prévu. Et là, je peux vous dire qu’on les attend !
Louise, qui portait des assiettes de poireaux vinaigrette et de pieds paquets, aperçut la moue dubitative d’un consommateur qui murmurait :
– Prévu, prévu…
– M’enfin ! hurla M. Jules en revenant vers le zinc. Par où tu veux qu’ils arrivent ?
D’une main, il rassembla les présentoirs d’œufs durs.
– Là, t’as les Ardennes : infranchissables !
Avec son torchon humide, il traça un grand arc de cercle.
– Là, t’as la ligne Maginot : infranchissable ! Alors, d’où tu veux qu’ils viennent ? Reste que la Belgique !
Sa démonstration achevée, il se replia vers la cuisine en bougonnant.
– Pas nécessaire d’être général pour comprendre ça, merde alors…
Louise n’écouta pas la suite de la conversation parce que son souci, ça n’était pas les gesticulations stratégiques de M. Jules, mais le docteur.
On l’appelait ainsi, on disait « le docteur » depuis vingt ans qu’il venait s’asseoir chaque samedi à la même table, près de la vitrine. Il n’avait jamais échangé avec Louise plus de quelques mots, toujours très polis, bonjour, bonsoir. Il arrivait vers midi, s’installait avec son journal. S’il ne choisissait jamais autre chose que le dessert du jour, Louise mettait un point d’honneur à prendre sa commande qu’il passait d’une voix égale et douce, « le clafoutis, oui, disait-il, c’est parfait ».
Il lisait les nouvelles, regardait dans la rue, mangeait, vidait sa carafe et, vers quatorze heures, au moment où Louise comptait sa caisse, il se levait, pliait son Paris-Soir qu’il abandonnait sur le coin de la table, posait son pourboire dans la soucoupe, saluait et quittait le restaurant. Même en septembre dernier, quand le café-restaurant avait été tout agité par la mobilisation générale (M. Jules était très en forme ce jour-là, on avait vraiment envie de lui confier la direction de l’état-major), le docteur n’avait pas modifié son rituel d’un iota.
Et soudain, quatre semaines plus tôt, alors que Louise lui apportait la crème brûlée à l’anis, il lui avait souri, s’était penché vers elle et avait fait sa demande.
Il lui aurait proposé la botte, Louise aurait posé l’assiette, l’aurait giflé et aurait tranquillement repris son service, M. Jules en aurait été quitte pour perdre son plus ancien habitué. Mais ça n’était pas ça. C’était sexuel, oui, bien sûr, mais c’était… Comment dire…
« Vous voir nue, avait-il dit calmement. Juste une fois. Seulement vous regarder, rien d’autre. »
Louise, soufflée, n’avait pas su quoi répondre ; elle avait rougi comme si elle était en faute, avait ouvert la bouche, mais rien n’était venu. Le docteur était déjà retourné à son journal, Louise s’était demandé si elle n’avait pas rêvé.
Pendant tout le service, elle n’avait pensé qu’à cette étrange proposition, passant de l’incompréhension à la colère, mais sentant confusément que c’était un peu tard, qu’elle aurait dû immédiatement se camper devant la table, les poings sur les hanches, et élever la voix, prendre les clients à témoin, lui faire honte… La fureur montait en elle. Quand une assiette lui avait échappé et s’était brisée sur le carrelage, ç’avait été le déclic. Elle s’était ruée dans la salle.
Le docteur était parti.
Son journal était plié sur le bord de la table.
Elle le ramassa rageusement et le jeta dans la poubelle. « Bah, Louise, qu’est-ce qui te prend ? », s’offusqua M. Jules qui considérait le Paris-Soir du docteur et les parapluies oubliés comme des dépouilles opimes.
Il exhuma le journal et le lissa du plat de la main en posant sur Louise un regard perplexe.
Louise était adolescente lorsqu’elle avait commencé à faire le service le samedi à La Petite Bohème, dont M. Jules était le propriétaire et le cuisinier. C’était un homme fort, aux gestes lents, avec un gros nez, une jungle de poils aux oreilles, un menton un peu fuyant et une moustache poivre et sel en tablier de sapeur. Il portait en permanence des charentaises hors d’âge et un béret noir, rond, qui enveloppait son crâne, personne ne pouvait se vanter de l’avoir vu nu-tête. Il faisait la cuisine pour une trentaine de couverts. « Cuisine parisienne ! » disait-il en dressant l’index, il y tenait beaucoup. Et plat unique, « comme à la maison, s’ils veulent du choix, les clients n’ont qu’à traverser la rue ». Son activité était auréolée d’un certain mystère. Personne ne comprenait comment cet homme lourd et lent, que l’on avait l’impression de voir en permanence derrière son zinc, parvenait à préparer autant de repas d’une telle qualité. Le restaurant n’avait jamais désempli, il aurait pu servir le soir et le dimanche et même s’agrandir, à quoi M. Jules s’était toujours refusé. « Quand on ouvre trop grand la porte, on ne sait jamais qui va entrer », disait-il, en ajoutant : « J’en sais quelque chose… », phrase énigmatique qui restait suspendue dans l’air comme une prophétie.
C’est lui qui avait autrefois proposé à Louise de l’aider pour la salle l’année où sa femme, dont plus personne ne se souvenait, était partie avec le fils du bougnat de la rue Marcadet. Ce qui n’avait été qu’un service de voisinage s’était poursuivi lorsque Louise avait fait ses études à l’École normale d’institutrices. Ensuite, comme elle avait été nommée là, tout près, à l’école communale de la rue Damrémont, elle n’avait rien changé à ses habitudes. M. Jules la payait de la main à la main, arrondissant généralement la somme à la dizaine supérieure, il faisait cela d’un air bougon, comme si elle le lui avait réclamé et qu’il s’exécutait à contrecœur. »

Extraits
« Le regard de l’homme monta à sa poitrine, comme attiré par une lumière et, bien qu’aucun de ses traits ne bougeât, elle crut discerner sur son visage une sorte d’émotion. Elle-même regarda ses seins, leurs aréoles roses, ce fut vaguement douloureux.
Elle eut envie d’en finir. Alors elle se décida, ôta son slip qu’elle lâcha sur le sol. Ne sachant pas quoi faire de ses mains, elle les remit dans son dos.
Les yeux du vieil homme descendirent lentement en une caresse très tendre et s’arrêtèrent en bas de son ventre. Il se passa quelques longues secondes. Il était impossible de deviner ce qu’il ressentait. Flottait seulement sur son visage et sur toute sa personne quelque chose d’indéfinissable et d’infiniment triste.
Elle comprit intuitivement qu’elle devait se retourner. Peut-être voulut-elle échapper à la situation qui avait quelque chose de déchirant.
Elle pivota sur son pied gauche, fixa un instant la gravure de marine légèrement de travers qui ornait le mur au-dessus de la commode. Elle crut sentir son regard sur ses fesses.
Un ultime scrupule lui fit craindre qu’il tende la main, tente de la toucher, elle se tourna vers lui.
Il venait de sortir un pistolet de sa poche et se tira une balle dans la tête. »

« Ce n’est pas une fille nue que découvrirent les passants, c’est une apparition, le corps ensanglanté, le regard affolé, elle zigzaguait, chancelait, on se demandait si elle n’allait pas soudain traverser la rue, se jeter sous vos roues, les voitures ralentissaient, les autobus freinaient, un homme depuis la plateforme siffla, les klaxons se déclenchèrent, elle n’entendait rien, marchait à pas pressés, pieds nus, les passants qui la croisaient en restaient sidérés. Elle ne cessait d’agiter les bras comme pour chasser des nuées d’insectes imaginaires, suivit sur le trottoir une trajectoire sinueuse, longea ici une vitrine, plus loin contourna un arrêt d’autobus, elle trébucha, partout on s’écartait, personne ne savait quoi faire.
Le boulevard tout entier était en émoi. Qui c’est, demanda l’un, une folle, elle a dû s’échapper de quelque part, il faudrait l’arrêter… »

« Ce gigantesque fort souterrain lui était apparu comme une sorte de monstre menaçant, gueule ouverte, prêt à engloutir tout ce que l’état-major lui enverrait en sacrifice.
Plus de neuf cents soldats vivaient là, parcourant sans cesse les kilomètres de galeries enfouies sous des milliers de mètres cubes de béton, dans le bruit incessant de groupes électrogènes, de plaques de fer qui résonnaient comme des hurlements de damnés et d’odeurs de gas-oil mêlées à une humidité endémique. Quand vous entriez au Mayenberg, la lumière du jour s’estompait quelques mètres devant vous, laissant deviner le long couloir ténébreux où circulait, dans un vacarme épouvantable, le train conduisant aux blocs de combat prêts à balancer des obus de 145 mm à vingt-cinq kilomètres alentour, lorsque l’ennemi héréditaire daignerait se manifester. En attendant, on avait trié les caisses de munitions, on les avait empilées, ouvertes, classées, déplacées, vérifiées, on ne savait plus quoi faire. Ce train, qu’on appelait le métro, n’était plus guère utilisé que pour acheminer les marmites norvégiennes dans lesquelles chauffait la soupe. On se souvenait des ordres qui invitaient la troupe à « résister sur place sans aucune pensée de repli, même encerclée, même entièrement isolée sans espoir de secours prochain, jusqu’à épuisement de ses munitions », mais depuis le temps, plus personne n’imaginait quelle circonstance pourrait contraindre les soldats à une telle extrémité. En attendant de mourir pour la patrie, on s’emmerdait. »

« Le pont à peine effondré, Gabriel et Landrade s’étaient mis à courir. La mitraille derrière eux s’était intensifiée. Ils rejoignirent quelques camarades qui couraient moins vite, dépassèrent un camion qui brûlait. Autour, tous les arbres étaient décapités, déchiquetés à hauteur d’homme, des cratères trouaient le chemin forestier à perte de vue. Ils arrivèrent à l’endroit où avaient stationné les éléments de la 55e division qu’ils étaient venus soutenir et d’où on les avait envoyés sur le pont de Tréguière. Il n’y avait plus personne. Plus trace du lieutenant-colonel qui pestait contre le manque d’effectifs, ni de son état-major, ni des unités qui avaient campé là quelques heures plus tôt, plus rien que des tentes effondrées, des cantines éventrées, des bardas abandonnés, des documents épars qui s’envolaient, des fusils-mitrailleurs détruits dont les restes s’enfonçaient dans la boue. Un camion portant un canon brûlait, la fumée vous prenait à la gorge, ce désert militaire puait l’abdication. Gabriel se précipita sur le poste de transmission. Ce qu’il en restait, c’était deux radios réduites en miettes, les communications étaient coupées, le petit groupe était seul au monde. Gabriel s’essuya le front, moite de sueur. Tous se retournèrent et virent alors, à cinq cents mètres de là, déboucher les premiers panzers qui s’étaient frayé un chemin dans les Ardennes »
p. 161-162

À propos de l’auteur
Auteur de romans policiers (Robe de marié, Alex, Sacrifices) et de romans noirs (Trois jours et une vie), Pierre Lemaitre est unanimement reconnu comme un des meilleurs écrivains du genre et récompensé́ par de très nombreux prix littéraires nationaux et internationaux. En 2013, il obtient le prix Goncourt pour Au revoir là-haut, immense succès critique et public qui formera le premier volet de la trilogie complétée par Couleurs de l’incendie et Miroir de nos peines. (Source : Éditions Albin Michel)

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Des hommes couleur de ciel

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Sélectionné par les « 68 premières fois »
Sélectionné pour le « Prix Orange du livre 2019 »

En deux mots:
Alissa, prof de russe à La Haye, apprend que son établissement scolaire a été victime d’un attentat. Très vite, elle doit se rendre à l’évidence : l’un de ses élèves, arrivé de Tchétchénie comme elle serait le terroriste. L’enquête qui commence ne la laissera pas indemne.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Si ce n’est toi, c’est donc ton frère

Après Les mains lâchées, un premier roman remarqué à propos d’un tsunami qui dévastait les Philippines, voici Des hommes couleur de ciel qui nous fait vivre un attentat perpétré par des Tchétchènes à La Haye et confirme le talent d’Anaïs Llobet.

La scène s’est malheureusement répétée ces dernières années. Un homme pénètre dans un établissement scolaire lourdement armé. Il fait exploser sa bombe au milieu de la cantine provoquant des dizaines de morts. Comme à chaque fois qu’une telle nouvelle arrive, chacun cherche à savoir s’il ne connaît personne susceptible de compter parmi les victimes. C’est le cas d’Adam qui fréquente cet établissement de La Haye, aux Pays-Bas et qui découvre l’horreur devant un écran de télévision. « Chacun y allait de sa rumeur, consultant avec frénésie les réseaux sociaux, assurant que la police avait trouvé plusieurs bombes dans les poubelles du Parlement, qu’on déminait à l’instant un tram entier. Ils parlaient pour ne pas entendre les rues silencieuses. Adam envoyait convulsivement des messages à Kirem, à sa mère, et même à Makhmoud. Il imaginait le pire. Il commençait à accepter le pire. »
Le pire n’étant pas en l’occurrence qu’il connaisse des victimes, mais que Kirem soit impliqué dans l’attentat. Kirem, ce frère qu’il n’arrive pas à joindre.
L’autre personne qui s’inquiète en apprenant la nouvelle est Alissa, la prof de russe. Également d’origine tchétchène, elle ne peut imaginer une seconde que ce soit son élève qui ait commis l’irréparable. Certes Kirem était «un enfant étrange, la copie inversée de son frère, Oumar, qu’elle avait eu en cours deux ans auparavant. Ils avaient beau se ressembler comme deux gouttes d’eau, leurs personnalités étaient diamétralement opposées. Autant son frère était solaire, affectueux, toujours prêt à participer et à distribuer les copies, autant Kirem se faisait très vite oublier, et détester. Il avait un regard coulissant, furtif. »
L’enquête, qui va vite progresser, mène directement à eux. Alors qu’Alissa est «réquisitionnée pour assurer les traductions, Oumar est arrêté et incarcéré. Quant à Kirem, il demeure introuvable. Le filet va aussi se resserrer autour du cousin Makhmoud. Quand il arrive à la prison, ce garant des traditions familiales va découvrir un «autre» homme, maquillé, portant un jean moulant et un tee-shirt violet presque rose.
Depuis qu’il arrivé aux Pays-Bas, Oumar a découvert un monde occidental bien différent de ce qu’on lui avait raconté, à la fois plus dur, sans concessions, et plus ouvert, plus libre. À mesure qu’il s’intégrait, il ressentait la soif de laisser son orientation sexuelle s’épanouir. Se faisant appeler Adam, sa gueule de beau ténébreux avait enchaîné les relations, même s’il savait parfaitement que ces «hommes couleur de ciel» étaient non seulement rejetés par leur famille, mais condamnés à mort.
Alors que les interrogatoires commencent, l’appartement d’Alissa est perquisitionné. «Lorsqu’elle arriva devant son palier, elle fit immédiatement un pas en arrière. Il n’y avait plus de porte. Le sol était jonché de débris. Le sol était jonché de débris. Un petit carré en plastique reflétait la lumière du plafonnier: c’était son prénom internationalisé et son nom impossible à changer. Alice Zoubaïeva. Fardeau et héritage, peine et honneur. Elle imagina les policiers défoncer sa porte, marcher sur son nom sans s’en rendre compte.»
Anaïs Llobet a trouvé un angle très original pour traiter de la question des attentats en mettant en scène ces différentes «strates d’intégration». De l’enseignante qui entend gommer ses origines et répond non quand ses élèves demandent si elle est d’origine tchétchène à ceux qui ont fui le pays sans jamais oublier ni leur religion, ni leurs traditions, ni même leurs code d’honneur familial et voient l’occident comme une zone où mécréants et déviants s’épanouissent. On se rappelle alors des frères Tsarnaïev posant leur bombe durant le marathon de Boston.
Au-delà de l’explosion dans l’établissement scolaire, ce sont bien les déflagrations sur la famille et les proches que la romancière met en avant. Loin de tout manichéisme, elle nous fait toucher du doigt la complexité du problème, nous rappelle que tout exil est un déchirement et nous démontre brillamment qu’au «nom d’Allah, de l’Islam, de nos pères, de la justice et des morts à venger, des enfants qui meurent dans les caves de Tchétchénie et sous les bombes de Syrie», ou encore de «cette déviance occidentale» on peut très vite s’aveugler.
Un roman fort, en droite ligne de Les mains lâchées et qui conforme tout le talent d’Anaïs Llobet.

Des hommes couleur de ciel
Anaïs Llobet
Éditions de l’Observatoire
Roman
224 p., 00,00 €
EAN : 9791032905340
Paru le 09/01/2019

Où?
Le roman se déroule principalement aux Pays-Bas, à La Haye. On y évoque aussi la Tchétchénie.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Dans le pays où est né Oumar, il n’existe pas de mot pour dire ce qu’il est, seulement des périphrases: stigal basakh vol stag, un «homme couleur de ciel».
Réfugié à La Haye, le jeune Tchétchène se fait appeler Adam, passe son baccalauréat, boit des vodka-orange et embrasse des garçons dans l’obscurité des clubs. Mais il ne vit sa liberté que prudemment et dissimule sa nouvelle vie à son jeune frère Kirem, à la colère muette.
Par une journée de juin, Oumar est soudain mêlé à l’impensable, au pire, qui advient dans son ancien lycée.
La police est formelle : le terrible attentat a été commis par un lycéen tchétchène.
Des hommes couleur de ciel est l’histoire de deux frères en exil qui ont voulu reconstruire leur vie en Europe. C’est l’histoire de leurs failles et de leurs cicatrices. Une histoire d’intégration et de désintégration.

68 premières fois
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Blog Les livres de Joëlle 
La bibliothèque de Delphine-Olympe 
Blog Le domaine de Squirelito 
Le blog d’Eirenamg

Les autres critiques
Babelio 
Lecteurs.com
Blog Les lectures du mouton (Virginie Vertigo)
Blog froggy’s delight 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« La Haye, 2017
Il n’est plus là, alors Adam peut bien en parler. Dans la cellule, l’ampoule grésille, menace de claquer. La réalité aussi clignote, bourdonne ; dans quelques minutes, ses tympans vont éclater, ses pensées s’arrêter.
Il n’a pas vu les infos, mais comme tout le monde il s’est figé lorsqu’il a appris la nouvelle. La serveuse a fait tomber son plateau par terre et elle lui a demandé :
— Attends, mais c’est pas le lycée de ton frère ?
À ce moment-là, il avait déjà pris son téléphone pour appeler Kirem, entendu la sonnerie retentir dans le vide, laissé la peur s’infiltrer en lui. Ses doigts tremblaient. Combien de morts? Des notifications se sont affichées sur les portables. État d’urgence, seuil d’alerte maximal, ne restez pas dans les rues, réfugiez-vous dans le premier commerce à proximité. La serveuse a fait rentrer à l’intérieur les clients en terrasse et elle a fermé la porte à double verrou. Les nerfs en pelote, le patron a décidé d’offrir à tout le monde un café. Chacun y allait de sa rumeur, consultant avec frénésie les réseaux sociaux, assurant que la police avait trouvé plusieurs bombes dans les poubelles du Parlement, qu’on déminait à l’instant un tram entier. Ils parlaient pour ne pas entendre les rues silencieuses. Adam envoyait convulsivement des messages à Kirem, à sa mère, et même à Makhmoud. Il imaginait le pire. Il commençait à accepter le pire.
Puis les policiers sont arrivés. Ils ont cassé la belle porte vitrée avec leurs bottes monstrueuses. Ils ont forcé la serveuse, le patron, les clients à se coucher par terre. Adam s’est allongé lui aussi, en se cognant les coudes, les genoux, mais ils l’ont vite relevé. Ils ont crié son autre nom, Oumar, et ils l’ont hissé jusqu’à eux, un bras sous chaque aisselle. L’un d’eux a saisi ses poignets et les a menottés. Ils l’ont sorti du café. Le fourgon de police a filé à travers les avenues désertées. La Haye était belle, ensoleillée, radieuse comme une jeune fille amoureuse.
Pendant un instant, Hendrik ne put détacher son regard du téléphone. Les notifications s’enchaînaient. Un attentat. À La Haye, sa ville. Il se prit la tête entre les mains. Une bombe. Dans le lycée où travaillait Alissa.
Son premier réflexe fut de la chercher du regard. Elle était là, dans le salon, un instant auparavant. Il eut une bouffée de panique, comme s’il était concevable qu’elle ait pu partir sans l’embrasser, filer au lycée donner cours et se retrouver au milieu d’une scène de carnage. Il revint à lui en entendant le bruit de la douche dans la salle de bains, au fond du couloir. Alissa se lavait les cheveux. Elle le lui avait dit. Il l’imagina verser du shampoing au creux de sa paume, l’étaler méticuleusement sur sa chevelure et, pendant une seconde, il hésita à la laisser dans cette bienheureuse ignorance.
Son téléphone vibra encore. Un ami lui demandait des nouvelles de sa cousine Maud. Elle travaillait dans le même lycée qu’Alissa. Hendrik sentit ses mains trembler. Maud, tu vas bien ? envoya-t-il en toute hâte. La réponse lui parvint aussitôt : Je suis vivante. On est dans le gymnase avec les élèves. L’air emplit à nouveau ses poumons. Maud était en vie, Alissa était sous la douche. Le pire avait été évité.
Le pire pour lui, se reprit-il avec un pincement de culpabilité.
Son téléphone ne cessait de tressauter : les réseaux sociaux s’emballaient. L’attentat venait à peine d’avoir lieu mais Internet saturait déjà de vidéos. Tapie sous les gradins du gymnase, Maud postait en continu des photos sur Facebook. Certains enfants avaient les habits tachés de sang. Leurs yeux brillaient de peur.
Sans plus y tenir, Hendrik se dirigea vers la salle de bains et fit sauter le loquet en forçant la poignée.
Alissa, sous la douche, poussa un petit cri étranglé. Il n’avait pas le droit d’entrer. Alissa partageait ses nuits, mais dans la salle de bains, elle insistait pour être seule avec son corps. Seule à observer ses vingt ans s’éloigner et ses trente ans l’envahir. À voir les traces du passé s’estomper peu à peu. Hendrik, lui, ne connaissait les courbes de ses seins qu’à tâtons, selon ce que les draps voulaient bien lui révéler.
— Alice, il y a eu un attentat au lycée.
— Qu’est-ce que tu racontes ? bafouilla-t-elle en tentant vainement de se cacher derrière le rideau de douche transparent.
Les yeux de Hendrik glissèrent sur son corps ruisselant, ses cheveux aplatis par l’eau : ils semblaient encore plus noirs et tentaculaires. Il remarqua des cicatrices formant un rond en pointillé sur son flanc droit. Elle tenta vainement de les dissimuler avec ses mains. Percevant sa gêne, il détourna le regard et attendit qu’elle coupe l’eau, s’enroule dans une serviette.
Lorsqu’elle s’assit sur le rebord de la baignoire, il lui montra une des vidéos les plus partagées sur Twitter.
— Apparemment, une bombe a explosé dans la cantine de ton lycée.
— Dans la…
Sur la vidéo, le réfectoire était envahi de fumée, des élèves couraient en hurlant, tandis que des corps gisaient à terre.
— La police dit qu’il y a des dizaines de morts.
C’était peut-être le shampoing qui gouttait sur son front, s’approchant dangereusement de ses paupières, mais rien, dans ce que disait Hendrik, ne faisait sens pour Alissa.
— Ce n’est pas possible, dit-elle en se levant.
Hendrik lui tendit une autre serviette de bain, plus petite, où elle enroula ses longs cheveux encore couverts par endroits de mousse blanche.
— Non, ce n’est pas possible, répéta-t-elle à voix basse.
Des images, qu’elle croyait vouées à s’effacer comme les marques sur son corps, lui revenaient par vagues et elle manqua de glisser sur le sol soudain instable.
Hendrik la fit de nouveau s’asseoir sur le rebord de la baignoire.
— Ça va aller ?
Non, ça n’allait pas, mais par réflexe elle hocha la tête.
— Peut-être que c’est une fausse alerte, commença-t-il, et elle sentit sa voix légèrement trembler. Peut-être que ce n’est pas vrai, que c’était juste un pétard, une blague d’étudiants.
Il la regarda, comme s’il attendait une réponse, alors une fois encore, elle fit oui de la tête.
Après un court silence, il dit :
— Des enfants. Putain, mais qui fait ça à des enfants ?
Sur le visage de Hendrik passa soudain une ombre qu’Alissa connaissait bien. Elle l’avait vue sur celui de sa mère ou sur le sien lorsqu’elle attrapait son reflet dans les fragments d’un miroir entre deux bombardements. L’incompréhension mêlée de peur, face à l’impensable qui flirte avec le réel.
Hendrik s’assit un instant à côté d’elle. Il voulut la serrer dans ses bras, mais ses longs cheveux étaient encore gorgés d’eau et risquaient de laisser des taches humides sur sa chemise.
— Je dois filer au travail, je vais être en retard, dit-il. N’y pense pas trop, tu ne peux rien faire de toute façon. Essaie de te reposer. Fais-toi un thé.
Il resserra le nœud de sa cravate dans le miroir, puis ajouta :
— N’oublie pas ce soir, on se retrouve à dix-neuf heures au restaurant.
— Oui, dit-elle.
Il l’embrassa sur le front et disparut dans l’entrée. Alissa l’écouta brosser ses chaussures à petits coups vigoureux, les enfiler avec un chausse-pied, sortir et refermer la porte derrière lui en la claquant.
Le shampoing se mit à lui piquer les yeux. Elle se précipita vers le lavabo pour se rincer les cheveux et le visage. Un attentat. Un homme qui fait irruption parmi les tables de la cantine et tire sur des enfants. Il pose une bombe et part. Non.
Son vieux portable ne cessait de sonner sur un coin du lavabo. Profitant de la porte ouverte, Frikkie, son chat roux dont le ventre traînait par terre, observait l’objet s’approcher un peu plus du bord à chaque vibration, attendant patiemment qu’il veuille bien tomber.
Alissa enveloppa ses cheveux dans un turban de serviette-éponge.
Un attentat, à l’heure du repas, des gamins au visage couvert de sauce bolognaise. Non, ce n’était pas possible. Hendrik avait raison. C’était une fausse alerte, une intox, une rumeur.
Le téléphone tomba et Frikkie lui donna aussitôt un coup de patte pour disparaître avec lui sous la commode.
Elle s’habilla à la hâte. Elle donnait cours dans une heure. C’était une classe d’une douzaine d’élèves, aux visages de plus en plus angoissés au fur et à mesure que se rapprochaient les examens de fin d’année. Certains savaient à peine leurs déclinaisons de russe, et Alissa avait prévenu qu’elle les interrogerait chacun à leur tour ce lundi. Aucun n’y échapperait.
Pas même Kirem. »

Extrait
« Le père de Vincent claqua d’un coup sec sa portière et se précipita vers un soldat qui lui barra immédiatement le passage.
— J’ai le droit de savoir où est mon fils, hurla-t-il comme si Vincent avait fait une escapade nocturne.
La chemise défaite, les tempes couvertes de sueur, il se mit à tambouriner de ses poings le torse du militaire. Le soldat le laissa faire un court instant, puis d’un geste très calme, il lui tordit le bras et l’immobilisa au sol.
— Il va falloir se calmer tout de suite, monsieur, dit-il tandis que le père de Vincent éructait des insultes, le visage boursouflé de colère.
Alissa détourna les yeux. Elle augmenta le son de la radio : le Premier ministre parlait d’unité, de douleur.
Ce sont nos enfants et l’éducation que nous leur donnons qui ont été pris pour cibles par le terrorisme. Nous lui répondrons que nous n’avons pas peur. Nous lui répondrons par la fermeté dont est capable notre société tolérante, bienveillante, ouverte.
Alissa sentait confusément que l’emphase donnée aux mots les vidait de sens. Une société « tolérante, bienveillante, ouverte » n’avait pas besoin qu’on le lui dise pour s’en souvenir. Et brandir ses valeurs comme un bouclier de dentelle face à des bombes aveugles lui parut absurde : vingt enfants avaient été tués, la haine était légitime. Il fallait haïr. Frapper. Hurler des insanités comme le père de Vincent. Prendre les armes et se venger. Sourire, tendre l’autre joue, c’était pour plus tard, lorsque le sang aurait tiédi, lorsque la peur aurait changé de camp.
Mais c’était peut-être sa vie d’avant qui s’exprimait ainsi, … »

À propos de l’auteur
Anaïs Llobet est journaliste. En poste à Moscou pendant cinq ans, elle a suivi l’actualité russe et effectué plusieurs séjours en Tchétchénie, où elle a couvert notamment la persécution d’homosexuels par le pouvoir local. Elle est l’auteure d’un roman, Les Mains lâchées (2016). (Source : Éditions de l’Observatoire)

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De la bombe

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En deux mots
Dans un hôtel de luxe d’Istanbul une jeune Française participe à un attentat puis prend la fuite. On la suit durant une cavale riche de rebondissements. On découvre aussi durant cette fuite la parcours qui l’a menée jusqu’à extrémité.

Ma note
etoileetoileetoile (beaucoup aimé)

De la bombe
Clarisse Gorokhoff
Éditions Gallimard
Roman
272 p., 17 €
EAN : 9782072723858
Paru en mai 2017

Où?
Le roman se déroule en Turquie, principalement à Istanbul et environs. On y évoque aussi la France et le lieu-dit La Furetière au fin fond de la Vendée, lieu de villégiature ainsi que Paris. De Turquie, on ensuite sur les routes en direction de la péninsule de Gallipoli en passant par Kilitbahir, Tarabya et Urla puis, en traversant le détroit des Dardanelles jusqu’à Çanakkale. On y évoque aussi Kemer et Sofia, en Bulgarie.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Dans un luxueux hôtel d’Istanbul, Ophélie a posé une bombe. Une bombe, elle rêve aussi d’en être une aux yeux de Sinan, cet amant qui n’a de cesse de la rabaisser. A-t-elle vraiment appuyé sur le détonateur? En tout cas, le monde a tremblé, et la jeune femme doit désormais se cacher.
Mais que fuit-elle vraiment? Sur les routes brûlantes qui longent la mer Égée, Ophélie se laisse emporter par les caprices d’un hasard burlesque. Confrontée au poids des morts et à la violence des vivants, elle a encore bien des rencontres à faire, des pièges à déjouer, des doutes à éclaircir.

Ce que j’en pense
L’hôtel Four Seasons Bosphorus d’Istanbul est sans doute l’un des établissements les plus luxueux de la capitale turque. C’est là qu’Ophélie, la narratrice de cet étonnant premier roman, passe le temps. « Au bord de cette piscine, j’en ai passé de heures, à regarder des nuages devenir des gueules d’animaux tordues avant de disparaître. »
Une oisiveté due au rôle dévolu à la jeune beauté française, rester au service de Sinan, un amant aussi riche que tyrannique. Les journées se passent entre la piscine et la chambre, entre alcool, drogue et sexe. Jusqu’au jour où Derya entre dans leur suite 432. La superbe servante va subjuguer le couple et se confier à Ophélie. Elle est kurde et marquée par une histoire faite d’errements, d’exils et de combats. Sa nouvelle amie a tôt fait de mettre à jour son projet : « Tu as une bombe en tête. Un détonateur dans le cœur. Tu veux venger tes frères et des sœurs kurdes, pas seulement ton aîné que la police torture et qui est peut-être mort sans que tu le saches. Et tu voudrais que je t’aide, mois que tu ne connais même pas. »
Depuis Horace on sait que «l’oisiveté est une dangereuse sirène qu’il faut éviter». Aussi ce parfum d’aventure et d’interdit autant que l’envie de prouver à Derya qu’elle n’est pas insensible à ses malheurs va lui faire accepter le rôle de poseuse de bombe. Munie de son sac à dos et coiffée d’une perruque blonde, elle pénètre dans l’hôtel. Mais la nervosité la gagne : « Moi qui voulait ressembler à Faye Dunaway en Bonnie, ou a B.B. période Gainsbourg – car après tout, toutes deux étaient des bombes –, j’ai plutôt l’air de Zézette qui aurait englouti trop de psychotropes… »
Si les choses ne se passent pas exactement comme prévu, la bombe explose tout de même, alors qu’Ophélie est en chemin vers l’un des appartements de Sinan. C’est ce dernier qui fera les frais de la tension qui est dans l’air. Ophélie tue son amant et se fait du même coup de nombreux amis, ceux qui ont eu à pâtir de cet impitoyable propriétaire d’un immense parc immobilier et sont reconnaissants de cette main vengeresse.
Commence alors une cavale riche en rebondissements, faite de rencontres incongrues et d’alliés de circonstances, Ozan le nouvel amant, Orta la routarde, le tout avec un cadavre qui pourrit dans le véhicule au fil des jours. Après avoir visité Istanbul mieux qu’avec un guide touristique – notamment le quartier de Tarlabaşi – on prend la route vers les Dardanelles. L’occasion pour Ophélie d’expliquer son enfance difficile, abandonnée une première à l’assistante publique, abandonnée une seconde fois dans les Jardins du Luxembourg… « chaque fois que je veux raconter cette histoire, elle m’épuise avant même que j’en rassemble les divers éléments. D’ailleurs c’est ce qui m’est le plus difficile : réunir les ficelles et les accessoires qui la composent, pour lui restituer sa chronologie ou, à défaut, un semblant de cohérence.»
Clarisse Gorokhoff parvient à nous faire aimer cette enfant perdue, pauvre petite fille riche. Et ce n’est pas là le seul tour de force de ce roman. Dans une France toujours en état d’urgence, on se prend, par exemple, à frissonner lorsque l’on comprend qu’il est somme toute très facile de faire un attentat, que ce quart d’heure de gloire n’a même pas besoin d’une solide motivation. Quand je vous disais que ce premier roman était étonnant !

68 premières fois
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)

Autres critiques
Babelio
Page des libraires (Marc Rauscher)
Blog Le littéraire (Jean-Paul Gavard-Perret)

Entretien avec l’auteur (Gallimard)

Les premières pages du livre 

Extrait
« En faisant BOUM, la bombe deviendra mon curseur existentiel. Ici et maintenant, proclamera-t elle, commence le premier jour du reste de ta vie, Ophélie. Et je sentirai alors se propagera en moi le sang frais d’un cœur qui jusque-là palpitait à vide. Tout sera neuf, inédit, sans précédent. Le monde sera une donnée inconnue, un horizon frémissant. »

A propos de l’auteur
Jeune écrivain, Clarisse Gorokhoff a vécu plus de cinq années à Istanbul où elle a notamment achevé son master de philosophie puis créé une foire d’art contemporain abordable. Sa démarche d’écriture la pousse à s’intéresser aux paradoxes qui façonnent nos manières d’être – à la fois triviales et bouleversantes – qui forgent la société de nos jours. (Source : huffingtonpost.fr/)

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Allegra

RAHMY_Allegra

Allegra
Philippe Rahmy
La Table Ronde
Roman
192 p., 15,60 €
ISBN: 9782710378563
Paru en janvier 2016

Où?
Le roman se déroule principalement à Londres et aux alentours, mais également à Arles, Nîmes, Paris et Palaiseau. Quelques souvenirs d’Algérie sont aussi évoqués, ainsi qu’un village d’altitude dans les Grisons en Suisse.

Quand?
L’action se situe principalement en 2012, avec des retours en arrière aux années 1980, avec en point d’orgue un épisode qui marquera le narrateur encore enfant, le 5 juin 1990.

Ce qu’en dit l’éditeur
Londres, été 2012. Tandis que les Jeux olympiques se préparent dans l’effervescence, Abel erre à travers la ville, un carton sous le bras. Jeune trader plein d’avenir, père attentionné, il vient de tout perdre. Lizzie, sa compagne, l’a chassé de leur appartement et Firouz, son ami, son mentor, l’a viré de la banque où il l’avait fait embaucher. Échoué dans un hôtel au milieu d’autres laissés-pour-compte, migrants et réfugiés, Abel décide de remettre de l’ordre dans sa vie. Il se heurte à l’hostilité de Lizzie, qui refuse de le laisser voir Allegra, leur petite fille, et au chantage odieux que Firouz exerce sur lui. Quel prix devra-t-il payer pour redevenir celui qu’il était?
Dans ce roman sous haute tension, Philippe Rahmy brosse le portrait d’un homme consumé à la fois par le désir et le déni.

Ce que j’en pense
***
« Quelle existence attendait notre fille ? A trois mois, Allegra nous reconnaissait. C’est alors qu’elle est vraiment née. Mais nous étions déjà trop occupés à nous quereller. Lizzie, plus pâle que jamais, sursautait au moindre bruit, me contredisait en tout. Puis elle a perdu la tête. » Quand s’ouvre ce roman, que l’on reçoit comme un coup de poing, le narrateur en a terminé avec ses rêves et son aspiration à un petit bonheur tranquille avec son épouse et sa fille.
On se dit pourtant qu’Abel avait toutes les cartes en mains. Né en France d’un père Algérien, il a réussi à faire carrière dans la finance. Certes le métier de trader à Londres ne laisse guère de temps aux loisirs, mais lui permet de subvenir largement aux besoins de la famille, parents y compris.
Reste cette impression diffuse de ne pas vraiment être à sa place. Quand son beau-frère avait, par exemple, conseillé à sa sœur de ne pas épouser un arabe, il avait ironisé sur ces «affreux barbares» tout en étant gêné aux entournures : « j’étais troublé, non seulement par ces propos, mais aussi par la facilité avec laquelle je m’en accommodais. »
Au fil des pages, de l’évocation de sa jeunesse, du traumatisme qu’aura été l’expulsion de leur logement d’Arles où son père tenait une boucherie, de son parcours, du Centre de mathématiques appliquées de Palaiseau jusqu’à Londres où il suit Firouz, l’un de ses professeurs, on comprend que ses origines lui posent problème : «Je donnerais tout pour vivre une vie pleine et entière. Ni la culture française ni la culture arabe ne sont les miennes. Je ne peux définir mon rapport au monde qu’en termes d’illégitimité.» Le malaise d’Abel croît au fil des pages. Quand Allegra naît, la crise va s’accentuer, entre soucis professionnels et fatigue domestique. Il va bien tenter de se reprendre, mais sans succès. Quelque chose s’est cassé. Le constat qu’il dresse alors est tout sauf réjouissant. Pour toutes les communautés, il voit «un même passé chaotique, un même présent nostalgique et un même futur incertain.»
Lizzie le quitte. Il s’enfonce dans un trou noir. «Je laisse pousser ma barbe. Je m’habille à la mode orientale. Je copie des lettres d’adieu sur internet et les combine les unes avec les autres, après avoir corrigé les fautes d’orthographe. Le reste du temps, je le consacre à la bombe. Le détonateur me sera fourni en temps utile, mais je dois aller chercher les acides nitrique et sulfurique.»
Nous sommes à quelques heures de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques.
Dans la construction de son roman, Philippe Rahmy réussit parfaitement à faire monter la tension, à nous faire comprendre ce qui se passe dans la tête de son narrateur, presque à nous apitoyer sur son sort. Sans vouloir dévoiler l’issue de ce drame, on ne peut que saluer ce tour de force, loin des discours formatés sur la crise des migrants ou la montée du radicalisme.

Autres critiques
Babelio
Tribune de Genève (Marianne Grosjean)
L’Humanité (Jean-Claude Lebrun)
Le Temps (Lisbeth Koutchoumoff)
Viceversa littérature.ch (Marina Skalova)
Blog Les lectures du mouton (Virginie Vertigo)
Le blog de francis Richard

Extrait
« Quand elles ont quitté l’hôpital, la chambre d’enfant était prête. J’ai fait la surprise à Lizzie. Des murs bleus à pois blancs et un mobile de papillons en papier, comme dans Le Petit Lord Fauntleroy. Par les fenêtres, Londres palpitait. Quelle existence attendait notre fille ? À trois mois, Allegra nous reconnaissait. C’est alors qu’elle est vraiment née. Mais nous étions déjà trop occupés à nous quereller. Lizzie, plus pâle que jamais, sursautait au moindre bruit, me contredisait en tout. Puis elle a perdu la tête.
Aujourd’hui, dans ce square, après tant de cris et de larmes, de mornes heures au travail, de longues heures sans sommeil à écouter les bruits du zoo, Londres vient à ma rencontre avec douceur. Je sais que mes yeux voient ce qu’ils ont envie de voir, mais je ne peux m’empêcher de faire confiance à la ville, de lire ses signes, de chercher une empreinte discrète qui ne serait pas celle de l’épreuve que nous traversons, mais, à nouveau, la promesse de jours heureux. » (p. 20)

A propos de l’auteur
Né à Genève en 1965, Philippe Rahmy est l’auteur de deux recueils de poésie parus aux éditions Cheyne – Mouvement par la fin avec une postface de Jacques Dupin (2005) et Demeure le corps (2007) – et d’un récit publié en 2013 à La Table Ronde, Béton armé, couronné de plusieurs prix littéraires et élu meilleur livre de voyage de l’année par le magazine Lire. (Source: Éditions de La Table Ronde)

Site Internet de l’auteur
Page Wikipédia de l’auteur

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De nos frères blessés

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68_premieres_fois_Logo

De nos frères blessés
Joseph Andras
Actes Sud
Roman
144 p., 17 €
ISBN: 9782330063221
Paru en mai 2016

Où?
Le roman se déroule principalement en Algérie, à Alger, Cherchell, Tipaza et à Paris, avec l’évocation de quelques endroits où ont vécu Fernand et son épouse: Annet-sur-Marne, Lagny, Chartres ou encore Dolany, en Pologne et Lausanne, en Suisse.

Quand?
L’action se situe de 1956 à 1957, avec des évocations qui remontent jusqu’à la Seconde Guerre mondiale.

Ce qu’en dit l’éditeur
Alger, 1956. Fernand Iveton a trente ans quand il pose une bombe dans son usine. Ouvrier indépendantiste, il a choisi un local à l’écart des ateliers pour cet acte symbolique : il s’agit de marquer les esprits, pas les corps. Il est arrêté avant que l’engin n’explose, n’a tué ni blessé personne, n’est coupable que d’une intention de sabotage, le voilà pourtant condamné à la peine capitale.
Si le roman relate l’interrogatoire, la détention, le procès d’Iveton, il évoque également l’enfance de Fernand dans son pays, l’Algérie, et s’attarde sur sa rencontre avec celle qu’il épousa. Car avant d’être le héros ou le terroriste que l’opinion publique verra en lui, Fernand fut simplement un homme, un idéaliste qui aima sa terre, sa femme, ses amis, la vie – et la liberté, qu’il espéra pour tous les frères humains.
Quand la Justice s’est montrée indigne, la littérature peut demander réparation. Lyrique et habité, Joseph Andras questionne les angles morts du récit national et signe un fulgurant exercice d’admiration.

Ce que j’en pense
***
Ceux qui suivent l’actualité littéraire n’ont guère pu manquer la vague médiatique déclenchée après l’attribution du Goncourt du premier roman à Joseph Andras, alors même que ce roman n’était pas encore publié. Les premiers commentaires sur cette «curieuse pratique» ont vite été oubliés par la publication de la lettre du lauréat qui refusait ce prix pourtant prestigieux.
L’occasion d’une nouvelle série de commentaires qui précédèrent la polémique initiée par Pierre Assouline qui voyait en Joseph Andras un nouveau Romain Gary / Émile Ajar, soupçonnant la discrétion et la retenue du romancier de camoufler une supercherie. L’écume de cette vague médiatique étant aujourd’hui retombée, on peut en revenir à l’essentiel, le roman lui-même.
Il s’ouvre à la fin de l’année 1956, au moment où Fernand Iveton s’apprête à déposer une bombe dans l’usine de gaz qui l’emploie. Ce militant communiste a trouvé là le moyen de participer à la lutte, de faire acte de résistance, sans toutefois chercher à tuer, ni même à user de violence : « Pas de morts, surtout pas de morts. Mieux vaut le petit local abandonné où personne ne va jamais. Matahar, le vieil ouvrier avec sa tête moutarde en papier froissé, lui a donné la clé sans le moindre doute – juste pour faire une petite sieste, Matahar, je te la rends demain, tu dis rien aux autres, promis? Le vieux n’avait qu’une parole, jamais je dirai rien à personne, Fernand, tu peux dormir sur tes deux oreilles. Il sort la clé de sa poche droite, la tourne dans la serrure, regarde furtivement derrière lui, personne, il entre, ouvre le placard, pose le sac de sport sur l’étagère du milieu, referme, un tour de clé. »
Cette bombe n’explosera pourtant jamais, car Fernand a été trahi. À peine son forfait commis, ils est arrêté par une escouade de policiers et militaires : « Ils sont quatre, peut-être cinq – l’idée ne lui vient pas de les compter. Plus loin, le contremaître Oriol faisant mine de, mais tout de même, sa petite bouche de salaud s’efforçant de ne pas sourire, de ne rien divulguer, sait-on jamais, les communistes ont l’art des représailles à ce que l’on rapporte ici et là. Trois soldats arrivent, des premières classes de l’armée de l’air sans doute appelés à la rescousse. On a bouclé l’usine et fouillé partout, on n’a trouvé qu’une seule bombe pour le moment, dans un sac vert à l’intérieur d’un placard, assure l’un d’eux. »
L’interrogatoire qui suit rappelle les heures sombres qui ont «normalisé» la torture, les arrestations arbitraires, voire les homicides «involontaires».
Seulement voilà, le colonisateur peut se targuer d’apporter avec lui les valeurs de la démocratie, au premier rang desquelles figure l’Etat de droit et le procès équitable. Comme il n’y a eu ni dégâts, ni décès, l’affaire semble entendue. La justice sera rendue.
Avec une plume alerte, mais loin de toutes fioritures, Joseph Andras raconte les jours qui suivent l’incarcération, l’inculpation, l’instruction qui a conduit à la condamnation à mort de Fernand Iveton, seul Européen à avoir subi ce sort funeste durant la guerre d’Algérie. François Mitterrand, alors Garde des Sceaux, Guy Mollet, alors Président du Conseil et René Coty, alors Président de la République n’interviendront pas dans cette décision rendue par un tribunal militaire. S’il semble que le premier nommé a par la suite regretté son attitude – peut-être même que son aversion future pour la peine de mort vient de là – les autres acteurs de ce drame sont restés droits dans leurs bottes.
J’entends déjà les voix qui rétorqueront qu’il faut se reporter à l’époque, qu’au moment où les attentats du FLN vont se multiplier, il fallait bien se défendre, voire faire un exemple. Il n’en reste pas moins que Joseph Andras n’a eu qu’un seul tort, celui d’avoir compris avant les autres la marche de l’histoire…
Pour lui, pour son épouse Hélène qui n’a pas ménagé sa peine pour le secourir, pour ses parents et amis, pour ses camarades de combat, ce roman sonne comme un premier acte de réhabilitation. Alors tant mieux, si on en parle autant, même si ce n’est pas toujours pour les meilleures raisons !

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Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Le Blog du petit carré jaune (Sabine Faulmeyer)
Blog Les livres de Joëlle (Joëlle Guinard)
Blog Les lectures de Martine (Martine Galati)

Autres critiques
Babelio
Culturebox (Anne Brigaudeau)
Diacritik (Christine Marcandier)
Viabooks (Camille Dufour)
Le Point (Valérie Marin la Meslée – avec un entretien avec l’éditrice Marie Desmeures)
L’Humanité (Lionel Decottignies)

Les quinze premières pages du livre

Extrait
« La bombe, enculé, parle ! Les électrodes ont été placées sur le cou, au niveau des muscles sternocléidomastoïdiens. Fernand hurle. Il ne reconnaît pas ses propres cris. Parle ! Le courant électrique brûle la chair. Le derme est atteint. On arrête dès que tu nous dis. Djilali et Jacqueline arrivent sur la place. Quelques bonnes sœurs passent près d’un vieil homme barbu en turban qu’un autre, plus jeune, arabe lui aussi mais en costume bistre, aide à traverser tant il avance lentement, tremblant de toutes ses années sur sa canne. Cacophonie des automobiles et des trolleybus, un conducteur peste et tape du plat de la main sur la portière de son véhicule, des gamins jouent au ballon sous un palmier, une femme en haïk porte un enfant en bas âge enfoui dans ses bras. Le couple ne dit rien mais tous deux le notent : on ne compte plus les cars de Compagnies républicaines de sécurité dans les rues. Les premiers attentats revendiqués par le FLN ont mis la ville à cran, c’est peu de le dire. Personne n’ose encore la nommer mais elle est bien là, la guerre, celle que l’on dissimule à l’opinion sous le doux nom d’événements. Fin septembre, les explosions du Milk-Bar et de La Cafétéria, rue Michelet, et puis, il y a deux jours, la gare d’Hussein-Dey, le Monoprix de Maison-Carrée, un autocar, un train sur la ligne Oujda-Oran et deux cafés à Mascara et à Bougie… Jean habite rue Burdeau. Djilali glisse à l’oreille de Jacqueline qu’il est préférable qu’elle entre seule, en premier, afin qu’il puisse surveiller ses arrières. Elle pousse la porte avec son sac de provisions. Il regarde autour de lui, rien de suspect, aucun policier. Ouvrez ! »

Page Wikipédia du roman

À propos de l’auteur
Né en 1984, Joseph Andras vit en Normandie. Il séjourne régulièrement à l’étranger. De nos frères blessés est son premier roman. (Source : Éditions Actes Sud)

Page Wikipédia de l’auteur

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