Ce matin-là

JOSSE_ce_matin-la  RL_hiver_2021

En deux mots
Clara s’apprête à partir enseigner à l’étranger au moment où son père est victime d’un AVC. Ses plans sont alors chamboulés. Elle reste et trouve une autre voie, conseillère clientèle dans une banque. Un travail dans lequel elle va s’investir jusqu’au burnout. Désormais c’est elle qui doit se relever.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Clara va-t-elle pouvoir s’en sortir ?

Dans son nouveau roman Gaëlle Josse raconte le burnout d’une cadre commerciale et les jours qui suivent cette épreuve. Et confirme son talent à rendre avec acuité l’évolution psychologique de ses personnages.

Ce matin-là la voiture de Clara Legendre a refusé de démarrer. Une panne somme toute ordinaire, mais pour cette animatrice commerciale d’une banque, c’est le facteur de stress qui la fait craquer. Elle s’effondre en pleurs dans son appartement. Ella touché le fond. Le docteur Cardoso va diagnostiquer un burnout, lui prescrire des antidépresseurs et quinze jours d’arrêt de travail.
Alors Clara se laisse aller. Thomas, son compagnon, ne la reconnaît plus, lui qui était tombé sous le charme de cette personne dynamique, élégante, ambitieuse. Peut-être vaut-il mieux désormais ne plus se voir.
Sa mère, quant à elle, ne comprend pas son mutisme. Elle aurait pu la prévenir, venir passer quelques jours auprès de ses parents, au côté de ce père dont elle a sauvé la vie une dizaine d’années plus tôt, alors qu’il était victime d’un AVC.
En fait, «elle ne veut pas parler, expliquer, ni à lui ni à d’autres, elle voudrait qu’on l’oublie, qu’on la laisse tranquille, au fond de son terrier.» Surtout pas à son frère cadet Christophe, photographe culinaire, qui forme avec Élise, web designer, le couple de bobos parisiens type, avec leurs enfants Garance et Hugo. Elle se recroqueville sur elle-même et le médecin du travail lui confirme après plus d’un mois d’arrêt-maladie qu’elle est inapte à reprendre son travail. «Le monde danse autour d’elle; il joue sa chanson et elle, ne joue plus, ne danse plus. Elle se sent derrière une vitre, à chercher ses gestes, à chercher ses pas, à se demander si un jour elle vivra à nouveau.»
Peut-être que le coup de fil de Cécile, son amie d’enfance qui l’invite à passer quelques jours chez elle, à la campagne, lui permettra de sortir de sa léthargie? Partager, échanger, dire les choses, voilà en tout cas une première étape vers la lumière.
Gaëlle Josse dit avec beaucoup de justesse les craintes, les hésitations, la peine à sortir de cette dépression, de ce mal qui vous ronge et vous empêche d’avancer. Le chemin qu’emprunte Clara est semé d’embûches, mais commencer à y cheminer est déjà une victoire. En se rappelant son père après son AVC, et combien cet épisode a changé sa vie, elle comprend aussi que rien n’est inéluctable, que certains choix ne sont pas définitifs.
Depuis Une femme en contre-jour, son précédent roman, on sait combien la romancière est habile à sonder les âmes et à rendre compte des cheminements psychologiques de ses personnages. Elle parvient même ici à instiller un peu de poésie dans un univers sombre. Comme le souligne son père: «Allez, ma fille, ta vie t’attend, file!»

Signalons que Gaëlle Josse sera l’une des invitées de La Grande Librairie ce mercredi 5 mai.

Ce matin-là
Gaëlle Josse
Éditions Noir sur blanc / Notabilia
Roman
224 p., 17 €
EAN 9782882506696
Paru le 16/01/2021

Où?
Le roman est situé en France, dans un endroit qui n’est pas précisé, mais que l’on imagine en région parisienne.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Un matin, tout lâche pour Clara, jeune femme compétente, efficace, investie dans la société de crédit qui l’emploie. Elle ne retournera pas travailler. Amis, amours, famille, collègues, tout se délite. Des semaines, des mois de solitude, de vide, s’ouvrent devant elle.
Pour relancer le cours de sa vie, il lui faudra des ruptures, de l’amitié, et aussi remonter à la source vive de l’enfance.
Ce matin-là, c’est une mosaïque qui se dévoile, l’histoire simple d’une vie qui a perdu son unité, son allant, son élan, et qui cherche comment être enfin à sa juste place.
Qui ne s’est senti, un jour, tenté d’abandonner la course?
Une histoire minuscule et universelle, qui interroge chacun de nous sur nos choix, nos désirs, et sur la façon dont il nous faut parfois réinventer nos vies pour pouvoir continuer.
Gaëlle Josse saisit ici avec la plus grande acuité de fragiles instants sur le fil de l’existence, au plus près des sensations et des émotions d’une vie qui pourrait aussi être la nôtre.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
France TV Info (Carine Azzopardi)
RTS (Jean-Marie Félix – entretien avec Gaëlle Josse)
L’Usine Nouvelle (Christophe Bys)
La Cause littéraire (Delphine Crahay)
Blog L’Insatiable (Charlotte Milandri)
Blog Mes échappées livresques
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog Les livres de Joëlle 
Blog T Livres T Arts
Blog Les mots de la fin 


Web TV Culture présente Ce matin-là de Gaëlle Josse © Production Web TV Culture


Gaëlle Josse présente son roman Ce matin-là © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
« Ce 2 juillet 2006, au soir
The End s’affiche en noir et blanc sur l’écran de la télévision, en majuscules fixes et tremblotantes, pendant que la musique du générique enveloppe la pièce d’un envol symphonique, cordes, trompettes et cavalcade. Clara passe le dimanche soir chez ses parents, une habitude. Ils dînent, regardent un film, puis elle va. Ils aiment les classiques, les westerns parfois, les vrais, Rio Bravo et les jambes d’Angie Dickinson, La Charge héroïque, La Prisonnière du désert, L’Homme qui tua Liberty Valance. Comme dans une flamboyante, une rassurante pureté originelle, le Bien et le Mal, le Destin et la Justice s’affrontent sans masque sur fond de Monument Valley et de désert Mojave, dans les hennissements des chevaux et le sifflement des balles. On y boit du whisky dans des verres sales et du café amer dans des quarts en métal cabossé, accompagné par la mélancolie de l’harmonica autour du feu de camp. L’amour triomphe avec pudeur des flèches et des serpents à sonnettes ; le héros mutique au regard lourd et aux vêtements déchirés va noyer sa mélancolie au son d’un piano bastringue dans les dessous volantés d’une entraîneuse de saloon aux jambes fuselées, avant de reprendre la route de son errance sans fin sur les chemins poussiéreux de l’Ouest.

Il est tard, la chaleur s’attarde dans le jardin, on a laissé les portes-fenêtres ouvertes, les roses ont déjà offert une nouvelle floraison. La mère est debout, elle s’affaire, tourne, range, nettoie, brique, lustre. Le plateau de la table basse brille de nouveau, télécommande posée à angle droit sur les journaux de la semaine, coussins des fauteuils retapés, regonflés, vierges de la moindre trace de corps.
Clara s’apprête à se lever du canapé et à rassembler ses affaires. Son père s’est déjà retiré, une fatigue qui l’a pris d’un coup, il veut aller dormir maintenant. Bonne nuit, ma chérie, rentre bien, ne tarde pas. À dimanche prochain.

Un bruit. Lourd, sourd, mat. Un écroulement. Toutes deux elles ont sursauté, elles se sont regardées. D’un bond elles sont à la salle de bains. Il est à terre, nu, inconscient. Clara voit sa mère, bouche ouverte, yeux agrandis. Elle entend son cri. Elle se penche, tente de comprendre s’il s’agit d’un malaise, s’il s’est assommé en tombant, s’il respire, si. Aussitôt, l’appel au 18, expliquer, du mieux possible. Attendre les secours. Sa mère est incapable de faire un pas, de dire un mot. Soudée, vissée, figée sur place. Clara contourne le corps pour étendre sur lui sa robe de chambre. Le corps de son père. Celui qui ne doit pas être vu. Elle tente de détourner le regard du torse maigre à la peau fine et fripée, d’ignorer les bras flasques, le ventre gonflé, le sexe racorni lové au milieu des poils blancs, les cuisses marbrées du pourpre bleuté de vaisseaux capillaires éclatés. Elle ne l’a jamais vu ainsi. Elle prend sa main, lui demande s’il peut presser la sienne, comme elle l’a appris en secourisme. Rien. Un gémissement. Il vit. Les pompiers sont là, leur sirène les a précédés. Va ouvrir, maman. Mais non. Elle n’ira pas, elle ne peut pas. Clara enjambe son père et court à la porte. Oui, c’est ici, entrez. En quelques secondes, la civière est à la porte de la salle de bains. Le corps est embarqué, une couverture de survie métallisée, crissante, sanglée sur sa poitrine. Maman, je l’accompagne, tu peux me donner sa carte Vitale, un pyjama propre ? Maman, s’il te plaît. MAMAN ! Sa mère n’a pas bougé. Elle n’a pas cillé. Elle regarde sa fille comme une inconnue. Ses traits sont arrêtés dans une expression de surprise, d’horreur et d’incompréhension mêlées. Clara l’attrape par un bras, lui tend sa veste, ses chaussures. Viens. Je ne te laisse pas là. Viens maintenant. Dépêche-toi, on y va. Elle lui enfile son vêtement, lui fait lever un pied après l’autre, emboîte ses chaussures à l’extrémité des chevilles, passe la bride de son sac à main à son épaule, elle court à leur chambre chercher le portefeuille de son père, vérifie la présence des papiers indispensables.

Et puis les couloirs blancs, les blouses bleues, les blouses vertes, les visages dissimulés par le masque et la charlotte, les pas perdus et le mauvais café du distributeur. Sa mère est restée assise là où Clara l’a installée. La chaleur, sur un siège en plastique moulé blanc sale, soudé à plusieurs autres par une barre d’acier. Tant de monde. Tous âges. L’attente. Guetter un signe, repérer les infirmières, l’interne de service, rester prête à bondir pour savoir. Premières réponses. AVC foudroyant. On ne peut rien dire sur les possibles séquelles. Il faudra du temps, sûrement beaucoup de temps, mais pour l’heure le pronostic vital n’est plus engagé. On le garde en réanimation pour le moment. Non, pas de visites. On vous dira quand il sera transféré dans un autre service. L’interne est calme, courtois, on lit la fatigue dans ses yeux cernés d’ocre, sur son visage creusé par les ombres des néons. Clara déteste cette expression, cette histoire de pronostic vital, engagé ou non, vaguement technique et totalement abstraite, celle qu’on entend à longueur de temps aux informations, cette expression qui n’ose parler ni de la vie ni de la mort. Elle comprend que son père vivra. Plus ou moins. On lui laisse l’apercevoir à travers le box vitré, elle fait un geste de la main à la forme allongée sous un drap jaune pâle, raccordée aux tuyaux et aux moniteurs, elle est certaine qu’il l’a vue.

Ce soulagement, qu’il soit encore là, encore présent dans le cercle des vivants, même du bout des doigts, parce que les doigts on peut les serrer, les serrer fort et ne pas les lâcher, et aussitôt ces questions qu’elle essaie de tenir à distance, des images qu’elle tente de chasser, de vilains frelons. Le père de cet ami de lycée, l’année de terminale, rescapé d’une semblable attaque, la moitié du corps, du visage, inerte, la parole impossible, des graviers dans la bouche. Son regard insoutenable de désespoir. L’aveu de son fils, le soir des résultats du bac, entre shots de vodka et sono rugissante. Tu sais, pour lui, je crois qu’il aurait mieux valu que ça s’arrête. Il ne peut ni boire, ni manger, ni se laver seul, ni pisser, ni le reste. Tu imagines ? Non, elle préfère ne pas imaginer. Elle retourne dans la salle d’attente informer sa mère. Elle ne sait plus s’il faut se réjouir de la vie. Elle veut parier que oui. Sa mère n’a toujours pas bougé, le regard arrêté sur un point mystérieux, perdu dans des lointains connus d’elle seule. Sur le chemin du retour, dans la voiture, dans la nuit, Clara entend sa voix. Tu crois que c’est vraiment grave, pour ton père ?

L’impression que l’on vient de tirer avec brutalité un rideau opaque sur son avenir, qu’il lui reste à se débattre dans une pièce obscure et qu’il faut l’accepter, parce que c’est là que la vie la demande. Elle pense à son billet d’avion, à son départ prévu dans une semaine. À sa joie, à son impatience. À la fête de départ qu’elle vient de donner. À ce travail qui l’attend sur un autre continent, enseigner le français à l’étranger. À ce qui ne sera pas, maintenant. À ses vingt ans. À la vie. À Christophe, son frère, que sa mère vient d’appeler, et qui viendra plus tard, beaucoup plus tard. Je fais ce que je peux, maman. Je descendrai vous voir dès que possible. Et Clara qui pense que non, il ne fait pas ce qu’il peut. Ça la met en colère, mais ça ne l’étonne pas. Elle veut l’appeler à son tour, et elle se retient. À quoi bon ? Il a fait son choix. Une rage sourde, mauvaise, monte en elle et elle s’efforce de la contenir. Elle aussi, en un instant, entre deux feux rouges et deux ronds-points, elle vient de faire son choix.

Elle va rester. Rendre son billet d’avion. Expliquer son désistement brutal. Trouver du travail ou reprendre des études près de chez eux. Ravaler sa déception. Serrer les dents. La bombe à fragmentation a éclaté entre ses doigts, dans la douceur de ce soir de juillet parmi les roses, c’est ainsi.
Dans son ancienne chambre d’enfant où elle reste pour cette nuit, dans le lit étroit avec sa couverture en épais coton blanc qu’elle dispute aux peluches d’ours, de singes et de zèbres mêlées, elle ferme les yeux. En elle, désormais, il y a le cri de sa mère, le regard de sa mère, et ce corps nu, démuni, vulnérable, fragile comme celui d’un trop vieil enfant.
Douze ans plus tard, ce 8 octobre 2018
Ce matin-là, à sept heures trente, au jour montant, la voiture de Clara n’a pas démarré. Rien à faire. Rien. Rien de rien. Ni tourner et retourner la clé de contact, ni taper du plat de la main sur le volant, ni enfoncer l’accélérateur d’un pied rageur. Ni soupirer, excédée, en proférant injures et menaces à l’encontre de l’assemblage immobile de métal, d’aluminium, de chrome et de plastique. Une bête morte. Échouée. Inutile.
Elle va être en retard. Mentalement, elle fait défiler sa journée à venir, les rendez-vous, les réunions, les messages à envoyer, les appels à passer, les décisions à prendre. Ferme les yeux. Prend une longue inspiration. Ouvre les yeux. Elle est seule maintenant sur le parking de l’immeuble, posée sur sa case délimitée par des traits de peinture blanche à moitié effacés. Le jour s’est levé, il s’est faufilé en dévoilant les contours des oliviers en pot qui marquent l’entrée de la résidence, en révélant la haie de bambous qui semble suspendre son frémissement. Rien ne bouge.

La jeune femme s’agite dans l’habitacle, un poisson qui manquerait d’eau dans son aquarium. Elle descend, claque la portière, l’ouvre de nouveau, se rassied au volant, murmure une supplication, démarre, mais démarre s’il te plaît, tente encore de faire bouger la bête, de lui transmettre souffle, énergie, mouvement.
Il est huit heures passées, il fait grand jour. Fébrile, énervée, Clara sort son téléphone de son sac. Les bons réflexes, le cerveau en ordre de marche. Prévenir le bureau. Appeler le garage. Décommander les premiers rendez-vous. Annuler. Annuler. Appeler Thomas, aussi, il saura quoi faire, lui. Impossible. Sa main retombe. Un instant blanc, un instant vide. Elle ressort de la voiture, se retourne, s’arrête, indécise. Une danse muette.

Elle titube, regagne le hall de son immeuble, la démarche saccadée, mécanique, un pied devant l’autre, à grand-peine, avec son sac, son manteau, son écharpe, la sacoche de l’ordinateur. Elle remonte les quelques marches descendues en courant une demi-heure plus tôt. Appelle l’ascenseur. Qu’il arrive, vite, plus vite. Premier. Deuxième. Troisième gauche. Elle ouvre sa porte et pénètre dans le cocon qu’elle vient de quitter. Odeur légère encore de sommeil, de gel douche et de pain grillé.
Le murmure d’un affaissement. Elle se laisse glisser le long de la porte d’entrée, le dos qui épouse le bois verni, jusqu’au sol, les clés de voiture sont tombées d’un côté, le sac à main, le manteau de l’autre, tout en vrac. Elle a perdu une chaussure, un escarpin noir, autoritaire et inutile, qui émerge au milieu de l’amoncellement. Elle replie les genoux contre son front, les bras en couronne, comme font les enfants, et tout son corps est secoué de sanglots, de spasmes, de hoquets, une série de mouvements, de bruits incohérents, saccadés, sur lesquels elle n’a aucune prise, comme si son corps vivait une vie autonome, hors contrôle, qu’il lui appartient seulement de subir. Cela dure un temps infini, un temps dont elle n’a aucune idée.

Lorsqu’elle reprend son souffle, c’est avec lenteur, c’est pour chercher dans son sac des mouchoirs en papier, et elle a froid, maintenant. Elle claque des dents dans son tailleur gris clair, dans son chemisier blanc. Elle tremble. Un épuisement qui lui vient, qui la plaque au sol. Puis elle se débarrasse de sa seconde chaussure et tente de se mettre debout, et cela aussi lui prend un temps infini. Le miroir de l’entrée, celui qui lui sert chaque matin à contrôler son reflet, lui renvoie son visage.
Ses yeux sont gonflés, barbouillés de noir, son rouge à lèvres a débordé, son regard cherche en vain la jeune femme déterminée qui aurait dû se trouver là, la combattante, les jambes fermes, les cuisses musclées sous la jupe crayon, le pied cambré et l’allure nette, déterminée, celle qui arpente les couloirs de l’agence à grands pas pressés, toujours affairée, efficace, projetée dans une tâche précise, dans le but qu’elle s’est assigné et qui mobilise toute son énergie, toute sa volonté.
Elle la cherche et ne trouve qu’un clown mal débarbouillé, le regard perdu, des larmes qui descendent en rayures brillantes sur les joues, le sillage d’un escargot sur une feuille. Elle est pieds nus et elle a filé son collant, la peau blanche, si blanche, apparaît sous les échelles de nylon noir, elle frissonne et peine à retrouver sa respiration, elle ne comprend pas ce qui lui arrive, elle ne comprend pas cette soudaine débâcle qui la jette à terre, cette force qui l’immobilise en rendant toute lutte inutile. Elle voudrait parler à Thomas, lui dire ce qui se passe, ce qu’elle ne comprend pas, mais c’est au-dessus de ses forces. Au bord du jour, une certitude, une seule, gagne du terrain et s’accroche : aujourd’hui, elle n’ira pas travailler.
À l’appel de son nom, elle se lève, quitte la salle d’attente, avec les enfants fiévreux que leurs mères tentent d’occuper avec un jeu sur leur téléphone, avec ce jeune couple, main dans la main, qui parle à voix basse, avec la dame âgée qui tient son enveloppe de radios bien à plat sur ses genoux. Elle laisse la moquette bleu foncé, avec ses affiches de golfeurs en plein élan, savante torsion du buste et bras levés, avec ses photos des Antilles, avec la table basse avec ses magazines cornés et défraîchis, les nouvelles d’il y a un siècle, les actrices, les princesses, mariées et démariées dix fois depuis, avec le présentoir débordant de dépliants d’information et d’incitation aux dépistages les plus variés. Une musique relaxante, ou voulue telle, harpe et bruit d’océan, Lettre à Élise et Marche turque, réglée à très faible volume, installe en boucle une toile de fond sonore.

Elle entre dans le cabinet et le docteur Cardoso, Éric Cardoso, ancien interne des hôpitaux, comme le précisent ses en-têtes d’ordonnance, referme la porte sur elle. Le docteur Cardoso et sa voix douce, si basse qu’il faut tendre l’oreille pour l’entendre, ses lunettes sans monture, aux branches fixées sur les verres épais, et ses chemises bleu ciel. Tenue d’invisibilité de gentil fantôme, flottant entre son bureau et sa table d’examen. Clara l’avait surnommé l’homme des neiges, elle s’attendait chaque fois à le voir disparaître dans le blanc du mur, s’y incruster et s’y fondre, dans une absence génétiquement programmée. Mais non, il est là, il consulte son ordinateur, j’ai les résultats de vos bilans précédents, tout allait bien, Mademoiselle Legendre. Qu’est-ce qui vous amène aujourd’hui ?
Trop tard pour s’enfuir, il va falloir parler, elle panique, elle ne sait pas par quoi commencer. Que s’est-il passé d’ailleurs ? Elle dit son absence hier au bureau, elle vient mendier le certificat d’absence, l’arrêt de travail qu’il lui faut produire. Il faut expliquer, un peu. Et tout lâche. Le barrage qui rompt, une fois encore. Digues submergées, elle s’accroche aux quelques mots qui flottent sur l’eau, un radeau pour ne pas sombrer. En face, il écoute, prend des notes, entoure quelque chose de plusieurs cercles, en souligne un autre, laisse le flot se tarir. Il retient quelques mots de ce torrent, comme de petites embarcations prises dans les rapides, des mots comme trop, pas assez, résultats, chiffres, objectifs, intenables, pression, tensions, menaces, angoisse, méfiance, angoisse, dimanche soir, plus faim, sommeil impossible, séries télé, oublier. Il pose ses lunettes, la fixe de ses yeux pâles sans cils, se penche vers elle et lui demande depuis quand ?

Elle raconte, dit qu’elle ne peut plus. Que c’est la première fois qu’elle s’écroule comme ça. Avant, elle aimait bien ce qu’elle faisait. Plus maintenant, de l’abattage, les primes qui sautent au moindre prétexte, la défiance, la concurrence entre collègues, et puis, tenez, ces rendez-vous absurdes, le 2 janvier à huit heures trente, et pareil le jour de mon retour de vacances. Et les deux fois, la boss qui arrive à neuf heures, grand sourire, rouge à lèvres, en disant qu’elle avait oublié, que ce n’était pas si urgent, finalement. Pour un peu, elle aurait apporté les croissants. J’avais écourté mes vacances pour préparer mon bilan. Rien pu avaler la dernière semaine.
Pour hier, elle ne comprend pas. Rien de particulier, seulement cette voiture qui ne voulait rien savoir. Elle doit passer au garage ce soir, elle appréhende ça, aussi, le montant au bas de la facture.
Le fleuve des larmes menace de reprendre son cours, elle essaie de sourire, baisse la tête. Elle se sent comme une enfant, comme toujours quand elle franchit cette porte, à tenter de comprendre les explications simplifiées sans avoir l’air idiote, à acquiescer, à déballer ses faiblesses, ses angoisses, ses hontes, à déballer… »

Extraits
« Non, elle ne veut pas parler, expliquer, ni à lui ni à d’autres, elle voudrait qu’on l’oublie, qu’on la laisse tranquille, au fond de son terrier.
Surtout pas Christophe. Sept ans de plus qu’elle, pas grand-chose comme points communs. Il fait un métier tendance, photographe culinaire, il peut vous expliquer pendant des heures comment on s’y prend pour photographier des tartes au citron meringuées, des sushis ou de la crème glacée. Élise, sa femme, exerce aussi un métier tendance, web designer, elle crée des sites Internet et les habille de jolies couleurs, et leurs enfants ont aussi des prénoms tendance, Garance et Hugo. » p. 50

« Elle raconte, une fois de plus, le trop-plein de demandes, la brutalité des injonctions, les objectifs impossibles à atteindre, les phrases qui blessent lâchées dans les couloirs, hors témoins, les faux sourires pendant les réunions, les contrôles à tout moment, la froideur des mails, leurs contenus glaçants à l’écran, le téléphone de fonction qui vous poursuit le soir encore, et aussi pendant les vacances, les rivalités entretenues ou provoquées, la défiance qui s’installe, le toujours plus et le jamais assez. Elle parle du temps impossible à dilater, à suspendre, l’aiguille de la montre qui court trop vite, en retard, en retard, comme le lapin d’Alice, et les tâches, les rendez-vous qui s’accumulent, les contrôles qui se multiplient. Elle parle du mépris envers les clients qu’il faut pressurer et elle dit qu’elle ne peut plus. Elle raconte les week-ends englués dans l’insomnie ou le trop de sommeil, les dimanches soir qui commencent de plus en plus tôt, au réveil parfois. Elle parle des kilos perdus et de l’impossibilité de se nourrir. Cette impression qu’elle a de rejouer la même scène, d’un médecin à l’autre, et elle se demande si ça va être comme ça, sa vie, raconter son histoire, et la raconter encore, pour qu’on soit bien sûr qu’elle va mal. » p. 59

« Le monde danse autour d’elle; il joue sa chanson et elle, ne joue plus, ne danse plus. Elle se sent derrière une vitre, à chercher ses gestes, à chercher ses pas, à se demander si un jour elle vivra à nouveau. Elle se lève, avec lenteur, regarde le banc comme si elle y avait oublié quelque chose, et elle va. » p. 83

« Je ne demande rien, maman, j’essaie simplement d’arrêter de me brutaliser, je fais ce que je peux. Elle voudrait ajouter que la vie court vite, qu’elle court sur les corps et les visages, qu’elle laboure les cœurs et les âmes, que le temps nous met des gifles jour après jour et que les larmes et les souvenirs creusent d’invisibles rivières, qu’il faut courir vers son désir sans regret et sourire à ce qui nous porte et nous réjouit. Elle n’arrive pas à dire tout ça, elle se contente de poser sa main sur le bras de sa mère. Je vais bien, maman. Les vaguelettes vont et viennent d’une tempe à l’autre. Les lèvres commencent à articuler quelque chose, puis renoncent. Allez, à table, vous deux. » p. 212

À propos de l’auteur
JOSSE_Gaelle_©Louise_OlignyGaëlle Josse © Photo Louise Oligny

Venue à l’écriture par la poésie, Gaëlle Josse publie son premier roman, Les heures silencieuses, en 2011 aux éditions Autrement, suivi de Nos vies désaccordées en 2012 et de Noces de neige en 2013. Ces trois titres ont remporté plusieurs récompenses, dont le prix Alain-Fournier et le prix national de l’Audio lecture en 2013 pour Nos vies désaccordées. Le dernier gardien d’Ellis Island a été un grand succès et a remporté, entre autres récompenses, le prix de Littérature de l’Union européenne. L’Ombre de nos nuits a remporté le prix Page des Libraires. Une longue impatience a remporté le Prix du public du Salon de Genève, le prix Simenon et le prix Exbrayat. Une femme en contre-jour a reçu le prix des lecteurs Terres de Paroles 2020. Gaëlle Josse est diplômée en droit, en journalisme et en psychologie clinique. Après quelques années passées en Nouvelle-Calédonie, elle travaille aujourd’hui à Paris et vit en région parisienne. Plusieurs de ses romans ont été traduits, ils sont étudiés dans de nombreux lycées. (Source: Éditions Noir sur Blanc)

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Les Victorieuses

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En deux mots:
Après un burnout sévère, Solène quitte sa robe d’avocate pour un travail d’intérêt général. Elle s’engage comme écrivain public au Palais de la femme qui accueille les femmes en détresse de tous horizons. On suit en parallèle l’histoire de Blanche Peyron, la fondatrice de cet établissement.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

La fraternité conquérante

Avec «Les Victorieuses» Lætitia Colombani confirme tout à la fois le talent révélé dans «La Tresse» et sa faculté à mettre en lumière des femmes peu ordinaires, à commencer par Blanche Peyron, une sorte d’Abbé Pierre en jupons.

Solène se rêvait en femme moderne, libre et indépendante. Mais la vie a eu tôt fait de lui rappeler que le réel vient souvent briser les rêves de jeune fille. Ainsi avec Jérémy, elle s’imaginait partager la même ambition, oublier la famille pour grimper les échelons de leurs professions respectives. Sauf qu’un jour, Jérémy a décidé de reprendre sa liberté. «L’atterrissage a été violent».
Elle va alors se raccrocher à son métier d’avocate, mais le suicide spectaculaire de son client dans le nouveau Palais de justice de Paris va achever de la déstabiliser. Victime d’un burnout sévère, elle n’a plus envie de lutter, sombre dans la dépression. Un psy lui conseille de reprendre une activité, de faire un travail bénévole afin de sortir de sa spirale infernale, de voir du monde. Elle finit par accepter de consacrer quelques heures en tant qu’écrivain public dans un foyer géré par l’Armée du Salut.
Depuis son premier roman, on savait Lætitia Colombani habile à tresser les histoires, on en trouve ici une nouvelle confirmation en nous proposant en parallèle au parcours de Solène de nous replonger en 1925 dans les pas d’une autre femme, Blanche Peyron. Le lien qui va relier Solène et Blanche, c’est ce Palais de la femme où elle s’installe pour ses heures de bénévolat. Un bâtiment qui, près d’un siècle plus tard, continue à être le refuge imaginé par la cheffe de l’Armée du salut en France et où l’on accueille les femmes réfugiées, perdues, meurtries.
Mais des femmes fières et dignes, des femmes qu’il lui faudra apprivoiser. Comme «la mère de la petite fille aux bonbons» qui aimerait qu’elle écrive une lettre à Khalidou. De fil en aiguille, Solène va découvrir que Khalidou est le fils qu’elle n’a pu emmener avec elle lorsqu’elle a pris le chemin de l’exil pour échapper au mariage forcé, aux violences et aux mutilations sexuelles auxquelles sa fille aurait endurées.
Une histoire parmi d’autres, une histoire qui unit toutefois des femmes d’horizons différents, venues d’Égypte, du Soudan, du Nigéria, du Mali, d’Éthiopie, ou encore de Somalie et qui ont vont apprendre à Solène que la solidarité est une force.
Quand elle s’effondre en pleurs derrière son petit ordinateur portable, elles l’entraînent dans… un cours de Zumba: «Elle s’abandonne à la musique parmi les Tatas, et leur danse, soudain, est comme un grand pied de nez au malheur, un bras d’honneur à la misère. Il n’y a plus de femmes mutilées ici, plus de toxicomanes, plus de prostituées, plus d’anciennes sans-abri, juste des corps en mouvement, qui refusent la fatalité, hurlent leur soif de vivre et de continuer. Solène est là, parmi les femmes du Palais. Elle est là et elle danse, comme jamais elle n’a dansé.»
Comme Blanche qui a consacré sa vie aux autres, Solène découvre la beauté de ce mot gravé aux frontons de nos mairies «fraternité».
Si ce roman est réussi, c’est parce qu’il n’est ni mièvre, ni moralisateur. Lætitia Colombani nous parle du malheur et ne cache rien des difficultés rencontrées par ces femmes. Et si elle choisit l’espoir, si elle fait souffler un vent positif sur ce microcosme, ce n’est pas pour sacrifier à la mode du feel good book, mais bien pour montrer combien la volonté et le courage peuvent déplacer des montagnes.

Les Victorieuses
Lætitia Colombani
Éditions Grasset
Roman
224 p., 18 €
EAN: 9782246821250
Paru le 15/05/2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris

Quand?
L’action se situe de nos jours. On y évoque aussi le debütierte du XXe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
À 40 ans, Solène a tout sacrifié à sa carrière d’avocate: ses rêves, ses amis, ses amours. Un jour, elle craque, s’effondre. C’est la dépression, le burnout.
Pour l’aider à reprendre pied, son médecin lui conseille de se tourner vers le bénévolat. Peu convaincue, Solène tombe sur une petite annonce qui éveille sa curiosité : «cherche volontaire pour mission d’écrivain public». Elle décide d’y répondre.
Envoyée dans un foyer pour femmes en difficulté, elle ne tarde pas à déchanter. Dans le vaste Palais de la Femme, elle a du mal à trouver ses marques. Les résidentes se montrent distantes, méfiantes, insaisissables. A la faveur d’une tasse de thé, d’une lettre à la Reine Elizabeth ou d’un cours de zumba, Solène découvre des personnalités singulières, venues du monde entier. Auprès de Binta, Sumeya, Cynthia, Iris, Salma, Viviane, La Renée et les autres, elle va peu à peu gagner sa place, et se révéler étonnamment vivante. Elle va aussi comprendre le sens de sa vocation: l’écriture.
Près d’un siècle plus tôt, Blanche Peyron a un combat. Cheffe de l’Armée du Salut en France, elle rêve d’offrir un toit à toutes les exclues de la société. Elle se lance dans un projet fou: leur construire un Palais.
Le Palais de la Femme existe. Laetitia Colombani nous invite à y entrer pour découvrir ses habitantes, leurs drames et leur misère, mais aussi leurs passions, leur puissance de vie, leur générosité.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Paris-Match (Valérie Trierweiler)
Le Parisien (Adeline Fleury)
Version Femina (Anne Michelet)
Blog Culture 31


Laëtitia Colombani présente son second roman, «Les Victorieuses» dans La Grande Librairie © Production France Télévisions

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Chapitre 1
Paris, aujourd’hui
Tout s’est passé en un éclair. Solène sortait de la salle d’audience avec Arthur Saint-Clair. Elle s’apprêtait à lui dire qu’elle ne comprenait pas la décision du juge à son encontre, ni la sévérité dont il venait de témoigner. Elle n’en a pas eu le temps.
Saint-Clair s’est élancé vers le garde-corps en verre et l’a enjambé.
Il a sauté de la coursive du sixième étage du palais.
Durant quelques instants qui ont duré une éternité, son corps est resté suspendu dans le vide. Puis il est allé s’écraser vingt-cinq mètres plus bas.
La suite, Solène ne s’en souvient pas. Des images lui apparaissent dans le désordre, comme au ralenti. Elle a dû crier, certainement, avant de s’effondrer.
Elle s’est réveillée dans une chambre aux murs blancs.
Le médecin a prononcé ces mots : burnout. Au début, Solène s’est demandé s’il parlait d’elle ou de son client. Et le fil de l’histoire s’est reconstitué.

Elle connaissait depuis longtemps Arthur Saint-Clair, un homme d’affaires influent mis en examen pour fraude fiscale. Elle savait tout de sa vie, les mariages, les divorces, les petites amies, les pensions alimentaires versées à ses ex-femmes et ses enfants, les cadeaux qu’il leur rapportait de ses voyages à l’étranger. Elle avait visité sa villa à Sainte-Maxime, ses somptueux bureaux, son superbe appartement du VIIe arrondissement de Paris. Elle avait reçu ses confidences et ses secrets. Solène avait passé des mois à préparer l’audience, ne laissant rien au hasard, sacrifiant ses soirées, ses vacances, ses jours fériés. Elle était une excellente avocate, travailleuse, perfectionniste, consciencieuse. Ses qualités étaient unanimement appréciées dans le cabinet réputé où elle exerçait. L’aléa judiciaire existe, tout le monde le sait. Pourtant, Solène ne s’attendait pas à une telle sentence. Pour son client, le juge a retenu la prison ferme, des millions d’euros de dommages et intérêts. Une vie entière à payer. Le déshonneur, le désaveu de la société. Saint-Clair ne l’a pas supporté.
Il a préféré se jeter dans le vide, dans le gigantesque puits de lumière du nouveau palais de justice de Paris.
Les architectes ont pensé à tout sauf à ça. Ils ont conçu un bâtiment élégant au design parfait, un « palais de verre et de lumière ». Ils ont choisi des façades hautement résistantes pour parer aux menaces d’attentat, installé des portiques de sécurité, des équipements de contrôle aux entrées, des caméras. Le site est truffé de points de détection d’intrusion, de portes à accès électronique, d’interphones et d’écrans dernier cri. Dans leurs plans, les concepteurs ont simplement oublié que la justice est rendue par des hommes à d’autres hommes parfois désespérés. Les salles d’audience sont réparties sur six étages surplombant un atrium de 5 000 m2. Vingt-huit mètres de hauteur de plafond, l’espace a de quoi donner le vertige. De quoi donner des idées à ceux que la justice vient de condamner.
En prison, on multiplie les filets de sécurité pour prévenir les risques de suicide. Mais pas ici. De simples rambardes bordent les coursives. Saint-Clair n’a eu qu’un pas à faire pour enjamber le garde-corps et sauter.
Cette image hante Solène, elle ne peut l’oublier. Elle revoit le corps de son client, désarticulé, sur les dalles en marbre du palais. Elle songe à sa famille, à ses enfants, à ses amis, à ses employés. Elle est la dernière à lui avoir parlé, à s’être assise à ses côtés. Un sentiment de culpabilité l’accable. Où s’est-elle trompée ? Qu’aurait-elle dû dire ou faire ? Aurait-elle pu anticiper, imaginer le pire ? Elle connaissait la personnalité d’Arthur Saint-Clair, mais son geste demeure un mystère. Solène n’a pas vu en lui le désespoir, l’effondrement, la bombe sur le point d’exploser.
Le choc a provoqué une déflagration dans sa vie. Solène est tombée, elle aussi. Dans la chambre aux murs blancs, elle passe des jours entiers les rideaux fermés, sans pouvoir se lever. La lumière lui est insupportable. Le moindre mouvement lui paraît surhumain. Elle reçoit des fleurs de son cabinet, des messages de soutien de ses collègues, qu’elle ne parvient pas même à lire. Elle est en panne, telle une voiture sans carburant au bord de la chaussée. En panne, l’année de ses quarante ans.
Burnout, en anglais le terme paraît plus léger, plus branché. Il sonne mieux que dépression. Au début, Solène n’y croit pas. Ce n’est pas elle, non, elle n’est pas concernée. Elle ne ressemble en rien à ces personnes fragiles dont les témoignages emplissent les pages des magazines. Elle a toujours été forte, active, en mouvement. Solidement arrimée, du moins le pensait-elle.
Le surmenage professionnel est un mal fréquent, lui dit le psychiatre d’une voix calme et posée. Il prononce des mots savants qu’elle entend sans vraiment les comprendre, sérotonine, dopamine, noradrénaline, et des noms de toutes les couleurs, anxiolytiques, benzodiazépines, antidépresseurs. Il lui prescrit des pilules à prendre le soir pour dormir, le matin pour se lever. Des cachets pour l’aider à vivre.
Tout avait pourtant bien commencé. Née dans une banlieue aisée, Solène est une enfant intelligente, sensible et appliquée, pour laquelle on nourrit de grands projets. Elle grandit entre deux parents professeurs de droit et une petite sœur. Elle mène une scolarité sans heurts, est reçue à vingt-deux ans au barreau de Paris, obtient une place de collaboratrice dans un cabinet réputé. Jusque-là, rien à signaler. Bien sûr, il y a l’accumulation de travail, les week-ends, les nuits, les vacances consacrées aux dossiers, le manque de sommeil, la répétition des audiences, des rendez-vous, des réunions, la vie lancée comme un train à grande vitesse qu’on ne peut arrêter. Bien sûr, il y a Jérémy, celui qu’elle aime plus que les autres. Celui qu’elle n’arrive pas à oublier. Il ne voulait pas d’enfant, pas d’engagement. Il le lui avait dit, et ce choix lui convenait. Solène n’était pas de ces femmes que la maternité fait rêver. Elle ne se projetait pas dans l’image de ces jeunes mamans qu’on croise sur les trottoirs, manœuvrant leur poussette de leurs bras épuisés. Elle laissait ce plaisir à sa sœur, qui semblait épanouie dans son rôle de mère au foyer. Solène tenait trop à sa liberté – du moins, c’est ce qu’elle prétendait. Jérémy et elle vivaient chacun de leur côté. Ils étaient un couple moderne – amoureux mais indépendants.
La rupture, Solène ne l’a pas vue venir. L’atterrissage a été violent.
Au bout de quelques semaines de traitement, elle parvient à quitter la chambre aux murs blancs pour faire un tour dans le parc. Assis sur le banc près d’elle, le psychiatre la félicite de ses progrès comme on flatte un enfant. Elle pourra bientôt regagner son appartement, lui dit-il, à condition de continuer son traitement. Solène accueille la nouvelle sans joie. Elle n’a pas envie de se retrouver seule chez elle, sans but, sans projet.
Certes, elle habite un trois pièces élégant dans un beau quartier, mais l’endroit lui paraît froid, trop grand. Dans ses placards, il y a ce pull en cachemire que Jérémy a oublié et qu’elle met en secret. Il y a ces paquets de chips américaines au goût artificiel dont il raffolait et qu’elle achète toujours, sans savoir pourquoi, au supermarché. Des chips, Solène n’en mange pas. Le bruissement du sachet pendant les films ou les émissions l’agaçait. Aujourd’hui, elle donnerait n’importe quoi pour l’entendre, encore une fois. Le bruit des chips de Jérémy, à ses côtés, sur le canapé.
Elle ne retournera pas au cabinet. Ce n’est pas de la mauvaise volonté. La seule idée de passer les portes du palais de justice lui donne la nausée. Longtemps, elle évitera même le quartier. Elle va démissionner, se faire omettre selon l’expression consacrée – le terme est plus doux, il sous-entend la possibilité d’un retour. De retour, pourtant, il ne peut être question.
Solène avoue au psychiatre qu’elle redoute de quitter la maison de santé. Elle ignore à quoi ressemble une vie sans travail, sans horaires, sans réunions, sans obligations. Sans amarre, elle craint de dériver. Faites quelque chose pour les autres, lui suggère-t-il, pourquoi pas du bénévolat ?… Solène ne s’attendait pas à cela. La crise qu’elle traverse est une crise de sens, poursuit-il. Il faut sortir de soi, se tourner vers les autres, retrouver une raison de se lever le matin. Se sentir utile à quelque chose ou à quelqu’un.
Des comprimés et du bénévolat, voilà tout ce qu’il a à lui proposer ? Onze ans d’études de médecine pour en arriver là ? Solène est déconcertée. Elle n’a rien contre l’action bénévole, mais elle ne se sent pas l’âme d’une mère Teresa. Elle ne voit pas qui elle pourrait aider dans son état, alors qu’elle parvient à peine à sortir de son lit.
Mais il a l’air d’y tenir. Essayez, insiste-t-il, tout en signant le formulaire de sortie.

Chez elle, Solène passe des journées à dormir sur le canapé, à feuilleter des revues qu’elle regrette aussitôt d’avoir achetées. Les appels et visites de sa famille et de ses amis ne parviennent pas à la tirer de sa mélancolie. Elle n’a goût à rien, pas envie de faire la conversation. Tout l’ennuie. Elle erre sans but dans son appartement, de la chambre au salon. De temps en temps, elle descend à l’épicerie du coin et s’arrête à la pharmacie pour renouveler ses cachets, avant de remonter se coucher.
Par une après-midi désœuvrée – elles le sont toutes à présent – elle s’installe à son ordinateur, un MacBook dernier cri offert par ses collègues pour ses quarante ans, juste avant son burnout – il n’a pas beaucoup servi. Du bénévolat… Après tout, pourquoi pas ? Le moteur de recherche l’oriente vers un site de la Mairie de Paris, recensant les annonces postées par les associations. Le nom de domaine la surprend : jemengage.fr. « L’engagement à portée de clic ! » promet la page d’accueil. Une multitude de questions y sont posées : où voulez-vous aider ? Quand ? Comment ? Solène n’en a aucune idée. Un menu déroulant propose des intitulés de mission : atelier d’alphabétisation destiné aux personnes illettrées, visite à domicile de malades d’Alzheimer, cyclo-livreur de dons alimentaires, maraude de nuit pour les sans-abri, accompagnement de ménages surendettés, soutien scolaire en milieu défavorisé, modérateur de débats citoyens, sauveteur d’animaux en détresse, aide aux personnes exilées, parrainage de chômeurs longue durée, distribution de repas, conférencier en maison de retraite, animateur dans des hôpitaux, visiteur de prison, responsable de vestiaire solidaire, tuteur de lycéens handicapés, permanence téléphonique SOS Amitié, formateur aux gestes de premiers secours… Est même proposée une mission d’ange gardien. Solène sourit – elle se demande où est passé le sien. Il a dû voleter un peu trop loin, il s’est perdu en chemin. Elle arrête ses recherches, désemparée par la profusion d’annonces. Toutes ces causes sont nobles et méritent d’être défendues. L’idée de faire un choix la paralyse.
Du temps, voilà ce que demandent les associations. Sans doute ce qu’il y a de plus difficile à donner dans une société où chaque seconde est comptée. Offrir son temps, c’est s’engager vraiment. Du temps, Solène en a, mais l’énergie lui manque cruellement. Elle ne se sent pas prête à sauter le pas. La démarche est trop exigeante, nécessite trop d’investissement. Elle préfère encore donner de l’argent – c’est moins contraignant.
Au fond d’elle-même, elle se sent lâche de renoncer. Elle va refermer le MacBook, retourner sur le canapé. Se rendormir, pour une heure, pour un mois, pour un an. S’abrutir à coups de cachets pour ne plus penser.
C’est à cet instant qu’elle l’aperçoit. Une petite annonce, tout en bas. Quelques mots qu’elle n’avait pas remarqués. »

Extrait
« Elle s’abandonne à la musique parmi les Tatas, et leur danse, soudain, est comme un grand pied de nez au malheur, un bras d’honneur à la misère. Il n’y a plus de femmes mutilées ici, plus de toxicomanes, plus de prostituées, plus d’anciennes sans-abri, juste des corps en mouvement, qui refusent la fatalité, hurlent leur soif de vivre et de continuer. Solène est là, parmi les femmes du Palais. Elle est là et elle danse, comme jamais elle n’a dansé.
La séance s’achève dans une profusion de cris et d’applaudissements. Solène est dans un état second. Elle n’a aucune idée du temps qui s’est écoulé. Une heure ou deux, elle n’en sait rien. »

À propos de l’auteur
Laetitia Colombani est scénariste, réalisatrice et comédienne. Elle a écrit et réalisé deux longs- métrages, « À la folie… pas du tout » et « Mes stars et moi ». Elle écrit aussi pour le théâtre. Son premier roman, La Tresse, paru en mai 2017 aux Éditions Grasset, connaît un incroyable succès. En cours de traduction dans le monde entier, il est également en phase d’adaptation cinématographique. (Source : Éditions Grasset)

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Tenir jusqu’à l’aube

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En deux mots:
Une mère seule avec un petit enfant essaie de s’en sortir. On va la suivre tout au long de son combat quotidien pour mener de front son travail de graphiste et l’éducation de son fils. Une épreuve exténuante, un constat sans appel.

Ma note:
★★★ (beaucoup aimé)

Ma chronique:

Le dur combat d’une mère célibataire

Un nouveau roman percutant signé Carole Fives. Après Une femme au téléphone, elle nous raconte dans Tenir jusqu’à l’aube le quotidien d’une mère célibataire. Dramatiquement juste, formidablement prenant.

Il y a de ces livres qui vous secouent. De ces histoires qui vous remuent. De ces scènes qui vous restent ancrées dans la mémoire. Carole Fives réussit une nouvelle fois à attraper son lecteur dès les premières lignes de ce court et bouleversant roman. Nous sommes à Lyon où nous prenons le pas d’une femme pressée. Après avoir fait manger son fils, l’avoir couché, lui avoir lu une histoire et attendu qu’il s’endorme, elle s’est offert une escapade de quelques minutes. Prendre l’air, croiser des gens, se promener seule: un luxe quasi impossible pour une mère célibataire. Car chaque pas résonne déjà de ce sentiment de culpabilité. Il pourrait arriver quelque chose au bébé. Aussi se dépêche-t-elle de monter les escaliers et n’est vraiment rassurée qu’en constatant que l’enfant dort toujours.
Tout au long du roman, il va en aller de même. Au fil des jours qui passent le poids de sa responsabilité va croître, les moments de liberté se limiter à la portion congrue.
Dans son appartement, qu’elle n’arrive plus à payer, elle doit être attentive chaque minute car son fils a vite fait de transformer la cuisine en champ de bataille, la salle de bain en territoire inondé ou le coin jeu en studio de street art.
Quand elle va à un rendez-vous ou se promène au parc de la Tête d’Or, sa vigilance ne doit pas se relâcher non plus. Il suffit d’un instant d’inattention pour le perdre, pour qu’il s’en prenne à un autre petit garçon ou qu’il chute malencontreusement.
Bien entendu, elle cherche des solutions. Le père de l‘enfant ayant démissionné, elle essaie de trouver une place de crèche. Mais pour l’obtenir elle aurait dû s’inscrire dès la conception de l’enfant. Son grand-père l’accueille quelquefois, mais s’énerve du manque d’éducation de son petit-fils et s’étonne du laisser-faire de sa fille.
Ajoutons encore à ce tableau les rendez-vous avec l’administration qui va briller par son incompétence à régler les problèmes ou, sorte de sommet de l’humiliation, à sa visite chez le pédiatre. Une scène que je vous laisse découvrir par vous-mêmes.
On l’aura compris, le tableau dressé par Carole Fives ressemble à un long chemin de croix, une épreuve qui apparaît de plus en plus insoluble au fil des jours.
Le temps pour se consacrer à son métier de graphiste se réduit comme peau de chagrin, les dettes s’accumulent, pas plus le père que le grand-père n’apportent leur soutien.
Avec beaucoup d’à-propos, Carole Fives choisit d’agrémenter son récit en publiant d’une part des échanges menés sur internet avec des femmes rencontrant les mêmes problèmes et d’autre part des extraits de La chèvre de Monsieur Seguin, l’histoire qu’elle lit à son bout de chou et qui résonne très fort en elle.
L’épilogue de ce drame est aussi subtil que surprenant. Il nous prouve combien Carole Fives s’installe livre après livre, comme une voix originale de la littérature française contemporaine.

Tenir jusqu’à l’aube
Carole Fives
Éditions l’arbalète – Gallimard
Roman
192 p., 17 €
EAN : 9782072797392
Paru le 16 août 2018

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Lyon. On y évoque aussi des voyages à Paris.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Et l’enfant?
Il dort, il dort.
Que peut-il faire d’autre?»
Une jeune mère célibataire s’occupe de son fils de deux ans. Du matin au soir, sans crèche, sans famille à proximité, sans budget pour une baby-sitter, ils vivent une relation fusionnelle. Pour échapper à l’étouffement, la mère s’autorise à fuguer certaines nuits. À quelques mètres de l’appartement d’abord, puis toujours un peu plus loin, toujours un peu plus tard, à la poursuite d’un semblant de légèreté.
Comme la chèvre de Monsieur Seguin, elle tire sur la corde, mais pour combien de temps encore?
On retrouve, dans ce nouveau livre, l’écriture vive et le regard aiguisé de Carole Fives, fine portraitiste de la famille contemporaine.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Télérama (Christine Ferniot)
Slate.fr (Thomas Messias)
Lyon capitale (Kevin Muscat)
Blog Les chroniques de Koryfée (Karine Fléjo)
Blog Lecturissime 
Blog Les livres de Joëlle 
Blog Les lectures du mouton (Virginie Vertigo)
Blog Loupbouquin 


Carole Fives présente Tenir jusqu’à l’aube. © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
« Avec quelle confiance l’enfant a avalé ses pâtes, ses légumes. Il a même terminé le yaourt aux fraises, son biberon de lait tiède. Avec ça, il devrait être calé.
Elle lui a lu une histoire, est restée près de lui jusqu’à ce que les petits poings se desserrent et relâchent enfin sa main.
Elle a encore patienté quelques minutes, l’obscurité de la pièce à peine perturbée par le stroboscope de la veilleuse lapin.
La porte d’entrée qu’elle referme avec mille précautions derrière elle.
Dans le hall, l’éclairage automatique se déclenche.
Il y a encore tant de monde dehors.
Un grand vent frais.
Marcher, juste, marcher. À peine le tour du pâté de maisons.
De la musique sort des fenêtres ouvertes d’un appartement, des rythmes de salsa. Elle perçoit des silhouettes. Des voix reprennent en espagnol un refrain qu’elle ne connaît pas. Quelqu’un se penche à la fenêtre, elle accélère.
Elle stoppe net devant la vitrine d’une agence immobilière. Les annonces s’illuminent sur les écrans LCD. Dernier étage avec terrasse, 1100 euros. Triplex ensoleillé, 850. La campagne à la ville, maison+ jardinet, 1200. Idéalement placé, traversant est-ouest, 850. Joli canut, pentes de la Croix-Rousse, 880.
Plus loin un autre appartement, une autre fête. Un son plus rock, plus puissant. Un livreur à scooter l’évite de justesse sur le trottoir, elle bondit et s’excuserait presque.
Une petite bande éméchée traverse la rue, il est vraiment! Il est vraiment phénoménal.
Mais son smartphone vibre déjà dans sa poche. Elle ralentit, savoure ses derniers pas. Le badge sur l’interphone, les escaliers quatre à quatre.
Sixième étage droite.
Elle rouvre la porte, essoufflée.
À l’intérieur, rien n’a bougé.
Dans la petite chambre, le ronflement régulier de l’enfant. Il est encore enrhumé, demain, elle lui fera un lavage de nez, même s’il déteste ça.
C’est bon pour ce soir.
Désormais elle tient ce trésor, elle pourra recommencer. »

Extrait
« Elle tapa avec son poing sur son fax, et lui sortit la liste des pièces à réunir pour monter le dossier. Et il n’y avait pas de temps à perdre, les délais étaient de minimum six mois avant d’envisager une audience devant un juge. Elle lui tapota l’épaule en la poussant vers la sortie, et lui assura que dans cette bataille qui commençait, elle n’était plus seule. En attendant, elle était priée de lui verser un acompte de cinq cents euros, à l’ordre du cabinet. »

À propos de l’auteur
Carole Fives est née le 12 novembre 1971 dans le Pas-de-Calais. Après une licence de philosophie et une maîtrise d’arts plastiques, Carole Fives entre à l’école des beaux-arts de Paris où elle obtient le diplôme national supérieur d’expression plastique (DNSEP). Artiste plasticienne et vidéaste, elle écrit d’abord dans le cadre de performances sonores. Un premier recueil de nouvelles est publié en 2010, Quand nous serons heureux, qui est récompensé par le prix Technikart, présidé cette année-là par Alain Mabanckou. Elle est aussi auteur d’albums et de romans jeunesse notamment à l’École des Loisirs (Zarra, Modèle vivant… ) et chez Hélium. Elle travaille régulièrement avec les dessinatrices Dorothée de Monfreid et Séverine Assous. Après avoir vécu à Lille, elle s’est installée récemment à Lyon. (Source: Wikipédia)

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Juste un peu de temps

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68_premieres_fois_logo Logo_premier_roman

En deux mots:
La pression a été trop forte. Gérer les enfants, le boulot, le mari, la maison et vivre chaque jour sur un rythme infernal n’est plus possible. Alors Sophie décide de s’accorder un break. Sans prévenir personne elle part pour Saint-Malo. À la maison, c’est la panique…

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Quand la pression se fait trop forte

C’est sur le mode de la comédie que Caroline Boudet aborde le problème des femmes qui peinent à gérer travail, enfants et mari. Incarnée par Sophie, qui demande Juste un peu de temps, ce roman pétille de malice.

C’est un soir comme les autres. En sortant de travail, il faut aller récupérer les enfants, préparer le repas, s’occuper du linge, discuter des problèmes en suspens avant de pouvoir enfin avoir une minute à soi pour filer dans la salle de bain. Mais même là, le calme est de courte durée. Il faut venir à l’aide du mari qui ne sait plus quels produits il doit commander en ligne. Sophie en a marre. Elle a besoin de souffler, malgré ses trois adorables bambins et un mari qui essaie de la seconder dans ses tâches ménagères. Elle se rend bien compte qu’elle ne peut continuer incessamment à mener cette vie à cent à l’heure. Car il ne suffit pas de s’épanouir au travail, d’habiter un bel appartement, d’avoir des enfants et un mari aimants. Encore faut-il pouvoir bénéficier d’un peu de liberté. Alors elle s’imagine seule. Toute seule.
« Souvent, Sophie caresse ce fantasme. Il lui permet de tenir le temps que passe sa crise de ras-le-bol. Et puis cette idée revient. Encore et encore. Partir, toute seule, leur claquer la porte au nez à tous en leur disant d’aller se faire foutre (on n’est pas poli dans les fantasmes).»
Jusqu’à ce jour où la cocotte-minute finit par exploser. Elle laisse un petit message à son mari, lui expliquant qu’il lui faut Juste un peu de temps et s’enfuit. Elle prend un billet de train pour Saint-Malo, réserve une chambre dans un bel hôtel et vive la liberté!
Arrivée dans la station bretonne, c’est sans une once de culpabilité qu’elle s’offre un repas au pied des remparts, qu’elle profite de ses premières heures de liberté. Elle se sent tout simplement bien.
Dans la vogue des romans feel-good, on se laisse emporter par l’exaltation de Sophie, par cette parenthèse dont on imagine bien qu’elle ne durera pas.
Caroline Boudet a la bonne idée de provoquer alors une rencontre avec un ami d’enfance dont Sophie était amoureuse. L’occasion est belle de renouer des liens, mais jusqu’où?
Bien entendu, je vous laisse découvrir l’épilogue de cette escapade et la façon dont le mari gère cette situation inattendue, même si vous n’aurez guère besoin d’être très perspicace pour les deviner. Amusez-vous avec cette comédie légère et qui n’a sans doute pas d’autre prétention que de vous distraire. Entre les lignes, vous pourrez toutefois réfléchir à la dictature du patriarcat et au rôle dévolu aux femmes au sein de la famille. Pour faire évoluer les choses, il ne suffira pas de jeter son «carnet de tâches» dans la mer.

Juste un peu de temps
Caroline Boudet
Éditions Stock
Roman
270 p., 19 €
EAN : 9782234085855
Paru en Mai 2018

Où?
Le roman se déroule en France, à Rennes et Saint-Malo. On y évoque aussi Paris.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« La charge mentale. La foutue charge mentale. Qui ressemble de plus en plus à une charge explosive qu’elle ferait volontiers sauter… Quelque chose a claqué en elle. Sophie ne voulait pas rentrer, ne pouvait pas. Elle ne voulait plus de cette vie-là. Ses pieds n’avaient tout simplement pas pu prendre le chemin de la gare, ses doigts avaient d’eux-mêmes éteint son portable, et son instinct maternel — je suis
indispensable, je suis coupable, ils ne sont rien sans moi — s’est mis en mode silencieux pour la première fois depuis sept ans.
Un silence absolument, pleinement, intensément reposant. »

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Caroline Boudet présente Juste un peu de temps, son premier roman. © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
« N’importe quel jour, 21 h 30
Sophie enjambe le rebord de la baignoire et tire le rideau de douche sur une énième journée éreintante. Les enfants sont couchés, oui, couchés, le dernier pipi fait, le verre d’eau bu, la veilleuse en route, les trois histoires lues, la porte entrouverte avec la lumière du couloir allumée, la table du dîner débarrassée, les vêtements sales dans le panier à linge. La mère de famille met en route sa playlist relax/chill-out dans la salle de bains et s’apprête à profiter de son premier instant seule depuis son réveil, ce matin à 7 h 02.
La solitude. C’est l’absence de moments pour elle, à elle, qui lui manquent le plus de sa vie d’avant. Elle n’aurait pas cru. « Avant », Sophie pensait que le plus difficile dans une vie de parent, c’était la course aux horaires, gérer pour plusieurs personnes, s’inquiéter pour petits et gros bobos. C’est en effet compliqué à supporter, mais rien à côté de l’étouffement que provoque le manque de solitude.
Elle se colle le crâne directement sous le jet d’eau chaude et souffle lentement par les narines. Essaie de repenser aux séances de méditation guidée qu’elle écoute de temps en temps le soir dans son lit une fois toutes les lumières éteintes, certaine qu’aucune sollicitation ne peut lui tomber dessus. Mais bordel, comment réussir à faire le vide en soi quand ton esprit saute en permanence d’un sujet de préoccupation à l’autre ? Ils sont mignons, ces moines bouddhistes, mais ce n’est pas pour rien qu’ils vivent sans gosses ni attaches. C’est plus évident de se recentrer quand on n’a jamais à faire réciter la table de quatre tout en se prenant des projections de petit pot carotte-bœuf – pâtes étoile.
Grincement de porte.
– Chérie ?
Sophie ferme les yeux, soupire et crispe son poing droit sur le pommeau de douche.
– Tu prends ta douche ?
(Non, je rédige la suite de Guerre et Paix, tu n’entends pas le son de ma machine à écrire ?).
– Oui, oui, j’essaie de profiter de cinq minutes de calme, là.
Si Loïc ne comprend pas tout de suite le sous-entendu « Je veux être seule, sors vite », ça va déraper. Il lui est arrivé à plus d’une reprise d’être bien plus désagréable qu’elle ne l’aurait voulu avec son mari quand il déboule, comme ça, alors qu’elle s’isole dans la salle de bains. Elle s’en est sortie chaque fois avec la palme de la femme énervée, agressive et chiante de la semaine.
– Oui, pas de problème, je te laisse, ma chérie. Mais tu pourras venir voir deux minutes dans le salon ? J’ai commencé à faire les courses en ligne pour aller les chercher au drive demain, mais je voudrais que tu regardes s’il manque des choses.
Oh mondieumondieumondieu ! pense Sophie. Les courses en ligne qui vont s’éterniser jusqu’à pas d’heures.
– OK, deux minutes et j’arrive. Commence sans moi, mon cœur.
Ouais. Commence, continue et même finis sans moi, tant que tu y es. Je ne suis plus là: telle que tu me vois, j’ai un vol pour Punta Cana qui décolle à 23 h 15, une semaine tout compris seule, au soleil seule, au bar seule, dans ma chambre seule, sous ma douche seule, chaque matin au petit déjeuner seule. Y a plus de maman, y a plus de chérie, y a plus de Mme Désallier, non, plus aucune abonnée au numéro que vous avez demandé.
Souvent, Sophie caresse ce fantasme. Il lui permet de tenir le temps que passe sa crise de ras-le-bol. Et puis cette idée revient. Encore et encore. Partir, toute seule, leur claquer la porte au nez à tous en leur disant d’aller se faire foutre (on n’est pas poli dans les fantasmes). Elle s’imagine encore un instant au bord de la piscine principale du resort cinq étoiles, sa margarita dans la main droite, le menu des différents massages dans la main gauche.
Puis elle coupe le flot de la douche. Fini Punta Cana.
Elle enfile son vieux peignoir en éponge et se dirige vers le salon et les courses en ligne. »

Extrait
« Ce n’était pourtant pas comme si elle avait traversé la vie sans connaître aucune difficulté jusque-là. Elle pourrait composer un petit poème sinistre avec le mélanome du grand-oncle, le cancer de l’œsophage de sa cousine, la dépression profonde qui avait mené sa copine de seconde D au suicide et les fausses couches de sa sœur aînée. Et pourtant, c’est ce jour-là, devant le cancer du sein d’Amber Overhead, en lettres roses de mauvais goût sur une photo pixelisée, qu’elle a pris en pleine tête le fait que les choses pourraient basculer pour elle aussi, sans raison. Juste comme ça, parce que c’est la vie.
Et qu’il était peut-être temps de se demander ce qu’elle avait vraiment fait de la sienne. »

À propos de l’auteur
Caroline Boudet est journaliste multimedia, chargée de communication éditoriale au Conseil régional d’Île-de-France. Elle est mère d’un garçon et d’une fille atteinte de Trisomie 21. Elle a raconté les premiers mois de sa vie dans un récit bouleversant: La vie réserve des surprises (Fayard). (Source : Éditions Fayard / Stock)

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