L’homme qui n’aimait plus les chats

AUPY_lhomme_qui_naimait_plus_les_chats

  RL_automne-2019    68_premieres_fois_logo_2019

 

Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots:
Sur une île les chats disparaissent un jour, sans laisser de traces. À ce mystère vient s’ajouter celui d’une administration qui répond à ce problème en organisant une distribution de chiens appelés «chats». Thomas, le gardien du phare, s’inquiète et essaie de mettre en garde le narrateur…

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Des chats qui ont du chien

Un premier roman sous forme de conte pour nous mettre en garde contre les dérives du langage. Avec humour et fantaisie, Isabelle Aupy nous démontre que les chiens ne font pas chats.

Sur cette petite île balayée par les vent et les embruns, la vie est plutôt rude. Un environnement qui vous forge un caractère. Ceux qui ont décidé de vivre là sont par définition des marginaux, par choix ou par nécessité. Une vie à l’écart que leur convient pourtant très bien et qu’ils n’ont guère envie de voir changer. Mais ce microcosme va connaître un événement aussi bizarre que déstabilisant: leurs chats disparaissent. Aussi décident-ils d’envoyer l’instituteur du village sur le continent pour expliquer la situation et tenter de trouver une solution. Lorsqu’il revient, il est accompagné d’une femme de «l’administration» qui entend régler ce problème. Les fonctionnaires qui arrivent alors ont avec eux des cages dans lesquelles se trouvent des chiens et qui sont offerts aux insulaires pour remplacer leurs chats. D’ailleurs l’administration leur explique que ces bêtes sont des chats, quand bien même ils auraient l’air de chiens. Les premiers bénéficiaires de ces animaux ne bronchent pas, après tout ils leur tiennent aussi compagnie.
C’est Thomas, le gardien de phare, qui s’alarme. Lui qui vit isolé – il ne sort plus depuis que sa femme a quitté l’île avec son fils malade – ne perd pourtant rien de ce qui se trame autour de lui. S’il se méfie des fonctionnaires, il craint encore davantage cette dérive langagière. Parce qu’il faut bien appeler un chat un chat, il faut continuer à appeler un chien un chien. Céder à cette «facilité de langage», c’est mettre le doigt dans un engrenage infernal. Car la langue «change celui qui la parle, ça oui, elle le transforme, et quand on s’en rend compte, c’est déjà trop tard.»
À l’image des chats qui ne sont pas soumis, il va tenter de lancer la rébellion, de fédérer ses amis, Ludo, Gwen, Sergei, le curé, l’instituteur ou encore Léonore et Myriam. Mais la partie est loin d’être gagnée, car l’attaque est insidieuse. Pourquoi refuseraient-ils des cadeaux?
Le conte d’Isabelle Aupy est redoutablement bien construit, allant chercher derrière l’anecdote une réflexion sur la liberté de choix, sur la force du langage, sur l’endormissement des consciences. Prenons garde à la douceur des choses! Prenons garde aux «éléments de langage»! Prenons garde aux vessies que l’on veut nous faire prendre pour des lanternes! Prenons garde à ne pas sombrer dans un grand n’importe quoi aseptisé et uniformisé!

L’homme qui n’aimait plus les chats
Isabelle Aupy
Éditions du Panseur
Premier roman
128 p., 12,50 €
EAN 9782490834006
Paru le 16/03/2019

Où?
Le roman se déroule sur une île, sans davantage de précisions.

Quand?
L’action se situe à l’époque contemporaine.

Ce qu’en dit l’éditeur
Il y a goût de sel et d’embruns, ce vent qui met la pagaille et donc remet tout en ordre. Il y a la voix de ce vieil homme qui nous raconte son histoire et celle des autres en cherchant ses mots aux accents de son émotion, pour comprendre un monde où le langage se manipule pour changer les idées.
Traité sous la forme de la transmission orale, l’auteur nous offre une œuvre qui s’inscrit dans la lignée des grandes dystopies telles 1984 et Matin Brun. Mais là où ces histoires nous condamnent à subir un demain qui s’écroule, L’homme qui n’aimait plus les chats est bien plus qu’une utopie, c’est un possible, un autrement: un aujourd’hui déjà en train de se relever.
Aujourd’hui, ou demain, sur une île sans nom au large du continent, un vieux monsieur raconte.
Il raconte Thomas qui ne descend jamais de son phare, Gwen incapable de cacher ses émotions, Sergei et son violon pleurant sur le Printemps de Prague, les engueulades avec le curé philosophe, les repas du dimanche à la table de Ludo, la vieille Léonore au sourire maternel, le jeune professeur qui rougit comme un homard et Myriam qui rouille sous la pluie.
À travers ses mots qu’il cherche aux accents de son émotion, le narrateur nous parle de lui, de nous, du vivre ensemble et de leurs chats libres comme la mer et le vent. Mais quand les chats disparaissent sans laisser de trace pour être remplacés par des chiens, c’est la façon de vivre de tous les habitants qu’on tente de modifier. Se pose alors pour eux le choix de se battre ou de laisser faire.
Parce que cette histoire met en scène des personnages qui nous ressemblent, parce qu’elle est intemporelle, universelle et traite avec simplicité de sujets complexes (la liberté, le conformisme, le deuil), le lecteur, qu’il soit petit ou grand, littéraire ou profane, est invité, à travers une dystopie sans artifices et terriblement actuelle, dans une quête de sens et d’identité au milieu d’un monde où le langage se manipule pour changer les idées et appeler un chien un chat.

68 premières fois
The Fab’s blog 
Blog T Livres T Arts

Les autres critiques
Babelio
Lecteurs.com
France Bleu (Marie-Ange Pinelli)
Blog Unwalkers 
Blog Kanou Book

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Imagine une île avec des chats. Des domestiqués, des pantouflards et des errants qui se baladent un peu chez l’un, un peu chez l’autre, pas faciles à apprivoiser, mais qui aiment bien se laisser caresser de temps en temps. Et puis aussi, des qui viennent toujours quand on les appelle, des qui s’échappent la nuit pour funambuler sur les toits, d’autres qui rentrent au contraire pour se blottir contre soi.
On ne trouvait pas de chiens sur cette île, enfin si peu que ça ne comptait pas. Ils s’avèrent utiles, mais c’est vrai qu’ils sont contraignants. Faut s’en occuper, les promener, les dresser. Ils sont dociles et sympas, bien sûr, et je n’ai rien contre, mais franchement, moi je suis un homme à chat. J’aime leur indépendance, leur indifférence aussi. A l’époque, j’aimais surtout l’idée qu’ils venaient à moi quand ils le voulaient, d’égal à égal, pas par fidélité, habitude, ou parce qu’ils ne savaient pas où aller. Et sur notre île, on avait des chats, beaucoup de chats.
Puis, ils ont disparu, sans qu’on le voie vraiment d’ailleurs… C’est le problème avec les chats, ils sont tellement libres qu’on a mis du temps à remarquer leur absence, ou que leur nombre diminuait doucement. Et puis ils se ressemblent aussi, alors on a sans doute confondu. Mais, au bout d’un moment, on a commencé à se gratter le haut du crâne.
Le rouquin, lui, j’ai vu tout de suite qu’il ne revenait pas. C’était un chat de nuit, un chat de sommeil plutôt, de ceux qui réchauffent le lit. Alors le lit froid, ça se remarque.
Je l’ai cherché le rouquin. Je voulais l’appeler, mais je ne connaissais pas son nom. Son nom pour moi, c’était le bruit des volets que je ferme: le claquement du bois et le grincement des gonds rouillés. Et tous les soirs, il s’amenait.
J’ai demandé à la voisine. Elle ne trouvait plus 565 pique-assiettes. Elle en accueillait trois qui grattaient à la porte quand elle cuisinait, attirés par les odeurs, et qui quémandaient des restes. Avec leurs manières de clochards, elle les aimait bien. Toujours polis, toujours é patienter sagement au lieu de se faufiler entre les jambes quand elle leur apportait une gamelle pleine. Et ils savaient partager, ça oui, pas besoin de couper en trois, ils se lançaient presque des civilités. C’était des errants distingués.
Trois jours qu’elle les sifflait, comme ça, pour voir. Le même problème que moi. Leurs noms à eux, c’était les odeurs de poulet, de poisson et de bœuf. Et depuis peu, elle avait beau mettre les petits plats dans les grands, elle avait perdu ses trois invités. Ce n’est pas qu’on s’inquiétait, ils avaient sûrement trouvé mieux à faire, meilleur lit et meilleure cuisinière.
Alors les jours sont passés, des jours sans chats, des nuits sans chat. »

Extrait
« Il parlait le convaincu. C’est une langue étrange ça, le convaincu, une langue à sens unique faite des mêmes mots que nous, mais un peu différente: elle ne connaît pas les points d’interrogation. Et puis, c’est une langue qu’on ne remarque pas sur le coup. Elle change celui qui la parle, ça oui, elle le transforme, et quand on s’en rend compte, c’est déjà trop tard. » p. 28

À propos de l’auteur
Jeune auteure bordelaise de 35 ans, Isabelle Aupy est kinésithérapeute de métier au CHU de Bordeaux. Depuis des années, elle dépose ses mains sur des corps accidentés ou meurtris par la maladie, ces corps qui pour la plupart n’ont pas accès aux mots pour se dire ni se raconter. Mains et corps deviennent ces points de contact par lesquels le soin circule de l’un à l’autre. Et depuis ces expériences, Isabelle tente dans son travail d’écriture d’aller saisir le corps du texte, se mettant à son écoute, afin d’en extraire la parole, afin de nous faire entendre une voix dans toute sa singularité n’enlevant rien de ses accents, ses aspérités, sa fragilité, son authenticité…
Son premier roman, L’homme qui n’aimait plus les chats, publié aux éditions du Panseur en mars 2019 est déjà récompensé par le prix «Coup de foudre» aux Vendanges littéraires de Rivesaltes. Son prochain roman, Le Panseur de mots, paraîtra en mars de 2020. (Source: http://revuedescitoyensdeslettres.org/profil/938-isabelleaupy)

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags:
#lhommequinaimaitplusleschats #IsabelleAupy #editionsdupanseur #hcdahlem #roman #unLivreunePage. #livre #lecture #books #littérature #lire #livresaddict #lectrices #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #rentreelitteraire #rentree2019 #RL2019 #auteur #book #writer #reading #RentréeLittéraire2019 #LitteratureFrancaise #68premieresfois #primoroman #premierroman #lundiLecture

Publicités

Le café des petits miracles

BARREAU_le-cafe-des-petits-miracles

En deux mots:
Nelly aime son prof de philo, mais ce dernier ne voit en elle qu’une charmante collaboratrice. En désespoir de cause, elle part pour Venise où la magie des lieux et une histoire de famille enfouie vont lui offrir de quoi panser ses bleus à l’âme.

Ma note:
★★★ (j’ai bien aimé)

Ma chronique:

De Paris à Venise, d’un amour à l’autre

La recette de Nicolas Barreau a beau être à chaque fois la même, elle n’en reste pas moins très efficace. Ce voyage à Venise en apporte une nouvelle preuve.

Héloïse d’Ormesson nous offre chaque année depuis 2015 un nouveau roman de Nicolas Barreau (un pseudonyme derrière lequel les journalistes allemands ont cru reconnaître l’éditrice allemande Daniela Thiele). En 2014, avec Le sourire des femmes, il – conservons pour l’instant le masculin – avait d’emblée trouvé un large public, déjà avide de ce que l’on appelle aujourd’hui les feel good books. Suivront, avec le même succès Tu me trouveras au bout du monde, La Vie en Rosalie et Un soir à Paris.
Le café des petits miracles utilise les mêmes ingrédients de la comédie romantique que les ouvrages précédents et réussit à nouveau à nous concocter une délicieuse recette, pour peu que l’on adhère à sa croyance en la devise des chevaliers, « ces trois mots magnifiques et puissants inscrits sur leurs armoiries et drapeaux: Amor Vincit Omnia» (l’amour triomphe de tout).
Trois mois qui sont aussi inscrits sur l’anneau que Nelly a hérité de sa grand-mère et qui vont la mener à Venise. Mais n’anticipons pas.
Au début du livre la jeune femme est à Paris, amoureuse de son prof de philo. Une flamme qu’elle n’a pas osé déclarer, attendant le moment opportun. Quand ce dernier l’invite à l’accompagner Outre-Atlantique pour un séminaire, on se dit que l’opportunité est bien belle. Sauf que Nelly ne peut prendre l’avion, victime d’une phobie liée à un accident qui l’a traumatisée. Elle devra patienter… et laissera passer sa chance.
C’est en désespoir de cause qu’elle prend le train pour Venise par un froid matin de janvier, histoire de se changer les idées, de découvrir la Sérénissime, mais surtout pas pour tomber dans les bras du premier dragueur venu. Il ne va d’ailleurs pas tarder à surgir, le beau Valentino, pour lui proposer de la guider dans la ville. Mais Nelly ne veut pas se laisser conter fleurette. « Elle aspirait à l’amour, certes. Mais pas à une aventure avec un séducteur (aussi sympathique fût-il), aventure qui serait terminée avant même d’avoir eu le temps d’épeler le mot «avventura». Un Italien ne pouvait s’empêcher de chercher à conquérir le cœur d’une jolie femme — c’était une sorte de sport national. » Mais quelquefois les circonstances – un sac qui tombe sur une gondole – vous poussent à réviser votre jugement.
On se doute bien qu’après quelques rendez-vous manqués et autant de quiproquo, l’amour va finir par l’emporter.
Comme dans la chanson de Jo Dassin, dans ce petit café un peu à l’écart,
« Au rendez-vous des amours sans abri
On était bien, on se sentait seuls au monde
On n’avait rien, mais on avait toute la vie ».
Si l’histoire est certes cousue de fil blanc, elle nous permet de déambuler dans Venise, d’apprendre plus joyeusement que dans un guide de voyage la topographie, l’architecture, l’histoire de cette ville sans doute tout aussi romantique que Paris.
Et quel mal y aurait-il à se laisser entraîner par le charme, l’émotion, la douceur des choses?

Le café des petits miracles
Nicolas Barreau
Éditions Héloïse d’Ormesson
Roman
304 p., 18 €
EAN : 9782350874388
Paru le 8 février 2018

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris ainsi qu’à Venise et aux alentours.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Timide et romantique, Éléonore adore s’évader dans la lecture et croit aux présages, petits messagers du destin. N’ayant pas hérité de l’intrépidité de sa grand-mère, elle n’est pas le genre à prendre une décision sur un coup de tête. Mais la vie est parfois imprévisible ! Et une phrase énigmatique trouvée dans un vieux livre peut avoir des conséquences inattendues, de celles qui bouleversent une existence. Éléonore l’ignore encore, par ce froid matin de janvier, quand elle saute dans un train pour Venise…
Destination la Sérénissime où Nicolas Barreau nous embarque dans une magnifique histoire, d’un campo l’autre, au gré des calli et au pied des campanili. Son Café des petits miracles nous invite à prendre le bonheur par la main et à croire en l’amour.
Venezia, amore mio!

Les critiques
Babelio
Blog Des pages et des îles 

Les premières pages du livre
« PROLOGUE
Nelly aimait la lenteur. Elle était plus encline à flâner qu’à se hâter, et elle réfléchissait très longuement avant de prendre une décision. Par ce clair après-midi d’automne, tandis qu’elle se promenait au bord de la Seine et que le serpent de tôle se pressant le long du quai se figeait sous les coups de klaxon, elle ne put s’empêcher de penser à Paul Virilio et à ses théories sur « l’immobilité fulgurante ».
Oui, il était fâcheux que l’être humain essaie toujours de repousser ses limites, et l’accélération croissante du monde ne mènerait à rien de bon. Son mémoire de licence sur Virilio avait toutefois mené Nelly à Daniel Beauchamps, ce qui était une excellente chose. Voilà déjà onze mois, trois semaines et cinq jours qu’elle assistait le professeur de philosophie, et aussi longtemps qu’elle était secrètement amoureuse de lui.
Enfin, très secrètement. Nelly se persuadait parfois que la perspective de leur bonheur prochain était presque plus belle que sa concrétisation, qui se produirait forcément un jour. Qu’y avait-il de plus euphorisant que d’être allongé dans son lit, sous le dais nocturne des possibilités, et de rêver à des choses qui pourraient arriver?
Un sourire hésitant traversa le visage de Nelly, qui, instinctivement, serra plus fort la bandoulière de son sac en cuir. Ce matin-là, Daniel Beauchamps lui avait laissé un message car il voulait discuter avec elle! Se faisait-elle des idées ou le ton du professeur était-il différent, pas comme d’habitude?
L’homme de grande taille, prévenant, qui traînait légèrement la jambe droite (un accident de vélo dans sa jeunesse, pas tout à fait guérie), l’avait aussitôt charmée avec ses yeux bleu translucide, si vifs. Elle n’oublierait jamais que, pour son premier jour de travail, il était venu à l’université en avance, juste pour elle. Cela faisait presque un an que Nelly, plus que ponctuelle, avait monté rapidement l’escalier de la faculté de philosophie, pour constater avec étonnement que les bureaux étaient encore vides. Seul le secrétariat trahissait une présence humaine – une tasse de café au lait solitaire fumait sur un bureau, derrière lequel personne n’était assis : même Mme Borel, auprès de qui Nelly devait se présenter, se faisait attendre. La jeune femme avait donc fait des allées et venues dans le couloir, indécise, pour finir par frapper à la porte de Beauchamps. Alors qu’elle s’apprêtait à baisser prudemment la poignée, elle avait vu, au bout du couloir, le professeur se diriger vers elle, le pas rapide, de sa démarche légèrement balancée.
– J’en étais sûr, avait-il dit, ses yeux scintillant chaleureusement derrière de grandes lunettes. Ma nouvelle assistante est déjà là, et il n’y a personne pour l’accueillir. – Il lui avait tendu la main en souriant, avant de tourner la clé dans la serrure et de l’inviter à entrer. – Après vous, mademoiselle Delacourt, après vous ! Je suis désolé que vous ayez dû attendre. Mon équipe a parfois une conception démesurément large du cum tempore. – Il avait écarté pour elle une chaise devant son bureau encombré, avant de se laisser tomber dans son fauteuil en cuir. – Quoi qu’il en soit : bienvenue dans notre bande de clampins. Les choses ne peuvent que s’améliorer avec vous, je le sens. Puis-je vous offrir un café avant que Mme Borel ne donne signe de vie? Ce qui va probablement durer encore un certain temps…
Il lui avait adressé un clin d’œil, et c’est à cet instant qu’il avait ravi le cœur de Nelly.
Certes, ce n’était pas la première fois qu’on conquérait son cœur; pendant ses études, il y avait bien eu l’un ou l’autre camarade pour lui plaire. Cependant, il s’agissait maintenant de la vraie vie. Elle avait un vrai travail. Et le Pr Beauchamps était un homme, un vrai, pas un garçon amoureux qui chercherait maladroitement ses seins ou ne saurait pas vraiment ce qu’on dit à une femme.
En tant que fille d’une libraire passionnée, qui n’hésitait pas à installer le parc de la petite Nelly devant les rayonnages surchargés de sa boutique à Quimper, et pouvait, plongée dans un roman captivant, oublier son enfant (laquelle sortait de l’étagère un livre après l’autre et jouait paisiblement avec, absorbée dans cette activité), Nelly aimait les livres par-dessus tout. Et en tant que fille d’un affectueux ingénieur du bâtiment qui faisait sauter la petite sur ses genoux et était parti bien trop tôt – un accident tragique, dont Nelly ne parlait jamais, ayant entraîné ses parents dans la mort –, elle était tombée amoureuse de cet homme. Il était plus âgé sans être vieux, cultivé sans être prétentieux, et avait de toute évidence un faible pour les femmes (ce dont Nelly devait prendre connaissance avec un certain malaise teinté de jalousie).
Heureusement, le Pr Beauchamps n’était pas beau. Nelly Delacourt nourrissait une profonde méfiance envers les hommes séduisants, qui étaient en général très imbus d’eux-mêmes et n’avaient rien dans le crâne, tant la vie leur facilitait la tâche. Avec sa démarche gauche, son nez de boxeur prononcé au-dessus de lèvres fines que resserrait la concentration, Beauchamps n’aurait jamais remporté un concours de beauté, mais son regard intelligent et son sourire aimable rendaient extrêmement désirable, aux yeux de Nelly, l’homme capable de donner des cours sur Paul Virilio et Jean Baudrillard aussi intéressants et divertissants.
Au cours des semaines suivantes, elle s’était renseignée discrètement sur son mentor. Divorcé, il vivait apparemment sans petite amie non loin du parc des Buttes-Chaumont, et, avait-elle appris, vouait une grande admiration à Frank Sinatra. C’était déjà un début.
Il faut dire que Nelly connaissait tout Sinatra. Enfant, elle avait le droit de manipuler les vieux disques de la collection de son père, un honneur particulier. Concentrée au plus haut point, elle posait délicatement le fragile saphir sur la galette de vinyle noir, comme papa le lui avait montré, puis la voix veloutée de Frank Sinatra s’élevait, après de légers craquements. Une certaine magie venait emplir le salon, et la petite fille aux boucles brunes, assise dans le grand fauteuil à oreilles, jambes ramenées vers elle, regardait ses parents évoluer sur les notes de Somethin’ Stupid ou Strangers in the Night. Le monde était alors en ordre, et Nelly se rappelait bien l’atmosphère de ces après-midis, quand musique et pénombre l’enveloppaient comme un cocon de soie – un puissant sentiment de sécurité qu’elle n’avait plus jamais éprouvé dans sa vie. Restaient les chansons de Sinatra, et une nostalgie indéfinie qui s’emparait d’elle quand elle les écoutait. »

Extrait
« Se laisser aller à discuter avec des étrangers n’avait jamais été une bonne idée.
Elle se redressa et eut un geste évasif de la main.
– Ah, oubliez ça ! Trop compliqué. Je ne vais pas vous ennuyer plus longtemps, il vaut mieux que j’y aille.
Elle se leva et lissa son trench.
– Non, il ne vaut pas ! s’exclama-t-il en se redressant précipitamment, lui barrant la vue sur Notre-Dame avec ses deux mètres. Je trouve tout ça devient vraiment excitant ! Tell me more, s’il te plaît.
– Je ne vous connais même pas.
– Je suis Sean, répondit-il avec un sourire désarmant. Et j’adore d’écouter les histoires compliquées. Tu sais ce qu’on dit à la maison, dans le Maine ?
Nelly secoua la tête.
– Non, que dit-on dans le Maine ?
– Aussi long que tu vis, rien n’est simple. Life is trouble. Only death is not, you know, fit Sean qui mit son étui à guitare sur l’épaule et lui tendit une main comme un battoir. Viens, on va boire quelque chose. – Remarquant son hésitation, il eut un nouveau sourire. – Allez, viens ! Dans le Maine, on dit aussi tu ne dois jamais laisser seule une malheureuse femme, avant qu’elle a ri encore.
Nelly se mordit la lèvre inférieure.
– Très drôle ! Je parie que vous venez de l’inventer. »

À propos de l’auteur
Sous le pseudonyme de Nicolas Barreau se cache un auteur franco-allemand qui travaille dans le monde de l’édition. Après le succès phénoménal du Sourire des femmes et de Tu me trouveras au bout du monde et de La Vie en Rosalie, Le café des petits miracles est aussi promis à devenir un nouveau best-seller international. (Source : Éditions Héloïse d’Ormesson)

Page Facebook de l’auteur

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags:
#lecafedespetitsmiracles #nicolasbarreau #editionsheloisedormesson #hcdahlem #heloisedormesson #rl2018 #roman #rentreelitteraire #rentree2018 #unLivreunePage. #livre #lecture #books #littérature #lire #lectrices #lecteurs