Tomber du ciel

TINE_tomber_du_ciel  RL2020

En deux mots:
Après avoir été hôtesse de l’air, Talitha s’offre un voyage Paris-Singapour pour… écrire, repliée dans son cocon. Mais ce voyage ne va se dérouler selon ses plans, le copilote et les passagers vont en décider autrement. Un étonnant huis-clos au-dessus des nuages.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Huis-clos à 10700 mètres

Dans une version moderne du drame avec unité de lieu, Caroline Tiné a imaginé avec Tomber du ciel un huis-clos à bord d’un A-380. Introspection, rebondissements et étonnant épilogue à la clé.

C’est une histoire de ciel. De ce ciel où est partie bien trop tôt la mère de la narratrice, la laissant avec la nostalgie de son parfum, ses robes indiennes et sa liberté. De ce ciel dont elle imaginait tomber quand elle était enfant, après la séparation de ses parents. Elle devait alors prendre l’avion seule pour rejoindre la côte ouest où vivait désormais son père, augmentant sa peine et son désarroi. De ce ciel aussi qu’elle a choisi de dompter en devenant hôtesse de l’air, préférant une vie dans les nuages à cette terre ingrate: «Désormais, quand je vole, je deviens avion. Et je déguste ce moment privilégié où le relief cède la place au rien. Être si près du ciel m’a permis de comprendre qu’on ne peut pas tout comprendre. Que l’infini existe ».
C’est enfin de ce ciel qu’elle veut faire entendre sa voix. Elle a pris l’habitude d’écrire sur son ordinateur portable quand elle est au-delà des nuages et elle va profiter des quelque treize heures de vol entre Paris et Singapour pour conclure le récit de sa vie, de ses voyages et de ses rencontres. Tout comme cet Airbus A-380 qui effectue l’un de ses derniers voyages, elle entend boucler la boucle.
L’ambiance semble du reste parfaitement s’adapter à son objectif. Elle connaît très bien l’avion, mais aussi une partie de l’équipage, en particulier l’hôtesse et le co-pilote. Et son entourage semble parfaitement paisible. Mais même à plus de 10000m d’altitude, il faut se méfier des apparences…
Caroline Tiné nous réserve quelque surprises, mêlant habilement l’histoire de Talitha à celles de quelques passagers qui la côtoient. Saul, le copilote, est en pleine dépression. Après avoir appris que l’avion qu’il avait appris à maîtriser à la perfection cessait son exploitation commerciale, «il s’est senti tomber du ciel, descendre aux enfers, comme une bête malade sur le point d’être achevée». Un état d’esprit loin d’être rassurant pour les passagers dont il a la charge.
On imagine que Marie-Ange Leroux, spécialiste des objets d’art et des transactions dans les port-francs, est de meilleure humeur. Ne vient-elle pas de signer un contrat de travail à Singapour qui lui assure un bel avenir? Elle n’est cependant sûre de rien et, à l’image des feuilles de son contrat qui s’envolent lorsque des turbulences secouent l’appareil, son équilibre est instable. D’autant qu’elle essaie d’oublier une déception sentimentale. Sans oublier le petit chien qui voyage dans son sac à main.
Leïla, assise un plus loin, observe avec avidité ses voisines. Son sport favori consistant à deviner qui se cache derrière les visages de ses voisins. Atteinte du syndrome d’Asperger, elle calcule et déduit, ira jusqu’à télécharger le contenu de l’ordinateur de Talitha pour en savoir davantage sur ce qui se trame dans cet avion et rêve de visiter le cockpit. Reste Anil Shankar, l’homme qui a pris place au bar, et qui va être victime d’un malaise alors que les turbulences s’aggravent.
Autant de destins individuels désormais liés dans ce roman choral que la romancière va prendre un malin plaisir à faire ricocher de l’un à l’autre comme une boule de billard à la trajectoire de plus en plus aléatoire. Car il semble bien que toutes les tentatives faites pour reprendre le contrôle de leur existence soient vouées à l’échec. Il est vrai que tous ont quelque chose à oublier…
Sans dévoiler l’épilogue de ce roman, on dira que même la destination finale du voyage sera remise en question, confirmant ce que disait Christophe Colomb il y a déjà quelques siècles: «On ne va jamais aussi loin que lorsqu’on ne sait pas où l’on va». Caroline Tiné nous en apporte ici une belle démonstration.

Playlist


«La version de I Put a Spell on You chantée par le groupe Creedence Clearwater Revival au festival de Woodstock était la mélodie préférée de ma mère. Je l’ai entendue toute mon enfance, avec parfois une variante très peu connue fredonnée par Bob Dylan en hommage à son créateur Jay Hawkins, quand les deux artistes déambulaient dans les rues de Greenwich Village à New York. Ma mère adorait parler des années 60. De l’atmosphère qui régnait dans les lieux modestes et magiques où se retrouvaient les artistes… »

Tomber du ciel
Caroline Tiné
Éditions Presses de la Cité
Roman
192 p., 17 €
EAN 9782258194045
Paru le 17/09/2020

Où?
Le roman se déroule en avion, sur la ligne Paris-Singapour, mais on y évoque aussi New York, la Côte ouest, Paris, et Chennai en Chine.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Avec un regard plein de finesse et d’humanité, Caroline Tiné nous plonge dans un étrange huis clos.
«J’ai cessé d’être hôtesse il y a un an pour me mettre à écrire et me sortir des poisons de la tête. Seulement en avion. La nuit dans le ciel me chuchote les mots effacés dans l’enfance. Et l’odeur du feutre des fauteuils imprégnés de strates d’intimité et de vies inconnues me rapproche d’une humanité dont j’essaie de pénétrer les secrets.»
Vol de nuit Paris-Singapour à bord d’un Airbus A380. Talitha se met dans sa bulle. A son côté, une adolescente très particulière. Plus loin, une femme fait le deuil d’amours malheureuses et cajole son chien minuscule. Dans le cockpit, le copilote est en proie à ses démons. Et l’homme sans âge, Anil Shankar, qui revient de son ashram, est prêt pour le dernier voyage.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com 
lisez.com (entretien avec Caroline Tiné)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Prologue
Petite fille, je prenais l’avion toute seule pour aller chez mon père en vacances. Je priais pour que l’avion s’écrase. Pour ne pas avoir à choisir entre mes deux parents. Je savais qu’il n’y aurait pas de survivants. Que le choc est fatal. Qu’on n’a pas le temps de souffrir. J’avais une excuse pour disparaître. Je n’y étais pour rien. Ce n’était pas de ma faute.
Les préparatifs de mon voyage étaient toujours compliqués. Coups de fil interminables, soupirs, cris, chuchotements. J’aurais voulu être invisible. Ne pas exister. Ne pas être abritée derrière la pancarte autour du cou des enfants seuls, les UM1. J’étais prête à ce que la vie s’arrête. Je me sentais déjà vieille.
Le rêve de l’avion qui s’écrase est resté présent pendant toute mon enfance. La nuit et aussi le jour quand les pensées s’échappaient. Au début, je ne regardais jamais par le hublot. J’insistais pour avoir le siège côté couloir. Mais les enfants ont rarement le choix. Je restais assise droite sur mon siège. Pas question de tourner la tête. J’entendais d’autres enfants vomir dans les sacs en papier. Je vivais un enfer intérieur. Puis la vie continuait.
Avec l’adolescence, le rêve a fait des progrès. Il est devenu plus doux, plus raisonnable. Je me suis entraînée pour survivre. A modifier ma conscience. A concentrer mon attention sur un point de plus en plus précis. Jusqu’à ce qu’il se transforme en une étoile qui danse. J’ai eu raison d’être patiente. La peur a changé d’intensité comme une voix qui aurait mué. En rêvant de terreur, je me suis vaccinée contre la terreur. Le risque de crash est resté là, en filigrane. Un repère. Un rêve d’enfant.
C’est ainsi que les voyages en avion ont pris une place très particulière dans ma tête, et que le rêve s’est imposé comme mon complice, mon double. Je suis émerveillée par la terre vue d’en haut. La mer qui bouge, sinueuse comme une hallucination. Les rivières qui se délavent dans l’océan. Les nuages qui s’empourprent ou menacent. Les forêts qui griffonnent un magma confus sur les plaines ou les montagnes. Désormais, quand je vole, je deviens avion. Et je déguste ce moment privilégié où le relief cède la place au rien. Être si près du ciel m’a permis de comprendre qu’on ne peut pas tout comprendre. Que l’infini existe.

Talitha
Mes parents s’étaient rencontrés au concert de Woodstock aux États-Unis en 1969. C’étaient des hippies fantasques qui avaient vécu les années 60, la drogue, la vie en communauté. Ma mère était française, mon père américain. J’ai été conçue à New York, l’idylle fut brève, ma mère est rentrée à Paris avec moi. Mon père, qui était guitariste de rock, est resté aux États-Unis. Je prenais l’avion plusieurs fois par an pour le retrouver. Il était affectueux, semblait toujours content de me voir. Nous passions beaucoup de temps enfermés dans les grands bus des tournées. Pendant les concerts je restais backstage1, près des baffles. J’étais la mascotte des musiciens. Tout le monde m’aimait, s’occupait de moi. On me confectionnait des lits de fortune dans les loges quand je tombais de sommeil. Je souriais comme un automate, une jolie petite fille qui s’adaptait à toutes les situations. Au fond de moi c’était une autre histoire. D’ici peu, je retournerais chez ma mère. Je prierais à nouveau pour que l’avion s’écrase. C’était mon cauchemar intime, mon secret.
Je n’avais d’autre choix que d’attendre que le temps passe. L’ennui apprend à penser. Pendant les concerts où les décibels me vrillaient les oreilles. Ou quand tout le monde fumait des joints. Grâce aux effluves de cannabis, ma pensée devenait lente et enfin je m’endormais. Je n’ai jamais oublié l’odeur âcre et intense de l’herbe ; quand je la respire aujourd’hui dans les rues de New York, d’où elle émane comme un fantôme – je ne comprends jamais d’où elle sort –, je repense à la douceur de l’enfance. Et mon cœur se serre.
Plus tard, des années plus tard, j’ai vraiment apprécié la musique de mon père. Mais pendant toutes les années qu’on appelle l’enfance j’ai fabriqué ma maison bancale. Celle de ni mon père ni ma mère. Ma mère me manquait quand j’étais chez mon père. J’avais l’habitude de passer beaucoup de temps dans les bras de ma mère. J’aimais cette sensation que nous étions perdues l’une dans l’autre. Si elle téléphonait alors que j’étais chez mon père, je refusais de lui parler. Je me mettais à hurler et même à me rouler par terre. Personne n’a jamais compris pourquoi, moi non plus d’ailleurs. J’étais comme un chat voyageur abandonné, qui tentait de se débrouiller en terre étrangère.
La certitude d’être différente a envahi tout l’espace dans ma tête. Il ne restait aucune case libre pour autre chose que mon rêve de crash. Je suis devenue solitaire. Je ne pouvais pas partager ces pensées avec des gens de mon âge, ni avec les autres. J’étais seule dans ma bulle. Ce rêve baroque m’a permis de trouver ma voie, plus tard, ou du moins une voie. Je suis devenue hôtesse de l’air, après avoir fait des études de lettres. Ce choix avait semblé étrange à mon entourage. Je savais ce que je faisais, j’avais mes raisons.
J’ai été hôtesse puis chef de cabine pendant dix ans. Grâce à quoi je bénéficie aujourd’hui encore, quand je voyage, de tarifs spéciaux. Je peux prendre quatre vols internationaux par an sans réserver à condition qu’il y ait des sièges disponibles. L’avion est devenu ma famille volante, un huis clos miniature, qui retourne le monde extérieur vers mon monde intérieur. J’y puise un moment de divagation. Je deviens une exploratrice de la vie que j’observe en face, en arrière, en avant. Les équations que je ne sais pas résoudre quand je suis à terre s’évanouissent au rythme de l’avion qui décolle, remisées dans un grenier tels des objets oubliés.
Qui n’a pas rêvé de s’élever dans les airs, regarder la terre comme un cliché panoramique, résumé à des formes essentielles et lointaines, se sentir ailleurs, étranger à soi-même ?
Dès que je m’envole, je me sens libre, grisée par l’aventure, la rencontre avec le bleu dur du ciel qui surgit après une épaisse couche de nuages, pas un bleu de conte de fées, un éclat soudain, un électrochoc. Les sensations extrêmes me bercent, allègent mon corps et ma tête. Avec le ciel je cesse de ruminer et je me consacre aux passagers. Ceux qui sont montés à bord fatigués, anxieux, de mauvaise humeur finissent par ronronner comme des chats. Ils recherchent la meilleure position sur leur fauteuil, s’étirent et bâillent, enlacent leur coussin, ou restent tendus parce que le ciel leur fait peur, dans tous les cas ils confient leur destin à une grosse machine qui prend leurs soucis en charge. Après le décollage, presque tous ont le front détendu, une amorce de sourire aux lèvres, l’envie de vivre une parenthèse. Il y aura peut-être des rencontres inattendues, des disputes ou des coups de foudre, des cadeaux du ciel.
Il m’est souvent arrivé d’embarquer au dernier moment pour une destination que je ne connaissais pas la veille. Et de faire le retour dans la foulée. Je suis indifférente au jetlag, parce que je vis au rythme des avions. J’ai fait du saut en parachute pour tester ma résistance. C’était une erreur, sauter dans le vide ne me convient pas. Je n’ai pas de désir pour ce genre de sensation forte. J’aime être à l’abri dans une carlingue. Là-haut, j’existe. Et je pense.
De tous les avions sur lesquels j’ai voyagé, l’Airbus A380 est mon préféré. Gros, lourd, pataud, presque démodé, un peu gauche dans ses manœuvres à cause de son poids et de l’envergure de ses grandes ailes. Mais il est rassurant comme un fauve domestiqué, qui dissimulerait sa force sous une élégante modestie acquise avec l’expérience. S’il pouvait parler, il s’exprimerait comme un vieux pilote tendre et bougon à qui on ne la fait pas, ou plus. Il est moins séduisant que le Boeing 777. Mais sa sobriété est son atout. Le design est minimaliste comme dans un loft de six cents mètres carrés teinté de gris. Je suis experte dans les qualités que j’attends d’un avion. Le confort de l’A380 est subtil. Rien ne se voit, tout se ressent. La discrétion des turbulences. Le grand espace pour les jambes. Les repose-tête qui prodiguent un agréable massage de la nuque. Et surtout le silence. Feutré, palpable. Murmure incongru chez un monstre de cette taille. Pour atténuer le bruit, on a agrandi les moteurs Rolls Royce et calé un piège à décibels entre chaque réacteur et son enveloppe extérieure : un cylindre, obtenu à partir de plusieurs couches de composite qui capturent une partie des sons avant de les étouffer. J’aime tous ces détails techniques chargés de vibrations poétiques.
Aujourd’hui, pendant les 10 578 kilomètres de ce vol Paris-Singapour qui durera entre douze et treize heures selon la vitesse des vents, je serai dans ma bulle. C’est un vol de nuit. Je vais écrire alors que les passagers dormiront. Puis j’irai dormir à l’hôtel après l’atterrissage. Et je reprendrai un vol de Singapour à Paris.
Je vis à l’envers et j’aime ça.
J’ai cessé d’être hôtesse il y a juste un an pour me mettre à écrire. Je travaille comme pigiste pour un magazine spécialisé dans les voyages, ce qui me permet de continuer à parcourir le globe. Mais j’écris aussi pour me sortir des poisons de la tête. Seulement en avion. La nuit dans le ciel me chuchote les mots effacés dans l’enfance. L’écriture me répare. Et l’odeur du feutre des fauteuils imprégnés de strates d’intimité et de vies inconnues me rapproche d’une humanité dont j’essaie de pénétrer les secrets.
Je suis assise sur le pont supérieur au premier rang de la partie qui s’appelle premium parce qu’elle est mieux qu’éco et moins bien que business. A la place 80K, côté couloir. C’est parfait pour poser mon ordinateur sur la tablette ou sur mes genoux, sans personne devant moi.
Nous sommes sur le point de décoller pour Singapour. Le soleil s’est couché sur l’aéroport Charles-de-Gaulle. Il ne fait pas encore nuit. Certains nuages sont teintés de rose. Des lumières scintillent par endroits. Je quitte le réel pour entrer dans un clair-obscur tamisé. Dans le monde des avions, les bruits de la vie sont atténués et les sensations ralenties. Une ado qui voyage seule est assise à ma droite près du hublot. Elle m’a été confiée par Cheryl, la chef de cabine qui fait aujourd’hui le travail dont j’étais chargée ces dernières années. Elle serre les dents. Elle regarde droit devant elle. Elle a les mains agrippées à son siège. Très belle, métisse au teint mat, aux cheveux noirs et bouclés, elle a un regard intense. Elle dit : je m’appelle Leïla, j’ai peur du ciel. Elle a une voix étonnamment grave. Elle a quinze ans, c’est écrit sur sa fiche UM.
J’hésite à lui laisser ma place côté couloir, je me souviens de ma terreur du hublot quand j’étais enfant. Mais pendant le vol j’aurai besoin d’être libre de mes mouvements. De marcher dans les allées. D’aller parfois au bar. Si elle est inquiète, je saurai la rassurer. J’ai l’habitude.
J’ai la tête bien calée dans mon fauteuil. Les yeux mi-clos, je me laisse aller à la torpeur qui précède les envols. Je savoure la préparation du décollage. Ce moment où l’avion va engager une lutte contre son poids, se préparer à fendre le vent pour faire voler le plus lourd que l’air. Il est massif comme un éléphant. Il occuperait un terrain de foot de quatre-vingts mètres de côté. Il bouge d’abord à reculons. Il est guidé par les petits hommes en jaune au sol. Il s’arrête, repart de l’avant, tourne à droite, puis à gauche pour rejoindre la piste. Je ferme les yeux. J’écoute vibrer en moi la puissance de cette incroyable horlogerie mécanique. Qui déplace plus de deux cent cinquante tonnes, sans compter le poids des passagers, avec élégance. Au son de la musique du moteur qui monte en gamme.
Je me penche vers ma voisine. Elle a les yeux écarquillés. Les phalanges de ses mains sont blanches tant elle est cramponnée à son fauteuil. Alors je lui raconte. Que les immenses ailes de l’avion sont en train d’ouvrir et fermer les ailerons parfois appelés flaperons qui vont assurer leur équilibre en vol. Que la carlingue, le corps de l’avion, porte aussi le joli nom de fuselage. Que les quatre moteurs s’appellent réacteurs parce qu’ils sont entraînés à réagir à tous les dangers. J’entends le commandant de bord se présenter. Parler au nom de l’équipage qui comprend deux pilotes, et vingt membres d’équipage. Il précise que l’un des stewards parle le farsi. L’anecdote fait sourire Leïla. Je raconte que l’avion est guidé jusqu’à la piste par un convoi de voitures qui clignotent. Que l’on voit au loin des avions en approche qui vont atterrir. Que l’on passe devant des hangars luxueux qui abritent des avions au repos. Que deux hôtesses se sont assises sur les sièges qui nous font face contre le panneau nous séparant de la classe business. Qu’elles ont attaché leurs ceintures à l’aide de bretelles qui soulignent leurs silhouettes. L’avion se met en piste. Marque un stop avant de prendre son élan. Je montre à Leïla l’écran face à elle. L’avion y apparaît comme un très gros oiseau blanc, un aigle royal. Sur fond de fin de soleil couchant commence l’envol. Lourd et léger. Effrayant et rassurant. Nous sommes déjà à mille mètres d’altitude. Dans une demi-heure nous aurons atteint les dix mille mètres. Notre altitude de croisière.
Leïla s’est assoupie. Comme une enfant à la fin d’une histoire. Je fais le vide en moi pour renouer avec l’état que je ne trouve pas au sol. Je n’aime pas la terre. Le vacarme du monde m’effraie. J’aime être bercée dans mon fauteuil en forme de coque qui ressemble à un lit d’enfant.
La plongée en moi-même est d’abord visuelle. Je tourne autour de cercles concentriques fermés. Je guette la trouée qui se prépare. Des images de douceur disparue vont émerger. Je deviens alors une éponge. Qui peu à peu efface le lieu, les gens. Je ne vois plus rien. Je suis seule. Au fond de moi. Je creuse. Je plante des balises sur des repères. J’aime les monologues intérieurs que requiert l’écriture. Sa monotonie paisible.
J’ai choisi d’effectuer ce trajet sur cet ogre géant assemblé à partir de quatre millions de pièces et cinq cents kilomètres de câbles, parce que, d’ici un an, il ne sera plus fabriqué. Après douze ans de bons et loyaux services, le fleuron d’Airbus a cessé de plaire. Pas rentable, trop gros, trop cher, trop tout. J’ai tant aimé la générosité de ses fauteuils, le son profond de ses moteurs, obsédant comme la voix de Leonard Cohen… Je suis sensible aux fins de quelque chose, aux derniers hommages. Si cet avion s’écrase, je ne peux jamais m’empêcher d’y penser, cinq cent seize passagers et vingt membres d’équipage seront réduits à l’état de confettis.

Saul
Il étouffe dans le cockpit. Il manque d’air. Il voudrait créer un trou de souris, l’élargir jusqu’à ce que la pression l’aspire à l’extérieur, le débarrasse de la vie. Mais il change d’avis lorsqu’il se retrouve seul dans la nuit au-dessus d’un océan troublé seulement par un bateau qui vogue, qu’il y a plus d’étoiles dans le ciel qu’il n’en verra jamais, que peut-être la lune se lève, alors que l’avion gronde doucement. Il voit un monde que les autres ne voient pas. Il ne pourrait pas ne pas être pilote.
C’était vrai jusqu’à ces derniers temps. Il s’est arrêté quelques semaines sur ordre du psychiatre. Il ne veut pas en parler, c’est un secret entre le médecin et lui. Il a invoqué une grosse fatigue et des soucis familiaux. Il souffre de baisses de moral mais pas de dépression sévère comme le prétend l’homme de l’art. Il est atterré par sa fragilité. Pendant les deux mois où il n’a pas volé, il s’est réveillé chaque nuit à trois heures du matin, avec des idées noires et cette insoutenable impression d’être au bord de l’explosion, qu’il n’y avait aucune solution à son mal-être. Sa vie de famille est un cauchemar, ses enfants le fuient, il ne les voit jamais. Sa femme ne supporte pas sa présence quotidienne, elle s’était habituée à son absence seize à dix-huit jours par mois.
Son métier, pilote de ligne, lui a toujours permis d’être un nomade de luxe, étranger à la vraie vie, coupé de la réalité sociale. Il aime déambuler dans des hôtels anonymes, comme un zombie en perpétuel décalage. Un autiste d’un certain genre. Il a tout raté, il dérange tout le monde, il ne sert à rien. Il ne manque à personne. L’angoisse le tue à petit feu, la nuit, toutes les nuits, quand il se réveille en nage et en sursaut. Et le matin quand le noir devient gris et glauque et qu’il est allongé comme un mort. S’il se lève, s’il passe à la position debout, l’oppression s’atténue légèrement, la boule du plexus se dissout en des minutes qui paraissent un siècle. Et il se dit qu’il n’en peut plus de ne pas être là-haut toute la nuit à regarder les étoiles. Chaque jour le manège recommence. Il s’affaiblit. Il lui faut une énergie folle pour supporter cet état, n’être jamais détendu, bien qu’au fil des journées le carcan parfois se soit desserré, grâce aux antidépresseurs du Dr M. Mais chut il ne faut pas en parler, il a jeté ces boîtes violettes de cachets dont on aurait sans doute pu détecter la substance dans les analyses. Est-ce déjà l’angoisse de la mort, se sentir inutile, totalement seul, au bord de l’abîme, à seulement quarante et un ans ? L’âge de son père quand il s’est balancé par la fenêtre, un matin de Noël. Il en veut encore à ce père qui n’a pensé qu’à lui, qui a laissé tomber son fils en tombant lui-même.
Depuis ce jour, il a décidé de tracer sa frontière entre le bien et le mal. Mais il manque de courage, il n’ose pas afficher ses opinions haut et fort, il se tient toujours en retrait, comme s’il se trouvait à un niveau inférieur aux autres ; il cache au fond de lui le monstre qui est en train de le ronger, de détériorer ses viscères, de pénétrer les parois de son cerveau. Le Dr M. lui a conseillé d’arrêter de voler pour une durée indéterminée, mais lui l’a convaincu que tout allait mieux au bout de deux mois, il ne veut pas risquer de repasser au simulateur, ce qui est obligatoire après trois mois sans atterrissage ou décollage. Il a un besoin vital de voler, d’être isolé dans un avion, de renouer avec son addiction. C’est le seul lieu où il se supporte, où il éprouve un semblant de quelque chose, un zeste d’enthousiasme, non, c’est un mot trop fort, disons un début d’envie d’ouvrir les yeux, d’agir, de ressentir, sans le ciel il est un mort-vivant.
Il est capable de diriger un avion de deux cent cinquante tonnes pour traverser une zone de turbulences, mais il assiste, impuissant, à sa lente destruction souterraine. Il voit le commandant de bord le regarder en coin, alors il relève la tête et sourit comme si de rien n’était. Quand, avant le vol, le commandant a réparti la rotation des temps de repos entre le copilote, le pilote mécanicien et lui-même, sachant que sur un long-courrier de treize heures il doit en principe toujours y avoir deux pilotes aux commandes, il a marqué un temps d’arrêt en le regardant, comme s’il hésitait à le laisser prendre sa place en son absence. Comme s’il était si transparent que sa déliquescence était visible. Il s’est senti humilié, mais il a l’habitude d’encaisser sans rien dire. L’humiliation est devenue son pain quotidien, elle le plonge chaque jour un peu plus au fond du trou, et c’est ce qu’il mérite.
Il pense à sa mère qui était pilote elle aussi, pilote de voltige, elle aimait se poser sur la plume, sur une roue, faire des montées en chandelle. Elle était capable de prendre des risques avec légèreté, de ne pas se laisser engloutir par le chagrin et les états d’âme. Elle a élevé seule ses trois fils sans jamais se plaindre.
Il a grandi dans une de ces villes paisibles de l’est de la France où les gens mènent une existence de troupeau. Avec le nom de son père, d’origine israélienne, Melmoth ; son prénom, Saul, ne lui a pas amené que des amis, mais il est fier de le porter, parce qu’il lui rappelle que ses racines sont obscures et que son histoire est liée à l’errance. C’est pour cette raison peut-être qu’il rôde dans le ciel, sans se soucier d’aucun centre de gravité, souriant aux étoiles qui lui font signe à travers le pare-brise du cockpit offrant une vue à cent quatre-vingts degrés. Il aimerait continuer à parler dans sa tête comme un enfant seul. Et ne jamais redescendre.
Il a hésité entre l’aviation et le kibboutz, mais sa mère, qui n’est pas juive – il s’est toujours demandé si elle n’était pas antisémite tant elle semblait mépriser son père –, a décidé pour lui. Ce serait d’abord l’aviation, pour le reste on verrait plus tard, quand il serait enfin commandant de bord. Sur ce vol il est assis à droite, mais il a les mêmes qualifications techniques que le commandant assis à gauche, c’est juste l’ancienneté qui diffère, il lui faudra encore attendre pour avoir son grade. Mais au fond, a-t-il vraiment envie d’être responsable d’un vol?
Saul Melmoth vole sur Airbus depuis plus de quinze ans. Il a suivi une formation intense, longue et minutieuse, pour piloter un A380. Il était reconnu comme l’un des meilleurs dans cette école symbole d’excellence dans l’aviation, avec la promesse d’une carrière de premier plan. Il a tout appris de ce géant des airs, qui l’a façonné, étonné, éduqué, a ouvert son cœur à des sentiments aussi profonds qu’une histoire d’amour. Il le tient d’une seule main tant il le connaît, mais il continue d’être émerveillé par ses performances, l’intensité des sensations qu’il procure, la dimension sacrée dont il enveloppe le ciel. L’A380 restera son mentor, le guide spirituel qui lui a fait effleurer une perfection dont il ne soupçonnait pas l’existence.
Quand il a appris que sa production allait s’arrêter après douze ans seulement d’existence, juste au moment où son maniement n’avait plus aucun secret pour lui, où ils étaient si proches que l’avion comptait plus qu’une personne humaine, son cœur s’est arrêté de battre. Il s’est senti tomber du ciel, descendre aux enfers, comme une bête malade sur le point d’être achevée.
Il était quelqu’un, son uniforme en fait foi, il est en train de devenir un raté des airs, sa vie s’écroule. Il se demande comment il va supporter cette traversée vers Singapour, treize heures à regarder droit devant lui, à soutenir le regard goguenard du commandant qui a su, lui, assurer ses arrières, qui a postulé pour devenir instructeur, qui continue à porter la fierté Airbus comme un éclair invisible gravé sur le front.
Tandis qu’est planté dans le cœur meurtri de l’inexistant copilote le mot échec, qui lui donne envie de se désagréger là, sur place, en plein milieu d’un monde sans avenir.
Seras-tu capable de vaincre tes peurs? D’ordonner à cette voix qui te parle, qui est toi sans être toi, de se taire? Tu as peur d’entendre d’autres voix, tu te sens coupé en deux. Mais que fais-tu pour te reprendre en main? Tu n’es centré que sur tes soucis. Et puis tu bois en cachette, des mignonnettes de gin ou de vodka, que tu fais disparaître en douce dans les sacs-poubelle de la cabine des stewards, pour te donner du courage, au risque de perdre ton avenir.
Tu as fait de ta vie une misérable cachotterie.

Extrait
« Talitha regarde autour d’elle, ils sont seuls, il sent l’alcool. Il essaie de trouver des mots, mais aucun son ne sort, si, toujours ce grognement bestial. Le titre du film Y a-t-il un pilote dans l’avion? traverse l’esprit de Talitha, et puis elle se dit qu’il faut agir, le mettre de côté, le neutraliser sans le dénoncer, tout le monde peut craquer dans la vie. Par certains aspects il lui rappelle Ferdinand dans ses moments perdus, elle ne sait pas pourquoi elle pense qu’ils sont tous deux des hommes refusant d’être responsables de leur destin, qu’ils préfèrent déplorer le gâchis de leur existence plutôt que de réparer ce qui cloche, que c’est peut-être le lot des hommes d’être des anti-héros qui s’en remettent aux femmes, qui, elles, sont plus douées pour la vie simple, ou normale, et cætera. Sur ce couplet, la nuit, en avion, aux abords d’un cockpit délaissé par un pilote ivre mort, on peut refaire le monde, se raconter toute une histoire avant de trouver l’énergie de passer à l’action.
En l’occurrence il faut que Talitha couche ce géant intranquille qui s’accroche à elle, prêt à les entraîner tous les deux dans un sombre cauchemar. Il est inutile qu’elle lui parle, il n’est pas en état d’entendre; elle se borne à murmurer quelques mots idiots tout en essayant de l’attirer par la manche vers l’espace de repos très exigu réservé à l’équipage, dont les passagers ne connaissent pas l’existence. »

À propos de l’auteur
Longtemps directrice de la rédaction de Marie Claire Maison, Caroline Tiné a publié trois romans : L’Immeuble (Albin Michel), prix du Premier Roman, en 1990, Le Roman de Balthazar (Albin Michel) en 1993, Le Fil de Yo (JC Lattès) en 2015. (Source: Presses de la Cité)

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags:
#tomberduciel #CarolineTine #pressesdelacite #hcdahlem #roman #RentréeLittéraire2020 #litteraturefrancaise #litteraturecontemporaine #MardiConseil
#rentreelitteraire #rentree2020 #RL2020 #livre #lecture #books #blog #littérature #bloglitteraire #livre #roman #lecture #jaimelire #lecturedumoment #lire #bouquin #bouquiner #livresaddict #lectrice #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #auteur #jaimelire #lectureaddict #litterature #instalivre #livrestagram #unLivreunePage #writer #reading #bookoftheday #instabook #Bookstagram #Book #Bookobsessed #bookshelf #Booklover #Bookaddict

Ce qu’il faut de nuit

PETITMANGIN-ce-qu-il-faut-de-nuit

   RL2020  Logo_premier_roman   coup_de_coeur

Sélectionné pour le Prix Stanislas, qui sera remis le 12 septembre au salon le Livre sur la Place de Nancy.

En deux mots:
Après le décès de son épouse, un père se retrouve seul pour élever ses deux fils. Frédéric et Gillou. Au cœur d’une Lorraine sinistrée, ils vont essayer de se tracer un avenir, mener des combats communs. Jusqu’au jour où Frédéric choisit de s’émanciper et part coller des affiches avec des militants d’extrême-droite.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Ses enfants après lui

Premier roman et première révélation de cette rentrée! Laurent Petitmangin inscrit ses pas dans ceux de Nicolas Mathieu et nous offre un roman d’hommes, âpre et douloureux au cœur d’une Lorraine meurtrie.

Après trois années à l’hôpital Bon-Secours et une chimio qui l’affaiblissait de plus en plus, la moman a fini par mourir. Son mari, le narrateur, s’est alors retrouvé seul avec ses deux fils, Frédéric – que tout le monde avait décidé d’appeler Fus comme ça à cause du fussball – et Gillou.
Leur quotidien tourne désormais autour de rituels qui peuvent sembler désuets, mais qui leur permettent de tenir debout, de tenir ensemble. Pour faire bouillir la marmite, le père travaille à la SNCF, à l’entretien des caténaires. Puis il passe des soirées à la Section, le local du parti socialiste où il y a de moins en moins de monde, les grands combats pour le charbon et l’acier ayant disparu avec les fermetures des sites et décourageant les militants les uns après les autres. L’union de la gauche était loin et on ne pouvait guère se réjouir d’être resté à la maison le soir des présidentielles. On n’avait pas voté Macron, pas plus que l’autre. Les jeunes ne rêvent plus de lendemains qui chantent. Ils sont résignés. Seuls une poignée d’entre eux acceptent de suivre les anciens, plutôt par affection que par conviction.
Le trio passe des vacances au camping de Grevenmacher sur les bords de la Moselle, une parenthèse enchantée avant de revenir à la dure réalité.
Fus, après avoir lâché les études, au rythme de l’aggravation de l’état de santé de sa mère, avait fini par décrocher une place dans un IUT et continuait sa carrière de footballeur, sous les yeux de son père qui l’accompagnait au stade tous les dimanches.
Gillou a suivi un parcours scolaire moins cahotique et, sur les conseils de Jeremy, le beau parleur de la section, envisage de faire l’ENA. Mais aura-t-il les moyens de ses ambitions?
Et comment leur belle entente survivra-t-elle à une séparation? Car déjà un gros coup de canif a déchiré leur contrat tacite. On a vu Fus coller des affiches avec l’équipe du FN. «Fus avait vingt-deux ans, ce n‘était plus un gosse. Que fabriquait-il avec ces fachos? Quand je lui avais demandé le soir, il n’en savait rien. Il accompagnait juste des potes, c’était la première fois qu’ils allaient coller, il voulait voir ce que ça faisait. J’avais eu beau penser à cette soirée, ruminer ce que j’allais faire, le gifler, aller à la bagarre avec lui, il n’y eut finalement rien. Rien du tout. Rien de ce que j’avais pu imaginer. Je n’étais plus d’attaque pour me le coltiner. Ce soir-là je m’étais senti infiniment lâche. Très vieux aussi.»
Avec l’incompréhension et la colère rentrée, un modus vivendi s’installe, même si la fêlure est là, doublée de honte et de culpabilité. «Désormais on allait devoir vivre avec ça, c’était ce qui me gênait le plus. Quoi qu’on fasse, quoi qu’on veuille, c‘était fait: mon fils avait fricoté avec des fachos. Et d’après ce que j’en avais compris, il y prenait plaisir. On était dans un sacré chantier.»
Tandis que Gillou prend la direction de Paris avec Jeremy, Fus poursuit ses activités avec ses nouveaux amis. Jusqu’à ce jour funeste où tout va basculer.
Laurent Petitmangin a construit ce roman d’hommes sur le même terreau que celui de Nicolas Mathieu. Ce qu’il faut de nuit aurait du reste aussi pu s’appeler Leurs enfants après eux. L’analyse est la même, la plume tout aussi acérée, peut être trempée dans une encre un peu plus noire chez Laurent Petitmangin. Cette tragédie est construite dans un style sec, dans une langue épurée qui vous prend aux tripes. Le livre de poche et une dizaine pays ont déjà acquis les droits de ce premier roman dont j’imagine que nous n’avons fini d’entendre parler.

Ce qu’il faut de nuit
Laurent Petitmangin
La Manufacture de livres
Roman
192 p., 16,90 €
EAN 9782358876797
Paru le 20/08/2020

Où?
Le roman se déroule en France, principalement en Lorraine, entre Villerupt et Audun-le-Tiche, Longwy, Metz, Thionville, Aubange, Mont-Saint-Martin, Woippy. On y évoque aussi Forbach et Sarreguemines ainsi que des vacances à Grevenmacher et des voyages à Paris

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
C’est l’histoire d’un père qui élève seul ses deux fils. Les années passent et les enfants grandissent. Ils choisissent ce qui a de l’importance à leurs yeux, ceux qu’ils sont en train de devenir. Ils agissent comme des hommes. Et pourtant, ce ne sont encore que des gosses. C’est une histoire de famille et de convictions, de choix et de sentiments ébranlés, une plongée dans le cœur de trois hommes.
Laurent Petitmangin dans ce premier roman fulgurant, dénoue avec une sensibilité et une finesse infinies le fil des destinées d’hommes en devenir.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Livres Hebdo (Alexiane Guchereau)
Actualitté (Victor de Sepausy)
Place des libraires (Catherine, librairie Montbarbon, Bourg-en-Bresse)
Blog Read Look Hear
Blog N’importe où hors du monde
Blog Baz’Art


Pierre Fourniaud présente Ce qu’il faut de nuit © Production La Manufacture de livres

Le premier chapitre du livre
« Fus s’arrache sur le terrain. Il tacle. Il aime tacler. Il le fait bien, sans trop démonter l’adversaire. Suffisamment vicieux quand même pour lui mettre un petit coup. Parfois le gars se rebiffe, mais Fus est grand, et quand il joue il a un air mauvais. Il s’appelle Fus depuis ses trois ans. Fus pour Fußball. À la luxo. Personne ne l’appelle plus autrement. C’est Fus pour ses maîtres, ses copains, pour moi son père. Je le regarde jouer tous les dimanches. Qu’il pleuve, qu’il gèle. Penché sur la main courante, à l’écart des autres. Le terrain est bien éloigné de tout, cadré de peupliers, le parking en contrebas. La petite cahute qui sert aux apéros et à la remise du matériel a été repeinte l’année dernière. La pelouse est belle depuis plusieurs saisons sans qu’on sache pourquoi. Et l’air toujours frais, même en plein été. Pas de bruit, juste l’autoroute au loin, un fin ruissèlement qui nous tient au monde. Un bel endroit. Presque un terrain de riches. Il faut monter quinze kilomètres plus haut, au Luxembourg, pour trouver un terrain encore mieux entretenu. J’ai ma place. Loin des bancs, loin du petit groupe des fidèles. Loin aussi des supporters de l’équipe visiteuse. Vue directe sur la seule publicité du terrain, le kebab qui fait tout, pizza, tacos, l’américain, steak-frites dans une demi-baguette, ou le Stein, saucisse blanche-frites, toujours dans une demi-baguette. Certains, comme le Mohammed, viennent me serrer la main, « inch’Allah on leur met la misère, il est en forme le Fus aujourd’hui ? » et puis repartent. Je ne m’énerve jamais, je ne gueule jamais comme les autres, j’attends juste que le match se termine.

C’est mon dimanche matin. À sept heures, je me lève, je fais le café pour Fus, je l’appelle, il se réveille aussi sec sans jamais râler, même quand il s’est couché tard la veille. Je n’aimerais pas devoir insister, devoir le secouer, mais cela n’est jamais arrivé. Je dis à travers la porte : « Fus, lève-toi, c’est l’heure », et il est dans la cuisine quelques minutes après. On ne parle pas. Si on parle, c’est du match de Metz la veille. On habite le 54, mais on soutient Metz dans la région, pas Nancy. C’est comme ça. On fait attention à notre voiture quand on la gare près du stade. Il y a des cons partout, des abrutis qui s’excitent dès qu’ils voient un « 54 » et qui sont capables de te labourer la voiture. Quand il y a eu match la veille, je lui lis les notes du journaliste. On a nos joueurs préférés, ceux qu’il ne faut pas toucher. Qui finiront par partir. Le club ne sait pas les retenir. On se les fait sucer dès qu’ils brillent un peu. Il nous reste les autres, les besogneux, ceux dont on se dit vingt fois par match, vivement qu’ils dégagent, j’en peux plus de leurs conneries. À tout compter, tant qu’ils mouillent le maillot, même avec des pieds carrés, ils peuvent bien rester. On sait ce qu’on vaut et on sait s’en contenter. Quand je regarde Fus jouer, je me dis qu’il n’y a pas d’autre vie, pas de vie sur cette vie. Il y a ce moment avec les cris des gens, le bruit des crampons qui se collent et se décollent de l’herbe, le coéquipier qui râle, qu’on ne trouve pas assez tôt, pas assez en profondeur, cette rage gueulée à fond de gorge quand ils marquent ou prennent le premier but. Un moment où il n’y a rien à faire pour moi, un des seuls instants qui me restent avec Fus. Un moment que je ne céderais pour rien au monde, que j’attends au loin dans la semaine. Un moment qui ne m’apporte rien d’autre que d’être là, qui ne résout rien, rien du tout. Le match terminé, Fus ne rentre pas tout de suite. Je ne l’attends pas, il arrive qu’on a déjà presque fini de dîner avec son frère. « Gros,
tu me laveras les maillots ?
– Vas-y, et pourquoi je le ferais ?
– T’es mon petit frère, t’inquiète, je te revaudrai ça. »
Il prend son assiette, se sert et va s’installer devant les programmes de l’après-midi. À cinq heures, quand j’ai le courage, je vais à la section. Il y a de moins en moins de monde depuis qu’on n’y sert plus l’apéro. Ça devenait n’importe quoi, les gars ne travaillaient plus et attendaient juste qu’on sorte les bouteilles. On est quatre, cinq, rarement plus. Pas toujours les mêmes. Plus besoin de déplier les tables comme on le faisait vingt ans avant. La plupart ne travaillent pas le lundi. Des retraités, la Lucienne qui vient comme elle venait du temps de son mari, avec un gâteau qu’elle découpe gentiment. Personne ne parle, tant qu’elle n’a pas coupé huit belles parts, bien égales. Un ou deux gars au chômage depuis l’Antiquité. Les sujets sont toujours les mêmes, l’école du village qui ne va pas durer en perdant une classe tous les trois ans, les commerces qui se barrent les uns après les autres, les élections. Ça fait des années qu’on n’en a pas gagné une. Aucun de chez nous n’a voté Macron. Pas plus pour l’autre. Ce dimanche-là, on est tous restés chez nous. Un peu soulagés quand même qu’elle ne soit pas passée. Et encore, je me demande si certains, au fond d’eux-mêmes, n’auraient pas préféré que ça pète un bon coup. On tracte ce qu’il faut. Je ne crois pas que cela serve à grand-chose, mais il y a un jeune qui a le sens de la formule. Qui sait dire en une page la merde qui noie nos mines et nos vies. Jérémy. Pas le Jérémy. Jérémy tout court, car il n’est pas du coin et nous reprend à chaque fois avec notre manie de mettre des « le » ou des « la » partout. Ses parents sont arrivés il y a quinze ans, quand l’usine de carters a monté sa nouvelle ligne de production. Quarante embauches d’un coup. Inespéré. Si on l’a pas inaugurée vingt fois cette ligne, on l’a pas inaugurée. Toute la région, le préfet, le député, toutes les classes d’école sont venus lui faire des zigouigouis. Jusqu’au curé qui est passé plusieurs fois la bénir en douce. La journaliste du Répu n’en finissait pas de faire la route pour les raconter tous devant cette chaîne, symbole qu’on pouvait y croire. « La Lorraine est industrielle et elle le restera. » Une belle blonde qui faisait son métier proprement avec les mots d’espoir qui vont bien. C’est elle qui prenait aussi les photos, alors elle variait les poses, histoire que la page Villerupt – Audun-le-Tiche n’ait pas chaque jour la même gueule. Elle a mis du temps cette chaîne à se lancer, peut-être trop de temps. Le jour où on avait enfin formé les contremaîtres et les opérateurs, le jour où on avait enfin trouvé le moyen de traiter à peu près correctement le foutu solvant, rien du tout, quelques centilitres par jour qui s’échappaient et qui bloquaient l’accréditation, on était à nouveau en pleine crise, celle des banques, celle qui allait achever la ligne et ses résidus en deux coups les gros. L’usine aurait pu cracher des matières radioactives, je ne pense pas mentir en disant que le village n’en avait rien à faire, qu’on aurait préféré boire une eau de chiottes plutôt que de retarder encore le lancement de cette ligne. Il n’y avait pas eu de débat à la section, on n’était pas encore très écolos à l’époque. On ne l’est toujours pas d’ailleurs. Jérémy faisait partie de la classe printemps, comme on l’avait appelée alors. Une vingtaine de gamins qui étaient arrivés en mars-avril avec les parents tout juste embauchés et qui avaient réamorcé une classe supplémentaire de cours élémentaire et une de cours moyen dès la rentrée suivante. Il a vingt-trois ans, Jérémy, un an de moins que Fus. Au début, les deux-là ont été potes. Fus l’aimait bien. Il nous l’a ramené à la maison plusieurs fois. Et pourtant il ne ramenait pas beaucoup de monde chez nous. Je pense qu’il avait un peu honte. De sa mère qui pouvait à peine quitter le lit. De moi peut-être. Quand Jérémy venait, c’était une belle journée pour ma femme. Si elle en avait la force, elle se levait et leur faisait des gaufres ou des beignets. Elle râlait un peu auprès de Fus en disant qu’il aurait dû prévenir, qu’elle aurait fait la pâte plus tôt, la veille, que ç’aurait été bien meilleur, mais elle finissait par les faire ses beignets, croustillants, glacés de sucre. Il y en avait le soir pour le souper et encore un saladier plein pour le lendemain. Jérémy et Fus se sont vus jusqu’au collège. Et puis Fus a commencé à moins bien travailler. À piocher. À ne pas aller en cours. Il avait des excuses toutes trouvées. L’hôpital. Sa mère. La maladie de sa mère. Les rares embellies dont il fallait profiter. Les derniers jours de sa mère. Le deuil de sa mère. Trois ans de merde, sixième-cinquième-quatrième, où il m’a vu totalement impuissant. N’arrivant plus à y croire. Ayant perdu toute foi dans une rémission qui ne viendrait plus. Même pas capable d’arrêter de fumer. Plus capable de m’asseoir à côté de lui, quand il était en larmes sur son lit, plus capable de lui mentir, de lui dire que cela allait bien se passer pour la moman, qu’elle allait revenir. Juste capable de leur faire à manger, à lui et à son frère. Juste capable de me reprocher d’avoir eu ces enfants bien trop tard. On avait déjà trente-quatre ans tous les deux quand notre Gillou est né. En troisième, Fus n’y arrivait plus. Il a largué les derniers copains du bon temps. Le temps où les maîtres des petites classes l’aimaient bien. Ceux au collège ont eu beaucoup moins de patience. Ils ont fait comme si de rien n’était. Comme si le gamin ne passait pas ses dimanches à Bon-Secours. Au début, il prenait ses devoirs à l’hôpital, puis il a fait comme moi, il s’est juste assis près du lit, il a regardé le lit, sa mère dans le lit, mais surtout le lit, les draps, comment ils étaient agencés. Les petits défauts dans la trame à force de les faire bouillir et de les passer à la Javel. Pendant des heures. C’était dur de regarder la moman, elle était devenue laide. Quarante-quatre ans. On lui en aurait donné vingt, trente de plus. Parfois les infirmières la maquillaient un peu, mais elles ne pouvaient pas cacher le jaune ocre qui prenait semaine après semaine son visage mal endormi, et surtout ses bras qui sortaient du drap, déjà en fin de vie. Comme moi, il a dû parfois souhaiter de ne pas y aller à Bon- Secours, qu’il y ait un dimanche normal, ou au contraire quelque chose de bien exceptionnel qui nous aurait empêchés de faire la route, mais ça n’arrivait jamais, on n’avait rien de mieux, rien de plus urgent à faire, alors on allait voir la moman à l’hôpital. Il n’y a que notre Gillou qu’on s’arrangeait de laisser parfois aux voisins pour l’après-midi. Sur le coup des huit heures, après le service du souper, on sortait soulagés d’y être allés. Parfois, l’été, contents d’avoir ouvert la fenêtre. D’avoir profité d’une de ces heures où elle était bien consciente et d’avoir écouté avec elle les bruits de la cour. On lui mentait, on lui disait qu’elle avait meilleure mine et que le professeur, croisé dans le couloir, avait l’air content. J’aurais quand même dû le pousser. Je l’ai regardé dégringoler petit à petit. Ses carnets étaient moins bons, mais qu’est-ce que ça pouvait faire ? Mon peu d’énergie, je l’ai gardé pour continuer à travailler, continuer à faire bonne figure devant les collègues et le chef, garder ce foutu poste. Faire gaffe, crevé comme je l’étais, un peu chlasse parfois, de ne pas faire une connerie. Faire gaffe aux courts-jus. Faire gaffe aux chutes. C’est haut une caténaire. Revenir entier. Car il fallait bien nourrir mes deux zèbres, tenir bon sans boire jusqu’à ce qu’ils se couchent. Et puis me laisser aller. Pas toujours. Souvent quand même. Voilà comment ont filé ces trois ans. Bon-Secours, le dépôt SNCF de Longwy, parfois celui de Montigny, la ligne Aubange – Mont-Saint-Martin, le triage de Woippy, le pavillon, la section et de nouveau Bon-Secours. Et puis les découchés à Sarreguemines et à Forbach, m’organiser avec les voisins pour qu’ils gardent un œil sur le Gillou et Fus. Fus qui devait faire à manger, les boîtes préparées, juste à les réchauffer : « Tu fais attention, tu n’oublies pas le gaz, va pas nous mettre le feu à la maison. Vous couchez pas trop tard, si tu as besoin tu vas voir chez le Jacky, ils savent que vous êtes seuls ce soir. » Fus grand dès ses treize ans. Charge d’homme. Un bon gars, la maison était toujours nickel quand je rentrais le lendemain. Pas une fois, il n’eut à aller voir le Jacky. Même quand la grêle avait explosé la verrière de la cuisine, des cailloux gros comme le poing. Même quand Gillou n’arrivait pas à dormir, qu’il avait peur, qu’il voulait sa mère. Fus s’en était toujours débrouillé. Il faisait ce qu’il fallait. Il parlait à Gillou, le réveillait le lendemain, lui préparait son déjeuner. Et trouvait encore le temps de nettoyer derrière lui. Dans d’autres circonstances, ç’aurait été l’enfant modèle, vingt fois, cent fois, mille fois récompensé. Là, avec ce qui se passait, ça ne m’était jamais venu à l’idée
de lui dire merci. Juste un « ça s’est bien passé, pas de bêtises ? On ira à Bon-Secours dimanche ». La moman, elle, savait s’en occuper, de Fus et de Gillou. Elle allait à toutes les réunions de l’école, insistait pour que je pose un jour de congé et que je vienne aussi. Nous étions toujours les premiers, au premier rang, coincés derrière les petits pupitres des enfants. Attentifs aux conseils de la maîtresse. La moman prenait des notes qu’elle relisait aux enfants le soir. Elle avait inscrit Fus au latin, parce que c’étaient les meilleurs qui faisaient latin, ça servait à bien comprendre la grammaire, c’était de l’organisation, comme les mathématiques. Latin et allemand. Ils auraient le temps de faire de l’anglais en quatrième. Elle avait de l’ambition pour les deux. « Vous serez ingénieurs à la SNCF. C’est des bonnes places. Médecins aussi, mais surtout ingénieurs à la SNCF. » Quand on avait découvert la maladie, elle m’en avait reparlé de l’avenir des enfants, mais c’était au début. Je n’y croyais pas à ce cancer, elle non plus, je crois. Je l’avais laissée dire sans prêter attention, puis elle s’était effondrée assez rapidement dans la souffrance et elle n’était plus revenue dessus. Les dernières semaines, quand elle savait que c’était fini, elle n’avait pas fait le tour de sa vie et s’était abstenue de tout conseil. Elle s’était contentée de nous regarder, le peu de temps où elle était consciente. Juste nous observer, sans même nous sourire. Elle ne m’avait rien fait promettre. Elle nous avait laissés. Elle s’était démenée pendant trois ans avec son cancer. Sans jamais dire qu’elle allait s’en sortir. La moman n’était pas bravache. Une fois, je lui avais dit :
« Tu vas le faire pour les enfants.
– Je vais déjà le faire pour moi », qu’elle m’avait répondu.
Mais je crois qu’elle énervait les médecins, pas assez motivée, pas assez de gueule en tout cas. Ils attendaient qu’elle se rebiffe, qu’elle dise comme les autres, qu’elle allait lui pourrir la vie à ce cancer, le rentrer dans l’œuf. Mais elle ne le disait pas. Un truc de film, un truc pour les autres. Comme les dernières recommandations. Trop pour elle. C’était pas la vraie vie, pas comme ça que sa vie était faite en tout cas. Alors, personne à son enterrement ne m’avait parlé de son courage. Pourtant trois ans d’hôpital, de chimio, trois ans de rayons. Les gens m’avaient parlé de moi, des enfants, de ce qu’on allait faire maintenant, presque pas d’elle. On aurait dit qu’ils lui en voulaient un peu de sa résignation, d’avoir donné une si piètre image. Le professeur avait juste haussé les épaules quand je lui avais demandé comment s’étaient passées les dernières heures. « Comme les jours d’avant, pas plus pas moins. Vous savez, monsieur, votre femme ne s’est jamais réellement révoltée contre sa maladie. Ce n’est pas donné à tout le monde. Je ne vous dis pas d’ailleurs que cela aurait changé quelque chose, nul ne peut savoir à vrai dire. » Voilà l’oraison. Même le curé avait eu du mal. Il ne nous connaissait pas trop. On n’allait pas à la messe, mais la moman voulait un petit quelque chose, enfin j’avais imaginé, on n’en avait guère parlé. Je m’étais dit que ça marquerait le coup de passer à l’église. Pas envie qu’elle parte comme ça, si vite. Pour les enfants aussi, c’était mieux, plus correct. Au sortir du cimetière, un jeune, le fils d’un des gars de la section, m’avait abordé. Il s’était excusé d’être arrivé en retard, mais ça roulait mal depuis la sortie de la nationale.
Il m’avait proposé une cigarette.
Gillou était déjà rentré avec le Jacky. Fus ne m’avait pas lâché de toute la cérémonie, plein de tristesse, pénétré par cette journée. Voyant que nos cigarettes s’enchaînaient, il avait fini par s’asseoir sur le banc de pierre en haut du cimetière. Il regardait les terrassiers s’activer sur la tombe de la moman, pour terminer avant la nuit. Moi, j’étais avec le jeune, au bout du terrain, là où il y avait encore de la place pour trois pleines travées, un coin bien vert, en surplomb de la vallée, un bel endroit, dommage qu’il soit si près de toute cette mort. Nous discutions de tout et de rien. Je savais que les autres m’attendaient au bistro pour le café et les brioches que j’avais commandés la veille. Mais j’avais plaisir à fumer avec ce jeune gars comme si de rien n’était. Soulagé que cette journée soit finie, content qu’il ne se soit rien passé. De quoi avais-je eu peur ? Qu’est-ce qui pouvait bien arriver le jour d’un enterrement ? Soulagé quand même. Parcouru de pensées vides, de questions aussi inutiles qu’indispensables qui allaient rythmer désormais ma vie. Qu’est-ce que j’allais leur faire à manger ce soir ? Qu’est- ce qu’on ferait dimanche ? Où étaient rangées les affaires d’hiver? »

Extraits
« Le Bernard avait simplement continué: «Te bile pas, c’est des conneries de jeunes. Faudrait juste pas qu’il tombe mal. Tu les connais chez nous, il y en a des teigneux qui n’hésiteraient pas à cogner, même sur ton fils.» Et en me donnant une grosse bourrade: «Si c’est pas malheureux de retourner comme ça la tête des gosses», qu’il avait conclu. Fus avait vingt-deux ans, ce n‘était plus un gosse. Que fabriquait-il avec ces fachos?
Quand je lui avais demandé le soir, il n’en savait rien. Il accompagnait juste des potes, c’était la première fois qu’ils allaient coller, il voulait voir ce que ça faisait. J’avais eu beau penser à cette soirée, ruminer ce que j’allais faire, le gifler, aller à la bagarre avec lui, il n’y eut finalement rien. Rien du tout. Rien de ce que j’avais pu imaginer. Je n’étais plus d’attaque pour me le coltiner. Ce soir-là je m’étais senti infiniment lâche. Très vieux aussi. » p. 59

« Est-ce qu’on est toujours responsable de ce qui nous arrive? Je ne me posais pas la question pour lui, mais pour moi. Je ne pensais pas mériter tout ça, mais peut-être que c’était une vue de l’esprit, peut-être que je méritais bel et bien tout ce qui m’arrivait et que je n’avais pas fait ce qu’il fallait. » p. 128

« Putain, il était où le militant facho sûr de son fait? Je ne voyais qu’un pauvre type, comme moi, tout aussi décontenancé. «On est bien rendus, hein, avec leurs conneries», qu’il m’avait dit. Et les conneries, dans sa bouche – je ne crois pas me tromper en le disant –, ce n’étaient pas celles de nos enfants, surtout pas, c’était quelque chose de bien plus haut, de plus insaisissable, qui nous dépassait et dans les grandes largeurs encore. À la limite, c’étaient nos conneries à nous, tout ce qu’on avait fait et peut-être, en premier lieu, tout ce qu’on n’avait pas fait. » p. 170

À propos de l’auteur
PETITMANGIN_Laurent_©DRLaurent Petitmangin © Photo DR

Laurent Petitmangin est né en 1965 en Lorraine au sein d’une famille de cheminots. Il passe ses vingt premières années à Metz, puis quitte sa ville natale pour poursuivre des études supérieures à Lyon. Il rentre chez Air France, société pour laquelle il travaille encore aujourd’hui. Grand lecteur, il écrit depuis une dizaine d’années. Ce qu’il faut de nuit est son premier roman. (Source: La Manufacture de livres)

Compte Twitter de l’auteur

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags:
#cequilfautdenuit #LaurentPetitmangin #LaManufacturedelivres #hcdahlem #roman #coupdecoeur #livre #lecture #books #blog #littérature #bloglitteraire #livre #roman #lecture #jaimelire #lecturedumoment #lire #bouquin #bouquiner #livresaddict #lectrice #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #auteur #jaimelire #lectureaddict #litterature #instalivre #livrestagram #unLivreunePage #litteraturefrancaise #litteraturecontemporaine #primoroman #premierroman #RentréeLittéraire2020 #rentreelitteraire #rentree2020 #RL2020 #writer #reading #bookoftheday #instabook #Bookstagram #Book #Bookobsessed #bookshelf #Booklover #Bookaddict

Laissez-nous la nuit

CLAVIERE_laissez-nous-la-nuit

  RL2020  Logo_premier_roman

En deux mots:
Quand la police sonne à sa porte, Max Nedelec ne peut imaginer qu’il finira sa journée en prison. Ce patron d’imprimerie va être victime d’une justice aveugle que ni son avocat, ni sa fille ne pourront arrêter. Il va lui falloir patienter en cellule, dans un univers régi par ses propres règles.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

À propos de la justice des hommes

Saluons la performance de Pauline Clavière qui, pour ses débuts de romancière, a réussi une chronique sensible et documentée sur un sujet délicat, les dédales de la justice et l’univers carcéral.

Tous ceux qui ont déjà eu affaire à la justice le savent, cette institution fonctionne avec des règles qui sont très peu compréhensibles par les simples justiciables et toutes les tentatives faites pour en simplifier le fonctionnement sont jusque-là restées vaines. Sans doute par manque de moyens, mais encore davantage par réflexe corporatiste. En refermant le premier roman de Pauline Clavière, me revient à l’esprit le conseil d’un collègue journaliste, spécialisé dans les affaires judiciaires: «avec la justice, la meilleure chose à faire, c’est de l’éviter autant que possible.»
C’est sans aucun doute ce qu’aurait aimé faire Max Nedelec, le personnage principal de cette histoire aussi terrifiante que plausible.
Seulement voilà, la machine s’est mise en route à son insu. Et quand la police vient frapper à sa porte, il est déjà trop tard. L’imprimerie qu’il dirige et porte à bout de bras a dû faire face à de gros problèmes de trésorerie et, en 2004, il a été condamné avec sursis pour faux en écriture et usage de faux, après avoir falsifié un bordereau. S’il se trouve aujourd’hui devant le tribunal, c’est parce qu’en janvier 2015 une nouvelle condamnation pour facture impayée le frappe et que cette seconde condamnation met fin à son sursis. Max n’a pourtant jamais entendu parler de cette facture, pas davantage que de la révocation de son sursis. Quant à la justice, elle ne trouve pas la trace du paiement des 30000 euros d’amende payés en 2004.
Ajoutez, pour faire bonne mesure, que l’avocat commis d’office pour défendre Max, entend le persuader qu’il vaut mieux ne pas braquer la magistrate qui instruit son dossier en contestant sa version. «Faites-moi confiance, on n’en parle pas, sans preuve du règlement c’est pire.»
Aussi incroyable que cela puisse paraître, voilà qu’en quelques minutes le glaive de la justice aveugle tranche: Max va goûter à sa première nuit en prison. Et si cette perspective l’angoisse, il se dit que l’on va très vite se rendre compte qu’il s’agit d’une erreur, qu’il n’a rien à faire là et que sa fille trouvera le moyen de la faire sortir une fois prouvée sa bonne foi.
Voilà le moment de rappeler à tous ceux qui n’ont pas eu la (mal)chance d’aller en justice que le temps judiciaire n’a rien à voir avec l’urgence, ni même avec ce qu’une victime est censée attendre comme «juste». Les procédures, le traitement des dossiers, l’encombrement du tribunal font que très souvent il faut attendre des semaines et des mois. «Les jours défilent, impalpables, interminables.»
Le roman bascule alors dans la chronique pénitentiaire, dans une destruction qui quotidien dans des bâtiments vétustes où la surpopulation carcérale provoque un regain de violence, de maladies, d’angoisses. Après «Bambi», qui partage ses premiers jours de cellule et va être victime de règlements de compte et se retrouver salement amoché, il change de compagnon de cellule. Marcos pourrait presque être un ami. Aussi, quand on lui trouve un cancer, il va tenter de tout faire pour qu’il puisse être hospitalisé. Inutile de rappeler ici combien l’inhumanité est présente dans l’univers carcéral, les différents rapports des ONG mais aussi les jugements de la Cour européenne des Droits de l’homme sont là pour en témoigner. Et tandis que sa fille s’escrime à le faire sortir de son cachot, Max va pouvoir ne dépeindre par le menu les règles qui s’appliquent dans un univers où la loi du plus fort, du plus riche, et celle du meilleur réseau s’applique.
C’est une descente aux enfers éclairante que nous propose Pauline Clavière. On imagine du reste que la chroniqueuse de «C L’Hebdo» n’aurait aucun mal à rassembler des archives montrant qu’en prison malheureusement rien n’a changé durant les dernières décennies. «Laissez-nous la nuit» est, à cet égard, aussi un moyen de prendre date.

Laissez-nous la nuit
Pauline Clavière
Éditions Grasset
Premier roman
624 p., 22,90 €
EAN 9782246822127
Paru le 8/01/2020

Où?
Le roman se déroule en France, principalement dans une prison de la région parisienne.

Quand?
L’action se situe de nos jours, à compter de 2004.

Ce qu’en dit l’éditeur
Le destin donne parfois d’étranges rendez-vous. Pour Max Nedelec, la cinquantaine, patron d’une imprimerie en difficulté, tout bascule un matin d’avril, quand des policiers viennent sonner à sa porte. C’est le printemps, une douce lumière embrasse son jardin.
Un bordereau perdu, des dettes non honorées, beaucoup de malchance et un peu de triche. La justice frappe, impitoyable. Max Nedelec quitte le tribunal et ne rentrera pas chez lui. Vingt-quatre mois de prison ferme: il s’enfonce dans la nuit.
Là-bas, le bruit des grilles qui s’ouvrent et se ferment marquent les heures; là-bas, on vit à deux dans 9m2; là-bas, les hommes changent de nom et se déforment : il y a Marcos, une montagne au cœur tendre avec qui Max partage sa cellule; Sarko, inquiétant maître qui règne sur la promenade…; le Serbe qui trafique et corrompt tout ; Bambi, le jeune syrien sous la coupe des puissants; le trio indomptable qui s’est fait baptiser «la bête»; et tous celles et ceux qui traversent cet univers parallèle, Françoise, la médecin, les gardiens, l’aumônier puni et le directeur.
Dans la nuit se révèlent les âmes: ce premier roman d’une incroyable maitrise nous plonge dans les arcanes d’un monde inversé, avec ses lois propres. Mais il y a aussi une lumière, une tendresse, des passions: un livre saisi entre deux portes, une messe aux lourds trafics, un jeune cousin devenu avocat, Mélodie la petite fille grandie d’un coup, le souvenir doux de l’ancienne passion… Bienvenue aux âmes perdues et retrouvées.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
France Bleu Provence (Camille Payan)
Le JDD (Laetitia Favro)
La Grande Parade (Félix Brun)
ELLE (Patrick Williams)
Blog Va plutôt jouer dehors! 
Blog La nuit sera mots
Blog de Sophie Songe 


Pauline Clavière présente Laissez-nous la nuit © Production Éditions Grasset


L’interview «Toute première fois» avec Pauline Clavière © Production Hachette France

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Acte I
Le printemps
Les rayons du soleil filtrent à travers les branches du vieux cèdre.
C’est émouvant le printemps.
Les merles ont pris leurs quartiers. La femelle, sur la branche la plus basse, tente d’échapper aux ardeurs du mâle. Je les distingue à la nervosité du second. Il est pressé, brutal, elle reste calme, résiste sans s’épuiser. Elle sait que le siège sera long. Des millions d’années de traque, ça laisse des traces dans la génétique, elle connaît toutes les feintes, toutes les astuces qui lui permettront d’éloigner son prétendant, de le faire patienter ou, en cas d’aversion insurmontable, de l’éconduire.
La nature est ainsi : injuste, capricieuse, irrévocable.
Sous la lumière, la robe de la femelle se pare d’une teinte noirâtre aux reflets émeraude. Je comprends mieux l’insistance de ce benêt.
Elle est belle à faire pâlir.
Avril touche à sa fin, la pelouse a bien verdi, les hortensias ont revêtu leur couleur d’été rose pâle pour certains, fuchsia pour d’autres. Ça sent encore la peinture fraîche du portillon qui vient d’être repeint dans un gris qui se voulait provençal. Pas un bruit, tout semble vierge.
Encore quelques pas et je serai coincé dans cette voiture de flic entre les quatre colosses, flingue à la ceinture.
Ce n’est pas possible. Un malentendu…
Il ne se passera rien de tel ce matin.
Laure m’a appelé hier soir, elle voudrait que l’on se revoie. Elle voudrait parler.
Plutôt bon signe.
Des mois qu’elle refusait mes appels téléphoniques.
L’herbe mouille le bout de mes chaussures, je n’ai pas eu le temps de boucler correctement mes lacets, le nœud se délie. Je me baisse pour le refaire, j’ai toujours détesté les lacets défaits.
Voilà… Encore un instant…
En me redressant un faisceau perce mon iris. Quand je recouvre la vue, je lève la tête et là, sous le ciel bleu, perlé de nuages, la fenêtre de madame Poinot avec, au centre, comme un point impeccablement placé au milieu d’une perspective, sa tête ronde perchée, en équilibre, sur son cou tendu. Je perçois son petit œil plissé de myope, luttant pour distinguer les formes bleues qui piétinent sa pelouse, parlent fort, regardent partout, sans retenue, sans éducation, comme si cet immeuble était leur propriété.
Ils forment une ronde resserrée autour de ce pauvre Nedelec.
Je savais qu’il était louche ! Voilà ce qu’elle va raconter. Sa journée sera éreintante, il va falloir rapporter les moindres détails, ne rien oublier des uniformes, des armes à la ceinture qui, pour ajouter à la gravité de son rapport, seront sans doute dégainées à un moment, comme ça, pour marquer l’occasion. Ne pas oublier non plus le poing ferme qui s’est abattu sur la porte quand le bouton de la sonnette semblait ne pas satisfaire aux impatiences policières, la voix forte, grave et claire qui ordonne, claironne: Vous êtes en état d’arrestation.
C’était quelques minutes plus tôt à 7 h 30 précises.
Inutile que je vous passe les menottes, monsieur Nedelec ?
Inutile.
On vous conduit au commissariat, vous passerez devant le procureur en fin d’après-midi.
Mais avant de rapporter cela, avant d’en arriver à formuler cette suite de mots cinématographique, ces mots de fiction qu’on entend d’habitude dans la bouche des autres, madame Poinot n’oubliera rien de la surprise totale qui marqua mon visage, de l’étonnement qui précéda mes protestations, mon incompréhension. Elle digressera à loisir, sur l’accablement qui frappa ma silhouette, sur la fermeté du visage du policier qui me faisait face et sur les voix qui se disputèrent, cinq minutes durant, la cour silencieuse de la résidence bourgeoise des Goélettes. Elle dira tout de mon air tour à tour surpris, incrédule, outré, rebelle puis résolu.
Même un peu plus.
Du spectacle inédit, elle n’omettrait pas un détail. Elle prendrait soin, comme il se doit, d’avoir pour moi quelques gentillesses, quelques tendresses, depuis qu’elle me fréquente!
Mais ces états d’âme céderaient vite la place à une lucidité retrouvée.
Elle savait bien que mon entreprise battait de l’aile. Elle était tombée, par hasard, en faisant le pavé du hall, sur des courriers du Trésor public qui m’étaient adressés et pire, des tribunaux ! Elle s’étonnait que je puisse continuer d’assumer le loyer exorbitant de l’appartement le plus prisé des Goélettes.
D’autant que ma dernière compagne, qui n’aimait rien tant qu’exhiber ostensiblement ses sacs Chanel, ne devait pas participer au remboursement de mes dettes.
C’était quoi son nom à celle-là déjà ? Celle qui travaille pour le ministère ? Enfin travaille… Targieu? Tardieu!
Depuis son départ, il y a quelques mois de cela, elle dirait novembre, je semblais en bonne forme et plutôt serein, ce qui ne manquait pas d’ajouter du drame au retournement soudain de situation auquel elle avait eu le malheur d’assister. Quel désastre, de voir un homme, plus tout jeune, l’air hagard, observer naïvement les oiseaux et refaire son lacet comme un môme, tandis qu’on l’escortait vers la voiture de police. Voiture qui, pour attester encore de la gravité de la chose, se serait transformée en un fourgon grillagé.
À ce moment-là, madame Poinot lâcherait un « pourvu que cela soit un malentendu, pourvu que oui, il nous revienne vite ! » dans une intonation parfaitement maîtrisée qui ne trahirait rien de sa pensée intime :
«Pourvu que ce nouveau riche ne s’en sorte pas à si bon compte.
Qu’il y ait une justice!»
Puis madame Poinot s’en irait glaner d’autres inspirations en arrosant les bourgeons naissants, en attendant qu’une nouvelle charrette lui laisse l’occasion de dérouler une version encore augmentée. Et la journée passerait ainsi, inattendue, donc palpitante.
Le plus gros des trois presse le pas.
Dans trois jours, le mois de mai, les balades sur le lac tous les dimanches et Beckett qui court comme un damné dans les allées.
Beckett.
Heureusement qu’il n’a pas assisté à cette mascarade. Il aime trop les grasses matinées pour ça. Il n’aime pas que l’on me bouscule, il aurait pu déraper. Les carlins ne sont pas méchants, mais si on touche à leur confort, ils vous provoquent en duel. Il faudra que je prévienne Mélo de venir prendre les boîtes au saumon. Il adore ça le saumon.
Normal pour un Breton.
Une main dans mon dos me courbe pour entrer dans le vaisseau, le plus gros des bleus se poste à côté de moi sur la banquette arrière.
Pas de chance. »

Extraits
« J’en aurai des choses à raconter à Mélo.
Faudrait l’appeler.
Monsieur? Je peux prévenir ma fille?
C’est prévu, monsieur. On va passer à la fouille, on va l’appeler. Nous. Après.
Tenez, donnez-moi votre mobile d’ailleurs, on va le garder avec nous. Et écrivez son numéro ici.
Je ne le connais pas.
Le type me dévisage, incrédule.
Je ne le connais pas par cœur. Il faudrait que je puisse rallumer mon téléphone pour regarder dans le répertoire.
C’est pas possible ça monsieur, ce n’est pas comme ça que ça se passe, fait le flic occupé à remplir des formulaires.
Mais je ne connais pas son numéro par cœur.
Vous en connaissez d’autres?
Non.
Il me scrute maintenant, embarrassé.
Je vous donne le code, vous regardez? Et vous l’appelez.
J’improvise, coopératif.
Oui, donnez.
3105. C’est sa date de naissance.
Le gros me regarde de ses yeux enfoncés au-dessus de ses joues proéminentes. Ça doit lui faire comme deux énormes montagnes devant les yeux où qu’il soit.
Une équipe vient d’entrer avec un clochard qui parle aux oiseaux. Il pue.
Le pauvre n’a plus de dents, plus de cheveux, plus de bouteille, plus de main gauche, plus rien. On lui a tout pris.
Au troisième essai, les pulpes potelées déverrouillent le clavier.
Vous allez dans Répertoire là. Vous allez à M, c’est Mélo. Comme Mélodie.
Monsieur, ne bougez pas, restez où vous êtes, braille le flic, beaucoup trop fort.
Je l’ai vexé. »

« Entrez, vous attendrez là qu’on vienne vous chercher pour aller au tribunal.
Je m’avance. Le temps de faire un tour d’horizon, la porte claque.
Un cachot.
Je ne pense pas que ça ait beaucoup changé en cinq mille ans, cette cellule est plus humide qu’une grotte. Pas d’air, pas de lumière. Un trou. Une décharge électrique vient secouer mon crâne et me flanque un vertige. 56 ans, je n’ai rien à faire là.
J’ai faim.
Je m’assieds sur le banc en ciment, vue sur les chiottes, la porte et quatre murs, parfaitement opaques. Va pas falloir que ça dure de trop. Mais ça peut pas durer, je n’ai rien fait de grave. Une boîte, faut que ça tourne quoi ! C’est normal. J’espère que Mélo va penser à appeler un avocat. Puis, elle ne peut pas garder Beckett demain, elle a le mariage de sa copine. Elle y va avec ce Loïc. Je me demande quelle tête il a son Loïc, quatre mois et je n’ai toujours pas vu le bout de son nez. Quand je pense au temps qu’il fait dehors. Une belle journée de printemps, passée là, enfermé…
Il est mort, il est mort le soleil…
Faut qu’on me sorte de là. Je vais lui dire au procureur. Ça n’a aucun sens. »

À propos de l’auteur
Pauline Clavière est journaliste et chroniqueuse pour l’émission « C L’Hebdo » (France 5). Laissez-nous la nuit est son premier roman. (Source: Éditions Grasset)

Compte Twitter de l’auteur

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

100 chroniques de livre

Challenge NetGalley France 2019

Challenge NetGalley France 2018

Badge Critiques à la Une

NetGalley Challenge 2016

Badge Lecteur professionnel

Tags:
#laisseznouslanuit #PaulineClaviere #editionsgrasset #hcdahlem #roman #unLivreunePage. #livre #lecture #books #littérature #lire #livresaddict #lectrices #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #rentreelitteraire #rentree2020 #RL2020 #auteur #book #writer #reading #RentréeLittéraire2020 #LitteratureFrancaise #primoroman #premierroman #NetGalleyFrance #VendrediLecture

Il est juste que les forts soient frappés

BERARD_il_est_juste_que_les

  RL2020  Logo_premier_roman

Sélectionné pour le Prix RTL-LiRE 2020

En deux mots:
Sarah rencontre Théo. Ils s’aiment passionnément, ont un fils, bientôt rejoint par une petite fille. C’est à ce moment que tombe la nouvelle, aussi brutale qu’injuste : Sarah a un cancer qui va l’emporter. Alors, elle s’accroche aux belles choses…

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Jusqu’à ce que la mort nous sépare

Pour son premier roman Thibault Bérard frappe fort et vise juste: au cœur. Il confie à Sarah, victime d’un cancer à 37 ans, le soin de raconter sa vie foudroyée. Tragique et beau.

L’envie de mordre dans la vie à pleines dents, de fuir une vie trop bien rangée, «la maison parentale avec la télé allumée 24 heures sur 24», une mère «tendre et butée», un père «taiseux et plus fragile que le papier à cigarette qui jaunissait ses doigts» pousse Sarah, dont la scolarité était «traversée dans une solitude de rat de bibliothèque», à partir pour Paris. Sur les bancs de l’université, elle rencontre Martial.
Sauf que ce n’est pas cette histoire qu’elle veut ne raconter. Trop banale, trop ennuyeuse. De son point de vue, la vraie rencontre, la vraie histoire – celle qui compte – c’est sa vie avec Théo.
Pour la raconter, Thibault Bérard choisit un point de vue exceptionnel, livré dès les premières lignes de son roman: «J’étais une femme quand je suis morte – une jeune femme, 42 ans, ça vous donne déjà une idée de l’ampleur du drame à venir.» Une voix d’outre-tombe qui fait le bilan d’une – trop courte – vie, de la rencontre avec ce jeune homme au caractère bien différent du sien, gentil, romantique, à l’image des films de Capra qu’il aime tant. Pourtant la magie opère, auprès de lui elle s’assagit au point de vouloir créer une vraie famille. Un bonheur sans nuages, couronné par l’arrivée d’un premier enfant. Un moment de félicité: «Moi, j’étais une mère évidence. J‘étais méduse entièrement, et je l’ai été du premier au neuvième mois, jusqu’au jour de l’accouchement que j‘appréhendais par peur, non pas de la douleur, mais d’être séparée de ce petit bébé qui me faisait me sentir si bien dans mon corps, dans ma vie.» Avec Théo, Simon devient le second amour de sa vie… Et l’idée d’en ajouter encore un devient bientôt réalité.
Mais cette fois l’accouchement s’accompagne d’inquiétudes. Les médecins ont trouvé quelque chose d’anormal qui va s’avérer être une tumeur. À l’incrédulité du départ – on n’attrape pas un cancer du poumon à 37 ans –, il faut bien vite céder la place à un combat à l’issue incertaine.
En donnant le rôle de narratrice à Sarah, Thibault Bérard désamorce tout à la fois ce qu’il y aurait pu avoir de voyeuriste dans une telle histoire. Mieux, il insuffle au récit de l’humanité, voire même de l’espoir. Quand Sarah nous enjoint de ne pas voir en elle une victime ou une malade, mais le témoin d’une belle histoire, on se dit qu’elle a raison. «Ce n’est pas parce qu’elle est vraie et dure par moments, ni même parce qu’elle finirait mal» que cette histoire n‘en est pas une, «toutes les vies sont des aventures extraordinaires, pour qui peut les voir dépliées devant soi».
Alors oui, acceptions «d‘en goûter les couleurs éclatantes, en dépit de ce gris dont le réel granit voudrait tout recouvrir», et saluons le talent de ce jeune romancier dont on devrait bientôt reparler!

Il est juste que les forts soient frappés
Thibault Bérard
Éditions de L’Observatoire
Roman
300 p., 20 €
EAN 9791032908815
Paru le 8/01/2020

Où?
Le roman se déroule en France, d’abord en province puis à Paris.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Lorsque Sarah rencontre Théo, c’est un choc amoureux. Elle, l’écorchée vive, la punkette qui ne s’autorisait ni le romantisme ni la légèreté, se plaisant à prédire que la Faucheuse la rappellerait avant ses 40 ans, va se laisser convaincre de son droit au bonheur par ce fou de Capra et de Fellini.
Dans le tintamarre joyeux de leur jeunesse, de leurs amis et de leurs passions naît Simon. Puis, Sarah tombe enceinte d’une petite fille. Mais très vite, comme si leur bonheur avait provoqué la colère de l’univers, à l’euphorie de cette grossesse se substituent la peur et l’incertitude tandis que les médecins détectent à Sarah un cancer qui progresse à une vitesse alarmante. Chaque minute compte pour la sauver.
Le couple se lance alors à corps perdu dans un long combat, refusant de sombrer dans le désespoir.
Un récit d’une légèreté et d’une grâce bouleversantes, entre rire et larmes, dont on ressort empreint de gratitude devant la puissance redoutable du bonheur.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Le Parisien (Marie Briand-Locu)
Livres Hebdo (Alexiane Guchereau)
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog Nathdelaude
Blog Carobookine
Blog Mumu dans le bocage
Blog Bonnes feuilles et mauvaises herbes
Blog T Livres T Arts 
Blog Les livres de Joëlle 
Blog Mes échappées livresques 


Thibault Bérard présente Il est juste que les forts soient frappés © Production Librairie Mollat


Philippe Chauveau présente Il est juste que les forts soient frappés © Production WebTV Culture

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« VLOUSH!
J’imagine que vous serez d’accord: ce que tout le monde veut, dans la vie, c’est laisser une trace, non? Résister à l’oubli éternel?
Eh bien le scoop, mes amis, le truc pas croyable que je vais vous annoncer ici, dans ces pages et même dès la première, c’est que le but ultime de tout le monde, dans la mort, c’est exactement l’inverse : se faire oublier des vivants. Couper le cordon une bonne fois avec l’avant pour, enfin, accéder à cette absolue félicité, ce repos parfait des sens et de l’esprit dont on nous rebat les oreilles depuis les siècles des siècles.
Avouez que ça remet les choses en perspective.
Moi-même, j’ai mis un moment à comprendre ça et, quand j’ai fini par y arriver, je me suis décidée à en faire quelque chose, histoire que ça vous rentre dans le crâne, pour « le jour où » (parce que, vous le savez, ou alors il serait temps, ce sera votre tour à un moment ou un autre).
Décidée avec un « e », ça n’a pas échappé aux premiers de la classe, parce que je suis une fille, enfin une femme. J’étais une femme quand je suis morte – une jeune femme, 42 ans, ça vous donne déjà une idée de l’ampleur du drame à venir. Mon nom n’a pas beaucoup d’importance, et je n’avais pas l’intention de vous le donner, mais on va dire Sarah, OK?
OK.
Pour commencer, je vais en décevoir plus d’un, mais il faut bien vous avouer que je ne peux rien vous dire de la mort. Pas que je n’en aie pas envie. C’est simplement impossible, il y a comme un écran blanc entre les mots et moi qui se dresse à l’instant même où j’exprime le plus petit début d’intention de vous raconter. Eh oui, ç’aurait été trop beau. Il faudra donc vous contenter du reste qui, j’espère, vaut quand même son pesant de sel.
Cette histoire de cordon, déjà.
Ça m’est apparu au bout d’un bon moment, parce que je ne suis pas spécialement rapide, comme fille. J’ai toujours besoin d’un peu de temps pour assembler les éléments.
La première chose à faire, c’est de vous figurer quelque chose de très, très, très… moussu. Ce mot est un peu nul, mais c’est le seul qui me vient : « moussu ». Vaste, infiniment vaste, et moussu. Vous marinez, vous barbotez dans ce machin infiniment vaste et moussu où tout – mais vraiment tout – pèse moins lourd qu’une bulle de savon, d’accord ? Vous faites la brasse là-dedans, ça vous arrache des frissons et des rires (enfin non, pas des rires, disons des flashs grelottants, comme si on vous chatouillait le cerveau jusqu’à ce qu’il éternue).
Et vous êtes bien. Vous êtes bien comme jamais vous ne l’avez été, vous êtes une méduse. Oui, ça c’est pas mal, vous êtes une méduse.
Brusquement, ça fait VLOUSH!, une main de fer vous agrippe aux cheveux et vous tire en arrière, oh hisse, pour vous faire passer en entier à travers le siphon d’une baignoire, morceau par morceau, cran après cran, d’un coup toute la mousse a disparu, il n’y a plus de bulles, plus que des « hisse » et du malaise et de la rigidité ; pour finir, vous tombez cul sur le sol tiède et lisse d’une cellule.
La baignoire, la cellule, c’est pour vous faire comprendre. Je suppose que chacun a sa façon de se représenter les choses. Dans mon cas, la main de fer me dépose là, au milieu d’une pièce sombre, humide, sans fenêtre. Glauque à souhait.
Quand je tourne le regard, je m’aperçois que cette pièce est plutôt une alcôve, ou une grotte de glaise, reliée à un interminable labyrinthe souterrain d’autres grottes et alcôves de glaise, entre lesquelles serpente une rivière noire où personne n’aurait l’idée de tremper un orteil. C’est un lieu bas de plafond, opaque, pas un chat. Pas un bruit.
Et c’est dans ce lieu que je peux rassembler mes pensées, mes souvenirs.
Cette cellule est le lieu où les vivants nous ramènent quand ils pensent à nous un peu trop fort. La main de fer, c’est l’un d’entre eux qui ferme les paupières à les fendre en gémissant Pourquoi?, ou bien Tu me manques, et aussi Je voudrais que tu sois là.
Ma main de fer s’appelle Théo.
Oh, à propos, j’y pense parce que Théo a toujours été très branché étymologie : n’attendez pas de moi que je vous parle de Dieu ou d’Allah ou que sais-je encore. Écran blanc. Je vous l’avais dit, ce serait trop beau. Les soixante-douze vierges, ça, c’est du flan, mais je pense que personne n’avait de doutes là-dessus.
Pour le reste, on va dire que les paris restent ouverts, mon bon Pascal.
Je ne parlerai pas de Dieu ni de lumière au bout du couloir, mais je vais vous parler de Théo. Et de plein de gens qui m’ont côtoyée durant mes quarante-deux années de vie; qui m’ont aimée.
Dans le cas de Théo, je vous dirai même les moments où je n’étais pas, durant lesquels j’étais endormie ou ailleurs – les moments sans moi. Parce que ce qui est beau, dans l’affaire, c’est que depuis ma cellule, j’ai non seulement accès à tous mes souvenirs, mais en plus, je peux me balader dans ceux de Théo comme si une porte s’ouvrait sur son existence.
J’appelle ça le Privilège des morts, cette visite guidée dans les pas de mon plus proche vivant. Sans ça, évidemment, mon tour d’horizon serait plutôt restreint. Or je compte bien aller au fond des choses ; c’est ce que j’ai toujours aimé faire.
Mais d’abord, je vais vous parler un peu de moi.

Extraits
« Eh oui, la vie est dingue. Surtout dans cette façon d’aller repêcher ceux qui veulent en finir avec elle à un moment que sa sœur chérie, la mort, n’avait pas choisi…
Je fais la maligne parce que c‘est mon tempérament, et peut-être aussi parce que ça me remue plus que je ne voudrais l‘avouer de revoir cette scène, mais voilà, ça s’est vraiment passé de cette manière-là. Madame frange cuivrée, qui s’appelait en fait madame Bernardt («comme l’écrivain», fît elle remarquer, me coupant l‘herbe sous le pied), était bien une psy, et c’était surtout une femme extraordinaire.
Madame Bernardt m’a sauvée ce jour-là et plus encore durant les semaines et les mois qui ont suivi. Elle détesterait que je le dise ainsi; elle n‘arrêtait pas de me répéter que la seule personne capable de me sauver, c’était moi.
Ça ne s’est pas fait en un jour, évidemment. J‘étais sacrément têtue, et puis mon cas était sérieux. Mais elle ne m’a pas lâchée… et moi non plus, je vous concède ce point, chère madame Bemardt, je ne me suis pas lâchée. À l’époque, je faisais des études de philo à Paris, des études plutôt poussées même si j’étais devenue incapable d’assister au moindre cours vu l’état avancé de dépression dans lequel je me trouvais, et je suis revenue chaque week-end à son bureau pour une séance spéciale, dans cette petite ville de Donfran que je ne pouvais plus voir en peinture. » p. 23-24

« – J‘ai passé mon enfance à lire, lire, lire et à faire du sport, du hand, du cross-country, des marathons, pour être dehors autant que possible. Mes parents n’ont rien à se reprocher, ils sont même très bienveillants. Je sais que ma mère est fière que je sois à Paris, que je fasse de la philo… En même temps, elle ne comprend pas trop à quoi ça rime. Et il faut croire que moi non plus, vu que je n’ai plus le goût de rien. Tout ça me semble complètement vain. » p. 24

« Moi, je n‘étais pas une de ces jeunes mamans branchées qui analysent chaque étape de leur parcours prénatal tout en se confectionnant un petit cocon mignon… Moi, j’étais une mère évidence. J‘étais méduse entièrement, et je l’ai été du premier au neuvième mois, jusqu’au jour de l’accouchement que j‘appréhendais par peur, non pas de la douleur, mais d’être séparée de ce petit bébé qui me faisait me sentir si bien dans mon corps, dans ma vie. Qui m’avait donné ma place.
La plus belle surprise de l’histoire, en fin de compte, c‘est celle que notre Simon m’a faite lui-même, en me révélant qu‘il ne suffirait certainement pas de couper le cordon ombilical qui nous unissait pour nous séparer. » p. 60

« – Je veux dire, elle a 37 ans, ça semblerait vraiment…
Il s‘arrête là, il ne sait même pas dire ce que ça semblerait. Nul? Dur? Illogique? Injuste, peut-être? Comme il est malgré tout loin d‘être idiot, il y a en lui un Théo qui sait qu’aucun de ces adjectifs ne pèse assez lourd pour contrarier le mouvement terrible que paraît suivre la balance, et qui me fait chavirer avec elle.
L’infirmière veut être gentille – elle a sans doute tort parce que ce n‘est pas son métier, mais ça, c’est quelque chose que nous ne comprendrons que bien plus tard, quand nous aurons vu défiler assez d’infirmières pour savoir en un coup d’œil distinguer celles qui nous disent un peu n’importe quoi pour être «gentilles» (et qu‘il ne faut surtout pas écouter) et celles qui ont le cran de nous dire la vérité, même si elle fait mal, même si ça leur vaut de notre part des regards furieux ou affolés, même si ça leur pourrit leur journée.
Elle dit:
– Non, c’est vrai que généralement, le cancer du poumon frappe surtout les hommes à partir de 55 ans… » p. 87

« Ne me voyez pas comme une victime ou une malade.
Voyez ça comme ce que c’est, une histoire. Ce n’est pas parce qu’elle est vraie et dure par moments, ni même parce qu’elle finirait mal, que ce n‘en est pas une; toutes les vies sont des aventures extraordinaires, pour qui peut les voir dépliées devant soi.
Ça ne signifie pas qu’on doive applaudir aux grandes scènes ou espérer qu’une musique bizarre vienne souligner les passages drôles ou absurdes; ce que je demande, c’est que vous prêtiez la même attention aux mots qui vont suivre et que vous acceptiez d‘en goûter les couleurs éclatantes, en dépit de ce gris dont le réel granit voudrait tout recouvrir. Je sais que Théo aurait besoin que vous fassiez ça, et moi, en tant que morte, je vous le demande par respect pour les vivants.
Joli paradoxe, non?
C‘est drôle, parce que c’est cela qui m‘importe, qui m’atteint plus que tout le reste, finalement. » p. 105

À propos de l’auteur
Thibault Bérard est né à Paris en 1980. Après des études littéraires, il devient journaliste pour le magazine Topo, puis éditeur. Il est, depuis treize ans, responsable du secteur romans aux éditions Sarbacane et réside en banlieue parisienne, à Romainville. Il est juste que les forts soient frappés est son premier roman. (Source: Livres Hebdo)

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags:
#ilestjustequelesfortssoientfrappes #ThibaultBerard #editionsdelobservatoire #hcdahlem #roman #LitteratureFrancaise #unLivreunePage. #livre #lecture #books #blog #littérature #bloglittéraire #lire #livresaddict #lectrices #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #rentreelitteraire #rentree2020 #Bloglitteraire
#RL2020 #auteur #book #writer #reading #RentréeLittéraire2020 #litteraturefrancaise #primoroman #premierroman

Le chien de Schrödinger

DUMONT_le_chien_de_schrodinger

  68_premieres_fois_logo_2019  Logo_premier_roman

Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots:
Après avoir perdu son épouse dans un accident, le narrateur subit un nouveau drame, son fils a un cancer du pancréas. Pour lui remonter le moral, il lui promet de trouver un éditeur pour le roman qu’il a écrit. Mais les lettres de refus s’accumulent…

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Tout mensonge est-il bon à dire ?

Et dire que ce premier roman, paru en 2018, aurait pu être condamné à l’oubli! Ç’aurait été dommage, tant l’histoire de ce père confronté au cancer de son fils est prenante et émouvante.

On pourrait résumer ce court roman en disant que Jean, le narrateur, n’a pas eu de chance. En épousant Lucille, il savait que sa femme était sensible et fragile. «Pas triste, non, mais mélancolique. Oui, j’aime bien ce mot. Mélancolique. Les médecins ne l’ont pas dit pareil. «Une maladie». Ça portait un nom dont je n’ai pas voulu me souvenir. Un souci dans la tête, quelque chose d’invisible en fin de compte.» Et quelques mois après avoir mis au monde leur fils Pierre, un accident de voiture lui coûte la vie. Un décès qui va hanter Jean, qui se rattache alors à l’éducation de son fils, aménageant ses horaires de chauffeur de taxi pour être plus près de lui. Les vacances qu’ils passent ensemble à faire de la plongée les rapprochent indéniablement. Rêvant d’un avenir heureux pour sa progéniture, il lui laisse choisir sa vocation. Pierre délaisse ses cours de biologie à l’université pour un club de théâtre et pour écrire. Il imagine déjà son œuvre publiée.
C’est alors que survient un nouveau drame. Après des examens consécutifs à une fatigue inhabituelle, les médecins constatent que les résultats des analyses ne sont pas bons: «C’est une tumeur. Il est trop tôt pour en dire l’état d’avancement, mais il faut vite régir.» Le cancer du pancréas, l’un de ceux qu’il est difficile de guérir, gagne du terrain jour après jour.
Pour lui remonter le moral, Jean le laisse espérer une réponse positive à l’envoi de son manuscrit. «J’étais si fatigué d’être ce type, cette moitié d’homme, ravagé de peur et de chagrin. Et puis cette culpabilité, un truc qui n’en finissait plus . Il fallait bien que ça s’arrête. J’avais menti, d’accord; mais ce n’était pas ma faute. On me forçait. Pierre, ses yeux, sa souffrance placardée partout.»
Dès lors Martin Dumont va réussir un vrai tour de force, donner à ce roman si chargé en émotion une dimension métaphysique. Interroger le mal et le bien, le mensonge et la vérité. Dans les choix que l’on fait qu’est ce qui est raisonnable et qu’est ce qui est juste? En mettant ainsi en lumière l’énigmatique titre de son roman. Le paradoxe de Schrödinger est une expérience scientifique – qui n’a jamais été tentée – et dans laquelle, comme nous l’explique Wikipédia «un chat est enfermé dans une boîte avec un dispositif qui tue l’animal dès qu’il détecte la désintégration d’un atome d’un corps radioactif». Cette expérience est censée démontrer que tant que la boîte n’est pas ouverte le chat peut être à la fois mort et vivant et par extrapolation qu’il en est de même de la physique quantique. À chacun alors de tout reconsidérer, selon le point de vue dans lequel on se place. Pour Philippe, la vie qu’il imagine est sans doute plus facile à vivre que celle qui le fait tant souffrir. Et pour le lecteur?

Le chien de Schrödinger
Martin Dumont
Éditions Delcourt Littérature
Premier roman
144 p., 15 €
EAN 9782413006985
Paru le 11/04/2018

Où?
Le roman se déroule en France, principalement au centre hospitalier d’une grande ville, mais on y évoque aussi des sorties en mer et une maison sur la côte, sans doute au large de la Bretagne.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Les fils grandissent en s’éloignant des pères; c’est dans l’ordre des choses.» Le monde de Jean, c’est Pierre, le fils qu’il a élevé seul. Depuis presque vingt ans, il maraude chaque nuit à bord de son taxi, pour ne pas perdre une miette de son fils. Il lui a aussi transmis son goût pour la plongée, ces moments magiques où ensemble ils descendent se fondre dans les nuances du monde, où la pression disparaît et le cœur s’efface. Mais depuis quelque temps, Pierre est fatigué. Trop fatigué. Il a beau passer son temps à le regarder, Jean n’a pas vu les signes avant-coureurs de la maladie. Alors de l’imagination, il va lui en falloir pour être à la hauteur, et inventer la vie que son fils n’aura pas le temps de vivre. Quand la vérité s’embrouille, il faut parfois choisir sa réalité. Un premier roman pudique et poignant, le roman de l’amour fou d’un père pour son fils.

Sélection anniversaire des «68 premières fois»: le choix de Gabrielle Tuloup:

TULOUP_Gabrielle_©DR
Née en 1985, Gabrielle Tuloup a grandi entre Paris et Saint-Malo. Championne de France de slam en 2010, elle est professeure agrégée de lettres et enseigne en Seine-Saint-Denis. En 2018, elle est lauréate du Festival du premier roman de Chambéry pour La nuit introuvable. Elle confirme son talent en 2020 avec Sauf que c’étaient des enfants. (Photo: DR)

«Le Chien de Schrödinger est un roman qui fait danser les possibles derrière les portes.
Un roman qui interroge notre notion univoque de la vérité et pose cette question inconfortable: «y a-t-il de beaux mensonges?» J’insiste: pas de mensonges légitimes ou utiles, de beaux mensonges, de ceux qui colorent une réalité trop insupportable.
Ce que j’ai admiré dans le livre de Martin Dumont, c’est que l’histoire ne perd jamais la délicatesse et la pudeur comme ligne de vie, même au plus profond des abîmes de l’inacceptable. On y suit les personnages, en apnée, en espérant, à l’image des plongeurs, savoir faire ralentir son cœur qui bat un peu trop vite à la surface du monde.
Crayon à papier à la main, combien de phrases ai-je soulignées, combien d’accolades ou de petites croix dans la marge? C’est toujours juste, sans concession. Juste dans la révolte, juste dans la douceur, juste dans le passage de l’une à l’autre.»

Les critiques des «68 premières fois»
Blog DOMI C LIRE 
Blog Les livres de Joëlle
Blog Lire & Vous 

Les autres critiques
Babelio 
Lecteurs.com
Actualitté (Clémence Holstein)
Page des libraires (Marie Michaud, Librairie Gibert Joseph, Poitiers)
Blog froggy’s delight (Jean-Louis Zuccolini)


Une petite curiosité en fond sonore, le titre «Schrodinger’s Cat» de Tears for Fears.

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Il y a quelqu’un derrière le mur.
Je ne crois pas que je dormais. Je somnolais, peut-être. Je suis allongé sur le dos, je n’ai pas ouvert les yeux.
Le parquet grince, on s’approche lentement de la chambre. Je ne suis pas sûr. Peut-être que je rêve encore.
Les pas s’éloignent vers la cuisine. Les secondes s’égrènent et je ne perçois plus le moindre son.
Et si ce n’était pas Pierre?
C’est possible, après tout ; il pourrait s’agir d’un cambrioleur. Un type habile et bien entraîné – je n’ai pas relevé de bruit particulier. Il aura crocheté la serrure puis ouvert doucement.
C’est facile de vérifier. Je me lève et je vais voir. Je peux même me contenter d’appeler: Pierre répondra s’il m’entend. Le voleur, lui, prendra plutôt la fuite. Dans les deux cas, je dissipe le doute.
Pour savoir, il me suffit d’agir.
Alors pourquoi est-ce que je reste là?
C’est étrange, cette impression ; j’ai le sentiment que je gâcherais tout. Parce qu’il y a un équilibre. Au fond, c’est presque un jeu : derrière le mur, il y a quelqu’un qui marche. Ce n’est pas Pierre, ce n’est pas un cambrioleur ; c’est comme s’ils se superposaient. Oui, c’est ça. Tant que je ne m’en assure pas, c’est un peu des deux.
J’ai fini par me redresser. Mes réflexions me semblaient stupides. Peut-être que l’idée d’un cambrioleur avait fini par m’inquiéter, je ne sais pas. Disons simplement que j’avais envie de voir mon fils.
Je suis sorti du lit et j’ai regardé l’heure. Je n’avais presque pas dormi. J’ai soupiré en pensant que je le payerai en fin de nuit.
En sortant de la chambre, j’ai aperçu Pierre. Il s’installait sur le balcon. Il avait posé des gâteaux et un verre de lait sur la petite table en fer.
Pierre a vingt ans, il ne manque jamais un seul goûter. Quand je lui fais remarquer, il hausse les épaules en souriant.
Je me suis servi un café dans la cuisine – je déteste le lait. Les biscuits, j’ai toujours aimé ça, mais lui mange des trucs trop sucrés pour moi. Le temps de le rejoindre, il avait déjà fini la moitié du paquet.
« Salut papa. »
Il m’a souri, un gâteau entre les dents, puis il m’a demandé comment s’était passée ma journée.
Le matin, j’avais chargé plusieurs clients à l’aéroport. Direction le centre-ville. La plupart n’avaient pas lâché leur téléphone ; les autres avaient dormi, tête appuyée contre la vitre. Je ne suis plus surpris de les entendre ronfler à peine installés sur la banquette. En début d’après-midi, j’étais rentré et je m’étais couché.
Ce n’était pas intéressant, alors j’ai simplement répondu «bien» et je lui ai retourné la question.
Pierre est étudiant, en troisième année de biologie. Il m’a détaillé son emploi du temps. Après le déjeuner, il est allé au club théâtre. Je dis «club», c’est pour marquer la distinction. Pierre ne va jamais voir de spectacles, il préfère jouer. C’est comme ça depuis qu’il est petit.
Il y a passé l’après-midi. Je ne comprends pas pourquoi il n’a jamais cours. Quelquefois, je demande des explications mais il se braque. Il dit que je ne suis jamais allé à l’université. « Tu ne peux pas comprendre. »
Sa troupe prépare une nouvelle représentation. « Une œuvre originale », il précise. Il en est l’auteur.
Pierre aime beaucoup écrire. Je ne sais plus de quand ça date. Plus jeune, il remplissait des carnets entiers.
Il me parle de la pièce et je hoche la tête parce qu’il m’a déjà raconté dix fois l’intrigue. Il a les yeux qui brillent quand il récite les scènes. La révolte, l’amitié, la peur et la justice. L’amour aussi. Il y a de tout dans son machin.
«Tu vois, papa? Tu devrais la lire!»
Je n’ai aucune excuse. Il m’a imprimé le texte le mois dernier. J’ai promis et, depuis, il est posé sur ma table de nuit.
Il me décrit les répétitions. Il joue de ses mains, s’accompagne de mouvements exagérés. Il rit un peu mais son visage se durcit lorsqu’il évoque les premiers rôles – un couple, si j’ai bien compris.
«Il est pas au niveau, le type.»
La fille, par contre ; un talent monstre. Il la voit déjà au cinéma. Je la devine jolie : cheveux longs, sourire d’ange, bonne élève. Mon Pierrot tombe toujours amoureux des premières de sa classe.
Je le pensais lancé sur elle, mais voilà qu’il repique sur le comédien. Cette fois, c’est plus virulent. Mauvaise diction, jeu caricatural. La grosse tête avec ça.
«Il se prend pour une star!»
Un sourire m’échappe. Pierre rougit. Il dit «Ouais, bon d’accord. Je suis jaloux», et il se met à rire.
Après ça, il débarrasse. Ses joues paraissent un peu creusées. C’est comme s’il était fatigué tout à coup, légèrement fébrile. Je demande et il dit que non, que tout va bien. «C’est presque le week-end. C’est normal d’être un peu crevé.» Je n’insiste pas.
On est jeudi, alors il sort. Je n’ai même pas demandé. C’est la même chose toutes les semaines, j’ai l’habitude.
Je prendrai le service à vingt-deux heures. En attendant, il y a James Bond à la télé. Un de ceux avec Roger Moore. La courgette humaine. Pierre rigole quand je dis ça.
J’ai fait réchauffer deux morceaux de quiche mais lui n’en prendra pas. Il mangera un sandwich en route. Il m’embrasse et enfile sa veste. « Je rentrerai tard, peut-être après toi. » Je ne dois pas m’inquiéter.
Quand il claque la porte, je me fige quelques secondes. Dans la cuisine, la quiche me toise à travers la porte vitrée du four. Tant pis. Je mangerai les deux parts. »

Extraits
« Je n’ai pas vu le moment où elle a basculé. Avec le recul, je me dis que j’aurais pu faire quelque chose. Au début, en tout cas, quand elle a commencé à m’échapper. Mais j’avais trop de boulot. Le môme, même à deux ans, il prenait encore une place terrible. D’ailleurs ce n’était pas aussi distinct. Je veux dire : elle avait toujours été comme ça. Fragile, trop sensible. Pas triste, non, mais mélancolique. Oui, j’aime bien ce mot. Mélancolique.
Les médecins ne l’ont pas dit pareil. « Une maladie ». Ça portait un nom dont je n’ai pas voulu me souvenir. Un souci dans la tête, quelque chose d’invisible en fin de compte. C’est frustrant parce qu’on a du mal à se l’imaginer.
Ce penchant pour le malheur, bien sûr que je l’avais senti. Ça lui venait toujours par phase, de longues périodes à soupirer. Je suis quand même tombé amoureux d’elle, parce qu’on ne contrôle pas tout. Peut-être que ça me plaisait de pouvoir l’aider. »

« J’ai marché jusqu’à la plage. À vrai dire, c’était plutôt une crique, un bazar de sable: des roches plantées un peu partout. L’écume fouettait l’ensemble avec acharnement. J’ai écouté les vagues se fracasser. Je les voyais à peine. Une nuit sans lune était tombée, du pétrole sur l’horizon. J’ai inspiré l’odeur de la marée. J’ai compris à quel point ça me manquait, cette histoire d’embruns. J’ai pensé qu’un jour j’y reviendrai à toute cette flotte. »

À propos de l’auteur
Né à Paris en 1988, Martin Dumont a longtemps vécu en Bretagne, où il est tombé amoureux de la mer. Un décor au cœur de son premier roman, Le Chien de Schrödinger, et une passion dont il a fait sa profession: il est aujourd’hui architecte naval. (Source : Éditions Delcourt Littérature)

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags:
#lechiendeschrodinger #MartinDumont #editionsdelcourt #hcdahlem #roman #LitteratureFrancaise #DelcourtLitterature #livre #lecture #books #blog #littérature #bloglittéraire #lire #livresaddict #lectrices #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #rentreelitteraire #rentree2020 #Bloglitteraire #RL2020 #auteur #book #writer #reading #LitteratureFrancaise
#amour #litterature #bookstagram #instalivre #bookoftheday #instabook #booklover #livrestagram #68premieresfois #primoroman #premierroman

Ailleurs sous zéro

PELOT_ailleurs_sous_zero
  RL2020

 

En deux mots:
Treize nouvelles qui mettent en scène des «âmes en chaos». On y croise des hommes peu courageux et des fort en gueule, des femmes pas si faibles que cela dans une ambiance de western. Car dans ces Vosges, on se bat aussi à coups de fusil.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

«Ces histoires sont des liens de sang noir»

Pierre Pelot nous revient avec un recueil de nouvelles. «Ailleurs sous zéro» est une sorte de concentré de son univers. Sur les routes des Vosges, on y croise des «âmes en chaos».

On le sait, les recueils de nouvelles ne font pas recette. Aussi Pierre Pelot nous gratifie-t-il d’un prologue dans lequel il nous explique que «ces petites histoires taillées à chocs répétés se méritent, payent toujours de mine sous des dehors volontiers colorés aux pastels». Puis il nous explique que si la celle qui ouvre le recueil fut écrite au profond d’une sorte de gouffre, les autres «racontent chacune à leur manière des moments et des tranches d’existence, suffisamment hors du commun pour être particulières et remarquables». Et comme l’auteur nous a simplifié la tâche sur ses intentions, attardons-nous un peu sur les personnages de ces histoires, sur ces «âmes en chaos». Car ils le méritent, ces acteurs récurrents dans l’univers de Pierre Pelot. La vie ne les a pas gâtés, à l’image de ce chroniqueur remercié pour un texte qui n’a pas plu au responsable et qui se retrouve confronté à une nouvelle épreuve, les résultats de ses examens médicaux confirmant la présence d’une «saloperie rare». Alors que la neige tombe sur les Vosges, il va devoir partir pour Strasbourg afin de procéder à des analyses complémentaires. C’est bel et bien le crabe, mais à coups de protons, on devrait en venir à bout…
Dans ces histoires de sang noir, celle que je préfère s’intitule «Bienvenue les canpeurs». Oui, avec un «n» à canpeur comme il est noté sur le panneau que Ti Nono et son frangin, solides bûcherons, ont confectionné pour attirer les touristes. Celle qui se pointe à l’air tout à fait à leur goût. «Cette salope a un fameux cul et pas seulement qu’un cul». Je vous laisse deviner la suite…
Suivront une drôle de partie de chasse dans «Doulce France», une séance de fitness avec un raciste dans «Le lundi c’est gym», la recherche de voleurs qui donnent du fil à retordre à la police dans «le tonneau» ou encore l’arrivée d’un visiteur inattendu pour le grand lecteur – il s’était notamment délecté d’un livre intitulé «Méchamment dimanche» – qu’était devenu Pidolle dans «Le retour de Zan».
Treize histoires qui sentent la sueur et le sang, l’alcool et la neige. Treize histoires qui sondent ces âmes en chaos et ne leur accorderont guère une place au paradis. Du Pelot pur jus en somme.

Ailleurs sous zéro
Pierre Pelot
Éditions Héloïse d’Ormesson
Nouvelles
160 p., 16 €
EAN 9782350877143
Paru le 23/01/2020

Ce qu’en dit l’éditeur
Treize nouvelles et autant d’univers, de suites, de fins ou de commencements imaginés par Pierre Pelot. C’est l’hiver dans les Vosges comme ailleurs et le noir s’installe, s’instille dans chacun des personnages. Victimes comme bourreaux ils s’animent avec une grande intensité et entraînent le lecteur dans leurs vérités, leurs angoisses, leurs souffrances ou leur folie. Entre nouvelles intimistes et fresques rurales, de nouveaux personnages prennent vie et côtoient ceux que nous retrouvons avec délice. Dans ce recueil qui mêle inédits et des textes parus dans divers journaux, la plume de Pelot est reconnaissable, toujours musicale mais plus acérée. Il s’agit bien d’une plongée dans l’obscurité, une variation «d’outrenoir» qui ravira ses lecteurs des premières heures.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Ailleurs sous zéro
Salut, ça va ?
Si ça va ? Oui, oui, ça va. On fait aller. Évidemment que ça va. Que veux-tu répondre d’autre ? Que ça ne va pas ? Et puis quoi ? Te dire ce qu’il en est vraiment ? Oui bien entendu, mais comment le dire, et avec quels mots ? Alors rester là à ressasser et décliner des hésitations, des approximations, des tentatives malhabiles d’explications ? Des errances de langage à la recherche du mot juste, précis. Pour, au final, que ça change quoi ? Que ça aille mieux ? Parce que, non, ça ne va pas trop. Ça ne va pas tellement. Mais ça va.
On retrouve le monde qu’on avait déserté il y a quelque temps. Absent pour cause de fracas. Pour cause de vrac en tête. D’effondrement des piliers de la terre.
Nous revoilà. Nous revoici. En vérité on n’était pas partis, on n’était juste pas là. Ça n’en avait pas l’air mais c’était ça. Oui, absent, c’est le mot. L’absence.
Alors on réintègre. On revient, sur la pointe des pieds, on traîne la patte, c’est toujours mieux que l’immobilisme, paraît-il. On dit qu’il faut revenir. Retremper le doigt dans la sauce pour la goûter encore. Ne pas crever de faim. Faire un effort. Éplucher des patates, cuire le riz. Toutes ces sortes de choses.
Se retrouver debout aux margelles de l’hiver en attendant le printemps. En attendant le printemps, ce n’est pas certain. Se retrouver ailleurs sous zéro. Il a froid aux pieds dans ses godasses. La lumière tombée des nuages éblouit. Froid au bout des doigts par les trous de ses gants en manipulant le bois coupé. Il avait oublié que c’était l’hiver. Les chevreuils et chevrettes viennent manger le lierre qui grimpe aux murs des maisons, des sangliers défoncent les jardins, la soupe de légumes qui mijote au coin du feu ne va pas tarder à sentir bon. L’hiver et la glace qui craque au cœur de la nuit.
Et toi, ça va ?
Ça bricole. On fait aller.
Et plus loin, au-delà des frontières ? Quelle importance ? Aucune importance. Et au-delà des limitrophes bornages qui nous cernent et nous étranglent ? Aucune importance, excusez-moi.
Debout dans l’hiver qui finira, et, qui sait, pourquoi pas, dans le printemps ensuite, et…
Ça va ? Et on n’attend pas de réponse, et c’est peut-être une manière de faire, aussi.
Il ne sait pas s’il est de retour, il aimerait bien. Il passait par là. A vu de la lumière, il est entré.
À une époque qui semble tout à coup bien éloignée, de plus en plus lointaine, il faisait cela régulièrement, chaque semaine, il passait par là, il ouvrait la porte, s’installait pour quelques minutes. Il venait te faire un petit coucou. Il aimait bien. C’était les dimanches, dans un journal qui n’en a probablement plus pour longtemps – il aimait bien, oui. Il venait pondre son œuf dominical. De l’autre côté de la barrière, des gens le lisaient, beaucoup de gens, dont toi, je sais, ils avaient l’air d’aimer ça, eux aussi, on bavardait, ils m’en parlaient en semaine, ils m’écrivaient, ils me poussaient du coude dans la rue, dans les magasins, je n’en croyais pas mes côtes, au début. Mais si.
Et puis un jour quelqu’un dans le journal, une sorte de chef élagueur sans doute, un journaliste, probablement, une sorte de rédacteur, même pas en chef, droit de censure en bandoulière, a dit « Niet ! »
NIET !
A dit : « Pas question de publier ça, qui parle du quotidien d’un de vos amis en prise avec des dealers dans sa rue de Béziers, pas question de se moquer de la police, nous avons ici nos problèmes et nos difficultés de relations avec la nôtre, de police, pas question de faire le mariole, et toute vérité n’est pas bonne à dire. » Le pseudo-journaliste censeur a dit : « TOUTE VÉRITÉ N’EST PAS BONNE À DIRE. » Textu. « Vous allez s’il vous plaît me réécrire une autre chronique, mon brave. » Et lui, de lui répondre : « Vous pouvez toujours aller vous faire mettre, mon brave aussi. Vous ne voulez pas de cette chronique, vous ne l’aurez pas, mais vous n’en aurez pas d’autre non plus, je ne mange pas de ce ranci-là », qu’il a dit. Déclenchant du coup le silence. Il n’est plus passé le dimanche, il n’est plus venu bavarder. Dans la rue et les magasins, les mails, les gens m’ont dit : « Ben alors ? Comment ça va ? » Les gens ont cru que le silence et le vide venaient d’une douleur paralysante qui lui serait tombée dessus avec la mort de son fils dégommé en un quart de seconde dans une allée de jardin public. Mais non. Alors il répondait : « Mais non. » Toi tu sais mais les autres, non.
C’est comme ça.
Et il y a peu, le voilà dans un cabinet médical, pour passer radiographie et échographie, suite à un souci. Après s’être tapé une IRM deux jours auparavant. Ainsi va donc la vie. On ne se retrouve pas dans ces endroits de gaieté de cœur, mais avec une sorte de pincement. Au cœur, justement. »

Extraits
« Et maintenant il neige. C’est la nuit, c’est l’hiver et il neige, comme il neige certaines nuits d’hiver : en grand silence. Un silence qui tombe de sa haute lenteur, accompagnant chaque flocon, chacun plus lourd au fil de sa glissade de plume. Si on tendait les mains ouvertes, le silence s’entasserait dedans, avec les flocons, mais lui ne fondrait pas. En d’autres nuits, l’été, on pourrait entendre au loin d’une vallée à l’autre s’interpeller des chiens, et des grillons griller. Mais ici non, pas même, au grand dommage, le moindre hurlement de loup. Le silence. Juste le silence. Le hoquet sourd, parfois, d’un petit bouchon de neige détaché d’une branche trop chargée. Le silence comme il sait peser cent fois son poids dans son cocon de février.
Le monde, ce qu’on en sait, bruisse probablement ailleurs, de l’autre côté. Mais on ne l’entend pas. Le monde d’au-delà les frontières que posent la vue et la parole s’en est allé. Il ne sait où et s’en moque. Le monde extérieur, rempli de guignols qui s’agitent et nous font croire que l’importance est dans leurs soubresauts, leurs clameurs excitées, n’existe plus. Dans les pages des journaux non ouverts, derrière les écrans vides des télévisions aveugles, sous les ondes cendreuses des radios éteintes, le monde s’ébroue sans doute à sa guise encore et toujours, dans ses crachats et ses mensonges en rafales, et il s’en fout. » p. 19-20

« Le monde nous laisse croire qu’il existerait un certain ordre des choses. Alors que tout, dans ses soutes et coursives, sur tous ses ponts, n’est que désordre. Alors qu’il ne faut que survivre, vaille que vaille, dans les méandres du désordre, s’efforçant du mieux possible de se garder en équilibre, dans le précaire et l’incertain, momentanément. Juste tenter de garder l’équilibre. Dans les chaos et les grandes bousculades dont les échos nous heurtent au petit bonheur, au petit malheur. Ne dites pas que l’existence est autre chose que ce numéro dérisoire ébouriffé.
L’ordre des choses, probablement, mais en filigrane, dans les tréfonds insoupçonnables, les entrailles insondables des salles des machines où s’activent des mécanos décervelés qu’il ne faudrait pas chatouiller beaucoup pour les entendre péter plus haut que leur cul, se prétendre Dieu le Père ou quelque autre vigie, quelque autre timonier déjanté.
L’ordre des choses sans doute, hors de portée. Incompréhensible à nous autres commun des mortels.
Nous autres sur le pont supérieur au niveau de la mer, à qui ne reste que le désordre des vagues et des raz de marée, le roulis, le tangage. » p. 20-21

À propos de l’auteur
Né en 1945 à Saint-Maurice-sur-Moselle où il vit toujours, Pierre Pelot a signé plus d’une centaine de livres, du polar à la SF. Il est l’auteur notamment de L’Été en pente douce, Natural Killer, C’est ainsi que les hommes vivent (prix Erckmann-Chatrian), Méchamment dimanche (prix Marcel Pagnol), L’Ombre des voyageuses (prix Amerigo Vespucci), Maria et La Montagne des bœufs sauvages. Son dernier roman, Braves gens du Purgatoire, a paru aux Éditions Héloïse d’Ormesson en 2019. (Source: Éditions Héloïse d’Ormesson)

Page Wikipédia de l’auteur 

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags:
#ailleurssouszero #PierrePelot #editionsheloisedormesson #hcdahlem #nouvelles #LitteratureFrancaise #unLivreunePage. #livre #lecture #books #blog #littérature #bloglittéraire #lire #livresaddict #lectrices #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #rentreelitteraire #rentree2020 #Bloglitteraire
#RL2020 #auteur #book #writer #reading #RentréeLittéraire2020 #litteraturefrancaise
#lundiLecture #LundiBlogs #MardiConseil #VendrediLecture
#instabook #booklover #livrestagram #instalivres #bookstagram

Une joie féroce

CHALANDON_une_joie_feroce

Sorj Chalandon sera le Grand invité de «Livres dans la boucle», le Festival du livre de Besançon qui se tiendra du 20m au 22 septembre 2019.

En deux mots:
Quatre femmes fort différentes vont se retrouver liées par la maladie. Toutes atteintes d’un cancer, elles vont voir leurs rêves voler en éclats puis se trouver une mission: sauver l’enfant de l’une d’entre elles, enlevé par son père et parti en Russie. Pour payer la rançon, elles décident de braquer une bijouterie.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Le gang des cancéreuses

Après avoir exploré la solidarité des mineurs de fond dans «Le Jour d’avant» Sorj Chalandon explore celle qui lie quatre femmes, toutes atteintes d’un cancer et qui entendent réussir leur sortie en braquant une bijouterie place Vendôme.

Samedi 21 juillet 2018. Le jour de la «vraie connerie». Celui où, après avoir longuement préparé leur coup, quatre femmes décident de passer à l’action, de braquer l’une des plus célèbres bijouteries de la Place Vendôme. Voilà pour la mise en bouche, voilà pour le chapitre qui ouvre le nouveau roman de Sorj Chalandon.
Nous n’en saurons pas plus pour l’instant, car l’auteur nous renvoie sept mois plus tôt, au moment où les médecins décèlent un kyste sous le sein gauche de Jeanne Hervineau. Une grosseur qui va s’avérer être maligne. Nous sommes en décembre 2017 et cette librairie prend conscience que sa vie a brusquement changé: «Ce matin, j’étais une fille rieuse de 39 ans. Cet après-midi, une femme gravement malade. Six heures pour passer de l’insouciance à la terreur. Je n’arrivais pas à regarder les autres. J’avais peur qu’ils comprennent que je n’étais plus des leurs. Le temps avait basculé.»
Essayez durant quelques secondes de vous mettre à sa place. Imaginez ce qui peut vous passer par la tête lorsque l’on vous annonce un cancer… Si chaque histoire est particulière, la seule certitude que l’on peut alors avoir, c’est que désormais vous ne voyez plus la vie de la même manière. Un peu comme lorsqu’on effectue une mise au point, on découvre la vraie dimension des choses, on analyse les détails qui nous avaient jusque là échappés.
Jeanne se rend compte que sa vie avec Matt tient davantage de l’habitude que de l’amour. Tout a sans doute basculé le jour où ils ont perdu leur fils. «Le jour où notre enfant a fermé les yeux, les nôtres ont cessé de briller. Matt ne m’a plus tenu la main. Ce n’était pas une punition, juste une évidence. Nos peaux n’avaient plus rien à se dire.»
En revanche, les femmes qui partagent son combat sont «à la fois lumineuses, puissantes et déroutantes.» La première dont elle fait la connaissance est Brigitte, dont chacun des regards est une main tendue. Avec Assia et Melody, elle ont choisi de se battre ensemble, trouvant refuge dans «un repaire de femmes qui n’attendent rien du dehors». Entre les séances de chimio, le choix d’une perruque et une coupe de champagne, elles vont s’épauler, se livrer, et rêver.
Fini les galères et les drames que chacune des quatre femmes a connu. Désormais il faut vivre et profiter de ce reste de vie. Et trouver comment sauver Eva, la fille de Mélody et d’Arseni. Après leur séparation, son père a enlevé la petite et a regagné sa Russie natale. Pour rendre la petite, il réclame cent mille euros. Et voilà comment l’idée de braquer une bijouterie est arrivée. «Nous savions que tout était fragile. Qu’il y aurait cet avant et plus aucun après.»
Bien entendu, je ne dévoilerai rien ici du braquage et de ses suites. Disons simplement que l’épilogue vous réservera bien des surprises. Car Sorj Chalandon a plus d’un tour dans son sac et démontre une fois encore qu’on peut le trouver où on ne l’attend pas! Je vous promets Une joie féroce à lire ce roman !

Une joie féroce
Sorj Chalandon
Éditions Grasset
Roman
320 p., 20 €
EAN 9782246821236
Paru le 14/08/2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris, mais aussi à Dieppe. On y évoque aussi le Canada, la Bretagne avec Roscoff et l’île de Batz et Mont-de-Marsan, sans oublier Karlsruhe, Tbilissi et le Russie.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Jeanne est une femme formidable. Tout le monde l’aime, Jeanne.
Libraire, on l’apprécie parce qu’elle écoute et parle peu. Elle a peur de déranger la vie. Pudique, transparente, elle fait du bien aux autres sans rien exiger d’eux. A l’image de Matt, son mari, dont elle connaît chaque regard sans qu’il ne se soit jamais préoccupé du sien.
Jeanne bien élevée, polie par l’épreuve, qui demande pardon à tous et salue jusqu’aux réverbères. Jeanne, qui a passé ses jours à s’excuser est brusquement frappée par le mal. «Il y a quelque chose», lui a dit le médecin en découvrant ses examens médicaux. Quelque chose. Pauvre mot. Stupéfaction. Et autour d’elle, tout se fane. Son mari, les autres, sa vie d’avant. En guerre contre ce qui la ronge, elle va prendre les armes. Jamais elle ne s’en serait crue capable. Elle était résignée, la voilà résistante. Jeanne ne murmure plus, ne sourit plus en écoutant les autres. Elle se dresse, gueule, griffe, se bat comme une furie. Elle s’éprend de liberté. Elle découvre l’urgence de vivre, l’insoumission, l’illégalité, le bonheur interdit, une ivresse qu’elle ne soupçonnait pas.
Avec Brigitte la flamboyante, Assia l’écorchée et l’étrange Mélody, trois amies d’affliction, Jeanne la rebelle va détruire le pavillon des cancéreux et élever une joyeuse citadelle.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
À voir À lire
La Croix (Loup Besmond de Senneville)
Le Devoir (Philippe Couture)
Blog Les livres de K79
Blog T Livres T Arts
Blog Les livres d’Eve
Blog Passeure de livres
Blog Encres vagabondes
Blog Universelicec
Blog vagabondageautourdesoi


Sorj Chalandon présente Une joie féroce © Production Hachette livres

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Une vraie connerie
(Samedi 21 juillet 2018)
J’ai imaginé renoncer. La voiture était à l’arrêt. Brigitte au volant, Mélody à sa droite, Assia et moi assises sur la banquette arrière. Je les aurais implorées. S’il vous plaît. On arrête là. On enlève nos lunettes ridicules, nos cheveux synthétiques. Toi, Assia, tu te libères de ton voile. On range nos armes de farces et attrapes. On rentre à la maison. Tout aurait été simple, tranquille. Quatre femmes dans un véhicule mal garé, qui reprendrait sa route après une halte sur le trottoir.
Mais je n’ai rien dit. C’était trop tard. Et puis je voulais être là.
Brusquement, Mélody s’est redressée. Elle a enlevé ses lunettes noires.
Brigitte venait de sortir une arme de la boîte à gants.
— Mais putain ! Qu’est-ce que c’est que ça ? Tu es dingue ! a crié Assia.
— Il en faut toujours un vrai, au cas où.
— Un vrai quoi ? j’ai demandé.
Assia s’est tassée dans son siège, elle avait remonté le voile sur son nez et fermé les yeux.
— Elle a emporté un vrai flingue.
Puis elle s’est dépliée lentement, main tendue par-dessus le dossier du siège.
— Donne-le-moi, s’il te plaît.
Brigitte ne lui a pas répondu. Ses doigts tapotaient le volant. Assia était livide.
— Tu es complètement timbrée !
Garée sur le trottoir, la voiture gênait les passants. Une mère et sa poussette, un vieil homme, des enfants. Un jeune à casquette a eu un geste mauvais.
— Connasses !
Alors Brigitte a ouvert brutalement sa portière.
— On y va !
Elle avait volé le véhicule la veille, dans un parking de Stains.
— On ne laisse rien traîner !
— Complètement dingue ! a grincé Assia. J’ai remis ma perruque. Mélody ses gants.
— Lunettes !
Brigitte me regardait. J’ai sursauté.
— Mets tes lunettes, Jeanne.
— Oui, pardon.
J’ai respiré en grand. Je tremblais. Mélody est sortie. Assia l’a suivie.
Elle a regardé Brigitte, restée tête nue. Sa perruque et son masque étaient trop voyants pour la rue.
Elle se déguiserait sous le porche. En attendant, Mélody et elle joueraient les touristes.
Assia a filé sur le trottoir, bouche mauvaise, regard animal. S’est retournée.
— Jeanne ?
Je l’ai rejointe en trottinant. Nous nous sommes mises en marche en direction de la place Vendôme. Elle, vêtue de la longue robe noire des musulmanes, d’une veste à épaulettes et brandebourgs dorés, hijab bordeaux, gantée de soie, élégante, racée. Et moi, petite chose en tailleur strict, cheveux bruns au carré, lunettes de vue à double foyer, transportant un sac de courses à la marque prestigieuse, pochette monogrammée coincée sous l’aisselle. Une princesse du Golfe et sa secrétaire, cœurs battants, longeant les boutiques de luxe, les immeubles écrasants.
— On est en train de faire une vraie connerie, m’a soufflé Assia.
— Une vraie connerie, j’ai répondu.

Sept mois plus tôt…
La dame au camélia
(Lundi 18 décembre 2017)
Tout se passerait bien. Une visite de routine.
— On va commencer, madame Hervineau. Si je vous fais mal, dites-le-moi.
J’étais torse nu, debout, face à l’appareil, ma main tenant la barre.
— Levez bien le menton, a demandé la manipulatrice. Mon sein gauche était comprimé entre deux plaques.
— On ne bouge plus.
Elle est retournée derrière sa vitre.
— Ne respirez pas.
— Pardon.
Je n’ai plus respiré.
Il y avait eu cette douleur au sein gauche, au moment de fermer mon soutien-gorge.
— La preuve que tout va bien, avait plaisanté ma gynécologue.
Pour elle, le mal disait souvent des choses sans importance.
— C’est lorsque la grosseur est indolore qu’il faut s’inquiéter.
J’ai insisté. Il me fallait une mammographie, une radio, la preuve que tout allait bien. Nous nous étions vues un an plus tôt. Rien n’avait été décelé. Pourquoi recommencer ?
— Pour ne plus en parler, j’ai répondu. Elle a haussé les épaules. Puis fait une ordonnance.
Trois jours après, j’étais là, sein écrasé, à attendre.
— Lâchez la barre. Respirez normalement. Je suis retournée dans mon vestiaire. On m’a demandé de ne pas remettre mon soutien-gorge. Ni mes bijoux. Mon chemisier était glacé. J’ai regardé mes mains. Je tremblais. C’était un examen de contrôle, je n’avais rien à craindre mais je tremblais.
— On va quand même faire une écho, m’a annoncé le médecin.
Il a dit ça comme ça. D’une voix morne. Un homme jeune, affairé. Il a passé le gel sur mes seins comme on se lave soigneusement les mains avant de se mettre à table.
— Vous avez froid ?
Je n’ai pas répondu. J’ai hoché la tête. Je tremblais toujours. J’observais le radiologue sans un regard pour moi. Il passait la sonde sous le sein, autour du mamelon, les yeux sur son moniteur. Photo, photo. J’ai fermé les yeux. Photo, photo. J’avais souvent été palpée mais tout s’était toujours arrêté là. Quelques mots de politesse, une poignée de main avec l’assurance de se revoir.
Je n’avais plus de jambes. Plus de ventre. Plus rien. J’étais sans force et sans pensée. Autour de moi, la pièce dansait
Personne ne m’avait jamais fait d’échographie.
— Ah, il y a quelque chose, a murmuré le médecin. Silence dans la pièce. Le souffle de la machine. Le cliquetis des touches. Et ces mots.
— Quelque chose.
J’ai fermé les yeux. J’ai cessé de trembler. La sonde courait sur moi. Un animal qui joue avec sa proie.
— Oui, il y a quelque chose, a répété le radiologue. Et puis il a rangé son matériel, me tendant des mouchoirs en papier.
Je suis restée couchée. J’essuyais le gel lentement, autour de la douleur.
— Agathe, voyez s’il y a de la place pour une ponction.
Son assistante a hoché la tête.
— Aujourd’hui ?
— Oui, demandez à Duez s’il peut nous caser entre deux.
Et puis il est parti. Il a quitté la pièce, en jetant ses gants dans une poubelle.
La jeune femme m’a fait asseoir.
— Quelque chose.
Je me suis demandé ce qu’il y avait après cette chose-là. Mon sein gauche avait quelque chose. J’ai pensé à la mort. La phrase cognait ma tête. Je ne respirais plus. Quelque chose. Une expression misérable, dérisoire, tellement anodine.
Je n’avais plus de jambes. Plus de ventre. Plus rien. J’étais sans force et sans pensée. Autour de moi, la pièce dansait.
Lorsque la jeune femme a voulu m’aider à descendre, j’ai relevé la tête.
— Je pleure quand ?
— Maintenant, je suis là pour ça.
Alors j’ai pleuré. Elle a pris mes mains.
— Il n’y a peut-être rien, juste un kyste. Mes yeux dans les siens. Elle n’y croyait pas. « Voyez s’il y a de la place pour une ponction. » Les mots du médecin. Une ponction, la crainte du pire.
Agathe m’a installée sur une chaise. Elle m’a apporté des bonbons pour la chute de glycémie, après la biopsie.
— Je saurai si c’est gentil ou méchant ? Elle s’affairait à rien. Rangeait des instruments qui m’étaient inconnus.
— Non. Il faudra attendre les résultats.
— Le médecin ne me dira pas ?
— C’est l’analyse qui vous le dira. Lui, il va se faire une idée. En fonction de la consistance de ce qu’il aspire. Mais cela ne vaut pas un résultat.
— Mais il aura quand même une idée ? Il pourra me le dire, vous croyez ?
— Vous pourrez toujours lui demander. Elle m’a raccompagnée à mon box. Je me suis assise sur le banc. Je n’arrivais pas à remettre mon chemisier, à boutonner mon gilet. Je suis allée aux toilettes. Mon visage dans le miroir. Ma peau grise. Mes lèvres, un simple trait. J’ai passé de l’eau sur mes yeux. Je me répétais que tout irait bien, mais rien n’allait plus. J’avais un cancer. Je le sentais en moi. J’aurais dû demander à Matt d’être là mais il aurait refusé.
— Tu m’as dit toi-même que c’était un simple contrôle.
Parfois, je prenais sa main pour traverser la rue. Il n’aimait pas ce geste. Il n’en comprenait pas l’importance. Et je n’osais pas lui dire que j’avais besoin de lui. Je me souviens de ma main d’enfant, cachée dans celle de mon père. Et celle de notre fils, brûlante dans la mienne, chétive comme un moineau. Aujourd’hui ne restait que la main de Matt. Et il ne me la donnait plus.
— Jeanne Hervineau ? C’est moi. Incision, prélèvement, trois coups secs. Quelques minutes seulement.
Le Dr Duez ne m’a rien dit. Rien d’important.
— De toute façon, il faudra enlever la grosseur. C’était tout. Et aussi que j’en parle à mon médecin traitant, assez vite.
— Je ne vous lâche pas. Je suis là, avait rassuré Agathe.
Elle a posé la main sur mon bras.
— C’est quoi votre stratégie ?
Je l’ai regardée. Pour la première fois depuis mon arrivée à la clinique, quelqu’un employait un terme militaire. J’ai observé mes jambes ballantes, mes pieds nus, le sol carrelé. Je me suis dit que j’étais en guerre. Une vraie. Une bataille où il y aurait des morts. Et que l’ennemi n’était pas à ma porte mais déjà entré. J’étais envahie. Ce salaud bivouaquait dans mon sein.
— Vous allez faire quoi, Jeanne ?
— Je vais appeler mon mari, pleurer un bon coup et attendre de voir.
Elle a souri.
— C’est un bon plan. Appelez-moi en cas de besoin.
Lorsque j’ai quitté la clinique, sept patientes attendaient. J’avais lu qu’une femme sur huit développait un cancer du sein au cours de sa vie. Il était là, l’échantillon. Huit silences dans une pièce sans fenêtre. Huit poitrines à tout rompre. Huit regards perdus sur des revues fanées. Huit naufragées, attendant de savoir laquelle d’entre nous.
Ce matin, il avait plu. Une sale pluie d’hiver giflée de grésil. Mais c’est le soleil qui m’a accueillie dans la rue. J’avais appelé Matt, trois fois. Trois fois tombée sur son répondeur. Il devait sortir de table. J’avais besoin de lui, pas de sa voix. Et puis lui dire quoi ?
— Mauvaise nouvelle, j’ai peut-être un cancer. Rappelle-moi s’il te plaît.
Je n’ai pas pris le métro. J’ai marché. Ce matin, j’étais une fille rieuse de 39 ans. Cet après-midi, une femme gravement malade. Six heures pour passer de l’insouciance à la terreur. Je n’arrivais pas à regarder les autres. J’avais peur qu’ils comprennent que je n’étais plus des leurs. Le temps avait basculé. Tout empestait Noël. Les vitrines, les rues, les visages. Je suis entrée dans une papeterie. Il me fallait un cahier, un épais à spirale pour noter ce qui me serait dit. Comprendre ce que j’allais devenir. Je l’ai choisi avec une couverture bleue. Le bleu du ciel, lumineux et gai. Mon premier acte de résistance.
Matt s’est lourdement assis dans son fauteuil. Il m’avait écoutée debout, et puis il s’est assis.
— Merde !
C’est tout ce qu’il a dit. Il s’est assis avec son écharpe, son manteau. J’avais attendu qu’il passe la porte pour tout lui dire. Je l’ai cueilli comme ça, sur notre seuil. Je n’avais plus de larmes. Seulement les mots du radiologue, les gestes de son assistante, mon désarroi.
J’avais pris rendez-vous avec mon médecin. Le lendemain, en urgence.
— Demain, je suis en déplacement, a répondu mon mari.
Il quittait la maison plusieurs jours par mois. Celui-là tombait mal.
— Tu ne pourrais pas repousser ?
Une grimace qui disait non. Il était désolé, vraiment. C’est lui qui avait eu l’idée de ce déjeuner de travail, lui qui avait proposé Londres pour que ses clients n’aient pas à se déplacer, lui qui avait fixé l’ordre du jour, choisi ses collaborateurs. C’était son dossier. Personne d’autre que lui ne pouvait le régler. Mais il serait là le jour d’après, promis. Et il me téléphonerait, il faudrait tout lui expliquer.
Il s’est relevé. A enlevé son écharpe, son manteau. J’étais toujours debout au milieu du salon.
— Tu ne te doutais de rien ?
Son dos, devant la penderie. Lorsqu’il était inquiet, il retrouvait l’accent canadien de sa mère.
— Pardon ?
— On les sent ces choses-là, non ? Tu n’as rien vu venir ?
Rien, non. Rien de grave. À part la boule et cette douleur qui faisait sourire ma gynécologue.
— Et c’est vraiment ce qu’ils croient ? Tu ne pourrais pas avoir une bonne nouvelle ?
J’ai secoué la tête. Le matin je n’avais aucune crainte. Au soir, je n’avais plus de doutes. »

À propos de l’auteur
Après trente-quatre ans à Libération, Sorj Chalandon est aujourd’hui journaliste au Canard enchaîné. Ancien grand reporter, prix Albert-Londres (1988), il est aussi l’auteur de sept romans, tous parus chez Grasset. Le Petit Bonzi (2005), Une promesse (2006 – prix Médicis), Mon traître (2008), La Légende de nos pères (2009), Retour à Killybegs (2011 – Grand Prix du roman de l’Académie française), Le Quatrième Mur (2013 – prix Goncourt des lycéens), Profession du père (2015) et Le Jour d’avant (2017). (Source: Éditions Grasset)

Site Wikipédia de l’auteur 
Compte Facebook de l’auteur 

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

100 chroniques de livre

Challenge NetGalley France 2018

Badge Critiques à la Une

NetGalley Challenge 2016

Badge Lecteur professionnel

Tags:
#UneJoieFéroce #SorjChalandon #editionsgrasset #hcdahlem #roman #unLivreunePage. #livre #lecture #books #littérature #lire #livresaddict #lectrices #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #rentreelitteraire #rentree2019 #RL2019 #RentréeLittéraire2019 #LitteratureFrancaise #NetGalleyFrance #lundiLecture

Suiza

BELPOIS_Suiza

FB_POL_main_livre

Sélectionné pour le « Prix Orange du livre 2019 »

En deux mots:
Sur un coup de tête, une jeune femme décide de quitter la Suisse en direction du sud. Elle arrive en Galice, trouve refuge dans un village où elle est engagée comme serveuse avant que Tomás ne s’en saisisse. Suiza et lui vont alors apprendre à s’apprivoiser, à s’aimer.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

L’été meurtrier

Le premier roman de Bénédicte Belpois, va secouer les consciences. «Suiza» est une belle étrangère qui débarque dans un village de Galice, où elle va provoquer un séisme.

Quel choc! Une fois n’est pas coutume, je vais commencer par l’épilogue de ce terrible roman (dans tous les sens du terme). Sans rien en dévoiler, je vous dirai simplement qu’il vous surprendra et ne pourra vous laisser indifférent. Et si je vous en parle d’emblée, c’est parce qu’il est à l’image de tout le roman, très loin du politiquement correct, se jouant des codes et de la bienséance. S’il n’était signé par une femme, j’imagine même qu’on aurait volontiers taxé l’auteur d’«affreux macho».
Sauf que Bénédicte Belpois a plus d’un tour dans son sac pour torpiller ce jugement à l’emporte-pièce, en particulier une habile construction.
Mais venons-en au récit qui s’ouvre sur une première scène forte en émotions: Tomás vient d’apprendre qu’il est atteint d’un cancer et que ses jours sont comptés. De retour dans son exploitation agricole située dans un village de Galice, il choisit de raconter que les médecins lui ont trouvé une pleurésie et de continuer à travailler dans ses champs.
Quand il rejoint ses amis au bistrot, une surprise l’attend. Álvaro s’est adjoint les services d’une jeune femme qui a quitté la Suisse pour partir vers le sud et qui, après quelques pérégrinations va finir chez lui. Une serveuse dont il fait peu de cas : «Elle parle pas espagnol. Tu peux lui dire qu’elle est conne, elle comprend pas. Tu peux l’insulter, elle bouge pas d’un poil. La femme idéale, j’te dis.»
Celle qu’Álvaro a décidé d’appeler Suiza va subjuguer Tomás. Son innocence, son visage, ses cheveux blonds, son odeur vont le rendre fou. «J’étais comme un dingue. Un prédateur. J’avais envie de la mordre, là où les veines battent, et de ne lâcher son cou que lorsqu’elle aurait fini de se débattre. Me revenait en mémoire une scène similaire de renard étouffant une caille, la froideur scintillante de ses yeux patients et déterminés. Je me suis levé, au ralenti, tout doucement, pour la surprendre, la coincer au plus vite. J’avais au moins trois têtes de plus qu’elle, ça allait être facile.»
Comme Álvaro avant lui, il va prendre la jeune femme et l’installer chez lui.
Donnant la parole à Suiza, Bénédicte Belpois va retracer le parcours de la jeune femme et détailler son état d’esprit. Il n’y est nullement question de rancœur ou de colère mais bien davantage de se construire une nouvelle vie.
À force d’attentions et de persévérance elle va gagner le cœur de Tomás. Lui qui s’est retrouvé très vite marié et qui aura très vite perdu cette épouse décédée d’un cancer bénéficie en quelque sorte d’une seconde chance. Avant de partir à son tour, il veut offrir à Suiza un avenir, lui montre comment gérer la ferme, lui offre des cours d’espagnol, lui fait découvrir la mer, lui offre une garde-robe, encourage ses talents artistiques…
De cette rencontre d’êtres meurtris, Bénédicte Belpois fait une épopée tragique, un opéra en rouge et noir que l’on pourrait fort bien lire sur un air de Carmen:
L’amour est enfant de Bohême,
Il n’a jamais connu de loi;
Si tu ne m’aimes pas, je t’aime,
Si je t’aime, prends garde à toi.

Suiza
Bénédicte Belpois
Éditions Gallimard
Roman
256 p., 20 €
EAN 9782072825729
Paru le 07/02/2019

Où?
Le roman se déroule en Espagne, dans un petit village de Galice. On y évoque aussi le Jura français et suisse.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Elle avait de grands yeux vides de chien un peu con, mais ce qui les sauvait c’est qu’ils étaient bleu azur, les jours d’été. Des lèvres légèrement entrouvertes sous l’effort, humides et d’un rose délicat, comme une nacre. À cause de sa petite taille ou de son excessive blancheur, elle avait l’air fragile. Il y avait en elle quelque chose d’exagérément féminin, de trop doux, de trop pâle, qui me donnait une furieuse envie de l’empoigner, de la secouer, de lui coller des baffes, et finalement, de la posséder. La posséder. De la baiser, quoi. Mais de taper dessus avant.»
La tranquillité d’un village de Galice est perturbée par l’arrivée d’une jeune femme à la sensualité renversante, d’autant plus attirante qu’elle est l’innocence même. Comme tous les hommes qui la croisent, Tomás est immédiatement fou d’elle. Ce qui n’est au départ qu’un simple désir charnel va se transformer peu à peu en véritable amour.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com 
Blog Les livres de Joëlle
Blog La page déchirée 
Blog La bibliothèque de Delphine-Olympe
Blog Agathe the book

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Ici, les gens vont raconter n’importe quoi sur mon compte, après un fait divers pareil. N’importe quoi. Que j’avais ça dans les gènes, la violence et l’ennui, que j’étais bien le fils de mon père et que ça devait arriver. Ils vont raconter ma vie, même à ceux qui ne demanderont rien, ceux qui seront juste de passage, ceux qui viendront au village pour voir une connaissance, ou visiter la région. Mais personne ne sait vraiment l’histoire, à part Ramón. Agustina aussi, si je réfléchis bien, mais elle, elle ne pouvait pas être tout à fait objective, j’étais comme son fils. C’était surtout Ramón qui aurait eu le droit de l’ouvrir, parce que lui, il vivait presque avec nous.
Il a su le premier que j’étais malade. Un truc vraiment grave, une saloperie. Oui, c’est comme ça que ça a commencé, cette histoire, avec une bonne maladie bien dégueulasse.
Et sournoise, en plus, parce que je n’ai pas su tout de suite. Au début, je ne faisais que cracher et tousser, j’avais de la fièvre, j’ai cru que c’était une simple grippe. Je n’ai même pas arrêté de fumer. Don Confreixo m’a collé sous antibiotiques, mais ça ne passait pas. Je me sentais mal. Il m’avait envoyé aux urgences à Lugo au bout d’une semaine, et là j’ai eu droit au grand shampooing. Scanner des poumons, puis de tout le corps, grand ballet de docteurs qui venaient se disputer au pied de mon lit sur la poursuite du protocole, les examens complémentaires et le diagnostic, pendant que je m’agitais en pensant à la tonne de boulot qu’il me restait : les foins allaient débuter dans quelques jours alors qu’un de mes meilleurs tracteurs m’avait lâché, en plus des contrôles sanitaires qui s’annonçaient périlleux : il traînait encore en Terra Chá quelques cas de fièvre catarrhale qui nous plombaient les exportations. J’ai fini par me tirer contre avis médical, en leur demandant de transmettre à mon médecin, quand ils seraient enfin d’accord sur le diagnostic et la marche à suivre. Mais je sentais bien que ça craignait.
Le lendemain même, Don Confreixo m’a appelé, à la première heure, après la traite.
— Tomás ? Tu es rentré ? Il faut que tu passes ce matin, l’hôpital m’a appelé, j’ai tes résultats.
— Ça va pas être possible, docteur. Aujourd’hui j’ai le contrôle pour les troupeaux. Et il faut que j’aille à Orense pour un tracteur. Je suis déjà en retard.
— Ce n’est pas une question, Tomás, il faut que tu viennes, c’est impératif. S’il te plaît.
Ramón venait d’arriver, je courais vers le tracteur, j’ai dit « oui oui » pour me débarrasser de lui. J’étais juste énervé parce que je savais qu’il allait me bouffer une matinée de boulot.
Quand j’ai été devant lui, il a chaussé ses lunettes de vrai docteur et il a ouvert la bouche puis l’a refermée sans rien dire, après une grande inspiration. Il a fait le crapaud deux ou trois fois, ça m’a gonflé, j’ai dit très rapidement :
— C’est grave ?
— Oui.
— Un cancer ?
— Oui, il a répondu, cet abruti.
Franco. Il déglutissait avec difficulté et me regardait avec des yeux de lémurien aveugle, j’ai vite compris que pour la pommade et le décorum, il allait falloir que je m’adresse ailleurs.
— Il me reste combien de temps ?
Je l’ai dit sans y penser vraiment, parce que dans les films c’est toujours ce que l’on dit après une annonce pareille. Avec un visage angoissé. Le film passe en noir et blanc, les héros crispent les mandibules et susurrent des phrases bibliques dans un souffle que l’on pense être l’avant-dernier.
— Tomás, tu vas un peu vite en besogne ! On n’est pas là pour parler de survie, mais pour parler de guérison.
Ah, quand même, il se fendait d’un encouragement, l’assassin.
Je me regardais les mains, mes grosses paluches de paysan, je trouvais que j’avais les ongles encore assez propres malgré tout et je me demandais si j’allais avoir le temps de m’envoyer un rioja avant de retourner au boulot.
Ont suivi le protocole, les rendez-vous à prendre, ceux à honorer, Don Confreixo s’occupait de tout mais évitait de me regarder dans les yeux. Il tripotait mon dossier et se raclait la gorge à intervalles réguliers, téléphonait à des confrères pour m’obtenir fissa un rendez-vous chez un pneumologue renommé.
J’ai retrouvé Ramón au bar.
— J’ai une pleurésie. Il va sûrement falloir que je retourne à l’hôpital quelques jours, pour des antibiotiques, et des nouvelles radios, peut-être même une intervention. Demande à Alberto s’il peut venir te filer un coup de main, pendant que je serai à Lugo.
La ferme, c’était facile, le vieux savait aussi bien que moi ce qu’il fallait faire. Le plus dur, c’était la valise : je n’avais même pas de pyjama. Je couche à poil. Ou tout habillé, quand je suis trop bourré.
J’ai eu le temps pour le rioja. J’en ai même bu trois, pendant que le vieux me mettait au parfum pour les champs.
Ça a commencé comme ça, vraiment. Le reste, je vais essayer de le raconter simplement. Parce que si je suis un mec un peu primaire, je ne suis pas le psychopathe qu’on raconte. J’ai fait comme j’ai pu, mais ça m’est tombé sur la gueule et je ne vois pas bien comment j’aurais pu agir autrement.
J’étais presque heureux de venir à l’hôpital finalement.
Pour le pyjama, ça n’avait pas été un problème, je ne devais pas être le seul. J’avais pris mon air de gamin de douze ans qui n’a pas de gentille maman pour glisser un pyjama dans sa valise de colo et les aides-soignantes m’avaient filé, compatissantes, une grande chemise de nuit ouverte dans le dos. Mon voisin de chambre voyait mon cul chaque fois que je me levais pour aller pisser, alors que je tentais pourtant de tenir les deux pans volages avec ma main gauche. Mais comme en même temps je poussais la potence de la main droite, et que j’ai toujours été agile comme un dragster, je finissais toujours par montrer mes fesses, pour ne pas buter dans le lit, la porte, la chaise, sur tous les obstacles rassemblés là exprès pour me faire chier et me rappeler que j’étais trop grand, trop gros, trop con.
Aux blouses blanches, j’avais envie de dire: opérez-moi. Enlevez-moi tout ce qu’il est possible d’enlever: les poumons, le foie, la rate et le cœur. Je ne veux plus de cette chair avariée, dans laquelle pousse quelque chose d’abominable, contre ma volonté. Les médecins n’étaient pas tous d’accord, il leur avait fallu deux jours pour décider que oui, on finirait par me découper les côtes pour aller chercher cette merde qui me dévorait le poumon.
Même après l’intervention, je crois que j’étais bien. Je n’avais pas mal, on me shootait à heure régulière, plus la pompe de morphine qui distillait dans mes veines un bonheur comateux. On s’occupait de moi, il n’y avait pas à dire. Les infirmières étaient gentilles mais grosses et moches: pas une pour relever le niveau, même pas de quoi s’inventer une petite branlette. Elles n’avaient pas les porte-jarretelles et les décolletés provocants des revues porno, elles couraient partout et tout le temps et ne venaient que pour me retourner comme une crêpe et me laver le dos avec un truc qui puait, genre eau de Cologne premier prix. Ça les faisait kiffer de me laver le dos, je ne savais pas pourquoi, elles me demandaient toujours après si je me sentais «plus frais». Je trouvais surtout que ça me piquait, mais je ne disais rien, je ne voulais pas casser leur bel enthousiasme. Elles me lavaient le sexe aussi, mais avec les gants en plastique, sans blague, ça ne me faisait aucun effet.
À part ça, deux jours qu’il faisait beau, avec une chaleur d’enfer exceptionnelle, même pour la saison. Pas d’orages, je transpirais comme un bœuf sur mon alèse en plastique et je pensais à mes champs, merde… J’aurais pu faire les foins, normalement. J’espérais que Ramón allait commencer par les champs du coteau, c’était toujours là que c’était le plus mûr. Mais il le savait mieux que moi.
Je lui avais interdit de venir me voir, je préférais qu’il s’occupe de mes champs et je n’avais pas envie qu’il comprenne que j’étais plus malade que je voulais bien le laisser paraître. Il me connaissait par cœur, je savais bien qu’il aurait tout deviné. On n’ouvrait pas un mec en deux pour une pleurésie. »

Extraits
« Álvaro est parti à nouveau d’un rire gras et fort, qui a secoué Ramón de devant sa télé et l’a poussé à s’intéresser lui aussi à la conversation.
— De Suisse, tu dis ?
— Eh oui, mon gars, c’est ça, la mondialisation ! Avant, c’est ceux de chez nous qui partaient pour nourrir leur famille et travaillaient comme des esclaves pour un salaire de misère, mais maintenant, c’est les Suisses qui viennent en Galice pour faire fortune.
— Si les Suisses viennent faire fortune chez toi, Álvaro, ils sont pas arrivés!
Ramón s’est mis à glousser lui aussi comme un dindon en lui claquant sa grosse main d’étrangleur sur l’épaule. Belle brochette de vieux séniles.
La femme, cette Suiza, est revenue à la table avec un plateau et la bière.
— Pour juste une bière, le plateau, c’est pas la peine, s’est appliqué à gueuler Álvaro.
— Pourquoi tu lui parles comme à une mongole? a demandé Ramón.
— Dis donc, pépé, faudrait voir à écouter quand on cause ! Elle parle pas espagnol. Tu peux lui dire qu’elle est conne, elle comprend pas. Tu peux l’insulter, elle bouge pas d’un poil. La femme idéale, j’te dis.

« À nouveau, j’étais comme un dingue. Un prédateur. J’avais envie de la mordre, là où les veines battent, et de ne lâcher son cou que lorsqu’elle aurait fini de se débattre. Me revenait en mémoire une scène similaire de renard étouffant une caille, la froideur scintillante de ses yeux patients et déterminés.
Je me suis levé, au ralenti, tout doucement, pour la surprendre, la coincer au plus vite. J’avais au moins trois têtes de plus qu’elle, ça allait être facile. Je l’ai regardée avec une telle intensité qu’elle a fini par lever les yeux vers moi, enfin, une fois la bière et le verre posés sans encombre. Elle m’a paru instantanément effrayée. Je sentais qu’elle percevait mon désir, ma puissance, et que je lui faisais peur. Son inquiétude la rendait encore plus immobile, mon regard la clouait au plancher.
Tous les deux, nous ne bougions plus d’un pouce, sachant que le premier qui esquisserait un mouvement entraînerait une attaque ou une fuite irréversible. J’étais dans les starting-blocks, prêt à jaillir. »

« Je me suis enfui. Je suis monté dans mon tracteur, j’ai démarré en trombe et roulé jusque chez moi, ballotté par les ornières, bercé par le bruit du moteur. J’ai marmonné des mots sans suite, légèrement penché en avant, accroché au volant. Je n’étais pas moi-même.
C’est le chien aboyant de joie qui m’a tiré de mon monologue. J’étais arrivé dans la cour de la ferme depuis un moment, le moteur était éteint. Je lui ai filé une caresse furtive puisqu’il fêtait mon retour et j’ai grimpé quatre à quatre les marches en pierre puis en bois qui montent au grenier, sans voir le reste de la maison. Entre les toiles d’araignées, il y avait une petite fenêtre qui donnait sur la campagne environnante, c’était mon mirador. Tout petit déjà, je me réfugiais là, quand mon père m’avait grondé pour quelque bêtise d’enfant. J’avais placé un vieil escabeau sous le petit carré de ciel et maintenant je restais là à fumer, la tête dans la lucarne. Depuis cet observatoire, ma vue s’étendait sur toute ma campagne galicienne. Les champs à perte de vue, comme une houle verte et molle qui rappelait la mer si proche et pourtant invisible. Les eucalyptus, les gommiers bleus. La couleur bleu tendre des jeunes feuilles, le vert foncé qui vient plus tard. Quand le vent du matin se levait et faisait soupirer la forêt, c’était comme s’il y en avait deux en une. Bleue ou verte. Verte ou bleue. Selon sa force, c’était toujours différent. Si la brise agitait mollement les feuilles, c’était comme un grand banc d’anchois affolés, qui fuyaient devant les filets des pêcheurs, quand leurs ventres étincelants capturaient un rayon de soleil. Si la brise devenait vent, la forêt entière mugissait, et couraient alors dans les grandes branches et sur les cimes de fortes vagues bicolores, pleines d’écume, qui s’écrasaient contre le ciel. »

À propos de l’auteur
Bénédicte Belpois vit à Besançon où elle exerce la profession de sage-femme. Elle a passé son enfance en Algérie. C’est lors d’un long séjour en Espagne qu’elle a commencé à écrire «Suiza», son premier roman. (Source: Babelio)

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags:
#benedictebelpois #suiza #editionsgallimard #hcdahlem #roman #unLivreunePage. #livre #lecture #books #littérature #lire #livresaddict #lectrices #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #rentreelitteraire #rentree2019 #RL2019 #RentreeLitteraire2019 #LitteratureFrancaise #prixorangedulivre #primoroman #premierroman

Sujet inconnu

ROBERT_Sujet_inconnu

En deux mots:
C’est l’histoire d’un amour. D’une passion dévorante, enragée, toxique. Mais c’est aussi l’histoire d’une fille qui s’émancipe. Qui quitte ses parents et sa Lorraine natale. Qui découvre dans l’écriture un sens à sa vie. C’est un choc. Un cri de rage. Un cœur qui bat de plus en plus fort.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

La vie au rythme d’un cœur qui s’emballe

Bianca, Hope, Sujet inconnu. Trois romans en trois ans. Qui imposent Loulou Robert comme la chroniqueuse de sa génération. Car après l’amour, il ne reste que la littérature. La vraie passion.

Essayons une chronique à la manière de… À la manière de Loulou Robert. En phrases courtes. De quelques lignes tout au plus. De ce style si particulier qui donne un rythme syncopé à la phrase. Qui dit l’urgence, la frénésie, le besoin. Quelquefois la rage. Mais qui inscrit si bien la romancière dans notre époque où le SMS a remplacé la correspondance. Ce roman est écrit au rythme d’un cœur qui bat. Le troisième en trois ans, à un rythme «nothombien». Après Bianca et Hope voici donc Sujet inconnu. L’histoire d’une fille de l’Est qui n’imagine pas son avenir en Lorraine. Qui décide d’aller se chercher un avenir ailleurs. Comme dans Leurs enfants après eux de Nicolas Mathieu. Alors elle quitte un père entièrement concentré sur sa carrière de journaliste. Alors elle quitte sa mère qu’elle aime tant. Elle va «étudier» à Paris. En fait, elle se demande ce qu’elle fait sur les bancs de la fac. Elle a essayé de s’intéresser un peu à la chose mais a renoncé. Les cafés, la salle de boxe, les boîtes de nuit sont sa nouvelle université.
C’est là qu’elle fait des rencontres. C’est là qu’elle fait LA rencontre. Des atomes crochus qui se télescopent, se cherchent, s’unissent. Et quelquefois se rejettent, emportés vers d’autres univers. Car la tension persiste. Omniprésente. À l’envie de stabilité vient se heurter un quotidien difficile à appréhender. D’autant plus qu’une ombre s’avance. Le cancer. Qui se développe chez sa mère.
Un nouveau combat. Une nouvelle colère. Le cœur bat encore plus fort. S’emballe. Incontrôlable.
Les mots sont alors le dernier refuge. Les phrases qui s’alignent. Un besoin. Une nécessité. Les mots qui sont un exutoire. Qui font du mal et qui font du bien. Qui disent les émotions, qui disent les interrogations. Qui quelquefois apportent des réponses. Qui pansent les plaies. Qui ouvrent un horizon.
Une soif de liberté, d’absolu qui, on s’en doute, ne se satisfera pas de de demi-mesures. Quitte à se brûler, notre Icare vise le soleil.
On la suit dans son voyage. Intensément. Aveuglément.

Sujet inconnu
Loulou Robert
Éditions Julliard
Roman
252 p., 19 €
EAN : 9782260032465
Paru le 22 août 2018

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris ainsi qu’à Metz et dans le Grand-Est.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
J’avais huit ans quand j’ai su que je ne finirais pas mes jours ici. Qu’ici je ne deviendrais personne. Qu’ici je n’aimerais personne. Qu’ici, rien. Je ne ressentirais rien.
J’avais huit ans et j’ai décidé de partir un jour. J’ai choisi de ressentir. J’ai choisi de souffrir. À partir de là, je suis condamnée à cette histoire.
Sujet inconnu, c’est, dans un style brut et très contemporain, l’histoire d’un amour qui tourne mal. Entre jeux de jambes et jeux de mains, l’héroïne de ce roman boxe, court, tombe, se relève, danse, au rythme syncopé de phrases lapidaires et d’onomatopées. Plus la violence gagne le récit, plus on est pris par cette pulsation qui s’accélère au fil des pages. Un roman écrit d’une seule traite, d’un seul souffle, dans l’urgence de gagner le combat, dans l’urgence de vivre, tout simplement.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Actualitté (Anahita Ettehadi)
Publik’Art (Bénédicte de Loriol)
Blog L’Albatros (Nicolas Houguet)
Blog Domi C Lire
Le Blog du petit carré jaune 
Blog Entre les lignes (Bénédicte Junger)
Blog Les lectures d’Antigone 


Loulou Robert présente Sujet inconnu © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
« Je pensais que ma douleur me protégerait de toutes les autres. Je pensais être forte. Plus forte. Que toi. Que tout. Je pensais pouvoir tout arrêter. Partir avant. Avant quoi ? Toi. Toi, tu ne pars pas. Je pensais garder le contrôle. Être lucide. C’est le pire. J’étais lucide.
Je pensais beaucoup. J’avais des certitudes. J’avais tort.
Je devrais commencer par me présenter.
Ce qui vous intéresse est de savoir si cette histoire est vraie. Si la personne qui a écrit cette histoire a vécu cette histoire. Si son cerveau a vrillé comme celui du personnage. Pulsation cardiaque. Boum. Boum. Boum. Si ce cœur était réel. Si ce cœur était le mien. Cette question revient à chaque page. Chaque passage à la radio. Est-ce sa voix ? À la télé. Son visage ? Je pourrais parler à la troisième personne. Dire elle. Dire tu.
Je dis je. Cette histoire existe. Réelle ou pas. Elle existe. La réalité, on s’en fout. La réalité n’écrit pas d’histoires. Je. Tu. Il. Elle ne vit pas. Elle ne mange pas. Ne ressent pas. Ne baise pas. N’aime pas. Ne meurt pas.
Je ne veux pas être réelle.
Je ne veux plus savoir qui je suis.
Je ne sais plus qui je suis.
Je ne me présenterai pas.
J’ai une mémoire. Je sais d’où je viens. Nous venons tous de quelque part.
Ils l’appellent le Grand Est pourtant rien n’y est grand. J’ai toujours pensé que les plus sensibles venaient de régions merdiques. Ils ont ressenti le vide. L’absurde. Le sens de la vie, ils l’ont cherché. La vie aussi. La Creuse. La Meuse. De villes comme Vierzon ou Forbach. Où rester est synonyme de poison. Où les maisons sont des tombeaux. On a beau fuir. On ne renie pas sa mère. D’où je viens. Du ventre de ma mère. Du Grand Est.
J’avais huit ans quand j’ai su que je ne finirais pas mes jours ici. Qu’ici je ne deviendrais personne. Qu’ici je n’aimerais personne. Qu’ici, rien. Je ne ressentirais rien. Qu’ici je devrais survivre. Et pour survivre, il ne fallait rien ressentir. Qu’ici il n’y avait pas de couleurs. C’est gris. Tout. Le ciel, le sol et les visages. Tout est béton. Tout est dur et froid.
J’avais huit ans et un enfant m’a craché dessus dans la cour de récréation. Il m’a dit que j’étais bizarre. Il avait raison. J’étais bizarre. Pas bizarre en soi. Car être bizarre en soi, ce n’est pas bizarre. On est bizarre par rapport à quelque chose. Une norme. Et si ce garçon était la norme, alors oui, j’étais bizarre.
J’avais huit ans et j’ai décidé de partir un jour. J’ai choisi de ressentir. J’ai choisi de souffrir. À partir de là, je suis condamnée à cette histoire.
Celle que je ne voulais pas écrire. Pourtant, j’écris.

Extraits
« Ça vaut ce que ça vaut mais ma mère était la plus belle femme du Grand Est. Tous les mecs la désiraient et toutes les filles la détestaient. Elle n’avait pas beaucoup d’amis. Juste Frank, son vieux pote du lycée, fumeur à l’âge de quatorze ans. Frank est mort il y a dix ans. Le crabe. Parti en fumée. Ma mère a jeté les cendres dans la cour du lycée. Il était amoureux d’elle. Elle, de mon père. Ils sont restés bons copains. Et ensemble, ils descendaient des paquets de clopes aux terrasses des cafés, crachaient sur la région, et donnaient des notes aux passants. Les notes ne dépassaient jamais la moyenne.
Je n’ai qu’un vague souvenir de Frank. Il est plus comme une sensation. Il est un sourire de ma mère.
Frank n’appréciait pas mon père. Ce n’était pas qu’une histoire de jalousie. Il trouvait que ma mère méritait mieux. Par mieux, il ne pensait pas à lui. L’idée que ma mère puisse s’intéresser à un type comme lui était inconcevable. Il était plus petit qu’elle, plus jeune d’un an, et foutu comme une allumette. Frank avait hérité d’un gène qui l’empêchait de prendre du poids. Aucun muscle. Il était dispensé de sport. De plus, il était imberbe. On lui donnait quatorze ans. Même à sa mort, dans le cercueil, on lui donnait quatorze ans. Mais Frank avait du succès avec les filles. Il avait un truc que les autres n’avaient pas : l’humour. Pas de poils mais des fous rires assurés. Ma mère a survécu grâce à Frank. »

« J’étais assise sur mon tapis, adossée au canapé quand la porte s’est refermée. Je serrais Sam contre mon ventre et ma mère est partie. J’avais dix-huit ans et l’impression qu’on m’arrachait une partie de moi. Ma mère. Je ne l’ai pas retenue. Je ne me suis pas accrochée à son mollet. Je n’ai pas fait de crise. Je suis restée calme. Par amour, je n’ai pas pleuré. Par amour, j’ai dit que tout allait bien se passer. Que je serais bien ici. Bientôt, j’aurais des amis. Par amour, … »

À propos de l’auteur
Loulou Robert est l’auteure de Bianca (2016) et Hope (2017). (Source: Éditions Julliard)

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

50 chroniques de livre

Badge Critiques à la Une

Challenge NetGalley France 2018

Badge Lecteur professionnel

Tags:
#sujetinconnu #loulourobert #editionsjulliard #hcdahlem #roman #unLivreunePage. #livre #lecture #books #littérature #lire #livresaddict #lectrices #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #rentreelitteraire #rentree2018 #RL2018
#NetGalleyFrance #MardiConseil

Les embruns du fleuve rouge

LARBRE_les_embruns_du-fleuve_rouge

En deux mots:
Yannie, une jeune femme asiatique débarque inopinément chez Léon Le Glaouneg, au terme d’un long voyage du Vietnam en Bretagne. Elle transporte avec elle un lourd secret de famille qui va bouleverser le vieux loup de mer et le forcer à reprendre la mer.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

«Celle pour qui meurtrie aujourd’hui nous saignons»

De la pointe bretonne à Haïphong, Élisabeth Larbre a imaginé un premier roman autour d’un secret de famille, des envies de grand large et un drame poignant. La famille Le Glaouneg vous attend…

Tous les généalogistes vous le diront, les familles de marins sont particulièrement difficiles à reconstituer, surtout quand l’appel du large vous entraîne sur plusieurs continents et que la fidélité devient une notion étrangère face aux charmes exotiques. Yvon le Claouneg a pris la mer en 1946. Au sein de la légion étrangère, il part pour l’Indochine. Dans la baie d’Haïphong, il croise le regard de Rong-Sheng et décide de faire un bout de chemin avec elle. De leur union va naître Ha-Sinh qui n’aura guère le loisir de connaître son père qui n’a pu résister à l’appel du large et a abandonné sa famille.
Ha-Sinh va épouser Ru-Su. De cette union va naître Yannie. Élisabeth Larbre a choisi une scène forte pour commencer son premier roman en nous racontant l’arrivée inopinée de Yannie chez Léon Le Glaouneg. Comment la belle jeune fille a-t-elle réussi à gagner le Finistère et pour quelle raison a-t-elle entrepris ce périlleux voyage? C’est ce que Léon va finir par apprendre – et le lecteur avec lui – une fois qu’il aura réussi à apprivoiser sa surprenante visiteuse et que cette dernière trouvera la force de révéler son lourd secret. Car elle est gravement malade, comme Pierrick, le médecin et ami de Léon va rapidement le comprendre.
Et alors qu’en Bretagne on tente de soigner Yannie, les événements se précipitent au Vietnam. En nous proposant des allers-retours entre les deux continents, la romancière entretient le suspense et la tension dramatique.
Deux garçons découvrent le cadavre de Ha-Sinh dans sa boutique. Il s’est tiré une balle dans la tête. Vient alors le temps des questions et des remises en cause. D’autant que l’on apprend que Yannie a laissé une lettre avant de fuir…
En Bretagne, Pierrick meurt sans avoir pu soulager Yannie, si ce n’est du poids de son secret, des abus dont elle a été la victime. Comme un lion en cage, Léon va alors se sentir obligé d’agir, de venger celle dont il ignorait l’existence quelques temps auparavant et qui occupe désormais toutes ses pensées.
Retrouvant la symbolique du yin et du yang, Élisabeth Larbre va opposer le mal et le bien, le crime et l’amour, l’orient et l’occident, la guerre et la paix, le fort et le faible… Des oppositions quelquefois déséquilibrées et à l’issue incertaine…
Au bout de ce récit chargé d’orages et de violence, de rudesse et de folie on pourra trouver l’apaisement dans les vers d’Aragon qui accompagnent Léon durant son voyage. Le yeux de Yannie se confondent alors avec Les yeux d’Elsa – dont l’un des vers sert de titre à cette chronique – et nous touchent au cœur.

Les embruns du fleuve rouge
Élisabeth Larbre
Éditions Carnets Nord
Roman
176 p., 13,50 €
EAN : 9782355362880
Paru le 28 septembre 2018

Où?
Le roman se déroule d’une part en Bretagne, au bord des falaises qui surplombent la mer d’Iroise et d’autre part au Vietnam, à Haïphong.

Quand?
L’action se situe de 1946 à notre époque.

Ce qu’en dit l’éditeur
« “J’ai froid. Très froid”, dit-elle dans un français presque sans accent. Sa voix était lasse, mais néanmoins assurée. Léon, un peu gauche, recula de deux pas, la laissa entrer et referma la porte. Force était de constater que toute la chaleur de la pièce s’en était allée et que cette maudite bouillasse avait, par-dessus le marché, lessivé le plancher sur plus d’un mètre! Les yeux exorbités, rivés tantôt au sol tantôt à la ravissante frimousse de sa visiteuse, Léon vacillait entre fureur et hébétude… Continuer à la dévisager ne changerait malheureusement rien. Il décida d’aller raviver le feu. »
Après avoir beaucoup bourlingué, Léon s’est retiré du monde à la pointe du Finistère. Un soir de tempête, on cogne à sa porte. Il ouvre en grognant – c’est une jeune Asiatique, presqu’inanimée, qui l’appelle par son prénom. Avec Yannie, venue de l’autre bout du monde, Léon découvre l’histoire ténébreuse d’un demi-frère expatrié à Haiphong au Vietnam, d’une descendance, d’un cousinage, d’une autre culture pleine de personnages hauts en couleur, et du lourd silence cachant un affreux secret de famille.
À travers une intrigue pleine de rebondissements, tous les sentiments s’expriment: le mensonge et la violence de Ha-Sinh, le père de Yannie, la honte et la peur de celle-ci, mais aussi l’amour, l’amitié, l’humour. Naît aussi la force d’une attraction irraisonnée, celle de Léon pour ce pays lointain et inconnu…

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog Arts-chipels
Blog Missbook 

Les premières pages du livre
« Prologue
Ce temps de chien n’en finissait pas. Léon réajusta ses lunettes, enleva ses vieilles bottes, mit son ciré à capuche et sortit. La porte claqua derrière lui. C’était décidé, il irait l’enterrer à la Vieille croix d’Ar-Men, au pied du grand mimosa et face à la mer. Personne n’allait jamais là-bas. Trop venté, trop dangereux… Le ressac assourdissant qui gronde et semble jaillir de la falaise en aplomb. Ces monceaux d’eau salée qui s’abattent sur les rochers et butent avec violence contre la paroi, léchant et attachant des pans entiers de terre pierreuse avant de rejeter en hoquets moussus des vomissures meubles et brunâtres. Un décor à Vif, mais authentique et pur. Un décor à son image; pour ne pas l’abandonner.
Personne n’en saurait rien. Personne ne l’avait vue à part, bien sûr, ce brave Pierrick qui n’était plus là…
Mieux, personne ne la connaissait.
Mieux encore: ici, elle n’existait pas !

Léon venait tout juste de retirer la potée de la cheminée quand on frappa à la porte. Qui était l’empêcheur de tourner en rond qui venait le déranger à l’heure de la soupe?
Vivre à terre sans l’ondoiement rythmé et obsédant des risées lui demandait déjà un effort, mais devoir côtoyer cette gent si particulière, qu’il appelait désormais «les terriens», lui était devenu plus insupportable encore. Il avait choisi la pointe de l’Ar Pod-liv pour sa noirceur, son hostile âpreté, pour cet indicible je-ne-sais-quoi qui faisait d’ordinaire rebrousser chemin au plus téméraire des promeneurs.
La mer, le vent et lui. Nul besoin d’autre chose.
Le bout des doigts rougis, il s’empressa de poser la marmite sur la longue table en bois qui meublait, à elle seule, la pièce principale de son vieux penty. Le couvercle s’entrebâilla, laissant échapper un

Extraits
«Mais tous ces absents, chers à leurs cœurs, continuaient à emplir la maison: Yvon, Yannie, Ha-Sinh, trois noms dont l’écho ne cessait de frapper les murs de leur humble demeure et d’agiter leurs consciences…»

«Cette gamine était en âge d’être sa fille. Lui, qui n’avait jamais eu ni femme ni enfant et croyait s’en être préservé, se trouvait à son insu le protecteur de cette jeune femme à la beauté sauvage et à la fragilité désarmante.»

«Léon aurait voulu être des leurs… Il aimait ce pays. Il aimait ces gens. Il y avait tellement longtemps qu’il ne s’était pas senti ainsi à sa place en compagnie des hommes.»

À propos de l’auteur
Élisabeth Larbre habite dans les Côtes-d’Armor. En parallèle d’une carrière de biochimiste, elle a toujours cultivé une passion pour l’art, que ce soit par la pratique de la musique, du théâtre ou de l’écriture. Les Embruns du fleuve Rouge est son premier roman. (Source : Éditions Carnets Nord)

Portrait de l’auteur sur le Blog Femmes Histoire Repères

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags:
#lesembrunsdufleuverouge #elisabethlarbre #editionscarnetsnord #hcdahlem #roman #unLivreunePage. #livre #lecture #books #littérature #lire #livresaddict #lectrices #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #rentreelitteraire #rentree2018 #RL2018 #primoroman #premierroman