De pierre et d’os

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Lauréate du Prix du roman Fnac 2019.

En deux mots:
Quand le bloc de glace se brise, Uqsuralik se retrouve seule, séparée de ses parents. Elle doit alors apprendre à survivre en compagnie de quelques chiens. Elle va nous raconter son odyssée sur la banquise, dans le froid et la faim et sa quête, accompagnée des esprits du grand Nord.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Le testament d’Uqsuralik

Fascinée par les autres civilisations, Bérengère Cournut passe des Hopis aux Inuits. Avec «De pierre et d’os», elle nous raconte l’odyssée d’Uqsuralik, seule sur la banquise, et nous permet de découvrir ce monde aujourd’hui disparu.

«Un irrépressible besoin d’exploration romanesque», voilà comment Bérengère Cournut explique la naissance de ce roman aussi profond que poétique qu’elle porte en elle depuis 2011 et la découverte dans un livre d’art de «minuscules sculptures inuit en os, en ivoire, en pierre tendre, en bois de caribou… Je me demandais quel peuple pouvait produire des œuvres à la fois si simples et si puissantes.»
Pour mener à bien son projet, on soulignera qu’elle n’a pas lésiné sur la tâche, allant jusqu’à effectuer en 2017-2018 une résidence de dix mois au sein des bibliothèques du Muséum national d’Histoire naturelle où elle a notamment exploré les fonds polaire Jean Malaurie et Paul-Émile Victor, creusant les traditions du Groenland oriental et de l’Arctique canadien. J’ajouterais que son vœu d’offrir «une porte d’entrée vers l’univers foisonnant du peuple inuit» est plus qu’exaucé.
Le roman s’ouvre sur un épisode dramatique. La banquise se fracture alors qu’Uqsuralik, une jeune fille, se trouve à quelques mètres de l’igloo qui abrite les siens. Son père a juste le temps de lui lancer une peau d’ours, sa dent d’ours accrochée à un lacet. Outre le manche d’un harpon, il n’y rien sur son bout de glace, sinon des chiens et ce qu’elle porte sur elle.
Dans la nuit polaire, elle s’éloigne des siens, rongée par le froid, la faim et la solitude. Roman de formation, on va dès lors suivre Uqsuralik face à une nature hostile, essayant de survivre par la chasse et la pêche. Mais aussi par son esprit et c’est sans doute l’un des points forts du livre qui fait la part belle à cette part indissociable de la culture inuit, le chamanisme et les récits véhiculés par la culture orale. Le récit est entrecoupé de nombre de ces «chants», légendes ou prédictions, relation de faits divers ou modes d’emploi poétiques. C’est l’une de ces «visites» qui va sauver Uqsuralik au moment où elle décide de renoncer à lutter et se dit que la mort devrait maintenant venir la prendre. Mais son heure n’est pas encore venue.
Elle résiste et se bat jusqu’à ce que sa route finisse par croiser celle d’un groupe de chasseurs. Une rencontre qui va lui permettre de construire une nouvelle famille, de se trouver un mari, du moins le pense-t-elle. Il lui faudra toutefois pourtant déchanter. Un matin, à son réveil, elle constate qu’elle a été abandonnée. Seule Ikasuk, sa chienne, lui est restée fidèle.
Commence alors une nouvelle odyssée, rendue plus aléatoire encore lorsqu’elle se rend compte qu’elle est enceinte. L’épisode de la naissance de sa fille Hila est un autre épisode marquant de cette odyssée qui va suivre Uqsuralik jusqu’à sa mort et qui va progressivement nous dévoiler l’histoire, l’art et la manière de vivre d’un peuple qui est aujourd’hui frappé au cœur par le réchauffement climatique.
Avec ce roman lumineux Bérengère Cournut nous laisse aussi, en quelque sorte, un testament. Car contrairement à elle, j’ai eu la chance il y a quelques années de me rendre au Groenland et de constater que son récit est malheureusement un hommage à un peuple qui s’est tourné vers le «progrès». La banquise disparaît peu à peu, les Inuits se sédentarisent et doivent lutter contre le désœuvrement, l’alcool et la drogue. La chasse et la pêche font davantage partie du folklore que d’un besoin vital et les motoneiges ont largement remplacé les traineaux, au grand dam des chiens qui souffrent eux aussi d’étés de plus en plus chauds. Il est du reste symptomatique que le cahier de de photos qui accompagne l’ouvrage, avec notamment ce superbe portrait de Magito, jeune Inuit de Netsilik, dans le Nunavut (Canada) date du début de ce siècle.

COURNUT_Magito_portrait© Photo anonyme, 1903-1905 Bibliothèque nationale de Norvège

Mais cela n’en rend que plus précieux ce superbe récit, que le dessinateur Deligne dans le quotidien La Croix illustre de manière saisissante.

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De pierre et d’os
Bérengère Cournut
Éditions Le Tripode
Roman
219 p., 19 €
EAN 9782370552129
Paru le 29/08/2019

Où?
Le roman se déroule sur la banquise, entre Groenland et Canada.

Quand?
L’action se situe à l’époque contemporaine, il y a quelques années

Ce qu’en dit l’éditeur
Les Inuits sont un peuple de chasseurs nomades se déployant dans l’Arctique depuis un millier d’années. Jusqu’à très récemment, ils n’avaient d’autres ressources à leur survie que les animaux qu’ils chassaient, les pierres laissées libres par la terre gelée, les plantes et les baies poussant au soleil de minuit. Ils partagent leur territoire immense avec nombre d’animaux plus ou moins migrateurs, mais aussi avec les esprits et les éléments. L’eau sous toutes ses formes est leur univers constant, le vent entre dans leurs oreilles et ressort de leurs gorges en souffles rauques. Pour toutes les occasions, ils ont des chants, qu’accompagne parfois le battement des tambours chamaniques. » (note liminaire du roman)
Dans ce monde des confins, une nuit, une fracture de la banquise sépare une jeune femme inuite de sa famille. Uqsuralik se voit livrée à elle-même, plongée dans la pénombre et le froid polaire. Elle n’a d’autre solution pour survivre que d’avancer, trouver un refuge. Commence ainsi pour elle, dans des conditions extrêmes, le chemin d’une quête qui, au-delà des vastitudes de l’espace arctique, va lui révéler son monde intérieur.
Deux ans après son roman Née contente à Oraibi, qui nous faisait découvrir la culture des indiens hopis, Bérengère Cournut poursuit sa recherche d’une vision alternative du monde avec un roman qui nous amène cette fois-ci dans le monde inuit. Empreint à la fois de douceur, d’écologie et de spiritualité, De pierre et d’os nous plonge dans le destin solaire d’une jeune femme eskimo.
Édition augmentée d’un cahier de photographies.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com 
Le JDD (Marie-Laure Delorme)
Libération (Frédérique Roussel)
Les Échos (Alexandre Fillon)
Toute la culture (Marine Stisi)
Blog Le coin lecture de Nath 
Blog La soupe de l’espace 
Blog Girl kissed by fire 
Le blog de Argali 
Blog Lecturissime 

Le 19 janvier dernier, à l’occasion de la Nuit de la lecture, Bérengère Cournut a présenté son roman inuit De pierre et d’os à la Bibliothèque centrale du Muséum national d’Histoire naturelle. Elle était accompagnée de l’anthropologue Joëlle Robert-Lamblin, spécialiste de l’Arctique. La rencontre était introduite par Gildas Illien, directeur des bibliothèques et de la documentation. © Production remue.net

INCIPIT (Les premières pages du livre)
NOTE LIMINAIRE
Les Inuits sont les descendants d’un peuple de chasseurs nomades se déployant dans l’Arctique depuis un millier d’années. Jusqu’à très récemment, ils n’avaient d’autres ressources à leur survie que les animaux qu’ils chassaient, les pierres laissées libres par la terre gelée, les plantes et les baies poussant au soleil de minuit. Ils partagent leur territoire immense avec nombre d’animaux plus ou moins migrateurs, mais aussi avec les esprits et les éléments. L’eau sous toutes ses formes est leur univers constant, le vent entre dans leurs oreilles et ressort de leurs gorges en souffles rauques. Pour toutes les occasions, ils ont des chants, qu’accompagne parfois le battement des tambours chamaniques.

PREMIÈRE PARTIE  UQSURALIK
C’est la troisième lune depuis que le soleil a disparu derrière la ligne d’horizon – et la première fois de ma vie que j’ai si mal au ventre. Me décoller du corps chaud de ma sœur et de mon frère, me dégager des peaux qui nous recouvrent, descendre de la plate-forme de glace.
Sous son dôme, ma famille ressemble à une grosse bête roulée sur elle-même. D’ordinaire, je respire comme tous du même grognement de mon père, mais cette nuit une douleur me déchire et m’extraie. Enfiler un pantalon, des bottes, une veste – me glisser hors de la maison de neige.
L’air glacé entre dans mes poumons, descend le long de ma colonne vertébrale, vient apaiser la brûlure de mes entrailles. Au-dessus de moi, la nuit est claire comme une aurore. La lune brille comme deux couteaux de femme assemblés, tranchants sur les bords. Tout autour court un vaste troupeau d’étoiles.
La lumière faible et bleutée qui tombe du ciel révèle sous moi un liquide sombre et visqueux. J’approche mon nez de la neige : on dirait que mon ventre délivre du sang et des foies d’oiseaux. Qu’est-ce encore que cela ?
Penchée sur la flaque, je n’ai pas entendu le grondement au loin. Lorsque je sens la vibration dans mes jambes, il est trop tard : la banquise est en train de se fendre à quelques pas de moi. L’igloo est de l’autre côté de la faille, ainsi que le traîneau et les chiens. Je pourrais crier, mais cela ne servirait à rien.
L’énorme craquement a réveillé mon père, il se tient torse nu devant l’entrée de notre abri. Portant la main à sa poitrine, il me lance sa dent d’ours accrochée à un lacet. Il me jette également un lourd paquet, au bruit mat. C’est une peau roulée serrée. Le harpon qui l’accompagnait s’est brisé sous son poids. J’en récupère le manche, tandis que l’autre partie s’enfonce dans la soupe de glace. Disparaissant lentement, la flèche fait un bruit étrange de poisson qui tète la surface.
La silhouette de ma mère se dresse maintenant au côté de mon père. Ma sœur et mon frère sortent l’un après l’autre du tunnel de l’igloo. Nous ne disons rien. Bientôt, la faille se transforme en chenal, un brouillard s’élève de l’eau sombre. Petit à petit, ma famille disparaît dans la brume. Le cri de mon père imitant l’ours me parvient, de plus en plus lointain – jusqu’à s’éteindre tout à fait. Un silence lugubre envahit mes oreilles et me raidit la nuque.
Avant que le brouillard n’engloutisse tout, je ramasse l’amulette et la passe autour de mon cou. À quelques pas de là gît la peau roulée – c’est celle d’un ours. Par chance, mon couteau en demi-lune est resté dans la poche de ma parka. J’utilise son manche en ivoire pour dénouer les liens. Le harpon va me manquer cruellement. Mon père devait être ému pour rater un tel lancer.
Le brouillard qui sort de la faille s’épaissit à présent. La lumière de la lune n’est plus qu’un halo diffus. Je dois me diriger à l’oreille, en me fiant au bruit de l’eau et des glaçons. Le manche du harpon me sert à sonder la glace devant moi, et ne pas passer au travers.
Soudain, un crissement attire mon attention. Craignant un nouvel effondrement, je m’allonge et j’attends. Si une crevasse se forme sous moi, elle ne fera pas tout de suite la taille de mes membres écartés. Bizarrement, le bruit se prolonge, mais ne se déplace pas. On dirait que quelque chose remue quelque part. Ça grogne, ça souffle, ça fouit. Mon cœur se serre : et s’il s’agissait d’un esprit lancé à ma poursuite ? Et si la faille était l’œuvre de Torngarsuk ? Et si cet être maléfique abattait sur moi son énorme bras pour m’écraser comme un moustique ? Tout en sachant que c’est dérisoire, je rabats la peau d’ours sur ma tête. Et continue de guetter par en dessous ce qui se passe.
À quelques pas, la neige se soulève comme une vague. Un frisson d’épouvante me parcourt l’échine… pour finir en sursaut de joie : c’est Ikasuk qui se dresse devant moi ! La meilleure chienne de mon père. Elle et quatre jeunes chiens devaient être enfouis là, sous un monticule de neige, lorsque la banquise s’est fendue. Ils aboient. Le reste de la meute répond au loin, mais le vent couvre bientôt ces voix fantomatiques. Je suis seule – avec cinq chiens fraîchement sortis du néant.
Me relevant, j’observe les jeunes mâles. Ils ont une envie furieuse de sauter à l’eau. Je m’approche d’eux, je ne bouge pas, je ne dis rien. Ils me regardent d’un air sournois. Ils ont l’air de penser que j’y suis pour quelque chose, que cette situation est ma faute. Je m’avance pour leur faire face.
Soudain, l’un d’eux bondit vers moi. Je me jette sur un tas de neige pour lui échapper. Les autres grognent, les babines retroussées. Passé par-dessus ma tête, le chien a atteint l’endroit où je me tenais lorsque la banquise s’est fendue. Il est comme fou. Il grogne, il gratte, se déchire la gueule sur la glace. Il est en train de dévorer le sang coagulé qui s’est échappé de mon ventre.
Les trois autres mâles me scrutent désormais comme une proie. Je me lève brusquement et crie le nom d’Ikasuk. D’un bond, la chienne se place entre eux et moi. Le premier mâle, qui est de l’autre côté, me saute sur le dos. Ikasuk fait volte-face. Il y a des jappements, des grognements, des coups de dents. Enfin, un hurlement strident : la chienne a saisi la gorge de son adversaire entre ses mâchoires, du sang frais coule sur la neige. Sans relâcher son étreinte, elle fixe les trois autres d’un œil vif. C’est elle qui domine, prête à me défendre. Les jeunes mâles se rendent sans insister. Ils la regardent maintenant comme s’ils venaient simplement de jouer avec elle une bonne partie autour d’un os.

Extraits
« CHANT DU PÈRE
Aya aya !
La nuit est tombée
Nous avons marché
La banquise s’est brisée

Aya aya !
J’avais une fille
L’eau a ouvert sa bouche
Pour me l’enlever

Elle est seule
Avec une dent d’ours
Et quelques chiens
Je n’entends plus ses pas
Je ne vois pas son chemin

Ce matin, la banquise m’a parlé
Bientôt, bientôt le jour va se lever
Et dans une poche de nuit
Elle va trouver quelqu’un à qui parler
Et tout oublier

En attendant, nous sommes toujours son père
Nous sommes toujours sa mère
Nous sommes toujours sa sœur et son frère
Aya, aya !

On se retrouvera plus tard
Un jour, au fond de l’eau
Au royaume de Sedna
Aya, aya »

« Sur le bloc de glace, un ours était en train de chasser. Il avait probablement vu mon père, mais ne s’en souciait guère, étant donné qu’il était seul et sans chien. Le vent venait du large, et peut-être qu’il ne m’a pas sentie. En tout cas, désormais, nous étions deux près de lui.
Quand je suis arrivée à sa hauteur, mon père avait l’œil qui brillait. “Tu as vu cet ours la première, n’est-ce pas? Il est donc pour toi.” Me tendant son fusil d’une main, de l’autre, il a saisi la lance que j’avais ramenée. Son harpon sur le dos, il a sauté d’un bloc de glace à l’autre – jusqu’à atteindre la zone où se tenait l’ours. Dérangé, l’animal a plongé dans l’eau, mais sans renoncer à sa partie de chasse: il est remonté sur la glace quelques mètres plus loin. Mon père a alors armé son harpon et tiré dans sa direction, … »

« Jusqu’ici, j’avais toujours évité de penser à la façon dont ma famille avait pu survivre ou non à la fracture de la banquise.
Maintenant, je suis tourmentée. Ont-ils été engloutis vivants par les glaces? Ont-ils d’abord eu faim sur une plaque à la dérive? L’un d’eux a-t-il été broyé par la débâcle? Ou ont-ils eu la chance de disparaître tous ensemble dans une crevasse?
Les jours qui suivent, je ne demande plus rien. Mais chaque fois que je dois allaiter Hila en silence, des images me hantent. Sauniq cajole ma fille aussi souvent que c’est nécessaire pour elle et pour moi. Sa présence apaise les cris de cette enfant qui vient de naître et qui n’est jamais rassasiée, ni de lait ni de chaleur – allez savoir pourquoi. » p. 91

« En tirant ses cheveux
Ma petite mère Hila
A précipité la mort du Vieux
Et vengé son père
En t’associant de ton côté
À l’ étranger nommé Naja
Tu t’apprêtes à voyager au-delà
Des mondes perçus par la plupart d’entre nous
Uqsuralik, ma dernière-née
Ne dis à personne que ton initiation a commencé
Ou bien tes visions seront brouillées, emprisonnées
Uqsuralik, ma dernière-née
Ne dis à personne que les esprits t’ont visitée
Ou bien tes pouvoirs seront brimés, entravés
Les femmes puissantes
Encourent d’abord
Tous les dangers

Je dis merci à l’étranger
Qui a surgi un jour
Pour soigner Hila
Je dis merci
À mon gentil mari
Je dis merci à Naja »

« Dans la grande maison, la nouvelle de ma grossesse a égayé le cœur de la nuit. L’ivresse polaire était déjà palpable avant, mais mon chant a libéré une joie plus grande encore – et un besoin d’union des corps. Sans que le meneur des jeux ait besoin de formuler quoi que ce soit, les lampes sont éteintes, des silhouettes commencent à s’étreindre. Lors de ces nuits-là, maris et femmes sont échangés de bonne grâce. On tâte de nouvelles peaux, on goûte d’autres chairs, on hume des plis et des creux inconnus.
Les gorges roulent, les fesses glissent, les seins sautillent dans les paumes, les mains claquent dans les dos et sur les cuisses. C’est un moment où le groupe vit intensément et, parfois, des enfants longtemps attendus naissent de ces nuits-là. »

« J’ai sans cesse envie de rire et, lorsque je m’approche du rivage, j’entends les palourdes qui claquent sous la glace. Si j’avance seule sur la banquise, je perçois la mer qui bouge en dessous, je sais qu’elle rit avec moi. Cette
fois, j’en suis certaine: un enfant est là.
Au-dehors, je ne laisse rien paraître. Je n’ai rien dit à Naja, tant je redoute que le fœtus ne se soit pas fait en moi un habitat durable. »

À propos de l’auteur
Bérengère Cournut est née en 1979. Ses premiers livres exploraient essentiellement des territoires oniriques, où l’eau se mêle à la terre (L’Écorcobaliseur, Attila, 2008), où la plaine fabrique des otaries et des renards (Nanoushkaïa, L’Oie de Cravan, 2009), où la glace se pique à la chaleur du désert (Wendy Ratherfight, L’Oie de Cravan, 2013). En 2017, elle a publié Née contente à Oraibi (Le Tripode), roman d’immersion sur les plateaux arides d’Arizona, au sein du peuple hopi. Dans la même veine est paru en août 2019 De pierre et d’os, un roman sur le peuple inuit, pour lequel elle a bénéficié d’une résidence d’écriture de dix mois au sein des bibliothèques du Muséum national d’histoire naturelle, financée par la région Île-de-France. Entretemps, un court roman épistolaire lui est venu, Par-delà nos corps, paru en février 2019. (Source: Éditions Le Tripode)

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Au nom des nuits profondes

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En deux mots:
La drôle de vie d’une «babyboomeuse», d’abord soumise puis se voulant femme libérée, sous l’œil vengeur de sa fille qui s’est sentie deux fois abandonnée.

Ma note
★★ (bon livre. Je ne regrette pas cette lecture)

Au nom des nuits profondes
Dorothée Werner
Éditions Fayard
Roman
180 p., 17 €
EAN : 9782213704814
Paru en août 2017

Où?
Le roman se déroule en France, sans oublier l’évocation de séjours en Angleterre et à New York

Quand?
L’action se situe des années cinquante à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Au début, tout était à sa place. Comme dans les bonnes familles, en parfaite baby-boomeuse, sa mère était passée de fille à papa à femme au foyer. D’abord fière de sa grossesse, et puis désemparée par la maternité. Convaincue de l’infériorité intrinsèque de son sexe, absente à elle-même comme aux autres, elle passait son temps à se plaindre d’un quotidien qui ne valait pas le mal qu’elle se donnait pour le vivre.
Et puis tout a volé en éclats. Quelques années ont suffi pour faire basculer l’époque dans l’égalitarisme. Des femmes en tailleur pantalon deviennent cadres supérieurs, adieu victimes geignant au-dessus des casseroles, le mot « émancipation » est sur toutes les lèvres. Alors sa mère veut, comme tant d’autres, rattraper le temps perdu. Envers, contre tout et dans le désordre.
L’enfant n’a rien compris, mais elle a tout vu, tout entendu. Et un beau jour, une nuit, elle raconte sa version de l’histoire : ce destin de femme ensorcelée par l’appel de la liberté, à ses risques et périls. Une ode poétique et rageuse, un genre de fable, un roman d’amour trempé dans chaque époque traversée.

Ce que j’en pense
«Ton histoire lui a entaillé le cœur dès l’instant où elle est née.»
Selon l’adage, la vengeance est un plat qui se mange froid. Dorothée Werner nous en apporte une belle démonstration à travers cette diatribe adressée à sa mère, loin de toute complaisance, oubliant l’amour éternel qu’elle est censée devoir à sa génitrice, elle est tout à sa rage. «Alors on verra ce qu’on verra».
Et on ne tarde pas à voir. Déversant son fiel, lâchant sa colère en une adresse à la seconde personne du singulier, nous voilà emporté dans un monde pas si lointain où les jeunes filles, puis les femmes n’avaient pas le droit à la parole, où seules comptaient les apparences. Il suffisait « d’échafauder n’importe quoi pourvu que l’ensemble paraisse tenir debout: trahir. Trahir tout et tout le monde, trahir même un salaud, la vérité et aussi le mensonge. Trahir sans foi ni loi, puisque seuls les garçons faisaient leur droit ou leur médecine. On mariait les filles au plus tôt, le mieux possible, il fallait tenir son rang, et puis bon débarras. »
Un traitement jugé naturel qui semblait accepté par cette jeune fille qui passe de boîtes privées en boîtes à bac avec son incontournable jupe bleu marine. Après avoir essuyé les bancs des différents établissements scolaires, elle est envoyée en Angleterre comme jeune fille au pair « larbin chez les autres en attendant le mariage (…) Récurer les enfants des autres avant de se coltiner les vôtres, se faire la main domestique chez les Rosbifs, c’était la norme pour les cuisses de grenouille. »
Victime consentante, elle passe de «de fille à papa à femme au foyer». Et ne tard epas à mettre au monde un premier enfant. «Sentais-tu venir le gouffre qui te tendait les bras?»
Mais c’est alors que le roman bascule. La «parfaite babyboomeuse, absente à elle-même comme aux autres, convaincue de l’infériorité intrinsèque de son sexe» va se rebeller et faire voler en éclats toutes les belles conventions. Le féminisme sera sa nouvelle vocation, l’émancipation, les manifestations, le planning familial… Quitte à un oublier sa progéniture.
« Quelques années ont suffi pour faire basculer l’époque dans l’égalitarisme. Des femmes en tailleur pantalon devenaient cadres supérieurs, adieu victimes geignant au-dessus de leurs casseroles, le mot « émancipation » était sur toutes les lèvres.
Alors elle a voulu rattraper le temps perdu, envers, contre tout, et dans le désordre.
Son enfant n’a rien compris mais a tout vu, tout entendu. Et il fallait bien qu’un jour elle raconte sa version hallucinée de l’histoire: le destin d’une femme ensorcelée, comme tant d’autres de sa génération, par l’appel de la liberté. À ses risques et périls. »
On sent Dorothée Werner meurtrie pour ne pas dire déboussolée face à ce revirement. Mais existe-t-il ce chemin médian qu’elle semble appeler de ses vœux, celui qui voudrait qu’une mère ne soit pas forcément aliénée, celui qui ferait de la working girl une femme affranchie… La narratrice de ce court mais virulent roman devrait méditer ce conseil de Lena Dunham : « Une grande part du combat féministe est de donner aux autres femmes la liberté de faire des choix que l’on n’aurait pas forcément fait pour soi. »

Autres critiques
Babelio 
ELLE (entretien avec l’auteur)
Blog Culur’Elles (Caroline Doudet)

Les premières pages du livre
« Tu as tout oublié.
Avec tes camarades, tu te jetais sur le grand portail noir chaque samedi, les poumons emplis d’un fol espoir, le cœur soulevé par l’éblouissante rumeur d’une épiphanie, prête à tout casser. Midi. Sac sur l’épaule, cheveux lâchés et tempes bouillantes, tu guettais la voiture qui, l’adulte qui, les bras qui, loin d’ici, te soulèveraient le temps d’un week-end, ailleurs vers d’autres plaines, au bord d’autres lacs. L’oubli en rafale détruirait les souvenirs. Tu guettais le moindre souffle, tu guettais la force et le baume. Réfectoire, hauts murs de prison, dortoirs javellisés, solitude claquemurée, les cauchemars valseront, qu’on n’en parle plus. Un vol de moineaux : les voitures freinaient. Fenêtres baissées, « Ma chérie », baisers vifs, « Viens mon Paulo », brèves étreintes. Les portières claquaient, « Ta sœur t’attend », clac, « Mon cher petit vieux », clac, pique-nique au programme, cinoche pour les plus chanceux, clac clac, ça redémarrait dans le chaos. Chacun s’évaporait, et puis toi rien. La suie blanche du silence retombait sur la scène soudain glacée. Aujourd’hui encore tu es sur ce trottoir à attendre, avec tes joues rondes de l’enfance éternelle et ton bon cœur qui n’en démord pas. D’où vient ce mystère que l’espoir ne t’a pas quittée ? Tu courais te cacher sous le grand escalier de pierre, à l’entrée de l’institution. Souffle suspendu, tu fouillais encore le murmure de la rue. Un signe, quelque part ? Les gravillons blanchissaient ta jupe bleu marine. Ils piquaient de points rouges tes paumes qui les broyaient. Pour toi personne ne viendrait jamais vraiment. Mais renoncer à croire, plutôt crever. L’œil mauvais, tu t’obstinais. Crispée sur le moindre embryon de bruit, une comptine montait en toi comme une menace, tu fredonnais salement La P’tite Hirondelle. « Qu’est-ce qu’elle a donc fait », soudain la rumeur d’une autre voiture s’approche et te voilà à nouveau aux aguets. Un coup de vent dans les branches de l’arbre, « trois p’tits sacs de blé », l’engin passait son chemin. « Trois p’tits coups de bâton », mâchoires serrées, goût de cendre sous la dent, tu laissais tomber les paroles, la chanson devenait muette. Comme tous les enfants qui toujours viendront, l’enfant à venir sera comme toi à jamais : entièrement tendue vers l’espoir jamais réalisé, vers l’amour qui ne vient jamais par où on l’attend, certaine pourtant, certaine en dépit du bon sens, qu’il était là quelque part, mais où bon sang ? La cloche sonnait et tout continuait. Ou plutôt rien, rien ni personne. Le réel s’obstinait. Tu n’avais pas d’existence, tu n’étais que ce qu’on en pensait. Comme tous les samedis à la même heure, un caillou blanc. Une bonne sœur grasse trottinait vers toi en te houspillant, une oie épaisse empêtrée dans sa robe sombre, des miettes encore collées au coin de la bouche : « Ah te voilà, toi. On t’a déjà dit de ne pas sortir sans autorisation. Rentre ici. Tu te crois où ? »

Extrait
« Comme un siècle auparavant, comme dans des centaines d’années, le vent agite en tous sens l’or sombre des genêts. Vous buvez à la santé du monde, vous trinquez à la grâce et au grand n’importe quoi des Hommes, aux blessures s’évanouissant dans les rafales.
Sous tes doigts, tu sens la pulpe ridée de ta peau. Tu as huit ans, tu as cent ans. Tu sais que le passé n’est qu’une fable, une fantaisie amère. Que la vérité, comme le sens de nos vies, est un torrent de montagne qui toujours se dérobe, coulant entre les cailloux de lave, se diluant dans la nuit. Que seul existe, d’ici on le voit à mille lieues à la ronde, un monde où ce qui brûle l’horizon court aussi dans les veines du moindre bouton d’or. Qu’un reste de l’amour blessé et blessant des mères demeure à jamais dans les lames de lumière poignardant les nuages.
Tu sais aussi maintenant, après « Papa », Dieu et les autres, comment tombe un très vieil arbre au terme de plusieurs siècles d’une vie flamboyante. Sa chute fait un bruit de craquement terrifiant. Un long silence sidéré fige la forêt. Il renvoie au sol une immense quantité de matière vivante, qui le nourrira pour des siècles et des siècles. Pour la première fois, le vide béant laissé par l’arbre permettra au jour de pénétrer le sous-bois. Une clarté inédite déboulera alors par flots continus, donnant à des milliers de formes de vies nouvelles la possibilité d’éclore. Comment ton enfant avait-elle pu grandir en trouvant, dans les recoins de son propre corps, tes sensations les plus intimes ? Pouvait-elle raisonnablement traverser en ton nom la colère, la rage et la haine dont tu n’avais jamais voulu, ô mère, ô toi la Femme et l’Enfance, tes colères et tes chagrins innommés, tes regrets et tes bouquets de violette, toi qui étais sa sœur et sa fille en même temps que sa mère, et qui se sera débattue comme toutes les sœurs et les filles en même temps que les mères? Elle avait écrit en vain. Elle avait trahi en vain. Ton mystère est intact. Un jour, la mort transformera ta vie en un destin français, mais c’est encore trop tôt : pour l’heure tu fumes dans le grand vent, ton vieux cœur tout content, et une petite cantate monte vers toi. Obsédante et maladroite, si mi la ré, si mi la ré, si sol do fa. Une petite prière, mais sans un signe de croix. »

À propos de l’auteur
Née en 1969, Dorothée Werner vit à Paris. Elle est grand reporter au magazine Elle.
Après avoir publié A la santé du feu, un premier récit d’une grande force, elle a récidivé en 2015 avec Kouri et en 2017 avec Au nom des nuits profondes. (Source : Babelio)

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