Implosions

YARED_implosions  RL-automne-2021

En deux mots
Au moment où une énorme explosion déchire Beyrouth, la narratrice est en consultation chez un thérapeute de couple. Si la déflagration donne au couple un répit, la crise s’intensifie dans le pays. Chacun cherche une solution pour éloigner le drame, entre rage et fuite, résignation et espoir…

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Quand tout s’effondre

Hyam Yared était à Beyrouth le 4 août 2020, lorsqu’une explosion a ravagé la ville. Les mots ont alors servi à atténuer le choc, à tenter de comprendre et à esquisser un avenir possible.

Le 4 août 2020 à 18h 07. Une date qui restera à jamais gravée dans la mémoire de centaines de milliers de Libanais. Car ils auront vécu l’apocalypse et survécu à l’explosion du port de Beyrouth. Leur «ground zero». Un an plus tard, et alors que la situation du pays est toujours aussi chaotique et que l’enquête semble être au point mort, Hyam Yared apporte un témoignage émouvant autant qu’une analyse implacable. Au moment de la déflagration, elle était en consultation chez un psy avec son mari Wassim pour tenter de sauver son couple qui traversait lui aussi une crise. Elle s’est retrouvée propulsée par le souffle, puis s’est réfugiée sous le bureau, craignant une nouvelle explosion de ce pensait alors être un attentat. Mais c’était bien pire.
Les voilà unis dans la tragédie, brisés mais soudés. «Les couples ne se font plus la guerre dans les pays en guerre. La survie l’emporte sur les litiges et l’empathie renaît de l’inexorable: un avenir commun à bâtir malgré tout.»
Passés les moments de sidération, il se rendent compte de l’ampleur du drame dans un pays déjà exsangue. En ce «jour 1», il faut d’abord parer au plus pressé, prendre des nouvelles de la nounou qui gardait leurs enfants, essayer d’avoir des nouvelles de la famille et des proches. Le retour du réseau téléphonique étant de ce point de vue une bénédiction. Il est maintenant temps de s’organiser en mode survie.
Car il ne peut être question de vivre normalement dans ce pays miné par des années de guerre, puis par des politiques claniques, une administration déliquescente et un système bancaire défaillant où seule la fresh money permet encore d’effectuer des transactions.
Du coup, ils sont nombreux à ne plus trouver l’énergie de rester. «Même la main-d’œuvre étrangère retourne dans son pays d’origine, où la misère a soudain des relents de paradis. À chaque coup de fil, j’ai le cœur qui saigne. On part. Ce pays est fini.»
Le drame du port aura été pour de nombreux libanais le coup de trop. Ceux qui choisissent tout de même de rester conservent un semblant de fierté nationale, se disent qu’il doivent reconstruire une fois encore un pays déjà écartelé entre des communautés et des convoitises diverses. Des conflits d’intérêts qui traversent aussi la famille de Yassim.
Après avoir choisi de rester, il faut essayer de comprendre, de savoir ce qui s’est passé et pourquoi. «La vérité, évidemment, devra s’extirper d’un patchwork de mensonges où chaque version couvre celle des autres».
La quête de Hyam Yared n’omet rien des doutes qui l’accompagne. C’est ce qui donne sa force au livre et permet au lecteur d’en comprendre les enjeux. En mêlant les difficultés intimes d’un couple à la souffrance d’un pays, on comprend combien les grandes questions géopolitiques sont extrêmement liées à ces conflits intérieurs. L’espoir naissant en quelque sorte de l’écriture, parce qu’en posant les mots sur la peur, la colère, les problèmes, on peut déjà avancer. Les quatre jours qui ont suivi le 4 août et qui forment la trame de ce livre ne livreront aucun remède, ni au couple, ni au pays. Mais ils nous auront permis de comprendre ce qui se joue là. Et c’est déjà une première victoire. Un début de chemin vers l’espoir, si ténu soit-il.

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Beyrouth, le 4 août 2020, après l’explosion dans la zone industrielle du port qui aprovoqué une onde de choc qui est loin d’être apaisée. Cet événement est au cœur du roman de Hyam Yared. © Photo DR

Implosions
Hyam Yared
Éditions des Équateurs
Roman
270 p., 18 €
EAN 9782382841174
Paru le 18/08/2021

Où?
Le roman est situé au Liban, principalement à Beyrouth.

Quand?
L’action se déroule du 4 août 2020 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Affranchie, mère de famille remariée, la narratrice veut vivre tout avec intensité, ici et maintenant : l’écriture, le désir, la maternité. Sauver sa peau comme son amour pour son compagnon. Lui s’essouffle à la suivre. On ne marie pas une « centrale nucléaire » à une « éolienne ».
Le 4 août 2020 à dix-huit heures et sept minutes, elle se voit propulsée sous le bureau de sa psychologue, à Beyrouth, avec son mari et sa thérapeute. Une explosion d’une puissance proche de celle d’Hiroshima sème l’apocalypse. Tout est à terre. La thérapie et les règlements de comptes loufoques du couple aussi. La scène, irréelle et cocasse, draine avec elle les vieux traumas hérités d’un pays exsangue, lacéré par les crises économiques, migratoires, politiques. Dans un monde dévasté par la pandémie, où les rapports humains ont été asséchés par les nouvelles technologies, la création s’avère une consolation.
À bras-le-corps, Hyam Yared nous offre un récit où se confondent jusqu’au vertige la déflagration de la vie urbaine et intime, le déchirement entre l’exil et la résignation, le Liban et la France, la loyauté et la fuite. Dans un style gorgé d’humour, elle nous transmet sa rage de vivre et nous offre un récit flamboyant sur le féminisme, la sexualité, la dinguerie de notre époque. Un souffle jubilatoire !

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Goodbook
France Inter (Le grand entretien)

Les premières pages du livre
« 1
Le 4 août 2020 à dix-huit heures sept, peut-être huit ou neuf – les minutes varient –, il faisait beau. J’étais en vie. À quatre pattes. À genoux. Propulsée par le souffle. Mise à terre. Avec mon mari. La thérapeute. Sous le bureau. En attente de la troisième déflagration, la quatrième, la cinquième.
Des vidéos déferlent déjà sur les écrans. Un champignon de fumée, des gravats, des voitures. Des vitres explosées.
Une fraction de seconde a suffi : Beyrouth n’est plus que la trace d’elle-même.
Nadine K., la thérapeute, saigne du front. Je cherche à tâtons mes lunettes. Nous nous serrons les uns contre les autres. Mon mari s’enquiert de moi avec insistance.
— Ça… ça… ça… ?
— Oui… oui… ça va.
Un instant plus tôt, il prenait à témoin Nadine, détaillant nos rapports déliquescents. Liste de non-dits imputés à ma noirceur. Je l’avais interrompu. Les couleurs sont des clichés. La noirceur n’est pas noire. Il ne s’était pas laissé démonter. Il disait que mettre de la joie dans mon cœur était un travail de forçat. « C’est comme aspirer à la paix dans cette région du monde. Ma femme est d’un pessimisme à désespérer Sisyphe. Rien de moins érotique. Il est impossible de désirer des branches sèches. Toujours changeantes. Ses humeurs varient d’une zeptoseconde à l’autre. » Nadine le regardait avec une expression de thérapeute. Il avait renchéri.
— Impossible de former un couple dans ces conditions. Ma femme est une prête-à-partir. À angoisser. Tout déteint sur son humeur. La situation politique. La parution d’un livre. Anticiper l’écriture du prochain. Un avenir précaire. Le Liban. La région. Le désir. Nos parentalités. Le quotidien. Les enjeux régionaux, la dévaluation de la monnaie locale, la cherté de la vie, le contrôle des capitaux, les couches tectoniques de l’Histoire, sans compter le survol quotidien de notre espace aérien par les drones, les avions, les mouettes, les moustiques.
Nadine s’apprêtait à lui répondre quand la déflagration nous a surpris. Je n’ai pas eu le temps de réagir. Tout s’est rétréci puis s’est dilaté. Organes, veines, orbites, corps, discorde, amour, vieux reproches rouillés. Tout a éclaté dans des brisures de verre et de tôle déglinguée. Le désir, n’en parlons pas. Il y a longtemps qu’il a volé en éclats.

2
À 18 h 08, Wassim a déployé son bras comme un goéland blessé pour me protéger des morceaux de verre. Blottie contre son épaule, j’aurais aimé renouer avec les prémices de quelque chose. Sentir à son contact un frémissement infime. Et si tout pouvait renaître ? « Le désir ne meurt jamais, disait ma grand-mère. C’est le vivifier qui nous retient de perdre sa trace. »
Depuis des mois, une atonie avait gagné ma peau. J’avais Beyrouth entre les jambes. Sous un ciel balayé de drones, nos draps ne s’imprégnaient plus du parfum de nos corps, de nos cheveux, de nos sexes vidés d’être trop pleins, de ce qui reste du fumier de nos êtres. Plus le moindre embryon de désir brut, érotique ou littéraire derrière les murs clos de nos chambres.
Entre une thawra d’octobre à l’agonie, une crise économique et la pandémie, notre couple partait à la dérive. Wassim en télétravail ne s’habillait plus qu’en survêtement tandis que je traînais en pantoufles doublées d’un velours hideux. Deux tue-désir sous un même toit. Nous nous regardions : manchots paralytiques, amnésiques des premiers gestes susceptibles de réanimer une étincelle dans le bois mort de nos corps. Rien ne germait. Pas la moindre pulsion sexuée, asexuée, cérébrale ou littéraire. Pour alimenter des fleuves, il faut se sentir exister, comme il faut pour un pays habiter ses frontières. Juste un peu. A minima. Pas la force de ressusciter une seule braise. Pas envie de vivre ni d’écrire. De renouer avec la moindre joie, même indécente. Un reste d’insouciance.
De crise en crise, il est désormais évident que les peuples n’appartiennent pas tous à des pays lambda. « C’est quoi, un pays lambda ? » m’a demandé Asma, quatrième d’un gynécée de cinq filles. Les pays lambda sont épargnés par la guerre depuis si longtemps que leurs peuples en ont perdu la mémoire de la souffrance. Ici, nous ne vivons pas dans un pays lambda. Ici, nos passions nous déchirent, nous poussent à compatir ou tuer. Céder à la violence ou secourir son prochain. Se laisser toucher par la tendresse, enfouis sous les cendres. Nos gouffres pleins à ras bord de cette consolation profonde comme un trou où il n’y a rien. Tout juste une humanité – pire ou meilleure – jaillie de ces contradictions dont le monde « enrichi » semble devenir amnésique.
Patauger dans la survie, être unis dans la tragédie, pourtant prêts à tout lâcher, nos conjoints, nos proches, nos voisins, ici, nous savons faire. Brisés mais soudés, à l’image de cette société en passe d’imploser et qui pourtant résiste. À l’image de mon couple. Je me retiens d’établir le lien. De toute manière, Asma sait que certains soirs nos voix couvrent le bruit des avions mais cela ne nous interdit pas le lendemain de sourire. Rien n’empêche. Les couples ne se font plus la guerre dans les pays en guerre. La survie l’emporte sur les litiges et l’empathie renaît de l’inexorable : un avenir commun à bâtir malgré tout.

3
18 h 09. Nous sommes à terre comme deux taureaux de combat. Une thérapie n’a plus la même gueule, vue d’en bas. La hiérarchie, le couple, l’ascendance, la thérapeute. Huit mois plus tôt, je m’étais résignée au départ inopiné de sa collègue chez qui nous avions initialement entamé une thérapie de couple. Son cœur alourdi par les aléas de ce pays avait lâché. Elle n’avait plus eu la force de poursuivre ses activités. Avec la crise sécuritaire, sanitaire, politique et économique, le quotidien ne lui était plus clément. Être binational offre des options. Elle l’était. Entre partir ou rester, son choix fut vite fait. Pour solde de tout compte, elle envoya des textos à ses patients : « Je suis désolée, mais je me trouve contrainte de rejoindre ma sœur en Grèce avec mes labradors. Je ne reviendrai pas. Les temps sont risqués et le Liban trop condamné. »
La voix de Nadine cogne dans mes tempes. Son regard vrille. Son habituelle sérénité a laissé place à une expression de bête traquée. Attentats à la bombe, obus, abris, bombardements, lui sont inconnus. Tenue à l’écart de la guerre par des parents exilés en Europe dès le début des affrontements, en 1975, elle ne connaît du Liban que sa nostalgie mythifiée et la soif d’un retour vers un territoire fantasmé qu’elle a été, la seule sur une fratrie de trois, à assouvir en s’installant au Liban en 2018.
À quinze kilomètres à vol d’oiseau de l’explosion, tout a vacillé. Nadine crie, les deux mains sur les oreilles pour ne plus entendre le bruit de cette guerre alléguée par ses parents à demi-mot pour justifier leur départ dès les premières escarmouches. « C’est… c’est ma première explosion ! » Je la trouve chanceuse de bredouiller. Mon sang-froid est une mémoire rance. J’aimerais bien perdre mes réflexes. Céder à la panique. Ne pas être si familière des peurs verminées.
Dégagée de l’étreinte de mon mari, je l’ai enlacée. Elle en lotus. Moi à quatre pattes. Mon mari se dirige vers la sortie.
— Le corridor ! Vite !
Vivre dans certains pays engage des compétences allant des premiers secours jusqu’à des notions poussées d’ingénierie ou de repérage des pièces les plus sûres en cas d’attaque. Un vieux conseil hérité de nos parents : « À la première déflagration, dirigez-vous loin des vitres, vers la pièce la plus enclavée possible, sans mur donnant sur la rue. Attendez la deuxième, puis courez aux abris. C’est d’un point à l’autre que la mort vous surprend ! » Chacun a les berceuses qu’il peut.

4
Nous avons suivi Wassim en file indienne, ignorant tout du dehors. La ville transformée en une corrida où se joue une nouvelle tauromachie, le destin de ce peuple voué à la mise à mort sans connaître le visage de ses toréadors. La fuite pour l’heure est une question d’arrière-train. Celui de Wassim dans le nez de Nadine, le sien dans le mien, le mien dans le vide. Nous rampons, insensibles aux verres qui crissent sous nos paumes. Une douleur me paralyse. Encore ces flatulences dues au stress ou à l’asthme. Les diagnostics sont incertains. Depuis des mois, chaque spécialiste y va du sien. Le gastro-entérologue l’attribue au stress. Le pneumologue, à une aérophagie due à des crises d’asthme. Wassim a déjà disparu, suivi de Nadine. La crampe me cloue. Mon rythme cardiaque s’accélère. Je le sens dans mes tempes. Mes côtes. Il se répand, liquéfié comme de la lave. Mon cœur bat de plus en plus. Ma peau se distend comme la ville. J’ai l’impression d’exploser. Le médecin m’avait prévenue : « Vous avalez de l’air qui n’arrive pas aux poumons mais va directement se loger dans vos intestins. » Comment digérer du vent ? Au début, Wassim avait paniqué. Puis il s’était mis à en rire. À me proposer des solutions. Des pompes à air. Comme pour les pneus des vélos. D’autres fois, d’avancer à propulsion. Parfois je le trouve vulgaire. Le médecin me conseille des séances de yoga pour apprendre à respirer. J’inspire. J’expire. Jusqu’à ce que la crampe me lâche. Elle est moins tenace que les avions dans le ciel. Je rattrape Nadine dans le corridor. Elle vient de déboucher avec Wassim sur des toilettes sans fenêtre au milieu de la clinique.
Nadine saigne du front. La blessure est superficielle, mais la vue du sang me fait oublier mes coliques. Je pense aux deux petites. J’en oublie presque Soraya, la troisième, rentrée précipitamment de Suisse juste avant le confinement du mois de mars 2020. Je me relève, rebrousse chemin, enjambe les débris et récupère mon téléphone. Son écran ébréché ne m’empêche pas de joindre Gilberte, notre nounou embauchée à mon septième mois de grossesse, sous l’emprise de la panique. L’idée de me retrouver seule avec un nourrisson à quarante ans, après en avoir déjà eu trois dans la vingtaine, me terrifiait. Je n’en dormais plus les nuits. C’était il y a sept ans.
Il m’avait semblé légitime – voire exigible –, en acceptant de passer de trois enfants à cinq, de négocier une nounou à plein temps. À en croire l’AFP et un rapport paru en 2018, je suis une personne « polluante » puisque, avec un enfant de moins seulement par femme, l’humanité réduirait considérablement l’impact sur les émissions de CO2. J’en ai parlé à Nadine. Wassim a toujours une réponse sous le bras. « Tu n’as qu’à voyager moins », m’avait-il dit, toujours aussi convaincu que chacun de mes déplacements creuse chez Petit Chou une plaie d’abandon. Il pense que les mères sont irremplaçables.
— Pas plus que les pères, lui dis-je.
— Oui, mais les petites ont besoin de toi.
La tête de Nadine va de l’un à l’autre comme celle d’un spectateur sur un gradin de Roland-Garros. Droite, gauche. Gauche, droite. Plus de reproches qui tiennent. Plus de débats sur l’idée saugrenue que les porteuses d’utérus sont plus à même d’assumer les charges relatives à la parentalité que les pères. Dans le couloir de la clinique, on est déjà plusieurs. Nous avons été rejoints par trois kinés, une orthophoniste, deux psychiatres et leurs patients, eux aussi refoulés hors des salles polyvalentes. Je crois reconnaître Anna. Wassim aussi. Il me regarde et me chuchote :
— Tu savais ?
— Quoi ?
— Qu’elle se fait suivre aussi ici ?
Je bredouille rapidement « aucune idée ». Il n’y a pas de blessés à part Nadine et dans la rue les alarmes sonnent à tue-tête.

5
Anna est aussi étonnée de nous voir que Wassim. Nous aurions dû nous concerter pour nos rendez-vous. Je ne la savais pas au Liban. Elle vit entre Beyrouth et Cracovie, où elle élève seule ses enfants. Wassim me soupçonne de lui avoir confié que nous consultons, que notre couple est en crise, que plus rien ne va. Il tient aux apparences. Comme ce pays feint la frénésie pour tenir debout. Anna est mère célibataire. C’est moi qui lui ai donné le numéro de la clinique après que son mari a décidé de partir voguer avec « Greluche » sur un voilier. Anna l’avait baptisée ainsi. Elle avait surtout deux convictions : les greluches étaient des voleuses de maris et ces derniers étaient trop lâches pour reconnaître que les aventures sont des voyages solitaires. Elle lui en voulait presque moins qu’à sa rivale. Elle avait commencé par sombrer dans la colère, avant de céder au silence. Du jour au lendemain, elle a cessé de parler. De se nourrir. De rire. Impossible de lui faire entendre que Greluche n’était pas coupable du fait que son mari l’avait lâchée. Qu’elle s’était trouvée là, sans plus. Parler ne servait plus. Après vingt-cinq ans de vie commune, son mari avait soldé leur compte en banque pour prendre le large, et elle ne s’en sortait pas. En la voyant, Wassim a su d’un regard que sa présence avait un lien avec mon penchant à ne pas cloisonner mes récits. « De tous les thérapeutes du Liban, franchement, m’a-t-il reprise dès le lendemain, tu n’as trouvé que la nôtre chez qui l’envoyer ? » J’ai eu beau nier, jurer par tous les dieux que sa présence était due au hasard, Wassim n’est pas dupe.
— Elle savait ?
— Savait quoi ?
— Pour toi et moi ? Que nous consultons ? Et pourquoi pas une annonce dans les journaux ? Tel jour, telle heure ?
Du désespoir d’Anna, j’avais si bien fait l’article que la thérapeute avait cédé, l’air évasif. La crise pointait son nez et ses chiens la préoccupaient déjà. Même nos séances se sont mises à se résumer à des débats politiques. Nos corps se chargeaient de reproches prêts à tout aspirer comme des bombes à neutrons. À mémoires. À traumas. Occupés à régler un quotidien aux allures de cocotte-minute, nous en avions presque oublié le rythme asynchrone de notre couple qui nous avait initialement poussés à consulter. Épuisé par le mien, Wassim m’avait surnommée 1-2-3. « À 1, elle angoisse ; à 3, elle agit, se plaint-il. Le 2 traduit à peine une fulgurance où Dieu nous préserve de savoir ce qu’il se passe. » Il s’y passe tout le reste. Mes filles débordantes. Mon cœur tari. L’écriture aussi. Nos corps désertés de pulsions. Nos nuits blanchies par l’angoisse. Nos comptes bancaires bloqués. Nos économies confisquées depuis la crise. Le plongeon collectif dans la fin du Liban. L’impossibilité de fuir en cas de guerre. La collègue-à-labradors hochait la tête à intervalles réguliers. Nos rôles s’inversaient. Parfois, à mon arrivée, je la devançais pour lui demander si elle allait bien ou mieux. Elle souriait sans avouer encore qu’elle planifiait déjà son départ.

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Avant de mettre la clef sous la porte, elle nous avait recommandés à plusieurs de ses collègues, moins chanceux puisque « mono-nationaux ». Nous avons gagné Nadine en échange – Anna aussi. Une femme au regard fondant d’empathie et aux cheveux aussi ondulés que ceux des elfes dans la série préférée d’Asma et de Petit Chou, de son vrai nom Léa, respectivement âgées de six et quatre ans. J’ai beau expliquer à mes filles qu’il est préférable de se trouver aux commandes de l’imaginaire au lieu de le consommer, le confinement a eu raison de toutes mes tentatives pour contrôler les heures consacrées à la télé. De trente minutes par jour à une heure, puis deux, puis trois, l’écran a déployé son addiction. De Netflix aux séries en boucle, à des histoires de licornes, d’elfes, de dragons, de dinosaures et d’un gorille grâce auquel Petit Chou a appris la langue des singes, des jaguars et même des éléphants. Léa est bon public. Asma lui a même fait retenir les noms imprononçables des dinosaures, « les cousins des dragons », convaincue que du temps où elle était dragonne sa queue de saurien faisait tomber les avions. « Pas les touristiques, dit-elle, les autres. » Comme s’il ne fallait pas les nommer. Elle reconnaît le type d’avion qui survole notre espace aérien au voile dans mon regard. Les drones, à leur bruit de bourdons métalliques. Avec le temps, elle a cessé de chercher à les identifier. Elle le sait, les mères peuvent disparaître, ravalées par l’angoisse. Elle ouvre la bouche, dont sort un Aaaaaargh, puis un autre. Elle s’arrête. Me regarde.
— Tu le vois ?
— Quoi ça ?
— Le feu que je pouvais produire avant. Depuis que je suis humaine, c’est impossible.
Tout est prétexte pour échapper à l’heure du coucher. Wassim s’en attendrit. Il le dit à Nadine. La parentalité le comble. Il ne comprend pas pourquoi elle ne me suffit pas.
— Passer de trois à cinq, peut-être ?
— Et ? Quelqu’un t’y a forcée ?
— Personne. Tu sais quoi ? Laisse tomber.

7
La thérapeute à labradors m’avait prévenue. Pour les personnes TDAH, il est recommandé de se poser trois questions en tous lieux et toutes circonstances. Qui suis-je ? Que suis-je venue faire ? Où est-ce que je souhaite me diriger dans ce cas précis ? Sans quoi, disait-elle, vous seriez capable de vous laisser embarquer dans autre chose que ce que vous désiriez initialement. TDAH, jargon pour non-initiés, nous avait intrigués.
— Trouble déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité.
— Elle, c’est avec ! s’était empressé d’ajouter Wassim. Elle mélange tout. C’est épuisant. Elle est capable de repartir de chez son garagiste avec un kilo de patates sans se rendre compte qu’elle a oublié de faire réparer sa voiture.
Ce n’était pas à lui que ça risquait d’arriver. La thérapeute nous avait regardés, l’air absent. Ses labradors la préoccupaient bien plus. En début de séance, elle s’était excusée pour son retard. Ses chiens étaient malades et son rendez-vous chez le vétérinaire retardé.
Je ne m’étais posé aucune question en rencontrant Wassim. Je n’avais vu que lui, ses mains, son sourire, son regard solaire. Il est des êtres dont on sait, d’un regard, s’ils ont eu une enfance heureuse. Wassim est de ceux-là, avec une mission : rendre ce qu’il a reçu. Il avait su me prendre par les mots. Trouver les phrases. Je l’avais entendu me dire, moi qui n’attendais plus personne, « ça fait quarante-trois ans que je t’attends… »
J’avais failli m’étrangler. Le dernier amant en date avait préféré m’enjoindre de ne plus lui écrire après que j’avais plié bagage au terme d’un séjour au Caire. Au réveil, il ne m’avait plus trouvée comme il est attendu des partenaires qu’on humilie subtilement quand une relation tire à sa fin. J’avais écourté mon séjour aux premières prémices du déclin du respect avec, au fond de moi, le sentiment de mériter d’être rattrapée. J’avais eu droit à un mail de rupture. Son prédécesseur, lui, avait pris la fuite dès qu’il avait été amené à rencontrer ma tribu de trois adolescentes aussi « poitrinées » que moi. Il avait fallu quelques déceptions avant que je cesse de jeter ma confiance dans la fosse aux relations amoureuses. Au terme de chacune, j’apprenais à me consoler avec cet adage de l’unité perdue contre une dizaine d’amants retrouvés. Wassim n’était pas dix. En revanche, il me soupçonne d’être moi-même dix-sept personnes tant il peine à me suivre. Au début, ça l’excitait, l’émouvait, l’attendrissait. Il se trouvait pour mission de recoller les morceaux comme on répare une céramique fêlée.
Il avait enfoncé ses yeux dans les miens, plus tard son pieu en moi, cette chose dite chose, lui écrirais-je en vers libres, vivante comme on tue. Dans nos gorges le ciel est un liquide ouvert. Il m’avait regardée, légèrement perdu – plus tard je saurais que la littérature a cet effet sur lui. J’étais sa première poète. Ses phrases ancrées dans le réel me rassuraient. Nous nous étions laissé ensevelir l’un dans l’autre comme deux adolescents nostalgiques de ce que nous croyions avoir perdu. L’amour a fait le reste. J’ai sombré dans un coma amoureux qui m’en aurait fait presque oublier l’écriture. Pour un temps du moins. Avant que le langage ne revienne me frapper comme une bourrasque et me dire : « Belle-au-bois-dormant, le Liban va couler et tu te noies dans la maternité ! »

8
Passé une certaine heure, c’est le compte à rebours. Les deux petites le savent. Le sentent. Font semblant de rien devant mes efforts pour leur inventer mille et une stratégies afin d’adoucir ces journées aux allures de lave-linge sur programme indélicat depuis le confinement. Toute la journée, ça court, ça tourne, ça zoome, ça pianote, ça télé-étudie – mots surgis des limbes d’une technologie imposée, démocraties et dictatures soudainement réunies.
Je suis à court d’idées pour hâter la tombée de la nuit. Le sommeil dans leur corps. Le marchand de sable est leur jeu préféré. Il consiste à tourner ma main vers le haut, la paume refermée sur une poignée de sable imaginaire qu’un marchand de sommeil m’aurait léguée à leur naissance. La suite est une question d’adresse puisqu’un grain tombé à terre suffirait à réveiller les cauchemars. Une seule pincée en revanche de cette poudre sur des paupières d’enfants est la garantie d’un sommeil merveilleux. La suite tient à leur participation complice. Si vous y croyez, leur expliqué-je, vous y arriverez. Fermez les yeux et vous verrez, vos muscles se relâcheront. Petit Chou demande si c’est par les muscles qu’entrent les rêves. Elle proteste. Ça l’ennuie de faire semblant de s’endormir. Asma s’empresse d’intervenir :
— Moi, ça marche vraiment.
Quand je sors de leur chambre, je l’entends qui reproche à Petit Chou de ne pas savoir mentir.
— Les mères, c’est comme les fées. Il faut leur faire croire qu’elles ont des pouvoirs pour qu’elles existent.

9
De la réalité, j’aimerais surtout être débarrassée. Libérer le ciel de ce qui l’encombre. Le pays de sa paupérisation. L’avenir de l’insécurité. Nous sommes ensevelis sous une crise « prévisible depuis longtemps » selon les comités d’analystes réunis dans les foyers au moindre indice de menace sur le présent menacé. Son imminence pourtant a échappé aux pronostics de bon nombre d’entre eux, appâtés par les taux élevés proposés par les banques, signe pourtant majeur d’une banqueroute annoncée. Seul Maroun T., un ami de Wassim introduit dans les cercles politiques, plissait ses yeux déjà rétrécis par des verres épais pour affirmer que persister à croire dans ce pays était suicidaire. Il n’avait pas inventé la poudre, mais déployait pourtant, d’un apéro à l’autre, ses prédictions. Il y allait à tout va.
— Ce pays est un guet-apens. Une prise d’otages. Vous y laissez un pied, il vous happe en entier. Il aurait mieux valu se contenter de taux d’intérêt bas, voire inexistants sur des comptes à l’étranger que de se laisser berner par ceux outrageusement avantageux dans un pays aussi instable qu’un volcan.
Des accointances opaques entre le pouvoir et la banque centrale, Maroun T. en sait long. Bien appliqué à son délit d’initié, il avait évidemment gardé pour lui la sonnette d’alarme, n’en faisant profiter aucun de ses amis, avec qui faire éclater son rire beurré aux poignées de cacahuètes ne lui posait par ailleurs aucun problème.
Voilà dix ans que son nez plonge dans les dossiers véreux qu’il fait mine d’ignorer pour se convaincre de la morale qu’il peut y avoir à ne pas démissionner – histoire, justifiait-il, de surveiller les mafieux. Évidemment qu’avec tout cela, s’étonner du souffle insurrectionnel du 17 octobre, de son interruption abrupte par les mesures sanitaires, de la précipitation de la crise ou de la dévaluation de la monnaie locale, lui est impossible. Il ne sera pas surpris non plus par la pluie de rapports de notation financière internationale tombés sur nous de manière de plus en plus rapprochée à partir de 2019. « Rapport de quoi ? » Je me retiens de poser la question. De toute façon, il sait que faire passer un éléphant par le chas d’une aiguille est plus simple que de sensibiliser mes neurones à des notions financières. Il m’avait rapidement expliqué que Standard & Poor’s, Moody’s et Fitch Ratings étaient les trois plus grandes sociétés de notation habilitées à statuer sur le risque de solvabilité financière d’une entreprise ou d’un État. Lui, prononçait «Standard & Poor’s», «Moody’s», «Fitch Ratings», et moi, je croyais entendre «Abraxan», «Billywig» ou «Botruc», les noms de ces personnages fantastiques dont Asma raffole depuis qu’elle me contraint de lui lire les huit volumes d’Harry Potter. Elle m’interrompt à chaque page, m’assaille de questions. Elle veut savoir s’il y a des Billywig au Liban, si la piqûre de ces insectes d’une couleur bleu saphir fait mal. S’il est possible d’en trouver un susceptible de la piquer pour qu’elle entre, elle aussi, en état de lévitation. Elle en est certaine, dans une autre vie, elle était une « dragonne volante ». Elle en tient pour preuves ces deux grains de beauté sur sa hanche droite – vestiges, m’explique-t-elle, des écailles qui jadis recouvraient son dos.

10
Maroun T. avait fait le bon calcul puisqu’il démissionna très opportunément la veille du 17 octobre 2019 du cabinet ministériel où il occupait un poste de directeur. Il se joignait toujours aux réunions organisées par Wassim pour débattre de la détérioration vertigineuse du système bancaire, dont nous soupçonnions l’inéluctabilité sans en avoir calculé la célérité. Une excuse pour descendre une bouteille de whisky ou de vin et ergoter sur l’histoire de notre pays qui s’écrivait sans nous. « Octobre, c’est trop tôt… », disait l’un. « Oui, oui, trop tôt », renchérissait le deuxième. « Je ne comprends pas, s’étonnait un troisième, l’échéance des eurobonds était prévue pour mars. » Seul Maroun T. intervenait dans de longs monologues. Il avait conceptualisé la faillite en un mot : « somalisation ».
— Depuis le temps que je vous en parle. Retour à l’âge de pierre. En dessous de zéro !
Il opposait sa clairvoyance à l’échec de la nôtre. Évidemment, lui, avait été maître de son argent, l’ayant opportunément transféré à l’étranger avant le contrôle informel des capitaux à la suite duquel tous les retraits de dollars allaient être rationnés. Cette mesure a eu pour conséquence d’instaurer deux types de dollars. « Les coincés » par le système bancaire, m’explique Wassim, et ceux en espèces, c’est-à-dire en libre circulation, communément connus depuis la révolution sous le nom de « fresh money ». Je croyais que la liberté était une garantie de fraîcheur réservée aux humains.
— Apparemment, poursuit Wassim, c’est aussi le cas pour les dollars. Les coincés ont été dévalués par quatre par rapport aux fresh dollars du marché noir.
Il aurait très bien pu dire : les personnes casées ont été dévaluées par quatre par rapport à celles qui sont restées célibataires. Sa théorie, appliquée aux humains, donnerait l’équation suivante : un·e marié·e vaut le quart d’un humain·e libre. Wassim déteste mes digressions. Il tente encore :
— Je vais faire plus simple. Imagine deux dollars. Tu as le moisi, billet Monopoly quoi, bloqué en banque, et le fresh, en libre circulation entre nos mains. Eh bien, le fresh a un pouvoir d’achat équivalent sur la scène locale à n’importe quel dollar dépensé à l’étranger, et le moisi, ben il est moisi. Tu saisis, ou toujours pas ?
En temps normal, dès que les conversations économiques se corsent, je plisse des yeux, comme Maroun T. mais sans les verres, et hoche la tête d’un air entendu en intercalant les explications de « Ah oui… oui… Aaah… Je vois… Ouiiii… En effet… Oui… Oui ! » La première fois, Wassim s’était rapproché de moi. « Tu veux bien arrêter de dire oui oui, m’avait-il chuchoté, on dirait une femme qui simule un orgasme. »
— Parfait… Maintenant, d’une part, tu as les dollars coincés, de l’autre, les libres. Or, des comptes en banque en dollars rationnés ne peuvent pas s’indexer par rapport à la livre sur le marché noir au même titre que les dollars en espèces, tu comprends ?
— …
— En parallèle, les banques opèrent sur un dollar toujours indexé à un taux de mille cinq cents livres libanaises – le même depuis vingt ans – alors que, dans la rue, le taux a dépassé les dix mille, évidemment manipulé par les changeurs, qui n’ont jamais fait autant d’argent en vingt ans. Inutile de noter au passage que les banques, alignées au taux officiel du dollar, soit mille cinq cents, ouvriront à leurs déposants des comptes en fresh pour permettre aux espèces libres de réintégrer le système bancaire. Tu vois le jeu ?
Je l’avais arrêté net. Il était minuit passé ce soir-là, et j’avais compris sans lui que la vie quotidienne avait renchéri, que l’épicier faisait la moue si je proposais de payer par carte de crédit et que le coiffeur chez qui j’emmène Asma une fois par mois démêler ses boucles indomptables avait des yeux en forme de billes aussitôt que je laissais entrevoir des billets frais.
— En somme, lui avais-je dit pour en finir, le système marital est aux célibataires ce que le système bancaire est aux dollars. Les deux institutions cherchent à attirer à elles ce qui leur échappe.
Wassim m’avait tourné le dos, comme chaque fois que je me lance dans des métaphores impossibles. Elles ont la vertu de le bercer. Il s’était endormi.

11
Au moment de notre rencontre, Wassim n’avait pas d’enfant, mais il avait un rêve : fonder une famille – mythe auquel les hommes échappent aussi peu que les femmes. Pour lui, je me laisserais à nouveau tenter par ce caprice de l’existence sans réussir à m’expliquer comment, à quinze ans d’intervalle, j’en arriverais à troquer mon besoin d’espace vital si durement acquis par un premier divorce contre ses rêves de paternité. Une armée de thérapeutes sans et avec labradors ne m’ont pas aidée à élucider le mystère de ces femmes qui déploient une énergie folle à sortir d’une boîte pour ensuite entrer dans une autre, comme s’il fallait constamment réinstaller les conditions d’un instinct pathologique de la fuite. Même Nadine n’a pas compris. Elle mettra cela sur le compte de « l’amour », sans originalité. Seul Einstein me sera d’un certain secours pour expliquer ces actes contraires à mes idéaux. « Une idée qui n’est pas a priori absurde, dit-il dans Comment je vois le monde, est sans espoir. » M’engager à quarante ans dans deux nouvelles maternités m’a semblé s’inscrire là. Entre les rives de l’absurde et de l’espoir.
Pour mon amie Nathalie G., je souffrais d’un profond déni de réalité pour en avoir refait deux après une portée de trois. « D’une forme d’instinct amnésique de la charge des ovaires sur les rêves nomades », disait-elle. Je n’avais pas su lui opposer d’arguments. J’avais hoché la tête sans lui avouer combien la maternité d’avant la pandémie n’a plus rien avoir avec celle d’après. Le confinement faisait resurgir en moi le mystère incompréhensible de ma quintuple récidive. Il y a l’âge de la raison de l’enfance, dit Nathalie G., et l’âge de la raison de l’âge adulte ; toi, tu as raté les deux. Pour elle, choisir d’être stérile incarne la raison de l’âge adulte. Je ne l’ai manifestement jamais atteint. Une chose est néanmoins indéniable : j’attends désormais la ménopause avec impatience – ultime pied de nez à ces antagonismes indéchiffrables qui nous libèrent et nous aliènent. J’envisage même une cérémonie avec un faire-part dont le texte ne sera pas nécessairement le même que pour mon épitaphe, quoique j’y pense :
« Mon utérus et moi vous prions de bien vouloir nous honorer de votre présence pour célébrer la mise hors service de nos ovaires. Tenue décontractée. Femme enceinte s’abstenir. »

12
S’ils n’avaient pas été castrés, les labradors de ma thérapeute m’auraient prouvé qu’on ne sort pas indemne de la saison des amours. Avec Wassim, j’ai cru à l’amour comme on signe un nouveau pacte avec le réel, convaincue de pouvoir réparer le sentiment d’échec propre aux divorces. J’avais le mien à laver comme on blanchit de l’argent sale. C’était surtout mes idées « beauvoiriennes » les plus féministes que je narguais en me réinscrivant au registre de la maternité dans un cadre marital.
Contrairement au fatras d’idées reçues, je ne me suis pas démultipliée. Penser que la relation à nos enfants émane d’un puits d’amour indivisible et autorégénératif est une aberration. C’est surtout soi que l’on fragmente, au prix merveilleux – d’où le nœud de l’affaire – de voir nos enfants s’épanouir. Ma grand-mère, veuve à trente-huit ans du seul homme qu’elle nous assurait avoir aimé – une correspondance en atteste –, m’aurait sévèrement contredite. Elle refusait de souscrire à l’idée que la parentalité est un frein à l’épanouissement des couples ou de soi et prodiguait ses conseils pour un amour durable. « Tout se récupère, affirmait-elle. Même les disputes. L’amour est une énergie recyclable. En cela, elle est la mère de l’écologie. Ne t’endors jamais fâchée après une dispute. Rappelle-toi La Fontaine. À l’œuvre on reconnaît l’artisan. On récolte l’amour que l’on mérite. » Je trouvais sa vision de la vie clichée, malgré le talent que je lui reconnaissais de savoir puiser dans l’art, la littérature, la musique et son amour des bêtes et du vivant au sens large, la matière première qui lui permettait de traverser la vie, ou ce qu’elle appelait communément « ce songe fou ».
De ce passé évanescent, il me reste ses phrases. Son analyse du réel sur une palette qui allait du milicien au sniper, à ses cercles familiaux, amicaux ou domestiques. À la notion de domesticité, elle préférait celle d’employés de maison, dont Abou Taher, son jardinier institué chauffeur et plus tard messager des longs courriers que nous nous échangions, accompagnés de paquets de livres sélectionnés pour moi dans sa bibliothèque, et Christeta, une jeune Philippine entrée à son service peu de temps avant que Beyrouth ne soit coupée en deux régions hermétiques. Beyrouth-Ouest d’une part, à tendance communiste, palestino-progressiste et syro-progressiste – tout dépendait des invasions et des enjeux enchevêtrés au fil d’une géopolitique changeante –, et Beyrouth-Est de l’autre, affiliée à une droite phalangiste chrétienne aux accointances israéliennes et tour à tour divisée, ébranlée par des dissensions à l’intérieur de son propre pouvoir. »

Extrait

«Ils sont nombreux dans notre cercle restreint à ne plus trouver l’énergie de rester. Dana. Florence. Farid. Même la main-d’œuvre étrangère retourne dans son pays d’origine, où la misère a soudain des relents de paradis. À chaque coup de fil, j’ai le cœur qui saigne. «On part. Ce pays est fini.» Ma psy avait donné le ton avec son cheptel. L’abandon creuse son sillon dans cette phrase, comme un leitmotiv. «On n’en peut plus. On part!» Carine M., comme si de rien n’était, prendra son vol prévu demain pour Montréal. À 18h07, sa maison, elle aussi pulvérisée et elle, propulsée deux mètres en arrière. Rien n’empêche. Elle a fait ses valises comme un jour ordinaire. Elle ne veut plus entendre parler d’une vie où on explose les humains comme de vulgaires moustiques contre une paume ouverte. Je lui ai demandé:
— Et ta maison?
— Je m’en fous de ma maison. De ce pays. Je m’en fous. Le port est le coup de trop!
Wassim est trop idéaliste pour accepter de partir. Moi, trop en déficit d’inspiration pour rester. Parfois, il m’arrive de fondre en larmes. Ma fragilité le désempare. Ou l’excite. Il s’attendrit et me murmure à l’oreille que ce pays renaîtra de ses cendres. Chaque fois c’est pareil. Je m’écrie: «Ah non, non!» et recommence à me gratter, lasse de cette résilience qui a fait la légende de cette nation en pleine débâcle. Il paraît qu’il est possible de somatiser sur des mots. «Renaître» et «cendres» provoquent chez moi des urticaires. Le dermatologue m’a conseillé d’échapper au langage.» p. 71

À propos de l’auteur
YARED_Hyam_©Astrid_di_crollalanzaHyam Yared © Photo Astrid di Crollalanza

Écrivaine engagée, romancière et poétesse, Hyam Yared vit entre Beyrouth et Paris. Elle est l’autrice de cinq romans dont Sous la tonnelle et La Malédiction. (Source: Éditions des Équateurs)

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Ailleurs sous zéro

PELOT_ailleurs_sous_zero
  RL2020

 

En deux mots:
Treize nouvelles qui mettent en scène des «âmes en chaos». On y croise des hommes peu courageux et des fort en gueule, des femmes pas si faibles que cela dans une ambiance de western. Car dans ces Vosges, on se bat aussi à coups de fusil.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

«Ces histoires sont des liens de sang noir»

Pierre Pelot nous revient avec un recueil de nouvelles. «Ailleurs sous zéro» est une sorte de concentré de son univers. Sur les routes des Vosges, on y croise des «âmes en chaos».

On le sait, les recueils de nouvelles ne font pas recette. Aussi Pierre Pelot nous gratifie-t-il d’un prologue dans lequel il nous explique que «ces petites histoires taillées à chocs répétés se méritent, payent toujours de mine sous des dehors volontiers colorés aux pastels». Puis il nous explique que si la celle qui ouvre le recueil fut écrite au profond d’une sorte de gouffre, les autres «racontent chacune à leur manière des moments et des tranches d’existence, suffisamment hors du commun pour être particulières et remarquables». Et comme l’auteur nous a simplifié la tâche sur ses intentions, attardons-nous un peu sur les personnages de ces histoires, sur ces «âmes en chaos». Car ils le méritent, ces acteurs récurrents dans l’univers de Pierre Pelot. La vie ne les a pas gâtés, à l’image de ce chroniqueur remercié pour un texte qui n’a pas plu au responsable et qui se retrouve confronté à une nouvelle épreuve, les résultats de ses examens médicaux confirmant la présence d’une «saloperie rare». Alors que la neige tombe sur les Vosges, il va devoir partir pour Strasbourg afin de procéder à des analyses complémentaires. C’est bel et bien le crabe, mais à coups de protons, on devrait en venir à bout…
Dans ces histoires de sang noir, celle que je préfère s’intitule «Bienvenue les canpeurs». Oui, avec un «n» à canpeur comme il est noté sur le panneau que Ti Nono et son frangin, solides bûcherons, ont confectionné pour attirer les touristes. Celle qui se pointe à l’air tout à fait à leur goût. «Cette salope a un fameux cul et pas seulement qu’un cul». Je vous laisse deviner la suite…
Suivront une drôle de partie de chasse dans «Doulce France», une séance de fitness avec un raciste dans «Le lundi c’est gym», la recherche de voleurs qui donnent du fil à retordre à la police dans «le tonneau» ou encore l’arrivée d’un visiteur inattendu pour le grand lecteur – il s’était notamment délecté d’un livre intitulé «Méchamment dimanche» – qu’était devenu Pidolle dans «Le retour de Zan».
Treize histoires qui sentent la sueur et le sang, l’alcool et la neige. Treize histoires qui sondent ces âmes en chaos et ne leur accorderont guère une place au paradis. Du Pelot pur jus en somme.

Ailleurs sous zéro
Pierre Pelot
Éditions Héloïse d’Ormesson
Nouvelles
160 p., 16 €
EAN 9782350877143
Paru le 23/01/2020

Ce qu’en dit l’éditeur
Treize nouvelles et autant d’univers, de suites, de fins ou de commencements imaginés par Pierre Pelot. C’est l’hiver dans les Vosges comme ailleurs et le noir s’installe, s’instille dans chacun des personnages. Victimes comme bourreaux ils s’animent avec une grande intensité et entraînent le lecteur dans leurs vérités, leurs angoisses, leurs souffrances ou leur folie. Entre nouvelles intimistes et fresques rurales, de nouveaux personnages prennent vie et côtoient ceux que nous retrouvons avec délice. Dans ce recueil qui mêle inédits et des textes parus dans divers journaux, la plume de Pelot est reconnaissable, toujours musicale mais plus acérée. Il s’agit bien d’une plongée dans l’obscurité, une variation «d’outrenoir» qui ravira ses lecteurs des premières heures.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Ailleurs sous zéro
Salut, ça va ?
Si ça va ? Oui, oui, ça va. On fait aller. Évidemment que ça va. Que veux-tu répondre d’autre ? Que ça ne va pas ? Et puis quoi ? Te dire ce qu’il en est vraiment ? Oui bien entendu, mais comment le dire, et avec quels mots ? Alors rester là à ressasser et décliner des hésitations, des approximations, des tentatives malhabiles d’explications ? Des errances de langage à la recherche du mot juste, précis. Pour, au final, que ça change quoi ? Que ça aille mieux ? Parce que, non, ça ne va pas trop. Ça ne va pas tellement. Mais ça va.
On retrouve le monde qu’on avait déserté il y a quelque temps. Absent pour cause de fracas. Pour cause de vrac en tête. D’effondrement des piliers de la terre.
Nous revoilà. Nous revoici. En vérité on n’était pas partis, on n’était juste pas là. Ça n’en avait pas l’air mais c’était ça. Oui, absent, c’est le mot. L’absence.
Alors on réintègre. On revient, sur la pointe des pieds, on traîne la patte, c’est toujours mieux que l’immobilisme, paraît-il. On dit qu’il faut revenir. Retremper le doigt dans la sauce pour la goûter encore. Ne pas crever de faim. Faire un effort. Éplucher des patates, cuire le riz. Toutes ces sortes de choses.
Se retrouver debout aux margelles de l’hiver en attendant le printemps. En attendant le printemps, ce n’est pas certain. Se retrouver ailleurs sous zéro. Il a froid aux pieds dans ses godasses. La lumière tombée des nuages éblouit. Froid au bout des doigts par les trous de ses gants en manipulant le bois coupé. Il avait oublié que c’était l’hiver. Les chevreuils et chevrettes viennent manger le lierre qui grimpe aux murs des maisons, des sangliers défoncent les jardins, la soupe de légumes qui mijote au coin du feu ne va pas tarder à sentir bon. L’hiver et la glace qui craque au cœur de la nuit.
Et toi, ça va ?
Ça bricole. On fait aller.
Et plus loin, au-delà des frontières ? Quelle importance ? Aucune importance. Et au-delà des limitrophes bornages qui nous cernent et nous étranglent ? Aucune importance, excusez-moi.
Debout dans l’hiver qui finira, et, qui sait, pourquoi pas, dans le printemps ensuite, et…
Ça va ? Et on n’attend pas de réponse, et c’est peut-être une manière de faire, aussi.
Il ne sait pas s’il est de retour, il aimerait bien. Il passait par là. A vu de la lumière, il est entré.
À une époque qui semble tout à coup bien éloignée, de plus en plus lointaine, il faisait cela régulièrement, chaque semaine, il passait par là, il ouvrait la porte, s’installait pour quelques minutes. Il venait te faire un petit coucou. Il aimait bien. C’était les dimanches, dans un journal qui n’en a probablement plus pour longtemps – il aimait bien, oui. Il venait pondre son œuf dominical. De l’autre côté de la barrière, des gens le lisaient, beaucoup de gens, dont toi, je sais, ils avaient l’air d’aimer ça, eux aussi, on bavardait, ils m’en parlaient en semaine, ils m’écrivaient, ils me poussaient du coude dans la rue, dans les magasins, je n’en croyais pas mes côtes, au début. Mais si.
Et puis un jour quelqu’un dans le journal, une sorte de chef élagueur sans doute, un journaliste, probablement, une sorte de rédacteur, même pas en chef, droit de censure en bandoulière, a dit « Niet ! »
NIET !
A dit : « Pas question de publier ça, qui parle du quotidien d’un de vos amis en prise avec des dealers dans sa rue de Béziers, pas question de se moquer de la police, nous avons ici nos problèmes et nos difficultés de relations avec la nôtre, de police, pas question de faire le mariole, et toute vérité n’est pas bonne à dire. » Le pseudo-journaliste censeur a dit : « TOUTE VÉRITÉ N’EST PAS BONNE À DIRE. » Textu. « Vous allez s’il vous plaît me réécrire une autre chronique, mon brave. » Et lui, de lui répondre : « Vous pouvez toujours aller vous faire mettre, mon brave aussi. Vous ne voulez pas de cette chronique, vous ne l’aurez pas, mais vous n’en aurez pas d’autre non plus, je ne mange pas de ce ranci-là », qu’il a dit. Déclenchant du coup le silence. Il n’est plus passé le dimanche, il n’est plus venu bavarder. Dans la rue et les magasins, les mails, les gens m’ont dit : « Ben alors ? Comment ça va ? » Les gens ont cru que le silence et le vide venaient d’une douleur paralysante qui lui serait tombée dessus avec la mort de son fils dégommé en un quart de seconde dans une allée de jardin public. Mais non. Alors il répondait : « Mais non. » Toi tu sais mais les autres, non.
C’est comme ça.
Et il y a peu, le voilà dans un cabinet médical, pour passer radiographie et échographie, suite à un souci. Après s’être tapé une IRM deux jours auparavant. Ainsi va donc la vie. On ne se retrouve pas dans ces endroits de gaieté de cœur, mais avec une sorte de pincement. Au cœur, justement. »

Extraits
« Et maintenant il neige. C’est la nuit, c’est l’hiver et il neige, comme il neige certaines nuits d’hiver : en grand silence. Un silence qui tombe de sa haute lenteur, accompagnant chaque flocon, chacun plus lourd au fil de sa glissade de plume. Si on tendait les mains ouvertes, le silence s’entasserait dedans, avec les flocons, mais lui ne fondrait pas. En d’autres nuits, l’été, on pourrait entendre au loin d’une vallée à l’autre s’interpeller des chiens, et des grillons griller. Mais ici non, pas même, au grand dommage, le moindre hurlement de loup. Le silence. Juste le silence. Le hoquet sourd, parfois, d’un petit bouchon de neige détaché d’une branche trop chargée. Le silence comme il sait peser cent fois son poids dans son cocon de février.
Le monde, ce qu’on en sait, bruisse probablement ailleurs, de l’autre côté. Mais on ne l’entend pas. Le monde d’au-delà les frontières que posent la vue et la parole s’en est allé. Il ne sait où et s’en moque. Le monde extérieur, rempli de guignols qui s’agitent et nous font croire que l’importance est dans leurs soubresauts, leurs clameurs excitées, n’existe plus. Dans les pages des journaux non ouverts, derrière les écrans vides des télévisions aveugles, sous les ondes cendreuses des radios éteintes, le monde s’ébroue sans doute à sa guise encore et toujours, dans ses crachats et ses mensonges en rafales, et il s’en fout. » p. 19-20

« Le monde nous laisse croire qu’il existerait un certain ordre des choses. Alors que tout, dans ses soutes et coursives, sur tous ses ponts, n’est que désordre. Alors qu’il ne faut que survivre, vaille que vaille, dans les méandres du désordre, s’efforçant du mieux possible de se garder en équilibre, dans le précaire et l’incertain, momentanément. Juste tenter de garder l’équilibre. Dans les chaos et les grandes bousculades dont les échos nous heurtent au petit bonheur, au petit malheur. Ne dites pas que l’existence est autre chose que ce numéro dérisoire ébouriffé.
L’ordre des choses, probablement, mais en filigrane, dans les tréfonds insoupçonnables, les entrailles insondables des salles des machines où s’activent des mécanos décervelés qu’il ne faudrait pas chatouiller beaucoup pour les entendre péter plus haut que leur cul, se prétendre Dieu le Père ou quelque autre vigie, quelque autre timonier déjanté.
L’ordre des choses sans doute, hors de portée. Incompréhensible à nous autres commun des mortels.
Nous autres sur le pont supérieur au niveau de la mer, à qui ne reste que le désordre des vagues et des raz de marée, le roulis, le tangage. » p. 20-21

À propos de l’auteur
Né en 1945 à Saint-Maurice-sur-Moselle où il vit toujours, Pierre Pelot a signé plus d’une centaine de livres, du polar à la SF. Il est l’auteur notamment de L’Été en pente douce, Natural Killer, C’est ainsi que les hommes vivent (prix Erckmann-Chatrian), Méchamment dimanche (prix Marcel Pagnol), L’Ombre des voyageuses (prix Amerigo Vespucci), Maria et La Montagne des bœufs sauvages. Son dernier roman, Braves gens du Purgatoire, a paru aux Éditions Héloïse d’Ormesson en 2019. (Source: Éditions Héloïse d’Ormesson)

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La fille de l’Espagnole

SAINZ_BORGO_la_fille_de_lespagnole

 RL2020

Ouvrage figurant dans la sélection des 20 romans de la rentrée de la FNAC

En deux mots:
Après l’enterrement de sa mère, Adelaida Falćon se retrouve seule, chassée de son domicile par des «révolutionnaires». Elle trouve refuge chez la fille de l’Espagnole, qui vient d’être assassinée et tente de survivre et d’élaborer un plan pour fuir cette violence aveugle qui s’abat sur son pays.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Ce moment où tout peut basculer

Dans «La Fille de l’Espagnole», un premier roman saisissant, la journaliste Karina Sainz Borgo retrace le parcours d’une jeune femme qui essaie de sauver sa vie dans un Venezuela en proie au chaos.

Adelaida Falćon, la narratrice de ce roman qui vous prendra aux tripes, vient de perdre sa mère alors que le pays est en train de basculer dans le chaos. Le désordre est tel que même l’organisation de funérailles relève du tour de force. Quand Clara et Amelia, les sœurs de la défunte, doivent renoncer à assister aux obsèques en raison de l’insécurité croissante, elle comprend la gravité de la situation: «le monde, tel que je le connaissais, avait commencé à s’effondrer». Et de fait, la violence, la peur et la mort ne vont dès lors cesser de la hanter. Car, on l’aura compris, la mort de sa mère est une métaphore pour dire la mort d’un pays: «Je ne songeais qu’à ce moment où le soleil allait disparaitre, plongeant dans l’obscurité la colline où j’avais laissé ma mère toute seule. Alors je suis morte une seconde fois. Je n’ai jamais pu ressusciter les morts qui se sont accumulés dans ma biographie cet après-midi-là. Ce jour-là, je suis devenue ma seule et unique famille. Les dernières bribes d’une vie qu’on n’allait pas tarder à m’arracher, à coups de machette. A feu et à sang, comme tout dans cette ville.»
Construit sur une tension croissante, le roman va dès lors devenir un guide de survie. Au moment de regagner son appartement Adelaida se heurte à un groupe de femmes qui ont mis la main sur les lieux, y organisant leur trafic de marchandises. Elles lui refusent même le droit d’emporter quelques effets personnels et prennent un malin plaisir à déchirer devant elle les quelques livres qu’elle entendait conserver. En fuyant, elle voit la porte d’entrée d’une voisine entrouverte et trouve refuge dans le domicile chez Aurora Peralta, la fille de l’Espagnole qui gît là, assassinée. Après avoir cohabité avec ce cadavre, elle comprend qu’il va lui falloir s’en débarrasser. Une mission quasi impossible pour elle, surtout au cinquième étage d’un immeuble. Les émeutes qui s’intensifient dans la rue lui apporteront la solution. Mais n’en disons pas davantage, sinon pour souligner que cette scène est un parfait condensé de la folie qui s’est emparée d’un pays qui quelques années auparavant était calme et accueillant. Julia, originaire de Galice, n’avait pas hésité à émigrer et s’était fait au fil des années une jolie réputation de cuisinière hors-pair. Sa gargote, dans le quartier des immigrés, n’avait pas tardé à se faire une clientèle d’habitués.
Aujourd’hui, il va falloir tenter de faire le chemin inverse. Adelaida, qui a le même âge qu’Aurora va chercher à usurper son identité pour pouvoir gagner l’Espagne. Alors que les derniers amis et connaissances capables de l’aider disparaissent sans laisser de réel espoir : «Les Fils de la Révolution sont arrivés à leurs fins. Ils nous ont séparés de part et d’autre d’une ligne. Celui qui a quelque chose et celui qui n’a rien. Celui qui part et celui qui reste. Celui qui est fiable et celui qui est suspect. Ils ont érigé le reproche en une division supplémentaire dans une société qui n’en manquait pas. Je ne vivais pas bien, mais si j’étais sûre d’une chose, c’était que ça pouvait toujours être pire. Ne pas faire partie de la catégorie des moribonds me condamnait à me taire par décence.»
Cela peut paraître étrange, mais c’est bien un sentiment de culpabilité qui étreint Adelaida lorsqu’elle choisit l’exil, tout en comprenant que ce Venezuela «n’était pas une nation, c’était une machine à broyer.»
En cela Karina Sainz Borgo, que j’ai eu la chance de rencontrer, ressemble beaucoup à sa narratrice. Elle a quitté le Venezuela en 2006 et s’est installée à Madrid où elle est journaliste. Son roman, qu’elle aura porté une dizaine d’années avant de l’écrire, montre admirablement cette ambivalence l’instinct de survie et les racines qu’on aimerait préserver. S’il a déjà été traduit dans une vingtaine de pays, c’est non seulement en raison de sa force et de son habile construction – on aurait envie de recopier toutes les formules qui concluent les chapitres – mais c’est d’abord parce qu’il résonne avec tous les problèmes actuels et en particulier cette peur que soudain tout bascule dans un avenir incertain.
Les grands romans sont des vigies dans la tourmente, celui de Karina Sainz Borgo nous éclaire et nous appelle à la vigilance.

La Fille de l’Espagnole
[La hija de la Espanola]
Karina Sainz Borgo
Éditions Gallimard
Roman
Trad. de l’espagnol (Venezuela) par Stéphanie Decante
240 p., 20 €
EAN 9782072857355
Paru le 3/01/2020

Où?
Le roman se situe principalement au Venezuela, à Ocumare et à Caracas, puis se termine en Espagne, à Madrid.

Quand?
L’action n’est pas située dans le temps, disons qu’elle se déroule il y a quelques années, avec des souvenirs remontant quarante ans en arrière.

Ce qu’en dit l’éditeur
Adelaida Falcón vient d’enterrer sa mère lorsque de violentes manifestations éclatent à Caracas. L’immeuble où elle habite se retrouve au cœur des combats entre jeunes opposants et forces du gouvernement. Expulsée de son logement puis dépouillée de ses affaires au nom de la Révolution, Adelaida parvient à se réfugier chez une voisine, une jeune femme de son âge surnommée «la fille de l’Espagnole». Depuis cette cachette, elle va devoir apprendre à devenir (une) autre et à se battre, pour survivre dans une ville en ruine qui sombre dans la guerre civile.
Roman palpitant et d’une beauté féroce, le récit de cette femme seule sonne juste, comme une vérité, mais également comme un avertissement. Il nous parle depuis l’avenir, à la manière d’une dystopie, nous rappelant que notre monde peut s’effondrer à tout moment, qu’il est aussi fragile que nos souvenirs et nos espoirs.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com


(en espagnol) Biografía y literatura de Karina Sainz Borgo © Production Casa de América

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Nous avons enterré ma mère avec ses affaires : sa robe bleue, ses chaussures noires à talons plats et ses lunettes à double foyer. Impossible de faire nos adieux autrement. Impossible de dissocier cette tenue de son souvenir. Impossible de la rendre incomplète à la terre. Nous avons tout inhumé, parce que après sa mort il ne nous restait plus rien. Pas même la présence de l’une pour l’autre. Ce jour-là, nous nous sommes effondrées d’épuisement. Elle dans son cercueil en bois ; moi sur la chaise sans accoudoirs d’une chapelle en ruine, la seule disponible parmi les cinq ou six que j’ai cherchées pour organiser la veillée funèbre et que j’ai pu réserver pour trois heures seulement. Plus que de funérariums, la ville regorgeait de fours. Les gens y entraient et en sortaient comme ces pains qui se faisaient rares sur les étagères et pleuvaient dru dans notre mémoire quand la faim revenait.
Si je parle encore au pluriel de ce jour-là, c’est par habitude, parce que les années nous avaient soudées comme les lames d’une épée avec laquelle nous nous défendions. En rédigeant l’inscription pour sa tombe, j’ai compris que la mort commence dans le langage, dans cet acte d’arracher les êtres au présent pour les ancrer dans le passé, pour les réduire à des actions révolues qui ont commencé et fini dans un temps qui s’est éteint. Ce qui fut et ne sera plus. Telle était la vérité : ma mère n’existerait plus que conjuguée d’une autre manière. En l’inhumant, je mettais un terme à mon enfance de fille sans enfants. Dans cette ville à l’agonie, nous avions tout perdu, y compris les mots au temps présent.
Six personnes se sont rendues à la veillée funèbre. Ana a été la première. Elle est arrivée en traînant le pas, soutenue par Julio, son mari. Plus que marcher, Ana semblait traverser un tunnel obscur qui débouchait sur le monde que nous, les autres, habitions. Cela faisait des mois qu’elle suivait un traitement aux benzodiazépines. L’effet commençait à se dissiper. Elle avait à peine assez de gélules pour assurer la dose quotidienne. Comme le pain, l’alprazolam se faisait rare et le découragement se frayait un chemin avec la même force que le désespoir de ceux qui voyaient disparaître ce dont ils avaient besoin pour vivre : les personnes, les lieux, les amis, les souvenirs, la nourriture, le calme, la paix, la raison. « Perdre » était devenu un verbe égalisateur que les Fils de la Révolution brandissaient contre nous.
Ana et moi nous sommes connues à la faculté de lettres. Depuis lors, nous avons vécu nos enfers respectifs en synchronie. Et c’était le cas une fois de plus. Quand ma mère a été admise dans l’unité de soins palliatifs, les Fils de la Révolution ont arrêté Santiago, le frère d’Ana. Ce jour-là, des dizaines d’étudiants ont été appréhendés. Aucun n’a été épargné. Le dos à vif criblé de chevrotines, passés à tabac dans un coin ou violés avec le canon d’un fusil. Pour Santiago ce fut La Tombe, une combinaison des trois, savamment dosée.
Il a passé plus d’un mois dans cette prison creusée cinq étages sous terre. Isolé de tout bruit, sans fenêtres, privé de lumière naturelle et d’aération. La seule chose qu’on entendait, c’était le cliquetis des rails du métro au-dessus de nos têtes, avait dit un jour Santiago. Il occupait une des sept cellules alignées les unes à la suite des autres, si bien qu’il ne pouvait pas voir ni savoir qui d’autre était détenu en même temps que lui. Chaque geôle mesurait deux mètres sur trois. Sol et murs blancs. Tout comme le lit et les barreaux à travers lesquels on lui passait un plateau avec de la nourriture. On ne lui donnait jamais de couverts : s’il voulait manger, il devait le faire avec les mains.
Cela faisait des semaines qu’Ana n’avait aucune nouvelle de Santiago. Elle ne recevait même plus l’appel pour lequel elle payait toutes les semaines, pas plus que la piètre preuve de vie qui lui parvenait sous la forme de photos envoyées d’un téléphone auquel ne correspondait jamais le même numéro.
Nous ne savons pas s’il est vivant ou mort. Nous ne savons rien de lui, a confié Julio ce jour-là, à voix basse et en s’éloignant de la chaise sur laquelle Ana a regardé fixement ses pieds pendant trente minutes. Durant tout ce temps, elle s’est limitée à lever les yeux pour poser trois questions :
« À quelle heure sera enterrée Adelaida ?
— À deux heures et demie.
— Bien, murmura Ana. Où ça ?
— Au cimetière de la Guairita, dans le secteur historique. Maman a acheté cette concession il y a très longtemps. La vue est belle.
— Bien… – Ana semblait redoubler d’efforts, comme si concevoir ces quelques mots relevait d’une tâche de titan –. Veux-tu rester avec nous aujourd’hui, le temps que le plus dur soit passé ?
— Je prendrai la route pour Ocumare demain à la première heure ; je vais rendre visite à mes tantes et leur laisser quelques affaires, ai-je menti. Merci pour ta proposition. Pour toi aussi c’est une période difficile. Je le sais.
— Bien. »
Ana m’a embrassée sur la joue et est repartie. Qui voudrait partager le deuil des autres quand il sent se profiler le sien ?
María Jesús et Florencia, deux institutrices à la retraite avec lesquelles ma mère était restée en contact, sont arrivées. Elles m’ont présenté leurs condoléances et sont parties rapidement elles aussi, bien conscientes que rien de ce qu’elles pourraient dire n’adoucirait la mort d’une femme encore trop jeune pour disparaître. Elles sont reparties en pressant le pas, comme si elles essayaient de distancer la faucheuse avant qu’elle ne vienne les chercher à leur tour. Pas une seule couronne de fleurs au funérarium, excepté la mienne. Une composition d’œillets blancs qui recouvraient à peine la moitié du cercueil. »

Extraits
« Je n’ai jamais conçu notre famille comme une grande chose. La famille, c’était nous deux, ma mère et moi. Notre arbre généalogique commençait et s’achevait avec nous. À nous deux, nous formions une plante vivace, une sorte d’aloe vera qui pouvait pousser n’importe où. Nous étions petites et veinées, nervurées presque, peut-être pour ne pas souffrir quand on nous arrachait un morceau, voire toutes nos racines. Nous étions faites pour résister. Notre monde reposait sur l’équilibre que nous étions capables de conserver à nous deux. Le reste relevait de l’exceptionnel, de l’accessoire ; nous pouvions donc nous en passer : nous n’attendions rien de personne, nous nous suffisions l’une à l’autre. »

« Le seul mort que j’avais m’attachait à une terre qui expulsait les siens avec autant de force qu’elle les engloutissait. Ce n’était pas une nation, c’était une machine à broyer » p. 27

« Je ne songeais qu’à ce moment où le soleil allait disparaitre, plongeant dans l’obscurité la colline où j’avais laissé ma mère toute seule. Alors je suis morte une seconde fois. Je n’ai jamais pu ressusciter les morts qui se sont accumulés dans ma biographie cet après-midi-là. Ce jour-là, je suis devenue ma seule et unique famille. Les dernières bribes d’une vie qu’on n’allait pas tarder à m’arracher, à coups de machette. A feu et à sang, comme tout dans cette ville. p. 33

« Les Fils de la Révolution sont arrivés à leurs fins. Ils nous ont séparés de part et d’autre d’une ligne. Celui qui a quelque chose et celui qui n’a rien. Celui qui part et celui qui reste. Celui qui est fiable et celui qui est suspect. Ils ont érigé le reproche en une division supplémentaire dans une société qui n’en manquait pas. Je ne vivais pas bien, mais si j’étais sûre d’une chose, c’était que ça pouvait toujours être pire. Ne pas faire partie de la catégorie des moribonds me condamnait à me taire par décence. » p. 54

« J’ai regardé les assiettes, les pages arrachées, les gros doigts aux ongles écaillés, les tongs et le corsage de ma mère. J’ai levé le regard, qu’elle a soutenu avec délectation. J’avais encore un goût de métal dans la bouche. Je lui ai craché dessus.
Elle a essuyé son visage, imperturbable, et a sorti son revolver. La dernière chose dont je me souvienne, c’est le bruit du coup de crosse sur ma tête. » p. 87

« Dans la profonde solitude d’un parc plein de nymphes et d’arbres, quelque chose dans ce pays, de l’ordre de la déprédation, commençait à s’abattre sur nous.» p.106

« Ils envoyaient quelqu’un incapable de comprendre ce qu’il avait vu pour que dans sa voix blanche affleure la tache sombre de la mort.» p. 141

« J’ai compris ce jour là de quoi sont faits certains adieux. Les miens, de cette poignée de merde et de viscères, de ce littoral qui s’enfuyait, de ce pays pour lequel je ne pouvais pas verser une seule larme.» .p 221

« Toute mer est un bloc opératoire où un bistouri aiguisé sectionne celles et ceux qui prennent le risque de la traverser.» p. 226

À propos de l’auteur
Karina Sainz Borgo, née en 1982 à Caracas, est journaliste, blogueuse et romancière. Elle a quitté le Venezuela il y a une douzaine d’années et vit désormais en Madrid où elle collabore à différents médias espagnols et d’Amérique latine. La fille de l’Espagnole (La hija de la española, 2019) dont l’action se déroule à Caracas, est son premier roman. Il a fait sensation lors de la Foire du livre de Francfort en octobre 2018, les éditeurs d’une vingtaine de pays en ayant acquis les droits. (Source: Livres Hebdo / Babelio)

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