Alias

GALLOIS_alias

En deux mots
Alias est un enfant battu par sa mère, comme va le découvrir sa voisine après la séparation de ses parents, lorsqu’elle à la garde de l’enfant. Les services de la protection de l’enfance, chargés de trouver une solution, ne vont qu’aggraver le problème.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Quand l’intérêt de l’enfant doit primer

Dans un court et percutant roman Claire Gallois part en guerre contre les services de la Protection de l’enfance en retraçant le parcours édifiant d’«Alias», enfant battu et confié… à son bourreau!

Un peu comme dans L’Ami de Tiffany Tavernier, la narratrice va nous parler de ses voisins. Un couple apparemment sans histoires. Maxime est courtier en assurances, son épouse Noëlle – qui préfère qu’on l’appelle Chouchou – est mannequin, travaillant notamment pour les catalogues de vente par correspondance et les soutiens-gorge perfect silhouette. On appellera leur fils Alias, pour ne pas lui faire du tort. Un fils que la narratrice gardait quelque fois chez elle, y compris après le divorce relativement rapide du couple. Car les absences trop longues et répétées de son épouse ne convenaient plus à son mari.
C’est en donnant un coup de main à Chouchou qu’elle s’est rendue compte de son absence d’instinct maternel. Et si, la cinquantaine passée, elle prend la plume pour nous raconter ce qu’il est advenu de ce fils considéré comme un obstacle, c’est qu’elle sait ce qu’il a enduré, d’abord psychologiquement puisqu’il a rapidement compris qu’il ne serait pas entouré d’amour. Et puis physiquement: «Ma mère m’a toujours dit après m’avoir donné des coups que si j’en parlais à papa, elle irait en prison et moi en foyer le temps que le juge statue. Au moment de prendre mon bain, elle me fait déshabiller en me tapant avec un bâton de chaise qu’elle a cassée en me cognant. Elle m’a déjà griffé en arrachant mes vêtements. Elle me secoue pour que je pleure, mais je ne pleure pas.»
Une spirale infernale va alors entraîner le garçon vers le fond. Car si la justice et la Protection sociale de l’enfance décident d’éloigner le fils de sa mère, le poids des procédures et l’absence de discernement – l’administration en vient à soupçonner le père et même l’enfant lui-même de dissimuler la vérité – perturbent au plus haut point un psychisme déjà mis à rude épreuve. Au point qu’il ne voit qu’une issue, sauter par la fenêtre. S’il est arrêté avant de commettre l’irréparable, il va toutefois se retrouver en asile psychiatrique. Une étape de plus d’un chemin de croix qui n’avait pourtant rien d’inéluctable.
Dans ce réquisitoire parfaitement documenté, Claire Gallois part en guerre contre les services de la protection de l’enfance. «Combien de jours, de semaines, de mois à tournicoter dans l’absurde monotonie d’une procédure dite judiciaire? La mère qui harcèle, le père qui encaisse, l’enfant qui trinque.»
En imaginant combien Alias compte de frères et de sœurs pris en charge pas ces services de la protection de l’enfance, si mal nommés, on en frémit d’horreur.
Avec son sens aigu de la formule, la romancière nous fait découvrir ce «petit salon de la philosophie du malheur». Ajoutons qu’en refermant le livre, on forme des vœux pour que les politiques s’emparent rapidement de ce sujet, ô combien sensible, ô combien tragique.

Alias
Claire Gallois
Éditions Flammarion
Roman
128 p., 16 €
EAN 9782080235282
Paru le 5/05/2021

Ce qu’en dit l’éditeur
«Les enfants ne savent pas se venger de l’injure que le monde leur fait.»
Est-ce en racontant leur histoire que la narratrice de ce livre saura leur faire justice? Cette femme de cinquante ans s’est occupée d’Alias, le fils de ses voisins et amis, depuis toujours. Le couple s’est rapidement séparé et, quand l’enfant a eu dix ans, il a révélé les sévices physiques et psychologiques que sa mère lui faisait subir. S’ensuivent des plaintes, une enquête et un dossier qui atterrit à la Protection de l’enfance, une institution qui va, au mépris de ce que l’enfant a enduré, rendre sa vie plus cauchemardesque encore.
Alias est le récit de cette témoin d’un naufrage, qui croise les expériences d’autres parents et enfants meurtris à jamais. Un livre puissant qui nous montre que «l’amour, comme les nuages, peut prendre des formes inimaginables».

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com 
Les Notes 

Les premières pages du livre
« La mort m’a plus d’une fois sauvé la vie. Depuis l’enfance, elle m’est apparue comme un instrument de liberté. Et la fonction de la liberté est d’échapper à l’oppression du pouvoir exercé par certains êtres, certains événements sur vos décisions personnelles. Parfois, il semblerait qu’il vaudrait mieux disparaître pour contenter tout le monde. J’ai compris la leçon très tôt. Quand je me trouvais dans une situation qui dépassait le seuil tolérable de la douleur, je l’affrontais sans faiblir, je me disais : « M’en fiche, je m’évaderai quand je veux, c’est moi qui choisirai mon heure. Ceux-là ne m’auront pas vivante. » Pour moi, c’était un privilège que les grands n’avaient pas.
J’ai vécu jusqu’à l’adolescence en toute sérénité. Je n’avais qu’un seul but : grandir. Grandir pour partir. Mon seul tourment était l’impatience. Je prenais trop souvent la mesure de ma croissance avec un centimètre et un crayon tenu sur la tête pour laisser une marque au dos d’une porte de placard. Parfois, j’étais découragée : quand est-ce que je serais grande ?
C’est arrivé d’un seul coup. Avec l’accident fatal qui a fauché l’aînée de cette famille. Sur la route, les gendarmes avaient tracé à la craie le contour de son corps et ma mère, totalement asservie à la douleur, m’a craché au visage : « Pourquoi n’es-tu pas morte à la place de ta sœur ? »
Un vent venu de nulle part m’a figée en statue. Oui, j’ai voulu mourir sur le coup. Et puis je me suis posé la question idiote que se pose un enfant : « Mais comment on fait ? »

Si j’en parle aujourd’hui, c’est à cause d’Alias. On l’avait enfermé dans une vision de son quotidien, et même de son avenir, en circuit fermé. Des parasites salariés d’une institution judiciaire lui collaient aux trousses. Voulaient lui imposer leur théorème des bons sentiments, au mépris de ce qu’il avait enduré, de son désespoir.
Il a été plus fliqué qu’un voleur. Après l’intervention pleine de douceur et de compassion de la brigade des mineurs, il a passé une nuit entière à plat ventre à marteler, poings fermés sur son matelas, à hoqueter sans une larme et tout bas : « J’en veux pas de cette petite vie de merde. »

Quarante ans nous séparaient mais il m’a donné le sentiment d’une transmission des blessures, comme si elles se reliaient en secret à seule fin de se reproduire. Comme si le passé et le présent se rejoignaient dans l’intime. Comme si même des années mornes ou brillantes de bonheurs divers se fondaient, elles aussi, dans toutes les souffrances d’une terre morte.

Alias est un prénom mystérieux. La plupart du temps, on est bien incapable de deviner lequel est la vraie personne. Cela peut être aussi un nom de guerre. Ou encore, un nom de domaine, une façon de dire « autrement ». Alias ne pouvait pas m’appartenir. On ne possède pas un enfant comme un capital. C’est pourquoi je l’ai baptisé ainsi. Alias n’est pas le nom sur le livret de famille du petit garçon que j’ai rencontré et aimé. Il existe un risque incontournable au fait d’aimer : le fait d’être incompris, le fait d’échouer. Nous avons connu les deux. Nous ne nous oublierons jamais. Nos souvenirs seront sans doute différents, certaines vérités de chacun gardent leur mystère, quel que soit le partage.
Maintenant, Alias est grand. Le fait de l’appeler ainsi me rend libre. L’écriture est la seule discipline où les critiques ne peuvent s’exercer que sur la forme d’un récit, il ne peut être pénalisé par d’éventuelles controverses sur la vraisemblance des faits. Moi qui n’ai jamais fait que lire les autres, aujourd’hui, pour la première fois, j’ai besoin d’écrire cette histoire, notre histoire.
L’idée m’en a surprise, comme un coup à l’estomac, à l’énoncé d’un extrait de procès-verbal dressé par la police du commissariat de quartier : « Violence suivie d’incapacité n’excédant pas 8 jours sur un mineur de 15 ans par un ascendant ou une personne ayant autorité sur la victime. Victime blessée à mains nues sans mobile apparent. » C’est son père qui m’a tendu ce bout de papier, en se retournant devant sa porte cochère, un simple hasard de circonstance, impossible à prévoir, je ne sors jamais très tôt le matin. Il a semblé comme happé au passage par ma présence – ce qui ne s’était jamais produit. À le voir ainsi figé, presque méconnaissable, il m’a fait rejoindre aussitôt la peur intérieure qui se lisait sur son visage. Un genre d’absence au passé, balayé par une menace dont on pressent le danger sans pouvoir encore en mesurer l’importance. Nous sommes restés un moment, immobiles sans un mot, face à face sur le trottoir, dans la sidération partagée de l’impensable. Mon bref coup d’œil sur le procès-verbal m’avait rendue muette à mon tour.

Le père et la mère d’Alias étaient des gens au sourire immédiat quand nous nous croisions. Nous habitions la même rue. Nous nous rendions toujours service. Son papa, Maxime, dépannait mon chauffe-eau ou empoignait au passage mon panier de courses trop lourd. Bébé, j’ai gardé assez souvent Alias pour tirer d’embarras sa maman quand ses rendez-vous tombaient à l’improviste. Elle était inscrite dans une agence de mannequins, Dream City, et elle figurait chaque saison dans le catalogue de La Redoute, collections Robes à fleurs ou ceintures Sportfy. Elle posait aussi pour les soutiens-gorge destinés aux poitrines généreuses «Perfect silhouette». C’était donc une très belle fille, port de tête d’altesse, sourire à faire pâlir un dentiste. Elle l’affichait, sans trace de restriction, ce sourire trop beau, enthousiaste quand elle soulevait à bout de bras son bébé dès qu’il y avait deux ou trois personnes en vue. Elle le tenait très haut, comme elle aurait pavoisé avec un drapeau (elle l’habillait chez « Idéal Baby »), et riait encore plus fort à la cantonade avant de proclamer : « C’est mon fils, mon amour », avec de gros baisers sur le petit crâne adouci d’un duvet blond de poussin, tant qu’elle pouvait recueillir des mines attendries ou joyeuses. Moi je l’admirais parce que, depuis l’âge de six ou huit mois, dès qu’Alias m’apercevait, il entamait une vive bascule de tout son petit corps vers moi et elle n’était pas jalouse. Elle riait encore en me le flanquant dans les bras. Personne n’aurait imaginé qu’elle riait un peu trop pour être franche.

Tout le monde avait été pris de court, à la mairie, le jour de la cérémonie. À la lecture de l’état civil des conjoints, l’assistance avait découvert qu’elle avait déjà été mariée. Deux fois. Cette surprenante récidive, chez une si jeune femme, fit naître dans l’assemblée ultrachic un discret murmure. Si encore elle avait été veuve, les invités auraient pu se réjouir de voir en cette nouvelle union le choix d’une âme miraculeusement sensible. Mais quand les réjouissances sont de mise officielle, le cœur et la raison se disputent une issue : opprobre ou compassion ? Ricanements ou bravos ? Une coalition de crédules égayés l’emporta et certains applaudirent. Futée comme elle était, l’obstinée du mariage tenait son sauvetage : des larmes, des sanglots, des « pardons » étouffés, et elle s’était jetée au cou de son nouveau mari qui l’avait serrée dans ses bras pour la réconforter : « Mais on s’en fiche, nous, Chouchou, calme-toi, on est heureux ! »
Maxime est courtier en assurances, il sait très bien que chaque risque a son prix. Il avait raison, oublier deux maris précédents, cela peut arriver à tout le monde, bien sûr. Se faire appeler Chouchou aussi. Elle n’aimait pas son vrai prénom, Noëlle, assez convenu, certes, mais il y a pire. Chouchou par exemple. Pour elle, ça voulait dire aussi « chérie, favorite », elle le revendiquait.

Telle que je l’ai connue, Chouchou se maintenait, même au quotidien, dans la représentation. Celle-ci est par définition égoïste, amorale, mais le plus souvent on ne peut pas y résister, seulement s’y soumettre. Elle s’exerçait à ne pas déchoir du premier rôle. Quand elle a cessé de paraître toute-puissante, elle a endossé celui de victime. Et avec quel succès ! Mais cela est pour plus tard.
Pendant deux ou trois ans après leur divorce – survenu quelques mois après le mariage pour cause d’incompatibilité entre le quotidien conjugal et les absences de plus en plus fréquentes de Madame qui volait jusqu’à Singapour pour poser entre les pousse-pousse et étoffer le catalogue de La Redoute –, j’ai continué à voir Alias. Quand son père, qui occupait toujours le même appartement, était en manque de nounou, j’allais le chercher à la crèche, à la maternelle, puis au CP, j’ai même dû faire le CE1.
On s’amusait bien. Si le ciel était beau, on faisait un tour au manège magique où un lama, une vache, une poule et même un dinosaure valsaient à la queue leu leu sous l’égide d’un lutin en habit rouge qui tournoyait en douceur pour frôler le front des petits ; ils tendaient en vain leurs deux bras pour l’attraper. Je ne suis pas une fan avérée des bébés. Quand j’ai vu Alias pour la première fois, il avait quelques jours. Je ne sais pas ce qui s’est passé. L’amour a tellement de visages. Il a pris aussitôt celui d’Alias. Comment ? Pourquoi ? La réponse m’importe peu. Encore qu’elle m’effleure souvent : où que tu sois, Alias, et même si tu préfères (peut-être) ne plus me revoir, grâce à toi, je ne serai plus jamais seule au monde.

En garde alternée, Chouchou a continué à tenir le rôle de la maman attentive, aimante. Pour moi, un danger ne se résume pas à partir d’un « avant » et d’un « après ». Je sais maintenant qu’il se fabrique avec plein de petits riens, et même avec ce qui est dit sans y penser (comme on continue de voir des amis de loin en loin, parce qu’on y reconnaît un détail qui fait écho à notre propre vie).
C’est seulement avec le recul que me reviennent certains épisodes auxquels je n’avais pas accordé une attention soutenue. Après la naissance d’Alias, Chouchou avait vite repris son travail, « Ça l’épuisait de parler bébé ». Pas moi. Je venais donc m’occuper de lui, captivée sans fin par sa découverte du monde. Le tout petit doigt qui s’élevait pour la première fois et le regard du nouveau-né qui n’en croyait pas ses yeux. La marionnette dansante qu’il voulait toucher… sans succès et qui éveillait ses premiers sourires. Sa menotte qui tentait toujours de me tirer les cheveux et les baisers partout, même sur son nombril quand je le changeais et qui se transformaient en vrais rires sonnants et trébuchants.
J’attendais que sa mère rentre pour partir mais il lui fallait se démaquiller, téléphoner surtout et tout le temps, et elle me demanda un jour en chuchotant, faute de pouvoir interrompre son bavardage passionnant, de donner au bébé le biberon qu’elle venait de préparer. »

Extraits
« Je suis au bout de la situation, je ne sais plus qui je suis et j’ai peur de ma mère, je suis prêt à partir. Mes parents sont séparés. Elle m’a régulièrement giflé et frappé depuis. Ma mère m’a toujours dit après m’avoir donné des coups que si j’en parlais à papa, elle irait en prison et moi en foyer le temps que le juge statue. Au moment de prendre mon bain, elle me fait déshabiller en me tapant avec un bâton de chaise qu’elle a cassée en me cognant. Elle m’a déjà griffé en arrachant mes vêtements. Elle me secoue pour que je pleure mais je ne pleure pas, et elle: “Le silence des poltrons, tu connais? Ma mère m’interdit de parler des coups que je reçois, elle me dit: « sinon ce sera pire ». » p. 22

« Combien de jours, de semaines, de mois à tournicoter dans l’absurde monotonie d’une procédure dite judiciaire? La mère qui harcèle, le père qui encaisse, l’enfant qui trinque. Même Clémentine se décourageait. Elle présumait que Chouchou continuerait ses poursuites mensongères jusqu’à la majorité d’Alias. De temps à autre, elle se prétendait à l’étranger, vrai ou faux, on s’en moquait, c’était un soulagement pour Alias, délivré des visites médiatisées. J’ai fait exprès de laisser passer le temps sans compter. La routine implacable des Schmolles avait rendu Alias mutique. » p. 67

À propos de l’auteur
GALLOIS_Claire_©Claire_DelfinoClaire Gallois © Photo DR

Claire Gallois est romancière, essayiste et critique littéraire. Elle a publié une dizaine de romans et des récits, dont Une fille cousue de fil blanc, L’Homme de peine, Les Heures dangereuses, L’Empreinte des choses cassées et, en 2017, Et si tu n’existais pas, aux Éditions Stock. (Source: Éditions Flammarion)

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J’ai dix-huit ans, tous les âges à la fois, et j’ai un papa

MINIERE_jai_dixhuit_ans_tous_les_ages  RL_hiver_2021

En deux mots
Pour échapper aux coups de sa mère, Valentine s’évade en écrivant son histoire. Un projet qu’elle poursuivra après avoir été jetée dans la rue à ses dix-huit ans. Elle va alors rencontrer un père qu’elle croyait disparu et tenter de rassembler les morceaux manquants de son histoire.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Albertine part à la recherche de son histoire

Isabelle Minière nous revient avec un roman subtil et prenant. En confiant à Albertine le soin de raconter son histoire depuis son enfance auprès d’une mère violente, elle retrace une quête envoûtante.

C’est l’histoire d’une fillette qui vit seule avec sa mère et qui subit jour après jour sa violence. Après les coups viendront la ceinture et le martinet. Mais sa fille encaisse en silence, car elle a trouvé un moyen d’oublier sa peine. Elle se raconte des histoires, s’entraine à lire et à écrire et se promet qu’un jour elle racontera sa vie, quand bien même elle serait sans intérêt. «Qui décide si une vie est intéressante ou pas? Une vie sans intérêt peut être intéressante à raconter, je me raccrochais à ça, sinon j’aurais déprimé à fond, Je me serais retrouvée au fond du fond du fond, j’avais des prédispositions.»
Inutile de mettre en œuvre ses plans pour fuguer, pour partir loin de cette sorcière, car un soir en rentrant chez elle, elle voit sa mère partir en ambulance, après une tentative de suicide. Un premier changement dans sa misérable vie qui lui offre un peu de liberté. Le second, encore plus radical, arrive avec ses dix-huit ans. Elle se voit confier un post-it avec le nom de son père et trois sacs Ikea contenant toutes ses affaires. Bon débarras! Son géniteur, qu’elle croyait disparu à jamais, habite en fait à quelques centaines de mètres, dans un immeuble d’un quartier plus huppé.
Accueillie par un ami qui l’installe dans l’appartement de son père, Albertine – cet ami connait le prénom de la jeune fille, alors que sa mère ne l’a quasiment jamais utilisé – va aller de surprise en surprise. Ce père est loin d’être un monstre. Sa version des faits remet en cause celle servie par sa mère, même si de nombreuses questions restent en suspens. «Les mensonges. Les pièces d’un puzzle. Il me manquait des pièces. La sorcière a empêché mon père de me reconnaître, de me voir, de m’approcher. Ouais mais, mais quand même… C’était un grand garçon, ce mec-là, il aurait pu exiger de me voir, me voir de force, m’enlever, me kidnapper à la sortie de l’école, me sortir des griffes de la sorcière. Puisqu’il savait que j’existais, il m’a abandonnée. À mon triste sort.»
Autant dire que la méfiance règne, que l’on est loin du conte de fées. Que le père et sa fille vont devoir tout reconstruire pour se trouver enfin. Mission impossible?
Isabelle Minière poursuit ici son exploration des relations familiales et des situations explosives. Depuis On n’est jamais à l’abri d’une bonne surprise, en passant par Au pied de la lettre jusqu’à Je suis né laid, elle creuse un sillon qui donne, au fil des romans, de forts jolies moissons.

J’ai dix-huit ans, tous les âges à la fois, et j’ai un papa
Isabelle Minière
Serge Safran éditeur
Roman
192 pages, 17, 90 €
EAN 9791090175815
Paru le 6/05/2021

Ce qu’en dit l’éditeur
Avec une mère violente et hargneuse, plus préoccupée par ses amants et ses traductions de romans à l’eau de rose que par sa fille, la vie d’Albertine n’est pas un long fleuve tranquille. Depuis son enfance jusqu’à l’adolescence, ce ne sont que brimades, injustices et souffrances. Pour échapper à cette mère surnommée « la sorcière », Albertine s’invente des histoires qu’elle note dans un cahier.
Le jour de sa majorité, sa mère la met à la porte, munie de trois sacs IKEA contenant ses affaires et d’un post-it avec le nom et l’adresse de son père, dont elle ignorait jusque-là l’existence.
La rencontre avec cet homme, très différent de ce qu’elle rêvait, lui fait découvrir des vérités inattendues, lui ouvre des portes inespérées sur le présent et l’avenir. Et Albertine de trouver sa vocation à raconter des histoires, d’abord aux enfants qu’elle garde, puis… sur scène!

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com

Les premières pages du livre
« L’histoire de Non-Non
Dès que j’ai su lire, j’ai eu envie d’écrire l’histoire de ma vie. Même si ma vie n’était pas très intéressante. Je me suis d’abord entraînée en inventant l’histoire de Non-Non.
J’écrivais ça dans mon lit, dans ma tête. Et sans réfléchir. J’entendais les pas de ma mère monter l’escalier, comme une sorcière, sans chapeau pointu (ce que j’aurais trouvé plutôt rigolo), mais avec un couteau entre les dents. Ma mère, la sorcière, venant vérifier si je dormais.
Avant, le temps d’avant, avant que je ne sache lire, je cachais un livre dans mon lit et j’essayais de le déchiffrer. J’explorais les pages, les lettres, les dessins… Mon imagination inventait des histoires à dormir debout, à ne pas dormir du tout. Du coup: flagrant délit. La sorcière surgissait, et rugissait «Tu ne dors pas!» Comme si on dormait sur commande ; je ne comprenais pas. J’avais beaucoup de mal à comprendre les adultes, ils me semblaient manquer de logique, surtout ma mère. S’il était bon de se coucher de bonne heure, que faisait-elle dans l’escalier, tard le soir, à se faufiler, marche après marche, à pas de loup, pour que je ne l’entende pas? Elle aurait été plus tranquille dans son lit, non? On aurait été tellement plus tranquilles, elle et moi, si elle avait appliqué les consignes qu’elle m’imposait: dormir tôt.
J’étais si absorbée à deviner ce que les lettres et les dessins signifiaient que je ne voyais pas le temps passer. Je me promettais chaque soir d’éteindre vite la lumière, et ne tenais pas ma promesse, c’est le problème avec les livres.
Soudain elle ouvrait la porte, me surprenait avec la lumière allumée. Alors la furie la prenait, ses mains devenaient folles, sa voix aussi. Coups et hurlements. Une folie; elle ne se contrôlait pas, comme si un monstre prenait possession d’elle, c’est pourquoi elle est pour moi devenue la sorcière; c’est pourquoi parfois je la plaignais. Elle n’avait pas choisi d’être possédée par une sorcière, elle subissait cela, tout comme je subissais les coups, les hurlements, et tout le reste. Je me disais des choses aussi bizarres que ça, pour éviter de la détester tout à fait. C’est très difficile de détester sa mère. Pour un père, je ne savais pas, je ne connaissais pas le sujet, j’étais inculte en la matière.
Dès que la porte s’ouvrait, je me tassais sous la couverture, un oreiller sur la tête, j’étais terrifiée à l’idée qu’un coup particulièrement violent puisse me fracasser le cerveau — je doutais beaucoup de sa solidité.
Mes précautions ne servaient jamais à rien. Elle se précipitait sur moi, envoyait valdinguer draps, couverture et oreiller, Les lançait dans la pièce. Ma peau nue, c’est ce qu’elle voulait. Elle poussait un cri de rage, on aurait dit une bête sauvage, puis se ruait sur moi, frappait, frappait, frappait. J’essayais de protéger ma tête avec mes mains, je me concentrais là-dessus, jusqu’à ce que la sorcière s’épuise. Ça arrivait d’un seul coup: elle était à bout de souffle, à bout de force. Elle poussait un énorme soupir et repartait en se lamentant «Qu’est-ce que j’ai fait au ciel pour avoir un enfant pareil?» Je ne voyais pas ce que le ciel venait faire là-dedans, ça faisait partie du délire de ma mère.
Un soir elle a quitté la chambre en geignant: «J’en ai plus qu’assez d’avoir mal aux mains À cause de toi! Égoïste! Tu t’en fous d’abîmer les mains de ta mère!» Il devait me rester un fond d’optimisme, car j’ai espéré que ce serait la fin des coups, que pour prendre soin de ses mains elle renoncerait à me frapper.
Or elle a vite trouvé une solution pour ménager ses mains. La ceinture a fait son apparition. Ça faisait encore plus mal, mais ça faisait un peu moins de peine: la ceinture était un objet, sans intention, sans méchanceté. Sauf que j’étais encore plus inquiète pour ma tête. Puis elle a sans doute eu peur d’abîmer la ceinture, ce fut le tour du martinet. Elle prenait son élan, hurlait, et me lacérait. Le dos, le fesses, le ventre, les jambes. Et elle oubliait la tête. Ce ne devait pas être un martinet pour tête. C’était presque rassurant, je pouvais protéger mon ventre sans craindre que mon cerveau éclate en morceaux. Ça se terminait par la même litanie «Qu’est-ce que j’ai fait au ciel pour avoir un enfant pareil?» Pauvre ciel; j’avais la certitude qu’il n’y était pour rien, et que ma mère était cinglée.
Parfois, dans des moments de calme, entre deux orages, les moments où elle était trop fatiguée pour me traiter d’idiote d’andouille, de crétine, d’abrutie, d’imbécile, ou autres douceurs qu’elle affectionnait, elle se plaignait d’avoir été maltraitée par sa mère, d’avoir été battue, insultée. J’étais sidérée, même si j’étais habituée. Quoi? Elle avait souffert de ces choses-là et elle les répétait? Ça ne lui traversait pas l’esprit? C’était incompréhensible. Je me disais que ce n’était pas sa faute, si ma mère était un peu folle. Et j’avais très très peur d’être folle à mon tour. Non, pas par hérédité, mais par histoire ressemblante, une espèce d’imprégnation. C’était très confus. Très troublant aussi: je plaignais beaucoup l’enfant malheureuse que ma mère avait été, ça m’empêchait de trop la détester, ce qui était pourtant tentant, surtout quand les gifles pleuvaient, pour un oui pour un non, quand les cris, quand les coups. Surtout le soir. Le soir quand la sorcière venait faire son tour de garde.
Puis j’ai su lire, et elle fut bien déçue.
Elle rangeait le martinet, bien embêtée de ne pas m’avoir saisie en flagrant délit. Avant, le temps d’avant, le temps où je ne savais pas lire, les flagrants délits étaient fréquents, je rallumais la lumière pour explorer les pages, les lettres, les dessins, comprendre l’histoire. Et la sorcière jouait son rôle de sorcière, moi je jouais le rôle de la petite fille qui cache ses larmes, pour ne pas donner trop de joie à la sorcière. C’était le temps d’avant. Ma mère ne savait pas que je savais lire, je m’étais bien gardée de le lui dire. Ne jamais faire trop de confidences aux gens en qui l’on n’a pas pleinement confiance. Les confidences, ça se mérite.
Quand elle me voyait avec un livre, elle croyait que je regardais les images, j’avais la délicieuse sensation de lui jouer un bon tour.
Donc, je ne dormais pas, mais la lumière était éteinte et j’écrivais. Je voyais les pages défiler, comme dans un vrai livre, j’ajoutais çà et là des dessins, pour décorer. J’entendais les pas redescendre l’escalier, et je pensais: «Je t’ai bien eue, sorcière! Je raconterai ça, quand j’écrirai l’histoire de ma vie». Et j’écrivais l’histoire de Non-Non.
Non-Non était un petit pantin au visage tout rond, de bonnes joues, un bonnet rouge sur la tête. J’avais très envie d’avoir un bonnet, comme la plupart de mes camarades en hiver, et je l’aurais choisi rouge si j’avais eu le choix — mais la sorcière était contre les bonnets, allez savoir pourquoi. Non-Non avait donc droit, lui, au bonnet rouge. Il était très drôle, il faisait des blagues. Il était né dans un champignon géant, et le champignon l’avait tout de suite accueilli comme son enfant, passé le moment de la surprise. Champignon, ainsi baptisé par Non-Non, offrait une voiture jaune à Non-Non, lui apprenait un tas de choses, et rigolait. Ils s’entendaient bien, tous les deux, Champignon disait des trucs tellement rigolos que Non-Non éclatait de rire. Moi, je collais le drap sur ma bouche pour ne pas rire. Je riais à l’intérieur.
J’inventais chaque soir un nouvel épisode des aventures de Non-Non, j’inventais sa vie. Non-Non me consolait de vivre. L’histoire de Non-Non, je l’ai écrite dans ma tête, soir après soir, mais c’est quand même mon premier livre. Ensuite, je me l’étais promis, j’écrirais l’histoire de ma vie.
C’est la maîtresse d’école qui a annoncé à ma mère que je savais lire et écrire. Elle a fait semblant d’être déjà au courant, «Oui, oui, bien sûr.»
J’avais peur qu’elle me dise, arrivée à la maison «T’aurais pu me le dire!», et qu’elle me foute une claque — elle avait la claque tellement facile que ça m’intriguait, comme si la claque partait de façon automatique, comme un réflexe. Même pas. Pas de claque. Pour un peu, j’aurais été déçue, ma prédiction de claque automatique étant contredite.
Elle ne m’a pas parlé de ce que la maîtresse lui avait dit. Mais elle a continué à jouer à la sorcière, marche après marche, pour vérifier si je dormais. Soir après soir, j’ai continué à la décevoir. Et à imaginer comment lui échapper. Me sauver la nuit, quand elle dormait? Et pour aller où? Me trouver seule, toute petite, face à un loup? Il y avait beaucoup de loups dans mon imagination, des loups sauvages, meurtriers, encore plus dangereux que la sorcière. Alors comment faire?
Avant d’éviter les loups, éviter les coups.
Ça m’a demandé du temps, mais j’ai fini par trouver la cachette du martinet: sous son lit, dans une petite valise, dissimulé sous du linge de toilette, et enveloppé dans une taie d’oreiller. Je l’ai foutu à la poubelle, sous les épluchures, et j’ai sorti la poubelle, J’étais fière de moi. J’ai fini l’histoire de Non-Non, bien décidée à écrire un jour l’histoire de ma vie. »

Extraits
« J’avais l’impression que ce Léon (c’est le prénom de l’auteur) m’encourageait à raconter l’histoire de ma vie, même si elle était sans intérêt, Qui décide si une vie est intéressante ou pas? Une vie sans intérêt peut être intéressante à raconter, je me raccrochais à ça, sinon j’aurais déprimé à fond, Je me serais retrouvée au fond du fond du fond, j’avais des prédispositions. » p. 25

« Les yeux du paternel continuent à briller. Stop. Je n’ai jamais pleuré au cinéma, et j’ai l’impression d’être plongée dans un film dramatique. J’ai pas choisi de jouer. Je pleurerai pas.
Je ferme les yeux, j’imagine. Mon père, ma mère, le bébé interdit de père. Les mensonges. Les pièces d’un puzzle. Il me manquait des pièces. La sorcière a empêché mon père de me reconnaître, de me voir, de m’approcher. Ouais mais, mais quand même… C’était un grand garçon, ce mec-là, il aurait pu exiger de me voir, me voir de force, m’enlever, me kidnapper à la sortie de l’école, me sortir des griffes de la sorcière.
Puisqu’il savait que j’existais, il m’a abandonnée. À mon triste sort. » p. 101

À propos de l’auteur
MINIERE_Isabelle_©DRIsabelle Minière © Photo DR

Isabelle Minière est née au Mali. Elle a passé son enfance près d’Orléans, fait ses études à Tours et à Paris où elle vit aujourd’hui. Elle écrit des romans, des nouvelles et des livres pour la jeunesse. Elle est aussi psychologue, hypnothérapeute.
J’ai dix-huit ans, tous les âges à la fois, et j’ai un papa est le cinquième roman à paraître chez Serge Safran éditeur après Je suis né laid, Au pied de la lettre, On n’est jamais à l’abri d’une bonne surprise et Je suis très sensible. (Source: Serge Safran Éditeur)

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