À la demande d’un tiers

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En deux mots:
La narratrice et Suzanne, sa sœur aînée, sont orphelines. Leur mère s’est jetée d’une tour. Malgré ce drame, elles vont essayer de se construire une vie, même si ce traumatisme reste profondément ancré. Pour dénouer le vrai du faux, une longue quête commence…

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Ma mère, ma sœur, Bambi et moi

Une mère qui se jette dans le vide et un vide qui se creuse autour de ses deux filles. Mathilde Forget nous offre un premier roman où le cocasse le dispute au tragique, où Bambi pleure et où Glenn Gould travaille sans jouer.

Mathilde Forget était jusque-là plus connue comme auteure, compositrice et interprète de chansons douces-amères (retrouvez quelques-uns de ses titres en suivant ce lien). Toutefois, après avoir suivi un master de création littéraire – comme quelques autres primo-romanciers de cette rentrée – elle a choisi de faire un détour vers le roman. Et le coup d’essai est plutôt réussi.
Dès l’exergue, la description de la scène durant laquelle Bambi apprend la mort de sa mère, le lecteur comprend que la mort et l’absence vont rôder dans ces pages où, en bonne logique les fêlures de l’enfance vont donner des adultes fêlés. D’autant plus fêlés que leur éducation protestante leur a appris qu’il n’était pas de bon ton d’exposer ses sentiments, de se plaindre.
N’ayant plus sa mère qui s’est suicidée en se jetant d’une tour, la narratrice va se tourner vers Suzanne, sa sœur aînée, persuadée que ces trois années de plus étaient garantes de décisions plus judicieuses : «Il me paraissait évident qu’elle avait des connaissances supplémentaires […] elle était mieux renseignée pour ne pas se faire avoir.»
Bien vite cependant, elle va se rendre compte que derrière les principes éducatifs et derrière les vérités «qui arrangent tout le monde», il existe une version différente qui éclaire différemment la perception que l’on peut avoir des gens ou des événements. Et si Suzanne peut se tromper, alors elle aussi peut se tromper et être trompée.
Le temps des explications est venu. Commençons par celle de Walt Disney sur l’absence quasi systématique des mères dans ses dessins animés: «elle impose au personnage principal de prendre ses responsabilités et donc de grandir plus vite, ce qui permet de raconter une vie entière en seulement 90 minutes, durée courante d’un film. Raconter la vie d’un faon qui n’aurait pas perdu sa mère prendrait trop de temps.» Poursuivons par celle sur les causes de la mort de sa mère qu’elle trouve, après avoir entendu plusieurs diagnostics de ses médecins, en volant son dossier médical. Terminons par Suzanne qui, après des crises successives, va finir à l’asile psychiatrique.
D’un drame Mathilde Forget fait une tragi-comédie en n’hésitant pas à ajouter ici un détail incongru et là une comparaison inattendue, à jouer de références cinématographiques et de parfums d’enfance. C’est dur et doux à la fois, c’est émouvant et cocasse, c’est maîtrisé et joyeusement foutraque. C’est réussi!

À la demande d’un tiers
Mathilde Forget
Éditions Grasset
Roman
162 pages, 16 €
EAN: 9782246820475
Paru le 21/08/2019

Où?
Le roman se déroule en France, notamment du côté de la Savoie, sur la route de Genève, à Chamrousse et Contis-les-Bains et Grenoble. On y évoque aussi Lyon et Paris.

Quand?
L’action se situe de nos jours, avec des retours en arrière jusqu’au début du XXe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
«La folie n’est pas donnée à tout le monde. Pourtant j’avais essayé de toutes mes forces.»
C’est le genre de fille qui ne réussit jamais à pleurer quand on l’attend. Elle est obsédée par Bambi, ce personnage larmoyant qu’elle voudrait tant détester. Et elle éprouve une fascination immodérée pour les requins qu’elle va régulièrement observer à l’aquarium.
Mais la narratrice et la fille avec qui elle veut vieillir ont rompu. Elle a aussi dû faire interner sa sœur Suzanne en hôpital psychiatrique. Définitivement atteinte du syndrome du cœur brisé, elle se décide à en savoir plus sur sa mère, qui s’est suicidée lorsqu’elle et Suzanne étaient encore enfants.
Elle retourne sur les lieux, la plus haute tour du château touristique d’où sa mère s’est jetée. Elle interroge la famille, les psychiatres. Aucun d’eux ne porte le même diagnostic. Quant aux causes: «Ce n’est pas important de les savoir ces choses-là, vous ne pensez pas?» Déçue, méfiante, elle finit par voler des pages du dossier médical qu’on a refusé de lui délivrer.
Peu à peu, en convoquant tour à tour Blade Runner, la Bible ou l’enfance des tueurs en série, en rassemblant des lettres écrites par sa mère et en prenant le thé avec sa grand-mère, elle réussit à reconquérir quelques souvenirs oubliés.
Mais ce ne sont que des bribes. Les traces d’une enquête où il n’y a que des indices, jamais de preuves.
La voix singulière de Mathilde Forget réussit à faire surgir le rire d’un contexte sinistre et émeut par le moyen détourné de situations cocasses. Sur un ton à la fois acide et décalé, elle déboussole, amuse et ébranle le lecteur dans un même élan.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Les Échos (Alexandre Fillon)
France TV info (Laurence Houot)
Livres Hebdo (Alexiane Guchereau)
Page des libraires (Delphine Olivier-Auzie, Librairie Le Pain de 4 livres, Yerres)
Blog Les livres d’Eve 
Blog Vagabondageautourdesoi 


Mathilde Forget présente À la demande d’un tiers © Production Librairie Mollat

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Bambi ne pose pas de questions. Lorsque son père lui apprend la nouvelle, il ne pose aucune question. Pas une seule. Il ne dit rien. Bambi a cinq ans et en un petit mouvement de tête il semble avoir déjà tout compris. À l’écran, la scène dure environ sept secondes qui ont demandé une demi-journée de travail au dessinateur du film, Tyrus Wong. Bambi reste figé un instant, les yeux grands ouverts. Puis sans colère il baisse la tête, laissant ses paupières se refermer. Enfin, comme pour conclure, Bambi nous donne à voir une larme, une grosse larme recouvrant au moins le tiers de sa face. Le blanc de son œil déborde, forme une goutte qui coule le long de sa joue, s’attarde à l’angle de sa mâchoire et finit par tomber pour rejoindre les flocons de neige qui balayent l’écran. Bambi a compris.
Et ça ne lui a demandé qu’une demi-journée.

Suzanne pose ses mains sur mes bras. Autour de mes biceps, elles forment deux brassards moites. La chaleur de sa peau saisit la mienne et pour garder l’équilibre, je m’agrippe à ses coudes. Nos quatre bras forment deux chaînes solides, une chorégraphie contemporaine. Suzanne me surprend par sa force. Enfants, nos combats ne duraient jamais très longtemps car le moindre assaut de ma part se révélait toujours trop brutal pour elle. Suzanne n’aimait pas la bagarre. J’étais ennuyée par sa douceur. Maintenant que nous sommes grandes, bien plus grandes, elle semble enfin une adversaire à ma taille.
Je me demande si les voisins d’en face nous observent en cachette. Ils pourraient facilement profiter du spectacle car nous sommes placées juste devant la fenêtre, restée ouverte toute la nuit. L’été a commencé. J’habite un studio au quatrième étage, ma rue est une impasse de pavés, de plantes approximatives et de morceaux de vélos. Je suppose que mes voisins dorment encore car le jour se lève à peine.
Suzanne est maintenant assise sur le lit, je suis debout face à elle. Je pousse sur ses bras pour la faire basculer en arrière. J’improvise. Elle se redresse et m’oblige à reculer. Sa force continue de me surprendre. Un pas à droite vers la fenêtre, un pas à gauche vers les couteaux de cuisine. Le seul qui coupe vraiment est bleu avec une lame blanche. Nos pieds entrent en scène, nos bustes s’alignent. On tourne sur nous-mêmes. Je repense à La Dame aux camélias que j’ai vu à l’Opéra de Paris. Au début du dernier acte, l’articulation d’un des danseurs avait craqué. Dans le public, quelques personnes s’étaient regardées, embarrassées par ce qu’elles venaient d’entendre. En une fraction de seconde, ce minuscule bruit remettait en cause à lui seul la réussite de tout le ballet. Genou cruel. Je me souviens aussi des cuisses musclées, arrondies comme des collines. Je sens les miennes se tendre sous la pression des déplacements de Suzanne. Mais malgré mes efforts je doute qu’elles ressemblent à celles des danseurs de l’Opéra de Paris.
Je perds du terrain. On se rapproche de la fenêtre et je sens que ce n’est pas dans mon intérêt. C’est le final souhaité par Suzanne. Je me place derrière elle et, avec mon bras gauche, j’encercle son buste pour attraper son poignet droit. En la maintenant contre moi, je me rapproche de la porte d’entrée derrière laquelle j’entends frapper: «Madame? Madame vous êtes là? Ouvrez la porte Madame.» Suzanne m’empêche d’ouvrir. Il fallait donc que j’arrive à la neutraliser d’une seule main pour pouvoir ouvrir la porte, à garder un œil sur le couteau bleu en restant loin de la fenêtre ouverte, tout en ayant l’air la plus saine d’esprit possible pour ne pas risquer de me faire embarquer à sa place. Le jeu était complexe et l’enjeu de taille. Je serre davantage mon bras autour de sa taille. Je constate, à la fois flattée et déçue, que je reste la plus forte. Je parviens à tirer la porte. Trois pompiers sont là. Ils foncent sur Suzanne et l’immobilisent sur le lit. Ces danseurs-là n’ont pas le temps de laisser craquer leurs articulations. Je me demande comment ils ont su lequel de nos deux corps entremêlés ils devaient maîtriser. Avant de leur ouvrir, j’étais effrayée à l’idée que Suzanne ne profite de la situation confuse pour m’accuser de l’avoir attaquée. Et plus je me serais défendue, plus j’aurais été suspecte et suspectée – Suzanne a toujours été meilleure comédienne que moi.
– C’est vous qui avez appelé? Vous êtes la sœur?
Entre le buste d’un pompier et l’épaule d’un autre, le regard de ma sœur. Rempli d’une force qui, malgré les apparences, lui donne plus de puissance que les trois uniformes penchés au-dessus d’elle pour la maintenir sur mon lit.
– Vous êtes la sœur?
– Oui, la petite.
Avant de rejoindre Suzanne aux urgences, j’ai pris le temps de faire mon lit et de passer le balai sur mon lino. Je m’inquiète quant à la gestion de mes priorités. Les voisins d’en face ont enfin ouvert leurs rideaux. Sur le chemin qui mène à l’hôpital, je m’attarde devant une caserne, espérant qu’un pompier me donne des nouvelles de ma sœur. En relevant la tête, j’aperçois une bannière en toile blanche qui flotte au-dessus de l’entrée: BAL DES POMPIERS 20 H.

Extraits
« Quand on a une sœur, le jour de notre naissance est déjà une question de partage.
Pour certaines choses, partager nous arrangeait bien. Comme les tâches ménagères, parce qu’à deux ça va plus vite.
Mais lorsqu’il y avait un choix à faire, j’étais toujours persuadée qu’il y en avait un bon et un mauvais. Une meilleure place, une meilleure serviette de bain, et même une meilleure gomme dans un lot de gommes identiques. Quand on est enfant, les mauvais choix ressemblent à un chocolat avec de l’alcool à l’intérieur. Rapidement j’ai décidé que le meilleur choix à faire était celui de Suzanne. Il me paraissait évident qu’elle avait des connaissances supplémentaires, elle avait trois ans de plus que moi, elle était mieux renseignée pour ne pas se faire avoir.
Quand on me demande ce que je veux, je réponds souvent: « Et toi? » »

« L’explication donnée par Walt Disney lui-même sur l’absence quasi systématique des mères dans ses dessins animés est qu’elle impose au personnage principal de prendre ses responsabilités et donc de grandir plus vite, ce qui permet de raconter une vie entière en seulement 90 minutes, durée courante d’un film. Raconter la vie d’un faon qui n’aurait pas perdu sa mère prendrait trop de temps. »

À propos de l’auteur
Auteure, compositrice et interprète, Mathilde Forget a reçu le Prix Paris jeunes talents en 2014 pour son EP de chanson Le sentiment et les forêts. Elle a suivi un master de création littéraire et publié des nouvelles dans les revues Jef Klak et Terrain vague. (Source : Livres Hebdo)

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Un cheval dans la tête

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Sélectionné pour le «Prix du Premier roman 2019»

En deux mots:
Jack aimerait faire de sa passion pour le cheval un métier à plein temps. Mais les difficultés sont nombreuses. Quand un industriel veut s’associer avec lui et l’accompagne à Séville pour acheter un étalon, il entrevoit la fin de ses soucis. Il part plein d’espoir…

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

La chevauchée de la dernière chance

Le Sud, le ranch, les chevaux… Pour son premier roman Sylvie Krier a rassemblé tous les éléments d’un western à la française. Mais gagner la liberté de vivre de sa passion n’est pas chose aisée.

Les éthologues vous diront la part d’instinct et d’apprentissage dans le comportement du cheval dans sa relation avec l’humain. En revanche, ils ne diront sans doute rien de l’attitude des humains qui les côtoient jour après jour et des modifications que cette proximité entraîne sur leur caractère. Pour cela il faudra le talent d’une romancière comme Sylvie Krier. En racontant le parcours de Jack, de son ami Chayton, de sa compagne Célie et de sa fille Louise, elle va nous montrer combien, consciemment ou non, ils vont adopter bien des traits de caractère de ces purs-sangs. À commencer par une soif de liberté inextinguible.
Jack, le narrateur de ce roman, a fait un choix radical en décidant de consacrer sa vie aux chevaux. Après avoir été cascadeur pour le cinéma et victime d’un accident qui a failli lui coûter cher, il choisit de rentrer dans le rang. Désormais, il va se concentrer à l’élevage et devoir s’éloigner de Snip, la photographe de plateau, avec laquelle il a eu une liaison. Dans le Sud, il va trouver un ranch et quelques chevaux, il va aussi trouver en Chayton un homme qui partage son rêve et n’hésite pas à démissionner de son boulot pour «mener enfin une vie en accord avec lui-même». Une vie rude et des journées de travail chargées, mais une vie qui offre aussi de se retrouver à la tombée de la nuit autour d’un feu de camp avec des amis. On refait le monde, on oublie les factures, les huissiers, les soucis, avec l’aide de l’alcool et des femmes.
Jack a une liaison avec Célie, mais elle n’entend pas pour autant se mettre en couple avec lui: «Nous avions décidé d’être libres, après une période de cohabitation qui s’était soldée par un échec. Célie attendait que je change. Je ne savais pas comment m’y prendre, alors j’attendais moi aussi.»
C’est à ce moment que Louise arrive du haut de ses quatorze ans. Sa mère a décidé qu’il serait juste que son père son occupe dorénavant. Encore un problème de plus à gérer, sous le regard Mickey qui vient régulièrement constater le désordre dans la maison et dans la vie de son frère.
«Plus de fuel. Plus de nourriture pour nous. Guère plus pour les chevaux. Plus de grain. J’ai tué mes dernières juments de réforme. L’abattoir me paiera peut-être quelques arriérés. À condition que la viande ne soit pas saisie. La semaine dernière, j’ai volé, avec l’aide de Chayton, des sacs d’orge dans une coopérative agricole.»
L’homme qui débarque alors avec sa fiancée est qui entend s’associer avec Jack le sortira-t-il de la mouise? Les perspectives apparaissent réjouissantes. Il propose d’aller à Séville chercher un étalon pour développer le cheptel.
Sylvie Krier a trouvé le ton pour raconter cette odyssée qui, au moins géographiquement suit son propre parcours, du Loiret au Sud de la France. On y sent la peur et la poussière, l’envie et l’espoir, mais aussi toutes les contradictions d’une odyssée incertaine: la force et la fragilité, l’espoir et le désespoir, le combat et le renoncement.

Un cheval dans la tête
Sylvie Krier
Éditions Serge Safran
Premier roman
206 p., 17,90€
EAN 9791097594244
Paru le 11/09/2019

Où?
Le roman se déroule en France, notamment à Dampierre-en-Burly dans le Loiret puis dans la région d’Arles et des Saintes-Maries-de-la-Mer. On y évoque aussi un voyage en Espagne, à Séville.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Jack, marginal épris de liberté, élève des chevaux. Aidé par Chayton, individu troublant, il peine à joindre les deux bouts. Débarque sa fille, une adolescente qu’il connaît à peine tandis qu’à ses côtés Célie, jeune femme énigmatique, se débat dans une histoire familiale qui agonise.
Jack prend alors la route pour essayer de s’en sortir, allant au-devant de drôles d’aventures. Et puis un jour, un industriel lui propose d’acquérir une partie de son cheptel. Et d’aller choisir un étalon à Séville. Cette offre inespérée permettra-t-elle à Jack de reprendre sa vie en main?
Le corps-à-corps entre idéal et réalité, parfois épique, souvent émouvant, imprègne de manière captivante tout l’entourage de Jack et son cheptel aux allures de ranch du Far West.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Livres Hebdo (Alexiane Guchereau)
France Inter (Le cabinet de curiosités – Éric Delvaux)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« JACK
* La neige abolit tout. Une naissance imminente.
Il avait neigé toute la nuit. Je suis sorti réparer la clôture électrique du parc des juments. J’avais repoussé ce travail tant que j’avais pu, mais maintenant, c’était devenu une priorité. Courir après le troupeau un petit matin de printemps, passe encore, mais l’hiver dans le brouillard ou la nuit, non.
Il est tombé au moins vingt centimètres de neige. Elle recouvre le tas de ferrailles rouillées du hangar récupéré il y a des lustres, que je n’ai pas eu le temps de monter, les galets destinés à empierrer le chemin, et même la vieille carcasse de tracteur échouée en contrebas. La neige a gommé les ornières, les traces de véhicules. Autour de ma cabane, il n’y a plus rien. Bizarrement, j’ai l’impression qu’aujourd’hui tout est beaucoup plus simple.
Avec la brouette, quelques outils, un sac de pain, je me dirige vers le pré en coupant par le petit bois. Le parc est devenu une étendue immaculée, bordée d’arbres enneigés, qui restitue la lueur pâle d’un soleil d’hiver. Les traces d’un chevreuil, celles d’un sanglier aussi, à en juger comme le bas-côté a été retourné. Au printemps dernier, la clôture a été arrachée par des chasseurs. J’ai plusieurs fois porté plainte auprès de la compagnie de chasse, sans résultat. Avec la masse, j’essaye d’enfoncer les pieux d’acacia qui rentrent difficilement dans la terre froide. J’attrape un morceau de ruban électrique, je le fixe avec deux attaches, je tends de toutes mes forces. Mon épaule droite m’arrache une grimace.
J’élève des chevaux. Un métier qui suscite de la méfiance, dont personne ne comprend la finalité car il rapporte peu. Je ne possède aucun bien. Hector, mon voisin, résume facilement la situation lorsqu’il a bu, ou que son tracteur tombe en panne (deux cas de figure assez fréquents). Il m’interpelle depuis son champ :
— Tu peux m’dire à quoiqu’ça sert ces bêtes-là ?
Je ne revendique aucun de ces tampons officiels qui attribuent une place précise dans la société et font que l’on est considéré avec respect pour la seule raison que l’on sait précisément à qui on a affaire. Je m’en fous. Mon copain Chayton m’assure que c’est le début de la liberté. Franchement, ça me plaît quand il dit ça. Souvent, je me répète ses paroles, parce que, en général, les événements tendent à prouver que je ne suis pas toujours engagé sur la bonne voie.
Je me suis installé dans cette région il y a vingt ans sans rien y connaître. Mon oncle Joseph, menuisier, m’avait aidé à construire mon logement, une habitation en bois au-dessus d’une petite écurie. Oncle Joseph était à la retraite à l’époque. On avait passé six mois à bâtir le tout. Malgré quelques imperfections évidentes, qu’oncle Joseph niait obstinément, j’étais satisfait. Quand je regarde la charpente, les fenêtres qui ferment encore impeccablement, je pense à lui. Je trouve qu’on avait fait du bon boulot. J’exploite quelques hectares d’une terre pourrie de cailloux. Des tonnes de silex qui remontent comme par magie, et réapparaissent, même lorsqu’on les retire régulièrement.
Parfois j’observe Hector dans son champ, son corps noueux, presque calcifié, ses jambes qui ballottent dans des bottes en caoutchouc comme des tiges déposées dans un vase à ouverture trop grande. Quand je le vois fourrager avec une frénésie d’insecte dans les entrailles de cette terre ingrate, je ressens une fascination étrange, mêlée de répulsion. Cette terre tord les corps à son image. Austère et aride.
L’horizon cotonneux se fond dans la neige. Attiré par le bruit, le troupeau apparaît en haut du pré, les silhouettes se dessinent nettement. Ensemble, les juments s’immobilisent, encolures tendues, oreilles dressées. Leurs naseaux crachent des petits jets de vapeur. Elles descendent tranquillement le vallon dans ma direction, la baie en tête. Puis elles partent au petit trot, enfin au galop. Je reste immobile, à écouter le bruit feutré des sabots sur la neige. Fracas lointain qui gronde en approchant. Je pourrais rester dix ans comme ça, à les regarder galoper, la queue en panache, dans des gerbes de neige. Je me dis que ce simple spectacle suffit à mon bonheur. Elles stoppent à quelques mètres de moi. Je leur jette un peu de pain sec. Je m’approche. Je tâte leur dos pour voir si, à travers le poil d’hiver, elles n’ont pas trop perdu d’état. Malgré la température qui dégringole, elles ont l’air en pleine forme. J’observe les pis. Je passe mes doigts engourdis sur les mamelles. La noire ne va pas tarder à pouliner. Il faudra amener du foin, de la paille avec le pick-up, de l’eau chaude pour dégeler les abreuvoirs. Je traîne encore un peu puis je me décide à rentrer pour me faire un café. Devant l’écurie, mon regard glisse au fond de la vallée. Simplement. Facilement. La neige et rien d’autre. Je ne me suis pas senti aussi bien depuis un bon moment.
— Tilena va pouliner. Il va falloir la mettre à l’abri.
Chayton descend de la table sur laquelle il dort, saute sur ses pieds.
— Elle a du lait ?
Il est tout excité. Moi aussi, je suis excité. Mes huit juments sont pleines, les naissances vont bientôt débuter pour s’achever au début de l’été.
— Ça commence.
— Alors c’est pour cette nuit !
— C’est possible, oui.
Tilena a déjà fait trois beaux poulains, deux bais et un gris. Cette année, j’ai misé sur la locomotion en choisissant un mâle qui a remporté des prix dans des concours de modèles et allures. Elle peut nous faire une petite merveille. Chayton s’approche de moi. Son émotion est palpable. Sa lèvre inférieure frémit. Peut-être que ses yeux s’embuent un peu. J’attrape son bras, je le serre sans dire un mot. Il part un moment, revient avec la musette dans laquelle il stocke le fruit de ses cueillettes. Il sort un petit fagot. Il va le faire brûler pour que les esprits soient enclins à veiller sur la jument et le poulain à venir. Il souhaite que ce soit un mâle.
Chayton, cette fois, m’adresse un large sourire.
— On va la rentrer cet après-midi. Je dormirai avec elle dans l’écurie ce soir.
Je bois un café brûlant pendant que Chayton se fait des œufs sur le plat et un sandwich au fromage. On se prépare pour aller soigner le reste du cheptel éparpillé dans différents prés aux alentours. Il met sa toque en marmotte, farfouille dans un tiroir.
— Il n’y a plus de bougie ? On pourrait sortir cet après-midi.
Une balade dans la neige. L’idée me tente, j’avoue. La bougie fondue sous les sabots des chevaux les empêche de glisser, sinon la neige forme des amas, qui, transformés en glace, deviennent dangereux.
— On soigne déjà, on verra après.
On charge dans le pick-up des bidons d’eau chaude, du grain, du foin, de la paille, le tout attaché avec une corde. On a l’impression d’être seuls au monde. Chayton rigole comme un cinglé. L’air vif semble avoir décuplé ses forces, il saute partout en braillant.
— Hey ! On se croirait dans le Dakota !
* Contingences matérielles.

Quand j’essaye de démarrer, le pick-up toussote puis cale. La batterie a dû prendre un coup de froid. Je lève le capot, plonge la tête dans le moteur bien que je n’y connaisse pas grand-chose. J’entends un bruit au loin.
— Il y a un gars là-bas, me fait remarquer Chayton.
À cinquante mètres, j’aperçois un type habillé en noir, qui se dandine dans la neige.
— Va chercher le tracteur et les câbles.
Le type progresse lentement, accoutré d’un attirail vestimentaire de citadin. Parvenu à vingt mètres de moi, il agite un papier dans ma direction. La chienne sort de l’écurie, couverte de paille. Elle commence à grogner. Le type s’arrête.
— Monsieur Eltimore ?
Comme je ne réponds pas, il ajoute.
— Cabinet d’huissiers Matt et Komb. J’ai ici une saisie pour la société Herbagrain.
Je lève sur lui un regard mauvais. Il a un petit sursaut. La chienne est venue s’appuyer contre ma jambe. Elle émet un jappement rauque tandis que je la caresse doucement pour la calmer. Je remets le nez dans le moteur. D’un geste nerveux, j’attrape la jauge à huile. Le type sort un stylo de la poche intérieure de son pardessus.
— Vous pouvez me signer ce document s’il vous plaît ?
— Dégagez !
— Pardon ?
— Dégagez ! C’est clair ? Vous ne voyez pas que je travaille ?
Je claque le capot de toutes mes forces et grimpe dans l’habitacle. Le type hésite un instant puis fait demi-tour. Je le regarde s’éloigner en levant les genoux comme un petit soldat. La neige mouillée laisse des grosses traces sombres sur le bas de son pantalon.
* Quotidien d’un jour d’hiver. J’aimerais que Célie soit avec moi. Une âme indienne. Une fille énigmatique. »

Extraits
« J’élève des chevaux. Un métier qui suscite de la méfiance, dont personne ne comprend la finalité car il rapporte peu. Je ne possède aucun bien. Hector, mon voisin, résume facilement la situation lorsqu’il a bu, ou que son tracteur tombe en panne (deux cas de figure assez fréquents). Il m’interpelle depuis son champ :
– Tu peux m’dire à quoiqu’ça sert ces bêtes-là ? »

« Une quinzaine d’années auparavant, lors d’une fête western estivale, dans un bled perdu, j’avais amené deux Appaloosas, des bêtes un peu lourdes, sans grâce, qui avaient sur leur robe des taches semblables à des coups de pinceau, des éclaboussures. À cette époque, on voyait rarement de tels chevaux en France. Chayton exécutait une danse de la pluie devant quelques spectateurs. Il portait une coiffe en véritables plumes d’aigle qui descendait jusqu’à terre. En le regardant, j’avais pensé que ce type-là avait incontestablement quelque chose d’indien en lui.
Il avait pris l’habitude de venir m’aider lorsqu’il était libre. Je lui avais donné un petit mâle Appaloosa, en échange de son travail. Il curait, manipulait les poulains, m’aidait aux vaccinations, aux sevrages, aux débourrages. Pour gagner sa vie, Chayton travaillait en banlieue parisienne dans une société de mécanique de précision dans laquelle il avait été embauché, en raison de sa vue perçante. Il est capable de repérer une buse dans un arbre à trois cents mètres. L’intégration au sein de son univers de travail avait été compliquée, mais maintenant, c’était une chose acquise, d’après lui. Plus personne ne s’étonnait de le voir perché, immobile face au vide, sur la corniche de la tour dans laquelle il travaillait. Il avait fini par arrêter de chasser les animaux domestiques. Il adorait les dépecer. Il refuse obstinément de parler de cette époque. Je ne cherche pas à en savoir plus. Je suis simplement satisfait que la chatte qui rôde dans l’écurie et me débarrasse des rongeurs n’ait plus rien à craindre et que la chienne puisse garder les lieux sereinement. »

« Plus de fuel. Plus de nourriture pour nous. Guère plus pour les chevaux. Plus de grain. J’ai tué mes dernières juments de réforme. L’abattoir me paiera peut-être quelques arriérés. À condition que la viande ne soit pas saisie. La semaine dernière, j’ai volé, avec l’aide de Chayton, des sacs d’orge dans une coopérative agricole. »

À propos de l’auteur
Sylvie Krier est née à Auxerre. Après avoir fait des études de pharmacie à Dijon, elle exerce dans l’Yonne puis dans le Loiret. Elle vit aujourd’hui dans le sud de la France, près d’Avignon. Un cheval dans la tête est son premier roman. (Source : Éditions Serge Safran)

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Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon

DUBOIS_tous-les-hommes-nhabitent   RL_automne-2019  coup_de_coeur

Le magazine LiRE a choisi ce roman pour son avant-première et publié un extrait dans son édition de juillet-août 2019.
Roman sélectionné pour le Prix littéraire du Monde 2019.

En deux mots:
Paul Hansen est incarcéré à Montréal, où il purge une peine de deux ans d’emprisonnement en compagnie de Patrick Horton, un Hells Angel condamné pour homicide. Entre les quatre murs de cette cellule, il a le temps de retracer sa vie, de Toulouse au Canada, jusqu’à l’altercation qui l’a menée là.

Ma note:
★★★★★ (coup de cœur, livre indispensable)

Ma chronique:

Paul et Patrick sont en prison

Jean-Paul Dubois est de retour avec le roman au titre le plus long de cette rentrée. En nous démontrant que «Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon», il nous offre un chef d’œuvre!

Jean-Paul Dubois prend son temps pour construire un œuvre en tout point remarquable. On l’avait laissé avec en 2016 avec La Succession qui retraçait la vie de Paul Katrakilis, un jour de pelote exilé à Miami, revenu en France pour les funérailles de son père. Avec Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon, il nous propose en quelque sorte le chemin inverse, en remontant la vie de Paul Hansen, «né à Toulouse, le 20 février 1955, aux alentours de 22 heures, à la clinique des Teinturiers» et que l’on retrouve dès les premières lignes dans une petite cellule de la prison de Bordeaux à Montréal. Qu’a-t-il fait pour mériter ce châtiment? C’est tout l’enjeu du livre. Mais n’anticipons pas et revenons à Toulouse où Paul grandit entouré d’Anna, sa mère, qui a pris les rênes du Spargo, une salle de cinéma «Art et essai» après la mort accidentelle de ses parents et de Johanes, son père, pasteur originaire de Skagen, au Danemark. Deux professions à fort potentiel d’incompatibilité et qui, après mai 68 et la diffusion de Gorges profondes vont provoquer l’éclatement du couple.
Johanes choisit alors de s’envoler pour une nouvelle mission, à la Methodist Church de Thetford Mines, au Québec où, contre toute attente, Paul va décider de le suivre.
Après avoir ferré son lecteur – qui se demande ce qui peut avoir conduit Paul en prison – l’auteur construit son roman en alternant le récit des jours qui s’écoulent dans une cellule infecte, où pourtant l’humanité et la fraternité entre les codétenus gagnent chaque jour du terrain, et l’autobiographie de cet homme pour lequel le lecteur éprouve d’emblée de l’empathie. Un lecteur qui ne va pas être déçu!
Je pourrais ici multiplier les citations, détailler le parcours de Paul, ses différents emplois jusqu’à celui de régisseur d’immeuble à Montréal, raconter comment il rencontré son épouse et comment avec leur chien Nouk, ils ont vécu heureux, mais je préfère vous laisser découvrir par vous-mêmes ce scénario aussi habile dans sa construction que limpide dans son style.
J’ai, en revanche, envie de m’attarder sur les trois raisons qui, à mon sens, font de ce roman un chef d’œuvre. Tout d’abord, parce que la phrase est d’une précision quasi-chirurgicale. Ici, point de fioritures, mais des précisions qui «font vrai», que l’on parle d’un voyage en NSU, de l’extraction de l’amiante, de la fiabilité d’un Hydravion De Havilland ou encore de l’entretien d’une piscine. Ensuite, de la propension de l’auteur à laisser le récit parler pour lui. Ici, il n’est jamais question de démontrer ou de donner des leçons, mais de relater des faits. Au lecteur d’en faire son miel, de donner sa propre définition de la fraternité ou de la justice. Et enfin, ce que j’appelle le «principe de frustration». C’est, au moment de refermer un livre, lorsque l’on éprouve la furieuse envie d’y revenir, d’en savoir plus ou d’attendre déjà avec impatience le prochain roman. Et comme il faudra vraisemblablement attendre jusqu’en 2022, je vous conseille, dans l’attente, de découvrir ses précédents romans. Car chez Jean-Paul Dubois tout est bon!

Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon
Jean-Paul Dubois
Éditions de l’Olivier
Roman
256 p., 19 €
EAN 9782823615166
Paru le 21/08/2019

Où?
Le roman se déroule en France, à Toulouse, puis au Canada, à Thetford Mines, puis à Montréal, Sherbrooke et Trois-Rivières et enfin au Danemark, à Skagen dans le Jutland. On y évoque aussi Naurouze, «lieu de partage des eaux du canal du Midi», des étapes d’un voyage en voiture de Toulouse à Skagen et en avion de Montréal à Skagen, via Genève.

Quand?
L’action se situe de 1955 au début des années 2000.

Ce qu’en dit l’éditeur
Cela fait deux ans que Paul Hansen purge sa peine dans la prison provinciale de Montréal. Il y partage une cellule avec Horton, un Hells Angel incarcéré pour meurtre.
Retour en arrière: Hansen est superintendant a L’Excelsior, une résidence où il déploie ses talents de concierge, de gardien, de factotum, et – plus encore – de réparateur des âmes et consolateur des affligés. Lorsqu’il n’est pas occupé à venir en aide aux habitants de L’Excelsior ou à entretenir les bâtiments, il rejoint Winona, sa compagne. Aux commandes de son aéroplane, elle l’emmène en plein ciel, au-dessus des nuages. Mais bientôt tout change. Un nouveau gérant arrive à L’Excelsior, des conflits éclatent. Et l’inévitable se produit.
Une église ensablée dans les dunes d’une plage, une mine d’amiante à ciel ouvert, les méandres d’un fleuve couleur argent, les ondes sonores d’un orgue composent les paysages variés où se déroule ce roman.
Histoire d’une vie, Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon est l’un des plus beaux livres de Jean-Paul Dubois. On y découvre un écrivain qu’animent le sens aigu de la fraternité et un sentiment de révolte à l’égard de toutes les formes d’injustice.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
BibliObs (Grégoire Leménager)
Les Échos (Thierry Gandillot)
France-Amérique
La Dépêche (Jean-Marc Le Scouarnec)
Blog D’une berge à l’autre

INCIPIT (Les premières pages du livre)

Extrait
« Je suis né à Toulouse, le 20 février 1955, aux alentours de 22 heures, à la clinique des Teinturiers. Dans la chambre que l’on m’a attribuée, deux personnes que je n’ai encore jamais vues me regardent dormir. La jeune femme allongée à mes côtés, qui semble revenir d’une soirée, renversante de beauté, souriante, détendue malgré l’épreuve de l’accouchement, c’est Anna Margerit, ma mère. Elle a vingt-cinq ans. L’homme assis près d’elle, essayant de ne pas trop peser sur le rebord du lit, et que l’on devine de grande stature, avec des cheveux blonds et un regard bleu transparent empreint de bienveillance et de douceur, c’est Johanes Hansen, mon père. Il est âgé de trente ans. Tous deux semblent satisfaits du produit fini, initié dans des circonstances dont ils n’avaient peut-être pas, à l’époque, mesuré toutes les conséquences. En tout cas, mes parents ont depuis longtemps choisi mes prénoms. Je serai donc Paul Christian Frederic Hansen. Il est difficile de faire plus danois. Droit du sol, du sang, de tout ce que vous voulez et surtout du hasard, je serai pourtant titulaire de la nationalité française. » p. 27

À propos de l’auteur
Jean-Paul Dubois est né en 1950 à Toulouse où il vit actuellement. Journaliste, il commence par écrire des chroniques sportives dans Sud-Ouest. Après la justice et le cinéma au Matin de Paris, il devient grand reporter en 1984 pour Le Nouvel Observateur. Il examine au scalpel les États-Unis et livre des chroniques qui seront publiées en deux volumes aux Éditions de l’Olivier : L’Amérique m’inquiète (1996) et Jusque-là tout allait bien en Amérique (2002). Écrivain , Jean-Paul Dubois a publié de nombreux romans (Je pense à autre chose, Si ce livre pouvait me rapprocher de toi). Il a obtenu le prix France Télévisions pour Kennedy et moi (Le Seuil, 1996), le prix Femina et le prix du roman Fnac pour Une vie française (Éditions de l’Olivier, 2004). (Source : Éditions de l’Olivier)

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Matador Yankee

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Sélectionné pour le « Prix Orange du livre 2019 »

En deux mots:
Harper grimpe dans un bus brinqueballant, direction un village mexicain où il doit se produire pour la fête annuelle. Il a dû remballer ses rêves de gloire et de vedette hollywoodienne pour des prétentions alimentaires. Le road-movie du toréador américain est aussi la chronique d’un âge d’or disparu.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Mister Gringo Torero

C’est bien hors des sentiers battus que nous entraîne Jean-Baptiste Maudet dans son premier roman. «Matador Yankee» raconte le périple d’un torero américain entre Mexique et États-Unis, entre habit de lumière et misère noire.

L’histoire ne le dit pas, mais ils ne doivent pas être très nombreux les Américains toréadors. Harper est l’un des derniers représentants de cette profession qui ne nourrit plus vraiment son homme. Aujourd’hui, il rend dans un petit village mexicain où la fête annuelle ne saurait se passer sans un spectacle dans les arènes.
Dans un bus brinqueballant et le long de routes poussiéreuses, il a le temps de réfléchir à ses rêves de gloire, au souvenir des heures de gloire qui drainaient le tout Hollywood de ce côté de la frontière. «Son père avait connu Orson Welles, Rita Hayworth, Ava Gardner, Frank Sinatra et collectionnait les photos des vedettes qui aimaient se montraient aux arènes en compagnie des grands toréros de l’époque.»
Aujourd’hui quelques retraités nostalgiques, «obèses ou rabougris», viennent grossier les rangs des autochtones pour des corridas la confrontant à des vaches fatiguées plutôt qu’à des taureaux aux naseaux rageurs et lui rapportant à peine de quoi faire bouillir sa marmite. «Cette situation n’était pas inconfortable, elle permettait de ménager de grands moments d’indifférence au monde et de liberté, sans qu’aucun fil ne le rattache à une autre existence.»
À moins qu’il ne se berce d’illusions, car la vie ne l’a pas ménagé, comme en témoigne les cicatrices sur tout son corps. Frôlé par la mort à plusieurs reprises, il ressemble à ses cow-boys qui ont fait la gloire d’Hollywood. Sa gueule de malfrat en fait le candidat idéal pour une mission risquée, retrouver la fille du maire du village du côté de Tijuana, essayant de grappiller quelques dollars pour rembourser une dette de jeu.
Jean-Baptiste Maudet fait appel à tous les ingrédients du road-trip pour construire sa chronique d’un monde en voie de disparition. La pègre, les dettes d’honneur, le sang et la mort, un trésor de guerre et, bien entendu, la femme qu’il faut essayer d’extirper d’une spirale infernale. Il y a du Thelma et Louise dans la virée de Harper et Magdalena, mais il y a aussi l’émergence d’un monde plus dur, plus violent. Au bout de la route, le géographe qu’est Jean-Baptiste Maudet nous aura dépeint le paysage d’une autre Amérique, celle de Trump qui fait la chasse à toutes sortes de marginaux et dans laquelle un Gringo Torero n’a quasi aucune chance de survivre.

Matador Yankee
Jean-Baptiste Maudet
Éditions Le Passage
Roman
192 p., 18 €
EAN 9782847424072
Paru le 10/01/2019

Où?
Le roman se déroule aux États-Unis et au Mexique, en Californie, à Los Angeles, San Diego, à Tijuana, Ciudad Juárez, Hermosillo, Cerocachi

Quand?
L’action se situe des années 60 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Harper aurait pu avoir une autre vie. Il a grandi à la frontière, entre deux mondes. Il n’est pas tout à fait un torero raté. Il n’est pas complètement cowboy. Il n’a jamais vraiment gagné gros, et il n’est peut-être pas non plus le fils de Robert Redford. Il aurait pu aussi ne pas accepter d’y aller, là-bas, chez les fous, dans les montagnes de la Sierra Madre, combattre des vaches qui ressemblent aux paysans qui les élèvent. Et tout ça, pour une dette de jeu.
Maintenant, il n’a plus le choix. Harper doit retrouver Magdalena, la fille du maire du village, perdue dans les bas-fonds de Tijuana. Et il ira jusqu’au bout. Parfois, se dit-il, mieux vaut se laisser glisser dans l’espace sans aucun contrôle sur le monde alentour…
Alors les arènes brûlent. Les pick-up s’épuisent sur la route. Et l’or californien ressurgit de la boue.
Avec Matador Yankee, sur les traces de son héros John Harper, Jean-Baptiste Maudet entraîne le lecteur dans un road trip aux odeurs enivrantes, aux couleurs saturées, où les fantômes de l’histoire et du cinéma se confondent. Les vertèbres de l’Amérique craquent sans se désarticuler.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
Blog Domi C Lire 
Blog Charlie et ses drôles de livres
Blog Le jardin de Natiora


Jean-Baptiste Maudet présente Matador yankee © Production Librairie Mollat

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« 1. Un serpent brodé
Son sac pesait sept kilos en comptant son épée. Harper s’essuya les pieds avant de monter dans le bus. Tout le monde ne le faisait pas. Le conducteur incurva sa bouche de poisson, admettant qu’il avait des manières. Harper s’installa contre la fenêtre, en exposant côté couloir la cicatrice qui lézardait son cou. Ça permettait de ne pas dire un mot à son voisin sur des centaines de kilomètres. Il regardait les gens avancer dans le couloir. Celui-ci allait ronfler, celui-là allait manger des chips, la gamine ferait du bruit avec sa paille plantée dans son soda ou tirerait dans la nuit sur les plumes des poules. Une vieille femme qui debout n’était pas plus haute que les rangées de sièges finit par s’asseoir à côté de lui, une Indienne. Elle sentait le beurre frais et l’herbe d’altitude. Ils passeraient la nuit l’un à côté de l’autre comme beaucoup de gens sur terre, sans rien se dire ou presque, mais pas tout à fait seuls. Cette femme s’était présentée, Ana, sans doute pour montrer qu’elle était bien là malgré son âge. Elle abaissa l’accoudoir en demandant la permission et y laissa retomber son avant-bras. Il convenait de respecter les frontières. Ana le regarderait dans la nuit et penserait, elle aussi, à quel point il était étrange de dormir à côté d’un étranger. Harper n’aimait pas dormir, il ne trouvait pas facilement le sommeil, mais les fenêtres des bus et leur défilement d’images l’apaisaient bien davantage que la voix d’une mère. On était parfois contraint de se laisser porter dans l’espace sans aucune prise sur le monde alentour. Ana regarda la cicatrice de cet homme pour l’apprivoiser, c’était mieux que de s’en empêcher. Cette peau rapiécée était bien vivante et continuait, à sa manière, à renouveler ses cellules.
La ville de Hermosillo brillait dans le soir, les néons colorés, les lumières aux fenêtres, les écrans des télévisions qui papillotaient, les rivières de phares sillonnant les banlieues, puis l’obscurité tombante qui recentrait peu à peu la vie intérieure des passagers sur le miroir des vitres. Le bus prenait de la hauteur sur la ville pour bientôt ne plus laisser pâlir qu’un rougeoiement lointain déjà percé par des étoiles. Le bus grimpait, se retournait sur lui-même à chaque virage pour s’enfoncer dans les montagnes. Il n’y avait plus de place mais des familles entières continuaient à monter dans la nuit et s’entassaient avec leurs bagages qui leur servaient de couche. Ana s’était endormie et murmurait dans son sommeil. Chacun se réveillait, regardait la lune, chacun pensait à sa vie, mobile et immobile. Un homme dessinait avec son doigt un trou plus sombre sur la condensation des vitres, duquel ruisselait un filet d’eau fragile. Le fleuve grossissait dès qu’il croisait des gouttes. Dehors tout était noir, on apercevait parfois la blancheur d’un sommet, on s’y accrochait aussi longtemps que possible et rien ne prévenait de sa disparition soudaine, masqué par un autre relief, noir à nouveau, puis scintillant plus loin, sans que l’on sache s’il s’agissait du même ou d’un autre ou si les yeux s’étaient fermés sur les taches d’un rêve.
À l’aube, des montagnes plus hautes encore dépassaient de la brume. Des arbres en retenaient des bribes et des chaos de roche nue venaient crouler jusqu’à la route. Le bus roulait vite à présent, soulevant la poussière, comme sorti de la nuit miraculeuse. Les passagers se réveillaient dans l’odeur de sueur et de volailles. La lumière du matin était pâle et la vitesse estompait la broussaille des bas-côtés. À la sortie d’une longue courbe, le bus freina en projetant une pluie de graviers de part et d’autre de la chaussée. Le conducteur secoua la cloche. Une vierge métisse servait de battant.
– Cerocachi, Cerocaaaaaachi.
Le conducteur en saisit la robe pour étouffer le son et coupa le moteur. De l’autre côté de la route se tenait un homme appuyé contre une jeep militaire. Il portait un costume clair, des lunettes de soleil et lustrait ses bottes derrière ses mollets. Il tenait une pancarte pour ne pas rater Mr. Gringo Torero, écrit en lettres majuscules. Il semblait apprécier la plaisanterie. Des familles se hâtèrent à l’extérieur du bus, chargées de cages et de sacs tressés. Elles finiraient à pied par des sentiers que personne ne voyait. Ana se leva pour laisser passer son voisin et lui indiqua d’un mouvement de tête qu’elle continuait la route, des heures encore à contourner des ravins jusqu’au prochain col. Elle se gratta le cou en le dévisageant. L’homme qui attendait Harper écarquillait les yeux et pointait la pancarte avec son doigt tendu.
– Mister, je vois que vous avez fait bon voyage, toujours un peu de retard. Il vaut mieux ça que les précipices. Vous avez vu ? Vertigineux. Vous avez soif ? Vous avez faim ? Les deux peut-être ?
La luminosité était plus forte que derrière les vitres teintées du bus et l’air était plus sec. L’altitude et le bourdonnement du moteur avaient bouché les oreilles de l’Américain. Les deux hommes se tenaient l’un en face de l’autre et le bus avait déjà repris sa route. À quelle question convenait-il de répondre en premier ? À aucune.
– Bon, vous avez l’air en forme en tout cas, c’est important ça. Il y a un changement de programme, je vais vous expliquer en chemin, allons-y, ne perdons pas de temps.
Le mot programme sonnait faux et n’était pas prononcé comme un mot de tous les jours. Mister Gringo Torero préféra rester silencieux. Tant qu’il ne parlait pas, rien de tout ce qui existait autour de lui n’avait de consistance et le parfum d’Ana devenu étrangement familier continuait de l’accompagner. Il monta dans la jeep de son chauffeur particulier aucunement perturbé par le silence de l’Américain. L’homme au volant pensait peut-être lui aussi que ne rien dire avait du bon et le barouf de la jeep qui filait sur la piste permettait de s’en contenter. Les programmes étaient faits pour changer. On n’allait pas lui annoncer le branchement de l’eau courante ni l’inauguration d’une autoroute. Profitant d’un tronçon moins défoncé et regardant dans le rétroviseur comme s’ils pouvaient être suivis, le chauffeur finit par prendre les devants.
– Vous verrez, rien d’embêtant. Simplement, il n’y aura que vous à l’affiche demain, car les autres ont eu un empêchement. Ils n’ont pas pu franchir le col, sûrement à cause des éboulements sur la route, ou pire. Les gens tombent souvent dans les ravins par ici. Rassurez-vous, ce ne sont pas toujours les mêmes.
L’homme était content de son astuce. Il la répéta à voix basse pour s’assurer qu’elle faisait rire et reprit sur le même ton.
– Une année, nous sommes restés sans personne. Ils étaient tombés, tous les passagers du bus, écrabouillés dans cette boîte en fer, un roulé-boulé jusqu’à la rivière, trente-cinq morts.
Il marqua un temps d’arrêt.
– Non, je plaisante, simplement du retard, une crevaison, deux jours de retard et pas moyen de prévenir qui que ce soit. Alors on a décalé la fête. Exceptionnellement, on s’arrange.
La piste redevenait chaotique, les ravinements plus profonds, et rien ne semblait désormais freiner le flot des mots.
– Du coup, vous n’aurez qu’un seul taureau, on vous a gardé le plus gros et quelques vaches. Mais ne vous inquiétez pas, il y a probablement des gens au village qui seront prêts à vous aider d’une manière ou d’une autre. Et le maire va tout faire pour vous mettre à l’aise. Le maire, c’est mon frère, Don Armando. Et s’il y a un problème, je suis là, je suis médecin et chirurgien.
L’Américain préférait pour l’instant ne rien relever et ne comprenait pas comment son chauffeur, quelles que soient ses qualifications, parvenait à conduire le corps de profil, ne quittant pas des yeux son passager.
– On ne connaît pas votre nom. Comment vous appelez-vous ? Gringo Torero, c’est mon idée. On l’a écrit sur les affiches. Il faut prendre les choses avec le sourire ici, sinon vous allez mourir d’ennui. C’est important que vous ayez un nom, comme ça les gens pourront vous soutenir ou vous insulter, vous comprenez ?
– Je m’appelle Juan. Mais mon nom de torero, c’est Harper. Pour les précipices, j’ai voyagé de nuit, je n’ai pas vu grand chose.
– Juan, soyez le bienvenu. Moi c’est Miguel. J’ai un fils qui s’appelle Juan, comme vous. Et un autre qui s’appelle Miguel, comme moi. C’est amusant non ? Juan, c’est le petit. Ils vivent à Hermosillo maintenant, avec leur mère. Ne croyez pas tout ce que les gens du village vous disent. Ils sont particuliers, c’est la montagne.
– Je connais un peu la région.
– On a modifié les affiches pour signaler qu’il ne restait plus que vous. Les villageois sont déçus, c’est toujours plus amusant quand vous êtes plusieurs à vous tirer la bourre. Ne vous attendez pas à des merveilles, les gens sont pauvres ici, mais ils ont besoin de vous. Personne ne vient jamais nous rendre visite, il y a toujours une excuse, toujours un truc qui va de travers.
Tout en bloquant le volant entre ses cuisses, Miguel lui tendit une carte de visite plastifiée et tapota sur sa photo en souriant.
– Docteur Miguel. C’est moi, vous voyez ? Je n’avais pas la moustache à l’époque et puis un jour, je me suis dit, tiens, ça pourrait bien m’aller la moustache à moi aussi. Alors je l’ai laissée pousser. Ça me change. Maintenant on me connaît avec la moustache. Juan, ce n’est pas vraiment un prénom américain ?
– Ça peut arriver.
Le docteur se mit à rire, la moustache à l’horizontale. On aurait dit que de petites larmes lui montaient aux yeux, le début d’un spasme qui pouvait tout emporter.
– On m’appelle aussi John, John Harper. Ça dépend qui, ça dépend où.
– John ! Ah c’est bien John, ça va leur plaire, John Wayne, John Travolta, John Rambo. Ça ne fait pas très torero mais ça va leur plaire. Vous savez que John Rambo, à y réfléchir, ce n’est pas un violent. On le voit bien au début du film, il ne cherche pas les ennuis, il marche le long d’une route, c’est tout. C’est la société qui fait de lui un sauvage.
Miguel fit un écart avec la voiture, probablement pour contourner une mine ou éviter un tir de roquette, puis il dérapa avec le frein à main, à hauteur d’un talus.
– On s’arrête là. Laissez-moi porter votre sac. On va finir à pied. On a pensé vous installer à la mairie. Il y a une chambre pour les gens de passage. Vous y serez tranquille, vous dormirez bien, mieux qu’en ville, vous verrez. C’est important de bien dormir, l’altitude ça coupe les jambes et vous en aurez besoin.
Encore ces petites larmes menaçant l’équilibre du monde. Cet ultime conseil médical finit de rassurer Harper sur les compétences du docteur. Il refusa de lui laisser porter son sac, mais il accepta tout le reste qui avait l’air sensé. Au-delà du talus, ils marchèrent encore vingt minutes jusqu’au village, annoncé par des champs désordonnés de courges, de maïs et de haricots. Dans une cuvette, une place centrale divisait quelques maisons d’adobe autour desquelles, de collines boisées en collines sèches, dépassaient d’autres toits. La mairie était la maison du maire et le mot mairie était peint en ocre sur le mur sombre. Un agave extravagant dépassait du balcon et pointait des piquants hostiles vers le mur de l’église. Ils entrèrent dans la mairie par l’arrière, où un escalier montait jusqu’au premier étage. »

À propos de l’auteur
Jean-Baptiste Maudet est géographe. Il enseigne à l’université de Pau.  En 2019, il publie Matador Yankee, son premier roman. (Source : Éditions Le Passage)

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Nino dans la nuit

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En deux mots:
Nino essaie de s’en sortir, mais accumule les galères. En dernier recours, il va essayer de s’engager dans la légion. À nouveau rejeté, il va noyer son mal-être dans l’alcool et la drogue, histoire d’oublier les petits boulots qui ne rapportent rien et les petits trafics guère plus rémunérateurs. Reste sa copine Lale, son coin de ciel bleu.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Voyage au bout de la nuit

Capucine et Simon Johannin figurent parmi les révélations de cette rentrée 2019. Ensemble, ils ont écrit ce roman qui nous entraîne sur les pas d’un couple de jeunes vivant à la marge, essayant de sortir des galères qui font leur quotidien.

L’histoire de Nino est à ranger parmi les révélations de cette rentrée littéraire de 2019, à la fois par l’originalité de la langue et par sa conception, écrit en duo par Capucine et Simon Johannin Tous deux ayant déjà fait leurs armes en littérature auparavant. Mais avant de parler de ce jeune duo prometteur, revenons au scénario de ce roman qui commence très fort.
Nous sommes dans un centre de recrutement de la légion. Nino vient tenter l’aventure, même s’il n’a pas précisément le profil du candidat idéal. On apprendra plus tard qu’il s’agit pour lui de fuir une nouvelle galère, après avoir refait le portrait d’un homme qui entendait profiter de l’état semi-comateux d’une jeune fille pour la violer. Mais malgré sa docilité et son souci de ne pas se faire spécialement remarquer, il va finir par se trouver à nouveau dans la rue et dans la dèche.
« je fais le tour de l’appartement pour voir s’il reste des trucs que je pourrais vendre. J’ai les outils trouvés avant de partir au fort de la Légion, une perceuse, une disqueuse et des tournevis. Je vais garder les tournevis et je vais vendre le reste, ça fera quelques billets. Mais je vais pas tenir longtemps avec ce genre de magouille. Il faut que je trouve un travail, un truc valable avec un salaire, des heures, quelque chose de normal.»
De galère en galère, on le retrouve parmi ces anonymes à la quête d’un moyen de subsistance et qui se font exploiter pour dix euros de l’heure à la condition qu’ils ferment leur gueule: «Je transite sans encombre dans la masse de tous ceux qui sont debout avant l’heure de leur corps, et ça se lit sur les visages. J’ai autour de moi la preuve que le meilleur moyen d’attraper une sale gueule c’est de se lever tous les jours trop tôt pour aller bosser. Ça craint. Plus personne se tient droit…»
Son coin de ciel bleu s’appelle Lale. Arrivée de Turquie chez son oncle en France, à l’instigation de sa mère, la jeune fille a pris la fuite après avoir été battue par ce dernier et trouver refuge chez Nino. Deux solitudes, deux «misérables» qui essaient tant bien que mal de conjurer le sort.
«Je sais que tu m’aimes. Ce que je sais pas c’est vers quoi on va tous les deux. Comment ça va se passer, avec quoi on va vivre. Toi non plus t’en sais rien, mais pour l’instant c’est la nuit, alors on le fait. Parce que ça fait longtemps, parce que baiser nous permet de pas trop penser au reste, parce qu’ici on est que nous la peau dans la peau.»
Entre petits arrangements et gros ennuis, entre trafics illicites et alcools forts, ils tentent de sortir la tête de l’eau. Ou de s’enfoncer dans les paradis artificiels. Des barres de shit, on passe à la poudre, du joyeux délire à la nuit la plus noire. Au pays de la défonce, il n’y a guère de lendemains qui chantent.
«Je tremble comme un putain de camé et tout en moi me dit plus jamais ça mais je sais déjà que c’est pas vrai, qu’un jour ou l’autre je vais me jeter sur le délicieux croche-patte qui me fera retomber au pays des gogoles.»
Cependant les auteurs ouvrent la porte vers une solution. Nino est invité à participer à un casting, à gagner en un jour davantage que durant toute une année… «C’est fini de patauger dans la boue pour lever les perdrix, quelqu’un a un jour vu que ma tête à moi qui sort d’un costume chic pouvait servir à vendre sur toute la planète ledit costume. Je suis passé de la chasse dans la brume au concours de belles bêtes, et putain c’est tant mieux.» Mais on le sait, une hirondelle ne fait pas le printemps.
Nés en 1991 et 1993, Capucine et Simon Johannin ont trouvé la langue qui sied à leur personnages. Ils rendent à merveille les ambiances et le vécu de cette jeunesse qui reste à la marge malgré des efforts monstrueux, de cette vie qui joue les montagnes russes. Beau dans la violence, saisissant dans la souffrance, étouffant dans la noirceur.

Nino dans la nuit
Capucine et Simon Johannin
Éditions Allia
Roman
288 p., 14 €
EAN 9791030410112
Paru le 03/01/2019

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris et région parisienne. On y évoque aussi Tours.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« J’ai la tête, les yeux et la bouche qui crament, j’ai avalé des braises qui me font des trous partout. Des trous dans le sol quand j’avance, des trous dans les phrases que je veux dire à des gens qui ont des trous dans le visage quand je les regarde. »
Dès les premières pages, le hurlement du sergent résonne pour longtemps dans vos oreilles : “Tout le monde en rang, à l’ordinaire. Mâchez bien sinon vous allez nous cimenter les chiottes, et c’est pas moi qui irai les déboucher, compris ?”
Le sergent ? Oui, le sergent, celui qui recrute les futurs légionnaires. Nino, dix-neuf ans, figure parmi les volontaires, groupe d’hommes venus des quatre coins du monde afin de recevoir, coûte que coûte, une solde, pour pouvoir s’en sortir. La Légion, c’est l’apprentissage d’un code d’honneur autant que celui d’une langue. Hélas, Nino ne passera pas l’épreuve puisqu’il échouera brillamment au test de dépistage. De retour, Nino enchaîne les petits boulots. Une vie de débrouille criblée par les flashs de fêtes étourdissantes, par les personnages qui surgissent et les histoires qu’ils racontent.
Après L’Été des charognes, premier roman fulgurant et remarqué, la langue est vive, les dialogues mordants : Nino dans la nuit bouillonne, cingle une histoire à cent à l’heure et dessine, à travers le destin chaotique de son héros, le portrait d’une génération qui tente de trouver sa place là où il n’y en a plus.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Télérama (Nathalie Crom)
L’Express (Estelle Lenartowicz)
Diacritik (Johann Faerber)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Paradis? Nino Paradis? Bordel c’est qui ta mère, Amélie Poulain? Qu’est-ce que tu viens chercher ici Nino, tu veux en finir avec ton nom?
Le mec lève pas la tête de mon passeport et comme je dis rien, il recommence.
– Qu’est-ce que tu viens faire ici?
– Je veux servir mon pays, je veux être utile en cas d’attentat.
– Si on veut être utile et jouer au boy-scout, on entre dans la police. Si t’es ici, c’est soit que tu crèves la dalle, soit que t’en as marre de ta vie, soit que tu te planques mais autant que tu le saches tout de suite, ça sert à rien. C’est pas parce qu’on donne personne aux autorités civiles qu’on règle pas les problèmes nous-mêmes. Et toi, t’as une tronche à problèmes. De toute façon, on va éplucher ton passé jusqu’à trouver lequel de tes dix doigts tu t’es rentré en premier dans le cul. T’as déjà eu des problèmes avec la justice Nino ? T’es pédé ?
– Non, j’ai jamais fait de prison.
– sergent, tu dis sergent quand tu t’adresses à moi.
– J’ai jamais fait de prison sergent.
– Et alors, t’as dealé ? T’as vendu de la came ?
– Non sergent.
– Alors, t’as fait quoi ?
– Je me suis bagarré, c’est tout.
– C’est déjà ça. On va t’appeler Paul Dubois maintenant, tu seras canadien, né à Montréal le quatorze février mille neuf cent quatre-vingt-seize. Tu poses tout, le téléphone et le reste, sur la table à côté du bureau. Maintenant tire-toi d’ici, et fais-moi entrer le Chinois qui attend son tour derrière toi.
Ma parole ce mec a des oursins greffés à la place des couilles, c’est pas un drôle.
Je me lève, je récupère le sac qu’il a vidé et j’y remets mes trois slips, mes six chaussettes, mes trois tee-shirts, mes claquettes en plastique à trois bandes, ma serviette et ma trousse de toilette avant de sortir en disant au suivant d’aller se faire engueuler à ma place.
J’ai les épaules mouillées à cause de la pluie, j’ai pris la flotte en venant ici, ça fait chier.
– C’est toi qui viens de sortir du bureau ? Viens sous la barre. Tu fais sept tractions en partant bras tendus et tu vas t’asseoir avec les autres.
J’abandonne mon sac sous le préau, je cours vers la barre, j’en fais dix histoire de montrer que ça va et je retourne m’asseoir là où il pleut pas, à côté du bureau, en attendant que tout le monde y soit passé.
C’est le premier tri, ceux qui tirent pas assez fort sur leurs bras se font dégager tout de suite, ils ont fait tout ce chemin pour rater des tractions et puis se casser, ils sont trois à se faire sortir comme ça. Évidemment c’est l’armée en pire ici, si on peut pas soulever son corps, il vaut mieux pas tenter.
– allez, au vestiaire ! et ici on fait tout en courant !
C’est le sergent qui gueule, alors on court jusqu’à la salle blanche et vide de l’autre côté du préau, là où un légionnaire nous attend et nous allume aussi vite que l’autre.
– dessabillez-vous, enlevez tout, les chaussettes les slips, tout le monde les poils! plous vite que ça c’est pas oune putan d’assile pour les réfugiés ici !
Pendant qu’on vire toutes les sapes qu’on a sur nous, la trentaine de volontaires qu’on doit être, il nous fait passer des ensembles de sport bleus, tous pareils.
– si trop grand ou trop petit vous changez avec les voissins. vous prenez aussi les slips neufs là. Ici c’est fini les chosses de civils avec la quéquette qui balade gauche droite, compris?
– complis.
– compris caporal-chef, les trois traits ici sur le p oitrone c’est caporal-chef, compris?
– complis capulrol-cheuf !
On a tous pris le pli rapidement, crier compris quand on nous demande compris, même si en réalité c’est la seule chose qu’ils ont capté la plupart, parce qu’on est pas nombreux à parler français. Ceux qui comprennent pas regardent ceux qui comprennent et font comme eux.
Ceux qui oublient de crier quand il faut vont sans doute pas rester longtemps, parce que, pour l’instant, on attend pas grand-chose d’autre de nous que de gueuler en chœur après ceux qui nous gueulent dessus. En même temps on s’y attendait un peu en venant ici, enfin moi.
Une fois tous habillés, le légionnaire caporal-chef nous emmène au pas de course au centre de la cour où le sergent nous attend. On s’installe droits sous la pluie, en colonnes approximatives, en suivant les ordres que le sergent nous gueule. »

Extraits
« Je me sens plus énervé que malheureux et j’évite la picole en solo. Fini tout ça, je bois de l’alcool que quand c’est bon, sauf si c’est gratuit. Je salue le vieux devant la supérette, et après lui avoir rendu son sourire qu’on pourrait revendre à la ferraille pour un billet bleu, je remonte chez moi veiller sur lui depuis ma fenêtre en mangeant ma dose d’hormones de chez le boucher.
Une fois les os du poulet nettoyés complètement je fais le tour de l’appartement pour voir s’il reste des trucs que je pourrais vendre.
J’ai les outils trouvés avant de partir au fort de la Légion, une perceuse, une disqueuse et des tournevis. Je vais garder les tournevis et je vais vendre le reste, ça fera quelques billets. Mais je vais pas tenir longtemps avec ce genre de magouille. Il faut que je trouve un travail, un truc valable avec un salaire, des heures, quelque chose de normal. Et toi est-ce que tu feras pareil, est-ce que ça va être ça notre traversée à deux, est-ce qu’on devra s’y plier et devenir ce vide qui partout s’étend derrière les vitres ?
Je tue les jours qui me séparent de toi comme ça, avec pas grand-chose, des murs froids, des draps pas très propres dans lesquels je me branle assez souvent et des feuilles longues roulées en cône avec le moins de tabac possible.
J’aime pas trop le tabac, sauf en buvant. Et ça fait longtemps que j’ai pas bu. C’est pas plus mal vu où ça m’a conduit la dernière fois. »

« Mes yeux ont la couleur de la lumière des toilettes de gares, un bleu trop sombre pour qu’on se voie bien dedans et qu’on y trouve les veines.
J’ai de beaux cernes, j’ai fait ça bien. Ça me vieillirait presque un peu si j’avais au moins quelques poils sur les joues. Mais rien. Aucune trace de virilité d’une oreille à l’autre.
Ça tient à rien, la virilité à mon âge. Une boîte dans la gueule, un grand cri de singe et des choses cassées. »

« Je transite sans encombre dans la masse de tous ceux qui sont debout avant l’heure de leur corps, et ça se lit sur les visages. J’ai autour de moi la preuve que le meilleur moyen d’attraper une sale gueule c’est de se lever tous les jours trop tôt pour aller bosser. Ça craint. Plus personne se tient droit, tout le monde a sa nuque qui fait un angle étrange pour avoir le visage oublié dans le téléphone. Les seuls qui sont pas comme ça ont la tête en arrière ou contre la vitre, la bouche ouverte et les yeux fermés, à chercher encore un peu de limbes pour se sentir couler dedans avant de faire ce qu’ils ont à faire. Quand je me gratte l’oreille avec, mon petit doigt me dit qu’ils en crèvent pas d’envie. Je veux pas savoir ce qu’en pense mon majeur qui se lève en l’air pour un rien.
Je me console comme je peux en me disant qu’au moins je suis pas assez riche pour tomber là-dedans, l’Internet permanent, la fausse vie et les pubs ciblées de capote parce qu’à ce qu’il paraît maintenant les téléphones nous écoutent baiser. »

« – Mathilda, il t’a donné combien aujourd’hui le patron ?
– Comme les autres jours quand c’est long comme ça, soixante euros. Pour dix heures, là c’est pas facile.
Je stoppe net. Mathilda me regarde avec les sourcils en l’air sous le foulard qu’elle s’est noué sur la tête à cause de la vieille bruine qui se mouche sur nous. Ce sac à merde lui vole quinze balles sur la journée. Il est arrivé là où il en est en entubant tout ce qu’il a pu entuber, toute sa putain de vie. Ce type est une chiure, il carotte une daronne parce qu’elle a jamais rien fait d’autre que de trimer pour pas grand-chose. Il la joue cas par cas, et le cas Roumaine, pour lui y a pas photo. Si t’as besoin, t’iras chercher bonheur de toute façon.
– Le patron te vole des heures.
– Comment ça il vole des heures ? Ça veut dire quoi ?
– Il te paye pas l’installation et le rangement alors qu’il me les paye, il te vole deux heures sur la journée. Moi j’ai soixante-quinze euros là, tiens regarde.
Je lui tends mon enveloppe, elle compte les billets, doucement. Je vois la catastrophe arriver sur son visage depuis les replis de son âme. Soixante euros, c’est pas beaucoup.
Quinze euros en moins ça devient énorme. Je suis navré qu’elle se soit fait baiser, je sais plus vraiment quoi dire. Elle se raidit d’un coup, elle vient de prendre cinq ans devant moi. »

« j’entends un truc du côté de la chambre, un bruit bizarre, je me dis si ça se trouve elle est pas bien, on sait jamais faudrait pas qu’elle s’étouffe ou je sais pas quoi, alors je vais voir. Je pousse la porte de sa chambre et là mec c’était presque trop tard. Le fils de pute de tout à l’heure avec sa tronche de brosse à chiotte coiffée à l’huile de coco, il était en train de la déshabiller. Ce connard était pas sorti, il l’a guettée toute la soirée parce qu’elle était dans les vapes et il s’est dit qu’il pourrait se la taper quand tout le monde serait dehors. Élo complètement à l’ouest, a juste vaguement bougé les bras pour qu’il se casse, plus capable de rien, et moi je saute sur le gars. Il était pas net non plus, alors il s’est cassé la gueule et je l’ai traîné par la veste en lui foutant des coups dans la tête, puis une fois sur le palier je l’ai balancé dans les escaliers, mais tu vois comment c’est chez elle, elle est au premier donc de pas très haut. Je suis descendu aussi, je l’ai tiré dans la rue, je lui ai frappé la gueule et puis je l’ai cogné contre le sol en l’attrapant par ses boucles. Et les autres à côté qui gueulaient mais t’es malade Nino mais qu’est-ce qui t’arrive arrête blablabla. Et puis je me relève, et là je vois leurs têtes à tous complètement horrifiées et moi aussi je suis pas bien, raide de coke et puis le trip avalé avant en prévision du trajet qui monte d’un coup. Je comprends que je suis le seul à être au courant, que tout ça c’est juste gratuit pour eux alors j’ai complètement flippé. J’ai cru qu’il était mort parce qu’il avait son pote qui arrêtait pas de dire ça et puis je suis parti en courant. »

« J’ai tellement serré des mâchoires que je peux pas ouvrir la bouche sans avoir mal. Je tremble comme un putain de camé et tout en moi me dit plus jamais ça mais je sais déjà que c’est pas vrai, qu’un jour ou l’autre je vais me jeter sur le délicieux croche-patte qui me fera retomber au pays des gogoles. Je me lave les mains, j’ouvre le tiroir à pharmacie pour m’enfiler un Doliprane que je vais essayer de pas vomir, puis je porte ce qui me reste de couilles pour me regarder en face, m’arranger et revenir avec une tête qui ressemble à peu près à la mienne.
On dirait que j’ai laissé ma bouche dans un aspirateur pendant deux jours, et ça c’est quoi, dans mon cou et derrière l’oreille. C’est du putain de rouge à lèvres, marqué au sceau des couillons, c’est ma trace de pas joli et bravo ducon.
Brûlé au fer des lèvres d’une de qui j’ai plus rien sauf ça, un mauvais sortilège d’une sorcière du bois des briques.
Et personne à haïr sauf moi dans l’histoire, je rage et frotte du pq avec de l’alcool, de l’angoisse et des miettes de fierté et j’enlève tout ça en pensant que ça me nettoiera aussi un peu dedans, mais dedans tout est crade et à part le digérer lentement, plus rien à faire pour me sauver de mes conneries. »

À propos des auteurs
Capucine Johannin est née en 1991 dans la banlieue Sud de Paris. Après l’obtention du bac à dix-sept ans, elle quitte seule la France pour l’Irlande, puis part travailler dans un motel du bush australien, où les grands espaces appellent les premières images. Affranchie de tout cadre, elle axe sa pratique sur les choses qui lui sont chères, les êtres qui partagent son intimité. Capucine et Simon Johannin effectuent leurs recherches plastique et littéraire en croisant leurs regards, mais le travail commun s’engage sérieusement autour de L’Été des charognes, puisqu’une série de photographies est à l’origine du geste d’écriture. Depuis, l’enchevêtrement des deux univers s’exerce dans la pratique de l’un et de l’autre.
Né à Mazamet dans le Tarn en 1993, Simon Johannin a grandi dans l’Hérault où ses parents apiculteurs tenaient une exploitation. Il quitte le domicile parental à 17 ans et s’installe à Montpellier pour suivre des études de cinéma à l’Université, qu’il déserte rapidement. Il travaille ensuite en intérim, puis comme vendeur de jouets, avant d’intégrer l’atelier d’espace urbain de l’école de La Cambre à Bruxelles de 2013 à 2016. L’Été des charognes, son premier roman, paraît en janvier 2017. (Source : Éditions Allia)

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Changer le sens des rivières

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En deux mots:
Marie rencontre Alexandre dans le café où elle est serveuse. Leur relation va s’achever brutalement, par une scène humiliante. Sa réaction va lui conduire au tribunal où un juge va lui permettre de retrouver le droit chemin et bien davantage.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Le juge, la serveuse et l’amateur de cinéma

Une serveuse et un passionné de cinéma vont s’aimer, se déchirer, se retrouver… Pour son cinquième roman, Murielle Magellan réussit le difficile pari de Changer les sens des rivières.

« J’aime les regretteurs d’hier
Qui trouvent que tout ce qu’on gagne, on le perd,
Qui voudraient changer le sens des rivières,
Retrouver dans la lumière
La beauté d’Ava Gardner. »
Dans l’album «Ultra moderne solitude», Alain Souchon a composé plusieurs petites merveilles dont «La beauté d’Ava Gardner» qui a inspiré à Murielle Magellan le très beau titre de son roman. Mais avant de changer le sens des rivières, attardons-nous un peu sur les paroles qui précèdent, car c’est bien le constat implacable que fait Marie: «tout ce qu’on gagne, on le perd». Une simple soustraction en apporte la preuve, celle qui vient déduire les dépenses de son salaire de 1320€ auquel on peut encore ajouter quelque 250€ de pourboires: «Loyer / charges: 410€ ; Téléphones / Internet: 53€; Essence / assurance / divers voiture: 110 €; Manger: 350€; Papa: 300€; Reste pour autres: 347€. Soit: 1 €/ jour environ.»
Autant dire que nous sommes en pleine actualité et que les débats et les propositions sur le pouvoir d’achat trouvent ici une belle illustration. On imagine que toutes les fins de mois sont difficiles et que le moindre accroc peut renverser le fragile équilibre auquel Marie s’accroche. Sa vieille Ford Fiesta ne doit pas la lâcher, son père doit rester calme et ne pas désespérer le personnel soignant, son patron doit continuer à lui proposer quelques heures supplémentaires…
Peut-elle imaginer que la solution puisse s’appeler Alexandre? Le jeune homme l’a séduite. Elle le trouve brillant, ravi qu’un intellectuel puisse s’intéresser à elle. Malheureusement l’admiration de Marie pour l’apprenti cinéaste augmente tout autant que le déception d’Alexandre pour les lacunes de la serveuse. Ce qu’elle voit comme un jeu, «T’as peur de devenir débile à mon contact? Embrasse-moi!» est brutalement devenu «une brutale nécessité» pour son partenaire. Marie repousse Alexandre qui chute lourdement et se blesse au moment où passe une patrouille de police. Le tout finit au tribunal où Marie est condamnée à dédommager la victime, n’a plus le droit de s’approcher de son domicile et devra indemniser le policier sur lequel elle a aussi déversé sa colère.
977€ non prévus. Ne sachant comment trouver l’argent, elle se retourne vers le juge Doutremont. Ce dernier lui propose alors un marché: il lui avance la somme dont elle a besoin en échange d’un service de taxi. Elle devra venir le chercher à son domicile pour l’emmener au tribunal où aux différents lieux de rendez-vous le temps d’éponger sa dette. Comme souvent, les rencontres improbables ouvrent de nouveaux horizons. Alors que le juge essaie de lui expliquer ce qu’est le «droit chemin», elle gratte le vernis derrière lequel se réfugie le magistrat. Petit à petit, ils se découvrent et s’apprivoisent. Après quelques péripéties que je vous laisse découvrir, Marie parviendra à changer le sens des rivières et Murielle Magellan à battre en brèche ce fameux déterminisme social qui certains entendent ériger en règle intangible. Et si bien des obstacles restent à franchir, Marie a compris qu’elle est désormais la maitresse de son destin.

Changer les sens des rivières
Muriel Magellan
Éditions Julliard
Roman
240 p., 19,50 €
EAN: 9782260030102
Paru le 03/01/2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement en Normandie, au Havre et environs, à Oudalle, Saint-Aubin

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Peut-on changer le cours de sa vie? À vingt ans, des rêves plein la tête, Marie n’a pas eu la chance d’étudier. Elle n’a connu que la galère des petits boulots et le paysage industriel du Havre. Aussi, lorsqu’elle rencontre Alexandre, garçon brillant et beau parleur, son cœur s’emballe. Mais comment surmonter ce sentiment d’infériorité qui la poursuit? Financièrement aux abois, piégée par un acte de violence incontrôlée, Marie accepte le marché que lui propose un juge taciturne, lui servir de chauffeur particulier pendant quelques mois. Une cohabitation qui risque d’être houleuse, compte tenu de la personnalité de ces deux écorchés vifs.
Dans ce roman d’apprentissage en forme de fable urbaine, Murielle Magellan confronte deux mondes habituellement clos, et nous livre un texte émouvant sur l’éveil à l’autre.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
L’Express (Delphine Peras)
Publik’Art 
Ernest (David Medioni)
Putsch (Emmanuelle de Boysson)


Murielle Magellan présente son roman Changer les sens des rivières © Production éditions Julliard

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Loyer/charges : 410 euros.
Téléphones/Internet : 53 euros.
Essence/assurance/divers voiture : 110 euros.
Manger : 350 euros.
Papa : 300 euros.
+ Salaire : 1320.
+ Pourboires : environ 250 euros.
Reste pour autres : 347 euros. Soit : 12 euros/ jour environ.

Marie scrute la liste rédigée de son écriture ronde d’ex-élève appliquée, et conclut que douze euros par jour, c’est assez pour s’acheter une paire de Converse roses pour son rendez-vous du lendemain avec Alexandre. Les siennes ont trop marché et malgré plusieurs passages en machine, la toile n’arrive plus à se débarrasser d’un fond gris épuisé. Elle imagine ses pieds avec les nouvelles chaussures au bout. Soixante euros pointure 38 pour ce moment qu’elle attend depuis si longtemps. Depuis qu’elle a mis Alexandre dans son collimateur de rêveuse. Marie ne sait pas pourquoi son corps s’agite autant quand le jeune homme n’est pas loin, et ce depuis le premier regard, quand il a franchi le seuil de la brasserie, il y a quatre mois. Lunettes rondes, prénom de chevalier, des choses à dire sur « la situation actuelle », Alexandre ne ressemble en rien aux voyous à quadriceps de footballeurs dont elle s’est entichée jusque-là. Il vient au bar chargé de gros livres qu’il feuillette aussi concentré qu’un vieillard devant la nuit qui tombe. Parfois, il sort de grandes feuilles cartonnées pour faire ce qu’il appelle ses story-boards, une succession de dessins qui décrit tous les plans d’un film. Il quittera Le Havre un jour pour se présenter à Paris au concours d’une école de cinéma renommée. En attendant, il est graphiste dans une petite entreprise de communication.
Un jean, un haut ample qui laisse apparaître ses épaules, un sourire en coin complice, Marie sait déployer ses charmes. Peu à peu, Alexandre s’est mis à la regarder, puis il a cherché le contact. « Et voilà Jean Seberg sans son journal », a-t-il tenté devant des amis à lui un jour où elle avait coupé ses cheveux encore un peu plus court. Ou bien un autre jour: «Cette créature est aussi discrète qu’un ange!» Elle le laissait dire, sans chercher à comprendre, séduite par son humour et son œil rieur. Quand il était seul, la timidité d’Alexandre l’emportait mais un simple coup d’œil, furtif, suffisait à la rassurer.
Marie a guetté le moment où il lui en demanderait davantage, et c’est arrivé quand elle ne s’y attendait pas, un après-midi, alors qu’il était en pleine conversation téléphonique et qu’elle ramassait sa monnaie; il a dit à son interlocuteur «attends une seconde» et a osé «Marie?! Tu fais quoi ce week-end?». Elle a répondu «Rien de précis», avec la délectation de celle qui s’enfonce dans un brouillard tiède. Il a levé le pouce et a repris sa conversation, mutin.
Avec Alexandre, Marie a l’impression que des mondes inexplorés se cachent derrière les virages, des supergalaxies au-dessus des nuages. Alexandre, c’est la perspective d’un ailleurs. Cette vibration sensuelle et romantique est inédite dans sa courte vie, mais elle la reconnaît malgré tout. Elle naît d’une mémoire enfouie, collective, saturée de romances ou d’images de conte de fées injectées par intraveineuses. La jeune femme n’est pourtant pas de ces filles à jupes courtes et tee-shirts déchirés qu’on trouve à l’arrière des théâtres les jours de concert. Elle ne s’est jamais rêvée en robe de mariée avec une vedette à son bras; elle a trop à faire pour sauver sa peau. Avoir un toit, de quoi manger, organiser son quotidien.
C’est peut-être par la télévision qu’est arrivée l’hypothèse d’être bouleversée « dès le premier regard » par un homme; la télévision sans cesse allumée durant son enfance, sur les fictions ou les téléréalités. Ce n’est pas par les livres, en tout cas, car elle ne lit plus depuis que sa mère est morte, et que, huit mois plus tard, sa sœur aînée Victoria a prétexté l’amour fou pour les abandonner et disparaître dans la nature avec un trentenaire tatoué. L’hypocondrie psychotique de leur père a fini de se déclarer. La brume est entrée dans la maison.
Marie avait douze ans. C’était assez pour garder de bons réflexes en orthographe mais rien depuis ne se fixe en elle. Malgré tout, à la grande fierté de son père, ancien chaudronnier, et de Mado, l’aide à domicile qui l’accompagne depuis des années, la cadette de la famille a obtenu son bac pro option chaudronnerie industrielle. Ainsi diplômée, elle aurait pu être technicienne d’atelier ou de chantier. Elle aurait pu participer à la réalisation de presque n’importe quel ouvrage métallique, pièces de bateau, d’avion, de train, de mobilier même; elle aurait pu travailler la tôle et les profilés, les tubes ou les poutrelles, contrôler la conformité ou définir des outillages. Mais Marie a préféré l’activité de serveuse, plus ludique à ses yeux juvéniles, et aux horaires plus souples, qui lui laisseront du temps pour marcher sur les docks avec Alexandre, se jeter sur lui entre deux cheminées et se voir vieillir dans les reflets des vitres teintées garées là. »

Extrait
« Tous les jours, ou presque, il faut prendre la route d’Oudalle, passer Saint-Aubin et aller voir Papa, pour être rassurée et repartir l’esprit libre. Les soirs de crise, elle le quitte sous les injures: «C’est bon, p’tite pute, tu peux aller te faire tringler et boire des coups», puisque depuis qu’il est fou, Papa, du haut de ses cinquante-cinq ans, pense que dehors tout le monde s’envoie en l’air, et qu’il est le seul à regarder la télé. Papa a amorcé sa sortie de route quand Isabelle, son épouse, est tombée malade. Il s’est mis à singer les douleurs qu’elle ressentait, en un mimétisme ridicule, presque drôle aux yeux des enfants. Sauf qu’à la mort bien réelle de sa femme, l’hypocondrie s’est déclarée de façon irrécusable: il allait crever lui aussi. Son cœur ne tenait plus. Il agonisait.
À l’époque, il travaillait encore chez Total, et certaines de ses bouffées délirantes avaient lieu à l’usine. Il a d’abord suscité la compassion de ses supérieurs, puis, à force de fausses alertes, il s’est fait renvoyer sous couvert de licenciement économique. Il n’a jamais cessé de railler sa direction: «Licenciement économique, tu parles! On a toujours besoin d’un chaudronnier.» Et il ajoutait que les patrons n’aimaient pas les cardiaques, fussent-ils leur meilleur ouvrier. Marie et Mado ont eu beau lui rappeler qu’il n’était pas cardiaque, tous les examens le démontraient, il n’en a jamais démordu. La médecine ne connaît sans doute pas toutes les formes de faiblesse du cœur. Un jour, ils trouveront ce qu’il a, ils identifieront une maladie rare, et plus personne ne ricanera. »

À propos de l’auteur
Murielle Magellan a d’abord écrit pour le théâtre et la télévision. En 2002, sa pièce Pierre et Papillon est jouée à Avignon puis au Théâtre des Mathurins et reçoit de nombreux prix. En 2004, Bernard Murat a monté sa pièce Traits d’union. Co-auteure de la série Petits meurtres en famille, pour France 2 (Globe de cristal), et de La Joie de vivre, d’après Émile Zola, réalisée par Jean-Pierre Améris, elle écrit également pour le cinéma (Sous les jupes des filles et Si j’étais un homme, tous deux d’Audrey Dana). Par ailleurs, elle a mis en scène le spectacle Oceanerosemarie, La Lesbienne Invisible et dirigé des mises en lecture de textes (de V. Ovaldé, notamment) dans le cadre du Paris des Femmes 2013 et du Festival des correspondances de Grignan. Son premier roman, Le Lendemain, Gabrielle, est paru en 2007 aux éditions Julliard. Depuis, elle a publié Un refrain sur les murs (2011, Prix Gaël Magazine, Prix Horizon du deuxième roman), N’oublie pas les oiseaux (2014) et Les Indociles (2016). Changer le sens des rivières est son cinquième roman. (Source : Éditions Julliard)

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Une jeunesse en fuite

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En deux mots:
Le narrateur passe un été en Bretagne, auprès de ses parents, avec sa fille Louise. Il vient consulter les lettres envoyées par son père, médecin militaire, durant la Guerre du golfe pour un roman. L’occasion de se souvenir de ses années d’adolescent.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

En Bretagne, à la pêche aux souvenirs

Après le remarqué Adieu aux espadrilles, Arnaud Le Guern nous revient avec sa plume acidulée pour explorer ses années d’adolescent, à l’époque où son père partait pour la Guerre du Golfe. Avec humour et une bonne dose de nostalgie. Magique!

Il faut certes attendre la page 162 et le rendez-vous du narrateur-écrivain avec son éditeur pour trouver résumé ce livre. Mais cette patience nous apporte une belle récompense puisque Arnaud Le Guern raconte très bien son livre (et m’évite de la faire!): « Le narrateur, de retour en Bretagne avec sa fille, Louise, le temps d’un été près de ses parents, se souvient de la fin de son adolescence. Il a alors quinze, seize ans. Son père, médecin militaire, est parti en Arabie saoudite. L’Irak, dirigé par Saddam Hussein, a envahi le Koweït. La France, à la suite des États-Unis, s’apprête à entrer en guerre. François Mitterrand, président de la République, et Roland Dumas, ministre des Affaires étrangères, sont à la manœuvre. Début janvier 1991, la guerre est déclarée. Opération Tempête du désert. Le narrateur apprend la nouvelle à la radio. Dans son oreille: les voix des reporters et le bruit des missiles qui zèbrent la nuit orientale. Scud irakien contre Patriot américain. L’angoisse ancrée en lui, le narrateur poursuit sa vie de lycéen, rythmée par les lettres d’Arabie que son père envoie, dans une époque où la légèreté, déjà, n’est plus une affaire sérieuse. Il s’agit, des années plus tard, de raconter un père, retenir les derniers souvenirs d’une jeunesse, les confronter au bel aujourd’hui troublé.»
Voilà pour le scénario. Reste l’essentiel, à savoir un style qui emporte le lecteur dans une farandole de souvenirs. Car la nostalgie habite cette villa du Trez-Hir où il retrouve ses parents en compagnie de sa fille Louise et de Matéa, la copine de cette dernière. Et les drames côtoient la légèreté des vacances balnéaires. En tentant de consoler son père qui vient de perdre sa chienne, il combien son chagrin est immense. Tout remonte en fait à l’époque de cette Guerre du golfe qui a cassé. Il avait quelque chose chez ce médecin militaire peu expansif. Il va alors chercher dans les lettres qu’il envoyait d’Irak pour tenter de comprendre ce qu’il avait zappé à l’époque. Il faut dire qu’il avait alors fort à faire avec les copains, les copines qu’il n’osait pas toucher, du moins au début, le film porno de canal+ qu’il regardait en cachette, et l’équipe de basket où il occupait le poste de pivot.
Et puis il y avait les films et les belles actrices qui le faisait fantasmer, les livres, les chansons. La bande-son de ce roman couvre trois générations, de la discographie paternelle aux chansons qu’écoutent les filles. Il y avait aussi Bernard Pivot et son Bouillon de culture.
Aujourd’hui il est avec sa fille et son amie sur la plage, regarde les femmes en maillot tout en pensant à sa femme Mado restée à Paris.
Il lira les lettres plus tard. Il veut d’abord terminer le roman de Cecil Saint-Laurent qu’il a avec lui, un auteur qui figure dans la liste de ces écrivains disparus qu’il aimerait rééditer. Chassé-croisé entre aujourd’hui et cette époque, ce délicieux roman fleure bon la légèreté en n’oubliant jamais les questions essentielles. Si l’auteur cite François Weyergans et Bernard Frank, j’y vois aussi du Jean d’Ormesson qui, notamment dans ses premiers romans, aspirait aussi à ne rien faire. On s’amuse beaucoup, notamment dans la galerie des premiers flirts, de Catherine «Non, pas tout de suite. Sois patient», à Hélène et Céline, jalouses l’une de l’autre, puis de la rencontre avec Kristen un soir de réveillon, sans oublier les sportives, Roxane la basketteuse et Nathalie la gymnaste. Plus tard viendront les brunes Christelle, Sophie, Caroline et Mado qui partage désormais sa vie.
La lecture d’Une jeunesse en fuite est une excellente manière de bien débuter l’année!

Une jeunesse en fuite
Arnaud Le Guern
Éditions du Rocher
Roman
232 p., 17,90 €
EAN : 9782268101293
Paru le 9 janvier 2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement en Bretagne, à Plougonvelin et Brest, mais aussi à Paris. Le narrateur y évoque aussi les autres étapes de sa vie, sur les bords du Léman, à Lyon, Joigny dans l’Yonne, Rochefort, Metz ou encore Marrakech.

Quand?
L’action se situe des années 80 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
De retour en Bretagne avec sa fille, le temps d’un été chez ses parents, l’auteur se souvient du début des années 90. La guerre du Golfe et le départ de son père, médecin militaire, pour l’Arabie saoudite. Une époque qu’il avait balayée de son esprit. Remplacée par les fiancées éphémères, la griserie des nuits, les écrivains fantaisistes. Relisant les lettres que son père envoyait depuis le Moyen-Orient, il retrouve les traces d’une adolescence perdue. Tout lui revient par petites touches : ses camarades de lycée, la moustache de Saddam Hussein, les actrices et mannequins à la mode, la peur que son père ne revienne pas.
Dans Une jeunesse en fuite, Arnaud Le Guern fait résonner sa musique intime, entre quête du père et éducation sentimentale. Une touchante invitation à la flânerie romanesque.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Mon père a perdu sa chienne: Tess. Comme Nastassja Kinski dans le film de Polanski. Un airedale terrier noir et fauve. Elle avait douze ans. Mon père est touché, coulé. Jusqu’à ce week-end de printemps, je ne l’avais jamais entendu pleurer. C’était bizarre. J’ai beau fouiller mes souvenirs : rien. Il m’a fallu attendre quarante ans pour deviner le grondement de ses sanglots, comme un orage qui couve, avant l’explosion à l’autre bout du sans-fil, fin de la terre, la voix noyée.
Mon père est médecin. Anesthésiste-réanimateur. Longtemps au sein du Service de santé des armées, aujourd’hui au CHU de Brest. Toujours en poste, alors qu’il a l’âge de la retraite. La retraite pour un général : pas au programme. Pire qu’une désertion. Il n’arrive pas à décrocher. Il a essayé ; y retourne en bon soldat. Fidèle à son poste vacant. Il n’y a pas assez de praticiens hospitaliers dans sa spécialité ; on lui demande de dépanner. Juste pour quelques mois. Puis encore quelques mois. Mon père ne refuse jamais. Je le soupçonne de proposer ses services. Son excuse : il coûte moins cher que la jeune génération. Ma réplique : « Tu casses les prix du marché. » Mon père fait mine de s’offusquer. Il n’est pas dupe de ses tours de passe-passe.
Avant que mon père ne prénomme sa chienne Tess, je n’imaginais même pas qu’il puisse connaître Nastassja Kinski. Dommage. Nous aurions pu partager nos souvenirs de l’actrice. Savait-il que Nastassja, tout juste quinze ans, et Roman Polanski s’étaient aimés dans les seventies, autour de l’année de ma naissance ? A-t-il vu les photos de Nastassja prises par Roman et publiées dans Vogue ? Celles parues dans Playboy, circa 1983 ? Je dois avoir un exemplaire vieilli du magazine quelque part. Nastassja en couverture, féline comme jamais. Mon père la préférait-il brune ou blonde, chevelure longue ou coupée au carré ? La pureté du visage de Nastassja. Sa langue entre les lèvres tandis qu’elle s’amuse avec une cuillère en argent. Le compas de ses jambes. Ses seins délicats comme de la chantilly. Nastassja m’égare.
C’est ma mère qui m’a prévenu de la mort de Tess. J’appelle ma mère tous les dimanches. On se donne des nouvelles, sans y toucher. La vie de mes parents au Trez-Hir. Ma sœur, qu’elle a souvent au téléphone. Les livres que j’édite, ceux que j’écris. Ma situation financière. Louise, ma fille. Mado, ma fiancée. Nos deux chats, Pablo et Malcolm. La mère de Louise qui ne se remet pas d’un AVC, clouée au lit ou dans un fauteuil, le bras gauche paralysé. Ma mère avait la voix hésitante, faussement enjouée, jusqu’à ce qu’elle m’annonce la nouvelle :
« Tess n’est plus avec nous. Ton père et moi sommes allés il y a deux jours chez le vétérinaire…
— Vous l’avez fait piquer ?
— Ça devenait invivable pour ton père. Il devait se lever toutes les nuits pour la sortir dans le jardin. Elle souffrait beaucoup, ne parvenait presque plus à se déplacer… Et elle ne voyait plus rien.
— Papa tient le coup ?
— Aujourd’hui, j’ai l’impression qu’il va un peu mieux. Mais il ne veut pas en parler. Il reste silencieux, la tête ailleurs. Je crois qu’il est très malheureux… »
La mort de son père avait-elle immunisé le mien, alors âgé de dix-sept ans, à l’expression de la tristesse ? Il en parle rarement. Il était en pension. Parenthèse de vie fragile. Ai-je déjà vu une photo de mon grand-père inconnu ? Ma mémoire n’en a conservé aucune image. Je sais qu’il était malade, s’en est allé après une longue agonie. Longue agonie : foutaise. Cancer de la gorge et de la bouche. Il fumait et buvait, beaucoup. Sa manière de supporter le stalag, où il avait été prisonnier, puis de l’oublier. Sa manière de s’évader, comme il avait deux fois tenté de le faire pendant la guerre. En quelle année était-il décédé ? 1965 ? 1966 ? Je poserai la question lors de mon prochain séjour au Trez-Hir.
Je ne sais plus si j’ai envoyé un mèle ou un SMS à mon père. En fouillant, j’ai retrouvé : un mèle.
Mon cher père,
Maman vient de m’apprendre la triste nouvelle. Je sais ta peine et, de tout cœur, je la partage. Tess était une belle chienne, dans tous les sens du terme. Il n’y a malheureusement guère de mots pour apaiser ce que tu ressens. Juste laisser le temps, lentement, faire son œuvre, et garder en toi les précieux souvenirs et la joie qu’elle t’a donnée pendant tant d’années.
Je t’embrasse.
Sur l’écran de mon vieux Nokia, en début de soirée : « Papa ». J’ai très rarement mon père au téléphone. Ce n’est pas dans nos habitudes. Il lui arrive de répondre à la place de ma mère. Deux ou trois mots rapidement échangés. « Ton travail se passe bien ? » « L’argent rentre ? » « Tu as pensé à appeler ta sœur ? » « Quand viens-tu nous voir ? » Là, il prend son temps. Je peine à reconnaître sa voix. Il y a des blancs et des creux dans ses phrases atones. Merci, ta mère, Tess, vétérinaire, humanité, douleur. Corde très sensible sur laquelle les sanglots tentent de ne pas choir, jusqu’à ce qu’ils sautent comme un bouchon de champagne éventé, obstruent la gorge de mon père. Tess n’avait pris la place de personne, Tess était un lien affectueux qui nous réunissait, petits et grands, Tess comprenait tout, Tess était un symbole de joie familiale, Tess rassurait et apaisait, Tess rendait heureux. Un râle de deuil qui ne passe pas. Je me suis tu, ne voulant pas interrompre le bruit de son chagrin. Puis les pleurs d’un coup se sont apaisés. Mon père a retrouvé ses mots ; son débit s’est accéléré :
« Depuis mon retour de la guerre du Golfe, je me sens déphasé, incompris parfois. Je me sens seul avec ce que je vis, ce que je ressens.
— La guerre du Golfe ?
— À mon retour, plus rien n’a été pareil. J’ai mal vécu le temps que j’ai passé là-bas. Vous ne l’avez pas perçu. Tout ceci, pour vous, était peu de choses. Moi, je n’étais plus le même. Votre vie s’était poursuivie et j’étais mis de côté. Une distance nous séparait. Mon diabète n’a rien arrangé. La guerre et la maladie m’ont isolé. J’ai eu peur dans le Golfe et j’ai eu peur ensuite, avec la maladie. L’arrivée de Tess m’avait permis de me sentir moins seul. Maintenant, elle n’est plus là… »
La guerre du Golfe. Pendant des années, je n’y avais plus pensé. Le départ de mon père, l’angoisse, le théâtre des opérations : aux oubliettes. Cette période était sortie de mon esprit. Remplacée par les filles à effleurer, les premiers verres, les écrivains que je découvrais chez les bouquinistes. Ensuite : Louise, Mado, ma vie de patachon. Puis la guerre du Golfe avait fait sa réapparition, les derniers mois, alors qu’étaient abattus des journalistes satiriques, les spectateurs d’un concert de rock, des passants ou les fêtards de novembre, qui inventaient des étés indiens en trinquant en terrasse. L’État islamique, à la suite d’Al-Qaïda, était né sur les ruines de l’Irak de Saddam Hussein. Il suffisait de tirer le fil de l’histoire pour comprendre. Humiliation orientale, revenue comme un boomerang vengeur. La guerre du Golfe avait allumé la mèche de Daech et des attentats récents. J’en avais le cœur net. La guerre du Golfe : les derniers souvenirs de ma jeunesse, que je tentais de retenir. »

À propos de l’auteur
Éditeur et écrivain, Arnaud Le Guern vit entre Paris, le Finistère et les rives du lac Léman. Il aime ses chats, Paul Gégauff, les filles de la rue du Douanier-Rousseau et Roger Vadim (liste non exhaustive). Son précédent roman, Adieu aux espadrilles, paru en 2015, a été salué par la critique. (Source: Éditions du Rocher)

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La dédicace

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Logo_premier_roman

En deux mots:
Une primo-romancière doit régler un dernier détail avant la parution de son livre, trouver la dédicace qu’elle mettra en exergue de son roman. Une demande assez banale, qui va pourtant nous entraîner dans un parcours tour à tour drôle, dramatique, initiatique et… révélateur.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Un début prometteur

Leïla Bouherrafa a eu l’idée originale de publier un premier roman qui met en scène une jeune romancière… qui publie un premier roman. Il ne lui manque plus que La dédicace.

À Paris au petit matin, une jeune femme erre dans les rues, un peu nauséeuse. Elle aurait pourtant toutes les raisons de se réjouir car son éditrice l’attend pour mettre la dernière main à son premier roman prêt à partir à l’imprimerie! Elle n’est guère plus à l’aise en arrivant dans les bureaux de la prestigieuse maison, rue Saint-Denis. Elle sait que la réceptionniste la jalouse un peu, car a publié un recueil de nouvelles aussitôt oublié et tente de faire son trou comme pigiste. Et puis Hortense, son éditrice qui lui fait signer les derniers papiers lui rappelle qu’elle doit encore lui fournir une dédicace. Simple formalité? Non, car sa petite fille trouve que c’est le plus important dans un roman!
La voilà repartie, tout aussi nauséeuse, à la recherche de ces quelques lignes qui ne l’inspirent guère. Son amie Yvette, prostituée, ne peut pas l’aider malgré son bagout, pas davantage que ses voisins, occupés par une inscription énigmatique peinte dans le hall «Michel Sardou a le sida». Après avoir déjeuné avec sa mère – ce qui termine de la convaincre qu’elle ne mérite pas qu’elle lui dédie son livre – elle va essayer de se changer les idées dans un cinéma rue Rambuteau. Mais quand une idée fixe vous tenaille, il devient difficile de se concentrer sur autre chose.
La dédicace devient vite une obsession. Passant devant une librairie, elle va feuilleter des dizaines d’ouvrages et collectionner autant de dédicaces qui ne lui serviront finalement à rien.
On s’amuse de ses pérégrinations, des anecdotes qui parsèment son récit et qui débouchent sur un constat plutôt brutal: il lui faut trouver au plus vite possible quelqu’un qu’elle aime pour lui dédicacer son livre!
Vous croiserez ensuite un SDF, le cadavre d’un voisin, Vanessa, la vendeuse noire de chez Sephora, sa copine Alice qui chasse les hommes car son horloge biologique tourne ou encore un chien mort. Sans oublier l’escapade au salon du livre de Brive-la-Gaillarde qui va aussi lui réserver quelques surprises et quelques rencontres. Et au moment où l’échéance se rapproche, on aura passablement ri de ces épisodes truculents, parsemés de jolies formules telles que «le matin vous maudissez, le soir vous périssez» et de cette inspiration qui la pousse vers une galerie d’art pour rencontrer la fille de son éditrice. Mais je n’en dirais pas davantage, sinon que ce premier roman vous ravira. Quoi de mieux pour débuter une nouvelle année littéraire?

La dédicace
Leïla Bouherrafa
Allary Éditions
Roman
290 p., 18,90 €
EAN : 9782370732637
Paru le 3 janvier 2018

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris, mais aussi à Brive-la-Gaillarde et à Argenteuil.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Son premier roman part à l’imprimerie, et elle ne sait pas à qui le dédicacer…
Une jeune femme s’apprête à publier son premier roman. Elle vit seule, son téléphone ne vibre pas, elle a de plus en plus de mal à aimer sa mère. À qui pourrait-elle dédicacer son livre ? Son éditrice lui donne trois jours pour trouver.
Férocement drôle et émouvant, La dédicace est l’histoire d’une quête sentimentale dans un Paris peuplé de solitudes.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Livres Hebdo (Nicolas Turcev)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Prologue
Je suis toujours triste le samedi soir car il me semble que le monde ne me laisse que deux options : la fête ou le suicide. Feindre ou mourir. Et comme les effets des deux sont sensiblement identiques, je préfère allumer une cigarette.
Chapitre 1
Il faut bien dire qu’elle était laide. D’une laideur grossière et terrifiante. Il fallait l’imaginer toute vêtue de gris et suintante de désespoir. Elle ressemblait à une vieille femme ridée emmaillotée dans sa vieillesse et ses erreurs. C’était palpable. À chaque fois que je la voyais, j’étais prise de la même nausée, comme si un serpent s’enroulait autour de mes organes jusqu’à les étouffer. Ça commençait doucement, un léger mouvement à l’intérieur, délicat, comme une note de musique, puis très vite, ça s’intensifiait, ça se faufilait entre les organes, ça s’imprégnait dans le moindre tissu, jusqu’à ne faire qu’un avec mon sang. Une fois qu’elle était là, c’était comme si elle y avait toujours été. J’avais l’impression d’être faite de plomb et de n’être rien d’autre qu’un corps sans forces, sans vie mais tout de même douloureux.
Ce matin, comme à son habitude elle était laide. Cette ville était faite pour les romans, le cinéma, les fashion weeks, mais sûrement pas pour la réalité. Seules quelques vieilles promenaient leurs chiens ou traînaient leurs chariots de courses comme elles l’auraient fait d’un cadavre. En passant près d’elles, je jetai furtivement des coups d’œil curieux à l’intérieur cherchant tant bien que mal à comprendre ce que l’on pouvait acheter à une heure si matinale. Quelques olives, de la confiture, des tranches de jambon et du vin blanc. Rien dont Paris se souviendra. Du chocolat et un paquet de bretzels. Des bonbons au gingembre et de l’huile d’olive. J’ai dû m’approcher un peu trop de l’une d’elles car elle m’a lancé un regard noir et a ramené son chariot contre sa cuisse décharnée. Confuse, je lui ai fait un sourire amical qu’elle ne m’a pas rendu et j’ai pressé le pas adoptant la démarche de celle qui sait où se rendre mais n’en a pas envie.
La ville dormait encore ; les clochards aussi. J’étais, à quelques exceptions près, seule dans Paris. J’aurais pu y être en dix minutes mais j’avais fait détour sur détour si bien qu’à un moment il m’avait semblé entendre la mer mais ce n’était que le métro qui passait sous mes pieds. J’avais découvert il y a quelques mois que ma nausée était moins vivace quand j’empruntais des rues pour la première fois. Dans cette ville, j’étais heureuse à chaque fois que j’avais l’impression d’être ailleurs. Mais cette stratégie avait évidemment ses limites. Comme Paris ne faisait aucun effort, j’étais inexorablement amenée à me retrouver face à une rue dont j’avais déjà foulé les pavés. Alors, la nausée revenait, insidieusement, comme un frisson.
Je privilégiais toujours des chemins qui me faisaient passer près de la Seine. Il me semblait que ma nausée et mes rêveries étaient toujours plus douces à ses côtés. La simple perspective de plonger dans l’eau sale et glacée suffisait à les calmer. À cette heure, les boîtes des bouquinistes étaient encore fermées et ressemblaient à des tombeaux. Tout près, la Seine charriait des canettes en métal et ses noyés. J’ai continué de la longer encore un moment. Une ambulance est passée en trombe, en hurlant, réveillant ainsi la ville et ses gens qui dormaient encore. À son passage, une vieille aux cheveux bouclés a sursauté. Ici, on voudrait entendre la mer mais il n’y a que les sirènes. J’ai frôlé des publicités pour déodorant et de tristes façades de pierre puis, soudain, je n’ai plus eu le choix. Si je continuais de longer la Seine, je manquerais mon rendez-vous. Il fallait que je bifurque à gauche. J’ai attendu que le feu piéton passe au vert et j’ai traversé doucement comme si j’avais rendez-vous avec l’enfer. Je devais être l’être humain le plus lent de ce globe. Malgré le ciel bleu de novembre, tout était gris. Les trottoirs, les boutiques et l’atmosphère. Même les bruits. La ville faisait un bruit de métal qu’on écrase. Chaque bruissement était empli d’aigreur. Enfin parvenue de l’autre côté, j’ai été saisie d’un frisson imperceptible. J’ai retrouvé l’odeur familière de l’anis et de la déconfiture. Partout devant moi s’étalaient des pierres que j’avais déjà vues et des boutiques dans lesquelles j’étais déjà entrée.
De toute façon, dans cette ville, à chaque fois que je retrouvais mon chemin, j’étais presque déçue. »

Extrait
« Je n’écoutais pas. Puis, en me raccompagnant à la porte de son bureau, elle a ajouté cette phrase :
– Tu sais, ma fille dit que ce qu’il y a de plus important dans un livre, c’est la dédicace.
Il y a des phrases comme ça, elles sont tragiques. On ne voudrait jamais les entendre. En disant ces mots, elle a secoué la tête dans un petit rire, comme si quelqu’un venait de lui glisser à l’oreille une bonne blague ou qu’un homme venait de lui faire un compliment sur ses seins. Alors, je lui ai demandé laquelle de ses filles disait ça, car sur le coup, ça m’a paru vraiment capital de le savoir et elle m’a dit avec le ton que l’on prend pour énoncer une évidence :
– La petite.
Elle m’a saluée avec un sourire chaleureux qui m’a transpercée. J’aurais voulu qu’elle me prenne dans ses bras. Sa main dans la mienne était lourde et chaude. Puis en fermant la porte d’une manière que j’ai trouvée trop brutale, elle a lâché comme une reine à un sujet:
– J’attends ta dédicace, alors.
Alors… eh bien alors, dans l’interstice de cette porte, des mots terribles venaient d’être prononcés. Sans surprise, Paris n’a pas bronché. »

« Cette rue était laide et ressemblait à un animal en qui on ne pouvait pas avoir confiance. À peine avais-je mis un pied sur son trottoir dépravé que j’ai eu un haut-le-cœur. L’odeur d’urine mélangée à celle du goudron me donnait envie de prendre mes jambes à mon cou. J’ai aperçu Yvette au loin. Yvette était la doyenne de cette portion de la rue Saint-Denis, une Noire bien en chair, toujours vêtue d’un imprimé animal, et qui jouait sans équivoque avec le cliché de la femme noire sauvage et bestiale. »

À propos de l’auteur
Leïla Bouherrafa a 29 ans. Elle enseigne le français dans une association qui accueille de jeunes réfugiés. La dédicace est son premier roman. (Source: Allary Éditions )

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Les nuits d’Ava

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En deux mots:
Alors qu’elle tourne à Rome, Ava Gardner s’offre une nuit un peu folle en compagnie d’un chef opérateur à qui elle va proposer un petit jeu: refaire en photo quelques toiles de nus célèbres. Des décennies plus tard, un passionné de la star hollywoodienne va tenter de retrouver les clichés. Une enquête exaltante, entre cinéma et beaux-arts.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

De l’origine à la fin du monde

Ce qui rend le nouveau roman de Thierry Froger aussi passionnant, c’est le savoureux mélange des genres qu’il nous propose, entre biographie romancée d’Ava Gardner, enquête menée comme un thriller et besoin pour le narrateur de retrouver l’affection et la considération de sa fille.

Et si le roman de Thierry Froger était plus proche de la réalité que les biographies – officielles ou non – d’Ava Gardner? En refermant ce délicieux roman, je ne suis pas loin de répondre par l’affirmative, parce que la magie de l’écriture nous fait prendre place aux côtés de la belle brune dans ses déambulations romaines, partager ses coups de folie et, à l’image du narrateur, nous rendre tous un peu amoureux.
Nous sommes à Rome en 1958. La MGM a choisi de quitter ses studios pour tourner La Maja nue dans une réalisation d’Henry Koster. Il s’agit du dernier film dû par l’actrice au studio et qui ne laissera pas de souvenir impérissable dans la carrière de l’actrice. Dans ses Mémoires, Ava écrira du reste que «La Maja nue, meilleur titre que bon film, n’a pas été ma contribution la plus mémorable à l’art du cinéma. Il s’agit d’une biographie assez insipide du grand peintre espagnol Francisco Goya. Je jouais la duchesse d’Albe, le modèle favori de Goya». Avant d’ajouter que ce film lui a permis de faire la connaissance de Giuseppe Rotunno «dont les couleurs superbes illuminent le film de bout en bout».

GARDNER_The-naked-Maja_AfficheThierry Froger imagine alors que, lassée de partager ses nuits avec Anthony Franciosa – qui interprétait le rôle de Goya – Ava décide une escapade avec le chef opérateur. Poursuivis par les paparazzis, leur virée nocturne va se terminer au petit matin par un petit jeu: Rotunno est chargé de reproduire quelques grandes toiles de nus célèbres, de «de rejouer la peinture en photographie». Tâche peu aisée pour les problèmes de cadrage qu’elle posait, mais ô combien stimulante pour «les attraits qu’elle proposait à ses yeux d’homme.» Voici donc les rouleaux de pellicule imprégnés des mises en scène de GOYA_la_maja_desnuda

La Maja desnuda de Goya,

TITIEN_La_venus_durbinode La Vénus d’Urbino du Titien,

VELASQUEZ_La_Venus_au_miroirde La Vénus au miroir de Vélasquez et de …

COURBET_la_naissance_du_mondeLa naissance du monde de Gustave Courbet!
Si l’alcool a désinhibé le photographe et son modèle, tous deux se rendent vite compte au réveil combien ces clichés sont explosifs. Ava fait promettre à Rotunno de les détruire, ce qu’il fera après avoir réalisé un tirage qu’il confiera à son modèle et avoir oublié un négatif dans sa chambre noire.
Jacques Pierre, le narrateur, délaisse alors ses travaux d’historien pour enquêter sur le sort des quatre clichés produits cette nuit-là. Il va alors nous entraîner d’un bout à l’autre de la planète, «de la MGM à Hughes, de Sinatra à Hoover, d’Hemingway à Castro» et constater «avec inquiétude le pouvoir vénéneux de ces images» car les convoitises qu’elles suscitent vont jusqu’à laisser quelques cadavres ici et là. Un thriller haletant qui va se doubler d’un rapprochement inattendu avec sa fille Rose. Car sa progéniture, qui vit à Rome avec un homme beaucoup plus âgé qu’elle, accepte de l’aider dans sa quête. L’occasion aussi de constater que les errances du cœur ne sont pas réservées aux stars d’Hollywood.
Avec maestria l’auteur nous fait découvrir quelques épisodes fort intéressants de l’histoire de l’art, notamment la genèse de la toile la plus célèbre de Gustave Courbet, avant de raconter la vie rêvée d’Ava – je suis persuadé que vous adorerez l’épisode de sa rencontre avec Marylin Monroe – sans oublier de nous éclairer sur les motivations de cet enquêteur passionné qui deviendra «une sorte de spécialiste d’Ava Gardner, de sa vie et de ses légendes».
C’est enlevé, drôle, documenté et follement exaltant. Il n’y a effectivement «pas de plus belle quête que celle du chasseur sans proie, traquant l’ombre d’un doute, si ridiculement suspendue soit-elle aux petites lèvres d’Ava Gardner et aux forêts obscures comme des images.»

Les nuits d’Ava
Thierry Froger
Éditions Actes Sud
Roman
304 p., 20 €
EAN: 9782330108632
Paru le 22 août 2018

Où?
Le roman se déroule d’une part sur les traces d’Ava Gardner en Italie, à Rome et Naples, mais également à Madrid, Londres, Los Angeles, la Floride, Haïti ou encore à La Havane et d’autre part dans les pas du narrateur en France, à Arcis-sur-Aube, Paris, mais aussi à Nantes et Chalonnes-sur-Loire près d’Angers ou encore à Prondines dans le Massif central et à l’étranger, notamment à Charlotte, Raleigh et Smithfield en Caroline du Nord et à Punta Raisi et Palerme en Sicile.

Quand?
L’action se situe de 1958 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Rome, août 1958. Ava Gardner s’ennuie sur un tournage. Hors champ, elle invente la dolce vita avant Fellini. Par une nuit arrosée, la star entraîne son chef opérateur, le timide Giuseppe Rotunno, dans une séance photo inspirée des grands nus de l’histoire de l’art. Dont un scandaleux tableau de Courbet… peint d’après photographie.
Les Nuits d’Ava raconte ce moment de bascule où Ava Gardner affronte l’érosion de sa propre image en s’adonnant à toutes les dérives. Et l’obsession parfois distraite d’un certain Jacques Pierre, historien fantasque, qui s’improvise détective sur les traces des quatre clichés produits cette nuit-là.
Avec une aisance joueuse et impertinente, Thierry Froger circule des cimes du glamour hollywoodien aux questionnements de l’adolescence provinciale, des vertiges de la gloire aux gouffres de la solitude, et slalome gracieusement entre les débats idéologiques agitant deux générations françaises et les coulisses crapuleuses du pouvoir américain des années 1950 à 1970.
Roman-tourbillon, enquête et rêverie, Les Nuits d’Ava orchestre une réflexion amusée et mélancolique sur notre rapport à l’image et aux icônes. On y explore les aléas de la construction et de la déconstruction de soi, l’invention de l’histoire et de notre modernité. Le tout dans la légère sensation d’ivresse des amitiés naissantes.

« Je crois aimer les images par-dessus tout, qu’elles soient peintures, photographies, projections tremblantes sur un drap blanc. Je les aime minuscules ou grandes, vives ou fatiguées. Je les aime quand, cherchant à mieux les voir, j’ai l’impression qu’elles me regardent un bref instant avant de s’évanouir.
Car me ravissent plus que toute autre les images fantômes : celles entrevues en songe, celles des films non tournés ou brûlés, les tableaux volés ou bien voilés, les dessins effacés à la gomme, les chefs-d’œuvre inconnus, invisibles, les photographies perdues.
Je pense souvent à cette phrase de Pascal Quignard : “L’homme est celui à qui une image manque” et il me semble que Les Nuits d’Ava raconte cette histoire : un homme se met à la recherche d’une image manquante qu’il désire et qui l’effraie.
Embarqué dans cette quête des origines qu’il mène comme une enquête moins policière que rêveuse, le narrateur navigue à vue. Il est vite ballotté entre les époques et les continents, entre sa petite histoire et celle des grands de ce monde, entre ses souvenirs et ses fantasmes, en premier lieu desquels sa vieille obsession pour Ava Gardner. Celle-ci – ou plutôt l’image impossible de celle-ci – traverse tout le livre au fil des naufrages et des épiphanies. Elle nous interroge sur ce que nous voyons, croyons voir, ou voulons voir, puisque juste en-deçà et au-delà de l’image, il y a l’imaginaire – c’est-à-dire ce bref instant où Ava Gardner nous regarde avant de s’évanouir comme une apparition. » T. F

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Télérama (Jacques Morice)
France Culture (Le réveil culturel – Tewfik Hakem)
Libération (Virginie Bloch-Lainé – entretien avec l’auteur)
En attendant Nadeau (Norbert Czarny)
Le Temps (Jean-Bernard Vuillème)
Blog Loupbouquin
Blog Shangols 
Blog Les mots de la fin 
Blog Baz’Art 


Thierry Froger présente Les Nuits d’Ava © Production Actes Sud

INCIPIT
(Les premières pages du livre)
« Je crois avoir vu comme dans un songe cette voiture qui filait dans les rues désertes de Rome, vers quatre heures vingt du matin, poursuivie par les éclairs d’un cyclope. La Facel-Vega (ou la Ford Thunderbird) semblait rouler à l’aveugle et zigzaguait sur les pavés tièdes, éclairée par le gros œil circulaire et intermittent du flash Braun de deux paparazzi. Leur décapotable répétait le trajet erratique de la première voiture que conduisait Ava Gardner avec la grâce et l’inconscience des merveilleux pochards. À ses côtés, tout aussi ivre et néanmoins apeuré, l’acteur Anthony Franciosa bégayait mollement des lambeaux de prières qu’Ava Gardner ne pouvait entendre, hurlant et riant à chaque coup de volant qui faisait crisser le caoutchouc sur le basalte noir, les ailes de la voiture frôlant les murs comme on caresse et comme on griffe. Franciosa se cramponnait à son siège, tétanisé par l’alcool, la peur et les jurons d’Ava. Voyant dans le rétroviseur que les poursuivants ne perdaient pas de terrain, l’actrice a eu soudain l’intuition stratégique de les retarder en lançant par la fenêtre tout ce qui lui tombait sous la main, léchant imprudemment le volant et tirant de son sac des objets vite projetés en direction de la décapotable. Celle-ci a finalement ralenti, sans que ces pauvres projectiles en soient la cause, les deux photographes s’avisant de la plus grande vélocité de la Facel-Vega (ou de la Ford Thunderbird) ainsi que de la mauvaise tournure que pourrait prendre cette course poursuite nocturne où chacun semblait manquer de sang-froid et de lucidité dans la conduite des événements comme des véhicules. La voiture des paparazzi a fait un demi-tour soyeux sur une petite place au puits couvert et a parcouru le chemin inverse, non sans quelques haltes pour récupérer ici ou là les tendres dédicaces – ou ce qu’il en restait – que leur avait adressées Ava Gardner.
Le lendemain, le samedi 16 août 1958, l’actrice s’est réveillée avec un goût d’orange confite et d’oignon dans la bouche. Elle est sortie sur la terrasse de son appartement vers midi, vêtue d’un peignoir blanc, un verre de gin à la main pour réparer sa gueule de bois et la mauvaise conscience volatile qu’elle avait parfois. Elle a regardé un instant les adolescentes qui, en contrebas de son balcon, se faisaient photographier sur les marches qui montaient de la piazza di Spagna vers Trinità dei Monti: la plupart de ces jeunes filles imaginaient avec force et foi qu’elles ressemblaient à Audrey Hepburn dans Vacances romaines, imitant comme elles pouvaient son sourire espiègle et gracieux, agrandissant démesurément les yeux en prenant la pose. Rentrée dans l’appartement pour fuir la chaleur du milieu de journée, Ava Gardner a mis un disque de Frank Sinatra sur l’électrophone et a fait couler un bain d’eau froide pour réveiller son corps effacé. Cela faisait des mois qu’elle s’étourdissait . Rome avec le bonheur suffisant de croire qu’après ce tournage elle serait libre. On dit que la voix de Sinatra est de velours. »

Extraits
« Rotunno la regardait sans réussir à bien appréhender la folle étrangeté – et c’est probablement ce qui nous arrive à tous, deux ou trois fois peut-être au cours de notre vie misérable, quand nous sommes incapables de reconnaître l’inouï au moment où il surgit, condamnés ensuite à le traquer vainement dans la mémoire défaillante et complaisante, ce qui nous permet de tout inventer, y compris les possibilités de rêver et regretter sans fin ce qui s’est passé ou non. Il est difficile d’imaginer ce que pouvait penser Rotunno à quatre heures du matin, ivre et seul avec le plus bel animal du monde dont la peau nue débordait outrageusement d’une grande chemise blanche mal boutonnée. En ces circonstances et à sa place, sans doute aurais-je souhaité que cette nuit n’ait jamais existé – mais surtout qu’elle ne finisse pour rien au monde. » (p. 50-51)

« Devenu malgré moi une sorte de spécialiste d’Ava Gardner, de sa vie et de ses légendes, je commençais à être bien placé pour savoir qu’on racontait en général n’importe quoi sur son compte. Soucieux de ne pas trop m’égarer, j’essayais d’appliquer à mon enquête les méthodes rigoureuses de l’investigation scientifique… » (p. 109)

« Après six mois de recherches désordonnées que je qualifiais pompeusement d’enquête, j’avais désormais quelques certitudes. Hormis la grande Origine dérobée chez Rotunno et la petite Vénus au miroir dont je n’avais pas retrouvé la trace, il semblait que les images scandaleuses d’Ava Gardner avaient ricoché d’un bout à l’autre de la planète, changeant plusieurs fois de main, de la MGM à Hughes, de Sinatra à Hoover, d’Hemingway à Castro, et charriant dans leur sillage de nombreuses morts sans qu’aucun rapport de causalité ne puisse être formellement établi. Certains signes apparaissaient troublants cependant et il m’arrivait de considérer avec inquiétude le pouvoir vénéneux de ces images dont j’étais, à ma manière consentante, également la victime en y consacrant tout mon temps et une partie de l’héritage maternel. Je n’arrivais pas à démêler la cause de la conséquence, la conséquence du fortuit, le vrai du probable et le probable du fictif, tant je me méfiais de mon goût des rapprochements douteux qui me conduisaient à tirer une pelote par les cheveux comme on crible de balles ou d’aiguilles la gueule d’une belette dans une meule de foin. » (p. 241)

À propos de l’auteur
Thierry Froger, né en 1973, enseigne les arts plastiques. Son travail questionne les transports de l’image, ses fragilités et ses fantômes (réels ou imaginaires, cinématographiques ou historiques). En 2013, il publie un recueil de poèmes, Retards légendaires de la photographie, (Flammarion, prix Henri-Mondor de l’Académie française en 2014). Sauve qui peut (la révolution) est son premier roman, pour lequel il a reçu le Prix Envoyé par la Poste. (Source : Éditions Actes Sud)

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Tu t’appelais Maria Schneider

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En deux mots:
Maria Schneider était une actrice prometteuse. Son premier rôle dans Le dernier tango à Paris de Bertolucci aux côtés de Marlon Brando devait marquer le début d’une grande carrière. Il fut au contraire un drame absolu, le début d’une spirale mortifère.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Le tango funèbre

En racontant la vie de sa cousine, l’actrice Maria Schneider qui avait défrayé la chronique lors de la sortie du Dernier tango à Paris, Vanessa Schneider fait le récit d’une époque autant que celui d’un drame personnel.

« Avec sa bouille d’éternelle femme-enfant et son caractère de petit chat sauvage, elle a conquis le monde avec la fulgurance d’une météorite enflammée qui pulvérisa tout sur son passage! Passage éclatant mais éphémère où, offrant son corps de velours à un Marlon Brando au faîte de sa gloire, elle choque, scandalisa par son impudeur, mais marqua à jamais par son insolence une époque qu’elle a désormais personnifiée. Sous ces dehors, ces images, se cachait un petit cœur perdu, une gamine à la dérive, sans port d’attache, propulsée au plus haut sans y être préparée, redescendant forcément sans parachute et livrée à tous les excès pour combler les vides d’une gloire qui l’abandonnait. » Ces mots de Brigitte Bardot, prononcés par Alain Delon en février 2011 aux funérailles de Maria Schneider, disent à la fois l’épreuve vécue par Maria et la proximité, la communion de pensée avec Brigitte.
La couverture médiatique dont a bénéficié sa cousine Vanessa Schneider à l’occasion de la sortie de ce bouleversant récit démontre peut-être que la journaliste du Monde a su tisser un grand réseau, mais bien davantage que le sujet a frappé les esprits et qu’il demeure d’une actualité brûlante à l’heure de #metoo.
Commençons donc par esquisser la biographie de Maria. Née en 1952 de Marie-Christine Schneider, une mannequin roumaine, et de l’acteur Daniel Gélin – qui ne la reconnaîtra pas, son enfance n’est pas à proprement un long fleuve tranquille, bien au contraire. Aussi bien du côté de la mère que du père, l’instabilité et le déraisonnable forment le menu quotidien. Maria est ballotée jusqu’à son adolescence. « Tu as quinze ans. L’âge où ta mère a eu son premier enfant, l’âge où notre grand-mère a été mariée de force. L’âge où dans notre famille, les femmes entrent brutalement dans l’âge adulte, l’âge où les mères ne supportent plus leur fille. La tienne t’a mise à la porte. Papa et Maman te proposent de venir vivre chez eux dans leur deux-pièces du 7ème arrondissement de Paris. Il y a eu cette terrible dispute chez toi, personne n’a cherché à en savoir plus. On murmure que ta mère a surpris ton beau-père dans ton lit. »
C’est à cette époque qu’elle prend son courage à deux mains et va sonner au domicile de son père. Culpabilité ou fibre familiale? Toujours est-il que Daniel Gélin offre à Maria de l’accompagner sur les tournages, lui trouve quelques rôles.
C’est alors le début d’une ascension fulgurante. Jusqu’à ce fameux film, Le Dernier tango à Paris. Vanessa Schneider y revient en détail, explique comment Bertolucci et Brando ont abusé de sa cousine et comment ce qui devait être le tremplin vers la guerre sera le premier pas vers la déchéance: « Tu sors du tournage broyée. Tu as compris que cette prise te marquera à jamais, comme un tatouage raté que l’on passe ensuite sa vie à essayer de cacher. Peu importe que la sodomie ait été simulée, tu te sens violée, salie. Tu ne sais pas encore que tu aurais pu empêcher cette séquence non écrite de figurer au montage du film. Tu aurais pu faire appel à un avocat, attaquer le producteur, contraindre Bertolucci à la couper. Tu es jeune, tu es seule, tu es mal conseillée. Tu ne connais rien au monde du cinéma, à ses règles, à ses lois. La victime parfaite. »
L’actrice tente de trouver dans la drogue le moyen d’échapper au choc. Une addiction qui finira par l’emporter…
Le choix de privilégier les scènes fortes, les souvenirs marquants à une narration chronologique donnent à ce livre une force qui ne laissera personne indifférent. Des confidences entre cousines aux souvenirs de tournage, des relations familiales complexes à la maladie, de l’attitude de Brando à celle de Bertolucci et de la maladie aux relations fortes, Bardot, Nan Goldin ou encore Patti Smith, on se laisse entraîner dans cette infernale spirale. Et l’on n’oubliera pas cette Maria que Patti Smith a mis en musique
At the edge of the world
Where you were no one
Yet you were the girl
The only one
At the edge of the world
In the desert heat
One shivering star

Tu t’appelais Maria Schneider
Vanessa Schneider
Éditions Grasset
Roman
256 p., 19 €
EAN : 9782246861089
Paru le 16 août 2018

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris, mais aussi à Strasbourg. On y évoque aussi des voyages à Londres, au Maroc, à Rome, à Los Angeles

Quand?
L’action se situe des années soixante-dix à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Tu étais libre et sauvage. D’une beauté à couper le souffle. Tu n’étais plus une enfant, pas encore une adulte quand tu enflammas la pellicule du Dernier Tango à Paris, un huis clos de sexe et de violence avec Marlon Brando.
Tu étais ma cousine. J’étais une petite fille et tu étais célèbre. Tu avais eu plusieurs vies déjà et de premières fêlures. Tu avais quitté ta mère à quinze ans pour venir vivre chez mes parents. Ce Tango marquait le début d’une grande carrière, voulais-tu croire. Il fut le linceul de tes rêves. Tu n’étais préparée à rien, ni à la gloire, ni au scandale. Tu as continué à tourner, mais la douleur s’est installée.
Cette histoire, nous nous étions dit que nous l’écririons ensemble. Tu es partie et je m’y suis attelée seule, avec mes souvenirs, mes songes et les traces que tu as laissées derrière toi. Ce livre parle beaucoup de toi et un peu de moi. De cinéma, de politique, des années soixante-dix, de notre famille de fous, de drogue et de suicide, de fêtes et de rires éclatants aussi. Il nous embarque à Londres, à Paris, en Californie, à New York et au Brésil. On y croise les nôtres et ceux qui ont compté, Alain Delon, Brigitte Bardot, Patti Smith, Marlon Brandon, Nan Goldin…
Ce livre est pour toi, Maria. Je ne sais pas si c’est le récit que tu aurais souhaité, mais c’est le roman que j’ai voulu écrire ».

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com 
Télérama (Nathalie Crom)
BibliObs (Jérôme Garcin)
Les Echos (Thierry Gandillot)
Culturebox (Anne Brigaudeau)
Slate (Thomas Messias)
Actualitté (Dounia Tengour)
Pleine Vie (Stéphanie Gatignol)
Blog Agathe the book
Blog Les livres de Joëlle


À l’occasion du Livre sur la Place à Nancy, Vanessa Schneider présente Tu t’appelais Maria Schneider © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
« « J’ai eu une belle vie. » Tu as glissé cette phrase comme un doigt fatigué se promène sur une panne de velours avec un sourire doux et le regard envolé vers des souvenirs heureux. C’était quelques jours avant la mort. Tu ne l’as pas dit pour nous faire plaisir, ce n’était pas ton genre, ni pour t’en convaincre toi-même, tu semblais profondément le penser. Ces mots, je ne les ai pas compris tout de suite. Ils ont d’abord résonné comme une fausse note bruyamment imposée dans une partition tenue. J’avais depuis si longtemps pris l’habitude de te plaindre, de m’inquiéter pour toi, de m’assombrir sur tes malheurs qui étaient aussi les nôtres. Tu y croyais, pourtant. « J’ai eu une belle vie. » Et c’était si bon que tu voies les choses ainsi.

Tu avais cinquante-huit ans lorsque tu nous as quittés. On explique communément que ce n’est pas un âge pour mourir. Cet âge, pour être honnête, nous n’aurions jamais cru que tu l’atteindrais un jour. Tu fais partie de ces personnalités dont on se dit, lorsqu’on apprend leur décès, qu’on les pensait disparues depuis des années tant elles semblent appartenir à un passé lointain. En ce début février 2011, la presse te rappelle à la mémoire de ceux qui t’ont oubliée. Sur les sites Internet, dans les pages des journaux, tu reviens, le temps de quelques heures, d’une poignée de jours, sur le devant de la scène. Les différents articles retracent la même histoire, tissage plus ou moins grossier de formules rebattues et de clichés épais : « L’enfant perdue du cinéma », « le destin tragique », « l’actrice sulfureuse ». On y parle de ta carrière brisée, du Dernier Tango à Paris, de sexe, de drogue, de la dureté du monde du cinéma, des ravages des années 70. Personne n’a écrit que tu étais partie en buvant du champagne, ta boisson favorite, la mienne aussi, celle qui fait oublier les meurtrissures de l’enfance et qui nimbe de joie les fêlures intimes des âmes trop sensibles. Tu t’en es allée au milieu des bulles et des éclats de rire, de visages aimants et de sourires pétillants. Debout, la tête haute, légèrement enivrée. Avec panache.

Alain Delon s’est placé au premier rang. J’ignore depuis quand il ne t’avait vue, mais il s’est assis, crinière blanche et sourcils plus froncés que jamais, sur les bancs de la famille. Tu avais souhaité que l’on te dise au revoir à l’église Saint-Roch, celle des artistes et des vedettes, située au cœur de Paris, cette ville que tu avais essayé de quitter tant de fois pour toujours y revenir. Tu avais indiqué avec précision les musiques que tu souhaitais pour la cérémonie, du Bach essentiellement, et les gens que tu voulais voir invités. Avec le temps, nous t’avions découverte croyante. Tu avais retrouvé les gestes de la religion de ton enfance. Tu disposais régulièrement des cierges dans les églises et tu faisais des vœux. Tu parlais de cela au milieu d’autres considérations sur l’astrologie et l’influence des planètes sur les caractères. L’imbrication de ces superstitions disparates ne semblait te poser aucun problème.
Ce jour-là à Saint-Roch, dont le clocher ruisselle d’une pluie drue, je me retrouve derrière Alain Delon. Il a insisté pour prononcer le premier hommage, lire la lettre que Brigitte Bardot a écrite pour toi et qu’elle n’a pas eu la force de venir dire elle-même. Sa voix grave s’est mise au service des mots de Bardot, comme s’ils s’étaient accordés pour te dire la même chose, tes deux parrains de cinéma. Il y a beaucoup de monde sous la voûte de pierres froides. Les derniers de notre famille décimée, tes amis, si nombreux, un ancien ministre de la Culture ou peut-être deux, des inconnus venus te dire adieu, les Gélin, tes demi-frères et sœurs que nous retrouverons plus tard au Père-Lachaise pour ta crémation, des visages que nous ne connaissons que par les magazines. Certains sur lesquels nous peinons à remettre un nom, d’anciennes gloires des années 70, des survivantes comme tu l’as été : Dominique Sanda, Christine Boisson, qui a joué Emmanuelle. Ils sont nombreux à se souvenir de toi, beaucoup à t’avoir admirée, davantage sans doute que tu ne l’avais imaginé. Ta mère, elle, n’est pas là. Elle n’a pas pris le vol Nice-Paris. Elle a fait dire qu’elle était trop fatiguée. »

Extraits
« À Saint-Roch, les mots de Brigitte Bardot résonnent par la voix grave d’Alain Delon. Ils sont touchants et maladroits. « Avec sa bouille d’éternelle femme-enfant et son caractère de petit chat sauvage, elle a conquis le monde avec la fulgurance d’une météorite enflammée qui pulvérisa tout sur son passage ! Passage éclatant mais éphémère où, offrant son corps de velours à un Marlon Brando au faîte de sa gloire, elle choque, scandalisa par son impudeur, mais marqua à jamais par son insolence une époque qu’elle a désormais personnifiée. Sous ces dehors, ces images, se cachait un petit cœur perdu, une gamine à la dérive, sans port d’attache, propulsée au plus haut sans y être préparée, redescendant forcément sans parachute et livrée à tous les excès pour combler les vides d’une gloire qui l’abandonnait. »
C’est chez elle que tu as vécu après chez les parents. Brigitte Bardot et toi étiez programmées pour vous rencontrer. Elle avait connu ta mère enceinte. »

« Tu sors du tournage broyée. Tu as compris que cette prise te marquera à jamais, comme un tatouage raté que l’on passe ensuite sa vie à essayer de cacher. Peu importe que la sodomie ait été simulée, tu te sens violée, salie. Tu ne sais pas encore que tu aurais pu empêcher cette séquence non écrite de figurer au montage du film. Tu aurais pu faire appel à un avocat, attaquer le producteur, contraindre Bertolucci à la couper. Tu es jeune, tu es seule, tu es mal conseillée. Tu ne connais rien au monde du cinéma, à ses règles, à ses lois. La victime parfaite. »

« Le Dernier Tango à Paris sort le 15 décembre 1972. I] ne passe pas la censure et se retrouve classé « interdit aux moins de 18 ans », un visa qui déchaîne la curiosité. Il devient immédiatement objet de scandale. Une plainte est déposée en Italie. Un débat enflamme la péninsule. Les catholiques se mobilisent, la gauche s’offusque de voir la liberté d’expression bafouée. Le Tango devient le symbole d‘une bataille qui le dépasse, une querelle ancestrale entre les tenants d’un certain ordre moral et les défenseurs du droit à la création, entre pisse-froid et empêcheurs de tourner en rond. La justice italienne condamne Bertolucci, Brando et Schneider à deux mois de prison avec sursis. Les copies du film sont détruites. Le réalisateur triomphe, son film déchaîne les passions, on en discute dans les bars et les restaurants, à la table des artistes comme à celle des élus, on s’écharpe à son sujet. Le Tango devient politique, il dessine à lui seul la carte du monde. »

« La sortie du Tango est une explosion dont l’onde dc choc te pulvérise en quelques semaines. Tu à vingt ans, tu n‘es préparée à rien de ce qui t’attend, la violence des attaques, les insultes dans la rue, les crachats, le piédestal sur lequel t‘installent tes admirateurs, les portes grande: ouvertes, les sollicitations des metteurs en scène que tout le monde s’arrache. Il y a soudain trop de tout dans ta tête: trop de désir, trop d’agressivité, trop de reproches et de tentations, trop de caresses, et de coups. Avec le désespoir des noyés, tu te raccroches à une phrase-excuse pour expliquer les excès dans lesquels tu bascule: « Il vaut mieux être belle et rebelle que moche et remoche. » Tu la répètes en souriant, comme si tu n’y croyais qu’à moulé. Tu n’es pas dupe de ces mots dits pour donner un sens aux tourments qui t’assaillent. Puisque la presse te présente en égérie sulfureuse, tu joues le rôle qu‘on t’assigne. Tu vas loin, encore plus loin. Tu échappes à toi-même, tu es en dehors, au-delà de toi-même. »

« Sur la plus ancienne photo de toi en ma possession, tu portes les cheveux à la garçonne. Ma mère a pris le cliché. Tu poses avec mon père, ton oncle, qui n’a que quelques années de plus que toi et qui paraît si jeune. Vous êtes dans une forêt, papa est adossé à un arbre, tu guettes l’objectif avec le regard d’un faon apeuré. Tu dois avoir douze ans. Papa huit de plus. Vous ressemblez à deux enfants tristes sur ce tirage en noir et blanc. Ta mère a brutalement décidé de couper ta chevelure. Peut-être devenais-tu trop belle à son goût, elle ne pouvait le supporter. Elle ne t’avait pas encore demandé de partir, tu n’étais pas encore venue habiter chez mes parents. Ta silhouette est celle d’une petite fille, ton port de tête annonce l’adolescente que tu seras bientôt. Tu sembles ne pas savoir qui tu es. Tu n’as pas de papa. Ta maman t’aime mal, tu as la mine inquiète des enfants qui pressentent que le chemin de la vie sera pavé de pierres coupantes. »

« Tu as quinze ans. L’âge où ta mère a eu son premier enfant, l’âge où notre grand-mère a été mariée de force. L’âge où dans notre famille, les femmes entrent brutalement dans l’âge adulte, l’âge où les mères ne supportent plus leur fille. La tienne t’a mise à la porte. Papa et Maman te proposent de venir vivre chez eux dans leur deux-pièces du 7ème arrondissement de Paris. Il y a eu cette terrible dispute chez toi, personne n’a cherché à en savoir plus. On murmure que ta mère a surpris ton beau-père dans ton lit. »

« Au fil des années, le dossier s’épaissit, par intermittence, au gré de ta carrière d’actrice. Je constate avec déception que les nouvelles collectionnées évoquent de moins en moins tes films et de plus en plus souvent les soubresauts de ton existence. Les critiques et les portraits sont remplacés par le récit de tes frasques, fixées à gros traits dans les titres à scandale. À mesure que je grandis, il n’y a plus grand-chose à glisser dans la pochette rouge. Tu ne tournes plus, ou si peu. Tu figures parfois dans des longs-métrages produits sans le sou, dont certains ne sortent pas en France. Les premiers rôles ne sont plus pour toi. Tu n’intéresses plus les journalistes. Comme tant d’autres de ta génération, tu as rejoint la cohorte des vedettes déchues, flétries par les abus, rejetées par une époque où les rebelles n’ont plus de place. Tu n’es plus la célébrité de mon enfance, celle que l’on reconnaît dans la rue et que l’on regarde en frissonnant de terreur, d’excitation et d’envie. Tu restes ma cousine pour laquelle je cultive une fascination à la fois tendre et morbide. Un bijou de famille cassé et précieux, gardé au fond d’un tiroir secret.
Il n’y a plus rien à écrire sur Maria puisque Maria n’existe plus pour le monde. Je conserve néanmoins la pochette rouge, mausolée de ta gloire. Je l’emporte partout, lisant et relisant des bribes de ta vie. Pas celle que nous connaissons nous et dont nous parlons somme toute assez peu, l’histoire que la presse a choisi de raconter, mêlant vérités, approximations, fantaisies et mensonges, celle d’une jeune fille ravagée par une apparition publique explosive. Une vie de souffrances et de lutte harassante contre une enfance trop lourde à traîner. Un parcours qui fait écho à celui des femmes de notre famille, une trajectoire que j’aurais pu suivre, que nous aurions pu suivre, nous, les autres cousines, si tu ne t’étais pas, d’une certaine manière, sans le savoir ni le vouloir, sacrifiée pour nous. »

À propos de l’auteur
Vanessa Schneider est auteure et grand reporter au journal Le Monde. Elle écrit sur la vie des autres. De temps en temps, elle raconte un peu la sienne. On lui doit ainsi La mère de ma mère et Tâche de ne pas devenir folle. Tu t’appelais Maria Schneider est son huitième livre. (Source : Éditions Grasset)

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