Les contreforts

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En deux mots
Une famille de châtelains désargentés se bat pour sauver son patrimoine. Autour de Léon Testasecca et de Diane son épouse, ses enfants Clémence et Pierre vont tenter avec leurs moyens de repousser une échéance par trop prévisible.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Qu’est-ce qui n’est pas impossible?

Pour son nouveau roman, Guillaume Sire change de registre. Le Prix Orange du livre 2020 avec Avant la longue flamme rouge nous entraîne cette fois sur les chemins de l’Aude où une famille tente de sauver son château. Un combat inégal, mais une vraie épopée!

Après le succès de Avant la longue flamme rouge, notamment couronné par le Prix Orange du livre 2020, Guillaume Sire a répondu aux questions du portrait chinois de La bibliothèque de Juju. A la question, s’il était un endroit du monde, le romancier a répondu Montahut: «C’est une colline près de Carcassonne. Il faut passer par le village de Palaja, et monter dans les Corbières, vers le Col du Poteau. Après la bergerie de Montrafet, vous continuez sous le grand cèdre bleu, puis vous montez entre les genêts et les chêneverts, à gauche, et vous arrivez à Montahut.» Si je reviens sur cette description, c’est parce qu’elle nous livre la clé de ce nouveau roman précisément situé dans cette région de l’Aude.
Léon Testasecca est le châtelain de Montrafet. Mais à l’image de son château qui tombe en ruines, il ne possède plus grand chose de sa gloire passée et doit se battre pour ne pas être expulsé. Fort heureusement, il peut compter sur sa famille. «Clémence, dix-sept ans, bricoleuse de génie, rafistole le domaine au volant de son fidèle tracteur; Pierre, quinze ans, hypersensible, braconne dans les hauts plateaux; Diane, la mère, essaie tant bien que mal de gérer la propriété.» Un clan qui va devoir faire face à une montagne de problèmes pour tenter de sauver leur héritage.
Léon Testasecca est un frondeur. Il n’hésite pas à faire le coup de poing pour défendre ses idées et son honneur. S’il imagine que le vin, qu’il ingurgite en grandes quantités, sera peut-être sa planche de salut, il paraît bien seul à penser que la fortune se trouve dans son vignoble. Mais ceux qui pensent qu’il y a une mine d’or sous le château fantasment tout autant. Tandis que Pierre chasse, Clémence passe ses journées à consolider ce qui peut l’être. Et Diane se bat pour obtenir des subventions, obtenir la mansuétude de l’administration et des créanciers.
De retour de l’une de ses escapades, Léon découvre qu’un arrêté d’expulsion vient d’être édicté parce que pour l’administration, le monument est désormais en péril. Mais ce n’est rien en comparaison des engins de chantier qui débarquent un beau matin et entreprennent de préparer le terrain pour y ériger un lotissement. Car une partie du terrain a été préemptée sans l’accord de la famille et que désormais, il va falloir aussi engager les peu de moyens à disposition dans un combat juridique long et incertain.
Mais pour Léon et les siens, il est hors de question de céder. La guerre est déclarée!
Cette nouvelle version du combat du pot de terre contre le pot de fer est une tragédie en cinq actes que Guillaume Sire nous livre avec le bruit et la fureur qu’il faut y associer pour faire monter la tension dramatique. Les croyances et la légende bâtie autour du «minotaure de Montrafet» ajoutant aussi à cette épopée le poids du mythe.
Et quand Diane, la princesse parisienne, murmure contre la poitrine de son Minotaure de mari: «J’ai peur parfois que tout cela mène à une impasse. J’ai peur que le combat soit perdu d’avance. J’ai peur que la victoire soit impossible.» il peut affirmer avec force la phrase qui le guide depuis toujours: «Qu’est-ce qui n’est pas impossible?»
Guillaume Sire a retrouvé non seulement les terres de son enfance, les goûts et les odeurs, mais aussi les rêves qui ont construit le romancier qu’il est aujourd’hui devenu. Avec cette envie un peu folle de déplacer des montagnes par la force des mots… et rendre l’impossible possible.

Bonus
Le photographe Fred Boer propose de superbes photos prises à Montrafet.

Les Contreforts
Guillaume Sire
Éditions Calmann-Lévy
Roman
352 p., 19,90 €
EAN 9782702182154
Paru le 18/08/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Palaja et alentours. On y évoque aussi Toulouse et Carcassonne ainsi qu’une fugue vers la mer.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Un éclair découpa l’horizon, suivi de sa morsure sonore, et une goutte tomba, grosse comme un doigt — et le grand délire commença.»
Au seuil des Corbières, les Testasecca habitent un château fort fabuleux, fait d’une multitude anarchique de tourelles, de coursives, de chemins de ronde et de passages dérobés.
Clémence, dix-sept ans, bricoleuse de génie, rafistole le domaine au volant de son fidèle tracteur ; Pierre, quinze ans, hypersensible, braconne dans les hauts plateaux ; Léon, le père, vigneron lyrique et bagarreur, voit ses pouvoirs décroître à mesure que la vieillesse le prend ; Diane, la mère, essaie tant bien que mal de gérer la propriété.
Ruinés, ils sont menacés d’expulsion. Et la nature autour devient folle : des hordes de chevreuils désorientés ravagent les cultures. Frondeurs et orgueilleux, les Testasecca décident de défendre coûte que coûte le château.
Dans cette épopée baroque et tragique où on retrouve toute sa puissance romanesque, Guillaume Sire érige une mythologie sur la terre de son enfance.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Goodbook.fr
A voir A lire (Cécile Peronnet)
Blog Les Chroniques de Goliath (Jérôme Cayla)

Les premières pages du livre
Prologue
Le château de Montrafet se trouve à vingt kilomètres au sud-est de Carcassonne, sur les contreforts des Corbières. On y accède par un chemin de gravier depuis Palaja, un village sans puits peuplé de vignerons et d’enfants à l’accent métallique. Le château est ceinturé de remparts de dix mètres de haut, coiffés de mâchicoulis et de créneaux, à l’aplomb desquels s’élève une forêt de tours aux proportions maladroites. Rien ici n’a été construit pour l’agrément. Montrafet est un fort d’arrêt immense mais sec et cabossé, bouclier du fond des âges, où les rois avaient pris jadis l’habitude d’envoyer en garnison leurs généraux les plus fidèles et leurs sujets les plus récalcitrants. Chaque demi-siècle y a ajouté son épisode : une coursière béante, une chapelle, un arrière-corps de marbre, une nef ou un module défensif sous les corniches de pitchpin ; ainsi l’édifice a-t-il collectionné des gestes architecturaux réputés inconciliables, et il s’est épanoui à flanc de colline comme une fleur dégénérée.
Le château, aujourd’hui, est en piteux état. Des poutrelles de chantier doublent les arcs-boutants dont la pierre, harassée par le soleil, est jaunâtre et poreuse. En de nombreux endroits, les reprises au ciment font des taches claires ; et, à quelques mètres de l’entrée sud, un pilastre, surnommé l’« ancienne colonne », est effondré, Les mâchicoulis sont pleins d’eau ; des bâches bleues pendent sur les banquettes d’infanterie, suturées au fil de fer et au chatterton. Sur la façade nord, une série d’anneaux d’acier cliquettent par grand vent, « personne ne peut dire à quoi ces anneaux ont servi ni même s’ils ont servi un jour.
Quarante hectares de vigne font au château une traîne de mariée tantôt d’émeraude, tantôt de rubis ou d’or mat, transmuée dans l’hiver en mantille de veuve. Au sud et à l’est, les Corbières enfoncent leurs racines de granit dans les traces d’un océan paléolithique, et dans les souvenirs calcifiés d’une époque pas si lointaine où la neige tombait à Noël sur les pâtis des plateaux. Plusieurs chemins de sanglier s’évadent au milieu des chênes trapus, des cormiers, des arbres aux fraises et des genêts. Les clairières et les trous d’eau créent des ouvertures dans la forêt. Un cèdre aux branches colossales projette sur les remparts des ombres géométriques, susceptibles de changer en quelques secondes à la fois de forme et de texture, au point qu’il semble dans ces parages que la lumière est volontaire.
La colline appuyée sur le château s’appelle Montahut (« mont haut»). Derrière elle, on aperçoit le col du Poteau, la montagne d’Alaric et, au-delà, un désert d’herbes jaunes étendu sur près de cent kilomètres jusqu’à la côte d’Estarac et la Méditerranée.
Pierre de Testasecca descend vers Montrafet par le chemin du grand cèdre. Le jeune homme a moins le corps d’un chasseur ou d’un vigneron que celui d’un poète égaré dans un parc. Ses cheveux mi-longs, noirs, sa minceur, son regard vénitien, son nez sévère et une certaine agilité assortie d’une force qui n’a rien d’encombrant le dotent d’une grâce mystérieuse. Il dévale Montahut et pénètre dans le château par une porte dérobée de l’aile sud. À l’intérieur, on entend les jappements d’un chien, puis d’autres pas, des voix, et la lame d’un couteau.

Acte I
Pierre passe sous l’aine, et enfonce le couteau au renflement du croupion dont il tient écartés les bords caoutchouteux. Il y a encore quelques heures, ce perdreau volait dans la campagne à la recherche d’une femelle avec qui partager son nid de paille et de boue beurrée. La chair cède. Les vaisseaux s’entortillent autour de la lame. Les entrailles apparaissent : le foie couleur guimauve, le cœur dans un liquide délié, la graisse cireuse, l’intestin, la vessie aux reflets grenadine. Pierre extirpe ensuite les poumons qui ont l’air chacun d’être le cœur d’un animal plus grand et, surtout, moins mort.
Il scrute l’horizon, au-delà de la ligne en pointillé des remparts et des casemates d’où il guettait dans l’enfance le passage des bêtes rousses. Des guirlandes de nuages retiennent le soleil. La terre, crayeuse, émet des radiations compactes. Les moustiques tigres frétillent sous les chardons. Ils organisent des guets-apens autour de la meule sur laquelle chaque matin, Diane, la mère de Pierre, installe une carafe de jus de citron et une soupière de café. Plus bas, c’est le froufrou des chênes verts et des câpriers. La symphonie en ré mineur des crapauds. Prudentes, les rainettes se tiennent à un mètre de leurs cousins, prêtes à s’enfuir au cas où il prendrait à l’un d’entre eux l’envie d’un hors-d’œuvre plus consistant qu’un ventricule de moustique ; elles pataugent dans la vase pâle.
Pierre ouvre la lucarne du long couloir. En levant les yeux, il aperçoit, sur le plâtre et les pierres rebondies de la tour carrée, les lacérations du point du jour. Loghauss, la démone, est réveillée…
Clémence, sa grande sœur, entre, accompagnée du chien Bendicò. Elle porte une veste bleu marine, col en velours, intérieur écossais, ouverte sur une chemise d’officier, et avec ça une culotte de cheval et des bottines terre de Sienne. Sa peau est rougie par endroits. On dirait une ancienne femme des forêts sous une frange Grand Siècle. Sourire imperméable, en demi-parenthèse… Elle cherche un objet sur les étagères. Trois rondelles métalliques tombent dans un bruit de machine à sous. Elle ne les ramasse pas. Enfin, elle déniche le tournevis cruciforme, au manche coudé, qu’elle cherchait.
S’il devait décrire sa sœur à quelqu’un qui ne la connaît pas, Pierre évoquerait un voilier en suspension à un ou deux mètres au-dessus de la mer, une mer trouble, noire, brutale – le voilier se déplacerait au milieu des oiseaux, des bulles d’écume, des blocs de glace, des épaves et des poissons volants.
Clémence ramasse les rondelles et les met dans sa poche, puis lui adresse un clin d’œil.
Après avoir plumé le perdreau, Pierre le passe au chalumeau. Il le disposera dans le congélateur avec des dizaines d’autres. Il referme la lucarne et essuie ses mains moites.
— La chasse a été bonne ? demande Clémence.
— Un perdreau, trois bécasses.
— Comment les as-tu prises ?
— À la croule, avoue-t-il en évitant le regard de sa sœur, qui n’est pas sans savoir que la chasse à la croule consiste à guetter le chant d’amour du roi des gibiers, et qu’elle est injuste pour l’oiseau qui volette en appelant de ses vœux la saillie reproductrice, mais rencontre, à la place, une volée de numéro sept.
— À la croule, fin avril ?
— Que veux-tu, nos bécasses sont romantiques.
Pierre en a suspendu une au-dessus du plan de travail. Clémence observe l’animal à l’œil rond de sorcier. Elle a toujours ressenti du respect mêlé de crainte, et d’un autre sentiment, une espèce de mélancolie, devant ce gibier au goût de prune confite dans la saumure. Elle les imagine, quelques secondes avant de mourir, anges bruns zigzaguant dans le crépuscule à la recherche de l’amour fou…
— Je devrais te dénoncer au garde-chasse, même si je crois que ce brave Arnoult est pire que toi.
— Attends un peu d’en manger une, tu verras.
Bendicò remue la queue, rendu impatient par le fumet du sang mélangé sur l’établi à la sciure de bois et aux plumes grillées. Pierre lui donne à lécher la lame du couteau.
Dans l’enfance, Clémence et lui avaient l’habitude de se réfugier dans ce couloir quand il pleuvait. C’était leur zone insubmersible. L’eau ruisselait sur les demi-lunes du rempart ouest et jouait sur la tôle des volets comme d’un xylophone détraqué. Pour l’accompagner, ils frappaient avec des louches de cuivre sur des faitouts bosselés. Parfois un autre bruit venait, un sac de grains renversé, une rafale ou un oiseau de nuit – une pipistrelle coincée dans un contrevent –, alors ils instruisaient des enquêtes féeriques. Un jour, ils conçurent un circuit d’un bout à l’autre du couloir : une bille d’agate devait rouler dans des demi-bambous et des tubas, puis basculer une javelle de trois cents dominos, dont le dernier actionnait un bilboquet et une boule de pétanque, emportée à son tour par un toboggan en toile de jute jusqu’à un manche à balai, qui tombait dans des spirales de corde, et renversait un fil à plomb sur l’interrupteur d’une lampe de chevet. Un autre jour, ils tracèrent des lignes au sol pour jouer à la pelote basque. Et une autre fois, Clémence inventa un parcours du combattant pour Bendicò. C’est dans ce couloir qu’elle démontra à Pierre que le fer a une mémoire : en chauffant un ressort qu’on a déplié, même après plusieurs années, il se remet en place. Pierre lui demanda si cela pouvait fonctionner en chauffant un tombeau – les souvenirs du mort remonteraient à la surface, on entendrait des voix, des rires au loin ; mais elle répondit que cela n’avait rien à voir, et il fut tellement vexé que Mamita leur grand-mère, en le trouvant deux heures plus tard près du grand escalier, déclara qu’il était « plus susceptible qu’une princesse illégitime ».
— Tu te souviens, demande Clémence, quand maman nous a installé une tyrolienne ?
— On atterrissait sur un champ de laine, la tête dans un polochon crevé.
— Même papa a essayé. Il riait tellement que j’ai cru qu’il s’étouffait.
Un linceul nuageux passe à cet instant devant le soleil, et arrache du fond de l’horizon de longues entraves roses et grises. Les ombres chinoises projetées par les créneaux sur les ravelins du rempart sud y laissent une fois disparues comme des traces de doigt.
— Papa est rentré ? demande Pierre.
— Non. J’ai essayé de l’appeler, mais son téléphone est sur répondeur. Il ne devrait plus tarder.
— Tu crois qu’ils lui ont dit non, à la chambre d’agriculture ?
— Bien sûr qu’ils lui ont dit non. Pourquoi voudrais-tu qu’ils acceptent de lui prêter de l’argent ?
— Et après, tu crois qu’il s’est bagarré ?
— Sans doute.
— Comment on va faire, Clém ?
— Il faudra trouver de l’argent ailleurs. On va se débrouiller. Maman a sûrement des idées.
Elle hausse les épaules, mais Pierre ne comprend pas ce que cela signifie.
— On devrait aller le chercher, tu crois pas ?
— Je vais voir ça avec maman, répond Clémence.
— Où est-elle ?
— La dernière fois que je l’ai vue, elle s’apprêtait à partir au Chaudron pour constater les dégâts. Figure-toi que les chevreuils ont défoncé les serres.
— Et les fraises ?
— Ils ont tout mangé, neuf kilos à peu près. Maman devait les vendre demain à Cazilhac. Le pire, c’est qu’elle a déjà payé sa place au marché. Ils ne la rembourseront pas.

Six mois plus tôt, personne n’avait encore jamais croisé de chevreuil dans la région. Au début, on ne croyait pas les chasseurs qui prétendaient en avoir aperçu des troupeaux entiers, on pensait qu’ils exagéraient pour obtenir davantage de bagues de la part de la Fédération. Il a fallu que les cueilleurs de champignons en voient à leur tour, puis les promeneurs, les automobilistes (il y a eu plusieurs accidents) et finalement des scientifiques dépêchés par l’Institut national de la recherche agronomique, pour qu’on se rende à l’évidence : un exode est en cours, les chevreuils descendent vers l’Espagne en suivant les cours d’eau. Pierre les imagine dans les causses du Quercy, à la lisière des ravins : des milliers, en route vers Montrafet. Personne ne peut dire pourquoi. Si c’était à cause du réchauffement, ils migreraient vers le nord. « Ou alors Dieu leur a donné un ordre », a suggéré l’abbé Monet à la fin d’une messe, le mois dernier.
— Il paraît que dans les Landes c’est la même chose, ajoute Clémence. Les chevreuils ont détruit huit cents hectares de pins plantés après la tempête de 2009.
Elle n’aime pas les chevreuils ; des animaux fragiles, à la peau fine, gracieux mais imprévisibles, surtout quand ils ont peur, et constamment affamés.
— J’ai trouvé le corps d’une genette près d’Estanave, dit Pierre, déchiqueté, comme si elle avait été lapidée. Je me demande si…
— Ne dis pas n’importe quoi.
Clémence lui tapote l’épaule, condescendante ; il déteste quand elle le prend de haut de cette façon.
— Je te jure, Clém, c’était bizarre…
Indisposée par l’odeur de sang et de chiure d’oiseau, elle ouvre la lucarne. À cet instant, le téléphone du château, sous le grand escalier, se met à sonner. Ils l’entendent au loin.
— C’est peut-être papa, dit Pierre.
— À mon avis, c’est plutôt Stéphane Chauvet. Il a déjà appelé plusieurs fois ce matin.
Stéphane Chauvet est le président de l’association départementale de VTT. Il nourrit un projet d’excursion thématique sur Montahut, dont Léon ne veut pas entendre parler.
Le téléphone ne sonne plus.
— Maman a dû décrocher. Elle n’était pas encore partie pour le Chaudron aux fraises.
Clémence regarde vers l’ancienne colonne. Un chêne vert a été fendu par la foudre l’an dernier, et une mousse blanche a poussé dans son tronc squameux ; les insectes pullulent, l’eau stagne. Elle essaie de voir après le rocher en clé de fa, mais ne trouve pas ce qu’elle voudrait ; seulement les lances vineuses des cyprès.
— Papa ne rentrera pas ce soir. J’espère qu’il ne lui est rien arrivé.
Elle aperçoit sur le front de son frère deux gouttes de sueur.
— Tout va bien ?
Pierre nettoie le sang du perdreau rassemblé en écailles au bord de l’établi. Bendicò rafle quelques paillettes au passage. La peur est inévitable, Pierre le sait. Elle est insensée mais inévitable : un grand shoot de peur brute.
— Je m’inquiète pour papa.
— Il finira par rentrer, ne t’en fais pas, et, s’il n’est pas là demain, nous partirons à sa recherche.
L’âme de Léon n’est pas, comme celle de Clémence, un voilier au-dessus des mers, mais plutôt un cachalot qui fend la tempête avec sa gueule ahurissante.

Pierre et Clémence ont essayé de téléphoner à Léon, et lui ont laissé un message. Clémence espère que la voix de Pierre, plus fébrile que la sienne, encore enfantine sur les finales, l’incitera à rentrer si jamais il se décidait par miracle à consulter sa messagerie.
Diane apparaît sous l’agrafe du vestibule, en culotte de cheval et bottes, ses cheveux cendre et or relevés en chignon. Les pattes-d’oie au coin de ses yeux et les légers sillons près de ses lèvres ont définitivement fixé sur son visage un sourire attendri et énigmatique. Sa bague de fiançailles, une émeraude, et sa chevalière à pierre bleue diffusent une lueur à deux tons dont, même habitué, il est difficile de détacher le regard. Elle tient une liasse de formulaires. Bendicò se précipite pour qu’elle le flatte ; il tourne autour de ses mollets. Après avoir éconduit Stéphane Chauvet, qui n’est pas prêt à verser un euro pour l’entretien des chemins sur lesquels il voudrait faire passer chaque week-end une horde de vélocipèdes, Diane est allée constater les dégâts causés par les chevreuils dans les serres du Chaudron aux fraises. La catastrophe : bâches déchirées, fruits dévorés, plants pulvérisés. Une glu verte a remplacé les folioles dentelées et les pastilles blanches des fraisiers.
— Léon n’est pas rentré ? demande-t-elle.
Elle ne partira pas à sa recherche. Elle lui a trop couru après dans les bistros, les cliniques, les fossés ; cette fois, elle préfère attendre qu’il revienne à Montrafet par ses propres moyens, avec comme d’habitude un œil poché, de l’eau gazeuse, la conscience en charpie, du mercurochrome, l’œsophage brûlé à l’armagnac et, partout, des Tricosteril.
— J’ai essayé de l’appeler, mais son téléphone est éteint, dit Diane en déposant ses papiers sur une console du vestibule, à côté d’une paire de lance-fusées Second Empire et d’une dizaine de cartes à jouer : les atouts d’un jeu de tarot, illustrés à la manière de Jérôme Bosch.
Sur le trois, un paon à visage humain enferme une nonne dans un four à pizza. Qui a posé ces cartes là en désordre ? Quel esprit malin est venu jouer pendant la nuit ?
— On a essayé aussi, dit Clémence. On a laissé un message.
— Il ne l’écoutera pas.
— On devrait aller le chercher, dit Pierre.
Diane balaie l’air avec sa main, puis replace ses cheveux sous la barrette en bois qu’elle peine à refermer.
— C’est inutile. Il a dû profiter de son rendez-vous à la chambre pour voir des amis, ou faire un esclandre, comme la dernière fois, parce que le vin n’était pas servi à température. On sait, hein, de quoi il est capable.
— Mais maman, insiste Pierre, il lui est peut-être arrivé quelque chose…
— Ne t’inquiète pas.
— Si tu me prêtais la voiture, suggère Clémence, je pourrais…
— C’est hors de question. Tu n’as pas ton permis ; tu l’auras comme tout le monde à dix-huit ans. D’ici là, je t’interdis de conduire. Je sais que tu l’as prise l’autre jour, lorsque j’étais chez les Jonquères avec la camionnette, j’ai vu la jauge, et quand je suis rentrée le capot était tiède.
Dimanche dernier, Clémence a passé la journée à Port-la-Nouvelle avec Sophie, Rachtouille et deux copains de Lézignan : Lionel et Alexandre. Comme aucun d’entre eux n’avait de voiture, elle a proposé d’emprunter celle de sa mère en douce. Pierre n’a pas voulu les accompagner ; les gars de Lézignan se moquent de lui quand ils le voient. D’ailleurs, dimanche dernier, lorsque Lionel a prétendu qu’il était « à côté de la plaque », Clémence lui a fourré sa glace à l’italienne dans l’œil, et lui a pincé le nerf de la cuisse, en le prévenant que, s’il parlait encore une fois de son frère de cette façon, elle lui ferait avaler tout le sable de la plage ; elle sentait le nerf rétrécir sous ses doigts, le pauvre Lionel hurlait de douleur.
— Ce n’est pas ce que tu crois, maman, en fait, j’ai…
— Je ne veux pas savoir. Il n’y a aucune raison valable. Je ne veux plus que tu prennes ma voiture, est-ce que c’est clair ?
Clémence fronce les sourcils. Autrefois, sa mère leur passait tout ou presque. Chaque enfant du village rêvait d’en avoir une qui fût aussi libérale. Mais depuis quelques mois, Diane est plus dure, ne veut plus jouer, et ne veut plus s’asseoir près de la cheminée, après le repas, pour « débriefer » ; elle n’éclate plus de rire, ou à peine, lorsque Léon se lance dans un de ses récits rabelaisiens.
— Est-ce que c’est clair ? répète-t-elle.
— Très clair.
Pierre jurerait avoir vu une carte du jeu de tarot, le quatre, s’animer : un moulin, une dame en amazone sur une jument palomino, une ombrelle et des feuilles mortes. »

Extrait
« — J’ai peur parfois que tout cela mène à une impasse, murmure la princesse parisienne lovée contre la poitrine du Minotaure. J’ai peur que le combat soit perdu d’avance. J’ai peur que la victoire soit impossible.
Léon la soulève comme une poupée de laine, l’embrasse.
— Qu’est-ce qui n’est pas impossible? » p. 245

À propos de l’auteur
SIRE_Guillaume_©DRGuillaume Sire © Photo DR

Guillaume Sire est écrivain et enseignant à l’université Toulouse-Capitole. Son précédent roman, Avant la longue flamme rouge, a été distingué par de nombreux prix littéraires, notamment le prix Orange du livre, le prix des lecteurs de la Ville de Brive, le prix du roman Coiffard. (Source: Éditions Calmann-Lévy)

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Frères Soleil

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En deux mots:
Martine revient tous les étés en Corse avec son fils Rémi. Des vacances qui sont aussi l’occasion pour son frère et pour ses neveux de lui rappeler qu’elle a fait le choix de quitter l’île, qu’elle a une dette envers eux. L’insouciance va bientôt laisser la place au drame.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

O Corse île d’amour

Dans un second roman qui sonne comme une déclaration de fidélité à son île, Cécilia Castelli s’éloigne des clichés pour nous offrir avec Frères Soleil un récit aussi sombre que lumineux, à l’image de la «vraie» Corse.

Beau roman sur les liens familiaux et les secrets de famille, Frères Soleil est d’abord un roman sur la Corse. On y retrouve tout à la fois la passion exacerbée du Colomba de Prosper Mérimée et la soif de vengeance de la nouvelle Vendetta de Maupassant. Comme si les sentiments devaient ici être à l’unisson du soleil, brûlants. Comme si les traditions devaient être ici immuables, inscrites à jamais dans les âmes des insulaires. Déroger à ces règles non-écrites revenant à faire acte de parjure.
C’est ce que l’on va reprocher à ceux qui décident de partir pour le continent. C’est la choix fait par Martine, partie à 19 ans avec l’aval de sa mère, mais contre celui de son père, provoquant ainsi une première faille dans la famille. Son mari n’étant pas corse, il sera lui aussi accueilli froidement et son fils Rémi, avec lequel elle revient tous les étés pour les vacances, devra lui aussi sentir que ses cousins Christophe et Baptiste ne le considèrent pas comme un des leurs, quand bien même il accepterait de se soumettre aux rites de passage imposés par ces cousins qu’il admire tant.
Pierre-Antoine, le frère de Martine, resté sur l’île avec sa femme Gabrielle, est lui aussi le «vrai» représentant e la famille, celui qui s’arroge le droit d’édicter et de faire respecter cette loi immuable, transmise de génération en génération, qui exclut tous ceux qui ne font pas partie du clan.
Pourtant tous les ans, c’est un même bonheur de retrouver l’île: «Ce n’était que le début de l’été. Et ils savaient que c’était vers chez eux qu’ils revenaient. Là où ils étaient vraiment heureux. La terre de leur bonheur sans limite. Un tout petit territoire caché derrière les rochers.» La lumière, les odeurs, le soleil, les jeux et les rires, la Méditerranée, ici bien différente de celle qui borde la Côte d’Azur. «Oh, elle aurait tant aimé que l’été dure l’éternité, que les enfants restent des enfants, que tous les matins soient semblables aux matins sur le terrain.»
Sauf qu’au fil du temps, les jeux des enfants vont devenir de moins en moins innocents, les secrets de famille de plus en plus lourds. Depuis ce grand-père assassiné, dont on se refuse à parler jusqu’au cadavre flottant au bord d’une crique et qu’on décide d’oublier, ce sont toutes les règles non-écrites – on soutient le coupable pour qu’il puisse échapper à la loi – qui conservent leur primauté sur le droit commun.
Cécilia Castelli montre ainsi, sans juger, combien l’emprise des traditions reste forte, combien les familles restent soumises à l’omerta, à ce code d’honneur et combien les étrangers auront de peine à être simplement accueillis sur l’île. Car l’autre est par essence différent, dangereux.
Restent les paysages et les parfums, ce chant d’amour à une terre que l’on ne peut quitter vraiment et qui vous ensorcèle par ses mystères et ses diableries, par ses secrets et sa beauté que le style rend admirablement.

Frères Soleil
Cécilia Castelli
Éditions Le Passage
Premier roman
280 p., 18 €
EAN 9782847424454
Paru le 19/08/2020

Où?
Le roman se déroule en France, principalement du côté d’Ajaccio en Corse, mais également à Marseille, Toulon et Nice.

Quand?
L’action se situe de nos jours, avec des retours en arrière sur plusieurs générations.

Ce qu’en dit l’éditeur
Chaque été sur l’île, les deux frères retrouvent leur jeune cousin venu du continent. Ensemble, les enfants pêchent, jouent, chahutent. Rémi, le plus jeune des trois, est en admiration devant les deux grands. Il aimerait leur ressembler mais il n’est pas vraiment comme eux, il ne vit pas ici. De leur côté, les adultes profitent de l’insouciance de l’été. Sur le terrain familial, au bord de la mer, l’existence est plus douce. Au soleil, ils souhaitent effacer les anciennes cicatrices, celles dont on ne parle jamais, le meurtre du grand-père et l’enfant qui devait naître.
Leur histoire se mêle à celle des ancêtres. Dans la maison au figuier, figure tutélaire, il y a la vieille tante Maria. Signadora mystique, sorcière, guérisseuse qui perpétue les traditions immémoriales. Les enfants la redoutent, s’interrogent sur cette femme silencieuse et toujours en noir. Puis ils grandissent et pensent à d’autres jeux, aux feux de camp sur la plage avec les filles notamment.
Mais quand vient la fin de l’adolescence, que certains choix s’imposent même s’il semble impossible de quitter l’île, un nouveau drame se produit. Meurtre ou accident? Comme leurs parents avaient autrefois dissimulé les blessures, la nouvelle génération se retrouve à son tour confrontée à l’indicible.

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INCIPIT (Les premières pages du livre)
La vallée du Taravo
Se souvenir des fougères. Des routes étroites et courbées. Du mal des transports les premières fois où l’on sillonne les terres arides du pays. Se souvenir de la main posée contre la vitre, de l’autoradio allumé. D’une chanson démodée. Vieillie. D’un air que l’on n’entend plus. Se souvenir des mèches de cheveux, des regards heureux. Presque une insouciance. Là-bas. Et puis, se souvenir d’elle. La Méditerranée. La mer cruelle où il se jette. Où il finit. Où tout commence. Pour remonter aux origines. Vers les montagnes. Juste en traversant la vallée. La magnifique plaine où il a fait son nid, où il ne se repose jamais.
Se souvenir de la peur puis de l’amour. Des rires solides et des nombreux silences. De la terre qui ne dit pas son nom, qui le crie, l’expulse. Telle une délivrance… De l’imprévisible fleuve, dévastateur à ses heures éphémères, l’hiver, lors des grandes crues infernales. Redouter sa sécheresse, son avarice, l’été. Avant de le remercier pour ce qu’il concède. Pour les accords passés avec les hommes. Les ponts, les canaux et les fabuleuses fontaines. Pour son eau qu’il offre sans jamais trahir. Sans jamais revenir en arrière. L’eau qui sauve le peuple. Comme un cadeau du ciel, un plaisir divin.
L’eau des oliviers. Des baignades de l’enfance.
Ne jamais oublier le soleil. Les difficultés à lui échapper. Ses brûlures, ses caresses.
Se souvenir, pour toujours, de la vallée du Taravo.
De ses ombres, de sa fraîcheur la nuit. Des tombes le long du chemin. Des âmes mortes jamais parties. De l’hostile terrain où rien ne pousse.
De l’appel sourd du maquis. Blessé, mélancolique et fier.

1
toute la beauté, rude et splendide,
de la roche, du soleil et de la mer.
(jouer dans le golfe du valinco.)

Rémi observe la bête dégoulinante suspendue aux branches du genévrier. Depuis longtemps, l’animal a perdu la bataille. Hors de son élément, il ne peut plus lutter. Ses tentacules mous et visqueux ne lui servent plus. Où s’accrocher ? Le retour à la mer est désormais impossible. La survie, inaccessible. Les hommes ont gagné.
Ils l’ont frappé, lui ont fait heurter les rochers pour attendrir sa chair trop ferme. Mais le jeu a débordé. Baptiste en a eu vite marre. Il a envoyé le poulpe dans les airs, suivant des yeux sa trajectoire sans savoir où cela allait le mener. Alors soudain, puissants, les rires ont éclaté. Les enfants joyeux ont applaudi. Ils ont ressenti l’impertinence glorieuse de leur geste. De la plaisanterie de Baptiste, toujours capable de tout bouleverser sans jamais craindre les conséquences.
Maintenant il faut désigner qui grimpe jusqu’à la branche. Le risque n’est pas très grand. Il suffit d’escalader le rocher, de s’accrocher au tronc, de bien se tenir puis de tendre la main. De toute façon, le danger n’existe pas. Ridicule frayeur. La bande des trois n’a jamais eu peur de rien. Ils sont redoutables.
Ils pourraient cependant le laisser là. Attendre que le soleil agisse. Cuise de lui-même la bestiole qui deviendrait sèche comme du bois. Mais ce serait tout gâcher. La chasse sous-marine n’est pas qu’un simple loisir. Elle sert aussi à se nourrir. Bientôt, au moment où l’on préparera le feu sur la plage, ils présenteront le trophée et chacun sera heureux de déguster du poulpe grillé ainsi que tout le reste de la pêche du jour.
Ils sont nés comme ça. Pieds nus sur les rochers, les cheveux au vent, la peau brunie par la chaleur. Et à l’âge où on ne devrait pas les quitter des yeux, ils vivent leur liberté avec une insolence qu’ils n’imaginent même pas.
Ils ont sept, neuf et onze ans. Quelques mois en plus et des poussières. Ils ont déjà tout appris de leur territoire.
Ils connaissent la faune et la flore, la vie marine, le nom des poissons sur le bout des doigts car avant d’arpenter les routes du pays, ils ont exploré les profondeurs, un masque et un fusil harpon à la main, à une belle époque où l’on ne se souciait guère des précautions, où les parents ne se doutaient de rien. Par laxisme, nonchalance ou confiance inébranlable en l’existence. L’époque formidable où tout allait bien. L’été fourni en durée illimitée. Le bonheur à portée de main.
Puisqu’il est le plus petit, Rémi est chargé de récupérer l’animal. « Va chercher, brave toutou », lui disent-ils… Ils ne sont pas toujours très tendres. Ils poursuivent le baptême de l’étranger, de celui qui ne vient que l’été. Hè chjucu cume un piulellu. Cui-cui. À cause de ses cheveux blonds, c’est le cousin petit poussin.
L’enfant ne s’inquiète pas des inimitiés. Il veut prouver qu’il est capable de résister. De subir l’affront, de tout endurer sans jamais broncher. Les acrobaties forcées dans les branches, la terre dans la bouche. Les fourmis dans le sandwich. Les jets d’urine sur ses cheveux fraîchement lavés. Les bousculades où les deux grands ne s’excusent pas…
Pourtant il ne doute pas.
Entre eux l’amour existe. Un lien familial insubmersible. Les frangins dissipés le protègent malgré tout. Ils ne lui veulent aucun mal. Ils tentent l’instruction, l’inclusion dans le clan. Le jeune Rémi qui n’est pas leur frère partage quelque chose qui leur appartient quelque part près des racines. Cet autre qui vient du continent a le droit de loger ici. Il connaît le secret de la terre et de la mer. Le coin perdu après les arbres.
L’initiation se poursuit jour après jour. Cette fois, c’est au tour de Christophe de jouer au maître d’école.
Pour achever le mollusque gluant, lui explique-t-il, la manœuvre n’est pas compliquée.
«Regarde, o chjucu ! Tu fourres tes doigts dedans, puis paf ! tu lui retournes la tête.»
La démonstration est faite en moins de deux, simple et efficace. Le geste est connu par cœur. Ils ont vu leur père, l’oncle Pierre-Antoine, le faire des dizaines de fois.
Rémi ne dit rien. Il se contente de tendre le seau pour recueillir le poulpe mort. Au fond plus rien ne bouge, plus rien ne vit. Masse informe qu’il faut maintenant ranger dans la glacière.
«Monte ça à ta mère, exige Christophe. Nous, on va à la petite plage.»
Ils ne commettront pas la même erreur. L’an passé, ils avaient laissé le seau sur les rochers quelques instants sans surveillance. À leur retour, plus rien. Le poisson avait disparu. Ils n’étaient pourtant pas partis longtemps. Il s’agissait d’une petite rascasse pêchée par Ornella. La jeune femme l’avait attrapée à la ligne un peu plus tôt vers le rocher aux murènes. Un coin qui donnait toujours.
Ce qui avait intéressé les garçons au départ – et c’est pour cette raison qu’ils avaient réclamé la rascasse à leur voisine –, ce n’était pas la taille de l’animal mais sa gueule étrange, déformée. À cause de cette malformation singulière, le poisson semblait tirer la tronche. Sans doute mécontent, s’étaient-ils moqués en l’apercevant gigotant au fond du seau, d’avoir mordu à l’hameçon. Tintacciu !
Amusée par leur remarque, Ornella avait cédé à la requête des enfants à l’unique condition qu’ils lui promettent de ne pas tarder à relâcher la rascasse car, leur avait-elle dit, il n’y avait rien à manger là-dedans, pas le moindre petit bout de chair à se mettre sous la dent. Il s’avérait donc inutile de la sacrifier pour rien, chacun ayant le droit de vivre, de grandir. Même les petits poissons pas très jolis… Cette dernière réflexion leur avait semblé totalement stupide. Les trois enfants n’avaient jamais rien entendu de tel. Pourquoi aurait-ce été un sacrifice inutile ? Un spécimen de cette taille aurait été idéal pour la pêche à la palangrotte. Un appât parfait pour attraper un denti ou un mérou énorme. Les filles n’y connaissaient rien.
Avant de leur passer le seau, la jeune femme avait pris soin de les prévenir. Il fallait, avait-elle dit aux gamins en levant son index pour appuyer ses propos, faire très attention aux piquants du poisson. Ne pas mettre les mains dessus. « Hein, les enfants ? »
Ils lui avaient répondu, vexés, qu’ils le savaient depuis longtemps. Que des rascasses, ils en avaient vu des tonnes et des tonnes. Mais toujours mortes, toujours remontées crevées dans des filets ou gesticulant au bout d’un trident. S’ils lui avaient demandé la bête encore vivante, c’était pour que Rémi puisse la voir nager. Pour se moquer aussi de sa gueule détraquée. Après quoi, elle retournerait dans l’eau bien sûr puisque c’était ce qu’elle voulait. En faisant évidemment gaffe de ne pas toucher au dard. À l’épine venimeuse dressée sur le dos.
Petite rascasse avait fait grand bruit.
Pendant un long moment, dès leur retour, ils avaient d’abord cherché près du seau. Peut-être la fugitive était-elle en train d’agoniser quelque part à l’air libre, ouvrant sa gueule et ses branchies, manquant d’oxygène après avoir atterri, on ne sait comment, sur les rochers. Ils avaient aussi inspecté la moindre flaque d’eau, le moindre trou, la moindre faille. Mais ne trouvant rien, ils avaient soudain aperçu le goéland.
Le coupable. L’affamé. Ces oiseaux-là bouffaient tout, n’importe quoi, n’importe comment. Poissons, bouts de pain, biscuits au chocolat… Ils en avaient même déjà vu un, une fois, s’en prendre à un oisillon dans un nid, hop, gobé vivant. Et Baptiste prétendait que le chien d’une fille de sa classe avait été tué de cette façon. Massacré par les coups de bec d’un goéland géant, furieux et dévastateur.
«Si, si ! Croix de bois, croix de fer. Si je mens, je vais en enfer.»
Alors durant d’interminables secondes, ils avaient regardé le ciel pour le défier. La bouche et les poings serrés, ressentant l’insupportable impuissance.
Des trois, Christophe avait été le plus embarrassé par la perte de la rascasse. Il n’en avait jamais parlé à quiconque mais depuis toujours, au moins depuis l’âge de six ans, il aimait en secret la douce Ornella, la fille de vingt ans. Elle était belle et elle le prenait souvent dans ses bras. Elle sentait bon et ses cheveux étaient longs. C’était un peu la grande sœur qu’il n’avait pas.
Elle venait passer ses vacances sur le terrain familial, tout comme eux. Dans une maisonnette ne payant pas de mine, située davantage dans les hauteurs à plus de vingt minutes à pied de la mer, ce qui paraissait pour le jeune garçon très loin. Son frère, son cousin et lui-même avaient la chance eux d’être juste au-dessus de la plage, seulement séparés du sable par un portail toujours ouvert.
Il n’avait pas voulu la contrarier. Lui avouer qu’il n’avait pas été à la hauteur. Par leur faute, le poisson auquel tenait tant Ornella n’avait pas survécu. Emporté dans les airs par le premier goéland de passage.
«On ne lui dira rien.
– Pourquoi? avait interrogé Rémi, bêtement.
– Parce que mon père dit toujours que les femmes sont trop sensibles.
– Elles ne font que pleurer, c’est ça?
– Voilà.»
Le mensonge aurait dû passer inaperçu. Qui aurait pu vérifier?
Ils étaient retournés voir la voisine en lui promettant, grands sourires, qu’ils avaient bien relâché la petite rascasse. Ornella s’était levée pour poser sa main sur la tête de Christophe, son préféré des trois.
«C’est bien, les enfants», avait-elle répondu d’un air lascif, regardant l’horizon comme pour y apercevoir l’animal au fond des flots.
Puis, sans rien ajouter, elle s’était allongée sur sa serviette pour profiter des derniers rayons de soleil de la fin d’après-midi.
Le gros chien au ventre pendouillant s’était approché de sa jeune maîtresse pour se coller à elle.
«Viens là, mon Pollux», avait dit Ornella sans se douter que, l’instant d’après, le labrador allait verser le contenu de son estomac juste à côté de ses pieds nus, dégueulassant sa serviette et ses sandales.
Avec fracas, le chien avait soudainement exposé en plein jour le mensonge des trois enfants.
Il était facile d’en deviner le contour verdâtre et acide. Celui du poisson avalé puis régurgité malgré les piquants, les pointes venimeuses.
Face à ces retrouvailles inattendues, les enfants étaient restés ébahis. Le mystère de la disparition de la rascasse venait d’être résolu grâce à Pollux. Le goéland, exempté de tout crime.
Néanmoins, l’histoire ne s’était pas arrêtée là.
Prise d’une irrépressible fureur, en moins d’une seconde, Ornella avait rassemblé ses affaires dans un sac pour aller d’un pas décidé prévenir les parents de ces trois garnements irresponsables.
«Bande de petits cons, maugréait-elle en chemin. Vous allez voir ce que vous allez voir!»
Pour faire bonne figure face à la colère justifiée de la jeune femme, le père de Baptiste et de Christophe avait sévèrement réprimandé ses deux fils.
«Ils ne recommenceront plus», promit Pierre-Antoine d’un ton assuré avec, pour démonstration faite de son autorité, un beau coup de pied au cul donné à chacun de ses enfants et des oreilles largement tirées. Quant à la mère du petit Rémi, elle lui avait prodigué en aparté derrière la cabane à outils une grande leçon qui n’en finissait plus, rappelant à l’insolent que dans la vie il ne fallait jamais mentir. On en payait toujours les conséquences.
«C’est grave, très grave, ce que vous avez fait, Rémi. As-tu compris?»
Oui, il avait compris. Le chien par leur faute aurait pu mourir. À Marmontagne, on était loin de tout, de la ville, des secours. Ce n’était même pas la peine d’envisager de trouver un vétérinaire dans les parages. Si Pollux avait fait une réaction allergique, Rémi et ses cousins auraient eu la mort d’un chien sur la conscience. Qu’auraient-ils dit à Ornella ? Cette fois, ils pouvaient s’estimer heureux que les choses n’aient pas tourné au vinaigre. À la prochaine bêtise, ils n’auraient pas cette chance. Pas forcément.
«As-tu compris, mon petit Rémi?» lui répétait-elle, les yeux exorbités.
L’enfant n’avait pas d’autre choix que de lui répondre oui.
De toute manière, qu’il eût compris ou pas, Rémi avait bien senti que cet incident avait particulièrement remué sa mère. Il ne l’avait jamais vue dans un état pareil. Mais c’était sans doute parce que les femmes étaient trop sensibles. La preuve : l’oncle Pierrot, lui, se fichait pas mal de ce qu’il s’était passé. Après le départ de la voisine, il avait avoué qu’il aurait aimé que le clébard crevât sur place, une bonne rascasse en travers de la gorge. Ça l’aurait arrangé.
Il en avait ras-le-bol de retrouver tous les matins ses merdes éparpillées partout sur la plage.
Ils se rendaient à Cupabia comme ils se rendaient au paradis, le cœur léger dans la petite Lada verte. Sortis à peine du ferry sur le port d’Ajaccio, ils traversaient rapidement la ville pour suivre le bord de mer. La station balnéaire de Porticcio et les grands toboggans aquatiques où Rémi rêvait d’aller. L’immense plage d’Agosta, plus loin, ouverte au large, où l’on apercevait, depuis la route, les familles, les serviettes multicolores et les baigneurs peu prudents s’avançant dans les hautes vagues, effrontés.
Ce n’était que le début de l’été. Et ils savaient que c’était vers chez eux qu’ils revenaient. Là où ils étaient vraiment heureux. La terre de leur bonheur sans limite. Un tout petit territoire caché derrière les rochers.
Entre la pointe de l’Isolella et celle de la Castagna, la route de Mare é Sole. La grande pinède au bord de l’eau longeant la plage d’Argent. Plage de sable blanc. Le bleu. Le vert des pins maritimes. Parfois des vaches et leurs veaux tranquillement allongés à l’ombre ou au soleil. Paisibles. Oisifs. Regardant sans bouger les pique-niqueurs du dimanche, les joueurs de pétanque ou les jeunes Ajacciens peaufinant leur bronzage.
Ils vivaient l’instant, chantants et frivoles. La mère et le fils réunis. Le volume de l’autoradio monté à fond. La même cassette. Toujours. Compilation de la route du bonheur. Et le tube d’Eddy Mitchell. Son whisky et ses prières du soir. Son pas de boogie woogie qu’ils adoraient entendre dès qu’ils venaient en Corse. C’est-à-dire chaque été.
Tel un rituel, il y avait la halte à la supérette d’Acqua Doria. Une courte pause durant le trajet pour se dégourdir les jambes, pour se rafraîchir un instant avec une limonade ou avec un Mister Freeze au coca parmi les motards étouffant de chaleur sous leurs lourdes tenues en cuir. Tous s’étaient arrêtés au bord de la route pour admirer la vue. L’incroyable panorama donnant sur le bleu infini de la Méditerranée.
Tandis qu’il croquait dans son bâton glacé qui lui faisait froid aux dents et au front, Rémi prenait à chaque fois le temps de caresser Guizmo, le chat du propriétaire, un magnifique norvégien qui ne se lassait pas de se faire remarquer en se frottant aux jambes des clients.
Mais la petite Lada redémarrait vite, laissant soudain le chat et les motards. Il ne restait plus qu’une vingtaine de minutes pour arriver à destination. Cette partie du trajet était sans doute la plus belle car la plus sauvage. On s’éloignait des habitations. On entrait dans le maquis, le cœur ballotté par les virages de plus en plus serrés. Le voilà donc, le retour au pays ! Marmontagne approche. La commune de Serra-di-Ferro où la mère de Rémi avait vu le jour trente ans plus tôt.
«Mon fils, disait-elle en s’allumant une première cigarette, respire ce doux parfum… Elle nous accueille ! C’est l’île entière qui nous parle.»
Rémi sortait sa tête du véhicule puis sa main droite pour la laisser s’agiter au vent. À chaque fois, il espérait percevoir le message murmuré par cette terre. Des mots qu’il comprendrait enfin. Mais l’odeur du tabac lui revenait inéluctablement à la figure et la vitesse lui emportait le bras. Il finissait donc par se rasseoir sur son siège, regardant droit devant lui pour ne pas vomir.
L’agitation et les virages le barbouillaient toujours un peu.
Avant de s’engager sur le chemin en terre de Pilosella, ils se taisaient tous les deux, non pas que mère et fils ne sachent plus quoi se dire mais l’arrivée se faisait toujours dans un silence solennel. Un panneau indiquait : « Voie sans issue, pas d’accès à la mer. » Eux savaient. Malgré l’avertissement, ils prenaient la direction du lieu secret, ne craignant nullement de s’avancer au milieu des nids-de-poule. Ils progressaient, concentrés et pensifs. Quelques mètres plus bas, la famille les attendait. L’oncle, la tante et les cousins déjà sur place depuis une semaine. Déjà immergés bien avant eux dans l’atmosphère merveilleuse et iodée de la baie de Cupabia.
En descendant de la voiture, la joie demeurait identique. Ils reconnaissaient l’écrin d’eau et de verdure où resplendissaient, dans le même majestueux mélange, les figuiers de Barbarie, les oliviers, les silènes et les euphorbes. Au loin leur faisant face apparaissait la tour génoise de Capanella, sentinelle solitaire. Et au milieu, la mer, tissu soyeux sur lequel glissaient quelques voiliers.
«C’est beau», répétait toujours Martine avant de se charger de récupérer les affaires dans le coffre. Ils ne pouvaient pas tout porter. Ils devaient revenir plus tard vers la voiture avec l’oncle Pierre-Antoine. Ils avaient emporté des draps, du linge pour tout l’été. Et des courses qu’ils avaient faites sur le continent. Rien de périssable : des pâtes, du riz, des céréales pour les enfants, des biscuits, des légumes et des raviolis en conserve. Pour le frais, les packs d’eau et de lait, ils avaient l’habitude de se ravitailler à Porto Pollo, petit village de pêcheurs situé derrière la pointe du même nom, juste en dessous de la commune de Serra-di-Ferro. La famille s’y rendait en Zodiac et c’était d’ailleurs pour les enfants une grande aventure, un instant où ils retrouvaient la civilisation, déambulant dans les rues en maillot de bain, torse nu et méduses colorées aux pieds, où ils rencontraient aussi d’autres gamins de leur âge avec qui ils partageaient des paroles plus ou moins amicales pendant leurs jeux sur la jetée du port en attendant le retour des adultes. Juste avant de repartir sur ce qu’ils appelaient « le tape-cul ». Le pneumatique sur lequel ils devaient se tenir aux cordes pour ne pas tomber tandis que l’oncle accélérait pour retourner au plus vite vers la petite crique de Marmontagne, loin des touristes et des magasins.
Ils avaient installé la tente où il dormirait avec sa mère à sa place habituelle, à gauche de la caravane, sous le grand chêne pour être protégés du soleil. Devant, ils avaient tendu une corde à linge entre deux arbres où séchaient des serviettes de plage, les slips de bain des cousins et ceux de l’oncle, les culottes en dentelle que tata Gabrielle lavait tous les jours à l’eau froide dans une bassine. Ici, l’épouse refusait toute convention. Les machines, les qu’en-dira-t-on, les mamans bien habillées à la sortie de l’école. Ici, elle ne se baignait qu’en culotte, les seins nus, la peau bronzée, les cheveux noirs au milieu du dos. Sentant le midi le monoï et la douceur de vivre. Enveloppée le soir d’un seul paréo, marchant pieds nus même sur la terre, sur les aiguilles de pin séchées, sur les petits cailloux s’introduisant entre les orteils. Elle marchait pieds nus tout le temps, du début de l’été à la fin du mois d’août. L’oncle Pierrot souriait de la voir si belle, si sage, si différente du reste de l’année. La mère de Rémi admirait aussi cette femme que les épreuves, les tristes aléas de la vie n’avaient pas entièrement réussi à abîmer, pas encore, pas de façon visible. Durant cette période, personne n’évoquait les drames passés. On les laissait entre les murs des habitations, au centre des villes. Les terreurs nocturnes, les cauchemars répétés, les douleurs puissantes tenant au corps. Effacés, éloignés. Juste de sombres réminiscences parfois lorsqu’il n’y avait plus de bruit, la nuit. Lorsque les oiseaux s’étaient tus, laissant place à la lune semant sa transparence. Alors à ce moment, en secret, sans le montrer, la tante Gabrielle repensait à ce qu’elle avait traversé depuis ce jour atroce où ils avaient menacé son père, depuis cette nuit où ils s’étaient introduits dans la maison de Castifao pour l’assassiner. Et ensuite ? Elle s’endormait, elle oubliait. Légère, elle se levait, réveillée par le rire de ses fils, de son neveu, déjà prêts tous les trois pour l’aventure au soleil, mus par une indescriptible joie, par l’envie de tout connaître, de tout découvrir, une curiosité propre à l’enfance certainement, à la jeunesse, à l’innocence – ­l’innocence qu’elle-même avait perdue, qu’elle ne connaîtrait peut-être plus. Elle les observait depuis le seuil de la caravane, à moitié dénudée, si fragile, et elle ne disait rien. Elle penchait seulement la tête sur le côté, à la fois triste et souriante. Elle ne savait pas. Mais parfois elle cherchait des réponses. Demain, qui deviendraient-ils ? La vie filait vite et l’on n’y pouvait rien…
Oh, elle aurait tant aimé que l’été dure l’éternité, que les enfants restent des enfants, que tous les matins soient semblables aux matins sur le terrain.
Plus de bouleversements, plus de chaussures, plus de contraintes. Plus de traces de boue sur le sol. Rien à nettoyer… Ces traces, elle ne pouvait les effacer. Les rangers des assassins. La terre sur le carrelage. Un soir de pluie. La marque de leur passage. La salissure.
Et le père mort sous les draps.
Souvent elle posait ses mains sur son ventre. Mais les enfants n’ont jamais compris. Incapables de mesurer la portée symbolique du geste. Ils n’y faisaient même pas attention. Lorsque le clan rival est venu abattre Antoine Poggioli de deux balles dans la tête, il était encore là, ancré à ses entrailles, si petit, accroché à la vie, donnant des coups de pied contre la paroi de son abdomen. Le fils qu’elle n’a pas connu, le fils jamais vivant, Gabrielle s’en souviendra jusqu’à son dernier souffle. La culpabilité ne la quitte pas. C’est son propre chagrin qui l’a tué. Sa peine immense qui a mis fin à l’existence du garçon, de celui qu’elle voulait appeler Arnaud.
Sept mois passés à le porter, à établir des projets, à avoir de grandes ambitions pour lui. À choisir la couleur de la tapisserie et du linge pour le berceau. Avant le sang entre ses jambes.
Bien sûr, Baptiste et Christophe étaient trop petits pour comprendre. Pour saisir l’importance du manque. Le frère tant promis n’est jamais venu. Maman pleurait et ils ne trouvaient aucun moyen de la consoler. Ils souriaient, réclamaient son attention, souvent ils se retrouvaient seuls auprès d’une mère survivant à son supplice.
Sur le seuil de la caravane, elle regardait le paysage. La brise légère jouant avec les feuilles des arbres.
Elle se demandait si ces instants avaient un sens. Si l’accal­mie après la tempête n’était qu’un répit accordé par le destin.
Sans s’attarder à saisir la vérité de ses questionnements, refusant même la réponse, elle partait alors dans la cabane à outils où se trouvait le réchaud pour préparer le café du matin.
Accroupi dans les buissons, les fesses à l’air, Rémi entend ses cousins s’éloigner de lui. Il leur avait pourtant demandé s’ils pouvaient l’attendre une minute ou deux, il n’en avait pas pour longtemps, mais ayant soudain très mal au ventre il devait se soulager, là, tout de suite. Sur le chemin menant à la grande plage.
Caca au grand air comme ils disent, ils en ont l’habitude. Sur le terrain de Marmontagne, il n’y a pas de toilettes, chacun urine là où il peut. Et s’il s’agit de la grosse commission, il faut aller dans un coin loin des lieux de passage puis prendre soin avant de partir de recouvrir par quelques branchages la crotte laissée afin d’éviter les mouches et les odeurs.

Extrait
« Imaginez cette femme en noir, bien en chair, la mamma. Elle était là à travailler dans une cabane de pêcheur juste en face des pontons. Une femme toujours en noir parce qu’elle n’a connu que des drames, des morts, des corps partout. C’est sa vie entière. Des tas d’enfants décédés dans des accidents étranges, sa fille tombant dans les escaliers et se brisant la nuque, un fils disparu très jeune empoisonné, un autre mort dans un accident de la route, deux autres tués par balles et seulement deux fils rescapés mais envoyés derrière les barreaux pour meurtres… C’est dingue, hein? Mais cela se passe ici, les filles, tout près de nous… Ce n’est pas une légende. Il n’y a pas plus réel que ce que je suis en train de vous raconter… Allez demander à tous les habitants que vous croiserez, tous connaissent la malédiction de la famille Rocco. »
Christophe se tait un instant. Il mesure l’effet de son discours sur les visages qui l’entourent. Son frère Baptiste connaît la chanson, Rémi l’écoute bouche bée, attentif à la moindre de ses paroles, et les filles Caroline et Juliana, qui passent leur premier été ensemble sur l’île, le dévorent des yeux. » p. 117

À propos de l’auteur
CASTELLI_Cecilia_©DRCécilia Castelli © Photo DR

Cécilia Castelli est née et vit à Ajaccio. Avec Frères Soleil, elle nous livre un roman intense sur la force vénéneuse des secrets. Un roman d’enfance et d’égarement. Entre mer et montagne. Entre sublime et violence. (Source: Éditions Le Passage)

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Ils vont tuer Robert Kennedy

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Voici 5 raisons de lire ce livre :
1. Parce que chacun des livres de Marc Dugain est un petit événement. Depuis 1998 et La Chambre des officiers, sur les gueules cassées de 14-18, il a cumulé les succès et les prix. Après sa trilogie politique L’Emprise, Quinquennat et Ultime partie le voici de retour sur un terrain qu’il affectionne, les Etats-Unis.

2. Parce que depuis La Malédiction d’Edgar qui retrace la période durant laquelle John Edgar Hoover était à la tête du FBI, on sait que Marc Dugain avait encore bien des choses à dire sur l’élection de John Kennedy à la Maison-Blanche et son assassinat en 1963.

3. Parce que sa façon de travailler, de se documenter et de raconter les événements historiques mettant en scène des personnages réels force l’admiration.

4. Parce que la thèse proposée par le narrateur du livre permet de revisiter cette époque troublée: « Je suis persuadé que Bobby, quand il se décide à se présenter à la présidentielle de 1968, sait qu’il va mourir, qu’il n’a aucune chance de monter la dernière marche. Et pourtant il y va. Voilà un homme qui est le chef d’une tribu irlandaise, marié, père de onze enfants, dont le frère a été assassiné cinq ans plus tôt et qui vient d’assister au meurtre de Martin Luther King. Je veux démontrer qu’il savait qu’il allait être assassiné et que malgré cela il a décidé de s’engager dans les primaires. »

5. Parce que, si l’on en croit Thierry Gandillot, la construction proche du thriller et notamment la fin méritent le détour, avec un «coup de théâtre final où Marc Dugain confirme qu’il est un as de la manipulation».

Ils vont tuer Robert Kennedy
Marc Dugain
Éditions Gallimard
Roman
400 p., 22,50 €
EAN : 9782072697104
Paru en août 2017

Ce qu’en dit l’éditeur
Un professeur d’histoire contemporaine de l’université de Colombie-Britannique est persuadé que la mort successive de ses deux parents en 1967 et 1968 est liée à l’assassinat de Robert Kennedy. Le roman déroule en parallèle l’enquête sur son père, psychiatre renommé, spécialiste de l’hypnose, qui a quitté précipitamment la France avec sa mère à la fin des années quarante pour rejoindre le Canada et le parcours de Robert Kennedy. Celui-ci s’enfonce dans la dépression après l’assassinat de son frère John, avant de se décider à reprendre le flambeau familial pour l’élection présidentielle de 1968, sachant que cela le conduit à une mort inévitable. Ces deux histoires intimement liées sont prétexte à revisiter l’histoire des États-Unis des années soixante. Contre-culture et violence politique dominent cette période pourtant porteuse d’espoir pour une génération dont on comprend comment et par qui elle a été sacrifiée. Après La malédiction d’Edgar et Avenue des Géants, Marc Dugain revient avec ce roman ambitieux à ses sujets de prédilection où se côtoient psychose paranoïaque et besoin irrépressible de vérité.

Autres critiques
Babelio 
Les Échos (Thierry Gandillot)
France Inter – émission Boomerang d’Augustin Trapenard
Fragments de lecture… Les chroniques littéraires de Virginie Neufville

Les premières pages du livre
« Avant que notre relation amoureuse ne débute, Lorna avait une façon inquiétante de me fixer pendant les cours. Je ne comprenais pas ce qui suscitait l’intérêt de cette beauté pour un sexagénaire abîmé. Quelque chose ne collait pas entre cette grande femme blonde aux traits délicats et un homme comme moi. Au début, j’ai pris son inclination pour le jeu de séduction d’une étudiante envers son professeur. Ensuite je l’ai suspectée de travailler pour la CIA et je dois vous confesser qu’il m’arrive encore de le penser, même si c’est me donner une importance exagérée. J’ai aussi imaginé qu’elle cherchait un père de substitution, que je lui paraissais adapté pour ce rôle. Désirer un homme tellement plus âgé révèle chez une femme un rapport particulier à son père, comme si elle voulait le garder auprès d’elle. Il m’est arrivé de lui reprocher cette attraction pour moi et de lui dire qu’elle dénotait dans sa psychologie des failles inquiétantes dont je me blâme de profiter. Parfois, cette relation aux limites de l’indécence me semble presque incestueuse. Je crains de m’afficher en public avec elle, le regard scrutateur des autres me blesse. Je suis incapable de justifier notre relation autrement que par le fait que je ne sais pas y renoncer. »

Extrait
« L’Irlande, un des plus petits pays du monde, avait produit plusieurs millions de migrants, phénomène accentué par la grande famine du xixe siècle. Aucun d’entre eux n’était parvenu si haut dans la hiérarchie humaine. Cet Irlandais-là était devenu le premier homme de la première des nations. Et on venait de l’abattre depuis un dépôt de livres, à Dallas, d’une balle dans la tête. Mais pour ma mère, Kennedy n’était pas seulement le premier des Irlandais, il avait ouvert la première période de modernité d’après guerre en laissant sur place les conservateurs protestants rances qui avaient fait l’histoire du siècle jusque-là. À Dallas Texas, chez les plus conservateurs des Américains, on avait tiré sur sa génération. Mon père avait appris la nouvelle à la radio en revenant à la maison. Comme ma grand-mère, il n’aimait pas particulièrement Kennedy, mais il mesurait l’onde de choc qu’allait provoquer ce drame. »

À propos de l’auteur
Marc Dugain est né au Sénégal où son père était coopérant. Il est revenu en France à l’âge de sept ans et durant son enfance, il accompagnait son grand-père à La maison des Gueules cassées de Moussy-le-Vieux, château qui avait accueilli les soldats de la Première Guerre mondiale mutilés du visage.
Il obtient ensuite son diplôme de l’Institut d’études politiques de Grenoble et travaille dans la finance avant de devenir entrepreneur florissant dans l’aéronautique.
Avant son premier roman, Marc Dugain n’avait jamais écrit, excepté un bon millier de lettres à son amie d’enfance et quasi-sœur, l’écrivain Fred Vargas.
A trente-cinq ans, il commence une carrière littéraire en racontant le destin de son grand-père maternel, gueule cassée de la guerre de 14-18: ce sera La Chambre des officiers, publié en 1999 et qui le fera connaître. Il n’obtiendra pas moins de 20 prix littéraires dont le prix des libraires, le prix des Deux-Magots et le prix Roger-Nimier.
Il s’intéresse ensuite à la vie de John Edgar Hoover, chef trouble du FBI pendant quarante-huit ans dans La Malédiction d’Edgar (2005), à la Russie et la catastrophe du sous-marin Koursk sous Vladimir Poutine dans Une exécution ordinaire (2007), ou encore au destin du tueur en série américain Edmund Kemper dans Avenue des géants. De 2014 à 2016, il publie une trilogie politique qui explore les arcanes de la politique française: L’Emprise, Quinquennat et Ultime partie. Il est également chroniqueur, essayiste, réalisateur et scénariste. Il a réalisé plusieurs grandes enquêtes notamment sur le naufrage du sous-marin Koursk et sur le crash du MH 370. (Source : babelio.com / Gallimard).

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