L’île aux enfants

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Prix littéraire des jeunes européens 2020

En deux mots:
En 1963 deux filles sont enlevées à La Réunion, victimes d’un trafic d’enfants à grande échelle. Près de 35 ans après, la fille de l’une d’elle décide d’enquêter pour connaître la vérité sur ses origines.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Pour Pauline, Clémence, et les autres…

Ariane Bois nous montre qu’un arbre généalogique peut receler bien des arrangements avec la vérité. Caroline, qui enquête sur les origines de sa grand-mère, va retrouver L’île aux enfants. Émouvant et révoltant!

Pauline et Clémence sont chez leur grand-mère à La Réunion, attendant de pouvoir retrouver leur mère hospitalisée. Elles sont bien loin de se douter qu’elles ne la reverront plus jamais. En ce jour funeste de 1963 une voiture rouge déboule, des hommes en sortent qui ceinturent les deux filles de 6 et 4 ans et les conduisent dans un pensionnat où elles vont passer quelques jours avant de prendre un avion pour la France.
Après un voyage en car les deux sœurs sont séparées et confiées à différentes familles. Pauline se retrouve chez un couple d’agriculteurs du côté de Guéret. Dans son malheur, elle trouve un peu de réconfort auprès de Gaëtan, un autre enfant déplacé et traité comme un esclave. Mais son séjour ne sera que de courte durée car l’assistante sociale choisit ses «nouveaux parents», Martine et Jean-Paul Gervais ainsi que son «nouveau frère», Aymeric, neuf ans. Une famille qu’elle a failli ne pas connaître puisqu’elle est hospitalisée dès son arrivée pour une encéphalite qui manque de l’emporter. Mais elle va s’en sortir et s’adapter sans vraiment comprendre, devenant Isabelle, la bonne élève victime de quolibets racistes.
Les années passent, paisibles jusqu’à ce jour de 1974 où elle trouve les papiers d’adoption et cette vérité qu’on lui avait soigneusement cachée. À la colère va succéder la dépression. Puis la fuite.
Ariane Bois confie la suite de l’histoire à Caroline, la fille d’Isabelle, désormais installée à Clermont-Ferrand où, après des études en journalisme, elle est stagiaire à La Montagne. Cette nouvelle narratrice veut en savoir davantage sur sa famille et sur ses grands-parents biologiques, intriguée par une l’émission de radio qui raconte qu’ «Entre 1963 et 1982, plus de mille six cents enfants ont été arrachés à leur île, La Réunion, à leurs familles, à leurs racines. Ces mineurs, dont certains n’étaient que des bébés, furent transférés dans notre région, la Creuse. Devenus adultes, certains s’interrogent aujourd’hui sur ce qui a pu motiver un tel exil forcé.»
Commence alors une enquête difficile pour essayer de comprendre ce qui s’est passé, pour retrouver cette histoire soigneusement cachée. Une exploration où se mêle incompréhension, indignation et culpabilité, à la fois pour la fille et la mère: «En grattant la couche de passé, n’ai-je pas ouvert un gouffre où nous allons glisser toutes les deux?»
Ariane Bois, que je découvre avec ce roman, conduit son récit de manière dynamique, sans temps morts. Elle reste au plus près de ses personnages, sans fioritures et sans verser dans le larmoyant. Les faits, rien que les faits, qui sont déjà tellement forts pour qu’il ne faille pas en rajouter. En creusant cette histoire familiale, elle met à jour des pratiques que l’on imaginait d’un autre temps. Son roman entre fortement en résonnance avec le mouvement black lives matter et nous rappelle que la discrimination entre citoyens d’un même pays – notamment du fait de leur couleur de peau – n’est pas l’apanage des Américains. Malheureusement!

L’île aux enfants
Ariane Bois
Éditions Charleston poche
Roman
220 p., 7,50 €
EAN 9782368125229
Paru le 27/05/2020

Où?
Le roman se déroule en France, d’abord à la Réunion, vers Le Tampon et Saint-Denis, puis en métropole après des escales à Madagascar et Djibouti. On y parcourt la région de La Brionne, Guéret, Limoges et Montluçon. Les promenades dominicales passent par Saint-Léger-le-Guérétois, Saint-Silvain, Montaigut, Gartempe, Saint-Vaury. On y évoque aussi des vacances à la Grande-Motte.

Quand?
L’action se situe de 1963 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Pauline, six ans, et sa petite sœur Clémence coulent des jours heureux sur l’île qui les a vues naître, la Réunion. Un matin de 1963, elles sont kidnappées au bord de la route et embarquent de force dans un avion pour la métropole, à neuf mille kilomètres de leurs parents. À Guéret, dans la Creuse, elles sont séparées.
1998 : quelques phrases à la radio rouvrent de vieilles blessures. Frappée par le silence dans lequel est murée sa mère, Caroline, jeune journaliste, décide d’enquêter et s’envole pour la Réunion, où elle découvre peu à peu les détails d’un mensonge d’État.
À travers l’évocation de l’enlèvement méconnu d’au moins deux mille enfants réunionnais entre 1963 et 1982, dans le but de repeupler des départements sinistrés de la métropole, Ariane Bois raconte le destin de deux générations de femmes victimes de l’arbitraire et du secret. L’histoire d’une quête des origines et d’une résilience, portée par un grand souffle romanesque.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Page des libraires (Maria Ferragu, Librairie Le Passeur de l’Isle, L’Isle-sur-la-Sorgue)
La Cause littéraire (Patryck Froissart)
RFI(Sylvie Koffi)
Blog My pretty books 
Blog Cousines de lectures
Blog Miscellanées 


Entretien avec Ariane Bois à l’occasion de la rencontre entre l’auteur et les lecteurs de Babelio.com le 7 juin 2019 à propos de L’île aux enfants © Production Babelio

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« 3 novembre 1963
— Ah non ! À mon tour de jouer avec la toupie, proteste Clémence.
La petite tend une main impérieuse vers le jouet que sa sœur a fabriqué avec une graine de litchi et une allumette.
— Avance, plutôt : cette fois, je ne te porterai pas, répond celle-ci d’un air faussement sévère.
Pauline ne peut rien refuser à Clémence, c’est ainsi depuis sa naissance.
Comme chaque jour, les fillettes cheminent vers la rivière du Mât avec leurs seaux vides. Aller chercher l’eau, la rapporter sans renverser une goutte, voilà leur tâche. À la case, tout le monde travaille. Leur père coupe la canne à sucre à grands coups de sabre partout dans l’île, ne revenant que le dimanche, et en pleine saison seulement une fois par mois. À chacun de ses retours, ses mains calleuses chatouillent les filles en guise de bonjour ; et le soir, à la lueur de la lampe à pétrole, leur mère veille tard à ôter les échardes et les dards qui s’y sont nichés. Papa parle fort, aime son « rhum arrangé» et dévore son assiette avant d’en réclamer une autre. C’est en tout cas l’impression des filles, qui adorent jouer sur ses genoux ou grimper sur son dos en le suppliant de « faire le cheval ».
Leur mère s’emploie comme blanchisseuse chez les riches, quand sa santé le lui permet. « Monmon », comme on l’appelle, respire mal, reste souvent couchée dans le noir, si frêle que son corps bosselle à peine la nasse lui servant de lit. Même ici, dans les Hauts, où l’air est plus frais, plus sain, elle cherche l’oxygène tel un poisson échoué au bord de la rivière. Elle se trouve à l’hôpital depuis deux semaines. Quand elle s’était plainte de maux de ventre, Pauline et Clémence avaient espéré qu’elle reviendrait avec un bébé, comme les voisines, mais le médecin avait tordu le nez, prononcé un drôle de mot, « péritonite », avant d’aller chercher une ambulance. Depuis, les filles attendent leur mère.
Par chance, il y a Gramoune, leur grand-mère, avec son visage altier raviné de rides, sa tête auréolée d’une opale noueuse qu’elle relève sur son cou, et l’odeur de beignets dont elle semble se parfumer. En cette heure, elle doit trier le riz, composer les marmites du repas du soir dans la cour, le cœur de la maison. Ce cœur s’étend au potager, où des poules et des chèvres vivent en gentils serviteurs. Aux rares moments où leur Gramoune ne s’affaire pas, elle emmène les gamines prier saint Expédit. La Réunion fourmille de petits oratoires rouges édifiés en son honneur, garnis de fleurs artificielles et d’ex-voto. On vient demander au saint un mari, un travail, un bébé ou qu’une mère époumonée retrouve la santé et revienne à la maison.
Aujourd’hui, Pauline et Clémence vont veiller à rapporter assez d’eau. Hier soir, quand la nuit s’est abattue avec sa rapidité d’ici, la famille Rivière s’est rendue à un bal-mariage. Une invitation attendue par tous. On avait dansé en rond, même Mémé Gramoune au son du sega et du maloya. Les adultes avaient beaucoup bu, s’étaient frottés les uns aux autres avec ce qui ressemblait à de la férocité. Les enfants n’en perdaient pas une miette de beignets de banane. On fêtait la fin de la pluie, un prétexte, mais c’est un fait, il avait plu une semaine d’affilée et, même en ces premiers jours de novembre, c’est-à-dire en plein été, c’était inhabituel. Au début, les averses diluviennes étaient les bienvenues, les enfants couraient joyeusement, se lavaient sous les gouttières, jouaient avec les grosses gouttes d’argent, mais quand les nuages explosaient dans le ciel, un déluge s’abattait sur les maisons, s’infiltrait sous les toits, inondait les pièces, et la malédiction commençait. La pluie formait un mur, une masse qui cognait inlassablement contre le toit de la case. La terre entière semblait hurler de terreur. La famille se retranchait à l’intérieur, épouvantée par ce fracas ruisselant, à l’affût du moindre craquement suspect. Quand la case tremblait, on craignait un phénomène pareil aux coulées de lave : on avait vu des maisons s’effondrer d’un coup. Et pourtant, tout cela n’était rien comparé aux cyclones. Ceux-ci étaient chez eux sur l’île et, quand ils s’invitaient, il fallait se cacher, s’agripper au lit et affronter l’ogre. Sous le choc, les arbres s’arrachaient à la terre dans un vacarme atroce. Chaque cyclone, disait-on par ici, cachait un esprit malveillant envoyé pour punir les hommes.
La dernière fois, la case avait tenu par miracle au milieu des citronniers et des bananiers. Quand ils étaient sortis, le sol fumait à cause de l’humidité. Le manguier dans la cour paraissait nu, déshabillé de ses feuilles, de ses fruits, qui la veille encore semblaient supplier qu’on les cueille pour soulager les branches qui pliaient sous leur poids.

— Dis, on la voit quand, Monmon ?
— Bientôt, ne t’inquiète pas.
En réalité, Pauline n’en sait rien, c’est une affaire de grands. Mais elle rassure sa cadette et la distrait comme elle peut. À la rivière, la plus large de l’île, où d’autres enfants s’éclaboussent dans l’eau si claire, c’est facile. On pêche avec un clou en guise d’hameçon, on s’amuse à faire des ricochets ou à titiller les sensitives, ces plantes timides, d’un rose pâle, qui poussent au bord des routes et se rétractent sous les doigts. Quand la faim les tenaille, les filles se jettent sur les litchis. Leur chair tendre et doucereuse dégouline alors sur le menton, délice à renouveler jusqu’à ce que le ventre crie grâce. Aujourd’hui, Pauline en a avalé une trentaine, son record. Elle l’ignore, mais il lui faudra attendre des décennies avant de sentir à nouveau la pulpe de ce fruit tapisser son palais. Car de ce 3 novembre 1963 date leur dernier moment d’innocence, le « temps d’avant ».
— Allez, on doit vraiment y aller, s’énerve Pauline. Soulève ton seau et fais bien attention!
Le retour est toujours plus pénible, avec l’anse en fer qui blesse les paumes et le soleil blanc qui brûle les épaules. Dans l’après-midi phosphorescent, les cheveux de Pauline semblent crépiter. On la remarque de loin, cette cafrine, noire d’origine, mais héritière d’une peau pain d’épice ambrée léguée par quelque ancêtre blanc, avec son sourire en étendard, ses yeux à l’iris vert mousse moiré et d’invraisemblables cheveux crépus aux boucles couleur maïs tressautant à chaque mouvement. « La fille Rivière, elle ira loin », murmurait-on sur son passage. Clémence, à la peau cuivrée, au visage rond et poupin, à la chevelure semblable à de la laine emmêlée, laissait plus indifférent.
Soudain, sur la route bordée d’hibiscus rouges, Pauline perçoit un bruit de moteur caractéristique qui se rapproche. Elle crie à sa sœur de se cacher, mais devant elle Clémence poursuit sa route, chantonne sans l’entendre. Dissimulée derrière un arbre, pétrifiée, Pauline se met alors à trembler. Cette voiture, c’est la 2 CV camionnette rouge, dite loto rouz, celle dont tout le monde dans l’île sait qu’il ne faut pas s’approcher, comme si elle était hantée.
— Clémence !
La camionnette ralentit à hauteur de la petite, une portière s’ouvre, un bras musclé l’arrache à la terre, en faisant valser son seau dans une gerbe d’eau. Un homme sort de l’habitacle et jette sa proie à l’arrière du véhicule.
Effrayée mais prête à tout pour sauver sa sœur, Pauline quitte son abri. Une femme, une zoreille à en juger par ses habits impeccables, l’interpelle :
— Bonjour, toi, koman i lé?
Tiens, l’inconnue sait le créole, mais les sonorités paraissent différentes, les lettres roulent dans la gorge de façon bizarre.
Elle fait un pas, puis deux, et le garde-chasse – c’est lui, elle le reconnaît – la saisit aux épaules, la pousse à l’intérieur, en refermant presque la portière sur elle. Piégée comme libellule dans un bocal. En pleurs, Clémence s’accroche à sa sœur, effrayée par la brutalité du type et les rugissements poussifs de la camionnette – c’est leur premier voyage en voiture. Derrière la vitre latérale, Pauline voit des cases défiler, mais aussi des maisons blanches ou pastel, aussi élégantes que leurs varangues. Elle crierait si sa gorge n’était pas si sèche. À un moment, l’automobile ralentit, stoppe, sa portière arrière s’ouvre, et l’homme enfourne à l’intérieur un autre enfant tenant un cerf-volant en feuille de coco. Tétanisé, le petit malbar se blottit contre elles. Bientôt, une odeur de pipi émane de lui. Écœurée par ce remugle, chahutée par les virages de la route, Pauline sent la nausée l’envahir. À côté d’elle, le petit corps de Clémence vibre et son haleine tiède lui souffle au visage.
Où les emmène-t-on ?
Jamais, paraît-il, on ne revoit les enfants capturés par la voiture rouge… »

Extraits
« — Réveillez-vous, allez, debout. Aujourd’hui, nous avons une surprise !
Pauline ouvre les yeux à regret, quitte ce rêve où elle accompagnait son père à un combat de coqs. Les hommes, surexcités, hurlaient le nom de leur champion, et les animaux, encouragés ou affolés par les voix humaines, se jetaient l’un sur l’autre dans une fureur de plumes, de becs, de crêtes ensanglantées. Gramoune désapprouvait un tel spectacle pour une enfant, mais Pauline était subjuguée par la peur, la sauvagerie de la scène, mêlées à la joie d’accaparer son père, l’espace d’un moment.
— C’est une grande nouvelle, les enfants, vous avez de la chance. Vous allez partir en vacances en France !
Les enfants rassemblés dans le réfectoire se regardent, stupéfaits.
— Vous verrez la tour Eiffel, vous vous rendez compte ?
Clémence tire la manche de sa sœur.
— Dis, c’est où, la France ?
Pauline songe aux murs de la case où leur mère avait scotché des photos de monuments parisiens, l’Arc de triomphe, le Panthéon, les quais de Seine, à côté de publicités récupérées dans des vieux magazines, gondolées par le soleil ou la pluie, montrant des femmes à la peau pâle si maquillées qu’on les aurait dites peintes, évadées de quelque tableau de maître.
Pauline partage l’excitation générale, s’y coule, même si tout cela lui échappe, lui paraît irréel : qu’en diront Papa et Maman ? Pourquoi ne partent-ils pas tous ensemble ? Le monde semble soudain incompréhensible, sorti de ses gonds. Elle oscille entre un abattement qu’elle s’efforce de cacher à sa sœur et des accès de nervosité qui lui vrillent l’estomac. Autour d’elle, les enfants hurlent de joie. »

« Est-ce ma faute? Suis-je responsable de son état? En grattant la couche de passé, n’ai-je pas ouvert un gouffre où nous allons glisser toutes les deux? La culpabilité palpite au rythme de mon cœur. Alors je parle trop, papillonnant d‘un sujet à l’autre, tentant de lui arracher un sourire, un éclair, l’obligeant à manger un peu, dans l‘espoir qu’elle se remplume. » p. 106

À propos de l’auteur
Ariane Bois est romancière, grand reporter et critique littéraire. Elle est l’auteur récompensée par sept prix littéraires de: Et le jour pour eux sera comme la nuit (Ramsay, 2009), Le Monde d’Hannah (Robert Laffont, 2011), Sans oublier (Belfond, 2014), Le Gardien de nos frères (Belfond, 2015). Après Dakota song (Belfond, 2017), L’île aux enfants est son sixième roman. (Source: Éditions Belfond)

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Nostra Requiem

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 RL2020

En deux mots:
Une tempête provoque la mort d’un poulain mort et embourbe des chevaux. L’éleveur envoie son fils Brubeck prévenir son acheteur, l’intendant militaire. Mais ce dernier ne revient pas. Aussi charge-t-il son aîné de le retrouver. L’enquête s’annonce difficile.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

L’éleveur et ses deux fils

Ludovic Roubaudi nous offre avec Nostra Requiem un conte dans lequel la folie des hommes va entraîner l’éclatement d’une famille. Quand à la tempête succède la guerre et la colère.

«Nous élevions des chevaux, une centaine répartie en six troupeaux, que nous vendions au fort de Bardaoul, à trois jours de marche de chez nous.» C’est ainsi qu’Anton, le narrateur, résume sa vie auprès de son père et de son frère. Leur seule distraction étant les histoires que son père sait si bien leur raconter, entretenant aussi de cette manière la mémoire de leur mère disparue. Au fil des pages, quelques indices nous laissent imaginer que nous sommes quelque part en Europe centrale au début du siècle dernier.
Le drame va se jouer un soir de tempête. Alors que tous trois travaillent à assainir un plan d’eau, le temps devient exécrable et va entraîner la mort d’un poulain et l’embourbement des chevaux. Même en unissant leurs efforts, ils ne pourront tous les sauver. Il faut prévenir l’intendant militaire Peck qu’ils ne pourront honorer leur livraison. Brubeck, le plus jeune fils, est chargé de cette mission. Mais après une semaine, il n’est toujours pas de retour. Le père confie alors à Anton, son aîné, le soin de retrouver son frère.
Mais sa bonne volonté et sa candeur devront très vite s’incliner face au piège qui lui est tendu. Lorsqu’on l’invite, il pense que c’est pour l’aider : «Bois, gamin. Bois à la santé de la mère Tapedur, et à celle de ton frère. Je ne voulais pas le froisser, aussi ai-je bu. Ce n’était pas très bon, cela piquait fort. Je dus faire une grimace, car il éclata d’un rire énorme. Décidément tous les hommes rigolaient fort dans cette ville, et je ne comprenais toujours pas pourquoi. J’avais à peine fini mon verre que l’adjudant Illy m’en servit un autre.» Très vite ivre, on le fait signer son enrôlement.
Et voilà comment le bruit et la fureur entrent dans cette famille et la font exploser. «Nous ne savions rien des haines éternelles et des victimes expiatoires, nous flottions avec les autres dans cette colère lancée sur la ville. Et la vague s’est abattue sur le quartier de nos existences.»
Ludovic Roubaudi, un peu comme Jean-Claude Grumberg avec La plus précieuse des marchandises, choisit le conte pour nous dire la folie des hommes. Pour dire la haine face à la beauté, la duplicité face à l’innocence, la cruauté face à l’amour. Mais il parvient toutefois, et ce n’est pas là le moindre de ses tours de force, à conserver cette lueur d’espoir qui fait que le pire n’est jamais sûr.
Au sein de ces troupes qui ne savent pas vraiment pour quoi elle se battent, Anton veut encore croire à la fraternité, veut encore espérer en un monde meilleur. Même réduit à de la chair à canon, il nous dit qu’un autre monde existe.
Face à l’antisémitisme, aux discours belliqueux, aux cris de haine, les belles histoires de son père, puis les siennes, ont aussi le pouvoir d’ouvrir les esprits. Et s’il avait la clé pour sortir du «labyrinthe du fou»?
Merci à Ludovic Roubaudi de nous offrir ce conte profond servi par une plume délicate.

Nostra requiem
Ludovic Roubaudi
Éditions Serge Safran
Roman
192 p., 17,90 €
EAN 9791097594435
Paru le 7/02/2020

Où?
Le roman se déroule quelque part en Europe, vraisemblablement du côté des Balkans.

Quand?
L’action se situe au début du siècle dernier, alors que la Grande Guerre menace.

Ce qu’en dit l’éditeur
Un éleveur de chevaux aime raconter des histoires à ses deux fils.
Un jour, une tempête les force à abandonner leurs travaux autour d’un étang. Un poulain y perd la vie, plusieurs de leurs chevaux sont embourbés.
Brubeck, le cadet, est chargé de se rendre auprès de l’intendant militaire Peck, leur plus grand acheteur. Au bout de huit jours, inquiet de ne pas voir revenir son jeune frère, Anton part à sa recherche, fait de mauvaises rencontres, se retrouve ivre dans une maison close.
Et le voilà enrôlé dans l’armée, à la veille d’une guerre dont il ignore tout. Grâce à son talent de conteur, hérité de son père, et à l’amitié de Spinoz, il tient le coup et apaise le cœur des soldats. Jusqu’à ce qu’il raconte l’histoire du «labyrinthe du fou»!
L’auteur de Candide ne désavouerait certes pas cet envoûtant conte métaphysique contemporain.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog Encres vagabondes (Dominique Baillon-Lalande )
ZAZY 


Conversation confinée avec Ludovic Roubaudi pour Nostra Requiem © Production Natacha Sels

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Le père était un homme limpide. Paisible. Il n’imposait jamais ses émotions, sauf lorsqu’il racontait des histoires, et il nous en racontait beaucoup. Chaque soir.
Il y avait celle du dentiste pour éléphants, celle du fou qui conseillait un général, celle du mur sur la rivière, celle du pirate qui cherchait l’espoir, celle du mangeur de pierre.
Alors on voyait son visage s’animer des peurs, des joies, des larmes et des espoirs qu’il racontait, mais on comprenait en le regardant qu’il les jouait.
Une seule d’entre elles faisait naître en lui une émotion incontrôlée : celle de sa rencontre avec notre mère.
Malgré le temps passé, il gardait, entre la chair et l’os, le sentiment d’avoir été vendu.
Il la racontait seulement en hiver car elle était longue et uniquement si nous la lui demandions. Il s’asseyait près du feu et commençait toujours par les mêmes mots.
« Nous étions une famille de paysans. Mon père cultivait des betteraves et du chou. Ma mère s’occupait de trois poules, de notre vache et d’un petit potager qu’elle défendait âprement contre le gel et la sécheresse. Nous mangions peu et si je n’ai pas souvenir d’avoir connu la satiété, je n’ai jamais eu le ventre vide. Jusqu’au jour où la rouille s’est abattue sur nos champs de betteraves. On a vu les feuilles se tacher de petits points rouge-orangé, se dessécher, puis flétrir et mourir. Une semaine plus tard, nous avons dû brûler la moitié de notre champ de choux, attaqué à son tour par ce que mon père appelait la hernie. C’était comme si un géant invisible serrait son poing immense sur les feuilles. Elles se contractaient comme le visage d’une vieille femme sous le soleil, parcheminées et froissées elles mouraient, puis le poing sautait sur un autre chou. Mon père ne disait rien : il arrachait et brûlait. Ma mère ne disait rien : elle nous regardait et pleurait. J’étais le plus petit des cinq enfants. Celui qui travaillait le moins. J’avais dix ans. Un matin, mon père (votre grand-père) me prit par la main et me conduisit à la ville à deux jours de marche. Un peintre de piano qui cherchait un garçon à tout faire était prêt à me prendre pour rien. J’ai pleuré tout le long du chemin. J’avais compris au moment même où nous avions franchi la porte de notre ferme que je partais à jamais.
Aujourd’hui, je regrette mes larmes. Elles ont dû faire souffrir mon père, et il ne le méritait pas… J’appris bien plus tard que pas un de mes frères et sœurs n’avait survécu à la famine.
M. Panchewiack, mon nouveau maître, était un brave homme. S’il oubliait parfois, par distraction, de se nourrir, et par là même de me nourrir à mon tour, il n’oubliait jamais de m’apprendre tout ce qu’il savait. Cet homme était un puits de science. C’est avec lui que j’ai découvert le fonctionnement du monde.
Il était de petite taille, sec, les mains constellées de traces de peinture, les cheveux courts et gris, la barbe longue et blanche et le nez perpétuellement pris d’un rhume chronique qui l’obligeait à une consommation excessive de mouchoirs.
Mon père venait de disparaître au coin de la rue lorsque M. Panchewiack m’adressa la parole pour la première fois.
– Sais-tu compter, petit bonhomme ?
– Non.
– Alors si je te demandais de me donner trois clous, tu ne saurais pas le faire ?
– Je ne sais pas, maître.
– Sais-tu écrire au moins ?
– Non.
– Je suppose que tu ne sais pas lire non plus ?
– Non.
Il se lissa la barbe.
– Au fait, sais-tu jouer du piano ?
Je ne savais pas ce qu’était un piano, aussi je ne répondis rien.
– Réponds à ma question. Sais-tu jouer du piano ?
– Peut-être.
Il se redressa pour tenter de comprendre ma réponse. Puis, après avoir réfléchi quelques secondes, il se pencha à nouveau vers moi.
– As-tu déjà entendu de la musique ?
– Non, maître.
– Eh bien, cela n’a aucune importance. Ici, on ne joue pas, on travaille.
L’atelier de M. Panchewiack se trouvait au rez-de-chaussée d’une maison de bois de trois étages. Il était éclairé en façade par une large fenêtre à petits carreaux poussiéreux qui estompait la lumière et nous évitait les reflets sur la peinture. À l’arrière, une porte à double battant ouvrait sur une cour où nous entreposions nos ceintures de piano.
Au fond de l’atelier, il y avait le grand four de briques réfractaires avec, à sa gauche, une petite colline de charbon. Le jour de mon arrivée, malgré le froid, il ne fonctionnait pas.
Au-dessus de nous, dans de petits gourbis que des femmes bruyantes et débordées briquaient du soir au matin tout en gourmandant leur nombreuse progéniture, vivaient trois familles. Le linge pendait aux fenêtres de la cour et l’habillait certains jours de pétales multicolores pareil à un bouquet abandonné par le vent.
Les hommes, eux, travaillaient comme maçon, menuisier, vannier, chaudronnier, dans les échoppes qui occupaient les rez-de-chaussée de toutes les maisons de la rue… On l’entendait, cette venelle, bruisser du chant des outils et des jurons des – Oui, non, oui, non… tu ne sais rien dire d’autre ?
Je haussais les épaules.
Il me regarda avec un léger sourire et me passa la main dans les cheveux.
– Tu es un bon petit, Anton. Tu verras, je serai un bon maître et tu auras bientôt entre les mains un véritable métier et dans la tête un grand savoir. Mais pour ça, il va te falloir apprendre à poser des questions. Sais-tu poser des questions ?
– Oui, maître.
– Alors, pose-moi une question. Mais attention : je veux une bonne question.
Les enfants ont une conscience instinctive du sérieux et je compris au plus profond de moi que mon avenir avec M. Panchewiack dépendait de la qualité de ma question.
J’ai pris mon temps avant de lui demander :
– Comment fait-on du noir ?
Il m’a regardé avec intérêt avant de se redresser, ne lâchant pas mon regard du sien, puis s’est pris la tête à deux mains.
– Le noir ? Bien sûr, Anton ! Mais lequel ?
À la suite de cette conversation qui dut se produire trois semaines après mon arrivée, j’ai véritablement commencé à travailler avec M. Panchewiack. J’avais jusque-là été cantonné au balayage de l’atelier, à la corvée de bois, à le regarder choisir avec soin ses brosses, ouvrir ses grands pots de métal dans lequel se trouvait la peinture noire et admirer les passes croisées qu’il appliquait sur les ceintures posées devant lui.
Mes débuts furent néanmoins très éloignés de la peinture.
– Tu dois d’abord apprendre à préparer le support.
Je découvris alors l’interminable ponçage du bois. Dans le sens du fil, avec une bourre de coton et de la poudre d’émeri, pendant des heures, brosser du bras et de la main la pièce de bois.
– Tu dois étaler l’ensemble de ton poids sur toute la longueur de la pièce, Anton. Sans à-coup. Glisse lentement, fermement, doucement. Le bois doit être lisse comme la joue d’une jolie fille.
– Je ne connais pas de fille, maître.
– Sers-toi de ton imagination.
J’ai poncé avec plus de rêve et d’amour que n’importe quel artisan du monde et M. Panchewiack m’en félicita.
– Sais-tu pourquoi le noir de la nuit est si profond ?
– Non, maître.
– Parce que Dieu a peint l’obscurité sur la douceur de la nuit.
Je ne comprenais pas toujours les phrases de M. Panchewiack alors je souriais bêtement.
Il soupirait, attrapait une nouvelle planche et me la tendait.
– Au boulot, petit.
J’ai travaillé des semaines durant sur de vieilles planches, usant mes bras, mes forces et ma patience à gommer jusqu’aux imperfections les plus invisibles du bois. M. Panchewiack passait sa tête au-dessus de mon épaule, observait mon travail et pointait du doigt un endroit précis.
– Passe la paume de ta main là. Sens-tu quelque chose ?
Sous ma peau lisse, je sentais quelques grains accrocher.
Alors je reprenais ma bourre de coton, ma poudre d’émeri, et ponçais à nouveau.
Lorsque, enfin, fier et heureux, je lui apportais mon travail en quête de son approbation, il soupirait avec une sorte de résignation négative, puis me tendait une nouvelle planche.
– Recommence.
Le soir, je me couchais épuisé, les bras et les épaules endoloris, les cheveux cotonneux de la poussière blonde du bois, les yeux irrités et le cerveau bouillonnant de colère. Pourquoi me fallait-il toujours recommencer la même tâche, le même mouvement ? Qu’avaient donc mes planches pour ne pas être telles que le maître les voulait ?
C’est la douceur d’une caresse sur le bois tendre et lisse qui me le fit comprendre.
J’avais travaillé plusieurs heures sur une énième planche lorsque, laissant glisser ma paume tout le long du fil parfait du bois, je fus envahi par un immense sentiment de bonheur. Il n’y avait plus ni travail, ni résultat devant moi, simplement la satisfaction d’avoir donné à l’abrupte matière toute la douceur de mon cœur. Je restais ainsi, debout, le regard plongé dans le blond et le miel mêlés du bois, heureux et apaisé, passant et repassant doucement ma main sur cette surface pleine et infinie, sans dire un mot. »

Extraits
« Il y avait un autre éclat de beauté devant lequel je passais de longs moments : la vitrine de la pâtisserie de la place Blanche. Je regardais l’or et le caramel, les nuages fouettés de la crème, le sucre et la pâte légère unis en un paysage de bonheur. L’eau m’en venait à la bouche.
Jamais je n’avais osé imaginer que de telles prouesses d’élégance puissent être le mobilier du palais humain. Comment la gourmandise pouvait-elle être aussi majestueusement inventive?
J’utilisais les quelques pièces glissées dans ma poche par la générosité de M. Panchewiack pour m’offrir des choux gorgés de crème, des babas ruisselants de rhum, des meringues craquantes sous la première bouchée puis suaves et langoureuses comme une chevelure blonde sur une épaule dénudée. »
– Soyez gourmands, mes fils, disait alors notre père en interrompant son récit pour se servir un verre de vin, et vous découvrirez peut-être l’amour. »

« Que pouvions-nous faire, frêles et innocents enfants amoureux, si ce n’est suivre la course de la foule qui dévalait les rues de la ville en cascade furieuse vers les bas quartiers où nous habitions. Mort aux juifs, mort aux juifs! À ces cris, toutes les fenêtres s’ouvrirent grandes pour porter loin et fort l’appel au meurtre. Et de toutes les portes qui claquaient jaillirent les bourreaux honnêtes et droits en quête de jugement et de peine. Une marée hurlante et fauve, bave aux lèvres et poings serrés, roulait en colère vers la vengeance. Nous ne savions rien des haines éternelles et des victimes expiatoires, nous flottions avec les autres dans cette colère lancée sur la ville. Et la vague s’est abattue sur le quartier de nos existences. J’ai vu les vitrines exploser, les portes fracassées et les hommes, les femmes, les enfants et les vieux engloutis par la foule, et le sang de leurs larmes recouvrir jusqu’aux yeux des quelques justes qui, comme nous, tentaient de ne pas mourir noyés de haine. Combien de temps le drame et la fureur ont-ils ravagé les ruelles boueuses et les ateliers? » p. 39

« Nous élevions des chevaux, une centaine répartie en six troupeaux, que nous vendions au fort de Bardaoul, à trois jours de marche de chez nous. » p. 51

L’adjudant Illy me conduisit à une table vide et me fit asseoir sur une chaise à dossier doré et coussin rouge. De la main, il attira l’attention d’une femme blonde et potelée. D’un signe, il lui ordonna de nous servir à boire sans m’avoir au préalable demandé si j’avais soif. C’était un homme qui aimait décider pour les autres. La jeune femme amena un seau en argent avec une bouteille enfouie au milieu de gros morceaux de glace. L’adjudant Illy me servit immédiatement un verre d’une boisson dorée et pétillante. Bois, gamin. Bois à la santé de la mère Tapedur, et à celle de ton frère. le ne voulais pas le froisser, aussi ai-je bu. Ce n’était pas très bon, cela piquait fort. Je dus faire une grimace, car il éclata d’un rire énorme. Décidément tous les hommes rigolaient fort dans cette ville, et je ne comprenais toujours pas pourquoi. J’avais à peine fini mon verre que l’adjudant Illy m’en servit un autre. P. 75

« – Après y avoir bien réfléchi, je crois que j’ai de la chance d’être juif.
– Tu n’es pas Juif.
– Ça, je le sais, mais les autres le croient, c’est la seule chose qui compte. Le roi est roi parce que tout le monde le croit, alors qu’en réalité il est un homme comme toi et moi. C’est le regard qu’on porte sur toi qui fait ce que tu es.
– Et c’est une chance d’être vu comme un Juif? » p.97

À propos de l’auteur
Ludovic Roubaudi, né en 1963 à Paris, directeur d’une agence de création de contenus, est l’auteur de plusieurs romans publiés au Dilettante : Les Baltringues, Le 18, Les chiens écrasés, Le pourboire du Christ… Suite à Camille et Merveille, ou l’amour n’a pas de cœur, paru en 2016 (Folio, 2019), Nostra Requiem est le deuxième roman de Ludovic Roubaudi à paraître chez Serge Safran éditeur. (Source: Éditions Serge Safran)

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Les autres fleurs font ce qu’elles peuvent

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Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots:
Violette a dix ans quand son père et meurt. Un quart de siècle plus tard, elle essaie de comprendre pourquoi elle n’a pas assisté aux obsèques et veut récupérer une cassette audio réalisé alors. Des souvenirs aux regrets, de la culpabilité à la colère.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Perdre son père a dix ans

Le premier roman d’Alexandra Alévêque fait la part belle à l’introspection en nous proposant en parallèle l’histoire de Violette a dix ans, au moment où elle perd son père, et un quart de siècle plus tard.

Ce court roman commence le 7 mars 2009. Le jour où Violette, qui approche de la quarantaine, tente de lire la vieille cassette audio qu’elle vient de récupérer. Cette dernière reste bloquée dans son appareil, provoquant sa colère, car tout indique que cet enregistrement est important pour elle.
Après ce chapitre d’ouverture, on retourne en 1982, le 17 octobre très exactement. Violette a dix ans. Elle voit Paul, son père, vomir puis s’aliter. Sa mère lui explique qu’il a une forte migraine et qu’il ne pourra la conduire à l’école où il enseigne et où elle est élève. Au fil des jours les informations sont de plus en plus diffuses. Une migraine peut-elle durer aussi longtemps et faut-il pour la soigner être hospitalisé? Violette reste avec ses questions alors que son père rend son dernier souffle. Mais sa mère ne lui avouera qu’après les obsèques desquelles elle est tenue éloignée.
Un drame qui se double d’une incompréhension. Une trahison qui se double d’un sentiment de culpabilité. Un traumatisme qui ne s’effacera pas de sitôt: «Son enfance n’était plus. A dix ans fraîchement célébrés, elle venait de se faire brutalement débarquer d’un monde qui promettait il y a peu de temps encore son lot d’insouciants instants pour basculer avec fracas dans celui de l’âge adulte, sans tambours ni trompettes, mais avec la violence d’un coup de fouet qui vous lacère les chairs.» La vie n’a alors plus guère de sens. Même Marc et Bertrand, ses grands frères qui avaient quitté la maison pour suivre des études, ne trouveront les mots pour la consoler, malgré leur bienveillante attention
On comprend dès lors cette obsession, un quart de siècle plus tard, à vouloir remettre la main sur l’enregistrement de l’enterrement. Si seulement cette satanée cassette n’était pas aussi récalcitrante!
Alexandra Alévêque a parfaitement construit ce roman, la chassé-croisé entre 1982 et 2009 permet tout à la fois de retrouver l’innocence et le chagrin de l’enfant, la colère froide et le besoin de comprendre de l’adulte. Une confrontation qui trouvera dans les paroles de «J’arrive» de Jacques Brel une parfaite illustration des sentiments qui perdurent, mais aussi le titre du livre :
De chrysanthèmes en chrysanthèmes
La mort potence nos dulcinées
De chrysanthèmes en chrysanthèmes
Les autres fleurs font ce qu’elles peuvent
De chrysanthèmes en chrysanthèmes
Les hommes pleurent, les femmes pleuvent.
Un premier roman délicat et sensible, une nouvelle voix à suivre.

Les autres fleurs font ce qu’elles peuvent
Alexandra Alévêque
Éditions Sable Polaire
Premier roman
124 p., 15 €
EAN 9782490494613
Paru le 21/08/2019

Où?
Le roman se déroule en France, sans davantage de précisions.

Quand?
L’action se situe en 1982 et durant les années suivantes.

Ce qu’en dit l’éditeur
Violette vit dans un monde idyllique entre ses parents, et ses deux frères. Un jour d’octobre 1982, ce doux quotidien se trouve chamboulé. Son papa, alité depuis quelques jours à cause de maux de tête, est emmené à l’hôpital. Quand Violette comprend que cette vie sans heurts est en train de prendre une sale tournure, une multitude de questions la hante: peut-on mourir d’un mal de crâne? Combien de temps vont rester tous ces gens à pleurer dans le salon? Et pourquoi passent-ils leur temps à écouter une cassette audio? Vingt-sept ans plus tard, Violette est une femme obsédée par une pensée: elle doit absolument récupérer cette satanée cassette.

68 premières fois
Blog Lire&vous
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Les autres critiques
Babelio 
Lecteurs.com 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« 7 mars 2009
C’est pas Dieu possible d’être aussi conne. J’ai beau frapper la touche Eject de mon index, l’appareil ne veut rien savoir. Je pourrais m’y briser le doigt que cela n’y changerait rien. La cassette est là, sous mes yeux, coincée derrière le clapet en plastique transparent. La fonction lecture ne veut rien entendre non plus. La bande magnétique demeure immobile, agrippée aux bobines crantées comme si elle m’en voulait d’avoir mis près de trente ans à venir la récupérer.
Sur l’étiquette verte derrière la paroi translucide, quelques mots écrits à la main il y a vingt-sept ans.
La scène serait à pleurer si elle n’était pas aussi ridicule. Me voilà à deux heures du matin seule dans ma cuisine, unique point lumineux d’un immeuble parisien endormi. J’allume une cigarette et la fume comme la précédente, sans y prêter la moindre attention. La suivante subira le même sort. Je m’acharne. Je peste. Je jure comme un charretier. À vrai dire, je tente de ne pas fondre en larmes. Il y a encore quelques minutes, je tenais dans ma main cette cassette, vestige des années quatre-vingts. Désormais, elle est enfermée dans feu ce miracle de technologie, un ghetto-blaster Philips reçu pour mon dixième anniversaire.
À presque quarante ans, je pensais m’être suffisamment échauffée pour clore ce soir un lourd chapitre. Visiblement, la technique néerlandaise en a décidé autrement.

17 octobre 1982
Violette se réveilla en sursaut au cœur de la nuit. Elle alluma sa lampe de chevet. Les gestes encore endormis, l’enfant ouvrit la porte de sa chambre et traversa le palier qui menait à la salle de bain. Elle était désormais la seule à occuper ce niveau de l’appartement, ses deux aînés ayant quitté le nid quelques semaines plus tôt pour suivre des études supérieures dans la grande ville voisine. En passant devant l’escalier qui reliait le deuxième étage au premier, son regard plongea sur la porte des toilettes en contrebas. Miracle des insomnies collectives, au même instant, Paul surgit de sa chambre et se rua dans la petite pièce. Il portait son pyjama bleu marine en coton. Violette le connaissait bien, ce pyjama, son père le portait souvent.
Paul s’agenouilla. Puis il vomit. Immobile depuis son poste d’observation, Violette le contempla en train d’éructer, la tête penchée au-dessus de la cuvette. La curiosité la poussa à attendre qu’il sorte. Elle désirait lui offrir un sourire de connivence, de ceux que deux humains hagards échangent quand ils se croisent en pleine nuit, puis elle irait à son tour se soulager avant de retrouver son lit.
Paul se redressa lentement. Il tira la chasse d’eau et dut sentir une présence au-dessus de lui. Il leva la tête et regarda sa fille debout en haut de l’escalier en bois, ses longs cheveux châtains en bataille. Violette était vêtue de sa chemise de nuit préférée, celle avec les manches ballon volantées et un trio de petites souris dansant sur le buste. Paul ne dit rien, ne sourit pas plus et retourna d’un pas lourd s’allonger auprès de Jeanne, son épouse.
Violette remballa sa connivence et réfléchit à leur dernier repas. Qu’avait bien pu manger son père qu’il n’ait pas supporté ? Ce lundi soir, on n’avait pas dîné spécialement gras. La famille avait pris l’apéritif chez la sœur de Paul, et pour une fois, le sacro-saint apéro ne s’était pas éternisé. Violette se remémora la soirée. Paul avait réclamé un petit bisou à sa fille assise sur ses genoux, avant de se faire rabrouer sans ménagement. À dix ans, on ne fait plus de câlins à son père sauf quand on a une requête en tête. Violette s’en voulut un peu de l’avoir envoyé dans les cordes quelques heures plus tôt. Le lendemain, elle l’embrasserait plus fort que d’habitude.
Après s’être acquittée de son besoin nocturne, l’enfant retrouva son lit. Dans la pénombre de sa chambre, elle garda les yeux ouverts, guettant le moindre bruit afin de s’assurer que personne ne s’était levé à nouveau. Le silence s’imposant, elle se rendormit. »

Extraits
« Quand elle entra dans la cour de l’école, aux alentours de huit heures vingt, les collègues de Paul étaient au courant de son absence. Jeanne avait téléphoné. Il ne manquait jamais à l’appel, alors de bonne grâce, ils se partageraient ses élèves jusqu’à son retour. Ils pouvaient bien faire ça pour lui, l’instituteur toujours fidèle au poste, qu’il pleuve, qu’il vente ou qu’il neige. Voyant Violette s’approcher, ils fondirent sur elle pour prendre des nouvelles de l’absent.
— Ça va. Il a vomi cette nuit. Il a mal à la tête mais ça va, leur répondit Violette avec le plus grand sérieux.
Pour la première fois peut-être, Violette ressentit la puissance dont jouit celui qui sait…»

« Son enfance n’était plus. A dix ans fraîchement célébrés, elle venait de se faire brutalement débarquer d’un monde qui promettait il y a peu de temps encore son lot d’insouciants instants pour basculer avec fracas dans celui de l’âge adulte, sans tambours ni trompettes, mais avec la violence d’un coup de fouet qui vous lacère les chairs. Quand elle reprit un semblant de conscience, Violette n’était plus une petite fille face à ce grand frère exsangue, son idole aux yeux baignés de larmes. Elle naviguait désormais dans un monde étranger, elle n’avait plus d’âge, plus de repères ni de colonne vertébrale, plus rien qui lui permette de tenir debout. » p. 82

À propos de l’auteur
Alexandra Alévêque a débuté dans le journalisme en 1996 auprès d’Emmanuel Chain, pour l’émission Capital, sur M6, tout en suivant un cursus de formation de deux ans au CFPJ (Centre de formation et de perfectionnement des journalistes). Elle a ensuite collaboré à différents magazines de M6 où elle a, entre autres, participé à la création de 66 Minutes, signant des sujets culturels et sociétaux.
Elle a assuré des postes de rédactrice en chef pour Arte (Global Mag), Paris Première (Petites confidences entre amis), France 3 ou France 4, pour le magazine de reportages Off, dont elle a également assuré la présentation.
De 2012 à 2015, elle a été l’auteure et l’incarnation de la collection de documentaires 21 Jours, pour France 2 (« Infrarouge »).
De 2013 à 2018, elle a été chroniqueuse dans l’émission culturelle Ça balance à Paris, sur Paris Première.
En février 2017, elle a publié le récit Les gens normaux n’existent pas – Chroniques de 21 Jours (préfacé par Emmanuel Carrère, chez Robert Laffont). Elle a également suivi une formation de trois mois au Conservatoire européen d’écriture audiovisuelle (Écrire une comédie, sous la direction de Marc Fitoussi). Durant ce cursus, elle a débuté l’écriture du scénario Du vent dans les voiles.
Depuis l’été 2018, elle incarne la collection documentaire Drôles de villes pour une rencontre, diffusée sur France 5.
En août 2019 est paru son premier roman Les autres fleurs font ce qu’elles peuvent (chez Sable Polaire). (Source : France Télévisions)

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À crier dans les ruines

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Sélectionné pour le prix Stanislas du premier roman
Talents Cultura de la rentrée

En deux mots:
La catastrophe de Tchernobyl pousse Léna à fuir une terre irradiée, laissant derrière elle Ivan, son amoureux, et ses belles promesses. C’est désormais en France qu’elle doit se construire un avenir… qui la conduira vingt ans plus tard à revenir dans la cité martyr de Pripiat.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Retour à Tchernobyl

L’émotion sourd de toutes les pages du premier roman d’Alexandra Koszelyk. «À crier dans les ruines» est un chant d’amour à une terre, à un serment de jeunesse, mais aussi une terrible déchirure.

Je vous parle d’un temps que les moins de quarante ans ne peuvent pas connaître, de ce 26 avril 1986 où un accident nucléaire dans la centrale de Tchernobyl a soudain transformé les belles certitudes sur le progrès et les avancées de la science en un drame mortel qui a secoué le monde. Je vous parle d’un temps où l’Allemagne et la Suisse interdisaient la consommation de légumes de son potager et où le fameux nuage s’étant arrêté à la frontière, la France ne «courait aucun risque». Je vous parle d’un temps où l’information sur la catastrophe, les victimes, le traitement du problème et la zone contaminée était très parcellaire, en grande partie censurée par les autorités russes (et quand on voit le traitement de l’accident nucléaire des derniers jours, on se dit que rien n’avait vraiment changé de ce côté).
Je vous parle d’un temps qui a fait basculer du jour au lendemain la vie de milliers de personnes, notamment celle de Léna, le personnage au centre de ce beau roman.
Les premières pages se déroulent en 2006, vingt ans après la catastrophe, au moment où Léna arrive à Kiev pour s’inscrire à une excursion vers Pripiat avec quelques touristes dont la curiosité est plus forte que le risque encouru. Mais pour elle, on va le comprendre très vite, ce voyage revêt un caractère autrement plus important: elle revient dans la ville où elle a passé son enfance, dans la ville où elle a connu Ivan, auprès de l’arbre sur lequel a été gravé la preuve de leur amour, là où elle a fait un serment qu’elle n’aura pu tenir.
Le brutal arrachement à cette terre frappe aussi ses parents et sa grand-mère Zenka qui laisse derrière elle, dans le train de l’exil, «son chez-soi, sa langue, et des amis déjà enterrés». Dimitri, son père, a pu trouver un emploi à Flamanville, non loin de Cherbourg, où ses connaissances dans le domaine nucléaire sont appréciées.
Suivent alors des pages fortes sur l’exil et sur la façon dont on peut essayer de surmonter ce déchirement. Léna trouve un réconfort dans la lecture : «Les livres n’étaient pas seulement des outils pour apprendre le français ou pour s’évader: ils comblaient cette absence qui la dévorait et étaient un pont de papier entre les rives de ses deux vies. La lueur d’une bougie blèche au fond d’une caverne.»
La lecture et l’écriture. Car l’adolescente espère toujours que ses lettres trouveront Ivan qui, de son côté lui écrit aussi. Des lettres qu’il n’envoie pas, mais dans lesquelles il dit son espoir puis sa peine. Il raconte la vie à quelques kilomètres de ce maudit réacteur n°4 et le fol espoir né après la chute du mur de Berlin. Il raconte comment la douleur s’est transformée en colère: «J’ai longtemps espéré ton retour. En 1990, j’ai cru chaque jour que tu reviendrais. Tu sais ce que ça fait d’attendre? D’espérer? Quand ça s’arrête, on tombe de haut. Je croyais en toi, en ta force, en notre complicité. Mais ce n’était que du vent. Comme les autres. Tu es comme les autres. Dès que tu as franchi cette putain de frontière à la con, tu m’as oublié. Peu importe ce qu’on avait vécu. Pfft, du vent! Les promesses ne tiennent que le temps d’être dites.»
On aura compris dès les premières pages que Léna n’a rien oublié. Mais peut-on effacer vingt ans de sa vie et retrouver ses racines?
La plume sensible d’Alexandra Koszelyk – qui a eu la bonne idée d’aller, à l’instar de Jean d’Ormesson, chercher son titre dans les poèmes d’Aragon – donne à ce roman une profondeur, une humanité, une force peu communes. Si bien que je n’ai qu’une certitude en refermant ce roman: il ne sera pas inutile de crier dans les ruines, car le message sera entendu!

À crier dans les ruines
Alexandra Koszelyk
Éditions Aux forges de Vulcain
Premier roman
240 p., 19 €
EAN 9782373050660
Paru le 23/08/2019

Où?
Le roman se déroule à Pripiat, commune proche de Tchernobyl, située dans la zone interdite ainsi qu’à Kiev puis en France, principalement à Cherbourg et Flamanville. On y évoque aussi le voyage de l’exil passant par Kiev, Jytomyr, Ternopil, Lviv, Tarnów, Cracovie, Varsovie, Poznań, Francfort et un séjour en Italie, à Sorrente.

Quand?
L’action se situe de 1986 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
L’odyssée d’une jeune femme, déterminée à retrouver son pays et son amour, tous deux détruits par Tchernobyl. Lena et Ivan sont deux adolescents qui s’aiment. Ils vivent dans un pays merveilleux, entre une modernité triomphante et une nature bienveillante. C’est alors qu’un incendie, dans l’usine de leur ville, bouleverse leurs vies. L’usine en question, c’est la centrale de Tchernobyl. Et nous sommes en 1986. Les deux amoureux sont séparés. Lena part avec sa famille en France, convaincue qu’Ivan est mort. Ivan, de son côté, ne peut s’éloigner de la zone, de sa terre qui, même sacrifiée, reste le pays de ses ancêtres. Il attend le retour de sa bien-aimée. Lena, quant à elle, grandit dans un pays qui n’est pas le sien. Elle s’efforce d’oublier. Mais, un jour, tout ce qui est enfoui remonte, revient, et elle part retrouver le pays qu’elle a quitté vingt ans plus tôt.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Livres Hebdo (Nicolas Turcev)
Blog Just a word (Nicolas Winter)
L’Albatros, le blog de Nicolas Houguet
Blog Les chroniques de Koryfée (Karine Fléjo)
Blog Agathe the Book
Blog Sur la route de Jostein
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog Daily Mars
Culturez-vous (entretien avec l’auteur)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Quand Léna arrive à Kiev, elle ne s’attend à rien ou plutôt à tout. Des odeurs de son enfance, la musique de sa langue natale, les dernières images avant son exil. Mais de fines particules assombrissent les lumières de la ville, la grisaille embrume ses souvenirs. Des silhouettes la frôlent et semblent appartenir à un autre temps. Quand elle remonte le col de sa veste, un homme lui fait signe de l’autre côté de la rue puis s’approche. À quelques mètres d’elle, il découvre son erreur: il l’a prise pour une autre. Elle comprend à peine ses excuses en russe. Léna regarde la silhouette, celle-ci n’est déjà plus qu’un point à l’horizon.
«À la prochaine à droite, vous serez arrivé à votre destination.»
La voix métallique du GPS la sort de sa rêverie. Au bout de l’allée clignotent les néons de l’agence de voyages. Elle pousse la porte, de l’air chaud enveloppe ses mollets. Derrière le comptoir se tient une femme qui lui tend un dépliant. Ici, une seule destination est proposée.
«Pour vous rendre dans la ville fantôme Pripiat, vous prendrez notre bus. Il y a un seul aller-retour par jour. Quand vous serez dans la zone contaminée, vous ne resterez jamais seule. Vous suivrez la guide et resterez avec votre groupe. Deux conditions à remplir pour y accéder: vous devez me certifier que vous avez plus de dix-huit ans et que vous n’êtes pas enceinte. Vous signerez ce papier en deux exemplaires. Un pour vous, un pour moi.»
Le prix annoncé est élevé, mais Léna ne tergiverse pas quand elle dépose cinq cents dollars sur le comptoir. La femme au tailleur vert compte un à un les vingt-cinq billets de vingt dollars. Elle mouille son doigt puis l’applique sur le coin du billet. Une petite trace se forme avant de s’évanouir. L’hôtesse en fait un tas ordonné puis les range dans une boite rouillée. Lorsqu’elle la referme, le grincement remplit la pièce vide. D’un tiroir, elle sort un registre d’inscription. De la poussière tournoie quand elle le dépose sur son bureau.
«Il me reste une place pour demain. Mais peut-être est-ce trop tôt?»
Léna n’ose y croire, elle fixe la femme quelques secondes, puis sourit en signe d’acquiescement. Quand elle repasse le seuil de l’agence, le ciel lui semble moins gris.
La nuit, le sommeil peine à venir: la lumière de la diode du téléviseur l’empêche de s’endormir. Léna se retourne, s’enroule dans le drap, sans jamais trouver le sommeil. À trois heures du matin, elle s’avoue vaincue. Elle tâtonne et appuie sur l’interrupteur de la lampe. Une lumière jaune envahit la pièce. Elle plisse les yeux puis sort un roman de sa valise, une araignée en surgit. Léna sursaute puis regarde ce corps velu, il sera son compagnon de nuit. Les pages tournent, les heures défilent, Léna découvre le destin d’une femme brisée par l’Histoire. Le personnage s’appelle Lara : le prénom commence et finit comma le sien. Léna se rendort sur cette pensée quand let premières lueurs du jour arrivent.
« Ma charmante, mon inoubliable! Tant que le creux de mes bras se souviendra de toi, tant que tu seras encore sur mon épaule et sur mes lèvres, je serai avec toi.»
Le livre tombe sans bruit, les lettres du titre Le Docteur Jivago paraissent plus noires sur le carmin de la moquette. Dans un coin, l’arachnide tisse sa toile sans se préoccuper du temps.
Trois heures plus tard, Léna est en avance. Elle a trouvé refuge dans un café, tout près du lieu de rendez-vous. Derrière la vitre, le monument de la place Maïdan impose sa verticalité. Quelques instants, le regard de Léna se perd sur la statue qui surplombe la colonne: érigée en 2001 pour commémorer les dix ans de l’indépendance, Berehynia, la déesse mère de la Nature et protectrice de l’Arbre de Vie, domine la ville. Les bras levés, elle s’ouvre au monde et porte un rameau d’or. Léna repense à sa grand-mère. La voix des souvenirs se superpose à la musique criarde du café. Pendant quelques secondes, elle est dans le parc de Pripiat, avec Zenka, quand elle lui racontait ce mythe. »

Extraits
« Les livres n’étaient pas seulement des outils pour apprendre le français ou pour s’évader: ils comblaient cette absence qui la dévorait et étaient un pont de papier entre les rives de ses deux vies. La lueur d’une bougie blèche au fond d’une caverne. »

« J’ai longtemps espéré ton retour. En 1990, j’ai cru chaque jour que tu reviendrais. Tu sais ce que ça fait d’attendre? D’espérer? Quand ça s’arrête, on tombe de haut. Je croyais en toi, en ta force, en notre complicité. Mais ce n’était que du vent.
Comme les autres. Tu es comme les autres. Dès que tu as franchi cette putain de frontière à la con, tu m’as oublié. Peu importe ce qu’on avait vécu. Pfft, du vent! Les promesses ne tiennent que le temps d’être dites. Après, on trouve toujours des choses pour s’en détourner. Se divertir. Qu’as-tu trouvé là-bas pour y rester? Je ne te suffisais pas? L’homme est pourri jusqu’à la moelle. Les dirigeants ont détruit ma vie, la région, ce pays. Tu sais ce que ça fait de voir la mort en face? De voir les gens tomber malades? »

À propos de l’auteur
Alexandra Koszelyk est née en 1976. Elle enseigne, en collège, le français, le latin et le grec ancien. Diplômée à l’Université de Caen Normandie (1995-2001), elle travaille à Saint-Germain-en-Laye depuis 2001. En parallèle, elle est formatrice pour l’association Paysage et patrimoine sans frontières, un prestataire de formation au paysage, au jardin et à l’histoire des arts. Elle écrit également sur son blog personnel consacré à la littérature Bric à Book. À crier dans les ruines est son premier roman. (Source : Livres Hebdo / Twitter)

Compte Twitter de l’auteur

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Lettres à Joséphine

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En deux mots:
Nicolas ne peut croire que Joséphine le quitte, que leur amour, que leur passion se termine si brutalement. Alors il va prendre la plume pour tenter de convaincre Joséphine qu’elle se fourvoie avec son nouvel amant. Des lettres passionnées, des missives désespérées, des envois magnifiques, des messages crus.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Joséphine, ne me quitte pas

Nicolas Rey nous revient avec un roman épistolaire qui ne va rien nous cacher de son amour pour Joséphine, de son besoin de croire que la rupture n’est pas consommée, de son obsession, de sa dépression.

Depuis Les liaisons dangereuses et Choderlos de Laclos, on sait que le roman épistolaire, surtout quand il parle d’amour, de passion et de trahison peut être une forme littéraire redoutablement efficace. Elle offre en effet au lecteur un large pan de liberté, celui d’imaginer par exemple la réaction du destinataire des courriers.
Il n’en va pas autrement dans ce nouvel opus signé Nicolas Rey.
Même si cette fois, nous n’avons droit qu’aux lettres de l’amoureux transi à celle qui vient de le quitter, la belle Joséphine Joyeaux, le registre n’en est pas moins très riche.
Si comme moi, vous êtes amateur de collections, je vous propose une petite liste non exhaustive de ces missives qui dessinent sur la carte du tendre un itinéraire des fluctuations du sentiment amoureux, qui va de l’incrédulité à la colère, du fol espoir au désespoir le plus sombre.
Commençons la tentative rationnelle de comprendre ce qui arrive à l’amoureux qui se retrouve désormais seul. Pour ne pas sombrer dans la dépression, l va voir un psy qui lui explique qu’il devra passer par cinq étapes, le déni, la colère, le marchandage, la dépression et l’acceptation. Facile à dire, surtout quand on applique la chose à son cas personnel. Le déni passe encore, mais la colère se dirige non pas à l’encontre de l’être aimé, mais vers l’auteur qui «n’a pas fait le maximum» pour garder «sa» Joséphine. Du coup, toutes étapes suivantes sont forcément biaisées. Le marchandage et la dépression feront bien partie du lot au fil du livre, mais l’acceptation…
Quand on «aime jusqu’à l’infini, comment peut-on accepté que cette passion si intense ne soit pas partagée. D’autant qu’avec toute la mauvaise fois dont on peut être capable dans ces moments-là, on va accumuler toutes les preuves que cet amour ne saurait mourir.
Avec l’aide de Françoise Sagan, de Richard Brautigan, de Francis Scott Fitzgerald, de Romain Gary, de Marcel Proust, il va trouver dans les livres les échos de son mal-être et les raisons d’y croire encore. Ou plutôt d’imaginer ce qui aurait pu ou dû – de son point de vue, cela va de soi – se passer pour que cette rupture ne soit pas définitive.
Après Pierre-Louis Basse et Je t’ai oubliée en chemin, voici une nouvelle version, plus obsessionnelle et plus crue de la rupture amoureuse: «Joséphine. Mon amour. Mon délice ultime. Ma cyprine blanche au goût merveilleux qui parfois coulait en fin de journée de ta chatte pour finir entièrement dans ma bouche.»
Une fois de plus, le mâle doit rendre les armes. Mais fort heureusement pour nous, «tout le reste est littérature». Un bel hymne à l’absolu.

Lettres à Joséphine
Nicolas Rey
Éditions Au Diable Vauvert
Roman
192 p., 00,00 €
EAN 9791030702095
Paru le 10/01/2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris, mais aussi à Châteauroux, Arles, Avignon où Nîmes.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«J’étais devenu un fantôme. Une sorte de mort-vivant. J’ai trouvé un ultime sursaut d’énergie pour avaler une poignée de tranquillisants avec un fond de vodka. Je me suis assis dans mon fauteuil club et j’ai regardé une série sur HBO. Je me suis réveillé en pleine nuit. Non. Le cauchemar était bien réel. Joséphine n’était plus amoureuse de moi.»
Si l’amour est la plus forte, la plus dangereuse et la plus répandue des addictions, voici le roman de l’impossible désintoxication, le roman du chagrin d’amour.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Le Parisien (Pierre Vavasseur)
Blog Baz-Art 
Blog Cultur’Elle (Caroline Doudet)
Blog Voix de plumes 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Ma Joséphine. Mon aimée.
Je suis mort de trouille depuis plusieurs jours. En effet, depuis quelque temps, tu restes chez toi, clouée dans ton lit, avec des frissons, une forte fièvre, des douleurs au dos, des nausées et des vomissements. Je t’appelle tous les matins pour prendre de tes nouvelles mais tu refuses que je passe te voir. Un soir, tu me téléphones. Petite voix de ma Joséphine :
« Nicolas, je suis à l’hôpital Saint-Antoine, on m’a détecté une infection rénale. Pour l’instant, ils font des examens. Je t’appelle quand j’en saurai plus, d’accord?
– D’accord ma Joséphine. Si tu as besoin de quoi que ce soit, demande-moi je t’en prie.
– D’accord. Au revoir mon Nicolas. »
Je ne peux pas m’empêcher de t’appeler le lendemain soir. Tu me dis que tu vas un peu mieux. Est-ce que je peux faire quelque chose pour toi? Je demande. Oui, tu me réponds. Si tu pouvais me trouver un gant et une serviette de toilette, ce serait formidable. J’arrive tout de suite en moto-taxi avec six gants et huit serviettes de toilette. Ma Joséphine. Même malade, sache que je t’ai trouvée magnifique ! Il y avait dans chacun de tes gestes une lenteur due à la souffrance proche de l’harmonie. Ton infection a été pour moi comme un électrochoc. Je savais que je t’aimerais jusqu’à ma mort. Je savais que tu pouvais compter sur moi comme personne ne peut compter sur moi. Mais je ne connaissais pas l’inquiétude, la peur qu’il arrive quelque
chose à l’autre, une peur qui te déchire le ventre. Joséphine, ne tombe plus jamais malade, c’est un ordre. Je te l’interdis ! Je serais incapable de vivre sans toi. À présent, il faut prendre soin de ta santé, il faut te ménager parce que tu n’es pas une machine à vivre. Tu es vivante, c’est tout. Tu es même la personne la plus vivante que je connaisse alors calme un peu le jeu et contente-toi de vivre, s’il te plaît !
Tu es tellement douée pour ça.
Ton amant pour toujours.
Nicolas. »

Extrait
« Ma Joséphine. Mon petit ventre tendre, moelleux et ravissant.
Nous y sommes. Après cinq ans d’amour, tu viens de me quitter. Je te connais. Je sais que tu me quittes définitivement. Tu étais partie en convalescence une semaine chez tes parents à Châteauroux après ton infection rénale. Je t’appelais tous les soirs pour prendre de tes nouvelles. Et puis un dimanche, le couperet m’est tombé dessus:
«Bonsoir mon amour.
– Bonsoir mon Nicolas.
– Comment tu te sens aujourd’hui ?
– De mieux en mieux.
– Génial !
– Nicolas ?
– Oui.
– Il faut que je te parle de quelque chose.
– Je t’écoute.
– C’est quelque chose de très délicat.
– Vas-y ma Joséphine.
– Est-ce que tu m’aimerais toujours si j’avais quelqu’un d’autre dans ma vie ?
– C’est le cas ?
– Oui.
– Alors dans ce cas Joséphine, oui, je t’aimerai toujours.
– Est-ce que je pourrai toujours avoir confiance en toi ?
– Oui.
– Est-ce qu’on pourra conserver notre complicité même si l’on ne fait plus l’amour ensemble ?
– Évidemment Joséphine.
– Merci Nicolas.
– Il faut que je te laisse Joséphine. Je t’appelle demain. D’accord?
– D’accord. À demain mon Nicolas. »
Je suis resté debout devant ma fenêtre pendant plus d’une heure sans bouger d’un millimètre. »

À propos de l’auteur
Nicolas Rey est lauréat du Prix de Flore. Il a publié six romans au Diable vauvert : Treize minutes, Mémoire courte, Prix de Flore 2000, Un début prometteur, Courir à trente ans, Un léger passage à vide, L’amour est déclaré, Les enfants qui mentent n’iront pas au paradis, un recueil de chroniques, La Beauté du geste, ainsi que le scénario La Femme de Rio, César du court-métrage 2015. Longtemps chroniqueur sur France Inter dans l’émission de Pascale Clark, il a créé avec Mathieu Saïkaly le duo les Garçons Manqués qui se produit depuis 2015 à la Maison de la Poésie à Paris et dans toute la France en 2018 pour un nouveau spectacle. Après son roman Dos au mur paraît Lettres à Joséphine au Diable vauvert. (Source: Éditions Au Diable Vauvert)

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