Nos mains dans la nuit

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En deux mots
Émilie est revenue. Avec cette amie d’enfance, née à quelques jours d’intervalle, elle va partager toute sa jeunesse, un peu comme leurs mères respectives. Pourtant leurs caractères sont très différents et, mystérieusement, un beau jour ces voisines vont disparaître sans laisser de traces.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Une si longue absence

Avec son second roman Juliette Adam replonge en enfance. Bouleversée par le retour d’Émilie, cette «meilleure» amie si fascinante et si mystérieuse, elle va tenter de comprendre comment sa vie s’est construite à l’aune de celle de sa voisine.

Pour parler de Zoé et d’Émilie, il vaut peut-être mieux commencer par dire quelques mots de leurs mères. Lisa avait 18 ans lorsqu’elle a fait la connaissance de Morgane. À compter de ce moment, les deux femmes ne sont plus quittées, même si leur parcours professionnel était bien différent. Elles ont trouvé une colocation dans un appartement situé dans une ville côtière de Bretagne et tandis que Lisa partait à Rennes pour y suivre des cours de journalisme, Morgane travaillait à Bricorama. Quand un homme est entré dans leurs vies respectives, elles ont trouvé deux pavillons qui se faisaient face. Mariage et enfants ont suivi. Et Zoé est née avec une semaine d’écart d’Émilie, dans le même hôpital. Les deux filles ont alors grandi ensemble, même si là encore, leurs personnalités étaient bien différentes. Pour Zoé, la fille et la mère ont quelque chose de fascinant, d’étincelant. «Elle portait une telle lumière en elle. J’avais l’impression qu’elle pouvait venir à bout des ténèbres les plus tenaces, éclairer les profondeurs, tenir à distance la noirceur. Morgane me faisait l’effet d’un ange qui errait sur terre depuis bien trop longtemps et qui pourtant n’arrivait toujours pas à s’en lasser. Elle me montrait qu’on pouvait vivre autrement, qu’un ailleurs était possible, sans même avoir à partir.» Ajoutons que l’aura d’Émilie gagne encore un intensité grâce à son don de voyance. Ses prémonitions s’avéraient souvent justes, annonçant le décès prochain d’une grand-mère ou encore la catastrophe de Fukushima. Mais au fil des jours les liens se distendent entre la première de classe et la marginale. Jusqu’à ce jour où, de retour de voyage, Zoé découvre un panneau «maison vendue» sur le pavillon d’en face et apprend que ses voisines sont parties «dans le sud».
Commence alors une longue période sans nouvelles. Malgré tous les efforts déployés par Zoé, elle n’entendra plus parler de son ami, ni de sa mère.
Et soudain, comme le chapitre initial nous l’a appris, Émilie est de retour, comme si elle avait toujours été là, retrouvant son ami dans le salon de thé où elle travaille régulièrement.
Juliette Adam rend parfaitement bien l’état d’esprit de sa narratrice, entre l’émerveillement et l’incompréhension. Elle sent qu’elle est manipulée, mais veut croire que leurs liens sont très forts. En fait, elle est aveuglée par un attachement qui vire à l’obsession, qui l’empêche de construire une vie qui ne tiendrait pas compte d’Émilie. Le tout sur fond de mystère, de ce trou noir – cette si longue absence – dont elle va tenter de comprendre la cause.

Nos mains dans la nuit
Juliette Adam
Éditions Fayard
Roman
356 p., 20,90 €
EAN 9782213723372
Paru le 05/01/2022

Où?
Le roman est situé en France, principalement dans une ville côtière qui n’est pas précisée, ainsi qu’à Rennes et Nantes. On y évoque aussi des vacances à Hendaye.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Le secret, c’est de s’inquiéter pour quelqu’un. » Entre Raphaël, son frère abîmé, sa mère, qui semble lui cacher quelque chose d’essentiel, et son père, avec qui elle n’est jamais parvenue à communiquer, Zoé ne manque pas de sujets de tourments. Travaillant le temps d’un été dans la ville côtière où elle a grandi, elle tente tant bien que mal de rassembler les éléments disparates de son existence. Mais c’est la réapparition d’Émilie, la fille étrange qui l’a toujours fascinée et l’obsède encore, qui va créer un véritable séisme dans sa vie. La jeune femme sera-t-elle capable, cette fois, de retenir celle qui n’a jamais cessé de lui échapper ?
Avec Nos mains dans la nuit, Juliette Adam signe un roman poignant sur l’entrée dans l’âge adulte, où les projets sont suspendus aux souvenirs, et la confiance dans l’avenir à l’élucidation du passé.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Blog Les lectures d’Antigone

Les premières pages du livre
« 1
Je te connais depuis que je suis née. Je ne pense pas que tu t’en sois vraiment rendu compte. Tu m’as toujours donné l’impression que ta vie était ailleurs. Que tu évoluais dans ton monde, un lieu caché, quelque part dans les plis des draps ou le vide d’un double vitrage, ce genre d’endroit inaccessible où tu te trouvais à l’abri de moi, à l’abri de tout. Mais moi, je ne voyais que toi. Tu étais si saisissante avec ton air grave. Si magnétique. Tous tes gestes respiraient la majesté, un seul mot de toi suffisait à me fasciner et je passais des semaines à y repenser, à faire tourner en boucle tes paroles dans ma tête. Elles devenaient prophétiques à force d’être répétées. Tu ne pouvais pas t’empêcher de rendre solennel ce qui ne l’était pas. Tu creusais de minuscules sépultures au beau milieu du potager, y enterrais avec soin les fourmis que tu avais écrasées par inadvertance, du bout de tes sandales roses. Tu lançais des avions en papier pour prévenir les oiseaux de l’arrivée de l’hiver. Tu guettais le facteur chaque matin, assise sur une minuscule chaise que tu installais sous le pommier, juste derrière la barrière en fer rouillé de ton jardin. Quand tu l’apercevais enfin, tu t’autorisais à sourire, et lui remettais en soupirant un bouquet de mourons rouges, lui lançant qu’aujourd’hui encore, grâce à lui, le soleil n’allait pas s’écrouler. Ma mère jugeait toujours comiques tes saillies théâtrales, mais moi, je demeurais désarmée devant tes rituels, devant tes règles qui n’obéissaient à rien de ce que je connaissais. Je détestais ça. Ne pas savoir. Ne pas comprendre. À cet âge, être la plus brillante de ma classe, même en première année d’école primaire, était devenu une donnée que je tenais pour dérisoire, mais à laquelle j’étais secrètement accrochée. Tout ce qui pouvait me démontrer que les adultes se trompaient sur mon compte me terrifiait. Et tu en étais la preuve vivante. Toi et tes mystères. Toi et ta peau transparente. Toi et tes yeux de fantôme. J’avais peur. Peur pour toi, peur qu’il t’arrive quelque chose. Tu étais du genre à tomber d’une falaise par inadvertance, trop occupée à poursuivre une aigrette de pissenlit dansant dans le vent. Du genre à ouvrir la portière de la voiture en pleine autoroute, juste pour avoir un peu plus d’air. Du genre à proposer de jouer à qui tiendrait le plus longtemps la main à plat sur une plaque chauffante, sans y voir aucun danger. J’en faisais des cauchemars. Tu mourais, sans cesse, tu mourais, mourais, mourais sous mes yeux, et je ne pouvais rien faire à part te regarder souffrir en silence et écouter ta mère m’accuser de ne pas avoir été à la hauteur, de n’avoir été qu’une déception pour tout le monde. Pourtant, à l’époque, j’aurais fait n’importe quoi pour te sauver. Tu dois me croire. Chaque fois que je posais mes yeux sur toi, une part de moi me disait que je te voyais pour la dernière fois. Je t’observais avec la plus grande attention, mémorisais chaque centimètre de peau, chaque plissement autour des yeux, chaque tressautement de sourcils, je m’abreuvais de toi comme si je voulais imprimer ton visage pour toujours et me promettre de ne jamais l’oublier. Je m’attendais à tout de toi. Tu avais tes coups d’éclat venus d’une autre planète, mais tu passais la majorité du temps à te taire, en fixant le vide. Et je pense que c’était ça qui m’inquiétait, me poussait à être constamment sur le qui-vive. Je te savais capable de commettre une connerie à n’importe quel moment. Je ne compte plus le nombre de fois où tu as été à deux doigts de te tuer. La fois où tu as traversé la route les yeux fermés. Celle où je t’ai fait recracher les pilules contraceptives de ta mère. Celle où tu as trouvé un cadavre de lapin dans le jardin et lui as arraché le cœur, avec un air étonné. Tu te mettais continuellement en danger. Tu courais dans le jardin, un couteau de cuisine à la main, enfonçais des stylos dans les prises électriques, mettais tes mains dans le four brûlant, glissais la tête la première dans la baignoire remplie à ras bord, te retenais de respirer jusqu’à ce que tu t’évanouisses. Tu gobais les œufs d’oiseaux tombés de leur nid, te rasais une partie des sourcils, suivais des inconnus, leur prenais la main avec fermeté. Tu ne te rendais jamais compte de rien. Et moi, je te surveillais tout le temps. Je devais être là pour ramasser les débris que tu laissais sur ton passage. Je me disais qu’un jour tu te volatiliserais, comme ça, sans prévenir. Tu te débrouillerais pour te dissoudre dans l’air, ne laissant plus que le vestige de ta présence, une sorte de brume épaisse qui alourdirait tout et serait toujours à mes côtés, des années après ta mort. J’ai tellement anticipé ce scénario que je m’étonne de te savoir encore en vie, même si je n’ai plus aucune nouvelle de toi. Je m’attendais à des signes qui ne sont jamais venus. Tu t’es contentée de sortir de ma vie de la façon la plus banale possible. C’est triste à crever. Mais qu’est-ce qu’on peut bien y faire ? Tu sais, après ton départ, j’ai mis une éternité à comprendre d’où venait ce calme qui creusait ma poitrine. Tu as emporté avec toi mon inquiétude, celle qui n’était tournée que vers toi. Tu as fait disparaître cette anxiété qui m’a toujours accompagnée, me rongeait sans que j’y puisse rien. Tu as capturé mes frayeurs et mes rêves d’enfant. Tout ce qui faisait ce que j’étais. Tu me l’as volé, Émilie. Et je ne te pardonnerai jamais ça.

2
Tu ne le sais sûrement pas, mais nous sommes nées à une semaine d’écart, toi et moi, en pleine canicule. Dans le même hôpital. Je ne sais pas si c’était dans la même chambre. C’est ce que nos mères nous disaient en tout cas. Elles se connaissaient depuis leurs 18 ans et ne s’étaient pas quittées depuis. Elles avaient vécu un moment en colocation dans un studio près de la gare, coincé entre une crèche et une station-service. Ma mère était étudiante en journalisme, la tienne vendeuse dans un Bricorama. La mienne suivait ses études à Rennes, elle prenait tous les jours le TER de 6 h 57 pour s’y rendre, le même que je prends aujourd’hui pour rejoindre mon université et mon studio, à la fin des vacances ou du week-end. Ma mère ne voulait pas vivre dans une grande ville. Elle se sentait trop petite, pas assez au courant du monde, constamment jugée pour son ignorance, pour son manque de modernité. Elle étouffait. Surtout dans les amphis. Même si elle ne me l’a jamais avoué. Très vite, elle a trouvé un poste de rédactrice dans un magazine féminin, le genre à zoomer sur la cellulite des actrices, à commenter la vie sentimentale des chanteuses, à s’extasier sur les potins de la famille royale anglaise. Elle était responsable de la rubrique des tenues de stars sur les tapis rouges des Oscars, des Golden Globes ou de la Fashion Week. Elle pouvait écrire ses articles à la maison, ce qui lui permettait de n’effectuer le déplacement à Rennes qu’une fois par semaine. Ça lui allait très bien. Elle y travaille encore aujourd’hui. Elle est devenue la rédactrice en chef des pages mode, a gravi les échelons, naturellement, petit à petit, sans se presser. Elle ne rêve pas de plus. Elle ne rêve pas beaucoup, ma mère. Elle se contente de ce qu’elle a, depuis toujours. La tienne, au contraire, n’a jamais perdu ses espérances. Elle n’a pas arrêté d’enchaîner les petits boulots, comme elle le pouvait, dans l’espoir de monter sa propre boutique un jour. Combien de fois j’ai aimé l’entendre me raconter ses aventures de cueilleuse de pommes, femme de chambre dans un hôtel quatre étoiles, sondeuse en ligne pour des marques de sodas bretons, testeuse de bougies parfumées, dog-sitter, livreuse de sushis, distributrice de prospectus pour des montres de luxe, sexeuse de poussins, nettoyeuse d’écran de cinéma et même modèle nu pour des étudiants d’art, autant de métiers qui lui ont appris différentes manières de voir le monde, comme elle disait. Sa vie me semblait tout droit sortie d’un roman picaresque. À des années-lumière du quotidien sans vie de ma mère. Pourtant, elles s’entendaient à la perfection, c’était presque effrayant de se dire qu’elles avaient un jour pu vivre l’une sans l’autre. Bien sûr, elles s’engueulaient de temps en temps pour de la vaisselle cassée, des disques mal rangés, ou des flacons de parfum renversés. Mais rien de bien méchant. Elles étaient bien ensemble. Parfois, elles montaient sur le toit par l’escalier de service, prenaient l’apéro en regardant le soleil se noyer dans la mer, comptaient les étoiles sous un plaid violet un peu trop rêche, leurs épaules se touchant, leurs mains enlacées quelquefois. Ma mère écoutait la tienne parler des énergies du cosmos, ne la comprenait pas quand elle disait que cela n’avait rien à voir avec l’astrologie, que ça c’était bon pour ceux qui avaient trop peur de vivre. Elles s’adonnaient à des concours de cuisine, lançaient des batailles d’eau sans prévenir dans l’appartement, s’amusaient à rendre fou leur voisin raciste, se prenaient pour le duo de justicières loufoques de leur immeuble. Ça devait être parfait. Du moins, c’est ce que j’imaginais. Mais lorsque ma mère a rencontré mon père dans un café près du port, alors qu’elles n’avaient que 21 ans, il leur a bien fallu se séparer. Ma mère ne pouvait pas supporter de vivre éloignée de Morgane, sa sœur, son adorée, sa moitié. Je crois que ça emmerdait mon père, cette proximité entre elles. Il n’en a jamais parlé. Pas devant moi, en tout cas. Mais il ne parle jamais de rien, mon père. Encore aujourd’hui, il reste une sorte de statue sans vie à mes yeux. Un esprit de passage qui ne peut être vu que par ma mère. Je me demande s’il parle de moi. Si j’existe vraiment pour lui. J’ai toujours eu l’impression que je n’étais qu’une case à cocher dans sa liste. Quelque chose de désincarné dont il avait absolument besoin pour pouvoir un jour s’allonger, et se dire, ça y est, j’ai réussi ma vie. J’ai un foyer. J’ai un boulot. Une famille. J’ai bâti quelque chose.
Nos mères ont fini par repérer deux petites maisons à vendre dans une rue plantée de châtaigniers, exactement l’une en face de l’autre. Elles n’étaient pas spécialement charmantes ni spacieuses, mais se trouvaient à un kilomètre de la mer, si on se mettait sur la pointe des pieds sur leurs minuscules balcons, on pouvait presque deviner la surface d’un magma bleuté, et c’était comme s’il s’apprêtait à tout engloutir. Mais surtout, elles avaient un jardin. Pour ta mère, c’était l’essentiel. Morgane n’était pas encore fleuriste à cette époque, elle était même loin de deviner qu’elle posséderait un jour une boutique rien qu’à elle, mais elle passait déjà son temps à jardiner. Ça la détendait, elle disait. Ça l’aidait à oublier. Au fil des années, elle avait arrangé son terrain de manière à ce que chaque coin représente un continent. Quand je venais chez vous, je m’armais d’un sac à dos koala rempli de briques de jus de raisin et de sachets de fraises Tagada, disais adieu à ma mère pour me lancer dans un tour du monde. À droite du portail se dressait un bosquet de bambous jouxtant un ginkgo biloba, des lotus et un cerisier en fleur. Je tapotais la grenouille en céramique sur la tête du tanuki en pierre, me recueillais devant le Bouddha turquoise avec respect, au cas où cela servirait à quelque chose. Je continuais en direction de l’Europe et de son champ de fleurs, je les respirais toutes, sans exception, coquelicots, tulipes, lavandes, myosotis, œillets, bleuets, iris, lauriers, marguerites et chèvrefeuilles. Je murmurais leurs noms, comme pour les saluer. J’espérais y découvrir une petite fée, endormie au creux des pétales, même si je n’y croyais plus depuis longtemps. Il fallait ensuite passer devant la maison sans toucher le paillasson flamant rose – au risque de revenir au point de départ selon une règle que j’avais ajoutée pour plus de dangerosité – pour arriver en Amérique du Sud. Je contemplais avec émerveillement les pétales de dahlia, les branches de ceibo. Je me sentais en vie. Enfin, je revenais sur mes pas pour atterrir en Afrique, prenant bien garde à m’hydrater, avançant difficilement à mesure que j’imaginais la température augmenter. Je m’installais finalement sous le flamboyant, attentive à ne pas écraser les protéas qui s’épanouissaient autour de mes bottes de pluie, et savourais l’exploit que je venais de réaliser. Toi, tu me regardais par la fenêtre de ta chambre pervenche, encore en pyjama, et, un carnet à la main, dessinais, l’air perdu, sans un regard sur ce que tu créais.
Ma mère m’a toujours raconté que, même au neuvième mois de grossesse, Morgane sortait encore tous les jours dans son jardin pour cueillir des feuilles de menthe, des grappes de groseilles et des brins de ciboulette. Elle s’en servait pour les tisanes qu’elle confectionnait à l’aide d’un ancien grimoire trouvé par hasard chez un bouquiniste. Il avait appartenu à une sorcière du temps de l’Inquisition et devait sûrement valoir des milliers d’euros, mais Morgane préférait le garder près d’elle, au cas où ces femmes auraient eu raison depuis tout ce temps. Ça explique pas mal de choses sur toi, je crois. Sur la manière dont tu as été éduquée. Morgane, elle, avait été élevée dans une villa à la peinture écaillée, couverte de lierre et de lilas, donnant sur une plage de sable fin. Elle y vivait avec sa mère, une sorte de fausse voyante aux allures d’Esmeralda qui la menaçait de lui jeter une malédiction au moindre faux pas. Tu n’arrives pas à faire bouillir de l’eau sans te brûler, tu verras, ma fille, de tes poumons sortiront des vers à tête humaine qui finiront par te transpercer la peau, te crever les yeux, voler ta voix pour crier, hurler à t’en faire exploser le crâne, et tu t’étoufferas de toi-même. Tu n’as pas fait ton lit, très bien, mais prends garde, ma fille, un incendie bleuâtre vient de prendre naissance en toi et ce n’est qu’une question de temps avant qu’il ne te consume. Tu as cassé ce verre, ce n’est pas grave, ma fille, tu viens juste de condamner ton futur enfant à une mort certaine, oui, je vois la mer, je vois une nuit sans lune, je vois un râteau planté dans le sable et toi qui ne peux pas le sauver. Et elles y croyaient. Je pense aussi qu’elle la battait. Morgane a fini par fuguer pour dresser une tente jaune Quechua sur une plage sauvage couverte de détritus où personne ne venait jamais s’aventurer. Quand elle me parlait de cette période de sa vie, je ne pouvais pas m’empêcher de la voir comme une survivante, une rescapée. Une aventurière. Chaque jour, elle se levait aux aurores pour admirer le lever du soleil sur la mer, se délectait de sa lueur orangée en sirotant son café. Elle pêchait des bars et des maquereaux assise sur des algues gluantes, allait cueillir des crevettes dans des mares, attrapait des méduses à l’aide d’un seau rouge abandonné qu’elle avait trouvé en se lavant dans l’eau salée. Elle observait leur peau translucide pendant des heures, fascinée par leurs gracieux mouvements, avant de leur rendre leur liberté à l’arrivée de la nuit. Elle partait chercher des pommes dans des vergers entourés de barbelés, arrachait des bottes de carottes dans les parcelles agricoles, cueillait des framboises près d’une chapelle abandonnée où elle venait se réfugier les jours de tempête. L’après-midi, elle faisait le tour des déchets qui s’étaient échoués, trouvait parfois des objets inespérés. Un paquet de cigarettes, des serviettes hygiéniques, une casserole, des tee-shirts troués, des Doliprane, un briquet. Des lettres raturées et des dessins au crayon à papier les jours de vent violent. Des poèmes inachevés qu’elle tentait ensuite de terminer si elle avait de la chance. Parfois, elle allait voler des sandwichs triangles au supermarché. Elle ne se faisait jamais prendre. Elle était douée pour ça. Pour se débrouiller. Pour vivre au jour le jour. Sans penser au lendemain. Comme s’il n’allait pas exister. Comme si elle n’y croyait pas. Elle a vécu ainsi un temps, au rythme des marées, sans rien dire à personne. Elle n’est jamais revenue chez sa mère. Ça a laissé des marques, qu’elle n’a jamais montrées. Et elle ne voulait les léguer à personne. Encore moins à toi. C’est ce qu’elle te répétait toujours. « Ma mère ne survivra pas en toi. » Mais une part d’elle est toujours restée malgré tout fascinée par l’ésotérisme, les revenants, la magie. Non pas qu’elle y croie vraiment, mais cette atmosphère n’a jamais cessé de l’imprégner, d’accompagner son quotidien rempli de plantes médicinales, de pierres d’harmonie et d’animaux croisés à la lisière de la forêt. Nos mères étaient superstitieuses, chacune à sa façon. Quand elles se sont avoué le même jour qu’elles étaient enceintes, elles y ont vu un signe. Une injonction à faire de nous des amies fidèles, des êtres inséparables, de véritables sœurs. On jouerait, constamment, à chat perché, aux orphelines, aux naufragées. On partagerait des secrets à l’ombre d’un cyprès, on boirait notre limonade à la même paille, on ferait de grosses bulles en riant. On s’écroulerait sur le sable en se tenant les côtes, n’en pouvant plus du bonheur d’être ensemble. Et puis, plus tard, on irait en boîte, on fumerait, boirait, se défoncerait, cognerait, baiserait et puis on se rangerait. On ferait des pique-niques sur la plage avec nos compagnons en admirant le coucher de soleil sur une nappe à carreaux, une bouteille de rosé à la main. Jamais plus d’une par soirée. On amènerait nos gamins en Corse. On les ferait dormir dans le même lit, lovés l’un contre l’autre, leurs mains se cherchant dans le noir. On les observerait sans un mot pour ne pas briser ce miracle. On adresserait des prières silencieuses à la nuit. On murmurerait faites qu’ils s’entendent aussi bien que nous. Faites que nos enfants s’aiment. Mais ça ne s’est pas passé comme ça. Avec le recul, je me demande si on ne voulait pas défier cette bénédiction, toutes les deux, chacune à notre manière. Toi qui t’éloignais de moi. T’éloignais de tout. Et moi qui n’ai jamais pu laisser tomber. Qu’importe à quel point tu me repoussais. Qu’importe à quel point je ne comptais pas pour toi. C’est drôle. Tu savais que nos mères voulaient nous appeler de façon à ce que l’on soit accordées ? Il y a eu Delphine et Solange, Serena et Vénus, Thelma et Louise, et même Aphrodite et Artémis, mais mon père a refusé d’en entendre parler, alors ça a juste été Émilie et Zoé. Je me demande si ça aurait changé quelque chose. Si cela nous aurait réellement rapprochées. Parfois, je me demande si tout n’est pas la faute de mon père. De ses absences. De ses silences. Mais je sais à quel point c’est facile de le blâmer, pour tout ce qui m’arrive, alors la réponse ne doit pas être aussi simple. Avec toi, rien n’est jamais aussi simple.

3
Mon père n’était pas doué pour les mots. Pour la tendresse, pour l’affection, pour l’attachement. Pour nous montrer qu’il savait qui on était. À l’époque, il travaillait déjà comme conducteur de porte-conteneurs, souvent en direction du port de Shanghai, de Singapour ou de Ningbo-Zhoushan. Il partait un mois, téléphonait de temps en temps, et puis il revenait. Il ne parlait pas de ce qu’il voyait là-bas. Il ne parlait pas de l’océan, des tempêtes, des couchers de soleil, des orages et de la lumière. Il ne parlait pas des gens qu’il rencontrait, des marchandises qu’il acheminait. Il n’avait pas l’air de s’intéresser aux pays qu’il visitait. C’était le boulot, c’est tout. Pas la peine d’en faire tout un plat. Il se reposait dans un hôtel, le plus proche du port possible avant de refaire le chemin vers la France, pressé de retrouver les bras de sa femme. Quand il était en ville, il s’enfermait avec ma mère dans la chambre, s’en allait ramasser des couteaux sur les plages sauvages, fumait sur la terrasse, tentait de lire un Zola qu’il ne finissait jamais, partait boire des coups avec ses collègues sur le port, toujours sur le port. J’avais l’impression qu’il ne pouvait pas s’en éloigner trop longtemps. Mes parents s’en allaient le temps de leur traditionnel week-end en amoureux à Étretat, nous laissant chez Morgane et toi, pour mon plus grand plaisir. Et puis, il retournait en mer. Il était absent de nouveau, et chaque fois je l’oubliais un peu plus. Chaque fois, j’étais encore plus surprise quand il rentrait, comme si mon cœur de gamine pensait que, s’il nous abandonnait, c’était forcément pour de bon. Les pères ne reviennent jamais dans les livres pour enfants. Les orphelins et les abandonnés le restent, ils trouvent une nouvelle famille souvent, mais n’attendent jamais de leurs disparus qu’ils reviennent. Je n’espérais pas son retour, je ne me languissais pas de ses absences. J’avais déjà bien assez à faire avec toi. Cela vient peut-être du fait que mon père ne jouait pas vraiment avec nous, contrairement à nos mères, qui connaissaient tout de nos goûts, savaient ce qui faisait briller nos yeux de petites filles. Il a bien essayé le foot avec mon grand frère, mais Raphaël n’a jamais été un grand sportif, toujours fourré dans ses jeux vidéo, ses mangas ou ses documentaires animaliers. Me proposer une séance de tirs au but ne lui a jamais traversé l’esprit. Je me débrouillais pourtant plutôt bien, tous les garçons de l’école me le disaient. Bien mieux que mon frère en tout cas. Le seul moment que nous partagions, mon père et moi, c’était nos parties d’échecs les jours de pluie. On jouait en silence, seulement troublés par le bruit des gouttes s’abattant sur la vitre du salon. Il ne me donnait pas de conseils, il se contentait de déplacer ses pions et de me voler mes pièces une par une, sans un mot. J’ai fini par acheter un livre sur les ouvertures, que je lisais jusque tard le soir, au point d’en choper des migraines qui ne me quittaient pas au réveil. Je me suis mis en tête que je pourrais devenir plus proche de lui si je le battais. Qu’il serait enfin fier de moi, qu’il me regarderait avec admiration pour une fois, et plus comme une petite fille sage et sans saveur. Mais quand je l’ai enfin tenu en échec, il s’est contenté de me sourire et de se lever de son fauteuil, l’air apaisé. Il a rangé le plateau dans sa housse de protection, l’a déposé sur le haut de la bibliothèque, là où prennent la poussière les objets dont on ne se sert plus. On n’a plus jamais rejoué après ce jour. Comme s’il avait accompli son but, son rôle de père. Qu’il en avait fini avec moi. Parfois, j’enviais mon grand frère. Lui, au moins, existait dans les yeux de mon père. Mal, mais il existait. Un petit con vaut mieux que rien, ça, je l’ai bien compris avec toi. Quand mon frère avait encore merdé, volé, frappé, insulté, mon père l’amenait parler longuement dans le bureau ovale, comme il l’appelait. Je collais mon oreille contre la porte, me retenais de respirer, mais je n’arrivais pas entendre ce qui se tramait là-dedans. À croire que mon père l’engueulait en chuchotant. J’aurais pu moi aussi me mettre à faire n’importe quoi. Je rêvais de fugues, de coups d’éclat, de cris, de gifles et de verres brisés. Ça aurait été la solution pour que mon père se soucie lui aussi de moi. Mais c’était contre ma nature. Moi et mon envie de toujours bien faire. J’avais beau lui présenter mes bulletins, mes nouvelles prouesses en danse, lui faire goûter mes crèmes glacées maison, il se contentait d’un laconique « c’est bien », avant de reprendre ce qu’il était en train de faire. Et c’était tout. C’était bien. Je le prenais pour une marque d’indifférence. D’une incapacité à s’émerveiller des actes de sa fille. Je n’ai pas souvenir qu’il m’ait pris dans ses bras. Une petite tape sur la tête, un baiser sur le front quand je me faisais mal, une caresse fugace sur la joue à la limite. Et encore. Ces rares élans d’amour sont morts depuis longtemps. C’était le temps d’avant ma puberté. Avant que mon corps d’enfant se transforme, que mes hanches s’élargissent, que mes seins grossissent. Avant qu’il sache encore moins se comporter avec moi. Même une bise, il ne peut plus. Je vois bien que ça le gêne, qu’il prend un air pataud, qu’il ne trouve pas ça naturel. Je ne sais pas si je dois trouver son rapport à mon corps respectueux ou malsain. S’il pense me mettre à l’aise, à considérer mon corps comme un temple, comme celui d’une sainte qui ne doit pas être touchée, sous peine de passer pour un prédateur sexuel. Je me demande si je dois trouver ça étrange qu’il considère une étreinte entre un père et sa fille comme quelque chose de transgressif, d’érotique, d’incestueux. Mais, en vérité, je crois que lui-même ne le sait pas. Et qu’il ne doit pas vraiment se poser la question.
Un soir, au tout début de mon adolescence, il a passé la main sous mon tee-shirt de nuit. Par accident. J’avais fait un cauchemar, et je savais bien que j’étais trop grande pour venir dans le lit de mes parents, mais je me suis glissée dans les draps en dormant à moitié, comme par reflexe. Il m’a pris pour ma mère, ça, je l’ai compris dès qu’il a posé ses doigts sur moi. Quand je l’ai repoussé en grognant, il m’a jeté un regard d’incompréhension. Ma mère ne voulant pas de lui, cela semblait ne pas être possible, défier toutes les lois de l’univers, renverser sa conception du monde. Il a frotté ses yeux, comme un petit garçon encore engourdi par le sommeil. Et puis il m’a reconnue. Il a porté la main à sa bouche, s’est excusé en chuchotant, a commencé à se balancer d’avant en arrière. La première et dernière fois que j’ai lu de la panique dans son regard. J’ai essayé de le rassurer, de le consoler, de lui dire que c’était pas grave. Je savais bien qu’il avait pas fait exprès. Il s’est levé en frissonnant, l’air honteux, le dos voûté, et est parti dormir sur le canapé pour me laisser seule avec ma mère, comme s’il avait besoin de s’infliger une pénitence pour pouvoir me regarder en face le lendemain. Comme s’il avait besoin de se punir pour tout oublier. Après ça, j’ai eu l’étrange pensée que la prochaine personne qui toucherait ma poitrine, cela devait être toi. Je me suis sentie conne, conne et sale de penser ça dans le noir, avec toi dormant dans la maison d’en face. Je me suis demandé si j’étais normale. Si je n’étais pas plus perturbée par toi que ce que je pensais. Et puis je me suis rendormie. Pour faire comme mon père. Pour t’oublier. »

Extrait
« Morgane a toujours représenté à mes yeux ce que la vie pouvait avoir de plus étincelant. Bien plus que ma mère. Elle portait une telle lumière en elle. J’avais l’impression qu’elle pouvait venir à bout des ténèbres les plus tenaces, éclairer les profondeurs, tenir à distance la noirceur. Morgane me faisait l’effet d’un ange qui errait sur terre depuis bien trop longtemps et qui pourtant n’arrivait toujours pas à s’en lasser. Elle me montrait qu’on pouvait vivre autrement, qu’un ailleurs était possible, sans même avoir à partir. Malgré tout ce qu’elle avait traversé, elle restait toujours de bonne humeur, n’élevait jamais la voix, ne s’employait qu’à rire et inventer de nouveaux moyens de nous amuser, toi et moi. Elle faisait en sorte que chaque jour porte en lui une part de magie et je comptais sur elle pour veiller à notre bonheur. Tout était possible. On pouvait découvrir une piscine gonflable remplie de canards en plastique, de paillettes et de Barbie en bikini au beau milieu du jardin. » p. 57

À propos de l’auteur
ADAM_juliette_DRJuliette Adam © Photo DR

Juliette Adam est étudiante en Lettres et Arts à l’Université de Paris. Chez Fayard, elle a publié Tout va me manquer en 2020 et Nos mains dans la nuit en 2022.
(Source: Éditions Fayard)

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Amine

AZZAM_amine  RL_Hiver_2022

En deux mots
Amine est un jeune garçon, fils d’immigrés, qui débarque à Annecy en classe de 6e. il ne parle quasiment pas français. Madame Maya, sa prof, va alors déployer toute son énergie et ne pas économiser ses heures pour lui permettre de s’intégrer, de parler, lire et écrire. 20 ans après, il revient sur les bords de lac, où son histoire française a commencé.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Le petit prince venu d’ailleurs

Avec Amine Mona Azzam raconte la rencontre d’un jeune immigré avec une professeur de français déterminée à lui construire un avenir. Une rencontre déterminante, bouleversante.

Vingt ans après avoir franchi les grilles du collège Camille Claudel d’Annecy pour la première fois, Amine est de retour afin d’assister aux obsèques de sa professeur de français, Madame Maya. S’il a fait le voyage depuis Marseille, c’est qu’il doit tout à cette femme. Quand elle a fait la connaissance d’Amine, elle vivait seule. Son mari l’avait quittée après la mort de leur enfant. Dans sa classe de 6e le jeune immigré venait tout juste de débarquer du Sahel et ne parlait quasiment pas français. Une situation qui laissait l’enseignante tout à la fois révoltée, désemparée et attendrie.
Révoltée parce qu’il n’y a pas de place pour lui dans les structures dédiées et que ses collègues baissent les bras. Désemparée, parce qu’elle n’a pas de baguette magique ou même d’outils pédagogiques pour lui venir en aide. Et attendrie devant le désarroi et la tristesse du garçon.
Un garçon qui, en ce jour glacial de 1995, préfère mentir à son père et lui dire que tout va bien plutôt que de reconnaître qu’il est incapable de suivre les cours, qu’il peut à peine comprendre les quelques mots bienveillants de Madame Maya, la seule qui semble lui accorder un peu d’intérêt.
Mona Azzam a eu la bonne idée de faire alterner les voix des différents acteurs. Celle de l’enseignante et celle du jeune immigré, pour raconter leurs parcours respectifs l’un vers l’autre, mais aussi celle du principal de l’établissement. Il se souvient avoir fermé les yeux quand une fronde malsaine s’est propagée pour empêcher Amine d’aller en classe de neige. Celle de son copain de classe Théo qui par solidarité a prétexté une rage de dents pour ne pas partir à la montagne avec sa classe. Celle d’Elsa Bonnet, que je vous laisse découvrir.
À force de travail, d’heures de soutien, y compris durant les vacances, Madame Maya va réussir son pari. Amine va réussir à maîtriser la langue française et pouvoir progresser dans toutes les matières. Jusqu’à réussir à écrire une nouvelle qui sera primée (et reproduite en intégralité dans ce récit). Mona Azzam réussit fort bien à montrer dans cette histoire les lacunes de notre système éducatif, pas ou peu enclin à faire les efforts nécessaires pour pouvoir mieux intégrer les immigrés ou les élèves en difficulté. Mais on pourra aussi avoir une lecture plus réjouissante, celle qui met en avant une volonté inébranlable, une forte motivation et un engagement qui tient du sacerdoce. Un roman tout en nuances, j’allais écrire très loin du noir et blanc.

Amine
Mona Azzam
Éditions de La Trace
Roman
120 p., 18 €
EAN 9791097515577
Paru le 7/01/2022

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Annecy, mais aussi à Chambéry, Marseille et Montpellier. On y évoque aussi Mbour au Sénégal et le Mali.

Quand?
L’action se déroule de 1995 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Madame Maya.
C’est le nom de mon professeur de français.
Le français, cette langue qui m’est inconnue, en ce premier jour d’école ; mon premier jour d’école en France, au milieu de tous ces Français qui s’expriment dans un langage mystérieux, inconnu de moi, moi, la graine de cacao… »

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
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Mare Nostrum (Christiane Sistac)
Blog Mémo Émoi
Blog A l’ombre du noyer

Les premières pages du livre
« La façade du collège Camille Claudel n’a pas changé.
Vingt ans se sont écoulés. Comme si le temps n’est pas passé. Comme si les années ne comptent pas.
Vingt ans. Cela change un homme. Cela ne change pas la façade d’un collège.
Serais-je revenu à Annecy sans ce courriel reçu la veille ? Aurais-je fini par revenir après toutes ces années d’absence ?
J’en doute.
Un mail, formel, poli, neutre. Maya B. Décédée. Maître Bonnet. Merci de bien vouloir me contacter en urgence.
Vingt ans après notre départ pour Marseille, la cité phocéenne, terre de soleil et de mer, le hasard me ramène en ces contrées savoyardes sur ordre de Madame B., mon professeur de français de l’époque.

Arrivé par le train, mes premiers pas, au sortir de la gare, m’ont mené ici, au collège. Un lieu déserté en ce mois de juillet, synonyme de vacances scolaires. Mon regard, fixé résolument sur le grand portail vert foncé, passe au travers, s’aventure, en franchit le seuil, en un éblouissement.
Je me revois, vingt ans en arrière, franchissant cette même porte, d’un pas hésitant, la peur au ventre, croulant sous les diverses couches de vêtements, en cette lointaine et froide matinée de décembre.
Je me revois, gauche et timide, craintif, les jambes tremblantes, ignorant tout de ce qui m’attendait, de l’autre côté.
Je me revois, moi, le petit Amine, fraîchement débarqué en France, parlant à peine deux mots de français.

Vingt ans déjà. Le portail s’ouvre. Je m’avance à petits pas. Je franchis le seuil.
Ils sont tous là, dans la cour enneigée.
Ils sont tous là ; tignasses blondes, brunes, rousses, défiant le froid, emplissant l’enceinte de la cour de leurs rires aussi légers que les flocons de neige.
Foule de manteaux et de bonnets de toutes les
couleurs. Ils sont tous là.
Elle est là. Madame Maya B. Personnage féerique dans son écrin de lavande.
De sa main droite revêtue d’un gant jaune, elle me fait signe. Je m’avance vers elle.
Le portail se referme dans mon dos.
Les souvenirs m’accompagnent telle une besace
emplie d’un bric-à-brac de fragments de vies.

Maya, 10 décembre 1995
Premier jour d’école pour le nouvel arrivant.
Un petit de dix ans, en provenance du Sahel et qui vient s’ajouter à mes vingt-trois élèves de 6ème.
Tremblotant malgré la chaleur diffusée par le radiateur en classe, je l’observe qui hésite tandis que les autres élèves s’installent dans un brouhaha de chaises tirées. Il attend que je lui indique sa place, le jeune Amine, dont j’ai juste été informée de l’arrivée, le matin même.
— Bonjour Amine, je suis Madame Maya, votre professeur de français. Bienvenue parmi nous.
Les élèves l’observent avec une forte curiosité.
Sa voix qui répond “bonjour” n’est qu’un murmure, à peine perceptible.
— Amine, vous vous installerez sur la table de devant, à côté de Théo. Théo, tu lui fais de la place?

À propos de l’auteur
AZZAM_mona_©AM_midi_LibreMona Azzam © Photo AM – Midi Libre DR

Mona Azzam est née dans la brousse en Côte d’Ivoire. Après une enfance africaine et des études littéraires, elle prend la direction de Beyrouth où elle enseigne au lycée français. Elle résidera au Liban pendant une dizaine d’années tout en poursuivant des études d’ingénierie de la formation et de littérature. Puis elle pose ses valises à Montpellier où elle vit et où elle a fondé Erasme, un organisme de formation linguistique pour adultes. Grande lectrice, spécialiste de Dante auquel elle consacre un premier Essai, Nerval dans le sillage de Dante, De la Vita Nuova à Aurélia (Éditions Cariscript), elle élabore également une Trilogie des Fables de La Fontaine (Cariscript) regroupées selon une thématique enrichie de commentaires. Cette passionnée de voile et des embruns marins se définit comme une «citoyenne des mots». Après un recueil de nouvelles, Dans le Silence des Mots Chuchotés où elle évoque l’Afrique, Paris et Beyrouth, elle rassemble ses créations poétiques dans Le Sablier des mots avant d’en venir au roman. Après Sur l’oreiller du sable, Nous nous sommes tant aimés et Ulysse a dit… elle publie Amine en 2022. (Source: Éditions portrait-culture-justice.com / Babelio)

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Pour que je m’aime encore

MADJIDI_pour_que_je_maime_encore

En deux mots
L’adolescence n’est pas vraiment la période la plus gaie de l’existence, surtout quand on arrive d’Iran, qu’on vit dans une cité de la banlieue parisienne et qu’on a de la peine à accepter un corps qui se transforme. Difficile alors de se sentir intégrée et de se projeter vers un avenir réjouissant.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

La banlieue, la quitter et y revenir

Après l’exil dans Marx et la poupée, Maryam Madjidi raconte la vie en banlieue parisienne et le combat d’une adolescente pour s’intégrer, pour s’en sortir. Avec la même plume incisive et drôle, sans doute pour conjurer un sort peu envieux.

La vie d’une jeune adolescente «issue de l’émigration» dans la banlieue parisienne, on se l’imagine, est loin d’être un chemin de roses. Surtout quand on est une fille, surtout quand on a de la peine à accepter l’image qui se reflète dans le miroir.
C’est d’abord une histoire de cheveux. De cheveux frisés, rêches et rebelles. Une toison qui enflamme l’imagination des «amis de classe» qui vont lui trouver un sobriquet bien cruel, washing machine, pour lui faire sentir que cette chevelure ne ressemble à rien, sinon à une masse informe sortant du lave-linge. En voulant se guérir de ce complexe et avoir des cheveux doux et soyeux, elle ne réussira qu’à se brûler le cuir chevelu au second degré. Une leçon qui n’aura toutefois servi à pas grand-chose. Poursuivant l’exploration de son corps, l’adolescente va trouver aussi très disgracieux son unique sourcil qui va d’un œil à l’autre et qu’une douloureuse séance d’épilation ne changera pas. Une caractéristique qui lui vaudra un nouveau surnom, barre de shit.
De manière générale, tous les poils de son corps vont agrandir son mal-être, comme ceux qui poussent sous son nez et lui vaudront un troisième surnom, moustache.
Cette phobie va la pousser à vouloir se débarrasser de tous ses poils. D’abord en empruntant le rasoir de son père pour avoir une peau bien lisse. Mais les poils vont repousser encore plus drus, encore plus forts. Viendra alors la cire chaude et de nouvelles souffrances.
C’est d’abord dans son rapport au corps que s’exprime le mal-être de cette fille d’immigrés venus d’Iran qui ne rêve que de se fondre dans la masse, de ressembler aux copines de classe. Une aspiration qui l’aveugle, car elle ne se rend pas compte qu’elles ont aussi leurs complexes et leurs problèmes. De Sabine et ses chiens qui chient partout à Fanny qui a exprimé sa violence sur son vélo en passant par Kali et sa terrifiante famille ou encore par Sabil qui n’a pas usurpé son surnom de Sabil-La-Terreur.
Et quand tout ce beau monde part pour les vacances, elle reste face à son triste horizon, car c’est la période où son père, qui travaille dans le bâtiment, a le plus de travail. Ce n’est qu’après des années qu’ils pourront partir aux étangs d’Attin, entre Le Touquet et Berck-sur-Mer, pour continuer à s’ennuyer, mais dans un paysage champêtre.
C’est aussi l’époque où elle écoute Difool et le Doc à la radio qui font son éducation sexuelle, où elle a le droit d’aller à une première boum, où elle envisage de «faire la chose». La première fois, ce sera entre un pont et une voie de RER, sur «un lit de fougères et de feuilles mortes˚. «La première fois, c’était donc s’allonger avec un garçon sur soi qui s’agite quelques minutes pendant que la ligne 5 passe, puis se rhabiller et partir, et sur le chemin du retour sentir très fort en soi qu’on ne sera plus jamais la même.» Désormais, il faut se construire un avenir. En rêvant de la voie royale, celle qui passe par les grandes écoles, Khâgne et Hypokhâgne avant d’intégrer l’École Normale Supérieure. Mais il ne suffit pas de bénéficier du «contingent de banlieue» pour réussir…
Arrivée en France à six ans, Maryam Madjidi avait retracé le parcours de sa famille dans Marx et la poupée, un premier roman percutant couronné par la Prix Goncourt du premier roman. C’est avec le même ton, drôle et énergique, qu’elle poursuit sa chronique et attrape son lecteur. La violence, la lutte des classes, la difficulté de s’intégrer et de comprendre les codes d’une société qui cherche d’abord à marginaliser et à discréditer plutôt qu’à inclure pourraient donner lieu à un récit noir, à un drame qui joindrait la misère économique au mal-être adolescent. Mais la vitalité, l’humour et la belle énergie de Myriam Madjidi donne à son roman un souffle qui laisse entrevoir une porte de sortie. Du coup, on attend déjà avec impatience son troisième roman.

Pour que je m’aime encore
Maryam Madjidi
Éditions Le Nouvel Attila
Roman
210 p. , 18 €
EAN 97823711001107
Paru le 27/08/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris et en banlieue, notamment à Bondy, Drancy, La Courneuve et Bobigny. On y passe aussi des vacances aux étangs d’Attin, entre Le Touquet et Berck-sur-Mer et on y évoque l’Iran.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
L’adolescente qui prend la parole dans ces pages meuble de ses rêves les grands espaces de la banlieue parisienne. Son enfance et son adolescence sont une épopée tragi-comique: le combat avec son corps, ses parents, son école… et ses rêves d’ascension sociale pour atteindre l’autre côté du périph. Riche de désirs comme de failles, rendue forte par le piège douloureux de l’intégration et de l’initiation, elle offre une vision singulièrement drôle, aimante et charnelle d’une cité ordinaire.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Blog La Bibliothèque de Delphine-Olympe
Blog Aires libres


Maryam Madjidi présente son roman Pour que je m’aime encore © Production Cassandre

Extrait
« Sur ce lit de fougères et de feuilles mortes, j’avais laissé la petite fille. La « première fois », c’était donc s’allonger avec un garçon sur soi qui s’agite quelques minutes pendant que la ligne 5 passe, puis se rhabiller et partir, et sur le chemin du retour sentir très fort en soi qu’on ne sera plus jamais la même. » p. 107

À propos de l’auteur
MADJIDI_Maryam_DRMaryam Madjidi © Photo DR

Maryam Madjidi est née en 1980 à Téhéran, et a quitté l’Iran à l’âge de 6 ans pour vivre en France où elle enseigne la langue française. Elle a vécu quatre ans à Pékin et deux ans à Istanbul. Marx et la poupée, son premier roman, a obtenu le prix Goncourt du premier roman et le prix Ouest-France Étonnants Voyageurs en 2017. Pour que je m’aime encore est son deuxième roman. (Source: Éditions Le Nouvel Attila)

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Sauf que c’étaient des enfants

TULOUP_sauf_que_cetaient_des_enfants
  coup_de_coeur  RL2020  Logo_second_roman

 

 

En deux mots:
Huit jeunes collégiens sont accusés de viol en réunion et mis en garde à vue. Dans l’établissement scolaire, c’est le choc puis le temps des questions. Fatima a-t-elle dit la vérité? Alors que s’engage la procédure judiciaire, les masques tombent.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Fatima et les huit garçons

Pour son second roman Gabrielle Tuloup analyse un fait divers, l’inculpation de huit collégiens pour viol en réunion. Et fait de «Sauf que c’étaient des enfants» un drame finement ciselé.

Gabrielle Tuloup nous avait impressionnés dès son premier roman, La Nuit introuvable dans lequel un fils retrouvait sa mère atteinte de la maladie d’Alzheimer et qui, avant de sombrer, lui avait laissé une confession épistolaire émouvante qui allait modifier son jugement et sa vie. Pour son second roman, changement d’atmosphère complet, même si là aussi il est question de remise en cause, de jugement trop rapide et de vies qui basculent.
Nous sommes dans un collège de banlieue au moment où, pour les besoins d’une enquête judiciaire, la police demande au principal l’autorisation de consulter les photos des élèves. Devant la gravité de l’affaire – il s’agit d’un viol en réunion – l’homme obtempère. Fatima, la victime, reconnait l’un de ses agresseurs, puis un autre… Au total se sont ainsi huit élèves de l’établissement qui auraient participé à ce fait divers sordide. Et qu’il va falloir mettre en garde à vue, parce que, avec le soutien de sa mère, la jeune fille a porté plainte.
Le principal négocie une façon discrète d’appréhender les suspects: les surveillants iront chercher les élèves dans leur classe et ils seront alors remis aux policiers en civil qui les attendent.
Si les choses se passent sans heurts apparents, on imagine l’onde de choc ainsi créée.
Au plus proche des différents acteurs impliqués dans ce drame, le personnel de l’établissement, du principal aux surveillants, en passant par les enseignants et les élèves, Gabrielle Tuloup décrit cette atmosphère de plus en plus pesante, ces rumeurs qui enflent, cette suspicion qui se généralise.
Il y a ceux qui minimisent, ceux qui font de la victime la première coupable, ceux qui ne veulent pas se prononcer et ceux qui jugent immédiatement les huit élèves. Et puis, il y a ceux qui, après la sidération, sont touchés en plein cœur comme Emma, prof de français. Cette affaire va raviver des souvenirs, remettre à vif une plaie qui n’était pas vraiment cicatrisée. «Ça lui explose au visage. Ils ont fait ça. Ses mômes ont fait ça. Elle l’entend de nouveau, nettement, le rire collectif. Ils savaient donc, les copains. Et Nadir qui frimait, les yeux brillants, les épaules sorties. Nadir qui, d’habitude, s’arrête toujours au bon moment. Qu’on n’aille pas lui expliquer que ce sont des gosses, qu’ils ne se rendent pas compte. Leur foutue présomption d’innocence, ils peuvent se la garder.» Elle va avoir beaucoup de mal à retrouver les élèves au terme de leur garde à vue. Car bien entendu, le temps judiciaire n’a rien à voir avec celui des médias et des réseaux sociaux. Dans l’attente du procès la présomption d’innocence devrait pourtant prévaloir.
C’est aussi ce que les parents des adolescents incriminés espèrent. Vœu pieux! En quelques jours tout va voler en éclats. La défense s’organise, le clan se resserre : «Cher Juge, je connais bien ces huit garçons, je les connais depuis longtemps et je peux vous garantir que ces jeunes hommes sont innocent. Ils sont comme des frères pour moi et m’imaginer les voir faire une tel chose m’est aussi insupportable qu’incrédible. Je suis contre le fais que ces jeunes soit pénaliser or que certains ne l’on pas toucher. ni même parler. De plus cette jeune elle a déjà une réputation car il y a des rumeurs sur cette personne et ce jour-là je ne doute pas qu’elle était consentante. Je compte sur vous pour prononcer la sentence la plus juste en espérant avoir un jugement clément pour mes amis. Merci d’avance.»
Si ce roman s’inscrit dans la lignée des romans qui, après #metoo, traitent des violences faites aux femmes – on pense à Karine Tuil et Les choses humaines, à Mazarine Pingeot et Se taire ou encore au tout récent Le Consentement de Vanessa Springora – il est avant tout la chronique d’une dérive ordinaire, un témoignage qui n’oublie aucune des pièces du dossier. On y retrouve du reste les rapports de l’assistante sociale, les bulletins scolaires annotés ou encore un compte-rendu de la réunion de l’association SOS victimes.
On y voit le courage qu’il faut pour briser le silence, pour oser porter plainte. On y voit aussi le long chemin que parcourent les victimes jusqu’à dire les choses. Grâce à la belle construction du roman, on bascule alors de l’histoire de Fatima à celle d’Emma. Et l’on comprend que le combat est loin d’être terminé. Loin de tout manichéisme, Gabrielle Tuloup réussit ici un roman délicat et solidement documenté, un réquisitoire contre les à priori et jugements péremptoires, une réflexion sur la vie ordinaire dans un collège. Utile, forcément utile.

Sauf que c’étaient des enfants
Gabrielle Tuloup
Éditions Philippe Rey
Roman
176 p., 16 €
EAN 9782848767840
Paru le 2/01/2020

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Stains en banlieue parisienne.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Un matin, la police entre dans un collège de Stains. Huit élèves, huit garçons, sont suspectés de viol en réunion sur une fille de la cité voisine, Fatima. Leur interpellation fait exploser le quotidien de chacun des adultes qui entourent les enfants. En quoi sont-ils, eux aussi, responsables ? Il y a les parents, le principal, les surveillants, et une professeure de français, Emma, dont la réaction extrêmement vive surprend tout le monde. Tandis que l’événement ravive en elle des souvenirs douloureux, Emma s’interroge : face à ce qu’a subi Fatima, a-t-elle seulement le droit de se sentir victime ? Car il est des zones grises où la violence ne dit pas toujours son nom… Avec beaucoup de justesse, Gabrielle Tuloup aborde la question de l’abus sexuel dans notre société. Le lecteur, immergé dans l’intimité de personnages confrontés à la notion de consentement et aux lois du silence, suit leur émouvante quête de réparation.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Au revoir les enfants
Mardi 27 janvier 2015
Le réel ne prend pas de gants. Il ne frappe pas à la porte du bureau de Ludovic Lusnel. C’est la sonnerie du téléphone qui s’en charge. Le principal a l’habitude de travailler avec la police. Mais pas comme ça.
Son établissement présente bien. La façade de briques ordonnées, en vis-à-vis des cités, exhibe fièrement les principes républicains. Lusnel a enseigné dix ans dans le 93 avant de prendre de nouvelles responsabilités. Il était professeur d’histoire, il connaît la nécessité des devises, leur limite. Homme sensible, mais factuel, il a rangé son violoncelle et acheté des cravates de couleur. Voilà quatre ans qu’il est principal au collège André-Breton de Stains. Les manuels lui ont appris la Terreur et les révolutions, alors il fait en sorte que la vie soit organisée, maîtrisable. Il s’en ira sûrement à la fin de l’année, il a demandé sa mutation. Ce sera plus reposant.
Lusnel dit souvent que c’est son collège, son équipe, ses élèves. Ce n’est pas juste. Rien ne lui appartient, bien sûr, mais parfois tout lui incombe. Parfois le réel débarque, sans préavis, deux sonneries de téléphone :
« Allô ?
– Capitaine Marnin, brigade de protection de la famille. »
On l’informe de la visite d’une jeune fille d’un établissement voisin. Elle vient reconnaître des coupables, il doit préparer les trombinoscopes des classes. Il demande quels sont les faits. On lui répond « agression sexuelle ». Il ne réalise pas tout de suite. Il range la paperasse accumulée à côté de l’ordinateur, dit à la secrétaire de réunir les brochures contenant les photos des enfants par niveau, de la sixième à la troisième, et fixe son esprit le plus longtemps possible sur l’organisation du planning du début d’année, les prochains conseils de classe, le brevet blanc…
Fatima arrive accompagnée de deux policiers. Très calme. Elle a porté plainte quatre jours plus tôt. Une adolescente comme les autres, avec des baskets et un sweat comme les autres, pas l’air plus victime que les autres. Elle tourne les pages en passant un à un les visages alignés. « Lui oui », « lui non ». C’est froid, implacable. Lusnel pense que c’est terrible, cette utilisation des trombis. Un livret de bouilles d’enfants, tantôt souriants, tantôt boudeurs, le regard vif ou défiant, chemise à col boutonné ou survêtement, transformé en outil de reconnaissance de supposés criminels.
Elle en est à sept. Sept élèves. Là, il réalise. La jeune fille assise devant lui dit avoir été abusée par sept élèves de son établissement. Quand elle se saisit du dossier des cinquième, il considère la capitaine avec incrédulité. Elle ferme les paupières un peu plus longuement pour lui signifier de laisser faire. Ce n’est pas fini. Fatima reconnaît formellement huit garçons du collège André-Breton pour viol en réunion, dont un élève de cinquième.
« Merci Fatima, est-ce qu’il y a quelque chose que tu voudrais ajouter ? »
Non de la tête.
« Mon collègue va te raccompagner chez toi, je dois discuter avec M. Lusnel. »
La jeune fille se lève, impassible, comme lors du trajet aller. Marnin avait elle-même appelé pour convenir du rendez-vous la veille. Elle était passée prendre Fatima au pied de son immeuble à 13 h 30. La silhouette lui avait semblé toute petite sous la hauteur écrasante de la tour. Elle avait arrêté la Clio à son niveau et s’était penchée pour lui ouvrir la porte, à l’avant, à côté d’elle.
« Ça va ?
– Ça va. »
Marnin a l’habitude, elle a appris à cloisonner, pourtant elle n’avait pu s’empêcher de se mettre à la place de la jeune fille. Elle s’imaginait entrer dans le collège, prendre le risque de croiser ses bourreaux au détour d’un couloir, reconnaître un éclat de voix, un rire peut-être. Elle avait voulu la rassurer.
« On va directement dans le bureau du principal. Tu ne verras personne. »
Fatima n’avait pas paru inquiète. Elle mâchait bruyamment son chewing-gum et pianotait sur son nouveau téléphone, l’ancien ayant été confisqué pour les besoins de l’enquête. On ne peut jamais savoir ce qui se passe sous les mèches de cheveux lissés, derrière les cils courbés au mascara noir, passé et repassé plusieurs fois pour plus d’effet, comme dans les publicités. Et si elle pleurait ? s’était demandé la capitaine. Mais Fatima n’avait pas pleuré. Elle avait quitté la pièce sans se retourner.
Marnin doit maintenant expliquer à Lusnel la suite des événements. Elle lui laisse le temps de reprendre sa respiration et de réajuster le nœud de sa cravate.
« Les faits n’ont pas eu lieu au collège, mais dans la cité d’en face. »
Lusnel est soulagé. Évidemment. Comme s’il valait mieux que cela arrive dans les escaliers d’une tour plutôt que dans les toilettes de son école, nettoyées deux fois par jour.
« On a de la chance qu’elle ait porté plainte. C’est rare dans ce genre de cas. Les filles subissent des intimidations si violentes qu’elles se taisent.
– Mais, interrompt Lusnel, on est sûr de ce qu’elle avance ? »
Il s’en veut à l’instant même d’avoir posé la question. Marnin poursuit sans relever :
« C’est grâce à la mère. C’est elle qui a poussé Fatima à faire une déposition. Elle a repéré les griffures et les bleus quand sa fille est rentrée.
– Et les élèves qu’elle a identifiés, ils sont tous coupables ?
– On le saura bientôt. Comme les faits sont récents, on va pouvoir lancer les analyses d’ADN. Ça simplifie beaucoup les choses pour la suite. »
Elle marque un temps puis ajoute, comme pour elle-même : « Cette femme, la mère, elle est bien courageuse. Il va falloir les protéger toutes les deux maintenant. »
Le principal approuve. Il connaît les mécanismes d’intimidation des bandes entre elles, la capitaine ne lui apprend rien.
« Je vous donne toutes les informations parce que, si menaces il y a, elles proviendront vraisemblablement de chez vous. » Marnin a insisté sur les derniers mots. Le principal réprouve cette assimilation de sa personne à son établissement, mais il s’abstient de tout commentaire.
« Soyez vigilant et faites-nous remonter les informations, si vous entendez des bruits de couloir ou autres. Vous m’indiquerez aussi le bureau de votre CPE, il faut que je la rencontre. Nous aurons besoin d’elle. »
Elle lui parle de l’organisation concrète des opérations, de « coup de filet », d’interpellation simultanée, bref : d’organisation. C’est son rayon. Marnin lui offre l’asile de l’action, il s’y réfugie aussitôt.
On ne se rend pas compte tant que l’affaire reste à la télévision ou dans les journaux. C’est toujours ailleurs, plus loin, on n’y peut rien et c’est comme ça. Cette fois c’est différent, les coupables viennent de « chez lui », comme il se l’est aimablement vu rappeler. Les doigts de Fatima, sans trembler, se sont posés sur des visages qu’il croise tous les jours, dont il a la responsabilité. Ces portraits figés, sous lesquels ne manque plus qu’un numéro de matricule, ne disent rien des grimaces et tics de langage, des centimètres pris pendant l’été, des voix qui ont mué. Il a noté, un à un, les noms des élèves désignés, en même temps que le policier, dans le cahier qui lui sert de journal de bord. La liste dressée le long de la marge laisse un vide angoissant sur tout le reste de la page. L’impuissance le mortifie. La voix ferme de la capitaine le rappelle à l’ordre.
« Il est important pour nous d’arrêter tous les suspects en même temps. »
Le principal comprend tout de suite : les policiers ne vont pas agir dehors, ils viendront les prendre dans les classes. L’idée lui est insupportable.
Des images remontent de loin. Ludovic était en troisième quand le film Au revoir les enfants de Louis Malle est sorti. Il habitait le village d’Avon, là où les faits avaient eu lieu. Son professeur d’histoire leur avait raconté le courage de ce prêtre qui avait caché des adolescents juifs dans son collège durant la guerre. Elle avait demandé aux élèves de se mettre en quête de personnes ayant rencontré le résistant. Il interrogea les voisins, recueillit des témoignages. Au mois de décembre, enfin, la classe alla voir le film au cinéma. Ludovic avait beau connaître l’issue, il espérait quand même. Il est devenu professeur à son tour. On ne choisit pas d’être éducateur si on n’espère par réécrire la fin. Pourtant, dans la salle obscure, ses doigts s’étaient crispés au bout des accoudoirs : les officiers étaient entrés dans l’établissement. Ils avaient fait sortir les élèves, les avaient alignés dos au mur. Ils les avaient arrachés. À leurs amis, à la vie. Jamais il ne s’est remis de ces images. L’école devait être un abri, un asile.
La capitaine en face de lui insiste, ils doivent fixer le jour où la brigade pourrait intervenir. Ça n’a rien à voir, bien sûr, sauf que c’est son collège et que ce sont des enfants. Alors il la supplie « qu’on ne les prenne pas dans les classes, s’il vous plaît.
– Impossible. »
Il faut éviter la destruction de preuves. Tout peut se révéler utile, des messages ont pu être échangés… Les arcanes sordides du crime lui sont distillés par petites touches odieuses. L’air de rien. Pour eux c’est le quotidien. Mais la mention de possibles vidéos filmées avec les téléphones l’achève. Il pense à Pauline, sa fille. Alors il prend son calendrier et convient avec la capitaine que l’intervention aura lieu une semaine plus tard, le lundi 2 février. »

Extraits
« Ça lui explose au visage. Ils ont fait ça. Ses mômes ont fait ça. Elle l’entend de nouveau, nettement, le rire collectif. Ils savaient donc, les copains. Et Nadir qui frimait, les yeux brillants, les épaules sorties. Nadir qui, d’habitude, s’arrête toujours au bon moment. Qu’on n’aille pas lui expliquer que ce sont des gosses, qu’ils ne se rendent pas compte. Leur foutue présomption d’innocence, ils peuvent se la garder. »

(Courier adressé au juge, fautes d’orthographe comprises)
« Cher Juge, je connais bien ces huit garçons, je les connais depuis longtemps et je peux vous garantir que ces jeunes hommes sont innocent. Ils sont comme des frères pour moi et m’imaginer les voir faire une tel chose m’est aussi insupportable qu’incrédible. Je suis contre le fais que ces jeunes soit pénaliser or que certains ne l’on pas toucher. ni même parler. De plus cette jeune elle a déjà une réputation car il y a des rumeurs sur cette personne et ce jour-là je ne doute pas qu’elle était consentante. Je compte sur vous pour prononcer la sentence la plus juste en espérant avoir un jugement clément pour mes amis. Merci d’avance. »

À propos de l’auteur
Née en 1985, Gabrielle Tuloup a grandi entre Paris et Saint-Malo. Championne de France de slam en 2010, elle est professeure agrégée de lettres et enseigne en Seine-Saint-Denis. En 2018, elle est lauréate du Festival du premier roman de Chambéry pour La nuit introuvable. (Source : Éditions Philippe Rey)

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L’appel

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En deux mots:
C’est l’histoire d’un adolescent aux États-Unis dans les années soixante qui cherche sa voie. Athlète moyen, il va s’entêter et trouver une manière toute personnelle de franchir la barre du saut en hauteur, dos à l’obstacle. Se basant sur l’histoire de Dick Fosbury, Fanny Wallendorf nous démontre qu’il faut toujours croire en ses rêves.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Pour réussir, prendre de la hauteur

Richard est un athlète moyen dans une ville moyenne. Mais un jour, il a l’idée de franchir différemment sa barre de saut en hauteur. Pour son premier roman Fanny Wallendorf s’inspire de Dick Fosbury pour nous raconter l’irrésistible ascension du jeune homme.

Ceux qui me suivent régulièrement savent que lorsque l’on parle de sport, et plus particulièrement d’athlétisme, je ne peux m’empêcher d’évoquer mon expérience durant ces années à peine moins éloignées que celles dont il sera question dans ce splendide roman. Je me souviens que dans les trois disciplines principales de l’athlétisme, courir, sauter, lancer il y avait les excentriques. Les lanceurs de marteau, à la fois par leur morphologie et en raison de la cage dans laquelle ils évoluaient, les sauteurs à la perche qui partaient faire le funambule à des hauteurs risquées et les coureurs de steeple – dont je faisais partie – qui affrontaient barrières et rivière durant leur tour de piste. Rapidement les sauteurs en hauteur sont venus rejoindre ces «marginaux», non pas parce qu’ils étaient grands et sveltes, mais parce qu’ils sautaient d’une manière particulière, en Fosbury-flop.
Voilà qui nous ramène à Richard, le personnage imaginé par Fanny Wallendorf et qui s’inspire de l’athlète américain Dick Fosbury, à l’origine de cette révolution dans le monde très codifié de cette discipline olympique. Si la fin de l’histoire est connue, le titre olympique obtenu en 1968 à Mexico, tout le talent de la primo-romancière vient de la manière dont elle mêle les faits biographiques avec l’interprétation du parcours qui a conduit l’adolescent à la gloire.
Rassurons en effet ceux que la littérature sportive ne passionne pas. Nous sommes ici loin du traité technique et bien davantage dans un roman d’initiation. Aux tourments du jeune adolescent mal à l’aise avec un corps qui a poussé trop vite, viennent s’ajouter des études poussives. La première qui va croire en lui et l’encourager s’appelle Beckie. Avec elle, il va découvrir l’amour et trouver la motivation nécessaire pour dépasser les 1,60 m qui semblaient être sa limite naturelle. Car désormais il s’amuse avec le sautoir, essaie des choses, tente d’apprivoiser cette barre et découvre que s’il engage d’abord son dos, il peut monter plus haut.
Le jour où il présente ce saut peu orthodoxe, c’est le tollé général. Les entraîneurs entendent que l’on respecte le style traditionnel et les adversaires demandent que l’on disqualifie cet original. Même si rien dans les règlements ne stipule qu’il ne peut franchir la barre comme il le fait, le combat va être terrible pour faire accepter cette variante. Non seulement, on voudra le ramener dans le droit chemin, mais on lui suggèrera de changer de discipline, de se mettre aux haies ou au saut en longueur.
Fanny Wallendorf montre alors combien Richard est habité, comment il a la conviction que sa nouvelle technique peut le faire progresser. Après tout, il ne demande guère plus que d’essayer. Même les premiers succès et son arrivée dans l’équipe d’athlétisme de l’université ne parviendront pas à vaincre les réticences de son nouvel entraineur. D’autant que la presse s’empare aussi du sujet et décrit avec des métaphores peu glorieuses cette course d’élan bizarre suivie d’un saut encore incompréhensible.
Il faudra encore beaucoup de volonté et d’énergie pour faire taire les sceptiques, la famille, les autorités sportives, le grand public. Et entrer dans la légende du sport en imposant une technique qui a depuis fait l’unanimité dans le monde entier.

L’appel
Fanny Wallendorf
Éditions Finitude
Roman
352 p., 22 €
EAN: 9782363391070
Paru le 3 janvier 2019

Où?
Le roman se déroule aux États-Unis, principalement du côté de Portland. On y évoque aussi les lieux de compétition et sites d’entrainement tels que Eugene et Los Angeles ainsi que Mexico.

Quand?
L’action se situe dans les années soixante.

Ce qu’en dit l’éditeur
Richard est un gamin de Portland, maladroit et un peu fantasque. Comme tous les adolescents de l’Amérique triomphante du début des années 60, il se doit de pratiquer un sport. Richard est grand, très grand même pour son âge, alors pourquoi pas le saut en hauteur?
Face au sautoir, il s’élance. Au lieu de passer la barre en ciseaux, comme tout le monde, il la passe sur le dos. Stupéfaction générale.
Cette singularité lui vaut le surnom d’Hurluberlu. Il s’en fiche, tout ce qu’il demande, c’est qu’on le laisse suivre sa voie. Sans le vouloir, n’obéissant qu’à son instinct, il vient d’inventer un saut qui va révolutionner sa discipline.
Les entraîneurs timorés, les amitiés et les filles, la menace de la guerre du Vietnam, rien ne détournera Richard de cette certitude absolue: il fera de son saut un mouvement parfait, et l’accomplissement de sa vie.
«Il n’a rien prémédité, il a laissé faire, c’est comme si son mouvement avait pensé pour lui.»

68 premières fois
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)

Les autres critiques
Babelio
Lecteurs.com
Livres Hebdo (Nicolas Turcev)
L’Espadon
Blog Chien de Lisard 
Blog Nyctalopes
Blog froggy’s delight

INCIPIT (Les premières pages du livre)
Tout a commencé par une photo du visage de Dick Fosbury aux J.O. de Mexico en 68. Les mains sur la bouche, il est tout entier dans ce qu’il regarde, c’est-à-dire dans la vision du saut qu’il s’apprête à accomplir et qui le couronnera. Son expression humble et concentrée, l ’intensité de son regard, tout m’a touchée : j’y ai reconnu cet état de présence totale, d’absorption dans l’instant que requiert la création. Fosbury a créé un saut inédit et sublime ; comme Rimbaud, il a ouvert une brèche.
J’ai voulu écrire la naissance et le déploiement d’une vocation, cet appel intime qui donne forme à un parcours et à une œuvre, qu’elle soit artistique ou sportive – le sport, comme la création, nécessite d’atteindre des états singuliers, et promet aventures, batailles et enchantements.
L’Appel est un roman, il trace l’itinéraire d’un adolescent jusqu’à un point culminant de son existence. Surnommé « l ’Hurluberlu », parce que gaiement obsédé par le désir de suivre sa propre voie, Richard est un personnage fictif. Je n’ai gardé, de la vie de Fosbury, que les faits sportifs et quelques détails qui servent la vérité du livre et de mon personnage. Lui-même incarne, dans toute sa simplicité, quelque chose de plus grand que lui. F. W.

Oregon, 1957.
— Coordonne tes mouvements! Monte les genoux et balance les bras! Tu prépares ton appel à la cinquième foulée, pas avant! Et respire, sinon tu n’atteindras pas ta vitesse maximale! Bordel, ce gamin dépasse tout le monde d’une tête mais il est souple comme un verre de lampe…
Richard s’éloigne du sautoir en trottant. Le soleil qui émerge d’un nuage le frappe en pleine figure, et il tente de le regarder en face. Trois secondes plus tard il capitule, vaincu. Des halos luminescents se superposent au paysage qui brûle par endroits, et devant lui, l’entraîneur n’est plus qu’une ombre. En plissant les yeux, il distingue son air dépité. Pas une idée glorieuse, cette inscription au club de saut en hauteur pour ses dix ans, mais son père y tenait.
Effectuer un parcours d’obstacles était amusant, bondir à cloche-pied au coup de sifflet du professeur aussi, mais dès qu’ils attaquent la course d’élan qui précède le saut, Richard est dépassé. Décomposer chaque mouvement au lieu de courir librement, compter ses pas en inspirant à des moments précis, décoller les bras, lever la jambe en appuyant suffisamment sur le pied d’appel — lequel déjà ? — et exécuter ce ciseau à la noix pour passer la barre, tout lui semble invraisemblable et il s’emmêle les crayons. Il a peur de s’étaler sur le sautoir, ce qui fait rire ses camarades, et lui avec. C’est à la fois l’enfer et la cour de récréation. Même à l’échauffement, les autres pouffent de rire devant ses cabrioles dignes d’une course en sac à patates, et comme l’ambiance est bon enfant, Richard continue de faire à sa façon. La seule chose qui l’intéresse dans le sport, comme il le confie, haletant, à Dan Cunningham pendant les levées de genoux, c’est de se faire des amis. Aussi quand Dan l’invite à passer chez lui le week-end suivant, Richard enchaîne des sprints du feu de dieu en braillant, tandis que l’entraîneur voit rouge. C’est la meilleure nouvelle de la semaine avec son 9 sur 10 en sciences.
L’éblouissement passe un peu quand il reprend son souffle, et les contrastes se reforment. Au loin, de grosses nuées orange surplombent la ville. C’est alors qu’il l’aperçoit. À cheval entre l’horizon et le dernier pâté de maisons, une créature gigantesque est là qui les observe. Un oiseau de feu, immobile, un phœnix de la plus belle espèce.
Sur le trajet du retour, Richard se repasse le film de la séance d’entraînement. Il tente quelques foulées sur le trottoir, mais à chaque fois qu’il essaie de faire coïncider son mouvement avec les consignes du coach, il a l’impression de se démembrer et ça ne ressemble à r…
— Bon sang! Tu ne peux pas faire attention!? claironne une passante qu’il manque de renverser à l’angle de Second Street.
Il lui adresse son plus beau sourire, en dévoilant ses dents comme le lui a appris sa mère, mais la grimace est sans effet. La dame pousse son sac de sport avant de s’engouffrer chez Shield’s, le meilleur épicier de la ville.
Bientôt il arrive devant la maison des Jones où il retrouve Jack, le labrador qu’il vient voir chaque jour. Il passe la main entre les lattes de la clôture pour caresser le pelage soyeux, tandis que les yeux sombres le fixent et que la truffe s’imprègne d’une légère sueur. Richard palpe le front dur, descend sur le cou, et bientôt le chien frémit et s’impatiente. Il enlève très vite sa main pour qu’elle ne se retrouve pas écrasée contre la barrière, le cœur retourné d’avoir touché une bête aussi impressionnante que le gorille du zoo de Forest Park. Alerté par les aboiements, monsieur Jones sort sur le perron et Richard prend la poudre d’escampette.

Rentré chez lui, il se défoule. Il entame une de ses danses de Saint-Guy rituelles, gesticulant au rythme d’une musique imaginaire, se contorsionnant comme un ver pour éviter d’envoyer voler un vase ou de se cogner dans la table. Son père enfonce le nez dans son journal pendant que sa mère, vigie frémissante, guette le moment où il devra impérativement cesser de s’agiter, pour ne pas s’attirer les foudres paternelles. Il ouvre régulièrement les yeux au milieu de sa transe, et lorsqu’elle lui fait signe, il s’arrête et grimpe quatre à quatre l’escalier qui mène à sa chambre. Dès qu’il en franchit le seuil, il se regarde dans le miroir en pied. Il a les joues rouges, les yeux brillants, et le sourire jusqu’aux oreilles. Il exécute quelques montées de genoux en s’observant, mais le sol tremble sous ses pieds et il file prendre sa douche.

À propos de l’auteur
Fanny Wallendorf est romancière et traductrice. On lui doit la traduction de textes de Raymond Carver, des lettres de Neal Cassady (2 volumes, Finitude, 2014-2015) et de Mister Alabama de Phillip Quinn Morris (Finitude, 2016).
L’appel est son premier roman. (Source : Éditions Finitude)

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