Cela aussi sera réinventé

CARPENTIER_c ela_aussi_sera_reinvente  RL2020

En deux mots:
La guerre fait rage entre l’armée de l’OTAN et les «nomades décontextualisés», sans oublier quelques groupes sauvages essayant eux aussi de survivre sur une planète quasi invivable. Mieux organisés et mieux équipés, les nomades vont prendre le pouvoir, mais leur avenir n’en demeure pas moins très incertain.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Quand la planète sera devenue invivable

Christophe Carpentier a imaginé une dystopie qui imagine que la vie sur terre, après un dérèglement climatique qui n’a cessé de s’amplifier, va devenir de plus en plus difficile. Comment dès lors s’inventer un avenir?

C’est au moment où le maréchal de l’OTAN Von Greimstedt rend les armes à Dacia, la représentante des Nomades Décontextualisés (ND) que s’ouvre cette dystopie. La planète est alors dans un état terrifiant. Imaginez que pour survivre, il est essentiel de se déplacer, car la terre est brûlée et n’est plus cultivable, les vents – en particulier Le Vent Obscurcissant numéro 7 qui est le plus dense et le plus meurtrier – sont chargés de particules toxiques, l’eau doit être filtrée et des groupes sans foi ni loi peuvent vous agresser à tout moment. La mobilité aura donc finalement permis aux ND de survivre, d’agréger de plus en plus de personnes et de prendre le pouvoir. Car ils ont mis au point les outils permettant de faire face à ce climat totalement déréglé, aux cyclones surnuméraires et aux champs magnétiques chamboulés. Après avoir constaté «l’étendue des dégâts, tant au niveau géostratégique que dans le cœur de l’Homme», il va maintenant falloir répondre à la seule question qui se pose désormais: peut-on construire un avenir dans un tel monde?
Dans la seconde partie du livre Claire Kraft va tenter de relever ce défi, refaire l’histoire et imaginer à quoi pourrait ressembler ce monde à construire, tenter de théoriser la vie passée, présente et future sur cette terre. Son mari va d’abord la soutenir dans ses réflexions et son projet, avant de la lâcher et de se désolidariser pour rejoindre la vision que défend son fils Harold.
Christophe Carpentier a choisi d’opposer deux visions que l’on peut appeler pour simplifier, la vision masculine et la vision féminine, car France Stein, l’épouse d’Harold, va se rapprocher de sa belle-mère. Claire et France vont choisir de bâtir «sur les contours d’une vérité ancienne et fragile» et vont s’évertuer de l’améliorer. En modernisant les outils et les moyens, à commencer par le système de production d’énergie nomade, la batterie VN 1, mise au point par Tobias Jetzitzak. Ce dernier va choisir d’accompagner France dans un périple risqué. Il va du reste s’achever tragiquement.
C’est alors au tour d’Harold, qui s’était jusque-là opposé à sa mère, de prendre le relais, et de tenter de ne pas répéter les erreurs commises. Et de ne pas donner raison à sa mère qui le voyait «multiplier les coups d’éclat et instaurer une impression de chaos institutionnel qui sera un leurre, car au final, tout ceci débouchera sur une accentuation de la soumission des citoyens à l’égard de l’État».
Le pari peut-il être gagné? C’est tout l’enjeu de cette dystopie qui creuse une thématique déjà abordée par Louise Browaeys avec La dislocation et Pierre Ducrozet avec Le grand vertige. Des romans qui sont autant de pistes de réflexion sur les enjeux écologiques et environnementaux et dont je prends le pari qu’ils constitueront désormais une veine qui va continuer à être exploitée par les romanciers.

Cela aussi sera réinventé
Christophe Carpentier
Éditions Au Diable Vauvert
Roman
272 p., 18 €
EAN 9791030703627
Paru le 10/09/2020

Où?
Le roman se déroule sur l’ensemble de la planète.

Quand?
L’action se situe dans un futur plus ou moins proche.

Ce qu’en dit l’éditeur
IMAGINER L’AVENIR N’EST PLUS UN PASSE-TEMPS ANODIN. C’EST DEVENU UN JEU RISQUÉ.
«L’Accablement Climatique est devenu un agent mortifère au service de la Décontextualisation Nomade. Il n’y a pas une parcelle de terrain planétaire qui ne porte pas, soit les stigmates géologiques des cataclysmes en cours d’amplification, soit les stigmates psychologiques des populations sinistrées peinant à cohabiter avec le souvenir de leur vie passée.»
Deux siècles après, nés pour réconcilier le biologique et l’éthique, les Nomades Décontextualisés ont transformé le monde en un lieu où les singularités et les affects n’existent plus. Claire Kraft va le découvrir à ses dépens.
Quelque part entre Gibson et Koltès, une magnifique dystopie philosophique et politique ancrée dans l’actualité.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
Le littéraire.com (Darren Bryte)
Blog Just a Word (Nicolas Winter)
Blog Quoi de neuf sur ma pile?

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« L’effondrement du maréchal de l’OTAN Kleist Von Greimstedt est palpable à la façon qu’a son regard de superposer sur chaque objet et chaque être une pulsation de rejet de la réalité. Vouloir que tout soit autrement et ne pas voir son vœu exaucé vide de sa substance première son métier de commander, à qui, à quoi ? Parallèlement au contexte géopolitique mondial en plein bouleversement, c’est sa propre individualité d’officier qui est en train de se déliter. Même le respect hiérarchique sonne pour lui comme un folklore ironique. Lorsqu’il parle à ses hommes – de plus en plus rarement –, il redoute d’entendre le claquement des bottes au garde-à-vous, tout comme enfant il redoutait d’entendre la main de son père gifler sa joue.
Le campement de la 4e division d’infanterie situé en périphérie de Tbilissi-la-calcinée tient en équilibre sur les bases vermoulues de la dignité militaire, alors il se peut que la caravane de nomades décontextualisés en approche soit une bénédiction à ne pas gaspiller. Dacia connaît les ordres que ce maréchal accablé a reçus de longue date : ne pas tenter d’enrôler les nomades décontextualisés, laisser passer leur frêle caravane, ne surtout pas entamer un dialogue prétendument constructif avec eux, ne pas les laisser établir leur camp de base à côté du vôtre. Et pourtant, c’est lui qui a demandé à recevoir Dacia dans son bureau, tant il mourait d’envie de la rencontrer au moins une fois.
Lorsqu’elle entre, il ne la salue pas, il reste figé devant la fenêtre à regarder s’abattre des rafales de vent gorgé de sable asiatique.
Dacia. — Depuis combien d’années n’avons-nous pas vu le soleil ? Six, je crois. Lorsque je ferme les yeux, je parviens à le faire apparaître sous forme d’un artefact mélancolique, mais je sais que je ne dois pas me contenter de si peu. Même les oiseaux carnassiers de Stymphale ne tiendraient pas dix secondes dans pareille tempête.
Elle pose son masque filtrant sur le bureau, et sans souci de coquetterie, elle s’époussette les cheveux.
Le maréchal. — Il n’y a que quand elle est invisible et muette que j’arrive à supporter mon armée ou ce qu’il en reste. Le V.O. numéro 7 brouille toutes les transmissions, ça fait une éternité qu’on ne reçoit plus d’ordre de mission. Pour occuper mes hommes, j’en envoie certains en éclaireurs, reliés les uns aux autres par une corde. Certaines cordées reviennent, d’autres pas. Je ne cherche même pas à savoir si elles se sont égarées ou si elles ont déserté, je continue d’en envoyer, comme si mon rôle finalement était de leur laisser le choix de revenir ou pas.
Dacia. — Si tu veux te faire pardonner d’avoir cru trop longtemps à l’ancien système, alors libère-les de leur serment, et fais en sorte qu’ils ne soient pas considérés comme des déserteurs par tes supérieurs.
Ne pouvant supporter l’idée qu’elle se rapproche de lui, il fait trois pas en diagonale vers le coin opposé de la pièce.
Dacia. — Je ne mords pas.
Le maréchal. — On dit que ton verbe est viral et plus contagieux que le typhus.
Dacia. — Et pourtant tu as demandé à me rencontrer.
Le maréchal. — Nomades décontextualisés, c’est plutôt long comme appellation. J’ai essayé de tourner ça en ridicule autrefois, mais sans jamais y parvenir. Sans doute parce que vous avez fait vos preuves niveau ténacité et intégrité.
Dacia. — Pourquoi as-tu demandé à me rencontrer quand tu as appris que notre caravane campait à proximité ? Pour que je t’aide à sauter le pas comme je l’ai fait avec le général Joussovski ?
Le maréchal. — Ainsi ce que dit la rumeur est vrai, le cruel Tatar a déposé les armes et a intégré vos rangs ?
Dacia. — Il s’est rendu avec les miettes de son armée qui pèsent juste un peu plus lourd que tes miettes à toi. Je dis qu’il s’est rendu, mais une armée ne se rend pas à qui ne la combat pas. Nous sommes juste de passage, nous vous frôlons, lentement, très lentement, à en être provocants, je l’avoue, et nous attendons de voir ce que cette proximité déclenchera en chacun de vous, pauvres soldats perdus dans une guerre sans dignité, comme la majorité des guerres d’ailleurs. (Elle fait mine de nettoyer la vitre avec le plat de sa main, comme si ça pouvait changer quoi que ce soit à la purée de pois qui sévit dehors). Notre caravane suit les couloirs idéologiques qui frémissent encore de-ci de-là, et absorbe les âmes égarées promptes à se réinventer. Quant à Joussovski, il est mort il y a quelques jours quand on a été attaqués par des chiens errants affamés. Certains disent avoir vu un grizzli cohabitant avec la meute l’attraper comme une poupée de chiffon et l’emmener dans son antre. En tous les cas on n’a pas retrouvé sa dépouille.
Le silence qui suit vaut pour un hommage posthume.
Le maréchal. — Ce serait une belle mort, tué par un grizzli affamé, aussi perdu que nous tous dans ce merdier sans nom.
Dacia. — Il y a neuf ans, alors que j’approchais de Karlsruhe où je savais qu’un camp de base de nomades me permettrait de me procurer le dernier modèle de cyclo-dynamo VN 17, je marchais au cœur de la Schwarzwald quand un nuage de sauterelles mexicaines a soudain noirci le ciel. Ces saloperies ont mis cinq jours à nettoyer ma zone, dévorant non seulement les feuilles mais les branches les plus tendres de toutes les espèces d’arbres existantes, cinq jours d’un bourdonnement glouton atroce, cinq jours durant lesquels j’ai dû creuser un trou et m’enfouir sous terre pour ne plus entendre leurs mandibules déchiqueter la forêt. Le sable rend fou, mais il le fait en silence et sans véritable voracité. Pour rien au monde je ne souhaiterais recroiser cette colonie qui, dit-on, circule en mode hold-up organisés tout autour de la Terre ; et parfois, oui, je remercie le Vent Obscurcissant numéro 7 d’être assez opaque et inhospitalier pour la repousser loin de moi.
Le maréchal. — Mais au moins des sauterelles bien grassouillettes, ça se mange, le sable non. Car pour dire vrai, ce qui rend ta caravane aussi attrayante, ce sont vos serres portatives qui vous permettent d’éviter les carences métaboliques qui ravagent toutes les armées du monde.
Dacia. — La nourriture est un bon aimant en effet. Chacune de nos tentes recèle à l’abri des rafales de sable des petits potagers sous serre comme il y en avait jadis dans nos campagnes florissantes.
Le maréchal. — On dit aussi que sans cette nourriture, vos convictions primaires ne suffiraient pas à appâter les pauvres hères qui cherchent leur salut dans les ruines.
Dacia secoue la tête d’un air désolé : « Finalement tu es bien moins digne que ton rival tatar. Je te signale que nous ne sommes responsables d’aucune des ruines qui dessinent la figure accablée du monde. Quant à nos convictions, tu les qualifies de primaires, mais as-tu seulement idée du courage qu’il faut pour frapper à la porte d’une maison et demander à ses occupants, non seulement de partager le peu qu’ils ont réussi à sauver du chaos, mais de tout abandonner sous prétexte que tout appartient à tout le monde selon un protocole d’utilisation temporaire et universelle de la réalité ? As-tu jamais tenté pareille expérience ? Depuis combien d’années n’as-tu pas injecté de la nouveauté dans ta grille de valeurs réactionnaires ? »
Le militaire de carrière souhaitait cette discussion, sans quoi il aurait refusé de recevoir Dacia, mais pourtant il l’alimente du bout des lèvres, en se crispant de tout son être.
Le maréchal. — J’avoue ne plus avoir du monde une représentation très claire. Les satellites de l’OTAN ne parviennent plus à percer l’épaisse couche de sable stagnant, et nous mourons littéralement de faim. Le ravitaillement maritime fait défaut depuis plusieurs semaines déjà. Le mois dernier, après avoir attendu en vain un énième hypothétique largage aérien de rations et de jerricans d’eau, j’ai donné l’ordre de reculer autant que possible dans le sens opposé à ce V. O. dans l’idée de regagner notre camp de base de Vintimille, mais devant la puissance des rafales on a dû renoncer et s’enterrer dans des tranchées.
Dacia. — D’après mes coursiers, l’Italie est à feu et à sang, en proie à une pression tellurique qui plie littéralement le talon de la botte en quatre. Plus au nord, la centrale nucléaire française de Marcoule a explosé sous l’impact d’une faille sismique transalpine. Remercie le ciel de n’être pas arrivé là-bas, c’eût été pour mieux y mourir.
Le maréchal. — Tout cela ressemble à une malédiction antique.
Dacia. — Mon pauvre, il s’agit seulement de la conséquence prévisible mais non anticipée de notre violence à l’égard de la planète. L’équation tient à ces deux invariables-là: Excès = Sanctions.
Sachant qu’il ne s’en offusquera pas, elle se comporte comme si elle occupait dans la hiérarchie militaire un rang égal au sien. Ainsi s’assied-elle sur son fauteuil, ainsi fouille-t-elle dans les tiroirs, comme si les jeux étaient faits, comme si en somme la mascarade du rapport de force entre nations et armées était de l’histoire ancienne : «Ce qu’il faut à des soldats en manque de repères idéologiques comme les tiens, c’est un confort aussi élevé qu’à la maison, niveau distractions, or tu es dans l’incapacité de procurer une telle chose à tes hommes. Moi, je peux vous offrir des idées nouvelles, de l’eau et des légumes. Pour ça, il te suffit de leur donner l’ordre de déposer les armes et d’intégrer ma caravane. »
Elle sort d’un des tiroirs du bureau un recueil de poèmes de Goethe. Ne lisant pas l’allemand, elle le repose mais fixe le portrait du maître: «Que te conseillerait de faire cet illustre poète, sachant que l’art n’a jamais empêché l’humanité de sombrer dans la folie?»
Le maréchal. — Il y a longtemps que la poésie ne sert plus qu’à colmater mes fissures intérieures, elle n’est plus l’inspiratrice qu’elle fut jadis. (Il bâille, mais de nervosité.) Dire que c’est votre pacifisme qui va finir par triompher de toutes les armées de la terre. Chapeau bas madame.
Dacia. — Le pacifisme n’a pas besoin de technologies pour gagner ses batailles. Mais, puisqu’il s’agit d’être honnête avec toi, sache que notre pacifisme sans l’aide du climat n’aurait pas pu triompher de vous. Alors bien sûr, on peut élever le débat ou pas concernant l’origine providentielle de ces Vents Obscurcissants, de ces cyclones surnuméraires et de ces champs magnétiques chamboulés qui, unis les uns aux autres, foutent un sacré bordel au cœur de votre génie militaire, mais le mieux à faire est de constater l’étendue des dégâts, tant au niveau géostratégique que dans le cœur de l’Homme.
Le maréchal consent à se rapprocher d’elle, preuve que son choix est fait : « Tu as à peu près mon âge, la cinquantaine ? (Elle acquiesce, dubitative.) On dit que tu n’as jamais connu tes parents, et que tu n’es jamais restée plus d’une semaine au même endroit, on dit aussi que tu n’as jamais connu l’amour, que tu es vierge comme Marie la mère du Christ, que tu vis telle une nonne, on dit que tu refuses d’être considérée comme un leader, on dit que tu es la mère de toutes les filles et la fille de toutes les mères, on dit que tu es le fils de tous les pères et le père de tous les fils, on dit qu’aucune barrière ne te résiste, on dit que toutes les frontières s’ouvrent devant ton verbe, on dit que les matons de sept prisons ont ouvert la porte de ta cellule pour te remettre en liberté, on dit que depuis tes trois ans et demi tu te confesses chaque jour par écrit durant une heure entière. Est-ce que tout ceci est vrai ? »
Dacia. — Tout ceci n’est vrai que parce que c’est transposable, à la lettre de tes mots près et au gramme de mes os près, à mes dizaines de milliers de frères et sœurs nomades disséminés sur ce qu’il reste du globe, mais également à toi et à tes hommes, sans exception. »

Extraits
« Dacia est ainsi la rescapée de trois caravanes dans lesquelles elle s’est embarquée depuis que les villes ont cessé d’être sûres et qu’indépendamment de sa nature théorique la marche est devenue le moyen de survie le plus pertinent. La première caravane l’a emmenée de Chartres à Coblence où une coulée de boue provoquée par une crue phénoménale du Rhin emporta la quasi-totalité de ses compagnons de route; la seconde caravane l’a emmenée de Hambourg à Helsinki où elle fut exterminée par l’assaut d’une communauté de familles cannibalisées dans la plus pure tradition du chaosmos joycien; la troisième caravane l’a emmenée de Riga à la périphérie de Varsovie où ce sont cette fois des réfugiés climatiques japonais qui les ont attaqués et leur ont dérobé leurs équipements de survie.
Elle qui, en refermant il y a trente-cinq ans la grille du camp de base de Janville, rêvait d’atteindre la Muraille de Chine, sait que jamais elle ne parviendra vivante aussi loin, tant il est impossible de tenir un cap personnel lorsque votre tâche de nomade prédicateur est d’accueillir toute personne dont vous entendez au lointain des signes de détresse.
À quoi servirait-il de foncer tout droit sans se soucier des autres dans le but d‘atteindre un point géographique idéalisé? » p. 27-28

Votre mode de vie est obsolète parce qu’il ne tient pas assez compte de votre développement intérieur. Considérez-moi comme un modèle corrigé de celui que vous avez trop longtemps incarné. Il n’y a rien en moi dont mon fils, mon mari ou mes amis pourraient se sentir honteux. Je suis un modèle humain entièrement recyclable dans les rêves des futures générations. Aucune de mes pensées, aucun de mes actes ne polluera la conscience du monde et encore moins son inconscient. je n’ai rien de choquant ni de regrettable, et ne produirai rien de tel aussi longue sera ma vie. Je suis posée sur terre comme sur les contours d’une vérité ancienne et fragile que je m’évertue à faire mienne, sans autre intention que de l’améliorer. » p. 66-67

« (Silence méditatif.) Ta mère dit qu’il est déjà trop tard. Que nos mobilisations pour la justice sociale, contre la xénophobie ou pour la neutralité carbone appartiennent à un passé révolu. Que l’espoir est devenu le principal moteur de l’aggravation des choses. Qu’en proie à l’Accablement Climatique, nous courberons bientôt tous l’échine, et que le sourire à nos lèvres sera totalement inédit.
Harold. – Maman baigne dans un océan de symbolisme qui ne sert que ses intérêts. Toi et moi, nous avons opté pour le vocabulaire de l’implication solidaire, or ce sont là deux langues étrangères l’une à l’autre.
Raphaël. – Ta mère dit que les activistes dans notre genre vont multiplier les coups d’éclat et instaurer une impression de chaos institutionnel qui sera un leurre, car au final, tout ceci débouchera sur une accentuation de la soumission des citoyens à l’égard de l’État.
Harold. – Ta femme dit n’importe quoi, papa.
Raphaël. – Selon elle, la recrudescence de l’activisme militant sera motivée par l’intuition inconsciente que tout est irrémédiablement perdu. Elle dit aussi que cette action dans la désespérance est le propre de l’Accablement Climatique. Elle dit enfin que nous sommes tous des hamsters dans une roue. » p. 92-93

À propos de l’auteur
CARPENTIER-christophe_©RobertoFrankenbergChristophe Carpentier © Photo Roberto Frankenberg

Christophe Carpentier est né en 1968. Il a publié plusieurs romans, dont l’ambitieux Mur de Planck aux éditions P.O.L. Cela aussi sera réinventé est son premier roman au Diable vauvert. (Source: Éditions au Diable vauvert)

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Antoine Bloyé

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Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots:
Antoine Bloyé vient de mourir. C’est l’occasion d’un bilan, d’un retour sur son ascension sociale jusqu’à la haute bourgeoise. Mais quand on est parti de rien, ce parcours n’est-il pas aussi celui d’un reniement, d’une trahison?

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Grandeur et décadence d’Antoine Bloyé

Avec Antoine Bloyé, Paul Nizan a écrit le roman de la trahison. Mais aussi un traité sur la lutte des classes, un essai sur la relation père-fils et un cri de révolte qui n’a rien perdu de son actualité.

La mort, omniprésente de ce livre et dans l’œuvre de Paul Nizan, se devait d’accueillir le lecteur dès les premières pages du livre. C’est donc sous la forme d’un faire-part de décès que nous faisons connaissance de l’homme qui sera au cœur de ce roman: « Dans les journaux de la ville, dans Le Populaire, dans Le Phare, on lisait: ont la douleur de vous faire part de la perte cruelle qu’ils viennent d’éprouver dans la personne de leur fils, mari, père, décédé dans sa soixante-troisième année.
Monsieur Antoine Bloyé, Ancien Ingénieur aux Chemins de fer d’Orléans,
Officier de l’Instruction Publique. Les obsèques auront lieu le jeudi 15 courant, à l’église Saint-Similien, sa paroisse. On se réunira à la maison mortuaire, 19, rue George-Sand, à 15 heures. »
Pour accompagner le défunt à sa dernière demeure, on trouve au premier rang son épouse Anne et son fils Pierre, témoins et héritiers d’une histoire qui aurait pu être belle, si le tragique ne l’avait rattrapée en chemin. Car Antoine a grimpé les échelons les uns après les autres, fils de prolo, il a travaillé et réussi un beau parcours scolaire, même si dès la première année de collège, il a compris qu’il ne faisait pas partie du même monde que les enfants de notable qu’il côtoyait alors, comme le fils du commandant Dalignac. À partir de ce moment, il est confronté à un terrible dilemme. Plus il va grimper et plus il va sentir qu’il passe d’une autre – mauvais – côté. Qu’il trahit les «siens». Un malaise qui ne va cesser de grandir et qui va entraîner Antoine vers une douloureuse remise en cause lors de déambulations solitaires.
Ce que décrit très bien le roman trouvera plus tard une traduction politique tranchante faite par Nizan lui-même: «la culture bourgeoise est une barrière. Un luxe. Une corruption de l’homme. Une production de l’oisiveté. Une contrefaçon de l’homme. Une machine de guerre.»
Dans son éclairante préface, Anne Mathieu, co-fondatrice du Groupe Interdisciplinaire d’Études Nizaniennes, appuie où cela fait mal: «en nous faisant partager ses espoirs, ses doutes, ses regrets, en décrivant les moindres méandres de ses pensées, Nizan donne au problème de l’héritage culturel prolétarien et de l’oppression culturelle bourgeoise une prégnance rude, froide, quasi physique, dans laquelle le lecteur est entraîné avec malaise.» Avant d’ajouter que ce roman terriblement noir «appelle à la révolte. Contre la mort, contre la bourgeoisie, contre cette société où l’on ne promet que le conformisme des machines, contre ce monde du scandale où l’homme se perd.»
Si la minutie des descriptions peu ennuyer un lecteur d’aujourd’hui, la force du message n’a elle rien perdu de son actualité, plus de 150 ans après. Le combat pour faire de la devise de notre République une réalité trouve – surtout en période de crise – un écho immédiat. Si les rêves des communistes se sont effondrés avec la chute des régime si prétendaient les incarner, l’envie de davantage de liberté, d’égalité et de fraternité persiste.

Antoine Bloyé
Paul Nizan
Éditions Grasset coll. Cahiers rouges
Roman
308 p., 9,95 €
EAN 9782246366539
Paru le 19/01/2005

Ce qu’en dit l’éditeur
Élève consciencieux et intelligent, Antoine Bloyé ira loin. Aussi loin que peut aller, à force de soumission et d’acharnement, le fils d’un ouvrier et d’une femme de ménage. Ce n’est que parvenu au faîte de sa dérisoire ascension sociale qu’Antoine Bloyé constatera à quelles chimères il a sacrifié sa vie… Dans un style dont la sobriété fait toute la puissance, Antoine Bloyé constitue un portrait féroce des mœurs et des conventions de la petite bourgeoisie de la IIIe République.

68 premières fois
Sélection anniversaire: le choix de Stéphanie Dupays

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Stéphanie Dupays est née le 15 avril 1978 en Gironde. Normalienne, Inspectrice à l’Inspection générale des affaires sociales, elle est maître de conférences à Sciences Po où elle dirige le séminaire qu’elle a créé « Comprendre et analyser les statistiques publiques ». En 2015 elle publie «Le goût de la cuisine», une anthologie de textes littéraires sur la cuisine. Collaboratrice occasionnelle au supplément littéraire du Monde, elle passe au roman en 2016 avec Brillante. Comme elle l’imagine suit en 2019.

«Il faut lire « Antoine Bloyé », le premier roman de Nizan car il possède à la fois la rage et la fougue de la jeunesse et une maîtrise de l’art romanesque à faire pâlir les primo-romanciers d’aujourd’hui. A travers le portrait d’un homme, Antoine Bloyé, le cheminot qui, à force de travail et de persévérance, s’est hissé dans la bourgeoisie et s’est perdu en cours de route, on peut entendre un cri de révolte contre l’aliénation d’un capitalisme rampant, le confort bourgeois qui ne répond pas aux aspirations de l’individu. Autant de motifs qui résonnent encore aujourd’hui. Et puis Nizan a cet art unique de croquer en quelques images saisissantes un trait de caractère, de condenser en une formule incisive quelques belles sentences sur la vie qui en font un moraliste énergique. Énergie du désespoir bien sûr.»

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Page Wikipédia du roman 
France Culture(Personnages en personne, Charles Dantzig)
Blog Des livres rances (Warren Bismuth)
Blog Lire & Vous
Blog Ptitgateau
Blog Kitty la mouette 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« C’était une rue où presque personne ne passait, une rue de maisons seules dans une ville de l’Ouest. Des herbes poussaient sur la terre battue des trottoirs et sur la chaussée, des graminées, du plantain. Devant le numéro 11 et le numéro 20 s’étalaient les taches d’huile déposées par les deux automobiles de la rue.
Au numéro 9, le marteau qui figurait une main tenant une boule, comme la droite d’un empereur, portait un nœud de crêpe; au pied des trois degrés de granit de l’entrée se trouvait une boîte noire à filets blancs, ornée d’une croix et de larmes blanches, c’était une maison où il y avait un mort.
La porte était entrouverte : les visiteurs pouvaient entrer sans frapper, car le tintement des sonnettes et l’écho des heurtoirs au fond des chambres troublent le sommeil des morts. Parfois, toutes les heures peut-être, un passant levait la tête vers le numéro d’émail bleu et blanc, et entrait. Il poussait la porte noire qui avait le marteau cravaté de noir et qui portait aussi un judas de cuivre, une ellipse de cuivre et la bouche de cuivre de la boîte à lettres: sur l’ellipse de cuivre était gravé un nom : ANTOINE BLOYÉ. Le visiteur faisait deux ou trois pas sur un carrelage rouge et blanc dont un carreau descellé sonnait sous le pied comme un avertissement : une vieille femme chaussée de feutre arrivait dans la pénombre et prenait le chapeau ou le parapluie du nouveau venu. Il demandait :
«Puis-je Le voir?»
La femme répondait :
« Oui, il faut monter… nous l’ avons transporté là-haut… il est tombé dans son bureau… on ne pouvait pas le laisser là. »
Il montait l’escalier de chêne luisant : sur le palier du premier étage, d’une porte verte entrebâillée sortait une lueur jaune insolite comme la lumière d’un jour d’éclipse. Il avançait, souffrant d’entendre le craquement insolent de ses semelles. Au fond de la chambre s’étendait le lit démesuré du mort; les feux mobiles et flexibles des bougies dressées dans leurs chandeliers de cristal, qui n’avaient pas servi depuis des années, qui ne servaient qu’aux morts, illuminaient les draps. Un homme et une femme dont on distinguait mal les traits se levaient des fauteuils où ils étaient enfoncés et venaient de près reconnaître celui qui arrivait du dehors, avec le froid de février sur ses joues. Les hommes serraient leurs mains, les femmes embrassaient le visage humide de la femme, tous disaient :
« J’ai appris le grand malheur qui vous frappe… »
Ou bien :
«Qui aurait pu s’attendre, à Le voir si allant, si en train? Quelle chose terrible !… Nous sommes bien peu de chose.»
Ou bien :
«Vous savez, n’est-ce pas, la part que je prends à votre douleur.»
L’homme, qui était Pierre Bloyé, le fils du mort, reculait vers la fenêtre, sans rien dire après avoir serré les mains qu’on lui tendait. La femme, qui était Anne Bloyé, la femme du mort, reprenait le cours de ses sanglots, taris et suspendus par la lassitude, que chaque parole d’amitié, chaque condoléance relançaient, alimentaient de nouveau, comme si elles lui avaient rappelé que son mari était vraiment mort, qu’elle l’avait déjà oublié. Tous les arrivants allaient prendre une branche de buis des derniers Rameaux qui trempait dans une assiette creuse à filets d’or et lançaient deux ou trois gouttes d’eau bénite sur le lit. Les femmes s’approchaient du corps, l’aspergeaient, se signaient avec cette sûreté des êtres qui accomplissent leurs mouvements dans la certitude et l’inconscience instinctives d’un insecte; les hommes bénissaient, s’inclinaient maladroitement. Les visiteurs demandaient alors :
« Quel jour sont les obsèques ?
– Après-demain, demain, cet après-midi, à quatre heures », répondait Pierre Bloyé, à mesure que le temps passait.
Les gens partaient enfin et dans la rue, sur l’étendue de quelques mètres, retenaient l’élan et la sonorité de leurs pas, jusqu’à ce qu’ils fussent sortis du cercle magique où dominaient la présence et la puissance de la mort, jusqu’à ce qu’ils se sentissent le droit de se réjouir d’être en vie : et ils respiraient soudain sans avarice et laissaient craquer librement leurs souliers.
Dans les journaux de la ville, dans Le Populaire, dans Le Phare, on lisait : ont la douleur de vous faire part de la perte cruelle qu’ils viennent d’éprouver dans la personne de leur fils, mari, père, décédé dans sa soixante-troisième année.
Monsieur Antoine BLOYE,
Ancien Ingénieur aux Chemins de fer d’Orléans,
Officier de l’Instruction Publique
Les obsèques auront lieu le jeudi 15 courant, à l’église Saint-Similien, sa paroisse. On se réunira à la maison mortuaire, 19, rue George-Sand, à 15 heures.
Le présent avis tient lieu de faire-part.
Dans sa chambre, Antoine Bloyé était étendu, sur une cime de soixante-cinq années. Son visage était à demi éclairé par les bougies de la table de nuit : comme, à l’autre bout de la pièce, une lampe à pétrole brûlait, son profil projetait trois ombres sur le mur.
Pierre Bloyé regardait ce visage qui n’était pas creusé comme celui des morts épuisés par des jours de bataille : son père était mort d’une embolie, sans combattre, il était de ces morts dont on dit : «N’est-ce pas qu’il était bien beau, sur son lit de mort ?…»
La lèvre inférieure tombant sous une courte moustache blanche jaunie par la nicotine lui donnait une expression insoutenable de déception, de hauteur et de mépris. Pierre avait beau savoir que c’était là l’effet naturel de la mort sur une bouche sans dents, il ne pouvait s’empêcher d’y voir une dernière expression sentimentale de son père, une expression d’homme vivant, le dernier témoignage qu’il avait donné sur sa dernière pensée, sur sa dernière angoisse, la dernière signification qu’il avait accordée à la conclusion abrupte de toutes ses années. Pierre détournait les yeux de ce masque de pierre vers lequel un attrait invincible les ramenait toujours. Sa mère pleurait : tantôt avec des sanglots qui soulevaient son corps comme un gros rire, tantôt avec les larmes parcimonieuses de la fatigue, ce filet usé d’eau salée au coin des paupières brûlantes. »

Extraits
« Beaucoup d’années plus tard, Antoine se rappellera la pauvreté de ses parents à cette époque-là, il sera tourmenté par le souvenir de vieilles misères enfin comprises et des années où il était inscrit sur la liste des indigents de l’école primaire; il parlera de ces souvenirs à son fils, tout se retrouvera : rien ne se perd finalement des comptes qui sont établis dans le monde… Mais dans les prés des environs de Pontivy, tout est facile aux jeux d’un enfant, toute enfance fabrique aisément ses bonheurs, plus aisément encore dans ce pays lointain qu’au milieu des allées ratissées des jardins publics, où les enfants ne se mêlent pas, que le long des rues noyées de fumée des banlieues dévorantes où grandissent mal les fils d’ouvriers. »

« Antoine prenait parti pour cette colère. Il était parmi ces hommes, leurs histoires étaient ses histoires. Grand lui racontait ses « ennuis », les maladies de ses enfants, l’usure de sa femme. Antoine formait alors des pensées ouvrières : entre Marcelle et le service des trains, il oubliait complètement qu’il pourrait être un jour, demain, du côté des maîtres. Il n’avait pas assez d’imagination pour se décrire son avenir, il adhérait à la vie présente. Il ne pensait pas au lendemain. Il était un machiniste parmi tous les autres, un homme soumis à tous les commandements, qui dominait seulement une machine dont il connaissait les façons. Il ne pensait pas que ces années finiraient, – tout le temps du moins qu’il était sur sa machine, ou dans la chambre de son amie… »

À propos de l’auteur
Philosophe et romancier, Paul Nizan (1905-1940), est l’écrivain de la révolte contre l’aliénation sociale. Membre du parti communiste, il le quitte lors de la conclusion du pacte germano-soviétique. Il est tué lors des premiers combats de la deuxième guerre mondiale. (Source: Éditions Grasset)

Site du Groupe Interdisciplinaire d’Études Nizaniennes 

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Le soleil se lève aussi

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En deux mots:
À Paris dans les années 1920, le journaliste Jake Barnes, vit entouré d’une bande d’expatriés avec lesquels il fait la fête et rivalise pour les yeux d’une belle Anglaise. Si une blessure de guerre l’a rendu impuissant, il ne désespère pas de parvenir à ses fins, notamment lors d’un voyage au Pays basque et en Espagne.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Une tragédie sous un soleil brûlant

Les déboires du journaliste Jake Barnes dans le Paris des années 1920 permettent à Ernest Hemingway de raconter la «génération perdue» de l’après-guerre. Et de faire vaciller les certitudes des mâles virils.

Comme les romans d’Ernest Hemingway sont indissociables de sa vie, commençons par reprendre la partie de sa biographie qu’il raconte dans Le soleil se lève aussi. Après la Première guerre mondiale qu’il a effectuée comme ambulancier sur le front italien, Hemingway décide de reprendre son métier de journaliste et part pour Paris. Au début des années 1920, installé à Montparnasse, il côtoie toute une colonie d’expatriés, d’Ezra Pound à Gertrude Stein, de Sherwood Anderson à Sylvia Beach qui accueillait généreusement les Américains dans sa librairie Shakespeare and Co. Il y a sans doute croisé aussi Francis Scott Fitzgerald ou James Joyce. C’est dans ce Paris des «années folles» que s’ouvre ce roman qui va raconter le parcours de Jake Barnes, journaliste américain derrière lequel il n’est pas difficile de reconnaître le double de l’auteur. Une technique qu’il va également utiliser pour les autres personnages du livre, largement inspirés de ses amis et fréquentations, ce qui lui vaudra notamment l’inimitié de Harold Loeb qu’il a dépeint sous le nom de Robert Cohn. Mais si le jeu des masques a provoqué un scandale au moment de la parution du livre son intérêt aujourd’hui tient bien davantage dans la chronique et les idées développées.
Le désenchantement de cette «génération perdue» est personnifiée par Jake lui-même, devenu impuissant après une blessure infligée sur le front italien et qui se désespère de voir Brett Ashley, la belle anglaise dont il est amoureux passer d’un amant à l’autre. Une galerie composée d’un Ecossais qui attend son divorce pour l’épouser à son tour, un comte grec qui roule sur l’or et Robert Cohn, dont je viens de parler, juif américain complexé qui aimerait aussi obtenir les faveurs de Brett. C’est dans l’alcool, le jeu et les fêtes que l’on cache son mal-être.
Quand Bill Gorton débarque des États-Unis, son ami Jake décide de lui faire découvrir le Pays basque et l’Espagne et de l’emmener à Pampelune pour la San Fermin, notamment célèbre pour ses corridas. Avant cela, ils pêcheront la truite.
En passant du calme de la partie de pêche à la fièvre de la corrida, Hemingway donne une forte intensité à cette dernière partie où les inimitiés, les frustrations et la violence vont se déchaîner. Chacun se retrouvant alors à l’heure du choix, souvent douloureux, dans une atmosphère électrique. Tandis que le soleil continue à se lever, leurs rêves s’évanouissent.
Hemingway considérait son roman comme «une tragédie, avec, pour héros, la terre demeurant à jamais.» Je crois que le passage du temps lui a donné raison.

Le soleil se lève aussi
[The Sun Also Rises]
Ernest Hemingway
Folio Gallimard (n°221)
Roman
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Maurice Edgar-Coindreau
288 p., 7,50 €
EAN 9782072729997
Paru le 11/05/2017

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris puis au Pays Basque et enfin en Espagne, notamment à Pampelune et Madrid.

Quand?
L’action se situe dans les années 1920.

Ce qu’en dit l’éditeur
Paris, années 1920. Jake Barnes, journaliste américain, retrouve la belle et frivole Lady Ashley, perdue dans une quête effrénée d’amants. Nous les suivons, s’abîmant dans l’alcool, des bars parisiens aux arènes espagnoles, en passant par les ruisseaux à truites des Pyrénées. Leurs compagnons, Robert Cohn, Michael Campbell, sont autant d’hommes à la dérive, marqués au fer rouge par la Première Guerre mondiale.
Dans un style limpide, d’une efficacité redoutable, Hemingway dépeint le Paris des écrivains de l’entre-deux-guerres et les fameuses fêtes de San Fermín. Ses héros, oscillant sans cesse entre mal de vivre et jouissance de l’instant présent, sont devenus les emblèmes de cette génération que Gertrude Stein qualifia de «perdue».

68 premières fois
Sélection anniversaire: le choix de Sébastien Spitzer

SPITZER_Sebastien©Astrid-di-CrollalanzaAprès avoir découvert Miller, Hemingway et Fante, Sébastien Spitzer est devenu journaliste. Il a longtemps baroudé comme grand reporter, puis s’est mis au roman. Son premier, Ces rêves qu’on piétine, a été traduit dans plusieurs pays et remporté une quinzaine de prix littéraires. Après Le Cœur battant du monde, il publie le 20 août La Fièvre. (Photo Astrid di Crollalanza)

«J’avais l’âge des défis qu’on se lance entre amis pour se prouver des choses. Chiche ! Luc venait de dégotter un nouveau terrain de jeu. Une piste d’athlétisme, à Colombes. L’hiver amputait nos loisirs. À dix-huit heures, les spots électriques peinaient à nous offrir des minutes de sursis. La piste était mal éclairée. Il faisait froid. J’étrennais une paire flambant neuve de chaussures à pointe. À vos marques ! Prêts ! L’entraîneur donna le départ du 400 mètres. Nous étions six ou sept. Luc tenait la corde. J’étais dans sa foulée. Je faisais honneur à notre belle amitié. Et puis, je ne sais pas. Une ampoule ? La peur de perdre ? Le souvenir d’une fille qui me faisait le coup du mépris ? Je ne sais plus pourquoi, mais en sortie de virage j’ai ralenti puis cessé de courir. Luc a gagné la course. Bien sûr ! Haut la main ! En se retournant, il m’a vu franchir la ligne au pas. Et son regard dépité est resté dans ma tête, gravé, comme dans le marbre. Il était si déçu. Il n’a rien dit au retour. Il regardait devant lui, replié comme un vrai parapluie. Je fixais mes chaussures.
Les vacances qui suivirent, je les passais chez une tante, en Espagne. Sur la Costa Brava. Je partais quinze jours avec quinze livres. Henry Miller. Marcel Pagnol et… Hemingway. « Le Soleil se lève aussi ». J’ai découvert son univers. Ses valeurs. Ses héros. J’ai trouvé des modèles qui en avaient, eux ; qui ne se seraient pas arrêté, eux. Jamais. J’ai trouvé des silences qui me donnaient des réponses. Ses héros ne se plaignaient pas. Ils ne rechignaient pas. Ils faisaient, de leur mieux. J’ai presque tout lu dans la foulée de ce livre. J’ai presque tout aimé d’Hemingway. Son style, efficace et sensible. Ses scènes. Ses thèmes aux antipodes des écrits tristes et insipides de ces auteurs érudits qui composent des récits gavés des vues des autres. Lui, était humain. Infiniment humain. Il avait vu. Vécu. Senti.»

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Page Wikipédia du roman
Charlie Hebdo (Yann Diener)
France Culture (florilège des émissions sur Ernest Hemingway)
Blog Calliope Pétrichor
Blog Les Aglamiettes
Blog Marque-Pages

Documentaire d’Henry King sur Le soleil se lève aussi © Dailymotion

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Il fut un temps où Robert Cohn était champion de boxe, poids moyen, à l’Université de Princeton. N’allez pas croire que je me laisse impressionner par un titre de boxe, mais, pour Cohn, la valeur en était énorme. Il n’aimait pas du tout la boxe. En fait, il la détestait, mais il l’avait apprise péniblement et à fond pour contrebalancer le sentiment d’infériorité et de timidité qu’il ressentait en se voyant traité comme un juif, à Princeton. Il éprouvait une sorte d’intime réconfort à l’idée qu’il pourrait descendre tous ceux qui le traiteraient avec impertinence, bien que, étant très timide et foncièrement bon garçon, il n’eût jamais boxé qu’au gymnase. C’était l’élève le plus brillant de Spider Kelly. Spider Kelly enseignait à tous ses jeunes gentlemen, qu’ils pesassent cent cinq ou deux cent cinq livres, à boxer comme des poids plume. Cette méthode semblait convenir à Cohn. Il était vraiment très rapide. Il était si bon que Spider ne tarda pas à le faire se mesurer avec des gens trop forts pour lui. Son nez en fut aplati à jamais, et cela contribua à augmenter le dégoût de Cohn pour la boxe. Il n’en retira pas moins une espèce de satisfaction assez étrange et, à coup sûr, son nez s’en trouva embelli. Pendant sa dernière année à Princeton, il lut trop et se mit à porter des lunettes. Je n’ai jamais rencontré personne de sa promotion qui se souvînt de lui, on ne se rappelait même plus qu’il avait été champion de boxe, poids moyen.
Je me méfie toujours des gens francs et simples, surtout quand leurs histoires tiennent debout, et j’ai toujours soupçonné que Robert Cohn n’avait peut-être jamais été champion de boxe, poids moyen, que c’était peut-être un cheval qui lui avait marché sur la figure, ou que sa mère avait peut-être eu peur ou qu’elle avait vu quelque chose ou que peut-être, dans son enfance, il s’était heurté quelque part. Mais, finalement, quelqu’un vérifia l’histoire de Spider Kelly. Spider Kelly, non seulement se rappelait Cohn, mais il s’était souvent demandé ce qu’il était devenu.
Par son père, Robert Cohn appartenait à une des plus riches familles juives de New York et, par sa mère, à une des plus vieilles. A l’école militaire où il avait préparé ses examens d’entrée à Princeton, tout en s’acquittant fort bien de son rôle de trois-quarts aile dans l’équipe de football, personne ne lui avait rappelé la race dont il était issu. Personne ne lui avait jamais fait sentir qu’il était juif et, par suite, différent des autres, jusqu’au jour où il entra à Princeton. C’était un gentil garçon, cordial et très timide, et il en conçut de l’amertume. Il réagit en boxant, et il sortit de Princeton avec le sentiment pénible de ce qu’il était et un nez aplati. Et il se laissa épouser par la première jeune fille qui le traita gentiment. Il resta marié cinq ans, eut trois enfants, perdit la majeure partie des cinquante mille dollars que son père lui avait laissés (le reliquat des biens étant allé à sa mère), acquit une dureté assez déplaisante par suite des tristesses de sa vie conjugale avec une femme riche, et, juste au moment où il avait décidé de quitter cette femme, c’est elle qui s’était enfuie avec un miniaturiste. Comme il y avait déjà bien des mois qu’il songeait à abandonner sa femme, mais qu’il ne l’avait jamais fait, trouvant trop cruel de la priver de sa compagnie, son départ lui fut une surprise des plus salutaires.
Le divorce fut prononcé et Robert Cohn partit pour la Californie. Il y tomba au milieu d’un groupe de littérateurs et, comme il avait encore un peu des cinquante mille dollars, il ne tarda pas à subventionner une revue d’art. La revue commença à paraître à Carmel, en Californie, et finit à Provincetown, dans l’État de Massachusetts. A cette époque, Cohn, qui avait été considéré purement comme un ange et dont le nom figurait en première page simplement comme membre du comité consultatif, était devenu seul et unique rédacteur. L’argent était à lui et il découvrit qu’il aimait l’autorité que confère le titre de rédacteur. Il fut tout triste le jour où, le magazine étant devenu trop coûteux, il lui fallut y renoncer.
A ce moment-là, cependant, il avait d’autres sujets de préoccupation. Il s’était laissé accaparer par une dame qui, grâce au magazine, comptait bien arriver à la gloire. Elle était fort énergique et Cohn n’avait jamais manqué une occasion de se laisser accaparer. De plus, il était sûr qu’il en était amoureux. Quand la dame s’aperçut que le magazine n’irait pas bien loin, elle en voulut un peu à Cohn et elle pensa que mieux valait profiter de ce qui restait tant qu’il y avait quelque chose dont on pût profiter. Elle insista donc pour qu’ils allassent en Europe où Cohn pourrait écrire. Ils allèrent en Europe où la dame avait été élevée et ils y restèrent trois ans. Pendant ces trois années, la première passée en voyage, les deux autres à Paris, Robert Cohn eut des amis, Braddocks et moi. Braddocks était son ami littéraire. J’étais son ami de tennis.
La dame à laquelle il appartenait – elle s’appelait Frances – s’aperçut à la fin de la deuxième année que ses charmes diminuaient, et son attitude envers Robert passa d’une possession nonchalante mêlée d’exploitation à la ferme résolution de se faire épouser. Cependant, la mère de Robert faisait à son fils une pension de trois cents dollars par mois. Pendant deux ans et demi, je ne crois pas que Robert Cohn ait jamais levé les yeux sur une autre femme. Il était assez heureux sauf que, comme bien des gens qui vivent en Europe, il aurait préféré vivre en Amérique, et il avait découvert l’art d’écrire. Il écrivit un roman et, à vrai dire, ce roman n’était pas aussi mauvais que les critiques le prétendirent plus tard. Néanmoins, ce n’était pas un bon roman. Il lut beaucoup de livres, joua au bridge, joua au tennis et boxa dans un gymnase de quartier.
Je remarquai pour la première fois l’attitude de la dame à son égard, un soir où nous avions dîné tous les trois ensemble. Nous avions dîné au restaurant Lavenue et nous étions ensuite allés prendre le café au Café de Versailles. Nous avions pris plusieurs fines après le café, et j’annonçai mon intention de partir. Cohn avait parlé d’aller passer la fin de la semaine quelque part, tous les deux. Il voulait quitter la ville et faire une grande randonnée à pied. Je suggérai d’aller en avion jusqu’à Strasbourg et de monter ensuite à pied à Sainte-Odile, ou à quelque autre site d’Alsace. « Je connais une femme à Strasbourg qui pourra nous faire visiter la ville », dis-je.
Quelqu’un me décocha un coup de pied sous la table. Je crus que c’était par hasard et je continuai :
– Voilà deux ans qu’elle est là-bas, et elle connaît tout ce qu’il y a à voir dans la ville. C’est une femme épatante.
Je reçus un nouveau coup de pied sous la table et, levant les yeux, je vis Frances, la dame de Robert, le menton en l’air, le visage dur.
– Et puis, après tout, dis-je, pourquoi aller à Strasbourg ? Nous pourrions tout aussi bien aller à Bruges ou dans les Ardennes.
Cohn parut soulagé. Je ne reçus pas de coup de pied. Je souhaitai le bonsoir et partis. Cohn dit qu’il voulait acheter un journal et qu’il allait m’accompagner jusqu’au coin de la rue.
– Bon Dieu, dit-il, pourquoi as-tu été parler de cette femme de Strasbourg ? Tu ne voyais donc pas Frances ?
– Non, je n’avais pas idée. Qu’est-ce que ça peut bien foutre à Frances que je connaisse une Américaine à Strasbourg ?
– Oh, peu importe. N’importe quelle femme. Je ne pourrai pas y aller, voilà tout.
– Ne dis donc pas de bêtises.
– Tu ne connais pas Frances. Une femme, quelle qu’elle soit. Tu n’as pas vu la tête qu’elle faisait ?
– Eh bien, dis-je, on ira à Senlis.
– Ne te fâche pas.
– Je ne me fâche pas. Senlis est très bien. Nous pourrons descendre au Grand Cerf. Nous nous promènerons dans les bois et puis nous rentrerons tranquillement chez nous.
– Bon, ça me va.
– Alors, à demain, au tennis, dis-je.
– Bonne nuit, Jake, dit-il, et il se dirigea vers le café.
– Tu as oublié de prendre ton journal, dis-je.
– C’est vrai.
Il m’accompagna jusqu’au kiosque, au coin de la rue.
– Tu n’es pas fâché contre moi, Jake ?
Il se retourna, le journal à la main.
– Mais non, je n’ai aucune raison.
– A demain, au tennis, dit-il.
Je le regardai s’en retourner au café, le journal à la main. Il m’était plutôt sympathique et, évidemment, la vie avec elle n’était pas toujours rose. »

Extrait
« Elle me regardait dans les yeux, avec cette manière à elle de regarder qui vous faisait douter si elle voyait vraiment avec ses propres yeux. Et ces yeux continueraient à regarder après que tous les yeux du monde auraient cessé de regarder. Elle regardait comme s’il n’y avait rien au monde qu’elle n’eût osé regarder comme ça, et, en réalité, elle avait peur de tant de choses! »

À propos de l’auteur
Ernest Hemingway est né en 1899 à Oak Park, près de Chicago. Il passa tous les étés de sa jeunesse en plein bois, au bord du lac Michigan. En 1917, il entre au Kansas City Star comme reporter. Il s’engage en 1918 comme ambulancier de la Croix-Rouge sur le front italien. Après la guerre, Hemingway reprend en Europe son métier de journaliste. En 1936, il devient correspondant auprès de l’armée républicaine en Espagne. Il fait la guerre de 1939 à 1945, participe à la Libération de Paris avec la division Leclerc, puis continue à voyager : Cuba, l’Italie, l’Espagne. En 1954, Hemingway reçoit le prix Nobel de littérature. En 1961, il met fin à ses jours. (Source: Éditions Gallimard)

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Le dernier juif de France

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En deux mots:
Après un changement de propriétaire au sein de Vision, l’hebdomadaire au sein duquel il assure la chronique cinéma, un journaliste va petit à petit se rendre compte que la nouvelle ligne éditoriale le vise également. Et que son univers devient impitoyable.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Au secours, mon hebdo change de ligne!

Hugues Serraf se met dans la peau d’un critique de cinéma dont l’hebdomadaire vient d’être racheté, entrainant une nouvelle ligne éditoriale. Incisif et drôle, c’est comme si Balzac avait rencontré Thierry Jonquet.

Toute ressemblance n’est pas fortuite, même si cette formidable plongée au cœur de la rédaction d’un hebdomadaire parisien n’est pas un roman à clefs. Et pour ceux que le jeu amuse, disons qu’Edwy Plenel pourrait très bien avoir servi ici de modèle à Léon Nykras, le directeur qui prend ses nouvelles fonctions. Et j’imagine que le personnage principal, en l’occurrence le chroniqueur cinéma, pourrait tout aussi bien être le double de l’auteur

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(la belle illustration de couverture de David Lanaspa venant conforter cette hypothèse). Nous voici donc à l’heure des grandes manœuvres qui vont faire tomber Vision dans l’escarcelle d’un capitaine d’industrie, bien décidé à transformer le magazine de gauche en tribune du néo-progressisme. L’œil goguenard de notre journaliste aguerri regarde avec un certain intérêt la transformation en cours et la nouvelle maquette ne lui déplaît pas. Après tout, il ne se mêle pas de politique. Seulement voilà, la culture n’est pas en dehors du monde et le choix de ses chroniques doit aussi servir la cause. Et bien entendu, c’est là que le bât blesse.
Ayant longtemps travaillé au sein d’un hebdomadaire, il m’a été très facile de m’identifier à cet anti-héros et à retrouver l’ambiance de la rédaction, des stagiaires corvéables à merci aux divas, des tâcherons du web aux reporters sûrs de leur pouvoir et de leur talent. Jusqu’au jour où… Je me souviens aussi de débats enflammés et de la mainmise des «forces de l’argent» qui dans mon cas ont conduit à la réduction puis à la disparition de la rubrique littéraire… Autre temps, mœurs identiques!
Mais foin de considérations personnelles et revenons au dernier juif de France. Au sein de la rédaction les événements s’accélèrent et les rebondissements s’enchaînent, si bien qu’on ne lâche désormais plus le livre. C’est le meurtre d’un rabbin à Sarcelles qui va cristalliser les débats, provoquer la prise de conscience. Et offrir à l’auteur l’occasion de nous livrer une savoureuse galerie de personnages. Comme dans un casting de cinéma, les premiers et les seconds rôles sont formidables, de la rédactrice en chef fraîchement nommée à la mère de sa petite amie. L’humour et le décalage entre les petites histoires et les grands problèmes font mouche! Quand par exemple l’antisémitisme rampant devient éclatant, quand on se rend compte que du sang juif coule dans ses veines, ce qui ne semblait jusque-là ne pas le préoccuper, pas davantage que ses collègues. Mais s’il oubliait pour un temps la filmographie de Woody Allen, ce serait peut-être pas si mal… Les comiques antisémites sont beaucoup plus amusants!
Et voilà comment une vie plutôt agréable se transforme en combat. Comment les petites routines du quotidien s’effacent au profit d’un engagement pour une liberté désormais bridée. Sous couvert d’une gentille farce, c’est bien à une analyse de notre société que se livre l’auteur. Sous couvert d’une critique au vitriol de la scène médiatique française, c’est bien à un réveil des consciences qu’appellent ces lignes. Il n’en reste pas moins que sont ici rassemblés tous les ingrédients du roman idéal pour les vacances. Hugues Serraf, c’est l’assurance de ne pas bronzer idiot !

Le dernier juif de France
Hugues Serraf
Éditions Intervalles
Roman
288 p., 18,50 €
EAN 9782369560920
Paru le 3/07/2020

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris et banlieue.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Nous sommes en 2020 et l’arrivée d’un nouveau directeur secoue la rédaction engourdie d’un célèbre hebdomadaire parisien.
Son critique cinéma, un chroniqueur qui en a vu d’autres, observe d’un œil mi-goguenard mi-blasé la mise en place d’un management 3.0 tandis qu’on transforme à marche forcée le journal moribond en étendard du néo-progressisme. Fini le temps du «cool», c’est l’ère du «woke» qui doit advenir.
Plus tire-au-flanc que meneur d’hommes, notre chroniqueur doit pourtant devenir l’un des apôtres de cette mutation radicale. Cerise sur le gâteau, il est un petit peu juif aussi, ce qui ne lui avait jamais posé de problème jusqu’ici. Tellement peu, d’ailleurs, qu’il avait presque oublié que l’antisémitisme pouvait le concerner.
Qu’à cela ne tienne: un comique pas très drôle, un patron se prenant pour Saint-Just, un reporter police-justice jouant les gros bras, une féministe à l’ancienne désabusée et une «social justice warrior» exaltée vont se charger de lui ouvrir les yeux.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
Toute la culture (Yaël Hirsch)
Blog Fattorius


Hugues Serraf compose la bande-annonce de son roman Le dernier juif de France © Production Hugues Serraf

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« À une poignée d’exceptions près, je trouve que les comiques français ne sont pas très drôles. Ils manquent de substance et d’imagination. Ça doit être comme pour les séries télé: ça n’est pas un genre à nous. Soit ils font dans le mièvre ou la gauloiserie, soit ils traduisent à l’arrache les vannes des standups américains qui passent sur Netflix et dont ils plagient jusqu’à la gestuelle et les mimiques en plaidant l’hommage lorsqu’ils se font choper. Les moins marrants de tous, ce sont ceux qui se spécialisent dans le commentaire politique le matin à la radio de gauche claquettes Birkenstock sur le service public, de droite casquette Ricard sur les «périphériques», comme on disait dans le temps.
L’autre jour, je devais justement aller en voir un à la mode France Inter parce que le journal est partenaire de son nouveau spectacle, mais je me suis arrangé pour qu’on envoie à ma place Garance, une stagiaire du web. La fille était ravie. Elle m’a remercié quatorze fois en me disant qu’elle n’était encore jamais sortie de la rédac depuis son arrivée et commençait à se lasser de la chasse aux infos insolites qu’elle est chargée de convertir en «formats cliquants» (une accroche racoleuse avec point d’interrogation pour Facebook, une solide «Search Engine Optimization» du corps du texte aux standards de l’algorithme Google et, surtout, l’extension à dix pages-écrans d’une brève de dix lignes grâce à autant d’illustrations piquées sur Flickr pour ne pas payer de droits photos).
Elle a dit aussi que ce serait son premier «vrai» article, mais je l’ai un peu ramenée sur terre en lui rappelant que c’était juste neuf cent cinquante signes pour l’agenda des pages Culture et qu’il ne faudrait surtout pas qu’elle oublie d’aller saluer l’agent de la vedette en coulisses pour montrer qu’on était venu et qu’on s’impliquait pour de bon. Que ça n’était pas seulement pour avoir notre logo sur les affiches et les spots de pub comme ces fourbes de la concurrence. J’ai encore précisé qu’il faudrait qu’elle écrive que le show était bien – partenariat oblige –, mais elle a répondu que là, «pour le coup», il n’y aurait «pas d’souci», car elle adore le bonhomme: «Momo, je l’ai déjà vu deux fois sur scène au Théâtre de Dix-Heures, il est trop génial!
– Bon ben, je suis content que ça te fasse plaisir. Tu le trouves si rigolo que ça?
– Ah, il est trop des barres! Mais c’est surtout un mec qui a une vraie envergure politique, il ne se contente pas de faire des blagues gratuites. Ses textes sont engagés… Tiens, il a un sketch sur la moumoute de Donald Trump qui est absolument sans concession…
– Oui, enfin, se moquer des problèmes capillaires de Trump, c’est tout de même pas les sommets de la prise de risque…
– Peut-être, mais c’est la façon dont il le fait. Il a d’autres trucs vachement forts aussi, un sketch sur le réchauffement climatique, un autre total délire sur le RN… Il fait réfléchir par la dérision…
– Je l’ai entendu, celui sur le RN! Il imite Marine Le Pen et dit qu’elle a les dents pourries et qu’elle est raciste. Il n’a pas tort, mais c’est pas non plus bouleversant d’originalité. Ni spécialement désopilant, d’ailleurs…
– Ben moi je le kiffe! le suis grave contente d’y aller.»

Ils sont pratiques, les stagiaires du web. On peut vraiment leur demander n’importe quoi et ils répondent «Toujours prêt!» comme des louveteaux. Leur grand rêve, c’est d’être recrutés pour de vrai après leur diplôme, d’arrêter de travailler douze heures par jour et le dimanche sur le site pour cinq cents balles par mois (plus les Tickets-Restaurant et une moitié de pass Navigo) et d’avoir leur signature dans le journal, même s’ils savent que n’importe quel «Top des répliques cultes de Game of Thrones» sera littéralement dix mille fois plus lu qu’un reportage à l’ancienne avec des faits et un peu d’enquête uniquement vendu en kiosque. Je crois que c’est d’être usinés par Sciences Po qui les rend schizophrènes: ils connaissent tout de la fin programmée du «print», c’est tout juste s’ils ne peuvent pas vous dire quel jour et à quelle heure, depuis qu’un gourou de la Silicon Valley a prophétisé que le dernier titre de la presse traditionnelle mettrait la clé sous la porte en 2045 («Winter is coming!»), mais ils restent sensibles au prestige de l’encre et du papier. »

Extrait
« On discute encore un peu, et le mec me dresse tout son inventaire, depuis l’illégitimité historique des juifs dans le secteur (un argument qu’il tient de Shlomo Sand, l’universitaire qui écrit des bouquins démontrant «scientifiquement» que les juifs ont été «inventés» au XIXe siècle en Europe mais un juif israélien qui dit que ni les juifs ni Israël n’existent, ça sonne plutôt comme du Groucho Marx à mon humble avis), jusqu’à la responsabilité d’un pays grand comme deux Seine-et-Marne dans à peu près tous les désordres de la planète. Depuis le sionisme comme idéologie raciste «probablement» derrière Daesh ou les attentats du 11 septembre jusqu’aux agents du Mossad entraînant les contre-révolutionnaires vénézuéliens et les CRS français dans les manifs de gilets jaunes… Comme j’en redemande avec gourmandise, il me parle aussi de la collusion secrète entre Hitler et les juifs allemands, qui «ont plus ou moins monté toute cette histoire de Shoah ensemble, c’est attesté» dans le but de créer une tête de pont occidentale au Moyen-Orient qui sécuriserait les approvisionnements européens en pétrole.
C’est la cascade, désormais. Je n’en espérais pas tant: la banque Rothschild; George Soros: l’ethno-racialisme du «peuple élu»; le trafic international d’organes secrètement prélevés sur les prisonniers palestiniens; le gouvernement français et l’Union européenne, otages des sionistes («Il y a des preuves!»); la Torah, qui légitimerait le sacrifice de bébés non-juifs pour «certaines fêtes religieuses», ce qui expliquerait «les fréquentes disparitions d’enfants en bas âge près des colonies de Cisjordanie»; le contrôle de la finance et des médias mondiaux; la rente victimaire; la participation juive à la traite négrière…. » p. 114-115

À propos de l’auteur
Hugues Serraf est journaliste et écrivain. Après Deuxième mi-temps, paru aux éditions Intervalles en 2018, Le Dernier juif de France est son quatrième roman. Un roman qui parle d’une presse en déroute et de juifs ordinaires en proie au doute dans une France qui ne l’est pas moins. Un roman qui choisit le ton de la comédie pour traiter de sujets ô combien essentiels. (Source: Éditions Intervalles)

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Il est juste que les forts soient frappés

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Sélectionné pour le Prix RTL-LiRE 2020

En deux mots:
Sarah rencontre Théo. Ils s’aiment passionnément, ont un fils, bientôt rejoint par une petite fille. C’est à ce moment que tombe la nouvelle, aussi brutale qu’injuste : Sarah a un cancer qui va l’emporter. Alors, elle s’accroche aux belles choses…

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Jusqu’à ce que la mort nous sépare

Pour son premier roman Thibault Bérard frappe fort et vise juste: au cœur. Il confie à Sarah, victime d’un cancer à 37 ans, le soin de raconter sa vie foudroyée. Tragique et beau.

L’envie de mordre dans la vie à pleines dents, de fuir une vie trop bien rangée, «la maison parentale avec la télé allumée 24 heures sur 24», une mère «tendre et butée», un père «taiseux et plus fragile que le papier à cigarette qui jaunissait ses doigts» pousse Sarah, dont la scolarité était «traversée dans une solitude de rat de bibliothèque», à partir pour Paris. Sur les bancs de l’université, elle rencontre Martial.
Sauf que ce n’est pas cette histoire qu’elle veut ne raconter. Trop banale, trop ennuyeuse. De son point de vue, la vraie rencontre, la vraie histoire – celle qui compte – c’est sa vie avec Théo.
Pour la raconter, Thibault Bérard choisit un point de vue exceptionnel, livré dès les premières lignes de son roman: «J’étais une femme quand je suis morte – une jeune femme, 42 ans, ça vous donne déjà une idée de l’ampleur du drame à venir.» Une voix d’outre-tombe qui fait le bilan d’une – trop courte – vie, de la rencontre avec ce jeune homme au caractère bien différent du sien, gentil, romantique, à l’image des films de Capra qu’il aime tant. Pourtant la magie opère, auprès de lui elle s’assagit au point de vouloir créer une vraie famille. Un bonheur sans nuages, couronné par l’arrivée d’un premier enfant. Un moment de félicité: «Moi, j’étais une mère évidence. J‘étais méduse entièrement, et je l’ai été du premier au neuvième mois, jusqu’au jour de l’accouchement que j‘appréhendais par peur, non pas de la douleur, mais d’être séparée de ce petit bébé qui me faisait me sentir si bien dans mon corps, dans ma vie.» Avec Théo, Simon devient le second amour de sa vie… Et l’idée d’en ajouter encore un devient bientôt réalité.
Mais cette fois l’accouchement s’accompagne d’inquiétudes. Les médecins ont trouvé quelque chose d’anormal qui va s’avérer être une tumeur. À l’incrédulité du départ – on n’attrape pas un cancer du poumon à 37 ans –, il faut bien vite céder la place à un combat à l’issue incertaine.
En donnant le rôle de narratrice à Sarah, Thibault Bérard désamorce tout à la fois ce qu’il y aurait pu avoir de voyeuriste dans une telle histoire. Mieux, il insuffle au récit de l’humanité, voire même de l’espoir. Quand Sarah nous enjoint de ne pas voir en elle une victime ou une malade, mais le témoin d’une belle histoire, on se dit qu’elle a raison. «Ce n’est pas parce qu’elle est vraie et dure par moments, ni même parce qu’elle finirait mal» que cette histoire n‘en est pas une, «toutes les vies sont des aventures extraordinaires, pour qui peut les voir dépliées devant soi».
Alors oui, acceptions «d‘en goûter les couleurs éclatantes, en dépit de ce gris dont le réel granit voudrait tout recouvrir», et saluons le talent de ce jeune romancier dont on devrait bientôt reparler!

Il est juste que les forts soient frappés
Thibault Bérard
Éditions de L’Observatoire
Roman
300 p., 20 €
EAN 9791032908815
Paru le 8/01/2020

Où?
Le roman se déroule en France, d’abord en province puis à Paris.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Lorsque Sarah rencontre Théo, c’est un choc amoureux. Elle, l’écorchée vive, la punkette qui ne s’autorisait ni le romantisme ni la légèreté, se plaisant à prédire que la Faucheuse la rappellerait avant ses 40 ans, va se laisser convaincre de son droit au bonheur par ce fou de Capra et de Fellini.
Dans le tintamarre joyeux de leur jeunesse, de leurs amis et de leurs passions naît Simon. Puis, Sarah tombe enceinte d’une petite fille. Mais très vite, comme si leur bonheur avait provoqué la colère de l’univers, à l’euphorie de cette grossesse se substituent la peur et l’incertitude tandis que les médecins détectent à Sarah un cancer qui progresse à une vitesse alarmante. Chaque minute compte pour la sauver.
Le couple se lance alors à corps perdu dans un long combat, refusant de sombrer dans le désespoir.
Un récit d’une légèreté et d’une grâce bouleversantes, entre rire et larmes, dont on ressort empreint de gratitude devant la puissance redoutable du bonheur.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Le Parisien (Marie Briand-Locu)
Livres Hebdo (Alexiane Guchereau)
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog Nathdelaude
Blog Carobookine
Blog Mumu dans le bocage
Blog Bonnes feuilles et mauvaises herbes
Blog T Livres T Arts 
Blog Les livres de Joëlle 
Blog Mes échappées livresques 


Thibault Bérard présente Il est juste que les forts soient frappés © Production Librairie Mollat


Philippe Chauveau présente Il est juste que les forts soient frappés © Production WebTV Culture

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« VLOUSH!
J’imagine que vous serez d’accord: ce que tout le monde veut, dans la vie, c’est laisser une trace, non? Résister à l’oubli éternel?
Eh bien le scoop, mes amis, le truc pas croyable que je vais vous annoncer ici, dans ces pages et même dès la première, c’est que le but ultime de tout le monde, dans la mort, c’est exactement l’inverse : se faire oublier des vivants. Couper le cordon une bonne fois avec l’avant pour, enfin, accéder à cette absolue félicité, ce repos parfait des sens et de l’esprit dont on nous rebat les oreilles depuis les siècles des siècles.
Avouez que ça remet les choses en perspective.
Moi-même, j’ai mis un moment à comprendre ça et, quand j’ai fini par y arriver, je me suis décidée à en faire quelque chose, histoire que ça vous rentre dans le crâne, pour « le jour où » (parce que, vous le savez, ou alors il serait temps, ce sera votre tour à un moment ou un autre).
Décidée avec un « e », ça n’a pas échappé aux premiers de la classe, parce que je suis une fille, enfin une femme. J’étais une femme quand je suis morte – une jeune femme, 42 ans, ça vous donne déjà une idée de l’ampleur du drame à venir. Mon nom n’a pas beaucoup d’importance, et je n’avais pas l’intention de vous le donner, mais on va dire Sarah, OK?
OK.
Pour commencer, je vais en décevoir plus d’un, mais il faut bien vous avouer que je ne peux rien vous dire de la mort. Pas que je n’en aie pas envie. C’est simplement impossible, il y a comme un écran blanc entre les mots et moi qui se dresse à l’instant même où j’exprime le plus petit début d’intention de vous raconter. Eh oui, ç’aurait été trop beau. Il faudra donc vous contenter du reste qui, j’espère, vaut quand même son pesant de sel.
Cette histoire de cordon, déjà.
Ça m’est apparu au bout d’un bon moment, parce que je ne suis pas spécialement rapide, comme fille. J’ai toujours besoin d’un peu de temps pour assembler les éléments.
La première chose à faire, c’est de vous figurer quelque chose de très, très, très… moussu. Ce mot est un peu nul, mais c’est le seul qui me vient : « moussu ». Vaste, infiniment vaste, et moussu. Vous marinez, vous barbotez dans ce machin infiniment vaste et moussu où tout – mais vraiment tout – pèse moins lourd qu’une bulle de savon, d’accord ? Vous faites la brasse là-dedans, ça vous arrache des frissons et des rires (enfin non, pas des rires, disons des flashs grelottants, comme si on vous chatouillait le cerveau jusqu’à ce qu’il éternue).
Et vous êtes bien. Vous êtes bien comme jamais vous ne l’avez été, vous êtes une méduse. Oui, ça c’est pas mal, vous êtes une méduse.
Brusquement, ça fait VLOUSH!, une main de fer vous agrippe aux cheveux et vous tire en arrière, oh hisse, pour vous faire passer en entier à travers le siphon d’une baignoire, morceau par morceau, cran après cran, d’un coup toute la mousse a disparu, il n’y a plus de bulles, plus que des « hisse » et du malaise et de la rigidité ; pour finir, vous tombez cul sur le sol tiède et lisse d’une cellule.
La baignoire, la cellule, c’est pour vous faire comprendre. Je suppose que chacun a sa façon de se représenter les choses. Dans mon cas, la main de fer me dépose là, au milieu d’une pièce sombre, humide, sans fenêtre. Glauque à souhait.
Quand je tourne le regard, je m’aperçois que cette pièce est plutôt une alcôve, ou une grotte de glaise, reliée à un interminable labyrinthe souterrain d’autres grottes et alcôves de glaise, entre lesquelles serpente une rivière noire où personne n’aurait l’idée de tremper un orteil. C’est un lieu bas de plafond, opaque, pas un chat. Pas un bruit.
Et c’est dans ce lieu que je peux rassembler mes pensées, mes souvenirs.
Cette cellule est le lieu où les vivants nous ramènent quand ils pensent à nous un peu trop fort. La main de fer, c’est l’un d’entre eux qui ferme les paupières à les fendre en gémissant Pourquoi?, ou bien Tu me manques, et aussi Je voudrais que tu sois là.
Ma main de fer s’appelle Théo.
Oh, à propos, j’y pense parce que Théo a toujours été très branché étymologie : n’attendez pas de moi que je vous parle de Dieu ou d’Allah ou que sais-je encore. Écran blanc. Je vous l’avais dit, ce serait trop beau. Les soixante-douze vierges, ça, c’est du flan, mais je pense que personne n’avait de doutes là-dessus.
Pour le reste, on va dire que les paris restent ouverts, mon bon Pascal.
Je ne parlerai pas de Dieu ni de lumière au bout du couloir, mais je vais vous parler de Théo. Et de plein de gens qui m’ont côtoyée durant mes quarante-deux années de vie; qui m’ont aimée.
Dans le cas de Théo, je vous dirai même les moments où je n’étais pas, durant lesquels j’étais endormie ou ailleurs – les moments sans moi. Parce que ce qui est beau, dans l’affaire, c’est que depuis ma cellule, j’ai non seulement accès à tous mes souvenirs, mais en plus, je peux me balader dans ceux de Théo comme si une porte s’ouvrait sur son existence.
J’appelle ça le Privilège des morts, cette visite guidée dans les pas de mon plus proche vivant. Sans ça, évidemment, mon tour d’horizon serait plutôt restreint. Or je compte bien aller au fond des choses ; c’est ce que j’ai toujours aimé faire.
Mais d’abord, je vais vous parler un peu de moi.

Extraits
« Eh oui, la vie est dingue. Surtout dans cette façon d’aller repêcher ceux qui veulent en finir avec elle à un moment que sa sœur chérie, la mort, n’avait pas choisi…
Je fais la maligne parce que c‘est mon tempérament, et peut-être aussi parce que ça me remue plus que je ne voudrais l‘avouer de revoir cette scène, mais voilà, ça s’est vraiment passé de cette manière-là. Madame frange cuivrée, qui s’appelait en fait madame Bernardt («comme l’écrivain», fît elle remarquer, me coupant l‘herbe sous le pied), était bien une psy, et c’était surtout une femme extraordinaire.
Madame Bernardt m’a sauvée ce jour-là et plus encore durant les semaines et les mois qui ont suivi. Elle détesterait que je le dise ainsi; elle n‘arrêtait pas de me répéter que la seule personne capable de me sauver, c’était moi.
Ça ne s’est pas fait en un jour, évidemment. J‘étais sacrément têtue, et puis mon cas était sérieux. Mais elle ne m’a pas lâchée… et moi non plus, je vous concède ce point, chère madame Bemardt, je ne me suis pas lâchée. À l’époque, je faisais des études de philo à Paris, des études plutôt poussées même si j’étais devenue incapable d’assister au moindre cours vu l’état avancé de dépression dans lequel je me trouvais, et je suis revenue chaque week-end à son bureau pour une séance spéciale, dans cette petite ville de Donfran que je ne pouvais plus voir en peinture. » p. 23-24

« – J‘ai passé mon enfance à lire, lire, lire et à faire du sport, du hand, du cross-country, des marathons, pour être dehors autant que possible. Mes parents n’ont rien à se reprocher, ils sont même très bienveillants. Je sais que ma mère est fière que je sois à Paris, que je fasse de la philo… En même temps, elle ne comprend pas trop à quoi ça rime. Et il faut croire que moi non plus, vu que je n’ai plus le goût de rien. Tout ça me semble complètement vain. » p. 24

« Moi, je n‘étais pas une de ces jeunes mamans branchées qui analysent chaque étape de leur parcours prénatal tout en se confectionnant un petit cocon mignon… Moi, j’étais une mère évidence. J‘étais méduse entièrement, et je l’ai été du premier au neuvième mois, jusqu’au jour de l’accouchement que j‘appréhendais par peur, non pas de la douleur, mais d’être séparée de ce petit bébé qui me faisait me sentir si bien dans mon corps, dans ma vie. Qui m’avait donné ma place.
La plus belle surprise de l’histoire, en fin de compte, c‘est celle que notre Simon m’a faite lui-même, en me révélant qu‘il ne suffirait certainement pas de couper le cordon ombilical qui nous unissait pour nous séparer. » p. 60

« – Je veux dire, elle a 37 ans, ça semblerait vraiment…
Il s‘arrête là, il ne sait même pas dire ce que ça semblerait. Nul? Dur? Illogique? Injuste, peut-être? Comme il est malgré tout loin d‘être idiot, il y a en lui un Théo qui sait qu’aucun de ces adjectifs ne pèse assez lourd pour contrarier le mouvement terrible que paraît suivre la balance, et qui me fait chavirer avec elle.
L’infirmière veut être gentille – elle a sans doute tort parce que ce n‘est pas son métier, mais ça, c’est quelque chose que nous ne comprendrons que bien plus tard, quand nous aurons vu défiler assez d’infirmières pour savoir en un coup d’œil distinguer celles qui nous disent un peu n’importe quoi pour être «gentilles» (et qu‘il ne faut surtout pas écouter) et celles qui ont le cran de nous dire la vérité, même si elle fait mal, même si ça leur vaut de notre part des regards furieux ou affolés, même si ça leur pourrit leur journée.
Elle dit:
– Non, c’est vrai que généralement, le cancer du poumon frappe surtout les hommes à partir de 55 ans… » p. 87

« Ne me voyez pas comme une victime ou une malade.
Voyez ça comme ce que c’est, une histoire. Ce n’est pas parce qu’elle est vraie et dure par moments, ni même parce qu’elle finirait mal, que ce n‘en est pas une; toutes les vies sont des aventures extraordinaires, pour qui peut les voir dépliées devant soi.
Ça ne signifie pas qu’on doive applaudir aux grandes scènes ou espérer qu’une musique bizarre vienne souligner les passages drôles ou absurdes; ce que je demande, c’est que vous prêtiez la même attention aux mots qui vont suivre et que vous acceptiez d‘en goûter les couleurs éclatantes, en dépit de ce gris dont le réel granit voudrait tout recouvrir. Je sais que Théo aurait besoin que vous fassiez ça, et moi, en tant que morte, je vous le demande par respect pour les vivants.
Joli paradoxe, non?
C‘est drôle, parce que c’est cela qui m‘importe, qui m’atteint plus que tout le reste, finalement. » p. 105

À propos de l’auteur
Thibault Bérard est né à Paris en 1980. Après des études littéraires, il devient journaliste pour le magazine Topo, puis éditeur. Il est, depuis treize ans, responsable du secteur romans aux éditions Sarbacane et réside en banlieue parisienne, à Romainville. Il est juste que les forts soient frappés est son premier roman. (Source: Livres Hebdo)

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Le chien de Schrödinger

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Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots:
Après avoir perdu son épouse dans un accident, le narrateur subit un nouveau drame, son fils a un cancer du pancréas. Pour lui remonter le moral, il lui promet de trouver un éditeur pour le roman qu’il a écrit. Mais les lettres de refus s’accumulent…

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Tout mensonge est-il bon à dire ?

Et dire que ce premier roman, paru en 2018, aurait pu être condamné à l’oubli! Ç’aurait été dommage, tant l’histoire de ce père confronté au cancer de son fils est prenante et émouvante.

On pourrait résumer ce court roman en disant que Jean, le narrateur, n’a pas eu de chance. En épousant Lucille, il savait que sa femme était sensible et fragile. «Pas triste, non, mais mélancolique. Oui, j’aime bien ce mot. Mélancolique. Les médecins ne l’ont pas dit pareil. «Une maladie». Ça portait un nom dont je n’ai pas voulu me souvenir. Un souci dans la tête, quelque chose d’invisible en fin de compte.» Et quelques mois après avoir mis au monde leur fils Pierre, un accident de voiture lui coûte la vie. Un décès qui va hanter Jean, qui se rattache alors à l’éducation de son fils, aménageant ses horaires de chauffeur de taxi pour être plus près de lui. Les vacances qu’ils passent ensemble à faire de la plongée les rapprochent indéniablement. Rêvant d’un avenir heureux pour sa progéniture, il lui laisse choisir sa vocation. Pierre délaisse ses cours de biologie à l’université pour un club de théâtre et pour écrire. Il imagine déjà son œuvre publiée.
C’est alors que survient un nouveau drame. Après des examens consécutifs à une fatigue inhabituelle, les médecins constatent que les résultats des analyses ne sont pas bons: «C’est une tumeur. Il est trop tôt pour en dire l’état d’avancement, mais il faut vite régir.» Le cancer du pancréas, l’un de ceux qu’il est difficile de guérir, gagne du terrain jour après jour.
Pour lui remonter le moral, Jean le laisse espérer une réponse positive à l’envoi de son manuscrit. «J’étais si fatigué d’être ce type, cette moitié d’homme, ravagé de peur et de chagrin. Et puis cette culpabilité, un truc qui n’en finissait plus . Il fallait bien que ça s’arrête. J’avais menti, d’accord; mais ce n’était pas ma faute. On me forçait. Pierre, ses yeux, sa souffrance placardée partout.»
Dès lors Martin Dumont va réussir un vrai tour de force, donner à ce roman si chargé en émotion une dimension métaphysique. Interroger le mal et le bien, le mensonge et la vérité. Dans les choix que l’on fait qu’est ce qui est raisonnable et qu’est ce qui est juste? En mettant ainsi en lumière l’énigmatique titre de son roman. Le paradoxe de Schrödinger est une expérience scientifique – qui n’a jamais été tentée – et dans laquelle, comme nous l’explique Wikipédia «un chat est enfermé dans une boîte avec un dispositif qui tue l’animal dès qu’il détecte la désintégration d’un atome d’un corps radioactif». Cette expérience est censée démontrer que tant que la boîte n’est pas ouverte le chat peut être à la fois mort et vivant et par extrapolation qu’il en est de même de la physique quantique. À chacun alors de tout reconsidérer, selon le point de vue dans lequel on se place. Pour Philippe, la vie qu’il imagine est sans doute plus facile à vivre que celle qui le fait tant souffrir. Et pour le lecteur?

Le chien de Schrödinger
Martin Dumont
Éditions Delcourt Littérature
Premier roman
144 p., 15 €
EAN 9782413006985
Paru le 11/04/2018

Où?
Le roman se déroule en France, principalement au centre hospitalier d’une grande ville, mais on y évoque aussi des sorties en mer et une maison sur la côte, sans doute au large de la Bretagne.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Les fils grandissent en s’éloignant des pères; c’est dans l’ordre des choses.» Le monde de Jean, c’est Pierre, le fils qu’il a élevé seul. Depuis presque vingt ans, il maraude chaque nuit à bord de son taxi, pour ne pas perdre une miette de son fils. Il lui a aussi transmis son goût pour la plongée, ces moments magiques où ensemble ils descendent se fondre dans les nuances du monde, où la pression disparaît et le cœur s’efface. Mais depuis quelque temps, Pierre est fatigué. Trop fatigué. Il a beau passer son temps à le regarder, Jean n’a pas vu les signes avant-coureurs de la maladie. Alors de l’imagination, il va lui en falloir pour être à la hauteur, et inventer la vie que son fils n’aura pas le temps de vivre. Quand la vérité s’embrouille, il faut parfois choisir sa réalité. Un premier roman pudique et poignant, le roman de l’amour fou d’un père pour son fils.

Sélection anniversaire des «68 premières fois»: le choix de Gabrielle Tuloup:

TULOUP_Gabrielle_©DR
Née en 1985, Gabrielle Tuloup a grandi entre Paris et Saint-Malo. Championne de France de slam en 2010, elle est professeure agrégée de lettres et enseigne en Seine-Saint-Denis. En 2018, elle est lauréate du Festival du premier roman de Chambéry pour La nuit introuvable. Elle confirme son talent en 2020 avec Sauf que c’étaient des enfants. (Photo: DR)

«Le Chien de Schrödinger est un roman qui fait danser les possibles derrière les portes.
Un roman qui interroge notre notion univoque de la vérité et pose cette question inconfortable: «y a-t-il de beaux mensonges?» J’insiste: pas de mensonges légitimes ou utiles, de beaux mensonges, de ceux qui colorent une réalité trop insupportable.
Ce que j’ai admiré dans le livre de Martin Dumont, c’est que l’histoire ne perd jamais la délicatesse et la pudeur comme ligne de vie, même au plus profond des abîmes de l’inacceptable. On y suit les personnages, en apnée, en espérant, à l’image des plongeurs, savoir faire ralentir son cœur qui bat un peu trop vite à la surface du monde.
Crayon à papier à la main, combien de phrases ai-je soulignées, combien d’accolades ou de petites croix dans la marge? C’est toujours juste, sans concession. Juste dans la révolte, juste dans la douceur, juste dans le passage de l’une à l’autre.»

Les critiques des «68 premières fois»
Blog DOMI C LIRE 
Blog Les livres de Joëlle
Blog Lire & Vous 

Les autres critiques
Babelio 
Lecteurs.com
Actualitté (Clémence Holstein)
Page des libraires (Marie Michaud, Librairie Gibert Joseph, Poitiers)
Blog froggy’s delight (Jean-Louis Zuccolini)


Une petite curiosité en fond sonore, le titre «Schrodinger’s Cat» de Tears for Fears.

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Il y a quelqu’un derrière le mur.
Je ne crois pas que je dormais. Je somnolais, peut-être. Je suis allongé sur le dos, je n’ai pas ouvert les yeux.
Le parquet grince, on s’approche lentement de la chambre. Je ne suis pas sûr. Peut-être que je rêve encore.
Les pas s’éloignent vers la cuisine. Les secondes s’égrènent et je ne perçois plus le moindre son.
Et si ce n’était pas Pierre?
C’est possible, après tout ; il pourrait s’agir d’un cambrioleur. Un type habile et bien entraîné – je n’ai pas relevé de bruit particulier. Il aura crocheté la serrure puis ouvert doucement.
C’est facile de vérifier. Je me lève et je vais voir. Je peux même me contenter d’appeler: Pierre répondra s’il m’entend. Le voleur, lui, prendra plutôt la fuite. Dans les deux cas, je dissipe le doute.
Pour savoir, il me suffit d’agir.
Alors pourquoi est-ce que je reste là?
C’est étrange, cette impression ; j’ai le sentiment que je gâcherais tout. Parce qu’il y a un équilibre. Au fond, c’est presque un jeu : derrière le mur, il y a quelqu’un qui marche. Ce n’est pas Pierre, ce n’est pas un cambrioleur ; c’est comme s’ils se superposaient. Oui, c’est ça. Tant que je ne m’en assure pas, c’est un peu des deux.
J’ai fini par me redresser. Mes réflexions me semblaient stupides. Peut-être que l’idée d’un cambrioleur avait fini par m’inquiéter, je ne sais pas. Disons simplement que j’avais envie de voir mon fils.
Je suis sorti du lit et j’ai regardé l’heure. Je n’avais presque pas dormi. J’ai soupiré en pensant que je le payerai en fin de nuit.
En sortant de la chambre, j’ai aperçu Pierre. Il s’installait sur le balcon. Il avait posé des gâteaux et un verre de lait sur la petite table en fer.
Pierre a vingt ans, il ne manque jamais un seul goûter. Quand je lui fais remarquer, il hausse les épaules en souriant.
Je me suis servi un café dans la cuisine – je déteste le lait. Les biscuits, j’ai toujours aimé ça, mais lui mange des trucs trop sucrés pour moi. Le temps de le rejoindre, il avait déjà fini la moitié du paquet.
« Salut papa. »
Il m’a souri, un gâteau entre les dents, puis il m’a demandé comment s’était passée ma journée.
Le matin, j’avais chargé plusieurs clients à l’aéroport. Direction le centre-ville. La plupart n’avaient pas lâché leur téléphone ; les autres avaient dormi, tête appuyée contre la vitre. Je ne suis plus surpris de les entendre ronfler à peine installés sur la banquette. En début d’après-midi, j’étais rentré et je m’étais couché.
Ce n’était pas intéressant, alors j’ai simplement répondu «bien» et je lui ai retourné la question.
Pierre est étudiant, en troisième année de biologie. Il m’a détaillé son emploi du temps. Après le déjeuner, il est allé au club théâtre. Je dis «club», c’est pour marquer la distinction. Pierre ne va jamais voir de spectacles, il préfère jouer. C’est comme ça depuis qu’il est petit.
Il y a passé l’après-midi. Je ne comprends pas pourquoi il n’a jamais cours. Quelquefois, je demande des explications mais il se braque. Il dit que je ne suis jamais allé à l’université. « Tu ne peux pas comprendre. »
Sa troupe prépare une nouvelle représentation. « Une œuvre originale », il précise. Il en est l’auteur.
Pierre aime beaucoup écrire. Je ne sais plus de quand ça date. Plus jeune, il remplissait des carnets entiers.
Il me parle de la pièce et je hoche la tête parce qu’il m’a déjà raconté dix fois l’intrigue. Il a les yeux qui brillent quand il récite les scènes. La révolte, l’amitié, la peur et la justice. L’amour aussi. Il y a de tout dans son machin.
«Tu vois, papa? Tu devrais la lire!»
Je n’ai aucune excuse. Il m’a imprimé le texte le mois dernier. J’ai promis et, depuis, il est posé sur ma table de nuit.
Il me décrit les répétitions. Il joue de ses mains, s’accompagne de mouvements exagérés. Il rit un peu mais son visage se durcit lorsqu’il évoque les premiers rôles – un couple, si j’ai bien compris.
«Il est pas au niveau, le type.»
La fille, par contre ; un talent monstre. Il la voit déjà au cinéma. Je la devine jolie : cheveux longs, sourire d’ange, bonne élève. Mon Pierrot tombe toujours amoureux des premières de sa classe.
Je le pensais lancé sur elle, mais voilà qu’il repique sur le comédien. Cette fois, c’est plus virulent. Mauvaise diction, jeu caricatural. La grosse tête avec ça.
«Il se prend pour une star!»
Un sourire m’échappe. Pierre rougit. Il dit «Ouais, bon d’accord. Je suis jaloux», et il se met à rire.
Après ça, il débarrasse. Ses joues paraissent un peu creusées. C’est comme s’il était fatigué tout à coup, légèrement fébrile. Je demande et il dit que non, que tout va bien. «C’est presque le week-end. C’est normal d’être un peu crevé.» Je n’insiste pas.
On est jeudi, alors il sort. Je n’ai même pas demandé. C’est la même chose toutes les semaines, j’ai l’habitude.
Je prendrai le service à vingt-deux heures. En attendant, il y a James Bond à la télé. Un de ceux avec Roger Moore. La courgette humaine. Pierre rigole quand je dis ça.
J’ai fait réchauffer deux morceaux de quiche mais lui n’en prendra pas. Il mangera un sandwich en route. Il m’embrasse et enfile sa veste. « Je rentrerai tard, peut-être après toi. » Je ne dois pas m’inquiéter.
Quand il claque la porte, je me fige quelques secondes. Dans la cuisine, la quiche me toise à travers la porte vitrée du four. Tant pis. Je mangerai les deux parts. »

Extraits
« Je n’ai pas vu le moment où elle a basculé. Avec le recul, je me dis que j’aurais pu faire quelque chose. Au début, en tout cas, quand elle a commencé à m’échapper. Mais j’avais trop de boulot. Le môme, même à deux ans, il prenait encore une place terrible. D’ailleurs ce n’était pas aussi distinct. Je veux dire : elle avait toujours été comme ça. Fragile, trop sensible. Pas triste, non, mais mélancolique. Oui, j’aime bien ce mot. Mélancolique.
Les médecins ne l’ont pas dit pareil. « Une maladie ». Ça portait un nom dont je n’ai pas voulu me souvenir. Un souci dans la tête, quelque chose d’invisible en fin de compte. C’est frustrant parce qu’on a du mal à se l’imaginer.
Ce penchant pour le malheur, bien sûr que je l’avais senti. Ça lui venait toujours par phase, de longues périodes à soupirer. Je suis quand même tombé amoureux d’elle, parce qu’on ne contrôle pas tout. Peut-être que ça me plaisait de pouvoir l’aider. »

« J’ai marché jusqu’à la plage. À vrai dire, c’était plutôt une crique, un bazar de sable: des roches plantées un peu partout. L’écume fouettait l’ensemble avec acharnement. J’ai écouté les vagues se fracasser. Je les voyais à peine. Une nuit sans lune était tombée, du pétrole sur l’horizon. J’ai inspiré l’odeur de la marée. J’ai compris à quel point ça me manquait, cette histoire d’embruns. J’ai pensé qu’un jour j’y reviendrai à toute cette flotte. »

À propos de l’auteur
Né à Paris en 1988, Martin Dumont a longtemps vécu en Bretagne, où il est tombé amoureux de la mer. Un décor au cœur de son premier roman, Le Chien de Schrödinger, et une passion dont il a fait sa profession: il est aujourd’hui architecte naval. (Source : Éditions Delcourt Littérature)

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Fief

LOPEZ_fief

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Sélectionné par les « 68 premières fois »
Prix du Livre Inter 2018

En deux mots:
Jonas est désœuvré. Dans sa petite ville de banlieue, il zone avec des potes, joue aux cartes, fume de la weed, mate les filles et s’entraîne à la boxe. Il lui arrive même de faire une dictée. L’avenir est incertain, aussi flou qu’après une cuite.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Jonas n’a plus rien dans le ventre

Pour son premier roman, David Lopez s’est glissé dans la peau d’un jeune sans perspectives autres que la drogue, la boxe, les filles, l’alcool et les virées avec les copains. Un univers livré avec ses mots qui subliment le tragique.

Jonas retrouve ses copains Ixe, Untel, Poto, Habid et Lahuiss pour une partie de cartes. À moins que ce ne soit d’abord pour fumer joint sur joint et, aléatoirement, se saouler. Car depuis qu’il a quitté le système scolaire, tout son univers tourne autour de ces rendez-vous avec des potes tout aussi désœuvrés que lui. Dans leur petite ville, pas assez urbaine pour une banlieue et pas assez verte pour être la campagne, il ne se passe rien ou presque. Alors, ils passent le temps à se regarder le nombril, à imaginer de quoi occuper la journée qui vient. Inutile de faire des plans à long terme, si ce n’est pour imaginer un débouché à l’herbe qu’ils ont planté dans le jardin. Une ébauche de trafic que Lahuiss relativise: «on peut considérer que c’est une manière comme une autre de cultiver son jardin.» Et le voilà parti dans une exégèse du Candide de Voltaire, première belle surprise de ce roman que je ne résiste pas à vous livrer in extenso, car ce passage vous permettra aussi de vous faire une idée du style de David Lopez: «Les gars, j’vais vous la faire courte, mais Candide c’est l’histoire d’un p’tit bourge qui a grandi dans un château avec un maître qui lui apprend la philosophie et tout l’bordel t’as vu, avec comme idée principale que, en gros, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. Du coup Candide t’as vu il est bien, il fait sa vie tranquillement, sauf qu’un jour il va pécho la fille du baron chez qui il vit tu vois, Cunégonde elle s’appelle. Bah ouais, on est au dix-huitième siècle ma gueule. Du coup là aussi sec il se fait tèj à coups de pompes dans l’cul et il se retrouve à la rue comme un clandé. De là le mec il va tout lui arriver : il se retrouve à faire la guerre avec des Bulgares, il va au Paraguay, carrément l’autre il découvre l’Eldorado enfin bref, le type j’te raconte même pas les galères qui lui arrivent. Ah ouais j’te jure, le gars il bute des mecs, y a un tremblement de terre, son maître il se fait pendre, il manque de crever en se faisant arnaquer par un médecin, il se fait chourave ses lovés par un prêtre, carrément, un merdier j’te jure c’est à peine croyable. J’vous dis ça en vrac, j’me rappelle pas forcément le bon ordre hein, je l’ai lu y a longtemps t’as vu. Bien plus tard donc il retrouve sa meuf, Cunégonde, sauf qu’elle a morflé vénère t’sais, parce qu’elle a eu la lèpre ou je sais plus quoi mais voilà quoi elle a une gueule toute fripée la meuf on dirait un cookie, mais t’as vu Candide c’est un bon gars alors il la renie pas. Et puis il retrouve son maître aussi, qu’est pas mort en fait, on sait pas pourquoi. Et à la fin, le mec, après avoir eu toutes les galères possibles, il se fait un potager t’as vu, et à ses yeux y a plus que ça qui compte, le reste il s’en bat les couilles. Il tire sur sa clope. Et la dernière phrase du livre c’est quand le maître en gros il arrive et il dit que la vie est bien faite parce que si Candide il avait pas vécu tout ça, alors il serait pas là aujourd’hui à faire pousser des radis, et Candide il dit c’est bien vrai tu vois, mais le plus important, c’est de cultiver son jardin.»
De la philosophie, on passe au boudoir avec la belle Wanda et la description d’une relation sexuelle comme un combat de boxe durant lequel il s’agit d’utiliser une bonne technique pour marquer des points. La boxe, la vraie, nous attend au chapitre suivant.
Construit en séquences, le roman se poursuit en effet avec le sport, cet autre point fort qui rythme la vie de Jonas et de son père. Alors que ce dernier joue au foot – et a conservé quelques beaux restes en tant qu’attaquant de pointe – son fils, comme dit, boxe. Et plutôt bien. Même si on se doute que l’alcool et la drogue ne font pas forcément bon ménage avec un physique endurant et une concentration de tous les instants. En attendant le prochain grand combat, il fait plutôt bonne figure sur le ring.
«Je prends le ring comme un terrain de jeu. C’est le meilleur moyen pour moi de conjurer ma peur. Je me sens comme un torero qui risque sa vie à la moindre passe. Prendre le parti de s’en amuser, c’est ma manière de renoncer à la peur. Sauf que le type en face n’est pas là pour jouer. Il n’est pas là pour me laisser jouer. Je ne peux jouer que contre les faibles. Pour progresser il faut se mettre en danger. Souffrir. Surmonter. Pour ça je dois me faire violence. Ça commence par oublier le jeu. Accepter la peur. Alors je me concentre. Je ne nie plus le danger. Il est là face à moi, c’est lui ou moi.»
Tour à tour drôle – la séance de dictée est un autre grand moment –sensible et sensuel – l’après-midi au bord de la piscine fait penser au film avec Delon et Romy Schneider – le roman devient dur et grave, à l’imager de ces boulettes de shit qui collent et dont on a tant de peine à se débarrasser. Bien vite le ciel bleu se couvre de nuages…

Fief
David Lopez
Éditions du Seuil
Roman
256 p., 17,50 €
EAN 9782021362152
Paru le 17/08/2017

Où?
Le roman se déroule en France, dans une petite ville «entre la banlieue et la campagne».

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Quelque part entre la banlieue et la campagne, là où leurs parents ont eux-mêmes grandi, Jonas et ses amis tuent le temps. Ils fument, ils jouent aux cartes, ils font pousser de l’herbe dans le jardin, et quand ils sortent, c’est pour constater ce qui les éloigne des autres.
Dans cet univers à cheval entre deux mondes, où tout semble voué à la répétition du même, leur fief, c’est le langage, son usage et son accès, qu’il soit porté par Lahuiss quand il interprète le Candide de Voltaire et explique aux autres comment parler aux filles pour les séduire, par Poto quand il rappe ou invective ses amis, par Ixe et ses sublimes fautes d’orthographe. Ce qui est en jeu, c’est la montée progressive d’une poésie de l’existence dans un monde sans horizon.
Au fil de ce roman écrit au cordeau, une gravité se dégage, une beauté qu’on extirpe du tragique ordinaire, à travers une voix neuve, celle de l’auteur de Fief.

68 premières fois
Sélection anniversaire: le choix de Julie Estève

Julie ESTEVE
Julie Estève est née en 1979 à Paris. Après Moro-sphinx, son premier roman (2016) très remarqué par la presse, elle a publié Simple. (Photo: Editions Stock © Philippe Matsas)

«J’ai choisi Fief, le premier roman de David Lopez car il propose une expérience littéraire radicale, une langue qui suit à la trace une bande de potes coincés dans un territoire, entre les villes et la campagne. Les phrases sentent le shit, la loose, la flemme. C’est une langue qui dit tout de l’ennui et de l’amitié, de la périphérie, des clivages de classe, de la honte. Jonas, le héros, boxe. Voit une fille des beaux quartiers mais rien n’explose jamais, tout est intérieur, presque triste. C’est le ratage à tous les étages, pourtant persiste, lancinant, le besoin de rêver. Pour raconter ça, on plonge dans un style hyper rythmé, drôle, tendre. Je me rappelle une scène hilarante. L’un des personnages suggère une dictée – une dictée ça change des cartes et des joints. Ce fut un vrai fou-rire, et c’est si rare les fous rires en littérature.»

Les autres critiques
Babelio
Lecteurs.com
France TV (Laurence Houot)
BibliObs (Élisabeth Philippe)
Le Temps (Antoine Menusier)
Bondyblog (Jimmy Saint-Louis)
Blog Littérature & Culture 
Blog L’Or des livres 


À l’occasion des Correspondances de Manosque, David Lopez présente Fief © Production Librairie Mollat

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Pablo
C’est un nuage qui m’accueille. Quand j’ouvre la porte je vois couler sous le plafonnier cette nappe brune, épaisse, et puis eux, qui baignent dedans. Ixe, ça ne le dérange pas qu’on fume chez lui, du moment qu’ on ne fume pas de clopes. Je le regarde, entre lui et moi c’est presque opaque. Il plane dans le brouillard. On est bien reçus chez toi, je dis. Je n’ai pas le temps d’ajouter quoi que ce soit que déjà il me pose sa question rituelle. Tu veux rouler ? Je dis oui.
La disposition de la pièce n’a jamais changé, alors je me mets sur le petit tabouret inconfortable, celui sur lequel je m’assois toujours, près de la table basse. Ixe est à son bureau, à gauche de l’entrée, à côté de son lit toujours bien fait, à croire qu’il n’y dort jamais. Pourtant il ne sort pas beaucoup. Il attend qu’on vienne. Il est à la sortie de la ville, il y a un pré derrière, et la forêt plus loin. C’est calme. Cette maisonnette, il l’appelle sa grotte. Il se serait bien vu homme des cavernes comme il dit souvent.
Il est pas joli ton œil, me dit Poto, installé au fond de la pièce. Il mélange déjà les cartes. D’abord je ne dis rien, je pense juste au fait que je n’aime pas ce plafonnier, cette lumière sèche, et puis je soupire, et je dis les gars, vous étiez là, vous avez vu, alors y a rien à dire de plus. Ça s’est pas joué à grand-chose il fait, et moi je lui réponds qu’on ne joue pas. Sucré, qui vient s’asseoir à côté de lui, ajoute qu’il vaut mieux y aller mollo sur le réconfort.
Chez Ixe il y a toujours de la musique. Ça ne dérange pas Poto, qui passe son temps à décortiquer les rimes des chanteurs qu’on écoute. Il demande à Ixe de remettre en arrière, parce qu’il a cru entendre une rime multisyllabique, il dit. Écoutez les gars, la rime en -a-i-eu là, vous avez grillé ou pas, et moi je réponds non, j’étais pas attentif. Sucré confirme, alors que Ixe, penché sur son bureau, ne dit rien. Il s’apprête à couper une plaquette. Elle est posée sur une planche à découper, couteau de boucher à côté. T’as besoin d’un truc toi Jonas ? il me demande. Je dis ouais, fais-moi un vingt-cinq comme d’habitude, et je dois hurler pour qu’il me comprenne. Pour couper un morceau comme celui-ci, c’est chacun sa technique. Les plus précautionneux chauffent la lame. Mon autre pote qui vend du shit, Untel il s’appelle, il met carrément la plaquette au micro-ondes. Ixe, lui, il utilise un sèche-cheveux.
Des feuilles du shit une clope. Ixe pose ça sur la table, devant moi, parce qu’il trouve que je mets du temps à m’activer. Ça, c’est d’la frappe il dit, y a pas besoin d’en mettre beaucoup. Il dit toujours ça, parce qu’il me connaît. Il ne veut pas que je m’éteigne trop vite. Je le regarde du coin de mon œil blessé, il a les yeux rouges, il n’est pas tout neuf. Je lui fais la remarque et ça le fait rire en même temps qu’il se frotte les orbites. Je comprends mieux pourquoi il me dit de ne pas trop charger.
Bon on joue ou quoi ? Il est chaud Poto. Attends je roule, et puis laisse-moi fumer un peu avant, que je me mette en condition. Hé Ixe vas-y baisse la musique j’ai mal à la tête. Poto annonce qu’il va me mettre une branlée aux cartes et sur le coup ça me fait bizarre d’entendre sa voix aussi distinctement. Je rigole en tapotant ma cigarette contre l’ongle de mon pouce. Je fais ça pour bien tasser mon marocco, ce morceau de clope qui va servir de filtre. C’est plus confortable, plus doux à fumer qu’avec un toncar, qui filtre que dalle d’ailleurs, vu que ce n’est qu’un bout de carton roulé sur lui-même. Quand j’étais petit, je disais que les fumeurs de marocco c’était des fragiles. Ce n’était pas concevable, pour moi, qu’on veuille adoucir la chose. Aujourd’hui ça n’est plus si festif. Passer du toncar au marocco, c’est un peu gagner en maturité.
C’est quoi le pilon, je demande à Ixe. Il me dit c’est du comme t’aimes, du noir qui colle. Je dis ah ouais, et puis j’y mets un petit coup de flamme, furtif, avant de le porter à mon nez. Il fleure bon celui-ci. D’ordinaire le shit on l’effrite, on le chauffe et on en fait des miettes. Celui-ci ce n’est pas possible, il est trop collant. Du coup j’en fais une boulette que je pique au bout d’un critérium qui traîne là et j’y mets le feu. Quand c’est du bon ça fait des bulles. Ça dure trois secondes. Mêlé au tabac, le shit se met à fondre, il imprègne chaque brin, ils ne se mélangent plus, ils fusionnent. Comme si à force de battre un jeu de cartes on finissait par n’en avoir plus qu’une. C’est doux sur les doigts. Ça sent bon. Poto dit que ce n’est pas bien de cramer le pilon comme ça, parce que la combustion c’est ce qui libère le principe actif. Il ajoute que ça vaut aussi pour Ixe avec son sèche-cheveux à la con. Je lui dis t’inquiète il va te mettre une tarte celui-là, et là il me répond que c’est lui qui va me mettre une tarte si je ne me dépêche pas. Poto il est toujours impatient. Agité. Ce soir il n’insulte pas trop, ça va.
Je mélange longtemps. Ça me prend toujours un temps fou de rouler. Un joint roulé à l’arrache je trouve ça vulgaire. Comme du bon vin dans un gobelet. On me fait souvent la remarque, et je réponds toujours la même chose, vous êtes des sagouins, vous ne respectez rien. Poto bat tellement les cartes depuis cinq minutes qu’il y a des chances qu’il les ait remises dans l’ordre. Il annonce qu’il va sortir un 8, et retourne la première carte du paquet. C’est un roi de carreau. Ixe annonce une dame, et c’est un 2. Sucré ne joue pas. Je dis roi, et je touche celui de pique. C’est un signe, je dis, que je vais vous en mettre plein la gueule.
J’ai léché, j’ai roulé. Je tasse le joint en le tapotant sur l’ongle de mon pouce. Poto me regarde attentivement, ça le fait toujours rire de voir le soin que j’apporte à la chose. En tenant le spliff dans ma main gauche je prends mon feu que j’allume avec la tête en bas, et la flamme revient sur la partie métallique qui entoure la tête du briquet. Ça chauffe le métal. J’y pose mon joint debout, ça chauffe le marocco. Le tabac qu’il contient se ramollit et en refroidissant se constitue en une sorte d’amalgame homogène, ça empêche la fuite de brins qui se déposent sur les lèvres ou sur la langue. Je porte alors le joint à ma bouche, l’allume, tire la première taffe, puis me redresse sur mon tabouret. J’ai roulé un fumigène. Grosse fumée blanche, Habemus papam. Sucré m’interroge du menton. J’suis bon les gars.
Je n’ai pas écouté Ixe, j’en ai mis beaucoup. La deuxième taffe, je la contiens dans mes poumons et je coupe ma respiration. Diaphragme tendu, si je relâche trop vite c’est la quinte de toux. Je la connais celle-là. Grimace. Oh cette gueule que tu tires me dit Ixe, ferme-la je réponds, avec la voix tamisée parce que ça commence à faire un moment que je n’ai pas expiré. La toux c’est quand même bénéfique à l’effet du cannabis, ça ouvre des veines capillaires dans la gorge, et ça fonce direct au cerveau. C’est comme entrer par la porte de derrière en marchant sur un tapis rouge.
Je propose qu’on commence à jouer parce que y en a marre. Sucré dit vas-y j’avoue, et Poto dit wesh comment ça, c’est toi qu’on attend depuis tout à l’heure, mais Ixe nous dit que Miskine va arriver, alors on va l’attendre. Ah bon il vient lui ? Hey mais vous êtes relous là dit Poto après avoir posé les cartes. Un 4 ! Non, c’était un 8. À moi, un 7 ! Un 7. T’as d’la chatte il dit. »

Extraits
« Cyril, c’est un maçon. Du coup, il a des mains de maçon. Et ces mains-là je n’aime pas les prendre dans la gueule. C’est un poids super-lourd, il fait plus de cent litrons le bonhomme. C’est le genre de boxeur qui sait très bien faire le peu qu’il sait faire. Il se sert beaucoup de son jab et profite de sa grande taille pour nous maintenir à distance. Moi j’ai capté la cadence de son jab, alors je le chasse et je contre. Il est plus grand et plus fort, mais je suis trop rapide pour lui. Après, ce n’est jamais une partie de plaisir non plus. Sa frappe est sèche, il fait mal. Parfois je le chambre en disant qu’il doit sa puissance au fait d’être un gros lard, et lui il répond qu’en fait j’ai peur de lui, parce que parfois je décline ses invitations à en découdre. Et souvent c’est vrai. »

« Farid a quarante-quatre ans, en paraît trente-trois, se comporte comme s’il en avait dix-sept. Il a toujours des plans. J’ai entendu dire que c’était un sacré voyou en son temps. Je ne connais pas sa vie, ce que je sais de lui, avant toute chose, c’est que c’est un putain de gaucher. Ils sont relous à boxer les gauchers, ils sont à l’envers. C’est perturbant. Eux, ils sont habitués. Dans une salle de boxe, il y a dix droitiers pour un gaucher. Limite, même eux ça doit les emmerder de tomber contre un gaucher. Farid il n’est pas bien grand, il boxe recroquevillé, les mains hautes contre le visage, il fait des petits pas. Quand il attaque on dirait un bernard-l’ermite qui sort de sa coquille. Moi je le maintiens à distance, il n’arrive pas à s’approcher, ça le rend fou. Mais quand il y arrive il cogne sec. Lui et moi on s’en met des bonnes. »

« Il redit à Romain qu’il peut lui avoir du matériel de jardinage, et ça me fait rire cette manière qu’a Untel d’avoir toujours des trucs en stock. Quand il propose des paires de basket je comprends, mais la dernière fois il avait des guitares électriques le mec. Et là il parle d’un taille-haie qu’il n’arrive pas à refourguer, et il en vante les mérites auprès de Romain qui se croirait aux prises avec un vendeur d’une enseigne de jardinage. »

« Les gars, j’vais vous la faire courte, mais Candide c’est l’histoire d’un p’tit bourge qui a grandi dans un château avec un maître qui lui apprend la philosophie et tout l’bordel t’as vu, avec comme idée principale que, en gros, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. Du coup Candide t’as vu il est bien, il fait sa vie tranquillement, sauf qu’un jour il va pécho la fille du baron chez qui il vit tu vois, Cunégonde elle s’appelle. Bah ouais, on est au dix-huitième siècle ma gueule. Du coup là aussi sec il se fait tèj à coups de pompes dans l’cul et il se retrouve à la rue comme un clandé. De là le mec il va tout lui arriver : il se retrouve à faire la guerre avec des Bulgares, il va au Paraguay, carrément l’autre il découvre l’Eldorado enfin bref, le type j’te raconte même pas les galères qui lui arrivent. Ah ouais j’te jure, le gars il bute des mecs, y a un tremblement de terre, son maître il se fait pendre, il manque de crever en se faisant arnaquer par un médecin, il se fait chourave ses lovés par un prêtre, carrément, un merdier j’te jure c’est à peine croyable. J’vous dis ça en vrac, j’me rappelle pas forcément le bon ordre hein, je l’ai lu y a longtemps t’as vu. Bien plus tard donc il retrouve sa meuf, Cunégonde, sauf qu’elle a morflé vénère t’sais, parce qu’elle a eu la lèpre ou je sais plus quoi mais voilà quoi elle a une gueule toute fripée la meuf on dirait un cookie, mais t’as vu Candide c’est un bon gars alors il la renie pas. Et puis il retrouve son maître aussi, qu’est pas mort en fait, on sait pas pourquoi. Et à la fin, le mec, après avoir eu toutes les galères possibles, il se fait un potager t’as vu, et à ses yeux y a plus que ça qui compte, le reste il s’en bat les couilles. Il tire sur sa clope. Et la dernière phrase du livre c’est quand le maître en gros il arrive et il dit que la vie est bien faite parce que si Candide il avait pas vécu tout ça, alors il serait pas là aujourd’hui à faire pousser des radis, et Candide il dit c’est bien vrai tu vois, mais le plus important, c’est de cultiver son jardin. » p. 52-53

« Mon père a déjà posé le ballon sur le point de penalty. Celui qui voudrait le tirer à sa place devrait lui passer sur le corps. Trois pas d’élan. C’est peu. Coup de sifflet de l’arbitre, il s’élance, frappe de l’intérieur du pied pour la loger en pleine lucarne. Imparable. Les rouges exultent et viennent entourer mon père qui lève un poing rageur dans les airs. Le vieux Jacques, qui s’était approché de moi pour le penalty, me tape sur l’épaule, ah il a nettoyé la lunette ton paternel, l’air de dire que s’il y avait une araignée qui avait fait sa toile dans le coin entre le poteau et la transversale, bah là il n’y en aurait plus. Je note, un tir, un but, une célébration genre tu t’es cru à la Coupe du monde. » p. 70-71

« Seuls Lahuiss et moi avons regardé sa copie. J’arrive à repérer exactement les moments où il a copié. Lahuiss non plus il n’est pas dupe, mais je l’entends annoncer quatorze fautes, ce qui consacre Poto comme le cancre en chef avec seize fautes, alors que c’est celui d’entre nous qui écrit le plus. Ixe est le premier à se jeter sur l’aubaine, j’t’ai niqué ta race, et il arrive à esquiver le moment où Habib demande à voir sa feuille en disant que Lahuiss ne peut pas s’être trompé dans la correction. Moi-même je rigole en chambrant Poto et lui il me dit qu’est-ce t’as toi le premier de la classe, vas-y t’es un traître. Pendant ce temps je me penche vers Ixe, pointe sa feuille du doigt et lui dis mec, la douleur c’est tale, t’es sérieux là ? Il rigole en me disant que je suis un bâtard parce qu’à cause de moi il a fait une faute à nécessité.
Quatrième joint de la soirée. Je suis resté seul avec Lahuiss du côté de la table basse. Je lui demande, c’est qui déjà qui a écrit ce que tu nous as dicté ? Il répond Céline. C’est pas mal, je dis. Ah, ça te parle à toi?, parce que ça n’a pas l’air de parler à grand monde ici, il dit d’un ton laconique. Il cendre trois fois sans avoir tiré sur sa clope. Je réfléchis un instant, je rallume mon joint. Et c’est quoi son livre le plus connu je demande, il me répond que ça s’appelle Voyage au bout de la nuit, et je répète le titre à voix basse. » p. 98

« Son corps, c’est la baguette du chef d’orchestre. Je joue ma partition mais je me laisse guider. Faut choper la mesure. Quand elle commence à donner des coups de bassin, c’est qu’on peut monter d’un palier. Son pubis m’appelle. La jointure entre mon index et mon majeur, je la pose juste au-dessus du capuchon, et avec mes deux doigts j’écarte délicatement les lèvres. La pointe de mon majeur glisse, de bas en haut, constatant le flux. Elle est trempée. C’est l’instant que je préfère. Cette première phalange qu’on pose d’abord, puis qu’on fait glisser en petits cercles, dehors. C’est si court. La nécessité de la mission l’emporte vite sur la contemplation. Imbiber le clitoris, le préparer à l’assaut. Je porte mes doigts à ma bouche et j’y dépose un beau morceau de salive que j’applique un peu partout sur son sexe, et vu qu’elle mouille déjà avec abondance, c’est bien irrigué. Ça l’excite quand je fais ça. Ça me rappelle Lahuiss qui était venu s’entraîner à la salle, comme ça pour voir. Il avait galéré à retirer l’une de ses bagues et il avait fini par cracher sur son doigt. Le petit Victor pensait qu’avec du savon ça marcherait mieux. Il était perplexe, avec sur la gueule un air de se demander comment Lahuiss avait pu avoir l’idée de faire ça. J’ai rigolé quand Lahuiss lui a dit qu’il comprendrait plus tard. » p. 103

« Je prends le ring comme un terrain de jeu. C’est le meilleur moyen pour moi de conjurer ma peur. Je me sens comme un torero qui risque sa vie à la moindre passe. Prendre le parti de s’en amuser, c’est ma manière de renoncer à la peur. Sauf que le type en face n’est pas là pour jouer. Il n’est pas là pour me laisser jouer. Je ne peux jouer que contre les faibles. Pour progresser il faut se mettre en danger. Souffrir. Surmonter. Pour ça je dois me faire violence. Ça commence par oublier le jeu. Accepter la peur. Alors je me concentre. Je ne nie plus le danger. Il est là face à moi, c’est lui ou moi. J’ouvre les yeux et je le vois partir ce foutu jab. Esquive latérale, uppercut en sortie de garde, Sucré l’encaisse. Bah voilà, il dit en montant les mains. Il ne me laisse pas le temps de m’installer, il hausse le rythme, envoie ses directs. Je les esquive chasse et bloque tous. Et je remise. Ça rentre. Voilà Jonas, c’est ça, hurle le vieux. Je reste en face, je garde mes jambes pour Virgil. J’ai pris le centre du ring et c’est Sucré qui me tourne autour. Ça se voit sur sa gueule qu’il est concentré lui aussi. Il a compris que j’étais de retour. Même s’il me connaît assez pour savoir que je suis en surrégime. Mon cœur palpite, j’ai la bouche grande ouverte pour aller chercher de l’air, et mes mains ne reviennent déjà plus au visage. Il balance son jab à répétition, comme lui a demandé monsieur Pierrot. J’en ai marre, je veux qu’il arrête. Alors j’outrepasse les consignes. Après avoir triplé mon jab en avançant j’ai forcé Sucré à reculer jusqu’aux cordes, et là je lui balance une droite au visage qu’il bloque avec ses deux mains en les remontant, ce dont je profite pour avancer mon pied gauche jusque sous son coude droit et lui envoyer un crochet au foie de toutes mes forces. La seule fois de ma vie où j’ai voulu arrêter la boxe c’était après avoir reçu un coup comme celui-ci. Sucré met un genou à terre. Il est pris d’un haut-le-cœur qui donne l’impression qu’il va vomir. » p. 115

« Le matin, le joint largement entamé est posé dans le cendrier, sur la table de chevet. Il reste quelques lattes à tirer. Au moment où je le porte à ma bouche il y a de la cendre qui tombe sur la couette. Je souffle et je mets quelques coups avec la main pour les disperser, ça laisse des traces noires sur le tissu. Je rallume le joint, tire les trois quatre taffes qui restent, et ne me rendors pas toujours.
Au réveil, j’ai souvent un livre posé sur le ventre. Dès que je ne comprends plus rien à ce que je lis, j’éteins la lumière. C’est toujours les mêmes livres. Un Barjavel, ou Robinson Crusoé. J’aime tout ce qui relate une vie où les règles de la société n’ont plus cours, et où ce qui était nécessaire devient superflu. Chez Barjavel ce sont souvent des récits post-apocalyptiques, où le monde est à réinventer. Il a cette façon de toujours mettre l’amour au centre, comme principe de réactivation du monde, comme si son absence avait précipité la fin des temps. Comme s’il fallait mourir pour pouvoir revenir à l’essentiel. Chez Crusoé aussi on retrouve ça. Cet homme qui parvient à faire société à lui seul, et à donner au travail son sens primitif, celui de survivre. Et bien souvent je m’imagine avoir le même destin, un destin qui me permettrait de me rencontrer moi-même, sans les autres, qui ne constituent plus qu’un miroir déformant. Seul sur une île je n’aurais personne à qui me comparer. Et je pourrais travailler à ma survie, pour ne plus avoir à me demander si je vis bien. Heureusement j’en ai trouvé qui me ressemblent. On se soutient dans cet exil. Tous solitaires, ensemble. Tous à vouloir sortir du rang pour se retrouver enfin seuls, et tenter de comprendre ce qu’on est censés faire avec ça. » p. 121-122

« Le taux de putassium il dit, c’est l’indice qui te permet d’évaluer la faisabilité d’un rapport sexuel. C’est au-delà du genre comme truc, toi aussi t’as un taux de putassium, moi aussi, les mecs les meufs les castors, tout ce que tu veux. Ça englobe à la fois ce que tu projettes comme aura sexuelle, mais aussi ton attitude vis-à-vis de ça. Ce qui m’intéresse ce sont les gens qui savent ce qu’ils veulent. Et je suis pas le genre à partir du principe que pute c’est un gros mot tu vois. Pour moi la pute ultime c’est la personne qui est au sommet de l’égoïsme, et cette personne-là elle fait ce qu’elle veut, j’ai pas de problème avec ça. Après, c’est comme tout, ça dépend de comment on fait les choses. Il tire une latte sur sa clope. Et comment tu détermines ça je demande. Il dit mec, c’est un ensemble de choses, faut avoir l’œil, être observateur, savoir capter les signaux quoi. Et puis faut pas se prendre pour de la merde. Tu vois moi, dès que je suis arrivé, j’ai repéré celles qui veulent à tout prix choper ce soir, donc je les évite, et puis il y a celles qui t’ont déjà mis le grappin dessus, qui t’ont repéré tu sais, celles-là je les mets de côté, au cas où, et puis enfin il y a celles qui sont en mode tu me toucheras pas ce soir tellement j’suis bonne, et là on commence à parler. » p. 170-171-172

« L’eau je n’aime pas y entrer, mais je n’aime pas en sortir non plus. J’ai toute une batterie de mouvements qui peuvent me permettre de tuer une après-midi sans problème. Je commence par le dauphin. C’est axé sur l’ondulation. La seule chose qui me ramène à la surface, c’est mon asphyxie quand elle me rappelle que je n’ai pas de branchies et que je ne suis donc pas un poisson. Ça me frustre alors je me lance des défis, comme faire l’aller-retour sous l’eau. La piscine n’est pas grande, j’en fais deux. Et quand je n’ai plus de souffle, je fais la planche. Du moins j’essaie. J’ai usé des dizaines d’heures dans des piscines à essayer de la faire. Impossible, le principe m’échappe. Je coule tout le temps. Ce qui me plaît dans l’idée de faire la planche, c’est la possibilité d’être efficace en étant immobile. Dans l’eau, dès que je ne bouge plus, je coule. Comme dans le ring. Alors que dans la vie je ne vais que là où j’ai pied. La différence, c’est que dans l’eau je sais quels sont les mouvements à effectuer pour ne pas me noyer. »

« J’ai récupéré de l’énergie, alors je pars sur des saltos. J’ai une technique à base de bras en croix et de soufflage par le nez pour tourner très vite. Je tourne jusqu’à me donner le tournis, quand j’ai assez d’air, en avant comme en arrière. Avoir le tournis sous l’eau c’est génial, on ne sait plus où est la surface, parce qu’on ne peut pas tomber par terre. En soufflant par le nez je peux faire ce que je veux sous l’eau, mais je dois faire gaffe en remontant, parce que souvent c’est un coup à se retrouver avec un gros filet de morve en travers de la joue.
Enfin, fatigué de mes cabrioles, je me vide les poumons pour aller me coller au fond de la piscine. Sans air dans les poumons, on devient une enclume. Je me mets là où j’ai pied, penché vers l’avant. Je souffle doucement, à un rythme régulier. Quand je sens que je commence à couler, je donne une légère impulsion avec la pointe de mes pieds, et alors je descends vers le fond de la piscine avec le mouvement de balancier d’une feuille de chêne qui tombe de son arbre en automne. Arrivé au fond, face contre terre, j’ai encore assez d’air en réserve. Je place mes mains sous mon menton, et je reste là.
Wanda s’est approchée. Elle s’est assise au bord, les jambes dans l’eau, comme moi tout à l’heure. Elle n’a pas spécialement cherché à déterminer l’axe du soleil, elle a marché tout droit depuis le transat. La partie droite de son visage est ombragée. Je suis dans la piscine, debout, l’eau m’arrive au torse, juste sous les aisselles. Elle s’amuse à m’envoyer de l’eau du bout de son pied, et je la préviens qu’elle n’est pas vraiment en position de jouer à ça avec moi. Elle dit qu’elle devrait avoir le droit de m’embêter sans que ça lui retombe dessus, et je réponds que c’est un point qui se discute. Elle continue, alors d’un revers de la main je lui en envoie un peu sur les cuisses, et elle hurle de manière tout à fait disproportionnée. Va te faire foutre elle dit, et elle rit. Elle tend les jambes et d’un geste vif je passe ma tête entre les deux, puis elle les referme pour enserrer mon cou entre ses mollets, accompagnant son geste de bruitages pour faire comme si c’était violent comme action. D’ici je vois mieux sa poitrine. Ses seins ont une manière bien à eux d’être rebondis comme un joli cul. » p. 200-201

À propos de l’auteur
David Lopez a trente ans. Fief est son premier roman. (Source: Éditions du Seuil)

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Après le monde

RYCHNER_apres_le_monde
  RL2020

En deux mots:
De 2022 à 2049, la population mondiale essaie de survivre après une catastrophe qui a fini par faire exploser le système. Face à la pénurie, on essaie de s’organiser, mais l’insécurité gagne du terrain. Faut-il désormais chercher son salut en prenant la route?

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Quand notre monde aura explosé

Le roman post-apocalyptique d’Antoinette Rychner est certes un appel à prendre en compte l’urgence climatique, mais il est aussi bien davantage. Quand tout s’effondre, comment (re)définit-on alors l’Humanité?

L’actualité avec ses événements climatiques à répétition et la mise en garde de scientifiques – les plus alarmistes nous expliquant qu’il est déjà trop tard – fournissent la matière aux romans post-apocalyptiques. En cette rentrée, Sandrine Collette avec Et toujours les forêts et Antoinette Rychner avec Après le monde nous en livrent deux versions qui ne laissent guère espérer un avenir radieux pour la planète.
L’événement déclencheur de la catastrophe est ici situé le long d’une ligne de faille, le long de la Côte Ouest des États-Unis. À la suite d’un ouragan entrainant des dizaine de milliers de morts, le processus systémique s’enclenche et les dominos tombent les uns après les autres : la faillite des compagnies d’assurances entraine la faillite des banques et celui du système économique. Les réseaux électriques et les réseaux de communication cessent de fonctionner, l’anarchie gagne du terrain d’autant que d’autres événements climatiques se produisent. En quelques mois à peine la planète aura totalement changé de visage, renvoyant les populations quelques siècles en arrière. Désormais il faut trouver de quoi se nourrir, de quoi se chauffer, de quoi se protéger. Ce sont ces premières années post-catastrophe que racontent Christelle et Barbara, deux femmes qui ont composé des «chants de témoignage» et qui reviennent d’un exil au Maramures où les conditions de vie semblaient devoir être meilleures, car basées sur «un mode de vie traditionnel, déconnecté des technologies. L’environnement y était préservé ; à coup sûr une région à haut potentiel de résilience.» Un renversement des valeurs qu’Antoinette Rychner va aussi utiliser pour rendre encore davantage saisissant son récit. La communauté se retrouve du côté de La Chaux-de-Fonds, dans cette Suisse qui était jusque-là l’un des pays les plus prospères, mais aussi les plus régulés et les plus propres. Le contraste avec ce nouveau monde, construit sur les nécessités vitales, n’en est que plus frappant. Désormais, les hôpitaux ou les dentistes sont abandonnés faute d’énergie capable de faire fonctionner leur technologie. «Sont arrivés la typhoïde, la dysenterie, le choléra.»
Désormais ce sont de petits groupes d’humains qui tentent de se construire un avenir, car «le concept même de nation avait perdu en signification. Les enjeux étaient devenus régionaux, l’aspiration identitaire s’était reportée sur des appartenances locales: bassins hydrographiques, nœuds du panorama, vallées et montagnes.»
Mais comme au Maramures, les communautés ne vont pas tarder à se heurter aux candidats désireux de s’installer dans ces havres préservés. Les «étrangers» deviennent un problème, semblant attirer avec eux tous les périls. Les «Frères Helvètes» entendent définir qui est autorisé à vivre là en édictant des règles censées définir le bon et le vrai suisse. Aussi simpliste que dangereux.
Christelle – taxée d’intellectuelle – va du reste faire les frais de cette dictature qui ne dit pas son nom et devoir partir à nouveau. Avec famille et amis, elle prend alors la direction de Hambourg où il semble exister une communauté plus ouverte et tolérante…
Antoinette Rychner passe alors de l’anticipation à la dystopie, en posant la question de la place de la culture dans un monde qui doit d’abord construire une agriculture, qui doit d’abord trouver des règles de vie en commun. Mais, elle nous fait aussi comprendre la nécessité de pouvoir s’appuyer sur les «chants», les récits qui élargissent cet horizon limité, la possibilité de s’imaginer un lendemain.
Saluons tout à la fois la construction audacieuse du roman avec ces chants rétrospectifs, chronique d’une catastrophe et de ses suites, qui viennent ponctuer cette errance vers un monde meilleur et la solide documentation sur laquelle s’appuie le récit, le rendant du coup vraisemblable.
Et ce ne sont pas les prévisions de l’agence européenne de l’environnement qui viendront nous rassurer…

200211_Lemonde_evenements_climatiques© Le Monde du 21 février 2020, source: agence européenne de l’environnement

Comme le disait un slogan il y a quelques années, slogan qui résume bien Après le monde: au poids des mots vient ici s’ajouter le choc des idées.

Signalons, pour ceux que le sujet passionne une bibliographie de travail, à télécharger sur le site internet d’Antoinette Rychner. On y trouvera notamment les ouvrages suivants dont j’ai rendu compte :
Black-Out de Marc Elsberg
Ostwald de Thomas Flahaut
Trois fois la fin du monde de Sophie Divry

Après le monde
Antoinette Rychner
Éditions Buchet-Chastel
Roman
288 p., 18 €
EAN  9782283033258
Paru le 3/01/2020

Où?
Le roman se déroule en principalement en Suisse, du côté de La Chaux-de-Fonds. La catastrophe initiale a lieu le long de la Côte Ouest des États-Unis, puis on prend la direction des Maramures en Roumanie. On y évoque aussi un exil vers Hambourg puis Malmö, en passant par l’Allemagne et la France.

Quand?
L’action se situe de 2022 à 2049.

Ce qu’en dit l’éditeur
Novembre 2022. Un cyclone d’ampleur inédite ravage la côte ouest des États-Unis. Incapables de rembourser les dégâts, les compagnies d’assurance font faillite; à leur suite, le système financier américain s’effondre, entraînant dans sa chute le système mondial. Plus d’argent disponible, plus de sources d’énergie, des catastrophes climatiques en chaîne, plus de communications… En quelques mois, le monde entier tel que nous le connaissons est englouti.
Antoinette Rychner s’est inspirée des théories de la «collapsologie» pour bâtir ce roman. S’y déroulent en alternance les aventures de quatre personnages qui tentent de survivre dans une société condamnée à réinventer ses propres logiques, parfois au prix de la barbarie; et une «épopée» chantée par deux femmes, le soir à la veillée.
Ce récit des origines raconte l’avant et l’après-catastrophe, soulevant concrètement des interrogations politiques, humaines et sociales: l’humanisme est-il l’apanage des sociétés qui vont bien? Ou est-il possible d’inventer, au cœur même du désastre, de nouvelles façons de vivre ensemble et d’habiter le monde?
Un roman visionnaire et inspirant, alors que les questions environnementales sont devenues incontournables.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Kroniques.com
Le Courrier
RTS (Espace 2 – Caractères)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« CHANT POUR SE SOUVENIR
C’était l’année 2023. Sur les huit milliards d’habitants que comptait la terre, environ un milliard et demi de personnes vivaient dans des pays appelés « pays développés à économie de marché ». Nous en faisions partie. Nous consommions, en moyenne, plus de 250 litres d’eau potable par jour et par personne – par année, plus de 3 000 litres de pétrole. Nos ménages s’élevaient à 2,5 personnes. Ils participaient à la production de centaines de millions de tonnes de déchets par an, garantissaient la consommation destructrice de masse et contribuaient à dévaster le monde ; nous le reconnaissions.
Cependant, nous commandions des Fairphones, ou téléphones équitables. Question de conscience. De responsabilité, estimions-nous, qui préférions le pain multicéréales au pain blanc, le poulet fermier au poulet issu de l’élevage intensif, le sirop sans colorant au sirop grenadine, les snacks alternatifs aux chips industrielles. Nous qui, au confort standardisé des hôtels, privilégiions les hébergements classés « insolites » tels que nuit sur la paille, en tipi ou cabane sylvestre, nous qui suivions des formations continues et nous inscrivions à des ateliers en tout genre : yoga, bien sûr, mais aussi biodynamie appliquée au jardin. Nous qui inscrivions nos enfants à des stages d’éveil musical, d’écriture ou de danse conçus pour eux, les portions jusqu’à leurs 15 kg dans des porte-bébés ergonomiques et les emmenions voir des expositions sur la question du genre, destinées aux sept à douze ans. Nous qui nous abonnions à des paniers bio, adhérions à la philosophie du zéro déchet et fréquentions des lieux de vente en vrac – même si, pour les consommables tels qu’ampoules, cartouches d’encre ou sel pour lave-vaisselle, nous cédions à la commodité des grandes surfaces. Nous qui participions à des marches anti-énergies fossiles tout en brûlant force combustible pour relier habitat et travail, loisirs et quotidien, ville et campagne.
Nous qui, contrairement à d’autres groupes sociaux, ne lavions pas nos voitures les jours de congé, ne possédions pas de téléviseur, faisions du maquillage un usage limité, et, sauf subtil second degré, ne portions pas d’accessoires incrustés de brillants. Nous dont l’appartenance aux catégories socio-professionnelles dites supérieures élevait le pouvoir d’achat au-dessus de la moyenne, ce qui faisait de nous une cible très réceptive aux produits de niche ; nous qui petit à petit étions parvenues à nous assurer, lors des fêtes d’anniversaire, que personne ne s’amène avec un cadeau en plastique fabriqué en Asie.
Dans les cinq années précédentes, vingt millions d’emplois avaient disparu de nos marchés, dont un quart en Europe. Nos taux de chômage explosaient. Explosait également l’économie dite « collaborative », et nous usions de plateformes telles qu’Uber, Airbnb, Netflix, BlaBlaCar ou eBay. Que ce soit via l’impression de tickets à domicile, le virement en ligne ou la part croissante d’autres services que nous nous rendions à nous-mêmes, nous participions volontiers à la rationalisation des coûts déplaçant le travail des entreprises vers les clients. Le salaire, toutefois, restait le moyen principal de distribution des revenus. À l’échelle planétaire, des emplois sous-payés se créaient par milliers tous les jours, tandis que se suicidaient les agriculteurs. Alors qu’une masse énorme de capital circulait au-dessus de nos têtes, il devenait insoluble de financer les assurances sociales et les investissements pour nos collectivités. Paradoxalement, une pléthore de biens nous environnait, produite avec toujours moins de travailleurs – issus de nos populations, du moins.
En toutes circonstances, nous devions saisir nos données ; nom, prénom et adresse, numéro de carte de crédit. Nous votions. Nous votions à gauche. Nous ne savions plus qui élire, et avions une vision vraiment incertaine de l’avenir. Nous parlions de valoriser la diversité. De promouvoir la mixité. Il nous était pénible de converser avec nos vieux parents lorsque leurs propos se teintaient de xénophobie. Nos contacts avec eux se limitaient essentiellement à leur confier nos enfants un jour par semaine. Le moment venu, nous les placions dans des maisons de retraite. Nous travaillions. Nous travaillions tout le temps. Nous négociions des temps partiels. Nous cumulions des mandats. Périodiquement, nous nous déclarions « sous l’eau » mais nous savions planifier, et rationalisions absolument tout. Nous exécutions, nous ne cessions d’optimiser nos capacités d’exécution.
Deux fois par an, nous allions nous faire détartrer les dents.
Nous savions que certaines matières premières s’étaient d’ores et déjà raréfiées. Une grande part de l’électricité mondiale provenait d’un charbon de plus en plus médiocre. À un certain stade, l’extraire et le transporter représenterait une perte nette.
Nous savions que pour se maintenir, et continuer d’emprunter, les sociétés d’exploitation minière devaient continuellement étendre les territoires sur lesquels elles possédaient des droits. En dépit des variations de prix du pétrole, d’ultimes tours de passe-passe regonflaient le crédit et accroissaient – la dette enflant – le développement du commerce, du trafic aérien, maritime et routier, l’industrie des technologies et de l’armement. Bon nombre de centrales nucléaires vieillissantes n’étaient plus sûres, tandis que nos espoirs de voir des méthodes vertes se substituer à ces sources dangereuses se heurtaient à de nouveaux dilemmes : l’extraction de métaux rares, indispensables à la fabrication des éoliennes comme des panneaux solaires, devenait dévoreuse d’énergie en soi.
La pollution des sols, des nappes phréatiques et de l’air atteignait des seuils critiques. L’effet de serre s’était amplifié, avec pour conséquence des épisodes de canicules prolongées, des inondations et des tempêtes.
Insectes, oiseaux, vers de terre disparaissaient à toute vitesse.
Au-delà de certaines limites, nous en avions désormais la certitude, les écosystèmes basculeraient et la biosphère nous deviendrait hostile. Du point de vue géophysique, les grands cycles de la nature, celui de l’eau, du carbone ou de l’azote avaient déjà commencé à se détraquer. Le problème était que nous ne le croyions pas. Nous ne croyions pas ce que nous savions. Seule montait l’anxiété : jamais l’espérance de vie n’avait été si élevée et, cependant, notre angoisse semblait de plus en plus difficile à calmer.
Pour conserver la vie que nous connaissions, des inégalités étaient-elles nécessaires ? Ces sacrifiés sociaux dont nous percevions l’existence, étaient-ils désignés par une entité supérieure, devaient-ils leur sort au hasard, méritaient-ils les conditions qui leur étaient réservées, en qualité de sous-productifs, d’assistés, de fainéants ou, dans le cas des étrangers, d’êtres culturellement voire génétiquement inférieurs ?
En définitive, comment, et de quoi vivraient nos enfants ? Les présidents, les ingénieurs, les cadres supérieurs en savaient-ils plus que nous ? Quels buts poursuivaient réellement la gouvernance ou la recherche, hormis différer indéfiniment les menaces toujours plus folles qui pesaient sur nos têtes ?
Quand tomberait l’échéance ?
Des leaders rassuraient les masses. Nous avions nous aussi nos héros, nos chantres. Nous accouchions à domicile ou en maison de naissance, sans péridurale. Nous adorions les huiles essentielles, et portions la Mooncup. Nous créions des faire-part originaux, nous parlions de l’instant présent. Du lâcher-prise. De pleine conscience. Nous achetions des livres sur le véganisme et aimions tout particulièrement organiser des brunchs.
Tous les trois mois ou presque, nous apprenions qu’une de nos connaissances était atteinte d’un cancer. Des études accusaient l’usage de pesticides, la pollution, les pressions subies au travail. Nulle multinationale n’endossait les coûts de ses méthodes, toutes les charges se reportant sur des États dont les revenus diminuaient. Quant aux produits jugés dangereux, nos gouvernements perdaient peu à peu les moyens de les interdire.
Les régimes de Sécurité sociale qui avaient existé n’avaient plus cours. Partout, des assurances privées entraient en vigueur. Leurs primes plongeaient les ménages en défaut de paiement. En parallèle, d’onéreuses complémentaires garantissaient organes artificiels, prothèses illimitées, cellules cultivées en organisme animal tandis qu’à travers le monde, des millions de déplacés fuyaient des dictatures, des famines ou des guerres, jetés sur les routes, parqués dans des camps, coincés le long de frontières.
En ce qui nous concernait, nous voulions bien nous montrer charitables, et de bonne volonté. Malgré tout, nous nous inquiétions du nombre d’arrivants et tenions pour évident que nos immigrés méconnaissaient les réalités des sociétés qu’ils avaient cherché à rejoindre, idéalisant l’accès à la sécurité, à la liberté et surtout au confort et au pouvoir d’achat – ne rêvant, en définitive, que de consommer à leur tour plus de 250 litres d’eau potable par jour et par personne, pour plus de 3 000 litres de pétrole par année.
Quoi qu’il en soit : ceux dont la vie n’était pas directement menacée se verraient refuser l’hospitalité. En réalité, nous le savions, une telle situation était intenable sans violence. Et au fond de nos êtres, le sens commun restait intact : entre nous et n’importe quel autre habitant de la Terre, peu importe les écarts de culture ou la puissance du marketing, la différence était minime.
Lorsqu’il s’agissait de convertir tout cela en opinion, nous répétions nos mantras : il nous appartenait de démonter les infâmes méthodes populistes qui, aux millions de lésés, de sans-emploi, de prolétaires et de classes moyennes étranglées, offraient des groupes à exclure, à haïr pour se défouler. C’était bien simple : nous condamnions l’extrême droite. Et nous condamnions les murs érigés aux frontières. Nous condamnions également le commerce des armes, les restrictions de la liberté de presse, le commerce de l’ivoire et condamnions encore, au passage, la survaccination des populations occidentales.
Il était urgent, déclarions-nous, de remettre sérieusement en cause le système capitaliste, la croyance au développement par la croissance, notre mode de vie à lourde empreinte écologique. Mais, bordel, chaque fois que nous tentions d’appréhender la question du pouvoir, nous aboutissions aux mêmes impasses : rien à attendre de nos autorités schizophréniques, qui d’un côté s’efforçaient de promouvoir les efforts écologiques, de l’autre encourageaient des libertés de consommation sans limites. À supposer qu’un élu ait seulement cherché à entreprendre une transition acceptable, initier une prospérité sans croissance ou défendre nos biens communs, la pression des lobbys lui aurait arraché tout levier.
Quant à la contestation citoyenne, voilà longtemps que nous avions commencé – quoique abonnées à des organisations de cyber-militantisme international et accoutumées à signer entre 8 et 12 pétitions par semaine – à douter qu’il existât jamais quelque possibilité d’opérer une révolution à large échelle.
Qu’avions-nous fait de notre foi ?
Imprégnées de culture chrétienne, nous étions mine de rien plus attachées aux traditions que nous le croyions, et célébrions plus d’un rite annuel. Certaines d’entre nous avaient été baptisées, mais nous ne baptisions point nos enfants. Certes, le déclin des églises, leur détérioration en tant que patrimoine nous faisait de la peine ; pour autant, nous ne croyions pas en Dieu.
Certaines disaient : je crois qu’après la mort il y a quelque chose. Nous aimions la bande dessinée. Le cinéma d’auteur. Les arts plastiques et ceux de la scène. Nous fréquentions des festivals et parmi nous, il s’en trouvait qui travaillaient dans le management culturel. D’autres peignaient, étaient photographes professionnelles ou médiatrices auprès de publics classés « empêchés ».
Nous discutions passionnément de l’influence grandissante des jeux vidéo. Nous évoquions l’intelligence artificielle, la connexion des données, les réalités virtuelles, nous tentions d’imaginer le moment où nos corps deviendraient superflus et en quoi consisterait le dépassement des humains par les machines.
Penser que, dans un monde qui se détruisait, le fait de rester créatives préservait notre intégrité nous soulageait beaucoup.
Après coup, il nous arriverait de penser que rien (ni la création artistique, ni la philosophie, ni le divertissement, ni la signature de pétitions en ligne) n’aurait dû sembler aussi important que la lutte contre des compagnies commerciales géantes, infinies avaleuses de ressources. Et qu’il aurait fallu, pour commencer, identifier les fondements de ce système qui, en coupant les liens unissant nos actes à la conscience morale, interdisait à chacun d’endosser ses responsabilités.

Extrait
« Avec ça, le concept même de nation avait perdu en signification. Les enjeux étaient devenus régionaux, l’aspiration identitaire s’était reportée sur des appartenances locales: bassins hydrographiques, nœuds du panorama, vallées et montagnes. » p. 84

À propos de l’auteur
Antoinette Rychner est née en 1979. Autrice de nombreuses pièces de théâtre, elle a obtenu pour son premier roman Le Prix, publié dans la collection «Qui Vive» en 2015, le prix Michel-Dentan et le prix suisse de littérature 2016. (Source: Éditions Buchet-Chastel)

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La femme révélée

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En deux mots:
Eliza Donneley a dû fuir Chicago pour trouver refuge à Paris. Au fil de ses rencontres dans la capitale, elle va tenter de se reconstruire, de progresser dans l’art de la photographie, tout en gardant en elle l’espoir de pouvoir un jour rentrer en Amérique pour y revoir son fils.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

La photographe, loin des clichés

Gaëlle Nohant la magicienne a à nouveau réussit l’un de ses admirables numéros. Après La part des flammes et Légende d’un dormeur éveillé, elle nous entraîne en 1950 entre Paris et Chicago sur les pas d’une photographe.

Gaëlle Nohant poursuit son exploration de notre passé, avec toujours le même talent et le même sens de la narration, le même style addictif qui entraine le lecteur à ne plus vouloir lâcher les personnages. Après La part des flammes et Légende d’un dormeur éveillé nous voici dans les années cinquante, entre Paris et Chicago. L’occasion d’évoquer les clubs de jazz de la capitale et les combats pour les droits civiques aux États-Unis, le combat des femmes pour leur émancipation et celui des minorités pour davantage d’égalité, les peines de l’exil forcé et le besoin de racines.
Quand s’ouvre le roman, Eliza Donneley est à Paris où elle a trouvé refuge sous un nom d’emprunt, Violet Lee.
Si on ne saura qu’au fil de récit les raisons impérieuses qui l’ont poussée à s’exiler, on apprend très vite qu’elle a laissé derrière elle un mari violent, sa mère et son fils Tim, âgé de quelques années. «Désormais, je me raccrochais à l’espoir que si j’étais assez patiente, je trouverais le moyen de rentrer chez moi. Ce chez moi n’était pas la maison de mon mari. Plus vaste et imprécis, il épousait les contours de ma ville natale, du lac qui la bordait, de ses frontières mouvantes. La ville où mon fils, Martin Timothy Donnelley, était venu au monde par une journée froide et grise de novembre 1942, réveillant de ses premiers cris notre rue engourdie par les prémices de l’hiver. »
Mais cette promesse va devenir de plus en plus difficile à tenir, car elle se pressent que son ex-mari ne la lâchera pas, que ses sbires veulent l’empêcher de nuire à leurs petites affaires aussi immorales que rentables. On y retrouve du reste aussi La Part des flammes, le feu assassin.
Après avoir réussi à trouver un toit et quelques personnes prêtes à l’aider, notamment ses voisines les prostituées, elle se décide à sortir le Rolleiflex qu’elle avait acheté avant de quitter les États-Unis et qui va lui permettre d’ouvrir un nouveau chapitre de sa vie. Dans les rues, les cafés, les clubs de jazz, elle va photographier de nombreux personnages, témoigner de la société de l’époque.
Comme pour ses précédents romans, on comprend très vite que Gaëlle Nohant s’est énormément documentée, que son évocation de Paris aussi bien que de Chicago est le fruit de lectures, de témoignages rassemblés mais aussi de séjours effectués ces dernières années, y compris avec un appareil photo en bandoulière (ceux qui suivent la romancière sur les réseaux sociaux ont auront des preuves tangibles).
À l’image de la photo qu’elle découvre après son passage dans le révélateur, Violet va se révéler petit à petit à elle-même. Volontaire et courageuse, elle comprend que les clés de son destin sont entre ses mains, mais aussi dans celles qui à ses côtés sont prêts à l’aider. Battante, elle découvre qu’il y a des causes qui sont plus grandes qu’elle, mais aussi qui rapprochent ceux qui les partagent.
Après Paris, c’est à Chicago qu’elle voudra suivre sa route, bien des années après avoir fui.
La femme révélée est un formidable voyage dans le temps, un magnifique portrait de femme, un panorama des combats menés de part et d’autre de l’Atlantique pour plus d’égalité et de Droits, pour davantage de solidarité et pour dégager l’horizon. Ce qui est fait, on l’aura compris, une œuvre qui résonne avec les problématiques d’aujourd’hui et qui se lit comme un chant d’espoir. Tout simplement superbe!

La femme révélée
Gaëlle Nohant
Éditions Grasset
Roman
400 p., 20,90 €
EAN 9782246819318
Paru le 2/01/2020

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris ainsi qu’aux Etats-Unis, principalement à Chicago.

Quand?
L’action se situe de 1950 à1970, mais on évoque aussi les années précédentes depuis la crise de 1929.

Ce qu’en dit l’éditeur
Paris, 1950. Eliza Donneley se cache sous un nom d’emprunt dans un hôtel miteux. Elle a abandonné brusquement une vie dorée à Chicago, un mari fortuné et un enfant chéri, emportant quelques affaires, son Rolleiflex et la photo de son petit garçon. Pourquoi la jeune femme s’est-elle enfuie au risque de tout perdre?
Vite dépouillée de toutes ressources, désorientée, seule dans une ville inconnue, Eliza devenue Violet doit se réinventer. Au fil des rencontres, elle trouve un job de garde d’enfants et part à la découverte d’un Paris où la grisaille de l’après-guerre s’éclaire d’un désir de vie retrouvé, au son des clubs de jazz de Saint-Germain-des-Prés. A travers l’objectif de son appareil photo, Violet apprivoise la ville, saisit l’humanité des humbles et des invisibles.
Dans cette vie précaire et encombrée de secrets, elle se découvre des forces et une liberté nouvelle, tisse des amitiés profondes et se laisse traverser par le souffle d’une passion amoureuse.
Mais comment vivre traquée, déchirée par le manque de son fils et la douleur de l’exil? Comment apaiser les terreurs qui l’ont poussée à fuir son pays et les siens?  Et comment, surtout, se pardonner d’être partie?
Vingt ans plus tard, au printemps 1968, Violet peut enfin revenir à Chicago. Elle retrouve une ville chauffée à blanc par le mouvement des droits civiques, l’opposition à la guerre du Vietnam et l’assassinat de Martin Luther King. Partie à la recherche de son fils, elle est entraînée au plus près des émeutes qui font rage au cœur de la cité. Une fois encore, Violet prend tous les risques et suit avec détermination son destin, quels que soient les sacrifices.
Au fil du chemin, elle aura gagné sa liberté, le droit de vivre en artiste et en accord avec ses convictions. Et, peut-être, la possibilité d’apaiser les blessures du passé. Aucun lecteur ne pourra oublier Violet-Eliza, héroïne en route vers la modernité, vibrant à chaque page d’une troublante intensité, habitée par la grâce d’une écriture ample et sensible.

Les critiques
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INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Au réveil, elle a oublié l’enchaînement des événements qui l’ont conduite dans cet hôtel miteux où elle s’efforce de se rendre invisible. Un bruit incongru la tire du sommeil, ou une odeur inexplicable. Elle se tourne sous le drap rêche, se cogne contre un mur. Que fait-il là, ce mur ? Elle ouvre les paupières, acclimatant sa vue à la pénombre, striée par les tranches de jour qui entrent par les vieilles persiennes. Le papier peint défraîchi la frappe comme une anomalie, réveille sa mémoire. Remontent tous les détails de sa fuite, le temps étiré, suspendu, précipité dans les battements du sang. Les veilles enroulée dans son imperméable, ses pieds brisés par les longues stations dans les escarpins, cette application à fuir les regards, donner le change, paraître savoir où elle allait.
Eliza Bergman, née trente et un ans plus tôt par une nuit de chaos, s’est évanouie dans les brumes du lac Michigan, qui escamotent les cadavres et les charognes. Tout ce qu’il est préférable de cacher.
Elle a longtemps différé sa fuite, tergiversé, dressant des arguments objectifs et des peurs irrationnelles contre son instinct. Elle a attendu de n’avoir plus le choix pour s’armer de courage, descendre dans les soubassements de la ville, affronter ceux qui pouvaient l’aider. Le genre d’amis qu’on préfère ne pas cultiver, qui font payer cher leurs services et ne vous laissent jamais quitte. Elle le savait déjà, à l’instant où le petit voyou italien lui a tendu le passeport au-dessus du comptoir d’un bistrot borgne. Elle l’a ouvert et étudié en silence, frappée par la ressemblance physique.
La propriétaire du passeport s’appelait Violet Lee. Elle était née le 11 mars 1919 à Chicago, quelques mois avant qu’Eliza ajoute son premier cri à ceux d’une ville à feu et à sang. Sur la photo, Violet a des yeux marron-vert, des cheveux châtains aux épaules : elles pourraient être jumelles. Pas très grande : un centimètre de plus qu’elle. Le passeport ne mentionne pas sa fin prématurée. Eliza ignore tout de celle dont elle porte le nom. Jusqu’aux circonstances d’une mort qui l’a frappée en pleine jeunesse, si tant est que ce mot ait eu un sens pour elle. Durant sa brève existence, Violet Lee devait ressembler à ces pauvres filles que la ville avale en bâillant, sans y prendre garde. Une gentille paumée accrochée à un rêve hors d’atteinte, ou qui ne rêvait pas plus loin qu’une paire de chaussures neuves, un prince de comptoir qui la traiterait un peu mieux que les autres. A-t-elle fini poignardée dans une ruelle du South Side, au coin d’un de ces rades où des truands minables échangent leurs dernières combines ? Étranglée par un amant de fortune ? L’a-t-on tuée pour quelques dollars, ou pour la violer plus commodément ? Pour ce qu’elle en sait, Violet Lee est peut-être morte de froid sur un banc de Jackson Park, ou d’une dose de trop pour survivre à la nuit. Son fantôme accapare les pensées d’Eliza. Comme si usurper son identité l’avait chargée d’une responsabilité à son égard, d’un mystérieux devoir qu’il lui incombe d’élucider.
Si elles s’étaient croisées par hasard, qu’auraient-elles pensé l’une de l’autre ? Violet Lee aurait sans doute envié son allure, celle d’une femme dont le moindre accessoire représentait deux mois de salaire d’une vendeuse de chez Marshall Field. Au premier coup d’œil, elle aurait mesuré la distance entre leurs mondes : l’abîme qui sépare les manoirs de la Gold Coast des meublés crasseux de Wicker Park.
« Si tu me voyais maintenant, Violet… », sourit Eliza du fond de son refuge aux murs lézardés. « En héritant ton nom, j’ai dû hériter la vie qui va avec… »
Désormais, elle doit oublier jusqu’à son prénom. Sans se retourner, trancher les émotions et les souvenirs qui s’y rattachent.
Au pied du lit étroit, son imperméable froissé témoigne du chemin parcouru. Le cuir de ses escarpins est marqué de cicatrices. Mais dans le double-fond de sa valise dorment des bijoux que peu de fugueuses peuvent s’offrir. De quoi tenir un temps, si elle arrive à les revendre. Pour l’instant, ils constituent un butin encombrant pour une femme qui ne doit pas se faire remarquer. Sur la table, un Rolleiflex l’observe de ses yeux éteints. Son bien le plus précieux, avec la photo de son fils.
C’est étrange, pendant des années elle a rêvé que la maison prenait feu, qu’elle devait fuir, décider en quelques secondes de ce qu’elle emportait. Elle se précipitait dans la chambre de l’enfant et l’arrachait au sommeil, trésor brûlant contre sa poitrine. Mais toujours elle revenait sur ses pas dans le couloir aveuglé de fumée, au risque de rester prisonnière, retournait dans sa chambre et tâtonnait à la recherche de son appareil photo.
Elle ne l’a pas oublié dans sa fuite, mais elle a laissé le petit derrière elle. Cette pensée lui coupe le souffle et les jambes. Il faut la repousser tout de suite le plus loin possible. Respirer.
Ou la laisser tout incendier, et ne plus jamais dormir.
Chapitre un
À la réception de l’hôtel, la patronne au regard de fouine est en grande conversation avec un livreur de primeurs. Elle a forcé sur le maquillage, comme on repeindrait un immeuble en train de s’effondrer. Le rouge à lèvres qui bave aux commissures de ses lèvres sans chair, les boucles d’oreilles et les sourcils redessinés au crayon trahissent un souci des apparences qu’elle n’applique pas à son hôtel. Elle attrape la clef que je lui tends et l’accroche au tableau. Tout est poisseux ici, les meubles et les gens. Je lui demande la direction de la place de la Madeleine. Même s’il y a longtemps que je parle et lis le français, mon accent du Midwest chahute les syllabes et bute sur le genre des noms. Quand la gérante me répond, elle avale la moitié des consonnes et je dois déployer une concentration épuisante pour la comprendre. Pendant qu’elle m’indique la direction à grand renfort de gestes, le livreur à la casquette enfoncée sur les yeux lui lance :
— Dis-moi, la Petite Mère… tu loges des Amerloques maintenant ?
Elle répond en plissant les yeux que sa réputation a dû franchir l’Atlantique. Ils partent dans un fou rire. Le livreur enlève sa casquette pour nous saluer et repart, sa cargaison de légumes sous le bras, vers la gare Saint-Lazare.
Je suis soulagée de retrouver l’air libre et la rue. Je me retourne vers l’hôtel minable où j’ai pris une chambre, parce qu’il faut bien s’installer quelque part. Il transpire la crasse et l’avarice. Si j’y restais, je sens qu’il finirait par déteindre sur moi.
Hier, arrivant en train du Havre à la nuit tombée, j’étais brisée de fatigue. J’ai erré longtemps aux abords de la gare, dans ce mélange de faux clinquant et de sordide, et j’ai fini par décider de m’échouer ici. J’avais envie de pleurer. J’ai tendu quelques billets français à cette femme en échange d’un mauvais lit, d’une chambre aux murs de papier, d’un bidet et d’un lavabo sans eau chaude. Je me console en me disant que la dégringolade entre mon ancienne vie et ce lieu est si vertigineuse que ceux qui sont à mes trousses ne penseront pas à m’y chercher. Ce n’est qu’une étape de plus après les gares, le bateau, les heures d’attente sur des quais encombrés de valises et d’enfants. Ma première nuit a été aussi tumultueuse qu’une traversée en mer par gros temps.
Réveillée en sursaut par le vacarme de mes voisins de palier, j’ai dormi par courtes redditions traversées de cauchemars où je ne cessais de perdre Tim dans une foule qui me bousculait sans m’entendre.
Au réveil, quand j’ai retraversé le couloir, le calme n’était troublé que par des ronflements irréguliers qui me rappelaient ceux d’Adam quand il avait trop bu.
Je me suis éloignée vers la Madeleine, rassérénée par l’air vif. Le soleil soulignait les arêtes des toits et redessinait les visages. Moi qui viens d’un monde si orgueilleusement vertical, j’observais ces façades alignées comme des vieilles dames prenant le thé, les lignes Art déco qui venaient rompre l’ensemble, et partout la pierre des musées, des églises et des monuments, patinée par les siècles. Ici, le passé se fait obsédant. Les plaques au-dessus des porches rappellent que tel poète ou tel homme politique a vécu là, les statues veillent sur les squares et les carrefours. Je me demande si tous ces bras de pierre ne finissent pas par vous ligoter. À Chicago c’est l’inverse, on ne courtise que le futur. Comme s’il fallait oublier le sang versé pour bâtir la ville, ce sang venu de tous les coins du monde se mêler à celui des abattoirs. On se hâte de détruire pour reconstruire de nouveaux symboles de fierté et de puissance, toujours plus hauts, plus arrogants. Le passé est cette boue qui s’accroche à nos chaussures, cet accent qui trahit notre origine. Ce sont ces souvenirs qui nous déchirent. »

Extraits
« J’espère que les photos seront bonnes. C’est toujours un pari, il n’y a pas de deuxième chance. Observant l’étrange faune qui se presse sur la chaussée, je me demande comment j’ai pu ne pas me rendre compte que j’étais dans une rue de prostitution, et que j’avais choisi un hôtel de passe. Ma mère y verrait la bouche de l’Enfer. Elle préférait ignorer tout ce qui se rapportait au Near North Side de Chicago. La seule évocation des artères mal famées de la ville lui faisait quitter la table. Étonnamment, je ne me sens ni choquée ni effrayée, plutôt fascinée par ce que je ne connais pas et que j’ai envie de comprendre. Je me réjouis d’avoir été là au bon moment pour capter l’affrontement, la révolte animale de la prostituée aux cheveux rouges et le charme magnétique de l’autre, la Louise Brooks de trottoir qui m’a observée tout du long de ses yeux imperturbables, sous les paupières cernées de khôl. »

« Depuis le jour où j’ai pris ma première photo, je n’ai jamais réussi à m’en passer. Quand je tiens une image et alors il me la faut, rien d’autre ne compte. C’est un mélange d’instinct et d’urgence, une excitation très particulière. » p. 40

« Désormais, je me raccrochais à l’espoir que si j’étais assez patiente, je trouverais le moyen de rentrer chez moi. Ce chez moi n’était pas la maison de mon mari. Plus vaste et imprécis, il épousait les contours de ma ville natale, du lac qui la bordait, de ses frontières mouvantes. La ville où mon fils, Martin Timothy Donnelley, était venu au monde par une journée froide et grise de novembre 1942, réveillant de ses premiers cris notre rue engourdie par les prémices de l’hiver. » p. 49

À propos de l’auteur
Née à Paris en 1973, Gaëlle Nohant vit aujourd’hui à Lyon. Elle a publié L’Ancre des rêves, 2007 chez Robert Laffont, récompensé par le prix Encre Marine, La Part des flammes, Légende d’un dormeur éveillé et La femme révélée. Elle est également l’auteur d’un document sur le Rugby et d’un recueil de nouvelles, L’homme dérouté. (Source: Grasset)

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Et vous m’avez parlé de Garry Davis

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  RL2020

En deux mots:
Dans un bar de Guéthary le narrateur va engager la conversation avec Julia, en vacances sur la Côte basque. Une conversation qui va vite tourner autour de la vie de Garry Davis, citoyen du monde, dont on va découvrir l’étonnante biographie.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

L’histoire d’un citoyen du monde

Changement complet de registre pour Frédéric Aribit, qui passe du Mal des Ardents à une biographie romancée de Garry Davis, le dernier idéaliste du XXe siècle sur lequel il porte un regard tendre et nostalgique, comme sur la belle Julia.

Avez-vous déjà entendu parler de Garry Davis? J’avouer qu’avant de découvrir le nouveau roman de Frédéric Aribit, le nom de ce citoyen du monde, mort à 91 ans en 2013, m’était totalement inconnu. Et pourtant, comme le rappelait Pierre Haski dans L’Obs au moment de son décès, plus de deux millions et demi de personnes disposaient d’un passeport de «citoyen du monde» émis par cet utopiste, qui avait notamment rallié trois Albert célèbres à sa cause: Einstein, Camus et Schweitzer.
Et s’il faut en croire l’habile scénario du roman, c’est aussi le hasard qui a mis le narrateur sur la piste de cet homme remarquable. Nous sommes sur la Côte basque lorsqu’il marche malencontreusement sur le pied de Julia. Elle accepte de prendre un verre avant de regagner son lieu de villégiature. Son mari et son fils Marius sont restés du côté de Lille.
Lui a beau être désabusé et ne plus attendre grand chose de l’existence, il n’est pas insensible au charme de cette femme. En fait, «nous nous apprêtons à vivre la parenthèse d’une soirée estivale qui s’est ouverte sur un pied malencontreusement écrasé devant le comptoir et qui se refermera bientôt, quand vous rejoindrez vos amis et que votre jupe, votre débardeur blanc avec la bouche rouge des Stones s’évanouiront, tel le mirage soudain dissipé d’une fontaine où boire en plein désert, ..»
Une parenthèse qui s’ouvre sur cette question plutôt incongrue: Avez-vous déjà entendu parler de Garry Davis?
Le personnage que dépeint alors Julia est effectivement «plus insaisissable que ceux qu’on trouve dans les romans». Engagé dans la Bataille de France durant la Seconde Guerre mondiale, il en ressort traumatisé et décide de prendre à la lettre les belles paroles des conférences d’après-guerre, de créer les vraies Nations Unies. Il rend alors son passeport américain et parvient à rejoindre Paris où, avec l’aide de Camus, il fait irruption au Palais de Chaillot où se tient une Assemblée générale des nations Unies, pour y lancer sa profession de foi. Ce ne sera là que l’un de ses titres de gloire, car pendant les décennies qui suivent, il ne va rien lâcher de son combat, de son idée fixe. Et comme dit, il va rallier des millions de personnes – des anonymes et des célébrités – à sa cause, auxquels il enverra un passeport de citoyen du monde. Julia semble connaître dans le moindre détail la biographie de cet homme et parvient à subjuguer son interlocuteur.
On l’aura compris, c’est par le truchement de la belle Julia que Frédéric Aribit parvient au même résultat avec le lecteur qui n’oubliera pas de sitôt le combat aussi passionné que vain de cet homme. Comme dans Le Mal des ardents, il s’interroge sur la passion qui est un formidable moteur, avec ce brin de nostalgie au moment de constater que pour son narrateur la flamme ne brûle plus avec la même intensité. Quand ne reste que le souvenir de ce qui aurait pu être une belle histoire d’amour. Comme Georges Perec écrivant «Je me souviens du citoyen du monde Garry Davis. Il tapait à la machine sur la place du Trocadéro.», il pourra dire «Je me souviens de Julia. Elle pouvait parler des heures d’un autre homme et vous fasciner tout autant.»

Et vous m’avez parlé de Garry Davis
Frédéric Aribit
Éditions Anne Carrière
Roman
210 p., 17 €
EAN 9782843379703
Paru le 7/02/2020

Où?
Le roman se déroule en France, sur la Côte basque. Mais on y fait aussi un tour de la planète.

Quand?
L’action se situe de nos jours. Mais on y évoque surtout le XXe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
Un soir d’été, à Guéthary, un homme rencontre une jeune femme, Julia. La conversation s’engage. Il aimerait la séduire, mais il a perdu l’élan et ne croit plus en rien, sauf à son désir d’elle. Contre ses désillusions, elle lui raconte l’étonnante histoire du dernier idéaliste du XXe siècle: Garry Davis, «personnage plus insaisissable que ceux qu’on trouve dans les romans». Garry Davis a porté à lui seul tous les idéalismes d’une époque. Après la Seconde Guerre mondiale, il renonce à sa citoyenneté américaine. Apatride volontaire, il s’installe à Paris devant le siège de l’ONU et fonde le mouvement des Citoyens du Monde, dont il dessine (et vend) lui-même les passeports. Garry Davis – qui connaît près d’une quarantaine d’incarcérations en quarante ans – souhaite réinventer la carte des relations internationales. Infatigable ambassadeur de la paix, diplomate sans nation, sans terre, sans mandat, il a d’emblée le soutien d’Albert Camus, André Breton, Pierre Bergé, Einstein, et même l’Abbé Pierre. Et l’engouement pour son mouvement augmente au fil de ses coups d’éclats qui jalonnent la grande histoire du siècle. Porté par une langue surprenante et un style flamboyant, ce roman se présente sous la forme d’un dialogue envoûtant et brosse, dans la tension érotique d’une rencontre, le portrait d’un homme qui a tenté toute sa vie de corriger la folie des hommes…

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com

INCIPIT (Les premières pages du livre)
United States Department of Justice
Services d’Immigration et de Naturalisation
Bureau : Boston
Déclaration faite par : Garry Davis
À : Aéroport de Logan Date : 27 février 1993
Q. Jurez-vous que vous direz la vérité, toute la vérité et rien que la vérité, et que Dieu vous garde ?
R. Oui.
Q. Quels sont vos noms et prénoms exacts ?
R. S. Gareth Davis.
Q. Quelle est votre date de naissance ?
R. Le 27 juillet 1921.
Q. De quel pays êtes-vous ressortissant ? De quel pays êtes-vous citoyen ?
R. Aucun.
Q. Avez-vous jamais été citoyen d’un pays ?
R. Oui.
Q. De quel pays s’agissait-il ?
R. Les États-Unis.
Q. Quand avez-vous renoncé à la citoyenneté américaine ?
R. Le 25 mai 1948.
Q. Où avez-vous habité depuis lors ?
R. Partout dans le monde.
Le rêve d’une vie n’a pas d’origine. Il ne s’invente qu’à partir de soi-même. Sentez cette légère brise, respirez ces embruns qui montent de la surface des eaux et imprègnent non seulement l’air dont nous emplissons nos poumons, mais également nos cheveux, nos vêtements, si fins soient-ils, notre peau, le sel de nos lèvres auquel nous goûterons peut-être. Il est encore tôt et nous avons la soirée devant nous, la nuit qui sait, cette chaude nuit d’été qui s’annonce déjà dans l’agitation des planches de surf de l’afterwork, la sudation des premiers glaçons, et l’auréole bleutée des chiens qui s’ébrouent une dernière fois sur le sable avant de grimper, entre un matelas pneumatique et un crocodile en plastique, dans les berlines familiales. Ici, voyez-vous, dans cet endroit que vous découvrez pour la première fois, le long de cette jetée inouïe où nos chemins se croisent par hasard, se situe un peu de ma géographie intime, c’est-à-dire de mon histoire, tant il est vrai que l’espace-temps ne saurait dissocier ses coordonnées et que convoquer l’une, c’est assurément obliger l’autre.
Tel l’amour, le souvenir est stendhalien, n’est-ce pas ? Il cristallise et se dépose en nous à la façon de sédiments de cubes gemmes aux arêtes étonnamment uniques comme celles des flocons dans les microscopes ou les dessins d’enfants. L’un de ces cubes a pour moi la forme des rochers qui sont là, immémorialement travaillés par la truelle liquide de l’océan qui talochera bientôt le soleil, tout au fond, juste devant le rideau du ciel aussi bleu qu’un Magritte. Ce flacon de cristal, je le casserai plus tard devant vous, si vous m’en laissez le temps, je vous raconterai le fragment de vie que contient chacun des éclats à nos pieds si vous le souhaitez, et si vous n’allez pas rejoindre trop vite le groupe de vos amis qui nous surveillent depuis le bar tandis que les miens, à l’angle opposé, tentent parfois vers moi des œillades obliques et masculines qui rappellent ces anciennes complicités de caserne que, pour mon plus grand déplaisir, j’ai eu le temps de connaître.
Vous êtes plus jeune, vous ne savez pas ce que c’était, pour les garçons à peine entrés dans l’âge d’homme, cette humiliante épreuve de testostérone brute et d’obéissance bête. La plupart des copains, après avoir picolé ou avalé des tubes d’anxiolytiques des jours et des nuits, s’étaient fait réformer P4. Certains avaient joué les objecteurs de conscience quand d’autres, les plus durs, refusant de reconnaître une quelconque autorité de l’État sur leur personne, s’étaient déclarés insoumis et avaient tranquillement attendu chez eux que les gendarmes viennent les cueillir un matin pour les conduire en prison. Ici, vous savez, dans ce coin de Pays basque, on est assez rétif au drapeau tricolore, et Marianne ne fait pas rêver, même sous les traits avantageux d’une Laetitia Casta. Langue, culture, traditions, on entend fièrement tenir l’Hexagone en respect, et j’ai grandi entouré d’amis qui, dès le plus jeune âge, se sont forgé du concept de nation une idée qui vous étonnerait sans doute, et dont la formule mathématique s’est longtemps affichée sur les murs : 4 + 3= 1. Quatre provinces basques du Sud, soit du côté espagnol, plus trois provinces basques du Nord, soit du côté français, qui ne font qu’un seul et même pays.
Je vous vois sourire.
Vous dites qu’on ne peut lire un pays qu’aux livres qu’il inspire et aux graffitis sur ses murs.
Pour ma part, je vous l’avoue, tout en les admirant en secret, je n’avais pas eu leur courage mais je m’en moquais, j’étais ailleurs, j’étais jeune et amoureux, je durcissais ma cuirasse à coups de livres que je dévorais. J’étais, dans cette triste parodie militaire, comme ce fou monté sur les tranchées pendant la guerre de 14 et qui dirigeait les obus tel un orchestre au-dessus de sa tête – inatteignable. Après avoir appris le garde-à-vous, le rangement réglementaire du régiment en couverture tuilée, le montage-démontage du Famas, j’avais joué quelques jours à la guerre dans la forêt de Rambouillet, le visage noirci au bouchon brûlé, ne riez pas, il fallait marcher des kilomètres à l’aube avec un paquetage de sherpa sur le dos, la nuit le thermomètre descendait en dessous de zéro, nous grelottions, le paletot idéal, dans nos couvertures trouées, sans pouvoir trouver le sommeil, et soudain une grenade à blanc explosait dans un trou de terre pas loin, ça se mettait à gueuler partout en même temps que c’était la guerre, réveillez-vous, gorets de base – c’était le nom que l’instructeur, le lieutenant Rampillon, nous avait trouvé, gorets de base –, mais la guerre c’était pour de faux, alors nous faisions semblant aussi pour que ça passe plus vite, qu’on nous fiche la paix, et que je puisse sous la tente reprendre mes Lettres d’amour d’un soldat de vingt ans, de Jacques Higelin, à la lumière vacillante d’une lampe torche.
Après les classes, j’avais été versé dans la musique, comme la plupart des élèves de fin d’études des conservatoires parisiens. La vareuse impeccable, le plastron droit, le fourreau ajusté, nous rallumions chaque jour la flamme du soldat inconnu à 18 heures sous l’Arc de triomphe, jouions des hymnes pour les réceptions officielles de chefs d’État ou pour les matchs de foot, levions pour toute la caserne le drapeau à l’aube, puis répétition ininterrompue de Sambre-et-Meuse qu’on massacrait en feignant d’oublier les dièses et les bémols. Le capitaine Revol prenait ça très au sérieux, finissait par nous simplifier la tâche en nous demandant de ne pas jouer les altérations dans un premier temps, on les ajouterait progressivement, l’une après l’autre disait-il, s’imaginant pédagogue, en finissant par les accidentelles, alors cela tournait bientôt en un grotesque carnaval sonore, une inaudible bouillie de clique dégorgeant de la mascarade de nos treillis que nous quittions enfin, vers midi, pour retourner chacun vers les pupitres de nos orchestres respectifs où Ravel et Tchaïkovski nous attendaient, dans les frémissements d’archet des jolies violonistes que nos cuivrailles tondues effrayaient.
Il y a, dans les orchestres symphoniques, toute une société en puissance et des révolutions d’alcôve, du premier violon jusqu’au triangle, toute une hiérarchie muette de castes et de sang, noblesse capitale des cordes, provincialisme bourgeois des vents où couvent des crimes chabroliens, prolétariat rural des cuivres, mais aussi, du violon à l’alto, de la flûte à la clarinette, de la trompette au tuba, toute une structuration tacitement decrescendo de raffinement et de bon goût que la fanfare militaire du matin abolissait dans la joyeuse cacophonie de nos uniformes kaki.

Extraits
« Je vous raconterai peut-être cet aller-retour en bus militaire jusqu’à Rome, une bonne vingtaine d’heures dans cet effrayant tape-cul bleu gendarme, nuques roides qu’aucun appuie-tête ne soulageait, jambes atrophiées repliées sur elles-mêmes, longue mise à l’épreuve de nos patiences serviles et des piles de nos walkmans où Supertramp crachait sa Logical Song et ses veg’tébolz, et nous étions enfin descendus devant l’immense monument Victor-Emmanuel II, avions tout juste eu le temps de faire trois pas pour nous dégourdir un peu, il fallait vite enfiler nos costumes de parade, récupérer nos instruments dans la soute, le chef levait déjà les bras pour l’anacrouse, deux, trois, Allonzenfants, fa fa fa si bémol, c’était la gloire des nations, le clairon des fières dates, les embrassades officielles pour je ne sais quelle commémoration de je ne sais quel traité de paix qui avait suivi je ne sais quel indispensable massacre de je ne sais quels hommes et femmes et vieillards et enfants, et La Marseillaise s’achevait bientôt en une ultime bravade sonore, les dernières notes claquaient encore contre l’imposant marbre blanc de la réunification italienne, messieurs dans le bus, nous rentrons à Paris. »

« Je vous raconterai cette Saint-Patrick à Dublin, un mois auparavant, Revol avait annulé toutes les permissions, avait lui-même dessiné, pathétique Béjart d’ordonnance, les évolutions sur Le Vol du bourdon, qu’il nous avait personnellement fait répéter, juché sur une haute chaise d’arbitre de tennis au milieu du terre-plein, pendant des semaines, un pas à gauche, un pas à droite, en avant ceux-ci, en arrière ceux-là, les pavillons des trompettes bien hauts vers le ciel, pendant que les coulisses des trombones binaient le sol comme Aititxi, mon grand-père, avait longtemps fait accroupi sur les salades du jardin à Itxassou, à la huitième mesure vous inversez, les gars, en avant ceux-là, en arrière ceux-ci, respectez les écarts, plus souple le soubassophone, et l’on se bousculait dans la cour de la caserne, sous le regard narquois des autres contingents pas mécontents qu’ils en chient aussi un peu, ces planqués de la musique, on se heurtait, quilles malhabiles, sur le bourdonnement poussif des doubles croches de Rimsky-Korsakov dont notre chorégraphie balourde écrasait l’envol, et puis le jour J était arrivé, la fanfare entière avait pris le train pour Calais, le ferry pour l’Irlande, on s’était retrouvés en pleine fête nationale, au milieu des drapeaux et des rousseurs de stout, ridicules compétiteurs dans leurs habits militaires défilant dans les rues dublinoises, nos fanions tricolores dressés, pour l’honneur national, au milieu des majorettes en petits justaucorps roses qui paradaient de plaisir devant leurs familles endimanchées. »

« Mais voici que je déroule ma vie, pardon, ces souvenirs sont dérisoires et vous me laissez gentiment parler. Voyez-vous, j’ai longtemps traversé, immunisé, les époques les plus vides de mon existence avec un sentiment d’imminence, la certitude que quelque chose viendrait, que quelque chose m’attendait qui serait enfin à la mesure du désir que je sentais en moi, de cet irrépressible nœud qui s’était formé très jeune dans mon ventre et que j’avais longtemps senti grossir, et puis rien n’est venu, tout est passé, et le nœud sans doute s’est défait, il a fallu composer, se résoudre souvent, abandonner parfois. »

« Vous avez raison, l’histoire d’une vie ne commence pas à la naissance. Jamais. De sorte que vous raconter à mon tour le long cheminement qui nous ramène à ces premiers cris oubliés dans une maternité de Bayonne ne nous avancerait pas, à quoi bon. Il n’y a pas d’origine, non, rien n’a d’origine que celle qu’on se choisit. Pas même notre rencontre, ici, dans ce bar de Guéthary où nous nous apprêtons à vivre la parenthèse d’une soirée estivale qui s’est ouverte sur un pied malencontreusement écrasé devant le comptoir et qui se refermera bientôt, quand vous rejoindrez vos amis et que votre jupe, votre débardeur blanc avec la bouche rouge des Stones s’évanouiront, tel le mirage soudain dissipé d’une fontaine où boire en plein désert, .. » p. 22

À propos de l’auteur
Né à Bayonne, Frédéric Aribit partage son temps entre Itxassou, au Pays basque, et Paris où il enseigne les Lettres. Et vous m’avez parlé de Garry Davis est son troisième roman. (Source : Éditions Anne Carrière)

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