Nuit polaire

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En deux mots
À la suite de la disparition mystérieuse du manager de la base Concordia en Antarctique, Apollon Maubrey est chargé de lui succéder pour poursuivre les recherches scientifiques, mais aussi pour enquêter sur ce qui pourrait s’avérer être le premier homicide du pôle sud. De nombreuse surprises l’attendent tout au long de cette périlleuse mission.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Enquête en Antarctique

Un scientifique a disparu sur une base scientifique en Antarctique. En suivant l’enquêteur chargé de cette affaire peu banale, Balthazar Kaplan nous offre non seulement un thriller habilement ficelé, mais nous fait aussi découvrir une région du globe au statut très particulier et très menacé.

Apollon Maubrey s’est vu confier une double mission, manager une équipe scientifique en place sur la base antarctique Concordia et enquêter sur la disparition de Henning, son prédécesseur, qui six mois a subitement quitté la base et dont le corps n’a pas été retrouvé. En arrivant sur place, il lui faut d’abord s’adapter à cet univers particulièrement hostile, car la station de recherche est installée à plus de 3000 m d’altitude et la température la plus clémente est de l’ordre de -25°C. Mais il doit aussi se faire accepter par une équipe toujours secouée par la perte d’un collègue unanimement apprécié.
En acceptant de relancer le projet de forage interrompu par cette dramatique circonstance, il va réussir à restaurer un peu de sérénité au sein de l’équipe et à redonner au directeur un peu de son autorité perdue. Car les questions restent nombreuses après le drame.
Comment Henning a-t-il pu déjouer les systèmes de sécurité? Comment a-t-il fait pour parcourir des kilomètres et réussir à se déshabiller au pied de la crevasse où on a retrouvé sa combinaison et où l’on suppose qu’il s’est jeté? Avec une température de -80°C, il ne faut que quelques secondes pour que le corps ne gèle complètement.
Très vite Apollon doute de cette version «officielle» et tente d’élaborer d’autres scénarios.
Qui tous ne peuvent tenir qu’en mettant en cause l’un ou l’autre des habitants de la base, à commencer par les cinq personnes constituant le board et qui se sont affrontées autour de la question dudit forage qui devait atteindre un lac souterrain, c’est-à-dire un environnement totalement préservé depuis des milliers d’années. Entre Henning et Patrice, le directeur de la base et Giancarlo, le technicien «magicien de la réparation», le consensus a été difficile à trouver. Le tout sous l’œil observateur de Cécile, l’une des seules femmes présentes, par ailleurs médecin de l’équipe. Dans ce continent où tout le monde est contraint de vivre confiné, la période que nous venons de passer permet de comprendre les tensions qui peuvent naître lorsque la promiscuité est imposée.
Mais il reste aussi l’option Chamcepoix. Cet entrepreneur ravitaille les différentes bases scientifiques avec son avion et connaît bien tout ce petit monde. Il aurait aussi pu jouer un rôle dans la disparition du manager. A moins Apollon ne fasse fausse piste. Car Henning venait de faire une inspection de la base chinoise, entretenait des liens avec les Russes et les Américains. Et au bout du bout du monde, la géopolitique joue un rôle qui est loin d’être anodin. La gouverneure, en charge du respect de la convention internationale qui gère ce «bien commun de l’humanité», doit déployer des trésors de diplomatie pour assurer le fragile équilibre de cette zone.
Très bien documenté, Balthazar Kaplan nous permet de découvrir et de comprendre les enjeux dans cette partie du globe que le réchauffement climatique fragilise. Le tout sous couvert d’un thriller diablement efficace, rebondissements compris et épilogue surprenant à la clé. Et si quelques coquilles viennent un peu gâcher le texte, elles ne remettent pas en question le plaisir que l’on prend à la lecture de ce roman qui pourrait être un compagnon idéal de vos vacances !

Nuit polaire
Balthazar Kaplan
Éditions Ab irato
Roman
290 p., 23 €
EAN 9782911917776
Paru le 04/06/2021

Où?
Le roman est situé sur la base antarctique Concordia et dans les autres bases du continent.

Quand?
L’action se déroule en 2040.

Ce qu’en dit l’éditeur
Nuit polaire est un thriller qui se passe en Antarctique dans un futur proche, aux alentours de 2040. L’enquête d’Apollon Maubrey sur la disparition mystérieuse d’un homme emmène les lectrices et les lecteurs au croisement d’enjeux scientifiques, géopolitiques et écologiques. Le récit évolue tantôt dans l’espace dangereux et confiné des bases polaires et celui sauvage de l’immense, du continent antarctique..

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com

Les premières pages du livre
« Prologue
McEnzie avait un nom qui pouvait faire penser à un explorateur des pôles, pourtant il n’avait jamais mis les pieds là-bas. À dire vrai, il ne s’était jamais senti d’un grand courage physique. La dernière expédition sur les glaciers qu’il avait menée avait été en Alaska, et cette expédition, pourtant limitée à deux semaines, lui avait suffi à ramener des engelures dont il avait longtemps souffert. Sans parler des mauvaises nuits sous la tente, des ronflements de ses collègues, de la mauvaise nourriture dans des gamelles douteuses. Jadis, dans sa jeunesse, 1l avait parcouru de nombreux glaciers (certains d’entre eux avaient d’ailleurs quasiment disparu depuis), en Europe, en Amérique du Nord et du Sud. Mais avec l’âge, le goût de l’aventure et même celui du contact physique avec la glace s’étaient estompés. C’était désormais les autres qui allaient se les geler tandis que lui se contentait de collecter les données qu’ils lui envoyaient et qu’il analysait en profitant de tout le confort de son université californienne, avec son campus parsemé d’arbres centenaires, les fauteuils club de son bureau, les cocktails et soirées chez les collègues, et les sourires de ses étudiantes. Sa réputation internationale de glaciologue – car il était devenu l’un des meilleurs analystes de la cryosphère l’accompagnait comme une auréole, relative toutefois car certains de ses collègues du campus ne savaient rien de lui et n’avaient aucune idée de ce en quoi consistait la glaciologie, mais il avait le respect du conseil d’administration de son université, comme celui de son doyen, il disposait d’un remarquable laboratoire qui recueillait de très nombreuses données envoyées aussi bien par les relevés sur place que par des photos satellites. Les outils informatiques dont il bénéficiait étaient parmi les meilleurs du monde. C’est du moins ainsi que le vendait la brochure de l’université mais c’était en grande partie vrai. Et même si la glace s’était pour lui métamorphosée en graphiques, courbes et séries de chiffres, il considérait qu’il n’avait jamais aussi bien compris et maîtrisé son évolution et plus exactement les formes diverses de sa diminution voire de sa disparition. Il se souvenait que, dans sa jeunesse, au début du XXe siècle, des gens osaient encore douter du réchauffement climatique. Il le gardait en tête pour se rappeler que la bêtise n’avait pas de limite. Depuis ce temps, la banquise au pôle Nord avait disparu et il y avait même eu un début de conflit armé entre pays riverains de l’océan arctique pour asseoir leur autorité sur le contrôle du nouveau trafic maritime et sur l’exploitation des fonds marins. Un accord international fragile avait permis d’éviter le pire.
Il n’avait donc pas été surpris qu’on fasse appel à lui pour interpréter de nouveaux relevés, effectués deux semaines plus tôt sur la banquise de Ross, en Antarctique. L’évolution de ce continent était plus complexe, du point de vue du réchauffement. Les températures y restaient très en deçà de zéro et certains endroits continuaient à frôler les records de froid. L’étude de la glace y était donc plus intéressante car plus complexe et encore en partie incomprise dans ses mouvements de masse. Ce continent était lui aussi touché par le réchauffement mais ses métamorphoses échappaient encore aux scenarii des scientifiques. C’est pourquoi analyser ces nouvelles données l’intéressait particulièrement. Il avait travaillé à plusieurs reprises sur cette banquise qui, d’ailleurs, n’en était pas une: ce n’était pas de la mer gelée mais la continuation sur la mer d’un glacier, la plus étonnante langue de glace flottante, que des milliards de m2 de glace poussaient venant du continent vers le large, sur des centaines et centaines de kilomètres jusqu’à ce qu’elle finisse par se fracturer en icebergs qui partaient alors dériver vers des eaux plus chaudes. Les relevés avaient été effectués très en amont, à plus de cinq cents kilomètres à l’intérieur de la baie. Et ces relevés étaient a priori incompréhensibles. Plus exactement, ils renvoyaient à l’évolution d’une fissure souterraine, qu’il ne comprenait pas. Pourtant il connaissait bien cette fissure. Il en avait été un des premiers informés. C’est une expédition américaine qui l’avait détectée quatre ans plus tôt et l’article qu’il avait écrit à son sujet avait fait un certain bruit car il avait prouvé qu’elle était causée par le réchauffement climatique. Il faut dire que c’était un peu sa spécialité, les fissures dans la glace provoquées par le réchauffement. Il avait travaillé sur celles du Groenland, celles de nombreux grands glaciers du monde. Son article avait surpris. Car la partie orientale du continent antarctique avait toujours paru moins sensible à la hausse des températures. Mais McEnzie avait montré que l’ensemble du continent jouait comme un système global où la perturbation d’une partie pouvait avoir des effets sur une autre, même très éloignée il avait eu cette réplique lors d’un débat, qui avait remporté un certain succès: «ce n’est pas parce qu’il n’y a pas de coléoptère en Antarctique qu’il ne peut pas y avoir d’effet papillon». De fait, ce n’était pas la hausse des températures de l’air qui importait pour cette partie du continent mais la combinaison de deux facteurs: la hausse des températures des océans qui la bordaient – en se réchauffant, l’eau accélérait la fragmentation de l’iceshelf qui descendait de la plaque continentale; et l’intensification des vents d’ouest qui tournaient autour de l’Antarctique et apportaient de la chaleur le long des côtes.
Mais les nouvelles données qu’il venait de recevoir lui posaient un problème: l’évolution de cette fracture non seulement avait de quoi inquiéter mais — et pour l’expert qu’il était, c’était presque pire — elle évoluait selon un modèle aberrant. Dans aucun glacier au monde, une fracture souterraine de glace n’aurait évolué ainsi. |
Il avait également un autre problème: les circonstances autour du relevé n’étaient pas des plus claires. Il ne l’avait pas reçu selon les protocoles d’échanges d’informations. Il l’avait reçu personnellement, scanné, avec un mot manuscrit d’un collègue chinois. Ce chercheur, il le connaissait, certes, il l’avait rencontré lors d’un colloque et celui-ci lui avait fait une bonne impression. Mais pas au point d’avoir une familiarité qui autorisait un tel échange informel, et dépourvu de toute explication. En soi, l’envoi du relevé était aussi aberrant que son contenu.
Il voulut en savoir plus. Il essaya d’entrer en contact avec lui. Rien dans le document n’indiquait d’où ça avait été envoyé. Il supposa que ce collègue travaillait à la station polaire de l’Ile Inexprimable, la station chinoise en bordure de la banquise de Ross. Intuition qui lui fut confirmée sauf que ledit collègue avait dû repartir en Chine pour des raisons personnelles. Et que depuis, à paraissait avoir disparu de toutes les institutions de recherche en glaciologie.
McEnzie ne pouvait donc se baser que sur ce qu’il avait reçu. La tentation était grande de considérer qu’il y avait eu une erreur dans le relevé, ce que les apparences de l’envoi renforçaient, par leur côté informel, voire brouillon. Ce fut même sa première réaction. Il mit le document au fond d’un tiroir, avec dédain. Mais voilà… Une petite voix en lui, celle du chercheur, lui susurrait qu’il avait tort, qu’au contraire, les grandes découvertes ne s’offraient pas sur un plateau d’argent mais prenaient toujours des chemins de traverse. Il dut alors accepter ce que cette petite voix lui disait: le relevé était exact et authentique, il ne devait pas le remettre en cause.
Il se remit alors au travail et passa plusieurs semaines à essayer différentes hypothèses, recourant à tous les algorithmes possibles de son labo. Mais aucun des graphiques obtenus ne correspondait aux relevés qu’il avait reçus. C’était un moment terrible pour un scientifique : devait-il douter du réel ou de la théorie qui était censée l’expliquer? Il savait que l’histoire de la science avait été faite par ceux qui avaient considéré que le réel ne se trompait jamais. Ce fut une période difficile. Il devenait dépressif, ces collègues étaient surpris de le croiser sur le campus vêtu de façon négligée, mal rasé, les cheveux sales. Ses étudiantes souriaient toujours mais pour se moquer de lui.
C’est un matin, en se réveillant, que l’idée lui vint. Une idée très simple, qui avait l’avantage d’expliquer à la fois l’évolution de la fissure et les circonstances de l’envoi. Simple, lumineuse, immédiate. Il fallait quand même vérifier son exactitude, ce qui nécessitait quelques compléments d’information. Cela lui prit encore un mois pour rassembler ce dont il avait besoin. Il tâtonna car cela n’avait aucun rapport avec son domaine de recherche et il dut l’adapter à la matière spécifique sur laquelle il travaillait depuis si longtemps: la glace. Et lorsqu’il rentra enfin toutes les données collectées et qu’il lança le processus, il lui fallut peu de temps pour voir que le graphique qui se dessinait sur son écran correspondait aux relevés constatés. Son hypothèse était donc la bonne. Il avait trouvé. Il avait compris. Mais au lieu d’en éprouver de la fierté, il en éprouva au Contraire une très grande inquiétude…

Concordia – été
Apollon Maubrey se tenait droit sur le pont couvert de givre. L’air froid, malgré sa combinaison relevée, lui mordait son visage, durcissait ses cils et ses sourcils. Avec sa masse de cent kilos, il avait un peu de la bête et comme la bête, il était doté d’un sens intuitif aigu, primitif. Il se cramponnait au bastingage comme s’il était en alerte. La mer, d’un indigo sombre, ne lui offrait que des creux profonds et des crêtes d’écume. Et le vide du ciel lui faisait écho, en l’amplifiant. Ce n’était pourtant qu’un apéritif d’infini et de folie. Une petite musique d’air glacial pour le préparer au grand show polaire. Mais il savait qu’il ne pouvait rien anticiper, rien imaginer, il avançait droit vers un inconnu – il espérait juste qu’avec sa maturité d’homme qui venait de passer les cinquante ans, il pourrait mieux aborder la virginité sidérale qui s’annonçait.
Soudain, il vit l’iceberg. Son premier iceberg. Il ne l’avait pas vu surgir. Celui-ci semblait brusquement tombé du ciel ou surgi de la masse noire de l’océan.
Alors ce surgissement impromptu de l’iceberg, il le ressentit comme une annonce. Mais une annonce de quoi?
Un iceberg… Quelle chose bizarre, pensa Apollon. Ce n’est que de l’eau et pourtant ça se dresse comme une montagne. C’est immense et lourd et ça flotte comme un bouchon. C’est régulier, presque géométrique, un morceau de plateau blanc, légèrement ébréché et ça impressionne comme un monstre difforme. C’est silencieux et on n’entend que lui, comme si, de même que le blanc est la fusion de toutes les couleurs, son silence était la fusion de tous les bruits.
L’iceberg avait quelque chose de mélancolique dans son impassibilité. Mélancolie du monstre qui se sentait à l’écart? Mélancolie de la perte, de l’esseulement, loin de son glacier qui l’avait engendré? Qu’est-ce qu’il essayait de dire à travers son silence? Bien sûr, se raisonna Apollon, ce n’est qu’un cube de glace détaché d’un glacier antarctique, dérivant au fil d’un courant marin. Seulement, il ne pouvait s’empêcher de le percevoir, ce bloc blanc où l’on aurait pu bâtir un village, comme un éclaireur dépêché pour lui porter un message. »

Extraits
« Il n’y avait personne à cette heure avancée, même s’il faisait clair. Apollon prit une tasse et se servit un café à une machine en libre-service. Il aperçut au fond, déjà devant ses fourneaux, le cuistot en chef, Charles, avec sa bonne bouille ronde et ses favoris. Ils se saluèrent de loin.
Voilà l’homme le plus important de la base, se dit Apollon. Puis, sirotant doucement le breuvage onctueux et chaud, il se posta devant un des grands hublots qui éclairaient la salle. Le spectacle extérieur n’avait rien d’extraordinaire: une étendue blanche à perte de vue, même pas un monticule ou un dôme de neige pour créer une impression de relief, c’était le plat pays en version esquimau. Plus singulière était cette lueur au-dessus de l’horizon, une lueur diffuse et déclinante, un halo rouge qui cherchait à convaincre le ciel de devenir mauve mais ça manquait de conviction, ça ne marchait même pas du tout: le ciel restait d’un bleu-jaune délavé. Aucun bruit sinon un léger ronronnement, celui des grilles d’aération et de chauffage, et un vague roucoulement de tuyauterie. Pas d’odeurs non plus, sinon les relents d’une odeur humaine, plutôt masculine, mêlée à celle d’un détergent.
Il emprunta la galerie suspendue qui reliait le module vie au module administration.
L’aménagement intérieur, récent, rompait avec le décor foutraque du temps des pionniers. Il donnait plutôt l’impression d’évoluer dans une station spatiale avec un environnement fonctionnel aux angles arrondis, comme pour rassurer le regard, la lumière douce, artificielle qui se mêlait à la clarté venant des hublots. Trouant cette ambiance de cocon artificiel: la signalétique d’urgence et les écrans affichant les températures extérieures qui rappelaient la nécessité de rester vigilant et discipliné. Par le hublot, le soleil toujours au-dessus de l’horizon comme s’il frimait un peu avant de disparaître.
Son bureau se trouvait au premier niveau, à l’opposé de celui du directeur. Même escalier central, en colimaçon, puis on s’engageait sur la droite. La porte était légèrement entrouverte. Et de la lumière blanche, venant du plafonnier, passait par l’entrebâillement pour creuser dans la pénombre du couloir un entrefilet de
couleur pâle. Quelqu’un était dans son bureau. » p. 32-33

« Ils commencèrent à marcher droit devant eux. Il n’y avait rien devant qui pouvait constituer un objectif à atteindre, pas la moindre dune, le moindre relief, une platitude infinie. Apollon sentait le froid vif lui attaquer la peau, les yeux, les lèvres. La moindre parcelle de chair exposée était aussitôt assiégée. L’air respiré transformait sa trachée en tube de glace, les poumons semblaient se rétracter et le froid se glissait jusqu’aux sinus. Et ce n’était pas seulement le froid qui l’attaquait. L’air était incroyablement sec. Sous ses pas, la neige, dure, faisait un bruit de carton.
On se rapproche de la fin du «in», dit Cécile. » p. 36

À propos de l’auteur
KAPLAN_Balthazar_©DRBalthazar Kaplan © Photo DR

Balthazar Kaplan est né en 1965, à Charenton. Il a publié sous son vrai nom, Guillaume Marbot, deux romans, La Ville aux éditions Michalon en 1998 et Le Chimiste chez Flammarion en 2004. Il a publié de nombreux articles dans la revue l’Atelier du Roman. Sous le nom de Balthazar Kaplan, il est l’auteur chez Ab irato de Little Nemo, Le Rêveur absolu (2014). Il voyage également beaucoup, séjourne plusieurs années aux États-Unis puis au Japon et finit par poser ses valises en Bretagne où il enseigne à l’université de Rennes. (Source: Éditions Ab irato)

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Le Sanctuaire

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Sélectionné par les «68 premières fois» – Prix VLEEL 2020

En deux mots
À la suite d’une pandémie qui a ravagé la planète, un couple et ses deux filles a trouvé refuge au cœur d’une forêt. Dans ce Sanctuaire, Gemma ne va pas tarder à se sentir à l’étroit et va finir par braver les interdits paternels en s’aventurant hors du périmètre autorisé.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

La vie après la pandémie

Écrit avant le Covid-19, se second roman de Laurine Roux a un côté indéniablement prémonitoire, car Le Sanctuaire suit une famille réfugiée en forêt après une pandémie dévastatrice. Et pose la question de la légitimité d’un déconfinement.

C’est l’histoire d’une famille qui vit recluse dans une cabane, au cœur d’une forêt nichée dans un massif montagneux, à quelques encablures d’une mine de sel. À la suite d’une pandémie, elle a trouvé refuge là, retrouvant des réflexes ancestraux, se nourrissant de cueillettes et de chasse. C’est dans ce Sanctuaire qu’est née Gemma, la narratrice de ce roman. Avec sa sœur June, elle est soumise à un entrainement de type commando par son père, à la fois pour l’aguerrir et lui donner les armes pour survivre. S’il est le seul à pouvoir franchir les limites de leur territoire, il n’est pas le seul à pouvoir raconter le monde d’avant. Sa femme écrivait des romans. Et, si elle ne dispose plus de papier pour écrire, elle n’a pas vraiment arrêté. Elle parle. «Sa voix coule. June et moi nous asseyons à ses pieds, attendons que le flot nous emporte. Les mots tombent en courbes ou en angles droits. Les lignes parallèles deviennent des rues qu’elle goudronne en répétant, noir, noir comme le dessus d’un gâteau brûlé, avec cet arôme d’huile de cade, et grâce à ces lignes elle construit des lotissements les soirs d’août, quand le sucre des tilleuls se mêle au macadam. Sa voix installe des bancs sous les catalpas, y dispose des familles qui se promènent main dans la main.»
Tout bascule le jour où, avec leur père, les deux filles croisent un aigle. Comme les oiseaux sont susceptibles de transporter la maladie, il faut les tuer et les brûler. Mais la flèche de Gemma n’atteint que l’aile du rapace. Sur la piste de l’animal, elle va quitter le périmètre autorisé, sans se rendre compte qu’elle est suivie par un vieil homme qui va l’assommer. Quand elle se réveille, elle se retrouve dans une grotte en compagnie de l’aigle et de son agresseur qui lui promet la vie sauve, ainsi qu’à sa famille, si elle promet de ne pas révéler son existence. Un lourd secret qui la perturbe beaucoup. «L’avertissement de l’homme n’en finit plus de rôder sous mon crâne. Il sait où nous habitons. Si je parle, il nous saignera tous.»
Mais la curiosité est trop forte et cette loi d’Airain édictée par son père vacille. Le vieil homme vit avec les oiseaux et n’est pas malade. Elle veut en avoir le cœur net. Aussi décide-t-elle de profiter du départ de son père en expédition pour tenter de retrouver l’oiseleur.
On pourrait voir dans ce second roman de Laurine Roux, après le délicieux Une immense sensation de calme, l’idée de coller à l’actualité et de peindre un monde post-pandémie très noir, mais il s’agit bien davantage d’un roman d’initiation. Quand Gemma à ses premières règles, elle découvre que le monde de l’enfance et de l’innocence s’achève pour elle. Que le monde est plus complexe, plus vaste, plus violent aussi qu’elle ne l’imaginait jusque-là.
Elle comprend alors cette phrase de sa mère, qui éprouvait devant les toiles de Monet «ce trouble irrésolu, nacré, qui laisse penser qu’un autre monde est possible». Mais avant de le découvrir, il lui faudra franchir un rite de passage que je vous laisse découvrir, car la fin du livre est tout simplement époustouflante !

Le sanctuaire
Laurine Roux
Éditions du Sonneur
Roman
160 p., 16 €
EAN 9782373852158
Paru le 13/08/2020

Où?
Le roman se déroule dans un endroit qui n’est pas précisé géographiquement

Quand?
L’action se situe dans un futur post-pandémie.

Ce qu’en dit l’éditeur
Le Sanctuaire : une zone montagneuse et isolée, dans laquelle une famille s’est réfugiée pour échapper à un virus transmis par les oiseaux et qui aurait balayé la quasi-totalité des humains. Le père y fait régner sa loi, chaque jour plus brutal et imprévisible.
Munie de son arc qui fait d’elle une chasseuse hors pair, Gemma, la plus jeune des deux filles, va peu à peu transgresser les limites du lieu. Mais ce sera pour tomber entre d’autres griffes : celles d’un vieil homme sauvage et menaçant, qui vit entouré de rapaces. Parmi eux, un aigle qui va fasciner l’enfant…
Dans Le Sanctuaire, ode à la nature souveraine, Laurine Roux confirme la singularité et l’universalité de sa voix.

68 premières fois
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Rencontre en ligne avec Laurine Roux pour Le sanctuaire en décembre 2020.

Les premières pages du livre
Papa secoue le jerrican. Un fond d’essence cogne contre l’acier dans un bruit désolant. Papa jure. Il n’a aucune envie de s’y coller. Pourtant va falloir descendre dans les vallées, dégoter une ou deux carcasses de voiture à siphonner. Une histoire de quelques jours. Avant de partir, il distribue les postes. June : ministre de l’Énergie (gérer le tas de bûches), moi : ministre des Armées (chasse et entretien des couteaux). J’en conçois une grande fierté. Pour rien au monde je ne voudrais être destituée, alors je m’applique. Beaucoup. Maman : ministre de la Culture et de l’Éducation. Et quand on se dispute : à la Justice.
Dans l’attente du retour de Papa, notre petit gouvernement administre le Sanctuaire.

Chaque matin je me lève à l’aube, quand les brumes de la vallée trempent le pied des montagnes. La veille, Maman a allongé le fond de soupe laissé sur le poêle ; j’en remplis une gourde, puis me barbouille le visage de cendres et décroche mon arc. Avant de sortir, je pose un baiser sur son front. Des notes d’amande et de reine-des-prés s’échappent de ses cheveux. Elle murmure Mon amour, mon cabri… Les mots planent, enrubannés de songes. June s’étire. J’alimente le feu pour qu’elle n’ait pas à se lever tout de suite.

Autour de la maison le sol crépite, piégé par le givre. Il va falloir continuer à couvert ; les aiguilles des conifères étoufferont mes pas. Je pénètre l’épaisse forêt à l’aveuglette. Pour m’habituer à l’obscurité, je fais la souche, toute droite, très attentive. Un vacarme minuscule colonise la nuit. En me concentrant je suis capable d’entendre la succion d’une larve qui mâchonne le bois. Plus bas, le torrent hoquette sans couvrir tout à fait le sifflement d’un merle. Je me contracte, bloque ma respiration : effacé le souffle, annulée la distance. Je peux deviner dans quel arbre l’oiseau est perché, sur quelle branche. Inutile de le tuer, je vais passer par le nord, simplement l’éviter.
J’ouvre très grand mes yeux, me faufile dans l’ombre, à droite, à gauche, entre les troncs, le plus vite possible, allez, allez. Bientôt, la barre rocheuse est gravie. En amont la forêt se clairsème, grignotée par les pierriers. Parfois un pin joue les fantassins, jaillit des éboulis. Je grimpe dans le plus proche, observe les alentours. L’aube lessive l’horizon. Cinquante mètres plus bas, une forme brunâtre. L’animal doit faire soixante centimètres au garrot, la croupe blanche. Pas encore de bois ; huit mois tout au plus. Pourtant un beau chevrillard déjà. Par chance le vent vient du sud, l’approche n’en sera que plus facile.
Je me laisse couler le long du tronc, rampe jusqu’en lisière de forêt, serpent qui glisse, surtout ne pas alerter le reste de la harde ; ils sont peut-être à l’abri. Je ferme les yeux, attends. Hormis les mâchoires qui broient les touffes d’herbe, il n’y a aucun bruit.
Un solitaire. Gloria !
Je continue, me camoufle derrière une souche, plaque ma bouche contre le pin, extirpe lentement une flèche de mon carquois. Je les fabrique moi-même. Papa m’a appris à choisir le bois – églantier, cornouiller ou prunier sauvage –, à le couper, plutôt en hiver pour éviter qu’il ne se fende au séchage, à l’écorcer, le redresser à la chaleur. Les fûts doivent être les plus solides et droits possible. J’aime ça. Raboter jusqu’à ce que la flèche passe dans le calibre percé dans un os. Huit millimètres de diamètre pour les longues, sept pour les courtes. J’aime graisser les fagots afin que le bois conserve sa blondeur. Et par-dessus tout j’aime fabriquer mes pointes. Il suffirait de prélever un éclat de pierre, mais ce serait passer à côté du meilleur ; fureter aux abords de la mine, désosser une scie, un vieux couteau et travailler la matière jusqu’à obtenir l’extrémité la plus affûtée. Au fil des rapines, Papa nous a équipés. Cisaille à tôle, tenailles, étau ; de quoi faire du bon travail. Je passe un temps infini dans l’appentis à couper, marteler sous le regard fier de Papa. Gloria !

En saisissant l’arc, je vacille. À peine, mais cela suffit. Le chevrillard lève la tête. Je ferme les yeux, cesse de respirer. Papa m’a appris Pierre, tu es une pierre. Alors je répète Pierre, je suis une pierre. Une fois, deux fois, trois fois. À la dixième, je relève les paupières. L’animal broute de nouveau.
Plus de place pour l’erreur : relâcher les épaules, la tête dans l’axe de la cible ; détendre les doigts, fluides, tout en pointant le bras, muscles en extension. L’index, le majeur et l’annulaire : sur la corde. Elle se tend, chatouille ma narine. Sa vibration gagne mes joues, la pulpe de mes lèvres, se propage dans ma bouche. Je salive, déploie mon dos en omoplates de chauve-souris. Mes yeux demeurent vissés à la proie. Je peux patienter de longues minutes comme ça, à jouir de cette maîtrise de moi. Quand l’animal se trouve dans l’axe idéal, je lâche la corde – décharge électrique. Mon esprit se projette en bloc avec la flèche, l’air chauffe, brûle, très vite c’est l’impact : peau qui résiste, fléchit, cède, chaleur humide du métal qui pénètre la chair. Surtout, maintenir la position : la bête n’est pas morte. Un cerf peut courir deux kilomètres une flèche en plein cœur.
J’ai visé les poumons. La bête doit mourir sur-le-champ. C’est ce que Papa m’a appris. Sa leçon reste cuisante. Le jour de mes six ans, il m’avait offert un arc. Mon premier. On était partis l’essayer dans les pierriers. J’avais repéré un lièvre. Deux secondes plus tard, l’animal se débattait, une flèche dans la cuisse. J’étais douée ! Fallait me voir sauter de joie, Je vais te dérouiller ! Je vais te dérouiller ! D’un revers de main, Papa m’avait fait valser. Tu veux ôter la vie d’une bête ? Prends-la du premier coup. Et il m’avait forcée à dépecer le lapin encore vivant. Plus jamais je n’ai raté ma cible. Si je ne le sens pas, je laisse échapper l’animal.
Le chevreuil titube, s’affaisse sur ses pattes avant puis s’écroule. Trop hautes, les touffes d’herbe m’empêchent de doubler d’un tir dans la tête. Il faut l’achever au contact. Je me lève et me dirige droit sur lui.
J’honore ta présence
J’honore ton flair
J’honore ton sang
Puis le coup de lame à travers la jugulaire. Pour éviter d’attirer les charognards, il faut l’éviscérer rapidement. Les organes au sol forment une fleur nauséabonde. Les mouches commencent à s’agglutiner : je recouvre les viscères de pierres, charge la dépouille sur mon dos et entame la descente. Le corps du chevreuil est encore tiède ; merci, la bête, de me réchauffer dans le froid.

Arrivée à la cabane, je me dirige aussitôt vers l’appentis. June se joint à moi, nous attachons le chevreuil par les pattes arrière. Les gestes ont été tant de fois répétés qu’ils nous sont devenus presque machinaux. Planter le couteau – odeur de fer toujours plus forte à mesure que l’on s’enfonce dans le muscle –, décoller la peau, et les allers-retours de la scie pour séparer la carcasse en deux. Ensuite, c’est comme défaire un puzzle, explique June. Il suffit de découper au bon endroit, un os, un ligament, et les quartiers se détachent. J’aime lorsque les heures passées à aiguiser les lames prennent leur sens, quand ma sœur se réjouit, On entre comme dans du beurre.
À midi, on arrache la langue et on coupe la tête en deux. Maman nous rejoint pour le salage. Elle a apporté la caissette de sel. Sur l’établi, nous frottons les morceaux avec vigueur. Le rouge sombre et humide de la viande se paillette de cristaux, Maman murmure La constellation du chevreuil, se ravise immédiatement, Ça prendra une vingtaine de jours, puis s’affaire à entreposer les quartiers dans le saloir. Nous avons fini le stock de sel, il faudra retourner en chercher. Maman nous fait venir jusqu’à elle, dépose un baiser sur notre front. Elle presse si fort que cela fait mal.

Le ragoût d’épinards mijote sur le poêle ; plutôt un bouillon à la surface duquel surnagent des feuilles molles. Une odeur fade envahit la cabane. De la buée couvre les vitres, June l’essuie nerveusement. De la lumière, bon Dieu, on a besoin de lumière.
Après le repas nous nous installons sur la paillasse, près de l’âtre. À chaque rapine, Papa essaie de rapporter un livre ou deux. Maman les a tous rassemblés sur une étagère qu’elle appelle la Grande Bibliothèque d’Alexandra. Elle parcourt du doigt leurs dos jaunis, les caresse sans parvenir à se décider. Tant de mondes miniatures… Autant de contrées restées intactes après la catastrophe, de villes peuplées d’enfants qui coursent les pigeons voleurs de goûter, de maisons où les vieillards trompent leur solitude en déposant des miettes sur le rebord des fenêtres, de mois de novembre où l’on guette impatiemment le passage des oies sauvages en route vers le sud… Voilà ce que Maman effleure du bout de ses doigts. June et moi demeurons silencieuses. Maman finit par s’arrêter sur un volume plus épais. Sourit sans que nous comprenions pourquoi. Puis vient s’installer confortablement entre nous.
Achille était le fils de Thétis et de Pélée, sang de nymphe, lignée de roi. Jamais Thétis n’aurait eu l’idée d’épouser un simple mortel ; Zeus brûlait d’amour, elle avait le monde à ses pieds. Mais l’augure avait proféré : un terrible malheur allait s’abattre sur l’Olympe. Ce malheur naîtrait du ventre de Thétis : le fils vaincrait son père. Les dieux frémirent. Si Zeus fécondait la nymphe, sa semence le perdrait. On conçut une machination. Dans le secret des alcôves, on décida de lier Thétis à un mortel. Jamais le descendant d’un humain ne les inquiéterait. On choisit un roi pour apaiser la colère de la divinité.
Le choix se porta sur Pélée, qui régnait sur les Myrmidons en traînant sa vieillesse amère. Lorsqu’elle le découvrit, Thétis eut un haut-le-cœur. Non, elle ne se laisserait pas séduire ! Non, il n’aurait pas son hymen ! Elle se faufila entre les colonnes blanches et courut à perdre haleine loin du monarque et de ses désirs égrotants.
Quand Pélée constata sa disparition, la colère obscurcit son regard. Dût-il s’arracher la peau des talons, il aurait sa promise. Mais il eut beau la poursuivre, Thétis changeait chaque fois de forme, prenant tour à tour l’aspect d’une seiche, d’un lion ou d’une étincelle. Chaque fois elle s’échappait.
C’est alors que Chiron apparut. Sage parmi les sages, il connaissait le monde invisible et indiqua à Pélée, son petit-fils, dans quelle grotte la néréide s’était réfugiée. Il lui révéla comment la soumettre. Pélée l’entraverait avec des chaînes. De métamorphose en métamorphose, la belle s’épuiserait. Lasse, elle n’aurait d’autre choix que de reprendre forme humaine ; alors il la posséderait.
Ainsi fut fait. Pélée gagna la grotte. Il enchaîna la jeune néréide. Sous son joug elle se transforma en pieuvre, nuée de sauterelles, corne de taureau, pour finir en larme. Quand, exsangue, elle reprit forme humaine, il s’enfonça en elle.
De leur union naquit un fils. Thétis vit la tendreté de la peau, vibra d’amour, trembla de peur. Jamais elle ne supporterait qu’il périsse.
Maman marque une pause. A-t-elle frémi ? June attrape sa main. L’humidité de la cabane fraîchit l’air. Je me blottis dans le nid de ses cheveux, leur parfum d’amande et de reine-des-prés. Elle reprend son souffle.
Alors, espérant défaire le nourrisson de sa nature mortelle, Thétis le plongea dans le feu. Las, l’enfant n’y résista pas et brûla sous les yeux de sa mère.
Thétis eut un deuxième fils. Lui aussi fut soumis à l’épreuve des flammes. Lui aussi succomba.
Elle immola ainsi six enfants.
Lorsqu’elle accoucha du septième, Thétis connaissait les gestes par cœur. Elle barbouilla le corps potelé d’ambroisie, qui brilla dans la lumière orangée. Lorsqu’elle le présenta au bûcher, les lèvres du poupon commencèrent à cloquer. C’est à ce moment que le père surgit. Il arracha l’enfant des bras de l’infanticide.
Plus tard, Thétis demanda à voir son fils. Elle mollit dès son premier regard, obtint la permission de tenir le petit contre elle. Dans son cœur tous les remparts s’effondrèrent.
Longtemps elle pleura, se lavant de sa fièvre assassine. Elle aimait Achille d’un amour total, comme savent aimer les mortelles. Elle acceptait déjà que l’outrage à la chair de l’un offense celle de l’autre, que les maux de l’enfant lui rompent la nuque. Mais qu’en lui donnant la vie elle l’expose à la mort, à cela elle ne pouvait se résoudre. La peau était trop fine, trop fragile, et ses vieux démons n’en finissaient pas de la glacer.
Une nuit, n’y tenant plus, elle se leva, emmaillota l’enfant et prit la direction de la forêt. Elle s’enfonça dans les ombres, toujours plus profond dans les sucs de la terre, par-delà le fleuve des flammes et celui du chagrin, là où les araignées et les serpents s’abreuvent pour féconder leur venin, s’approchant du noyau où coule le fleuve lugubre des morts.
Lentement elle défit les langes de l’enfant tout en se gardant du moindre bruit – le Gardien des Enfers sommeillait – et, dans le Styx, délicatement plongea Achille. Elle le tenait par le talon, petit globe de chair qui se reflétait en teintes grisâtres à la surface de l’eau. La mère étouffa un cri ; elle venait de reconnaître la couleur des cadavres. Thétis essuya sommairement Achille et s’enfuit.
Longtemps cette vision la hanterait. Elle aurait beau implorer pour que son fils demeure au palais, pour qu’il reste à l’abri quand tonneraient les chasses et les canons, elle savait que rien ne le protégerait à jamais.
Ainsi en est-il du cœur des mères : il bâtit des remparts de tendresse qui protègent les rires et conjurent le sort, mais toujours une porte reste ouverte sur l’abîme car il suffit d’un coin d’os ou de peau pour que la mort brise la lumière.
Maman lève sa tête vers nous. Ses yeux nous enveloppent de quelque chose de gris, quelque chose de doux, petit ventre de souris.

Du monde, je sais seulement ce que Papa et Maman m’ont raconté. June n’en sait pas beaucoup plus. Quand elle a vu le jour, Papa aimait jeter du pain aux mouettes et tous les trois vivaient dans une maison sur pilotis au bord de la mer.
Jamais je n’ai vu la mer. Du Sanctuaire, en revanche, je connais chaque millimètre : la moindre brindille, le plus reculé des terriers. Tout est cartographié dans ma tête. Je pourrais traquer une bête les yeux fermés.
La Dent de Fer est notre limite. Papa seul a le droit d’aller outre. Il dit que notre royaume est immense, qu’il vaut le monde entier. Papa a raison : il suffit de contempler le flot des arbres, ligne mouvante qui sépare la terre et le ciel, pour oublier que nous sommes des rescapés. Ici, nous sommes des rois. Gloria !
Avant le Sanctuaire, Maman écrivait des romans. Elle n’a pas vraiment arrêté. Désormais ils ressemblent à tout sauf à des livres. Des bouts d’écorce ou d’emballages que Papa lui rapporte et qu’elle coud comme elle peut. Maman a utilisé toutes les feuilles dénichées dans les bureaux de la mine. C’est sur ce papier qu’elle a rédigé le Manuel d’instruction et le Registre. Son écriture a recouvert les plans, bordereaux, duplicatas, de sorte que notre vie s’hybride à la mémoire des lieux, à la manière de Papa qui a désossé les bureaux pour édifier notre cabane.
Entre deux rapines, quand elle n’a plus rien sur quoi griffonner, Maman se met à parler. Sa voix coule. June et moi nous asseyons à ses pieds, attendons que le flot nous emporte. Les mots tombent en courbes ou en angles droits. Les lignes parallèles deviennent des rues qu’elle goudronne en répétant, noir, noir comme le dessus d’un gâteau brûlé, avec cet arôme d’huile de cade, et grâce à ces lignes elle construit des lotissements les soirs d’août, quand le sucre des tilleuls se mêle au macadam. Sa voix installe des bancs sous les catalpas, y dispose des familles qui se promènent main dans la main. Une petite fille pousse une trottinette. Chaque fois qu’elle donne une impulsion, les volants de sa robe se soulèvent. Un peu plus loin, un homme fait le plein dans une station-service. Autour de son poing les vapeurs d’essence brouillent l’air ; elles rappellent les toiles de Monet, les préférées de Maman, leur trouble irrésolu, nacré, qui laisse croire qu’un autre monde est possible.
Maman a raison. Un autre monde existe. Dans sa bouche, le passé trouve chair. Le vide derrière la montagne aussi. Je ne connais ni l’huile de cade ni les lotissements, pas plus que le travail des impressionnistes, mais à ses pieds j’éternue à cause du mimosa, mâche ses phrases jusqu’à ce qu’elles emplissent ma gorge de briques, frigos américains, vin blanc et électricité, qu’elles y versent des litres de café et d’air climatisé. Dans les histoires de Maman je peux m’asseoir à la terrasse d’un bar et commander un sirop. Je le bois avec une paille. La cassonade caramélise ma langue. »

Extraits
« Du monde, je sais seulement ce que Papa et Maman m’ont raconté. June n’en sait pas beaucoup plus. Quand elle a vu le jour, Papa aimait jeter du pain aux mouettes et
tous les trois vivaient dans une maison sur pilotis au bord de la mer.
Jamais je n’ai vu la mer. Du Sanctuaire, en revanche, je connais chaque millimètre: la moindre brindille, le plus reculé des terriers. Tout est cartographié dans ma tête. Je pourrais traquer une bête les yeux fermés.
La Dent de Fer est notre limite. Papa seul a le droit d’aller outre. Il dit que notre royaume est immense, qu’il vaut le monde entier. Papa a raison: il suffit de contempler le flot des arbres, ligne mouvante qui sépare la terre et le ciel, pour oublier que nous sommes des rescapés. Ici, nous sommes des rois. Gloria! » p. 22

« Avant le Sanctuaire, Maman écrivait des romans. Elle n’a pas vraiment arrêté. Désormais ils ressemblent à tout sauf à des livres. Des bouts d’écorce ou d’emballages que Papa lui rapporte et qu’elle coud comme elle peut. Maman a utilisé toutes les feuilles dénichées dans les bureaux de la mine. C’est sur ce papier qu’elle a rédigé le Manuel d’instruction et le Registre. Son écriture a recouvert les plans, bordereaux, duplicatas, de sorte que notre vie s’hybride à la mémoire des lieux, à la manière de Papa qui a désossé les bureaux pour édifier notre cabane.
Entre deux rapines, quand elle n’a plus rien sur quoi griffonner, Maman se met à parler. Sa voix coule. June et moi nous asseyons à ses pieds, attendons que le flot nous emporte. Les mots tombent en courbes ou en angles droits. Les lignes parallèles deviennent des rues qu’elle goudronne en répétant, noir, noir comme le dessus d’un gâteau brûlé, avec cet arôme d’huile de cade, et grâce à ces lignes elle construit des lotissements les soirs d’août, quand le sucre des tilleuls se mêle au macadam. Sa voix installe des bancs sous les catalpas, y dispose des familles qui se promènent main dans la main. » p. 23

« L’avertissement de l’homme n’en finit plus de rôder sous mon crâne. Il sait où nous habitons. Si je parle, il nous saignera tous. Souvent je tourne la tête vers les falaises, scrute les saillies. Est-il en train de nous observer? Hormis l’habituel cortège de pierres, je ne distingue rien. Parfois, le cri d’un rapace. » p. 50

À propos de l’auteur
ROUX_laurine_©DRLaurine Roux © Photo DR

Née en 1978, Laurine Roux vit dans les Hautes-Alpes où elle est professeur de lettres modernes. (Source : Éditions du Sonneur)

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Blog de l’auteur (pattes de mouche et autres saletés) NB. le site n’a plus été actualisé depuis 2018.

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Dicorona

AUROY_dicorona

  RL2020

En deux mots:
Jongler avec les mots et mettre le doigt où ça fait mal, où c’est tendu, où c’est absurde et souvent où c’est drôle: ce dictionnaire de mots-valises est un régal pour tous les confinés, car il nous offre l’occasion de mettre un peu d’humour sur une période anxiogène.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Le virus… de l’humour

Olivier Auroy a trouvé comment meubler son confinement: en rédigeant ce dictionnaire composé de néologismes qui racontent cette période particulière de nos vies. C’est drôle, vif et ça fait un bien fou!

Après avoir refermé ce Dicorona, on a envie de croire qu’effectivement l’idée de ce dictionnaire pas comme les autres est née dans un supermarché, lorsque l’auteur a vu deux consommateurs se battre pour le dernier paquet de spaghettis bio et qu’il a trouvé qu’ils avaient tout de psycho-pâtes. La légende des «serial-stockeurs» était née tout autant que le concept de ce délicieux paquet de bonbons. Un mot construit en fusionnant deux mots existants, ce que l’on appelle un mot-valise, une définition qui du coup devient presque inutile mais qui ici permet de rajouter un peu d’humour et un storytelling efficace, sans oublier la création d’un auteur imaginaire dont l’assemblage prénom-nom vient mettre une drôle de touche finale à la page.
Mais un exemple vaut bien mieux qu’un long discours, d’autant qu’ici la brièveté reste de mise.
Le Dicorona s’ouvre sur le 1er maison, autrement dit la «Journée internationale des télétravailleurs». Signé «S. Cargo», le texte d’accompagnement prend la forme d’un encouragement: « Mes chers compatriotes, en ce jour si particulier, je veux avoir une pensée pour les organisations syndicales qui ne pourront tenir leurs traditionnels défilés, et pour tous les télétravailleurs fidèlement rivés à leurs écrans. À tous, je souhaite un bon 1er maison. » Suivront dans l’ordre alphabétique, de Abyssextile (année dont on ne voit pas le fond) à Wepinar (conférence en ligne qui saoule tout le monde), une soixantaine d’entrées complétées par un peu plus d’une dizaine de contributions d’amateurs de néologismes et de réseaux sociaux.
C’est du reste une autre initiative à saluer. Olivier Auroy a, quasiment depuis le début de son projet, joué le jeu avec les internautes, notamment sur Twitter et Instagram en publiant ses trouvailles – l’occasion aussi de tester leur efficacité – et en sollicitant les apports de sa communauté qui, au fil de jours, ne cessait de croître. Comme je le disais, il a ainsi pu compléter son paquet de bonbons, de Apériticône (envoi d’un émoticône pour signaler le début d’un apéro en visioconférence) à Répidémie (calme passager entre deux vagues de contamination).
Ajoutons que le seconde contamination devrait donner l’occasion à tous ces aficionados d’enrichir encore cette collection aussi drôle qu’impertinente, aussi riche que joyeuse. On peut déjà rêver à un second tome, ce qui serait en soi un joli pied de nez à l’anxiogénéité ambiante (désolé, mais je n’ai pas pu résister au plaisir de créer à mon tour un petit bonbon acidulé).

Dicorona
Olivier Auroy
Éditions Intervalles
144 p., 15 €
EAN 9782369560944
Paru le 22/10/2020

Ce qu’en dit l’éditeur
Racontaminer,
Calameeting,
Fiascorico,
Médicâliner…
Le Dicorona est un dictionnaire de mots-valises créé au printemps 2020 par Olivier Auroy.
Dans ce contexte si particulier, des phénomènes nouveaux apparaissaient, qui n’avaient pas encore de nom… Onomaturge depuis vingt-cinq ans, il s’est vite pris au jeu.
Les mots de ce dictionnaire gorgé d’humour se veulent informatifs, sarcastiques voire poétiques.
Ce Dicorona voudrait aider à ranger la pandémie dans la bibliothèque plutôt que d’en faire une souffrance refoulée. Car à la façon des oulipiens, on nomme parfois les choses pour mieux en plaisanter.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
L’ADN (Alice Huot)
Le Parisien (Pierre Vavasseur)
lepetitjournal.com (Marie-Jeanne Acquaviva)
L’Indépendant (Virginie Vals)
La Nouvelle République
Blog Ivre de livress
Blog Fattorius 

Les premières pages du livre
Introduction
Quand une chose est invisible, qu’elle n’est pas nommée, elle fait peur. C’est bien connu, dans les bons films d’horreur, le monstre n’apparait qu’à la fin.
Quand le virus est arrivé, on ne savait pas comment l’appeler. Coronavirus, Covid19, SARS-COV2… des tas d’appellations circulent encore.
Il est important de nommer les choses pour qu’elles existent. Elles en deviennent plus familières.
Je me suis rendu compte que la pandémie et ses conséquences (par exemple, le confinement) agissaient comme une sorte de filtre par lequel nous devions désormais passer. Notre quotidien à l’ère du virus changeait radicalement. Socialiser, travailler, se divertir faire du sport… tout devenait différent, au point de modifier l’essence même de ces activités.
Mieux, ce contexte si particulier donnait naissance à des phénomènes inédits, à de nouvelles situations qui n’avaient pas encore de noms.
Tout a commencé le premier jour du confinement. Comme beaucoup de Français, je me suis rendu at supermarché et, au détour du rayon féculent, j’ai assisté à une scène aussi comique que pathétique. Deux personnes se disputaient le dernier paquet de spaghettis bio. Moi qui croyais ce genre de scènes réservées aux réseaux sociaux du bout de la terre! Je me suis dit: «ce sont vraiment des psychopathes», Eurêka! PSYCHO-PÂTE, le premier mot du Dicorona était né.
Le Dicorona, comme son nom l’indique, est un dictionnaire de mots-valises, Un mot-valise est un néologisme construit en fusionnant deux mots existants, par exemple la dernière syllabe d’un premier mot avec la première syllabe du deuxième. Une illustration? Prenons RACONTAMINER. Le mot est formé de RACONTER et de CONTAMINER.
Je me suis vite pris au jeu. Onomaturge depuis 25 ans, la conception du Dicorona m’a permis de pratiquer ma gymnastique intellectuelle. D’aucuns font des tractions, moi je crée des noms. Ce dictionnaire contient une moitié des 120 mots-valises que j’ai pu créer pendant les périodes de confinement et de déconfinement. Ils se veulent informatifs, humoristiques voire poétiques.
J’espère que le Dicorona vous divertira et qu’il transformera cette période étrange en un souvenir moins douloureux. C’est aussi ça la fonction de ce dictionnaire: ranger la pandémie dans la bibliothèque et ne pas en faire une souffrance refoulée. Car on nomme les choses pour mieux en plaisanter.

1er maison (n.m.)

Journée internationale des télétravailleurs
« Mes chers compatriotes, en ce jour si particulier, je veux avoir une pensée pour les organisations syndicales qui ne pourront tenir leurs traditionnels défilés, et pour tous les télétravailleurs fidèlement rivés à leurs écrans. À tous, je souhaite un bon 1er maison. »

S. Cargo

À propos de l’auteur
AUROY_olivier_©DROlivier Auroy © Photo DR

Olivier Auroy travaille depuis plus de vingt ans dans le monde de la communication en France et à l’étranger. Il est l’auteur, sous le pseudonyme de Gabriel Malika, des Meilleures Intentions du monde et de Qatarina, publiés aux éditions Intervalles. Après Au nom d’Alexandre, paru en 2016 et L’Amour propre, son quatrième roman, il publie le Dicorona. (Source: Éditions Intervalles)

Site internet du DICORONA
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Contagions

GIORDANO_contagions

  RL2020

En deux mots:
Docteur en physique théorique et romancier, Paolo Giordano a su trouver les mots pour raconter ce moment particulier de l’histoire de l’humanité où une pandémie a paralysé la planète. Son essai éclairant ouvre aussi des perspectives pour l’avenir.

Ma chronique:

«Aucun homme n’est une île»

Il ne tient qu’à nous de réaliser le vœu de Paolo Giordano et de passer de la contagion à la réflexion vers ce monde qui reste désormais à construire. Car cet essai salutaire démontre combien les effets de la pandémie s’inscrivent dans la durée.

«Quand vous lirez ces pages, la situation aura changé. Les chiffres seront différents, l’épidémie se sera étendue, elle aura atteint tous les coins civilisés du monde, ou aura été domptée – peu importe. Les réflexions que la contagion suscite maintenant seront encore valables. Car nous n’avons pas affaire à un accident fortuit ou à un fléau. Ce qui arrive n’a rien de nouveau: cela s’est déjà produit et cela se reproduira.» Quand Paolo Giordano s’est décidé à écrire, un samedi 29 février, près de 85000 personnes étaient malades du COVID-19 (dont 80000 en Chine) et le nombre de morts approchait les 3000. L’Italie avait décidé des mesures de confinement et peu après, le monde allait s’arrêter. C’est ce qui rend cet essai aussi saisissant, c’est à la fois le décalage avec le «monde d’avant» et le vertige avec le monde qui vient. Passé l’urgence et le temps de la sidération quand, comme lui, nous avons «échoué dans un espace vide inattendu», il a bien fallu réfléchir aux moyens de s’en sortir, à imaginer quel sens ce nouveau monde pourrait avoir.
Pour le docteur en physique théorique qu’est Paolo Giordano, les mathématiques, la recherche scientifique, mais aussi en sciences humaines sont essentielles pour analyser et tenter de comprendre, aussi bien maintenant, dans ce qu’il appelle la phase des sacrifices autant que demain, durant la «phase la plus difficile, celle de la patience.»
Car c’est sans doute l’un des points essentiels de cette réflexion éclairante. Au moment où les premières mesures de déconfinement sont prises, il serait illusoire de croire que les choses vont redevenir normales. Tant qu’il n’y aura pas de vaccin, il faudra de la patience. Cependant, il ne tient qu’à nous de ne pas désespérer, même si les temps restent terriblement difficiles. De faire un meilleur usage de ce laps de temps, «nous en servir pour méditer ce que la normalité nous empêche de méditer: comment nous en sommes arrivés là, comment nous aimerions reprendre le cours de notre vie. Compter les jours. Appliquer notre cœur à la sagesse. Ne pas permettre que toute cette souffrance passe en vain.»
Aussi paradoxalement que cela puisse sembler avec les mesures barrière en vigueur, il nous faut comprendre que nous sommes membres d’une collectivité, «voir que nous sommes inextricablement reliés les uns aux autres et tenir compte de la présence d’autrui dans nos choix individuels.»
C’est aussi pour cela que je vous invite à acheter cet essai éclairant chez votre libraire – pour le lire si vous n’avez pas pu le faire jusque-là (rappelons que les éditions du Seuil ont choisi de mettre Contagions gratuitement à disposition sur leur site durant la période de confinement) – mais aussi pour conserver ce document qui, à n’en pas douter, sera un marqueur de votre histoire personnelle comme de celle du monde.

Contagions
Paolo Giordano
Éditions du Seuil
Essai
Nel Contagio, traduit de l’italien par Nathalie Bauer
64 p., 9,50 €
EAN 9782021465761
Paru le 29/05/2020
L’auteur s’est engagé à reverser une partie de ses droits d’auteur à la l’urgence sanitaire et la recherche scientifique.

Ce qu’en dit l’éditeur
Alors que le monde, frappé par l’épidémie du coronavirus, traverse une crise sanitaire sans précédent, un écrivain prend la parole. Homme de lettres et de science, mais citoyen avant tout, Paolo Giordano nous offre un témoignage personnel et une réflexion dont la portée va bien au-delà des soubresauts de l’actualité, de l’inquiétude et de l’incertitude immédiates. Ni « accident fortuit » ni « fléau », l’épidémie du COVID-19, nous dit-il avec espoir, vigueur et lucidité, est un miroir dans lequel doit se réfléchir la société, et qui peut ainsi nous conduire à une prise de conscience salutaire : nous appartenons tous à une seule et même collectivité humaine, et nous sommes les hôtes d’une nature que nous avons trop longtemps négligée. À cet égard, la contagion est le « symptôme » d’un désordre écologique auquel nous ne sommes pas étrangers – mais face auquel nous ne sommes pas non plus impuissants.
Un petit livre d’une grande sagesse, pour aujourd’hui et pour demain.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
RTBF (Sophie Creuz)
Usbek & Rica (Fabien Benoit)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Rester à terre
L’épidémie de coronavirus brigue la première place parmi les urgences sanitaires de notre époque. Ni la première ni la dernière, peut-être pas la plus terrible non plus. Il est probable qu’elle ne produira pas davantage de victimes que beaucoup d’autres, or, trois mois après son apparition, elle a déjà établi un record : le SARS-CoV-2 est le premier nouveau virus à se manifester aussi rapidement à une échelle globale. D’autres, comme son prédécesseur le SARS-CoV, assez semblable, ont été vaincus très vite. D’autres encore, tel le VIH, ont comploté dans l’ombre pendant des années. Le SARS-CoV-2 a été plus audacieux. Son effronterie nous révèle ce que nous savions déjà et que nous avions toutefois du mal à mesurer : la multiplicité des niveaux qui nous relient les uns aux autres, partout, ainsi que la complexité du monde que nous habitons, de ses logiques non seulement sociales, politiques, économiques, mais également interpersonnelles et psychiques.
En ce rare 29 février, un samedi de cette année bissextile, où j’écris, les contagions confirmées dans le monde ont dépassé la barre de quatre-vingt-cinq mille – près de quatre-vingt mille dans la seule Chine – et le nombre de morts approche les trois mille. Cela fait plus d’un mois que cette étrange comptabilité tient lieu d’arrière-fond à mes journées. À cet instant aussi, je regarde la carte interactive de la Johns Hopkins University. Des cercles rouges se détachant sur un fond gris signalent les zones de diffusion : les couleurs de l’alarme, qu’on aurait pu choisir avec plus de sagacité. Mais, c’est bien connu, les virus sont rouges, les urgences sont rouges. Si la Chine et le Sud-Est asiatique ont disparu sous une unique grande tache, le monde entier est grêlé, et le rash s’aggravera inéluctablement.
L’Italie, à la surprise de bon nombre d’observateurs, s’est retrouvée sur le podium de cette compétition anxiogène. Il s’agit cependant d’une circonstance aléatoire. En l’espace de quelques jours, d’autres pays risquent d’être davantage touchés que le nôtre, y compris de manière inopinée. Dans cette crise, l’expression « en Italie » s’affadit, il n’y a plus ni frontières, ni régions, ni quartiers. Ce que nous traversons possède un caractère supra-identitaire et supra-culturel. La contagion est à la mesure du monde d’aujourd’hui, global, interconnecté, inextricable.
Je m’en rends bien compte, et pourtant, en observant le disque rouge sur l’Italie, je ne peux m’empêcher d’être impressionné. Mes rendez-vous des prochains jours ont été annulés en vertu des mesures de confinement, j’en ai moi-même repoussé d’autres. J’ai échoué dans un espace vide inattendu. C’est un présent largement partagé : nous traversons un intervalle de suspension de notre quotidien, une interruption de notre rythme, comme dans certaines chansons, lorsque la batterie cesse et que la musique semble se dilater. Établissements scolaires fermés, de rares avions dans le ciel, des pas solitaires et sonores dans les couloirs des musées, partout plus de silence que d’habitude.
J’ai décidé d’employer ce vide à écrire. Pour tenir à distance les présages et trouver une meilleure façon de réfléchir à tout cela. L’écriture a parfois le pouvoir de se muer en un lest qui ancre au sol. Ce n’est pas tout: je ne veux pas passer à côté de ce que l’épidémie nous dévoile de nous-mêmes. Une fois la peur surmontée, les idées volatiles s’évanouiront en un instant – il en va toujours ainsi avec les maladies.
Quand vous lirez ces pages, la situation aura changé. Les chiffres seront différents, l’épidémie se sera étendue, elle aura atteint tous les coins civilisés du monde, ou aura été domptée – peu importe. Les réflexions que la contagion suscite maintenant seront encore valables. Car nous n’avons pas affaire à un accident fortuit ou à un fléau. Ce qui arrive n’a rien de nouveau: cela s’est déjà produit et cela se reproduira.

Des après-midi de nerd
Je me rappelle certains après-midi, en seconde et en première, passés à simplifier des expressions. Recopier une longue série de symboles contenus dans un livre puis, pas à pas, la réduire à un résultat concis et compréhensible : 0, -½, a2. Derrière la fenêtre la nuit tombait, et le paysage laissait place au reflet de mon visage éclairé par la lampe. C’étaient des après-midi de paix. Des bulles d’ordre à un âge où tout, en moi et hors de moi – surtout en moi –, semblait virer au chaos.
Bien avant l’écriture, les mathématiques m’ont permis de réfréner l’angoisse. Il m’arrive encore, le matin au réveil, d’improviser des calculs et des successions de nombres : c’est en général le signe que quelque chose cloche. Je suppose que cela fait de moi un nerd. Je l’accepte. Et j’assume pour ainsi dire cet embarras. Or, il se trouve qu’en ce moment les mathématiques ne sont pas seulement un passe-temps à l’usage des nerds : elles sont l’instrument indispensable pour comprendre la situation et se débarrasser des suggestions.
Avant d’être des urgences médicales, les épidémies sont des urgences mathématiques. Car les mathématiques ne sont pas vraiment la science des nombres, elles sont la science des relations : elles décrivent les liens et les échanges entre différentes entités en s’efforçant d’oublier de quoi ces entités sont faites, en les rendant abstraites sous forme de lettres, de fonctions, de vecteurs, de points et de surfaces. La contagion est une infection de notre réseau de relations.

La mathématique de la contagion
Elle était visible à l’horizon comme un amoncellement de nuages, mais la Chine est loin, et puis pensez-vous… Quand la contagion a fondu sur nous, elle nous a étourdis.
Pour dissiper mon incrédulité, j’ai cru bon de recourir aux mathématiques à partir du modèle SIR, l’ossature transparente de toute épidémie.
Une distinction importante, d’abord : le SARS-CoV-2 est le virus, le COVID-19 la maladie. Ce sont des noms fastidieux, impersonnels, dont le choix répond peut-être au désir d’en limiter l’impact émotif, mais ils sont plus précis que le populaire « coronavirus ». Je les utiliserai donc. Pour plus de simplicité et pour éviter les confusions avec la contagion de 2003, j’abrégerai désormais SARS-CoV-2 en CoV-2.
Le CoV-2 est la forme de vie la plus élémentaire que nous connaissions. Afin de comprendre son action, nous devons adopter son intelligence limitée, nous voir ainsi qu’il nous voit. Et nous rappeler que le CoV-2 ne s’intéresse guère à nous, à notre âge, à notre sexe, à notre nationalité ou à nos préférences. Pour le virus, l’humanité entière se partage en trois groupes : les Susceptibles, c’est-à-dire tous ceux qu’il pourrait encore contaminer ; les Infectés, c’est-à-dire ceux qu’il a déjà contaminés ; et les Rejetés, ceux qu’il ne peut plus contaminer.
Susceptibles, Infectés, Rejetés : SIR.
D’après la carte de la contagion qui vibre sur mon écran, le nombre des Infectés dans le monde s’élève, à cet instant, à environ quarante mille ; celui des Rejetés, morts ou guéris, est légèrement supérieur.
Mais c’est l’autre groupe qu’il faut surveiller, celui qu’on ne mentionne pas. Les Susceptibles, les êtres humains que le CoV-2 pourrait encore infecter, constituent une population d’un peu moins de sept milliards et demi d’individus. »

À propos de l’auteur
Paolo Giordano, né en 1982 à Turin, est docteur en physique théorique et romancier (La Solitude des nombres premiers, Dévorer le ciel). Il vit entre Rome et Paris. (Source: Éditions du Seuil)

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