Les Confluents

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En deux mots
C’est à Aqaba que les chemins de Liouba et de Talal se croisent pour la première fois, qu’ils peuvent échanger leurs expériences de grand reporter, elle étudiant les effets du réchauffement climatique et lui les populations dans les zones de guerre. Tout au long du roman leurs rencontres se multiplieront et les rapprocheront toujours davantage.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

«Nos déserts sont plus fertiles que vos villes»

Anne-Lise Avril a choisi de nous faire parcourir la planète dans un roman qui raconte la rencontre de deux reporters partis respectivement explorer les effets du réchauffement climatique et les populations des zones de guerre. Deux thèmes forts, doublés d’une histoire d’amour impossible.

Joli titre pour un joli roman. Si le dictionnaire nous apprend qu’un confluent est le point de jonction de cours d’eau, de glaciers, de courants marins, on pourra ajouter que par extension qu’il est aussi le point de rencontre entre deux personnes. En l’occurrence, il s’agit de deux reporters, Liouba et Talal, partis sur les routes du monde pour rendre compte des combats qui s’y mènent. Pour Liouba, journaliste dont c’est la première expérience, il s’agit de chercher les effets du changement climatique et de raconter comment on essaie de s’adapter, de trouver des solutions. Pour Talal, le photographe, en revanche, l’enjeu est de suivre les populations dans les zones de conflit, provoquant souvent des migrations qui démultiplient les problèmes.
C’est en Jordanie qu’ils vont faire connaissance. À la terrasse d’un café d’Aqaba, Liouba va pouvoir raconter son premier reportage avec les bédouins du Wadi Rum qui, du côté d’At-Tuweisa essaient d’empêcher l’avancée du désert en plantant des arbres. Un combat difficile, à l’issue incertaine, qui pourtant porte tous les espoirs d’une population. Talal livre quant à lui des images qui montrent l’autre face de la médaille, celle qui laisse les gens désemparés, ne voyant pas d’autre issue à leur problème que la fuite. Au mieux, ils trouvent refuge dans un abri provisoire, un camp monté en urgence.
Durant tout le roman, on va ainsi parcourir la planète, de Monrovia en Turquie, des steppes de Russie en Guinée, d’Arkhangelsk à la Tanzanie. Tout au long des quatre parties qui composent l’ouvrage, le désert, la forêt, la nuit, l’île, Anne-Lise Avril montre plus qu’elle ne démontre et raconte cette planète bien mal en point et dont le chapitre initial situé en 2040 et qui raconte le combat désormais perdu de quelques indonésiens à sauver leur île envahie par la montée des eaux, sonne comme un avertissement. C’est d’une plume sensible que la romancière nous offre des descriptions de paysages avec leurs odeurs et leurs couleurs, remarquablement documentés. Et dont on saisit d’emblée la fragilité autant que les enjeux géopolitiques et environnementaux.
Mais le roman raconte aussi une histoire d’amour, ou plutôt la difficile relation qui va s’instaurer au fil des voyages entre les deux voyageurs qui, à chaque fois qu’ils se croisent, sont émus et heureux, s’imaginent pouvoir construire quelque chose. Mais en découvrant leur histoire personnelle, on comprend bien qu’ils sont eux aussi condamnés à l’errance, n’ayant plus de parents, n’ayant plus de racines. «Il y avait, au sein de ces voyages, l’impression d’un lieu en soi, où Liouba se sentait à l’abri du
rythme et des contingences du quotidien.» Un premier roman fort qui laisse pourtant un chemin d’espoir, même s’il est escarpé et de plus en plus difficile à gravir.

Les confluents
Anne-Lise Avril
Éditions Julliard
Premier roman
199 p., 18 €
EAN 9782260054788
Paru le 19/08/2021

Où?
Le roman se déroule sur presque tous les continents, notamment en Jordanie, à Aqaba, Monrovia, Casablanca, Moscou, Berlin, Dar es Salam, Tripoli ou encore Malenge en Indonésie, sans oublier Arkhangelsk.

Quand?
L’action se déroule de nos jours jusqu’en 2040.

Ce qu’en dit l’éditeur
Tels deux cours d’eau donnant naissance à un fleuve, un confluent est un point de rencontre entre deux êtres qui se trouvent, s’attachent et apprennent à s’aimer.
Porté par une écriture d’une poésie rare, ce premier roman est à la fois une ode à la nature et un appel au réveil des consciences.
Liouba est une jeune journaliste qui parcourt le monde à la recherche de reportages sur le changement climatique. En Jordanie, elle croise la route de Talal, un photographe qui suit les populations réfugiées. Entre eux, une amitié se noue qui se transforme vite en attirance. D’année en année, le destin ne cessera de les ramener l’un vers l’autre, puis de les séparer, au gré de rencontres d’hommes et de femmes engagés pour la sauvegarde de la planète, et de passages par des théâtres de guerre où triomphe la barbarie. Liouba et Talal accepteront-ils de poser enfin leurs bagages dans un même lieu ?
Ce premier roman, grave et mélancolique, a pour fil conducteur l’amour lancinant entre deux êtres que les enjeux du monde contemporain éloignent, déchirent et réunissent tour à tour. Avec cet éloge de la lenteur et du regard, Anne-Lise Avril donne à la nature une place de personnage à part entière, et au fragile équilibre des écosystèmes la valeur d’un trésor à reconquérir.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Cité Radio (Guillaume Colombat)
The Unamed Bookshelf
Blog Domi C Lire
Blog Le domaine de Squirelito
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog Sur la route de Jostein
Blog Tabous


Anne-Lise Avril présente Les Confluents © Production Éditions Julliard

Les premières pages du livre
« 2040
Et tout finira. Parce qu’un départ, toujours, marque quelque chose d’un début et d’une fin. Un début, pour celle qui s’éloigne vers l’horizon nouveau. Une fin, pour celui qui demeure dans un paysage vide.
Quand Jaya quitta l’île de sa naissance, elle emporta avec elle une part de lumière qui ne revint jamais. Son frère fit avec elle le début du voyage, celui qui la mena de la forêt à l’embarcadère. Ils marchaient vers l’océan, pieds nus dans le sable et dans l’aube, sous les nuages flamboyants. Fines silhouettes silencieuses, aux ombres géantes allongées sur la plage, confondues avec le sable. Le vent passait sur eux et les faisait frissonner.
Ce désir de départ, elle l’avait dans ses gènes depuis toujours. Elle l’avait hérité de ses parents. Pourtant, le déchirement des adieux lui rompait le cœur pour la première fois. Quand l’embarcadère fut en vue, elle ralentit le pas. Elle voyait autrefois des tortues nager autour de ses pilotis en bois. Elle les aimait davantage que tous les autres animaux de l’île, parce qu’elles avaient connu d’autres plages, d’autres rivages, bien loin d’ici. Plus jamais, maintenant. Les tortues avaient disparu, avaient quitté le littoral depuis longtemps. Les vagues étaient venues grignoter la terre qui bientôt ne serait plus que mer. À l’orée de la jungle, certaines maisons en bois du village avaient déjà été envahies par les flots. L’île s’enfonçait lentement dans l’univers aquatique.

C’était l’année 2040, à présent, et l’humanité subsistait au cœur de la fournaise qu’était devenu le monde. Ouragans et tornades, de part et d’autre de l’Atlantique, laissant derrière eux des terres de gravats et de désolation. Disparitions des îles, soudaines ou progressives, vestiges des temps anciens où leur isolement était paradis. Forêts de cendres, champs de feu, brasiers béants et éternels. Épidémies par-delà les frontières, sans endiguement et sans remède, au cœur de villes en sommeil qui ne savaient plus comment revenir à la vie. Fonte des glaces, irrémédiable, sous l’étendard vain des prétendants au pétrole. Riyad, Lahore, Pékin, aux atmosphères chargées de pollution, villes au bord de la déflagration. Calcutta, Abidjan, Miami, sous la ligne de marée haute, villes dévorées par les océans amers. Kinshasa, Karachi, Hanoï, au cœur du monde brûlant, villes désertées au climat aride. Sur les routes du monde, des réfugiés s’étaient mis en marche dans la quête d’un impossible asile. Au cœur des savanes africaines, la dernière girafe s’était éteinte sur un lit de poussière. Voilà ce qu’était le monde. En proie à la violence du sentiment de deuil. Cendres de ces univers aimés et connus, désormais disparus. L’ère de l’exil sonnait le glas d’une humanité perdue.

Aux confins de l’Indonésie, Jaya se hissa à bord d’un bateau. Amarré au ponton, il se balançait doucement au rythme des vagues. Il serait bientôt en mer, livré aux confluents des courants marins, abîmé dans l’infini et le lointain. Aux confluents de sa vie. Entre la peur et l’espoir, la foi et l’abandon de toute certitude. Assise à la poupe, elle regarda l’île, longtemps, une dernière fois. Le front de la jungle et les massifs rocheux au-delà. Le visage de son frère, qui n’aurait bientôt plus d’autre réalité que celle de sa mémoire. Elle l’emporterait, au plus profond d’elle-même, partout où elle irait.
Elle se préparait à passer d’un monde à l’autre. Ou bien peut-être à entrer dans le monde, pour la première fois.

Première partie
Le Désert
2009
Liouba s’était longtemps tenue à l’écart du désert. Elle y voyait une frontière définitive, infranchissable, qu’elle désirait et redoutait à la fois. Elle n’en connaissait que la couleur des montagnes, rouges ou grises et parfois presque bleues, le soir, à la tombée de la nuit. Elle savait que des vallées de sable s’étendaient derrière ces masses de grès et de granit, et que des kilomètres de pistes les traversaient. Elle savait que certaines de ces routes n’étaient pas achevées, comme si l’homme avait abandonné face au désert. Que ces routes infinies n’étaient que les traces de ceux, si rares, qui y composaient leurs vies depuis des millénaires. Mais rien de ce qu’elle pressentait du désert n’éteignait ni sa peur ni sa soif d’aller voir par elle-même ce qu’elle y trouverait. L’inconnu s’était fait une place dans sa vie, et elle ignorait encore comment s’y confronter. Elle se levait chaque matin face aux montagnes, qui s’étendaient comme un défi derrière la fenêtre de sa chambre d’hôtel. À le voir ainsi de l’extérieur, comme un paysage, le désert s’était assimilé pour elle aux lignes de l’horizon qui le limitaient, partout présentes, fugaces, inatteignables. Le désert l’attendait. Elle avait rendez-vous avec lui, et pourtant, à mesure que les jours défilaient, composaient cette attente, elle le redoutait davantage.

Elle avait loué une chambre d’auberge dans le centre d’Aqaba. Le mois d’avril annonçait déjà la fin de la saison de floraison. Tempête de fleurs dans les rues du printemps. Les arbres se défaisaient de leurs atours de couleurs, laissant place à la vibrance végétale, épaisse et capiteuse, de leurs branches alourdies par les feuilles neuves. Les bruits de la ville emplissaient sa chambre à travers la fenêtre. Elle entendait le moteur des taxis, les rires des passants sur le trottoir, parfois l’aboiement d’un chien, ou seulement la rumeur d’une foule en perpétuel mouvement. Des odeurs venues de la rue se superposaient les unes aux autres, des relents de poisson et d’épices, des effluves de pain frais et de marrons chauds, des parfums de laurier et de jasmin.
Liouba s’était tenue en observation des jours durant, seule dans un lieu dont elle apprenait à connaître les mouvements, les pulsations, les habitudes et les silences. Aydin n’appelait pas. Elle regardait son téléphone pendant des minutes entières, et il redevenait à ses yeux ce qu’il était, un objet dénué de sa fonction, un écran inerte posé sur son lit ou sur une table, un bibelot moderne qui ne la connectait plus au monde, mais à sa propre solitude.
À l’inertie de l’attente, elle préférait ses errances urbaines. Les boulevards ombragés par le front des palmiers qui opposaient leur verticalité à l’étendue plate de la mer Rouge. Les voiles colorés des femmes, soulevés par le vent marin. Les effluves de pomme sur les étals des marchés et de narguilé aux terrasses des cafés. Un peu plus au nord, il était possible d’apercevoir la ville dans son entier, ses bâtisses blanches nichées entre l’immensité des montagnes rouges et celle de la mer ourlée d’écume, les formes élancées des minarets, et, de l’autre côté du golfe, les contours d’Eilat, sa voisine israélienne, à quelques kilomètres à peine, et pourtant aussi distante d’Aqaba que peut l’être un monde radicalement différent.
Son voyage avait commencé bien avant son départ. Il était né d’une projection de son esprit, d’un instinct soudain, de l’idée du lieu qu’elle aspirait à rejoindre et de l’envie de quitter celui qu’elle habitait. Il était né du rêve d’une fuite à mener sans méthode, sans préméditation. En quittant Paris, quelques semaines plus tôt, elle n’avait rien laissé derrière elle. Elle n’avait emporté que ce qu’elle possédait de plus cher et de plus utile, à l’intérieur d’une valise. Elle était partie sans garantie de trouver, à son retour, une rédaction qui publierait le reportage qu’elle allait chercher aux confins de la Jordanie. C’était son premier départ. Elle ne savait pas exactement comment faire. Elle apprenait. Savoir trouver une histoire. Savoir la raconter. Savoir ensuite la vendre à ceux qui seraient susceptibles de la lire. Tel était le métier qu’elle s’était choisi et dont elle expérimentait la réalité pour la première fois. Elle pressentait qu’il y avait quelque chose à dire, ici, sans savoir encore précisément quoi, et elle savait que pour pouvoir le dire, il lui faudrait quitter Aqaba, aller à la rencontre du désert qui l’aimantait et comprendre ce que c’était que de vivre avec lui.
Dalir Khair, le veilleur de son auberge, était un vieil homme à la peau sombre et au visage maculé de taches solaires. Elle essayait souvent d’imaginer ce qu’avait été sa vie avant d’arriver là, avant de tenir cette auberge aux murs blancs, logée dans une ruelle sableuse du centre-ville. Il ne demeurait jamais dans la quiétude oisive du soleil de printemps. Il ramassait les fleurs tombées des bougainvillées et les disposait dans des assiettes creuses remplies d’eau. Il cueillait des olives, juché sur un tabouret qu’il déplaçait d’arbre en arbre, tout le long de la rue. Il se rendait au souk dont il ramenait des cargaisons de fruits frais dans une petite brouette. Il balayait le sable dans le hall, qui gardait la fraîcheur des murs épais et du sol en carrelage. Ce n’était que le soir, à la tombée de la nuit, qu’il s’arrêtait enfin, lorsque l’appel à la prière venait recouvrir le tumulte des rues, faisait vibrer l’atmosphère et s’enrubannait autour de tout ce qui composait la ville. Il s’asseyait alors sur le perron jusqu’à ce que la mélopée s’éteigne dans l’épaisseur du crépuscule. Liouba se joignait parfois à lui dans sa solitude. Il fermait les yeux et dodelinait de la tête, aux notes du joueur de oud qui se faisait l’écho du muezzin. La lumière allumée du hall derrière eux avait l’éclat tamisé d’un refuge pour voyageurs, d’un abri contre la distance. Elle était, depuis son arrivée, la seule locataire de l’auberge. Il lui offrait du thé et des biscuits au miel, les paupières plissées, comme pour mieux la distinguer. C’est dans l’un de ces moments-là qu’il lui avait parlé d’un jeune fermier bédouin, qui venait vendre, une fois par mois, à Aqaba, les œufs de ses volailles et la chair de ses chèvres. Il lui avait proposé, à elle qui cherchait une histoire, à elle qui cherchait à aller dans le désert et à y raconter quelque chose, de les mettre en contact. Elle avait accepté. Le veilleur avait relevé son numéro de téléphone et lui avait dit qu’Aydin Jaradat l’appellerait la prochaine fois qu’il serait de passage en ville.

Liouba était née à Moscou, et Moscou était restée figée en elle comme une carte postale, comme la ville qu’elle avait connue dans son enfance. L’image statique et édulcorée d’un univers qu’elle avait habité jusqu’à ses sept ans. Son père, Henri Darcet, y avait rencontré sa mère, Elena Azarova, qui avait quitté la Sibérie pour y mener des études de journalisme. Liouba se souvenait surtout de ces promenades avec ses parents dans les vergers du sud de la ville, à Kolomenskoïe, dans le ravin du Golosov. Ils partaient pour la journée, s’enfonçant dans les sous-bois humides et marécageux, s’avançant dans le brouillard. Au détour d’un chemin ou d’une nappe de brume, ils croisaient parfois une église orthodoxe ou un palais en bois. Sa mère disait que l’eau du ruisseau qui coulait sous leurs pieds ne gelait jamais, même au cœur de l’hiver, et que le sol des vergers était chargé d’électromagnétisme. Elle lui racontait qu’au dix-septième siècle, un groupe de cavaliers tatars avait été capturé là par l’armée du tsar, au cœur d’une tempête de neige. Les guerriers errants avaient alors affirmé qu’ils venaient d’une époque lointaine, et qu’ils avaient effectué, lors de la tempête, un saut temporel de plus de cinquante ans vers le futur. Liouba n’avait pas oublié cette légende. Elle était pour elle la preuve qu’il existait certains endroits sur Terre où il était possible de disparaître, de glisser dans les failles du temps et de l’espace. Bateaux et avions au large des Bermudes. Guerriers tatars au cœur de la Russie centrale. Fosses ouvertes vers d’autres mondes. Il était possible de s’évaporer sans laisser de traces.
Elle était étudiante à Paris quand ses parents avaient choisi de retourner s’installer à Moscou. La ville leur manquait. Moscou et ses ciels nébuleux, la neige qui tombe dès le mois d’octobre, donnant au jour les couleurs de la nuit, et à la nuit la douceur du coton. Ils y avaient tous les deux des opportunités professionnelles. Elena, rédactrice en chef de l’édition russe d’un magazine français, auteure d’éditoriaux militants contre le régime de Vladimir Poutine. Henri, docteur en botanique spécialisé dans la flore boréale, opposant aux projets d’exploitation pétrolière qui menaçaient l’intégrité des forêts de Yakoutie. Ils remontaient le grand pont de pierre situé au-delà de la place Rouge quand l’assassin les avait pris pour cible. Quatre coups de feu silencieux dans le crépuscule, au moment précis où la lumière touchait l’obscurité. La fine zone de contact entre le jour et la nuit. La fine zone de contact entre la vie et la mort. Elle ne connaissait pas les détails. Elle était alors à Paris, seule dans son appartement d’étudiante, les pieds sur les tuyaux du radiateur. Il y avait eu cet appel téléphonique. Il y avait eu la nouvelle de leur mort. Et puis il y avait eu l’avion jusqu’à Moscou pour les obsèques de son père et de sa mère.
Cet hiver-là, dans la ville de sa naissance, elle avait dû apprendre à marcher différemment, non seulement pour garder l’équilibre malgré la neige et la glace sur les trottoirs, mais pour parvenir à se mouvoir en dépit de la douleur qui écartelait ses articulations. Comme si chaque mouvement qu’elle accomplissait dans un monde sans ses parents conduisait inéluctablement à la ruine du corps qu’ils avaient créé. Et dans cette lutte contre le démembrement, contre le déchirement, elle avait découvert ce qu’était la solitude, la seule solitude dont on ne revient jamais, et qui, lui semblait-il, la tiendrait en exil jusqu’à la fin de sa vie.

Le jour où Aydin Jaradat téléphona, elle était installée à la terrasse d’un restaurant de rue. Les mains serrées autour d’un thé brûlant, elle en respirait la vapeur, y puisait une forme de délicieuse langueur et de douce amertume, un envoûtement, un réconfort lumineux. Elle observait le passage des charrettes chargées de marchandises qui remontaient vers le marché couvert. Étoffes écarlates et tapis orientaux. Mangues et grenades survolées par un essaim de moucherons. Son téléphone était posé sur la table, entre la soucoupe de sa tasse et la petite cuillère, quand l’écran s’illumina. Elle le porta à son oreille, le cœur accéléré soudain par la manifestation de ce signe tant attendu. Dans l’espace insaisissable ouvert par la communication téléphonique, elle entendit la voix du Bédouin qui grésillait, comme recouverte de sable. Une liaison ténue s’était établie entre Aqaba et le désert. Elle fut saisie d’un léger vertige à l’instant où son corps semblait subir réellement le passage entre ces deux lieux. Aydin lui parlait en anglais. Il serait à Aqaba dès le lendemain matin, disait-il. Il la conduirait jusqu’à son village, dans le désert. Lorsqu’il raccrocha, tout avait changé autour d’elle. Elle avait l’impression d’avoir basculé dans une autre dimension, étroitement liée à la réalité et pourtant légèrement dissemblable, comme l’image renvoyée par un miroir déformant. À la fenêtre d’un immeuble, de l’autre côté de la rue, elle vit une femme sans voile qui étendait du linge. Sur le trottoir, au milieu de la foule, un enfant tirait un chariot rempli d’oranges. Il lui adressa un sourire et une grimace. Le voyage recommençait.

Elle avait choisi la Jordanie parce qu’elle était prise par l’appel du désert, de ces paysages immenses et vides qui la laveraient de son deuil. Rien ne la retenait plus à Paris. C’était son rêve, à présent, de partir, de s’absorber dans le monde, de s’en faire témoin, de disparaître derrière ses mots, de devenir ce puits à travers lequel passerait la lumière. La douleur de la perte, le souvenir de Moscou, c’était ce qu’elle voulait fuir. En perdant ses parents, elle avait perdu le lien avec les patries de ses origines, avec ce qui la rattachait aux générations du passé. Elle n’était plus ni de Russie ni de France. Elle était seule, en exil. Irréductible. Libre.

Le lendemain, Dalir Khair lui serra les mains et la pressa de revenir loger dans son auberge à son retour du désert. Dans la lumière du milieu d’après-midi, les rues d’Aqaba étaient plongées dans cette couleur de sable, qui semblait tomber du ciel comme une bruine légère, se déposait sur les pavés des rues et les façades des bâtisses, donnait à la ville une profondeur dans les nuances et une douceur dans les matières. Comme une protection transparente et impalpable préservant la ville dans ses métamorphoses immobiles, elle qui avait tant de fois changé de nom et de forme sans jamais changer d’essence. Aydin lui avait donné rendez-vous dans un café situé sur le front de mer, à proximité du souk. Partout, les avenues étaient bordées d’oliviers et jonchées de gravats d’immeubles détruits ou inachevés. Aqaba était un labyrinthe en perpétuelle mutation que nulle carte ne pouvait figer. En rejoignant le bord de plage, elle vit deux hommes qui étaient assis, les pieds dans l’eau, autour d’une table en bois, posée là comme au hasard. Ils allumaient de nouvelles cigarettes aux mégots des précédentes, hagards, les yeux mi-clos, le visage abandonné aux embruns. Elle trouva l’adresse dont lui avait parlé Aydin et s’y installa. Le vent de l’après-midi, porté par la mer, était déjà empreint de la clarté glaciale de la nuit à venir. En regardant autour d’elle, elle s’aperçut que le Bédouin l’avait précédée. Il fumait une cigarette, adossé à un muret de pierre. Il devait avoir à peu près son âge, les traits encore fins d’une enfance qui s’attarde, l’air toutefois sérieux déjà, la mâchoire raide et tendue. Il portait, autour de sa tête, un keffieh rouge et blanc. Son regard s’illumina lorsqu’il croisa les yeux de Liouba. C’était l’un de ces sourires inoubliables, qui portait, avec lui, toute la chaleur du désert.
— Liouba Darcet ? dit-il en s’approchant et en prenant une chaise à côté d’elle.
Ils firent connaissance. Il parlait couramment l’anglais, qu’il avait appris en servant de guide à une équipe d’archéologues britanniques autour du Qasr al-Bint, à Pétra. Il avait grandi avec sa famille dans le désert du Wadi Rum, selon la tradition bédouine, ne demeurant jamais plus de quelques mois au pied de la même montagne, finissant toujours par lever le camp, par repartir à travers l’immensité de roche et de sable, avec de vastes troupeaux, à la recherche d’un nouvel endroit où vivre.
— Tout a changé, maintenant, dit-il. Le gouvernement impose aux familles bédouines de demeurer au même endroit. De fonder des villages. De construire des maisons plutôt que de tisser des tentes en poil de chèvre. Ils creusent des puits pour nous et bâtissent des écoles, mais en perdant la vie nomade, nous avons perdu quelque chose qui était notre liberté. Nous avons dû apprendre à devenir ceux qui restent, et non plus ceux qui s’en vont.
Il avait commandé un thé qu’il buvait à petites gorgées.
— Mais nous appartiendrons toujours au désert, reprit-il. Nous y sommes nés, nous nous y sommes adaptés. Et aucune mesure gouvernementale ne pourra nous enlever cette appartenance. Nous sommes le désert.
Il alluma une cigarette et tourna son regard vers la mer. Le grondement des vagues était omniprésent. L’air marin déposait, sur toutes les surfaces, sur tous les objets, une fine pellicule de sel.
— Que cherches-tu exactement, dans le Wadi Rum ? demanda-t-il à Liouba.
— Une histoire. J’aimerais raconter comment les hommes vivent avec leur écosystème, s’y adaptent et sont marqués par lui.
— Tu es journaliste environnementale ?
— Je voyage, dit-elle. J’écris. J’apprends à exercer mon métier.
— Il y a, près de mon village, à At-Tuweisa, un homme qui a commencé à planter des arbres. Il le fait parce que les troupeaux diminuent à force de manquer de nouveaux espaces de pâturage. Il le fait parce que les sécheresses sont de plus en plus fortes. Même pour un climat désertique, ce n’est pas normal. Et si nous devons rester au même endroit, il faut en faire un lieu où pourront vivre les générations futures.
— Comment s’appelle cet homme ?
— Babak Majali. Les jeunes Bédouins des villages alentour sont de plus en plus nombreux à venir travailler sur son chantier de plantation. J’y passe de temps en temps, quand le travail manque à la ferme.
— Ma mère était journaliste, et mon père botaniste, confia Liouba. Alors une forêt dans le désert, c’est peut-être exactement le sujet qu’il me faut.
— Je t’emmène, renchérit Aydin avec un sourire. Tu vas venir planter des arbres avec nous. Tu vas écrire notre histoire. Tu as raison : c’est exactement ce qu’il te faut.

Ils prirent la route dans l’heure qui suivit. Aydin avait garé sa camionnette derrière le souk, où il avait acheminé ses marchandises avant de retrouver Liouba. Au sortir d’Aqaba, ils atteignirent tout de suite le désert. Ils roulèrent longtemps en suivant la seule route possible, qui n’était pas tant une route qu’une piste, parfois à peine discernable parmi les roches. À l’horizon, des dunes vierges, dont les versants n’avaient jamais été foulés par l’homme, se dévoilaient dans leur multitude. Elles étaient fendues, çà et là, de gigantesques massifs de grès rouge. Partout, autour d’eux, c’était la couleur ocre du sable et le reflet du soleil, à s’en brûler les yeux. Des pneus abandonnés au bord de la piste. Des troupeaux de chèvres et de dromadaires, disséminés dans la végétation arbustive. Et, de loin en loin, de fines tornades de sable. Ils continuèrent à rouler jusqu’à la nuit, au gré des pistes du désert qui leur imposaient une direction, un équilibre, une lenteur.
À l’arrivée dans le village d’At-Tuweisa, le soleil avait disparu depuis longtemps derrière les montagnes. Les maisons se distinguaient à peine dans le crépuscule. Quand Aydin arrêta le moteur de la camionnette, il ne resta soudain plus rien que la paix du désert. Liouba descendit du véhicule et respira l’odeur puissante de la nuit et du sable. En levant la tête vers le ciel, elle vit, à intervalle irrégulier, des météorites qui le traversaient et lui imprimaient leur sillon incandescent. Derrière elles, c’était la Voie lactée, l’infini d’une galaxie insondable, vaste lumière dans le noir absolu.
C’était son monde, à présent. C’était à l’intérieur de ce monde qu’elle évoluerait pour les semaines à venir, loin de chez elle, dans le silence profond.

Elle se réveilla au chant du coq. Il lui fallut d’abord se concentrer pour comprendre où elle était. La fraîcheur de la chambre. La lumière rouge qui filtrait à travers la fenêtre poussiéreuse. Des voix d’hommes qui s’interpellaient puis disparaissaient dans le silence du matin. Le cri lancinant d’une chèvre. L’odeur de feu de bois qui imprégnait la couverture dont elle n’osait encore s’extirper, sur la banquette où elle avait passé sa première nuit dans le désert.
Elle s’habilla à la hâte, noua un foulard autour de ses cheveux, et sortit de la maison vide. Les montagnes étaient pâles encore, presque roses, silhouettes vaporeuses dans le ciel clair de l’aube. Moins d’une dizaine de maisons composaient cette partie du village d’At-Tuweisa. Elles étaient faites de briques ocre et recouvertes d’un toit de tôle. À droite de l’habitation où elle avait dormi, un tapis recouvrait des gravats. Du linge séchait sur un fil tendu entre deux murs. Un enfant l’observait derrière un drap en mangeant un quartier de pastèque. Un chat roux fila le long d’un mur et disparut derrière le rideau accroché dans l’encadrement d’une porte.
— Tu as bien dormi ? demanda Aydin.
Il avait surgi sans bruit derrière elle, un panier rempli d’œufs dans les bras.
— La pondaison du jour, dit-il. Je vais te faire une omelette.
Elle le suivit dans la cuisine. Il habitait avec sa femme, Azadeh, qui était encore occupée au poulailler. Ils s’étaient mariés l’été précédent, dans la famille d’Azadeh qui préservait encore, autant que possible, son mode de vie nomade, dans le nord du désert. Ses parents à lui étaient morts plusieurs années auparavant, et il avait repris la responsabilité de leur troupeau de chèvres et de leur élevage de volaille. À présent, il cultivait aussi la pastèque, sous une petite serre aménagée.
La cuisine puisait sa lumière d’une unique fenêtre, ouverte au-dessus d’un évier en fer rouillé. Aydin plaça une poêle sur le réchaud et y brisa quatre œufs, qu’il fit cuire avec un peu d’huile de sésame. Liouba le questionnait sur son enfance, sur son père, qui avait fait partie des premiers Bédouins du Wadi Rum à s’être installés à At-Tuweisa.
— Il a fait ce pari, dit-il. Il n’avait pas de mal à imaginer que la vie dans une maison, pour ses cinq enfants, serait plus confortable. Aujourd’hui, mes frères continuent à arpenter le désert. Ils n’ont pas réussi à s’accoutumer à ce nouveau mode d’existence. Mais il y avait la ferme de mon père, que je n’aurais pas pu abandonner pour partir moi aussi. Et Azadeh, qui souhaite que nos enfants, lorsque nous en aurons, aillent à l’école d’Ataiwash, comme les garçons du village. Alors nous sommes restés.
— Est-ce que cela te manque ? D’être toujours en partance, de ne jamais t’attacher à un lieu plus qu’à un autre ?
— Je mentirais si je te disais que cela ne me manque pas, répondit-il. Quand je ferme les yeux, le soir, je revois les grands troupeaux de dromadaires qu’on menait avec les anciens. Il y avait, dans le regard de ces bêtes, dans leur placidité, une forme de beauté qui, étrangement, m’apaisait davantage que les paysages. J’avais l’impression, parfois, que le désert ne voulait pas de nous. Nous avions beau l’habiter depuis plus longtemps que la mémoire de nos aïeux, depuis les tribus nabatéennes, il y avait quelque chose qui nous résistait encore. À voir les carabines de mes aînés, toujours à portée de main, je sentais que nous étions en danger, ou que nous étions nous-mêmes le danger. C’est une terre qui est faite pour les scorpions, les bouquetins et les renards. Je me demandais parfois où allait la route, et si elle finirait un jour. Et pourtant, je sentais confusément que je n’avais pas d’âme, si ce n’était celle du désert.
Azadeh apparut dans l’embrasure de la porte. Elle ne parlait pas anglais, mais elle s’adressait à Liouba comme si celle-ci la comprenait, avec une douceur et une sollicitude qui avaient aussitôt lié les deux femmes. Elle lui apportait une serviette et du savon, blanc et brun comme un morceau de pain, aux effluves de genévrier. Depuis quelques années, leur maison était dotée de l’eau courante, froide et non potable, mais qui leur permettait de se laver à l’abri des murs.

Ils prirent le chemin de la plantation après le petit déjeuner. Les pieds dans le sable pâle et plat, en ligne droite, vers la montagne la plus proche. Bientôt, derrière eux, le village ne fut plus qu’une silhouette, un mirage, un tremblement sur l’horizon du désert.
Au sein de la parcelle, il y avait des centaines de trous creusés dans le sol. Disséminés sur plusieurs hectares, des hommes et des femmes, courbés en deux, déplaçaient le sable avec des pioches. Au-dessus d’eux, une pépinière était logée dans un escarpement, plusieurs bâtons de bois entre lesquels était tirée une toile de jute. De jeunes pousses d’arbres s’alignaient à l’abri, feuilles contre feuilles, nuances de vert dans le rouge du désert.
Babak Majali travaillait face au vent qui traversait les montagnes, ses yeux sombres plissés dans l’éclat poudré du contre-jour. Il portait le dishdasha, une tunique noire qui tombait jusqu’à ses pieds. Son visage était couvert d’une épaisse barbe grise et semblait marqué par le temps, sans qu’il soit toutefois possible de discerner précisément son âge. Il s’arrêta lorsqu’il vit Liouba et Aydin venir vers lui. Le jeune Bédouin échangea avec lui quelques mots d’arabe, puis ils reprirent en anglais.
— Liouba est française, expliqua Aydin. Elle aimerait écrire l’histoire de cette forêt que tu plantes. Elle est venue te rencontrer.
Babak lui tendit la main pour la saluer.
— Que faites-vous ici, exactement ? demanda Liouba.
— Nous étudions la végétation potentielle qui poussait à cet endroit il y a des millions d’années, répondit Babak. Dans les profondeurs ancestrales du sable, nous cherchons des indices.
— Qu’avez-vous trouvé jusqu’à présent ?
— Des figuiers, des grenadiers, des oliviers. Des frênes oxophylles. Des genévriers. Des chênes chevelus et des chênes kermès. Des sapins de Cilicie et des pins de Calabre. Une vingtaine d’essences, au total. Et ce n’est pas fini.
— Et que faites-vous ensuite ?
— Ensuite, nous allons chercher des graines dans les forêts d’Ajlun, au nord d’Amman, au Liban ou en Syrie. Nous les faisons pousser dans la pépinière installée là-haut. Nous les planterons plus tard dans les trous préparés.
— Combien avez-vous de chances que ça marche ?
— Une chance sur mille, peut-être. Mais même si nous n’avions qu’une chance sur un million, il faudrait essayer.
Le soleil du matin brûlait déjà dans le ciel clair. Il essuya la sueur qui coulait sur son front d’un revers de main. Liouba lisait sur son visage une sorte de fatigue mêlée à un rayonnement intérieur, une conviction intime et pure, source de courage.
— Si la chaleur du désert ne te fait pas peur, reprit-il, nous avons besoin de personnes comme toi sur le chantier. C’est un travail utile. L’ultime résistance de la vie dans le désert.

Elle se mit à l’œuvre le jour même. Aydin était reparti à la ferme. Ils étaient une vingtaine à s’affairer autour d’elle, des femmes et des hommes, des jeunes Bédouins venus des villages alentour, de Disah ou de Shakaria. Les hommes maintenaient une forme de distance à son égard, par timidité ou par méfiance. Les femmes, en revanche, s’approchaient d’elle, lui expliquaient en arabe comment manier la pioche sans se faire mal au dos, l’emmenaient jusqu’à la pépinière pour lui présenter les différentes essences d’arbres qui y étaient produites, partageaient avec elle leurs provisions de gâteaux au miel emportées pour la journée. L’une d’elles, Bushra Bawab, parlait anglais. Elle portait son plus jeune enfant sur son dos, enrubanné dans un foulard. Elle lui montra les bassins qui accueillaient le substrat destiné à fertiliser le sol.
— On le réalisera en compostant principalement du thé, détailla-t-elle. L’idée est d’enrichir les sols en composants organiques afin d’attirer les termites, naturellement présents dans le désert. Les galeries souterraines qu’ils creuseront permettront de recueillir l’eau de pluie.
— Cela fait longtemps que tu travailles sur le chantier ? s’enquit Liouba.
— Plus de deux ans, maintenant. Le projet a fait parler de lui dans la région. Avec scepticisme, d’abord. À At-Tuweisa, les hommes disaient que Babak Majali était fou. Je crois plutôt qu’il est visionnaire. Il a compris qu’au rythme du réchauffement actuel, il ne nous serait bientôt plus possible de vivre ici. Alors il s’adapte. Et il permet, dans le même temps, à nos communautés de s’adapter elles aussi. Son projet est courageux. Au lieu de partir encore, comme les Bédouins l’ont toujours fait, il a décidé de rester et de donner la possibilité à ses petits-enfants de rester à leur tour. Dans dix ans, cette forêt nous permettra de nous nourrir, de faire paître notre bétail, de trouver un peu de fraîcheur dans le désert.
Elle parlait en s’efforçant de séparer les quartiers d’une orange qu’elle avait tirée de son sac en tissu. Elle en tendit un morceau à Liouba, et s’assit un moment avec elle, sous le soleil au zénith.

En fin de journée, les planteurs se dispersèrent. Ils repartaient vers leurs villages, à pied ou en camionnette. Bushra et Liouba rejoignirent At-Tuweisa en marchant. Les couleurs s’étaient modifiées. Le sable qui paraissait pâle le matin même, presque incolore, s’était doté de teintes violettes au soleil couchant. Elles se séparèrent devant la maison de Bushra, où son fils aîné jouait à la balle avec d’autres garçons. Au crépuscule, le village résonnait du murmure des sourates, que prononçaient tout bas des hommes tournés vers le sud-est. »

Extraits
« La nuit était tombée sur Monrovia, très vite en fin d’après-midi, avec de grandes lumières qui s’épandaient vers le port et s’éteignaient au large de l’Atlantique. L’hôtel donnait sur La plage, à l’abri d’un front de palmiers derrière lequel Liouba apercevait tout un paysage océanique qui lui donnait le vertige. Elle lisait distraitement les journaux dans la pénombre de la réception. Elle s’était habituée à la solitude de ces voyages, de ces attentes, dans les aéroports et les hôtels. À Paris, elle avait commencé à travailler pour Terre d’exil, un magazine documentaire qui avait publié son premier reportage en Jordanie, et pour lequel elle écrivait désormais sur des sujets environnementaux, en s’attachant particulièrement aux forêts. Elle partait parfois des semaines entières, redoutant ces départs et les désirant tout à la fois, dans la peur et l’excitation de l’inconnu. Il y avait, au sein de ces voyages, l’impression d’un lieu en soi, où elle se sentait à l’abri du
rythme et des contingences du quotidien. Mais il lui semblait aussi atteindre, par le voyage, l’exact contraire du lieu, cette zone parfaitement flottante de l’entre-deux. » p. 60-61

« — Pourquoi es-tu venu à Monrovia? questionna-t-elle. Dis-moi que ce n’était que pour le filon d’un bon reportage. Cela m’aidera peut-être à relativiser.
— J’avais envie de nous offrir un moment privilégié, Mais cela ne rime à rien. Les parenthèses ne mènent jamais nulle part. Elles se referment, tout simplement.
Il souffrait de formuler ces mots qu’il ne pensait pas, mais qui lui semblaient être les seuls possibles. Il n’avait jamais ressenti ce trouble, ce désir. Avec Liouba, c’était quelque chose d’inconnu, de nouveau, qui lui faisait peur. Ce qu’il avait tenu pour acquis tout ce temps vacillait dangereusement depuis leurs retrouvailles. Le fait de rester fidèle à une femme pour finalement rester libre, ne pas perdre de temps à explorer d’autres possibles. L’équilibre et la paix trouvés avec Alda étaient ce qu’il lui manquait dans les autres champs de sa vie. Il pressentait que le risque était trop grand de succomber à son attirance pour Liouba. Une désorientation si forte, la rupture de la seule ancre qui l’avait maintenu au rivage depuis qu’il couvrait des zones de guerre.
— Dans une opération mathématique, énonça Liouba, les éléments entre parenthèses sont à traiter en priorité. Sans quoi le résultat final est faux.
Autour d’eux, tout n’était que profondeur. Profondeur d’obscurité et de silence. Elle ne voyait pas Talal, mais tous les signes de sa présence étaient exacerbés, dans cette tentation tonitruante, habitée par la nuit et le couvert de son invisibilité. Leurs mains se trouvèrent dans le noir, et ce fut soudain leur seul repère, quelques centimètres de peau fine tendue sur des os, un contact imperceptible et pourtant déjà défendu, comme un premier baiser. » p. 87-88

« Puis, naturellement, en revenant sur leurs voyages passés, Talal et Liouba avaient commencé à se montrer l’un à l’autre les endroits qui les avaient marqués. Ils voyageaient virtuellement, face à l’écran qui affichait la carte du monde, ils se transportaient, en quelques clics, vers des contrées qu’ils avaient connues, vers les vergers de Kolomenskoïe ou l’île de Büyükada, vers les rues de Beyrouth ou la forêt de Mazumbai. Et, chaque fois, les lieux eux-mêmes apparaissaient, entiers, tangibles, grâce aux millions de pixels qui matérialisaient en quelques secondes, la vue satellite de leur réalité. La virtualité semblait soudain plus réelle que le réel lui-même. L’imagination devenait part de leur vérité.
En discutant, en naviguant, ils se rapprochaient l’un de l’autre imperceptiblement. Leurs genoux se frôlaient, Talal ressentait la chaleur qui émanait de la cuisse de Liouba, nue sous sa robe d’été, abandonnée contre la sienne. À mesure que la soirée avançait, leur conversation s’imprégnait d’une forme d’urgence. Il leur semblait saisir, pour la dernière fois la chance d’oser dire, l’audace de former des mots qu’ils ne pourraient plus que taire après la fin du voyage. Ils reprenaient le fil, tacitement, de leurs aveux nocturnes dans la forêt. » p. 92

À propos de l’auteur
AVRIL_Anne-Lise_2©Thomas_GarnierAnne-Lise Avril © Photo Thomas Garnier

Née en 1991, Anne-Lise Avril passe les étés de son enfance dans la forêt des Ardennes, où elle découvre le goût de la lecture et l’envie d’écrire. Après le bac, elle étudie en Hypokhâgne et en Khâgne, puis intègre l’école de commerce de Rouen. Après un trimestre d’études à Moscou à l’âge de 24 ans, elle développe une fascination pour la culture russe et une passion pour la photographie et le voyage, qu’elle poursuit dans les années suivantes à travers d’une exploration des pays du Grand Nord et de l’Afrique. Lauréate du concours d’écriture Guerlain, elle publie une nouvelle sur le conflit syrien en 2017 dans un recueil paru au Cherche-Midi. Elle travaille aujourd’hui à la communication d’une entreprise qui finance des projets de reforestation partout dans le monde, Reforest Action, et continue à développer en parallèle une activité de photographe documentaire. De sa curiosité insatiable pour les enjeux environnementaux contemporains, elle a puisé l’inspiration de son premier roman, Les Confluents. (Source: Éditions Julliard)

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Implosions

YARED_implosions  RL-automne-2021

En deux mots
Au moment où une énorme explosion déchire Beyrouth, la narratrice est en consultation chez un thérapeute de couple. Si la déflagration donne au couple un répit, la crise s’intensifie dans le pays. Chacun cherche une solution pour éloigner le drame, entre rage et fuite, résignation et espoir…

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Quand tout s’effondre

Hyam Yared était à Beyrouth le 4 août 2020, lorsqu’une explosion a ravagé la ville. Les mots ont alors servi à atténuer le choc, à tenter de comprendre et à esquisser un avenir possible.

Le 4 août 2020 à 18h 07. Une date qui restera à jamais gravée dans la mémoire de centaines de milliers de Libanais. Car ils auront vécu l’apocalypse et survécu à l’explosion du port de Beyrouth. Leur «ground zero». Un an plus tard, et alors que la situation du pays est toujours aussi chaotique et que l’enquête semble être au point mort, Hyam Yared apporte un témoignage émouvant autant qu’une analyse implacable. Au moment de la déflagration, elle était en consultation chez un psy avec son mari Wassim pour tenter de sauver son couple qui traversait lui aussi une crise. Elle s’est retrouvée propulsée par le souffle, puis s’est réfugiée sous le bureau, craignant une nouvelle explosion de ce pensait alors être un attentat. Mais c’était bien pire.
Les voilà unis dans la tragédie, brisés mais soudés. «Les couples ne se font plus la guerre dans les pays en guerre. La survie l’emporte sur les litiges et l’empathie renaît de l’inexorable: un avenir commun à bâtir malgré tout.»
Passés les moments de sidération, il se rendent compte de l’ampleur du drame dans un pays déjà exsangue. En ce «jour 1», il faut d’abord parer au plus pressé, prendre des nouvelles de la nounou qui gardait leurs enfants, essayer d’avoir des nouvelles de la famille et des proches. Le retour du réseau téléphonique étant de ce point de vue une bénédiction. Il est maintenant temps de s’organiser en mode survie.
Car il ne peut être question de vivre normalement dans ce pays miné par des années de guerre, puis par des politiques claniques, une administration déliquescente et un système bancaire défaillant où seule la fresh money permet encore d’effectuer des transactions.
Du coup, ils sont nombreux à ne plus trouver l’énergie de rester. «Même la main-d’œuvre étrangère retourne dans son pays d’origine, où la misère a soudain des relents de paradis. À chaque coup de fil, j’ai le cœur qui saigne. On part. Ce pays est fini.»
Le drame du port aura été pour de nombreux libanais le coup de trop. Ceux qui choisissent tout de même de rester conservent un semblant de fierté nationale, se disent qu’il doivent reconstruire une fois encore un pays déjà écartelé entre des communautés et des convoitises diverses. Des conflits d’intérêts qui traversent aussi la famille de Yassim.
Après avoir choisi de rester, il faut essayer de comprendre, de savoir ce qui s’est passé et pourquoi. «La vérité, évidemment, devra s’extirper d’un patchwork de mensonges où chaque version couvre celle des autres».
La quête de Hyam Yared n’omet rien des doutes qui l’accompagne. C’est ce qui donne sa force au livre et permet au lecteur d’en comprendre les enjeux. En mêlant les difficultés intimes d’un couple à la souffrance d’un pays, on comprend combien les grandes questions géopolitiques sont extrêmement liées à ces conflits intérieurs. L’espoir naissant en quelque sorte de l’écriture, parce qu’en posant les mots sur la peur, la colère, les problèmes, on peut déjà avancer. Les quatre jours qui ont suivi le 4 août et qui forment la trame de ce livre ne livreront aucun remède, ni au couple, ni au pays. Mais ils nous auront permis de comprendre ce qui se joue là. Et c’est déjà une première victoire. Un début de chemin vers l’espoir, si ténu soit-il.

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Beyrouth, le 4 août 2020, après l’explosion dans la zone industrielle du port qui aprovoqué une onde de choc qui est loin d’être apaisée. Cet événement est au cœur du roman de Hyam Yared. © Photo DR

Implosions
Hyam Yared
Éditions des Équateurs
Roman
270 p., 18 €
EAN 9782382841174
Paru le 18/08/2021

Où?
Le roman est situé au Liban, principalement à Beyrouth.

Quand?
L’action se déroule du 4 août 2020 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Affranchie, mère de famille remariée, la narratrice veut vivre tout avec intensité, ici et maintenant : l’écriture, le désir, la maternité. Sauver sa peau comme son amour pour son compagnon. Lui s’essouffle à la suivre. On ne marie pas une « centrale nucléaire » à une « éolienne ».
Le 4 août 2020 à dix-huit heures et sept minutes, elle se voit propulsée sous le bureau de sa psychologue, à Beyrouth, avec son mari et sa thérapeute. Une explosion d’une puissance proche de celle d’Hiroshima sème l’apocalypse. Tout est à terre. La thérapie et les règlements de comptes loufoques du couple aussi. La scène, irréelle et cocasse, draine avec elle les vieux traumas hérités d’un pays exsangue, lacéré par les crises économiques, migratoires, politiques. Dans un monde dévasté par la pandémie, où les rapports humains ont été asséchés par les nouvelles technologies, la création s’avère une consolation.
À bras-le-corps, Hyam Yared nous offre un récit où se confondent jusqu’au vertige la déflagration de la vie urbaine et intime, le déchirement entre l’exil et la résignation, le Liban et la France, la loyauté et la fuite. Dans un style gorgé d’humour, elle nous transmet sa rage de vivre et nous offre un récit flamboyant sur le féminisme, la sexualité, la dinguerie de notre époque. Un souffle jubilatoire !

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Goodbook
France Inter (Le grand entretien)

Les premières pages du livre
« 1
Le 4 août 2020 à dix-huit heures sept, peut-être huit ou neuf – les minutes varient –, il faisait beau. J’étais en vie. À quatre pattes. À genoux. Propulsée par le souffle. Mise à terre. Avec mon mari. La thérapeute. Sous le bureau. En attente de la troisième déflagration, la quatrième, la cinquième.
Des vidéos déferlent déjà sur les écrans. Un champignon de fumée, des gravats, des voitures. Des vitres explosées.
Une fraction de seconde a suffi : Beyrouth n’est plus que la trace d’elle-même.
Nadine K., la thérapeute, saigne du front. Je cherche à tâtons mes lunettes. Nous nous serrons les uns contre les autres. Mon mari s’enquiert de moi avec insistance.
— Ça… ça… ça… ?
— Oui… oui… ça va.
Un instant plus tôt, il prenait à témoin Nadine, détaillant nos rapports déliquescents. Liste de non-dits imputés à ma noirceur. Je l’avais interrompu. Les couleurs sont des clichés. La noirceur n’est pas noire. Il ne s’était pas laissé démonter. Il disait que mettre de la joie dans mon cœur était un travail de forçat. « C’est comme aspirer à la paix dans cette région du monde. Ma femme est d’un pessimisme à désespérer Sisyphe. Rien de moins érotique. Il est impossible de désirer des branches sèches. Toujours changeantes. Ses humeurs varient d’une zeptoseconde à l’autre. » Nadine le regardait avec une expression de thérapeute. Il avait renchéri.
— Impossible de former un couple dans ces conditions. Ma femme est une prête-à-partir. À angoisser. Tout déteint sur son humeur. La situation politique. La parution d’un livre. Anticiper l’écriture du prochain. Un avenir précaire. Le Liban. La région. Le désir. Nos parentalités. Le quotidien. Les enjeux régionaux, la dévaluation de la monnaie locale, la cherté de la vie, le contrôle des capitaux, les couches tectoniques de l’Histoire, sans compter le survol quotidien de notre espace aérien par les drones, les avions, les mouettes, les moustiques.
Nadine s’apprêtait à lui répondre quand la déflagration nous a surpris. Je n’ai pas eu le temps de réagir. Tout s’est rétréci puis s’est dilaté. Organes, veines, orbites, corps, discorde, amour, vieux reproches rouillés. Tout a éclaté dans des brisures de verre et de tôle déglinguée. Le désir, n’en parlons pas. Il y a longtemps qu’il a volé en éclats.

2
À 18 h 08, Wassim a déployé son bras comme un goéland blessé pour me protéger des morceaux de verre. Blottie contre son épaule, j’aurais aimé renouer avec les prémices de quelque chose. Sentir à son contact un frémissement infime. Et si tout pouvait renaître ? « Le désir ne meurt jamais, disait ma grand-mère. C’est le vivifier qui nous retient de perdre sa trace. »
Depuis des mois, une atonie avait gagné ma peau. J’avais Beyrouth entre les jambes. Sous un ciel balayé de drones, nos draps ne s’imprégnaient plus du parfum de nos corps, de nos cheveux, de nos sexes vidés d’être trop pleins, de ce qui reste du fumier de nos êtres. Plus le moindre embryon de désir brut, érotique ou littéraire derrière les murs clos de nos chambres.
Entre une thawra d’octobre à l’agonie, une crise économique et la pandémie, notre couple partait à la dérive. Wassim en télétravail ne s’habillait plus qu’en survêtement tandis que je traînais en pantoufles doublées d’un velours hideux. Deux tue-désir sous un même toit. Nous nous regardions : manchots paralytiques, amnésiques des premiers gestes susceptibles de réanimer une étincelle dans le bois mort de nos corps. Rien ne germait. Pas la moindre pulsion sexuée, asexuée, cérébrale ou littéraire. Pour alimenter des fleuves, il faut se sentir exister, comme il faut pour un pays habiter ses frontières. Juste un peu. A minima. Pas la force de ressusciter une seule braise. Pas envie de vivre ni d’écrire. De renouer avec la moindre joie, même indécente. Un reste d’insouciance.
De crise en crise, il est désormais évident que les peuples n’appartiennent pas tous à des pays lambda. « C’est quoi, un pays lambda ? » m’a demandé Asma, quatrième d’un gynécée de cinq filles. Les pays lambda sont épargnés par la guerre depuis si longtemps que leurs peuples en ont perdu la mémoire de la souffrance. Ici, nous ne vivons pas dans un pays lambda. Ici, nos passions nous déchirent, nous poussent à compatir ou tuer. Céder à la violence ou secourir son prochain. Se laisser toucher par la tendresse, enfouis sous les cendres. Nos gouffres pleins à ras bord de cette consolation profonde comme un trou où il n’y a rien. Tout juste une humanité – pire ou meilleure – jaillie de ces contradictions dont le monde « enrichi » semble devenir amnésique.
Patauger dans la survie, être unis dans la tragédie, pourtant prêts à tout lâcher, nos conjoints, nos proches, nos voisins, ici, nous savons faire. Brisés mais soudés, à l’image de cette société en passe d’imploser et qui pourtant résiste. À l’image de mon couple. Je me retiens d’établir le lien. De toute manière, Asma sait que certains soirs nos voix couvrent le bruit des avions mais cela ne nous interdit pas le lendemain de sourire. Rien n’empêche. Les couples ne se font plus la guerre dans les pays en guerre. La survie l’emporte sur les litiges et l’empathie renaît de l’inexorable : un avenir commun à bâtir malgré tout.

3
18 h 09. Nous sommes à terre comme deux taureaux de combat. Une thérapie n’a plus la même gueule, vue d’en bas. La hiérarchie, le couple, l’ascendance, la thérapeute. Huit mois plus tôt, je m’étais résignée au départ inopiné de sa collègue chez qui nous avions initialement entamé une thérapie de couple. Son cœur alourdi par les aléas de ce pays avait lâché. Elle n’avait plus eu la force de poursuivre ses activités. Avec la crise sécuritaire, sanitaire, politique et économique, le quotidien ne lui était plus clément. Être binational offre des options. Elle l’était. Entre partir ou rester, son choix fut vite fait. Pour solde de tout compte, elle envoya des textos à ses patients : « Je suis désolée, mais je me trouve contrainte de rejoindre ma sœur en Grèce avec mes labradors. Je ne reviendrai pas. Les temps sont risqués et le Liban trop condamné. »
La voix de Nadine cogne dans mes tempes. Son regard vrille. Son habituelle sérénité a laissé place à une expression de bête traquée. Attentats à la bombe, obus, abris, bombardements, lui sont inconnus. Tenue à l’écart de la guerre par des parents exilés en Europe dès le début des affrontements, en 1975, elle ne connaît du Liban que sa nostalgie mythifiée et la soif d’un retour vers un territoire fantasmé qu’elle a été, la seule sur une fratrie de trois, à assouvir en s’installant au Liban en 2018.
À quinze kilomètres à vol d’oiseau de l’explosion, tout a vacillé. Nadine crie, les deux mains sur les oreilles pour ne plus entendre le bruit de cette guerre alléguée par ses parents à demi-mot pour justifier leur départ dès les premières escarmouches. « C’est… c’est ma première explosion ! » Je la trouve chanceuse de bredouiller. Mon sang-froid est une mémoire rance. J’aimerais bien perdre mes réflexes. Céder à la panique. Ne pas être si familière des peurs verminées.
Dégagée de l’étreinte de mon mari, je l’ai enlacée. Elle en lotus. Moi à quatre pattes. Mon mari se dirige vers la sortie.
— Le corridor ! Vite !
Vivre dans certains pays engage des compétences allant des premiers secours jusqu’à des notions poussées d’ingénierie ou de repérage des pièces les plus sûres en cas d’attaque. Un vieux conseil hérité de nos parents : « À la première déflagration, dirigez-vous loin des vitres, vers la pièce la plus enclavée possible, sans mur donnant sur la rue. Attendez la deuxième, puis courez aux abris. C’est d’un point à l’autre que la mort vous surprend ! » Chacun a les berceuses qu’il peut.

4
Nous avons suivi Wassim en file indienne, ignorant tout du dehors. La ville transformée en une corrida où se joue une nouvelle tauromachie, le destin de ce peuple voué à la mise à mort sans connaître le visage de ses toréadors. La fuite pour l’heure est une question d’arrière-train. Celui de Wassim dans le nez de Nadine, le sien dans le mien, le mien dans le vide. Nous rampons, insensibles aux verres qui crissent sous nos paumes. Une douleur me paralyse. Encore ces flatulences dues au stress ou à l’asthme. Les diagnostics sont incertains. Depuis des mois, chaque spécialiste y va du sien. Le gastro-entérologue l’attribue au stress. Le pneumologue, à une aérophagie due à des crises d’asthme. Wassim a déjà disparu, suivi de Nadine. La crampe me cloue. Mon rythme cardiaque s’accélère. Je le sens dans mes tempes. Mes côtes. Il se répand, liquéfié comme de la lave. Mon cœur bat de plus en plus. Ma peau se distend comme la ville. J’ai l’impression d’exploser. Le médecin m’avait prévenue : « Vous avalez de l’air qui n’arrive pas aux poumons mais va directement se loger dans vos intestins. » Comment digérer du vent ? Au début, Wassim avait paniqué. Puis il s’était mis à en rire. À me proposer des solutions. Des pompes à air. Comme pour les pneus des vélos. D’autres fois, d’avancer à propulsion. Parfois je le trouve vulgaire. Le médecin me conseille des séances de yoga pour apprendre à respirer. J’inspire. J’expire. Jusqu’à ce que la crampe me lâche. Elle est moins tenace que les avions dans le ciel. Je rattrape Nadine dans le corridor. Elle vient de déboucher avec Wassim sur des toilettes sans fenêtre au milieu de la clinique.
Nadine saigne du front. La blessure est superficielle, mais la vue du sang me fait oublier mes coliques. Je pense aux deux petites. J’en oublie presque Soraya, la troisième, rentrée précipitamment de Suisse juste avant le confinement du mois de mars 2020. Je me relève, rebrousse chemin, enjambe les débris et récupère mon téléphone. Son écran ébréché ne m’empêche pas de joindre Gilberte, notre nounou embauchée à mon septième mois de grossesse, sous l’emprise de la panique. L’idée de me retrouver seule avec un nourrisson à quarante ans, après en avoir déjà eu trois dans la vingtaine, me terrifiait. Je n’en dormais plus les nuits. C’était il y a sept ans.
Il m’avait semblé légitime – voire exigible –, en acceptant de passer de trois enfants à cinq, de négocier une nounou à plein temps. À en croire l’AFP et un rapport paru en 2018, je suis une personne « polluante » puisque, avec un enfant de moins seulement par femme, l’humanité réduirait considérablement l’impact sur les émissions de CO2. J’en ai parlé à Nadine. Wassim a toujours une réponse sous le bras. « Tu n’as qu’à voyager moins », m’avait-il dit, toujours aussi convaincu que chacun de mes déplacements creuse chez Petit Chou une plaie d’abandon. Il pense que les mères sont irremplaçables.
— Pas plus que les pères, lui dis-je.
— Oui, mais les petites ont besoin de toi.
La tête de Nadine va de l’un à l’autre comme celle d’un spectateur sur un gradin de Roland-Garros. Droite, gauche. Gauche, droite. Plus de reproches qui tiennent. Plus de débats sur l’idée saugrenue que les porteuses d’utérus sont plus à même d’assumer les charges relatives à la parentalité que les pères. Dans le couloir de la clinique, on est déjà plusieurs. Nous avons été rejoints par trois kinés, une orthophoniste, deux psychiatres et leurs patients, eux aussi refoulés hors des salles polyvalentes. Je crois reconnaître Anna. Wassim aussi. Il me regarde et me chuchote :
— Tu savais ?
— Quoi ?
— Qu’elle se fait suivre aussi ici ?
Je bredouille rapidement « aucune idée ». Il n’y a pas de blessés à part Nadine et dans la rue les alarmes sonnent à tue-tête.

5
Anna est aussi étonnée de nous voir que Wassim. Nous aurions dû nous concerter pour nos rendez-vous. Je ne la savais pas au Liban. Elle vit entre Beyrouth et Cracovie, où elle élève seule ses enfants. Wassim me soupçonne de lui avoir confié que nous consultons, que notre couple est en crise, que plus rien ne va. Il tient aux apparences. Comme ce pays feint la frénésie pour tenir debout. Anna est mère célibataire. C’est moi qui lui ai donné le numéro de la clinique après que son mari a décidé de partir voguer avec « Greluche » sur un voilier. Anna l’avait baptisée ainsi. Elle avait surtout deux convictions : les greluches étaient des voleuses de maris et ces derniers étaient trop lâches pour reconnaître que les aventures sont des voyages solitaires. Elle lui en voulait presque moins qu’à sa rivale. Elle avait commencé par sombrer dans la colère, avant de céder au silence. Du jour au lendemain, elle a cessé de parler. De se nourrir. De rire. Impossible de lui faire entendre que Greluche n’était pas coupable du fait que son mari l’avait lâchée. Qu’elle s’était trouvée là, sans plus. Parler ne servait plus. Après vingt-cinq ans de vie commune, son mari avait soldé leur compte en banque pour prendre le large, et elle ne s’en sortait pas. En la voyant, Wassim a su d’un regard que sa présence avait un lien avec mon penchant à ne pas cloisonner mes récits. « De tous les thérapeutes du Liban, franchement, m’a-t-il reprise dès le lendemain, tu n’as trouvé que la nôtre chez qui l’envoyer ? » J’ai eu beau nier, jurer par tous les dieux que sa présence était due au hasard, Wassim n’est pas dupe.
— Elle savait ?
— Savait quoi ?
— Pour toi et moi ? Que nous consultons ? Et pourquoi pas une annonce dans les journaux ? Tel jour, telle heure ?
Du désespoir d’Anna, j’avais si bien fait l’article que la thérapeute avait cédé, l’air évasif. La crise pointait son nez et ses chiens la préoccupaient déjà. Même nos séances se sont mises à se résumer à des débats politiques. Nos corps se chargeaient de reproches prêts à tout aspirer comme des bombes à neutrons. À mémoires. À traumas. Occupés à régler un quotidien aux allures de cocotte-minute, nous en avions presque oublié le rythme asynchrone de notre couple qui nous avait initialement poussés à consulter. Épuisé par le mien, Wassim m’avait surnommée 1-2-3. « À 1, elle angoisse ; à 3, elle agit, se plaint-il. Le 2 traduit à peine une fulgurance où Dieu nous préserve de savoir ce qu’il se passe. » Il s’y passe tout le reste. Mes filles débordantes. Mon cœur tari. L’écriture aussi. Nos corps désertés de pulsions. Nos nuits blanchies par l’angoisse. Nos comptes bancaires bloqués. Nos économies confisquées depuis la crise. Le plongeon collectif dans la fin du Liban. L’impossibilité de fuir en cas de guerre. La collègue-à-labradors hochait la tête à intervalles réguliers. Nos rôles s’inversaient. Parfois, à mon arrivée, je la devançais pour lui demander si elle allait bien ou mieux. Elle souriait sans avouer encore qu’elle planifiait déjà son départ.

6
Avant de mettre la clef sous la porte, elle nous avait recommandés à plusieurs de ses collègues, moins chanceux puisque « mono-nationaux ». Nous avons gagné Nadine en échange – Anna aussi. Une femme au regard fondant d’empathie et aux cheveux aussi ondulés que ceux des elfes dans la série préférée d’Asma et de Petit Chou, de son vrai nom Léa, respectivement âgées de six et quatre ans. J’ai beau expliquer à mes filles qu’il est préférable de se trouver aux commandes de l’imaginaire au lieu de le consommer, le confinement a eu raison de toutes mes tentatives pour contrôler les heures consacrées à la télé. De trente minutes par jour à une heure, puis deux, puis trois, l’écran a déployé son addiction. De Netflix aux séries en boucle, à des histoires de licornes, d’elfes, de dragons, de dinosaures et d’un gorille grâce auquel Petit Chou a appris la langue des singes, des jaguars et même des éléphants. Léa est bon public. Asma lui a même fait retenir les noms imprononçables des dinosaures, « les cousins des dragons », convaincue que du temps où elle était dragonne sa queue de saurien faisait tomber les avions. « Pas les touristiques, dit-elle, les autres. » Comme s’il ne fallait pas les nommer. Elle reconnaît le type d’avion qui survole notre espace aérien au voile dans mon regard. Les drones, à leur bruit de bourdons métalliques. Avec le temps, elle a cessé de chercher à les identifier. Elle le sait, les mères peuvent disparaître, ravalées par l’angoisse. Elle ouvre la bouche, dont sort un Aaaaaargh, puis un autre. Elle s’arrête. Me regarde.
— Tu le vois ?
— Quoi ça ?
— Le feu que je pouvais produire avant. Depuis que je suis humaine, c’est impossible.
Tout est prétexte pour échapper à l’heure du coucher. Wassim s’en attendrit. Il le dit à Nadine. La parentalité le comble. Il ne comprend pas pourquoi elle ne me suffit pas.
— Passer de trois à cinq, peut-être ?
— Et ? Quelqu’un t’y a forcée ?
— Personne. Tu sais quoi ? Laisse tomber.

7
La thérapeute à labradors m’avait prévenue. Pour les personnes TDAH, il est recommandé de se poser trois questions en tous lieux et toutes circonstances. Qui suis-je ? Que suis-je venue faire ? Où est-ce que je souhaite me diriger dans ce cas précis ? Sans quoi, disait-elle, vous seriez capable de vous laisser embarquer dans autre chose que ce que vous désiriez initialement. TDAH, jargon pour non-initiés, nous avait intrigués.
— Trouble déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité.
— Elle, c’est avec ! s’était empressé d’ajouter Wassim. Elle mélange tout. C’est épuisant. Elle est capable de repartir de chez son garagiste avec un kilo de patates sans se rendre compte qu’elle a oublié de faire réparer sa voiture.
Ce n’était pas à lui que ça risquait d’arriver. La thérapeute nous avait regardés, l’air absent. Ses labradors la préoccupaient bien plus. En début de séance, elle s’était excusée pour son retard. Ses chiens étaient malades et son rendez-vous chez le vétérinaire retardé.
Je ne m’étais posé aucune question en rencontrant Wassim. Je n’avais vu que lui, ses mains, son sourire, son regard solaire. Il est des êtres dont on sait, d’un regard, s’ils ont eu une enfance heureuse. Wassim est de ceux-là, avec une mission : rendre ce qu’il a reçu. Il avait su me prendre par les mots. Trouver les phrases. Je l’avais entendu me dire, moi qui n’attendais plus personne, « ça fait quarante-trois ans que je t’attends… »
J’avais failli m’étrangler. Le dernier amant en date avait préféré m’enjoindre de ne plus lui écrire après que j’avais plié bagage au terme d’un séjour au Caire. Au réveil, il ne m’avait plus trouvée comme il est attendu des partenaires qu’on humilie subtilement quand une relation tire à sa fin. J’avais écourté mon séjour aux premières prémices du déclin du respect avec, au fond de moi, le sentiment de mériter d’être rattrapée. J’avais eu droit à un mail de rupture. Son prédécesseur, lui, avait pris la fuite dès qu’il avait été amené à rencontrer ma tribu de trois adolescentes aussi « poitrinées » que moi. Il avait fallu quelques déceptions avant que je cesse de jeter ma confiance dans la fosse aux relations amoureuses. Au terme de chacune, j’apprenais à me consoler avec cet adage de l’unité perdue contre une dizaine d’amants retrouvés. Wassim n’était pas dix. En revanche, il me soupçonne d’être moi-même dix-sept personnes tant il peine à me suivre. Au début, ça l’excitait, l’émouvait, l’attendrissait. Il se trouvait pour mission de recoller les morceaux comme on répare une céramique fêlée.
Il avait enfoncé ses yeux dans les miens, plus tard son pieu en moi, cette chose dite chose, lui écrirais-je en vers libres, vivante comme on tue. Dans nos gorges le ciel est un liquide ouvert. Il m’avait regardée, légèrement perdu – plus tard je saurais que la littérature a cet effet sur lui. J’étais sa première poète. Ses phrases ancrées dans le réel me rassuraient. Nous nous étions laissé ensevelir l’un dans l’autre comme deux adolescents nostalgiques de ce que nous croyions avoir perdu. L’amour a fait le reste. J’ai sombré dans un coma amoureux qui m’en aurait fait presque oublier l’écriture. Pour un temps du moins. Avant que le langage ne revienne me frapper comme une bourrasque et me dire : « Belle-au-bois-dormant, le Liban va couler et tu te noies dans la maternité ! »

8
Passé une certaine heure, c’est le compte à rebours. Les deux petites le savent. Le sentent. Font semblant de rien devant mes efforts pour leur inventer mille et une stratégies afin d’adoucir ces journées aux allures de lave-linge sur programme indélicat depuis le confinement. Toute la journée, ça court, ça tourne, ça zoome, ça pianote, ça télé-étudie – mots surgis des limbes d’une technologie imposée, démocraties et dictatures soudainement réunies.
Je suis à court d’idées pour hâter la tombée de la nuit. Le sommeil dans leur corps. Le marchand de sable est leur jeu préféré. Il consiste à tourner ma main vers le haut, la paume refermée sur une poignée de sable imaginaire qu’un marchand de sommeil m’aurait léguée à leur naissance. La suite est une question d’adresse puisqu’un grain tombé à terre suffirait à réveiller les cauchemars. Une seule pincée en revanche de cette poudre sur des paupières d’enfants est la garantie d’un sommeil merveilleux. La suite tient à leur participation complice. Si vous y croyez, leur expliqué-je, vous y arriverez. Fermez les yeux et vous verrez, vos muscles se relâcheront. Petit Chou demande si c’est par les muscles qu’entrent les rêves. Elle proteste. Ça l’ennuie de faire semblant de s’endormir. Asma s’empresse d’intervenir :
— Moi, ça marche vraiment.
Quand je sors de leur chambre, je l’entends qui reproche à Petit Chou de ne pas savoir mentir.
— Les mères, c’est comme les fées. Il faut leur faire croire qu’elles ont des pouvoirs pour qu’elles existent.

9
De la réalité, j’aimerais surtout être débarrassée. Libérer le ciel de ce qui l’encombre. Le pays de sa paupérisation. L’avenir de l’insécurité. Nous sommes ensevelis sous une crise « prévisible depuis longtemps » selon les comités d’analystes réunis dans les foyers au moindre indice de menace sur le présent menacé. Son imminence pourtant a échappé aux pronostics de bon nombre d’entre eux, appâtés par les taux élevés proposés par les banques, signe pourtant majeur d’une banqueroute annoncée. Seul Maroun T., un ami de Wassim introduit dans les cercles politiques, plissait ses yeux déjà rétrécis par des verres épais pour affirmer que persister à croire dans ce pays était suicidaire. Il n’avait pas inventé la poudre, mais déployait pourtant, d’un apéro à l’autre, ses prédictions. Il y allait à tout va.
— Ce pays est un guet-apens. Une prise d’otages. Vous y laissez un pied, il vous happe en entier. Il aurait mieux valu se contenter de taux d’intérêt bas, voire inexistants sur des comptes à l’étranger que de se laisser berner par ceux outrageusement avantageux dans un pays aussi instable qu’un volcan.
Des accointances opaques entre le pouvoir et la banque centrale, Maroun T. en sait long. Bien appliqué à son délit d’initié, il avait évidemment gardé pour lui la sonnette d’alarme, n’en faisant profiter aucun de ses amis, avec qui faire éclater son rire beurré aux poignées de cacahuètes ne lui posait par ailleurs aucun problème.
Voilà dix ans que son nez plonge dans les dossiers véreux qu’il fait mine d’ignorer pour se convaincre de la morale qu’il peut y avoir à ne pas démissionner – histoire, justifiait-il, de surveiller les mafieux. Évidemment qu’avec tout cela, s’étonner du souffle insurrectionnel du 17 octobre, de son interruption abrupte par les mesures sanitaires, de la précipitation de la crise ou de la dévaluation de la monnaie locale, lui est impossible. Il ne sera pas surpris non plus par la pluie de rapports de notation financière internationale tombés sur nous de manière de plus en plus rapprochée à partir de 2019. « Rapport de quoi ? » Je me retiens de poser la question. De toute façon, il sait que faire passer un éléphant par le chas d’une aiguille est plus simple que de sensibiliser mes neurones à des notions financières. Il m’avait rapidement expliqué que Standard & Poor’s, Moody’s et Fitch Ratings étaient les trois plus grandes sociétés de notation habilitées à statuer sur le risque de solvabilité financière d’une entreprise ou d’un État. Lui, prononçait «Standard & Poor’s», «Moody’s», «Fitch Ratings», et moi, je croyais entendre «Abraxan», «Billywig» ou «Botruc», les noms de ces personnages fantastiques dont Asma raffole depuis qu’elle me contraint de lui lire les huit volumes d’Harry Potter. Elle m’interrompt à chaque page, m’assaille de questions. Elle veut savoir s’il y a des Billywig au Liban, si la piqûre de ces insectes d’une couleur bleu saphir fait mal. S’il est possible d’en trouver un susceptible de la piquer pour qu’elle entre, elle aussi, en état de lévitation. Elle en est certaine, dans une autre vie, elle était une « dragonne volante ». Elle en tient pour preuves ces deux grains de beauté sur sa hanche droite – vestiges, m’explique-t-elle, des écailles qui jadis recouvraient son dos.

10
Maroun T. avait fait le bon calcul puisqu’il démissionna très opportunément la veille du 17 octobre 2019 du cabinet ministériel où il occupait un poste de directeur. Il se joignait toujours aux réunions organisées par Wassim pour débattre de la détérioration vertigineuse du système bancaire, dont nous soupçonnions l’inéluctabilité sans en avoir calculé la célérité. Une excuse pour descendre une bouteille de whisky ou de vin et ergoter sur l’histoire de notre pays qui s’écrivait sans nous. « Octobre, c’est trop tôt… », disait l’un. « Oui, oui, trop tôt », renchérissait le deuxième. « Je ne comprends pas, s’étonnait un troisième, l’échéance des eurobonds était prévue pour mars. » Seul Maroun T. intervenait dans de longs monologues. Il avait conceptualisé la faillite en un mot : « somalisation ».
— Depuis le temps que je vous en parle. Retour à l’âge de pierre. En dessous de zéro !
Il opposait sa clairvoyance à l’échec de la nôtre. Évidemment, lui, avait été maître de son argent, l’ayant opportunément transféré à l’étranger avant le contrôle informel des capitaux à la suite duquel tous les retraits de dollars allaient être rationnés. Cette mesure a eu pour conséquence d’instaurer deux types de dollars. « Les coincés » par le système bancaire, m’explique Wassim, et ceux en espèces, c’est-à-dire en libre circulation, communément connus depuis la révolution sous le nom de « fresh money ». Je croyais que la liberté était une garantie de fraîcheur réservée aux humains.
— Apparemment, poursuit Wassim, c’est aussi le cas pour les dollars. Les coincés ont été dévalués par quatre par rapport aux fresh dollars du marché noir.
Il aurait très bien pu dire : les personnes casées ont été dévaluées par quatre par rapport à celles qui sont restées célibataires. Sa théorie, appliquée aux humains, donnerait l’équation suivante : un·e marié·e vaut le quart d’un humain·e libre. Wassim déteste mes digressions. Il tente encore :
— Je vais faire plus simple. Imagine deux dollars. Tu as le moisi, billet Monopoly quoi, bloqué en banque, et le fresh, en libre circulation entre nos mains. Eh bien, le fresh a un pouvoir d’achat équivalent sur la scène locale à n’importe quel dollar dépensé à l’étranger, et le moisi, ben il est moisi. Tu saisis, ou toujours pas ?
En temps normal, dès que les conversations économiques se corsent, je plisse des yeux, comme Maroun T. mais sans les verres, et hoche la tête d’un air entendu en intercalant les explications de « Ah oui… oui… Aaah… Je vois… Ouiiii… En effet… Oui… Oui ! » La première fois, Wassim s’était rapproché de moi. « Tu veux bien arrêter de dire oui oui, m’avait-il chuchoté, on dirait une femme qui simule un orgasme. »
— Parfait… Maintenant, d’une part, tu as les dollars coincés, de l’autre, les libres. Or, des comptes en banque en dollars rationnés ne peuvent pas s’indexer par rapport à la livre sur le marché noir au même titre que les dollars en espèces, tu comprends ?
— …
— En parallèle, les banques opèrent sur un dollar toujours indexé à un taux de mille cinq cents livres libanaises – le même depuis vingt ans – alors que, dans la rue, le taux a dépassé les dix mille, évidemment manipulé par les changeurs, qui n’ont jamais fait autant d’argent en vingt ans. Inutile de noter au passage que les banques, alignées au taux officiel du dollar, soit mille cinq cents, ouvriront à leurs déposants des comptes en fresh pour permettre aux espèces libres de réintégrer le système bancaire. Tu vois le jeu ?
Je l’avais arrêté net. Il était minuit passé ce soir-là, et j’avais compris sans lui que la vie quotidienne avait renchéri, que l’épicier faisait la moue si je proposais de payer par carte de crédit et que le coiffeur chez qui j’emmène Asma une fois par mois démêler ses boucles indomptables avait des yeux en forme de billes aussitôt que je laissais entrevoir des billets frais.
— En somme, lui avais-je dit pour en finir, le système marital est aux célibataires ce que le système bancaire est aux dollars. Les deux institutions cherchent à attirer à elles ce qui leur échappe.
Wassim m’avait tourné le dos, comme chaque fois que je me lance dans des métaphores impossibles. Elles ont la vertu de le bercer. Il s’était endormi.

11
Au moment de notre rencontre, Wassim n’avait pas d’enfant, mais il avait un rêve : fonder une famille – mythe auquel les hommes échappent aussi peu que les femmes. Pour lui, je me laisserais à nouveau tenter par ce caprice de l’existence sans réussir à m’expliquer comment, à quinze ans d’intervalle, j’en arriverais à troquer mon besoin d’espace vital si durement acquis par un premier divorce contre ses rêves de paternité. Une armée de thérapeutes sans et avec labradors ne m’ont pas aidée à élucider le mystère de ces femmes qui déploient une énergie folle à sortir d’une boîte pour ensuite entrer dans une autre, comme s’il fallait constamment réinstaller les conditions d’un instinct pathologique de la fuite. Même Nadine n’a pas compris. Elle mettra cela sur le compte de « l’amour », sans originalité. Seul Einstein me sera d’un certain secours pour expliquer ces actes contraires à mes idéaux. « Une idée qui n’est pas a priori absurde, dit-il dans Comment je vois le monde, est sans espoir. » M’engager à quarante ans dans deux nouvelles maternités m’a semblé s’inscrire là. Entre les rives de l’absurde et de l’espoir.
Pour mon amie Nathalie G., je souffrais d’un profond déni de réalité pour en avoir refait deux après une portée de trois. « D’une forme d’instinct amnésique de la charge des ovaires sur les rêves nomades », disait-elle. Je n’avais pas su lui opposer d’arguments. J’avais hoché la tête sans lui avouer combien la maternité d’avant la pandémie n’a plus rien avoir avec celle d’après. Le confinement faisait resurgir en moi le mystère incompréhensible de ma quintuple récidive. Il y a l’âge de la raison de l’enfance, dit Nathalie G., et l’âge de la raison de l’âge adulte ; toi, tu as raté les deux. Pour elle, choisir d’être stérile incarne la raison de l’âge adulte. Je ne l’ai manifestement jamais atteint. Une chose est néanmoins indéniable : j’attends désormais la ménopause avec impatience – ultime pied de nez à ces antagonismes indéchiffrables qui nous libèrent et nous aliènent. J’envisage même une cérémonie avec un faire-part dont le texte ne sera pas nécessairement le même que pour mon épitaphe, quoique j’y pense :
« Mon utérus et moi vous prions de bien vouloir nous honorer de votre présence pour célébrer la mise hors service de nos ovaires. Tenue décontractée. Femme enceinte s’abstenir. »

12
S’ils n’avaient pas été castrés, les labradors de ma thérapeute m’auraient prouvé qu’on ne sort pas indemne de la saison des amours. Avec Wassim, j’ai cru à l’amour comme on signe un nouveau pacte avec le réel, convaincue de pouvoir réparer le sentiment d’échec propre aux divorces. J’avais le mien à laver comme on blanchit de l’argent sale. C’était surtout mes idées « beauvoiriennes » les plus féministes que je narguais en me réinscrivant au registre de la maternité dans un cadre marital.
Contrairement au fatras d’idées reçues, je ne me suis pas démultipliée. Penser que la relation à nos enfants émane d’un puits d’amour indivisible et autorégénératif est une aberration. C’est surtout soi que l’on fragmente, au prix merveilleux – d’où le nœud de l’affaire – de voir nos enfants s’épanouir. Ma grand-mère, veuve à trente-huit ans du seul homme qu’elle nous assurait avoir aimé – une correspondance en atteste –, m’aurait sévèrement contredite. Elle refusait de souscrire à l’idée que la parentalité est un frein à l’épanouissement des couples ou de soi et prodiguait ses conseils pour un amour durable. « Tout se récupère, affirmait-elle. Même les disputes. L’amour est une énergie recyclable. En cela, elle est la mère de l’écologie. Ne t’endors jamais fâchée après une dispute. Rappelle-toi La Fontaine. À l’œuvre on reconnaît l’artisan. On récolte l’amour que l’on mérite. » Je trouvais sa vision de la vie clichée, malgré le talent que je lui reconnaissais de savoir puiser dans l’art, la littérature, la musique et son amour des bêtes et du vivant au sens large, la matière première qui lui permettait de traverser la vie, ou ce qu’elle appelait communément « ce songe fou ».
De ce passé évanescent, il me reste ses phrases. Son analyse du réel sur une palette qui allait du milicien au sniper, à ses cercles familiaux, amicaux ou domestiques. À la notion de domesticité, elle préférait celle d’employés de maison, dont Abou Taher, son jardinier institué chauffeur et plus tard messager des longs courriers que nous nous échangions, accompagnés de paquets de livres sélectionnés pour moi dans sa bibliothèque, et Christeta, une jeune Philippine entrée à son service peu de temps avant que Beyrouth ne soit coupée en deux régions hermétiques. Beyrouth-Ouest d’une part, à tendance communiste, palestino-progressiste et syro-progressiste – tout dépendait des invasions et des enjeux enchevêtrés au fil d’une géopolitique changeante –, et Beyrouth-Est de l’autre, affiliée à une droite phalangiste chrétienne aux accointances israéliennes et tour à tour divisée, ébranlée par des dissensions à l’intérieur de son propre pouvoir. »

Extrait

«Ils sont nombreux dans notre cercle restreint à ne plus trouver l’énergie de rester. Dana. Florence. Farid. Même la main-d’œuvre étrangère retourne dans son pays d’origine, où la misère a soudain des relents de paradis. À chaque coup de fil, j’ai le cœur qui saigne. «On part. Ce pays est fini.» Ma psy avait donné le ton avec son cheptel. L’abandon creuse son sillon dans cette phrase, comme un leitmotiv. «On n’en peut plus. On part!» Carine M., comme si de rien n’était, prendra son vol prévu demain pour Montréal. À 18h07, sa maison, elle aussi pulvérisée et elle, propulsée deux mètres en arrière. Rien n’empêche. Elle a fait ses valises comme un jour ordinaire. Elle ne veut plus entendre parler d’une vie où on explose les humains comme de vulgaires moustiques contre une paume ouverte. Je lui ai demandé:
— Et ta maison?
— Je m’en fous de ma maison. De ce pays. Je m’en fous. Le port est le coup de trop!
Wassim est trop idéaliste pour accepter de partir. Moi, trop en déficit d’inspiration pour rester. Parfois, il m’arrive de fondre en larmes. Ma fragilité le désempare. Ou l’excite. Il s’attendrit et me murmure à l’oreille que ce pays renaîtra de ses cendres. Chaque fois c’est pareil. Je m’écrie: «Ah non, non!» et recommence à me gratter, lasse de cette résilience qui a fait la légende de cette nation en pleine débâcle. Il paraît qu’il est possible de somatiser sur des mots. «Renaître» et «cendres» provoquent chez moi des urticaires. Le dermatologue m’a conseillé d’échapper au langage.» p. 71

À propos de l’auteur
YARED_Hyam_©Astrid_di_crollalanzaHyam Yared © Photo Astrid di Crollalanza

Écrivaine engagée, romancière et poétesse, Hyam Yared vit entre Beyrouth et Paris. Elle est l’autrice de cinq romans dont Sous la tonnelle et La Malédiction. (Source: Éditions des Équateurs)

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Les Grandes Occasion

MATINE_les_grandes_occasions  Logo_premier_roman  RL_2021

Première chronique pour un premier roman et pour saluer une nouvelle maison d’édition. Bonne et heureuse année 2021 à toutes et à tous!

En deux mots:
Autour de Reza, leur père, Carole, Vanessa, Alexandre et Bruno entourent le lit sur lequel est allongée Esther, leur mère qui toute sa vie a combattu pour ces retrouvailles familiales. À l’heure du bilan, il est temps de revenir sur les faits qui les ont séparés.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Les fils distendus du tapis persan

Pour son premier roman Alexandra Matine a choisi de sonder les liens familiaux et plus particulièrement les raisons qui les font se distendre. Les émotions sont à fleur de peau dans ce drame intimiste.

Tout commence par une scène saisissante. Toute une famille réunie autour d’une femme allongée sur un lit d’hôpital. Les médecins viennent d’annoncer la mort cérébrale et laissent la famille prendre la décision quant aux suites du traitement. Les enfants se tournent vers Reza, leur père. Mais tous sont unanimes. Une unanimité qui aurait fait plaisir à Esther. Car à cette occasion, on voit «se resserrer les fils qu’elle a si patiemment noués et que la vie, injuste et acharnée, a distendus, effilochés, cassés.»
Retour en arrière. Durant ses études d’infirmière à Besançon Esther rencontre Reza. Il va devenir médecin, elle va tomber enceinte. Ils s’installent à Paris où, après avoir effectué des remplacements, Reza installe son cabinet. Même si quelques fissures apparaissent au sein du couple, Esther va donner naissance à quatre enfants. C’est l’histoire de Vanessa, la «petite dernière», qui nous est d’abord racontée. Pour ne pas qu’elle s’éloigne trop, sa mère a l’idée d’engager un jeune australien pour lui donner des cours d’anglais et de math. Mais quand Vanessa décroche son bac, elle annonce à sa mère qu’elle aime Tim et qu’elle va le suivre en Australie. Esther aura bien du mal à se remettre de cette trahison. Même si Vanessa, qui s’est séparée de Tim, revient en France après quelques années, à l’occasion du mariage de son frère Bruno.
Sur la photo réalisée à l’occasion, aux côtés du marié et de Catherine, son épouse, on voit ses parents, Vanessa, sa sœur Carole et son frère Alexandre. Témoignage trompeur d’une famille unie. Car lorsque Vanessa, qui a rencontré un homme à la noce, annonce qu’elle revient vivre chez eux, son père refuse. Il a déjà fait «assez de sacrifices». Si Esther approuve le choix de son mari, elle va continuer à vouloir rassembler les fils distendus. Tâche ardue.
Car Alexandre, l’ainé, a aussi pris ses distances. Déjà traumatisé par l’injonction paternelle lui interdisant de jouer du piano alors qu’il s’était patiemment entrainé, il a choisi une épouse, Pénélope, qui a fait de leur cercle de famille sa priorité. Et il n’a pas voulu suivre les plans de son père qui le voyait devenir médecin. Bruno, quant à lui, sera négligé et devra aussi quitter brutalement le domicile familial. Carole, qui elle est devenue médecin, aura-t-elle plus de chance? Pas vraiment.
Esther imagine alors une grande maison au bord de la mer où elle pourrait accueillir enfants et petits-enfants. Mais s’ils acceptent de venir passer quelques jours, ils évitent soigneusement de se retrouver tous ensemble. Les cicatrices sont trop profondes. Et la tâche d’Esther devient de plus en plus difficile…
Alexandra Matine sait parfaitement décrire ce mal qui a détruit la famille. À l’intransigeance d’un père encore traumatisé par sa propre histoire familiale et le poids de l’exil vient s’ajouter une incommunicabilité de plus en plus forte. Personne ne veut reconnaître ses torts, chacun se mûre dans ses certitudes et son silence.
Depuis ce repas qui devait tous les rassembler et qui a tourné au fiasco, jamais les fils n’auront pu être rattachés, jamais le tapis n’aura retrouvé sa splendeur et sa douceur. Si la primo-romancière nous touche au cœur, c’est que chacun d’entre nous a connu des histoires semblables, des brouilles familiales, des incompréhensions qui virent parfois à un éloignement définitif. Entre frères et sœurs, entre parents et enfants. C’est violent et fort. Et en filigrane, c’est aussi un appel à ne pas attendre qu’il soit trop tard pour renouer les liens. Une bonne résolution à prendre en ce début d’année?

Les grandes occasions
Alexandra Matine
Éditions Les Avrils
Premier roman
256 p., 19 €
EAN 9782491521042
Paru le 6/01/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris. On y évoque aussi Téhéran et Besançon.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Sur la terrasse, la table est dressée. Esther attend ses enfants pour le déjeuner. Depuis quelques années, ça n’arrive plus. Mais aujourd’hui, elle va réussir: ils seront tous réunis. La chaleur de juillet est écrasante et l’heure tourne. Certains sont en retard, d’autres ne viendront pas. Alors, Esther comble les silences, fait revivre mille histoires. Celles de sa famille. Son œuvre inachevable.

Les autres critiques
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Lecteurs.com
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Alexandra Matine présente son premier roman, Les Grandes Occasions © Production Les Avrils

Les premières pages du livre
« Aujourd’hui, Esther va mourir. Ou demain. Ou dans quelques jours. On ne sait pas.
Il y a eu des conversations avec les médecins, qui disent que les organes fonctionnent, qu’il n’y a pas d’activité cérébrale, qu’à part ça elle est en bonne santé. Ils disent « à part ça ». Ils disent qu’ils peuvent la maintenir en vie. Qu’ils peuvent continuer à la maintenir en vie. Ils demandent à la famille si elle le souhaite, malgré ça. Quand les médecins quittent la chambre, c’est le silence. C’est à la famille de décider.
La famille est debout, comme posée autour du lit. Autour du corps d’Esther, légèrement redressé sur le lit incliné comme si elle allait se lever. Son crâne est enroulé dans la gaze et les bandages, des tubes fins et des plus gros s’accrochent à sa poitrine, à ses poignets, à ses tempes et ailleurs, sous les draps. Une mèche blonde sort de ses bandages parce que Carole a voulu revoir ses cheveux. Ses yeux sont paisibles sous les paupières mauves. Elle a les lèvres sèches et pâles.
Il y a le silence, qui couvre le bruit des machines, qu’ils n’entendent plus. Il y a le parfum cuivré d’Esther qu’eux seuls devinent encore sous l’odeur piquante et glacée de l’hôpital. Il y a un unique bouquet de fleurs, dont on ne sait qui l’a offert, qu’on a foutu dans un vase, toujours emballé dans son plastique. Dans le coin, près de la porte, il y a une valise avec des vêtements pour quand Esther sortira. Personne ne l’a ouverte.
C’est à la famille de décider. Tous les yeux sont tournés vers Reza. Parce que c’est le mari, parce qu’il est médecin, parce que c’est ce qu’Esther aurait fait. Alors, les yeux rouges et gonflés, ses quatre enfants le scrutent. S’ils ne sont pas d’accord avec la décision, ils le diront. Mais inutile de le contredire par avance. Reza observe le visage d’Esther en lissant ses cheveux blancs vers l’arrière. Les quatre enfants se rassurent à coups de larmes, de mains qui serrent des épaules, de mouchoirs qui se tendent, de longs regards qui cherchent une réponse dans les regards des autres. Personne ne parle pour ne pas dire une phrase irréversible. Reza lisse ses cheveux une dernière fois, d’un geste lent qui voudrait durer une éternité.
Reza a décidé. Il arrête de pleurer. Ses enfants sont d’accord. C’est à la famille de décider, et pour la première fois depuis des années, ils sont tous d’accord.
Vanessa, la cadette, a voulu demander : « On peut attendre encore un peu ? » Mais à la place elle a dit dans un souffle : « C’est si soudain. »
Longtemps, Esther avait rêvé de revoir sa famille réunie. Devant elle, à présent, sans qu’elle puisse le voir, prend forme le tableau rêvé ; la tapisserie secrète devant laquelle elle avait agenouillé sa vie, et dont, du matin au soir, année après année, elle avait tissé les fils de soie colorés. Sa famille, c’était son œuvre inachevable ; elle les avait noués les uns aux autres, les fils avec les belles-filles, les femmes et leur beau-père, les petits-enfants et leurs oncles et leurs tantes, autant de fils fragiles entre lesquels, avec amour et patience, elle avait laissé ses doigts s’emmêler. Des milliers de petits nœuds délicats dont parfois un, malgré elle, se brisait avec un bruit sec, presque imperceptible, tic, comme une fourmi qu’on écrase.

1
Esther regarde dehors. La fenêtre ouverte sur la terrasse est un rectangle de lumière blanche et chaude. Normalement, quand on ouvre les fenêtres, on entend le bruit de la rue. Pas aujourd’hui. Il n’y a personne dehors. Il faut du courage pour rentrer dans cette chaleur-là. Pour marcher sous cette chaleur-là. Surtout à Paris avec la pollution qui se colle à la sueur, entre les crottes de chien qui sèchent sur les trottoirs noirs et les caniveaux à l’haleine acide.
Depuis quelques jours, elle les voit du haut de la terrasse, les gens qui sortent sous le soleil le corps résigné, écrasés par la lumière. Ils émergent au coin des rues, s’extraient des magasins, des cafés. Ils font quelques pas englués et glissent dans la bouche de métro, s’enfouissent dans l’ombre fraîche où le soleil ne pénètre pas. Personne ne flâne, tout le monde est seul, intimidé par le projecteur immense du soleil et sa poursuite implacable.
Elle attend ses enfants. Elle se penche un peu par-dessus la balustrade pour les voir arriver. Personne. La chaleur fait onduler l’air au-dessus des trottoirs. Elle se retourne vers la terrasse. La table est prête. Cela fait des années qu’ils n’ont pas mangé dehors, même juste tous les deux avec Reza.
Comme la table de jardin n’est pas assez grande, elle a aussi sorti celle de la cuisine. Ce sera la table des enfants. Des chaises de la salle à manger également et des tabourets en plastique pour que tout le monde puisse s’asseoir. Elle a mis une grande nappe d’un blanc éclatant. Elle a cueilli quelques fleurs dans les jardinières pour en faire trois petits bouquets qu’elle a disposés à intervalles réguliers sur la table. À cause de la température les fleurs ramollies pendent, évanouies, au bout de leur tige. Sur la table des enfants, elle a disséminé quelques pétales comme des confettis, qui ont grillé au soleil.

Elle sait qu’ils vont se plaindre de la chaleur, qu’ils vont vouloir tout rapatrier à l’intérieur. Mais elle veut manger dehors. C’est pour ça qu’elle s’est donné tant de mal. Derrière elle, Reza, rouge et transpirant, souffle, ses mains accrochées au manche du parasol qu’il essaie de fixer dans son pied en fonte. Il y aura de l’ombre.
Elle a rejoué mille fois dans sa tête le jour où, à nouveau, la famille serait réunie. Et c’était toujours un déjeuner sur la terrasse, devant une grande nappe blanche ; les corps des adultes alourdis font plier les chaises de jardin, les corps blancs des enfants, qui se sont déshabillés, jouent, allongés sur le ventre, à compter les fourmis autour des jardinières. En engourdissant les corps, la chaleur apaise les tensions, et Esther, derrière son métier à tisser, resserre un à un les liens distendus. Elle s’accroche à cette image. Elle a peur que tout bascule. Si elle change la moindre chose, tout peut basculer. C’est une superstition qu’elle a. Mais si tout est exactement comme elle l’imagine, alors ça ira.

Aujourd’hui elle a réussi. C’est la première fois. Ça fait des années. Des années qu’ils n’ont pas été rassemblés ici. Bientôt toute la famille sera là. C’est rien du tout. Ils sont presque déjà là. Esther rentre dans l’appartement. Vide. Noir. À peine plus frais que le dehors. Elle se dit, avant c’était le quotidien. Ils étaient là tout le temps. Les enfants du moins. À un moment, ils vivaient là avec moi. Tous ensemble. Elle se dit, maintenant c’est un événement exceptionnel. Une grande occasion.
Avant c’était normal, elle les avait sous la main. Elle décidait de ce qu’ils portaient, de ce qu’ils mangeaient, de qui ils voyaient. Ils voulaient s’en aller toujours, et elle passait son temps à les retenir, mais ils n’avaient pas le choix, ils habitaient là, pour partir il fallait qu’ils demandent la permission. Pour sortir de table aussi. Pour tout. Maintenant ils ont grandi et c’est à elle de demander la permission. C’est un changement, après avoir passé des années à donner des ordres et à se faire obéir. Maintenant ils viennent moins souvent. Elle savait que ça arriverait. Qu’à un moment les rôles seraient inversés. Qu’il faudrait négocier pour les voir. Leur donner de bonnes raisons de venir. Elle le savait mais elle avait enfoui cette vérité. C’est arrivé pourtant. Malgré elle. Inévitable. Elle n’a pas pu les retenir.
Quand elle en parle à Reza, il hausse les épaules. Il hausse beaucoup les épaules quand on parle des enfants. Ou quand elle parle d’elle. Enfin quand on ne parle pas de lui. D’ailleurs il s’entoure de plus en plus de gens qui ne lui parlent que de lui. Là où d’autres, en vieillissant, préféreraient des conversations intimes avec des amis, il invite ses patients à dîner et les écoute chanter ses louanges. Ses proches ne l’intéressent plus. Il préfère collectionner les admirateurs.
Esther en voit défiler des patients, qui se tordent les mains en entrant dans l’appartement et jettent autour d’eux des regards peureux ; les femmes ont mis du rouge à lèvres et du parfum, les hommes ont leur cravate serrée et les cheveux aplatis. Ils se sont habillés pour ne pas être des patients, pour être des amis. Mais ils serrent les mains d’Esther et celles de Reza en s’inclinant un peu, et ça rend Esther malade, et plus malade encore de croiser l’air satisfait de Reza.
Pendant le dîner, ils racontent ce que Reza a fait pour eux. Ils racontent que Reza a guéri leur père ou soulagé leur mère dans ses derniers jours, il a soigné leur angine chronique, il a accepté de leur prescrire du Xanax quand plus aucun médecin ne le voulait. «Sans vous, docteur…» Certains narrent des cas exceptionnels comme le grain de beauté suspect qu’il a détecté et fait soigner et qui aurait pu être un cancer. «Docteur, vous m’avez sauvé la vie.» Ils l’admirent, ils le louent, ils l’adulent et se tournent vers Esther, les yeux brillants: « Vous avez tellement de chance. Tellement de chance d’avoir un mari comme ça. » Esther sourit : «Vous voulez encore un peu de café ?» Et Reza sourit, et les patients rient aussi et acceptent un peu de café. Tout le monde est flatté, tout le monde est content.
Il faut parler de lui. Ça, ça l’intéresse. Il veut entendre qu’il sauve des vies. Il veut qu’on le lui rappelle. Elle l’a fait au début. Elle y croyait. Elle trouvait elle aussi du plaisir à l’entendre. « Mon mari sauve des vies. » Mais elle s’est épuisée à le faire. Elle a perdu l’envie. Elle n’est plus sûre d’y croire. Elle aimerait bien aussi parfois parler d’elle, ou parler des enfants. Mais quand elle parle des enfants, c’est comme si Reza disparaissait. Il se soustrait. Elle parle seule et sa voix ne trouve pas d’écho. Quand les enfants viennent, il reste dans son coin, il attend qu’on lui pose des questions. Il trouve toujours qu’ils ne lui demandent pas suffisamment comment il va ou ce qu’il fait. S’il se met à raconter une histoire et qu’il est interrompu, il cesse de parler et il faut le supplier pour qu’il reprenne. Mais les enfants connaissent déjà ses histoires et ils ont leurs histoires à eux et ils n’ont plus envie de supplier.
Quand les enfants s’en vont, il dit à Esther : « Ils ne s’intéressent pas à leur père. » Il ajoute : « Alors que, quand même, je ne suis pas n’importe qui. »

Esther aussi connaît ses histoires. Celles qui se terminent par : « Il a eu de la chance de tomber sur moi », par : « Tu en connais beaucoup des médecins comme ça ? » Mais elle continue d’écouter. Elle n’interrompt pas, pour ne pas avoir ensuite à le supplier de continuer.
Quand il a fini de parler de lui, elle peut enfin parler elle aussi. Quand elle en a le courage. Quand elle n’a pas peur qu’il se moque. Elle parle. Il n’écoute pas. Elle continue. Elle voit les haussements d’épaules et les froncements de sourcils. Les mains aussi qui s’impatientent. Tous ces gestes d’irritation qui pourraient faire qu’elle arrête, qui en arrêteraient d’autres, et devant lesquels d’autres soupireraient « à quoi bon ». Et pourtant elle poursuit. Elle n’a pas besoin qu’il la comprenne. Elle a besoin de dire. Les autres non plus ne comprennent pas.

Les autres voient ça et déclarent « c’est une femme faible ». D’autres murmurent qu’elle veut maintenir les apparences. Les enfants aussi, leurs enfants. Leurs enfants ne comprennent pas. Ils aimeraient lui en parler. Ils n’osent pas. Ils essaient de lui faire comprendre. Pas avec des mots. De lui montrer ce qui ne va pas. Avec des haussements de sourcils, et des soupirs, des yeux qui roulent, des mains qui s’impatientent. Comme lui. Et elle qui s’entête quand même. Ils ne sauraient pas quoi dire s’il fallait des mots. Entre eux parfois, c’est arrivé, ils se le sont dit. « Maman pourrait se remarier. On est grands maintenant. Pourquoi est-ce qu’elle reste ? » Et Esther restait.
Alors les enfants concluaient : elle est aveugle ; aveuglée même. Ils pensaient qu’elle ne se rendait pas compte. Ils pensaient aussi, souvent, qu’elle avait peur. Et ils avaient peur à leur tour de devoir embrasser cette peur. De devoir embrasser la mère et sa peur et cette vie. Et peut-être même de devoir s’occuper d’elle. Alors ils se taisaient. Ils montraient qu’ils savaient. Ils se détachaient du père. C’était leur seule rébellion. Leur seule façon d’agir. Agir sans agir.
Mais si ses enfants lui avaient demandé, s’ils lui avaient parlé, elle leur aurait dit « je sais ». Elle aurait dit « je sais mais vous ne pouvez pas comprendre et je ne peux pas vous l’expliquer ». Elle voulait Reza, ses enfants et se réunir le dimanche. Elle pouvait tout supporter pour ça. Elle avait tant supporté pour ça.
Pour les autres elle était perdante, et oui, souvent, elle avait perdu. Mais bizarrement elle se sentait victorieuse. Elle avait planté son drapeau sur cette terre hostile et aride. Et de cette terre elle avait juré de faire naître et grandir sa famille. Elle avait gagné parce qu’elle avait continué, malgré les brimades et l’indifférence, à tisser chaque jour, patiemment, sa famille. Tant qu’ils continuaient à se voir. Tant que les enfants continuaient à venir, elle avait vraiment gagné. C’était aussi simple que ça.

Derrière elle, il y a toujours le souffle de Reza. Toujours en train d’essayer de monter ce parasol. Il a pris son bain juste avant. Il est bon pour en reprendre un. Elle sent sa sueur. Un soupçon d’odeur de vieillard. Celle des hôpitaux, des appartements que l’on n’aère plus, des chambres que l’on ne quitte plus.
Esther remarque ses mains qui tremblent en soulevant le parasol. La peau est fine sur les veines bleues, mouchetée de taches brunes. Elle regarde les siennes qui tiennent la rambarde. Un peu plus pâles, un peu plus fines, mais les mêmes taches brunes sur les mêmes veines bleues. Les articulations commencent à se tordre. Des mains de vieux tous les deux.
La terrasse est brûlante. La table qu’elle a dressée ondule sous la chaleur. Chaque verre et chaque assiette et chaque couvert est un petit soleil brûlant. Les fleurs sur la table courbent la tête vers le sol, comme des marcheurs dans le désert.
À nouveau, elle penche la tête et le buste par-dessus la rambarde pour voir le plus loin possible. Il n’y a personne. Elle attend tout le monde pour 12 h 45. Ils ont encore le temps d’arriver.
Elle pense souvent à une image d’elle. Une vieille image. Elle est toujours là, ensorcelante. Elle marche dans Paris. C’est une image d’avant qu’il soit trop tard, d’avant le changement. C’est une image très différente de l’Esther actuelle qui attend, le corps penché par-dessus son balcon.

Sur cette image, elle marche dans Paris. Elle a quitté ses parents. Elle a quitté la campagne. Ses cheveux blonds sont cachés sous un béret de laine bleu marine ; les boucles blondes s’échappent à l’arrière et tombent sur sa nuque. Le béret est placé sur le haut du crâne et accentue la grandeur de son front lisse et pâle. Elle a ses yeux bleus. Les mêmes yeux bleus que des années plus tard derrière les paupières fermées dans la chambre d’hôpital. Les yeux, ça ne change pas. Autour oui. Autour il y aura des rides, sur le front, et sur le coin gauche de son sourire. Et autour des yeux aussi.
Sur cette image d’elle, elle ne sait plus où elle va. Ce n’est pas important. Ce qui est important, c’est qu’elle avance. C’est la caresse des boucles blondes sur son cou, et son souffle dans l’air de Paris. Elle ne porte pas de manteau, ça doit être le printemps. Elle avance et chacun de ses pas existe. Elle avance et pourtant ne va nulle part. Elle ne fuit pas. Elle ne court pas. Personne ne l’attend. Et c’est cela qu’elle voit dans cette image. C’est elle qui marche et personne ne sait où elle va. Pas même elle. C’est cette liberté avant tout. Elle se dit, personne ne sait où je suis, où je vais. Je pourrais partir, disparaître. Ou bien m’arrêter.
Et cette marche est comme de la musique. Esther ne peut que l’absorber, la sentir, la prendre quand elle arrive, la laisser passer à travers elle. Chaque pas est une note qui la saisit et la surprend. Rien n’est prévu. Rien n’est imaginé. Rien n’est à faire.

C’est important pour elle, cette possibilité. Ce chemin qui aurait été possible. Elle, toujours en train de marcher. Suspendue entre deux pas. C’est important de savoir que cette image aussi, c’est elle. Même si aujourd’hui elle attend, le buste penché dans le vide, le corps immobile pour ne pas tomber, le cou tendu, les doigts agrippés à la rambarde. Même si aujourd’hui son corps entier est raide et dur et pétrifié, il y a cette image. Cette image d’elle libre et fluide et suspendue. Et c’est aussi elle.
Il faudrait la voir. Il faudrait que les gens la voient, cette image. Pour l’instant, il n’y a qu’elle. Elle qui la voit sans la voir, juste le balancement merveilleux de ses pas, comme une phrase musicale qui monte et s’arrête et monte à nouveau, et nous surprend et nous revient, et nous ramène à la phrase du début que l’on connaissait, et qui devient immédiatement alors une nostalgie.

Cette image, c’est elle qui arrive à Paris. C’est elle qui court contre Paris. C’est elle qui fuit le petit appartement où Reza attend. Car Reza est là aussi. Dans l’arrière-plan. Il est le contexte. Esther est seule. Et dans cette solitude elle sait qu’il y a Reza chez eux qui l’attend. Dans le minuscule appartement en sous-sol où la lumière ne vient jamais. Une seule pièce. Un seul vasistas en haut d’un mur pour laisser passer le soleil. Paris se heurte contre le verre poussiéreux du vasistas. Entre les immeubles d’en face, entre les jambes des passants, parfois un rai de lumière maladif se faufile, vainc la poussière de la vitre et vient toucher de son doigt débile le pied du lit, vivote là un moment, trop faible pour chauffer, et cède enfin à l’obscurité qui dévore la pièce où Reza attend.
Il attend comme Esther attend aujourd’hui. Le corps recroquevillé sur le lit, les doigts noués. Il attend près du téléphone qu’on l’appelle. Il dit «j’attends qu’un confrère m’appelle». Il fait des remplacements. Il attend que d’autres médecins partent en vacances et acceptent de lui confier ses patients pour deux semaines, trois semaines. Il attend qu’on lui fasse confiance.
À cette époque-là, Reza a encore un accent prononcé. Un accent qu’il essaie de gommer. Un accent qu’Esther n’entend plus. Mais les autres l’entendent. Les confrères ont peur de laisser leurs patients à un étranger. Au médecin qui vient d’Iran, ou du Maroc ou de Turquie, enfin, de là-bas. Parfois il y arrive. Ils lui font confiance. Il est médecin, vraiment, pendant quelques semaines. Alors il doit faire face aux malades. Aux regards en coin face au médecin avec un accent. Aux doutes de ceux qui disent : « Vous avez appris la médecine où ? » À ceux qui, quand ils le voient, quittent la salle d’attente. À ceux qui croient qu’il est l’homme de ménage. Il les soigne. Malgré la méfiance. Il essaie de gommer son accent. Il essaie de les rassurer. Il leur dit qu’il va bientôt ouvrir un cabinet dans le quartier. Qu’ils pourront venir le voir. Le remplacement dure deux semaines, trois semaines au maximum. Et il est de nouveau près du téléphone. À attendre que ça sonne. À rappeler des confrères. Mais les remplacements restent rares.

Et pendant qu’il attend, Esther est suspendue dans Paris. Esther court sans savoir où. Court partout. Elle est infirmière. Quand elle n’est pas dans le métro, elle marche, court, et Paris claque autour d’elle, la gifle au visage en bourrasques. Et comme après une journée de mer, elle revient chez eux, le soir, dans leur petite chambre sombre, les joues rouges, fraîches, et les cheveux en bataille. Elle rapporte un peu de son image d’elle. Elle aimerait y inclure Reza. Mais Reza a sa propre image. Celle de lui dans un cabinet. Lui dans un cabinet et sans accent. Et Esther à la maison.
Dans l’image d’Esther, elle court dans les rues de Paris. Reza est chez eux dans le noir. Et ils sont pauvres. Ils sont de plus en plus pauvres. C’est un enfoncement progressif. Esther le sent. Elle travaille encore plus dur. Lui, il ne peut rien faire d’autre. Elle réussit à remplir ses journées de rendez-vous. Elle est partout dans Paris. Que fait-il de sa journée ? Esther ne le sait pas. Elle ne veut pas demander. Elle a peur de demander. Elle n’ose pas. Elle travaille pour lutter contre l’engloutissement.
Quand elle rentre le soir, Reza baisse les yeux. Elle regarde dans le vide et reste concentrée sur l’image d’elle dans Paris sous le ciel blanc immobile qui avale les ombres et aplatit toute chose. Dans Paris et les matins glacés qui peignent en jaune pâle les façades blanches. Paris au printemps, et les arbres verts et la Seine qui change de couleur et ressemble à la mer. Paris et ses milliers de fenêtres et de portes, et la vie des gens derrière. Jamais elle n’avait vu autant de monde. Les gens coincés dans les autobus, les gens bien rangés dans leurs voitures, les gens écrasés contre les portes du métro, collés les uns aux autres et qui perdent leurs yeux le plus loin possible dans le wagon pour oublier le corps inconnu pressé contre le leur. Les gens qui marchent autour d’elle dans les couloirs du métro, dans les allées du marché, dans les rues, les avenues, les boulevards. Les gens qui s’arrêtent pour regarder une vitrine, les gens qui ralentissent, le journal sous le bras, pour s’asseoir sur un banc, les gens qui la dépassent parce qu’elle regarde les gens.

Ça se résoudra petit à petit. La pauvreté. L’engloutissement. Ils vont s’en sortir. Il va les en sortir. Reza sait que c’est lui qui le fera. Les en sortir et les installer dans l’appartement avec la terrasse. La terrasse sur laquelle Esther attend.
Ce qui va se passer, c’est que Reza va devenir le médecin des pauvres. Le médecin des étrangers, des immigrés. Le médecin de ceux qui ont aussi des accents. Il va d’abord faire des visites, puis il ouvrira un cabinet. Ça va prendre du temps évidemment. Ça ne se fera pas tout de suite. Mais ça viendra. Dès qu’il le pourra, il demandera à Esther de ne plus travailler. Il lui demandera de s’occuper des enfants. Il n’y aura pas d’effondrement. Assez vite, il n’y aura plus de restrictions. Ils pourront changer d’appartement. Laisser derrière eux la petite pièce toute noire et son unique fenêtre. Ils vivront dans un grand appartement clair qui laisse entrer la lumière. Il va les sauver de l’engloutissement.
Évidemment, Esther sera heureuse quand elle aura le grand appartement. Il lui dira « tu es heureuse de ne plus travailler ». Elle dira oui. Elle ne dira pas qu’elle regrette de ne plus courir dans Paris. Qu’elle aimait marcher au son des klaxons et à la lumière des cafés. Elle gardera l’image pour elle.

Regardez-la encore. Regardez-la une dernière fois. Il n’y a pas d’autre image. Elle se laisse emporter par le flot. Elle s’imprègne des odeurs de la ville, de sa pluie froide, de ses bancs poussiéreux, de ses trottoirs glissants. Elle marche jusqu’à ce que la nuit tombe pour voir les fenêtres des immeubles s’éclairer. Elle aime passer devant les vitrines orange des cafés, voir les réverbères frétiller d’impatience au soleil couchant, croiser le sillage d’un couple parfumé qui s’engouffre dans un taxi. À l’abri de la nuit, elle disparaît. C’est la liberté de cette image. Elle peut disparaître.
Elle pense aujourd’hui que peut-être Reza lui en a voulu. Avant, elle n’y pensait pas. Mais maintenant ça lui paraît possible. Possible qu’il lui en ait voulu. Possible qu’il lui en veuille encore, même aujourd’hui. Même après qu’elle a abandonné cette image. Pas abandonné. Caché. Que ça ne soit plus qu’une image.

Il y avait eu un soir. Un soir où on l’avait reconnue marchant dans les rues. La nuit. Devant les terrasses de cafés orange. Quelqu’un d’autre avait vu cette image. Elsa. Esther lui fait des piqûres trois fois par semaine. Esther et Elsa ont un secret. Elsa ne veut dire à personne qu’elle est malade. Elle dit à Esther « vous êtes la seule à savoir ». Elsa a un grand front. Un front d’homme. Un front rassurant. Des sourcils fins qui vous fouillent l’âme, qui vous questionnent, qui vous interrogent sans jamais rien dire. Et en dessous, un regard bienveillant. Il y a un sourire aussi. Le sourire d’Elsa un peu en coin. Un peu inquisiteur, un peu moqueur. Comme si elle savait quelque chose sur vous. Et pourtant c’est Esther qui sait quelque chose sur elle.
Quand Elsa appelle Esther depuis la terrasse, ça la surprend. Forcément. Esther sait son secret. Elles ne doivent pas être vues ensemble. C’est sa relation adultère. C’est une autre vie. C’est l’image d’Esther qui n’est qu’à elle, aussi. Ça l’étonne qu’on la reconnaisse dans cette image. Ça la flatte aussi. Bien sûr.
Quand Esther voit Elsa agiter la main à la terrasse du café, elle ne sait pas si elle doit la rejoindre. Ou la saluer. Ou l’ignorer. Elsa est avec deux amis : une petite blonde insignifiante au front bombé et aux yeux noirs et un grand homme avec un accent et des taches de rousseur, qui trempe son doigt dans son verre vide puis le suçote avec délice. Il y a beaucoup de verres sur la table et beaucoup de mégots dans le cendrier. Il fait bon dehors. Les réverbères sont des oranges brillantes qui dansent contre le fond noir de la ville.
Elsa agite la main. Elle sourit vraiment. En coin toujours. Mais sans moquerie. Esther s’assied avec eux. Ils parlent de poésie. Il y a des prénoms étrangers. Il y a des choses qu’elle ne connaît pas. Ils parlent de films. Le monde est orange. La fumée des cigarettes, orange aussi. Esther a posé son image avec eux. Et l’image devient réelle. Ce n’est plus une image qui court. C’est Esther, assise, au milieu des autres. Esther quelque part où elle n’a jamais été avant. On pourrait penser qu’elle serait gênée avec cet homme à côté qui continue à suçoter son doigt. Ou par le bruit. La lumière. Les phares des voitures qui les éblouissent parfois. Mais l’image est là, définitive. Esther s’entend parler. Elle s’entend rire. Elle ne sait pas de quoi. Elle ne sait plus. Elle est purement dans ce moment. Ce moment qu’elle sent lui être dû.

Et puis Elsa demande à la blonde aux yeux ronds d’échanger sa place avec Esther. Elsa dit qu’elle la veut à côté d’elle. La blonde rougit, parce que ça l’énerve. Esther ne rougit pas. Elle trouve ça normal. C’est elle qu’Elsa a appelée. Elle prend la place de la blonde, dont les gros yeux noirs roulent dans leurs orbites. Elsa se penche vers elle. Elsa rit. Elle lui raconte des choses qu’Esther n’entend pas, à cause du bruit. À cause de tout ce qu’il y a d’autre à écouter autour.
Plus tard dans la soirée, Elsa prend la main d’Esther. Elle lui lit les lignes de la main. L’homme avec un accent se penche aussi. Ils discutent par-dessus la main d’Esther comme deux généraux devant un plan de bataille. Il y a des doigts qui caressent sa paume. Elle ne sait plus si ce sont ceux d’Elsa ou de l’homme. Ils disent des choses. Elle les oublie. Ils sont tous les trois dans leur monde orange. Le bruit diminue. Elle entend mieux leur voix. L’homme a un accent du Nord. Hollandais. Belge. Un accent dur.
Puis il y a de moins en moins de phares. De moins en moins de voitures qui attendent au feu rouge. Et la nuit est plus noire. Elle rentre tard. Ils la déposent en taxi. Elle n’a pas vraiment bu parce qu’elle n’aime pas ça. Mais la peau de ses joues brûle. Peut-être que c’est aussi à cause de la main de l’homme à l’accent mystérieux qui coule le long de son bras, jusqu’à sa cuisse, jusqu’au pli de son genou où il fait glisser son doigt. Le même doigt qu’il suçotait plus tôt. Ils lui proposent de les suivre ailleurs. Chez Elsa. Ou chez lui. Ça n’a pas d’importance. Elle dit non. Elle dit « mon mari m’attend ». Elle quitte le taxi en laissant traîner encore un peu sa jambe contre la main de l’homme. Puis des portes claquent, celle du taxi, celle de l’immeuble, celle de l’appartement. Chez elle, chez eux, le noir et le silence et personne qui l’attend.

Après cette soirée, il se passe six mois pendant lesquels cette image est encore réelle. Où elle court vraiment dans Paris. Où elle sait vraiment où elle va. Où elle sent qu’elle peut s’arrêter et devenir cette image. Il n’y a pas encore d’enfant. C’est sûr, ce sont les enfants qui vont y mettre un terme.
L’enfant et Reza dans son cabinet. Les deux choses arrivent presque en même temps. Les deux choses gonflent en même temps. La patientèle de Reza et le ventre d’Esther. C’est plus difficile de courir dans Paris. L’image est distordue. Ce n’est plus une liberté. Où va-t-elle ? À cette époque, elle a besoin de savoir où elle va. Elle a cette responsabilité. Elle ne peut plus errer dans les rues comme avant. Elle ne peut plus courir contre les gens, contre Paris. S’engouffrer, se perdre, se retrouver, se cogner. Ce n’est plus possible. À l’image de liberté se substitue une autre image. Celle de Reza. Celle que Reza a construite patient après patient, jusqu’à l’appartement et la terrasse. C’est une image qui lui laisse moins de place. Moins d’air pour respirer ou pour courir. L’image de Reza enfle et pousse son image à elle. Elle devient réalité. Il faut s’y résigner. C’est comme ça qu’elle le voit. C’est son image à lui qui a gagné. Jaunie, les coins émoussés et les pliures profondes, l’image de sa liberté n’existe plus qu’en elle.
C’est l’image de Reza qui restera. Pour les autres, pour tout le monde, c’est cette image. Pendant un temps elle accepte. Elle ne bouge pas. Elle se tient immobile dans le coin de l’image. Le ventre qui gonfle, puis un enfant dans les bras. Devant elle, Reza prend toute la place. Il ne la regarde pas. Dans cette image, il lui tourne le dos. Elle ne sait plus quoi faire, elle ne sait plus quoi dire pour exister dans cette image. Elle essaie de se projeter, de bouger, de trouver une place. Mais ses mouvements sont empêchés, il y a cet enfant, et il y en aura d’autres, et elle est dans un coin, un petit coin en bas de l’image, assise et entourée d’enfants, à peine la place pour étendre ses jambes.
Et c’est là, dans ce coin d’image, dans ce coin exigu, qu’elle commence sa tapisserie. C’est là qu’elle noue les premiers petits nœuds. Elle a tout juste la place de remuer ses doigts et de tisser les fils les uns avec les autres. Et ses doigts suspendus courent sur la tapisserie, comme elle avait couru après son rêve dans Paris.
Derrière elle, Reza s’est assis sur le rebord d’une jardinière. Il reprend son souffle.
Elle regarde sa montre. Ils ne devraient pas tarder. Elle regarde la table vide. Et toutes les chaises autour. Aujourd’hui il n’y aura pas de chaise vide, se dit-elle. Ils seront tous là. Dans quelques minutes ils seront là. Ils viendront peupler le silence et le vide. Ajouter leur chaleur à la chaleur de l’air. Et pendant qu’ils parleront, Esther verra se resserrer les fils qu’elle a si patiemment noués et que la vie, injuste et acharnée, a distendus, effilochés, cassés. »

À propos de l’auteur

MATINE_Alexandra©_Chloé_Vollmer-LoAlexandra Matine © Photo Chloé Vollmer-Lo

Née à Paris en 1984 et diplômée de Sciences-Po, Alexandra Matine commence une carrière de journaliste à Londres avant de rejoindre Amsterdam, en 2014. Lorsqu’elle perd sa grand-mère, elle prend brutalement conscience de la fragilité des liens familiaux et des pièges du non-dit. Comme en apnée, elle compose Les Grandes Occasions. (Source: Éditions Les Avrils)

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2030

DJIAN_2030  RL2020

En deux mots:
Six personnes en 2030, entre espoir et désespoir: Lucie et sa sœur Aude, activistes écologiques, leurs parents Sylvia, la Bourgeoise attachée à ses privilèges, et son mari Anton, qui a fait fortune en produisant des pesticides, Greg, le frère de Sylvia et l’employé d’Anton qui tombe amoureux de Véra, libraire et éditrice qui veut sauver la planète.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Six personnages en quête de vie meilleure

Philippe Djian nous raconte ce que sera 2030 à travers six personnages aux aspirations divergentes. Les uns se battent pour conserver leur statut, leurs privilèges, les autres pour sauver une planète qui n’en peut plus.

Greg ne se sent plus très à l’aise avec les petits arrangements que le laboratoire dirigé par son beau-frère s’autorise. Mais quand Anton lui demande d’effacer toutes les traces de leurs malversations, il s’exécute. Car il n’a pas envie de renoncer à son luxe, sa voiture de sport, sa maison au-dessus du lac. Après toit, cette étude sur les pesticides ne sera pas la dernière à être falsifiée. Ils font tous ça…
En revanche, il soutient Lucie, sa nièce de quatorze ans, qui s’est engagée avec passion dans le mouvement écologiste et se bat pour faire changer les comportements. Son modèle est «la fille qui voulait sécher l’école pour sauver le monde», une gamine avec des nattes «qui avait fait le tour des écrans de la planète» et qu’elle veut rencontrer pour parler «du chemin parcouru ces dix dernières années.» Bien entendu, toute ressemblance avec Greta Thunberg n’a rien de fortuit. Comme Philippe Djian l’explique dans un long entretien avec Didier Jacob publié dans L’OBS, il a trouvé «impressionnante cette petite nana» et a eu l’idée «d’imaginer comment ça allait se passer quand Greta aurait dix ans de plus. Alors ce n’est pas elle l’héroïne, dans le livre. Mais sa présence me permettait, au travers de la nièce de mon héros Greg qui veut l’interviewer dix ans après, de parler du climat qui me semblait le sujet intéressant. Et de me demander ce qui va se passer non pas dans un avenir lointain, mais tout de suite.»
C’est du reste l’autre point fort du roman. Ici pas d’inventions farfelues ou de découvertes fabuleuses. Comme 2030 va arriver très vite, ce sont par petites touches que l’on découvre ce futur. Le climat s’est encore dégradé, les périodes de canicule devenant de plus en plus difficiles à vivre, certaines ressources deviennent rares et difficiles à se procurer. L’énergie sera aussi un problème, l’électricité produite ne pouvant couvrir la demande, la mobilité devant aussi être verte. Rouler en Porsche, comme le fait Greg, devenant presque un délit.
L’autre point fort du roman résidant justement dans l’évolution de ce dernier. Sa prise de conscience étant accélérée par sa rencontre avec Véra, libraire et éditrice engagée dans ce combat. Leur jeu de séduction et leur relation étant un peu à l’image de la société prise entre des enjeux et des intérêts contradictoires. S’il se rapproche de Véra et ses nièces, Lucie et Aude, il s’éloigne d’Anton et de sa sœur Sylvia, qui voit ses deux filles lui échapper.
Lucie l’affronte sur le terrain des idées, mais son aînée, Aude, est encore plus révoltée. Victime d’un grave accident, elle se déplace désormais en chaise roulante. Ce qui ne l’empêche pas de menacer de quitter le domicile familial, car elle ne supporte plus un conflit qui ne cesse de s’envenimer. Comme on le découvrira plus tard, elle est dépositaire d’un lourd secret qui pourrait faire exploser la famille recomposée. Jouant avec les niveaux du récit, Philippe Djian réussit encore une fois à faire monter en parallèle la tension qui agite la famille et celle qui met la société en émoi. Les uns se retrouvant brutalement au cœur de manifestations de plus en plus violentes. Qui ressemblent fort à un baroud d’honneur.
La tonalité du roman est en effet tout sauf optimiste. Ce monde de 2030 est désormais passé en mode «survie» parce que les intérêts particuliers ont gardé la main sur le bien général, parce que lentement mais sûrement la planète a inexorablement continué à se dégrader. Faisant en quelque sorte écho au Grand vertige de Pierre Ducrozet – qui faisait un constat tout aussi désespéré – les plus optimistes y verront un nouveau signal d’alarme, un aiguillon pour agir avant que la décennie qui vient ne donne raison au romancier.

2030
Philippe Djian
Éditions Flammarion
Roman
224 p., 20 €
EAN 9782081473317
Paru le 16/09/2020

Où?
Le roman se déroule dans une région proche d’un lac qui n’est pas précisément située.

Quand?
L’action se situe en 2030.

Ce qu’en dit l’éditeur
Un matin, Greg tombe sur un reportage vieux de dix ans sur le combat, en 2019, de « la jeune femme aux nattes ». Lui se sent pris en étau entre Anton, son beau-frère, pour qui il vient de falsifier les résultats d’une étude sur un pesticide, et Lucie, sa nièce, engagée dans une lutte écologique. Quand elle lui présente Véra, sa vision du monde s’en trouve ébranlée.
Six personnages se croisent dans ce roman de légère anticipation. Que s’est-il passé pour qu’en dix ans le monde poursuive son travail de dégradation ? Est-ce par paresse, impuissance ou égoïsme que les membres de cette famille ont laissé s’abîmer leurs vies et le monde qu’ils habitent?

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
Libération (claire Devarrieux)
Journal de Montréal (Karine Vilder)
La grande parade (Serge Bressan)
L’OBS (Didier Jacob)
Actualitté (Victor de Sepausy)
Blog Au pouvoir des mots 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Pour la première fois – et Dieu sait qu’il n’était pas d’une nature belliqueuse et ne s’était jamais ouvertement révolté contre les pratiques de son beau-frère –, il défia celui-ci du regard et faillit lui balancer tout le paquet de feuilles à la figure. Il hésita un instant puis il ouvrit la main et laissa tout tomber à leurs pieds, sans un mot. Après quoi il sortit du bureau en claquant la porte. Il traversa l’accueil encore tremblant de rage, à peine salua-t-il le vigile et son chien-loup endormi entre ses jambes.
Il avait toujours su qu’Anton était une belle crapule, que le laboratoire qui portait son nom ne s’embarrassait plus guère de probité ni d’éthique.
Il faisait déjà nuit mais la chaleur demeurait étouffante. On ne pouvait s’empêcher de grimacer en quittant l’air climatisé. Il récupéra sa voiture sur le parking que bordaient de jeunes arbres aux feuilles rabougries par le manque d’eau. Il aurait aimé pouvoir vomir avant de se mettre au volant de sa Porsche. Il ne parvint qu’à attraper une bouteille thermos sous le siège avant et il avala quelques gorgées d’eau. Elle n’était pas trop tiède. Ce n’était pas aussi efficace qu’une glacière mais ça lui suffisait. Son nom était écrit dessus. GREG. Chacun avait possédé un thermos à son nom. Il s’épongea le visage et la nuque. Le ciel était d’une profondeur sinistre. Il soupira. Anton le tenait tellement par les couilles que c’en était risible.
Il monta dans sa Porsche, s’arrêta chez le traiteur. Le saumon fumé était en rupture de stock.
Son appartement donnait sur le lac et il y avait une terrasse. Anton pouvait lui enlever tout ça en claquant des doigts. C’était une situation pénible. Il n’y avait pas pris garde, et maintenant il était coincé.
Il fuma un joint pour se calmer, pour se débarrasser de sa bile, avec la clim au maximum. Il alluma la télé, se versa une bière et finit par s’endormir devant l’écran. Plus tard, il s’éveilla en pleine nuit et tomba sur une adolescente qui parlait du climat, qui s’inquiétait pour la suite et voulait sécher l’école tous les vendredis. Le reportage datait d’une bonne dizaine d’années. Il regarda la jeune fille durant de longues minutes, complètement absorbé, puis il ferma les yeux.

Il aperçut Anton le lendemain en arrivant, qui faisait les cent pas au bord de sa piscine, le téléphone collé à l’oreille. C’était une vraie caricature, parfois. Il n’y avait sans doute plus un seul brin d’herbe alentour qui ne soit transformé en paille, mais le gazon d’Anton demeurait d’un vert tendre, éclatant.
Ils échangèrent un signe. Greg n’était pas pressé de le voir. Il entra dans la maison et rejoignit sa sœur dans le salon. Sylvia observait Anton, derrière la baie, qui marchait toujours de long en large avec sa casquette enfoncée sur le crâne.
Il est contrarié tel que tu le vois, dit-elle.
Oui, moi aussi, mais je ne peux pas signer tout et n’importe quoi. Il s’agit quand même de santé publique, tu sais ce que c’est que la santé publique.
Greg, n’exagère pas.
Anton la tenait, elle aussi. D’une autre manière. Il ne servait plus à grand-chose désormais d’avoir une discussion sur ce sujet avec elle. Sylvia avait choisi son camp. Sylvia avait eu besoin d’un roc et Anton mesurait un mètre quatre-vingt-dix et pesait près de cent kilos. Greg ne pouvait pas trop en vouloir à sa sœur. Certaines femmes sont attirées par les grands singes.
Je me demande s’il ne fait pas aussi chaud que l’année dernière, déclara-t-il pour détourner la conversation.
Oui, vous allez cuire.
Je le leur ai dit. Ils veulent commencer après le coucher du soleil, mais ça ne sert à rien. Il faut s’attendre à transpirer un minimum à un concert de heavy metal, non, si tu te souviens. J’ai hésité à prendre des boules Quies.
En tout cas, tu ne les quittes pas des yeux.
Si ça ne va pas, je les attache.
Il tiqua lorsqu’elles descendirent de leurs chambres car elles étaient un peu court-vêtues pour ce genre de sortie et passablement maquillées mais il ne fit aucun commentaire. Il n’était pas chargé de leur éducation. Dieu merci. L’une et l’autre avaient du tempérament. La plus âgée, Aude, avait à peine vingt ans mais elle n’en faisait plus qu’à sa tête depuis un bon moment. Il était bien content de ne pas être son père. Et Anton, quelquefois, lorsqu’elle lui tapait vraiment sur les nerfs, renonçait à endosser ce rôle. Ce n’était pas sa fille, après tout, mais celle de Sylvia, et il s’en lavait les mains. Quant à Lucie, quatorze ans, qui n’était pas davantage la fille d’Anton, qui écrivait déjà au Président pour l’interpeller sur les néonicotinoïdes ou la pollution aux particules fines qui perdurait, Lucie qui se mêlait d’à peu près tout, elle ne manquait pas de caractère.
Il n’y avait probablement pas un seul homme dans toute la ville qui aurait souhaité être leur père. D’ailleurs, le leur avait filé.
Ils s’arrêtèrent en chemin pour manger quelque chose. Il ne voulait pas qu’elles arrivent au concert le ventre vide. Il gara sa voiture dans le coin réservé aux VIP – un terrain plat en contrebas où l’on plantait des pommes de terre autrefois, qui ne servait plus à rien, qui était gardé par un type et son chien – et entraîna les filles vers les loges en préfabriqué. Le soleil se couchait.
Anton était une vraie crapule, sans doute, mais il n’était pas idiot. Il s’occupait sans relâche de sa publicité et de celle de son laboratoire qui sponsorisait l’événement, peaufinant l’image du patron décontracté, pieds nus dans ses mocassins, entouré de chercheurs pointus, sans cravate, des allumés, des trentenaires avec des barbes de bûcherons, en tee-shirts, gominés. Ha ha. L’enfoiré.
Quoi qu’il en soit, les deux filles étaient aux anges. Il y avait beaucoup de monde et la chaleur de la journée ne parvenait pas à s’évaporer. Des silhouettes étaient juchées dans les arbres, d’autres circulaient sur l’herbe sèche, d’autres encore trépignaient devant la scène pendant que le premier groupe attaquait une reprise de Sunn O))). L’organisateur, un type aux cheveux blancs avec une queue-de-cheval et des bagues à chaque doigt donna l’accolade à Greg et cligna de l’œil en direction des deux sœurs qui secouaient déjà la tête comme des damnées. Les types jouaient si fort que la forêt tremblait. Cela faisait du bien quelquefois. Elles n’étaient pas ses filles, mais ses nièces néanmoins. Il ne disait pas le contraire.
Elles furent bientôt en nage. Il distribua des bouteilles d’eau, les invita à s’hydrater, à ne pas s’éloigner. Il se formait, à mesure que les groupes se succédaient, une brume de chaleur poisseuse en suspension au-dessus des têtes au point qu’un chanteur s’arrêta entre deux morceaux pour se mettre à poil. Ces pratiques du siècle dernier avaient encore quelques adeptes mais elles faisaient plutôt sourire aujourd’hui, certains se versaient encore du sang sur le crâne, se scarifiaient, fracassaient leur instrument contre les amplis, exercices auxquels se livraient déjà leurs pères quelques décennies plus tôt. Comme hanté, le gars agita son pénis devant celles et ceux qui se tenaient aux premiers rangs et il fit un tabac.
Plus tard dans la nuit, les invités se rassemblèrent sous un chapiteau festonné tandis que le public s’éparpillait dans la nuit noire. Le laboratoire avait envoyé deux cents invitations que l’on s’était arrachées. Aude jeta un regard de défi à son oncle en attrapant une coupe de champagne. Il ne broncha pas.
Il se demanda quel genre de type finirait par mettre la main sur elle, un de ces quatre. Ce serait intéressant à voir, à ne pas manquer.
On entendait des chiens hurler au loin, le ronflement de l’hélicoptère qui surveillait la zone et braquait son projecteur sur les alentours comme s’il touillait une soupe.
Greg se mit à chercher Aude au moment de partir. Il ressentit une petite contraction au niveau de l’estomac.

Les premiers ennuis surgirent le mois suivant. Certains résultats d’analyses qu’Anton avait trafiqués, et dont Greg, pour finir, s’était porté garant, se mirent à éveiller les soupçons des autorités sanitaires. Les choses commençaient à sentir le brûlé.
J’en étais sûr, grimaça Greg, je t’ai dit que ça nous reviendrait dans la figure. Ne les prends pas pour des cons. Ils savent lire les chiffres. Ils vont vouloir tout revoir, tout repasser au peigne fin.
On a des avocats qui s’occupent de ça, répondit Anton. Mais on doit prendre certaines précautions. Je vais avoir besoin de toi pour trier quelques documents. C’est toi le scientifique. Nous pourrions faire ça ce week-end. Le plus tôt sera le mieux.
Greg secoua la tête. Anton, des types vont continuer de s’empoisonner avec ça. Par notre faute. On aurait dû faire interdire ce truc et on lui a ouvert les portes. Hein, qui peut croire ça. Un tel prodige. C’est grotesque, non.
Oui. D’une certaine manière. Bien sûr.
Et puis ce week-end, pour moi, c’est impossible. J’ai Lucie.
Greg, je ne plaisante pas. On doit faire vite. Mieux vaut prévenir que guérir, tu le sais, ça. Elle n’aura qu’à nous attendre dans la voiture, ça ne va pas la tuer. Greg, j’insiste. Écoute, disons ce soir, c’est encore mieux. Elle trouvera bien quelque chose à regarder en attendant.
Greg se demandait pourquoi il finissait toujours par lui céder. Peut-être parce que c’était plus simple. Peut-être parce que dans le fond il sentait qu’il n’était pas de taille, que le combat était perdu d’avance. Bien sûr Anton avait la carrure d’un rugbyman, mais ce n’était pas seulement ça. Pas plus que le fait qu’il était son patron et qu’il baisait sa sœur. Non. Tout à coup, toutes ses résistances s’effondraient et il finissait par hocher la tête. Une énigme absolue. Il gardait en mémoire, néanmoins, cette scène où il avait affronté Anton du regard et il se la repassait. L’exception confirmant la règle, sauvant quelques miettes de ce qui restait d’estime de soi.
Dès que la nuit fut tombée, ils retournèrent au labo. Le vigile avait le visage d’un gars qui semblait si fatigué que ses jambes flageolaient. Son chien dormait à ses pieds, comme toujours. En y repensant, Greg se demandait s’il avait jamais vu ce chien éveillé.
Ils montèrent à l’étage, traversèrent une enfilade de bureaux déserts. Ils s’enfermèrent dans celui d’Anton. La climatisation était excellente. Même les plantes se régalaient, elles restaient d’un vert vif, étonnant, s’épanouissaient, tandis que derrière les baies, il n’y avait plus grand-chose, sinon dans les bruns, les ocres, plusieurs années sans une goutte d’eau et c’était cuit, les grosses pluies passaient trop vite, trop fort, ça ruisselait, ça n’avait pas le temps de pénétrer.
Anton empila des dossiers sur une table basse. En silence. Greg savait ce qu’il avait à faire. Ramasser les merdes qu’ils avaient semées, effacer les traces de leurs doigts sales. Il était pénible d’en dresser la liste. C’était le prix à payer pour son appartement, sa Porsche, son confort général – en fermant les yeux alors qu’il aurait fallu les ouvrir. Mais du moins s’était-il tenu la tête hors de l’eau, avait-il plus ou moins cessé de marcher sur le fil, s’était-il raccroché du côté le moins sombre.
Ils y passèrent un bon moment, les documents étaient nombreux, il fallait traquer le moindre indice, tout vérifier, revoir des chiffres, etc. Anton faisait fonctionner le broyeur. Parfois, ils échangeaient un regard qui en disait long. Il n’y avait pas de quoi être fier, bien sûr. Mais tous les labos faisaient ça, naturellement. À des degrés divers. Avec plus ou moins de protection. Ils ne se gênaient pas. La sous-évaluation des effets nocifs était tout un art.
Greg hocha la tête pour signifier qu’il avait compris, qu’Anton le lui avait suffisamment répété. Il appela Lucie pour l’avertir qu’il en avait encore pour une bonne heure.
La dernière opération à laquelle Anton s’était livré partait dans tous les sens, il y avait des cadres du labo dans le coup, des tas de documents à traiter, à synchroniser, de nombreuses pistes à assécher, de nombreux terrains à déminer d’urgence, d’ordinateurs à nettoyer.
Quand ils eurent fini leur Grand Nettoyage, Anton insista pour aller boire un dernier verre. Il était satisfait, il soufflait. Quand toutes les clims de la ville se mettaient en marche, le soir, quand les gens rentraient chez eux, lessivés par la chaleur, l’éreintement, les pannes d’électricité étaient monnaie courante. Plus de lumière, plus de machine à fabriquer des glaçons.
Anton était en train de lui expliquer une fois encore que les affaires avaient dû supporter le choc d’une nouvelle crise, une de plus, et que s’il n’avait pas réagi, s’il ne s’était pas arrangé avec les chiffres, le vaisseau dont il tenait la barre aurait sérieusement tangué. Il n’aurait plus manqué qu’on nous flanque un redressement, ajouta-t-il au moment où les plombs sautaient.
Une faible rumeur de protestation traversa mollement la salle. Des bougies apparurent comme par enchantement sur les tables. Des vraies et des fausses qui fonctionnaient avec des piles et dont les Chinois nous inondaient avec le sourire, comme ces petits ventilateurs de poche, ces ombrelles télescopiques, ces sous-vêtements réfrigérants.
Anton se pencha pour lui serrer le bras, de manière affectueuse. Anton avait des mains puissantes et son geste amical recevait ordinairement en retour un sourire douloureux de la part de sa victime – sans parler de la marque de ses doigts, d’un rouge vif sur une peau laiteuse.
Je sais que c’est un peu dur à avaler, déclara Anton. Mais il y avait pire à l’horizon, crois-moi. Des clients perdus, des contrats annulés, les grimaces des banques. Je n’ai pas toujours le nez collé à un microscope, moi, ne le prends pas mal. Chacun doit être à sa place. J’ai choisi de sauver la maison, c’est vrai. Mais tous ces gens, toutes ces personnes qui bossent ici, j’ai protégé leur travail, j’ai protégé leurs vies, je peux les regarder jouer dans l’herbe avec leurs enfants. C’est une bagarre au couteau, ce n’est que ça, une manière de bagarre de rue. Et c’est moi qui m’y colle.
Greg se contenta de secouer la tête. Il attendit qu’Anton veuille bien lui lâcher le bras et il vida son verre. Un type, dans un coin, se mit à jouer du piano en sourdine. En général, les instruments n’appréciaient pas beaucoup les énormes et brutaux écarts de température et celui-ci commençait à montrer des signes de faiblesse – on l’avait placé dans les courants d’air de la porte, et avant cela abandonné sous une bâche durant les travaux, copieusement arrosé à l’occasion d’un départ de feu dans les toilettes, utilisé comme échafaudage quand ils avaient repeint le plafond –, oui, sans doute manquait-il désormais d’un peu d’allure, ses notes n’étaient-elles plus si claires, mais au moins le son ne sortait pas d’un appareil, d’une boîte, d’un cercueil.
Le bar se tenait presque en face des bâtiments modernes qu’occupaient les laboratoires SveOda – ceux-là mêmes qu’Anton avait hérités de son père et qu’il se félicitait à l’instant d’avoir tirés d’une assez mauvaise passe. Greg se demandait si Anton croyait le faire pleurer. Il tourna la tête sur l’imposante façade de l’accueil plongée dans l’obscurité. Elle était vraiment noire, peu rassurante, on ne distinguait aucun détail. Combien de fois s’était-il contenté de fermer les yeux, combien de fois avait-il dû la boucler. Il n’y avait pas grand-chose au monde de plus facile à faire.
Anton le déposa en bas de chez lui. Au moment de se quitter, il se pencha vers Greg qui avait déjà mis un pied dehors et il le remercia pour son aide. On ne peut rien te refuser, répondit Greg.
Ils échangèrent un regard dont aucun mot ne pourrait rendre compte. Puis ils se souhaitèrent bonne nuit.
Lucie avait recyclé un flacon de lave-vitre en brumisateur et elle le gardait à la main. Elle avait branché le lecteur sur une batterie et regardait cette fille qui avait écrit un livre – et qui avait pas mal grandi aujourd’hui. À l’époque, elle avait des nattes, déclara-t-il en saisissant un éventail. Mais je la reconnais. Avec une dizaine d’années de plus, mais on la reconnaît bien.
Il la laissa regarder la fin de l’interview et fila sous la douche, le cœur plein d’espoir. Depuis quelques jours, elle était désagréablement tiède. Il lui sembla pourtant qu’elle avait perdu deux ou trois degrés, ce qui n’était pas énorme, mais il s’en contenta, il avait l’impression que l’on respirait un peu mieux, et c’était encourageant.
Il passa en caleçon, les cheveux mouillés, derrière Lucie qui prenait des notes sur le générique, et il sortit sur la terrasse. Lucie portait encore des couches quand l’image de cette gamine avec ses nattes avait fait le tour des écrans de la planète. Ça semblait si loin aujourd’hui. La fille qui voulait sécher l’école pour sauver le monde. Et on ne lui avait pas élevé une statue, on ne l’avait même pas collée sur un timbre.
Et depuis quand tu t’intéresses à elle, demanda-t-il accoudé devant les eaux noires du lac qui miroitait en contrebas.
Je dois écrire un truc sur elle, sur la sortie de son bouquin. J’aimerais qu’elle me dise ce qu’elle pense du chemin parcouru ces dix dernières années. Je dois la rencontrer.
Il se tourna vers elle en souriant. Il la considéra un instant puis déclara en hochant la tête que c’était une bonne idée.
Lucie ne connaissait pas la demi-mesure. Elle bûchait son sujet comme s’il allait rester dans les annales alors que plus personne ne lisait le bulletin de son école. Mais elle s’en fichait, elle faisait ça pour elle. De temps en temps, elle fermait les yeux et elle s’enveloppait le visage d’un voile de vapeur luminescent.
Quand elle dormait chez lui, Greg lui laissait la chambre et prenait le canapé du salon. Il lui fichait la paix. Il comprenait. Les tensions entre Anton et Sylvia, le retour de sa sœur dans son fauteuil roulant, Greg imaginait l’ambiance et il tâchait d’être suffisamment présent pour elle. Ça ne remplaçait rien pour lui, mais un peu quand même. Certains soirs, ils allaient voir un film ou faisaient une partie de bowling. Le bruit des boules et des quilles qui valdinguaient n’était rien comparé au vacarme blanc auquel elle échappait.
Le fait est qu’Aude était devenue complètement folle et que, même sous tranquillisants, elle rendait la vie des autres impossible. On entendait parfois ses hurlements jusqu’au bout de la rue. Il n’y avait pas encore eu de plaintes, les voisins semblaient compatir au sort de cette pauvre fille clouée jusqu’à sa mort sur un fauteuil roulant et ils montaient le son. Désormais elle haïssait Dieu, le monde entier, et elle en particulier. Ce corps sans vie, ce cadavre ambulant. À présent, Sylvia ne pleurait plus mais ses yeux restaient rouges en permanence. De son côté, Anton rentrait le plus tard possible, se levait tôt le matin. Greg voyait le topo. Aude s’en était prise à lui deux fois de suite, elle avait agrippé son bras avec rage, elle s’était mise à lui hurler dans les oreilles et, depuis, il écourtait ses visites, il passait en coup de vent, se tenait à distance de son fauteuil. Il n’était pas responsable de ce qui lui était arrivé. Elle n’était pas venue lui demander la permission de s’éloigner en dehors du périmètre. »

Extrait
« L’esplanade, devant les grilles du Parlement, était comble, et beaucoup restaient bloqués dans les rues adjacentes sans pouvoir avancer. Les pancartes en carton, les effigies en papier mâché, tout fichait le camp, tout finissait en charpie. Plus personne n’avait un poil de sec, plus personne ne savait où donner de la tête devant l’ampleur des dégâts qu’une fille énumérait sur une estrade, continent par continent, et la colère des gens demeurait palpable, la tristesse, la frustration aussi, mais il allait de soi que cette sacrée pluie n’était pas rien. Elle rassurait. Elle mettait fin, provisoirement, à une angoisse diffuse. Elle leur disait qu’ils s’en tiraient une nouvelle fois, que le glas n’avait pas encore sonné. Ils avaient l’impression de sortir d’un coma. Ce n’était pas rien. »

À propos de l’auteur
DJIAN_Philippe_©DRPhilippe Djian © Photo DR 

Né en 1949 à Paris, Philippe Djian est l’auteur de plus d’une vingtaine de romans parmi lesquels 37,2 le matin, la série Doggy Bag (Julliard, 2005-2008), Impardonnables (prix Jean Freustié), Oh (prix Interallié), Chéri-Chéri, Marlène… (Gallimard, 2009, 2012, 2014, 2017.) Plusieurs d’entre eux ont été adaptés au cinéma, tel 37,2 le matin par Jean-Jacques Beneix (avec Béatrice Dalle et Jean-Hugues Anglade, 1986), mais aussi Impardonnables, par André Téchiné (avec Carole Bouquet et André Dussolier, 2011), Incidences (Gallimard, 2010) par les frères Larrieu, sous le titre L’Amour est un crime parfait (avec Karine Viard et Mathieu Amalric, 2013) et Oh, par Paul Verhoven sous le titre Elle, avec Isabelle Huppert (2016). Il est également le parolier de Stephan Eicher. (Source: Éditions Flammarion)

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Mauvaises herbes

ABDALLAH_mauvaises_herbes
  RL2020  Logo_premier_roman  coup_de_coeur

Prix Envoyé par La Poste 2020

En deux mots:
De 1983 à aujourd’hui, la vie d’une famille libanaise va basculer. À travers les yeux d’une narratrice, ce sont les années de guerre civile qui défilent, puis celles de l’exil en France, lorsqu’il faut prendre congé d’un père qui décide de rester à Beyrouth.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Chant d’amour pour un père, pour un pays

Dans un premier roman qui résonne fort aujourd’hui, Dima Abdallah raconte le Liban qu’elle a dû quitter au moment de la Guerre civile. Une chronique émouvante qui est aussi un chant d’amour pour son père.

Beyrouth, 1983. C’est la guerre qui déchire le Liban et rend la vie si difficile. Mais pour la narratrice de six ans, le bruit des tirs et les déflagrations qui secouent la ville, c’est aussi le moyen de gagner un peu de temps de liberté. Elle en vient à souhaiter que les tirs redoublent d’intensité pour qu’ils soient tous renvoyés chez eux. Que son géant de père vienne prendre son petit doigt dans sa grande paume et qu’ils rentrent chez eux. Car le géant a un super-pouvoir: «Le géant est une gigantesque étoile qui illumine tout et un trou noir qui avale tout ce qui se trouve à proximité. Ce n’est pas que les autres personnes autour de lui sont moins importantes, c’est seulement que le trou noir a un tel poids, une telle force gravitationnelle, qu’il engloutit tout.»
Chez eux, c’était jusqu’il y a peu dans le sud de la ville, mais maintenant que le mur a laissé la place à un trou, il a bien fallu partir. Des amis qui ont choisi de fuir le pays leur ont laissé leur appartement sur le front de mer, au 9e étage d’un bel immeuble. S’il n’y avait pas sans cesse des coupures de courant qui empêchent de prendre l’ascenseur, la vie serait belle.
Dima Abdallah a choisi de donner successivement la parole aux deux principaux protagonistes, à la fille et au père, à ce géant qui fait semblant de maîtriser la situation, mais qui doute et s’angoisse. «Je vais continuer à lui dire que rien de tout cela n’est grave, qu’elle a bien raison de ne pas pleurer, qu’on ne risque rien et que ça ne nous regarde pas, ce vaste bordel. Je me dis qu’il n’y a pas besoin d’en parler, demain on ira acheter un pot de marjolaine pour remplacer celui qui a fané et on mangera une glace. Chaque soir, on trouvera la force d’oublier ce qui s’est passé pendant la journée et chaque matin on trouvera une parade pour oublier la nuit passée. Je crois que l’oubli est la meilleure des solutions…»
Au fil des semaines, avec son frère et sa mère, journaliste et prof de français, ils tentent de s’adapter au mieux, espérant un répit. Qui ne viendra pas. En lieu et place de la paix, ce sont les crises d’angoisse, la peur qui paralyse et qui rend malade. Après douze ans, il n’est plus possible de faire semblant. La sécurité n’est plus garantie et le moral s’est effondré. La confession du chef de famille – qui résonne tout particulièrement à la lumière des événements récents – est bouleversante: «Ma chute était synchronisée avec celle du pays. Des morceaux de moi se détachaient sur le rythme où les immeubles s’écroulaient. Je devenais aussi toxique que cette ville. Je sentais le soufre et le sang coagulé. De moi coulait la même pollution que celle qui se déversait dans la mer, chaque jour. Je me désagrégeais sur le même tempo que cette ville».
Pour la jeune fille et pour son père, une nouvelle vie commence de part et d’autre de la Méditerranée. Une séparation, une douleur, un déchirement. Car cette nouvelle vie n’est pas une vie. Tout juste une survie. L’exil est d’abord intérieur: «Partir n’est pas une histoire de géographie. Tous étaient déjà partis avant même de prendre la route».
Et si, durant les premiers temps, la famille va conserver l’illusion que cet éloignement n’est que provisoire, elle devra vite déchanter. Partager l’odeur du café du matin et même celle du jasmin qui pousse sur leurs terrasses respectives ne met plus de baume au cœur. Il creuse la distance, donne à la nostalgie le poids de la tristesse. Et rend si difficile le choix des mots pour dire tout leur amour. Il ne faut pas blesser, il ne faut pas ajouter de la tristesse à la tristesse, il ne faut pas remuer les plaies toujours vives.
Mais le mal est profond et les mots deviennent vite dérisoires lorsqu’on a l’impression d’avoir tout perdu: «Ils ont pris ma ville. Ma ville est tombée. Elle s’est effondrée et des étrangers sont venus en rebâtir une nouvelle, une réplique de mauvais goût, un artifice, une ville factice. Dans les égouts, le sang de leurs victimes doit encore couler. La Méditerranée ne devrait plus être bleue mais rouge.»

Mauvaises herbes
Dima Abdallah
Sabine Wespieser éditeur
Premier roman
240 p., 20 €
EAN 9782848053608
Paru le 27/08/2020

Où?
Le roman se déroule au Liban, à Beyrouth principalement, puis en France, à Paris, avec des voyages d’un pays à l’autre.

Quand?
L’action se situe de 1983 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Dehors, le bruit des tirs s’intensifie. Rassemblés dans la cour de l’école, les élèves attendent en larmes l’arrivée de leurs parents. La jeune narratrice de ce saisissant premier chapitre ne pleure pas, elle se réjouit de retrouver avant l’heure « son géant ». La main accrochée à l’un de ses grands doigts, elle est certaine de traverser sans crainte le chaos.
Ne pas se plaindre, cacher sa peur, se taire, quitter à la hâte un appartement pour un autre tout aussi provisoire, l’enfant née à Beyrouth pendant la guerre civile s’y est tôt habituée.
Son père, dont la voix alterne avec la sienne, sait combien, dans cette ville détruite, son pouvoir n’a rien de démesuré. Même s’il essaie de donner le change avec ses blagues et des paradis de verdure tant bien que mal réinventés à chaque déménagement, cet intellectuel – qui a le tort de n’être d’aucune faction ni d’aucun parti – n’a à offrir que son angoisse, sa lucidité et son silence.
L’année des douze ans de sa fille, la famille s’exile sans lui à Paris. Collégienne brillante, jeune femme en rupture de ban, mère à son tour, elle non plus ne se sentira jamais d’aucun groupe, et continuera de se réfugier auprès des arbres, des fleurs et de ses chères adventices, ces mauvaises herbes qu’elle se garde bien d’arracher.
De sa bataille permanente avec la mémoire d’une enfance en ruine, l’auteure de ce beau premier roman rend un compte précis et bouleversant. Ici, la tendresse dit son nom dans une main que l’on serre ou dans un effluve de jasmin, comme autant de petites victoires quotidiennes sur un corps colonisé par le passé.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Livres Hebdo (Alexiane Guchereau)
A voir A lire (Oriane Schneider)
L’Orient – Le jour (entretien avec Georgia Makhlouf)


Dima Abdallah présente son premier roman, Mauvaises herbes © Production Librairie Mollat

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« BEYROUTH, 1983
LA MAIN DU GÉANT est tellement immense qu’un seul doigt me suffit. Il me tend toujours le doigt au lieu de me prendre par la main. Je sens l’épaisseur de chaque phalange sous ma paume qui serre fort. Quand l’auriculaire m’échappe, il me tend l’index. Je marche en titubant un peu parce que c’est souvent difficile pour moi d’avancer au bon rythme. Je sais qu’il sait parfaitement où aller. Alors je le suis péniblement, m’accrochant comme je peux au doigt, à un rythme bien trop rapide pour mes petites jambes et dans un espace bien trop grand et chaotique pour que mes petits yeux l’apprivoisent. À ma hauteur, il n’y a que mes camarades qui s’agitent et s’agglutinent autour de nous. Je n’aime pas beaucoup mes camarades, surtout quand ils pleurent. Et je n’aime pas quand il y a autant de gens et autant de bruit. Moi, je n’ai pas trop peur, vu que je suis avec mon géant. J’ai décidé que, dans ce genre de situations, il fallait lui faire confiance. Il est fort et il est très intelligent. Quand le doigt m’échappe, je m’agrippe à un bout de tissu du pantalon qui couvre l’énorme cuisse. Il s’arrête alors et me tend de nouveau la main. L’auriculaire, ou l’index. Il me dit parfois des choses que j’entends mal, alors je ne lui réponds pas, mais ce n’est pas trop grave, on se parlera plus tard. Je me contente de m’accrocher à la main et je reste bien concentrée pour ne surtout pas la lâcher. Je serre fort ce doigt, je sais que c’est important. Je lève parfois la tête pour regarder son visage et je me dis à chaque fois qu’il est drôlement grand.
Il est venu me chercher dans une cour qui n’est pas la mienne. C’est là qu’on nous rassemble dans ces cas-là, quand ils appellent les parents pour qu’ils viennent. C’est dans cette petite cour que les enfants se mettent à pleurer et à sangloter en chœur. Il y a le premier et, comme un effet domino, ils se mettent tous à pleurer les uns après les autres. Moi, j’ai toujours regardé ces scènes avec incompréhension. Je les envie d’être aussi similaires, aussi coordonnés. J’avais beau essayer de penser à des choses tristes pour pouvoir pleurer avec eux, je n’y arrivais pas. Non, moi, comme d’habitude, dès que les tirs se sont intensifiés, j’ai prié pour que ça dure assez longtemps pour inquiéter les professeurs. Je savais que, plus le bruit était fort, plus les explosions étaient régulières et rapprochées, plus on avait une chance de rentrer chez nous. Je ne suis pas bête, je sais qu’il se passe quelque chose, quelque chose de sérieux. Les adultes emploient un ton très solennel quand ils en parlent. Ils sont souvent très nerveux. Par exemple, ils n’aiment pas quand on achète des pétards et des feux d’artifice et, quand ils en entendent un éclater, ils insultent parfois les gamins dans la rue. Moi, je crois que ce n’est pas si grave que ça, ces histoires de guerre, et je n’aime pas trop parler de ces choses-là. Ça ne me regarde pas et puis je ne suis pas très douée pour parler des choses sérieuses.
Aux premières détonations, personne n’a réagi dans la classe, c’est à peine si la maîtresse a arrêté de parler quelques secondes. Le bruit semblait encore lointain et irrégulier. Moi, je n’écoutais plus rien de ce qu’elle disait et je priais ciel et terre pour que les tirs s’intensifient et que le bruit se rapproche. J’ai inventé une petite prière que je fais dans ma tête quand j’ai quelque chose à demander à Dieu. Mon Dieu à moi, pas celui des autres. Celui des autres, je ne l’aime pas trop. Quand le visage de la maîtresse s’est crispé, j’ai tranquillement commencé à ranger mes affaires dans mon cartable avant même qu’elle nous le demande. Avant de donner l’ordre de sortir de la classe, elle prend toujours la peine de dire aux enfants, « ce n’est pas grave », « il ne faut pas paniquer », sans en perdre son français, ce à quoi la classe entière répond toujours par des cris d’effroi en chœur et en arabe.
Une fois dans la petite cour où on attend les parents, c’est un concerto, un psychodrame que je regarde comme un film. C’est les caïds qui me fascinent le plus. J’observe à chaque fois avec émerveillement ces petits durs sangloter dans les jupons de la maîtresse. Je les dévisage, subjuguée par les larmes, la sueur et la morve qui coulent à flots. C’est peut-être parce que je suis la seule à ne pas pleurer que la maîtresse ne m’aime pas. Moi, je n’arrive pas à me forcer à pleurer, ce n’est pas de ma faute. J’ai vraiment essayé, pourtant. J’essaye à chaque fois. À côté de mes camarades en panique, je jubile en essayant que ça ne se remarque pas trop et je guette l’arrivée de mon géant à travers un petit trou dans le mur de la cour. Un trou si petit qu’on ne distingue presque rien à travers. Ça ne m’empêche pas d’essayer de guetter sa venue. Puis, le visage écrasé sur le mur, on me voit moins. On voit moins qu’aucune larme ne veut bien couler de mes yeux.
En plus, juste à côté de mon mur, il y a un grand bac de terre où poussent différentes fleurs dont je ne connais pas le nom. J’aime bien observer les pétales de près et caresser les feuilles. Ça m’occupe et c’est comme si toucher les fleurs rendait les cris de mes camarades moins stridents. Je suis bien contente que mon petit frère soit resté à la maison aujourd’hui. À chaque fois que je regarde mes camarades pleurer, je pense à lui et aux imbéciles de sa classe qui doivent paniquer encore plus, vu qu’ils sont tout petits, et lui faire peur avec leurs cris. Je ne veux pas qu’il ait peur.
J’essaye toujours de refaire ma queue de cheval bien comme il faut pour que le géant me trouve jolie en arrivant. C’est aussi pour ça que je suis bien contente de ne pas pleurer. Je ne voudrais pas qu’il me voie pleurer. Je veux être jolie et souriante. Je mouille la paume de ma main avec un peu de salive et j’essaye de lisser tous les petits cheveux qui font des frisottis au-dessus du front. Les filles qui pleurent le plus sont celles qui sont le mieux coiffées, elles n’ont jamais des petits frisottis sur le devant. La plupart ont les cheveux lisses et bien coiffés, même en fin de journée. Moi, je ressemble à un petit mouton avec mes boucles qui essayent de se faire la malle à longueur de journée.
Il m’a souri en arrivant et m’a tendu vite le doigt pour que je comprenne qu’il n’y avait pas le temps pour les accolades et les bisous et qu’il fallait rentrer tout de suite. Il m’a dit qu’on irait manger une glace, mais moi, je sais que ce n’est pas vrai. J’ai six ans, je ne suis pas bête. On a échangé deux ou trois mots pour se dire qu’on était bien contents de se retrouver et que ce n’était pas bien grave, tout ce remue-ménage, puis il a pris mon cartable. Le géant et moi quittons la cour des petits pour en traverser une autre, celle des plus grands. Un grand portail en fer peint en gris clair sépare les deux. Dans la mienne, il y a un grand bac à sable, alors que celle-ci est juste un immense rectangle bétonné. Le grand rectangle donne encore sur une autre cour, celle des vrais grands, celle du collège. Nous traversons une toute petite partie de cette dernière, à peine quelques mètres, pour rejoindre la grande descente menant au portail principal de l’établissement.
Quand je le regarde, je trouve que le géant est très beau, bien plus beau que tous les autres parents qui sont venus. Je sais qu’il ne faut pas que je lâche son doigt, alors je reste concentrée sur la main. La pente est l’autoroute qu’ils empruntent tous vers la sortie. Des plus petits aux plus grands, le passage impératif vers la sortie est celui-ci, il n’y en a pas d’autres. L’organisation si pensée, la séparation si organisée entre les petits, les un peu moins petits, les moyens, les grands moyens, les grands, les adolescents et les adultes vole complètement en éclats dans la pente qui mène à la sortie. Il porte mon cartable, mes pas n’en sont pas plus sûrs, parce qu’il y a trop de gens. Je pourrais lui dire de marcher moins vite, mais je n’ai pas envie de le déranger, il a l’air très concentré. Mon géant m’escorte vers la sortie et plus nous nous rapprochons du grand portail, plus je sens son doigt se crisper dans ma paume. Parfois, marcher en ligne droite n’est pas possible et nous devons contourner les obstacles, mon corps se met alors au rythme qu’il me dicte. L’auriculaire m’indique par où il faut passer. Mon cerveau fait écran noir et ordonne à mon être entier de ne prendre pour repère que le géant. Voire que la main. Voire que le doigt.
Je connais les mains de mon géant comme si je les avais moi-même façonnées. Et plus encore. Je connais encore mieux la main droite, c’est celle que je tiens. Je la reconnaîtrais parmi des millions d’autres. J’en connais chaque doigt, chaque phalange, chaque ongle, chaque poil. J’en connais l’odeur, j’en connais le taux d’humidité à la surface et la mesure exacte de la moiteur de la paume. J’en connais la consistance, les différentes consistances. J’en connais les différentes épaisseurs et les différentes rugosités, celles de chaque phalange. Je connais l’ongle le plus lisse et l’ongle le moins lisse. Je connais le nombre de millimètres taillés à chaque fois qu’il se coupe les ongles, toujours très court. Je sais lequel des cinq doigts est le plus poilu et celui qui l’est le moins. Je sais les moindres petits détails de la paume et la manière dont le sang y circule, rendant la peau plus rouge à certains endroits qu’à d’autres. Je sais le petit défaut de l’ongle de l’index. Un demi-millimètre d’ongle manquant entre la cuticule et le reste de l’ongle, à gauche.
Les regards et les mots sont furtifs. Il a beau tendre son doigt et vérifier de temps en temps que je m’y accroche bien, tout son être scrute droit devant la sortie principale. Je sens l’urgence qui agite le géant. Son corps a beau essayer de faire l’effort de se mouvoir à mon rythme, sa précipitation n’en est que plus criante. Il prend sa mission avec un sérieux palpable jusque dans la moiteur de sa main. Les derniers mètres qui nous séparent de la porte ressemblent au dernier rebondissement, quand le chevalier mobilise tout son courage et toute sa force avant de porter le coup de grâce au dragon et de sortir en courant du donjon qui s’effondre deux secondes après qu’il en a franchi le seuil dans une acrobatie extraordinaire. Mais non. La scène finale n’est pas celle-ci, car, après la grande porte de sortie, il y a le dehors, il y a la rue et les détonations qui se rapprochent. Il y a les autres, la foule agglutinée devant la porte, chacun essayant, comme il le peut, de s’extraire de cette fourmilière dans le bruit assourdissant du trafic, des klaxons, du ronronnement permanent de la ville. Le géant prend sa mission plus que jamais au sérieux. Pendant la traversée chevaleresque de la cour, il n’était qu’en préparation, il s’entraînait pour la vraie mission du dehors. Il n’y a plus de cours, plus de limites, plus de chemin balisé vers la sortie, plus de remparts au château, plus de donjon, plus de dragon. Il n’y a que lui, moi et l’infini chaos qui nous sépare de la maison.
C’est à ce moment-là, quand on franchit le grand portail de fer, que sa main entière attrape mon poignet. Il n’y a plus de doigt, ma main ne tient plus rien, je n’ai plus d’accroche, je ne peux plus regarder encore et encore tous les détails de ses phalanges. Sa main délaisse parfois mon poignet pour agripper mon épaule, pour me rapprocher encore plus de son corps, pour que nos corps fassent encore plus corps. De temps en temps, sa main moite exerce une pression sur mon poignet, mon bras ou mon épaule et me fait un peu mal, mais je ne dis rien. Je ne veux pas le perturber, déranger son extrême concentration. Quand je lève la tête, je vois perler sur son visage des grosses gouttes de sueur. Il y en a qui coulent le long des tempes et de la mâchoire, et d’autres qui dégoulinent le long du nez. Parfois il ordonne fermement quelques « allez » ou « attention » et j’obéis. Je comprends bien qu’il faut rentrer vite. »

Extraits
« Pour engager la conversation, il me montre souvent telle ou telle plante en pot sur le balcon et m’apprend le nom de chacune d’elles. Il frotte sa main sur l’origan ou la marjolaine et me fait sentir ses doigts. »

« Je ne sais plus ni quand ni comment c’est arrivé. Je ne sais plus ni quand ni comment l’oxygène a réussi à se frayer un chemin jusqu’au fond de mes poumons. »

« Je vais continuer à lui dire que rien de tout cela n’est grave, qu’elle a bien raison de ne pas pleurer, qu’on ne risque rien et que ça ne nous regarde pas, ce vaste bordel. Je me dis qu’il n’y a pas besoin d’en parler, demain on ira acheter un pot de marjolaine pour remplacer celui qui a fané et on mangera une glace.
Chaque soir, on trouvera la force d’oublier ce qui s’est passé pendant la journée et chaque matin on trouvera une parade pour oublier la nuit passée. Je crois que l’oubli est la meilleure des solutions, je suis en train de développer une sorte de superpouvoir pour ce qui est de l’oubli. je travaille à effacer de ma mémoire toutes les images qui dérangent, que je ne supporte plus de voir. Je ne garde que les souvenirs d’avant, avant que tout cela n’arrive. Je travaille ma mémoire au corps. »

« Pendant douze ans, je les ai vus tous deux naître et pousser dans cette ruine, l’un après l’autre. Pendant toutes ces années, je les ai regardés faire semblant de ne pas avoir peur. Pendant douze ans, je les ai vus s’acharner à vouloir respirer ce qui restait d’oxygène. Au diable la patrie. Au diable les racines. Douze ans de cages d’escalier. Douze ans d’eau salée, douze ans de baissez vos têtes. Douze ans à me regarder, moi, m’écrouler comme une tour, une pierre après l’autre, m’effondrer lentement et inexorablement. M’effondrer sur eux. Douze ans à me regarder me morceler, me défragmenter. Ma chute était synchronisée avec celle du pays. Des morceaux de moi se détachaient sur le rythme où les immeubles s’écroulaient. Je devenais aussi toxique que cette ville. Je sentais le soufre et le sang coagulé. De moi coulait la même pollution que celle qui se déversait dans la mer, chaque jour. Je me désagrégeais sur le même tempo que cette ville. Les cris de ceux qu’on torturait jaillissaient de ma bouche et transpiraient de tous les pores de ma peau.
Douze ans à assister à la ruine de tout. Douze ans à regarder tout chanceler et puis tomber. C’est bien qu’ils soient partis. Peut-être qu’avec le temps ils pourront se reconstruire, se construire, ils sont encore si jeunes. Douze ans dans mille maisons sans jamais être à la maison. Douze ans de maison dans le coffre de la voiture. Douze ans à se demander la salle de bains, la cage d’escalier ou l’abri? Douze ans d’aucun parti, d’aucun bord, d’aucune milice, d’aucun groupe, d’aucune appartenance, d’aucune confession. Douze ans d’errance. »

« Ces rues n’étaient plus les miennes, cette ville n’était que le spectre de ma ville, de celle que j’ai connue. je marchais parmi les gens et je me disais que ce ne sont ni mes semblables, ni mes concitoyens, ni même les vrais habitants de cette ville. Ils sont une espèce mutante qui a attaqué la ville, l’a colonisée et s’est emparée de toutes ses rues, de tous ses magasins et de tous ses cafés. Ils ont pris ma ville. Ma ville est tombée. Elle s’est effondrée et des étrangers sont venus en rebâtir une nouvelle, une réplique de mauvais goût, un artifice, une ville factice. Dans les égouts, le sang de leurs victimes doit encore couler. La Méditerranée ne devrait plus être bleue mais rouge. »

À propos de l’auteur
ABDALLAH_Dima_©David_Poirier

Dima Abdallah © Photo David Poirier

Née au Liban en 1977, Dima Abdallah vit à Paris depuis 1989. Après des études d’archéologie, elle s’est spécialisée dans l’antiquité tardive. Fille des écrivains Mohammed Abdallah, dont un de ses poèmes traduit de l’arabe clôt le roman, et Hoda Barakat, elle a écrit des nouvelles et des poèmes jamais publiés. Mauvaises Herbes est son premier roman. (Source: Éditions Sabine Wespieser / Livres Hebdo)

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La certitude des pierres

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  RL2020

En deux mots:
Après un séjour en Afrique, Guillaume retrouve ses parents et son village où il décide de devenir berger. Mais ses moutons gênent les chasseurs qui entendent ne pas céder un pouce de leur terrain de jeu. Le conflit va petit à petit s’envenimer jusqu’à une lutte sans merci.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Les moutons de la discorde

Dans un roman rural construit comme une tragédie grecque, Jérôme Bonnetto nous entraîne dans un conflit entre un berger et des chasseurs. Et à une réflexion sur la place de l’autre au sein d’une communauté repliée sur elle-même.

Comme le fils prodigue, Guillaume Levasseur a choisi de partir pour découvrir le vaste monde, en travaillant notamment pour des ONG en Afrique. Le voici die retour à Ségurian, un petit village de montagne où il retrouve ses parents, Jacques et Catherine. «À aucun moment ils n’eurent l’idée de lui faire le moindre reproche. Guillaume était devenu un homme. Le verbe, surtout, avait changé. Il s’exprimait mieux, ses phrases coulaient dans une syntaxe ample que des mots précis et nuancés irisaient. Il était devenu un homme fin et fort tout à la fois.»
C’est là, dans ce village de 400 âmes qui «n’était pas un pays mais un jardin», qu’il entend s’installer en communion avec la nature et reprendre le métier de berger qui avait disparu au fil des ans.
Une initiative que les autochtones vont d’abord regarder avec indifférence avant de constater que ces moutons gênent leur loisir favori, la chasse. Désormais, ils sont entravés dans leurs battues, gênés par le troupeau. Guillaume sait qu’il a le droit avec lui et refuse de dégager. Mais que peut le droit face aux traditions solidement ancrées et à une histoire qui s’est cristallisée au fil des ans autour de la famille Anfosso? Leur entreprise de construction règne depuis des générations sur le village. Il suffit d’une visite au cimetière pour comprendre la manière dont la communauté fonctionne: «En dehors des Anfosso, on y trouvait quelques noms connus. Pastorelli, Casiraghi, Barral, Leonetti. Des familles bien de chez nous. Deux ou trois d’entre elles avaient fait les grandes guerres. On leur avait donné un emplacement à l’ombre sous des pierres lourdes et admirables. D’autres avaient défendu l’Algérie française. Allée principale, plein soleil. Chacun était à sa place et de la place, il y en avait pour tout le monde. Au fond dormait le caveau de la famille Levasseur. La pierre était lisse et fraîche, elle n’avait pas eu le temps de se polir, de faire des racines. On jurerait qu’elle sonne creux. Seulement une génération sous la terre. Une pièce rapportée, des estrangers, des messieurs de la ville comme on dit.»
Au fil des jours, le conflit s0envenime, les positions se figent. La Saint-Barthélemy, le jour de la fête du village célébrée 24 août, marquant le point d’orgue d’une guerre qui ne va pas restée larvée. Un mouton est retrouvé égorgé et il ne fait guère de doute sur l’origine de l’attaque. Mais Guillaume préfère minimiser l’affaire et se concentrer sur l’accroissement de son troupeau. «On continuait de se regarder de travers, des regards tendus comme une corde de pendu, mais – et c’était bien l’essentiel – on partageait la montagne, même si on le faisait un peu comme on séparerait le bon grain de l’ivraie. La vie poursuivait son cours.»
Construisant son roman comme une tragédie grecque, avec unité de lieu et même un chœur de femmes qui «s’ouvrait sur une étrange mélodie, tremblante, incertaine, comme le vol d’une chauve-souris en plein jour», Jérôme Bonnetto réussit à faire monter la tension page après page jusqu’à cet épilogue que l’on redoute. Ce roman est à la fois un traité de l’intolérance, une leçon sur les racines de la xénophobie et un conte cruel sur l’entêtement qui peut conduire au pire, mais c’est avant tout un bonheur de lecture.

La certitude des pierres
Jérôme Bonnetto
Éditions Inculte
Roman
192 p., 16,90 €
EAN 9782360840274
Paru le 8/01/2020

Où?
Le roman se déroule en France, dans un village de montagne baptisé Ségurian.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Ségurian, un village de montagne, quatre cents âmes, des chasseurs, des traditions. Guillaume Levasseur, un jeune homme idéaliste et déterminé, a décidé d’installer une bergerie dans ce coin reculé et paradisiaque. Un lieu où la nature domine et fait la loi. Accueilli comme une bête curieuse par les habitants du village, Guillaume travaille avec acharnement ; sa bergerie prend forme, une vie s’amorce.
Mais son troupeau pâture sur le territoire qui depuis toujours est dévolu à la chasse aux sangliers. Très vite, les désaccords vont devenir des tensions, les tensions des vexations, les vexations vont se transformer en violence.
La certitude des pierres est un texte tendu, minéral, qui sonde les âmes recroquevillées dans l’isolement, la monotonie des jours, l’hostilité de la montagne et de l’existence qu’elle engendre, la mesquinerie ordinaire et la peur de l’inconnu, de l’étranger.
D’une écriture puissante, ample, poétique, Jérôme Bonnetto nous donne à voir l’étroitesse d’esprit des hommes, l’énigme insondable de leurs rêves, et l’immensité de leur folie.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
La Cause littéraire (Cathy Garcia)
L’Espadon
Lireka, le blog
Blog Bonnes feuilles et mauvaise herbe
Blog Blacknovel 1
Blog Lire au lit
Blog sistoeurs.net

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Prologue
Le vent de Ségurian remonte le chemin Saint-Bernard et va se perdre tout en haut de la montagne, au-delà des forêts. C’est un vent tiède et amer comme sorti de la bouche d’une vieille, un souffle chargé de poussières de cyprès et d’olives séchées qui emporte avec lui les derniers rêves des habitants et les images interdites – les seins de la voisine guettés dans l’entrebâille -ment d’une porte, les rires des hommes à tête de chien, la dame blanche qui hante les bois. Dans sa course, il écarte ses bras et fait bruisser les feuillages des arbustes, les herbes folles, comme une rumeur. Partout sur les chemins, il efface les traces de pas.
Le village est plongé dans la torpeur, il est un corps suspendu, pour quelques instants encore, le temps de planter le décor.
On dort. Personne ne sait à qui appartient la nuit. Tout est gris-mauve et les chats ont des yeux de loup. La montagne le sait : bientôt, le disque solaire se reflétera dans la mer et la loi des hommes reprendra ses droits. Tout pourra recommencer.
On allume ici une lampe, là une cafetière, on fait glisser une savate, claquer l’élastique d’un slip. On avance à petits pas.
On a transpiré toute la nuit dans la mollesse des matelas, on s’est tourné et retourné en quête d’un peu de frais, pour quelques secondes à peine, puis on a retrouvé la chaleur froissée des draps. On en veut à l’autre d’être gras, de dégager toute cette moiteur, si bien qu’on a fini par le pousser un peu du talon, comme ça, en douce, pour gagner quelques centimètres.
La nuit peut être infernale par ici. On a cru que cette fois, on ne parviendrait pas à s’endormir, mais on a fini par y arriver, on a passé l’heure des braves, comme toujours, en bout de course, plus fatigué encore d’avoir lutté, les reins inondés de sueur tiède et la bouche sèche. Plus tard, on dira qu’il a fait chaud, juste pour lancer la conversation, mais on admet qu’on ne serait pas mieux dans le froid du Nord. On ne serait mieux nulle part ailleurs au fond. Inutile de chercher.
On est une race, un bois. La mesure se prend dans le ventre, on ne trouverait pas vraiment les mots pour bien l’expliquer. Ça se sent, voilà tout. C’est qu’on vient d’un pays à l’intérieur d’un autre pays comme la langue chante son accent local, son vocabulaire, une autre langue au fond de la langue, d’autres hommes parmi les hommes. C’est la terre qui décide ici, c’est elle qui trace les mêmes lignes sur les fronts, les mêmes cors aux pieds, les mêmes gestes. On est un bois, un bloc, une race.
On se comprend. On fait à notre idée. On a nos règles, les seules qui vaillent. Les autres peuvent passer, on les salue, de loin, comme ça. Du plus loin possible.
Les premiers rayons caressent la montagne. Chaque jour serait une naissance s’il n’y avait les hommes. Deux coups de chevrotine déchirent l’aube. Voilà, ça va commencer. Pas besoin de faire un dessin.

LA PREMIÈRE SAINT-BARTHÉLEMY
Il nous faut un homme, inconnu, avec un grand sac, un homme qui arrive par la route : le noir d’un point, d’une silhouette tout d’abord, longue, lointaine, puis un corps déjà, qui soulève un peu de poussière comme un petit nuage bas, puis un être, plus précis dans un savant contre-jour qui dessine le va-et-vient des cheveux au balancier de la marche, enfin un homme.
Il est grand, robuste. Il semble venir de loin. Il avance dans un frottement de jean, de cuir et de coton, arrangement naturel pour la mélodie légère des boucles métalliques du sac sur lesquelles rebondit une sorte de grigri africain. C’est la seule musique audible, juste suffisante pour égayer la marche.
On reste un peu avec lui, comme un ange invisible. On n’est pas si mal sur son épaule. On voit haut et bien. On écoute sa longue respiration que la barbe filtre. On s’en voudrait de fouiller dans ses poches ou d’ouvrir son sac. On saura bien assez tôt ce qu’il trimballe. Pour l’instant, il coupe la lumière prometteuse du matin.
Dans un virage s’esquisse à peine un petit chemin de terre. La pente est un peu plus rude par là, à l’écart de la route, et le soleil plus incisif, mais le chemin plus direct. Il n’est guère emprunté dorénavant et, malgré de longues années d’abandon, il résiste aux hautes herbes, comme si la terre, tellement foulée et refoulée, avait perdu toute vertu de fertilisation.
C’est ce chemin qu’il choisit, sans la moindre hésitation. Le village n’est plus qu’à un petit kilomètre, mais un kilomètre de rude montée en ligne presque droite. On aperçoit un ou deux lacets en contrebas des premières maisons, puis, tout là-haut, le clocher.
Le rythme de sa marche ne faiblit pas malgré la raideur de la pente. Par endroits, il pourrait presque toucher le sol simplement en tendant les bras. Son souffle s’accélère, raisonnablement. On ne perçoit pas de fatigue particulière. Parfois, les pierres roulent derrière lui, en entraînant d’autres au passage. Parfois, il prend appui sur une tige plus haute et plus solide que les autres, la serrant d’une main puissante. Parfois, les racines cèdent, alors il jette la tige dans les broussailles avant de s’agripper à une autre.
Il avance, mais c’est ici que l’on s’arrête. Le village est tout près. De dos, sa progression paraît encore plus rapide. Les herbes et le chemin au premier plan, il s’enfonce dans le cadre. On le devine désormais enroulant le dernier lacet. Puis sa tête disparaît.
C’était un 24 août. Guillaume Levasseur allait entrer dans le village.
C’était jour de fête. Comme tous les 24 août, on fêtait la Saint-Barthélemy et ce n’est pas rien.
Le 14 juillet, on faisait la fine bouche, on buvait un coup, on se couchait un peu plus tard, mais au fond on se préservait. Il y avait bien les enfants pour ouvrir de grands yeux devant le feu d’artifice, mais les anciens savaient que même les plus hautes fusées de la ville ne parviendraient jamais jusqu’au village. La révolution, on n’y était pas, on ne savait plus trop ce que ça signifiait. Il avait fallu trancher des têtes, on avait changé de salauds.
Le 24 août, c’était quand même autre chose. C’était la fête du Saint-Patron. Le reste du monde s’en contrefoutait et on adorait ça. Notre saint à nous. Bénédiction et protection. Ad vitam æternam, pour nous seuls.
Le 24 août, tout le village était sur la place jusqu’au petit jour. C’était chaque année la même musique, on n’aurait raté ça pour rien au monde. On y pensait longtemps à l’avance, dès les premières vapeurs de l’été, on se sentait bien quand la fête approchait, on se lançait des clins d’œil, on rejouait la partition des plus beaux millésimes, on élaborait sa propre mythologie, on fondait une nation.
C’est le 24 août qu’on était devenu homme, frère, amant, et fier surtout.
Même les jeunes de leur plus frêle maturité avaient mis deux trois sous de côté pour l’occasion. On tapait dans le cochon en porcelaine, on faisait les yeux doux à la grand-mère, on grattait ici et là, on prenait sur le permis de conduire s’il le fallait pour être à la hauteur et marquer l’histoire de son empreinte.
Le 24 août s’ouvraient les tiroirs, les penderies, parfois on tombait sur une vieille photo et on perdait un peu de temps dans la contemplation attendrie d’un autre soi déjà défunt. La Saint-Barthélemy était le mètre étalon de nos vies, l’arbre sur lequel on regardait passer les saisons. On oubliait toujours un peu trop combien on avait changé, mais on s’aimait bien au fond pour ce qu’on avait été dans ce qu’on était devenu. Puis on refermait la parenthèse et on finissait par se concentrer sur l’essentiel : trouver sa plus belle chemise, s’assurer qu’on rentrait toujours dans le pantalon. On sortait le sent-bon du fond de l’armoire, celui aux vertus magiques, on inondait le cou et les cheveux, on soulignait la raie sur le côté, on s’ajustait devant le miroir et on était prêt. »

Extraits
« Charles partageait avec Joseph l’entreprise de construction et il se pliait le plus souvent à ses décisions. C’était à son ombre qu’il avait poussé et, à Ségurian, l’ombre était un bien précieux. Parfois, Joseph emmenait son petit Emmanuel. Anfosso III. Mais Emmanuel n’aimait pas trop ça, aller au cimetière. L’idée de finir un jour sous la terre l’angoissait un peu, d’autant plus qu’on ne lui avait rien expliqué, on ne lui avait pas dit comment les choses émergent, passent et disparaissent. Il voyait la mort comme une punition. Et puis ce grand-père, il ne l’avait jamais connu. Qu’est-ce que ça pouvait bien lui faire d’avoir les mêmes yeux? Ces yeux en amande, c’était comme une signature, une légende sous une photo. Anfosso. Le cimetière de Ségurian offrait son traité de sociologie à qui savait le lire. En dehors des Anfosso, on y trouvait quelques noms connus. Pastorelli, Casiraghi, Barral, Leonetti. Des familles bien de chez nous. Deux ou trois d’entre elles avaient fait les grandes guerres. On leur avait donné un emplacement à l’ombre sous des pierres lourdes et admirables. D’autres avaient défendu l’Algérie française. Allée principale, plein soleil. Chacun était à sa place et de la place, il y en avait pour tout le monde. »

« Au fond dormait le caveau de la famille Levasseur. La pierre était lisse et fraîche, elle n’avait pas eu le temps de se polir, de faire des racines. On jurerait qu’elle sonne creux. Seulement une génération sous la terre. Une pièce rapportée, des estrangers, des messieurs de la ville comme on dit. Va falloir qu’ils fassent leurs preuves, les Levasseur. Va falloir me remplir ce caveau avant d’élever la voix, avant de faire les fiers, avant de touiller la soupe au pistou. C’est comme ça, c’est l’ordre des choses. Guillaume était arrivé au pays par la voie Levasseur, un chemin un peu biscornu. Après avoir travaillé toute leur vie en ville, Jacques et Catherine Levasseur avaient décidé de partir, de goûter un peu à la tranquillité des villages perchés, loin des fourmilières déshumanisées parce que la vraie vie, finalement, c’était là, dans un espace retiré, en dialogue avec la nature, avec d’authentiques échanges et du temps pour profiter de ces authentiques échanges. De l’humain avant tout. Ils avaient voulu transmettre ça à leur enfant, ce sens-là de l’existence. Il y avait un monde qu’on ne comprenait plus vraiment tout en bas, un monde qui s’atrophiait et qui n’allait pas tarder à se déchirer. Il valait mieux dé poser les armes. On voulait terminer en beauté, dans la quiétude. Ils avaient emménagé dans la maison du grand- oncle Levasseur, un original dont on savait peu de choses. Il avait fait le tour du monde et fini sa course. »

« Les retrouvailles avaient dépassé toutes les espérances de Jacques et Catherine. Ils s’embrassaient, ils riaient, ils se racontaient des histoires. Guillaume avait travaillé en Afrique pour une ONG . Il avait passé des mois à installer des mini stations d’épuration dans de petites villes, dans des villages reculés. Il avait été très occupé. La mission terminée, il s’était permis de voyager quelques semaines à travers le continent, puis il était rentré. On n’en saurait pas beaucoup plus pour l’instant. À aucun moment ils n’eurent l’idée de lui faire le moindre reproche. Guillaume était devenu un homme. Le verbe, surtout, avait changé. Il s’exprimait mieux, ses phrases coulaient dans une syntaxe ample que des mots précis et nuancés irisaient. Il était devenu un homme fin et fort tout à la fois. »

« La troisième Saint-Barthélemy
Des mois étaient passés, on ne savait trop comment. On faisait aller. L’hiver replie les âmes sur elles-mêmes, rétracte les envies comme les coins d’une vieille lettre jetée aux flammes. Le berger avait fini par oublier les chasseurs, petit à petit, il avait cessé d’attendre une explication concernant la mort du mouton. L’assurance avait refusé de rembourser sous prétexte qu’il fallait le collier du chien pour preuve du préjudice. Finalement, Guillaume s’était recentré sur son travail et il avait fait fructifier, c’était le moins que l’on puisse dire. Les premières rentrées d’argent avaient dépassé ses espérances. Son cheptel s’était très vite fait une place sur le marché. C’est qu’il faisait de la qualité, le berger, tout le monde le disait dans le métier. Il commençait déjà à se faire un nom. Il voulait réinvestir sans attendre. Il prospectait déjà en vue d’acquérir de nouvelles bêtes jusqu’à doubler dès l’été son troupeau. Il n’avait aucun besoin : un peu d’essence dans la moto, quelques pochettes de tabac à rouler et, pour la nourriture, il vivait encore, sans se l’être explicitement formulé, dans le giron de Catherine, sa mère, qui n’arrivait jamais les mains vides et laissait chaque jour des plats cuisinés ou abandonnait ici et là des boîtes, des fruits et des sacs gorgés de victuailles. Guillaume faisait semblant de s’en offusquer, il soufflait, refusait, s’énervait même. » p. 77

« Les chasseurs, eux, étaient restés sur leur coup d’éclat. Ils menaient un mouton à zéro, ce n’était déjà pas si mal. Parfois, au café, une allusion échappait, des oreilles se tendaient, Charles et Lucien souriaient, Joseph faisait les gros yeux, et puis on passait à autre chose. Il y avait du boulot au chantier. On continuait de se regarder de travers, des regards tendus comme une corde de pendu, mais – et c’était bien l’essentiel – on partageait la montagne, même si on le faisait un peu comme on séparerait le bon grain de l’ivraie. La vie poursuivait son cours. » P. 78

« Au village, Jeanne avait très vite senti qu’on lui réservait un traitement spécial. Elle faisait la queue comme tout le monde à l’épicerie ou à la poste et elle notait à chaque fois comme un voile, un masque qui tombait sur le visage des employés quand venait son tour. Le geste amical laissait place à un ton poli, presque à l’excès parfois, toujours gêné. Jeanne sentait bien ces choses-là, elle avait développé dans son métier un instinct particulier, une perspicacité, elle savait lire les disputes des parents dans les yeux des enfants. » P. 88

« Le chœur des femmes se répandait discrètement dans l’air comme on souffle sur la fleur de pissenlit des dictionnaires Larousse. Rome s’est faite avec le chœur des femmes et le corps des hommes. On a détruit Babylone par corps d’hommes soumis au chœur des femmes. C’était il y a longtemps et tout cela finirait bien par changer. Mais pas à Ségurian. Le berger, ses moutons et ses problèmes. Le chœur des femmes s’ouvrait sur une étrange mélodie, tremblante, in certaine, comme le vol d’une chauve-souris en plein jour. Puis le chant fuguait un peu plus bas. Pianissimo . On hésitait un peu, même les femmes de chasseurs va cillaient, surtout celles qui avaient une tendresse pour la tranquillité et les bêtes blessées, mais il faudrait bien s’accorder. Il y en avait une ou deux qui parlaient plus fort que les autres au bout de la rue, les solistes entraînaient le chœur. » P. 102

« Quand l’épaule de Joseph se déroba sous la rondelle de bois, saint Barthélemy bascula en avant et se brisa aux pieds du chasseur. La tête se sépara du corps et roula sur deux mètres en accrochant la poussière. Après l’éblouissement, Joseph se releva et la ramassa. Il crut voir alors se dessiner sur le saint plâtre un petit sourire en coin, un sourire de berger. » P. 117

À propos de l’auteur
Jérôme Bonnetto est né à Nice en 1977 il vit désormais à Prague où il enseigne le français. La certitude des pierres est son troisième roman. (Source : Éditions Inculte)

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Miroir de nos peines

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En deux mots:
En 1940 la France est en guerre mais le remarque à peine. Gabriel, enrôlé sur la ligne Maginot passe le temps à faire des exercices. Dans son café, Louise doit répondre à une curieuse proposition d’un vieil habitué, tandis que Désiré ne cherche qu’à s’enrichir. En quelques semaines leurs destins respectifs vont basculer, leurs parcours se croiser.

Ma note:
★★★★★ (coup de cœur, livre indispensable)

Ma chronique:

De la drôle de guerre à la débâcle

Avec le troisième et ultime volet de sa trilogie, Pierre Lemaître confirme qu’il est l’un des meilleurs romanciers français. Son évocation de la France de 1940 est magistrale, ses personnages attachants, son message fort. Formidable !

En conclusion de ma chronique sur Couleurs de l’incendie, j’écrivais: «on ne voit pas les pages défiler et dès la fin du roman on réclame la suite». La voilà ! Disons d’emblée que ce troisième et dernier volet des «Enfants du désastre» est à la hauteur de nos attentes. Un petit bijou qui peut du reste fort bien se lire indépendamment des deux autres épisodes.
Un dernier volet construit autour de trois histoires, trois parcours qui vont finir par se rejoindre au moment de la débâcle. Mais au moment où débute le récit, en avril 1940, personne n’imagine que quelques semaines plus tard, la France aura capitulé.
On retrouve Louise Belmont, un personnage du premier tome, devenue institutrice et serveuse. Elle va finir par accepter la proposition indécente d’un habitué, le docteur Thirion et le suit dans une chambre d’hôtel pour lui montrer son corps. Un acte qui va provoquer un joli scandale, puisqu’elle va finir par se retrouver courant nue sur le boulevard du Montparnasse. Jolie symbole de la folie qui, au fil des jours, va gagner le pays.
Mais nous n’en sommes pas encore là. Le long de la ligne Maginot, le sergent-chef Gabriel passe le temps à faire des exercices, à vérifier le matériel, à se persuader que les stratèges ont bien raison d’affirmer que jamais les allemands ne passeront cette ligne de défense. Le caporal Raoul Landrade a trouvé, quant à lui, à améliorer son ordinaire en organisant des parties de bonneteau et en se livrant à des petits trafics. Ils vont se retrouver tous deux, après les premières attaques allemandes, loin de leur régiment. Et décident de fuir les combats en partant vers le sud.
Dans la capitale la propagande joue sur tous les registres pour maintenir le moral de la nation. Désiré Migault, roi de la mystification, se fait passer pour un as de l’espionnage et, après avoir été engagé pour décrypter la presse turque, va grimper les échelons et mettre sa gouaille au service de la désinformation. Il devient porte-parole et transforme les mauvaises nouvelles en communiqués de victoire.
La réalité, à savoir la pluie de bombes qui s’abat et l’avancée rapide des troupes allemandes, va cependant finir par imposer sa loi, à commencer par mettre des milliers de personnes sur la route, essayant de fuir les combats.
Je ne ferais pas preuve d’originalité en soulignant ici le talent de Pierre Lemaître à instaurer en quelques lignes une ambiance, à croquer des personnages qui nous deviennent familiers en quelques pages. C’est un régal de suivre ces trois histoires parallèles, de «voir» les personnages essayer de s’en sortir, chacun avec les moyens dont ils disposent. Avant l’adaptation cinématographique – qui ne devrait pas manquer de se faire – le lecteur réalise en effet lui-même son film. Avec la même maestria que dans ses précédents romans, il imagine les liens qui vont unir les personnages, fruit du hasard ou d’un secret de famille. Mieux que personne, il sait utiliser sa solide documentation pour donner de la crédibilité à l’action sans que jamais le romanesque ne laisse la place à la leçon d’Histoire.
Vous l’aurez compris, cette trilogie Au-revoir là-haut, Couleurs de l’incendie et Miroir de nos peines fait partie de mes livres «indispensables», qui devrait figurer dans toute bonne bibliothèque.

Miroir de nos peines
Pierre Lemaitre
Éditions Albin Michel
Roman
544 pages, 22,90 €
EAN: 9782226392077
Paru le 2/01/2020

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris, le long de la ligne Maginot puis du côté des Ardennes ainsi que sur les routes de la déportation, notamment du côté d’Orléans.

Quand?
L’action se situe d’avril à juin 1940.

Ce qu’en dit l’éditeur
Avril 1940. Louise, trente ans, court, nue, sur le boulevard du Montparnasse. Pour comprendre la scène tragique qu’elle vient de vivre, elle devra plonger dans la folie d’une période sans équivalent dans l’histoire où la France toute entière, saisie par la panique, sombre dans le chaos, faisant émerger les héros et les salauds, les menteurs et les lâches… Et quelques hommes de bonne volonté.
Il fallait toute la verve et la générosité d’un chroniqueur hors pair des passions françaises pour saisir la grandeur et la décadence d’un peuple broyé par les circonstances.
Secret de famille, grands personnages, puissance du récit, rebondissements, burlesque et tragique… Le talent de Pierre Lemaitre, prix Goncourt pour Au revoir là-haut, est ici à son sommet.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
France Culture (Le temps des écrivains)
Le Devoir (Philipe Couture)
RTL (Laissez-vous tenter)
RFI(Littérature sans frontières – Catherine Fruchon-Toussaint)
La Croix (Guillemette de Préval)
Podcast Lettres it be 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Ceux qui pensaient que la guerre commencerait bientôt s’étaient lassés depuis longtemps, M. Jules le premier. Plus de six mois après la mobilisation générale, le patron de La Petite Bohème, découragé, avait cessé d’y croire. À longueur de service, Louise l’avait même entendu professer qu’en réalité « cette guerre, personne n’y avait jamais vraiment cru ». Selon lui, ce conflit n’était rien d’autre qu’une immense tractation diplomatique à l’échelle de l’Europe, avec des discours patriotiques spectaculaires, des annonces tonitruantes, une gigantesque partie d’échecs dans laquelle la mobilisation générale n’avait été qu’un effet de manches supplémentaire. Il y avait bien eu quelques morts ici et là – « Davantage, sans doute, qu’on ne nous le dit ! » –, cette agitation dans la Sarre, en septembre, qui avait coûté la vie à deux ou trois cents bonshommes, mais enfin, « c’est pas ça, une guerre ! » disait-il en passant la tête par la porte de la cuisine. Les masques à gaz reçus à l’automne, qu’on oubliait aujourd’hui sur le coin du buffet, étaient devenus des sujets de dérision dans les dessins humoristiques. On descendait aux abris avec fatalisme, comme pour satisfaire à un rituel assez stérile, c’étaient des alertes sans avions, une guerre sans combats qui traînait en longueur. La seule chose tangible était l’ennemi, toujours le même, celui avec qui on se promettait de s’étriper pour la troisième fois en un demi-siècle, mais qui ne semblait pas disposé, lui non plus, à se jeter à corps perdu dans la bagarre. Au point que l’état-major, au printemps, avait permis aux soldats du front… (là, M. Jules passait son torchon dans l’autre main et pointait son index vers le ciel pour souligner l’énormité de la situation)… de cultiver des jardins potagers ! « Je te jure… », soupirait-il.
Aussi, l’ouverture effective des hostilités, bien qu’elle eût lieu dans le nord de l’Europe, trop loin à son goût, lui avait-elle redonné du cœur à l’ouvrage. Il clamait à qui voulait l’entendre, « avec la pile que les Alliés sont en train de mettre à Hitler du côté de Narvik, ça ne va pas durer longtemps », et comme il estimait que cette affaire était close, il pouvait se concentrer de nouveau sur ses sujets favoris de mécontentement : l’inflation, la censure des quotidiens, les jours sans apéritif, la planque des affectés spéciaux, l’autoritarisme des chefs d’îlot (et principalement de cette baderne de Froberville), les horaires du couvre-feu, le prix du charbon, rien ne trouvait grâce à ses yeux, à l’exception de la stratégie du général Gamelin qu’il jugeait imparable.
– S’ils viennent, ce sera par la Belgique, c’est prévu. Et là, je peux vous dire qu’on les attend !
Louise, qui portait des assiettes de poireaux vinaigrette et de pieds paquets, aperçut la moue dubitative d’un consommateur qui murmurait :
– Prévu, prévu…
– M’enfin ! hurla M. Jules en revenant vers le zinc. Par où tu veux qu’ils arrivent ?
D’une main, il rassembla les présentoirs d’œufs durs.
– Là, t’as les Ardennes : infranchissables !
Avec son torchon humide, il traça un grand arc de cercle.
– Là, t’as la ligne Maginot : infranchissable ! Alors, d’où tu veux qu’ils viennent ? Reste que la Belgique !
Sa démonstration achevée, il se replia vers la cuisine en bougonnant.
– Pas nécessaire d’être général pour comprendre ça, merde alors…
Louise n’écouta pas la suite de la conversation parce que son souci, ça n’était pas les gesticulations stratégiques de M. Jules, mais le docteur.
On l’appelait ainsi, on disait « le docteur » depuis vingt ans qu’il venait s’asseoir chaque samedi à la même table, près de la vitrine. Il n’avait jamais échangé avec Louise plus de quelques mots, toujours très polis, bonjour, bonsoir. Il arrivait vers midi, s’installait avec son journal. S’il ne choisissait jamais autre chose que le dessert du jour, Louise mettait un point d’honneur à prendre sa commande qu’il passait d’une voix égale et douce, « le clafoutis, oui, disait-il, c’est parfait ».
Il lisait les nouvelles, regardait dans la rue, mangeait, vidait sa carafe et, vers quatorze heures, au moment où Louise comptait sa caisse, il se levait, pliait son Paris-Soir qu’il abandonnait sur le coin de la table, posait son pourboire dans la soucoupe, saluait et quittait le restaurant. Même en septembre dernier, quand le café-restaurant avait été tout agité par la mobilisation générale (M. Jules était très en forme ce jour-là, on avait vraiment envie de lui confier la direction de l’état-major), le docteur n’avait pas modifié son rituel d’un iota.
Et soudain, quatre semaines plus tôt, alors que Louise lui apportait la crème brûlée à l’anis, il lui avait souri, s’était penché vers elle et avait fait sa demande.
Il lui aurait proposé la botte, Louise aurait posé l’assiette, l’aurait giflé et aurait tranquillement repris son service, M. Jules en aurait été quitte pour perdre son plus ancien habitué. Mais ça n’était pas ça. C’était sexuel, oui, bien sûr, mais c’était… Comment dire…
« Vous voir nue, avait-il dit calmement. Juste une fois. Seulement vous regarder, rien d’autre. »
Louise, soufflée, n’avait pas su quoi répondre ; elle avait rougi comme si elle était en faute, avait ouvert la bouche, mais rien n’était venu. Le docteur était déjà retourné à son journal, Louise s’était demandé si elle n’avait pas rêvé.
Pendant tout le service, elle n’avait pensé qu’à cette étrange proposition, passant de l’incompréhension à la colère, mais sentant confusément que c’était un peu tard, qu’elle aurait dû immédiatement se camper devant la table, les poings sur les hanches, et élever la voix, prendre les clients à témoin, lui faire honte… La fureur montait en elle. Quand une assiette lui avait échappé et s’était brisée sur le carrelage, ç’avait été le déclic. Elle s’était ruée dans la salle.
Le docteur était parti.
Son journal était plié sur le bord de la table.
Elle le ramassa rageusement et le jeta dans la poubelle. « Bah, Louise, qu’est-ce qui te prend ? », s’offusqua M. Jules qui considérait le Paris-Soir du docteur et les parapluies oubliés comme des dépouilles opimes.
Il exhuma le journal et le lissa du plat de la main en posant sur Louise un regard perplexe.
Louise était adolescente lorsqu’elle avait commencé à faire le service le samedi à La Petite Bohème, dont M. Jules était le propriétaire et le cuisinier. C’était un homme fort, aux gestes lents, avec un gros nez, une jungle de poils aux oreilles, un menton un peu fuyant et une moustache poivre et sel en tablier de sapeur. Il portait en permanence des charentaises hors d’âge et un béret noir, rond, qui enveloppait son crâne, personne ne pouvait se vanter de l’avoir vu nu-tête. Il faisait la cuisine pour une trentaine de couverts. « Cuisine parisienne ! » disait-il en dressant l’index, il y tenait beaucoup. Et plat unique, « comme à la maison, s’ils veulent du choix, les clients n’ont qu’à traverser la rue ». Son activité était auréolée d’un certain mystère. Personne ne comprenait comment cet homme lourd et lent, que l’on avait l’impression de voir en permanence derrière son zinc, parvenait à préparer autant de repas d’une telle qualité. Le restaurant n’avait jamais désempli, il aurait pu servir le soir et le dimanche et même s’agrandir, à quoi M. Jules s’était toujours refusé. « Quand on ouvre trop grand la porte, on ne sait jamais qui va entrer », disait-il, en ajoutant : « J’en sais quelque chose… », phrase énigmatique qui restait suspendue dans l’air comme une prophétie.
C’est lui qui avait autrefois proposé à Louise de l’aider pour la salle l’année où sa femme, dont plus personne ne se souvenait, était partie avec le fils du bougnat de la rue Marcadet. Ce qui n’avait été qu’un service de voisinage s’était poursuivi lorsque Louise avait fait ses études à l’École normale d’institutrices. Ensuite, comme elle avait été nommée là, tout près, à l’école communale de la rue Damrémont, elle n’avait rien changé à ses habitudes. M. Jules la payait de la main à la main, arrondissant généralement la somme à la dizaine supérieure, il faisait cela d’un air bougon, comme si elle le lui avait réclamé et qu’il s’exécutait à contrecœur. »

Extraits
« Le regard de l’homme monta à sa poitrine, comme attiré par une lumière et, bien qu’aucun de ses traits ne bougeât, elle crut discerner sur son visage une sorte d’émotion. Elle-même regarda ses seins, leurs aréoles roses, ce fut vaguement douloureux.
Elle eut envie d’en finir. Alors elle se décida, ôta son slip qu’elle lâcha sur le sol. Ne sachant pas quoi faire de ses mains, elle les remit dans son dos.
Les yeux du vieil homme descendirent lentement en une caresse très tendre et s’arrêtèrent en bas de son ventre. Il se passa quelques longues secondes. Il était impossible de deviner ce qu’il ressentait. Flottait seulement sur son visage et sur toute sa personne quelque chose d’indéfinissable et d’infiniment triste.
Elle comprit intuitivement qu’elle devait se retourner. Peut-être voulut-elle échapper à la situation qui avait quelque chose de déchirant.
Elle pivota sur son pied gauche, fixa un instant la gravure de marine légèrement de travers qui ornait le mur au-dessus de la commode. Elle crut sentir son regard sur ses fesses.
Un ultime scrupule lui fit craindre qu’il tende la main, tente de la toucher, elle se tourna vers lui.
Il venait de sortir un pistolet de sa poche et se tira une balle dans la tête. »

« Ce n’est pas une fille nue que découvrirent les passants, c’est une apparition, le corps ensanglanté, le regard affolé, elle zigzaguait, chancelait, on se demandait si elle n’allait pas soudain traverser la rue, se jeter sous vos roues, les voitures ralentissaient, les autobus freinaient, un homme depuis la plateforme siffla, les klaxons se déclenchèrent, elle n’entendait rien, marchait à pas pressés, pieds nus, les passants qui la croisaient en restaient sidérés. Elle ne cessait d’agiter les bras comme pour chasser des nuées d’insectes imaginaires, suivit sur le trottoir une trajectoire sinueuse, longea ici une vitrine, plus loin contourna un arrêt d’autobus, elle trébucha, partout on s’écartait, personne ne savait quoi faire.
Le boulevard tout entier était en émoi. Qui c’est, demanda l’un, une folle, elle a dû s’échapper de quelque part, il faudrait l’arrêter… »

« Ce gigantesque fort souterrain lui était apparu comme une sorte de monstre menaçant, gueule ouverte, prêt à engloutir tout ce que l’état-major lui enverrait en sacrifice.
Plus de neuf cents soldats vivaient là, parcourant sans cesse les kilomètres de galeries enfouies sous des milliers de mètres cubes de béton, dans le bruit incessant de groupes électrogènes, de plaques de fer qui résonnaient comme des hurlements de damnés et d’odeurs de gas-oil mêlées à une humidité endémique. Quand vous entriez au Mayenberg, la lumière du jour s’estompait quelques mètres devant vous, laissant deviner le long couloir ténébreux où circulait, dans un vacarme épouvantable, le train conduisant aux blocs de combat prêts à balancer des obus de 145 mm à vingt-cinq kilomètres alentour, lorsque l’ennemi héréditaire daignerait se manifester. En attendant, on avait trié les caisses de munitions, on les avait empilées, ouvertes, classées, déplacées, vérifiées, on ne savait plus quoi faire. Ce train, qu’on appelait le métro, n’était plus guère utilisé que pour acheminer les marmites norvégiennes dans lesquelles chauffait la soupe. On se souvenait des ordres qui invitaient la troupe à « résister sur place sans aucune pensée de repli, même encerclée, même entièrement isolée sans espoir de secours prochain, jusqu’à épuisement de ses munitions », mais depuis le temps, plus personne n’imaginait quelle circonstance pourrait contraindre les soldats à une telle extrémité. En attendant de mourir pour la patrie, on s’emmerdait. »

« Le pont à peine effondré, Gabriel et Landrade s’étaient mis à courir. La mitraille derrière eux s’était intensifiée. Ils rejoignirent quelques camarades qui couraient moins vite, dépassèrent un camion qui brûlait. Autour, tous les arbres étaient décapités, déchiquetés à hauteur d’homme, des cratères trouaient le chemin forestier à perte de vue. Ils arrivèrent à l’endroit où avaient stationné les éléments de la 55e division qu’ils étaient venus soutenir et d’où on les avait envoyés sur le pont de Tréguière. Il n’y avait plus personne. Plus trace du lieutenant-colonel qui pestait contre le manque d’effectifs, ni de son état-major, ni des unités qui avaient campé là quelques heures plus tôt, plus rien que des tentes effondrées, des cantines éventrées, des bardas abandonnés, des documents épars qui s’envolaient, des fusils-mitrailleurs détruits dont les restes s’enfonçaient dans la boue. Un camion portant un canon brûlait, la fumée vous prenait à la gorge, ce désert militaire puait l’abdication. Gabriel se précipita sur le poste de transmission. Ce qu’il en restait, c’était deux radios réduites en miettes, les communications étaient coupées, le petit groupe était seul au monde. Gabriel s’essuya le front, moite de sueur. Tous se retournèrent et virent alors, à cinq cents mètres de là, déboucher les premiers panzers qui s’étaient frayé un chemin dans les Ardennes »
p. 161-162

À propos de l’auteur
Auteur de romans policiers (Robe de marié, Alex, Sacrifices) et de romans noirs (Trois jours et une vie), Pierre Lemaitre est unanimement reconnu comme un des meilleurs écrivains du genre et récompensé́ par de très nombreux prix littéraires nationaux et internationaux. En 2013, il obtient le prix Goncourt pour Au revoir là-haut, immense succès critique et public qui formera le premier volet de la trilogie complétée par Couleurs de l’incendie et Miroir de nos peines. (Source : Éditions Albin Michel)

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Sur la Route du Danube

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En deux mots:
Une remontée du cours du Danube en 48 jours et à vélo: voilà le programme d’Emmanuel Ruben et de Vlad, son compagnon. Une épopée qui démarre à Odessa puis suit le Danube au plus près. Une traversée de l’Europe, de son histoire, de sa géographie et surtout de ses populations.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Europe, terre d’élection

Emmanuel Ruben a choisi de traverser le continent à vélo d’Odessa à Strasbourg et de suivre le cours du Danube. Son récit de voyage nous fait voir l’Europe de manière aussi originale que contrastée.

Refermant ce récit de voyage, je ne sais trop s’il faut d’abord admirer la performance sportive, ces 4000 km parcourus à la force du mollet le long d’un itinéraire qui réserve bien des chausse-trapes aux cyclistes ou l’érudition d’Emmanuel Ruben, qui semble avoir avalé une bibliothèque entière pour pouvoir nous détailler ainsi les paysages, les monuments, les peuples qu’il croise tout au long de son périple.
Ce dont je suis en revanche persuadé, c’est que la réussite du livre tient à la combinaison des deux.
Le choix du vélo donne un rythme et un point de vue plus propice aux rencontres – et aux surprises – qu’un camping-car ou une voiture et permet, bon gré mal gré, de réclamer plus facilement l’hospitalité quand il pleut à verse ou quand les rayons de la roue lâchent et demandent une réparation d’urgence pour pouvoir continuer sa route. Il permet aussi de «sentir» la géographie, de «vivre» les paysages et quelquefois de remettre en question la version livresque. Ou plus prosaïquement de confirmer l’intérêt stratégique d’implanter ici une colonie ou d’ériger là une forteresse pour repousser les assaillants.
cork boardBien entendu, il ne saurait être ici question de retracer la totalité d’un parcours si riche en anecdotes et en informations – le seul reproche que l’on pourra du reste faire au livre, c’est que sa richesse est telle que l’on ne peut tout digérer en une lecture.
Je préfère vous mettre l’eau à la bouche en piochant ici et là, au fil des épisodes, quelques réflexions, quelques faits qui éclairent la diversité d’un continent à l’histoire plus que mouvementée, à commencer par cette réflexion au début du voyage, en constatant que si le Danube sert de frontière naturelle, il reste indomptable et mouvant, notamment au niveau de son delta, en fonction de caprices saisonniers:
«L’Europe est le plus dense écheveau de frontières de la planète – l’Europe n’est qu’un entrelacs de bordures, et l’Ukraine, qui est par excellence le pays des confins, fait bien partie de l’Europe».
Pour les cyclistes, il en va de même, les routes s’amusant à défier cartes et autre GPS. Et quand le parcours est à peu près sûr, arrivent les fonctionnaires. C’est ainsi, par exemple, que le zèle des douaniers moldaves permettra d’écrire qu’il est «le seul pays qui demande dix fois plus de temps pour l’atteindre et le quitter que pour le traverser». Après avoir atteint la Roumanie et découvert le plus grand mouvement de révolte depuis la chute de Ceausescu, fraternisé avec une population qui partage d’autant plus qu’elle n’a quasiment rien à offrir. Et après avoir fait l’expérience des eaux de vie et autres alcools plus ou moins forts, c’est les «muscles raides, le cuir des fesses irrité et le cerveau encore ravagé par la murge de la veille» qu’il faut prendre la direction de la Bulgarie.
C’est peut-être le moment de dire deux mots sur le compagnon de voyage du narrateur qui «a le corps parcouru de frontières». Né à Kiev, il a grandi à Odessa, Bucarest et Bakou avant de filer vers Paris, Strasbourg puis Novi Sad. Dans ses veines coule du sang serbe, russe, ukrainien, tatar et la liste n’est sans doute pas exhaustive. Bref, l’incarnation de ce continent et le guide parfait pour cette pérégrination. Même s’il lui prend ici et là l’envie de lâcher son ami en cours de route, il sera d’une aide précieuse notamment dans cet ex-Yougoslavie qui est restée «plurielle, multilingue, multiethnique, multiconfessionnelle» et «aux populations inextricablement entrelacées» comme le raconte si bien Milorad Pavic dans Le Dictionnaire khazar, sorte de bréviaire pour Emmanuel Ruben qui, on l’aura compris, aine à s’abreuver des écrits des auteurs des pays traversés.
De Voïvodine, le duo gagne la Hongrie, puis la Slovaquie et, avant d’arriver en Autriche. «Remonter le Danube au pixel près, c’est explorer toutes les époques de la frontière, toutes les formes que l’Empire inventa, depuis les Romains, pour se barricader contre un ennemi réel, imaginaire ou fantasmé. Limes romain, Militärgrenze autrichienne, ligne Arpâda hongroise, Rideau de fer soviétique, murs et barbelés d’hier et d’aujourd’hui.»
En se rapprochant de l’Allemagne et de la fin du voyage, on peut voir comme un dernier symbole le fait que la source du Danube soit elle-même sujet à controverse. Derrière le petit théâtre et le filet d’eau qui s’en échappe, on peut sans doute trouver d’autres sources en amont.
Ode au voyage autant qu’ode à l’Europe, ce livre nous rappelle qu’il est bien temps de s’approprier notre continent.

Sur la route du Danube
Emmanuel Ruben
Éditions Rivages
Roman
256 p., 23 €
EAN 9782743646486
Paru le 03/03/2019

Où?
Le roman se déroule d’Ukraine en France, en passant par tous les pays européens limitrophes du Danube.

Quand?
L’action se situe en 2016.

Ce qu’en dit l’éditeur
À l’été 2016, Emmanuel Ruben entreprend avec un ami une traversée de l’Europe à vélo. En quarante-huit jours, ils remonteront le cours du Danube depuis le delta jusqu’aux sources et parcourront 4 000 km, entre Odessa et Strasbourg. Ce livre-fleuve est né de cette épopée à travers les steppes ukrainiennes, les vestiges de la Roumanie de Ceausescu, les couchers de soleil bulgares, les défilés serbes des Portes de Fer, les frontières hongroises hérissées de barbelés… En choisissant de suivre le fleuve à contre-courant, dans le sens des migrations, c’est l’histoire complexe d’une Europe qui se referme que les deux amis traversent. Mais, dans les entrelacs des civilisations déchues et des peuples des confins, affleurent les portraits poignants des hommes et des femmes croisés en route, le tableau vivant d’une Europe contemporaine.
Dans ce récit d’arpentage, Emmanuel Ruben poursuit sa «suite européenne» initiée avec La Ligne des glaces (Rivages, 2014) et explore la géographie du Vieux Continent pour mieux révéler toutes les fictions qui nous constituent.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
Libération (Alexandra Schwartzbrod)
L’autre quotidien
Blog Le domaine de squirelito
Blog L’or des livres
Charybde27: le blog 
La Marelle (écrivain en résidence)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Prologue
Quitter Paris
Le plus dur, c’est de trouver le bon rythme, disait Vlad, si tu ne trouves pas d’emblée ton propre rythme, c’est fichu, tu chopes un point de côté, tu te mets dans le rouge, il faut savoir doser, ne pas se griller d’avance, mouliner sans forcer, en garder sous la pédale comme on dit – j’écris sous sa dictée, j’essaie de retrouver le tempo de son phrasé, le grain de sa voix, le tranchant de son accent, sa façon si particulière de rouler les r, il m’avait dit ça, une nuit, à Paris, alors que nous avions les flics aux trousses, je le revois pédalant à mes côtés, haletant à mes côtés, je revois sa manière unique de tenir son guidon, d’empoigner le taureau par les cornes, mains fermement agrippées aux cocottes de frein, dos cambré, buste jeté en avant, cou rentré dans les épaules, j’aurais pu le reconnaître de loin, il nous arrivait de nous croiser par hasard du temps où il vivait dans un squat à Pantin et moi dans un ancien bordel au métro Danube – un jour, je m’en souviens, c’était en avril, un des premiers soirs qui voient s’égayer la ville, je sors d’un bar un peu éméché, je vais décrocher mon vélo, j’aperçois un type aux cheveux blonds noués en catogan qui dodeline des épaules en grimpant la rue de Ménilmontant, je me dis ça doit être lui, c’est bien son style à lui, j’enfourche ma monture, je me dresse sur mes étriers, j’attaque la pente en danseuse, lui est déjà loin, loin, loin – je le vois filer comme si les feux, les néons, les enseignes, les réverbères, toutes les lumières de la capitale le halaient vers le ciel aimanté ; sous son barda de coursier, sa veste noire flotte dans son dos, et lorsqu’il dévale les rues de Belleville on entend claquer les pans de cuir, flap flap flap, petites ailes de corbeau ivre de traverser la ville ainsi, sur le fil de fer de son seul désir – tout est une question de rythme, disait Vlad, pas seulement de souffle mais de tempo, pas tant de vitesse mais de pulsation, les cuisses et les poumons ne suffisent pas : ce qui compte, c’est le cœur ; les jambes on s’en fout, elles suivront bien, les jambes, et si la cadence va trop vite ou si le développement est trop grand, il y a un dérailleur pour ça, un coup de pouce et tu changes de braquet – en revanche, le cœur, lui, s’il s’emballe, c’est terminé, tu vois rouge, le sang te monte à la gorge, tu as l’impression qu’on t’enfonce une dague en travers de la gueule, tu as ce goût de fer sur la langue et tu peux t’arrêter net, y rester, j’ai vu un type foudroyé comme ça, c’était dans les Vosges, en VTT, il a attaqué un raidard un peu fort, sur la plaque, et il a claqué – quarante ans, trois enfants –, depuis ce jour-là, j’ai raccroché mon VTT, l’effort est trop bref et trop violent ; moi, c’est l’endurance que j’aime, l’endurance et la vitesse dans le soleil et le vent, les longues distances à toute allure le long des fleuves, des rivières et des canaux de France et d’Europe ; un bon vélo comme un bon livre doit servir à retrouver sa respiration, disait Vlad – surtout, tu dois te concentrer dans ta course, apprendre à surveiller ton pouls, écouter les battements de ton cœur, reconnaître les systoles et les diastoles, tu dois savoir quand tu dépasses les bornes, quand tu risques la crampe mais aussi quand tu n’es pas dans le coup, quand tu ne peux rien de bon, quand tu es vidé – enfin, tu dois toujours être sur le qui-vive, attentif au moindre bruit, sans cesse aux aguets, tout ne tient qu’à un fil, le moindre moment d’inattention, le moindre geste de travers et tu es foutu, une bagnole déboule sur la droite, un piéton se jette sous tes roues, le danger te guette à tous les coins de rue, tu dois savoir anticiper, doser les freinages et les à-coups, viser la fluidité ; sur ta selle, tu dois couler de source, ta trajectoire doit être aussi déterminée que le tracé d’un torrent, aussi souple que celui d’une rivière, pas plus que l’eau qui s’écoule dans la plaine, tu ne dois sentir l’effort qui s’imprime dans tes veines, tu dois avoir l’impression de dériver comme dans un rêve – sous la gomme de tes pneus ou de tes boyaux, l’asphalte doit se liquéfier, les pavés doivent te soulever – tant que tu pédales, tu dois te sentir léger comme une plume, au bord de la lévitation, tu dois être toujours prêt à saisir la balle au bond, à relancer la machine, dès que tu te cales un peu trop bien sur ta selle, dès que tu te poses tranquille pépère sur ton derrière, tu prends le risque de te faire choper – si les flics déboulent et te prennent en chasse, ne leur laisse aucun répit, saute de trottoir en trottoir, engouffre-toi dans les ruelles les plus étroites, traverse les passages les plus périlleux, prends les virages à la corde, assure tes dérapages, évite les avenues trop larges, il n’y a jamais de ligne droite à vélo, le cyclisme comme l’écriture n’est qu’une série de méandres, pense à varier les vitesses, improvise ton itinéraire, serpente sur la chaussée – les flics à vélo sont de vieux crocos, si tu te mets à zigzaguer, ils zigzaguent aussi dans ton sillage, pur réflexe de leur part, et n’oublie pas qu’ils ont la trouille au ventre, la trouille de faire une connerie, la trouille de se viander, la trouille des chicanes et des pavés, la trouille d’échouer, de ne pas aller jusqu’au bout de leur mission, de rentrer bredouilles au bercail : la peur, tu ne dois pas la fuir ni la dompter, tu dois l’apprivoiser pas à pas ; l’adrénaline est ta drogue, sans elle tu n’es rien, tu ne vaux rien – si tu trouves le bon rythme, disait Vlad, tu deviens invisible, insaisissable, rien ne peut t’arrêter, une sorte de transe intérieure te gagne, tu peux continuer sur cette lancée des heures et des heures, parcourir des dizaines de bornes sans t’en rendre compte, la route se déroulera d’elle-même sous tes pneus ou tes boyaux, torrent d’images ou film en avance rapide – Paris très vite ne sera plus qu’un lointain souvenir, tu sentiras la ville s’effacer derrière toi – adieu bagnoles, adieu scooters, trottoirs sales, odeur de pisse, platanes lépreux, adieu sirènes des ambulances et des pompiers – si les flics sont à tes trousses, à la vue du périph tu pourras souffler, tu les auras semés, les flics à vélo s’aventurent rarement au-delà du périph – en passant dessous, tu pourras te dire que tu l’as échappé belle, l’Est commencera là-bas, tu seras déjà sur le boulevard de l’Europe, sur la route du Danube, sur la route du vrai Danube, pas la station de métro mais le fleuve… »

Extraits
« 1. Une odyssée qui commence à Odessa
Odessa (Ukraine), 25 juin
À l’aéroport d’Odessa, seul un militaire armé d’une dague et d’un revolver nous rappelle que nous avons atterri dans un pays en guerre. Je le toise de la tête aux pieds. C’est la deuxième fois que je reviens en Ukraine depuis l’Euromaïdan et chaque fois je me demande comment cette armée de soldats mal fagotés, équipés à la va-comme-je-te-pousse, pourra se défendre contre la Russie de Poutine, la troisième puissance militaire du monde. Tous les hommes croisés dans le hall de l’aéroport me demandent si j’ai besoin d’un taxi, alors je désigne la grande boîte en carton que je traîne derrière moi et je dis :
– Velosiped!
– Quoi, un Français venu jusqu’ici avec une bicyclette en pièces détachées?
– Mais pour aller où ? Jusqu’à Vladivostok ou jusqu’à Sakhaline?
– Jusqu’à Strasbourg, messieurs.
– Vous avez à peine foutu les pieds ici que vous rebroussez chemin? Tous ces efforts pour rentrer au bercail?
– Non, tous ces efforts pour remonter le Danube, messieurs.
– Vous allez rouler à contresens de Napoléon, d’Hitler et de l’expansion européenne, mon pauvre ami! Et vous avez bien raison quand on pense comment toutes ces aventures ont terminé: la bérézina vous pend au nez!
Oui, c’est pour traverser l’Europe à rebrousse-poil que nous avons débarqué dans cet ancien port russe puis soviétique, aux avenues tracées au cordeau par un Français, et qui n’a d’ukrainien que la langue écrite, celle qui se lit partout mais ne s’entend nulle part, tout le monde parlant, bien sûr, le russe. Oui, nous sommes venus remonter les flots danubiens, tels des Argonautes des temps modernes, des bouches de la mer Noire aux sources de la Forêt-Noire. Pour pédaler à contre-courant des vents dominants et de la plupart de nos congénères. Avec pour horizon un rêve d’enfance enfoui parmi les neiges et les sapins du Wurtemberg. Mais pour l’instant : chut ! pas question de dévoiler ce qui nous attire là-bas car dans un récit d’arpentage, où l’on devine déjà le début et la fin de l’histoire, il faut bien ménager un peu de suspens. »

« Remonter le Danube au pixel près, c’est explorer toutes les époques de la frontière, toutes les formes que l’Empire inventa, depuis les Romains, pour se barricader contre un ennemi réel, imaginaire ou fantasmé. Limes romain, Militärgrenze autrichienne, ligne Arpâda hongroise, Rideau de fer soviétique, murs et barbelés d’hier et d’aujourd’hui. Ici, donc, à Devin, où se dressait, de 1945 à 1989, le Rideau de fer, on a construit un monument aux quatre cents victimes de la maladie de la frontière, aux quatre cents personnes tuées pour avoir tenté de franchir le rempart barbelé séparant les deux blocs : c’est un grand portique de béton blanc perforé de coups de burin imitant des impacts de balles. Une plaque commémorative rappelle en quatre langues allemand, anglais, tchèque et slovaque que trente ans seulement nous séparent de cette tragédie: Ici, 400 personnes sacrifièrent leur vie »

À propos de l’auteur
Emmanuel Ruben est l’auteur de plusieurs livres – romans, récits, essais. Il dirige actuellement la Maison Julien-Gracq et vit sur les bords de Loire. (Source : Éditions Rivages)

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Pactum Salis

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En deux mots:
La rencontre improbable entre un paludier et un agent immobilier va provoquer des étincelles, remettre en cause quelques certitudes et bouleverser l’existence de deux durs à cuire.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

A fluctibus opes

Après le succès phénoménal de En attendant Bojangles, on attendait Olivier Bourdeaut. En changeant totalement d‘univers, il gagne le pari du second roman.

Une histoire d’hommes. Tel pourrait être le résumé le plus succinct du second roman d’Olivier Bourdeaut. Il a choisi l’univers très particulier des marais salants et le caractère bien trempé d’un paludier pour digérer le succès de En attendant Bojangles, son demi-million d’exemplaires, ses trente traductions et son adaptation en BD et au théâtre. Un choix judicieux à mon sens, car il est difficile de comparer les deux romans. On est ici beaucoup plus proche des comédies cinématographiques comme L’Emmerdeur ou Les compères qui ont prouvé combien l’idée de faire se rencontrer deux personnes venant d’horizons totalement différents pouvait être judicieuse.
Voici donc Jean occupé à récolter le sel de ses marais dans un cadre somptueux, entre Batz-sur-mer et Le Croisic, au bord de la presqu’île de Guérande. Nous sommes au mois d’août, au moment le plus crucial, celui qui décide si une année a été bonne ou non. Mais cette fois, les éléments semblent favorables, comme il l’explique lui-même : « ça fonctionne avec du vent comme pour les bateaux, du soleil comme pour les vignes, des efforts comme avec les femmes, de la patience comme avec les enfants et de la chance comme pour la vie… C’est une bonne saison cette année, nous avons de la chance. »
Cela dit, la fleur de sel se mérite et il ne faut pas ménager sa peine pour trouver l’or blanc. Alors quand au petit matin, il découvre une porsche sur sa palude, un ivrogne endormi sur une bâche après avoir uriné sur la pyramide de sel, son sang ne fait qu’un tour. Il s’empare de sa pelle et s’en va régler son compte à cet homme. «Le tranchant d’acier s’arrêta net à cinq centimètres de la carrosserie. Non, finalement. Son inconscient avait décidé pour lui qu’il ne méritait ni la prison, ni de verser des dommages et intérêts faramineux pour cet homme. L’inconnu dormait toujours, indifférent au procès fulgurant qui venait de le condamner à la décapitation.» Il choisit de le recouvrir d’une bâche et de la laisser mariner dans son jus.
À son réveil Michel ne comprend pas ce qu’il fait là, quel est l’importance de son forfait, mais il sent bien qu’il a failli mourir. Aux invectives de l’un répond l’incompréhension de l’autre. Et avant que les choses ne s’enveniment davantage, il lui faut promettre de dégager son bolide avant la fin du jour.
Après quelques opérations immobilières fructueuses à Nantes, Michel entend conquérir Paris et se constituer un joli magot. Pour l’heure, il passe ses vacances dans un palace et noie sa solitude dans l‘alcool. Au fil du récit, on va comprendre que Jean a suivi l’itinéraire inverse, a quitté Paris pour retrouver de vraies valeurs et une activité qui l’épanouit même si elle lui permet tout juste de joindre les deux bouts. Sans doute n’imaginait-il pas qu’il serait appelé à changer de locution latine. Après avoir fait sien A fluctibus opes (La richesse vient de la mer), il trouvera au bout de quelques rebondissements le sens de Amicitia pactum salis (l’amitié est un pacte de sel). Car Michel va devenir l’employé saisonnier de Jean.
Pour poursuivre la métaphore cinématographique – on imagine du reste fort bien la belle adaptation possible de ce roman – on ajoutera deux rôles secondaires : celui d’un certain Henri, inventeur et seul représentant du «Dédé» le débauché de droite. Il est en quelque sorte le grand frère ou le père spirituel de Jean. «Leur état civil affichait seize ans d’écart, mais le gouffre qui les séparait se mesurait en siècles. La passerelle était jetée, l’histoire pouvait commencer.»
L’adjudant Jules Kédic connaîtra lui aussi son heure de gloire. Jusque là spécialisé dans l’élucidation des vols de bicyclettes, il va se retrouver brutalement face à un cadavre à moitié enfoui dans le marais salant.
Habile réflexion sur le sens de la vie, sur le rôle du statut social, sur la solitude du célibataire au mois d’août, Pactum Salis est aussi une très agréable plongée dans les tréfonds de l’âme humaine où un pacte peut très vite être remplacé par un autre. N’en déplaise aux critiques qui font la fine bouche, dans doute plus par mode et plus pour se mettre eux-mêmes en avant que par honnêteté intellectuelle, ce second roman est également très réussi.

Pactum Salis
Olivier Bourdeaut
Éditions Finitude
Roman
256 p., 18,50 €
EAN : 9782363390905
Paru en janvier 2018

Où?
Le roman se déroule en France, à Batz-sur-Mer et dans les environs ainsi qu’à Nantes et Paris

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Très improbable, cette amitié entre un paludier misanthrope, ex-Parisien installé près de Guérande, et un agent immobilier ambitieux, prêt à tout pour «réussir». Le premier mène une vie quasi monacale, déconnecté avec bonheur de toute technologie, tandis que le second gare avec fierté sa Porsche devant les boîtes de nuit.
Liés à la fois par une promesse absurde et par une fascination réciproque, ils vont passer une semaine à tenter de s‘apprivoiser, au cœur des marais salants.

Les critiques
Babelio
Culturebox (Laurence Houot)
Le Parisien week-end (entretien avec l’auteur)
Froggy’s Delight (Jean-Louis Zuccolini)
Blog Entre les lignes (Bénédicte Junger)
Blog Bricabook
Blog Lettres it be 
Blog Romanthé

Pactum Salis, le roman de la confirmation pour Olivier Bourdeaut © Grand Soir 3

Les premières pages du livre 
« Au dix-septième jour, l’action mêlée d’un ciel vierge de nuage et d’un vent d’est, chaud, constant, puissant, remplissait méthodiquement l’angle des œillets. Bientôt ceux-ci seraient entièrement pleins, recouverts d’une pellicule cristallisée rose, légèrement rose. Déjà, bousculée par le vent, la poussière grise des ladures commençait, par traînées arquées, à souiller les nappes fragiles, cette dentelle naturelle que des siècles d’ouvrages laborieux, patients, forcément patients, avaient façonnée, afin que ce jour-là, au dix-septième, tout se passe comme c’était en train de se passer.
Alentour, une euphorie consciencieuse doublée d’un sentiment d’urgence animait les marais de Batz-sur-Mer.
Dix-sept jours venteux, ensoleillés, bouillants et secs, avaient usé et brûlé les corps, réjoui les esprits. Après un mois de juin gris, pluvieux, un mois de juillet capricieux et désespérant, août offrait à ces marais ce pour quoi ils avaient été faits. S’activant autour des miroirs d’eau, cette galerie des glaces horizontale, paludiers et saisonniers alternent leur cueillette, faite de gestes amples et précis, avec une course trortée et périlleuse pour mener leur brouette le long de ces minces couloirs de vase sèche et gercée. Si certains rêveurs inconscients s’autorisent un coup d’oeil pour observer les essaims d’oiseaux survolant les plans d’eau ou leurs reflets glacés dans les étiers, les autres savent bien qu’au dix-septième jour une deuxième récolte est possible, probable. Ils ne regardent ni les oiseaux, ni leurs voisins, ils avaient eu juillet et juin pour cela. Ils auraient le reste de l’année pour lever la tête.

Au dix-septième jour, une parcelle de vingt-quatre œillets ne faisait l’objet d’aucune attention. Au bout de l’impasse du marais au Roy, les marais qu’un talus pelé séparait du traict du Croisic avaient fait leur part de travail et attendaient que l’Homme honore la sienne. Mais l’Homme ne venait pas et le blanc rosi se couvrait de gris, le trésor s’encrassait. Au loin, les cloches du Croisic annonçaient dixbuit heures, six tintements lourds, chutant du clocher, roulant comme une escouade du temps qui presse sur le miel, cette langue sableuse désertée chaque jour par l’océan pour devenir une prairie d’algues lézardée de filets d’eau argentés, de monticules de sable humides et scintillants par endroits, secs et dorés pour les plus élevés. »

Extraits
« Avec une vivacité folle et des gestes précis, il ramenait le gros sel vers lui. Il s’étonnait d’être aussi efficace. Le meurtre qu’il avait presque commis, ou plus justement sa non exécution, lui donnait une énergie quasi surhumaine. Tandis qu’il évacuait sa tension par le travail de force, il prenait le temps entre chaque mouvement de regarder autour de lui. Il regardait le calme plus qu’il ne l’écoutait. Ce calme fait de plans d’eau lisses dépourvus de ridules malgré le vent puissant et chaud. Le vent haut. Le calme et sa géométrie paisible. Le calme de ces longues herbes inclinées, brouillonnes et emmêlées, qui dansaient silencieusement sur le remblais. Le calme de ces vols d’oiseaux au battement d’ailes muets. Jamais il n’avait trouvé ses marais aussi paisibles, aussi beaux. Puis, il lançait son las, ramenait en mouvements circulaires des ourlets de cristaux rosés qui se gonflaient et s’étoffaient en se rapprochant du bord. Il laissait derrière lui ces monticules de gros sel sécher et blanchir et s’attaquait méthodiquement à l’œillet suivant. Et ainsi de suite. Il accomplit ce matin-là avec plaisir, plus que d’habitude si tant est que ce soit possible, le travail qu’il s’était choisi. La première lotie achevée, il regarda sa montre. Non seulement il avait rattrapé son premier retard, ce retard traditionnel, ce retard rebelle qu’il mettait en scène pour en être son seul acteur et spectateur, mais il avait aussi comblé le second retard. L’imprévu de l’inconnu. » (p. 47)

« – Vous avez raison Henri…
– Les vieux cons ont souvent raison!
Avant d’ouvrir la porte, il se posta devant le miroirtéléviseur et, en grimaçant, lança d’un air grave: « Bonsoir… La France a peur! La France connaît la panique depuis qu’elle a appris que l’affreux Henri partait rôder dans Paris, accompagné de son concierge garni d’ennui! Tremblez vermicelles de tabourets, tremblez jeunes pucelles, remplissez l’écuelle des loups-garous ! » avant d’enchaîner avec des hurlements sibériens.
En descendant les escaliers, tandis qu’Henri sautillait en sifflotant, Jean se félicita d’avoir tapé à sa porte. Leur état civil affichait seize ans d’écart, mais le gouffre qui les séparait se mesurait en siècles. La passerelle était jetée, l’histoire pouvait commencer. » (p. 75)

« puisqu’il faut bien nommer les phénomènes socioculturels, les bourgeois-bohème viennent de faire une entrée fracassante dans la faune déjà pléthorique des espèces émergentes. Les Bobos, comme il faut les appeler, seraient l’émanation du confort bourgeois étendu sur des principes généreux et progressistes. N’étant plus bourgeois depuis longtemps et vivant ma bohème bien malgré moi, ne reconnaissant souvent au progrès que sa capacité à semer le trouble sur la voie publique, je ne peux prétendre à la carte de membre. J’en suis désolé, car tout cela m’a l’air bien sympathique et confortable mais apparemment les conditions d’entrée semblent trop exigeantes pour moi. Il faut une beauté d’âme dont mon cerveau rabougri paraît fort dépourvu… et pas seulement quand la bise fut venue. J’ai donc créé ma petite famille dont je suis le père et le seul membre, je ne fais rien d’ailleurs pour que la famille s’élargisse, ma paternité ne verse pas dans le prosélytisme. Je suis un père de famille Sterile. Un gourou sans secte, ni adeptes. Pour offrir aux Bobos un voisin de palier au paillasson cratté et poussiéreux, j’ai inventé le Dédé: le débauché de droite.
– Donc vous êtes le seul Dédé sur Terre? Je suis vraiment verni de vous avoir déniché en train de moisir au fond d’un grenier! s’exclama Jean un peu moqueur. » (p.91)

À propos de l’auteur
Olivier Bourdeaut est né au bord de l’Océan Atlantique en 1980. L’Education Nationale, refusant de comprendre ce qu’il voulait apprendre, lui rendit très vite sa liberté. Dès lors, grâce à l’absence lumineuse de télévision chez lui, il put lire beaucoup et rêvasser énormément.
Durant dix ans il travailla dans l’immobilier allant de fiascos en échecs avec un enthousiasme constant. Puis, pendant deux ans, il devint responsable d’une agence d’experts en plomb, responsable d’une assistante plus diplômée que lui et responsable de chasseurs de termites, mais les insectes achevèrent de ronger sa responsabilité. Il fut aussi ouvreur de robinets dans un hôpital, factotum dans une maison d’édition de livres scolaires – un comble – et cueilleur de fleur de sel de Guérande au Croisic, entre autres.
Il a toujours voulu écrire, En attendant Bojangles en est la première preuve disponible. Pactum Salis la seconde. (Source : Éditions Finitude)

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La rentrée n’aura pas lieu

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La rentrée n’aura pas lieu
Stéphane Benhamou
Éditions Don Quichotte
Roman
176 p., 00,00 €
EAN : 9782359495676
Paru en août 2016

Où?
Le roman se déroule en France, principalement dans le Sud du pays et à Paris, même si la première ville citée est Sainte-Menehould. On passe notamment par les péages autoroutiers ainsi que par les lieux de villégiature suivants : Lyon, Orange, Valence, Marseille, Castellane, Gardanne, Gap ou encore Millau, Virsac, Courchevel, Montagnac, Saint-Arnoult, Lançon, Châteauroux, Saintes, Saint-Martin-en-Ré, Cogolin, Eygalières, Le Luc, Biarritz-La Négresse, Agen-Porte d’Aquitaine, Montélimar-Nord, Nîmes-Ouest, Gallargues-le-Montueux, Cambarette Nord, Confrécourt. Bien entendu le PC routier de Rosny-sous.Bois y jour son rôle ainsi que Moustiers, au cœur des gorges du Verdon, qui devient le lieu symbolique de la résistance.

Quand?
L’action se déroule du 27 août au 15 septembre, dans un futur plus ou moins proche.

Ce qu’en dit l’éditeur
Comme chaque année, pour les traditionnels retours des vacanciers, Bison futé avait prévu que les 26 et 27 août seraient des journées noires sur les routes. Mais aux péages, comme dans les gares et les aéroports, on ne vit personne revenir. Onze millions d’Aoûtiens avaient, semble-t-il, décidé de faire la rentrée buissonnière.
Cette année-là, sans se concerter, sans obéir au moindre mot d’ordre, 11 millions d’Aoûtiens ne reprirent pas le chemin du travail et de l’école à la fin août.
Pandémie de burnout face à la crise qui n’en finissait plus, au terrorisme qui, on ne cessait de le répéter, ne manquerait pas de frapper encore, abstention généralisée devant la menace de moins en moins fantôme d’une élection présidentielle terrifiante?
Tous ceux qui avaient l’habitude de chroniquer et de disserter doctement, observateurs et acteurs de la vie politique, économique et sociale, se trouvèrent aussi désemparés pour comprendre le phénomène que le gouvernement pour trouver des solutions à cette rentrée buissonnière.
Les patrons menacèrent de licencier en masse, les banques de bloquer les comptes des « déserteurs » et, passé le mouvement de sympathie amusée des premiers jours, l’agacement puis la colère s’emparèrent de ceux qui avaient repris le travail.
Les Aoûtiens, eux, ne demandaient chaque jour qu’un autre jour pour reprendre le souffle qui leur avait manqué quand il s’était agi de prendre le chemin du retour.
Objets de toutes les préoccupations, sujets des études les plus alarmantes et cibles des haines les plus féroces, les Aoûtiens découvraient un nouveau monde et une vie dont ils étaient privés jusqu’à cette rentrée.

Ce que j’en pense
***
Voilà une petite fable bien sympathique qui nous met une très grande partie des Français en scène. Je veux parler de tous ceux qui prennent leurs vacances en août et se donnent rendez-vous dans le Sud du pays. Pour son premier roman, Stéphane Benhamou a choisi de faire durer le plaisir en imaginant que ces aoûtiens décident de rester sur le lieu de villégiature au lieu de reprendre le chemin du bureau ou de l’école.
Du 27 août au 15 septembre, cette « parenthèse inattendue » a quelque chose de sympathique et d’effrayant. Après tout, qui n’a pas rêver de pouvoir prolonger ses vacances. Mais si des millions de personnes le font en même temps, cela pose quelques problèmes. Un premier rapport ministériel explique que la fin août n’a pas opéré « comme le sas habituel entre repos et travail. Quelque chose s’est déréglé dans la mécanique inexorable de la rentrée et a laissé une béance à sa place. Les gens ne veulent plus parler. Ils attendent chaque jour le lendemain pour gagner une nouvelle journée et se sentir plus forts. Septembre est un rivage que ne peut atteindre, pour l’instant, ce monde flottant. »
Michel Chabon, dont la profession consiste à rédiger les messages d’information sur les panneaux d’autoroute – et qui se retrouve du coup sans occupation en raison d’une circulation quasi inexistante – est chargé d’analyser cette « sorte de grève générale sans préavis ni revendication. »
Il se rend à Moustiers au bord du Verdon, devenu en quelques jours le lieu symbolique d’un mouvement qui met en cause la place du travail dans la société, les cadences infernales qui mènent au burn-out, l’exaspération face à une économie qui tourne au ralenti, la peur du terrorisme ou encore la démission du pouvoir.
De fait, au sommet de l’État, c’est la sidération qui domine et les solutions tardent à venir. « Ce qui se passe aujourd’hui est d’une gravité qu’il ne faut ni sous-estimer ni exagérer. » Du côté des patrons, des banquiers et des «rentrés» le ton est plus dur, les slogans plus directs. Il faut couper les vivres à ces dangereux sécessionnistes, avant qu’ils n’infestent la société avec ce «virus qui avait infesté le corps national en mai 1968 et dont l’organisme n’avait jamais pu guérir. »
D’un côté on ressort quelques tubes dont la bande son marque bien la volonté de profiter de l’arrière-saison, de l’Aquoiboniste de Gainsbourg à l’Auto-Stop de Maxime Le Forestier, de l’Été indien de Joe Dassin au Sud de Nino Ferrer, en passant par Le lundi au soleil de Claude François, tandis que de l’autre on réclame des licenciements en masse, l’arrêt des approvisionnements et le retrait de l’argent dans les distributeurs bancaires : « Pas de rentrée, pas d’argent. La peur va changer de camp. »
Michel, qui retrouve Martine, sa chef du personnel, allongée au bord de la rivière et pas forcément décidée à regagner son bureau, va devenir le porte-parole de ces aoûtiens qui hésitent entre déprime et révolution.
Si leur histoire va se terminer assez vite, elle nous aura permis de découvrir, sous couvert d’un conte bien enlevé, les racines du mal français, les arcanes de la politique, le jeu des extrêmes et une nouvelle sociologie du travail. Le tout en moins de 200 pages qui se lisent avec les images des dernières vacances et ce refrain tout aussi nostalgique en tête :
«Le lundi au soleil
C’est une chose qu’on n’aura jamais
Chaque fois c’est pareil
C’est quand on est derrière les carreaux
Quand on travaille que le ciel est beau…

68 premières fois
Blog motspourmots.fr  (Nicole Grundlinger)

Autres critiques
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Extrait
« Depuis le début des années soixante-dix, dans tous les ministères – celui de Michel, les Transports – comme à l’Intérieur et au Tourisme, on s’employait à disqualifier le « suivisme moutonnier » (le terme ne devait pas sortir dans des rapports destinés au public) qui voulait que tout le monde parte en même temps aux mêmes endroits. On lançait des campagnes d’information, finançait enquêtes et sondages pour rendre tendances d’autres destinations que le littoral. Les vacanciers modernes et responsables y auraient d’autres préoccupations et plaisirs que ceux de s’entasser sur les mêmes plages et de bouchonner ensemble sur les routes. Mais rien n’y faisait. On continuait à partir en masse au mois d’août – onze millions de Français en congés pour au moins trois semaines – et la France se complaisait dans cette vie ralentie.
Les bilans de la saison touristique étaient présentés avant même la fin août dans les ministères concernés. Et les conclusions, que son chef de service donnait à relire à Michel, se répétaient d’année en année : la masse ne savait pas vivre. Pour elle, on avait saccagé le littoral et bétonné les dernières trouées d’azur. »

A propos de l’auteur
Auteur pour d’autres d’une vingtaine d’ouvrages et sous son propre nom d’autant de films documentaires, Stéphane Benhamou prend généralement ses vacances au mois d’août. (Source : Éditions Don Quichotte)

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