Au long des jours

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En deux mots
En novembre 1977 une comédienne de 18 ans rencontre un chanteur populaire de 35 ans son aîné. C’est le coup de foudre et le début d’une liaison particulière. Nathalie Rheims se souvient de cette période passionnée.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

«La main dans la main, par les rues nous irons»

Dans son nouveau roman, Nathalie Rheims raconte sa rencontre avec Marcel Mouloudji et leur liaison à la fin des années 1970. L’occasion de revivre cette période intense et de rendre hommage à un artiste aussi talentueux que tourmenté.

Il arrive que certains textes s’imposent d’eux-mêmes, comme portés par une impérieuse nécessité. Nathalie Rheims travaillait sur un roman lorsqu’elle a ressenti comme une évidence le besoin de poursuivre l’exploration de sa vie. Après avoir raconté son initiation amoureuse à 14 ans avec un homme mur dans Place Colette – qu’aucun éditeur ne pourrait publier aujourd’hui sans s’exposer au lynchage – elle se devait de raconter sa liaison avec Marcel Mouloudji.
C’est dans sa loge qu’elle rencontre le chanteur, dont jamais elle n’écrira le nom. Accompagné d’un ami, il était venu féliciter la jeune comédienne de 18 ans pour sa prestation aux côtés de Maria Casarès dans La Mante polaire. «Il me tendit la main, et me dit qu’il avait beaucoup aimé le spectacle. Que ma présence l’avait à la fois ému et impressionné. Je n’en revenais pas d’entendre ces mots, si gentils, manifestement sincères, et remplis d’une douceur insaisissable.»
Après avoir réussi le concours d’entrée au Conservatoire, et réussi ainsi à quitter le milieu scolaire qu’elle détestait, elle était parvenue à décrocher ce rôle, sorte de bréviaire pour la gloire.
Elle avoue à son admirateur qu’elle adore ses chansons, que «Faut vivre» est sa préférée, et lui promet qu’elle viendrait assister à son tour de chant à la villa d’Este. Mais elle sait déjà qu’un coup de foudre vient de tonner, malgré leurs 35 ans d’écart.
C’est après ce spectacle, en novembre 1977, qu’ils déambulent dans Paris, se racontent leurs vies respectives, se prennent la main et finissent par s’embrasser.
Commence alors pour l’amoureuse une exploration intensive de la vie et de l’œuvre de cet artiste aux talents multiples. Elle se plonge dans ses livres, écoute tous ses disques, découvre son enfance difficile auprès d’une mère qui finira internée en asile psychiatrique. À 12 ans, il rencontre Jean-Louis Barrault et fait ses débuts sur scène. Au fil des rencontres, il va alors toucher non seulement au théâtre, mais aussi au cinéma, à la peinture, à la littérature et à la chanson. Au moment où commence sa relation avec la narratrice, il vient de perdre ses trois pères adoptifs: «Raymond Queneau, son protecteur chez Gallimard, était parti le premier, le 25 octobre 1976, Marcel Duhamel, son protecteur dans la vie, ne tarda pas à le suivre, le 6 mars 1977, et enfin Jacques Prévert, son ultime père, le 11 avril 1977».
Prévert et le groupe Octobre qu’il fréquenta longtemps avant d’être admis au sein du clan Sartre, de faire corriger ses textes par Simone de Beauvoir.
L’occasion pour le lecteur de constater alors combien Paris comptait de talents et combien les arts se nourrissaient les uns des autres. C’est aussi à cette source que la jeune comédienne, passionnée par la chanson française, vient s’abreuver. Même s’il n’a rien d’un pygmalion, le nouvel homme de sa vie est riche d’une belle expérience, a connu bien des hauts, mais aussi des bas et avance dans la vie avec le regard vif, mais teinté de mélancolie. Il sait combien sa liaison est fragile, qu’il doit composer avec une femme jalouse et qu’il ne peut offrir un avenir à sa nouvelle conquête.
Il ne reste désormais qu’à profiter des quelques rencontres furtives. Il ne reste que l’amour. Intense et sincère, même s’il n’est vécu que par brèves séquences.
Nathalie Rheims raconte cet épisode de sa vie avec la fraîcheur de ce moment. Sa plume est vive, plein d’allégresse. Elle nous fait partager ses découvertes en plongeant dans la vie et l’œuvre de Mouloudji comme dans une folle farandole. Et c’est avec ce même bonheur qu’on se laisse entraîner avec elle.

Au long des jours
Nathalie Rheims
Éditions Léo Scheer
Roman
176 p.,17 €
EAN 9782756114040
Paru le 11/01/2023

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris.

Quand?
L’action se déroule en 1977 et les années suivantes.

Ce qu’en dit l’éditeur
Au départ de ce 23ème livre, Nathalie Rheims redécouvre, au fond d’une boite, un Polaroid pris par sa sœur Bettina à la fin des années 70. Sur cette photo, on voit Nathalie à l’âge de 18 ans, aux côtés d’un homme plus âgé, aux cheveux noirs et bouclés, qui affiche un large et irrésistible sourire. Il nous semble d’ailleurs reconnaître son visage…
L’écrivain sent alors remonter en elle les émotions qu’elle a traversées au cours de sa relation amoureuse, qui aura duré un an, avec cet artiste hors du commun. Ce texte n’est pas un récit biographique, mais bien un roman, puisque l’approche littéraire de Nathalie Rheims est à la fois subjective et impressionniste, et que jamais le nom de cet homme n’est prononcé. Et pourtant, il est là, derrière chaque ligne, irradiant l’écriture de sa présence magnétique, pareil à celui qu’il est resté dans nos mémoires, symbole de cette époque si lointaine et pourtant si proche, où l’esprit de révolte et l’âme poétique régnaient sur les cœurs.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Diversions magazine (Dominique Demangeot)
Actualitté (Victor de Sepausy)
Blog Rainfolk’s diaries
Blog A bride abattue
Blog Domi C Lire

Les premières pages du livre
« Le trac, la gorge serrée. Sur le clavier, mes mains tremblent. Pourquoi raconter cette histoire?
Celle de ma relation précoce avec Pierre, dans Place Colette, n’avait-elle pas suffisamment fait parler d’elle ?
Avec ce récit de ma première liaison, sorti il y a huit ans, j’ai eu le sentiment d’être miraculeusement passée entre les gouttes. L’initiation sexuelle d’une jeune fille de quatorze ans qui assume sa démarche, refusant de se présenter comme victime, aujourd’hui, aucun éditeur ne pourrait la publier sans s’exposer au lynchage.
Alors, qu’est-ce qui me pousse à révéler la suite de ma vie la plus intime, d’en écrire le chapitre suivant? J’avais dix-huit ans, un âge où la question du consentement ne se pose plus, sinon autrement.
Pourtant, ce n’est pas ça qui m’a donné envie de replonger, une fois de plus, dans les recoins invisibles de ma mémoire.
Un roman, un vrai. Je viens de passer plusieurs semaines à tenter d’en écrire un. Mais à quoi bon?

Pourquoi inventer une fiction alors que le réel me fait signe? Tel un serpent, il s’enroule autour de ma mémoire sans plus laisser de place à l’imagination.
En fait, je me moque de ce qui n’a pas été vécu. Ce serait si facile de renoncer à vivre pour ne pas mourir. Je lance ce défi à tout ce qui n’a pas eu lieu, pour mieux affronter ce qui a véritablement pris corps. Ce n’est qu’une question de dosage entre la vérité pure et la matière évanescente de nos souvenirs.
À une époque où la grisaille a fini par nous envahir, où le passé a plongé dans l’obscurité ceux qui ne furent que des étoiles filantes, à l’image des réverbères allumés, la nuit, le long des quais de Seine, quelle serait la trace d’une vie ?
La jouissance d’un secret bien gardé, c’est la certitude de ne jamais être capturée par une image, jetée en pâture au regard de tous.
*
Le silence. Puis les trois coups. Un bruissement sourd montait depuis l’immense salle du Théâtre de la Ville. Plongée dans le noir. Nous étions en 1977.
C’était à la fin de ma première année au Centre dramatique de la rue Blanche. J’avais entendu parler d’une audition importante qui devait avoir lieu bientôt. Déjà, pour moi, avoir réussi le concours Au long des jours d’entrée de cette École nationale supérieure était un bonheur inégalable.
J’aurais préféré arrêter mes études avant la terminale. Je détestais l’école, je me trouvais nulle, je m’y sentais malheureuse en tout, sauf en français et en histoire, mes deux passions de toujours.
Mais rien à voir avec l’exaltation que me procurait le théâtre. À quelques mois du bac, j’en avais parlé à mon père. Il avait hésité et, après avoir réfléchi, il avait fini par me lancer ce défi: « Si tu réussis à entrer au Conservatoire, je t’autorise à arrêter le lycée. »
À l’âge de 15 ans, trois ans plus tôt, je m’étais déjà inscrite à un cours. Je répétais dans ma chambre durant des heures. Pierre m’avait initiée au sexe, mais il m’avait aussi ouvert le chemin de ce métier magique, qui ne peut exister que sur scène.
Je me sentais portée par un désir qui me dépassait.
À la fin du premier tour du concours d’entrée de « la rue Blanche », nous n’étions plus que cinquante candidats sur les six cents présents sur la ligne de départ.
Au deuxième tour, quinze jours plus tard, il fallait se confronter à ce qu’on appelle la « scène imposée », en l’occurrence, un monologue d’Elvire dans Dom Juan :
Ne soyez pas surpris, Dom Juan, de me voir à cette heure et dans cet équipage.
Méchant contre-emploi, car j’étais plus proche de l’Agnès de L’École des femmes. Pour la scène de mon choix, je décidai de jouer Églé dans La Dispute de Marivaux.
Trois jours après, je découvrais mon nom parmi ceux des dix-sept survivants. J’étais prise
dans la prestigieuse classe de Michel Favory, que j’admirais tant. Le monde m’appartenait, c’était le plus beau jour de ma vie !
J’appelai mon père pour lui annoncer la bonne nouvelle. Après un court silence, il s’exclama :
« Ben alors, c’est la quille ! »
Mais c’était beaucoup plus que ça. C’était toutes les quilles de la Terre, le grand air, celui de la liberté.
Et me voici donc, jeune actrice, dans ce couloir du Théâtre de la Ville, assise sur ma chaise comme une présumée coupable, avant l’audience du tribunal, au milieu de toutes ces filles qui attendaient, elles aussi, que l’on décide de leur sort.
Déjà, passer une audition devant Jorge Lavelli, qui mettait en scène une pièce de Serge Rezvani, La Mante polaire, sur la vie de la Grande Catherine Au long des jours de Russie ; mais je savais qu’en plus, c’était Maria Casarès qui devait interpréter le rôle-titre.
Le metteur en scène cherchait une comédienne qui jouerait deux rôles : celui du « guide » des étudiants, au lever du rideau, puis, plus tard, Catherine enfant incarnant les rêves de la future impératrice. Trois filles avaient déjà été appelées, chacune était restée environ un quart d’heure.
Celles qui ressortaient de la salle étaient assaillies de questions par les autres, qui attendaient leur tour. Moi, je n’écoutais rien, je restais concentrée, le cerveau vide.
Vingt minutes plus tard, j’entendis quelqu’un prononcer mon nom. J’attrapai ma veste et mon sac. L’assistante ouvrit une porte qui donnait sur l’immense salle de théâtre.
Le trac commençait à monter. Je découvris un espace, dans la pénombre, éclairé seulement
par une lampe accrochée à un immense tréteau de bois posé sur des trépieds au milieu de la salle. Je distinguai cinq silhouettes installées derrière cet échafaudage improvisé. La scène ressemblait au pont d’un gigantesque navire voguant dans la nuit.
L’assistante me fit signe de rejoindre la scène.
Je montai les quelques marches qui séparaient les ténèbres du paradis, puis j’entendis un homme que je ne parvenais pas à reconnaître, à contre-jour, me demander avec un fort accent latino-américain de me présenter.
Je me lançai. Qui j’étais. D’où je venais. Ce que j’aimerais faire. Je les entendais rire, en face.
Il m’ordonna alors de lui réciter un poème.
J’avais choisi « Les Bijoux » de Baudelaire. Ensuite, il me dit de ramasser une brochure posée sur le sol du proscenium et de lire le premier monologue de la première page. Je m’exécutai.
Puis le silence. J’entendis seulement des chuchotements. Les secondes passaient aussi lentement que des heures. Soudain, un : « Bon, on arrête là ! » me prit par surprise.
Je restai debout sur la scène comme une poupée inerte.
C’est alors que je sentis quelqu’un s’approcher de moi dans le clair-obscur.
« Je vous prends. Pour le reste, voyez avec mon assistante. »
J’avais beau ne pas avoir conscience de l’enjeu, ni des personnalités qui m’entouraient, je me sentis comme soulevée par une émotion irrésistible. Nul besoin de percevoir précisément ce qui m’arrivait, je le vivais comme l’aboutissement de ces quatre années d’initiation à la vie adulte.
Depuis le temps, ma relation avec Pierre s’était progressivement estompée, comme si j’avais fini par faire le tour de ce que j’avais osé appeler un «détournement de majeur», et que la véritable passion qu’il avait fait naître en moi, celle du théâtre, avait fini par prendre le dessus.
Je commençais à avoir une certaine expérience de ce milieu si fermé. En quatre ans, avant même de réussir ce concours d’entrée, je m’y étais sentie comme en famille, sans me poser de questions sur ceux avec qui je partageais la scène, comme si tout était allé de soi.
J’avais commencé par jouer au Théâtre Montansier de Versailles. Je n’avais alors que 15 ans. C’est Marcelle Tassencourt, la directrice, qui m’avait repérée dans la classe de Périmony. Elle m’avait proposé de les rejoindre, elle et son mari, Thierry Maulnier, figure intellectuelle de l’entre-deux-guerres et de la Libération. C’était pour
Le Médecin malgré lui, où je serais Lucinde. J’avais aussi joué dans Le Tartuffe, interprété par Roger Hanin. Nous étions partis avec la troupe en tournée à travers la France, mais comme je n’avais pas l’âge requis, c’est lui qui avait signé le document par lequel il s’engageait, pour le temps de la tournée, à devenir mon tuteur. Il avait pris son rôle très au sérieux. À l’issue de chaque représentation, il me raccompagnait à l’hôtel, puis, après m’avoir embrassée sur le front, il me disait : « File dans ta chambre ! »
Une fois dans mon lit, j’imaginais les grandes tablées, faites de rires, d’anecdotes et de vin. J’étais trop jeune pour les partager avec eux, mais cela ne m’empêchait pas d’être Marianne, chaque soir, avec passion.
J’étais en immersion dans le théâtre. Ce qui me laissait de moins en moins de temps pour le reste de ma vie. Juste après mon entrée à la rue Blanche, La Mante polaire m’avait semblé être une étape décisive.
Le fait de partager des moments avec un «monstre sacré» comme Maria Casarès m’apparaissait à la fois sublime et très simple, presque banal. Je ne comprenais pas vraiment ce que je vivais, ni avec qui. Je me laissais guider par mon instinct.
Je me tournai vers les mots avec avidité, ils étaient devenus ma nourriture quotidienne, mon principal repère dans cette destinée que je faisais mienne. Au début, j’avais principalement été éblouie par ceux de Molière ou de La Fontaine.
Puis, progressivement, le périmètre s’était élargi, et je m’étais mise à devenir curieuse de tous les grands textes, classiques comme contemporains.
*
La chaleur devenait plus intense, je la recevais comme une brûlure. Nous étions au début de l’été. Les répétitions de La Mante polaire avaient commencé sous le grand dôme niché au sommet du Théâtre de la Ville. C’était une vaste salle dont le parquet faisait résonner le moindre de nos pas. Nous étions tous pieds nus pour mieux en ressentir les vibrations.
Maria Casarès était présente chaque jour, avec ses éclats de rire, les cigarettes qu’elle grillait les unes après les autres au point de faire flotter dans l’air un paysage de brume. J’ai encore d’elle, en tête, tous les instants de grâce où son beau visage formait une œuvre d’art. Ses cheveux coupés très court et sa silhouette lui donnaient l’air d’une adolescente qui aurait déjà vécu mille vies.
Nous répétions ensemble, ce jour-là, une scène où il s’agissait de se tenir par les mains, au centre du dôme, et de tourner sans s’arrêter durant de longues minutes, juste en nous regardant.
Au départ, cela pouvait ressembler à un jeu d’enfant, mais, progressivement, ses yeux, fixés sur moi, m’envoûtaient. L’intensité de son regard faisait remonter en nous les siècles passés. À la fin de la ronde, je disparaissais dans les coulisses, symbolisant ainsi la fin de l’enfance de la Grande Catherine. Maria restait alors seule en scène.

À chaque fois que nous reprenions la ronde, je sentais monter des larmes, elles coulaient sur mes joues malgré moi, sans que je puisse les retenir. Serge Rezvani était lui aussi présent avec, à ses côtés, Lula, sa muse, sa femme tant aimée. Ils étaient inséparables, greffés l’un à l’autre. C’était, pour moi, une source d’étonnement : comment deux êtres pouvaient-ils s’aimer autant ? Cela ne ressemblait pas au comportement des adultes que j’avais rencontrés jusque-là.
Autour de nous, la distribution d’acteurs et de techniciens était exceptionnelle. Ils étaient nombreux, mais chacun était, dans son domaine, un monument du théâtre. J’étais à la fois émerveillée et inconsciente. La question de ma simple présence au milieu de ces étoiles ne m’effleurait même pas.
J’étais là, voilà tout, et je me donnais tout entière, m’abandonnant aveuglément aux directives, parfois très musclées, de notre metteur en scène.
*
À cette époque, je voyais bien que mes amies de « bonne famille » étaient principalement occupées par le « Bal des débutantes », les robes qu’elles y porteraient et les jeunes gens, de non moins bonne famille, qui leur seraient présentés.
Cette perspective provoquait, chez moi, une sourde colère, qu’exprimait avec justesse Armande dans les Femmes savantes :
Mon Dieu que votre esprit est d’un étage bas !
Que vous jouez au monde un petit personnage,
De vous claquemurer aux choses du ménage,
Et de n’entrevoir point de plaisirs plus touchants,
Qu’un idole d’époux, et des marmots d’enfants !
Je n’aurais pu retrancher un seul mot de l’expression de cette rage qui couvait en moi, à l’idée du rituel des jeunes femmes de la bourgeoisie.
En suivant Pierre, j’avais choisi mon camp. Ce ne serait certainement pas celui qu’on attendait que j’adopte. Je m’étais retrouvée sur les planches comme sur un champ de bataille, et rien n’aurait pu me faire abandonner mon poste. Je le vivais comme une guerre.
Ma rupture avec cette passion triste, recouverte du linceul qu’on appelle le « milieu social », fut brutale et sans retour possible. Je ne pouvais qu’approfondir le fossé qui nous séparait désormais. Je sentais l’appel du large à travers tous les mots, toutes les émotions qu’il me suffisait de cueillir, comme ça, juste en passant.

J’étais encore considérée comme une enfant, et je sentais pourtant grandir en moi la figure de Catherine, impératrice qui parvint à annexer la Pologne et l’Empire ottoman au cours d’un XVIIIe siècle où les Lumières couvaient la Révolution.
Aurais-je un jour la noblesse de Maria ? Il me fallait chercher le chemin vers celle que je désirais devenir, et peut-être quelqu’un me l’indiquerait-il.
Pour l’heure, les textes que je devais travailler ou jouer étaient mes seuls guides. Ma mémoire était devenue aussi puissante qu’un muscle d’athlète. Ainsi, il me suffisait d’entendre une seule fois une chanson pour, instantanément, la connaître par cœur.
Ma sœur m’avait offert, pour mon anniversaire, un tourne-disque Teppaz, instrument indispensable pour toutes les adolescentes depuis les années 1960. Grâce à cet appareil magique, j’avais pu mesurer à quel point ma mémoire était devenue puissante. Je me plongeais avec délice dans le répertoire de la « grande chanson française », de Trenet à Brassens, devenu, entre-temps, ma nouvelle idole.
*
Assise devant le grand miroir de ma loge, je me dévisageais. L’entracte avait pris fin. Qui était cette personne que je voyais dans la glace ? J’avais
Il me regarda encore un instant, puis, après avoir caressé mon visage, il releva le col de son caban, et je le vis disparaître. »

Extraits
« Je vis avancer, vers moi, une silhouette étrangement familière. Il avait le sourire le plus beau, le plus franc, le plus charmant de tous ceux qu’il m’avait été donné d’apercevoir. Il n’était pas grand, habillé tout en noir ; je regardais fixement ses cheveux, qui l’étaient tout autant, d’un noir de jais, denses, épais, ondoyant sous la lumière. Il me tendit la main, et me dit qu’il avait beaucoup aimé le spectacle. Que ma présence l’avait à la fois ému et impressionné. Je n’en revenais pas d’entendre ces mots, si gentils, manifestement sincères, et remplis d’une douceur insaisissable. Je ne savais comment lui répondre, sinon par des « merci », comme si j’avais été transformée en jouet mécanique. Je pris une grande aspiration pour lui dire d’une traite, à mon tour, que j’adorais ses chansons, que « Faut vivre » était ma préférée, que je la connaissais par cœur :
Malgré le cœur qui perd le nord
Au vent d’amour qui souffle encore
Et qui parfois encore nous grise
Faut vivre » p. 26-27

« Et pourtant, je devinais, sans vraiment l’analyser, pourquoi je persistais dans cette reproduction amoureuse pour un homme comme lui. L’envie de conquérir un cœur beaucoup plus âgé me renvoyait à la peur panique, chez moi, d’être abandonnée.
Je savais, avec certitude, que je désirais cette histoire avec lui, quelle qu’en soit la nature, comme si ce désir obsédant de me retrouver dans ses bras me donnait des ailes pour me jeter tout entière dans mon autre passion: la scène. » p. 51

À propos de l’auteur
RHEIMS_Nathalie_©Philippe_ConradNathalie Rheims © Photo Philippe Conrad

Nathalie Rheims est écrivain. Au long des jours est son 23ème livre.

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Le Palais des orties

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En deux mots:
Le jour où Fred débarque à la ferme de Nora et Simon, c’est le soulagement. Car la culture et la transformation des orties nécessite de la main d’œuvre. Mais la jeunesse et la beauté insolente de la nouvelle venue va faire des ravages.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

La jeune fille qui a bousculé nos vies

En racontant dans Le palais des orties le bouleversement des sens provoqué par l’arrivée d’une bénévole dans une famille d’agriculteurs, Marie Nimier nous livre une réflexion aussi surprenante qu’incandescente sur la passion amoureuse.

Le travail est difficile à la ferme de Nora et de Simon. À 13 ans, leur fils Noé n’est pas d’un grand secours et à 17 ans leur fille Anaïs, qui ne rentre que le week-end, ne peut guère les soutenir dans leur projet de cultiver, de transformer et de vendre les orties sous différentes préparations. Avec leurs moyens limités, ils pensent toutefois avoir trouvé une solution en accueillant une woofeuse, autrement dit une personne membre du World-Wide Opportunities on Organic Farms, un réseau de bénévoles qui mettent leurs bras à disposition des agriculteurs en échange du gîte et du couvert.
La jeune fille qui se présente, avec 24h d’avance sur la date convenue, s’appelle Frederica ou plus simplement Fred. Et si certains côtés de sa personnalité dérangent Nora, elle ne peut guère faire la fine bouche. D’autant que Cheese et Rimbaud, les chien et chat du domaine, semblent déjà l’avoir adoptée. Tout comme le feront les enfants, les voisins et les habitants qui croiseront son chemin. En fait, personne ne semble résister à la belle jeune fille.
Mais comme elle se met au travail avec ardeur, ce serait même plutôt un avantage. «Malgré ses mains fines et ses ongles longs, Fred travaillait comme elle marchait, régulièrement, avec obstination. Elle ne voulait jamais s’arrêter, même pour boire un verre d’eau, il fallait qu’elle finisse, qu’elle aille jusqu’au bout de sa mission.»
Au fil des jours, la greffe semble prendre, chacun se découvrant un peu plus, même si les histoires de Fred pouvaient donner l’impression «qu’elle réinventait sa vie selon les jours, l’humeur ou les circonstances.»
Un soir, après le dîner, Frederica a fait la démonstration qu’elle savait «cracher le chocolat», c’est-à-dire, enflammer la poudre de chocolat à la manière d’une cracheuse de feu. «C’est à ce moment-là, ce moment très exactement où le nuage s’était transformé en flamme, que je compris ce qui était en train de se jouer dans cette maison. En moins d’une semaine, Fred avait conquis tout le monde. Et les animaux. Et les lieux. Et les hommes. Chacun, et je m’inclus dans ce chacun, guettait les signes de son attention. Chacun voulait être préféré, chacun était heureux quand il était regardé, mais cette joie se doublait d’une sourde inquiétude – chacun était jaloux, chacun dépossédé quand Fred s’éloignait. Cette jeune fille sortie de nulle part avait changé la donne.»
Urticante comme les orties, l’action va alors devenir piquante. La prise de risque est assumée, les rendez-vous secrets s’enchaînent, la passion bouscule toutes les certitudes. Au point de ne plus avoir les mots pour dire combien elle est jouissive. «Il me semble inouï qu’il n’y ait qu’un seul verbe et bien peu d’expressions pour désigner le sommet du plaisir, alors qu’il en existe plus de trente dans la vallée pour désigner la pluie. Il y a pourtant autant de différences entre un crachin et une averse qu’entre un orgasme et un autre orgasme.»
Marie Nimier emprunte les voies défendues avec jubilation, faisant de ce Palais des Orties un symbole des choix assumés, de l’émancipation, de la liberté qui s’affranchit des diktats de la société la plus bien-pensante. C’est cru, c’est bon et ça fait un bien fou!

Le Palais des Orties
Marie Nimier
Éditions Gallimard
Roman
272 pages, 19,50 €
EAN: 9782072901294
Paru le 20/08/2020

Où?
Le roman se déroule en France, dans un endroit qui n’est pas précisément situé.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Quelque part en France, une campagne modeste, un peu défigurée. Au fond d’une vallée, à quelques kilomètres d’un village, des hangars recouverts de tôles mangées par la rouille, une ferme où tout serait à reconstruire.
Autour, des champs d’orties. Nora et Simon vivent là avec leurs deux enfants. Ce n’est au départ ni un choix ni un rêve. Ils gagnent leur vie avec une plante que tout le monde arrache. L’ambiance est gaie, plutôt. On se serre les coudes. On est loin du bon vieux temps, loin des exploitations à grande échelle, loin de l’agriculture bio et raisonnée. C’est la débrouille. Et puis, un jour, arrive une jeune fille avec son sac à dos. Frederica. Fred fait du woofing. Contre le gîte et le couvert, elle offre ses bras.
Le Palais des Orties est un roman d’amour et de métamorphoses, le récit d’une passion brûlante.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com https://www.lecteurs.com/livre/le-palais-des-orties/5424458
RTS (Vertigo – Pierre Philippe Cadert & Melissa Härtel)
Blog Sur le route de Jostein
Blog Sans connivence 

INCIPIT (Le premier chapitre du livre)
« Il faut imaginer une campagne modeste, légèrement défigurée, sans exagération. Au fond de la vallée, notre vallée, s’élèvent des bâtiments entourés d’orties. Il ne s’agit pas d’une ferme abandonnée. Les orties, c’est nous qui les avons plantées.
Les orties, c’était mon idée.
Vue du ciel, la maison principale, celle que j’habite avec Simon et nos deux enfants, Anaïs et Noé, respectivement dix-sept et treize ans, semble petite comparée aux constructions alentour. Les granges sont recouvertes de tôles plates ou ondulées. Certaines, tapissées d’une mousse épaisse, donnent envie d’être un oiseau pour y plonger le bec. D’autres, mangées par la rouille, se transforment au fil des années en dentelles si fines qu’on se demande comment elles tiennent au vent.
Et ce jour-là, il y a du vent. Un vent d’ouest qui apporte la pluie. L’histoire commence un jeudi. Elle commence au printemps, le 28 mars très exactement. Je suis en train de trier les cagettes entassées près de l’ancien fenil quand apparaît un bruit du côté de la route, comme une contraction de paupière dans le paysage, ce qu’on appelle, je crois, une impatience. À mesure que je l’écoute, le bruit prend corps, se répétant à intervalles réguliers, sans que je puisse savoir s’il est effectivement plus fort ou si c’est moi qui l’entends mieux. La sonnette d’un vélo ? Des bouteilles qui s’entrechoquent ? Une clochette au cou d’un animal ?
Je m’avance, cherchant à voir au-delà des draps qui sèchent sur le fil. Rien. Je monte sur le tracteur pour élargir mon champ de vision. Je m’attends à trouver une chèvre égarée près du bras mort de la rivière, ce n’est pas plus compliqué que ça, une chèvre ou un mouton, me dis-je pour me rassurer, même s’il ne reste plus l’ombre d’un troupeau dans la région, et qu’il n’y a aucune raison objective de s’inquiéter. Pourtant oui, à cet instant, mon cœur se met à battre plus vite, et plus vite encore quand le bruit s’interrompt. Le silence s’étire pendant quelques secondes, je reste suspendue, en équilibre sur le marchepied. J’ai l’impression que quelqu’un m’observe.
Je me retourne : quelqu’un m’observe.
*
Une jeune fille se tient au milieu du chemin.
Une jeune fille, noyée dans le vert cru des champs d’orties.
Une jeune fille au teint mat venue d’on ne sait où, lunettes de soleil, sac à dos, turban bigarré recouvrant ses cheveux. Blouson et short en jean délavé, sans ourlet le short, un peu court pour la saison, découvrant des jambes nues que Cheese flaire avec insistance. Cheese, c’est le chien, un bâtard noir et blanc aux pattes solides. Depuis que nous l’avons adopté, il exprime sa reconnaissance en gardant la ferme, mais ce jour-là il n’a pas aboyé.
Je siffle entre mes dents.
Cheese dresse une oreille tout en continuant à tourner autour de la jeune fille comme s’il allait lui pisser dessus, il renifle ses baskets, remonte aux chevilles. Elle ne semble pas s’en apercevoir, son attention est ailleurs. Elle tire une feuille de la poche extérieure de son sac, la déplie soigneusement, l’observe plus qu’elle ne la lit. Quand elle a bien promené ses yeux sur la surface de la page, elle se remet en route vers la maison, toujours suivie du chien qui remue l’air de sa queue. Arrivée près du puits, elle s’arrête encore. Campée sur ses jambes et le buste dressé, elle enlève son turban en le tirant lentement vers l’arrière comme on enlève une perruque ou un masque de silicone, une de ces enveloppes souples qui modifient la nature des traits. Son visage se métamorphose.
La bouche grandit, le menton s’allonge.
Tombant jusqu’aux lunettes, une masse épaisse de petites boucles efface le front haut et bombé. Les épaules paraissent moins carrées, le corps plus fin comparé au volume de la chevelure. La jeune fille me fait un signe de la main. Sa voix est grave, légèrement poudrée.
— Je cherche, dit-elle, le Palais des Orties. Je cherche (un coup d’œil sur son papier) Nora Philippe et Simon Carpentier. Et Anaïs. Et Noé.
— C’est ici. Tu es Fred ?
La jeune fille acquiesce.
— Tu es en avance, non ? Tu devais arriver demain…
*
Je n’ai pas bonne mémoire. Quand j’étais petite, mes parents se moquaient souvent de ma distraction. Une vraie planche à savon, disaient-ils. Tu pourrais au moins essayer de te concentrer. Je me concentrais, sans résultat. Quand on sent qu’on dérange, on ne s’accroche à rien ou plutôt, en vous, rien ne s’accroche – c’est à ce prix que l’enfance devient supportable. Je dois vivre avec ça, avec ma tête en l’air. Il m’arrive souvent de confondre les visages et d’oublier les dates, mais cet instant où la jeune fille débarque chez nous, le jeudi 28 mars très exactement, alors que les premières fleurs du prunier sont sur le point d’éclore, reste gravé dans ma mémoire avec une précision qui m’étonne moi-même. L’arrivée de Fred marque le début d’un cycle nouveau. Une page se tourne. Il devient important de se souvenir.

Fred dégage une bretelle de son sac à dos en grimaçant. Nous avons prévu de la loger dans la caravane stationnée près de la rivière, mais rien n’est prêt, je n’ai pas encore apporté les draps ni enlevé les toiles d’araignées. Le tintement reprend. Je baisse les yeux. Fred porte autour de la cheville droite un bracelet indien avec des perles et un grelot.
— Ça ne te gêne pas ce bruit quand tu marches ?
Elle secoue la tête en signe de négation. Ses boucles suivent son mouvement avec un temps de retard, puis se remettent en place sur le front.
— Nous sommes jeudi aujourd’hui. Tu devais bien arriver vendredi, ou c’est moi qui déraille ?
Je ne sais pas pourquoi je l’ai tutoyée d’emblée. J’aurais préféré la vouvoyer, mais il me semble difficile de changer en cours de route, Fred aurait pris ça pour de la méfiance, et ce n’est pas un sentiment de méfiance qui m’habite, pas encore un sentiment de méfiance. Je suis simplement dérangée dans mes plans. Et à la ferme, les plans, on s’y tient.
— C’est quoi ton nom, Fred, Freddy ? Frédérique ? Il s’agit de ton vrai prénom ou c’est un surnom ? Pourquoi tu ne me réponds pas…
La jeune fille se dandine d’un pied sur l’autre et le grelot sonne. Dès qu’elle s’immobilise, le chien écrase sa truffe au creux de son genou, comme s’il cherchait à débusquer une bestiole cachée sous la peau.
— Tu comprends quand je te parle ?
Fred réajuste la lanière de son sac, m’adresse de nouveau un signe de la main, fait volte-face et repart sans un mot d’explication vers la route goudronnée avec son petit bruit de pestiférée.
Qu’elle s’en aille, je me dis. Trop belle pour travailler dans les orties.
Je reprends mon rangement. Avant le retour de Simon, je dois finir de dégager les cagettes qui se sont entassées entre le fenil et la citerne d’eau de pluie. À leur place s’élèvera bientôt le nouveau séchoir.
*
Comment était-elle venue de la gare ? En stop ? Ça marche encore le stop ? Évidemment, je ne pouvais pas la laisser repartir toute seule dans la campagne avec ses jambes à l’air et son gros sac à dos. Pour des raisons de sécurité, par solidarité, mais aussi et surtout, il faut bien le reconnaître, par pur intérêt personnel. Nous avions besoin de quelqu’un à la ferme, quelqu’un de gratuit s’entend, pour travailler dans les champs, à la cuisine, et récolter les premières orties, celles des soupes, des pestos et des jus primeurs. Nous n’avions pas les moyens de renvoyer une bénévole sous prétexte qu’elle était arrivée vingt-quatre heures en avance et que ses chevilles étaient plus fines que les pattes du chien.
— Cheese ! Cheese !
J’appelai, je sifflai encore, sans résultat. Noé pointa son nez à la fenêtre de sa chambre.
— Qu’est-ce qu’il y a maman ?
— C’est la woofeuse, j’ai aboyé. Elle est arrivée.
J’écrasai une cagette d’un coup de talon et, abandonnant mes gants sur le siège du tracteur, courus derrière la jeune fille. »

Extraits
« Et la tâche avait été accomplie. Malgré ses mains fines et ses ongles longs, Fred travaillait comme elle marchait, régulièrement, avec obstination. Elle ne voulait jamais s’arrêter, même pour boire un verre d’eau, il fallait qu’elle finisse, qu’elle aille jusqu’au bout de sa mission. Ses gestes étaient rythmés par de légers sifflements, toujours le même refrain, le même enchaînement de notes. » p. 54

« C’est à ce moment-là, ce moment très exactement où le nuage s’était transformé en flamme, que je compris ce qui était en train de se jouer dans cette maison. En moins d’une semaine, Fred avait conquis tout le monde. Et les animaux. Et les lieux. Et les hommes. Chacun, et je m’inclus dans ce chacun, guettait les signes de son attention. Chacun voulait être préféré, chacun était heureux quand il était regardé, mais cette joie se doublait d’une sourde inquiétude – chacun était jaloux, chacun dépossédé quand Fred s’éloignait. Cette jeune fille sortie de nulle part avait changé la donne. Les doutes concernant la viabilité de l’entreprise s’estompaient, le Palais des Orties s’habituait à son nom, on y croyait à nouveau, car il s’agissait bien d’y croire ou de ne pas y croire, depuis le début nous le savions: la ferme est une question de foi. Cette confiance retrouvée rejaillissait sur nos corps. On ne mangeait plus la même chose, on se mettait au lit plus tard et le matin, pour compenser, on se levait plus tôt. Nous faisions des efforts qui ne nous coûtaient rien. On ne s’habillait plus de la même façon, et si je continuais à porter mon tablier pour travailler en cuisine, je laissais souvent la partie haute retomber sur la poche du bas.
Après le dîner, on prenait le temps de sortir dans la cour, c’était inédit. Nous regardions les étoiles en silence. Parfois un index se tendait vers une constellation. Une bouche nommait, et voilà que pour couronner le tout, on crachait du feu dans la nuit. » p. 65

« Frederica reprend ses caresses et soudain, sans prévenir, plonge son index droit dans mon sexe, puis le gauche, et voilà que les deux doigts se frottent l’un contre l‘autre, dos à dos, comme un grillon champêtre frotte ses élytres. Petites ailes dures qui provoquent grand bruit. Petites ailes qui font monter au ciel, le plaisir surgit par surprise, je retiens ma respiration. Je ne veux pas y aller, je veux que ça dure, que la sensation s’éternise. La jouissance me submerge, une jouissance profonde, bouleversante, comme je n’en ai jamais connu. Il me semble inouï qu’il n’y ait qu’un seul verbe et bien peu d’expressions pour désigner le sommet du plaisir, alors qu’il en existe plus de trente dans la vallée pour désigner la pluie. Il y a pourtant autant de différences entre un crachin et une averse qu’entre un orgasme et un autre orgasme. Il y a les jouissances rapides, les timorées, les explosives, et celles qui rebondissent, qui s’étirent pour soudain s’interrompre, comme si rien ne s’était passé. Celles qui mouillent et celles qui assèchent. Celles qui viennent des chevilles, des poignets, et celles qui arrivent par-derrière, en cascade. » p. 165-165

À propos de l’auteur
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Marie Nimier © Photo Radio France, Éric Fougère

Marie Nimier est l’autrice de quatorze romans aux Éditions Gallimard parmi lesquels La Reine du silence (« Folio » no 4315), prix Médicis, Je suis un homme (« Folio » no 5732), La plage (« Folio » no 6333) et Les confidences. (Source : Éditions Gallimard)

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Les choix secrets

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Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots:
Avant de mourir, Marie fait le bilan de sa vie. Un mari, deux enfants et beaucoup des regrets. Entre une passion possible et un sage mari, entre les fastes de l’Indochine et l’humidité des logements de fonction en Bourgogne, entre la liberté créatrice et le respect des conventions, elle aura toujours fait le mauvais choix.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

La vie que Marie aurait pu vivre

Avec son second roman, Hervé Bel montre avec talent combien il peut se glisser dans la peau d’une femme au soir de sa vie. Ce portrait de Marie donne aussi envie de découvrir celui d’Erika Sattler, à paraître le 19 août.

Marie est aujourd’hui bien âgée et vit avec la peur. Une peur qu’elle essaie de conjurer en ayant mis un rituel en place avant d’essayer de trouver le sommeil : elle fait une inspection systématique, suivie par André, son mari. Mais durant ses vérifications, la difficile respiration de son mari la gêne plus qu’elle ne l’aide. Mais elle fait avec. Elle a toujours fait avec, comme avec les injonctions de ses parents dont l’étroitesse d’esprit la révoltait. Comme avec André, qui était le premier garçon qu’elle a croisé, qu’elle a choisi pour mari et qu’elle a épousé pour respecter son serment.
Pourtant l’officier de marine Hervé Perrot, avec lequel elle avait voyagé sur le paquebot reliant Marseille à l’Indochine, était bien séduisant et plus passionné. Il lui avait même déclaré sa flamme dans une lettre brulante d’amour.
Alors, elle avait voulu croire que la raison l’emporterait. Cependant, une fois passée la fièvre des noces, leur cohabitation ne laissera plus guère au doute. Entre eux il n’était pas question de passion, tout juste d’affection, et encore…
Le couple s’était d’abord installé à Santus où André avait été affecté, dans un appartement froid et humide au-dessus de l’école, puis à Linteuil, la nouvelle affectation d’André obtenue grâce à l’intervention de son père. Très vite s’était installé une routine qui avait pour but d’effacer toutes les aspérités, de mener une existence des plus ordinaires, à mille lieues des fastes de sa jeunesse. «La mémoire de Marie est à l’image de l’univers: une surface plane, déformée par quelques souvenirs cruciaux dont la gravité attire et change la représentation de tous les autres. Ce sont des points innervés, névralgiques, qui ne cessent jamais d‘irradier, altérant ses sens et ses pensées. L’Indochine est son âge d’or et son tourment (…) si brillant qu’elle en a fait un trou noir d’où la lumière ne s’échappe plus. Une tumeur qu’elle oublie parfois, jamais longtemps.»
Dans un style épuré et une langue classique, Hervé Bel construit alors son roman en jouant de cette dualité, des rêves d’alors et de la triste vie d’aujourd’hui, déroulant les épisodes marquants d’une vie subie bien plus que choisie. Les retours en arrière lui permettent de revenir sur la naissance de leur fils Pierre pour souligner qu’elle ne changera pas vraiment leur existence, laissant tout juste Marie un peu plus aigrie. Ou encore la mobilisation d’André et l’expérience de la guerre qui aurait pu en faire un autre homme, lui qui était quasiment rentré en héros à l’issue de cette Seconde guerre mondiale. Car après avoir été pris par les Allemands, il avait réussi à s’enfuir. Mais l’image du héros a vite disparu, remplacée par un quotidien difficile fait de privations. Le décès de son père sera un autre épisode qui laissera à Marie un goût amer, et creusera le fossé avec André. «Elle vit avec quelqu’un qui ne la comprend pas et ne lui reconnaît aucun mérite. Elle vit comme ça depuis cinquante ans, et ce sont ces années qui parlent à travers elle, gorgées de souvenirs et de rancœurs.»
Avec ce roman sur le poids des conventions et de l’héritage familial, Hervé Bel réussit le tour de force de dresser le portrait d’une femme qui, par fidélité, aura raté sa vie, qui par obéissance sera passée à côté d’une histoire sans doute plus exaltante et qui pourtant nous émeut. C’est que sans doute, sa petite voix fait aussi résonner en nous le souvenir de décisions tout aussi «raisonnables» qu’il nous est ensuite arrivé de regretter. Marie ne serait-elle pas cette mauvaise conscience qu’il nous arrive d’éprouver lorsque les regrets prennent le pas sur les rêves, les ambitions, les désirs.

Les choix secrets
Hervé Bel
Éditions Le Livre de poche
Roman
336 p., 7,10 €
EAN 9782253174912
Paru le 3/12/2014

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Santus, Linteuil, Freissange, Autun. On y évoque aussi Paris, Beyrouth, Alexandrie, Djibouti, Saigon, Biarritz ou encore Dijon.

Quand?
L’action se situe au début du siècle, avec des retours en arrière jusqu’à la première moitié du XXe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
Il n’y a plus que la cuisine et le mari, le ciel gris derrière la mousseline des rideaux et ce présent dont il faut bien se contenter. Le temps n’a fait que traverser son corps. Il est passé, la laissant inchangée dans sa façon d’appréhender les choses et les gens. H. B.
Marie est une vieille femme qui ne veut pas être dérangée. Elle souhaite que chaque chose soit à sa place, que chaque jour s’écoule comme la veille, sans imprévu, sans douleur, afin qu’elle puisse contempler tout ce que la vie lui a permis d’accumuler: les objets, les photos, les souvenirs. Aujourd’hui cette vie sans histoires lui convient. Avant, elle brûlait de vivre, elle cherchait la passion et les drames, la souffrance – la sienne et celle des autres. Elle s’est mariée, a eu deux enfants, a hérité de la maison de ses parents, mais a-t-elle vécu? Un roman ambitieux qui offre un portrait de femme intime et dérangeant.

68 premières fois
Sélection anniversaire: le choix de Caroline Laurent

Caroline LAURENT
Caroline Laurent © Philippe Matsas

Caroline Laurent est franco-mauricienne. Après le succès de son livre co-écrit avec Evelyne Pisier, Et soudain, la liberté (Les Escales, 2017 ; Pocket, 2018 ; Prix Marguerite Duras ; Grand Prix des Lycéennes de ELLE ; Prix Première Plume), traduit dans de nombreux pays, elle a signé Rivage de la colère. En parallèle de ses fonctions de directrice littéraire chez Stock, Caroline Laurent a été nommée en octobre 2019 à la commission Vie Littéraire du CNL. (Source: Éditions Les Escales)
«J’aimerais beaucoup vous faire découvrir Hervé Bel, trop discret auteur, dont la voix a quelque chose de puissant et de singulier. Notre rencontre, à lui et moi, est assez belle. J’ai lu son premier manuscrit quand j’étais stagiaire chez Robert Laffont. J’avais fait un rapport ultra positif. Pour moi il fallait le publier… mais la direction de Laffont en avait décidé autrement. Le temps passe. J’arrive chez Lattès et découvre qu’Hervé Bel va y être publié ; ce sont nos retrouvailles. Et puis après deux publications, son troisième livre est refusé par l’éditeur… Je pars au même moment et emmène Hervé avec moi (La femme qui ment, aux Escales).
Depuis un an Hervé vit et travaille à Beyrouth. Les choix secrets est son deuxième roman. Il excelle dans les portraits de femmes qui dérangent et secouent.»

Les autres critiques
Babelio
Lecteurs.com
Le livre de Poche
Blog Domi C Lire 
Blog Sur la route de Jostein
Blog Les coups de cœur de Géraldine


Hervé Bel présente Les choix secrets © Production Librairie Mollat

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Neuf heures, Marie commence sa ronde.
Elle veut être assurée du repos de sa nuit, éviter à tout prix qu’en se réveillant vers les deux heures du matin, comme cela lui arrive souvent, elle ne se souvienne plus si la porte qui conduit au garage est bien fermée. Doute terrible, elle résistera un temps mais, comme à une envie d’uriner, elle finira par céder et devra redescendre au rez-de-chaussée, errer dans les pièces froides, jusqu’à la cuisine, sentir se glisser sous la robe de chambre un air glacial, humide.
Une porte, cela irait encore, mais il y en a deux autres, une qui conduit au petit salon, l’autre à la salle de bains. Et aussi la fenêtre de la cuisine, et la lumière. La lumière qu’elle peut oublier d’éteindre, et qui, toute la nuit, fera marcher le compteur…
Pour être certaine que tout est en ordre, Marie suit une procédure qui s’est compliquée avec les années.
Ce soir, comme tous les autres soirs, elle se poste devant chaque porte, serre sa bouche, ferme les yeux, appuie dix fois sur le panneau, en comptant : un, deux, trois… Puis elle applique une ultime poussée et dit à voix haute, nettement : « Fermée. » Pour la fenêtre, elle serre la poignée de toutes ses forces et pense : « Je suis là, je tiens la poignée, je la tire, et la fenêtre ne s’ouvre pas. » Puis elle regarde autour d’elle, aperçoit un détail, une araignée au-dessus du poêle, un torchon à côté de la cage à oiseaux, n’importe quel détail, qu’elle enregistre, afin de s’en souvenir si, durant la nuit, le doute lui vient. Pour la lumière, c’est plus simple : elle allume sa lampe de poche, éteint le plafonnier, et là, dans les ténèbres coupées d’un rayon affaibli et jaune, elle ouvre grands les yeux, regarde le noir, et compte jusqu’à vingt.
Derrière elle, debout, se tient son mari, respiration haletante, reproche vivant ; elle sait qu’il la trouve ridicule et cela l’empêche de se concentrer.
Elle tient fermement la lampe de poche dans sa longue main à la peau jaunie et veinée, et traverse la salle à manger qui sent la poussière mouillée. Lui la suit, à petits pas. Ses pantoufles claquent sur le plancher. Et il souffle encore. On dirait qu’il le fait exprès, ce bruit. Devant l’escalier, c’est encore pire, il s’arrête, se racle la gorge, souffle suspendu qui reprend bientôt, plus fort, tandis qu’il monte derrière elle. Les marches de l’escalier craquent, une à une. Arrivée sur le palier, elle se retourne pour observer l’obscurité. Tout est en ordre, le silence absolu. Elle peut se coucher, et lui aussi.
Elle dit « Bonsoir ». Il répond : « Bonsoir, ma petite poule. » Puis tousse. Dès qu’il se couche, il est pris de quintes qui s’espacent et qu’elle compte, en serrant les dents. Encore un petit moment à subir. Puis le silence. Il s’est abruti avec deux cachets et s’endort ; le silence et la couverture protègent Marie.
Marie scrute les ténèbres, à l’affût de la moindre luminosité, contente qu’il n’y en ait aucune, mais inquiète aussi. La chambre est placée à l’extrémité de la maison du côté des grands sapins. Derrière s’étendent les vergers et les prés jusqu’à l’Oze. Un cambrioleur n’aurait aucun mal à pénétrer dans la propriété, casser une fenêtre et faire son affaire sans être dérangé. Il pourrait les torturer sans que personne entende quoi que ce soit. Si, les voisins d’en face. Mais si le voleur les bâillonne, les Puffeney n’entendront rien. Elle s’imagine attachée, les pieds nus au-dessus du poêle de la cuisine. L’homme dit : « Tu vas parler, tu vas parler ! » Son mari, placide, assis tranquillement sur sa chaise. « Et toi, lui dit le cambrioleur, regarde ce que je vais faire à ta femme. Je vais la brûler à petit feu. » Le mari ne répond rien, indifférent, son air indifférent de tous les jours. Marie comprend alors que rien ne la sauvera plus. Les battements de son cœur s’accélèrent. L’homme la regarde avec un air de fou : ce n’est pas l’argent qu’il veut, c’est sa vie, qu’il va déguster lentement, au fil des tortures…
Comme un coup de poing sur la poitrine, la peur est si vive que Marie se réveille, surprise d’avoir dormi. Silence total, mais des bruits parfois, toujours surprenants. Un craquement dans le salon, en bas. Une corneille plus noire que la nuit sautille sur le rebord du balcon. Le vent se lève, légèrement, comme une expiration humaine.
Et son mari dont la respiration est hésitante, rauque.
Allons, tout va bien, pense-t-elle.
Si elle pouvait seulement bien dormir. Même si elle s’assoupit, elle garde toujours l’impression d’être réveillée. Son sommeil est une pensée qui se dévide toute seule, et elle sait toujours ce qu’elle pense. Comme tout à l’heure.
La pluie arrive soudain, massive, crépite en s’écrasant sur le toit. Elle imagine le jardin trempé, la campagne déserte, le bois des Rupes, du côté de Linteuil, qui plie sous le vent, l’odeur des tapis de feuilles décomposées sous le cognassier… Et voici qu’elle sent venir la pensée de la mort, l’affreuse pensée, inévitable, habillée de nuit, qui s’insinue en elle, s’approche avec la prudence d’un serpent, la discrétion de la fumée d’un brasier qui passe sous la porte.
Se lever, bouger, elle n’y songe même pas. Il lui est impossible d’envisager la moindre entorse à l’ordre établi de son existence. Une fois couché, on l’est pour de bon. Et que dirait son mari, là, tranquille, qui dort ? Il en profiterait pour se lever aussi, sous prétexte qu’il est malade. Malade, pas tant que ça puisqu’il dort.
Malade et l’horrible pensée derrière…
Mais elle se sent bien, au chaud, comme si elle n’avait pas de corps. L’esprit est vif. Demain, il faut absolument ranger les draps qui traînent sur la table de la salle à manger, passer un coup de serpillère dans la cuisine. Demain, il y a le boulanger, un brave homme. Il faudra changer de sous-vêtements. Elle égrène les tâches, se sentant tomber doucement dans un trou chaud, se laisse aller, et…
Et soudain, sursaute.
Sur le toit, du côté de la cuisine, un chuintement, comme un patin qui raye la glace, un son de plus en plus fort.
Quelqu’un, là-haut.
Elle s’est dressée, s’apprête à réveiller son mari, se retient, tandis que le bruit s’interrompt. Puis un autre venant de la cour en ciment, un corps qui s’écrase sur le sol, une pierre, un coup net, distinct malgré la pluie plus calme.
Marie repose la tête sur l’oreiller. Une tuile, c’est une tuile qui est tombée. Cela devait arriver : le toit est en si mauvais état.
« J’ai bien fait de ne pas le réveiller. Il en aurait fait une histoire. »
Mais il s’est réveillé. Il halète :
« Qu’est-ce qui se passe ?
— Une tuile est tombée du toit !
— Je m’en occuperai demain, je m’en occuperai demain. »
C’est cela, oui, pense Marie. Moi je suis sûre que tu ne feras rien, que ce sera à moi de me débrouiller.
Un nouveau souci, des solutions à trouver, toute seule.
Demain.
« Mon Dieu, quelle vie ! Si j’avais su… »
Puis elle pense au vieux parasol jaune aperçu ce matin, dans le garage. « Je ne me doutais pas qu’on l’avait gardé. » Parasol, soleil. La lumière si claire sur le jardin, comme en août dernier, dans le ciel bleu.
La nature, elle, ne change jamais. C’est la même lumière, les mêmes couleurs, que voyaient les gens du Moyen Âge : la vallée était la même, plus d’arbres peut-être. En tout cas le même relief. Cela l’étonne, comme une découverte, une promesse qui éloigne l’horrible pensée dont elle n’est jamais loin. En août dernier, elle se souvient être allée au bout du jardin, près de la cabane en ruine. De là, elle a regardé longtemps le paysage, borné au loin par les collines.
Avant, il y avait la gare perdue au milieu des prés. Elle l’a tellement regardée, cette gare, en 1933, en juillet.
Elle s’appelait encore Marie Cavignaux.
Il était cinq heures du soir. Elle remontait l’allée bordée de roses d’un pas rapide et arrivait devant la guérite qui servait de lieu d’aisance. Les mouches vibrionnaient. Assise sur la tinette, elle prenait les jumelles dissimulées derrière. Il faisait beau. La terre était sèche.
Avec ses jumelles, elle observait le verger, la rivière bordée de bouleaux puis, sur le coteau opposé, des prairies d’un vert flavescent où des vaches blanches tachetées de noir paissaient. Enfin, au faîte de la colline, objet de toute sa convoitise, elle s’attardait sur la gare de Santus, un bâtiment carré recouvert de crépi blanc et dressé au milieu de nulle part, où s’arrêtaient les trains en provenance de Linteuil.
Il faisait très chaud. L’air de la petite cabane était empesté par les excréments en décomposition, mais leur odeur, celle de sa famille, l’incommodait à peine. La sueur, coulant en rigoles le long de son corps, entre ses cuisses et ses seins, lui causait un chatouillement agréable et trouble. Elle ne bougeait pas, les coudes appuyés sur ses genoux pour tenir sans effort sa double lorgnette. Elle était immobile, de cette immobilité tendue de l’insecte, inquiétante parce que absolue et cependant provisoire, susceptible de se rompre soudain dans un mouvement vif et cruel.
Elle avait un profil légèrement prognathe. Des cheveux bruns et raides le long de son cou maigre. Des bras longs et musclés comme des cuissots de sauterelle, peu de poitrine, des jambes fines, des yeux gris ou bleus selon la lumière, une petite bouche souvent traversée d’un pli ironique. L’expression de son visage était tantôt mélancolique, tantôt énergique, cela dépendait des circonstances : elle avait dix-neuf ans.
Et elle pensait qu’elle le verrait bientôt, lui, attendu depuis le matin, sept heures : André !
Enfin, le train s’annonçait d’un trait strident rayant le silence. André Seudécourt finissait par descendre, le dernier, car il ne se pressait jamais. Un pas tranquille qu’elle prenait pour du flegme.
Aussi attentive que la lycose derrière son parapet, elle observait sa marche lente sur la route qui le cacherait bientôt, cherchant à se souvenir autant que possible de tous les détails ; y parvenant, mais sans en ressentir une véritable joie. Ce n’était pas assez : elle aurait voulu lui serrer la main chaque jour ou simplement le croiser de plus près.
Exaucée, la jeune fille pensait qu’elle ne demanderait plus rien à la vie. »

Extraits
La mémoire de Marie est à l’image de l’univers: une surface plane, déformée par quelques souvenirs cruciaux dont la gravité attire et change la représentation de tous les autres. Ce sont des points innervés, névralgiques, qui ne cessent jamais d‘irradier, altérant ses sens et ses pensées. L’Indochine est son âge d’or et son tourment. Un temps de soleil, de journées uniformément belles, humides le soir sous un ciel couvert. Les rues y sont pareilles à celles du midi de la France, droites et bordées de manguiers et de flamboyants à l‘ombre desquels, assis sur des chaises de fer, des fonctionnaires barbus en habits blancs, des dames à chapeau un peu grassouillettes, des jeunes filles aux joues roses se régalent à la tombée du soir de Byrrh et d’orangeade servis par des Annamites silencieux. Un souvenir d’Indochine si brillant qu’elle en a fait un trou noir d’où la lumière ne s’échappe plus. Une tumeur qu’elle oublie parfois, jamais longtemps, un condensé de pensées qu’elle n’a plus besoin de dévider pour en sentir les effets; en elle, toujours, même maintenant, l’Indochine est là, tandis qu’elle descend les escaliers en ce matin de novembre où elle n’y voit guère, après avoir quitté le lit si chaud où elle n’avait pas mal, parce que son mari n’est pas monté avec la tasse de café et le pain grillé. p. 50-51

Elle vit avec quelqu’un qui ne la comprend pas et ne lui reconnaît aucun mérite. Elle vit comme ça depuis cinquante ans, et ce sont ces années qui parlent à travers elle, gorgées de souvenirs et de rancœurs. p. 102

À propos de l’auteur
Né en 1961, Hervé Bel a fait des études de droit et d’économie et travaille dans une grande entreprise. La Nuit du Vojd, son premier roman (Lattès, 2010), a obtenu le prix Edmée de la Rochefoucauld et a été sélectionné par le Festival du premier roman de Chambéry. Après Les choix secrets, il a publié La femme qui ment aux éditions Les Escales.  19 août, il publiera Erika Sattler, son nouveau roman mettant en scène une femme belle, blonde et nazie. (Source: Éditions JC Lattès)

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L’été en poche (53)

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Amours

En 2 mots
Que signifie aimer en 1908 ? Léonor de Récondo raconte avec beaucoup de finesse un triangle amoureux peu conventionnel. Ce faisant, elle dépeint une société en pleine mutation.

Ma note
etoileetoileetoileetoile (j’ai adoré)

Si vous voulez en savoir plus…
Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format

Les premières lignes

L’avis de… BibliObs (Claire Julliard)
« Dans une langue très pure, Léonor de Récondo exprime la violence du sentiment amoureux, qui peut conduire, irrépressible, à tous les extrêmes. Avec cette histoire d’une femme qui se débarrasse de ses corsets et de ses carcans, la violoniste baroque impose une musique fluide et percutante. »

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Léonor de Récondo parle de son roman «Amours». © Production librairie Mollat

Amours

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Amours
Léonor De Récondo
Sabine Wespieser
Roman
280 p. 21 €
ISBN: 2848051736
Paru en janvier 2015

Version poche parue en mai 2016.

Où?
Le roman est situé en France, dans le Cher et plus précisément dans un bourg baptisé Saint-Ferreux-sur-Cher.

Quand?
L’action débute en 1908 et va se dérouler durant les mois et années qui suivent.

Ce qu’en dit l’éditeur
Nous sommes en 1908. Léonor de Récondo choisit le huis clos d’une maison bourgeoise, dans un bourg cossu du Cher, pour laisser s’épanouir le sentiment amoureux le plus pur – et le plus inattendu. Victoire est mariée depuis cinq ans avec Anselme de Boisvaillant. Rien ne destinait cette jeune fille de son temps, précipitée dans un mariage arrangé avec un notaire, à prendre en mains sa destinée. Sa détermination se montre pourtant sans faille lorsque la petite bonne de dix-sept ans, Céleste, tombe enceinte : cet enfant sera celui du couple, l’héritier Boisvaillant tant espéré.
Comme elle l’a déjà fait dans le passé, la maison aux murs épais s’apprête à enfouir le secret de famille. Mais Victoire n’a pas la fibre maternelle, et le nourrisson dépérit dans le couffin glissé sous le piano dont elle martèle inlassablement les touches.
Céleste, mue par son instinct, décide de porter secours à l’enfant à qui elle a donné le jour. Quand une nuit Victoire s’éveille seule, ses pas la conduisent vers la chambre sous les combles…
Les barrières sociales et les convenances explosent alors, laissant la place à la ferveur d’un sentiment qui balayera tout.

Ce que j’en pense
****

Le livre s’ouvre sur un premier chapitre très fort. Anselme, le maître de maison y viole Céleste, sa bonne. Quelques pages plus loin, on comprendra que cette scène est celle de la conception d’Adrien, l’enfant qui est bien involontairement le déclencheur de cette histoire.
Nous sommes en 1908, à un moment où les droits des femmes étaient balbutiants, pour ne pas dire inexistants. Le droit de cuissage sur le «petit personnel» faisait partie de ces règles non-écrites, y compris en province. Ce qui pourrait donc être considéré comme un faits divers banal va prendre sous la plume de Léonor de Récondo, une toute autre dimension. Car Victoire, la femme délaissée, va se rapprocher de Céleste. L’une et l’autre vont découvrir que leur corps peut être autre chose qu’un outil de travail, qu’il peut aussi être vecteur d’émotions : « L’amour est là, où il ne devrait pas être, au deuxième étage de cette maison cossue, protégé par la pierre de tuffeau et ses ardoises trop bien alignées, protégé par cette pensée bourgeoise qui jusque là les contraignaient, et qui, maintenant leur offre un écrin. »
Pour quelques instants, le désir balaie la morale. Victoire décide d’adopter l’enfant, se remet au piano, part à Paris s’acheter une toilette et se fait accompagner par Céleste.
Mais cette liberté nouvelle est menacée. Le poids des conventions, le regard des autres, l’impossibilité de vraiment s’émanciper vont conduire au drame.
Mais au-delà de ce récit, c’est pour son style qu’il faut se plonger dans ce roman. Léonor de Récondo cisèle ses phrases, les travaille et retravaille jusqu’à ce que sa petite musique soit parfaitement harmonieuse. C’est bien simple, il est très difficile de ne pas quitter le livre jusqu’à la fin. Et il ne s’agit pas ici d’une formule. A l’image de cette clairière vers laquelle Céleste part se réfugier, on trouve dans ces pages une beauté envoûtante.

Le travail de l’écrivain
Ce fut un véritable plaisir de rencontrer l’auteur lors de son passage à Mulhouse. En présentant «Amours», elle a aussi parlé de son travail d’écrivain qui, chez elle, complète sa passion pour la musique (elle est violoniste) : « Je n’écris le livre que lorsqu’il est complet dans ma tête. Mais le travail en amont est très important. Je me documente beaucoup. J’ai lu beaucoup d’ouvrages sur cette période, sur la domesticité ainsi que des recueils de lettres, ce qui me permet de m’imprégner du sujet. Je mets aussi plusieurs mois à incarner mes personnages et, quand la structure est là, j’écris. Je ne rédige qu’un chapitre par jour, e qui explique aussi qu’ils soient relativement courts et qu’ils aient presque tous la même longueur. En revanche, je retravaille beaucoup le texte. Je veux que ma phrase soit fluide, que la lecture soit harmonieuse. »

Extrait
« C’est un feu de joie, ils sont tous excités de voir les flammes s’élever. Même Huguette, qui avait du mal à cacher son désaccord tant cette idée lui paraissait saugrenue, se prend à sourire. C’est la première à applaudir lorsque Victoire, dans un geste énergique, lance un corset dans le feu.
– Ah vraiment, bravo, madame ! Vous faites bien. Vous allez enfin pouvoir respirer !
– Et je vais surtout pouvoir m’habiller toute seule !
Pierre observe Victoire. Il réalise que cette femme si élégante qui, d’une certaine manière régit leurs vies, est à la merci des mains de sa femme. Comme une enfant, chaque matin, elle a besoin d’elle pour se vêtir. Leurs existences à tous sont finalement étrangement imbriquées, c’est ce qu’il comprend tandis qu’elle jette un deuxième corset dans un grand éclat de rire. Ils sont tous dépendants les uns des autres, chacun à sa manière, liés aux us et coutumes, liés à leur rang social. »

« Sous les tuiles en ardoise de la maison bourgeoise, quatre personnes sont couchées, seul l’enfant dort. Les autres gardent les yeux grands ouverts. Chacun dans sa pièce, chacun dans sa solitude profonde, hanté par des rêves, des désirs, des espoirs qui ne se rencontrent pas, qui se cognent au murs tapissés, aux taffetas noués d’embrasses – métrages de tissu qui absorbent les soupirs, pour n’en restituer qu’un écho ouaté. » (p. 218)

Autres critiques
Babelio
L’Express (François Busnel)
Télérama
BibliObs
RTL (avec Interview-vidéo de l’auteur)

A propos de l’auteur
Léonor de Récondo, née en 1976, débute le violon à l’âge de cinq ans. Son talent précoce est rapidement remarqué, et France Télévisions lui consacre une émission alors qu’elle est adolescente. À l’âge de dix-huit ans, elle obtient du gouvernement français la bourse Lavoisier qui lui permet de partir étudier au New England Conservatory of Music (Boston/U.S.A.). Elle devient, pendant ses études, le violon solo du N.E.C. Symphony Orchestra de Boston. Trois ans plus tard, elle reçoit l’Undergraduate Diploma et rentre en France. Elle fonde alors le quatuor à cordes Arezzo et, grâce au soutien de l’association ProQuartet, se perfectionne auprès des plus grands maîtres du genre (Quatuor Amadeus, Quatuor Alban Berg). Sa curiosité la pousse ensuite à s’intéresser au baroque. Elle étudie pendant trois ans ce nouveau répertoire auprès de Sigiswald Kuijken au Conservatoire de Bruxelles. Depuis, elle a travaillé avec les plus prestigieux ensembles baroques (Les Talens Lyriques, Le Concert d’Astrée, Les Musiciens du Louvre, Le Concert Spirituel). De 2005 à 2009, elle fait partie des musiciens permanents des Folies Françoises, un ensemble avec lequel elle explore, entre autres, le répertoire du quatuor à cordes classique. En février 2009, elle dirige l’opéra de Purcell Didon et Enée mis en scène par Jean-Paul Scarpitta à l’Opéra national de Montpellier. Cette production fait l’objet d’une tournée. En avril 2010, et en collaboration avec la chanteuse Emily Loizeau, elle crée un spectacle mêlant musique baroque et musique actuelle.
Léonor de Récondo a été premier violon sous la direction de Vincent Dumestre (Le Poème Harmonique), Patrick Cohën-Akenine (Les Folies Françoises), Enrico Gatti, Ryo Terakado, Sigiswald Kuijken. Elle est lauréate du concours international de musique baroque Van Wassenaer (Hollande) en 2004.
Elle fonde en 2005 avec Cyril Auvity (ténor) L’Yriade, un ensemble de musique de chambre baroque qui se spécialise dans le répertoire oublié des cantates. Un premier disque de l’ensemble paraît chez Zig-Zag Territoires autour du mythe d’Orphée (plusieurs fois récompensé par la presse), un deuxième de cantates de Giovanni Bononcini en juillet 2010 chez Ramée.
Léonor de Récondo a enregistré une quinzaine de disques (Deutsche Grammophon, Virgin, K617, Alpha, Zig-Zag Territoires) et a participé à plusieurs DVD (Musica Lucida).
En octobre 2010, paraît son premier roman, La Grâce du cyprès blanc, aux éditions Le temps qu’il fait. Chez Sabine Wespieser éditeur, elle publie en 2012 Rêves oubliés, roman de l’exil familial au moment de la guerre d’Espagne. Pietra viva (Sabine Wespieser éditeur, 2013), plongée dans la vie et l’œuvre de Michel Ange, rencontre une très bonne réception critique et commerciale.
Avec Amours, son nouveau roman paru le 8 janvier 2015, Léonor de Récondo, dont on retrouve la phrase juste et précise qui conduit le lecteur au plus près de ses émotions, fait exploser les cadres de la conformité bourgeoise pour toucher à l’éclosion du désir, la prise de conscience de son propre corps, la ferveur et la pureté d’un sentiment qui balayera tout, et impressionne par l’amplitude de ses sources d’inspiration.. (Source : Sabine Wespieser Editeur)

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