Les contreforts

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En deux mots
Une famille de châtelains désargentés se bat pour sauver son patrimoine. Autour de Léon Testasecca et de Diane son épouse, ses enfants Clémence et Pierre vont tenter avec leurs moyens de repousser une échéance par trop prévisible.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Qu’est-ce qui n’est pas impossible?

Pour son nouveau roman, Guillaume Sire change de registre. Le Prix Orange du livre 2020 avec Avant la longue flamme rouge nous entraîne cette fois sur les chemins de l’Aude où une famille tente de sauver son château. Un combat inégal, mais une vraie épopée!

Après le succès de Avant la longue flamme rouge, notamment couronné par le Prix Orange du livre 2020, Guillaume Sire a répondu aux questions du portrait chinois de La bibliothèque de Juju. A la question, s’il était un endroit du monde, le romancier a répondu Montahut: «C’est une colline près de Carcassonne. Il faut passer par le village de Palaja, et monter dans les Corbières, vers le Col du Poteau. Après la bergerie de Montrafet, vous continuez sous le grand cèdre bleu, puis vous montez entre les genêts et les chêneverts, à gauche, et vous arrivez à Montahut.» Si je reviens sur cette description, c’est parce qu’elle nous livre la clé de ce nouveau roman précisément situé dans cette région de l’Aude.
Léon Testasecca est le châtelain de Montrafet. Mais à l’image de son château qui tombe en ruines, il ne possède plus grand chose de sa gloire passée et doit se battre pour ne pas être expulsé. Fort heureusement, il peut compter sur sa famille. «Clémence, dix-sept ans, bricoleuse de génie, rafistole le domaine au volant de son fidèle tracteur; Pierre, quinze ans, hypersensible, braconne dans les hauts plateaux; Diane, la mère, essaie tant bien que mal de gérer la propriété.» Un clan qui va devoir faire face à une montagne de problèmes pour tenter de sauver leur héritage.
Léon Testasecca est un frondeur. Il n’hésite pas à faire le coup de poing pour défendre ses idées et son honneur. S’il imagine que le vin, qu’il ingurgite en grandes quantités, sera peut-être sa planche de salut, il paraît bien seul à penser que la fortune se trouve dans son vignoble. Mais ceux qui pensent qu’il y a une mine d’or sous le château fantasment tout autant. Tandis que Pierre chasse, Clémence passe ses journées à consolider ce qui peut l’être. Et Diane se bat pour obtenir des subventions, obtenir la mansuétude de l’administration et des créanciers.
De retour de l’une de ses escapades, Léon découvre qu’un arrêté d’expulsion vient d’être édicté parce que pour l’administration, le monument est désormais en péril. Mais ce n’est rien en comparaison des engins de chantier qui débarquent un beau matin et entreprennent de préparer le terrain pour y ériger un lotissement. Car une partie du terrain a été préemptée sans l’accord de la famille et que désormais, il va falloir aussi engager les peu de moyens à disposition dans un combat juridique long et incertain.
Mais pour Léon et les siens, il est hors de question de céder. La guerre est déclarée!
Cette nouvelle version du combat du pot de terre contre le pot de fer est une tragédie en cinq actes que Guillaume Sire nous livre avec le bruit et la fureur qu’il faut y associer pour faire monter la tension dramatique. Les croyances et la légende bâtie autour du «minotaure de Montrafet» ajoutant aussi à cette épopée le poids du mythe.
Et quand Diane, la princesse parisienne, murmure contre la poitrine de son Minotaure de mari: «J’ai peur parfois que tout cela mène à une impasse. J’ai peur que le combat soit perdu d’avance. J’ai peur que la victoire soit impossible.» il peut affirmer avec force la phrase qui le guide depuis toujours: «Qu’est-ce qui n’est pas impossible?»
Guillaume Sire a retrouvé non seulement les terres de son enfance, les goûts et les odeurs, mais aussi les rêves qui ont construit le romancier qu’il est aujourd’hui devenu. Avec cette envie un peu folle de déplacer des montagnes par la force des mots… et rendre l’impossible possible.

Bonus
Le photographe Fred Boer propose de superbes photos prises à Montrafet.

Les Contreforts
Guillaume Sire
Éditions Calmann-Lévy
Roman
352 p., 19,90 €
EAN 9782702182154
Paru le 18/08/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Palaja et alentours. On y évoque aussi Toulouse et Carcassonne ainsi qu’une fugue vers la mer.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Un éclair découpa l’horizon, suivi de sa morsure sonore, et une goutte tomba, grosse comme un doigt — et le grand délire commença.»
Au seuil des Corbières, les Testasecca habitent un château fort fabuleux, fait d’une multitude anarchique de tourelles, de coursives, de chemins de ronde et de passages dérobés.
Clémence, dix-sept ans, bricoleuse de génie, rafistole le domaine au volant de son fidèle tracteur ; Pierre, quinze ans, hypersensible, braconne dans les hauts plateaux ; Léon, le père, vigneron lyrique et bagarreur, voit ses pouvoirs décroître à mesure que la vieillesse le prend ; Diane, la mère, essaie tant bien que mal de gérer la propriété.
Ruinés, ils sont menacés d’expulsion. Et la nature autour devient folle : des hordes de chevreuils désorientés ravagent les cultures. Frondeurs et orgueilleux, les Testasecca décident de défendre coûte que coûte le château.
Dans cette épopée baroque et tragique où on retrouve toute sa puissance romanesque, Guillaume Sire érige une mythologie sur la terre de son enfance.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Goodbook.fr
A voir A lire (Cécile Peronnet)
Blog Les Chroniques de Goliath (Jérôme Cayla)

Les premières pages du livre
Prologue
Le château de Montrafet se trouve à vingt kilomètres au sud-est de Carcassonne, sur les contreforts des Corbières. On y accède par un chemin de gravier depuis Palaja, un village sans puits peuplé de vignerons et d’enfants à l’accent métallique. Le château est ceinturé de remparts de dix mètres de haut, coiffés de mâchicoulis et de créneaux, à l’aplomb desquels s’élève une forêt de tours aux proportions maladroites. Rien ici n’a été construit pour l’agrément. Montrafet est un fort d’arrêt immense mais sec et cabossé, bouclier du fond des âges, où les rois avaient pris jadis l’habitude d’envoyer en garnison leurs généraux les plus fidèles et leurs sujets les plus récalcitrants. Chaque demi-siècle y a ajouté son épisode : une coursière béante, une chapelle, un arrière-corps de marbre, une nef ou un module défensif sous les corniches de pitchpin ; ainsi l’édifice a-t-il collectionné des gestes architecturaux réputés inconciliables, et il s’est épanoui à flanc de colline comme une fleur dégénérée.
Le château, aujourd’hui, est en piteux état. Des poutrelles de chantier doublent les arcs-boutants dont la pierre, harassée par le soleil, est jaunâtre et poreuse. En de nombreux endroits, les reprises au ciment font des taches claires ; et, à quelques mètres de l’entrée sud, un pilastre, surnommé l’« ancienne colonne », est effondré, Les mâchicoulis sont pleins d’eau ; des bâches bleues pendent sur les banquettes d’infanterie, suturées au fil de fer et au chatterton. Sur la façade nord, une série d’anneaux d’acier cliquettent par grand vent, « personne ne peut dire à quoi ces anneaux ont servi ni même s’ils ont servi un jour.
Quarante hectares de vigne font au château une traîne de mariée tantôt d’émeraude, tantôt de rubis ou d’or mat, transmuée dans l’hiver en mantille de veuve. Au sud et à l’est, les Corbières enfoncent leurs racines de granit dans les traces d’un océan paléolithique, et dans les souvenirs calcifiés d’une époque pas si lointaine où la neige tombait à Noël sur les pâtis des plateaux. Plusieurs chemins de sanglier s’évadent au milieu des chênes trapus, des cormiers, des arbres aux fraises et des genêts. Les clairières et les trous d’eau créent des ouvertures dans la forêt. Un cèdre aux branches colossales projette sur les remparts des ombres géométriques, susceptibles de changer en quelques secondes à la fois de forme et de texture, au point qu’il semble dans ces parages que la lumière est volontaire.
La colline appuyée sur le château s’appelle Montahut (« mont haut»). Derrière elle, on aperçoit le col du Poteau, la montagne d’Alaric et, au-delà, un désert d’herbes jaunes étendu sur près de cent kilomètres jusqu’à la côte d’Estarac et la Méditerranée.
Pierre de Testasecca descend vers Montrafet par le chemin du grand cèdre. Le jeune homme a moins le corps d’un chasseur ou d’un vigneron que celui d’un poète égaré dans un parc. Ses cheveux mi-longs, noirs, sa minceur, son regard vénitien, son nez sévère et une certaine agilité assortie d’une force qui n’a rien d’encombrant le dotent d’une grâce mystérieuse. Il dévale Montahut et pénètre dans le château par une porte dérobée de l’aile sud. À l’intérieur, on entend les jappements d’un chien, puis d’autres pas, des voix, et la lame d’un couteau.

Acte I
Pierre passe sous l’aine, et enfonce le couteau au renflement du croupion dont il tient écartés les bords caoutchouteux. Il y a encore quelques heures, ce perdreau volait dans la campagne à la recherche d’une femelle avec qui partager son nid de paille et de boue beurrée. La chair cède. Les vaisseaux s’entortillent autour de la lame. Les entrailles apparaissent : le foie couleur guimauve, le cœur dans un liquide délié, la graisse cireuse, l’intestin, la vessie aux reflets grenadine. Pierre extirpe ensuite les poumons qui ont l’air chacun d’être le cœur d’un animal plus grand et, surtout, moins mort.
Il scrute l’horizon, au-delà de la ligne en pointillé des remparts et des casemates d’où il guettait dans l’enfance le passage des bêtes rousses. Des guirlandes de nuages retiennent le soleil. La terre, crayeuse, émet des radiations compactes. Les moustiques tigres frétillent sous les chardons. Ils organisent des guets-apens autour de la meule sur laquelle chaque matin, Diane, la mère de Pierre, installe une carafe de jus de citron et une soupière de café. Plus bas, c’est le froufrou des chênes verts et des câpriers. La symphonie en ré mineur des crapauds. Prudentes, les rainettes se tiennent à un mètre de leurs cousins, prêtes à s’enfuir au cas où il prendrait à l’un d’entre eux l’envie d’un hors-d’œuvre plus consistant qu’un ventricule de moustique ; elles pataugent dans la vase pâle.
Pierre ouvre la lucarne du long couloir. En levant les yeux, il aperçoit, sur le plâtre et les pierres rebondies de la tour carrée, les lacérations du point du jour. Loghauss, la démone, est réveillée…
Clémence, sa grande sœur, entre, accompagnée du chien Bendicò. Elle porte une veste bleu marine, col en velours, intérieur écossais, ouverte sur une chemise d’officier, et avec ça une culotte de cheval et des bottines terre de Sienne. Sa peau est rougie par endroits. On dirait une ancienne femme des forêts sous une frange Grand Siècle. Sourire imperméable, en demi-parenthèse… Elle cherche un objet sur les étagères. Trois rondelles métalliques tombent dans un bruit de machine à sous. Elle ne les ramasse pas. Enfin, elle déniche le tournevis cruciforme, au manche coudé, qu’elle cherchait.
S’il devait décrire sa sœur à quelqu’un qui ne la connaît pas, Pierre évoquerait un voilier en suspension à un ou deux mètres au-dessus de la mer, une mer trouble, noire, brutale – le voilier se déplacerait au milieu des oiseaux, des bulles d’écume, des blocs de glace, des épaves et des poissons volants.
Clémence ramasse les rondelles et les met dans sa poche, puis lui adresse un clin d’œil.
Après avoir plumé le perdreau, Pierre le passe au chalumeau. Il le disposera dans le congélateur avec des dizaines d’autres. Il referme la lucarne et essuie ses mains moites.
— La chasse a été bonne ? demande Clémence.
— Un perdreau, trois bécasses.
— Comment les as-tu prises ?
— À la croule, avoue-t-il en évitant le regard de sa sœur, qui n’est pas sans savoir que la chasse à la croule consiste à guetter le chant d’amour du roi des gibiers, et qu’elle est injuste pour l’oiseau qui volette en appelant de ses vœux la saillie reproductrice, mais rencontre, à la place, une volée de numéro sept.
— À la croule, fin avril ?
— Que veux-tu, nos bécasses sont romantiques.
Pierre en a suspendu une au-dessus du plan de travail. Clémence observe l’animal à l’œil rond de sorcier. Elle a toujours ressenti du respect mêlé de crainte, et d’un autre sentiment, une espèce de mélancolie, devant ce gibier au goût de prune confite dans la saumure. Elle les imagine, quelques secondes avant de mourir, anges bruns zigzaguant dans le crépuscule à la recherche de l’amour fou…
— Je devrais te dénoncer au garde-chasse, même si je crois que ce brave Arnoult est pire que toi.
— Attends un peu d’en manger une, tu verras.
Bendicò remue la queue, rendu impatient par le fumet du sang mélangé sur l’établi à la sciure de bois et aux plumes grillées. Pierre lui donne à lécher la lame du couteau.
Dans l’enfance, Clémence et lui avaient l’habitude de se réfugier dans ce couloir quand il pleuvait. C’était leur zone insubmersible. L’eau ruisselait sur les demi-lunes du rempart ouest et jouait sur la tôle des volets comme d’un xylophone détraqué. Pour l’accompagner, ils frappaient avec des louches de cuivre sur des faitouts bosselés. Parfois un autre bruit venait, un sac de grains renversé, une rafale ou un oiseau de nuit – une pipistrelle coincée dans un contrevent –, alors ils instruisaient des enquêtes féeriques. Un jour, ils conçurent un circuit d’un bout à l’autre du couloir : une bille d’agate devait rouler dans des demi-bambous et des tubas, puis basculer une javelle de trois cents dominos, dont le dernier actionnait un bilboquet et une boule de pétanque, emportée à son tour par un toboggan en toile de jute jusqu’à un manche à balai, qui tombait dans des spirales de corde, et renversait un fil à plomb sur l’interrupteur d’une lampe de chevet. Un autre jour, ils tracèrent des lignes au sol pour jouer à la pelote basque. Et une autre fois, Clémence inventa un parcours du combattant pour Bendicò. C’est dans ce couloir qu’elle démontra à Pierre que le fer a une mémoire : en chauffant un ressort qu’on a déplié, même après plusieurs années, il se remet en place. Pierre lui demanda si cela pouvait fonctionner en chauffant un tombeau – les souvenirs du mort remonteraient à la surface, on entendrait des voix, des rires au loin ; mais elle répondit que cela n’avait rien à voir, et il fut tellement vexé que Mamita leur grand-mère, en le trouvant deux heures plus tard près du grand escalier, déclara qu’il était « plus susceptible qu’une princesse illégitime ».
— Tu te souviens, demande Clémence, quand maman nous a installé une tyrolienne ?
— On atterrissait sur un champ de laine, la tête dans un polochon crevé.
— Même papa a essayé. Il riait tellement que j’ai cru qu’il s’étouffait.
Un linceul nuageux passe à cet instant devant le soleil, et arrache du fond de l’horizon de longues entraves roses et grises. Les ombres chinoises projetées par les créneaux sur les ravelins du rempart sud y laissent une fois disparues comme des traces de doigt.
— Papa est rentré ? demande Pierre.
— Non. J’ai essayé de l’appeler, mais son téléphone est sur répondeur. Il ne devrait plus tarder.
— Tu crois qu’ils lui ont dit non, à la chambre d’agriculture ?
— Bien sûr qu’ils lui ont dit non. Pourquoi voudrais-tu qu’ils acceptent de lui prêter de l’argent ?
— Et après, tu crois qu’il s’est bagarré ?
— Sans doute.
— Comment on va faire, Clém ?
— Il faudra trouver de l’argent ailleurs. On va se débrouiller. Maman a sûrement des idées.
Elle hausse les épaules, mais Pierre ne comprend pas ce que cela signifie.
— On devrait aller le chercher, tu crois pas ?
— Je vais voir ça avec maman, répond Clémence.
— Où est-elle ?
— La dernière fois que je l’ai vue, elle s’apprêtait à partir au Chaudron pour constater les dégâts. Figure-toi que les chevreuils ont défoncé les serres.
— Et les fraises ?
— Ils ont tout mangé, neuf kilos à peu près. Maman devait les vendre demain à Cazilhac. Le pire, c’est qu’elle a déjà payé sa place au marché. Ils ne la rembourseront pas.

Six mois plus tôt, personne n’avait encore jamais croisé de chevreuil dans la région. Au début, on ne croyait pas les chasseurs qui prétendaient en avoir aperçu des troupeaux entiers, on pensait qu’ils exagéraient pour obtenir davantage de bagues de la part de la Fédération. Il a fallu que les cueilleurs de champignons en voient à leur tour, puis les promeneurs, les automobilistes (il y a eu plusieurs accidents) et finalement des scientifiques dépêchés par l’Institut national de la recherche agronomique, pour qu’on se rende à l’évidence : un exode est en cours, les chevreuils descendent vers l’Espagne en suivant les cours d’eau. Pierre les imagine dans les causses du Quercy, à la lisière des ravins : des milliers, en route vers Montrafet. Personne ne peut dire pourquoi. Si c’était à cause du réchauffement, ils migreraient vers le nord. « Ou alors Dieu leur a donné un ordre », a suggéré l’abbé Monet à la fin d’une messe, le mois dernier.
— Il paraît que dans les Landes c’est la même chose, ajoute Clémence. Les chevreuils ont détruit huit cents hectares de pins plantés après la tempête de 2009.
Elle n’aime pas les chevreuils ; des animaux fragiles, à la peau fine, gracieux mais imprévisibles, surtout quand ils ont peur, et constamment affamés.
— J’ai trouvé le corps d’une genette près d’Estanave, dit Pierre, déchiqueté, comme si elle avait été lapidée. Je me demande si…
— Ne dis pas n’importe quoi.
Clémence lui tapote l’épaule, condescendante ; il déteste quand elle le prend de haut de cette façon.
— Je te jure, Clém, c’était bizarre…
Indisposée par l’odeur de sang et de chiure d’oiseau, elle ouvre la lucarne. À cet instant, le téléphone du château, sous le grand escalier, se met à sonner. Ils l’entendent au loin.
— C’est peut-être papa, dit Pierre.
— À mon avis, c’est plutôt Stéphane Chauvet. Il a déjà appelé plusieurs fois ce matin.
Stéphane Chauvet est le président de l’association départementale de VTT. Il nourrit un projet d’excursion thématique sur Montahut, dont Léon ne veut pas entendre parler.
Le téléphone ne sonne plus.
— Maman a dû décrocher. Elle n’était pas encore partie pour le Chaudron aux fraises.
Clémence regarde vers l’ancienne colonne. Un chêne vert a été fendu par la foudre l’an dernier, et une mousse blanche a poussé dans son tronc squameux ; les insectes pullulent, l’eau stagne. Elle essaie de voir après le rocher en clé de fa, mais ne trouve pas ce qu’elle voudrait ; seulement les lances vineuses des cyprès.
— Papa ne rentrera pas ce soir. J’espère qu’il ne lui est rien arrivé.
Elle aperçoit sur le front de son frère deux gouttes de sueur.
— Tout va bien ?
Pierre nettoie le sang du perdreau rassemblé en écailles au bord de l’établi. Bendicò rafle quelques paillettes au passage. La peur est inévitable, Pierre le sait. Elle est insensée mais inévitable : un grand shoot de peur brute.
— Je m’inquiète pour papa.
— Il finira par rentrer, ne t’en fais pas, et, s’il n’est pas là demain, nous partirons à sa recherche.
L’âme de Léon n’est pas, comme celle de Clémence, un voilier au-dessus des mers, mais plutôt un cachalot qui fend la tempête avec sa gueule ahurissante.

Pierre et Clémence ont essayé de téléphoner à Léon, et lui ont laissé un message. Clémence espère que la voix de Pierre, plus fébrile que la sienne, encore enfantine sur les finales, l’incitera à rentrer si jamais il se décidait par miracle à consulter sa messagerie.
Diane apparaît sous l’agrafe du vestibule, en culotte de cheval et bottes, ses cheveux cendre et or relevés en chignon. Les pattes-d’oie au coin de ses yeux et les légers sillons près de ses lèvres ont définitivement fixé sur son visage un sourire attendri et énigmatique. Sa bague de fiançailles, une émeraude, et sa chevalière à pierre bleue diffusent une lueur à deux tons dont, même habitué, il est difficile de détacher le regard. Elle tient une liasse de formulaires. Bendicò se précipite pour qu’elle le flatte ; il tourne autour de ses mollets. Après avoir éconduit Stéphane Chauvet, qui n’est pas prêt à verser un euro pour l’entretien des chemins sur lesquels il voudrait faire passer chaque week-end une horde de vélocipèdes, Diane est allée constater les dégâts causés par les chevreuils dans les serres du Chaudron aux fraises. La catastrophe : bâches déchirées, fruits dévorés, plants pulvérisés. Une glu verte a remplacé les folioles dentelées et les pastilles blanches des fraisiers.
— Léon n’est pas rentré ? demande-t-elle.
Elle ne partira pas à sa recherche. Elle lui a trop couru après dans les bistros, les cliniques, les fossés ; cette fois, elle préfère attendre qu’il revienne à Montrafet par ses propres moyens, avec comme d’habitude un œil poché, de l’eau gazeuse, la conscience en charpie, du mercurochrome, l’œsophage brûlé à l’armagnac et, partout, des Tricosteril.
— J’ai essayé de l’appeler, mais son téléphone est éteint, dit Diane en déposant ses papiers sur une console du vestibule, à côté d’une paire de lance-fusées Second Empire et d’une dizaine de cartes à jouer : les atouts d’un jeu de tarot, illustrés à la manière de Jérôme Bosch.
Sur le trois, un paon à visage humain enferme une nonne dans un four à pizza. Qui a posé ces cartes là en désordre ? Quel esprit malin est venu jouer pendant la nuit ?
— On a essayé aussi, dit Clémence. On a laissé un message.
— Il ne l’écoutera pas.
— On devrait aller le chercher, dit Pierre.
Diane balaie l’air avec sa main, puis replace ses cheveux sous la barrette en bois qu’elle peine à refermer.
— C’est inutile. Il a dû profiter de son rendez-vous à la chambre pour voir des amis, ou faire un esclandre, comme la dernière fois, parce que le vin n’était pas servi à température. On sait, hein, de quoi il est capable.
— Mais maman, insiste Pierre, il lui est peut-être arrivé quelque chose…
— Ne t’inquiète pas.
— Si tu me prêtais la voiture, suggère Clémence, je pourrais…
— C’est hors de question. Tu n’as pas ton permis ; tu l’auras comme tout le monde à dix-huit ans. D’ici là, je t’interdis de conduire. Je sais que tu l’as prise l’autre jour, lorsque j’étais chez les Jonquères avec la camionnette, j’ai vu la jauge, et quand je suis rentrée le capot était tiède.
Dimanche dernier, Clémence a passé la journée à Port-la-Nouvelle avec Sophie, Rachtouille et deux copains de Lézignan : Lionel et Alexandre. Comme aucun d’entre eux n’avait de voiture, elle a proposé d’emprunter celle de sa mère en douce. Pierre n’a pas voulu les accompagner ; les gars de Lézignan se moquent de lui quand ils le voient. D’ailleurs, dimanche dernier, lorsque Lionel a prétendu qu’il était « à côté de la plaque », Clémence lui a fourré sa glace à l’italienne dans l’œil, et lui a pincé le nerf de la cuisse, en le prévenant que, s’il parlait encore une fois de son frère de cette façon, elle lui ferait avaler tout le sable de la plage ; elle sentait le nerf rétrécir sous ses doigts, le pauvre Lionel hurlait de douleur.
— Ce n’est pas ce que tu crois, maman, en fait, j’ai…
— Je ne veux pas savoir. Il n’y a aucune raison valable. Je ne veux plus que tu prennes ma voiture, est-ce que c’est clair ?
Clémence fronce les sourcils. Autrefois, sa mère leur passait tout ou presque. Chaque enfant du village rêvait d’en avoir une qui fût aussi libérale. Mais depuis quelques mois, Diane est plus dure, ne veut plus jouer, et ne veut plus s’asseoir près de la cheminée, après le repas, pour « débriefer » ; elle n’éclate plus de rire, ou à peine, lorsque Léon se lance dans un de ses récits rabelaisiens.
— Est-ce que c’est clair ? répète-t-elle.
— Très clair.
Pierre jurerait avoir vu une carte du jeu de tarot, le quatre, s’animer : un moulin, une dame en amazone sur une jument palomino, une ombrelle et des feuilles mortes. »

Extrait
« — J’ai peur parfois que tout cela mène à une impasse, murmure la princesse parisienne lovée contre la poitrine du Minotaure. J’ai peur que le combat soit perdu d’avance. J’ai peur que la victoire soit impossible.
Léon la soulève comme une poupée de laine, l’embrasse.
— Qu’est-ce qui n’est pas impossible? » p. 245

À propos de l’auteur
SIRE_Guillaume_©DRGuillaume Sire © Photo DR

Guillaume Sire est écrivain et enseignant à l’université Toulouse-Capitole. Son précédent roman, Avant la longue flamme rouge, a été distingué par de nombreux prix littéraires, notamment le prix Orange du livre, le prix des lecteurs de la Ville de Brive, le prix du roman Coiffard. (Source: Éditions Calmann-Lévy)

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Le souffle

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En deux mots
Irène a changé de ville et d’emploi. Elle est désormais «Interfaceuse» pour mener à bien un projet industriel, rassembler les productions d’indigo et de pastel. À l’attrait de la nouveauté va toutefois très vite se heurter la sensibilité des collègues et avec la charge de travail augmente, la pression va devenir intenable.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Le blues de la cadre supérieure

Dans un percutant premier roman, Lou Dimay raconte l’horreur économique. La pression mise sur une cadre supérieure pour réussir un projet industriel sous le regard croisé de ses supérieurs et de ses collaborateurs.

Irène a quitté sa ville pour un nouvel emploi. En arrivant à Guède, elle trouve un petit hôtel, mais pourra très vite le quitter pour un logement que lui a proposé Jihane, lorsqu’elle s’est rendue compte qu’elle était nouvelle dans la région.
Côté travail, il y a tout à faire. Son poste d’«interfaceuse» vient d’être créé, dans le but de rassembler les productions d’indigo et de pastel, jusque-là en concurrence. «Notre rôle est de les connecter, de les mettre en synergie pour construire de nouvelles procédures, inventives mais rentables, pour que les teintes produites se diversifient en réponse à la demande du marché.» Projet ambitieux dans lequel elle s’investit totalement sous l’œil de Romuald qui a tracé sa route et avec l’aide de Colombe qui avait un temps lorgné son poste de direction. L’équipe se compose en outre de Camille, Julie, Angèle et Frank. Après les premiers tâtonnements, les problèmes de communication, le projet semble avancer, les rôles bien répartis. Mais la charge de travail devient de plus en plus lourde: «Pause méridienne raccourcie, Sandwich avalé rapidement. Ventres alimentés devant les écrans bleus. Abattre le travail, nourrir les machines, rédaction de conventions, préparation de guides financiers, rapports d’activité intermédiaires, lettres officielles, travaux à superviser, avenants…» Une pression qui transforme les relations, crispe les hiérarchies et pousse au crime. La jalousie vient se mêler à la tension, le sexisme à la rivalité, l’envie à la vengeance.
Lou Dimay raconte dans ce petit conte cruel la vie de l’entreprise qui, sous couvert de performance et de grands projets, met les cadres sous pression et les pousse à bout. Quand quelqu’un réussit, alors cette personne est mise en lumière. Mais toute lumière déploie sa part d’ombre. Une ombre propice aux tractations secrètes et aux coups bas. Le tout s’achevant dans un bain… d’indigo. Les Bleus à l’âme se Fondant au bleu de la grande cuve.
Ce fulgurant récit de la violence économique gagnerait à être distribué dans toutes les écoles de commerce!
Seul petit bémol, l’emploi de l’écriture inclusive qui entrave la lisibilité du texte.

Le souffle
Lou Dimay
Éditions Blast
Roman
96 p., 11 €
EAN 9782956773542
Paru le 15/01/2021

Où?
Le roman est situé en France, à Guède, une ville imaginaire dont le nom vient de la plante également nommée le pastel des teinturiers

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Mon activité professionnelle se répand dans tous les espaces, empiète sur mon sommeil. La masse de travail assomme, le quotidien en accéléré. La fatigue m’entame et engourdit mon indignation et ma vigilance.
C’est à Guède, dans les replis de l’indigo et du pastel, qu’Irène perd le souffle. Dans l’entreprise qui l’embauche, la verticalité l’assomme. À mesure qu’elle incorpore les directives qu’elle reçoit et dont elle est relai, elle assiste à son propre effacement. Quelque chose dysfonctionne au bureau : la hiérarchie, les objectifs de la boîte, les rapports de pouvoir entre services et personnes, le sexisme décomplexé. Le climat propice à l’emprise exacerbe l’absurdité et la violence du travail. Les bureaux, comme les cuves où macèrent les couleurs, deviennent un étau. C’est à Guède qu’Irène étouffe et lutte pour retrouver sa voix face au contrôle, mais cela aurait pu être partout ailleurs.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com 
Blog les maux dits

Les premières pages du livre
« J’arrive dans cette ville. Guède.
Le voyage s’est déroulé dans un état de flottement qui me quitte soudain. C’est l’automne. Les nuages filent au-dessus de ma tête. La lumière est dorée à cinq heures de l’après-midi, le ciel se dégage. L’air est plus frais que celui de mon ancienne rue, le soleil frappe aux yeux, chauffe les paupières fermées. Les paysages sont larges, les arbres paraissent plus grands, ils ne se tassent pas dans un périmètre restreint, ils respirent. Les couleurs sont vives, le vent me relie.
Je suis partie, peut-être que je fuis. J’ai refermé les volets et la porte sur mon étouffement, en entassant ce qui me reste dans une petite valise. J’ai accepté ce travail, malgré tant d’hésitations. je change de rivages et laisse si peu derrière moi. Je me suis détachée de ce qui me retenait encore, ma peau frémit.
Il pleut. Mille petites morts, et un corps qui se souvient de tout, qui parle plus fort que la voix ne porte. Quatre heures cyanosée sans inspirer avant ma première goulée d’air, j’ai survécu à ma naissance, Combien de fois faudra-t-il mourir avant d’être en vie?
La place centrale est vide à cette heure, grise et morne de pavés ternes. Même la pluie n’arrive pas à les faire briller. Je fais mes premiers pas sous les arbres qui bruissent, indifférents à ce qui se passe au sol. À ma droite, les commerces ont des rideaux métalliques tirés d’où aucune lumière ne filtre. À gauche, le cimetière occupe un pan entier de l’esplanade, au loin les bruits d’une bêche dans la ville minérale. Je traverse par une allée en graviers jusqu’à la bâtisse qui se dresse devant moi.
Je suis prête à me réinventer pour retrouver la surface, à endosser un élan d’où qu’il vienne et il faut bien que je travaille. Rester là-bas, c’était m’éteindre ou voir ma peau se tanner jusqu’au cuir. Je pars et cède, habitée par la marée, tente de m’en imprégner. Ballotée par mes hésitations sur le poste, j’ai traversé la France pour rejoindre cet emploi aux bras tendus. Avec un tel marché et une telle précarité, je pèse mon privilège devant l’occasion, me convaincs que la chance m’épaule et que je parviendrai à convenir aux exigences. Au téléphone, j’ai compris que l’on attend de moi des initiatives et de la créativité. J’y vois des défis et de la nouveauté, ils appellent cela «innovation».
Mes pas crissent devant une fontaine surplombée par un homme nu, riant, triomphant, asséché. Je trébuche sur une pierre et manque de m’effondrer. D’un regard circulaire, je rattrape mon chemin et ravale le débordement. Je pose ma valise un instant, le temps de me reconstituer entre la devanture du barbier et celle de la boulangerie. Mon hôtel se serre entre deux établissements de commerce. Bleus. Vente d’habits et de chaussures de sécurité d’un côté. Pompes funèbres et fleuriste de l’autre. C’est l’adresse que l’on m’a indiquée. Je sens la transpiration. Un frisson glacé me parcourt le bras, jusqu’au cou. »

Extrait
« Je reprends un service central. Récemment instauré, il développe l’interfaçage entre deux procédés gérés jusque-là séparément. Depuis des années, les productions d’indigo et de pastel sont en concurrence à Guède. Notre rôle est de les connecter, de les mettre en synergie pour construire de nouvelles procédures, inventives mais rentables, pour que les teintes produites se diversifient en réponse à la demande du marché. L’entreprise se positionne à la fois comme le lieu de l’innovation, de l’invention et de la production massive, capitalisant des dizaines d’années d’activités artisanales et ancestrales de la ville et la région. Je cherche une dynamique croisée entre des membres disparates… » p. 19.

À propos de l’auteur
Autrice, enseignante et chercheuse, Lou Dimay a trouvé dans l’écriture les conditions de la survie, l’activation d’autres possibles et la vitalité de la révolte face aux violences ordinaires et aux rapports de domination de «l’ordre social». Elle s’ancre dans l’expérience ordinaire, l’éphémère, les silences, les voix, les dits, non-dits et indicibles, le langage des corps et la texture des êtres. Elle explore les formes de l’écriture et de la parole qui déprotègent et reconnaissent la fragilité en même temps qu’elles s’inscrivent dans le désir et la puissance collective. Premier roman: Le Souffle. (Source: Éditions Blast)

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Retour à Martha’s Vineyard

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En deux mots:
L’amitié entre Teddy, Lincoln et Mickey s’est nouée en 1969 sur le campus, alors qu’ils étaient étudiants. En 2015, ils se retrouvent pour un week-end à Martha’s Vineyard où Lincoln possède une maison qu’il s’apprête à vendre. Des retrouvailles qui vont permettre de suivre leurs itinéraires et de faire la lumière sur un lourd secret.

Ma note:
★★★★★ (coup de cœur, livre indispensable)

Ma chronique:

La disparition de Jacy Calloway

Avec Retour à Martha’s Vineyard Richard Russo a réussi un chef d’œuvre. En orchestrant les retrouvailles de trois étudiants près d’un demi-siècle après leur rencontre, il nous offre une superbe plongée dans l’Amérique des années Vietnam à nos jours. C’est splendide!

Comme Les Trois mousquetaires, ils sont quatre à se retrouver en 1969 sur le campus de Minerva College: Mickey, Lincoln et Teddy ainsi que la belle Jacy, dont ils sont tous trois secrètement amoureux. C’est le moment de leur vie où ils se construisent un avenir et où ils doivent prouver à leur famille qu’ils ont bien mérité leur bourse, que le rêve américain est toujours possible quand on vient d’une famille modeste. Pour compléter leur revenu, ils travaillent comme serveurs dans une sororité du campus de cette université du Connecticut. En fait, ce ne sont pas leurs résultats universitaires qui les inquiètent, mais le tirage au sort décidé par l’administration Nixon et qui fixe l’ordre de conscription pour rejoindre les troupes combattantes au Vietnam.
Alors, en attendant de savoir à quelle sauce ils vont être mangés, ils font la fête et passent quelques jours à Martha’s Vineyard, à l’invitation de Lincoln. Sur cette île, surtout connue comme résidence d’été de la jet set américaine et des présidents des États-Unis, il profitent de la maison que les parents de Lincoln louent aux touristes. Un cadre enchanteur qui va servir de toile de fond à un drame: c’est là qu’en 1971 Jacy va disparaître sans laisser de traces…
Richard Russo a choisi de commencer son roman en 2015, au moment où les trois amis, âgés de soixante-six ans, se retrouvent à Martha’s Vineyard, sans doute pour la dernière fois. Car Lincoln, devenu agent immobilier du côté de Las Vegas, a l’intention de vendre la demeure où il ne vient plus guère et qui a besoin d’être entièrement rénovée. Teddy est devenu éditeur et s’est installé à Syracuse, tandis que Mickey, musicien et ingénieur du son, est venu de Cape Cod, tout à côté. Le roman va dès lors osciller entre ces deux époques, offrant au lecteur de découvrir au fur et à mesure comment le temps s’est écoulé pour les uns et pour les autres, comment un demi-siècle plus tôt, sans qu’ils s’en rendent vraiment compte, leur vie a basculé. Avec maestria l’auteur déroule les existences, sonde les âmes et tente de lever les secrets soigneusement enfouis. Derrière les anciennes rivalités, la jalousie et les convoitises, il va conduire le lecteur vers la résolution de ce drame qui, comme un bon polar, va accrocher le lecteur. Mais ce qui fait la force du livre et le rend incontournable à mon sens, c’est la façon dont l’auteur raconte les années qui passent, les illusions qui s’évanouissent, les rêves avec lesquels il faut composer au fur et à mesure qu’apparaissent les premières rides. Et, derrière la mélancolie, les belles traces laissées par des sentiments que les années n’ont pas érodés. Où quand le vague à l’âme laisse place à l’amitié la plus solide. C’est étincelant de beauté et de vérité.

Retour à Martha’s Vineyard
Richard Russo
Éditions Quai voltaire
Roman
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean Esch
384 p., 24 €
EAN 9791037105196
Paru le 27/08/2020

Où?
Le roman se déroule aux États-Unis, principalement à Chilmark sur l’île de Martha’s Vineyard dans le Massachussetts. On y évoque aussi Minerva, l’université du Connecticut, Las Vegas, Syracuse, Cape Cod ainsi qu’une fuite au Canada.


Pour avoir une petite idée de l’endroit où se déroule l’action, voici le film proposé par une agence immobilière de Martha’s Vineyard (villa située 71 South Water à Edgartown)

Quand?
L’action se situe alternativement de 1969 à 1971 et en 2015.

Ce qu’en dit l’éditeur
Le 1er décembre 1969, Teddy, Lincoln et Mickey, étudiants boursiers dans une fac huppée de la côte Est, voient leur destin se jouer en direct à la télévision alors qu’ils assistent, comme des millions d’Américains, au tirage au sort qui déterminera l’ordre d’appel au service militaire de la guerre du Vietnam. Un an et demi plus tard, diplôme en poche, ils passent un dernier week-end ensemble à Martha’s Vineyard, dans la maison de vacances de Lincoln, en compagnie de Jacy, le quatrième mousquetaire, l’amie dont ils sont tous les trois fous amoureux.
Septembre 2015. Lincoln s’apprête à vendre la maison, et les trois amis se retrouvent à nouveau sur l’île. À bord du ferry déjà, les souvenirs affluent dans la mémoire de Lincoln, le «beau gosse» devenu agent immobilier et père de famille, dans celle de Teddy, éditeur universitaire toujours en proie à ses crises d’angoisse, et dans celle de Mickey, la forte tête, rockeur invétéré qui débarque sur sa Harley. Parmi ces souvenirs, celui de Jacy, mystérieusement disparue après leur week-end de 1971. Qu’est-il advenu d’elle? Qui était-elle réellement? Lequel d’entre eux avait sa préférence? Les trois sexagénaires, sirotant des bloody-mary sur la terrasse où, à l’époque, ils buvaient de la bière en écoutant Creedence, rouvrent l’enquête qui n’avait pas abouti alors, faute d’éléments. Et ne peuvent s’empêcher de se demander si tout n’était pas joué d’avance.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Les Échos (Philippe Chevilley)
A voir A lire (Cécile Peronnet)
La cause littéraire (Sylvie Ferrando)
Blog Des pages et des îles 
Blog Lettres d’Irlande et d’ailleurs
Blog Les livres de Joëlle 
Fragments de lecture… Les chroniques littéraires de Virginie Neufville

Les premières pages du livre
PROLOGUE
Les trois vieux amis débarquent sur l’île en ordre inversé, du plus éloigné au plus proche. Lincoln, agent immobilier, a pratiquement traversé tout le pays depuis Las Vegas. Teddy, éditeur indépendant, a fait le voyage depuis Syracuse. Mickey, musicien et ingénieur du son, est venu de Cape Cod, tout à côté. Tous les trois sont âgés de soixante-six ans et ont fait leurs études dans la même petite université de lettres et sciences humaines du Connecticut, où ils ont travaillé comme serveurs dans une sororité du campus. Les autres serveurs, membres d’une fraternité pour la plupart, affirmaient être là par choix, parce que les Theta étaient canon, mais Lincoln, Teddy et Mickey étaient boursiers et y travaillaient pour des raisons financières plus ou moins impérieuses. Lincoln, aussi séduisant que les serveurs des fraternités, avait été immédiatement estampillé « beau gosse », ce qui lui avait valu de revêtir une veste blanche qui grattait et de servir les filles dans la grande salle à manger de la sororité. Teddy, qui avait travaillé dans un restaurant durant ses deux dernières années de lycée, avait été nommé aide-cuisinier, chargé de préparer les salades, de remuer les sauces et de dresser les hors-d’œuvre et les desserts. Et Mickey ? Les filles l’avaient regardé et aussitôt escorté jusqu’à l’évier où s’empilait une montagne de vaisselle sale, à côté d’un grand carton rempli de tampons à récurer. Voilà pour leur première année de fac. En dernière année, Lincoln, passé serveur en chef, avait pu offrir à ses deux amis des postes dans la salle à manger. Teddy, qui en avait marre de la cuisine, s’était empressé d’accepter, mais Mickey doutait qu’il y ait une veste assez grande pour lui. Et puis, plutôt que de faire des simagrées aux pimbêches, il préférait rester esclave en cuisine, où il était maître à bord.
Quarante-quatre ans plus tard, alors qu’ils convergeaient vers cette île, tous les trois se félicitaient de l’enseignement qu’ils avaient reçu à Minerva, où les étudiants étaient peu nombreux par classe et les professeurs disponibles et attentifs. Rien en apparence ne la distinguait des autres universités de la fin des années soixante et du début des années soixante-dix. Les garçons portaient les cheveux longs, des jeans délavés et des T-shirts psychédéliques. Dans les chambres des résidences, les étudiants fumaient de l’herbe, dont ils masquaient l’odeur avec de l’encens ; ils écoutaient les Doors et Buffalo Springfield. Parce que c’était la mode. La guerre, pour la majorité d’entre eux, paraissait une chose lointaine, qui se déroulait en Asie du Sud-Est, à Berkeley et à la télé, mais pas sur la côte du Connecticut. Les éditoriaux du Minerva Echo déploraient l’absence de véritable activisme. « Nothing’s happening here », affirmait l’un d’eux, détournant les fameuses paroles de la chanson. «Why that is ain’t exactly clear.»
Sur le campus, aucun endroit n’était moins rebelle que la résidence des Theta. Mis à part quelques filles qui fumaient des joints et ne portaient pas de soutien-gorge, la sororité était une bulle protectrice. Malgré tout, c’est là, bien plus que dans les cours, que le monde réel commença à se dévoiler, de manière assez visible pour que même des garçons de dix-neuf ans, comme Lincoln, Teddy et Mickey, ne puissent l’ignorer. Si les voitures garées à l’arrière de la résidence des Theta faisaient de l’ombre à celles des étudiants garées ailleurs sur le campus, elles en faisaient aussi à celles des enseignants. Le plus étonnant, pour les jeunes gens issus de familles plus modestes, c’est que les propriétaires de ces voitures ne s’estimaient pas particulièrement chanceux de faire leurs études à Minerva, ni même d’avoir des parents capables de payer les frais d’inscription faramineux. Minerva était le prolongement naturel des dix-huit premières années de leur vie. En vérité, pour beaucoup, ce n’était qu’un pis-aller, et ils passaient leur première année à surmonter leur déception de ne pas avoir été admis à Wesleyan, à Williams ou dans l’une des universités de l’Ivy League. S’ils étaient conscients du niveau requis pour être admis dans ces institutions d’élite, ils étaient habitués à ce que d’autres facteurs entrent en ligne de compte, des choses que l’on ne pouvait ni évoquer ni quantifier, mais qui ouvraient les portes par magie. Minerva faisait l’affaire malgré tout. L’important, à leurs yeux, était d’avoir réussi à s’introduire dans la résidence des Theta. Sans ça, autant aller à l’Université du Connecticut.
Le 1er décembre 1969, le soir de la première conscription par tirage au sort dans tout le pays, Lincoln convainquit la responsable de la sororité d’avancer le dîner d’une demi-heure afin que les serveurs puissent se rassembler autour d’un minuscule téléviseur en noir et blanc, à l’office, là où ils prenaient leurs repas. L’ambiance, au début du moins, était étonnamment gaie, sachant que leur destin était en jeu. Sur les huit serveurs, c’est la date de naissance de Mickey qui sortit en premier, 9e sur 366 possibilités, ce qui incita ses camarades à se lancer dans une interprétation de « O, Canada », qui aurait produit plus d’effet s’ils avaient connu autre chose que les deux premiers mots de la chanson. Le suivant des trois amis à voir sa date de naissance tirée au sort fut Lincoln : 189e ; mieux, mais pas hors de danger, et impossible de bâtir des projets.
À mesure que le tirage au sort se poursuivait – implacable succession de dates, semblable à un roulement de tambour : 1er avril, 23 septembre, 21 septembre –, l’ambiance s’assombrissait dans la salle. Quelques instants plus tôt, alors qu’ils servaient le dîner des filles, ils étaient tous dans le même bateau ; désormais, leurs dates de naissance leur conféraient des destins différents, et l’un après l’autre, ils s’en allèrent retrouver leur chambre ou leur studio, d’où ils appelleraient leurs parents et leur petite amie, avec qui ils évoqueraient le tournant que venait de prendre leur vie, pour le meilleur ou pour le pire. Leur réussite aux examens et leur popularité étaient brusquement devenues insignifiantes. Quand la date de naissance de Teddy sortit enfin, il ne restait que Lincoln, Mickey et lui à l’office. Farouchement opposé à la guerre, Teddy avait annoncé à ses amis, plus tôt dans la journée, qu’il n’attachait aucune importance à cette loterie, puisque de toute façon il s’enfuirait au Canada ou irait en prison plutôt que d’être incorporé. Naturellement, ce n’était pas tout à fait vrai. Il n’avait aucune envie de s’exiler au Canada et le moment venu, il n’était pas certain d’avoir le courage d’aller en prison en signe de protestation. Distrait par ces réflexions, alors qu’il ne restait qu’une vingtaine de dates de naissance à annoncer, il était convaincu que la sienne était déjà sortie sans qu’il s’en rende compte, peut-être pendant qu’il tripotait les antennes en forme d’oreilles de lapin du téléviseur. Mais non, le résultat tomba : 322e sur 366. Risque nul. En éteignant le téléviseur, il s’aperçut que sa main tremblait.
Ils estimaient avoir une douzaine d’amies parmi les Theta, mais seule Jacy Calloway, dont ils étaient tous les trois amoureux, attendait devant l’entrée de service de la sororité lorsqu’ils émergèrent enfin dans l’obscurité glaciale. Quand Mickey lui annonça, avec son grand sourire idiot, qu’il était bon pour un séjour en Asie du Sud-Est, elle descendit du capot de la voiture sur lequel elle était assise, enfouit son visage contre son torse, l’étreignit et dit, dans sa chemise : « Les enfoirés. » Lincoln et Teddy, plus chanceux ce soir-là – un soir où rien d’autre que la chance, pas même l’argent ou l’intelligence, ne comptait –, éprouvèrent malgré tout un vif sentiment de jalousie en voyant la fille de leurs rêves communs dans les bras de Mickey. Qu’importe si, dérangeante vérité, elle était déjà fiancée à un autre garçon. Comme si la chance de Mickey, durant cet instant fugace, comptait davantage que la courte paille qu’il avait tirée à peine une heure avant. Quand sa date de naissance avait été annoncée, Lincoln et Teddy avaient eu le sentiment d’être témoins d’une injustice : deux ans plus tôt, il avait suffi d’un seul regard aux responsables de la sororité pour lui assigner la tâche la plus merdique, et lorsque Mickey se présenterait à ses supérieurs, il serait jaugé au premier coup d’œil et envoyé illico au front : une cible de choix pour un sniper.
Pourtant, à cet instant, en le voyant enlacer Jacy, ils n’en revenaient pas qu’il puisse être aussi verni. C’est ce qui s’appelle la jeunesse.

LINCOLN était originaire de l’Arizona où son père était actionnaire minoritaire d’un petit gisement de cuivre presque épuisé. Sa mère venait de Wellesley ; elle était l’unique enfant d’une famille autrefois aisée même s’il lui faudrait attendre la mort de ses parents dans un accident de voiture, alors qu’elle était en dernière année à Minerva College, pour apprendre qu’il ne restait plus grand-chose de cette fortune. Toute autre fille qu’elle aurait sans doute éprouvé du ressentiment en voyant la fortune familiale aussi réduite une fois les dettes remboursées, mais Trudy ne pensait qu’à son chagrin. Fille solitaire et discrète qui se liait difficilement, elle se retrouva seule au monde, sans amour ni espoir à quoi se rattacher, terrifiée à l’idée qu’un drame puisse la frapper aussi soudainement qu’il avait frappé ses parents. Comment expliquer, sinon, sa décision d’épouser Wolfgang Amadeus (W. A.) Moser, un petit homme dominateur, dont le trait de caractère principal était la certitude absolue d’avoir toujours raison au sujet de tout et n’importe quoi.
Mais Trudy n’était pas la seule qu’il avait réussi à embobiner. Jusqu’à l’âge de seize ans, Lincoln croyait réellement que son père, dont la personnalité XXL offrait un contraste saisissant avec sa taille, avait fait une fleur à sa mère en l’épousant. Ni séduisante ni repoussante, elle semblait s’effacer en société, à telle enseigne que les gens étaient incapables ensuite de dire si elle était présente ou pas. Elle désapprouvait très rarement, même en douceur, ce que disait ou faisait son mari, y compris au retour de leur lune de miel lorsqu’il l’informa que, bien entendu, elle devait renoncer à la foi catholique pour rejoindre la secte de chrétiens fondamentalistes à laquelle il appartenait. Quand elle avait accepté sa demande en mariage, elle avait supposé qu’ils vivraient dans la petite ville de Dunbar, dans le désert, là où se trouvait la mine Moser ; mais elle avait également supposé qu’ils partiraient en vacances de temps à autre, sinon en Nouvelle-Angleterre – que son mari ne se cachait pas de détester –, au moins en Californie, seulement il s’avéra qu’il n’aimait pas la côte Ouest non plus. Son credo, lui expliqua-t-il, était qu’il fallait « apprendre à aimer ce qu’on avait », ce qui, dans sa bouche, semblait vouloir dire Dunbar et lui-même.
Pour Trudy, rien à Dunbar ni chez l’homme qu’elle avait épousé ne ressemblait à ce qu’elle avait connu. Dans cette ville chaude, plate et poussiéreuse, on pratiquait la ségrégation sans aucun scrupule : les Blancs d’un côté de la voie ferrée, au sens propre, et de l’autre les « Mexicains » comme on les appelait, y compris ceux qui résidaient légalement dans ce pays depuis plus d’un siècle. Dunbar, une ville sans intérêt aux yeux de Trudy, semblait pourtant offrir tout ce dont W.A. (Dub-Yay pour ses amis) avait besoin : la maison dans laquelle ils vivaient, l’église qu’ils fréquentaient et le country club miteux où il jouait au golf. Sous son toit, il régnait en maître, sa parole avait force de loi. Trudy, dont les parents avaient eu pour habitude de débattre, s’étonna de découvrir que son mariage allait obéir à d’autres règles. Mariés depuis plusieurs années quand Lincoln vint au monde, ils avaient peut-être discuté, à l’occasion, de la manière dont les choses devaient se dérouler – W.A. soumettant peu à peu Trudy à sa volonté –, mais Lincoln avait l’impression que même si sa mère avait été surprise par sa nouvelle vie, elle l’avait acceptée dès qu’elle avait posé un pied à Dunbar. La première fois qu’il l’avait vue camper sur ses positions, se souvenait-il, c’était au moment où il avait dû choisir une université. Dub-Yay voulait envoyer son fils à l’Université d’Arizona, comme lui, mais Trudy, qui était partie vivre chez une tante célibataire à Tucson après la mort de ses parents, et qui avait passé son diplôme là-bas, était bien décidée à ce que son fils fasse ses études dans l’Est. Non pas dans une grande université, mais dans une petite fac de lettres et sciences humaines comme Minerva, qu’elle avait quittée un semestre avant l’obtention de son diplôme.
La dispute débuta à table, pendant le dîner, lorsque son père déclara de sa voix haut perchée : « Tu sais bien, n’est-ce pas, que pour qu’une telle chose se produise, il faudrait me passer sur le corps ? » Paroles destinées à mettre fin à la conversation ; Lincoln fut surpris de voir sur le visage de sa mère une expression qu’il ne connaissait pas et qui semblait suggérer qu’elle envisageait la mort de son mari avec sang-froid, sans se laisser démonter. « Il n’empêche », dit-elle, et c’est sur ces mots que la conversation prit temporairement fin. Celle-ci reprit un peu plus tard dans la chambre de ses parents. Même s’ils parlaient tout bas, Lincoln les entendit remettre ça à travers la fine cloison qui séparait sa chambre de la leur, et la discussion se poursuivit longtemps après l’heure à laquelle son père, qui partait tôt à la mine, s’endormait généralement. Elle n’était pas encore finie quand Lincoln sombra dans les bras de Morphée.
Le lendemain matin, une fois son père parti au travail, les yeux à moitié fermés à cause du manque de sommeil et d’une dispute conjugale inhabituelle, Lincoln resta au lit à gamberger. Quelle mouche avait piqué sa mère ? Pourquoi avait-elle choisi de livrer cette bataille ? Il était très heureux d’aller à l’Université d’Arizona. Son père y avait étudié et plusieurs de ses camarades de classe y étudieraient aussi, si bien qu’il ne serait pas seul. Après la minuscule Dunbar, il avait hâte de découvrir la vie à Tucson, une grande ville. Et s’il avait le mal du pays, il pourrait facilement revenir à Dunbar pour le week-end. Deux ou trois garçons de sa classe avaient choisi des universités californiennes, mais aucun ne partait dans l’Est. Comment sa mère pouvait-elle croire qu’il aurait envie de se retrouver à l’autre bout du pays, où il ne connaissait personne ? Et aller en cours avec des élèves qui arrivaient tous de lycées privés huppés ? Peu importe. Sa mère était sûrement revenue à la raison après qu’il s’était endormi et avait compris qu’il était vain de s’opposer à son père sur ce sujet comme sur tout autre sujet d’importance. Nul doute que l’ordre avait été restauré.
Aussi fut-il à nouveau surpris de trouver sa mère en train de fredonner un air joyeux dans la cuisine, et nullement penaude de ce qui s’était passé la veille au soir. Elle était encore en peignoir et pantoufles, comme souvent le matin, mais chose étonnante, elle paraissait de bonne humeur comme si elle s’apprêtait à entreprendre un voyage tant attendu, vers une destination exotique. Tout cela était extrêmement déconcertant.
« Je pense que papa a raison », lui dit Lincoln en versant des céréales dans un bol.
Sa mère cessa de fredonner et le regarda droit dans les yeux.
« C’est pas nouveau. »
Cette réponse lui coupa la chique. À croire que sa mère et son père se disputaient en permanence et que Lincoln prenait toujours le parti de son père. En vérité, la dispute de la veille était la seule dont il se souvenait. Et voilà que sa mère se préparait à un autre combat, contre lui cette fois. « À quoi bon dépenser autant d’argent ? » reprit-il en essayant d’adopter un ton raisonnable et impartial, pendant qu’il versait du lait sur ses céréales et attrapait une cuillère dans le tiroir. Il avait l’intention de manger debout, appuyé contre le plan de travail, comme il en avait l’habitude.
« Assieds-toi, ordonna-t-elle. Il y a des choses que tu ne comprends pas et il est grand temps d’y remédier. »
Sa mère prit l’escabeau glissé entre le réfrigérateur et le plan de travail et grimpa sur la marche la plus haute. Ce qu’elle cherchait se trouvait sur la dernière étagère du placard, tout au fond. Lincoln la regardait d’un air étonné et, avouons-le, un peu effrayé. Avait-elle caché quelque chose là-haut, pour que son père ne le trouve pas ? Quoi donc ? Une sorte de classeur, ou peut-être un album de photos, un objet secret qui mettrait en lumière ce qu’il ne comprenait pas ? Mais non. Elle cherchait une bouteille de whisky. Comme il était toujours appuyé contre le plan de travail, elle la lui tendit.
« Maman ? » dit-il car il était sept heures du matin et, soyons sérieux, qui était cette femme bizarre ? Qu’avait-elle fait de sa mère ?
« Assieds-toi », répéta-t-elle, et cette fois, il obéit volontiers car il avait les jambes en coton. Il la regarda verser une dose de liquide ambré dans son café. Après avoir pris place en face de lui, elle posa la bouteille sur la table, comme pour indiquer qu’elle n’en avait pas encore fini avec elle. Lincoln s’attendait presque à ce qu’elle lui en propose. Au lieu de cela, elle le regarda fixement jusqu’à ce que, pour une raison quelconque, il éprouve un sentiment de culpabilité et plonge le nez dans son bol de céréales détrempées.
L’idée générale était la suivante : il y avait plusieurs choses que Lincoln ignorait à propos de leurs vies, à commencer par la mine. Certes, il savait qu’elle périclitait, et que le prix du cuivre avait chuté. Chaque année il y avait de plus en plus de licenciements et les mineurs avaient menacé, une fois de plus, de se syndiquer, comme si cela avait une chance de se produire dans l’Arizona. Tôt ou tard, la mine fermerait et les existences de tous ses hommes s’en trouveraient chamboulées. Rien de nouveau. Non, la nouveauté, c’était que leurs existences pouvaient être chamboulées elles aussi. D’ailleurs, elles l’étaient déjà. Tous ces « petits plus », ces choses qu’ils possédaient, contrairement à leurs voisins – la piscine enterrée, le jardinier, l’appartenance au country club, une nouvelle voiture chaque année – c’était grâce à elle, expliqua-t-elle, à l’argent qu’elle avait apporté en se mariant.
« Mais je pensais…
— Je sais, le coupa-t-elle. Tu vas devoir apprendre à penser différemment. À partir de maintenant. »
La veille au soir, son père avait tenté, comme toujours, d’imposer sa loi. Il refusait de financer les études de son fils dans une partie du pays dont il méprisait le snobisme et l’élitisme. Il en reviendrait transformé, ce serait une saleté de démocrate, ou pire : un de ces manifestants aux cheveux longs qui protestaient contre la guerre au Vietnam et qu’on voyait à la télé tous les soirs. Une formation dans une université, privée, de lettres et sciences humaines, là-bas dans l’Est, leur coûterait cinq fois plus cher qu’une formation « tout à fait correcte » ici dans l’Arizona. À quoi sa mère avait répondu qu’il avait tort – il n’en revenait pas ! –, ça ne coûterait pas cinq mais dix fois plus cher. Elle avait téléphoné au bureau des admissions de Minerva College et parlait en connaissance de cause. Mais la question du coût ne le concernait pas, étant donné qu’elle avait l’intention de financer ces études. Sans compter, avait-elle renchéri – elle avait renchéri ! –, qu’elle espérait bien que son fils irait manifester contre cette guerre stupide et immorale et, pour finir, si Lincoln votait démocrate, il ne serait pas le seul dans leur famille réduite. Et voilà.
Lincoln, malgré toute l’affection qu’il vouait à sa mère, répugnait à accepter la réalité de cette révélation d’ordre économique, surtout parce qu’elle faisait apparaître son père sous un jour défavorable. Si elle était, elle et non pas lui, à l’origine de ces « petits plus » dont ils avaient profité pendant si longtemps, pourquoi son père lui avait-il laissé croire qu’ils ne devaient ce confort relatif qu’à lui seul, W. A. Moser ? D’autre part, ce nouveau récit maternel ne collait pas avec ce qu’on lui racontait depuis l’enfance : autrement dit que la famille de sa mère avait été riche à une époque mais que le décès de ses parents avait fait apparaître un château de cartes financier – de mauvais investissements, masqués par des emprunts imprévoyants et des actifs en baisse sans cesse hypothéqués. Et qu’une fois leur fortune dilapidée, ils avaient continué à mener grand train : vacances d’été à Cape Cod, coûteux séjours aux Caraïbes en hiver et virées en Europe chaque fois que l’envie leur en prenait. Fêtards et gros buveurs, sans doute étaient-ils ivres le soir de l’accident. En fait, ils ressemblaient… pourquoi le nier… aux Kennedy. Aux yeux de son père, il s’agissait d’un conte moral sur des individus décadents et stupides, venus d’un coin du pays peuplé de snobs arrogants, des individus qui ne connaissaient pas la signification du labeur et qui avaient eu ce qu’ils méritaient depuis des lustres. Son père n’avait pas été jusqu’à affirmer qu’il avait sauvé la mère de Lincoln d’une vie dissolue, mais l’allusion était là, à portée de main. Sa mère était-elle en train de lui dire que ce récit familial, incontesté pendant si longtemps, était un mensonge ?
Pas entièrement, concéda-t-elle, mais ce n’était pas toute la vérité. Oui, ses parents avaient été imprévoyants, et quand la poussière financière était retombée, il n’était plus rien resté de la fortune familiale, à l’exception d’une petite maison située à Chilmark, sur l’île de Martha’s Vineyard, sauvée des créanciers et dont elle hérita le jour de ses vingt et un ans. Pourquoi Lincoln n’avait-il jamais entendu parler de cette maison ? Parce que son père, lorsqu’il avait appris son existence, peu de temps après le mariage, avait voulu la vendre, par pure méchanceté, affirmait sa mère, afin de la couper un peu plus de son passé et, ainsi, la rendre encore plus dépendante de lui. Pour la première fois, elle avait refusé de lui obéir et son intransigeance sur ce point avait si profondément surpris et perturbé W. A. Moser qu’il avait toujours refusé, par méchanceté là encore, de se rendre dans cette maison. Cette obstination était la raison pour laquelle la maison avait été louée, chaque année à un prix de plus en plus élevé à mesure que l’île gagnait en popularité, et cet argent avait été placé sur un compte rémunéré dans lequel ils piochaient de temps à autre pour financer tous ces « petits plus ». Aujourd’hui, sa mère avait l’intention d’utiliser ce qui restait pour assurer l’éducation de Lincoln.
Ah, la maison de Chilmark. Quand elle était petite, lui raconta-t-elle, les yeux embués à l’évocation de ce souvenir, c’était l’endroit qu’elle aimait le plus au monde. Ils débarquaient sur l’île pour le Memorial Day1, et ne rentraient à Wellesley qu’au Labor Day2. Sa mère et elle n’en bougeaient plus et son père les rejoignait le week-end. Des fêtes étaient alors organisées – oui, Lincoln, c’étaient des gens qui buvaient, riaient et s’amusaient – au cours desquelles les invités s’entassaient sur la minuscule terrasse qui, du haut d’une colline, dominait l’Atlantique. Les amis de ses parents étaient aux petits soins pour elle et même si ça manquait d’enfants, elle s’en moquait puisque pendant trois longs mois elle avait sa mère pour elle seule. Tout l’été, elles marchaient pieds nus ; leurs vies étaient remplies d’air salé, de draps qui sentaient le propre et de mouettes qui tournoyaient dans le ciel. Le parquet était couvert de sable et tout le monde s’en fichait. Pas une seule fois durant tout le séjour ils n’allaient à l’église, et personne ne laissait entendre que c’était un péché car ce n’en était pas un. C’était… l’été.
C’est dans l’espoir que Lincoln éprouve un jour les mêmes sentiments à l’égard de la maison de Chilmark, qu’elle avait déjà pris toutes les dispositions afin que ce soit lui, et non son père, qui en hérite. Il devait seulement lui promettre qu’il ne la vendrait jamais, sauf en cas d’absolue nécessité, et que s’il était obligé de s’en séparer, il ne partagerait pas le fruit de la vente avec son père qui remettrait cet argent à son église. Renoncer à sa foi était une chose, mais il n’était pas question de permettre à Dub-Yay de financer une bande de foutus manipulateurs de serpents, pas avec son argent.
Il fallut à sa mère presque la matinée entière et plusieurs cafés arrosés de whisky pour transmettre ces nouvelles informations à son fils qui l’écoutait bouche bée, le cœur brisé, tout son univers ayant été violemment chamboulé. Quand elle se tut enfin, elle se leva, tituba, s’exclama « Oh là ! » et dut se retenir à la table avant de déposer le bol de céréales de Lincoln et sa tasse de café dans l’évier, en annonçant qu’elle allait faire une petite sieste. Elle dormait encore quand Dub-Yay rentra de la mine ce soir-là, et quand il la réveilla pour savoir si le dîner était prêt, elle lui répondit de le préparer lui-même. Lincoln avait rangé la bouteille de whisky dans le placard, mais son père sembla deviner ce qui s’était passé. De retour dans la cuisine, il considéra son fils, poussa un long soupir et demanda : « Mexicain ? » Il n’y avait que quatre restaurants à Dunbar, dont trois mexicains. Ayant opté pour leur restaurant préféré, ils mangèrent des chiles rellenos dans un silence religieux, interrompu à une seule reprise, par son père qui déclara : « Ta mère est une femme bien », comme s’il voulait que cela soit consigné officiellement.
Peu à peu, la situation revint à la normale, ou du moins « normale » pour les Moser. La mère de Lincoln, après avoir momentanément retrouvé la parole, redevint muette et soumise, ce dont Lincoln se félicitait. Il avait des amis qui vivaient dans des foyers où régnait la discorde. En définitive, il pensait avoir toutes les raisons de s’estimer chanceux. D’abord, il venait d’hériter d’une propriété. Ensuite, malgré la charge financière que cela représentait pour ses parents, il était fort probable qu’il parte l’année prochaine étudier dans une université huppée de la côte Est, ce qui n’était jamais arrivé à un habitant de Dunbar. Il s’agissait d’envisager cela comme une aventure. N’empêche qu’il avait été profondément secoué en entendant sa mère lui révéler la réalité de leur existence. La terre s’était muée en sable sous ses pieds, et ses parents, les deux personnes les plus importantes dans sa vie, étaient devenus des inconnus. Avec le temps, il reprendrait confiance, mais il resterait méfiant.

TEDDY NOVAK, fils unique lui aussi, avait grandi dans le Midwest, auprès de ses parents, deux professeurs d’anglais débordés. Il savait qu’ils l’aimaient car ils le lui disaient chaque fois qu’il leur posait la question, mais il avait parfois l’impression que leurs vies étaient déjà pleines d’enfants avant sa venue au monde, et qu’ils l’avaient vu comme le trouble-fête qui allait tout chambouler. Ils passaient leur temps à corriger des devoirs et à préparer des cours, et quand Teddy les interrompait dans ces activités, il lisait sur leurs visages l’expression de questions muettes, du genre : Pourquoi c’est toujours moi que tu interroges et jamais ton père ? ou Ce n’est pas au tour de ta mère ? La dernière fois, c’était moi.
Enfant, Teddy avait été petit, frêle et peu sportif. Il aimait l’idée de faire du sport, mais chaque fois qu’il s’essayait au baseball, au football et même à la balle au prisonnier, il rentrait immanquablement chez lui en boitant, couvert de bleus et épuisé, les doigts formant des angles bizarres. Il n’y pouvait rien. Son père était grand, mais squelettique, un être humain fait de coudes, de genoux et de peau fine. Sa pomme d’Adam semblait avoir été empruntée à un homme beaucoup plus costaud, et ses vêtements ne lui allaient jamais. Quand ses manches de chemise avaient la bonne longueur, le col aurait pu accueillir un deuxième cou ; et quand le col était bien ajusté, les manches s’arrêtaient entre le coude et le poignet. En pantalon, il faisait un 28 de tour de taille et un 34 d’entrejambes, si bien qu’il fallait lui en fabriquer sur mesure. Au milieu de son front poussait une luxuriante touffe de cheveux rêches, entourée de larges douves de peau pâle et marbrée. Pas étonnant que ses élèves l’appellent Ichabod, sans que personne ne sache si ce surnom provenait de son physique ou de son penchant particulier pour « La légende de Sleepy Hollow », le premier texte que rencontraient les étudiants du cours de littérature qui avait fait sa renommée : La Mentalité américaine. Ce que préférait le père de Teddy dans cette histoire, c’était qu’on pouvait toujours compter sur les étudiants pour passer à côté du sujet. Il pouvait alors tout leur expliquer. Ils aimaient l’élément fantastique du Cavalier sans tête, et lorsqu’ils comprenaient qu’il n’avait rien de surnaturel, ils étaient déçus. Néanmoins, ils trouvaient la fin – Brom Bones, personnage typiquement américain, triomphait et Ichabod Crane, cet instituteur prétentieux, devait quitter la ville, ridiculisé – extrêmement réjouissante. Il fallait déployer de gros efforts pour les convaincre que ce récit était en vérité une charge contre l’anti-intellectualisme, que Washington Irving jugeait indissociable de la mentalité américaine. En se méprenant sur le sens et le but de cette histoire, ses étudiants devenaient malgré eux les dindons de la farce, c’était du moins ce qu’affirmait le père de Teddy. Les plus difficiles à convaincre étaient les athlètes du lycée qui, naturellement, s’identifiaient à Brom Bones, costaud et beau garçon, sûr de lui, cossard et idiot, qui séduisait la plus jolie fille de la ville, comme eux séduisaient les cheerleaders. Où était la satire là-dedans ? Pour eux, cette histoire parlait de sélection naturelle. Et s’il s’agissait d’une satire, le père de Teddy – cet homme ridicule – n’était pas le bon messager. Les athlètes estimaient qu’il méritait un sort semblable à celui d’Ichabod Crane.
La mère de Teddy elle aussi était grande, dégingandée et osseuse, et quand son mari et elle se tenaient côte à côte, on les prenait souvent pour le frère et la sœur, parfois même pour des jumeaux. Sa particularité physique la plus prononcée était un sternum proéminent qu’elle tapotait en permanence, comme si les brûlures d’estomac étaient ses compagnes constantes et chroniques. Quand les gens la voyaient faire ce geste, ils s’écartaient souvent, de crainte que la chose qu’elle tentait de dompter jaillisse soudainement. Mais pire que tout pour Teddy, ses parents avaient fini par se voir exactement comme on les voyait, alors que l’existence même de Teddy suggérait que cela n’avait pas toujours été le cas. Conscients de ne pas être gâtés physiquement, ils semblaient puiser du réconfort dans leur sensibilité supérieure, leur capacité à formuler avec un formidable dédain leurs opinions tranchées, soit exactement, hélas, le don qui avait causé la perte de ce pauvre Ichabod Crane.
Dès son plus jeune âge, Teddy sentit qu’il était différent des autres enfants, et il accepta son lot de solitude sans se plaindre. « Ils ne t’aiment pas parce que tu es intelligent », lui expliquèrent ses parents, bien qu’il ne leur ait jamais dit qu’il ne se sentait pas aimé, mais plutôt à part, comme si un mode d’emploi de la vie des jeunes garçons avait été distribué à tous, sauf à lui. Parce que, trop souvent, il finissait par se blesser quand il essayait de se comporter comme eux, il préférait rester chez lui, à lire des livres, ce qui réjouissait ses parents, peu enclins à lui courir après ou à se demander où il pouvait être. « Il adore lire », expliquaient-ils aux autres parents, impressionnés par les résultats de Teddy. Aimait-il réellement lire ? Teddy n’en était pas certain. Ses parents étaient fiers de ne pas posséder de téléviseur, et en l’absence de camarades, c’était le seul moyen de se distraire. Certes, il préférait lire plutôt que de se fouler la cheville ou de se casser un doigt, mais cela ne faisait pas de la lecture une passion. Sa mère et son père attendaient avec impatience le jour où ils pourraient prendre leur retraite, cesser de corriger des devoirs et se consacrer à la lecture, alors que Teddy espérait qu’une nouvelle activité se présenterait tôt ou tard, dont il pourrait profiter sans risquer de se blesser. En attendant, il lisait.
Au cours de son année de troisième, une chose étrange se produisit : une poussée de croissance inattendue le fit grandir d’une vingtaine de centimètres et grossir d’une dizaine de kilos. Voilà que du jour au lendemain, il mesurait une tête de plus que son père et était plus large d’épaules. Plus étonnant encore, il découvrit qu’il était un basketteur fluide et élégant. En première, il était capable de réaliser des dunks – contrairement à ses coéquipiers – et ses tirs en suspension étaient presque impossibles à contrer du fait de sa taille. Recruté dans l’équipe du lycée, il devint le meilleur marqueur, jusqu’à ce que la nouvelle se répande qu’il n’aimait pas la castagne. Si on le bousculait, il reculait, et un coup de coude bien placé le décourageait de pénétrer dans la raquette, où on lui demandait pourtant de se tenir. Tout cela faisait tellement enrager son coach qu’il qualifiait de lâcheté le tir en suspension de Teddy, dont l’équipe avait pourtant besoin pour marquer de douze à quinze points par match. « Rentre-leur dedans ! » hurlait-il à Teddy planté en tête de raquette, attendant patiemment l’occasion de tirer. « Sois un homme, espèce de mauviette ! » Voyant que Teddy était toujours peu enclin à « leur rentrer dedans », le coach chargea un de ses coéquipiers de le rudoyer à l’entraînement, avec l’espoir de l’endurcir. Nelson faisait une tête de moins que lui, mais il était bâti comme un char d’assaut et prenait un immense plaisir à envoyer valdinguer Teddy quand ils répétaient des combinaisons. Lorsque Teddy se plaignait que Nelson avait commis une faute sur lui, le coach aboyait : « Fais-en autant ! » Évidemment, Teddy refusait.
De fait, Nelson aimait tellement jouer les durs qu’il prit l’habitude d’enfoncer les côtes de Teddy à coups d’épaule, dans les couloirs du lycée, entre les cours. Projeté contre les casiers, il éparpillait ses livres par terre. « Brom Bones ! » s’exclama son père, qui confondait la vie et la littérature, quand Teddy lui raconta ce qui se passait. Pour son père, la solution était évidente : quitter l’équipe et rejeter ainsi le stéréotype du mâle américain présenté sous les traits d’un sportif sans cervelle. Teddy ne voyait pas les choses de la même façon. Il aimait le basket et il voulait le pratiquer comme le sport sans contact qu’il devait être, selon lui. Il voulait recevoir le ballon en tête de raquette, tromper le défenseur grâce à une feinte d’épaule, pivoter et réaliser son tir en suspension. Dans sa jeune existence, il ne connaissait rien d’aussi parfait que le bruit que produisait le ballon en traversant le filet sans toucher le cercle.
Sa carrière de joueur prit fin de manière prévisible, mais si Teddy avait pu la prévoir, sans doute aurait-il suivi le conseil de son père et arrêté de jouer, du jour au lendemain. Un après-midi, à l’entraînement, alors qu’il sautait pour récupérer un ballon au rebond, Nelson le déséquilibra en l’air et Teddy tomba lourdement sur le coccyx. La conséquence, une légère fracture d’une vertèbre, aurait pu être beaucoup plus grave d’après les médecins. Quoi qu’il en soit, il resta sur le banc jusqu’à la fin de la saison. Parmi les dizaines de livres qu’il lut, péniblement, durant sa convalescence, ce printemps et cet été-là, figurait La Nuit privée d’étoiles de Thomas Merton, un ouvrage qui, pour une raison inconnue, lui procura la même sensation qu’un tir en suspension réussi. Quand il l’eut terminé, il demanda à ses parents, qui n’étaient pas croyants ni l’un ni l’autre, s’il pouvait se rendre à l’église. Leur réponse, caractéristique, fut qu’ils n’y voyaient pas d’objection, du moment qu’il ne comptait pas sur eux pour l’accompagner. Le dimanche matin était consacré à la lecture du New York Times.
Merton étant un moine trappiste, Teddy se tourna d’abord vers l’Église catholique, mais il tomba sur un prêtre que son père aurait immédiatement identifié comme un anti-intellectuel, un abruti à vrai dire, aussi éloigné de l’idéal monastique qu’on pouvait l’imaginer, alors Teddy testa ensuite l’Église unitarienne, une rue plus loin. Là, le pasteur était une femme qui avait étudié à Princeton. Elle lui rappelait ses parents par de nombreux côtés, si ce n’est qu’elle semblait s’intéresser réellement à lui. Elle était mignonne, pas du tout anguleuse, et bien entendu, Teddy succomba. Toujours sous l’influence de Merton, il s’efforça de conserver la pureté de cet amour, mais presque chaque soir il s’endormait en imaginant ce que cachaient cette robe et cette étole, ce que n’aurait certainement pas fait Merton. Aussi fut-il à la fois abattu et soulagé quand cette femme fut mutée dans une autre paroisse.
En terminale, Teddy reçut l’autorisation de reprendre le basket, mais il ne se présenta pas à l’entraînement, ce qui incita le coach à murmurer tapette chaque fois qu’ils se croisaient dans un couloir. À moins que ce soit gonzesse, Teddy n’en était pas sûr. À son grand étonnement, il s’aperçut qu’il se fichait de ce que le coach pensait de lui. Quoique, pas tant que ça, en vérité, car cet été-là, avant que Teddy parte pour Minerva, le coach était parvenu à se sectionner l’extrémité de ce qu’il appelait son « doigt à chatte » en tentant de déloger une branche coincée entre les lames et le cadre de sa tondeuse sans avoir au préalable coupé le moteur, et Teddy, en l’apprenant, ne put s’empêcher de sourire, non sans éprouver un sentiment de culpabilité. Il avait rédigé sa dissertation d’admission à la fac sur Merton et il pressentait que le moine ne se serait pas réjoui de la souffrance d’un autre être humain, pas plus qu’il n’aurait passé de longues nuits à imaginer ce qu’une jolie femme pasteur unitarienne cachait sous ses vêtements sacerdotaux. D’un autre côté, Merton n’avait jamais rencontré le pasteur en question, et il était réputé pour avoir mené une vie dissolue avant sa conversion. Rien par ailleurs ne permettait de supposer que Dieu n’avait pas le sens de l’humour. Il ne se mêlait a priori pas des affaires des hommes, et ne les obligeait pas à se comporter de telle ou telle manière, mais Teddy était certain qu’Il avait dû bien rigoler quand le coach avait perdu le bout de son « doigt à chatte ».

MICKEY GIRARDI venait d’un quartier ouvrier, brutal, de West Haven, dans le Connecticut, célèbre pour ses bodybuilders, ses Harley et ses rassemblements ethniques festifs. Ses parents étaient irlandais et italien, son père ouvrier du bâtiment, sa mère secrétaire dans une compagnie d’assurances ; l’un et l’autre étaient de fervents partisans de l’assimilation. Ils aimaient sortir le drapeau et pas seulement le 4 juillet. Ancien combattant de la Seconde Guerre mondiale, son père aurait pu profiter des avantages du G.I. Bill, mais il connaissait un type susceptible de le faire entrer dans le syndicat des tuyauteurs, et cela lui avait semblé préférable. Mickey était le plus jeune de huit enfants, l’unique garçon, et à bien des égards, il était pourri gâté : on achetait des vêtements rien que pour lui et dès le début, il eut droit à sa propre chambre. Certes, elle avait les dimensions d’un placard, et alors ? La maison familiale était vaste, par la force des choses, mais modeste et à trois rues seulement de la plage, un atout formidable en été quand la brise fraîche soufflait du large. En revanche, lorsque le vent changeait de direction, le vacarme de l’autoroute toute proche était tel qu’on avait l’impression de vivre juste en dessous. Le dimanche soir, obligation pour tous de rester à la maison. Spaghettis à la saucisse, aux boulettes et à l’échine de porc braisée dans la sauce tomate. Recette de la mère de Michael Sr., transmise à contrecœur à sa belle-fille irlandaise, en omettant toutefois un ou deux ingrédients pour le principe. La famille d’abord, l’Amérique ensuite (ou peut-être l’inverse ces temps-ci, avec tous ces beatniks crasseux qui agitaient leurs pancartes idiotes en faveur de la paix), tout le reste arrivait en troisième position, loin derrière.
Pour Mickey, la musique occupait la place numéro un. Son premier boulot avait été de balayer le magasin de musique du centre commercial où il était tombé amoureux d’une Fender Stratocaster en vitrine. Un ampli avait suivi. À treize ans, il jouait dans un groupe. À seize ans, il se faufilait en douce dans les bars louches de New Haven où il côtoyait des types plus âgés dont les petites amies ne portaient pas de soutien-gorge et semblaient prendre plaisir à le faire savoir en se penchant devant Mickey, lequel raconterait plus tard à Lincoln et Teddy, en plaisantant, qu’il n’avait pas débandé durant toute l’année 1965. « Si je te surprends en train de te droguer, l’avertit son père, tu seras le premier gamin d’Amérique tabassé à mort avec une Fenson.
— Fender, rectifia Mickey.
— Apporte-la-moi, petit malin. On va faire ça maintenant. On gagnera du temps. »
Aller à l’université était à peu près la dernière chose que Mickey désirait sur terre. Au lycée, il avait toujours oscillé entre médiocre et nul, mais toutes ses sœurs étaient allées, ou allaient, à l’université, et sa mère n’en attendait pas moins de lui. Étudier dans un community college3 et vivre à la maison, tel était le plan de M. Décontract, comme le surnommait sa mère. Partisan du moindre effort, Mickey pensait qu’elle avait raison. Il n’était pas excessivement ambitieux, et il ne voyait pas quel mal il y avait à rester à West Haven. Ses sœurs ayant quitté la maison, il y avait de la place à revendre, sauf les dimanches et pendant les vacances.
Hélas, même pour entrer dans un community college, il fallait passer un test, ce que fit Mickey un samedi matin. Ne voulant pas décevoir sa mère en étant le seul élève recalé à l’examen d’entrée d’un community college, il avait décliné une proposition de concert la veille au soir pour s’offrir une bonne nuit de sommeil. Il ne perdait rien à essayer, pour une fois. Les droits d’inscription n’étaient pas très élevés, et il se ferait bien voir de son père s’il parvenait à empocher quelques dollars pour participer à l’achat des livres et aux frais.
Le jour où les résultats de l’examen arrivèrent, sa mère sortit accueillir son père sur le seuil de la maison. « Regarde ça, dit-elle en montrant les notes de leur fils, parmi les meilleurs. Cet enfant est un génie. »
Mickey étant le seul enfant présent dans la pièce, son père regarda autour de lui pour vérifier qu’il n’y en avait pas un autre caché quelque part.
« Quel enfant ?
— Lui. Ton fils. »
Son père se gratta la tête.
« Celui-là ?
— Oui. Notre Michael. »
Son père examina les résultats. Il regarda sa femme, il regarda Mickey, puis sa femme de nouveau.
« OK, dit-il finalement. Qui est le père ? Je me suis toujours posé la question. »
Le lendemain, Michael Sr. essayait encore de comprendre.
« Viens faire un tour avec moi », dit-il en refermant sa paluche sur l’épaule de Mickey. Quand ils arrivèrent au bout de la rue, à l’abri des oreilles indiscrètes, il dit : « Bon, allez, crache le morceau. Je te promets de ne pas me mettre en colère. Qui tu as trouvé pour passer cet examen à ta place ? »
Mickey sentit son œil gauche tressauter.
« Tu sais quoi, papa ?
— Attention à ce que tu vas dire, l’avertit son père.
— Va te faire foutre », dit Mickey pour aller au bout de sa pensée.
Michael Sr. s’arrêta et leva les mains au ciel. « Je t’avais prévenu. » Et il asséna une taloche à son fils, sur l’arrière du crâne, suffisamment forte pour lui faire venir les larmes aux yeux. « Aide-moi, j’ai besoin de comprendre. Tu es en train de me dire que tu n’as pas triché à cet examen ? »
Mickey acquiesça.
« Tu es en train de me dire que tu es intelligent.
— Je ne te dis rien du tout.
— Tu es en train de me dire que pendant tout ce temps tu aurais pu réussir à l’école et rendre ta mère fière de toi ? »
Mickey sentit que cette façon de voir les choses ôtait un peu d’éclat à son examen presque parfait. Il haussa les épaules.
« Quelle idée on a eue ? demanda son père, semblant s’adresser à lui-même plus qu’à son fils. On réussissait si bien avec les filles.
— Désolé, dit Mickey.
— Maintenant, écoute-moi. Je vais t’expliquer ce qui va se passer. Tu vas aller à l’université. Et tu vas réussir. Inutile de discuter. Ou bien tu rends ta mère fière de toi, ou bien tu ne rentres plus à la maison. »
Mickey commença à protester, pour s’apercevoir qu’il n’en avait pas forcément envie. Lui-même essayait encore d’assimiler ce résultat remarquable et il commençait à voir plus loin que le community college. Lorsque la nouvelle se répandit au lycée de West Haven, plusieurs de ses anciens professeurs l’apostrophèrent dans les couloirs : « Alors, qu’est-ce qu’on te disait ? » Et au lieu de s’opposer aux ordres de son père, il lui dit : « Je peux faire des études de musique ? »
Son père regarda le ciel, puis son fils.
« Pourquoi faut-il toujours que tu tires sur la corde ?
— Autrement dit, je peux m’inscrire en musique ?
— Vas-y, soupira Michael Sr. Fais des études de Fenson si tu veux, je m’en fiche. »
Mickey faillit le reprendre, mais son père n’avait pas tort : il fallait toujours qu’il tire sur la corde.

QUELLES ÉTAIENT LES CHANCES pour que ces trois-là se retrouvent dans la même résidence pour étudiants de première année à Minerva College, sur la côte du Connecticut ? Alors qu’il suffit d’arracher un seul fil de la trame de la destinée humaine pour que tout s’effiloche. D’un autre côté, les choses ont tendance à s’effilocher quoi qu’il arrive.

1. Célébré le dernier lundi du mois de mai, le Memorial Day rend hommage aux soldats morts au combat, toutes guerres confondues.
2. Le Labor Day, la fête du Travail, est célébré le premier lundi de septembre.
3. Établissement public offrant une formation universitaire en deux ans.

Extrait
« Mais ce n’était pas tout. Il sentait qu’il avait autre chose à régler ici, une chose dont la nature exacte lui échappait, maïs qui avait l’air de concerner ses amis. Car à peine avait-il envisagé de venir sur l’île qu’il avait invité Teddy et Mickey à le rejoindre. Et s’ils étaient réunis ici tous les trois, comment Jacy ne serait-elle pas là, elle aussi, au moins par la pensée? C’était sa présence fantomatique qui rendait inévitable le parallèle entre ce week-end et celui du Memorial Day en 1971.
Qui avait eu l’idée du premier week-end? Lincoln s’étonne de ne pas s’en rappeler: Était-ce une suggestion de sa mère ? Trudy se réjouissait toujours d’accueillir son fils avec ses amis, alors oui, peut-être. Ou bien s’’agissait-il d’une décision collective ? A l’approche de la fin de leurs études, ils avaient compris que tout était sur le point de changer. » p. 103

À propos de l’auteur
RUSSO_Richard_©DRRichard Russo © Photo DR

Richard Russo est né en 1949 aux États-Unis. Après avoir longtemps enseigné la littérature à l’université, il se consacre à l’écriture de romans et de scénarios. Un homme presque parfait avait été adapté au cinéma avec Paul Newman en 1994, et Le Déclin de l’empire Whiting a été, lui aussi, porté à l’écran en 2005. (Source: Éditions de la Table Ronde)

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Les soucieux

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En deux mots:
Quand une équipe de tournage s’installe près de chez lui, Florian ne laisse pas passer sa chance. Mais l’ex-vendeur de DVD ne se doute pas qu’il va devoir se marier, habiter un squat, défendre les migrants et qu’il va grimper les échelons jusqu’à devenir régisseur.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Femme noire et mariage blanc

Pour son premier roman, François Hien a imaginé qu’une équipe de cinéma et une communauté de migrants se retrouvaient dans un même lieu. Une confrontation aux conséquences inattendues.

On peut dire que Florian était au bon endroit au bon moment. Quand Olivier, le régisseur d’une série télé entre dans son magasin de DVD, il ne se doute pas que sa vie va basculer. À 28 ans et après une série de petits boulots – d’employé dans un centre d’appels à veilleur de nuit dans un hôtel – il n’hésite pas à demander si la production a besoin d’aide. Et le voilà engagé comme assistant-régisseur.
Dès le premier jour aux côtés d’Olivier, il va se sentir à l’aise et apprendre très vite, même si jusque-là, il n’avait pas vraiment brillé par sa sociabilité. Il habite avec sa mère, n’a quasiment pas d’amis et encore moins de petite amie. Le producteur de Jeux dangereux a choisi d’installer toute l’équipe dans une immense usine désaffectée offrant l’espace disponible à la construction des décors, ce qui va permettre de réaliser des économies conséquentes. Et si les coûts de production vont vite devenir un thème récurrent du roman, l’équipe va d’abord devoir régler un autre problème: ils ne sont pas seuls dans l’ancienne usine de jeux de baby-foot.
Des migrants squattent les lieux. Se disant sans-papiers, ils se déclarent maliens et cherchent les moyens de s’installer, soutenus par des associations d’aide. Très vite pourtant les deux parties vont trouver un terrain d’entente et cohabiter.
Pour le producteur, ces migrants sont même du pain bénit, car leur combat contre l’expulsion pourrait détourner les syndicalistes de leurs revendications pour des conditions de travail respectueuses des conventions collectives. Le malheur des uns…
Cependant, au fil des jours, la tension va croître de part et d’autre. Le groupe de migrants va se scinder et adapter des stratégies différentes, les acteurs et techniciens de la série vont se rendre compte qu’ils pourraient faire les frais de cette politique d’économies à outrance. Du coup, de nouvelles solidarités vont émerger, de nouvelles idées vont émerger. Comme celle de marier Bintu, menacée d’être renvoyée dans son pays, à Florian. Un mariage blanc organisé de telle manière que les autorités ne pourront que donner leur aval à cette union. Un pavillon abandonné servira de nid d’amour au couple. Sauf qu’à peine installé, les ennuis commencent, la maison faisant l’objet de convoitises qui vont tourner à l’affrontement et à l’arrestation puis la conduite de deux migrants en centre de rétention.
François Hien a très habilement construit son roman en élargissant l’aspect initiatique du début – Florian va trouver l’amour et grimper les échelons – aux questions de société – la réduction des budgets des productions télévisuelles, la question migratoire – sans oublier l’insécurité. Le tout culminant avec la création d’un collectif intitulé «Les soucieux» et destiné à venir en aide aux «Maliens». Même si je reste persuadé que le roman aurait sans doute gagné en dynamisme et en rythme s’il avait été élagué d’une centaine de pages, il n’en reste pas moins une jolie découverte de cette rentrée.

Les Soucieux
François Hien
Éditions du Rocher
Premier roman
370 p., 20 €
EAN 9782268103587
Paru le 19/08/2020

Où?
Le roman se déroule en France, principalement en région parisienne. On y évoque aussi le Mali et la Mauritanie.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Florian est vendeur dans un magasin de DVD. Seul, il assiste au jeu du monde sans y trouver de place. Tout bascule quand il rencontre Olivier, régisseur atypique embauché sur le tournage d’une série à succès, qui le nomme assistant.
L’équipe de télévision investit une usine désaffectée pour y installer ses décors, mais découvre qu’un groupe de sans-papiers maliens s’y est installé. La cohabitation fortuite est perturbée par une bataille politique et administrative. Comédiens et techniciens décident alors de venir en aide aux réfugiés, et de former un groupe militant: les Soucieux.
Florian se retrouve vite pris dans l’engrenage d’un scénario où se mêlent invariablement lutte et idéal, jusqu’à ce que la réalité implacable vienne le sortir de la fiction. Quand le rideau tombe et l’illusion cesse, chacun doit choisir son rôle.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
Revue Études
L’Essor Loire (Jacques Plaine)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« OLIVIER
Ce printemps-là, des soldats français combattaient dans le nord du Mali. Le pape avait démissionné. De nombreux migrants débarquaient en rafiots sur des îles italiennes.
L’usine se dresse au bord des rails du RER, en deuxième couronne de la périphérie parisienne, à Montigny. La rue le long des rails s’appelle Henri-Barbusse, tandis que les adjacentes portent les noms de Maurice-Thorez, Georges-Marchais ou Colonel-Fabien, témoins d’un demi-siècle d’élections locales remportées par le Parti communiste.
Autrefois, l’usine fabriquait des figurines de baby-foot. Un long cube de béton abritait les chaînes de fabrication ; les bureaux de l’entreprise se trouvaient dans une aile de briques rouges. Un escalier extérieur plonge dans les herbes et les chardons qui ont envahi le parking.
La partie sud de la ville a été industrielle. Plusieurs quartiers ouvriers entouraient de grandes usines chimiques où les patrons logeaient leurs employés ; ne restent que les maisons des contremaîtres, transformées pour certaines en villas bourgeoises, tandis que de rares retraités de l’industrie terminent de mourir dans les autres. Les logements des ouvriers, petits immeubles de brique, ont été remplacés par des blocs à plus grande contenance, composant la tristement célèbre cité des Glaïeuls, « territoire perdu de la République » selon le député local.
L’usine a été rachetée par la ville voici quelques années, mais le changement de majorité municipale a ralenti les projets d’aménagement.
Pour l’heure, elle attend ses personnages, et ne sait pas qu’ils vont être d’un genre nouveau. Nous sommes en 2013.
« Et c’est pour longtemps que ta vie est provisoire ? »
Ce printemps-là, Florian a vingt-huit ans. Vendeur dans un magasin de DVD, il vit avec sa mère, qui travaille comme aide-soignante. Il n’a pas d’amoureuse et plus d’amis. Son réflexe de dérision lui interdit d’entreprendre une chose dont il pourrait lui-même se moquer. Cette ironie constante est devenue censure intérieure. Il s’est retranché du monde, et n’acceptant aucune de ses règles, il a fini par les subir toutes.
Son père est parti quand il avait cinq ans. Sa mère travaille de nuit. Depuis toujours, Florian passe ses soirées seul, devant la télé. Il se méfie des gens de conviction, il y voit une sorte de faiblesse. Il est rondouillard – un physique qui le préserve du marché de la séduction, dont il craint de ne pas maîtriser les codes.
Après avoir abandonné la fac en première année, Florian a enchaîné les petits boulots. Planté au sommet des escaliers d’une station de métro, il classait les usagers par catégorie d’âge et de sexe. Le soir, il regardait la feuille qu’il avait noircie, censée rendre compte de la diversité humaine qui s’était déployée sous ses yeux : 1 300 passagers, dont 724 femmes et 467 jeunes ; qu’est-ce que ce résumé racontait des mondes qui s’étaient entrechoqués sous ses yeux, chacun suffisant pour lui-même ? Florian ne croyait à rien de ce qu’il était. Tout s’était aggloméré à lui comme corps étranger : vêtements, attitude, parole, savoir… Il n’était pas malheureux : le malheur eût été un chez lui, il y aurait pris ses marques. Non, Florian était en exil, hors de lui-même, perdu dans l’objectivité dont son travail statistique lui donnait la posture.
Il avait fait ensuite du marketing par téléphone. Il appelait des inconnus, choisis arbitrairement dans une liste par un ordinateur. Il partit sur un coup de tête, après avoir entendu dans sa propre voix une intonation déplaisante. C’était la voix de celui qui s’investit dans ce qu’il fait.
Il devint veilleur de nuit dans un hôtel. Ce travail lui plaisait bien. L’hôtel silencieux teintait d’étrangeté son retranchement du monde. Les longs couloirs vides donnaient à sa solitude un aspect onirique, comme s’il était aux portes du monde. Il se masturbait pour passer le temps, déployant dans sa tête de savants mélanges de fantasmes et de réminiscences.
Ces histoires devaient être plausibles ; l’hôtel en était le décor principal : une cliente réclamait du champagne, et le recevait vêtue d’un peignoir bâillant ; une collègue se changeait devant lui, au vestiaire des employés ; une autre cliente le sollicitait pour l’aider à enfiler sa robe. Florian jouissait en silence dans les toilettes de l’hôtel, puis laissait la scène s’achever en lui, comme s’il eût été malpoli de n’avoir fait vivre ses personnages que le temps d’assouvir son désir.
À cette époque, la solitude lui pesait. Il en attribua la cause à ses horaires et quitta l’hôtel.
Devenu vendeur dans une boutique de DVD, il n’a cependant rien entrepris pour retrouver une vie sociale. Au matin, il reste de longs moments les yeux ouverts, dans son lit, sans savoir pourquoi se lever. Il soigne sa détresse par ce qui l’a accablé la veille : l’oubli par la télé.
La première fois qu’il voit Olivier, dans sa boutique, Florian lui trouve l’air d’un clochard, avec son grand manteau de feutre usé dont les pans battent autour de lui. Mine burinée, corps vif, quoique un peu bedonnant, front large et plissé. Un pantalon de toile sombre, plein de poches, un tee-shirt dont il a découpé le col au cutter pour l’élargir. Des poils de torse en jaillissent, gris pour la plupart. Une cinquantaine d’années peut-être, mais le regard est plus jeune.
— Excuse-moi, il y a un téléphone fixe dans cette boutique ? demande Olivier.
— Oui, répond Florian, pris de court.
— Merci, c’est bien aimable de ta part.
Olivier fait le tour du comptoir sans y avoir été invité.
— Tu peux pas savoir, tu demandes à des vendeurs si tu peux passer un coup de fil, t’as l’impression de leur voler la caisse. Il est où, ce téléphone ?
Florian désigne l’arrière-boutique. Olivier feuillette un petit carnet sorti de sa poche, plein de papiers raturés.
— Il y a même une vendeuse qui m’a fait la leçon, genre tu crois que c’est gratuit, le téléphone ? Tu te rends compte, défendre à ce point l’argent de son patron…
Il tapote le numéro sur le cadran du téléphone et laisse sonner.
— Allô, Michel ? Oui, c’est moi…
Olivier claque ses doigts sous le nez de Florian et lui fait signe de lui donner de quoi écrire. Décontenancé, Florian lui tend son stylo de caisse.
— Écoute mon vieux, continue Olivier au téléphone, j’aurai un portable le jour où tu m’en paieras un. J’ai de quoi noter, je t’écoute.
Olivier griffonne un numéro, raccroche, puis le compose.
— Tu t’organises bien, tu as pris rendez-vous, râle-t-il, sans que Florian sache si son monologue lui est destiné, les types sont pas là, et c’est encore de ta faute. De toute façon, c’est toujours de ta faute quand t’as pas de portable. On a essayé de vous appeler, qu’ils disent, comme si c’était une excuse. Oui, allô ? Olivier Decatini, chef-régisseur sur Jeux dangereux. On avait rendez-vous il y a une heure, je dois récupérer le matériel de régie pour notre tournage. O.K., rappelez-moi à ce numéro, mais vite.
Après avoir raccroché, Olivier reste assis devant le téléphone.
— Le type parle avec ses gus, me rappelle, et je m’en vais. Je vais te dire, deux minutes de répit, c’est suffisamment rare pour que j’en profite. Quand les panneaux dans le métro annoncent cinq minutes d’attente, je le prends comme un cadeau. Cinq minutes où le métro bosse pour moi, je n’ai qu’à le laisser venir. Ils croient tous que tu seras plus efficace si on peut te harceler au téléphone. Ils naviguent à vue ces gens, ils ont besoin qu’on les actualise tous les quarts d’heure.
— Vous savez, dit Florian timidement, je vais fermer. J’ai une heure de pause à midi.
— Tu la prends où, ta pause ? Tu déjeunes dans le quartier ? Je vais te proposer un truc : on attend mon coup de fil, et je t’invite à manger dans le coin pour te remercier.
— En général je mange ici, j’achète des surgelés, on a un frigo et un micro-ondes.
— Aujourd’hui tu vas éviter la bouffe de cosmonaute. Je ramène deux plats du jour du bistrot d’à côté. Pendant que je suis sorti, dit-il en se levant, si mon type rappelle, tu veux bien noter la commission ?
Tout le temps qu’Olivier a occupé la petite pièce, Florian s’est demandé comment s’en débarrasser. À présent qu’il est sorti, il se rend compte que la rencontre lui plaît.
Quand le régisseur revient, les deux plats du jour à la main, Florian est tout content de lui montrer le papier où il a noté les appels reçus en son absence.
— Attends mon vieux, on va installer notre gueuleton tant que c’est chaud. Je leur ai pris un quart de rouge dans une bouteille en plastique. Moi je ne bois pas, c’est pour toi.
Le corps puissant d’Olivier semble tenir difficilement dans la petite pièce. Il met la table au centre, deux chaises de part et d’autre, lave deux tasses à café qui serviront de verres.
— Votre correspondant a rappelé, dit Florian une fois assis.
— Est-ce que les informations que tu détiens sont urgentes ? le coupe Olivier.
— Je ne crois pas.
— Alors si tu veux bien, on remet ça au café.
Ils mangent en silence. Florian aurait préféré raconter les coups de téléphone. Il se sent rattrapé par son insignifiance.
– C’est quoi ta situation ici ? Tu es gérant ? — Non. Je ne suis même pas en CDI. C’est provisoire.
— Et c’est pour longtemps que ta vie est provisoire ? Florian est agacé. Il a toléré le gars dans son arrière-boutique, mais il ne faudrait pas qu’il lui fasse la leçon.
— Cette expression est bizarre, tu ne trouves pas ? reprend Olivier. Tout est provisoire, on va tous crever, alors pourquoi le dire ? En disant que c’est provisoire, tu rends ta situation tolérable et tu oublies de la changer. Les situations pénibles, il faut s’imaginer que c’est pour toujours.
— C’est facile de dire ça, répond Florian d’un ton sourd. C’est bon pour ceux qui ont les moyens de changer de vie. Vous croyez qu’on vous a attendu pour avoir envie d’en changer ?
— Excuse-moi. Je ne pensais pas te vexer. Je dis ça comme ça.
Un silence. Florian se reproche d’avoir été trop vif, c’est lui qui reprend.
— C’est vrai qu’on pourrait s’y prendre autrement. Peut-être que ça irait mieux si on zonait pas devant la télé mais bon, c’est pas nous qui les faisons les programmes… Je sais pas…
Olivier ne répond toujours pas.
— Excusez-moi de m’être emballé.
— Il n’y a pas de mal mon vieux. C’est moi qui m’excuse. Ils causent de choses et d’autres, surtout du plat du jour, que Florian trouve correct et dont Olivier juge qu’il ne vaut pas les douze euros. Il y a du café soluble, de l’eau chauffée au micro-ondes. Enfin Florian lit ce qu’il a noté sur son petit papier.
— Le mec de « Régie Martin » a rappelé, ses gars seront là dans vingt minutes. Et puis le producteur a appelé aussi, il avait gardé le numéro. J’ai dit que j’étais votre secrétaire.
— Choisis ton camp camarade, l’interrompt Olivier. Je serais pour le tutoiement, mais c’est toi qui vois.
— Il m’a dit qu’on t’attendait à Montigny, reprend Florian. Il est d’accord pour que les sans-papiers restent un temps dans l’usine, mais il y a des choses à négocier… Puis un autre gars a rappelé, un type avec un fort accent africain, M. Soumaré. Il m’a dit qu’il était le chef des Maliens, il voulait des détails sur un poste de gardien.
Florian est interrompu par la sonnerie du téléphone.
— Ça doit être pour toi… Si tu veux, on met ton nom sur la boîte aux lettres.
Mais cette fois, c’est le patron de Florian qui appelle pour lui remonter les bretelles.
— Il t’a vu dans l’arrière-boutique sur les caméras de surveillance, dit Florian après avoir raccroché. Elles sont reliées à un système en ligne, les images s’affichent sur son téléphone. Tu imagines le mec en train de nous regarder depuis chez lui ?
— Avant de partir, je montre mon cul à la caméra ou il vaut mieux pas ?
Ils se quittent assez complices.
Pendant les deux jours qui suivirent, Florian reçut de nombreux appels destinés à Olivier. En recueillant ses messages, il comprit qu’Olivier était de retour dans le métier après un long temps d’inactivité. Les gens qui cherchaient à le joindre semblaient le considérer comme une sorte de légende, et le respect qu’ils avaient pour lui rejaillissait sur Florian, qu’on tenait pour son secrétaire. Personne, d’ailleurs, ne s’étonnait qu’il en eût un.
À partir de ces appels, Florian se fit une idée de la situation générale. Olivier était régisseur sur le tournage de la deuxième saison de la série télé Jeux dangereux, dont le tournage se déroulait principalement dans une usine désaffectée de Montigny, banlieue de l’Est parisien. L’équipe de construction des décors, en débarquant à l’usine, avait trouvé sur place un groupe d’une trentaine de sans-papiers maliens, menés par un certain M. Soumaré. Ce dernier était arrivé un mois plus tôt d’Italie, où il avait été évacué depuis la Lybie en guerre. Une association locale, le Parti virtualiste de Montigny, lui avait appris que l’usine de figurines était vide et donné les conseils nécessaires pour qu’il soit difficile de les en expulser : changer les serrures, inscrire leurs noms sur la boîte aux lettres, disposer de preuves d’une domiciliation sur place.
Il se trouve que Michel Manzano, producteur de la série, comptait embaucher un gardien. La cité des Glaïeuls était proche, on ne pouvait courir le risque de laisser la nuit le matériel de tournage sans surveillance. Olivier avait suggéré de confier officiellement le poste à l’un des Maliens sur place. En retour, Michel exigerait d’eux un loyer prélevé en liquide sur le salaire du gardien, ce qui lui ferait un peu d’argent au noir à dépenser. M. Soumaré avait promis de fournir de faux papiers crédibles à celui de ses protégés qui serait chargé du gardiennage, Idris. Ainsi la cohabitation entre les deux groupes avait-elle été décidée, l’usine étant bien assez vaste.
Cette situation – une équipe de cinéma, des sans-papiers africains – fascinait Florian. Tout ce qui était à distance de lui semblait pourvu d’un indice de réalité supérieur au sien. Les lieux et les êtres qu’il fréquentait étaient contaminés par sa propre médiocrité ; en revanche, les univers lointains lui paraissaient désirables à mesure de leur distance – une distance plus métaphysique que géographique. L’usine de Montigny rassemblait deux univers radicalement étrangers à lui : celui de l’audiovisuel, le monde des gens qui sont du bon côté des images ; et celui des sans-papiers, ces êtres dont les journaux télévisés sont pleins. Les sans-papiers ou les professionnels du cinéma étaient, au même titre que les actrices pornographiques, des individus que leur étroite affinité avec les images rendait plus denses, plus vrais que tout ce que Florian croisait dans sa vie. Il savait bien que la situation des sans-papiers était loin d’être enviable ; pour autant, il lui semblait qu’ils résidaient dans le centre vibrant du monde, et non comme lui à sa lointaine périphérie, dans l’invisibilité d’une vie sans histoire. Sans doute lui suffirait-il de les fréquenter pour subir l’influence de leur halo de réalité supérieure et accéder à une existence plus authentique. Olivier était un pont miraculeusement apparu entre lui et ces univers inaccessibles. Son apparition était une invitation. S’il la laissait passer, il lui faudrait pour toujours rester prisonnier de l’arrière-boutique du monde.
Après deux jours de silence, Florian reçoit enfin un appel d’Olivier. Entre-temps, il s’est fait acheter un portable par Michel Manzano, le producteur de la série.
— Ça te dirait de continuer à prendre mes messages ? Je n’aime pas que les gens puissent me joindre et ça me donne du prestige d’avoir un secrétaire. Quinze euros par jour pour la permanence téléphonique ?
— Ça ne m’intéresse pas, dit Florian d’un ton sûr. Ce que je veux, c’est changer de branche. Je vous sers de secrétaire depuis ma boutique de DVD, mais vous m’apprenez votre métier. J’ai compris pas mal de trucs en relevant vos coups de fil. Par exemple, je sais que vous cherchez un assistant.
C’est là que tout commence. »

À propos de l’auteur
HIEN_Francois©DRFrançois Hien © Photo DR

François Hien est né en 1982 à Paris. Il a suivi des études de montage à l’INSAS, à Bruxelles de 2002 à 2005. De 2010 à 2017, il a repris des études de philosophie par correspondance à l’Université Paris X Nanterre.
Il est membre de l’Association Recherches Mimétiques, chargée de poursuivre la pensée de René Girard. De 2012 à 2013, il crée et dirige pendant un an la section montage de l’Institut Supérieur des Métiers du Cinéma (l’ISMC) au Maroc. En 2012 il est lauréat de la bourse Lumière de l’Institut Français, et de la bourse «Brouillon d’un rêve» de la SCAM. Il est le lauréat 2013 de la Bourse Lagardère.
Père d’un enfant, il est aujourd’hui réalisateur de documentaires, auteur, metteur en scène et comédien de théâtre, et écrivain.
Après des études de montage à l’Insas, en Belgique, François Hien est devenu réalisateur de documentaires : Brice Guilbert, le Bel Age, sur le parcours de formation d’un jeune chanteur ; Saint-Marcel – Tout et rien voir, huis-clos dans une maison auvergnate entre deux femmes liées par un lourd secret. En 2015, il achève deux longs métrage documentaire : Kustavi, épopée intime en alexandrin, portrait croisé de deux femmes en quête de leur propre parole ; et Kaïros, portrait dans le temps d’une jeune femme traversée par la politique.
François a aussi réalisé plusieurs fictions, notamment Félix et les lois de l’inertie en 2014, et Le guide, court-métrage tourné dans le sud marocain. En 2019, il réalise le film Après la fin, à partir d’images trouvées sur internet. Tous ces films ont circulé dans de nombreux festivals, notamment le FIPA (Biarritz), le RIDM (Montréal), Filmer à tout prix (Bruxelles), le GFFIS (Séoul), Le court en dit long (Paris), DIFF (Dubaï)…
Au théâtre, avec Nicolas Ligeon, il créé la compagnie L’Harmonie Communale, destinée à porter sur scène ses pièces. À partir de 2020, la compagnie est associée au théâtre des Célestins à Lyon, au théâtre La Mouche à Saint-Genis Laval, et au Centre Culturel Communal Charlie Chaplin, Scène Régionale, à Vaulx-en-Velin, et au service culturel de l’Université de Strasbourg. Il a créé, le plus souvent en mise en scène collective La Crèche – Mécanique d’un conflit (théâtre de l’Élysée, 2019 – reprise au théâtre du Point du Jour en 2020), Olivier Masson doit-il mourir? (théâtre des Célestins, janvier 2020), La Honte (théâtre des Célestins, 2021), La Peur… Il tient un rôle dans toutes ces pièces.
Avec le Collectif X, il mène de 2017 à 2019 une résidence artistique dans le quartier de La Duchère, dont il tire une pièce, L’affaire Correra. En collaboration avec l’Opéra de Lyon, il mène de 2019 à 2021 un projet autour de la révolte des Canuts, Échos de la Fabrique, qui fera l’objet d’un spectacle au printemps 2021 au théâtre de la Renaissance. Avec Jérôme Cochet, il co-écrit Mort d’une montagne, qui sera créé début 2022 au théâtre du Point du Jour. Certains de ses textes sont nés d’une commande ou sont portés au plateau par d’autres metteurs en scène: La Faute (commande d’Angélique Clairand et Éric Massé, Cie des Lumas), Gestion de colère (commande du festival En Actes, mise en scène de Julie Guichard), Le Vaisseau-monde (commande de Philippe Mangenot pour l’école Arts en Scène…). Le metteur en scène Jean-Christophe Blondel créera La Honte avec sa compagnie Divine Comédie. Ses pièces ont été repérées par de nombreux comités de lecture (théâtre de l’Éphémère, théâtre de la Tête Noire, CDN Poitou-Charentes, A mots Découverts…). Il est auteur pour le Collectif X, la compagnie Les Non-Alignés, et pour le duo de marionnettistes JuscoMama.
Également écrivain, il a publié Retour à Baby-Loup aux Éditions Petra en 2017 et Les soucieux, son premier roman, aux Éditions du Rocher en 2020. (Source : francoishien.org)

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Frères Soleil

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En deux mots:
Martine revient tous les étés en Corse avec son fils Rémi. Des vacances qui sont aussi l’occasion pour son frère et pour ses neveux de lui rappeler qu’elle a fait le choix de quitter l’île, qu’elle a une dette envers eux. L’insouciance va bientôt laisser la place au drame.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

O Corse île d’amour

Dans un second roman qui sonne comme une déclaration de fidélité à son île, Cécilia Castelli s’éloigne des clichés pour nous offrir avec Frères Soleil un récit aussi sombre que lumineux, à l’image de la «vraie» Corse.

Beau roman sur les liens familiaux et les secrets de famille, Frères Soleil est d’abord un roman sur la Corse. On y retrouve tout à la fois la passion exacerbée du Colomba de Prosper Mérimée et la soif de vengeance de la nouvelle Vendetta de Maupassant. Comme si les sentiments devaient ici être à l’unisson du soleil, brûlants. Comme si les traditions devaient être ici immuables, inscrites à jamais dans les âmes des insulaires. Déroger à ces règles non-écrites revenant à faire acte de parjure.
C’est ce que l’on va reprocher à ceux qui décident de partir pour le continent. C’est la choix fait par Martine, partie à 19 ans avec l’aval de sa mère, mais contre celui de son père, provoquant ainsi une première faille dans la famille. Son mari n’étant pas corse, il sera lui aussi accueilli froidement et son fils Rémi, avec lequel elle revient tous les étés pour les vacances, devra lui aussi sentir que ses cousins Christophe et Baptiste ne le considèrent pas comme un des leurs, quand bien même il accepterait de se soumettre aux rites de passage imposés par ces cousins qu’il admire tant.
Pierre-Antoine, le frère de Martine, resté sur l’île avec sa femme Gabrielle, est lui aussi le «vrai» représentant e la famille, celui qui s’arroge le droit d’édicter et de faire respecter cette loi immuable, transmise de génération en génération, qui exclut tous ceux qui ne font pas partie du clan.
Pourtant tous les ans, c’est un même bonheur de retrouver l’île: «Ce n’était que le début de l’été. Et ils savaient que c’était vers chez eux qu’ils revenaient. Là où ils étaient vraiment heureux. La terre de leur bonheur sans limite. Un tout petit territoire caché derrière les rochers.» La lumière, les odeurs, le soleil, les jeux et les rires, la Méditerranée, ici bien différente de celle qui borde la Côte d’Azur. «Oh, elle aurait tant aimé que l’été dure l’éternité, que les enfants restent des enfants, que tous les matins soient semblables aux matins sur le terrain.»
Sauf qu’au fil du temps, les jeux des enfants vont devenir de moins en moins innocents, les secrets de famille de plus en plus lourds. Depuis ce grand-père assassiné, dont on se refuse à parler jusqu’au cadavre flottant au bord d’une crique et qu’on décide d’oublier, ce sont toutes les règles non-écrites – on soutient le coupable pour qu’il puisse échapper à la loi – qui conservent leur primauté sur le droit commun.
Cécilia Castelli montre ainsi, sans juger, combien l’emprise des traditions reste forte, combien les familles restent soumises à l’omerta, à ce code d’honneur et combien les étrangers auront de peine à être simplement accueillis sur l’île. Car l’autre est par essence différent, dangereux.
Restent les paysages et les parfums, ce chant d’amour à une terre que l’on ne peut quitter vraiment et qui vous ensorcèle par ses mystères et ses diableries, par ses secrets et sa beauté que le style rend admirablement.

Frères Soleil
Cécilia Castelli
Éditions Le Passage
Premier roman
280 p., 18 €
EAN 9782847424454
Paru le 19/08/2020

Où?
Le roman se déroule en France, principalement du côté d’Ajaccio en Corse, mais également à Marseille, Toulon et Nice.

Quand?
L’action se situe de nos jours, avec des retours en arrière sur plusieurs générations.

Ce qu’en dit l’éditeur
Chaque été sur l’île, les deux frères retrouvent leur jeune cousin venu du continent. Ensemble, les enfants pêchent, jouent, chahutent. Rémi, le plus jeune des trois, est en admiration devant les deux grands. Il aimerait leur ressembler mais il n’est pas vraiment comme eux, il ne vit pas ici. De leur côté, les adultes profitent de l’insouciance de l’été. Sur le terrain familial, au bord de la mer, l’existence est plus douce. Au soleil, ils souhaitent effacer les anciennes cicatrices, celles dont on ne parle jamais, le meurtre du grand-père et l’enfant qui devait naître.
Leur histoire se mêle à celle des ancêtres. Dans la maison au figuier, figure tutélaire, il y a la vieille tante Maria. Signadora mystique, sorcière, guérisseuse qui perpétue les traditions immémoriales. Les enfants la redoutent, s’interrogent sur cette femme silencieuse et toujours en noir. Puis ils grandissent et pensent à d’autres jeux, aux feux de camp sur la plage avec les filles notamment.
Mais quand vient la fin de l’adolescence, que certains choix s’imposent même s’il semble impossible de quitter l’île, un nouveau drame se produit. Meurtre ou accident? Comme leurs parents avaient autrefois dissimulé les blessures, la nouvelle génération se retrouve à son tour confrontée à l’indicible.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
Doubles marges, magazine de littératures et d’arts
Blog Mémo Émoi
Blog Domi C Lire
Blog Musanostra 
Blog Christlbouquine
Blog Le Capharnaüm éclairé 
Blog Livr’Escapades 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
La vallée du Taravo
Se souvenir des fougères. Des routes étroites et courbées. Du mal des transports les premières fois où l’on sillonne les terres arides du pays. Se souvenir de la main posée contre la vitre, de l’autoradio allumé. D’une chanson démodée. Vieillie. D’un air que l’on n’entend plus. Se souvenir des mèches de cheveux, des regards heureux. Presque une insouciance. Là-bas. Et puis, se souvenir d’elle. La Méditerranée. La mer cruelle où il se jette. Où il finit. Où tout commence. Pour remonter aux origines. Vers les montagnes. Juste en traversant la vallée. La magnifique plaine où il a fait son nid, où il ne se repose jamais.
Se souvenir de la peur puis de l’amour. Des rires solides et des nombreux silences. De la terre qui ne dit pas son nom, qui le crie, l’expulse. Telle une délivrance… De l’imprévisible fleuve, dévastateur à ses heures éphémères, l’hiver, lors des grandes crues infernales. Redouter sa sécheresse, son avarice, l’été. Avant de le remercier pour ce qu’il concède. Pour les accords passés avec les hommes. Les ponts, les canaux et les fabuleuses fontaines. Pour son eau qu’il offre sans jamais trahir. Sans jamais revenir en arrière. L’eau qui sauve le peuple. Comme un cadeau du ciel, un plaisir divin.
L’eau des oliviers. Des baignades de l’enfance.
Ne jamais oublier le soleil. Les difficultés à lui échapper. Ses brûlures, ses caresses.
Se souvenir, pour toujours, de la vallée du Taravo.
De ses ombres, de sa fraîcheur la nuit. Des tombes le long du chemin. Des âmes mortes jamais parties. De l’hostile terrain où rien ne pousse.
De l’appel sourd du maquis. Blessé, mélancolique et fier.

1
toute la beauté, rude et splendide,
de la roche, du soleil et de la mer.
(jouer dans le golfe du valinco.)

Rémi observe la bête dégoulinante suspendue aux branches du genévrier. Depuis longtemps, l’animal a perdu la bataille. Hors de son élément, il ne peut plus lutter. Ses tentacules mous et visqueux ne lui servent plus. Où s’accrocher ? Le retour à la mer est désormais impossible. La survie, inaccessible. Les hommes ont gagné.
Ils l’ont frappé, lui ont fait heurter les rochers pour attendrir sa chair trop ferme. Mais le jeu a débordé. Baptiste en a eu vite marre. Il a envoyé le poulpe dans les airs, suivant des yeux sa trajectoire sans savoir où cela allait le mener. Alors soudain, puissants, les rires ont éclaté. Les enfants joyeux ont applaudi. Ils ont ressenti l’impertinence glorieuse de leur geste. De la plaisanterie de Baptiste, toujours capable de tout bouleverser sans jamais craindre les conséquences.
Maintenant il faut désigner qui grimpe jusqu’à la branche. Le risque n’est pas très grand. Il suffit d’escalader le rocher, de s’accrocher au tronc, de bien se tenir puis de tendre la main. De toute façon, le danger n’existe pas. Ridicule frayeur. La bande des trois n’a jamais eu peur de rien. Ils sont redoutables.
Ils pourraient cependant le laisser là. Attendre que le soleil agisse. Cuise de lui-même la bestiole qui deviendrait sèche comme du bois. Mais ce serait tout gâcher. La chasse sous-marine n’est pas qu’un simple loisir. Elle sert aussi à se nourrir. Bientôt, au moment où l’on préparera le feu sur la plage, ils présenteront le trophée et chacun sera heureux de déguster du poulpe grillé ainsi que tout le reste de la pêche du jour.
Ils sont nés comme ça. Pieds nus sur les rochers, les cheveux au vent, la peau brunie par la chaleur. Et à l’âge où on ne devrait pas les quitter des yeux, ils vivent leur liberté avec une insolence qu’ils n’imaginent même pas.
Ils ont sept, neuf et onze ans. Quelques mois en plus et des poussières. Ils ont déjà tout appris de leur territoire.
Ils connaissent la faune et la flore, la vie marine, le nom des poissons sur le bout des doigts car avant d’arpenter les routes du pays, ils ont exploré les profondeurs, un masque et un fusil harpon à la main, à une belle époque où l’on ne se souciait guère des précautions, où les parents ne se doutaient de rien. Par laxisme, nonchalance ou confiance inébranlable en l’existence. L’époque formidable où tout allait bien. L’été fourni en durée illimitée. Le bonheur à portée de main.
Puisqu’il est le plus petit, Rémi est chargé de récupérer l’animal. « Va chercher, brave toutou », lui disent-ils… Ils ne sont pas toujours très tendres. Ils poursuivent le baptême de l’étranger, de celui qui ne vient que l’été. Hè chjucu cume un piulellu. Cui-cui. À cause de ses cheveux blonds, c’est le cousin petit poussin.
L’enfant ne s’inquiète pas des inimitiés. Il veut prouver qu’il est capable de résister. De subir l’affront, de tout endurer sans jamais broncher. Les acrobaties forcées dans les branches, la terre dans la bouche. Les fourmis dans le sandwich. Les jets d’urine sur ses cheveux fraîchement lavés. Les bousculades où les deux grands ne s’excusent pas…
Pourtant il ne doute pas.
Entre eux l’amour existe. Un lien familial insubmersible. Les frangins dissipés le protègent malgré tout. Ils ne lui veulent aucun mal. Ils tentent l’instruction, l’inclusion dans le clan. Le jeune Rémi qui n’est pas leur frère partage quelque chose qui leur appartient quelque part près des racines. Cet autre qui vient du continent a le droit de loger ici. Il connaît le secret de la terre et de la mer. Le coin perdu après les arbres.
L’initiation se poursuit jour après jour. Cette fois, c’est au tour de Christophe de jouer au maître d’école.
Pour achever le mollusque gluant, lui explique-t-il, la manœuvre n’est pas compliquée.
«Regarde, o chjucu ! Tu fourres tes doigts dedans, puis paf ! tu lui retournes la tête.»
La démonstration est faite en moins de deux, simple et efficace. Le geste est connu par cœur. Ils ont vu leur père, l’oncle Pierre-Antoine, le faire des dizaines de fois.
Rémi ne dit rien. Il se contente de tendre le seau pour recueillir le poulpe mort. Au fond plus rien ne bouge, plus rien ne vit. Masse informe qu’il faut maintenant ranger dans la glacière.
«Monte ça à ta mère, exige Christophe. Nous, on va à la petite plage.»
Ils ne commettront pas la même erreur. L’an passé, ils avaient laissé le seau sur les rochers quelques instants sans surveillance. À leur retour, plus rien. Le poisson avait disparu. Ils n’étaient pourtant pas partis longtemps. Il s’agissait d’une petite rascasse pêchée par Ornella. La jeune femme l’avait attrapée à la ligne un peu plus tôt vers le rocher aux murènes. Un coin qui donnait toujours.
Ce qui avait intéressé les garçons au départ – et c’est pour cette raison qu’ils avaient réclamé la rascasse à leur voisine –, ce n’était pas la taille de l’animal mais sa gueule étrange, déformée. À cause de cette malformation singulière, le poisson semblait tirer la tronche. Sans doute mécontent, s’étaient-ils moqués en l’apercevant gigotant au fond du seau, d’avoir mordu à l’hameçon. Tintacciu !
Amusée par leur remarque, Ornella avait cédé à la requête des enfants à l’unique condition qu’ils lui promettent de ne pas tarder à relâcher la rascasse car, leur avait-elle dit, il n’y avait rien à manger là-dedans, pas le moindre petit bout de chair à se mettre sous la dent. Il s’avérait donc inutile de la sacrifier pour rien, chacun ayant le droit de vivre, de grandir. Même les petits poissons pas très jolis… Cette dernière réflexion leur avait semblé totalement stupide. Les trois enfants n’avaient jamais rien entendu de tel. Pourquoi aurait-ce été un sacrifice inutile ? Un spécimen de cette taille aurait été idéal pour la pêche à la palangrotte. Un appât parfait pour attraper un denti ou un mérou énorme. Les filles n’y connaissaient rien.
Avant de leur passer le seau, la jeune femme avait pris soin de les prévenir. Il fallait, avait-elle dit aux gamins en levant son index pour appuyer ses propos, faire très attention aux piquants du poisson. Ne pas mettre les mains dessus. « Hein, les enfants ? »
Ils lui avaient répondu, vexés, qu’ils le savaient depuis longtemps. Que des rascasses, ils en avaient vu des tonnes et des tonnes. Mais toujours mortes, toujours remontées crevées dans des filets ou gesticulant au bout d’un trident. S’ils lui avaient demandé la bête encore vivante, c’était pour que Rémi puisse la voir nager. Pour se moquer aussi de sa gueule détraquée. Après quoi, elle retournerait dans l’eau bien sûr puisque c’était ce qu’elle voulait. En faisant évidemment gaffe de ne pas toucher au dard. À l’épine venimeuse dressée sur le dos.
Petite rascasse avait fait grand bruit.
Pendant un long moment, dès leur retour, ils avaient d’abord cherché près du seau. Peut-être la fugitive était-elle en train d’agoniser quelque part à l’air libre, ouvrant sa gueule et ses branchies, manquant d’oxygène après avoir atterri, on ne sait comment, sur les rochers. Ils avaient aussi inspecté la moindre flaque d’eau, le moindre trou, la moindre faille. Mais ne trouvant rien, ils avaient soudain aperçu le goéland.
Le coupable. L’affamé. Ces oiseaux-là bouffaient tout, n’importe quoi, n’importe comment. Poissons, bouts de pain, biscuits au chocolat… Ils en avaient même déjà vu un, une fois, s’en prendre à un oisillon dans un nid, hop, gobé vivant. Et Baptiste prétendait que le chien d’une fille de sa classe avait été tué de cette façon. Massacré par les coups de bec d’un goéland géant, furieux et dévastateur.
«Si, si ! Croix de bois, croix de fer. Si je mens, je vais en enfer.»
Alors durant d’interminables secondes, ils avaient regardé le ciel pour le défier. La bouche et les poings serrés, ressentant l’insupportable impuissance.
Des trois, Christophe avait été le plus embarrassé par la perte de la rascasse. Il n’en avait jamais parlé à quiconque mais depuis toujours, au moins depuis l’âge de six ans, il aimait en secret la douce Ornella, la fille de vingt ans. Elle était belle et elle le prenait souvent dans ses bras. Elle sentait bon et ses cheveux étaient longs. C’était un peu la grande sœur qu’il n’avait pas.
Elle venait passer ses vacances sur le terrain familial, tout comme eux. Dans une maisonnette ne payant pas de mine, située davantage dans les hauteurs à plus de vingt minutes à pied de la mer, ce qui paraissait pour le jeune garçon très loin. Son frère, son cousin et lui-même avaient la chance eux d’être juste au-dessus de la plage, seulement séparés du sable par un portail toujours ouvert.
Il n’avait pas voulu la contrarier. Lui avouer qu’il n’avait pas été à la hauteur. Par leur faute, le poisson auquel tenait tant Ornella n’avait pas survécu. Emporté dans les airs par le premier goéland de passage.
«On ne lui dira rien.
– Pourquoi? avait interrogé Rémi, bêtement.
– Parce que mon père dit toujours que les femmes sont trop sensibles.
– Elles ne font que pleurer, c’est ça?
– Voilà.»
Le mensonge aurait dû passer inaperçu. Qui aurait pu vérifier?
Ils étaient retournés voir la voisine en lui promettant, grands sourires, qu’ils avaient bien relâché la petite rascasse. Ornella s’était levée pour poser sa main sur la tête de Christophe, son préféré des trois.
«C’est bien, les enfants», avait-elle répondu d’un air lascif, regardant l’horizon comme pour y apercevoir l’animal au fond des flots.
Puis, sans rien ajouter, elle s’était allongée sur sa serviette pour profiter des derniers rayons de soleil de la fin d’après-midi.
Le gros chien au ventre pendouillant s’était approché de sa jeune maîtresse pour se coller à elle.
«Viens là, mon Pollux», avait dit Ornella sans se douter que, l’instant d’après, le labrador allait verser le contenu de son estomac juste à côté de ses pieds nus, dégueulassant sa serviette et ses sandales.
Avec fracas, le chien avait soudainement exposé en plein jour le mensonge des trois enfants.
Il était facile d’en deviner le contour verdâtre et acide. Celui du poisson avalé puis régurgité malgré les piquants, les pointes venimeuses.
Face à ces retrouvailles inattendues, les enfants étaient restés ébahis. Le mystère de la disparition de la rascasse venait d’être résolu grâce à Pollux. Le goéland, exempté de tout crime.
Néanmoins, l’histoire ne s’était pas arrêtée là.
Prise d’une irrépressible fureur, en moins d’une seconde, Ornella avait rassemblé ses affaires dans un sac pour aller d’un pas décidé prévenir les parents de ces trois garnements irresponsables.
«Bande de petits cons, maugréait-elle en chemin. Vous allez voir ce que vous allez voir!»
Pour faire bonne figure face à la colère justifiée de la jeune femme, le père de Baptiste et de Christophe avait sévèrement réprimandé ses deux fils.
«Ils ne recommenceront plus», promit Pierre-Antoine d’un ton assuré avec, pour démonstration faite de son autorité, un beau coup de pied au cul donné à chacun de ses enfants et des oreilles largement tirées. Quant à la mère du petit Rémi, elle lui avait prodigué en aparté derrière la cabane à outils une grande leçon qui n’en finissait plus, rappelant à l’insolent que dans la vie il ne fallait jamais mentir. On en payait toujours les conséquences.
«C’est grave, très grave, ce que vous avez fait, Rémi. As-tu compris?»
Oui, il avait compris. Le chien par leur faute aurait pu mourir. À Marmontagne, on était loin de tout, de la ville, des secours. Ce n’était même pas la peine d’envisager de trouver un vétérinaire dans les parages. Si Pollux avait fait une réaction allergique, Rémi et ses cousins auraient eu la mort d’un chien sur la conscience. Qu’auraient-ils dit à Ornella ? Cette fois, ils pouvaient s’estimer heureux que les choses n’aient pas tourné au vinaigre. À la prochaine bêtise, ils n’auraient pas cette chance. Pas forcément.
«As-tu compris, mon petit Rémi?» lui répétait-elle, les yeux exorbités.
L’enfant n’avait pas d’autre choix que de lui répondre oui.
De toute manière, qu’il eût compris ou pas, Rémi avait bien senti que cet incident avait particulièrement remué sa mère. Il ne l’avait jamais vue dans un état pareil. Mais c’était sans doute parce que les femmes étaient trop sensibles. La preuve : l’oncle Pierrot, lui, se fichait pas mal de ce qu’il s’était passé. Après le départ de la voisine, il avait avoué qu’il aurait aimé que le clébard crevât sur place, une bonne rascasse en travers de la gorge. Ça l’aurait arrangé.
Il en avait ras-le-bol de retrouver tous les matins ses merdes éparpillées partout sur la plage.
Ils se rendaient à Cupabia comme ils se rendaient au paradis, le cœur léger dans la petite Lada verte. Sortis à peine du ferry sur le port d’Ajaccio, ils traversaient rapidement la ville pour suivre le bord de mer. La station balnéaire de Porticcio et les grands toboggans aquatiques où Rémi rêvait d’aller. L’immense plage d’Agosta, plus loin, ouverte au large, où l’on apercevait, depuis la route, les familles, les serviettes multicolores et les baigneurs peu prudents s’avançant dans les hautes vagues, effrontés.
Ce n’était que le début de l’été. Et ils savaient que c’était vers chez eux qu’ils revenaient. Là où ils étaient vraiment heureux. La terre de leur bonheur sans limite. Un tout petit territoire caché derrière les rochers.
Entre la pointe de l’Isolella et celle de la Castagna, la route de Mare é Sole. La grande pinède au bord de l’eau longeant la plage d’Argent. Plage de sable blanc. Le bleu. Le vert des pins maritimes. Parfois des vaches et leurs veaux tranquillement allongés à l’ombre ou au soleil. Paisibles. Oisifs. Regardant sans bouger les pique-niqueurs du dimanche, les joueurs de pétanque ou les jeunes Ajacciens peaufinant leur bronzage.
Ils vivaient l’instant, chantants et frivoles. La mère et le fils réunis. Le volume de l’autoradio monté à fond. La même cassette. Toujours. Compilation de la route du bonheur. Et le tube d’Eddy Mitchell. Son whisky et ses prières du soir. Son pas de boogie woogie qu’ils adoraient entendre dès qu’ils venaient en Corse. C’est-à-dire chaque été.
Tel un rituel, il y avait la halte à la supérette d’Acqua Doria. Une courte pause durant le trajet pour se dégourdir les jambes, pour se rafraîchir un instant avec une limonade ou avec un Mister Freeze au coca parmi les motards étouffant de chaleur sous leurs lourdes tenues en cuir. Tous s’étaient arrêtés au bord de la route pour admirer la vue. L’incroyable panorama donnant sur le bleu infini de la Méditerranée.
Tandis qu’il croquait dans son bâton glacé qui lui faisait froid aux dents et au front, Rémi prenait à chaque fois le temps de caresser Guizmo, le chat du propriétaire, un magnifique norvégien qui ne se lassait pas de se faire remarquer en se frottant aux jambes des clients.
Mais la petite Lada redémarrait vite, laissant soudain le chat et les motards. Il ne restait plus qu’une vingtaine de minutes pour arriver à destination. Cette partie du trajet était sans doute la plus belle car la plus sauvage. On s’éloignait des habitations. On entrait dans le maquis, le cœur ballotté par les virages de plus en plus serrés. Le voilà donc, le retour au pays ! Marmontagne approche. La commune de Serra-di-Ferro où la mère de Rémi avait vu le jour trente ans plus tôt.
«Mon fils, disait-elle en s’allumant une première cigarette, respire ce doux parfum… Elle nous accueille ! C’est l’île entière qui nous parle.»
Rémi sortait sa tête du véhicule puis sa main droite pour la laisser s’agiter au vent. À chaque fois, il espérait percevoir le message murmuré par cette terre. Des mots qu’il comprendrait enfin. Mais l’odeur du tabac lui revenait inéluctablement à la figure et la vitesse lui emportait le bras. Il finissait donc par se rasseoir sur son siège, regardant droit devant lui pour ne pas vomir.
L’agitation et les virages le barbouillaient toujours un peu.
Avant de s’engager sur le chemin en terre de Pilosella, ils se taisaient tous les deux, non pas que mère et fils ne sachent plus quoi se dire mais l’arrivée se faisait toujours dans un silence solennel. Un panneau indiquait : « Voie sans issue, pas d’accès à la mer. » Eux savaient. Malgré l’avertissement, ils prenaient la direction du lieu secret, ne craignant nullement de s’avancer au milieu des nids-de-poule. Ils progressaient, concentrés et pensifs. Quelques mètres plus bas, la famille les attendait. L’oncle, la tante et les cousins déjà sur place depuis une semaine. Déjà immergés bien avant eux dans l’atmosphère merveilleuse et iodée de la baie de Cupabia.
En descendant de la voiture, la joie demeurait identique. Ils reconnaissaient l’écrin d’eau et de verdure où resplendissaient, dans le même majestueux mélange, les figuiers de Barbarie, les oliviers, les silènes et les euphorbes. Au loin leur faisant face apparaissait la tour génoise de Capanella, sentinelle solitaire. Et au milieu, la mer, tissu soyeux sur lequel glissaient quelques voiliers.
«C’est beau», répétait toujours Martine avant de se charger de récupérer les affaires dans le coffre. Ils ne pouvaient pas tout porter. Ils devaient revenir plus tard vers la voiture avec l’oncle Pierre-Antoine. Ils avaient emporté des draps, du linge pour tout l’été. Et des courses qu’ils avaient faites sur le continent. Rien de périssable : des pâtes, du riz, des céréales pour les enfants, des biscuits, des légumes et des raviolis en conserve. Pour le frais, les packs d’eau et de lait, ils avaient l’habitude de se ravitailler à Porto Pollo, petit village de pêcheurs situé derrière la pointe du même nom, juste en dessous de la commune de Serra-di-Ferro. La famille s’y rendait en Zodiac et c’était d’ailleurs pour les enfants une grande aventure, un instant où ils retrouvaient la civilisation, déambulant dans les rues en maillot de bain, torse nu et méduses colorées aux pieds, où ils rencontraient aussi d’autres gamins de leur âge avec qui ils partageaient des paroles plus ou moins amicales pendant leurs jeux sur la jetée du port en attendant le retour des adultes. Juste avant de repartir sur ce qu’ils appelaient « le tape-cul ». Le pneumatique sur lequel ils devaient se tenir aux cordes pour ne pas tomber tandis que l’oncle accélérait pour retourner au plus vite vers la petite crique de Marmontagne, loin des touristes et des magasins.
Ils avaient installé la tente où il dormirait avec sa mère à sa place habituelle, à gauche de la caravane, sous le grand chêne pour être protégés du soleil. Devant, ils avaient tendu une corde à linge entre deux arbres où séchaient des serviettes de plage, les slips de bain des cousins et ceux de l’oncle, les culottes en dentelle que tata Gabrielle lavait tous les jours à l’eau froide dans une bassine. Ici, l’épouse refusait toute convention. Les machines, les qu’en-dira-t-on, les mamans bien habillées à la sortie de l’école. Ici, elle ne se baignait qu’en culotte, les seins nus, la peau bronzée, les cheveux noirs au milieu du dos. Sentant le midi le monoï et la douceur de vivre. Enveloppée le soir d’un seul paréo, marchant pieds nus même sur la terre, sur les aiguilles de pin séchées, sur les petits cailloux s’introduisant entre les orteils. Elle marchait pieds nus tout le temps, du début de l’été à la fin du mois d’août. L’oncle Pierrot souriait de la voir si belle, si sage, si différente du reste de l’année. La mère de Rémi admirait aussi cette femme que les épreuves, les tristes aléas de la vie n’avaient pas entièrement réussi à abîmer, pas encore, pas de façon visible. Durant cette période, personne n’évoquait les drames passés. On les laissait entre les murs des habitations, au centre des villes. Les terreurs nocturnes, les cauchemars répétés, les douleurs puissantes tenant au corps. Effacés, éloignés. Juste de sombres réminiscences parfois lorsqu’il n’y avait plus de bruit, la nuit. Lorsque les oiseaux s’étaient tus, laissant place à la lune semant sa transparence. Alors à ce moment, en secret, sans le montrer, la tante Gabrielle repensait à ce qu’elle avait traversé depuis ce jour atroce où ils avaient menacé son père, depuis cette nuit où ils s’étaient introduits dans la maison de Castifao pour l’assassiner. Et ensuite ? Elle s’endormait, elle oubliait. Légère, elle se levait, réveillée par le rire de ses fils, de son neveu, déjà prêts tous les trois pour l’aventure au soleil, mus par une indescriptible joie, par l’envie de tout connaître, de tout découvrir, une curiosité propre à l’enfance certainement, à la jeunesse, à l’innocence – ­l’innocence qu’elle-même avait perdue, qu’elle ne connaîtrait peut-être plus. Elle les observait depuis le seuil de la caravane, à moitié dénudée, si fragile, et elle ne disait rien. Elle penchait seulement la tête sur le côté, à la fois triste et souriante. Elle ne savait pas. Mais parfois elle cherchait des réponses. Demain, qui deviendraient-ils ? La vie filait vite et l’on n’y pouvait rien…
Oh, elle aurait tant aimé que l’été dure l’éternité, que les enfants restent des enfants, que tous les matins soient semblables aux matins sur le terrain.
Plus de bouleversements, plus de chaussures, plus de contraintes. Plus de traces de boue sur le sol. Rien à nettoyer… Ces traces, elle ne pouvait les effacer. Les rangers des assassins. La terre sur le carrelage. Un soir de pluie. La marque de leur passage. La salissure.
Et le père mort sous les draps.
Souvent elle posait ses mains sur son ventre. Mais les enfants n’ont jamais compris. Incapables de mesurer la portée symbolique du geste. Ils n’y faisaient même pas attention. Lorsque le clan rival est venu abattre Antoine Poggioli de deux balles dans la tête, il était encore là, ancré à ses entrailles, si petit, accroché à la vie, donnant des coups de pied contre la paroi de son abdomen. Le fils qu’elle n’a pas connu, le fils jamais vivant, Gabrielle s’en souviendra jusqu’à son dernier souffle. La culpabilité ne la quitte pas. C’est son propre chagrin qui l’a tué. Sa peine immense qui a mis fin à l’existence du garçon, de celui qu’elle voulait appeler Arnaud.
Sept mois passés à le porter, à établir des projets, à avoir de grandes ambitions pour lui. À choisir la couleur de la tapisserie et du linge pour le berceau. Avant le sang entre ses jambes.
Bien sûr, Baptiste et Christophe étaient trop petits pour comprendre. Pour saisir l’importance du manque. Le frère tant promis n’est jamais venu. Maman pleurait et ils ne trouvaient aucun moyen de la consoler. Ils souriaient, réclamaient son attention, souvent ils se retrouvaient seuls auprès d’une mère survivant à son supplice.
Sur le seuil de la caravane, elle regardait le paysage. La brise légère jouant avec les feuilles des arbres.
Elle se demandait si ces instants avaient un sens. Si l’accal­mie après la tempête n’était qu’un répit accordé par le destin.
Sans s’attarder à saisir la vérité de ses questionnements, refusant même la réponse, elle partait alors dans la cabane à outils où se trouvait le réchaud pour préparer le café du matin.
Accroupi dans les buissons, les fesses à l’air, Rémi entend ses cousins s’éloigner de lui. Il leur avait pourtant demandé s’ils pouvaient l’attendre une minute ou deux, il n’en avait pas pour longtemps, mais ayant soudain très mal au ventre il devait se soulager, là, tout de suite. Sur le chemin menant à la grande plage.
Caca au grand air comme ils disent, ils en ont l’habitude. Sur le terrain de Marmontagne, il n’y a pas de toilettes, chacun urine là où il peut. Et s’il s’agit de la grosse commission, il faut aller dans un coin loin des lieux de passage puis prendre soin avant de partir de recouvrir par quelques branchages la crotte laissée afin d’éviter les mouches et les odeurs.

Extrait
« Imaginez cette femme en noir, bien en chair, la mamma. Elle était là à travailler dans une cabane de pêcheur juste en face des pontons. Une femme toujours en noir parce qu’elle n’a connu que des drames, des morts, des corps partout. C’est sa vie entière. Des tas d’enfants décédés dans des accidents étranges, sa fille tombant dans les escaliers et se brisant la nuque, un fils disparu très jeune empoisonné, un autre mort dans un accident de la route, deux autres tués par balles et seulement deux fils rescapés mais envoyés derrière les barreaux pour meurtres… C’est dingue, hein? Mais cela se passe ici, les filles, tout près de nous… Ce n’est pas une légende. Il n’y a pas plus réel que ce que je suis en train de vous raconter… Allez demander à tous les habitants que vous croiserez, tous connaissent la malédiction de la famille Rocco. »
Christophe se tait un instant. Il mesure l’effet de son discours sur les visages qui l’entourent. Son frère Baptiste connaît la chanson, Rémi l’écoute bouche bée, attentif à la moindre de ses paroles, et les filles Caroline et Juliana, qui passent leur premier été ensemble sur l’île, le dévorent des yeux. » p. 117

À propos de l’auteur
CASTELLI_Cecilia_©DRCécilia Castelli © Photo DR

Cécilia Castelli est née et vit à Ajaccio. Avec Frères Soleil, elle nous livre un roman intense sur la force vénéneuse des secrets. Un roman d’enfance et d’égarement. Entre mer et montagne. Entre sublime et violence. (Source: Éditions Le Passage)

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Saturne

CHICHE_saturne

  RL2020  coup_de_coeur

En deux mots:
Quand son père meurt, la narratrice a quinze mois. Aussi lui faudra-t-il bien longtemps avant de vouloir explorer son histoire familiale, retracer la rencontre de ses parents et remonter jusqu’à leur propre enfance, jusqu’aux grands-parents. Un récit bouleversant.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Mon père, ce héros

En retraçant l’histoire d’un père qu’elle n’a quasiment pas connu, Sarah Chiche a réussi un bouleversant roman. Et en mettant en lumière le passé familial, c’est elle qui se met à nu. Dans un style éblouissant.

J’ai découvert Sarah Chiche l’an passé avec Les enténébrés (qui vient de paraître chez Points poche), un roman qui explorait les failles de l’intime et celles du monde et qui m’avait fasciné par son écriture. Je me suis donc précipité sur Saturne et je n’ai pas été déçu. Bien au contraire! Ici les failles de l’intime sont bien plus profondes et celles du monde plongent davantage vers le passé pour se rejoindre dans l’universalité des émotions qu’elles engendrent.
Tout commence par la mort tragique de Harry, le père de la narratrice, emporté par une leucémie. «Le cœur lâcha à midi. Il venait de fêter ses trente-quatre ans. Il mourut dans les bras de son père qui, trois ans plus tard, mourut à son tour de chagrin. Ils avaient tous en eux l’espoir que ce ne serait qu’un mauvais rêve, mais en fait, tout cela, ce n’est pas un rêve, tout cela c’est pareil pour tout le monde, tout cela, ce n’est pas grand-chose, tout cela ce n’est que la vie, et, finalement, la mort. On lui ferma la bouche après les yeux. On le déshabilla. On le lava. Puis le corps fut ramené à son domicile. On le recouvrit et on recouvrit tous les miroirs ainsi que tous les portraits d’un drap blanc. On me tint éloignée de la chambre funéraire. On déchira un pan de ma chemise de nuit à hauteur du cœur. Mais personne ne me dit que mon père était mort.»
Elle n’avait que quinze mois.
Le chapitre suivant se déroule le 4 mai 2019. Une femme s’approche de la narratrice, en déplacement à Genève – une ville où elle a vécu «l’année la plus opaque» de son enfance et qu’elle retrouve avec appréhension – et lui révèle qu’elle a bien connu ses grands-parents, son père et son oncle à Alger. C’est sans doute cette rencontre qui a déclenché son envie d’explorer son passé, de retrouver son histoire et celle de sa famille.
Retour dans les années 1950 en Algérie. C’est en effet de l’autre côté de la Méditerranée que son grand-père fait fortune et lance la dynastie des médecins qui vont développer un réseau de cliniques. Une prospérité qu’ils réussiront à maintenir après la fin de l’Algérie française et leur retour en métropole.
Une retour que Harry et Armand vont anticiper. Au vue de la sécurité qui se dégrade, les garçons sont envoyés en Normandie dès 1956. Le premier est victime de moqueries, d’humiliations et d’agressions. Il se réfugie alors dans les livres, tandis que son aîné ne tarde pas à s’imposer et à devenir l’un des meilleurs élèves du pensionnat.
On l’aura compris, Sarah Chiche a pris l’habitude de construire ses romans sans considération de la chronologie, mais bien plutôt en fonction de la thématique, des émotions engendrées par les épisodes qu’elle explore, «car ainsi voguons-nous disloqués dans la tempête des années, otages de la mer sombre où l’exil des uns n’efface jamais celui des autres, coupables et victimes du passé».
On retrouve les deux frères lors de leurs études de médecine – brillantes pour l’un, médiocres pour l’autre. Harry préfère explorer le sexe féminin en multipliant les aventures plutôt que s’intéresser aux planches d’anatomie et aux cours de gynécologie. Sur un coup de tête, il décide de mettre un terme à cette mascarade et part pour Paris dépenser toute sa fortune au jeu. «On ne l’arrête pas. Il ne s’arrêtera plus. L’aube vient. Il sort du casino enfumé comme une bouche de l’enfer, les poches vides. Il a vingt-six ans.»
L’heure est venue de vivre une grande histoire d’amour, une passion brûlante, un corps à corps dans lequel, il se laisse happer. Elle s’appelle Ève et il est fou d’elle.
Le 19 juin 1975, Armand intervient à ce «serpent peinturluré en biche»: «Je suis le frère de Harry. Et au nom des miens, au nom de l’état dans lequel vous avez mis mon frère, je vous le jure: vous ne ferez jamais partie de notre famille. Nous ne vous recevrons plus: ni demain, ni les autres jours.»
On imagine la tension, on voit poindre le drame et le traumatisme pour l’enfant à naître. Si la vie est un roman, alors certains de ces romans sont plus noirs, plus forts, plus intenses que d’autres. Si Saturne brille aujourd’hui d’un éclat tout particulier, c’est qu’après un profond désespoir, une chute aux enfers, une nouvelle vie s’est construite, transcendant le malheur par la grâce de l’écriture. Une écriture à laquelle je prends le pari que les jurés des Prix littéraires ne seront pas insensibles.

Saturne
Sarah Chiche
Éditions du Seuil
Roman
208 p,, 18 €
EAN 9782021454901
Paru le 20/08/2020

Où?
Le roman se déroule en Algérie, à Alger et Philippeville, ainsi qu’en France, à Paris et en Normandie, à Verneuil-sur-Avre, à Évreux et Rouen, mais aussi à Tours. On y évoque aussi Genève.

Quand?
L’action se situe principalement de 1950 à 2019, mais on y remonte jusqu’en 1830.

Ce qu’en dit l’éditeur
Automne 1977 : Harry, trente-quatre ans, meurt dans des circonstances tragiques, laissant derrière lui sa fille de quinze mois. Avril 2019 : celle-ci rencontre une femme qui a connu Harry enfant, pendant la guerre d’Algérie. Se déploie alors le roman de ce père amoureux des étoiles, issu d’une grande lignée de médecins. Exilés d’Algérie au moment de l’indépendance, ils rebâtissent un empire médical en France. Mais les prémices du désastre se nichent au cœur même de la gloire. Harry croise la route d’une femme à la beauté incendiaire. Leur passion fera voler en éclats les reliques d’un royaume où l’argent coule à flots. À l’autre bout de cette légende noire, la personne qui a écrit ce livre raconte avec férocité et drôlerie une enfance hantée par le deuil, et dévoile comment, à l’image de son père, elle faillit être engloutie à son tour.
Roman du crépuscule d’un monde, de l’épreuve de nos deuils et d’une maladie qui fut une damnation avant d’être une chance, Saturne est aussi une grande histoire d’amour : celle d’une enfant qui aurait dû mourir, mais qui est devenue écrivain parce que, une nuit, elle en avait fait la promesse au fantôme de son père.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Prologue
On entrait dans l’automne. Ils le veillaient depuis deux jours. Au matin du troisième jour, les ténèbres tombèrent sur leurs yeux. Sa mère était affaissée sur une chaise dans un coin de la chambre. Elle avait, posé sur les genoux, un mouchoir rougi de sang. Son père, à son chevet, lui caressait le front, comme on berce un tout petit enfant. Sa femme lui tenait la main. Ses doigts étaient bleuis de froid. Ses joues, livides. Elle brûlait de sa beauté blonde, un peu sale, dans une robe trop somptueuse. Il était étendu, inerte, enfermé en lui-même, sans plus de possibilité de parler autrement qu’en écrivant sur une ardoise qu’il gardait à portée de main. On avait placé une sonde dans sa trachée, reliée à un respirateur artificiel ; un tuyau lui sortait du nez. De temps en temps, ses yeux allaient du scope sur lequel on pouvait suivre le rythme de son cœur, le taux d’oxygène dans son sang, sa tension artérielle et sa température, au visage de sa femme, puis ils revenaient sur le scope, puis au visage de sa femme. Il la regarda. Il la regardait. Ses yeux. Ses mains. Ses lèvres. Leurs silences. Leurs mots. Leurs joies. Leurs chagrins. Leurs souvenirs. Il sentait la pression de ses doigts sur les siens. Il regarda sans doute cette main agrippée à la sienne de la même manière que lorsqu’elle était au bord de jouir, qu’il prenait son visage entre ses paumes pour l’embrasser, qu’elle liait ses doigts aux siens, penchant la tête de côté, cachant ses yeux sous la masse de ses cheveux qui retombaient en torsades sur sa bouche, soudain plus lointaine à l’homme qui l’aimait jusqu’à la brûlure, devenant la nuit dans laquelle ils tombaient tous deux.
Les premiers signes s’étaient manifestés moins d’un an après leur mariage. Elle venait à peine d’accoucher. Elle avait passé leurs noces à son chevet. Chaque jour, elle l’avait aidé à se doucher, à se laver les dents, à s’habiller. Chaque nuit, elle avait dormi à son chevet, recroquevillée dans un fauteuil. Elle avait affronté à ses côtés les fièvres, les sueurs nocturnes, les cauchemars dont il s’éveillait en grelottant dans ses bras, l’anémie, les malaises, les troubles de la coagulation, la chimiothérapie, les injections, les prises de sang, les hématomes qui pullulent sur les bras et obligent à piquer les mains, le cou ou les pieds, quand les veines roulent sous la peau, disparaissent puis se nécrosent. Il y avait eu les visites chez l’hématologue, l’attente des résultats, les espoirs de rémission, les fausses joies, la rechute.
Il promena son pouce sur l’intérieur du poignet de sa femme.
Elle vieillirait, sans lui. Il voulait qu’elle vieillisse. Ce visage à l’ombre duquel il aurait voulu voir grandir leur enfant, ce visage à la beauté infernale, qu’il avait fait rire, elle qui ne riait jamais, qu’il avait filmé, photographié, chéri, caressé, finirait par se faner. En même temps, elle ne vieillirait jamais. Même ridée, elle conserverait ces yeux de faune, ce sourire de fauve qui, dans l’instant où il l’avait vu, l’avait envoûté, lui, et d’autres, et qui en envoûterait d’autres encore, il le savait, parce qu’elle était sans mémoire, n’avait pas d’histoire. Peut-être cette pensée fit-elle monter en lui un sentiment de pitié profonde, non pour lui-même, comme quand on se rend compte que ce que nous sommes ne suffira jamais et qu’au fond on en sait si peu de l’être avec qui l’on dort, mais pour elle, car elle non plus ne se connaissait pas. Il suffoqua.
Sa mère se leva d’un bond et s’approcha. Ses cheveux, qu’elle n’avait pas coiffés depuis plusieurs jours, s’agglutinaient à l’arrière de sa nuque en un paquet spongieux. Son visage était ravagé par l’absence de sommeil. Ses yeux lui tombaient sur les joues. Une odeur de lavande et de sueur flottait dans son sillage. Les yeux de sa femme prirent un éclat de verre froid. Elle s’écarta du lit, d’un mouvement presque symétrique, fronçant le nez. La mère, qui n’en avait rien perdu, l’ignora et se mit à parler. Pendant de longues minutes, elle parla sans discontinuer, mais nul n’aurait su dire de quoi au juste. D’ordinaire, ses longs monologues entrecoupés de gémissements lui étaient insupportables ; il en vint, cette fois, à la trouver d’un comique attendrissant. Elle se débattait, comme une petite bête prise au piège dans le sac noir d’une angoisse dont nul n’avait jamais réussi à la tirer, mais qui, désormais, ne le concernait plus. Il regardait sa peau laiteuse, les taches de son sur ses avant-bras. Elle lui dit encore quelque chose, mais il ne l’écoutait plus. Il était perdu dans la contemplation de la ride qui barrait la joue de son père, et qu’il n’avait, jusqu’alors, jamais remarquée. Il observa la pâleur grise qui avait envahi son teint olivâtre, ses yeux cerclés de noir. La conviction qu’il était la cause du vieillissement précipité de ses parents, que le trou noir qui l’aspirait les aspirait à leur tour, lui fut insupportable. Il était temps qu’il les délivre de lui.
Une infirmière vêtue de vert arriva. Elle baissa les stores. De garde. Traits tirés par la fatigue. Elle venait juste de s’allonger pour prendre un peu de repos quand on avait téléphoné. On lui avait dit qu’il s’agissait d’une admission un peu particulière et que la famille pourrait rester au-delà des horaires dévolus aux visites. Il est toujours plus facile de soigner les malades quand on les connaît un peu – même quand on sait qu’on ne pourra peut-être pas les sauver, le souvenir de ce qu’ils furent et de l’engagement qu’on a mis à les soigner jusqu’au bout aide parfois à en sauver d’autres. L’infirmière avait donc demandé des explications. On avait fini par lui dire qui ils étaient.
Ils avaient tout perdu. Ils avaient tout regagné, au centuple. Lui, le père, avait travaillé sans relâche – on disait qu’il ne dormait jamais. Il avait amassé une fortune colossale. Des cliniques, d’innombrables résidences, et un château. Ils avaient des cuisiniers, des domestiques et des jardiniers, une flotte de voitures. Ils ne s’étaient privés de rien, mais ils s’étaient montrés généreux en prenant soin des plus modestes de leurs employés – à moins que ce ne fût prodigalité vaniteuse ou compassionnelle, paternaliste. Ils donnaient, en tout cas, du travail et même des logements à des centaines de personnes. Ils avaient formé des chirurgiens, des internes, des anesthésistes, des réanimateurs, des radiologues, par douzaines. Ils avaient vécu avec eux plusieurs révolutions : les premiers antibiotiques, les premières transplantations cardiaques, les premières cœlioscopies. Soigné, en Algérie et en France, des dizaines de milliers de patients. Mais quand elle s’approcha du père du jeune homme alité, pour le saluer à voix basse, l’infirmière ne reconnut pas celui que les journaux appelaient « le Prince des cliniques ». Elle ne vit qu’un vieil homme en train de perdre son fils.
Leucémie.
Admis en urgence à la suite d’un malaise dans son bain, au moment même où chacun croyait qu’il allait mieux. Comme il avait repris des forces, il avait voulu faire sa toilette, seul. Il avait perdu connaissance. Sa tête avait heurté le rebord de la baignoire. Sous le choc, il avait vomi. On l’avait retrouvé la face dans l’eau, le nez en sang. Le contenu de son estomac avait inondé sa trachée et ses bronches. On l’avait intubé. On avait aspiré ce qui encombrait ses voies aériennes. Branché un respirateur artificiel. On l’avait perfusé. Il avait ouvert les yeux.
Son frère entra d’un pas rapide. Il vit sa mère se jeter dans ses bras, sa femme arranger prestement ses cheveux. Il s’approcha de lui et lui demanda s’il voulait qu’on lui remonte les oreillers sous la tête ou qu’on replace ceux qui soutenaient ses bras. Il répéta plusieurs fois Tu veux qu’on te remonte tes oreillers ? Aux premiers mois de son hospitalisation, à la simple vue de son frère, la colère l’étouffait. Il le fixa d’un regard pâle et amer tandis que l’autre se dégageait de l’étreinte maternelle. Mais, curieusement, cette fois lui revinrent leurs meilleurs moments. Une sensation aiguë le bouleversa : ce qui avait vraiment valu la peine qu’ils vivent ensemble était calfeutré dans leurs années d’enfance. La douleur au poumon le reprit. Il détourna les yeux. Tous se mirent à crier d’épouvante.
Une seconde infirmière surgit en courant, escortée d’une aide-soignante. On le coucha sur le côté. On rassembla le plus délicatement possible les tuyaux le reliant à ses machines et à la perfusion. Son pouls s’affola. Le respirateur artificiel s’emballa. On lui entrava le corps, une main sur le thorax, l’autre sur les cuisses. On nettoya ses oreilles, le bord de ses yeux, on passa un gant de toilette sur son torse, sur son pénis, entre ses fesses, on jeta le gant, on en prit un autre. On lui lava le dos. Les infirmières flottaient comme des spectres dans leurs blouses vertes. Derrière leur masque, leurs yeux mi-clos lui souriaient. Il regarda les gouttes translucides de la perfusion reliée à son avant-bras gauche tomber une à une dans la poche de plastique. La lumière se fit plus vive, plus forte. Dans les derniers jours de la vie, le plus ancien redevient le plus jeune. Nous dormons comme des nourrissons. Les premiers mois, l’état de torpeur dans lequel le faisaient sombrer tantôt le progrès de la maladie tantôt les traitements le terrifiait. Puis ce lui fut un soulagement qu’il attendait comme on attend, à la tombée du jour, dans le lit de l’enfance, une histoire, toujours la même, lue par une mère qui, … »

Extraits
« Alors, il embrasse ses yeux, il lui dit qu’elle est une infraction à la loi du jour, qu’il va boire ses larmes et qu’elle ne pleurera plus, qu’elle est belle, et pure, qu’elle fait sa joie, qu’il n’est pas permis d’être si heureux, qu’il va lui montrer ce qu’est la vie bonne, et qu’il se sent tous les courages, et qu’il va l’aimer, malgré tout cette nuit qu’elle a en elle, malgré la peur qu’elle lui inspire, parce que ça fait partie de l’amour.»

«Le cœur lâcha à midi. Il venait de fêter ses trente-quatre ans. Il mourut dans les bras de son père qui, trois ans plus tard, mourut à son tour de chagrin. Ils avaient tous en eux l’espoir que ce ne serait qu’un mauvais rêve, mais en fait, tout cela, ce n’est pas un rêve, tout cela c’est pareil pour tout le monde, tout cela, ce n’est pas grand-chose, tout cela ce n’est que la vie, et, finalement, la mort. On lui ferma la bouche après les yeux. On le déshabilla. On le lava. Puis le corps fut ramené à son domicile. On le recouvrit et on recouvrit tous les miroirs ainsi que tous les portraits d’un drap blanc. On me tint éloignée de la chambre funéraire. On déchira un pan de ma chemise de nuit à hauteur du cœur. Mais personne ne me dit que mon père était mort.» p. 20« Dans les contes de fées, c’est là que l’histoire s’achève. Dans l’espace de la tragédie ordinaire, c’est ici que tout commence. »

« Jusqu’à quel point la manière dont nous pensons que nos parents se sont aimés façonne-t-elle notre propre degré d’idéalisation de l’amour? »

« Et pourtant, un jour, cachés dans la grande pulsation d’une ville cernée de montagne, où l’on pensait ne jamais revenir, on écrit, depuis l’autre côté d’un lac enfin traversé sans s’y noyer, d’une toute petite main, tremblante, honteuse, si peu sûre d’elle, ce que l’on chuchotait déjà dans le noir d’une chambre d’enfance où l’on parlait tout seul aux étoiles et aux planètes de papier collées au plafond. »

« Car ainsi voguons-nous disloqués dans la tempête des années, otages de la mer sombre où l’exil des uns n’efface jamais celui des autres, coupables et victimes du passé ».

« On ne l’arrête pas. Il ne s’arrêtera plus. L’aube vient. Il sort du casino enfumé comme une bouche de l’enfer, les poches vides. Il a vingt-six ans. Il marche, sous les nuages rapides. Ses grands yeux envahis de brume noire regardent la région du ciel où se forme un œuf de plus en plus lumineux. Une bande gris-bleu surmontée de rose s’élève au-dessus de l’horizon. L’ombre projetée de la terre s’étire en un sidérant ballet de couleurs, à l’opposé du soleil. Alors, Harry se met à rire. Il rit comme jamais. Il ne peut plus s’arrêter de rire. »

« Que voulez-vous, vous êtes irrécupérable. Vous avez l’âme noire, vicieuse, d’un serpent peinturluré en biche. Quoi que puisse en penser mon vieux père, que vous avez réussi à berner par vos charmes, comme vous en bernez tant d’autres, moi, je ne vous trouve aucune excuse. Non. Vous n’êtes qu’une concubine entre les mains d’un garçon qui ne sera jamais un homme. Je suis le frère de Harry. Et au nom des miens, au nom de l’état dans lequel vous avez mis mon frère, je vous le jure: vous ne ferez jamais partie de notre famille. Nous ne vous recevrons plus: ni demain, ni les autres jours. AC »

À propos de l’auteur
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Sarah Chiche © Manuel Lagos

Sarah Chiche est écrivain, psychologue clinicienne et psychanalyste. Elle est l’auteur de quatre romans : L’inachevée (Grasset, 2008), L’Emprise (Grasset, 2010), Les Enténébrés, (Seuil, 2019) et Saturne (Seuil, 2020) et de trois essais: Personne(s), d’après Le Livre de l’Intranquillité de Fernando Pessoa (Éditions Cécile Defaut, 2013), Éthique du mikado, essai sur le cinéma de Michael Haneke (PUF, 2015), Une histoire érotique de la psychanalyse: de la nourrice de Freud aux amants d’aujourd’hui (Payot, 2018). (Source: Éditions du Seuil)

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Vie de Gérard Fulmard

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  RL2020

En deux mots:
Après avoir perdu son emploi Gérard Fulmard crée une officine de renseignements. Malgré son peu d’expérience, il va être approché par un parti politique et se retrouvé dans une affaire d’enlèvement qui ne va pas tarder à le dépasser. Mais s’en rend-il seulement compte?

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

L’envoyé spécial

Satire du milieu politique sous forme de polar déjanté, la Vie de Gérard Fulmard permet à nouveau à Jean Echenoz de casser les codes et de nous régaler avec un anti-héros dépassé par les événements.

S’il n’est pas question de parler de «génie du lieu» pour une rue propice aux faits divers en tout genre, on peut toutefois dire que la rue Erlanger, sise dans le XVIe arrondissement de Paris, a enflammé l’imagination de Jean Echenoz. C’est ainsi que la Vie de Gérard Fulmard s’inscrit dans une série impressionnante. Il n’avait pas un an quand sa mère a failli être victime collatérale du suicide de Mike Brant. Quand le chanteur s’est jeté dans le vide, elle se rendait du marché et, à quelques minutes près, aurait pu être heurté par ce corps devenu projectile. Quelques années plus tard, à quelques mètres de là, sa mère a également vu un étudiant japonais chargé de deux lourdes valises et découvrira quelques jours plus tard qu’elles contenaient les restes du corps de Renée Hartevelt qu’il avait assassinée avant de la découper, «en avait entreposé sept kilos dans le réfrigérateur et, deux jours durant, en avait préparé la plupart selon différents modes de cuisson pour s’en nourrir, l’accompagnant à l’occasion de petits pois».
Quand s’ouvre le roman Gérard Fulmard vit seul rue Erlanger, après le décès de sa mère, et peut poursuivre cette chronique effrayante. Car en revenant du centre commercial voisin, il échappe de peu à la chute d’un vieux satellite russe qui pulvérise le bâtiment. Parmi les victimes se trouve le propriétaire de son appartement, lui offrant ainsi l’occasion de sursoir provisoirement au paiement de son loyer. Comme il a perdu son emploi de steward, cela l’arrange plutôt. D’autant que ses finances sont inversement proportionnelles à son poids. D’un côté le calme plat, de l’autre une surcharge pondérale. Mais Gérard a une idée, il va créer son entreprise. Après avoir un peu tâtonné, il trouve l’inspiration en passant devant un cabinet de détectives et publie cette annonce: «Cabinet Fulmard Assistance, Renseignements & Recherches, Litiges & Recouvrements, Promptitude & Discrétion». Comme on peut l’imaginer, les clients ne se bousculent pas, si ce n’est un énergumène décidé à le piéger. Aussi quand il est approché par un responsable de la FPI (Fédération populaire indépendante), un parti politique qui rêve de jouer les premiers plans, il se laisse entraîner dans ce qui va se révéler une bien sombre affaire, car Nicole Tourneur, une «figure notable de cette sphère», a été enlevée.
Gérard, qui trouve Nicole «pas mal dans le genre de son âge, catégorie mature», va aller de surprises en surprises.
Jean Echenoz, dont on sait au moins depuis Envoyée spéciale, qu’il aime jouer avec les codes, nous offre ici un vrai-faux polar mâtiné de combines politiques où tous les coups sont permis et où le pire devient de plus en plus sûr. Le lecteur, à l’image de Gérard Fulmard, va être ballotté par les rebondissements de cette affaire tortueuse qui va créer un joli désordre. En «aiguisant les convoitises et chauffant les rivalités», la situation va vite dégénérer et nous offrir une satire qui pourrait bien sonner comme un avertissement !

Vie de Gérard Fulmard
Jean Echenoz
Éditions de Minuit
Roman
236 p., 18,50 €
EAN 9782707345875
Paru le 2/01/2020

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris

Quand?
L’action se situe de nos jours, avec des retours en arrière jusqu’au années 70.

Ce qu’en dit l’éditeur
La carrière de Gérard Fulmard n’a pas assez retenu l’attention du public. Peut-être était-il temps qu’on en dresse les grandes lignes.
Après des expériences diverses et peu couronnées de succès, Fulmard s’est retrouvé enrôlé au titre d’homme de main dans un parti politique mineur où s’aiguisent, comme partout, les complots et les passions.
Autant dire qu’il a mis les pieds dans un drame. Et croire, comme il l’a fait, qu’il est tombé là par hasard, c’est oublier que le hasard est souvent l’ignorance des causes.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Libération (Philippe Lançon)
Diacritik(Johan Faerber)
RTS (Entretien avec Sylvie Tanette)
Franceinfo (Laurence Houot)
Libération (Philippe Lançon)
En attendant Nadeau(Gabrielle Napoli)
La règle du jeu (Christine Bini)
Blog Nyctalopes
Blog Tête de lecture

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« J’en étais là de mes réflexions quand la catastrophe s’est produite.
Je sais bien qu’on en a déjà beaucoup parlé, qu’elle a fait éclore de nombreux témoignages, donné lieu à toute sorte de commentaires et d’analyses, que son ampleur et sa singularité l’ont érigée en classique des faits divers de notre temps. Je sais qu’il est inutile et peut-être lassant de revenir sur cette affaire mais je me dois de mentionner l’un de ses contrecoups car il me touche de près, même s’il n’en est qu’une conséquence mineure.
Propulsé à une vitesse de trente mètres par seconde, un boulon géant – format de sèche-cheveux ou de fer à repasser – est entré en force par la fenêtre d’un appartement, au cinquième étage d’un immeuble de standing, désagrégeant ses vitres en ébréchant son embrasure et, en bout de course, son point d’impact a été le propriétaire de cet appartement, un nommé Robert D’Ortho dont le boulon a ravagé la région sternale et provoqué la mort subite.
D’autres boulons s’en sont tenus à des dommages matériels, l’un défonçant une antenne parabolique, l’autre éventrant le portail d’une résidence située face à l’entrée du centre commercial. Épars, on en trouverait encore pas mal, plus tard, de ces boulons, au fil des investigations menées par des agents porteurs de combinaisons blanches, cagoulés et gantés. Mais ce ne seraient là qu’effets secondaires, épiphénomènes du désastre majeur qui vient de frapper la grande surface elle-même.
L’état de cet hypermarché, de fait, est désespérant. Depuis les débris de sa toiture effondrée s’élève une brume de poussière lourde qu’ajourent les hésitantes flammèches d’un incendie naissant. Dentelé, crénelé, ce qui reste de ses murs porteurs laisse voir à nu leur poutraison métallique griffue, deux d’entre eux se penchent l’un vers l’autre en rupture d’équilibre au-dessus de la zone de choc. La verrerie de ses façades, d’ordinaire constellée d’annonces promotionnelles, offres aguicheuses et slogans arrogants, se retrouve zébrée de pied en cap et disloquée aux angles. Dressés devant l’accueil, trois lampadaires se sont affaissés en s’embrassant, entortillant leurs têtes d’où pendillent les ampoules à vapeur de sodium, disjointes de leur douille.
Quelques voitures, sur le parking attenant, ont été renversées sous la puissance du souffle, d’autres bossuées par des heurts de matières et, sous leurs essuie-glaces en parenthèses tordues, l’ensemble des pare-brise fait à présent défaut.
Même si, par chance, le sinistre s’est produit en tout début de matinée, peu après l’ouverture de la grande surface où l’affluence est encore faible, à première vue les dégâts humains ne devraient pas être bénins : avant toute estimation précise, et pendant que s’organisent les recherches dans le secteur catastrophé, le bilan menace d’émouvoir le public. On a tôt fait de boucler le quartier dans lequel se concentrent les forces de l’ordre et les ambulanciers, les démineurs à tout hasard mais l’armée pas encore, et l’on s’est empressé de mettre en place une cellule d’aide psychologique. Les efforts des sauveteurs se concentrant d’abord sur la zone, on ne trouvera qu’après-demain, dans sa périphérie, le corps troué à domicile de Robert D’Ortho. Et, j’y reviens, c’est là le point qui me concerne car ce D’Ortho étant propriétaire entre autres biens des deux pièces et demie où je réside, son décès devrait me permettre de surseoir – ne serait-ce que momentanément – au versement de mon loyer mensuel.
Cet événement s’est donc déroulé non loin de chez moi qui, vivant à trois rues de là, connais bien le centre commercial où souvent je m’approvisionne. Il était dans les neuf heures et demie, comme d’habitude à ce moment-là je somnolais en essayant de réfléchir à ce que j’allais pouvoir faire de ma journée quand le fracas du phénomène m’a distrait. J’ai d’abord cru pouvoir le négliger puis mes tentatives de penser ont été contrariées par les sirènes d’alarme, les piaillants véhicules de police et de secours ainsi que les exclamations, appels et cris du tout-venant. Mais la curiosité n’étant pas mon plus sombre travers, cela ne m’a guère donné envie d’en savoir plus dans l’immédiat.
Ce contrairement à la foule qui s’est aussitôt mouvementée sur les lieux : certains fuyant la scène quand d’autres l’accouraient voir, on s’y est bousculé, parfois trop brusquement, jusqu’à ce que les agents de l’autorité viennent y mettre du leur, pas plus eux que les autres ne comprenant d’ailleurs ce qui venait de se produire. Tout, au vu et au son, dénotant certes une explosion, l’idée d’une bombe et donc d’un attentat mais aussi celle d’une fuite de gaz se sont mises à fleurir : le peuple s’égarait entre sidération, commentaires spontanés et développements contradictoires. Si la thèse terroriste a tenu d’abord le haut de l’opinion, la rumeur d’une chute inopinée de météorite s’est ensuite insinuée dans les esprits: de telles choses se produisent et les exemples abondent. Il a fallu attendre que les médias s’en mêlent et nous annoncent enfin que, revenu des espaces infinis, c’était un gros fragment de satellite soviétique obsolète qui venait d’écraser le centre commercial d’Auteuil. Comme il en tombe sur Terre à peu près tous les jours. Sans que nul ne le remarque hormis les spécialistes. »

Extraits
« Si l’on peut s’étonner que ces chutes de déchets spatiaux provoquent si peu d’accidents fâcheux, on peut aussi les supposer amenées à se multiplier. Car après les quelque cinq mille lancements consécutifs à celui de Spoutnik 1 en 1957, ce sont à peu près sept mille tonnes de matériel qui orbitent aujourd’hui dans la voûte céleste au-dessus de nos boîtes crâniennes. Et ce, dans ces dernières, afin d’alimenter nos cerveaux en informations diverses et, naturellement, de mâcher le travail de renseignement sur nos personnes. Des vingt milliers d’objets qui se promènent ainsi, nous surplombant en orbe, on est en droit d’imaginer que les trois quarts, ceux qui évoluent à moins de mille kilomètres d’altitude, retomberont un de ces jours n’importe où, pourquoi pas à tes pieds. Notons avec soulagement qu’au-delà de cette distance, l’espérance de vie du quart restant est une affaire de siècles et peut même prétendre, dans les hauteurs extrêmes, à l’éternité. »

« Revenons à moi qui me nomme Fulmard, me prénomme Gérard et suis né le 13 mai 1974 à Gisors (Eure). Taille : 1,68 m. Poids : 89 kg. Couleur des yeux : marron. Profession : steward. Domicilié rue Erlanger, Paris XVIe, où je vis seul.
Gérard Fulmard, donc, et si j’ai quelques raisons de me plaindre, du moins ne suis-je pas mécontent de ce patronyme assez peu courant, qui ne sonne pas mal, qui est presque le nom d’un bel oiseau marin auquel j’aimerais m’identifier sauf qu’il est grégaire et moi pas plus que ça. Sauf aussi que je n’ai pas le physique, ma surcharge pondérale s’opposant en toute hypothèse à ce que je prenne un jour mon vol. Même si des vols, vu mon métier j’en ai pris pas mal, mais d’abord ce n’est pas la même chose et ensuite, cette profession de steward, je ne l’exerce plus. Mon vrai statut actuel est celui de demandeur d’emploi en passe de se reconvertir, mais je vais développer ce point. » p. 16

« confronté à ce qui semblait être un enlèvement d’ordre politique – et pas n’importe lequel, Nicole Tourneur étant une figure notable de cette sphère –, l’unanimisme grave a encore été de rigueur, Chanelle malgré son excellente forme s’est aligné sur ce registre, choisissant de rester sobre, digne, drapé dans une posture de hauteur blessée. Rediffusion de la vidéo pour ceux, a précisé l’animateur, qui viennent de nous rejoindre. Et là, j’ai plus attentivement écouté ce que disait la mère Tourneur. Il ressortait de ses propos qu’elle était retenue par un groupe dont la nature et le but m’ont paru flous, les revendications elliptiques et l’idéologie brumeuse, mais qui semblait ouvrir la porte à des négociations : la nature de celles-ci serait précisée dans un prochain communiqué. Tout cela était bien vague à moins que je n’aie su l’analyser. En attendant mieux, je dois témoigner que Nicole Tourneur n’est vraiment pas mal dans le genre de son âge, catégorie mature que je ne dédaigne point. » p. 32

« Profitons-en plutôt, nous avons un peu de temps, pour esquisser une vie brève de Dorothée Lopez. Enfant unique du professeur Patrick Lopez– gastroentérologue à Sèvres, clientèle à boyaux fortunés, doyen de l’Académie de médecine, lauréat du prix Shanti Swarup Bhatnagar – et de Geneviève Lopez née du Gavial – présidente de la Fédération des comités familiaux œcuméniques –, la jeune Dorothée s’est précocement fait remarquer par une vive indépendance de pensée. Mettant le plus tôt possible un terme à ses études, après six semaines d’École du Louvre en auditrice libre elle a choisi de s’orienter vers une carrière de star, destin qui cependant ne se décide pas comme ça. Figurant d’abord dans quelques spots publicitaires – Moulinex, Ultrabrite, Lactel –, elle a déniché diverses panouilles dans le milieu cinématographique rose avant d’obtenir un vrai rôle, enfin, dans un téléfilm normal, sa part de dialogues étant hélas réduite après montage à ces mots : « Ah bon ? Deux mois ? » Son engagement artistique semble s’être ensuite effrangé, cédant la place à une consommation accélérée d’hommes plus ou moins jeunes, tous dotés d’une très brève espérance de lit en attendant de trouver mieux, ce mieux étant un amant à péremption plus tardive qu’elle suivra aux îles Baléares. On en sait peu sur ce moment de sa vie, interrompu par le retour précipité de Dorothée Lopez vers la France, plus précisément vers un office notarial de Marnes-la-Coquette après la mort accidentelle de Patrick et Geneviève Lopez dans l’explosion en vol d’un Fokker F100 Bruxelles-Oslo. » p. 99-100

« Comme si cela me regardait, Bardot a tenu à m’expliquer la situation au sein de la Fédération populaire indépendante. Ainsi que l’on pouvait s’y attendre après la mort de Nicole Tourneur, la vacance de sa direction était en train de créer le désordre, aiguisant les convoitises et chauffant les rivalités. » p. 119

« Alors qu’elle lisait ce poème devant un magnétophone, tournant le dos à l’étudiant japonais, celui-ci avait saisi une carabine 22 LR achetée la semaine précédente et tué Renée Hartevelt d’une seule balle dans la nuque. Cela fait, l’ayant plus ou moins pénétrée post mortem– ce point ne serait jamais vraiment élucidé –, il avait découpé les plus tendres parties de son corps, en avait entreposé sept kilos dans le réfrigérateur et, deux jours durant, en avait préparé la plupart selon différents modes de cuisson pour s’en nourrir, l’accompagnant à l’occasion de petits pois. Au cours de ces journées, à trente-neuf reprises, il avait également photographié l’évolution du processus – plans généraux du corps, gros plans sur les organes prélevés, présentation des plats, etc. Dans la matinée du samedi 13 juin, faute de congélateur et pour les raisons qu’on imagine quand il fait chaud, l’étudiant japonais avait dû se résoudre à se défaire de Renée Hartevelt. Ayant débité ce qui restait d’elle en gros morceaux, il avait emballé le tout dans deux valises – tête et tronc dans l’une, bras et jambes dans l’autre qu’il avait chargées sur un diable avant de commander un taxi puis de quitter son studio du premier étage en traînant laborieusement sa charge. C’est après l’arrivée de ce taxi que ma mère, revenant cette fois-ci de ses courses, avait remarqué ce jeune homme aidé par le chauffeur à caser ses valises dans le coffre devant son immeuble, au n o 10 de la rue Erlanger. » p. 147

À propos de l’auteur
Jean Echenoz est né à Orange (Vaucluse) en 1947. Prix Médicis 1983 pour Cherokee. Prix Goncourt 1999 pour Je m’en vais. (Source: Éditions de Minuit)

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L’énigme de la Chambre 622

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  RL2020

 

En deux mots:
Un meurtre a été commis dans la chambre 622 du palace de Verbier durant le Grand week-end organisé par une grande banque suisse. Des années plus tard l’énigme reste entière, mais une cliente de l’hôtel va encourager l’écrivain venu en pèlerinage dans cet endroit chéri par son éditeur décédé à reprendre l’enquête.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

L’éditeur, l’écrivain et le banquier

Joël Dicker a réussi avec L’énigme de la chambre 622 l’exploit de raconter quatre histoires en une. Un meurtre mystérieux, un hommage à Bernard de Fallois, l’enquête d’un écrivain et de son acolyte et l’hommage d’un fils à son père.

Une fois n’est pas coutume, je me permets de commencer cette chronique par un souvenir personnel qui remonte à l’automne 1997. À l’occasion de la parution du roman Une affaire d’honneur, Vladimir Dimitrijevic, fondateur de la maison d’édition L’Age D’homme avait organisé une rencontre avec l’auteur Hubert Monteilhet et Bernard de Fallois, coéditeur de l’ouvrage. J’ai donc eu l’honneur et le privilège de rencontrer quelques années avant Joël Dicker ses deux éditeurs successifs. Vladimir Dimitrijevic qui a accepté de publier son premier roman Le dernier jour de nos pères avant de mourir en voiture et Bernard de Fallois qui le publiera finalement, non sans avoir renâclé. Cette entrée en matière pour confirmer la personnalité et les qualités d’un homme exceptionnel, pour souligner combien l’hommage rendu par Joël Dicker à son éditeur dans les premières lignes de L’énigme de la chambre 622 est sincère et émouvant: «Bernard de Fallois était l’homme à qui je devais tout. Mon succès et ma notoriété, c’était grâce à lui. On m’appelait l’écrivain, grâce à lui. On me lisait, grâce à lui. Lorsque je l’avais rencontré, j’étais un auteur même pas publié: il avait fait de moi un écrivain lu dans le monde entier.»
Bien entendu, l’hommage à cet homme disparu le 2 janvier 2018, n’est que l’une des pièces du puzzle savamment construit par l’écrivain genevois et qui, livre après livre, entraîne son lecteur dans des récits qui, comme des strates géologiques, se superposent et finissent par constituer un ensemble aux teintes et aux couleurs variées. Voilà donc un écrivain qui se brouille avec sa nouvelle conquête parce qu’il la délaisse au profit du livre qui l’accapare et qui décide de partir pour Verbier découvrir enfin ce palace que son éditeur voulait lui faire connaître. Là-bas il fait la rencontre d’une charmante voisine, qui rêve de le seconder dans l’écriture de son prochain livre. Elle a même l’idée de départ, en découvrant la mystérieuse absence de chambre 622 dans ce palace. D’autant que Scarlett – un prénom qui est aussi un hommage à Bernard de Fallois qui aimait Autant en emporte le vent – va découvrir que c’est parce qu’un meurtre a été commis dans cette suite qu’elle a été rebaptisée 621 bis. L’écrivain (c’est ainsi que sa nouvelle équipière va désormais l’appeler) va donc, au lieu de profiter du calme de la station, s’atteler à son nouveau livre en espérant résoudre cette énigme. Entre Verbier et Genève, il part avec sa charmante coéquipière à la rencontre des témoins, interroger les proches, les policiers chargés de l’enquête et faire partager au lecteur le résultat de leurs investigations.
Nous voici de retour quelques années plus tôt, au moment où se prépare comme chaque année le «Grand week-end» organisé par la Banque Ebezner et durant laquelle vont se jouer plusieurs drames, dont ce meurtre non élucidé. Il y a là tous les employés de la prestigieuse banque genevoise, à commencer par Macaire Ebezner, qui devrait être nommé directeur, même si les règlements de succession ne sont plus uniquement héréditaires. Ce qui aiguise les appétits et les rivalités, d’autant que l’amour vient se mêler aux luttes de pouvoir. Anastasia, la femme de Macaire a une liaison avec son principal rival, Lev Levovitch dont l’ascension fulgurante ne laisse pas d’étonner. Pour lui aussi, ce rendez-vous de Verbier revêt une importance capitale. Le ballet qui se joue autour d’eux est machiavélique, chacun essayant de tirer les ficelles d’un jeu dont on découvrira combien il a été biaisé dès le départ.
Les amateurs d’énigme à tiroir seront ravis. Mais ce qui fait le sel de ce roman très dense, c’est l’histoire de Sol et Lev Levovitch, émigrés arrivés miséreux en Suisse et qui vont, à force de travail, tenter de grimper les échelons et de s’intégrer dans le pays qui les a accueilli. Sol espère réussir une carrière de comédien, mais ses tournées achèvent de le ruiner. Il accepte alors une place au Palace de Verbier où il parviendra aussi à faire embaucher son fils, avec l’idée fixe de la faire réussir là où lui a échoué.
Roman de la transmission et de l’héritage, L’énigme de la chambre 622 est aussi le plus personnel de Joël Dicker dont la famille fuyant le nazisme est arrivée en 1942 à Genève et franchir à la fois les difficultés liées à leur statut de réfugié et l’antisémitisme bien installé au bout du lac. Depuis La Vérité sur l’Affaire Harry Quebert «l’écrivain» a indéniablement gagné en assurance sans pour autant oublier de poser un regard d’enfant sur le monde. Cela en agacera certains, moi je me régale !

L’énigme de la chambre 622
Joël Dicker
Éditions de Fallois
Roman
576 p., 23 €
EAN : 9791032102381
Paru le 27/05/2020

Où?
Le roman se déroule en Suisse, principalement à Genève et Verbier, mais on y passe par Martigny et Le Châble, dans quelques capitales européennes et à Corfou.

Quand?
L’action se situe en 2018, avec des retours en arrière dans les histoires familiales des protagonistes.

Ce qu’en dit l’éditeur
Une nuit de décembre, un meurtre a lieu au Palace de Verbier, dans les Alpes suisses. L’enquête de police n’aboutira jamais.
Des années plus tard, au début de l’été 2018, lorsqu’un écrivain se rend dans ce même hôtel pour y passer des vacances, il est loin d’imaginer qu’il va se retrouver plongé dans cette affaire.
Que s’est-il passé dans la chambre 622 du Palace de Verbier?
Avec la précision d’un maître horloger suisse, Joël Dicker nous emmène enfin au cœur de sa ville natale au fil de ce roman diabolique et époustouflant, sur fond de triangle amoureux, jeux de pouvoir, coups bas, trahisons et jalousies, dans une Suisse pas si tranquille que ça.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com 
Le Parisien (Pierre Vavasseur)
L’Illustré (Didier Dana – entretien avec l’auteur)
Le Temps (Lisbeth Koutchoumoff Arman)
Les Échos week-end (Thierry Gandillot)
Journal de Québec (Marie-France Bornais)
Cosmopolitan 
Culturellement vôtre (Lucia Piciullina)
Blog L’Apostrophée 

À l’occasion de la sortie de son nouveau roman Joël Dicker dévoile les livres de sa vie. © Production Cosmopolitan

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Le jour du meurtre
(Dimanche 16 décembre)
Il était 6 heures 30 du matin. Le Palace de Verbier était plongé dans l’obscurité. Dehors, il faisait encore nuit noire et il neigeait abondamment.
Au sixième étage, les portes de l’ascenseur de service s’ouvrirent. Un employé de l’hôtel apparut avec un plateau de petit-déjeuner et se dirigea vers la chambre 622.
En y arrivant, il se rendit compte que la porte était entrouverte. De la lumière filtrait par l’interstice. Il s’annonça, mais n’obtint aucune réponse. Il prit finalement la liberté d’entrer, supposant que la porte avait été ouverte à son intention. Ce qu’il découvrit lui arracha un hurlement. Il s’enfuit pour aller alerter ses collègues et appeler les secours.
À mesure que la nouvelle se propagea à travers le Palace, les lumières s’allumèrent à tous les étages.
Un cadavre gisait sur la moquette de la chambre 622.

Chapitre 1.
Coup de foudre
Au début de l’été 2018, lorsque je me rendis au Palace de Verbier, un hôtel prestigieux des Alpes suisses, j’étais loin d’imaginer que j’allais consacrer mes vacances à élucider un crime commis dans l’établissement bien des années auparavant.
Ce séjour était censé m’offrir une pause bienvenue après deux petits cataclysmes personnels survenus dans ma vie. Mais avant de vous raconter ce qui se passa cet été-là, il me faut d’abord revenir sur ce qui fut à l’origine de toute cette histoire: la mort de mon éditeur, Bernard de Fallois.
Bernard de Fallois était l’homme à qui je devais tout.
Mon succès et ma notoriété, c’était grâce à lui.
On m’appelait l’écrivain, grâce à lui.
On me lisait, grâce à lui.
Lorsque je l’avais rencontré, j’étais un auteur même pas publié: il avait fait de moi un écrivain lu dans le monde entier. Bernard, sous ses airs d’élégant patriarche, avait été l’une des personnalités majeures de l’édition française. Pour moi, il avait été un maître et surtout, malgré les soixante ans qui nous séparaient, un grand ami.
Bernard était décédé au mois de janvier 2018, dans sa quatre-vingt-douzième année, et j’avais réagi à sa mort comme l’aurait fait n’importe quel écrivain : en me mettant à écrire un livre sur lui. Je m’y étais lancé corps et âme, enfermé dans le bureau de mon appartement du 13 avenue Alfred-Bertrand, dans le quartier de Champel, à Genève.
Comme toujours en période d’écriture, la seule présence humaine que je tolérais était celle de Denise, mon assistante. Denise était la bonne fée qui veillait sur moi. Éternellement de bonne humeur, elle organisait mon agenda, triait et classait le courrier des lecteurs, relisait et corrigeait ce que j’avais écrit. Accessoirement, elle remplissait mon frigidaire et m’approvisionnait en café. Enfin, elle s’attribuait des fonctions de médecin de bord, débarquant dans mon bureau, comme si elle montait sur un navire après une interminable traversée, et me prodiguait des conseils de santé.
— Sortez d’ici ! ordonnait-elle gentiment. Allez faire un tour dans le parc pour vous aérer l’esprit. Ça fait des heures que vous êtes enfermé !
— Je suis déjà allé courir tôt ce matin, lui rappelais-je.
— Vous devez vous oxygéner le cerveau à intervalles réguliers ! insistait-elle.
C’était presque un rituel quotidien : j’obtempérais et je sortais sur le balcon du bureau. Je m’emplissais les poumons de quelques bouffées de l’air frais de février, puis, la défiant d’un regard amusé, j’allumais une cigarette. Elle protestait et me disait, d’un ton consterné :
— Vous savez, Joël, je ne viderai pas votre cendrier. Comme ça, vous vous rendrez compte de ce que vous fumez.
Tous les jours, je m’astreignais à la routine monacale qui était la mienne en phase d’écriture et qui se décomposait en trois étapes indispensables : me lever à l’aube, faire un jogging et écrire jusqu’au soir. C’est donc indirectement grâce à ce livre que je fis la connaissance de Sloane. Sloane était ma nouvelle voisine de palier. Depuis son récent emménagement, tous les habitants de l’immeuble parlaient d’elle. Pour ma part je n’avais jamais eu l’occasion de la rencontrer. Jusqu’à ce matin où, de retour de ma séance de sport quotidienne, je la croisai pour la première fois. Elle revenait elle aussi d’un jogging et nous pénétrâmes ensemble dans l’immeuble. Je compris aussitôt pourquoi Sloane faisait l’unanimité parmi les voisins : c’était une jeune femme au charme désarmant. Nous nous contentâmes d’un salut poli avant de disparaître chacun dans notre appartement. Derrière ma porte, je restai béat. Cette brève rencontre avait suffi à me faire tomber un peu amoureux.
Je n’eus bientôt plus qu’une idée en tête : faire la connaissance de Sloane.
Je tentai une première approche par l’entremise de la course à pied. Sloane courait presque tous les jours, mais sans horaires réguliers. Je passais des heures à errer dans le parc Bertrand, désespérant de la croiser. Puis soudain, je la voyais qui filait le long d’une allée. En général, j’étais bien incapable de la rattraper et j’allais l’attendre à l’entrée de notre immeuble. Je trépignais devant les boîtes aux lettres, faisant semblant de relever le courrier chaque fois que des voisins allaient et venaient, jusqu’à ce qu’elle arrive enfin. Elle passait devant moi, me souriait, ce qui me faisait fondre et me décontenançait : le temps de trouver quelque chose d’intelligent à lui dire, elle était déjà rentrée chez elle.
C’est la concierge de l’immeuble, madame Armanda, qui me renseigna sur Sloane : elle était pédiatre, anglaise par sa mère, père avocat, elle avait été mariée deux ans mais ça n’avait pas marché. Elle travaillait aux Hôpitaux Universitaires de Genève et alternait des horaires de jour ou de nuit, ce qui expliquait ma difficulté à comprendre sa routine.
Après l’échec de la course à pied, je décidai de changer de méthode : je confiai à Denise la mission de surveiller le couloir à travers le judas et de m’avertir lorsqu’elle la voyait apparaître. Aux cris de Denise (« Elle sort de chez elle ! ») je déboulais de mon bureau, pomponné et parfumé, et j’apparaissais à mon tour sur le palier, comme s’il s’agissait d’une coïncidence. Mais nos échanges étaient limités à une salutation. En général, elle descendait à pied, ce qui coupait court à toute conversation. Je lui emboîtais le pas, mais à quoi bon ? Arrivée dans la rue, elle disparaissait. Les rares fois où elle prenait l’ascenseur, je restais muet et un silence gêné s’installait dans la cabine. Dans les deux cas, je remontais ensuite chez moi, bredouille.
— Alors ? demandait Denise.
— Alors rien, maugréais-je.
— Oh, mais vous êtes nul, Joël ! Enfin, faites un petit effort !
— C’est que je suis un peu timide, expliquais-je.
— Oh, arrêtez vos histoires, voulez-vous ! Vous n’avez pas l’air timide du tout sur les plateaux de télévision !
— Parce que c’est l’Écrivain que vous voyez à la télévision. Joël, lui, est très différent.
— Allons, Joël, ce n’est vraiment pas compliqué : vous sonnez à sa porte, vous lui offrez des fleurs et vous l’invitez à dîner. Vous avez la flemme d’aller chez le fleuriste, c’est ça ? Vous voulez que je m’en charge ?
Puis il y eut ce soir d’avril, à l’opéra de Genève, où je me rendis seul à une représentation du Lac des Cygnes. Voilà que pendant l’entracte, sortant fumer une cigarette, je tombai sur elle. Nous échangeâmes quelques mots puis, comme on sonnait déjà le rappel des spectateurs, elle me proposa d’aller boire un verre après le ballet. Nous nous retrouvâmes au Remor, un café à quelques pas de là. C’est ainsi que Sloane entra dans ma vie.
Sloane était belle, drôle et intelligente. Certainement l’une des personnes les plus fascinantes que j’aie rencontrées. Après notre soirée au Remor, je l’invitai à sortir plusieurs fois. Nous allâmes au concert, au cinéma. Je la traînais au vernissage d’une improbable exposition d’art contemporain qui nous valut un sérieux fou rire et d’où nous nous enfuîmes pour aller dîner dans un restaurant vietnamien qu’elle adorait. Nous passâmes plusieurs soirées chez elle ou chez moi, à écouter de l’opéra, à discuter et refaire le monde. Je ne pouvais m’empêcher de la dévorer du regard : j’étais en adoration devant elle. Sa façon de cligner les yeux, de replacer ses mèches de cheveux, de sourire doucement lorsqu’elle était gênée, de jouer avec ses doigts vernis avant de me poser une question. Tout chez elle me plaisait.
Je ne pensai bientôt plus qu’à elle. Au point de délaisser momentanément l’écriture de mon livre.
— Vous avez l’air complètement ailleurs, mon pauvre Joël, me disait Denise en constatant que je n’écrivais plus une ligne.
— C’est à cause de Sloane, expliquais-je derrière mon ordinateur éteint.
Je n’attendais que le moment de la retrouver et de poursuivre nos interminables conversations. Je ne me lassais pas de l’écouter me raconter sa vie, ses passions, ses envies et ses ambitions. Elle aimait les films d’Elia Kazan et l’opéra.
Une nuit, après un dîner arrosé dans une brasserie du quartier des Pâquis, nous atterrîmes dans mon salon. Sloane contempla, amusée, les bibelots et les livres dans les bibliothèques murales. Elle s’arrêta longuement sur un tableau de Saint-Pétersbourg que je tenais de mon grand-oncle. Puis, elle s’attarda sur les alcools forts de mon bar. Elle aima l’esturgeon en relief qui ornait la bouteille de vodka Beluga, je nous en servis deux verres sur glaçons. J’allumai la radio sur le programme de musique classique que j’écoutais souvent le soir. Elle me mit au défi d’identifier le compositeur qui était en train d’être diffusé. Facile, c’était du Wagner. C’est donc sur La Walkyrie qu’elle m’embrassa et m’attira contre elle, en me murmurant à l’oreille qu’elle avait envie de moi.
Notre liaison allait durer deux mois. Deux mois merveilleux. Mais au fil desquels, peu à peu, mon livre sur Bernard reprit le dessus. D’abord je profitai des nuits où Sloane était de garde à l’hôpital pour avancer. Mais plus j’avançais, plus j’étais emporté par mon roman. Un soir, elle me proposa de sortir : pour la première fois je déclinai. « Il faut que j’écrive », expliquai-je. Au début Sloane fut parfaitement compréhensive. Elle aussi avait un travail qui parfois la retenait davantage que prévu.
Puis je déclinai une seconde fois. Là encore, elle n’en prit pas ombrage. Comprenez-moi bien : j’adorais chaque instant passé avec Sloane. Mais j’avais le sentiment qu’avec Sloane, c’était pour toujours, que ces moments de connivence se répéteraient indéfiniment. Alors que l’inspiration pour un roman pouvait partir aussitôt qu’elle arrivait : c’était une opportunité qu’il fallait saisir.
Notre première dispute eut lieu un soir de la mi-juin lorsque, après lui avoir fait l’amour, je me levai de son lit pour me rhabiller.
— Tu vas où ? me demanda-t-elle.
— Chez moi, répondis-je comme si c’était parfaitement naturel.
— Tu ne restes pas dormir avec moi ?
— Non, je voudrais écrire.
— Alors quoi, tu viens tirer ton coup et puis tu te barres ?
— Il faut que j’avance dans mon roman, expliquai-je, penaud.
— Mais tu ne vas pas passer tout ton temps à écrire, quand même ! s’emporta-t-elle. Tu y passes toutes tes journées, toutes tes soirées et même tes week-ends ! Ça devient insensé ! Tu ne me proposes plus rien.
Je sentis que notre relation risquait de s’étioler aussi vite qu’elle s’était enflammée. Il me fallait agir. C’est ainsi que quelques jours plus tard, à la veille de partir pour une tournée de dix jours en Espagne, j’emmenai Sloane dîner dans son restaurant préféré, le japonais de l’Hôtel des Bergues, dont la terrasse se trouvait sur le toit de l’établissement, offrant une vue à couper le souffle sur toute la rade de Genève. Ce fut une soirée de rêve. Je promis à Sloane moins d’écriture et plus de « nous », lui répétant combien elle comptait pour moi. Nous ébauchâmes même un projet de vacances, en août et en Italie, pays que nous aimions particulièrement tous les deux. Est-ce que ce serait la Toscane ou les Pouilles ? Nous ferions des recherches dès mon retour d’Espagne.
Nous restâmes à notre table jusqu’à la fermeture du restaurant, à une heure du matin. La nuit, en ce début d’été, était chaude. Durant tout le repas, j’avais eu cette étrange sensation que Sloane attendait quelque chose de moi. Et voilà qu’au moment de nous en aller, lorsque je me levai de ma chaise et que les employés se mirent à passer la serpillière sur la terrasse autour de nous, Sloane me dit :
— Tu as oublié, hein ?
— Oublié quoi ? demandai-je.
— C’était mon anniversaire, aujourd’hui…
En voyant mon air atterré, elle comprit qu’elle avait raison. Elle partit, furieuse. Je tentai de la retenir, me confondant en excuses, mais elle monta dans le seul taxi disponible devant l’hôtel, me laissant seul sur le perron, comme l’imbécile que j’étais, sous le regard goguenard des voituriers. Le temps de récupérer ma voiture et de rejoindre le 13 avenue Alfred-Bertrand, Sloane était déjà rentrée chez elle, avait coupé son téléphone et refusa de m’ouvrir. Je partis le lendemain pour Madrid, et pendant tout mon séjour là-bas, mes nombreux messages et mes courriels restèrent sans réponse. Je n’eus aucune nouvelle d’elle.
Je rentrai à Genève le matin du vendredi 22 juin, pour découvrir que Sloane avait rompu avec moi.
C’est madame Armanda, la concierge, qui fut la messagère. Elle m’intercepta à mon arrivée dans l’immeuble :
— Voici une lettre pour vous, me dit-elle.
— Pour moi ?
— C’est de la part de votre voisine. Elle ne voulait pas la mettre dans la boîte aux lettres à cause de votre assistante qui ouvre votre courrier.
J’ouvris immédiatement l’enveloppe. J’y trouvai un message de quelques lignes :
Joël,
Ça ne marchera pas.
À bientôt.
Sloane
Ces mots m’atteignirent en plein cœur. La tête basse, je montai jusqu’à mon appartement. Je songeai qu’au moins, il y aurait Denise pour me remonter le moral ces prochains jours. Denise, la gentille femme abandonnée par son mari au profit d’une autre, icône de la solitude moderne. Rien de tel, pour se sentir moins seul, que de trouver plus esseulé que soi ! Mais en pénétrant chez moi, je tombai sur Denise qui semblait s’en aller. Il n’était même pas midi.
— Denise ? Où allez-vous ? lui demandai-je pour toute salutation.
— Bonjour, Joël, je vous avais dit que je partirais tôt aujourd’hui. J’ai mon vol à 15 heures.
— Votre vol ?
— Ne me dites pas que vous avez oublié ! Nous en avions parlé avant votre départ pour l’Espagne. Je pars à Corfou avec Rick pour quinze jours.
Rick était un type que Denise avait rencontré sur Internet. Nous avions effectivement discuté de ces vacances. Cela m’était complètement sorti de la tête.
— Sloane m’a quitté, annonçai-je.
— Je sais, je suis vraiment désolée.
— Comment ça, vous savez ?
— La concierge a ouvert la lettre que Sloane lui a laissée pour vous et m’a tout raconté. Je ne voulais pas vous l’annoncer à Madrid. »

Extrait
« Bernard était un grand éditeur, dis-je. Mais il était aussi beaucoup plus que ça. Il était un grand homme, doté de toutes les supériorités, qui avait eu, au cours de sa carrière dans l’édition, plusieurs vies. À la fois homme de lettres et grand érudit, il était également un redoutable homme d’affaires, doté d’un charisme et d’un talent de conviction hors du commun : il eût été avocat, tout le barreau parisien était au chômage. Il y avait eu une époque pendant laquelle Bernard avait été le patron, craint et respecté, des plus importants groupes d’édition français, tout en étant proche de grands philosophes et d’intellectuels du moment, ainsi que d’hommes politiques au pouvoir. Dans la dernière partie de sa vie, après avoir régné sur Paris, Bernard s’était mis en retrait sans perdre une once de son aura : il avait créé une petite maison d’édition, à son image : modeste, discrète, prestigieuse. C’était le Bernard que j’avais connu, moi, lorsqu’il m’avait pris sous son aile. Génial, curieux, joyeux et solaire : il était le maître dont j’avais toujours rêvé. Sa conversation était scintillante, spirituelle, allègre et profonde. Son rire était une leçon permanente de sagesse. Il connaissait tous les ressorts de la comédie humaine. Il était une inspiration pour la vie, une étoile dans la Nuit. » p. 26-27

À propos de l’auteur
Joël Dicker est né en 1985 à Genève où il vit toujours. Ses romans sont traduits dans le monde entier et sont lus par des millions de lecteurs. Son œuvre a été primée dans de nombreux pays. En France, il a reçu le Prix Erwan Bergot pour Les Derniers Jours de nos pères, puis le Prix de la vocation Bleustein-Blanchet, le Grand prix du roman de l’Académie française et le Prix Goncourt des Lycéens pour La Vérité sur l’Affaire Harry Quebert. Ce dernier roman a aussi été élu parmi les 101 romans préférés des lecteurs du Monde et a été adapté en série télévisée par Jean-Jacques Annaud. Il a publié en 2015 Le Livre des Baltimore, en 2018 La Disparition de Stephanie Mailer et en mai 2020 L’Énigme de la chambre 622. (Source : Éditions De Fallois)

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Déjeuner en paix

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En deux mots:
S’installant à la terrasse d’un restaurant parisien pour déjeuner en paix, une jeune femme va tenter de découvrir tous les secrets que cache sa voisine. Ce faisant, elle va nous livrer aussi tous les siens. Une double introspection drôle et féroce.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

«Elle est sûrement comme ça…»

Avec Déjeuner en paix la comédienne et dramaturge Charlotte Gabris imagine les réflexions de deux femmes qui se trouvent par hasard à la terrasse d’un restaurant parisien. On a trouvé la Claire Bretécher du XXIe siècle!

Commençons par avouer la chose, le petit jeu imaginé par Charlotte Gabris dans ce délicieux premier roman est l’une de mes occupations favorites. Je ne peux pas m’empêcher lorsque je suis au restaurant où au café de regarder les gens assis aux autres tables et d’essayer d’imaginer un bout de leur vie. Que celui qui ne l’a jamais fait me lance la première pierre…
Bien entendu, il m’arrive rarement de pouvoir vérifier le bien-fondé de mes réflexions. Alors j’imagine que, comme les deux femmes assises à la terrasse de ce restaurant parisien – et dont nous allons faire la connaissance à travers leurs réflexions et jugements sur leur voisine – je dois me tromper souvent. Mais l’exercice n’en reste pas moins plaisant.
Cela commence comme dans un sketch de Jean-Marie Bigard, avec ce dialogue aussi absurde que convenu avec le serveur: «C’est pour déjeuner? Combien de personnes?
— Une personne.
— Vous attendez quelqu’un?
— Non, je suis toute seule.
— Donc vous n’attendez personne?»
Et voici la provinciale débarquant à Paris pour la durée d’un stage installée à la petite table en terrasse et pour laquelle elle a dû se battre, manquant de cette assurance dont elle affuble sa voisine qui elle dispose des codes. Aucun doute, c’est une Parisienne. Dans sa façon de s’habiller, de bouger, de parler au serveur. Et voilà le duel à distance lancé, avec cette pointe de jalousie qui fait vite monter la température. Mesdames qui me lisez, avouez que vous êtes beaucoup plus cruelles envers vos consœurs que nous ne le sommes entre hommes. Ce récit jouissif en apporte une nouvelle preuve et un début d’explication. Ce besoin d’entrer dans le moule, cette pression sociale qui voudrait qu’à tout moment les femmes soient belles et professionnelles, élégantes et distinguées, spirituelles et enjouées. Alors forcément, il manque toujours quelque chose à la panoplie. Et le risque est grand que soudain, d’un battement d’aile de papillon, tout s’effondre. Peut-on commander des escargots et un verre de beaujolais si on en a envie? Voilà un exemple, parmi des dizaines d’autres, des questions qui se posent durant cette pause-déjeuner et avec lesquelles nous lecteurs allons nous régaler. Autour de ce plat va d’abord se nouer la culpabilité, l’impression d’avoir franchi une limite. Impression confirmée par les réflexions de sa voisine se disant qu’avec ces escargots, elle «coche vraiment toutes les cases». Le ridicule accompli. Sauf que… Quelques minutes plus tard, le jugement a changé. La fille aux escargots, que notre Parisienne a décidé de prénommer Solenne, commence sérieusement à l’agacer. «Elle dégage une force tranquille. Solenne est une vraie beauté, elle a un profil parfait, elle ne sait pas s’habiller, mais elle n’a pas besoin de ça pour être belle. Moi, je suis déguisée, je triche sans cesse. Solenne n’a pas les codes pour mentir, les bases pour tricher, les trucs pour feinter, je crois que ça s’appelle la pureté.» Une pureté perdue pour elle qui, on le découvrira quelques lignes plus loin, n’attend pas avec un enthousiasme débordant Étienne, «son» homme qui n’arrive pas. Quand l’une se plaint de sa solitude, l’autre se dit qu’il vaut mieux être seule que mal accompagnée…
À l’heure du dessert, attendez-vous à une belle surprise. Mais je n’en dis pas davantage.
Derrière le ton caustique et les piques, c’est à un vrai travail de sociologie que se livre Charlotte Gabris, dressant un catalogue raisonné des codes de la vie en société, des préjugés qui nous étouffent, mais aussi cette aspiration à l’authenticité. Il y a le même sens de l’observation de nos tics et manies que l’on peut trouver dans «Les frustrés» de Claire Bretécher, férocité et joyeusetés comprises.
Si ce roman empêchera l’une et l’autre de déjeuner en paix, il vous fera en revanche passer un excellent moment. Pétillant et cruel, enlevé et culotté. Et si, après tout, derrière la légèreté du propos, on découvrait ce beau message subliminal: allez-y, acceptez-vous dans votre originalité et votre authenticité, vivez avec vos contradictions et votre fragilité!

Déjeuner en paix
Charlotte Gabris
Éditions du Cherche-Midi
Roman
176 p., 17 €
EAN 9782749164144
Paru le 16/01/2020

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Paris, une terrasse de café ensoleillée. C’est l’heure du déjeuner, les gens font la queue. Les salades sont immangeables, une tasse de thé coûte huit euros, le personnel est abject. Mais les gens font la queue.
Une jeune provinciale est attablée, seule. À ses côtés, une Parisienne attend son amoureux qui tarde à la rejoindre.
Deux femmes qui n’ont a priori rien en commun. Si ce n’est que l’une et l’autre se regardent, se jaugent, se moquent.
Peut-on parler fort, ne jamais sourire, et porter un panier en osier avec autant d’assurance et d’aplomb? se demande la première.
Peut-on boire un verre de vin en trinquant… avec soi-même, et sembler heureuse malgré tout? se demande la seconde.
Mais sont-elles si différentes? Et qui sont-elles pour se juger si durement?
Charlotte Gabris s’amuse ici de la rivalité féminine avec malice.
Et si nous essayions, nous aussi, de déjeuner en paix?

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Livres Hebdo (Alexiane Guchereau)
Radio Télévision Suisse (Vertigo – L’invitée)
La Nouvelle République (Charlotte Irjud)
Blog Prestaplume (Nathalie Gendreau)
Blog Mes p’tits lus 
Blog de Sophie Songe 
Blog By Kimy Smile 


Sur le plateau de Je t’aime etc, Charlotte Gabris raconte comment lui est venue l’idée d’écrire Déjeuner en paix © Production Je t’aime etc

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Je n’ai rien dit aujourd’hui. Il est midi passé, et je n’ai pas encore prononcé un seul mot. Pas un seul son. Hier non plus, d’ailleurs. Je ne sais pas à qui je vais parler en premier au cours de cette journée, ou si je vais parler tout court.
J’ai peur que ma voix soit bizarre, endormie, enrouée. Et si, à force de ne pas m’en servir, je la perdais comme la Petite Sirène? Mais, contrairement à Ariel, moi, j’aurais toujours mes deux jambes, pas une queue de poisson. D’ailleurs, ça ne l’a pas empêchée de trouver un homme. Je pense même que celui-ci est tombé amoureux de la Petite Sirène parce qu’elle ne parlait pas, justement. Il s’est dit: «OK, ma fiancée est moitié femme, moitié poisson, mais, au moins, elle ferme sa gueule.»
D’habitude, je suis plutôt bavarde, mais pour être bavarde, il faut avoir une personne à qui parler, et pour ça, il faut connaître quelqu’un. Et pour connaître quelqu’un, il faut faire des rencontres, et pour ça, il faut sortir, donc je sors.
J’ai faim. Pour une fois, je ne vais pas manger chez moi, non, je vais me faire plaisir, je vais déjeuner au soleil. La solitude commence à me peser, la preuve, je parle toute seule, et j’ai des expressions de solitaire: «JE vais ME faire plaisir.» Comme si «je» et «moi» étaient deux personnes différentes. C’est peut-être ça, le début de la schizophrénie. Je ne sais pas si je souffre de troubles de la personnalité, je sais juste que je suis affamée.
Les gens font déjà la queue devant la terrasse. Le serveur prend d’ailleurs un malin plaisir à ne pas les placer tout de suite. Il les regarde patienter d’un air satisfait. Comme si tout ce beau monde était là pour lui, comme s’il avait une sorte de pouvoir sur sa clientèle. Ça doit lui plaire de prendre son temps, d’avoir l’impression de maîtriser quelque chose, pour une fois, dans sa vie.
Je me suis toujours demandé: les gens font-ils la queue parce que le restaurant est extraordinaire, ou parce qu’ils voient d’autres énergumènes faire la queue?… C’est quand même étrange d’attendre si longtemps simplement pour déjeuner en terrasse. C’est même à la limite du ridicule. Voilà ce que je me dis… tout en faisant la queue.
En tout cas, moi, je ne sais pas si le restaurant est bon, je suis juste les autres. J’aurais fait de même si j’avais vu un attroupement devant un poteau. Je n’ai vraiment aucune personnalité.
C’est long, j’ai chaud, j’ai faim, j’ai soif, j’ai…
«C’est pour déjeuner? Combien de personnes?
— Une personne.
— Vous attendez quelqu’un?
— Non, je suis toute seule.
— Donc vous n’attendez personne?»
J’ai l’impression que ce dialogue dure une éternité. Je suis seule, certes, mais avant sa petite pique, je ne m’étais pas rendu compte à quel point je l’étais. Pour lui, je suis donc une personne qui n’attend personne… Il aurait pu dire : « Vous êtes paumée ? Vous n’avez pas d’amis ? », ça aurait sonné pareil.
Je tente de le suivre. Il marche très vite, comme s’il cherchait à m’impressionner, à me montrer qu’il connaît mieux les lieux que moi. Je ne vois pas trop l’intérêt, ni la raison de cette précipitation – si ce n’est la queue, mais les autres peuvent bien attendre encore un peu –, quoi qu’il en soit je le suis bêtement, tout en me cognant maladroitement aux chaises de quelques clients mal placés. Le serveur se dirige maintenant à l’intérieur, puis s’arrête devant une petite table à côté des toilettes.
En fait, je t’explique, connard : ce n’est pas parce que je déjeune seule que j’ai des goûts de merde.
Évidemment, je ne dis rien de tout cela. Une toute petite voix sort de ma bouche :
« J’aurais voulu être en terrasse, si possible… »
Le serveur lève les yeux au ciel.
Non seulement elle est seule, mais en plus elle est exigeante. Les gens seuls ne devraient pas être autorisés à manger en terrasse. Les gens seuls devraient rester chez eux, ou alors ils devraient la fermer et s’estimer déjà heureux d’avoir la chance de manger près des toilettes. Les gens seuls sont seuls pour une raison, mais cette raison, ils ne la comprennent pas. C’est pour ça qu’ils sont seuls, c’est pour ça qu’ils font chier.
C’est ce qu’il doit se dire derrière son sourire hypocrite, derrière son «Y a pas de souci!» Ça sonne faux.
D’ailleurs, c’est quoi cette expression, «Y a pas de souci»? Bah non, il n’y en a pas! C’est quoi cette façon de montrer à l’autre qu’il pourrait y en avoir ? On marche sur les pieds de quelqu’un, on s’excuse, et l’autre répond: «Y a pas de souci!» Mais j’espère bien qu’il n’y en a pas. C’est fou, quand même ! Enfin si, il y a un souci : c’est le fait que tu me dises qu’il n’y en a pas, justement. C’est ça, mon souci.
Bref, le serveur m’installe. Je dis « m’installe » parce que c’est comme ça qu’ils parlent, les serveurs : «Je vais vous installer en terrasse.»
Tu vas surtout redescendre un peu.
« Installer »… C’est un grand mot, quand même. «Installer», c’est beau, c’est généreux, c’est asseoir quelqu’un, c’est prendre soin de bien faire les choses, c’est peut-être même dresser une belle nappe en ajoutant une corbeille de fruits… C’est ça, « installer ». Ce n’est pas montrer vulgairement une table du doigt, au loin.
Je suis en première rangée, presque sur le trottoir. « Comme ça, vous verrez passer les gens ! » me dit-il avant de me jeter le menu sur la table. Je m’en fous de voir passer les gens, moi. Je veux juste déjeuner au soleil. Je ne suis pas parisienne, je ne pratique pas le matage, sport favori de la capitale, qui consiste à juger les passants et à leur inventer une vie.
« Pardon, pardon ! Oh là là… Faites un peu attention, merci ! »
Quelle voix horrible, mais qui parle si fort ? Évidemment, une jeune femme à vélo… Elle active sa sonnette pour circuler sur le trottoir et pour que tout le monde lui fasse de la place. Les gens à vélo adorent faire ça, on dirait qu’ils se lancent le défi de ne jamais poser le pied par terre, et préfèrent donc agresser les passants, plutôt que de descendre deux secondes de leur engin.
La fille à vélo a l’air insupportable, mais je dois avouer qu’elle est très belle. Enfin, on dirait qu’elle l’est. On ne le sait pas vraiment, parce qu’elle a une frange. C’est toujours traître, une frange.
Elle est habillée comme moi, mais en mieux. Nous avons presque la même robe, longue, fluide, fleurie. Mais sur elle, ça ne rend pas pareil. Parce qu’elle, elle accessoirise sa tenue. Moi, je mets une robe, et c’est ma tenue. Elle, la robe, c’est sa base. Et autour, elle crée. En même temps, elle ne doit avoir que ça à foutre… Moi, ma robe à fleurs, je la porte sans rien. Juste des sandales plates, une veste en jean au cas où il ferait un peu frais. Elle, elle resserre la robe avec une ceinture large qui marque sa taille, elle a sur les épaules un perfecto en cuir, je dis bien sur les épaules, c’est-à-dire que ses bras ne sont pas dans les manches ; bah non, elle est au-dessus de ça. La veste ne bouge pas, elle tient parfaitement. Bien sûr, elle a des baskets aux pieds. Des Stan Smith un peu usées, pour faire croire aux gens qu’elle s’en fout. D’ailleurs, elle a dû passer des heures à s’habiller ce matin, à se préparer pour donner l’image d’une fille qui s’en fout. Un teint parfait, une bouche mordue, des cheveux décoiffés… Elle fait chier ! Vraiment, elle fait chier.
Et bien sûr, comme si ça ne suffisait pas, elle rend le basique original. Elle ne fait rien comme tout le monde : les lacets de ses chaussures sont argentés, son perfecto porte ses initiales gravées, son jean 501 a été ajusté et les boutons ont été changés, bref, tout ça pour que personne ne soit jamais habillé comme elle. C’est comme si tous ces petits détails signifiaient à celles qui l’observent : « Eh oui, le banal n’existe pas sur moi, tu auras beau acheter les mêmes baskets, ou le même pantalon, tu ne seras jamais aussi branchée que moi, tout simplement parce que j’ai la mode dans le sang, je fais vivre le vêtement, je vis pour le vêtement, et toi, tu vis en regardant vivre des gens comme moi. »
Elle doit faire partie de ces filles qui donnent la marque de leur tenue à chaque compliment :
« Oh, elle est belle ta robe !
— Zara… »
Et tout ça sur un ton désinvolte, l’air de dire : « Eh oui, c’est tout simple, mais sur moi, c’est extraordinaire ! » Pourquoi ? On n’a pas demandé la marque, on a juste dit que c’était beau ! En général, ce genre de personnes fait ça uniquement lorsqu’il s’agit d’une marque abordable, on entend rarement quelqu’un répondre « Chanel » après un compliment. Je ne comprends pas l’intérêt, est-ce pour se mettre encore plus en valeur ? Du genre « Eh oui, je suis habillée en Zara, et je suis sublime » ? Ou est-ce pour signifier à l’autre « Toi aussi, tu peux le faire » ?
Ça y est, elle a garé son vélo. Elle se dirige maintenant vers la terrasse, avec en guise de sac à main un panier en osier. En même temps, il n’y a qu’elle qui puisse porter un panier en osier ; il n’y a que sur des filles comme elle que ça marche. Sur moi, c’est impossible. Avec ma robe à fleurs et un panier, je ressemblerais à Caroline Ingalls qui revient de chez Mme Oleson bredouille. (Oui, Caroline Ingalls rentrait souvent bredouille de chez Mme Oleson ! Parce que les œufs étaient trop chers. Mais elle gardait le sourire. Charles partait couper du bois, Laura allait trébucher dans la prairie pour la centième fois, et tout suivait son cours. Jamais on ne l’a vue se plaindre, Caroline, avec sa capeline et son petit panier.) Mais sur la fille à vélo, un panier en osier, ça fait Brigitte Bardot. Finalement, le look belle des champs ne va qu’aux filles des villes.
Elle cherche une table en terrasse, mais, bien sûr, elle n’attend pas ; elle s’assied directement, parce que, finalement, ici, c’est un peu sa cantine. Elle doit le répéter constamment d’ailleurs: «Je connais la carte par cœur, non mais c’est ma cantine quoi, c’est ma deuxième maison quoi ; le chef, c’est comme mon frère quoi, je suis tellement chez moi que souvent je mange même dans la cuisine quoi, non mais carrément quoiiiiii!»
«C’est moi, je suis en terrasse, comme d’hab. C’est ridicule tout ça, je t’attends et on en parle après? Bisous!»

Extraits
« Non mais… Des escargots, quoi !… Elle mange des escargots, elle est magique : lunettes sur la tête, parapluie, plat de touriste japonais, sourire débile ; elle coche vraiment toutes les cases. Elle ne prend même pas son assiette en photo. C’est quand même le seul intérêt quand on commande ces trucs ! Manger des escargots, c’est soit un défi, soit un délire, mais ce n’est pas une vraie activité en soi… Personne n’aime les escargots, les gens aiment surtout la sauce qui va avec : beurre-persil-ail. Ce n’est pas pour rien qu’ils ne sont jamais servis nature, c’est parce que c’est ignoble. Elle pense avoir l’air parisienne en mangeant : est-ce qu’elle sait qu’ils sont congelés et qu’ils viennent d’Ukraine ? Est-ce qu’elle sait qu’aucun Parisien ne prend des escargots à l’heure du déjeuner ? Est-ce qu’elle sait à quel point elle est ridicule? »

« Elle doit avoir un prénom chiant! Sylvie peut-être, ou alors un prénom plus classique, sans risque, comme Marie ou Anne. Non, elle doit avoir un prénom spécial mais que personne ne veut, je crois qu’elle a une tête de Solène, mais Solenne, avec deux « n ». D’ailleurs, elle le précise aux gens de sa petite voix. «Hello! Moi, c’est Solenne. Avec deux “n”.» Et quand elle est pompette (c’est son expression), elle se lâche. «Appelle-moi Soso!»
Tout est ringard, sur elle. Elle ne le voit même pas. Elle doit venir de Melun. Ou pire : de Strasbourg ! Elle doit dire des phrases du genre : « Moi, je suis une bonne vivante ! » Je ne sais pas pourquoi, ce sont toujours les gens les plus ennuyeux qui disent ça. C’est comme ceux qui affirment: «J’adore l’humour!» Bizarrement, ils ne sont jamais drôles. Elle est très attachée à ses racines. Peut-être qu’elle attend quelqu’un ? Je l’espère pour elle, en tout cas. »

« Je crois que je ne supporte plus ce qu’il dit, ni ce qu’il pense. Je ne sais plus qui est Étienne, et je ne sais plus qui je suis. Chaque soir, j’ai l’impression de m’endormir à côté d’un étranger. En ce moment, ma vie de couple, c’est un voyage en terre inconnue. Je me couche dans le doute, je me lève dans le doute, sans comprendre ce que je fous encore ici. Je ne parle plus la même langue que lui. Comme si j’étais touriste dans ma propre vie. Je veux rentrer chez moi, mais je ne sais plus où c’est, chez moi. Je n’ai pas de carte, ni de boussole, alors je marche au hasard, je suis le vent en attendant de trouver le bon endroit, le bon pays, la bonne maison pour mon âme. »

À propos de l’auteur
Charlotte Gabris est comédienne et dramaturge. Elle a notamment écrit, en 2017, la pièce de théâtre Merci pour le bruit. Déjeuner en paix est son premier roman. (Source : Éditions du Cherche-Midi)

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Les simples

ÉXÉ TYPE couv+

  RL_automne-2019  coup_de_coeur

 

En deux mots:
L’abbaye bénédictine de Notre-Dame du Loup est réputée pour les soins qu’elle prodigue à la population, notamment par les médications qu’elle prépare à partir des plantes. Mais l’évêque ne voit pas d’un œil se développer cette communauté qui échappe à sa juridiction. Une guerre de pouvoir où tous les coups sont permis s’engage.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Une «simple» guerre de religion

Formidable roman autour d’une abbaye provençale qui suscite bien des convoitises en cette fin de XVIe siècle. Yannick Grannec nous fait découvrir les vertus des simples et les vices de la hiérarchie catholique. Diabolique!

Commençons par décrire l’endroit, car l’esprit du lieu joue ici un rôle important. Nous sommes en Provence, du côté de Vence, plus précisément à l’abbaye bénédictine de Notre-Dame du Loup. Si Yannick Grannec nous explique dans la postface qu’elle n’a jamais existé, le lecteur n’a aucune peine à visualiser les sœurs, à imaginer leur vie et leurs activités. À tel point qu’une adaptation du roman au cinéma pourrait faire un excellent film.

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Voici donc, par ordre d’apparition à l’image sœur Clémence, la doyenne, qui connaît si bien les simples et leurs vertus. Un savoir qu’elle tente de faire partager à Fleur, une oblate, c’est-à-dire «une enfant consacrée à Dieu et donnée par son père aux louventines». Une Fleur qui va s’épanouir au fil des mois et trouver sa place dans une communauté dont les règles de vie strictes n’évitent pas les sentiments bien humains de convoitise et de jalousie, sans parler de quête pour défendre ou accroître ses prérogatives, son pouvoir.
Un pouvoir que les hommes n’entendent pas laisser aux mains de ces femmes. C’est au tour de Léon de la Sine et du vicaire Dambier d’entrer en scène. Le jeune homme et son aîné sont envoyés par l’évêque de Vence, Jean de Solines, pour une mission d’inspection. Car cette abbaye bénéficie d’un statut particulier que le prélat entend remettre en cause par tous les moyens. Rappelons que la toute-puissance de l’église catholique est déjà fragilisée par les réformateurs dont les idées ne cessent de gagner du terrain. Mais Léon a encore bien des choses à apprendre et trouve bien du charme à cet endroit et à la belle Gabrielle qui, quelques temps plus tard
On va dès lors assister à un affrontement, d’abord à fleurets mouchetés, avec échanges d’amabilités, puis plus violent. Un combat durant lequel chacune des parties va jouer avec ses armes. En recueillant en leur sein Léon de la Sinne, victime d’un grave accident, et en le soignant, les sœurs vont disposer d’un argument de poids et pouvoir démontrer les vertus des simples et de leurs médications, le bien-fondé de leur mission hospitalière. Elles sont aussi dépositaires des reliques de Sainte Vérane et comme les habitants croient que la poudre de son tombeau et l’eau de sa source guérissent les malades.
L’évêque fédère quant à lui le clergé, le corps médical – qui entend interdire aux sœurs le droit d’exercer ans diplôme – et la baronne douairière Renée de Solines, sa maîtresse, qui entend monter à ces «salopes de nonnes» de quel bois elle se chauffe. La mission «récupération du fils en perdition» est lancée. Elle va donner lieu à quelques épisodes truculents et à bien des remises en cause. Mais je vous laisse apprécier par vous-mêmes et cède volontiers la plume à Gaëlle Nohant pour la conclusion: «Autour d’une trame passionnante, Yannick Grannec tisse un roman éblouissant à l’écriture poétique et implacable, dont l’humour acerbe vous réjouira avant que sa tendresse pour ses personnages ne vous bouleverse. C’est un livre puissant, qui creuse loin et vous emporte avec lui.»

Les simples
Yannick Grannec
Éditions Anne Carrière
Roman
368 p., 22 €
EAN 9782843379482
Paru le 23/08/2019

Où?
Le roman se déroule en Provence, du côté de Vence

Quand?
L’action se situe à la fin du XVIe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
1584, en Provence. L’abbaye de Notre-Dame du Loup est un havre de paix pour la petite communauté de bénédictines qui y mène une existence vouée à Dieu et à soulager les douleurs de Ses enfants. Ces religieuses doivent leur indépendance inhabituelle à la faveur d’un roi, et leur autonomie au don de leur doyenne, sœur Clémence, une herboriste dont certaines préparations de simples sont prisées jusqu’à la Cour.
Le nouvel évêque de Vence, Jean de Solines, compte s’accaparer cette manne financière. Il dépêche deux vicaires dévoués, dont le jeune et sensible Léon, pour inspecter l’abbaye. À charge pour eux d’y trouver matière à scandale ou, à défaut… d’en provoquer un. Mais l’évêque, vite dépassé par ses propres intrigues, va allumer un brasier dont il est loin d’imaginer l’ampleur.
Il aurait dû savoir que, lorsqu’on lui entrouvre la porte, le diable se sent partout chez lui. Évêque, abbesse, soigneuse, rebouteuse, seigneur ou souillon, chacun garde une petite part au Malin. Et personne, personne n’est jamais aussi simple qu’il y paraît.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
Actualitté (Christine Barros)
L’Albatros – le blog de Nicolas Houguet
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog Les sens d’Iris 


Yannick Grannec présente Les simples © Production Librairie Mollat

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Vingtième jour d’avril
À Saint-Théodore fleurit le bouton d’or

Sœur Clémence
— Fais-moi la pluie, dit Fleur. Les doigts de sœur Clémence ruissellent sur le crâne de l’enfant.
— Fais-moi le vent.
Elle souffle sur les tendres paupières, fermées d’extase.
— Touche mon cœur comme il t’aime. Sous la paume de la vieille femme, l’oiseau en cage toque avec une vigueur qu’a oubliée le sien. In manu Dei sunt. Lui seul connaît l’instant du dernier battement.
Fleur guide une fourmi de son pouce à son index, puis, lassée, l’envoie voler d’un soupir. Elle gratte une croûte sur sa joue, renifle le dessous de ses ongles, s’enivre de leur odeur rance et dit :
— Tu crois que mon père reviendra bientôt? Sœur Clémence hausse les épaules pour ne pas avoir à lui mentir, mais la fillette s’est déjà évadée vers d’autres jeux, explorer l’entrée d’une tanière ou se tresser une couronne de pâquerettes et de cistes.
La doyenne se repose au soleil de la restanque avant de repartir. Depuis le matin, elle ratisse les abords de la rivière. Le dégel a gonflé les eaux du Loup, rendant les berges glissantes et dangereuses, mais pour rien au monde elle n’aurait manqué ce jour.
Cette nuit, Vert-de-cul, le crapaud de la source, a chanté, et ce matin, alors que les murs de l’abbaye expiraient l’humidité de l’hiver en bouffées putrides, elle a vu qu’au jardin la rondette avait fleuri. Cette date n’est pas inscrite dans le calendrier, ou décidée par les astres, elle change chaque année. Il faut savoir en reconnaître le tressaillement, le premier coup de reins secouant l’apparente immobilité du paysage. C’est le jour exact où naît le printemps.
Sur les berges, sœur Clémence a récolté des brassées d’orties, d’herbe du bon soldat et les premières têtes de pas-d’âne. Elle cueille ces dernières à peine écloses et les séchera au plus vite. Trop ouvertes, elles perdent leurs vertus en mûrissant leurs graines. Ce soir, elle en composera une infusion pour soigner les vilaines toux de ses sœurs.
Sœur Clémence a baptisé cette plante «Filius ante Patrem», le fils avant le père, car elle fleurit avant de faire ses feuilles. Fleur préfère l’appeler «pas-d’âne», en pensant aux écailles de sa tige. L’enfant aime les images; la vieille femme, les étrangetés de la nature.
Son panier déborde d’asperges sauvages qui agrémenteront la collation du dîner. La fin du jeûne de carême redonne un souffle de gentillesse aux anciennes et un peu de couleur aux novices. Sœur Clémence a peu d’espoir que sa cueillette mette la sœur cuisinière dans de meilleures dispositions. Jamais les simples ne rendront aimable cette rosse. À croire que la fréquentation des fourneaux a asséché son âme.
— Quisiera cochi aqui , dit Fleur.
— Les loups te mangeraient.
La brise apporte jusqu’à elles le tintement des cloches. C’est déjà none.
Les sœurs converses célèbrent l’office divin là où elles travaillent. La doyenne se plaît à prier ainsi, les genoux agacés par le tapis de glands, de feuilles et d’épines. Deus, in adjutorium meum intende, chantent-elle à la voûte verte et bleue. Domine, ad adjuvandum me festina, lui répondent les pins dont les têtes dansent très haut, plus près du Créateur.
Elle se relève après le Gloire au Père et ses os protestent, tandis que Fleur virevolte autour d’elle, la narguant de sa jeunesse.
— Demain, nous irons au vallon obscur.
— ¡ Ahmo! ¡ Yo no voy! grogne la fillette.
La vieille taloche la petite, car elle doit abandonner sa langue étrange et elle doit apprendre à obéir. Personne n’aime le vallon obscur, même les chèvres, pourtant de nature si curieuse, mais dans l’ombre humide et inquiétante poussent les plantes qui fuient le soleil des collines.
Fleur est oblate, une enfant consacrée à Dieu et donnée par son père aux louventines. Sans dot, elle ne deviendra jamais sœur de chœur : comme sœur Clémence, elle prendra le voile brun des converses. Ora et labora, prière et travail, elle suivra la règle de saint Benoît parmi les Marthe6, les servantes de Dieu, payant par le labeur son séjour dans Sa citadelle.
Quand elles atteignent la dernière restanque, au sommet de la colline, sœur Clémence découvre que la terre au pied des vénérables oliviers est fraîchement labourée par les sangliers, là même où elle avait trouvé une belle racine de mandragore. Quel dommage ! Elle pensait venir l’extraire plus tard, une nuit de pleine lune, car il est bien trop tôt dans la saison pour la récolter.
La vieille nonne ôte la couronne que Fleur s’est tressée. Mère Marie-Vérane désapprouverait d’un pli familier de sa bouche sèche. Elle jette aussi celle que l’oblate lui a offerte. Là, les lèvres de l’abbesse siffleraient l’enfer.
— S’orner est un péché.
— Mais c’est Dieu qui donne les fleurs ! dit l’enfant en reculant.
Puis changeant comme la rivière, son visage s’illumine et elle s’écrie :
— Des visiteurs, sœur Clémence, des visiteurs ! La converse aperçoit deux centaures noirs au pied du chemin du chef de Dalmas. Le premier cavalier épuise son cheval sous son poids ; l’animal refuse d’avancer. Le second, une maigre tige, fait tourner sa monture autour de son compagnon avant de s’élancer, bras en croix, dans la longue pente qui mène à l’abbaye.

Léon de la Sine
Quand les pensées de Léon ne sont pas tournées vers Dieu, elles le sont vers sa mère. Le visage de Renée de la Sine s’immisce entre lui et son Créateur, comme une lune occultant le soleil. Il prie la Vierge Marie, espérant chasser une mère par une autre, rien n’y fait. La sienne s’installe dans ses oraisons, emmêle les versets, critique sa maigreur, ses silences, ses absences comme la froideur de sa présence, jusqu’à la somme des reproches qu’elle a à lui imputer.
Au jour du Jugement dernier, la baronne Renée de la Sine surgira d’entre les nuages pour houspiller les anges et vérifier trois fois l’équilibre de leur balance. Miserere mei, Deus. Léon se griffe le dos des mains, creusant ses mauvaises plaies. La souffrance purifiera son âme tourmentée.
Une bonne chevauchée le soulagerait presque autant qu’une mortification mais, depuis leur départ de Vence, le vicaire Dambier, piètre cavalier, l’oblige à maintenir sa propre monture au pas.
Au pied du chemin du chef de Dalmas, la carne de son compagnon renâcle davantage. Le jeune prêtre a déjà entendu les cloches. Ils ne pourront respecter la consigne de l’évêque de se présenter à Notre-Dame du Loup entre sexte et none, afin de ne pas déranger l’office divin.
Gamin, Léon traquait le sanglier avec son père dans les bois alentour. Il aimait l’odeur du sang et les cris des chiens à travers la brume ; il aimait les récits de chevalerie et de croisades, l’écho de la guerre. Habile à l’épée, rapide à la course, prompt à défendre son honneur dans les rixes avec les sauvageons du village, il s’imaginait un avenir couvert de gloire militaire. Il aurait pu éventrer quelques huguenots, mais les temps sont à la paix, alors, à défaut, il rêve du Nouveau Monde, de ces terres où l’on démontre la puissance de sa foi avec celle de sa lame.
Las ! Le cadet des Sine ne traversera jamais l’océan, sa mère en a décidé autrement. En intriguant pour le faire nommer vicaire auprès de l’évêque, elle a attaché à jamais sa main à une plume et son cul à une chaise, assis à gratter du papier.
Des huit enfants que Renée de la Sine a portés, six ont vu le jour, quatre ont marché, mais seuls deux garçons ont atteint l’âge du premier Pater. Elle a promis le puîné à Dieu, s’Il gardait en vie l’aîné, son trésor, et trente messes au clergé. Les offices payés, les deux frères ont survécu et le pacte a été honoré : Léon, gamin vigoureux et rieur, qu’on vermifugeait avec assiduité tant il ne tenait pas en place, a été envoyé vers des années de solitude noire chez les Cordeliers, tandis que Quentin, malingre et velléitaire, a reçu le titre de baron à la mort de leur père.
Léon ouvre grand les bras, serre les cuisses et tâche de se mettre en prière, abandonnant à son cheval le choix de l’allure. Peu importe que sa monture le jette à terre et qu’il se brise les os. Qu’il soit dans la main de Dieu, dans celle de sa mère ou soumis au caprice d’un animal, son destin ne lui a jamais appartenu.
Son cheval, enfin libéré, s’engage au galop dans la pente. Au loin, une robe terreuse se détache de la verdure pour se confondre avec l’ombre des murailles. Son cœur lui semble soudain étreint d’un gant de fer. Toi, Léon de la Sine, aurais-tu peur de simples femelles? « Puceau », lui souffle sa mère à l’oreille.
Puceau, il ne l’est pas. Avant d’être ordonné prêtre, il a connu la chair avec quelques prostituées, expériences qui lui ont laissé plus de démangeaisons que de plaisants souvenirs. Ses camarades étudiants l’auraient accusé d’être eunuque ou sodomite s’il ne les avait pas suivis dans leurs virées nocturnes. À sa décharge, n’ayant jamais eu de sœurs ou de cousines, il a peu fréquenté l’espèce étrange.
Les Vençois parlent des louventines avec un respect mêlé de crainte ; Renée de la Sine crache sur elles avec un mépris haineux nourri par les années de pensionnat qu’elle y a passées. «Ces corneilles m’ont appris le goût de l’enfer!»
Après d’interminables atermoiements, l’évêque de Vence, monsieur Jean de Solines, a fixé cette date de visite au début de l’octave pascale, après le dimanche de la Résurrection. «Les moniales seront affaiblies par le jeûne, mais rendues à une meilleure humeur par sa récente rupture», a-t-il spéculé. Voyant pâlir son vicaire, monsieur de Solines s’est moqué de lui: «Il n’a jamais été prouvé que les bénédictines mangent les petits prêtres rôtis.»
Il a ajouté que, d’après la rumeur, ces saintes créatures préfèrent mâchonner du papier. Elles sont procédurières, tatillonnes, jalouses de leurs droits. Elles en remontrent au notaire sur les subtilités des baux, corrigent les arpenteurs, persécutent les procureurs et sermonnent les hommes d’Église. Léon a pu lui-même constater que la correspondance de l’abbesse répondant à la demande d’inspection diocésaine était un chef-d’œuvre dilatoire. «Quelle calamité que l’instruction des femmes!» a ricané l’évêque avant de le congédier d’un revers de la main. Il lui a cependant conseillé de laisser bavasser le vicaire Dambier et d’ouvrir grand les yeux. «Mon fils, observez et rapportez.»
Au sommet de la colline, le chemin du chef de Dalmas mène au flanc nord du bâtiment. L’entrée des visiteurs s’y fait par une lourde porte de fer enchâssée dans la muraille ; celle des charrettes se situe à l’ouest, sous l’ombre d’un petit beffroi. Notre-Dame du Loup est une forteresse austère, ceinturée de façades aveugles, sans aucun des charmants agréments que le siècle a apportés. Le jeune clerc médite un moment devant les remparts bâtis à l’aplomb de la falaise: vue du fond de la gorge, l’abbaye semble un vaisseau de pierre échoué au bord du gouffre. La clôture préserve la virginité des professes, pense Léon. Mais dans leur sagesse les anciens n’avaient-ils pas avant tout construit des murs assez haut pour protéger les hommes?

Sœur Clémence
La sœur portière, qui guettait leur arrivée depuis le beffroi, déverrouille la poterne des converses sans même qu’elles aient à attendre. L’enfant traîne des pieds à l’idée de retrouver ses corvées; sœur Clémence, elle, s’illumine comme toujours d’un sentiment de reconnaissance. L’entrée des visiteurs n’est qu’une porte donnant sur une autre porte, mais celle des charrettes s’ouvre sur le paisible cimetière, semé d’un verger déjà fleuri des promesses du printemps et sur le potager, aux claies parfaitement alignées. Au fond, caché par les cyprès, se devine le bâtiment des novices et des petites, et là-bas, au bout d’une allée sableuse, le jardin des simples.
De cet éden ceinturé de murs, aucun arbre, aucun caillou ne lui est étranger. Rien n’a changé depuis son enfance, sinon les deux granges et la fabrique que l’abbesse a fait construire. Chaque embellissement blesse la vieille converse, car de sa citadelle elle aime jusqu’à la moindre lézarde. Parfois, elle s’autorise à contempler depuis la tour de guet la mer qui scintille au loin, immuable, dans sa trompeuse placidité. Elle n’a pas oublié les craquements du bois du navire, les cris, les râles et la mort qui accompagnaient la longue traversée. Mais peu importe la morsure du souvenir, la clôture la protège. Le verger fleurissait à son arrivée, il donnera encore ses fruits quand Dieu la rappellera ; seuls les êtres passent.
Devant l’infirmerie, sœur Clémence s’assoit sur le banc où l’empreinte de son derrière a, année après année, lustré la pierre jusqu’à la rendre brillante. Elle trie de son panier les asperges que la petite rapportera en cuisine, puis elle sépare l’herbe du bon soldat de ses racines: ces dernières exhalent une forte odeur épicée, comme la coûteuse fleur du giroflier. La sœur cellérière a mal aux dents: on l’entend gémir depuis des jours, même pendant l’antienne. Ni les gousses d’ail qu’elle mâche en permanence ni l’onguent à la matricaire que lui a proposé sœur Clémence ne la soulagent; l’abbesse a dû la dispenser d’office. Réduite en poudre et bouillie dans du vin, la racine de benoîte offrira peut-être meilleur effet. Elle alternera avec des figues sèches cuites dans du lait, qui feront mûrir l’abcès.
— Raconte-moi une histoire, dit l’enfant. Sœur Clémence jauge la course du soleil. Elle sait qu’avant tout la fillette mendie un dernier instant de liberté. Fleur fuit le silence et la discipline, mais elle s’y habituera. Elles s’y habituent toutes.
La vieille converse a encore du travail avant les vêpres; elle contera la légende du chef de Dalmas, une histoire courte, mais, en vérité, sa préférée. »

À propos de l’auteur
Yannick Grannec est designer industriel de formation, graphiste de métier et passionnée de mathématiques. Elle vit à Saint-Paul-de-Vence. Son premier roman La Déesse des petites victoires a reçu le Prix des libraires 2013 et le Prix Fondation Pierre Prince de Monaco. Après Le bal mécanique, parait Les simples, son troisième roman. (Source: Éditions Anne Carrière)

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