Les Prix d’excellence

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En deux mots:
Mathilde quitte sa famille d’industriels du textile pour les beaux yeux d’un cheminot, George, petit vietnamien adopté par un couple d’épiciers va faire de brillantes études. Et si chacun suit un parcours sentimental et professionnel bien différent, ils vont finir par se rencontrer et nouer une relation très particulière.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Le film de la vie de Mathilde et George

Pour ses débuts dans la roman, le cinéaste Régis Wargnier imagine la rencontre entre une scénariste et un scientifique aux parcours très différents, mais tout aussi passionnants.

Pour ses débuts dans le roman, on ne pourra pas reprocher à Régis Wargnier d’avoir exploré toute la palette des possibles dans son roman, toutes ces choses qu’un cinéaste ne peut pas faire faute de budget ou de temps. C’est ainsi qu’il nous fait quasiment parcourir toute la planète, sautant d’un continent à l’autre et qu’il n’hésite a raconter des parcours de vie courant sur plusieurs décennies. Il faut de reste resté bien concentré pour ne pas perdre le fil, même si deux personnages émergent aux biographies totalement différentes. Aussi faudra-t-il une succession de hasards – mais le hasard n’a-t-il pas bon dos ? – pour que Mathilde rencontre George.
Il retrace la rencontre de George, bébé rescapé de la guerre du Vietnam adopté en France et de Mathilde, raconteuse d’histoires : « Ils créent ensemble un lien indéfinissable, entre amitié et amour
Mathilde nait dans le Nord de la France au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale. Son père a fait fortune dans l’industrie textile en important notamment des tissus d’Afrique. S’il se rend souvent au Ghana, c’est toutefois aussi pour un motif qu’il va essayer de garder secret: il mène une double vie et a construit une sorte de double vie familiale puisque sa maîtresse ghanéenne lui a donné trois enfants. Et si Mathilde ne se doute pas de la chose, elle sent bien la distance s’élargir et leurs relations se distendre. Ce malaise diffus va la pousser à vouloir très vite s’émanciper et partager la vie d’un photographe. Mais ce dernier va se lasser d’elle. Par dépit sans doute, elle se dit que le parcours que lui offrent ses parents en vaut bien un autre. Mais alors que les préparatifs du mariage sont déjà très avancés, elle croise Stanislas Tchitchenko, un cheminot qu’elle chosira de suivre, consommant ainsi la rupture avec ses parents, mais aussi avec la fratrie qui n’a pas non plus digéré le scandale. Il faudra que beaucoup d’eau s’écoule sous les ponts pour qu’elle finisse par les retrouver.
Mais n’anticipons pas et venons-en à George, l’autre figure de proue de cette épopée.
Lui nait bien des années plus tard au Vietnam, fruit d’un amour «interdit» entre un G.I. et une vietnamienne. Après avoir frôlé la mort, il se retrouve chez un couple d’épiciers parisiens qui lui offrent leur amour et l’encouragent à suivre des études. Élève brillant, il sera poussé par un professeur a postuler pour l’Humanity School of Excellence installée à Suisse «sur une colline qui dominait le lac de Thoune, près de la bourgade de Niederstocken». En tant que représentant du peuple, il y côtoiera des fils de familles aisées venus du monde entier et notamment le très secret et très surveillé nord-coréen Hwang. C’est avec ce dernier qu’il entretiendra une relation amoureuse, faite de rendez-vous nocturnes durant lesquelles presque aucune parole ne sera échangée. Et c’est aussi là que Régis Wargnier situe la rencontre avec Mathilde, invitée à parler de propriété intellectuelle. Car entre temps elle a découvert le cinéma, d’abord en suivant un tournage, puis comme scénariste. Une carrière rapide qui n’aura rien à envier à l’ascension de Stanislas, qui pour n’avoir pas une acuité visuelle suffisante a dû oublier son rêve de conduire un TGV pour intégrer le service des ressources humaines de la SNCF. Un choix qui va le conduire jusqu’au sommet de l’entreprise.
Le couple aura trois enfants et va commencer à susciter l’intérêt de la presse. Et alors que la Festival de Cannes déroule son tapis rouge pour Mathilde, une histoire d’argent va ternir le conte de fées. Entre temps, on aura vu George vivre en direct la chute du mur de Berlin puis s’exiler aux Etats-Unis pour y poursuivre une brillante carrière scientifique qui bénéficiera aussi d’un coup de pouce de son ami Hwang.
On l’aura compris, Régis Wargnier s’est régalé dans les méandres de ces histoires ppur faire émerger des lieux et des thèmes qui lui sont chers, mettant sans dout eun peu de lui dans plusieurs des personnages nés sous sa plume. C’es tc equi fait toute la richesse d’un roman auquel on décernera sans hésitation Les prix d’excellence.

Les Prix d’excellence
Régis Wargnier
Éditions Grasset
Roman
432 p., 22 €
EAN: 9782246813781
Paru le 31 janvier 2018

Où?
Le roman se déroule principalement en France, dans le Nord puis à Paris et sa banlieue, en passant par Tarbes ou encore Cannes et son festival, mais il nous entraîne également dans le monde entier, du Ghana à la Corée du Nord en passant par Berlin ou encore New York.

Quand?
L’action se situe des années soixante à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Les prix d’excellence, ce sont Mathilde et George, vingt ans d’écart: elle, une fille de la bonne bourgeoisie textile du nord de la France; lui, le fils d’un G.I. et d’une Vietnamienne, adopté par de petits épiciers parisiens. Dans les années 80, Mathilde, passionnée de cinema, rompt avec sa famille, fait sa vie avec un cheminot, devient scénariste  ; George suit de brillantes études en Suisse, puis part pour les Etats-Unis où il se spécialise dans la biologie. Lorsqu’ils se rencontrent, en 1989, leur entente est immédiate, évidente. Ils ne deviennent pas amants, car chacun aime intensément de son côté (Mathilde, son mari; George, un Nord-coréen), mais ils se savent unis par la passion. Ils s’écrivent, ils s’admirent. Le succès vient, et l’espoir: Mathilde est primée pour un film à Cannes, George fait des découvertes scientifiques de première importance. Mais le vieux monde, celui de la convention et de l’envie, n’en veut pas: une cabale se monte. Mathilde et George recevront-ils le prix d’excellence de la vie?
Une histoire d’amour romanesque et trépidante, avec, en arrière-plan, les bruissements du monde de mai 68 à nos jours.

Les critiques
Babelio
Madame Figaro (Isabelle Potel)
Europe 1 (L’invité culture de la matinale)
Ouest-France (Pascale Monnier)
Franceinfo (émission «Mise à jour» de Jean-Mathier Pernin)
Livreshebdo (Prix Cazes de la brasserie Lipp 2018)
Page des libraires (Jocelyne Rémy, Librairie L’Écritoire, Sémur-en-Auxois)
L’avenir.net (Michel Paquot – entretien avec l’auteur)

Les premières pages du livre:
« Mathilde
Quand elle eut dix-sept ans, Mathilde était toujours vierge.
Obsédées par la protection et la défense de leur hymen, mais taraudées par un désir fiévreux, les jeunes filles des années soixante de la bonne société avaient acquis une très bonne pratique des préliminaires, qu’elles nommaient entre elles « flirts poussés» : des attouchements sexuels, pour commencer, puis la masturbation du petit ami si celui-ci leur plaisait un peu, ou la fellation quand elles voulaient garder un mec qui faisait envie à leurs copines.
Les plus enhardies avaient été jusqu’à tester la sodomie, mais là c’étaient les garçons qui n’avaient pas été à la hauteur.
Et quand se profilait celui qui pouvait à la fois plaire à leurs familles et faire crever de jalousie leurs meilleures amies, en quelque sorte le fiancé idéal, elles faisaient marche arrière toute: elles se montraient ardentes et maladroites dans les premiers baisers, et affichaient un air surpris et bouleversé quand les prétendants avaient l’audace de glisser les mains sous leurs robes.
Après la célébration des fiançailles, elles ôtaient d’un air timide la jolie bague sertie de diamants qui risquerait de blesser le gland de leur promis quand elles le masturbaient. Et une fois les faire-part de mariage imprimés et postés, se sentant en totale sécurité, elles entraînaient leurs chéris vers le premier rapport complet et l’extase tant attendue.
Parmi celles qui avaient transgressé les règles et perdu leur virginité, quelques-unes s’inscrivirent dans des clubs d’équitation, fortes des témoignages de championnes de saut d’obstacles qui avaient confié avoir déchiré leur hymen en franchissant des triples haies. Elles auraient une explication à fournir en cas de litige.
On les voyait rarement sur les terrains, mais, le dimanche, elles allaient faire le marché en tenue de cavalière.
Pour les grands frères de Mathilde, il y avait deux sortes de filles, et ce classement avait été établi par l’autorité parentale, celles qu’on respecte, et celles qu’on peut ne pas respecter : les domestiques, les Anglaises, les Suédoises, les filles rencontrées sur les plages en vacances ou dans les boîtes de nuit et, dans certains cas, les femmes mariées.
Jérôme et Étienne avaient établi leur domination sur la petite dernière.
Fille et benjamine, ils ne lui laissaient aucune chance, trop jeune pour les suivre dans leurs jeux et leurs expéditions, et trop proche d’eux pour qu’ils n’aient pas d’instinct posé un droit de regard sur tout ce qu’elle faisait, ou voulait entreprendre.
Mathilde subit sans s’insurger cette situation, et elle en tira un grand profit, par l’observation de ses frères, de la prime adolescence à la jeunesse: elle apprit l’orgueil des hommes, leur vanité parfois, les limites de leur courage, leur manque de confiance, souvent déguisé sous une autorité maladroite, leur gentillesse aussi, refoulée pour qu’on ne les croie pas faibles.
Elle avait compté sur la complicité et la solidarité de sa mère, Colette, pour tenir tête aux hommes de leur famille.
Elle s’attendait toujours, lorsqu’elle déposait un baiser sur la joue de celle-ci, le matin au lever, et au moment d’aller se coucher, à un signe, ou un geste, qui aurait trahi la simple bienséance de leurs rapports, et qui les aurait subitement rapprochées.
Ça n’arriva jamais. Mathilde se demandait si cette froideur, et cette distance maintenue avec ostentation, n’avaient pas pour origine leur dissemblance.
Personne, en les croisant le dimanche à la sortie de la messe, n’aurait pu affirmer qu’elles étaient mère et fille.
Colette avait un joli minois, des traits fins, tout à fait le genre de visage que les photographes exposaient dans un cadre de couleur argentée, bien au milieu de leur vitrine, gage de la qualité de leur clientèle.
Mathilde dépassait sa mère d’une tête, et son allure évoquait spontanément la souplesse et l’aisance des danseuses et des athlètes.
Elle ne faisait rien pour plaire ou être remarquée, et ses vêtements simples et droits lui dessinaient une silhouette androgyne. Mais ceux qui l’observaient décelaient vite, dans ses mouvements, sa poitrine haute et ferme, sa taille fine soulignée par un bassin généreux.
Le professeur de dessin de la classe de première avait insisté pour faire son portrait, en lui disant : « Vous avez cette distinction particulière des hommes trop beaux, aux traits symétriques, et pourtant votre féminité est incontestable. Vous auriez dû vivre dans la Grèce antique, ils vous auraient couronnée. »
Dans le petit monde qui gravitait autour de leur famille, il y avait, pour Mathilde, une bonne dizaine de maris possibles, parmi les amis de Jérôme ou les copains d’Étienne.
L’adolescente représentait, au sein de la moyenne bourgeoisie du Nord, un bon parti, en considération de la petite fortune conquise par son père dans l’industrie textile.
La réussite de Lucien Maupertuis tenait en un mot, le batik. Les enfants, auxquels on demandait souvent quelle était la profession de leur père, avaient appris par cœur cette définition : le batik est une technique d’impression des étoffes, originaire de l’île de Java, qui permet de décorer les tissus à l’aide de cire et de teinture. »

Extrait
« Rien n’était laissé de côté : son parcours programmé comme mineur de fond, le virage obligé vers un autre métier, l’engagement à la Société nationale comme cheminot, le rêve du train à grande vitesse, brisé par la minuscule perte d’acuité visuelle, l’entrée au ressources humaines, et s’ensuivait le récit exhaustif des postes successifs qu’il avait occupés. Un grand nombre de photographies illustrait le texte : le petit Tchitchenko avec son père et sa mère, devant leur maisonnette des corons, un dimanche à la foire de Bully-les-Mines, les premières vacances au Tréport, dans la baie de Somme, une photo de classe au lycée de Lens, une partie de football sur le terrain de sport… »

À propos de l’auteur
Régis Wargnier est cinéaste. Il a notamment réalisé Indochine (1991), avec Catherine Deneuve, qui a obtenu succès mondial, remportant un Oscar et cinq Césars. Les Prix d’excellence est son premier roman. (Source : Éditions Grasset)

Page Wikipédia de l’auteur 

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Hiver à Sokcho

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Hiver à Sokcho
Elisa Shua Dusapin
Éditions Zoé
Roman
144 p., 15,50 €
EAN : 9782889273416
Paru en août 2016

Où?
Le roman se déroule en Corée du Sud, à Sokcho.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
À Sokcho, petite ville portuaire proche de la Corée du Nord, une jeune Franco-coréenne qui n’est jamais allée en Europe rencontre un auteur de bande dessinée venu chercher l’inspiration depuis sa Normandie natale. C’est l’hiver, le froid ralentit tout, les poissons peuvent être venimeux, les corps douloureux, les malentendus suspendus, et l’encre coule sur le papier, implacable : un lien fragile se noue entre ces deux êtres aux cultures si différentes. Ce roman délicat comme la neige sur l’écume transporte le lecteur dans un univers d’une richesse et d’une originalité rares, à l’atmosphère puissante.

Ce que j’en pense
« Suintant l’hiver et le poisson, Sokcho attendait. Sokcho ne faisait qu’attendre. Les touristes, les bateaux, les hommes, le retour du printemps. » Amis lecteurs, vous voilà prévenus. Si vous ne voulez pas mourir d’ennui, évitez cette station balnéaire de Corée du Sud, surtout en hiver. Et comme il ne s’y passe rien, ce n’est que par la brillante plume d’Elisa Shua Dusapin que ce roman fascine.
Il met en scène la fille d’une coréenne et d’un Français qui a disparu aussi vite qu’il était venu et qui nous raconte sa rencontre avec Yan Kerrand, un auteur de bandes dessinées venu là pour «être au calme» et chercher l’inspiration pour sa prochaine histoire. En phrases courtes, elle dépeint une atmosphère, nous fait humer les odeurs de la cuisine qu’elle prépare pour les rares clients de la pension où elle travaille et celles du port où travaille sa mère, dépeint les paysages pris par la neige et le froid. Et comme son ami s’intéresse plus à sa carrière de mannequin à Séoul qu’à entretenir sa relation, elle va trouver dans l’observation de ce touriste solitaire une occupation qui va, au fur et à mesure, l’intéresser de plus en plus. Si elle trouve l’humour de l’artiste assez inaccessible, il sent bon. Ce «mélange de gingembre et d’encens» l’attire, tout comme son travail. Du reste son petit jeu va vite trouver sa réciproque. Yan l’invite à le guider à la découverte de ce petit très dépaysant. Elle va accepter de l’aider. Ils vont s’observer mutuellement, s’épier tout au long des journées, se chercher et ne jamais vraiment se trouver.
Les dialogues sont à l’aune de leur méfiance réciproque, très succints. Du coup, c’est entre les lignes que se construit le roman, sans pouvoir autant manquer d’intensité. À l’image de cette zone démilitarisée qui coupe la Corée coupée en deux, ils vont se rapprocher sans jamais vraiment pouvoir franchir leurs réserves. On imagine que Kerrand à une vie en Normandie ou qu’il ne veut pas s’encombrer d’une histoire impossible, ayant déjà de la peine à créer son album: « Kerrand a fait couler toute l’encre du pot, la femme a titubé, cherché à crier encore, mais le noir s’est glissé entre ses lèvres jusqu’à ce qu’elle disparaisse. »
On imagine aussi que la jeune fille rêve de quitter Sokcho, mais qu’il est hors de question pour elle de quitter sa mère, sa seule famille. Alors, elle rêve par la littérature, elle rêve à travers les œuvres de Kerrand qu’elle découvre sur internet, elle s’imagine héroïne de bande dessinée…
Ce court roman est une fois de plus une belle découverte, sélectionnée par les fées qui président aux «68 premières fois» et dont on ne dira jamais assez les mérites. Bravo et merci !

68 premières fois
L’insatiable, le blog de Charlotte Milandri
Le blog du petit carré jaune (Sabine Faulmeyer)
Blog Les livres de Joëlle 

Autres critiques
Babelio
Tribune de Genève (Marianne Grosjean)
Le Huffington Post (Éric Essono Tsimi)
Cécile’s blog 
Le blog de Francis Richard 
Blog La Rousse Bouquine 
Blog Clara et les mots 
Blog Cannibales lecteurs 

Extrait
« Il est arrivé perdu dans un manteau de laine.
Sa valise à mes pieds, il a retiré son bonnet. Visage occidental. Yeux sombres. Cheveux peignés sur le côté. Son regard m’a traversée sans me voir. L’air ennuyé, il a demandé en anglais s’il pouvait rester quelques jours, le temps de trouver autre chose. Je lui ai donné un formulaire. Il m’a tendu son passeport pour que je le remplisse moi-même. Yan Kerrand, 1968, de Granville. Un Français. Il avait l’air plus jeune sur la photo, le visage moins creux. Je lui ai désigné mon crayon pour qu’il signe, il a sorti une plume de son manteau. Pendant que je l’enregistrais, il a retiré ses gants, les a posés sur le comptoir, a détaillé la poussière, la statuette de chat fixée au-dessus de l’ordinateur. Pour la première fois je ressentais le besoin de me justifier. Je n’étais pas responsable de la décrépitude de cet endroit. J’y travaillais depuis un mois seulement.
Il y avait deux bâtiments. Dans le premier, réception, cuisine, salle commune, deux étages de chambres en enfilade. Couloirs orange et verts, ampoules bleuâtres. Le vieux Park appartenait à cette époque d’après-guerre où les clients s’appâtaient comme les calamars : à coup de guirlandes clignotantes. Quand j’étais aux fourneaux les jours clairs, j’apercevais la plage se dérouler jusqu’aux monts Ulsan gonflés vers le ciel comme des seins de matrone. Le second bâtiment, à quelques ruelles du premier, avait été rénové de façon traditionnelle, sur pilotis, pour faciliter le chauffage au sol et rendre habitables les deux chambres aux parois de papier. Dans la cour intérieure, une fontaine gelée, un châtaigner nu. Aucun guide touristique ne mentionnait l’établissement du vieux Park. On y échouait par hasard après avoir trop bu, ou manqué le dernier bus.
L’ordinateur a planté. Pendant qu’il haletait, j’ai donné au Français les renseignements sur le quotidien de la pension. D’habitude le vieux Park s’en chargeait. Ce jour-là, il était absent. Petit-déjeuner de cinq à dix heures dans la cuisine attenante à la réception, derrière la baie vitrée. Toasts, beurre, confiture, café, thé, jus d’orange et lait offerts. Fruits et yaourts, mille wons à déposer dans le panier sur le grille-pain. Mettre le linge dans la machine au fond du couloir au rez-de-chaussée, je me chargeais de la lessive. Code du wifi : ilovesokcho, tout lié sans majuscules. La supérette ouverte vingt-quatre heures sur vingt-quatre, cinquante mètres en bas de la rue. Bus à gauche après la supérette. Réserve naturelle de Seoraksan, à une heure de là, ouverte jusqu’au coucher du soleil. Prévoir de bonnes chaussures à cause de la neige. Sokcho, une destination balnéaire. Qu’il soit prévenu, il n’y avait pas grand-chose à faire en hiver.
Les clients étaient rares à cette période. Un alpiniste japonais et une fille d’à peu près mon âge, échappée de la capitale pour se remettre d’une opération esthétique du visage. Elle était là depuis deux semaines, son petit ami venait de la rejoindre pour dix jours. Je les avais tous logés dans la maison principale. Depuis le décès de la femme de Park l’an passé, la pension fonctionnait au ralenti. Park avait vidé les chambres du premier étage. En comptant la mienne et celle de Park, toutes étaient prises. Le Français dormirait dans l’annexe.
Il faisait nuit. Nous nous sommes engagés dans une ruelle jusqu’à l’échoppe de la mère Kim. Ses boulettes au porc exhalaient un mélange d’ail et d’égouts, dont la bouche régurgitait les effluves trois mètres plus loin. Les plaques de glace craquaient sous notre poids. Néons blafards. Après avoir traversé une deuxième ruelle, nous sommes arrivés au portique.
Kerrand a fait coulisser la porte. Peinture rose, miroir en plastique imitation baroque, bureau, couverture violette. Ses cheveux frôlaient le plafond, il ne pouvait pas faire plus de deux pas du mur au lit. Je lui avais attribué la plus petite chambre pour m’épargner du ménage. La salle de bain commune se trouvait de l’autre côté de la cour mais un auvent parcourait la maison, il pourrait rester au sec. De toute façon, cela ne le dérangeait pas. Il a scruté les imperfections du papier peint, posé sa valise, m’a donné cinq mille wons que j’ai voulus lui rendre. Il a insisté d’un ton las.

En retournant à la réception, j’ai fait un détour par le marché de poissons pour chercher les restes que ma mère me mettait de côté. J’ai traversé les allées jusqu’à l’étal quarante-deux sans prêter attention aux regards levés sur mon passage. Vingt-trois ans après que mon père avait séduit ma mère puis était reparti sans laisser de traces, mon métissage français restait source de commérages.
Ma mère, trop fardée comme toujours, m’a tendu un sac de bébés poulpes :
– On n’a que ça en ce moment. Il te reste de la pâte de piment ?
– Oui.
– Je vais t’en donner.
– Pas la peine, j’en ai encore.
– Pourquoi tu ne l’utilises pas ?
– Je l’utilise !
Dans un bruit de succion, elle a enfilé ses gants de caoutchouc jaune et m’a dévisagée, suspicieuse. J’avais maigri. Le vieux Park ne me laissait pas le temps de manger, elle allait lui parler. J’ai protesté. Depuis que je travaillais j’engloutissais des toasts chaque matin et des litres de café au lait, je n’avais sûrement pas maigri. Le vieux Park avait mis du temps à s’habituer à ma cuisine mais il me laissait maîtresse des repas de la pension.
Les poulpes étaient minuscules. Je pouvais en prendre une dizaine par poignée. Je les ai triés, puis caramélisés avec des échalotes, de la sauce soja, du sucre et de la pâte de piment diluée dans de l’eau. J’ai réduit le gaz pour qu’ils ne s’assèchent pas. Une fois la sauce suffisamment condensée, j’ai ajouté du sésame et la pâte de riz gluant, le tteok, en rondelles de la taille d’un pouce. Je me suis mise à couper des carottes. Dans leur reflet sur la lame, les rainures végétales se confondaient curieusement avec la chair de mes doigts.
Un courant d’air a refroidi la pièce. En me retournant, j’ai vu Kerrand entrer. Il voulait un verre d’eau. Il a bu en observant mon plan de travail comme un tableau qu’on ne comprend pas. Déconcentrée, je me suis entaillé la paume. Le sang a moussé sur les carottes, durci en croûte brunâtre. Kerrand a sorti un mouchoir de sa poche. Il s’est approché pour l’appliquer sur ma plaie.
– Il faut faire attention.
– Je n’ai pas fait exprès.
– Heureusement.
Il a souri, sa main pressée contre la mienne. Je me suis dégagée, mal à l’aise. Il a désigné la poêle.
– C’est pour ce soir ?
– Oui, à dix-neuf heures, dans la salle à côté.
– Il y a du sang.
Constat, dégoût, ironie. Je n’ai pas compris la nature de son ton. Entre-temps, il était ressorti.
Il n’est pas venu manger. »

A propos de l’auteur
Née en 1992 d’un père français et d’une mère sud-coréenne, Elisa Dusapin grandit entre Paris, Séoul et Porrentruy, où elle obtient son baccalauréat en 2011. Diplômée en 2014 de l’Institut littéraire suisse de Bienne (Haute Ecole des Arts de Berne), elle est l’auteur de M’sieur Boniface, un spectacle musical avec Thierry Romanens et le chœur d’enfants Sakaziq’. Elle est mandatée par la Commission Intercantonale des Arts de la Scène pour l’écriture du « Prologue » théâtral, et collabore régulièrement avec le réalisateur Romain Guélat. Dès 2014, elle se produit en tant que comédienne dans la compagnie Sturmfrei dirigée par Maya Bösch. Entre deux voyages en Asie de l’Est, elle poursuit actuellement sa formation avec un Master en Lettres à l’université de Lausanne. Hiver à Sokcho est son premier roman. Il a remporté le Prix Robert Walser 2016. (Source : Éditions Zoé)

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Focus Littérature

Envoyée spéciale

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Envoyée spéciale
Jean Echenoz
Editions de Minuit
Roman
320 p., 18,50 €
ISBN: 9782707329226
Paru en janvier 2016

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris, Villeneuve-Saint-Georges, Limoges, mais aussi dans des endroits beaucoup plus reculés tels que Châtelus-le-Marcheix ou Bénévent-l’Abbaye ainsi qu’en Corée du Nord.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Constance étant oisive, on va lui trouver de quoi s’occuper. Des bords de Seine aux rives de la mer Jaune, en passant par les fins fonds de la Creuse, rien ne devrait l’empêcher d’accomplir sa mission. Seul problème : le personnel chargé de son encadrement n’est pas toujours très bien organisé.

Ce que j’en pense
****
Quel plaisir de retrouver Jean Echenoz au meilleur de sa forme ! Il s’empare cette fois des codes du roman d’espionnage pour en faire une épopée loufoque. On se retrouve ici plus proche des pieds nickelés en vadrouille que d’une mission à la James Bond. Pour traiter le délicat dossier qui vient d’atterrir sur son bureau, le responsable du renseignement n’a, par exemple, d’autre alternative que de recruter et former un agent capable de déjouer la remarquable organisation mise sur pieds par la Corée du Nord.
Mais n’allons pas trop vite en besogne. Voici notre héroïne qui, comme dans les Trois Mousquetaires, répond au doux prénom de Constance. Après une éphémère carrière de chanteuse, elle se retrouve au sommet… d’une éolienne au centre de la France. C’est dans la nacelle de cette source d’énergie renouvelable qu’elle va renouveler les méthodes de formation en spécialiste du renseignement, secondée par Christian et Jean-Pierre. Des geôliers qui vont, au fil des jours, oublier leurs consignes de prudence pour accorder de plus en plus de liberté et d’initiative à leur prisonnière aux jolis yeux. « Elle avait l’air tonique et déterminée, semblant soudain prendre les choses en main sur un ton de monitrice, de cheftaine, d’animatrice de jeu télévisé mal accordé à son état de captive : Qu’est ce qu’on pourrait faire à manger ce soir, qu’est ce qui vous plairait pour dîner ? »
Dans cette ambiance certes confinée, l’ambiance est vite joyeuse. On mange, on boit – beaucoup – et on se raconte des tas d’histoires jusqu’au jour où l’oiseau décide de quitter son nid pourtant devenu bien douillet.
Mais pour l’intérêt du récit, et parce que Constance trouve la chose plutôt amusante, il n’est pas bien difficile de la localiser et d’enclencher la deuxième phase du programme que le général en charge du dossier ne va pas tarder à lui révéler : «Vous allez déstabiliser la Corée du Nord.»
Nous voici donc partis pour ce pays ô combien hermétique, mais qui ne peut toutefois s’affranchir de quelques règles universelles comme cette fameuse loi de l’attraction des corps dont notre Mata Hari nationale sait faire bon usage avec un haut dignitaire répondant au doux nom de So Thalasso.
Loin de pouvoir disposer de moyens électroniques sophistiqués pour suivre les progrès de cette mission, c’est par le biais d’une coopération intensive avec les autres services secrets que l’on s’informe : «les Américains surveillent tout ce qu’ils veulent dans le coin. Je m’entends bien avec eux, on s’échange des tuyaux, ça se passe beaucoup mieux qu’avec les Chinois, par exemple. Il y a aussi le MI6 qui fait marcher là-bas une toute petite antenne, mais les Anglais ne trouvent jamais grand chose, les Américains sont mieux.»
Toutefois, alors que l’on touche au bout, un grain de sable va venir enrayer la machine… et nous offrir un épilogue à la hauteur de ce roman aussi parodique que distrayant.
Régalez-vous !

Autres critiques
Babelio
L’Express
Télérama (Nathalie Crom)
BibliObs (Jérôme Garcin)
Libération (Philippe Lançon)
Culturebox
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog Cultur’Elle (Caroline Doudet)

Extrait
« C’est à hauteur de ce véhicule que l’homme en bleu de travail s’est arrêté en disant: Attendez un instant, je voudrais vous montrer quelque chose qui pourrait vous intéresser, et Constance a paru tout à fait prête à s’intéresser. Il a fait glisser de son épaule la courroie de sa boîte à outils qu’il a ouverte et dont il a extrait, toujours souriant, une perceuse. Regardez-moi ça, lui a-t-il dit, si ce n’est pas beau. Elle est insensée, cette perceuse, c’est ce qu’on fait de mieux. Compacte, légère, efficace, parfaitement silencieuse. Pas mal, non ? Comme Constance hochait poliment, elle s’est sentie happée par un coude : elle s’est tournée, c’était un type qui venait de sortir de la fourgonnette, côté passager, et qui tenait à présent gentiment son bras, tout aussi souriant mais beaucoup moins beau : grand, osseux, cou décharné, regard d’autruche. Vous voyez, a poursuivi l’homme en bleu, elle est idéalement adaptée aux travaux de précision, délicats et répétitifs. Elle fait visseuse, aussi, notez. Regardez, je vais la faire fonctionner. Et Constance a perçu alors qu’un troisième type, sans doute le chauffeur de l’utilitaire, la prenait par son autre bras non sans un sourire tout aussi affable, et celui-ci non plus n’était pas terrible : râblé, courtaud, rougeaud, museau de lamantin. Semblable mise en place n’a rien qui puisse d’emblée vous rassurer, certes, mais ces trois hommes affichaient une expression aimable, prévenante, attentionnée : par effet de mimétisme niais, Constance s’est mise à sourire à son tour. Donc, a dit l’homme en bleu, je la mets en marche, voyez-vous, et Constance a en effet vu, dans le plus grand silence, le foret de la perceuse se mettre à tourner rapidement sur lui-même cependant qu’un des types, sans lâcher le bras de Constance, levait de l’autre main le hayon de la fourgonnette. Puis, lorsque l’homme en bleu a dirigé la mèche de la perceuse vers la mâchoire inférieure de la jeune femme, comme procèderait un dentiste sans vous prier d’ouvrir auparavant la bouche, elle a cessé de sourire. Autruche et Lamantin la maintenaient à présent par les deux bras, fermement. Tout cela se déroulait sans témoins car, tout en étant proche des grands axes, ce qui permet un repli facile, l’angle des rues Pétrarque et du Commandant-Schloesing est donc un coin sans trop de passage, idéal pour régler discrètement une affaire. Constance a vite battu quatre fois des paupières. Mais je ne vais évidemment pas faire une chose pareille, l’a rassurée l’homme en bleu, c’était juste pour vous faire voir. D’ailleurs je m’en vais vous laisser tranquille, a-t-il annoncé en désignant le hayon ouvert de l’utilitaire, si vous voulez bien vous donner la peine. Et comme Constance se tournait vers le véhicule, il lui est apparu que son espace arrière, séparé de l’avant par une paroi métallique, était occupé par un fauteuil d’allure confortable mais dont les pieds, les accotoirs étaient équipés de sangles en polypropylène à boucles de serrage plastique. Sur le dossier du siège, un élégant capuchon noir se trouvait négligemment plié. Constance a hésité comme nous hésiterions tous mais, observant que la mèche de la perceuse était toujours en rotation, elle a préféré monter dans la fourgonnette qu’envisager de subir, sans anesthésie, d’aléatoires travaux stomatologiques. »

A propos de l’auteur
Jean Echenoz est né à Orange (Vaucluse) en 1947. Prix Médicis 1983 pour Cherokee. Prix Goncourt 1999 pour Je m’en vais. (Source : Editions de Minuit)

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