Le goût du vertige

CHAUMET_le_gout_du_vertige  RL_ete_2022

En deux mots
Déambulant dans les rues de Madrid, le narrateur croise Isolde, une ancienne relation perdue de vue depuis bien des années. Leurs retrouvailles sont aussi pour lui l’occasion de remonter le cours de l’histoire, de leur histoire mais aussi celle d’Isa qu’il a aimée presque simultanément et qui a été emportée par la maladie.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Éros et Thanatos en concert

Un homme entre deux femmes, un concert entre l’amour et le mort. Stéphane Chaumet nous livre avec Le goût du vertige un roman âpre et fort, cru et passionné. Un hymne à la vie.

Isa est morte à 22 ans, laissant derrière elle un narrateur désemparé. Près de vingt ans après ce drame, elle occupe toujours ses pensées. Il lui arrive même de rêver qu’elle est encore vivante, qu’ils font toujours l’amour avec passion. En déambulant dans les rues de Madrid, il croise par hasard Isolde, qu’il a connue à peu près à la même époque qu’Isa. Ils vont prendre un verre ensemble et très vite elle lui demande des nouvelles de cette amoureuse qui, dans son souvenir, continuait à l’attendre. Alors, il a bien fallu lui avouer qu’elle était morte, rongée par une maladie aussi rare que foudroyante. Un aveu qui va s’accompagner d’une plongée dans les souvenirs.
Leur rencontre autour de la musique, son extrême sensualité, cette passion dévorante et cette envie de communier dans un amour sans fin, malgré ou peut-être à cause de la maladie. Jusqu’à ce jour où il a pris la fuite, où il a quitté la Touraine pour Bruxelles, où il a assisté à une série de concerts, où il a croisé le regard d’Isolde. Quand ils ont fait l’amour pour la première fois, à Amsterdam, il était loin d’Isa, mais n’avait pu s’empêcher d’en parler à son amante. De dire tout à la fois son plaisir et son désarroi.
Entre l’amante qui se meurt et celle qui croque la vie, il est déchiré. S’il se lance corps et bien dans une nouvelle relation dévorante, c’est qu’il a envie de sexe fort, violent, libre. Sans doute aussi pour poursuivre dans d’autres bras une relation devenue épistolaire.
Les lettres d’Isa qui sont intégrées au fil des chapitres disent la force du désir et l’envie de poursuivre une relation, mais aussi la peur et le désarroi face à la mort qui rôde. Elles ravissent le narrateur autant qu’elles le mettent au supplice. Entre deux femmes, il va se retrouver totalement déstabilisé, en proie au vertige des sens.
Stéphane Chaumet a choisi la cruauté et les mots crus, la violence et le drame pour mettre en scène cette nouvelle rencontre entre éros et thanatos, entre la pulsion de vie et la mort. Baigné d’une lumière crépusculaire, ce roman parviendra à quitter les ombres pour gagner la lumière, même s’il n’est pas facile d’apprivoiser la douleur, de donner au temps le temps de cicatriser les maux.

Le goût du vertige
Stéphane Chaumet
Éditions des Lacs
Roman
168 p., 17,90 €
EAN 9782491404239
Paru le 25/08/2022

Où?
Le roman est situé en Espagne, à Madrid. On y évoque aussi Tours, Bruxelles, Amsterdam, Anvers et Vienne.

Quand?
L’action se déroule de nos jours, avec des retours en arrière une vingtaine d’années plus tôt.

Ce qu’en dit l’éditeur
Peut-être que mourir ce n’est pas grand-chose, ce qu’il y a d’inadmissible, c’est la mort de ceux qu’on aime.
Une vingtaine d’années après la disparition de son amie, morte à 22 ans d’une maladie rare, le narrateur retrouve par hasard une autre femme qu’il a connue à cette époque, une violoniste avec laquelle il a vécu une étrange et brutale passion. Resurgissent ces deux histoires séparées mais intimement liées dans sa mémoire, où se mêlent la violence du désir et celle du deuil.
À défaut de pouvoir vivre à pleins poumons, je t’embrasse jusqu’au souffle coupé.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
L’info tout court (Mélina Hoffmann)
Blog Kanou Book

Les premières pages du livre
« Je ne suis jamais retourné sur ta tombe et aujourd’hui tu aurais 40 ans. Quelle femme serais-tu ? Qu’aurais-tu fait de ton visage, de ta vie ? Aurais-tu réussi à être la comédienne que tu rêvais de devenir ? Aurais-tu des enfants ? Est-ce qu’un jour nous nous serions retrouvés, par hasard ou non, puis retrouvés nus, dans un lit, le tien ou le mien, ou celui d’un hôtel, à nouveau happés par le désir ? J’aurais passé mon doigt le long de ta cicatrice que les années auraient atténuée mais toujours là, du nombril au bas de la gorge, en silence, tu aurais suivi des yeux mon geste puis nos regards se seraient croisés et nous aurions su qu’à cet instant nous pensions à la même chose, basculés dix-huit ans en arrière, dans ta chambre, et par pudeur de cette complicité on se serait tus. Ou aurions-nous simplement bavardé, plus ou moins émus, nous racontant à gros traits nos vies, nos échecs, avec dérision, sans nous lamenter, retrouvant cet humour entre nous dès que nous étions autre part que dans ta chambre. Tu avais 22 ans quand tu es morte, et j’ai quelques fois eu, dans les mois qui ont suivi ta disparition, de terribles envies de toi. Des envies, bizarrement, beaucoup plus violentes que lorsque tu étais en vie et qu’on se rejoignait. Une nuit, je m’étais masturbé en pleurant, je nous voyais faire l’amour et en même temps je savais que plus jamais nous le ferions, que c’était fini, que ton corps était fini. Mais ta mort n’a pas aboli mon désir. Je ne me suis pas rendu compte tout de suite que j’avais des larmes, pris par une érection si dure qu’elle en était presque douloureuse, me branlant comme on arracherait quelque chose d’enterré au plus profond. On dit que la masturbation est solitaire, mais de quoi et de qui notre tête est-elle peuplée quand nous la pratiquons ? Je ne sais pas à qui ni à quoi tu pensais en te caressant, seule dans ta chambre ou la salle de bain, lors de ces trop longues journées où la maladie t’enfermait. Pour ma part je ne pensais pas à toi, d’autres filles que je connaissais, avec lesquelles une aventure semblait possible mais qui pour une raison ou une autre n’avait pas pu se produire, occupaient alors mon plaisir. C’est la seule fois où je me suis masturbé en pensant à toi, à t’ouvrir les cuisses, à sentir tes mains sur ma nuque tandis que ma langue se faisait fébrile, à m’enfoncer en toi contemplant ton visage renversé et lumineux. Avoir envie de faire l’amour avec une morte – pas un cadavre –, avec une fille qu’on désire mais qui est morte, une fille dont on a connu le corps chaud et qu’on ne prendra plus jamais dans ses bras, dont on ne sentira plus ni l’odeur ni le grain de la peau, un corps qu’on n’ouvrira et ne pénètrera plus, a longtemps été, quand ce désir m’a envahi, une douleur.

Le pire a pourtant été un rêve, quelques mois après ta mort. Je rentre chez moi, même si ça ne ressemble à aucun endroit où j’ai vécu, et tu es là, ta présence d’abord me stupéfie, je n’arrive pas à croire qu’il s’agisse vraiment de toi, je dois être en train de rêver me dis-je, et devinant mon trouble tu me dis c’est moi, si, c’est Isa, je suis venue te voir, je ne suis pas morte, regarde ma cicatrice, et tu ouvres lentement ton chemisier, sans honte, en me souriant. Je te regarde convaincu dans le rêve que ce n’est pas un rêve, que je ne dors pas, c’est inouï, j’ai du mal à comprendre mais l’évidence est là, je peux te toucher, te sentir, tu es bien vivante, de retour. À voix basse tu me dis je suis revenue à cause de ta carte postale, tu me la montres mais je vois à la photo que ce n’est pas celle que je t’ai envoyée, on se retrouve allongés sur le sol, tout est en ciment brut mais une immense vitre offre les lumières d’une ville comme flottant sur la mer, nous avons nos habits, nos corps se rapprochent imperceptiblement, toujours plus près, cherchent une tendresse, à se blottir, tes lèvres sont si proches que je sens ton souffle sur mon visage, et on reste comme ça. Quand je me suis réveillé, encore dans un demi-sommeil, avec la certitude et la sensation prégnantes en moi que tu n’étais pas morte, que j’allais te revoir, entendre ta voix, je me suis senti consolé, traversé par une joie souterraine. Il fallait tout de suite que je t’appelle, et me disant cela, comme si l’impatience de t’avoir au téléphone m’avait brusquement réveillé, la réalité m’est revenue de plein fouet, un vrai coup cinglant, et ç’a été une telle douleur, une telle rage surtout, une rage contre les odieux pièges du rêve. Les jours suivants je me suis couché avec la crainte de revivre un rêve aussi cruel, retrouvant une longue période d’insomnie, désirant un sommeil noir, un sommeil de pierre, un sommeil de pomme.

Dans ce rêve, je ne voyais pas cette cicatrice que tu aurais dû avoir après l’opération si elle avait réussi, mais je pense seulement aujourd’hui que même morte ils ont dû te recoudre de haut en bas et que ton cadavre aussi portait cette cicatrice. T’ont-ils recousue avec minutie ou bien grossièrement, comme sur la photo de cette jeune Mexicaine nue sur une table d’autopsie, qui me revient à l’esprit soudain avec ce genre de question tordue, et je me demande pourquoi. J’ai la vision de ton corps mort, ta mort jeune, la beauté sereine de ton visage mort, tes paupières closes. Les chirurgiens t’ont recousue, on a drainé ton sang, on lui a injecté un liquide embaumeur, on t’a nettoyée, habillée, peignée, maquillée, et ton visage est serein, figé, beau d’une beauté inhabituelle et qu’on a du mal à reconnaître.

La mort m’a regardé fixement dans les yeux, a observé mon corps nu, ensanglanté, couvert de poussière d’or, et pendant qu’elle s’apprêtait à tendre ses bras vers moi, quand j’ai senti son haleine glacée, j’ai lancé ce hurlement qui ne pouvait pas sortir de la gorge d’une moribonde, un hurlement de rage, un hurlement d’amour pour la vie que je ne voulais pas abandonner à 18 ans, j’ai hurlé mon viva la vida, et la grande chienne, abasourdie, est restée stupéfaite au moins autant que les vivants qui se pressaient autour de moi. Quand j’ai découvert ce texte de Frida Kahlo, je me suis dit à haute voix sans réfléchir, Isa, pourquoi tu n’as pas poussé ton viva la vida ? Mais anesthésié, qui peut crier au visage de la mort ? Des années plus tard on m’a fait une anesthésie générale. Au réveil, après une phase de vague délire d’où émergeait peu à peu la conscience, je ne me souvenais de rien, j’étais ressorti d’un trou absolument noir, sans aucune sensation, aucune image, aucune conscience de ce temps mort. Noir et inexistence. J’aurais pu ne pas me réveiller, je n’en aurais eu aucune conscience, jamais, aucune sensation. Et j’ai pensé à ta mort, avec l’illusion de comprendre comment tu étais « partie ».

Que serait devenue Isa, je me le suis demandé en regardant Isolde au restaurant, après l’avoir, elle, rencontrée par hasard, et quand elle m’a posé la seule question à laquelle je ne m’attendais absolument pas.
– Et ta copine qui était malade, qu’est-ce qu’elle est devenue ?

Comment pouvait-elle se souvenir d’Isa ? J’avais à peine parlé d’elle à Isolde, à regret, et il a fallu qu’elle devine ou soupçonne bien des choses à ce moment-là pour ne pas avoir oublié Isa et me poser cette question, alors qu’on se revoyait pour la première fois depuis dix-huit ans. J’ai simplement répondu qu’elle était morte, juste après… Je n’ai pas terminé ma phrase.
– Juste après quoi ? a insisté Isolde. Et comme je ne disais rien sans la quitter des yeux, j’ai encore pu constater sa redoutable intuition. Ta fuite ?

J’ai continué à me taire, buvant mon verre de vin et regardant Isolde. Ses yeux, sa bouche, ses fines rides autour, la beauté de cette femme de 45 ans qui me troublait encore. Isolde m’a souri et je n’ai pu m’empêcher de sourire à mon tour. Je crois qu’elle aussi avait envie de m’embrasser, mais nous savions qu’aucun des deux n’allait se pencher au-dessus de la table, que ce n’était pas encore le moment ni le lieu, et qu’on pouvait tout aussi bien ne pas s’embrasser. Ne voulant plus penser à cette tentation, je me suis remis à parler.

Depuis des années je ne pensais plus à Isolde, sauf furtivement, de façon involontaire, m’appliquant toujours à ne pas m’attarder sur les images ou sensations qui remontaient. On n’oublie pas, on s’efforce juste de ne pas remuer le souvenir. Après « ma fuite » j’ai durement et longtemps bataillé avec moi-même pour ne plus être hanté par sa présence, pour ne pas céder au désir qui me tenaillait de la revoir, de jouir avec elle. Si j’avais redouté au début – et désiré dans l’ombre de cette peur – de la croiser par hasard, avec le temps je n’envisageais même plus cette possibilité, encore moins dix-huit ans plus tard à Madrid, où je vivais depuis quelques semaines. Isolde faisait partie de mon passé, point, et ce passé avait fini de me tourmenter. Des choses fortes et déterminantes pour moi, vécues ces dix dernières années, ont enfoui mon histoire avec Isolde. La présence d’Isa dans ma mémoire a été plus constante, à cause de sa mort. Par son absence définitive, sa présence a pris une place et un sens tout autre.

Mais en revoyant Isolde dans la rue, je me suis rendu compte que ce n’était qu’une illusion, que cela ne voulait rien dire, j’ai dans la seconde senti une palpitation, quelque chose où se mêlaient l’inquiétude et le plaisir, un déferlement de souvenirs moins sous forme d’images que de sensations confuses que je n’ai pas eu le temps d’esquiver. Je marchais sans itinéraire ni but précis, pour le plaisir de marcher en ville, et j’ai fait une chose qu’habituellement je ne fais jamais, je suis retourné sur mes pas pour prendre un autre chemin, sans raison particulière, sauf que je n’avais soudain pas envie d’être dans cette rue-là, et deux minutes après, arrivant sur la Plaza del Ángel, j’ai vu une femme, presque de dos déjà, descendre la calle Huertas, et j’ai aussitôt pensé à elle, que c’était Isolde, impossible de confondre sa silhouette, sa démarche, les traits de son visage même aperçus en raccourci. Est-ce que j’allais l’aborder ou la laisser filer ? J’ai marché derrière elle, pour être sûr, pour me laisser un temps de réaction, mais c’est Isolde qui a résolu mon indécision en se retournant, comme si elle avait perçu l’insistance d’un regard dans son dos, qu’on la suivait.

Nous sommes restés plantés là, n’arrivant pas à y croire, à nous regarder en silence avant qu’un sourire nous vienne aux lèvres, et Isolde m’a dit bonjour, en français, et j’ai répondu la même chose, on ne s’est pas touchés, pas fait la bise. Sans nous concerter, on s’est remis en marche côte à côte, tout en parlant, avec presque trop de naturel, presque enthousiastes de ce hasard dans notre surprise où le plaisir se mêlait au trouble. Aucun de nous deux n’a proposé de prendre un verre, on a beaucoup marché en faisant une sorte de boucle, puis on a quand même fini par aller dîner quand Isolde s’est soudain exclamée, reconnaissant une manière et un ton impulsifs bien à elle, « J’ai faim ! » Je l’ai emmenée dans un restaurant galicien très connu à Madrid, mais il était encore tôt pour les Madrilènes et il n’y avait pas grand monde.

Ça m’a fait bizarre de marcher avec elle dans les rues de Madrid, quelques minutes avant Isolde était encore effacée de ma vie, et je me retrouvais à côté de cette femme que j’avais connue dix-huit ans plus tôt, frôlant son corps toujours svelte, magnifique dans sa petite robe d’été, ayant à peine besoin de me pencher pour sentir l’odeur de ses cheveux, m’efforçant de ne pas trop regarder ses jambes à cause de leur capacité à me troubler, et je repensais à nos marches nocturnes dans Bruxelles ou Amsterdam, à cette première nuit après son concert. Isolde m’avait proposé une invitation, je l’avais connue quelques jours avant, nous n’avions échangé que quelques mots, et j’étais venu de Bruxelles pour l’écouter.

Quand on se retrouve à la sortie de la salle à Amsterdam – je me suis imaginé qu’on irait boire un verre avec les deux autres musiciens du trio, mais ils se sont séparés sur le trottoir, ce qui m’a soulagé –, j’aime qu’Isolde ne me demande pas si le concert m’a plu. Ce qui m’a fasciné c’est la voir jouer, debout, la voir faire corps avec son instrument, tanguer mélodieusement avec lui, la musique à la fois sortir d’elle et la pénétrer, la tension de ses muscles, son visage terriblement concentré, enfoui dans la musique et la musique rejaillissant sur elle… Mais je ne lui dis rien, peut-être plus tard, je n’aime pas trop parler d’un spectacle dès que je viens d’en sortir, c’est pour ça que j’aime aller seul au cinéma ou au théâtre. Ce qu’elle me demande c’est si j’ai faim et si je connais Amsterdam. Non, je découvre, je lui raconte rapidement comment j’ai passé l’après-midi, et je n’ai mangé qu’un sandwich.
– C’est une ville à déambuler, dit-elle.

J’aime vraiment son accent. Et sa bouche. Puisqu’on est tout près, elle voudrait déposer son violon chez elle. C’est un violon qu’elle a acheté à Paris, elle n’aime pas tellement traîner avec, il vaut une fortune. Je l’attends en bas de l’escalier, puis on va manger dans un restaurant du Jordaan, le quartier où elle habite. La bouteille de vin blanc est finie. Isolde me regarde.
– Je n’ai pas envie de rentrer, qu’est-ce qu’on fait ?

À cette heure-là je ne sais pas s’il y a encore un train pour Bruxelles, et je m’en fous, je n’ai pas envie de rentrer moi non plus. Je suis venu les mains dans les poches, je trouverai bien un hôtel zéro étoile quelque part…
– J’ai tout le temps de déambuler la ville.

Nous marchons dans la nuit, les rues sont plus ou moins animées, plus ou moins lumineuses, on traverse une passerelle, vers une petite place, je me trouve un peu en retrait d’Isolde, ses jambes gainées de noir tendent le tissu de la robe bien au-dessus des genoux. Ses jambes me sourient, et mes muscles en tremblent. Un peu plus loin Isolde s’arrête, tournée vers l’eau, je m’appuie sur le bord d’un parapet, dos au canal. Elle vient se mettre face à moi, presque entre mes genoux. On se regarde, immobiles. J’ai un peu peur, de quoi je ne sais pas trop, mais j’ose, c’est plus fort que moi je le fais, je pose mes mains sur ses hanches, et lorsque je sens Isolde frémir avec un souffle, une exhalation qui est presque un cri et presque un rire, c’est une décharge dans le sang, une intuition me traverse, je l’oublie aussitôt, et les mouvements se précipitent, mes bras entourent ses reins et la tirent, sans se dégager Isolde résiste, le dos s’arque, la tête et les bras tendus en arrière. Si je la lâche, elle tombe. Mais je serre plus fort, mes lèvres cherchent sa gorge, mon corps son corps, mes dents glissent le long du cou, et le même frisson nous parcourt, sa tête chute au creux de mon épaule, je ne respire plus que sa chevelure. Dès qu’elle m’offre son visage, ma bouche le couvre, avec l’impression de l’attirer vers un gouffre, mais sa bouche happe la mienne, ses lèvres sur mes lèvres ont le goût du vertige, et quand nos yeux s’atteignent, je ne sais plus lequel d’elle ou moi emporte l’autre. Mais c’est elle. Isolde me tire par la main, m’entraîne en courant, nos corps tournent l’un autour de l’autre, se frôlent, se touchent, se séparent. Si je lui prends le bras, elle le durcit, si j’entoure sa taille, elle se cabre, m’empêche de la saisir, fuit en courant, très vite, les talons claquant mais juste quelques mètres. Vers elle doucement j’avance, elle se retourne et marche à reculons, me rend mon sourire, légèrement courbée vers moi, et d’un coup je m’élance et l’attrape, elle me lance à nouveau ce souffle qui condense rire et cri, ou le lance au ciel noir, elle gigote mais je serre davantage, l’embrasse dans le cou, partout où mes lèvres arrivent à se poser, on s’arrête au milieu du trottoir, mes bras autour de sa taille, ses mains sur ma nuque fouillant dans mes cheveux, nos bouches se dévorent, baisers de faim, de manque. Puis elle repart vite, longues enjambées, longues jambes, me laissant sur place, elle tourne la tête, les yeux joueurs et brillants, comme pour vérifier si je la suis bien, ne sait-elle pas déjà que je suis prêt à la suivre partout ? Une fois à sa hauteur, on se prend la main, elle pose quelques secondes sa tête sur mon épaule, regards, sourires, silence. Je cherche à nouveau sa bouche, elle me la refuse, alors je mords son oreille. Isolde écarquille les yeux, exagère sa plainte, « Sauvage ! » me dit-elle. Je lui montre les dents. C’est elle qui est sauvage. « Moi ? » Et tandis qu’elle feint l’étonnement je confirme de la tête. C’est indéniable, Isolde dégage quelque chose de sauvage, son corps, son attitude, ses regards, de sauvage et de souple. »

Extrait
« « Ne pas rater sa mort. » C’est quoi ne pas rater sa mort ?
Ma réponse: S’il n’y a rien après la mort, on ne peut pas faire l’expérience de la mort, de ce rien, puisqu’une fois mort on ne sait rien, on ne sent plus rien. On ne peut faire que l’expérience de mourir. C’est cette expérience que je ne voudrais pas “rater”, c’est-à-dire en avoir conscience. Mourir dans le sommeil, si je ne le sens pas, ne pas se réveiller, mourir comme on dit de « sa belle mort », voilà ce qui pour moi serait “rater sa mort”.
La sienne: Et si tu sentais l’ombre de la mort planer au-dessus de toi, pire, si tu sentais l’ombre de la mort s’étendre en toi, est-ce que tu penserais à la mort de la même façon?
Et la mienne: Je ne sais pas. Sans doute que non. Et encore moins si elle venait, à contretemps et scandaleusement, usurper sa place. Et je joignais un fragment du poème de Rilke où il souhaite à chacun « sa propre mort ».
Isa m’avait répondu avec un poème de Desnos (Comme une main à l’instant de la mort et du naufrage se dresse), accompagné d’un dessin naïf et drôle où elle se caricaturait en dansant avec un squelette et moi faisant la lecture au chevet d’un lit vide, un chat assis sur la table de nuit comme à la place d’une lampe nous observait avec ironie.
Le poème de Desnos se termine par ces vers :
Tu pleureras sur mon tombeau,
Ou moi sur le tien.
Il ne sera pas trop tard.
Je mentirai. Je dirai que tu fus ma maîtresse.
Et puis vraiment c’est tellement inutile,
Toi et moi, nous mourrons bientôt. »

À propos de l’auteur
CHAUMET_stephane_©DNA_DRStéphane Chaumet © Photo Mara – DR

Stéphane Chaumet est né à Dunkerque en 1971. Écrivain, poète et traducteur, il a passé de longs séjours dans différents pays d’Europe, d’Amérique latine, au Moyen-Orient, en Asie et aux États-Unis avant de s’installer à Bogotá (Colombie). À une œuvre déjà riche, il ajoute Le goût du vertige en 2022. (Source: Éditions des Lacs)

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Valse fauve

ROSE_valse_fauve  RL_ete_2022  Logo_premier_roman

En deux mots
Rose a dû laisser partir son mari à la guerre après quelques mois de mariage. En espérant son retour, elle essaie d’offrir à sa fille une perspective d’avenir. Mais l’ennemi se fait de plus en plus pressant et les choix qu’elle fait de plus en plus décisifs.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

« Un jour, je t’offrirai la lune »

Quand Rose rencontre André, elle sait que ce sera l’homme de sa vie. Mais leur lune de miel, dans un pays en guerre, sera de courte durée. En explorant la guerre et ses conséquences, Pénélope Rose nous offre un conte très riche et très noir. Mais pas sans espoir.

Rose est dans le train avec sa fille Michèle. On ne sait pour quelle raison, mais on la sent inquiète, car André manque à l’appel. De sa destination, on n’apprendra rien dans les pages initiales, car Pénélope Rose a choisi de construire son premier roman en revenant en arrière, au moment où les chemins de Rose et d’André, le «Petit Vannier», se sont croisés.
Devant la montée des périls, sa mère espère la marier et l’envoie au bal. Mais tous les hommes vaillants sont partis, alors Rose ne se fait pas beaucoup d’illusions sur ses chances de trouver le prince charmant. La suite va lui prouver qu’elle avait tort. Ce petit vannier qui ne danse pas à un charme fou, un regard attirant.
Dès lors, la jeune fille sait qu’elle fera sa vie avec lui. Et qu’elle aimera sa fille Michèle comme la sienne.
Leur union sera toutefois de courte durée, car André à son tour doit partir rejoindre les troupes combattantes, essayer d’arrêter «les Salauds» qui prennent leurs aises, tuent à tour de bras et s’installent dans le pays. Rose cherche alors à adapter la réalité à ses attentes. Écrit des lettres dont elle sait qu’elles ne trouveront pas leur destinataire. Alors pour Michèle, elle écrit aussi les réponses d’André. Qui va bien, forcément.
«La vérité, c’est surtout que je refuse qu’il ne revienne jamais. Alors il reviendra.»
La réalité pourrait cependant revêtir des habits moins reluisants. Celle que les voisins observent et lui reprochent: «tu vends des meubles à nos ennemis, tu les invites à boire le café, tu fais chanter ta gamine, tu les salues le matin.»
Comment dans ce contexte ne pas passer pour une traître, une lâche? D’autant que «l’accordéoniste tueur» va lui offrir billet de train, hôtel et inscription à un concours de chant pour sa fille qui se déroule dans la capitale. Voilà donc la raison de sa présence dans le train du chapitre inaugural.
À l’arrivée, c’est un véritable «manège émotionnel» qui l’attend et dont je ne vous dirai rien, sinon pour souligner combien Pénélope Rose réussit à mettre en lumière «toutes ces choses qui existaient en silence» et transforment la vie, les vies. Alors les certitudes s’effacent et laissent place aux questions. Alors un nouvel éventail de possibilités s’ouvre aussi. Pour Rose et Michèle l’avenir, ponctué de rencontres improbables, va soudain se dessiner de manière très différente à ce qu’elles avaient imaginé jusque-là.
Les trois temps du roman nous offrent une réflexion sur la guerre et ses déchirures, reprenant ainsi l’un des thèmes déclinés de plusieurs manières en cette rentrée, depuis Le soldat désaccordé de Gilles Marchand à Quand tu écouteras cette chanson de Lola Lafon en passant par Le colonel ne dort pas d’Emilienne Malfatto ou encore L’Archiviste d’Alexandra Koszelyk. Mais la parenté et la filiation, l’exil et les migrants viennent ici compléter ce riche tableau. On y ajoutera la fidélité, ici réinventée avec poésie.

Valse fauve
Pénélope Rose
Éditions Plon
Roman
270 p., 20 €
EAN 9782259312073
Paru le 25/08/2022

Où?
Le roman est situé dans un pays en guerre, sans davantage de précision.

Quand?
L’action se déroule durant la période contemporaine, sans davantage de précision.

Ce qu’en dit l’éditeur
Dans la tourmente d’une guerre sans nom, durant le temps suspendu de ceux qui ne sont pas sur la ligne de front, le parcours hors du commun d’une jeune femme qui s’émancipe par une maternité inattendue et la résistance, dans tous les sens du terme. Rose a dix-neuf ans et refuse d’être une cocotte, de celles qui attendent qu’on les épouse. Son village est trop petit pour elle, qui rêve d’une ferme rien qu’à elle dans le Sud. Peu lui importe que la plupart des hommes soient partis faire la guerre contre les Salauds. Un soir, Rose fait la rencontre d’un accordéoniste venu de la ville, un original qui semble avoir échappé à l’appel. Tandis qu’elle tombe amoureuse, l’ennemi s’empare de son pays. L’homme ne tarde pas rejoindre les Insurgés, laissant Rose avec une petite fille. Comment se protéger, seule avec une gamine, quand l’ennemi est dans vos murs et que le danger frappe à la porte chaque matin ? Comment préserver ses rêves quand les mois défilent et que les repères s’effondrent ? Mais, surtout, quel combat mener ?

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog Le capharnaüm éclairé
Blog Sur la route de Jostein
Blog Carobookine
Blog Encres vagabondes

Pénélope Rose présente son roman Valse fauve © Production lisez.com

Les premières pages du livre
« Dans un autre monde, dans un autre temps, la petite trépignerait. Elle sautillerait de wagon en wagon. Elle se régalerait de sandwichs, nous regarderions le paysage en rêvassant. Devant nous, il y aurait un paquet de cartes, et tout cela ne serait qu’un grand jeu de joie. Nous aurions réservé un hôtel miteux mais nous y serions heureux car nous serions tous les trois. Nous irions au cinéma regarder des choses qui n’existent plus, voir des visages qui ont disparu. Nous nous régalerions dans des bistrots qui sentent le tabac noble, nous irions visiter des musées qui possèdent des collections venues du monde entier.
Mais nous étions dans ce train, dans ce monde, dans ce temps. Michèle ne sautait pas ni ne rêvait de la ville. Elle était blottie contre moi, elle ne prononçait pas un mot. Les cartes à jouer étaient restées dans mon sac à main. Je regardais les Salauds passer dans les allées et je tremblais à chacun de leurs contrôles. Parfois, je me laissais aller à rêvasser un peu, imaginant André, là, dans le fauteuil d’en face, avec une pipe et un journal. Je le voyais faire semblant de ne pas nous connaître, puis baisser légèrement son journal pour m’adresser un de ses regards, de ceux qui me font danser l’estomac. L’homme qui m’avait offert les tickets de train nous avait parées d’un laissez-passer digne de ce nom. Dès qu’un Salaud l’examinait, il disait à Michèle : «Bravo, et bon courage!», puis il se tournait vers moi en souriant: «Ça doit être la plus jeune du concours! Félicitations!» J’acquiesçais et forçais un sourire. Mais ma fille était moins bonne actrice que moi. Son visage réprimait difficilement les méchantes grimaces qui se dessinaient sur ses traits chaque fois que l’un d’entre eux s’adressait à elle. «Ma cocotte, sois plus discrète, tout de même», je lui chuchotais à l’oreille. Elle haussait les épaules: «Ce n’est pas moi, c’est ma peau qui ne les supporte pas.» Je rouspétais: «Eh bien, maîtrise un peu ta peau.» Ma fille était devenue plus intègre que moi. Car, à force de feindre parfois, il m’arrivait de croire qu’ils n’étaient pas si dangereux que cela. Il m’arrivait de me laisser berner par l’envie de vivre tranquillement, comme avant. Il m’arrivait de m’inventer une existence paisible dans un pays paisible, dictée par des Salauds paisibles, qui tuent des gens mais qui ne tuent ni ma fille ni moi. Il arrivait que cela puisse me convenir. Ce sont des choses que je n’avouerai jamais. Même sous la torture. Je ne l’avouerai jamais car je passerais pour un monstre. Je ne crois pas avoir été un monstre. Je crois avoir été fatiguée d’avoir l’espoir que cela cesse. Je crois avoir été lasse d’espérer qu’André revienne. Je crois avoir été bien usée de me battre contre le vide. Au point que mon palpitant me glissait: «Il faut se faire une raison, Rose. La vie, c’est comme ça, désormais.» Je ne laisserai personne juger mes moments de résignation. Dans ce train, le sens des choses m’échappait encore une fois. Alors, comme souvent, je replongeais dans mes souvenirs et me refaisais le chemin.

Premier temps
Les bûches palpitaient. Le feu illuminait leur cœur et les colorait. Elles semblaient reprendre vie au sein du brasier. Les écorces valdinguaient à travers la cheminée. Il se créait un rythme musical dans toute la maison. Les percussions de l’hiver. L’odeur se baladait dans la cuisine, crapahutait dans l’escalier et parvenait à ma chambre. «ROSE!» L’hiver, comme toutes les odeurs de toutes les saisons, s’accompagnait du cri de ma mère. «ROSETTE!» Elle parlait peu, alors elle parlait clair. Pour être sûre de ne pas avoir à se répéter, elle propulsait les mots de ses tripes. Sa voix transperçait les pierres campagnardes et on y percevait le trémolo de ses angoisses. «Elle a mis sa robe? Il faut qu’elle se lave les mains, elle ne va pas se laver les mains…» Je me suis décidée à descendre, enfin. En bas des marches, ma mère avait les poings sur les hanches et son torchon humide coincé entre sa jupe et son chemisier. Son air insatisfait. «Va falloir changer cette démarche, bon sang, Rose! Dix-neuf ans que tu te dandines comme un oisillon blessé.» Chaque pas était un calvaire à cause de cette robe qui me cachait les pieds. Deux fois j’ai manqué tomber et, je l’avoue, j’aurais bien aimé trébucher de tout mon poids pour me casser deux ou trois orteils. Ma mère ne m’aurait pourtant pas dispensée d’aller au bal ce soir-là. Même avec des orteils en moins: «Fais voir un peu. Tourne-toi. Ben tourne-toi donc, enfin, cocotte!» J’ai tourné, j’ai soupiré. Elle m’a filé un coup sur la tête, avec un sourire en coin. Au fond, j’aimais cela. Il se passait toujours quelque chose entre elle et moi. Une sorte d’amour si intense qu’il ne fallait surtout pas l’étaler. Je l’exténuais, elle ne me comprenait guère mais elle m’adorait. Plus j’étais une étrangère à ses yeux, plus elle savourait nos différences. Puis elle a sorti une cigarette d’entre ses seins. Elle s’est assise et s’est mise à fumer. Elle m’a désigné la porte d’un geste sec, la clope entre ses doigts me montrait la sortie. «Allez, hop. Va… La paix!» Je la regardais s’enfumer le cœur.
«Mais tu ne viens pas avec moi?
— Et ça va aller, non? Si ta mère t’accompagne à ton âge, qui, tu crois, va vouloir danser avec une fille pareille?
— Je n’ai pas envie de danser.
— Dis-moi, Rosette, tu veux finir avec un mari comme celui que j’ai trouvé?
— Certainement pas…
— Alors va au bal toute seule, je te dis!
— Qui veux-tu que je rencontre là-bas? Les jeunes, les beaux, y en a pas, en ce moment. J’irai au bal quand la guerre sera finie.
— Et si ça se finit dans dix ans? Comment je vais faire, avec toi dans les pattes? Ceux qui ont réussi à rester, ce ne sont pas que des vieux ou des estropiés! Y a des malins, aussi… comme ton père.
— Des fourbes, en somme.»
Elle a ri. J’insultais mon père, et ma mère riait. Je crois que ça lui faisait du bien d’entendre à haute voix des choses qu’elle n’osait pas penser toute seule, en bêchant son jardin. Le bal, je n’en avais que faire. Je détestais les bals car je redoutais l’Amour. Ça ressemblait plutôt à de la compagnie. J’avais vu ma mère. J’avais vu ma mère avec mon père, j’entends. Il disait peu de choses, les mêmes à moi qu’à elle: «Embrasse le maire», «Fin de la discussion», «Ça suffit avec le pain». Voilà. Quitte à choisir, si l’amour était un moyen de combler la solitude, j’aurais préféré un chien. Si j’avais été ma mère, je n’aurais pas choisi mon père mais un bouvier bernois.
Je sortais de la maison en traînant les pieds quand sa main m’a rattrapée par l’épaule. «Tu as changé.» Elle ne m’avait pas vue durant six longs mois mais, plutôt que de me dire: «Tu m’as manqué, Rose», elle m’a scrutée, a cherché dans mes yeux ce que je voulais lui cacher. «Tu as vu un garçon?
– Certainement pas!» Silence. Savait-elle me lire? Non. Et c’est pour cela qu’elle m’aimait tant. «Alors c’est bien, mais ne change pas trop non plus.»

Dehors, le froid pénétrait sous mes frous-frous pour me geler les cuisses. Christiane était adossée au lavoir. Elle a ri en me voyant me battre avec mes jupons. Elle était devenue violette par ma faute. Cela faisait une demi-heure qu’elle m’attendait devant la maison. Frapper à la porte pour croiser le regard accusateur de ma mère, jamais! «Plutôt crever!», s’exclamait-elle. Elle grelottait, le bout de son nez, ses mains, son visage tout entier étaient devenus aussi pourpres que sa robe. Elle n’était plus qu’une grosse robe de fille avec des pieds et des dents.
Nous nous sommes étreintes comme deux vieilles amies se retrouvent après vingt ans. Je n’étais partie que six mois, mais nous n’avions jamais été séparées une seule journée depuis notre naissance. Je revenais ce jour-là de chez mon oncle, de là-bas, du Sud. Il y possédait des terres majestueuses entourées de collines. Il y faisait pousser des légumes dont le goût n’avait rien à voir avec ceux d’ici. Les tomates étaient les fruits sucrés du quatre-heures et détrônaient les fraises de ma région. Six mois chez mon oncle, six mois de labeur, sans une plainte, et mon père acceptait enfin de discuter de mes ambitions. Cette période aurait été la plus heureuse de ma jeunesse si cet homme, celui qui apportait le foin, n’avait pas existé. Un dégueulasse qui faisait les choses comme bon lui semblait, même celles pour lesquelles il était nécessaire de demander l’autorisation. Lui n’attendait pas la réponse, ou plutôt, il ne se fatiguait pas à poser la question. Ce dont j’avais le plus souffert, c’était du silence qui avait pris place en moi. Un silence auquel je me sentais contrainte, par honte et par détermination. Je n’avais pas osé dénoncer ce dégueulasse à mon oncle. J’avais eu peur qu’il me trouve fragile. En ce temps-là, j’étais la première levée, la dernière couchée, je gagnais face au soleil. J’étais plus éveillée que lui. Je tenais tête à la sécheresse sans verser une larme sous cet astre de plomb. Et pourtant, je n’avais pas su me défendre contre un imbécile.
Sur le quai de la gare, mon oncle m’avait serrée dans ses bras. Il m’avait promis que cette ferme serait la mienne un jour, si cela était vraiment mon rêve. Puis il avait ajouté que les rêves ne servent qu’à se donner des directions. Qu’il ne fallait pas que je m’écorche le cœur à m’y cramponner. Que la vie offrait découverte sur découverte, que c’était mieux que les rêves car c’était imprévisible. J’avais ri car je trouvais ça idiot, puis j’avais sauté dans le train. La bienveillance de mon oncle avait effacé mes idées noires. Le temps du voyage m’avait permis d’extraire les souvenirs désagréables de ma cervelle. J’étais arrivée dans mon village, j’avais retrouvé ma mère en même temps que j’avais oublié l’inconfort des nuits précédentes. Déjà, si jeune, j’avais le talent d’effacer tout ce qui pouvait entraver ma joie.
Christiane me parlait des lettres qu’elle m’avait envoyées, elle savait que je n’en avais lu aucune. Je n’ai jamais supporté les séparations. Elle aussi allait au bal en traînant les pieds. Ses chéris – car elle en avait un tas depuis la maternelle, qu’elle menait à la baguette – étaient partis se faire tirer sur la tronche. Comme moi, ça ne l’amusait pas beaucoup d’aller danser avec les vieux beaux ou les abîmés qui avaient évité l’appel. « Mais, si tu n’as rien lu, ma poulette, ça veut dire que tu ne sais pas, pour le Petit Vannier? Il a échappé à la tuerie, lui. Il est là, et bien là. Et frais et beau, avec un corps tout neuf comme on en a pas vu depuis des mois!» J’ai haussé les épaules. «Alors tu vas passer une belle soirée, tiens, lui ai-je dit.
– Ah non ! Il n’est pas pour moi. Mais tu n’as rien lu du tout ?!» Non, bien sûr, que je n’avais rien lu. Je portais les lettres en horreur. Elles me ramenaient à l’absence. Christiane s’est mise à hurler de joie, cela lui donnait l’occasion de me faire des commérages, bras dessus bras dessous, dans les rues glacées de notre enfance. Quelques années plus tôt, elle et moi ne parlions que de forêts et de cabanes. Mais à l’âge que nous avions, Christiane ne prononçait plus que des noms d’homme. Aussi, depuis quelques mois, depuis cette drôle de guerre, nos mères étaient prises de panique, persuadées qu’elles ne caseraient jamais leurs filles car les seuls mâles restants n’étaient pas très soyeux. Alors les hommes et le mariage étaient devenus des sujets de prédilection. Dans notre village, c’était la guerre aussi: la guerre des poupées en fleur. À celle qui serait la première mariée avec le dernier pas trop mal en point. Ça se tirait les cheveux dans les lavoirs ou sur les places de marché. Heureusement pour moi, la certitude que j’avais depuis petite de vouloir reprendre la ferme de mon oncle permettait à mes parents de m’envisager autrement. Une sorte de «femme-homme», comme disait maman. L’idée lui plaisait à elle, mais pas à mon père. Il râlait: «Tu es beaucoup trop belle pour finir vieille fille. Si tu ne te dégotes pas un mari, les gens vont penser que tu es une Marie-couche-toi-là.» Il avait le talent de me complimenter et de m’insulter dans la même phrase. La guerre et mon obstination l’avaient finalement convaincu de me laisser partir au sud avec comme prétexte qu’au moins, là-bas, les hommes qui restaient devaient avoir bonne mine. Mais voilà que ma Christiane, qui avait trop longtemps laissé traîner son nez et sa tête dans des angoisses de cocotte, ne savait plus me parler d’autre chose que de bonshommes. Je me suis permis de lui dire qu’elle était en train de devenir comme les autres. «Une fille à marier.» Elle a répliqué qu’au plus tôt elle trouverait un mari au plus vite elle pourrait avoir des amants. Elle en avait, des arguments. Je l’aimais tout entière. Surtout pour ses faux airs de liberté. Nous avions toutes trouvé le nôtre, de faux air. Le sien était ainsi, le mien demeurait dans la terre sous mes ongles, que je n’enlevais jamais.
On avait les doigts desséchés par le gel. Pousser la porte de la salle de bal était pareil que s’épiler les sourcils. Ça me donnait la larme à l’œil et me demandait pas mal de renoncement. Je suis tout de même entrée, entraînée par Christiane, en ronchonnant déjà contre la joie surfaite qui triomphait là. Je n’ai pas voulu relever la tête tout de suite. J’ai longtemps continué à regarder mes chaussures. J’aurais voulu qu’elles me chuchotent: «T’as bien raison, viens, on rentre à la maison. On a qu’à dire à ta mère qu’il n’y avait que des bourgeois.» Mais Christiane m’a tirée par le bras et m’a conduite directement à la buvette. Nous avons commencé par nous réchauffer le cœur grâce à la gnôle de notre village. Elle était connue dans toute la région pour ses vertus. J’ai porté le verre à ma bouche, je l’ai bu cul sec. Et c’est la tête penchée en arrière, le tord-boyaux coulant dans ma gorge, que je l’ai vu. Le Petit Vannier. Posé sur sa chaise, le doigt en l’air marquant la cadence. Et Un. Deux. Trois. Terriblement charmant. Et taciturne. Je l’ai observé fixement. Au centre de la salle, les robes se mêlaient aux chairs. Les mains se perdaient au bas des reins, les bouches se cherchaient avec ardeur. La foule ne devenait qu’un mouvement. Les filles et les gars tournoyaient comme les aiguilles d’une horloge. Pressés, mais lents. Recevant chaque geste, mesurant chaque regard. Et de l’autre côté de ces danseurs unis par le rythme, il y avait lui. Immobile. La seule silhouette statique. Il ne les regardait même pas. Il regardait celui qui les faisait aller ensemble : l’accordéon. Des jambes infinies. Les échalas d’un danseur de jazz. Une taille à rendre jalouses toutes les cocottes. Sa peau avait un air de grand voyage, elle semblait avoir accumulé la chaleur du soleil printanier. Tout en réconfort. Je me suis décidée à l’approcher. Sur le chemin qui m’amenait à lui, les danseurs marchaient sur ma robe. Je tentais d’esquiver les talons de ces futures dames qui n’étaient, pour la plupart, même pas l’ombre de demoiselles. Je me suis assise sur le siège laissé vide près de lui, j’ai décidé que ce serait le mien, comme persuadée qu’il m’avait gardé la place. Je l’ai contemplé de plus près. Des yeux gris et vert et jaune et noir, dignes d’un oiseau de chasse, et une odeur étrange, comme un parfum de vacances. La première fois que j’ai vu cet homme, c’est cela qui m’est apparu : un épervier en vacances. Il m’a souri timidement puis s’est remis à taper le rythme du bout des doigts. Un. Deux. Trois
C’est la valse villageoise
Que nos âmes apprivoisent
Nos corps, joyeux, se confondent
Venez, entrez dans la ronde
Il y a tout pour rougir
L’émoi, ses promesses d’avenir
Des pensées qui vagabondent
Une danse pour repeupler le monde

« Vous ne dansez pas ?
— Si, mais pas devant tout le monde.
— Alors pourquoi venir au bal ?
— C’est mon accordéon.
— Celui sur lequel joue Robert ?
— Non, celui à gauche, le plus sobre. Celui sans chichis ni paillettes, au soufflet rouge et aux touches blanches légèrement nacrées.
— Ah… Il est à vous ?
— Oui.
— Vous êtes accordéoniste ?
— Oui, mais pas devant tout le monde.
— Devant qui, alors ?
— Devant la cheminée. »

Je voyais Christiane s’égosiller auprès de ses conquêtes. Sur le chemin, elle avait pris soin de tout me raconter de lui. Le Petit Vannier. « Sa manie de tendre le doigt en l’air délicatement, de fermer les yeux sur la musique, ça le rend différent. Il est si beau. Il est trop beau pour être un homme comme les autres… » Elle avait ajouté: «C’en est un de l’autre bord!» Au village, on ne parlait de lui qu’à moitié. C’était le petit-fils du vannier venu reprendre l’affaire, il y avait quelques semaines. Il débarquait de la ville où il s’était réfugié à la suite de prises de bec avec ses parents. Les plus vieux se rappelaient les disputes orchestrées par son père, qui s’échappaient de leurs fenêtres pour se répercuter sur les pavés de la place. Il aurait fui sa famille car il aimait les hommes. Il était revenu dix-huit ans plus tard afin d’honorer l’atelier de son grand-père. Au fond, j’aurais apprécié, moi aussi, d’être de «l’autre bord». Nous aurions eu, lui et moi, dès nos premiers échanges, des conversations profondes. Vivre une différence assez taboue pour que personne n’ose en parler, mais dont tout le monde parle tout de même, devait être cocasse. Je ne le souhaitais pourtant à qui que ce soit. Vivre en fonction du regard des autres était une chose que je ne connaissais pas ni ne comprenais. Je croyais avoir beaucoup de chance d’aimer quelqu’un du sexe opposé, car passer son existence à se battre pour ce qui ne s’explique pas, c’est comme passer ses journées à compter les étoiles. Inutile et fastidieux.
«Mais vous ne dansez pas non plus, mademoiselle?
— Non.
— Vous n’aimez pas la musique?
— La musique si, mais les cocottes, non.
— Vous n’êtes pas une cocotte, vous, j’imagine?
— Certainement pas !
— Et qu’est-ce qu’une cocotte, pour vous, alors?
— Une femme à marier. Point à la ligne. Fermez les guillemets.
— Ah ! “Une femme à marier.” Et c’est tout?
— Oui. Une femme qui se marie parce que c’est la seule chose qu’elle sait faire. Ça, c’est une cocotte.
— Donc toutes les femmes qui se marient sont des cocottes ?
— Oui. Un peu. Enfin… non. Il y en a qui se marient parce que c’est pratique, mais pas par dessein.
— Quand vous serez mariée, vous serez une cocotte?
— Certainement pas!
— Certainement pas! Certainement pas, qu’elle dit! Ha!
— Je me marierai parce que ce sera pratique, voilà. Je me marierai parce que ça rassurera mon père. J’emmènerai mon mari dans ma ferme du Sud, il en aura ras le bol, il partira et je serai tranquille.
— Y a pas beaucoup d’amour, là-dedans.
— Je n’ai jamais parlé d’amour.
— Eh bien, si vous prenez un homme pour lequel vous n’avez pas d’amour, il n’en aura pas non plus pour vous, et ce sera bien triste.
— Ce serait triste pour une cocotte, oui! Pour moi, ce sera pratique. Allons bon, faut suivre un peu, jeune homme!»

Le Petit Vannier a explosé de rire. Un rire si franc qu’il a étourdi les danseurs, les coupant un instant dans leur minauderie. Il m’a regardée, le visage encore rouge d’amusement. Je crois que je faisais pétiller ses yeux. Nous avons parlé de tout et de rien. Il y avait le village et à quel point il avait changé. Il y avait un peu de politique, et quelques discours sur la guerre qui était aux portes de notre pays. Puis il s’est levé, sans préambule. Il s’est levé d’un coup, il m’a tendu la main, en me regardant droit dans les yeux, comme on défie un lion. «Alors, certainement pas à demain, mademoiselle.» Il n’y avait pas d’interrogation dans son intonation. Mais elle était dans ses yeux, dans la fébrilité de son souffle, dans sa main moite qui saisissait la mienne.
« Certainement pas à demain!», prétendaient son ton et son air froids.
« Peut-être un autre jour?», m’avouaient son corps et ses yeux ronds.
Je n’ai pas souri. J’ai serré fort ses doigts. Je l’ai défié pareil.
«Certainement pas à demain. Bonsoir.»
Silence. Je tenais bon. Mais ma bouche m’a trahie.
«Pour le reste… on verra. »

Extraits
« Quatre ans à vivre avec le souvenir de ses baisers, et les histoires farfelues que je racontais à Michèle. J’inventais. Je commençais presque à me perdre entre le vrai et le faux. À confondre ce qu’il était avec ce que je me tuais à imaginer de lui. Il était absent. Il était juste absent. Quatre ans. École. Nourriture. Salauds. Daniel. Élever Michèle. L’accordéon. La faire chanter. Manger. Avoir faim. Trouver des astuces. Une vie d’astuces. Et les meubles et les prunes et la gnôle et les morts partout, les morts et les rumeurs et ces voisins qui avaient disparu. Et ma mère ? Et Christiane ? Des lettres et des fantômes. Des lettres fantômes. Des lettres de fantômes. Quatre ans ? Quatre ans. »

« Toutes ces choses qui existaient en silence. Cela donnait le vertige. Tant d’histoires, de réalités différentes qui vivaient les unes à côté des autres. Des réalités parallèles, comme des frontières, des barrages, des barbelés divisant le monde des autres et le mien. Fallait-il ne jamais croire tout à fait quelqu’un, ni une idée, ni un argument ? Existait-il un endroit où une vérité était absolue ? Alors je rêverais de m’y rendre. J’aurais aimé que mon bon Dieu soit un lieu et qu’il soit celui-ci. »

À propos de l’auteur
ROSE_penelope_©DRPénélope Rose © Photo DR

Pénélope Rose, 30 ans, est comédienne, scénariste, réalisatrice et musicienne. Valse fauve est son premier roman. (Source: Éditions Plon)

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Triptyque en ré mineur

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En lice pour Le Prix Le Temps Retrouvé

En deux mots
En 1972 Milena est à Paris avec deux auteurs américains. En 1942, Lily se décide enfin à fuir Berlin. En 1995, Ana est sur un campus américain. Trois femmes, leurs amours et leur destin réunis en un triptyque éblouissant.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Toutes les femmes de sa vie

Dans ce triptyque Sonia Ristić raconte les vies de Milena, de Clara et d’Ana. Trois femmes et trois époques, mais aussi trois fragments d’une autobiographie subjective.

Le 14 juillet 1972 Milena admire le feu d’artifice à Paris en compagnie de Peter et de Sam. Ils sont tous les trois écrivains, eux aux États-Unis, elle à Belgrade et profitent de cette parenthèse enchantée pour faire connaissance. Après avoir passé une nuit avec Peter, qui voit cette relation comme un jeu, Milena passe dans les bras de Sam. À compter de ce séjour en France, ils vont entretenir une correspondance intensive. Ce sont les lettres de Milena à Sam qui composent la première partie de ce triptyque où l’humour le dispute à l’émotion, sur fond d’anticommunisme primaire. Mais il est vrai que le rideau de fer continue alors à séparer l’est de l’ouest, rendant les relations d’une partie du globe à l’autre très difficiles.
Encore plus difficile est la situation des juifs en Allemagne à la fin des années 1930. C’est dans la capitale du Reich que vit Clara, fille d’un couple d’avocats juifs. Pour eux, la situation va devenir intenable, voire désespérée. Et Clara, qui est amoureuse de Lily, semble vouloir éluder la réalité au bénéfice de sa passion. Jusqu’au jour où les parents disparaissent, ou Lily n’est pas au rendez-vous quand il s’agit de fuir. Clara se souvient de la France où elle a été accueillie, d’avoir traversé la Suisse et de s’être retrouvée à Belgrade après avoir rejoint un groupe de partisans à Trieste.
Celle qui recueille ses confidences et cette histoire parcellaire est Ana, une écrivaine en mal d’inspiration. Elle a fait la connaissance de Clara dans l’asile psychiatrique où cette dernière est internée pour schizophrénie. Difficile alors de faire le tri entre vérité et affabulation. Mais elle sent qu’elle tient là un sujet de roman, d’autant qu’elle est en panne d’inspiration et vit une situation difficile, maintenant qu’elle a regagné la Serbie. Et qu’à nouveau les bruits de botte résonnent pour un conflit fratricide.
Finie la période bénie durant laquelle, elle a bénéficié d’une aide de l’État et a pu partir étudier dans un campus américain. C’est là qu’elle a rencontré Noah, qu’elle a entamé une liaison avec lui, se doutant qu’elle allait sans doute être éphémère.
Est-ce son amant américain qui lui a envoyé ce paquet contenant les lettres adressées par une certaine Milena à Sam? Le doute n’est pas levé, mais cette correspondance pourrait sans doute aussi faire l’objet d’un roman…
Avec toute la subtilité démontrée dans son précédent roman Saisons en friche, Sonia Ristić nous propose donc un triptyque rassemblant ces trois destinées. Trois manières de raconter la vie des femmes durant trois périodes distinctes, mais toutes trois confrontées à l’Histoire en marche, aux bouleversements politiques et à des décisions personnelles qui font basculer leur existence. Faut-il fuir ou rester? Faut-il accepter la demande en mariage? Faut-il jeter des fleurs sur les chars qui partent vers Vukovar?
Avec cette déclaration d’amour à l’écriture, Sonia Ristić nous offre également des portraits de femmes libres, qui ont envie de choisir leur destin et qui entendent tracer leur propre voie et faire entendre leur propre voix.

Triptyque en ré mineur
Sonia Ristić
Éditions Intervalles
Roman
272 p., 19 €
EAN 9782369563204
Paru le 19/08/2022

Où?
Le roman est situé à Paris, à Belgrade, à New York, à Berlin, à Trieste. On y évoque aussi la Suisse, un voyage en France et aux États-Unis.

Quand?
L’action se déroule durant trois périodes distinctes, dans les années 1930-1940, dans les années 1970-1980 et en 2020.

Ce qu’en dit l’éditeur
Belgrade, années 1970. Milena, une jeune scénariste, entame une relation épistolaire avec Sam, l’un des deux Américains qu’elle a rencontrés lors d’un séjour à Paris.
Berlin, années 1930. Clara, fille unique d’un couple d’avocats juifs et Lily, sœur aînée d’une famille ouvrière, se rencontrent et tentent de s’aimer.
France, 2020. En plein confinement, une romancière parisienne endeuillée reçoit une cantine remplie des lettres de Milena.
Sonia Ristić, par son talent de conteuse, noue pour le lecteur les liens translucides qui traversent les siècles. Liens d’amour, liens de folie, liens de liberté farouche, liens d’écriture ou de création.
Dans cette Chambre à soi moderne, elle tisse un fil entre ces femmes mues par leur indépendance, leur créativité et leur fière détermination à vivre un amour qui soit à la hauteur de leur liberté.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
La viduité
Blog Un dernier livre avant la fin du monde
Blog L’or des livres (Emmanuelle Caminade)
Blog Lyvres

Les premières pages du livre
MILENA
Lettres à Sam (Concerto pour piano n° 3 de Sergueï Rachmaninov)

Belgrade, August 3rd 1972.
Dear Sam,

Ta lettre est arrivée en neuf jours ! Nous voilà fixés sur les délais postaux, même s’il n’y a aucune garantie que les prochaines seront aussi rapides.

Non, elle n’a pas été « interceptée par le bureau de la censure » qui, je te le répète pour la énième fois, n’existe pas chez nous. Nous avons bien évidemment des gratte-papier qui jettent un œil sur ce qui s’apprête à paraître dans les maisons d’édition et visionnent les films avant de leur accorder un visa d’exploitation, mais on les appelle « lecteurs », tout simplement, et vu la production foisonnante je doute fort qu’ils aient le temps de rédiger des notes détaillées à l’attention du Parti, où je doute encore plus que qui que ce soit prenne le temps de les lire.

Alors, pour clore le chapitre « La fertile imagination d’un Américain moyen qui a vu trop de mauvais films d’espionnage » : Non, je n’ai subi aucun interrogatoire à mon retour de Paris. Personne ne me suit. Il n’y a ni voiture noire ni homme en imperméable fumant, le visage caché, en bas de chez moi. Seulement un grand soleil qui tasse les ombres projetées par les arbres, l’asphalte à moitié fondu par la chaleur épaisse de ce mois d’août, et trois gamines aux voix beaucoup trop aiguës qui sautent à l’élastique pile sous ma fenêtre. (Pure curiosité au rayon sociologie : joue-t-on à l’élastique en Amérique également ou est-ce un de nos exotismes balkaniques ?)

Bref, les seules questions qu’on m’ait posées depuis que je suis rentrée viennent de mes proches et sont, dans cet ordre :

— si j’ai ramené du bon cognac (nous en avons ici un ersatz terrible appelé Vinjak) ;

— quelles fringues je me suis achetées ;

— si j’ai rencontré un Français moche mais terriblement sexy ressemblant à Montand jeune ou à Belmondo.

Lorsque je réponds que j’ai rencontré deux Américains ne ressemblant, hélas ! ni à Steve McQueen ni à Humphrey Bogart, mon auditoire largement féminin est très déçu !

(Je te taquine. En vérité, toutes sont avides de m’entendre raconter les détails croustillants, mais en bonne écrivaine, je sais ménager le suspense et ne leur livre le récit de nos folles aventures que par courts épisodes. Ainsi, je m’assure de briller dans les soirées jusqu’à l’automne au moins.)

Merci pour les cartes avec les tableaux de Hopper, ils sont vraiment merveilleux, je ne connaissais pas ceux que tu m’as envoyés. Et mon voisin, M. Petrović, te remercie infiniment pour les jolis timbres venus enrichir sa collection déjà impressionnante. Depuis qu’il a compris que je reçois du courrier de l’étranger – d’Amérique qui plus est !–, je suis remontée de plusieurs crans dans son estime. Il ne me fait plus de remarques pincées sur la musique que j’écoute ni sur les heures avancées de la nuit auxquelles je rentre. Qui aurait cru qu’il suffirait d’une série de petites images bariolées pour l’amadouer ? Sans le savoir, tu vas m’épargner des conversations désagréables quasi quotidiennes.

J’ai repris le travail le lendemain de mon retour (tu peux imaginer ma forme olympique après la semaine de nuits très courtes que nous avons passée), mais rien de follement excitant. Une énième production du Tramway de Williams se prépare pour la saison prochaine au théâtre où je suis employée ; on m’a demandé d’en revoir la traduction, qui n’était pas très bonne, et de mieux faire sonner les dialogues en ­serbo-croate.

J’y passe quelques heures par jour avec Svetlana, l’amie dramaturge dont je t’ai parlé. Nous n’étions pas particulièrement copines lorsque nous étions à l’Académie des arts dramatiques, je la trouvais insupportablement prétentieuse et tatillonne, mais depuis que nous sommes collègues, nous nous sommes rapprochées et c’est une chic fille en réalité. Tellement farfelue et drôle, elle pourrait être un personnage de roman ! Quand on fait équipe, même en planchant sur les scripts les plus insipides, nous parvenons à nous amuser. Elle me tanne pour que nous partions quelques jours au bord de la mer (Belgrade en plein été est toujours un peu pénible), mais après mon escapade parisienne, je suis trop fauchée pour l’envisager sérieusement. Alors nous nous consolons en passant nos week-ends sur les plages de l’Ada Ciganlija (une petite île fluviale sur la Save, voir carte postale ci-jointe) où Svetlana peut reluquer les maîtres-nageurs à loisir. Elle dit que ça ne vaut pas les spécimens dalmates, mais on fait avec ce qu’on a.

J’ai une grande nouvelle… enfin peut-être. Je croise les doigts et touche du bois pour ne pas tout faire foirer en la criant sur les toits trop vite. Il se pourrait que j’obtienne un contrat permanent à la RTS (la Radio-­télévision-serbe). L’oncle de la tante du voisin du cousin de ma mère y a un poste important et ma mère le travaille au corps depuis des mois pour qu’il me dégotte une place. À la télévision les salaires sont meilleurs qu’au théâtre (ce qui ne serait pas de refus si nous prévoyons de nous revoir avant le siècle prochain), mais surtout, en y devenant permanente je pourrais plus facilement obtenir un logement d’État. Bon, ce serait Dieu sait où, Nouveau Belgrade sans doute, ça voudrait dire prendre des bus bondés pour venir bosser et vivre dans un de ces affreux blocs neufs (je te raconterai la splendide architecture du ­réal socialisme une autre fois), mais je ne m’en plaindrais point.

J’aime bien ma studette d’étudiante du centre-ville, elle est charmante et je suis près de tous les lieux que je fréquente, c’est juste que le loyer mensuel restreint considérablement ma capacité à renflouer ma tirelire dédiée aux voyages, et puis c’est plutôt mal chauffé, mes factures sont astronomiques en hiver. Donc, doigts croisés et bois touché pour que ma mère arrive à faire jouer son piston, puisque c’est ainsi que les choses semblent fonctionner chez nous. Je sais que même sans intervention divine (= maternelle) je finirai par obtenir un appartement tôt ou tard ; le truc, c’est que ça risque d’être tard (on attend habituellement au moins cinq ans avant de se voir accorder un appartement d’État), or ça m’arrangerait que ce soit tôt.

Dans mon entourage, personne ne comprend pourquoi je suis partie de chez mes parents, où j’ai toujours ma chambre, et où j’aurais été logée-nourrie-blanchie-choyée-gâtée en fille unique que je suis. Ici, nous restons vivre chez les parents jusqu’au mariage, et souvent même, les femmes passent de la cuisine maternelle à celle de la belle-mère. Il n’y a que les étudiants de la campagne qui louent chambres et studios le temps de leurs études, quand ils n’ont pas réussi à obtenir une place en résidence universitaire. Mais depuis ma première année à l’Académie, je me suis démenée pour être indépendante, je ne rêvais que de cela depuis l’adolescence. Svetlana dit que c’est à cause de Virginia et de sa Chambre à soi que j’ai prise au pied de la lettre. Elle n’a pas tort, même si je crois que ce fut également pour fuir la maladie de mon père. Bref, aussi modeste que soit mon nid, je n’échangerais ma liberté pour rien au monde. Lorsque je serai mieux logée, vous viendrez me rendre visite ici, tous les deux ?

Quoi d’autre ? Ah oui ! j’ai recueilli un chat errant. Un mâle gris maigrichon qui semble toujours perdu dans ses pensées et qui louche un peu. Je l’ai baptisé Jean-Paul (en hommage à Sartre, pas à Belmondo – je le précise car niveau culture générale, avec vous autres, Américains, on ne sait jamais). Me voilà parée : une mansarde du centre-ville, une machine à écrire sur un grand bureau, des ­reproductions de Hopper et des photos de Paris punaisées au mur, du cognac de luxe dans le buffet et un chat – le parfait attirail de l’autrice, jusqu’au cliché. Il ne reste plus qu’à écrire.

Rien de très prometteur de ce côté-là, hélas ! Des bouts d’idées, des tentatives, mais rien qui tienne, rien qui m’emporte. Je m’étais collée un soir à une nouvelle inspirée de nos soirées parisiennes et c’était d’un mauvais ! Tellement mauvais que j’ai eu un fou rire en la relisant à voix haute. On aurait dit un pastiche de Paris est une fête, le pauvre Ernest a dû se retourner dans sa tombe. Svetlana me maintient que souvent l’habit fait le moine, qu’en peaufinant le décor et les costumes je finirai par y croire moi-même, à mon statut d’écrivaine, mais je ne trouve pas cette approche très convenable pour une stanislavskienne.

Et toi, ton roman avance ? Raconte-moi un peu à quoi tu occupes tes journées. Et s’il te plaît, dis bonjour à Peter de ma part (je ne sais pas s’il a reçu ma lettre postée il y a une semaine).

Je t’embrasse,

M.

Belgrade, November 29th 1972.
Dear Sam,

Tout d’abord, mes plus plates excuses. Je suis désolée d’avoir mis tout ce temps à t’envoyer autre chose que quelques phrases laconiques au dos d’une carte postale, pour te confirmer que je recevais bien tes missives et te promettre une réponse digne de ce nom.

J’ai commencé à t’écrire à plusieurs reprises, mais chaque fois j’ai été interrompue par une urgence ou un imprévu. Les feuilles avec mes débuts de lettres restaient ainsi des jours et des jours sur mon bureau, jusqu’à ce que Jean-Paul finisse invariablement par renverser du café dessus, et alors, tout était à recommencer. C’est Jean-Paul donc qui est responsable de mon silence prolongé !

(Je crois que ce chat a la capacité de lire dans mes pensées. Alors que je suis en train d’écrire ceci, il me ­regarde fixement et avec une expression d’immense déception mâtinée de mépris. Ça va me coûter cher en foie de volaille pour qu’il me pardonne. Quant à mériter ton pardon, il me faut trouver une meilleure idée, car je ne suis pas certaine de pouvoir m’en tirer avec un Tupperware de boulettes de foie en direction de Philadelphie.)

Blague à part, je n’ai pas eu une seconde à moi ­depuis des semaines. À la fin de l’été, j’ai été emportée dans un tourbillon de travail et d’obligations familiales. Et puis on dirait que toutes les femmes de mon entourage se sont données le mot et se sont mises à convoler les unes après les autres. Depuis septembre, tous mes week-ends ont été pris par des noces et des fêtes de mariage. Et qui dit grosses fêtes le week-end dit gueule de bois ou indigestion jusqu’au mardi au moins ; pas les meilleures conditions pour écrire de longs courriers en anglais.

À propos de noces, ma mère semble avoir attrapé le virus également. Elle va me rendre chèvre. Elle me téléphone tous les deux jours pour me rappeler mon grand âge (je viens d’avoir 27 ans !), me causer de mon utérus (qui, selon ma mère, a un délai de péremption approchant à toute vitesse) et m’avertir du nombre décroissant de bons partis encore disponibles sur les étals de la foire aux maris. Elle ne cesse de comploter avec ses amies et me pose des traquenards, m’impose des déjeuners et dîners où soi-disant je ne peux pas me débiner, pour me faire rencontrer le fils d’une telle qui est ingénieur ou le neveu d’une autre promis à une brillante carrière de médecin.

Je me suis même retrouvée un soir à un quasi-blind date avec un professeur d’électrotechnique qu’on m’avait vendu comme le plus adorables des Apollon et qui s’est avéré l’être le plus ennuyeux de la planète. Du bout des lèvres, il m’a posé quelques questions sur mon travail et il a écouté mes réponses avec un sourire condescendant, comme si j’étais sa petite cousine de 12 ans lui racontant un de ses spectacles d’école. Il a enchaîné ensuite avec un exposé de trois heures sur des installations électriques (tu y crois toi, qu’il existe sur terre des hommes capables de parler trois heures durant d’installations électriques en étant persuadés que ça intéresse leur interlocutrice ?). J’ai regretté de ne pas avoir de foulard assez long pour aller me pendre dans les toilettes et abréger ainsi mes souffrances.

Merci, merci, merci infiniment pour les cadeaux ! Tu es fou, ça a dû te coûter une fortune d’envoyer ce colis. Tu es vraiment mon père Noël américain, et des remerciements en trois langues ne suffiraient pas pour exprimer ma gratitude.

(Bien sûr que le Père Noël existe chez nous, voyons ! Il est vrai qu’il ne s’appelle pas ainsi – littéralement, il s’appelle Pépé Givre dans ces contrées – et qu’il a l’habitude de venir dans la nuit du 31 décembre chez la plupart des gens. Mais il est habillé tout pareil ; il sue sous son costume et tripote probablement les enfants qui s’installent sur ses genoux pour la photo tout comme il le fait dans les grands magasins du paradis capitaliste. En revanche, non, pas de Halloween ni de Thanksgiving au paradis de l’autogestion socialiste, juste la fête nationale, qui tombe aujourd’hui d’ailleurs, et que j’honore en ayant enfin une journée rien qu’à moi pour t’écrire une lettre digne de ce nom.)

C’est ma voisine qui a réceptionné ton colis, tu ­aurais dû voir les étoiles dans ses yeux, prunelles transformées en drapeau américain, tandis qu’elle soupesait son poids et reluquait sa provenance. J’ai eu du mal à m’en débarrasser, elle bloquait la porte de son pied en espérant probablement que je le déballerais devant elle. Tu auras compris à ce stade que les services secrets me fichent une paix royale, mais qu’en revanche, la tendance de mes voisins à se mêler de ma vie est sans limite (ce qui n’a aucun rapport avec le communisme, ce sont juste les Balkans qui s’expriment). Qui sait ce qu’elle s’imaginait qu’il y aurait dedans ? Et à quel point elle aurait été déçue de découvrir que le carton contenait seulement des journaux, des livres et des papiers. Mais pour moi, ça a été comme mon anniversaire, Noël catholique, le jour de l’An et Noël orthodoxe combinés !

Je suis tellement touchée que tu te sois souvenu de notre première conversation dans ce café de Saint-­Germain-des-Prés, quand tu m’as demandé quel était mon livre préféré au monde. J’ai East of Eden, en serbo-croate bien sûr, mon exemplaire est corné, annoté, souligné, il ressemble à une tête de chou à force d’être lu et relu, mais que tu aies pris la peine d’écumer les boutiques d’antiquaires et les vide-greniers pour me trouver un exemplaire de l’édition originale signé de la main de Steinbeck m’a émue aux larmes. Je me fiche de savoir que la dédicace n’est probablement pas authentique, je choisis de croire que c’est mon idole lui-même qui a gribouillé ces quelques lignes, et mon cœur s’arrête à chaque fois que je pense que le colis aurait pu se perdre ou être volé.

Et le premier numéro de Ms Magazine, quelle merveille ! Cette couverture ! J’en suis dingue. Je vais l’encadrer je crois, après avoir photocopié les pages intérieures pour pouvoir relire les articles à loisir. Sérieusement, tu trouves que je ressemble à Gloria Steinem ? J’en suis très flattée, même si en dehors des cheveux, je ne vois pas vraiment la ressemblance. Elle a seulement une dizaine d’années de plus que moi, mais quand je vois tout ce qu’elle a déjà accompli, je me dis qu’il faudrait que je me mette plus ­sérieusement au boulot.

And last but not least, ta nouvelle ! J’ai rougi comme une adolescente en découvrant que son titre était Milena à Paris et je me suis précipitée pour la lire. Elle est magnifique, à force j’ai fini par la connaître par cœur. C’est très romancé évidemment, et notre petit trio apparaît bien plus sulfureux et passionné qu’il ne l’a été dans mon souvenir, mais je n’y vois que la preuve de ton immense talent. Et quel bonheur qu’elle ait été acceptée en vue d’une publication ! Je suis sincèrement admirative. Félicitations, mon brillant ami. Je ne voudrais pas abuser, mais te serait-il possible de m’envoyer un exemplaire de la revue lorsqu’elle paraîtra ? Si je me mets à clamer que je suis devenue la muse d’un fabuleux écrivain américain, personne ne me croira ; il me faut donc des preuves tangibles ! Je plaisante, la vraie raison c’est que je trouve cette nouvelle si belle, que j’aimerais beaucoup l’avoir dans sa version publiée.

Hors de question, en revanche, que je te fasse lire la mienne. Surtout après avoir découvert Milena à Paris. Je ne l’ai même pas montrée à Svetlana, à qui je montre bien des premières moutures honteuses en temps normal. Ma nouvelle est très mauvaise, crois-moi sur parole. Plus ampoulée que mes écrits du lycée. Je pourrais aussi bien m’en servir pour tapisser la litière de Jean-Paul. Cependant, je suis assez contente d’une fiction radio que je viens de terminer. Si j’ai le temps, j’essayerai de la traduire pour toi ; si ça t’intéresse bien sûr. Peut-être qu’après tout je ne suis pas complètement perdue pour la littérature.

Non, toujours pas de nouvelles pour l’appartement d’État. Ça va prendre un peu de temps, même avec un piston solide. Ce n’est pas grave, je ne suis pas pressée. Mon père m’a bricolé un chauffage d’appoint (il passe son temps à désosser et réassembler des machines ; pour les rendre plus performantes, dit-il) et ça va aller, je vais pouvoir tenir encore quelques hivers ici. J’aime le quartier où je suis, le grand parc de Tašmajdan tout proche (celui qui est sur la dernière carte que je t’ai envoyée) et les sonneries des tramways qui montent et descendent le boulevard de la Révolution. Mon chez-moi actuel est petit mais charmant. Je te joins le croquis fait par un ami peintre, ça rend mieux qu’en photo. (Garde ce dessin précieusement, Santi est un artiste exceptionnel et ce gribouillis, fait lors d’une soirée de beuverie, vaudra une fortune un jour.)

Alors que je suis en train d’écrire ces lignes, il commence à neiger. J’adore ce moment, celui de la première neige de l’hiver. Souvent ce n’est qu’au réveil que je découvre la ville recouverte de blanc, mais vu que je veille tard pour m’assurer de terminer ma lettre cette fois-ci, la nuit me fait ce cadeau. Jean-Paul est surexcité, il essaye d’attraper les flocons à travers la vitre. Et sur le trottoir en contrebas, un jeune couple s’embrasse. Le tableau est d’un kitsch ! On se croirait dans un navet hollywoodien. Je dois avouer que mon côté midinette s’en délecte. Bien au chaud grâce à l’invention de mon père, j’écoute Rachmaninov (le Concerto pour piano n° 3) et je corresponds avec un futur prix Pulitzer. Je trouve que ma vie est fabuleuse.

Merci encore, mon ami, pour toutes tes délicates attentions.

Love,

M.

P.S. : Merci également pour les nouvelles de Peter, qui est beaucoup moins prolixe que toi et ne m’en donne qu’au compte-gouttes. Embrasse-le de ma part.

Belgrade, January 5th 1973.
Dear Sam,

C’est à mon tour de me faire des films et de me ­demander si ce colis arrivera jusqu’à toi, ou bien s’il sera intercepté par des agents zélés de la CIA, ou du FBI, ou d’une autre de vos nombreuses agences fédérales chargées de veiller à ce que les méchantes communistes ne viennent pas perturber la bonne marche du consumérisme victorieux. Or, comme tu ne cesses de m’affirmer que les États-Unis sont un étalon pour ce qui est des libertés individuelles et du bonheur humain en général, que l’époque de la chasse aux sorcières maccarthyste est bien révolue, je ne peux qu’espérer que mon présent ne sera pas trop malmené avant d’atterrir dans tes mains, ou plutôt, sur tes épaules.

Au cas où,

NOTE À L’ATTENTION DE L’AGENT EN TRAIN D’INSPECTER CET ENVOI :

Cher Monsieur,

Ne perdez pas votre temps avec ma petite personne et allez plutôt boire un bourbon avec vos copains ou faire l’amour à votre femme.

Il n’y a rien ici qui mérite que vous vous y attardiez, seulement un pull-over en laine vierge en provenance du cœur de la Šumadija (Serbie, République fédérative ­socialiste de Yougoslavie), produite par des paysannes farouchement anti-communistes et tricoté de mes mains expertes (mes coordonnées complètes figurent au dos du colis).

Je jure sur l’honneur qu’à part un sens de l’humour passablement lourdaud, ce cadeau ne véhicule aucun message politique subliminal. Même si c’était le cas, Samuel J., destinataire dudit cadeau, est le plus ardent défenseur des valeurs de votre pays et ne saurait être retourné ni amené à le trahir d’aucune manière. Pas que j’eusse essayé, non, cette idée ne m’a même pas effleuré l’esprit, car voyez-vous, nos dissensions d’opinion sont justement ce qui rend mon amitié avec Samuel J. aussi précieuse et notre correspondance si amusante.

Si toutefois il y avait un message glissé entre les lignes (ou entre les mailles, ha ! ha! Ha!), celui-ci serait que le sens de l’humour n’est point incompatible avec le socialisme.

En vous souhaitant une vie formidable, à vous et à vos proches,

Milena Dj.

Je me suis longuement interrogée sur ce que je pourrais t’envoyer pour te remercier des merveilles que tu as fait pleuvoir sur moi. Même si tu as insisté sur le fait que tu n’attendais rien en retour et que tu ne voulais surtout pas que je me sente redevable de quoi que ce soit, je tenais à te faire savoir à quel point ton geste m’avait touchée.

Mais qu’offrir à quelqu’un qui semble tout avoir déjà, et qui vit dans un pays où, apparemment, il a accès à tout ce qu’il pourrait imaginer ? Livres ou magazines étaient éliminés d’office, à moins que tu n’aies maîtrisé le serbo-croate en cachette et en un temps record ? Quant aux disques que je trouve ici, ils sont pour une bonne partie des rééditions d’enregistrements faits aux États-Unis.

On m’a suggéré de te composer un panier garni avec des spécialités de bouche et des alcools locaux, mais si le colis était retenu au milieu de l’Atlantique plusieurs ­semaines durant, je craignais que tu ne sois bon pour une intoxication alimentaire, ce qui, en termes de remerciements, ne me semblait pas très approprié.

Svetlana voulait à tout prix que je pose nue pour notre ami peintre (celui qui a fait le joli dessin de mon studio). Elle imaginait une toile me représentant alanguie sur mon canapé, en train de caresser Jean-Paul, placé stratégiquement pour éviter que le tableau ne soit trop olé, mais :

— il n’y a aucun moyen de convaincre Jean-Paul de rester en place plus de cinq minutes ;

— poser nue en décembre à Belgrade dans un appartement avec des fenêtres datant d’avant-guerre présente un risque certain pour ma santé pulmonaire ;

— notre ami ayant un immense talent, la valeur de l’œuvre pourrait faire croire aux agents du contre-espionnage américain que tu n’es peut-être pas un citoyen si loyal que ça.

Il me fallait donc trouver quelque chose d’original, de non périssable, possédant à la fois une forte valeur sentimentale et une faible valeur matérielle. C’est en suivant ce raisonnement que j’ai eu l’illumination : j’allais te tricoter un chandail !

Si le résultat laisse à désirer, malgré les longues heures que j’y ai passé et les conseils experts de ma mère et de toutes mes tantes (bon, j’avoue, j’ai eu de l’aide pour monter les manches ; après avoir défait et refait trois fois sans que ça tombe comme il faudrait, j’ai laissé ma mère se charger de cette partie), sache que j’y ai mis beaucoup de cœur.

Sens-toi libre également de ne jamais le porter. Je l’ai mis deux minutes et j’ai cru devenir folle tellement la laine vierge gratte. Vive le polyester capitaliste !

Ah oui ! j’allais oublier. Ma mère et toutes mes tantes te passent un message extrêmement important. Si jamais tu étais suffisamment sentimental pour porter cette horreur et que tu te retrouvais obligé de laver le pull-over, surtout ne le met pas à la machine, car il serait foutu. Il faut le laver à la main, dans une bassine d’eau froide, avec du shampoing, et le laisser ensuite sécher à plat sur une serviette. (En écrivant ceci, je me rends compte que c’est un cadeau empoisonné, sorry !) Et s’il est sale mais ne présente aucune tache, il suffit de l’aérer puis de le mettre quelques jours dans un sac en plastique dans ton congélateur, mes tantes m’assurent que le froid désinfecte parfaitement !

Je n’arrive pas à croire que je viens d’écrire plusieurs pages pour parler d’un tricot moche. Il faut vraiment n’avoir rien à raconter !

Il est vrai que c’est un peu la routine.

J’assiste aux répétitions au théâtre. Je remplace la souffleuse partie en congé maternité. L’acteur qui joue Stanley est très, très, très loin du sex-appeal félin de Brando, il est moustachu et sent l’oignon après la pause déjeuner, ce qui nous plonge, Svetlana et moi, dans une hilarité difficile à contenir. Comme c’est moi qui ai revu la traduction, on ne cesse de me demander de réécrire la moitié des répliques parce que ce paysan n’arrive pas à dire correctement son texte. Heureusement, l’actrice qui joue Blanche est merveilleuse.

Je fais également des piges à la télé. Ce n’est pas follement créatif non plus, mais au moins j’apprends beaucoup sur l’écriture des feuilletons. Je file des coups de main sur celui qui a commencé l’année dernière – ça s’intitule Le théâtre à la maison –, c’est mieux que ce que le titre laisse présager et la série a un tel succès qu’il faut aller très vite pour pondre de nouveaux épisodes. Je ne suis pas créditée en tant que scénariste, ce qui m’embête forcément, mais au moins dans les couloirs on commence à savoir qui je suis et personne ne pourra dire plus tard que j’ai été pistonnée lorsque je finirai par obtenir un contrat permanent. (Il semblerait que ce soit pour bientôt, touchons du bois.)

Comme je passe mon temps à cavaler du théâtre à la RTS, inutile de préciser que je n’écris pas du tout « pour moi ». Ce qui me désole, comme tu peux l’imaginer. Mais c’est un renoncement temporaire qui me permettra d’avoir une meilleure situation par la suite, alors je tiens bon.

J’espère que tu as passé des fêtes agréables. Ici nous nous préparons pour la dernière de la série, Noël orthodoxe, qui tombe demain soir. À ce stade du marathon festif, nous avons tous pris au moins cinq kilos, et je ne rentre plus dans mes blue-jeans parisiens.

Je t’embrasse.

M.

P.S. : Peter m’a enfin écrit pour me dire qu’il sera à Athènes début février. Il fait un reportage sur la dictature des colonels pour son journal, mais tu dois être au courant de tout cela. C’est à 1 000 kilomètres de Belgrade et Svetlana pourrait me prêter sa voiture. Je ne suis pas sûre d’être capable de conduire autant tout seule pour faire l’aller-retour le temps d’un week-end, mais si je trouve quelqu’un pour m’y accompagner, j’ai promis à Peter que j’essayerais de l’y retrouver. Si j’y parviens, nous lèverons nos verres d’ouzo à ta santé dans le port du Pirée.

Belgrade, April 2nd 1973.
Dearest Sam,

Me voilà tournant autour de cette lettre depuis des semaines, ne sachant par où la prendre, puisque tu attends une vraie réponse de ma part et que tu m’exhortes à « être sérieuse pour une fois ».

Toute cette histoire est soudainement devenue si compliquée, je ne sais pas quoi en penser, à vrai dire. J’ai l’impression d’être en proie à une tornade d’émotions contradictoires et de ne pas me retrouver dans mes propres sentiments.

Je suis également très confuse face à tes questions, à propos de Peter notamment. Il s’agit de ton ami d’enfance, et même s’il voyage beaucoup et qu’il n’est pas le plus régulier des correspondants, vous vous voyez quand même assez fréquemment. Je suis surprise que vous n’en ayez pas parlé entre vous, et que tu ne sois pas déjà au courant de tous les détails. Mais sans doute que les hommes n’échangent pas avec la même franchise que les femmes ont l’habitude de le faire, qu’il y a des codes – y compris culturels – qui m’échappent, et tu dois avoir tes raisons pour m’interroger, moi, au lieu de ton meilleur ami.

Je vais tenter de reprendre les choses posément, depuis le début, sans être certaine d’y parvenir puisque, comme je te le disais plus haut, je suis très perturbée par ce soudain retournement dramatique.

Lorsque nous nous sommes rencontrés l’année dernière à Paris, tout était léger et pétillant et joyeux. Nous flottions tous les trois sur de petits nuages. Paris dont nous avions tellement rêvé en tant qu’aspirants écrivains ayant lu trop de Hemingway et de Fitzgerald. Ce cadre romanesque, cinématographique, et puis le manque de sommeil, et certainement le vin qui coulait à flots, tout cela faisait que nous étions sur une espèce de high, défoncés à la joie d’être en vie encore plus qu’à l’herbe que Peter dénichait Dieu sait où. Mais surtout, la manière dont nous nous sommes ­retrouvés tous les trois a été si belle dès les premiers instants ! Tu te souviens comment nous trinquions en nous disant que nous savions déjà que ce que nous étions en train de vivre, cette rencontre, était de celles qui marquent une vie ? Même si tu sais tout cela, il me semble important de te raconter comment moi j’ai vécu les choses, car je crois que la manière dont ça s’est déroulé par la suite y est fortement liée.

Tu es bien placé pour savoir que j’ai passé cette première nuit avec Peter, vu que tu nous as accompagnés jusqu’à mon hôtel. La nuit suivante Peter a disparu, sans doute avec cette Italienne fatale que nous avions rencontrée à La Rotonde, et c’est toi qui m’a tenu compagnie jusqu’au petit matin. Nous avons quadrillé Paris en parlant et un vrai lien s’est tissé entre toi et moi cette nuit-là. Il ne s’agissait pas seulement de mettre du baume sur mon amour propre froissé par l’infidélité de mon amant d’une nuit, c’était bien plus profond que ça. Et si deux jours plus tard je t’ai invité dans ma chambre pour rendre jaloux Peter (qui, lui, a paru plutôt se réjouir du tour pris par les événements), ce n’était certainement pas l’unique raison.

Depuis ces prémices probablement, j’étais déjà tiraillée entre la liberté, la joie, l’insouciance qui se dégageaient de lui et ton côté rassurant. À mes yeux, Peter était l’aventurier fougueux et passionnant, mais sur lequel on ne pouvait compter, et toi, tu étais exactement ce que tu t’efforces d’être, the good guy, Gary Cooper dans High Noon, droit dans tes bottes, fiable en toutes circonstances.

Nous étions à Paris, dans le scintillement de ces nuits d’été, au milieu de tous ces gens venant du monde entier que nous rencontrions, dans nos conversations passionnantes, nos fous rires, nos rêves de voyages et de gloire littéraire. Nous n’avions que quelques jours, quelques nuits, et tacitement nous avons tous les trois décidé que nous ne laisserions aucune considération petite-bourgeoise, aucun orgueil mal placé, nous gâcher ces moments. Tacitement nous avons décidé que ce petit tango à trois serait notre aventure, notre Jules et Jim, que nous allions nous y abandonner pour fabriquer ensemble de quoi rêvasser pendant les nuits d’hiver futures et nourrir nos proses.

Une fois que nous sommes tous revenus dans nos « vraies vies », tu as commencé à m’écrire, avec la régularité qui semble être la tienne en toute chose, et je me suis surprise à guetter le facteur. Si mon cœur bondissait également lorsqu’une carte de Peter arrivait, il ne m’y disait pas grand-chose. Je ne t’ai d’ailleurs jamais caché que nous étions en contact et c’est moi, apparemment, qui t’ai appris que nous avions prévu de nous retrouver à Athènes.

Ça me contrarie beaucoup de lire que « j’ai couru 1 000 kilomètres pour me jeter dans ses bras ». J’ai dû ­relire cette phrase plusieurs fois tellement ce genre de ­remarques ne te ressemble pas. Au risque de paraître prétentieuse, crois-tu vraiment que j’aie besoin de courir après un homme ou de me jeter dans les bras de qui que ce soit ? Et puis, quand bien même ce serait le cas, je n’aurais de comptes à rendre à personne. J’ai bien évidemment sauté sur l’occasion de le revoir puisqu’il était si près, mais Sam, j’aurais fait la même chose si ça avait été toi à sa place, ou n’importe quel autre ami que je n’ai pas l’occasion de voir aussi souvent que je le souhaiterais.

D’après ce que je comprends, Peter a été évasif sur notre temps à Athènes. Je ne pense pas que c’était pour te ­cacher quoi que ce soit ; il devait avoir ses raisons et tu le connais mieux que moi. Il y est venu pour un reportage assez général, sans se douter que pile à ce moment commencerait l’occupation de la faculté de Polytechnique par les étudiants. Cette occupation est toujours en cours, les rangs des opposants grossissent, et s’ils tiennent, s’ils ne se font pas tous emprisonner ou assassiner, ça pourrait bien finir par sonner le glas du régime des colonels. Mais je m’égare, ce n’est pas du tout ce que je cherche à t’expliquer…

L’occupation venait donc de commencer, et forcément, Peter a décidé de suivre cette piste. Comme j’étais là, je l’ai accompagné. Ce qui se déroulait sous nos yeux était passionnant, et c’était également la seule manière de partager quand même des moments avec lui. Nous avons passé la majeure partie de mes ­quarante-huit heures athéniennes dans un amphithéâtre plein à craquer à écouter de jeunes Grecs débattre (en grec) de lutte contre la dictature et du rôle des États-Unis dans la situation terrible du pays. Il n’y a eu ni soirées en amoureux dans les tavernes à touristes ni visites romantiques, même si je ne vois pas très bien ce que ça aurait changé. L’Acropole, nous ne l’avons vue que de loin (et elle est aussi impressionnante que je l’imaginais).

De ce qui a eu lieu sur le plan personnel entre ­Peter et moi à Athènes, de ce que nous nous sommes dit, je ne te raconterai rien. Si tu souhaites en connaître les détails, c’est ton meilleur ami qu’il te faudra interroger, pas moi. Si je peux me permettre d’être franche, je trouve que ça ne te regarde pas, comme ne regarde nullement ­Peter ce que toi et moi échangeons dans notre correspondance. D’ailleurs, il ne m’a posé aucune question à ce propos. Ce que je peux te dire en revanche, c’est que ces quarante-huit heures passées avec Peter à Athènes n’interfèrent en rien dans notre relation, épistolaire ou autre. Elles ne sont qu’une sorte de post-scriptum à ce que nous avons vécu à Paris, et qui sait, l’avenir nous le dira, elles en sont peut-être l’épilogue.

Je suis étonnée, je dirais même que je suis sonnée, par l’intensité de tes sentiments. Je m’attendais à tout sauf à une déclaration d’amour aussi enflammée de ta part. Je ne comprends pas trop d’où ça vient et j’aurais tendance à penser que c’est ta fertile imagination d’écrivain qui te fait croire qu’il s’agit là d’un grand amour. Je t’avoue que n’ai jamais réellement cru au coup de foudre, ces histoires m’ont toujours semblé n’appartenir qu’à la fiction. Je me dois d’être honnête avec toi et de te ­répondre que si mon attachement n’est pas à la hauteur du tien – à ce point dans le temps du moins, car de l’avenir je ne peux présumer –, ce que tu m’écris me bouleverse et m’interroge énormément.

Je ne sais pas quoi te répondre d’autre que : je ne sais pas. Je ne sais pas si, au fil des mois et des lettres, je finirai par réaliser que je ressens la même chose pour toi. Je ne sais pas si l’occasion de revoir Peter se représentera de sitôt et si, à cet instant, j’aurai envie de le revoir. Je ne sais pas. Je suis désolée, Sam, mais c’est tout ce que je peux te dire pour le moment, car je suis confuse et tiraillée. J’imagine que tu souhaiterais une réponse plus tranchée, plus certaine, une réponse que malheureusement, à ce jour, je ne suis pas en mesure de te donner.

Ce dont je suis cependant sûre est que je tiens énormément à toi, à nos lettres, à notre lien. Ça me briserait le cœur de te perdre. Sur ce point, je n’ai pas l’ombre d’un doute. Oui, j’ai beaucoup d’amour pour toi. Cet amour n’a peut-être pas la forme ni l’intensité que tu aurais souhaitée, mais c’est de l’amour, sois-en assuré.

Sommes-nous vraiment obligés de trancher, de ­décider de quoi que ce soit, là tout de suite, après quelques nuits parisiennes et quelques mois de correspondance ? Ne pourrions-nous pas juste continuer à nous écrire, ­apprendre à nous connaître par ce biais, en attendant de trouver une nouvelle occasion de passer quelques jours ensemble ? Il me semblerait fou de prendre une décision définitive sans nous être revus.

Ne doute jamais de mon attachement, je t’en ­supplie.

Je guetterai le facteur encore plus anxieusement dans les semaines qui viennent.

With all my affection,

M.

P.S. : Je ne peux pas croire que tu portes vraiment mon affreux pull-over ! Je te soupçonne de ne l’avoir mis que pour la photo. Mais je trouve que la couleur te va ­merveilleusement. »

Extrait
« L’amour de ma vie, c’est ce que je suis en train de faire. C’est l’écriture. Tout le reste que j’ai vécu et qui me reste à vivre n’est là que pour alimenter l’écriture. » p. 93

À propos de l’auteur
RISTIC_Sonia_©Christophe_PeanSonia Ristić © Photo Christophe Pean

Née en 1972 à Belgrade, Sonia Ristić a grandi entre l’ex-Yougoslavie et l’Afrique et vit à Paris depuis 1991. Après des études de lettres et de théâtre, elle a travaillé comme comédienne, assistante à la mise en scène et avec plusieurs ONG. Dans les années 2000, elle a fait partie du collectif du Théâtre de Verre avant de monter sa compagnie. Elle a beaucoup écrit pour le théâtre et est déjà l’auteure de quatre romans publiés chez Intervalles: La Belle Affaire (2015), Des fleurs dans le vent (Prix Hors concours 2018), Saisons en friche (2020) et Triptyque en ré mineur (2022).

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Hors des murs

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En deux mots
Marianne est incarcérée pour un homicide. Elle proclame son innocence, mais les jours passent. À la suite d’un malaise, on constate qu’elle est enceinte et va choisir de garder l’enfant. Commence alors un parcours à l’issue très incertaine pour la mère et l’enfant.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Ma fille, née derrière les barreaux

Laurie Cohen raconte le combat d’une femme incarcérée pour meurtre alors qu’elle est enceinte. Une plongée dans l’univers carcéral accompagnée d’une touchante histoire d’amour, mais aussi un cri de révolte. Fort émouvant.

«Je m’appelle Marianne. Je suis née dans une petite région lointaine de l’Ouest américain, mais j’ai grandi dans une ferme aux alentours de Vichy, et finalement j’ai été mutée à Paris, et comme je ne supporte pas la ville, j’ai pris une maison à Gif-sur-Yvette. Mes parents adoraient la campagne française. Ils sont morts tous les deux. D’un accident de voiture.» C’est depuis sa cellule de prison que Marianne adresse cette lettre à un inconnu. La jeune femme qui vient d’être incarcérée clame son innocence, mais personne ne l’écoute. Elle doit désormais s’adapter au milieu carcéral et à ses codétenues, «une rousse et une Black aux cheveux frisés et une petite métisse avec un air enfantin.» Entre indifférence, sororité et animosité, elle cherche ses marques. Avant de s’effondrer, victime d’un malaise. Le médecin va alors lui annoncer qu’elle est enceinte et qu’elle peut choisir de garder l’enfant, mais qu’il lui sera retiré au bout de 18 mois. Oubliant cette terrible échéance, elle entend conserver cette graine infime qui répand la vie dans son corps, ce cœur qui doucement se met à battre. «J’aime l’inventer. L’imaginer. Chaque jour, il grandit, évolue, se forme. Envie de croire que l’univers m’a donné ce bébé pour trouver la paix. Qu’il me l’a offert pour me rendre plus sereine, me donner la force de me battre. Tout recommencer.» Si l’on oublie une bagarre avec une codétenue qui voulait la rouer de coups et lui faire perdre le fruit de ses entrailles, c’est assez sereinement qu’elle a attendu l’échéance, entre les promenades, les soins, l’atelier et la bibliothèque où elle peut emprunter des ouvrages de puériculture, mais aussi Gatsby le Magnifique ou Le joueur d’échecs de Stefan Zweig.
Transférée dans le quartier des mères, elle va donner naissance à une petite fille. «Je vois ses petits yeux cobalt et ses mains minuscules. Elle gémit doucement. J’ai tout oublié. Le personnel. La prison. Ma vie de merde. Il n’y a plus qu’elle. Ce petit bout d’amour. Je glisse à son oreille :
— Je suis là, mon cœur, c’est maman.
Et sa main attrape mon pouce.»
Avec beaucoup de sensibilité et un sens aigu de la formule – La prison est un dédale existentiel. La sérénade de la condition humaine – Laurie Cohen raconte le quotidien de la mère incarcérée. Entre la peur de ne plus voir sa fille, l’insoutenable attente du procès et le dossier de demande de sortie avec bracelet électronique, on est saisi par le manque d’humanité d’une justice qui par définition est aveugle. Un premier roman parfaitement maîtrisé et qui, sans jamais tomber dans le pathos, souligne les lacunes d’un système, voire ses contradictions.

Hors des murs
Laurie Cohen
Éditions Plon
Roman
352 p., 18 €
EAN 9782259306324
Paru le 3/02/2022

Où?
Le roman est situé principalement dans une maison d’arrêt en France, sans plus de précision. En revanche, on y évoque Paris, Vichy et Gif-sur-Yvette ainsi que des voyages à l’étranger, à New York, dans le New Jersey et dans l’Ouest américain ainsi qu’en Thaïlande et à Tokyo.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Guetter la forêt déserte chaque matin. Et le ciel qui passe du bleu délavé au rose lavande. L’âme qui s’apaise. Avoir l’enfant contre mon ventre et ne plus penser à rien. Oublier les murs gris.»
On pense toujours que ça nʼarrive quʼaux autres. Mais tout peut basculer en une fraction de seconde. Un jour cʼest le bonheur parfait et le lendemain tout sʼécroule. Marianne menait une vie tranquille avec son mari David, loin du bruit de la ville, dans la forêt. Aujourd’hui, elle se retrouve menottée, dépossédée, enfermée. Elle clame son innocence mais personne ne lʼécoute. Criminelle aux yeux de tous. Dans cette prison, elle attend son jugement, celui qui scellera son destin.
Alors que le procès tarde à arriver, le médecin lui annonce quʼelle est enceinte. Marianne doit décider : interrompre sa grossesse ou mettre au monde en prison le bébé de celui qu’elle aimait et qui n’est plus. Les âmes tourmentées qu’elle rencontrera entre ces murs et au-delà l’aideront à tenir… mais jusqu’à quand ?
Laurie Cohen décrit avec force et sensibilité le quotidien dans une prison pour femmes, sans manichéisme aucun. Un premier roman sur le pouvoir de la maternité dans un contexte extrême et sans pitié.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Cité Radio (Guillaume Colombat s’entretient avec Laurie Cohen)
Afrique Économie (Nadège Koffi s’entretient avec Laurie Cohen)

Les premières pages du livre
« Quand j’ai traversé la cour de la maison d’arrêt, j’ai guetté le ciel. Ce trou de bleu entre les murs de pierre. Les barbelés tordus. Le silence. Le vent. Une brise légère qui faisait clapoter les tee-shirts suspendus à quelques fenêtres brisées. Les silhouettes perdues, derrière les barreaux, qui déambulaient, me dévisageaient. Un matin de mai. Le soleil sur mes joues. Comme pour la dernière fois.

Des barbelés militaires à lames, partout. Ça me rappelait les champs interminables et les vaches immobiles dans la brume.

Et puis, j’ai traversé ce long couloir. On m’a ordonné de me déshabiller. On m’a fouillée intégralement. De la tête aux pieds. Nue. Une femme en uniforme. Froide. Distante. Un robot. L’humiliation profonde.

La surveillante m’a demandé de lui donner mes affaires une par une pour les palper. Elle a même inspecté le fond de mes chaussures et m’a dit d’ébouriffer mes cheveux.

Ses questions banales, sans doute pour me mettre à l’aise, auxquelles j’étais incapable de répondre.

À la fin, on m’a octroyé des vêtements abandonnés, repêchés au Secours catholique. Je me sens désormais comme étrangère à moi-même.

On m’a installée dans une geôle de trois mètres carrés, à côté du greffe. J’attends. Je ne peux pas m’asseoir. J’ai les jambes molles. Ils vérifient mon titre de détention. Bientôt, on va m’attribuer un numéro d’écrou.

Détention provisoire. Un mandat de dépôt d’un an. C’est ce qui est écrit sur ma fiche. Pourtant, selon mon avocat, je pourrais écoper de douze. Douze ans alors que je suis innocente.

Les conversations alentour se brouillent. J’ai la nausée. Silhouettes nébuleuses. Coupée du monde. Je n’existe plus. Je vais me fondre à l’entité d’un groupe. Adhérer, obéir, suivre. Une énorme fourmilière. À l’abri de tous les regards.

L’agent du greffe relève mon identité : nom, prénom, date de naissance. Son collègue rédige la fiche. Un numéro d’écrou par ordre d’arrivée : 392 657. Je déteste le 7. Ils enregistrent la date et l’heure de l’écrou. Je tends mon index gauche. Une empreinte. La mémoire d’un ordinateur. Mon nom figure désormais dans le grand registre à côté du greffe. On vérifie tout : durée des mandats, fin des peines, demandes de mises en liberté…

Il faut renoncer à toutes ses affaires. Noter cinq numéros et oublier l’existence de son téléphone portable. Et se séparer de l’écharpe bleue à carreaux de Charlène, de la montre de Mathilde, du collier d’Olivier.

En échange, on me remet un euro pour appeler mon avocat, un imprimé de demande d’accès au téléphone, et un bon de cantine pour acheter quelques aliments, magazines et produits d’hygiène au sein de l’établissement.

Je répète constamment :

— Je suis innocente !

Mais on ignore mes mots.

On me demande plutôt si j’ai un régime alimentaire. Ça me rappelle quand on prend l’avion.

Dans ma notice individuelle, le magistrat ne prescrit aucun examen psychiatrique ou médical d’urgence.

Visite à l’infirmerie. Une prise de sang. Cinq tubes remplis et étiquetés.

L’odeur de la Javel afflue à mes narines. Quelqu’un a gratté le sol pour effacer les traces de saleté. Bientôt, je rejoindrai ma cellule.

Envie de fumer une clope. Embraser le bâtonnet blanc. Me poser devant une fenêtre un jour de pluie. Regarder l’eau qui décampe dans les rigoles et s’engouffre dans le fond des bouches d’égout. La pluie qui ruisselle sur les trottoirs, purge le ciel et le bitume. De temps en temps, les halos des phares qui balayent les routes et rasent les flaques d’eau. Le silence. Ça m’apaise.

Je ne sais plus pourquoi je suis là. Mal au cœur. La nausée. Oublier. Le clic de la gâchette. La balle qui perfore férocement son corps. Le sang opaque qui ruisselle dans la boue. Je cours. Sans m’arrêter. Du sang partout. Se souvenir.

J’aimerais revenir en arrière. Effleurer sa joue. L’embrasser. Mordre ses lèvres avec avidité. Humer longuement son odeur. Poser ma tête sur sa poitrine pour écouter battre son cœur. Qu’il me serre fort. À m’étouffer. Ses doigts entre mes cheveux. Un réflexe.

Je voudrais lui dire de me prendre. Sentir son corps et ce tressaillement inépuisable. Une marée bouillonnante.

J’attends de rejoindre ma cellule. Je ne sais pas combien de temps je vais passer ici. On m’a dit un an de provisoire avec prolongations possibles.

Mon avocat garantit que, dans ce genre de cas, le procès se fait souvent après deux ans.

On te rafle du temps sur terre. Et parfois même, tu crèves entre ces murs. Tu crèves comme un chien, et tout le monde te zappe.

Je venais de planter des tomates dans le jardin. On aurait pu faire des salades avec de la mozzarella et du gaspacho pour les soirs d’été. Lucie a une recette originale avec du jaune d’œuf, et beaucoup de basilic.

Ici, le vert s’efface derrière le gris.

L’odeur des arbres se fond dans la pisse et la Javel.

Vivre barricadé. Croupir dans une cellule.

J’ai toujours eu peur du quotidien. La routine bien huilée.

Être dans une cage, en dehors du monde.

Un froid polaire. J’entends la ronde des surveillantes. Leurs rires. J’ai peur. Je tremble. Des images déferlent.

Un coup de feu. Une bête abattue. Son sourire. Son regard. Sa voix.

Pas de lumière dans ma cellule, mais des ombres qui déambulent sous la porte.

Des murs cireux et écaillés.

Le lit est dur, métallique, avec un sommier et un matelas usés. Je me relève. Je souffle sur mes mains, puis sur mes doigts de pied.

Les coups de feu. Le corps abattu. Son profil dans la pénombre. Et moi, qui ne bouge pas. Tout à coup, ce silence. Juste le vent. Le vent dans les arbres, et la pluie.

Des bavures de sang dans la boue. L’eau qui estompe les traces.

Moi qui ne bouge pas, encore.

On me remet une trousse de toilette avec le nécessaire d’hygiène corporelle : rouleau de papier WC, savonnette, shampoing, brosse à dents, tube de dentifrice, serviette de toilette et gant, crème à raser et rasoirs jetables.

Dans un large cabas en plastique, on m’a glissé des « cadeaux » : vaisselle, draps, serviettes, couverture…

Impersonnel. On devient un numéro. Une bagnarde parmi les autres.

On nous le rappelle en permanence, qu’on n’est rien, qu’on appartient désormais à l’État.

Les habits, l’hygiène, la nourriture… Le moindre détail est régulé.

Prendre ma première douche en prison. De fines cloisons qui laissent entrevoir le corps de chacune.

Tout le monde me regarde.

Elles m’inspectent de la tête aux pieds.

Derrière l’une des cloisons, une fille aux cheveux roses a un corps qui me semble parfait. Deux seins pointus. Des fesses rebondies. Un ventre plat. L’eau coule le long de sa chair. Des perles d’eau scintillent sur sa peau blanche, dans la lueur blafarde des néons.

Quand j’ai terminé, on m’escorte. Je vagabonde entre les couloirs déserts, en passant des grilles et des sas. Entre mes bras, je porte des draps, quelques feuilles et un stylo. Écrire.

Écrire quoi ?

La surveillante ouvre ma cellule avec une clef. Douze mètres carrés. Mes colocataires sont absentes. Trois lits vides, le calme. Presque aucune clarté.

Elle scelle la porte. Immobile. Je débusque un lit métallique, une table, une chaise, une vieille ampoule vissée au plafond dont les fils se dispersent, un lavabo, des WC, un bidet, et une fenêtre donnant sur une grande cour, trois étages plus bas.

Les murs sont constellés de photographies d’étrangers et de gravures de noms, d’insultes, de dessins abstraits ou enfantins. Un étrange musée. Des souvenirs pour passer le temps, pour exister.

À travers l’œilleton, la surveillante m’épie. Le moindre mouvement. La moindre parole. Révolue, l’intimité.

Ma bague de fiançailles miroite dans la faible lueur du jour. Un solitaire. Le seul bijou qu’on m’ait autorisée à garder. On m’a dérobé le reste. Dans une grande valise noire. Entreposée au-dessus d’une étagère colossale, enveloppée de poussière.

David avait demandé ma main en plein Times Square, à New York, l’été dernier. Il faisait si chaud que j’avais le cou et les cuisses trempés sous mon minishort en denim. Il s’était mis à genoux et une foule nous avait encerclés – les images s’étaient imprimées dans la lentille d’un cameraman. Autour de nous, des centaines d’immenses écrans lumineux nous inondaient de publicités inutiles. J’avais hurlé de joie et de surprise. Après une balade au milieu des théâtres, music-halls, salles de spectacle et mégastores, on avait fini la soirée en sous-vêtements sur un rooftop, dans une piscine éclairée, une tequila à la main.

Le reste du voyage, on l’avait passé à voir des expositions artistiques et des boutiques vintage à Soho, à faire des traversées en bateau pour aller à Brooklyn ou au New Jersey, à prendre des photos du haut de Top of the Rock, à manger des glaces dans des barques de Central Park, et des soupes de nouilles dans Chinatown.

Perdre la notion du temps. Chaque seconde est une éternité.

J’ai entendu des bribes de paroles entre surveillantes. Une femme s’est pendue. Comme elle n’avait pas de famille, ses documents personnels ont été remis aux archives départementales. Une autre a avalé des lames de rasoir. Et sa colocataire s’est tailladé les veines. Elle a filé aux urgences.

Échapper à la folie.

J’ai tout donné. La sensation de me fondre dans le décor. Être un courant d’air. Glacé, insignifiant.

On a le droit d’aménager sa cellule.

Je conteste. S’accommoder, c’est accepter.

On m’a cité le règlement intérieur et les interdictions avant d’entrer : obstruer l’œilleton, étendre le linge, déposer des objets sur la fenêtre, allumer un feu, transformer les installations électriques…

Des barreaux. Un espace dans une quasi-pénombre. On ne distingue plus trop le ciel.

Il me manque, le ciel.

Je m’allonge sur mon lit. Abrupt. Ça heurte le dos. Position fœtale. Les yeux fermés. Les larmes qui coulent sans bruit. Le noir. Ne plus rien voir. Fuir. Vers l’inconscient.

J’ai pu garder sa chemise. La chemise de David. Elle garde encore un peu de son odeur. Je la serre contre moi. Comme si c’était lui.

Sous mon oreiller, j’ai aussi glissé la seule photo qu’il restait dans ma poche ce jour-là, ce baiser échangé de nous deux sous la neige en combinaisons de ski fluorescentes, un matin de février à Valmorel.

Ce jour-là, on avait pris la plus haute remontée mécanique, et arrivés en haut on ne voyait plus rien. Une nappe de brouillard. On a suivi un moniteur de ski en chasse-neige pour redescendre et, quand on a atteint le téléphérique, David a réalisé qu’il avait perdu son pass de ski à cause de sa poche grande ouverte. On a fouillé dans la neige et nos mains se sont gelées.

On a soufflé dessus pour effacer la douleur et le froid. Et puis, finalement, le mec qui gérait le téléphérique nous a laissés passer.

Dans la cabine, juste lui et moi, on en a profité pour s’embrasser. Il a même ouvert un peu ma combinaison pour effleurer mes seins sous ma polaire. J’ai encore le souvenir de ses mains glacées.

Et, sur mes lèvres, le parfum du chocolat chaud qu’on avait bu d’une traite en bas des pistes chez le fameux Jimbo Lolo.

Sur le sol en pierre, il y avait un mélange d’eau, de boue, de givre et de neige écrasée. En se levant pour aller aux toilettes, David a failli glisser. Il a attrapé la main d’une serveuse pour ne pas tomber, puis il m’a regardée avec gêne. Et, à cet instant, je me suis demandé si le rouge de ses joues était dû au froid ou à la honte.

On ne peut pas ouvrir la porte de notre cellule comme bon nous semble. On doit attendre les heures de promenade, et les activités. C’est quelqu’un d’autre qui décide du timing. En attendant, on parle aux murs. Certaines deviennent folles. Voilà ce qu’on est, en prison : des putains d’assistés. Chaque fois que j’ai la gorge serrée, je repense aux champs de blé à l’aube, imbibés d’or.

De temps à autre, j’entends même les oiseaux. Je les entends vraiment.

J’aimais broyer des fruits pour en faire des confitures. Des prunes dans un petit bol avec un pilon. Un peu d’eau au fond de la casserole et du sucre roux pour caraméliser. J’attendais que ça chauffe, puis j’incorporais les fruits. En tournant la spatule, je lâchais rarement le feu des yeux. Épier les flammes. Les petites bleues qui dégringolaient au hasard. Écouter le crépitement, les fruits qui fondent, sentir l’arôme sucré des prunes qui se mélangent au caramel. Patience. Ce qui me faisait tenir, c’était d’imaginer le goût des fruits sur ma langue, et les exclamations de joie de mes invités. De mettre un peu de bonheur dans ces pots en verre que j’entassais dans le placard.

La portière qui claque. Les champs déserts. L’averse. Les lueurs blafardes. La plainte aiguë de la sirène. Mon corps qui racle, de droite à gauche. Mes mains menottées. Mon regard apathique. Les marées de nuages. La route goudronnée. Puis les murs ratatinés et les fenêtres étriquées.

Je déchire le plastique qui recouvre mon « kit sanitaire » et déplie les draps blancs qui puent la lessive bon marché.

Je les étale, aux quatre coins du matelas, qui me semble ridiculement petit. Puis, je fais pareil pour l’unique oreiller qu’on m’a donné.

Ensuite, je pose la brosse à dents sur une petite étagère à côté du lit, le gel douche, le shampoing, le rouleau de papier WC.

En même temps, je pleure. Des petites larmes salées qui s’échappent de mes yeux. Je ne peux pas le croire. Je vais rester ici. À l’extérieur du monde. Dehors, tout va se métamorphoser. Les gens, la rue, les quartiers, les pancartes, les journaux, le climat, les espèces animales, les maladies, les vaccins, les livres, les films, et peut-être même les planètes dans l’univers. Et moi, je serai à côté. Décalée.

Je me brosse les dents. L’eau coule. Je passe une éponge sur mon visage et je m’allonge.

La cellule est vide.

Ma main glisse sur ma poitrine, effleure les contours de mes seins, puis mon ventre, mon nombril, et elle continue de déraper vers mes jambes, dans mon pantalon, les cuisses, et mon sexe, sous ma culotte. Mon sexe humide. Mes doigts s’agitent. Je respire fort. Je pense à lui. Ses lèvres sur mon cou. Sa main droite qui saisit mes cheveux et tire d’un coup vif, entraînant ma tête vers l’arrière. Sa main gauche qui agrippe la mienne, et la bloque, sur les barreaux du lit, et la vigueur de ses assauts, sauvages, intuitifs, sans la moindre hésitation.

Comment vais-je tenir des années sans sentir un homme, sans la frénésie des mains sur mon corps, la dureté d’un sexe heurtant ma chair, l’ébranlement et l’exaltation d’un instant ?

Comment pourrais-je encore me sentir femme, ici ?

Je me relâche. Un soupir. La sueur entre mes jambes et sur mon front. Mais le vide demeure. Et son corps ne réchauffe plus le lit, ne calme plus mes angoisses. Je suis seule.

Avant, la nuit, il m’étreignait fort, tout contre lui, ma tête contre son torse, comme une enfant. Il effleurait mes cheveux, embrassait doucement mon front, mes joues, ma nuque. Je m’endormais au rythme des battements de son cœur, étouffée par la chaleur de ses bras.

À travers les barreaux dans les ténèbres, la ligne évasive d’une lune ronde, pleine, argentée.

Elle me surveille.

À l’extérieur de la cellule, la lumière s’allume. Un bruit de porte qui claque. Les tintements d’un trousseau de clefs. Je sursaute. Ma main émerge immédiatement de mon pantalon. Des bruits de pas. Le silence.

Jamais tranquille, même quelques secondes.

S’évader. Je m’endors. Tout s’efface.

À mon réveil, mes codétenues sont rentrées. Une rousse et une Black aux cheveux frisés, en face de moi. Et, au-dessus de mon lit, une petite métisse avec un air enfantin.

Celle aux cheveux frisés demande mon prénom, puis me raconte des bribes de son quotidien ici. Elle me dit qu’elle s’appelle Moka et qu’elle attend toujours son procès depuis deux ans.

Je ne sais plus si elle me parle à moi, ou si elle récite pour elle-même, épuisée.

Elle me raconte, quand elle travaille à l’atelier. C’est son meilleur moment de la journée. Ça l’empêche de penser. Et elle se sent utile.

Elle fabrique des berlingots et des coussinets de soie, garnis de billes parfumées. Et songe à toutes ces personnes qui logent les petits sacs au fond des armoires. Tout à coup, une odeur délicieuse embaume leur intérieur, suggérant parfois le lilas, l’hibiscus, la lavande, la rose ou le coquelicot. Elle adore les couleurs vives. Ça lui prodigue un peu de baume au cœur. Ça évoque l’Orient, elle qui vient de l’île de Karabane, au Sénégal.

Elle déploie habilement l’étoffe, coupe un morceau de tissu avec le matériel approprié, en relevant les mesures au millimètre près, puis elle plonge sa main dans les billes qui roulent délicatement entre ses doigts, et en sélectionne dix, pas une de plus, qu’elle étale au creux du tissu. Enfin, elle rabat le tout comme une petite hotte, coupe un morceau de ruban, et le noue au sommet du triangle.

Quand on l’aperçoit, on n’imaginerait pas tant de douceur. Elle a des épaules carrées et un regard impénétrable.

Sa mémoire défile comme un diaporama : bancs de sable, cocotiers, marécages, mangroves, et bunuk, un vin de palme. Son père était pêcheur en pirogue. Il utilisait des nasses ou des filets. Et sa mère cueillait des huîtres sur les racines des palétuviers à la saison sèche. Ils parlaient le wolof, et le diola.

Je ne réponds rien. Je l’écoute. Je souris. La deuxième détenue, Sibylle, femme d’une trentaine d’années, les cheveux roux en bataille, de grands yeux bleus, se réveille et s’étire en bâillant. Elle déloge un carnet et un crayon, cachés sous ses couvertures, et tourne énergiquement les pages pour retrouver un croquis, d’une femme nue, qu’elle reprend tranquillement. Son trait est vif, assuré, professionnel. Elle fait abstraction de tout le reste, même des barreaux. Son procès est cette semaine, après un an et demi de provisoire.

Comme Moka, elle a sa routine. Elle ne lutte plus contre rien.

Poupon, ma troisième codétenue, ma voisine du dessus, qu’on surnomme ainsi, parce qu’elle est petite, les joues très rondes, et qu’elle ressemble à une poupée de porcelaine, s’approche de moi. Elle a la peau tannée et les cheveux frisés, des yeux marron immenses qui dévorent son visage.

Elle me tend un dessin avec un arbre, une maison, quatre bonshommes et un soleil. Ça me fait sourire. Un vrai sourire que je n’avais pas eu depuis longtemps. Je tente de lui parler mais elle ne répond pas, peut-être intimidée ou muette. Elle se contente de hocher la tête.

On a enfermé mon corps, mais pas ma pensée. Qui vagabonde, inépuisable.

Envie de hurler mon innocence au monde entier.

On ne peut pas sortir comme on veut. Alors, on attend les heures de sortie.

Parfois, on rêve de retourner en cellule, pour s’isoler, et rêver. Ne plus se confronter au regard, à la vie des autres, à l’image des murs immenses et des barbelés. La cellule devient une échappatoire.

On effectue une promenade quotidienne d’une heure à l’air libre. On en profite pour avaler plusieurs litres d’oxygène, étudier le moindre centimètre carré du ciel, les nuages, l’herbe et les quelques arbres alentour.

Des micros, des haut-parleurs, des écrans et des caméras qui vont de droite à gauche et de haut en bas encerclent la cour goudronnée. Pourtant, la tension est tellement palpable par moments qu’on peut assister à de nombreuses scènes de violence.

Alors, il faut fuir, se mettre à l’écart et rester impassible.

Quand je les regarde, j’ai l’impression d’être au milieu d’une cage de fauves. Pendant les heures de promenade, tout devient permis.

Menaces, violences, trafics de stupéfiants, jets de projectiles, racket. L’explosion de toutes les frustrations.

On est toujours en attente, comme dans un village isolé en haute montagne, du petit événement qui troublera la journée.

Toujours le lever du soleil, le crépuscule et une nouvelle routine, mais pas d’avenir.

Pas d’objectif. La seule chose qui compte, c’est tenir. Survivre.

La tempête. L’orage. Ses chaussures pleines de boue. Et les coups de feu.

J’aimerais m’envoler. Transportée. Légère. Abandonner. Oublier.

Je sais qu’autour de la prison, un peu plus loin, on peut sillonner de profondes vallées, des champs, des prairies parsemées de boutons d’or, de marguerites.

Là-bas, des perdrix construisent des nids, des faons courent entre les chênes, des canards dérivent sur les lacs, des libellules vrombissent entre les roseaux, et des écureuils se cachent dans l’écorce des arbres.

Les herbes poussent dans le sens qu’elles désirent. L’eau peut creuser des trous.

Ici, le gazon est taillé parfaitement, aussi droit que les murs qui ornent son périmètre.

Retour en cellule. Personne. J’ai acheté une soupe de nouilles en cantine. Le système d’épicerie en détention. On garde un peu de crédit sur une carte, d’un compte relié à l’extérieur. On remplit un bon avec la liste des articles, puis on se fait livrer quelques jours plus tard. Et quand on travaille dans les ateliers, ou que l’on fait le ménage, ça nous rétribue. Les sommes sont ridicules, mais ça permet de conserver un minimum d’autonomie.

Les minuscules pâtes se noient dans le bol en plastique. Posée sur mon lit, tournée vers la fenêtre, je déguste tranquillement. Le bouillon chaud coule dans ma gorge. Coriandre, piment doux, curry, coco. Je ferme les yeux un instant.

Cinq ans plus tôt, en Thaïlande. La jungle. Le vert à perte de vue. Les serpents colorés enroulés au sommet des troncs. Les radeaux de bambou qui descendent sur la rivière Kwai Noi. On dérive. Le courant nous emporte. Au hasard des chemins sauvages. Mon visage brûle au soleil. Mes joues sont rouges. Mais je suis bien.

Je savonne mes couverts au-dessus du lavabo. Dans le miroir, mon visage blême et des cernes creusent mes yeux. La prison ancre déjà de nouvelles rides.

La détention, c’est blessant. Ça blesse de plein de façons possibles, et c’est réel.

Ce n’est pas juste une attente très longue, c’est douloureux. Les gens n’imaginent pas.

L’entendre, ce n’est pas comme le vivre.

L’enfermement est physique, mais aussi mental.

Je me sens dégradée.

Frustration d’autonomie. De relations sociales. Privation de liberté.

Je ne m’imaginais pas si courageuse. Je ne pensais pas survivre.

Ici, personne n’a une histoire simple.

Ici, l’humain se révèle.

Certaines personnes font des conneries parce qu’elles se cherchent, comme des ados.

Je suis prise de nausées. Je vacille. Je m’assois sur mon lit. La tête entre mes mains. Je tremble. J’ai froid. Chaud. Je ne sais plus. La bouche sèche. Des bruits de pas.

Je me lève. Le décor se trouble un peu puis tout devient flou. J’approche de la porte. Je frappe quelques coups.

— S’il vous plaît ! Ouvrez ! Ouvrez !
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— Je me sens mal…

Silence.

La chaleur me monte à la tête. Un vertige. Ça bourdonne dans mes oreilles. Les lignes des murs se confondent. J’ai l’impression de mourir. Et puis tout devient brusquement noir.

Quand je me réveille, je suis à l’UCSA, l’unité de consultation et soins ambulatoires de la prison. C’est comme un hôpital miniature et des portes qui mènent vers chaque unité : dentiste, kiné, ophtalmo… Des tons pastel sur les murs, entre l’orange et l’ocre.

Dans le cabinet, l’infirmière s’approche :

— Bonjour, pouvez-vous tendre votre bras et serrer le poing ?

Je m’exécute.

Une infirmière évalue ma tension en compressant le brassard sur mon poignet et en pressant plusieurs fois la petite pompe. Lorsqu’elle relâche la pression, l’aiguille sur le baromètre s’affole et je sens d’un seul coup l’afflux de sang après une brève coupure.

— Pourquoi suis-je ici ?
— Vous avez perdu connaissance, et votre tension est basse. Nous devons faire des tests pour vérifier votre état de santé.
— C’est grave ?
— Je ne sais pas.

Sans me regarder, elle range tout son matériel et prend des notes sur un petit carnet, qu’elle range ensuite dans sa blouse, puis se lève et quitte ma chambre.

Un robot. Sans émotions. Elle a probablement lu ma fiche.

Je bâille. J’ai la gorge sèche. Soif. L’infirmière revient, avec un dossier en main.

Elle fronce les sourcils, contrariée.

— Nous avons les résultats de vos examens sanguins.
— Et alors ?

Un instant de silence.

— Vous êtes enceinte.
— QUOI ?
— De sept semaines.
— Je…

Je bloque. Je ne sais pas quoi répondre. Je la fixe droit dans les yeux.

Un vertige.

— Désirez-vous le garder ?
— Je…

Aucun son ne sort de ma bouche. J’essaye d’enregistrer l’information. De réaliser l’impact du mot qu’elle vient de prononcer. Je repasse en boucle la phrase dans ma tête. Enceinte. Sept semaines.

Elle me regarde, agacée. Elle perd patience.

— Je vous laisse réfléchir. Reposez-vous.

Elle repart, froide, impassible.

J’entends le bruit de ses pas. Ses pas au loin. Et puis plus rien.

Moi, je fixe toujours le mur. Enceinte.

Sept semaines.

On dit qu’on le sait déjà, qu’on a un pressentiment.

C’est une sorte de sixième sens féminin.

Je n’ai rien ressenti, et mon ventre est encore tout plat.

Rien.

Ou alors… ? Non.

Je ne sais pas.

Pourquoi maintenant ? Pourquoi là ?

Sans lui. Dans un endroit sinistre. Fichée criminelle.

J’ai besoin de temps.

Je prends une carafe d’eau. Je me sers un verre.

Je m’hydrate.

Et la pensée m’effleure que j’hydrate le bébé en même temps.

Ce petit amas de cellules qui grandit doucement tout au fond de mon ventre. Moi je stagne, et lui il prend forme.

Son petit cœur, son corps, son cerveau, ses organes un par un, ses membres, et même ses pensées.

Tout cela va bientôt se concrétiser.

Être mère.

Dans ma vie d’avant je n’étais pas sûre de le vouloir vraiment. Un jour j’en avais envie, et l’autre non.

Là, tout de suite, j’ai peur. J’ignore tout de lui. Ou d’elle. Ce qu’il est. Ce qu’il va devenir. Et, en fait, je n’y crois pas vraiment. Ce n’est pas possible. Il faut que je le voie. Est-ce que je peux être mère ? Être à la hauteur ? Quelle vie pourrais-je lui offrir ? Dehors, il n’y a personne pour l’accueillir.

Est-ce qu’il aurait voulu le garder ? Le garder, l’aimer, l’instruire.

Au fond de moi, je sais.

— Alors, vous faites quoi ? demande encore l’infirmière.

Le silence. Il faut donner une réponse.

— Je le garde.
— Vous êtes sûre ?

Droit dans les yeux. Sans ciller. Sans trembler.

— Oui.

Elle repart. Elle ne répond rien. Elle doit probablement penser que c’est irresponsable. Garder un enfant en prison. Ça n’a pas de sens. C’est égoïste.

Lorsque j’étais petite, ma mère me disait que la grossesse était le moment le plus important dans la vie d’une femme. À vrai dire, elle disait même que c’était cet instant qui faisait de nous une femme en tant que telle. Une femme qui peut concevoir. Une mère. Ça engendrait de grandes responsabilités, et un sentiment de fierté. Le don incroyable de porter un enfant dans son ventre et de l’aider à venir au monde.

Et moi, j’avais peur.

Mais parfois j’idéalisais. Un foyer épanoui. Des enfants qui hurlaient au réveil en sautant sur notre lit. La joie qui débordait dans un rayon de soleil à l’aurore.

Je le ferai seule.

Je serai maman.

Je regarde un tableau accroché sur le mur. Une prairie et quelques fleurs. Un cheval qui galope.

Je me souviens d’Ivoire, un gris tacheté avec une belle crinière dans l’étable de Lucien. Lorsque je l’approchais, il s’agitait. Il m’attendait. Il hennissait et frottait sa tête contre ma joue, doucement. Lucien ouvrait la barrière. Je restais un temps à caresser sa croupe, ses hanches, son encolure, puis Lucien m’aidait à monter.

Je partais en pleine nature. Ivoire était sauvage, libre. Instinctif. Il frappait la terre avec vigueur, et je ressentais en lui la joie, la rage même, de retrouver la terre et la forêt.

Le médecin a un sourire doux. Je l’aime bien. Il s’approche de moi, suivi de l’infirmière, toujours impassible. Il se pose sur une chaise à proximité de la mienne :

— Votre tension est basse.
— C’est-à-dire ?
— Ne vous inquiétez pas. Probablement la fatigue. Ouvrez votre chemise, je vais examiner votre poitrine.

Il approche doucement ses mains et palpe avec sa paume le contour de mes seins.

Ça me fait tout drôle qu’un homme me touche. J’admire ses traits. Son visage est creusé de légères rides. Je regarde ses sourcils harmonieux, sa bouche. J’ai chaud. Entre les jambes. Dans mon corps. Une pulsion. Sa blouse. J’imagine. Que j’ouvre les boutons de sa chemise. Qu’il m’embrasse en harponnant mes lèvres, fait tomber son pantalon et me prend, sans autre précaution, jambes béantes, faisant chanceler le lit.

— Vous pesez combien ?
— Cinquante kilos.
— Votre âge ?
— Trente-quatre ans.
— Vous fumez ?
— De temps en temps.
— Il faudra arrêter.
— D’accord.
— Avez-vous des antécédents médicaux ?
— Non.
— Avez-vous toujours une menstruation normale ?
— Non, je n’ai pas eu mes règles ce mois-ci. Sauf une petite tache de sang.
— OK. Dans quelques semaines, nous ferons une première échographie, si vous êtes d’accord.
— Oui.
— Ces clichés permettront de déterminer le développement futur de votre enfant et son terme approximatif. Mais aussi de détecter une éventuelle anomalie.
— Une anomalie ?
— Une malformation, ou maladie génétique…
— Il n’aura rien de tout ça.
— On ne peut pas savoir.
— Moi, je sais.
— D’accord. On peut faire des tests.
— Quels tests ?
— Des tests sanguins, comme l’HT 21, pour dépister la trisomie 21.
— N’importe quoi !
— C’est recommandé. C’est votre première grossesse ?
— Oui.

Il me regarde. Il doit penser que c’est original d’avoir une première grossesse en prison. Mais je n’ai rien programmé. Enfant, on imagine à quoi ressemblera notre vie. Et dans la réalité c’est très différent.

— Je vais vous faire un examen vaginal.
— C’est obligé ?
— Oui. C’est important. Posez vos jambes en hauteur, sur ceci.

Il me désigne deux bordures en fer de chaque côté du lit.

Je m’exécute, dévoilant mon intimité. Malgré la gêne, cela fait monter encore mon excitation.

Il met des gants, approche sa main, écarte les lèvres de mon vagin pour l’inspecter en détail.

Je sens que je mouille. C’est ridicule mais incontrôlable.

Il prend ensuite une spatule et fait des prélèvements internes, puis remplit deux flacons distincts, et il rabat ma robe de chambre.

Il pose le matériel sur un chariot, ôte les gants et relève la tête.

— OK, tout est parfait. Pouvez-vous vous lever ?

Je m’exécute.

Le sol est froid.

— Penchez votre corps lentement vers l’avant.

Je me penche. Le médecin inspecte alors ma colonne vertébrale.

— Merci. Relevez-vous doucement je vais regarder également vos jambes pour détecter d’éventuelles varices ou œdèmes.

Passé cette étape, il remplit un dossier, rapidement, avec un trait maladroit, au stylo bleu. Puis se lève et me sourit gentiment :

— Ne vous inquiétez pas, on prendra soin de vous et du bébé. On se revoit dans quelques semaines, d’accord ? On va vous donner des conseils pour les nausées et autres désagréments. Vous allez avoir souvent envie d’uriner, les seins qui vont gonfler et picoter, une aréole autour du mamelon plus foncée, des lignes bleues et roses sous la peau, envie de grignoter… Tout cela est parfaitement normal. Je transmets aussi les papiers nécessaires à votre sécurité sociale.
— Merci.

Le médecin me fait un clin d’œil et part. »

Extraits
« Mais pour moi il existe déjà. Cette graine infime qui répand la vie dans mon corps. Et ce cœur qui doucement se met à battre.
J’aime l’inventer. L’imaginer.
Chaque jour, il grandit, évolue, se forme.
Envie de croire que l’univers m’a donné ce bébé pour trouver la paix. Qu’il me l’a offert pour me rendre plus sereine, me donner la force de me battre. Tout recommencer. » p. 66

« Cher Inconnu,
Je ne sais pas quoi te dire. Peut-être parce qu’on ne se connaît pas. Mais c’est le principe quand on fait connaissance, non? Je m’appelle Marianne. Je suis née dans une petite région lointaine de l’Ouest américain, mais j’ai grandi dans une ferme aux alentours de Vichy, et finalement j’ai été mutée à Paris, et comme je ne supporte pas la ville, j’ai pris une maison à Gif-sur-Yvette.
Mes parents adoraient la campagne française. Ils sont morts tous les deux. D’un accident de voiture. Je n’ai jamais passé mon permis, du coup. J’ai particulièrement peur des routes de montagne et des petits chemins sans aucune lumière. D’ailleurs je n’aime pas le noir. Ça fait ressortir en moi des névroses les plus profondes. Je ne sais pas pourquoi je te raconte ça. » p. 77-78

« La prison est un dédale existentiel. La sérénade de la condition humaine. » p. 102

« Ici, tout n’est que misère: cris, pleurs, folie, maladies, cauchemars, tentations, racisme, trahisons, insultes, coups, provocations, conflits, humiliations, maux de tête, abandons, oublis, fouilles, poussées suicidaires, illusions, menottes, colères, infantilisations, jugements. » p. 122

« Je vois ses petits yeux cobalt et ses mains minuscules. Elle gémit doucement. J’ai tout oublié. Le personnel. La prison. Ma vie de merde. Il n’y a plus qu’elle. Ce petit bout d’amour. Je glisse à son oreille:
— Je suis là, mon cœur, c’est maman.
Et sa main attrape mon pouce.
On continue de s’occuper de moi mais je ne me rends plus compte de rien. Je fixe ma fille. Un volcan de tendresse. » p. 163

« Je m’assois de nouveau sur mon lit et la fixe, tétanisée. Je réalise la responsabilité qui m’engage désormais vis-à-vis de ce petit être. Ma responsabilité de l’accompagner à chaque étape au fil des mois et des années, de prendre soin d’elle, sans l’étouffer, ni l’oublier. Les premiers mois sont les plus sensibles. Ses organes, son corps. Tout est fragile, infime.
Vais-je être à la hauteur?
Vivre en permanence dans l’angoisse? » p. 175

À propos de l’auteur
COHEN_laurie_DRLaurie Cohen © Photo DR

Laurie Cohen est écrivaine, photographe et cinéaste. Elle est entrée en littérature par la poésie et a remporté plusieurs prix, dont le prix du Lion’s Club d’Enghien-Les-Bains à l’âge de quatorze ans. Elle a écrit une trentaine d’albums jeunesse et un roman Young adult (finaliste du Prix Izzo des lycéens en 2014). Elle continue en parallèle de l’écriture son activité cinématographique, elle a notamment réalisé un court-métrage, Coulisses, en 2016 (sélectionné au festival de Cannes). Hors des murs est son premier roman. (Source: Éditions Plon)

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Funambule majuscule

BOLEY_funambule_majuscule  RL_hiver_2021  coup_de_coeur

En deux mots
Guy Boley raconte sa première rencontre avec l’écrivain Pierre Michon, pour lequel il voue une admiration sans bornes. Suivra une lettre dans laquelle l’auteur de «Fils du feu» se livre autant qu’il explique pourquoi il faut lire tout Pierre Michon.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Deux vies sur un fil

Guy Boley a été funambule avant d’être écrivain. C’est cette expérience qu’il raconte à Pierre Michon, qu’il admire tant, et qui va rapprocher les deux auteurs dans leur conception de la littérature. Un recueil aussi court qu’éblouissant.

Quel bel hommage à la littérature, à la lecture et au livre! Cette lettre à Pierre Michon est en effet bien davantage qu’un message admiratif d’un écrivain à un confrère. Avec sa plume toujours aussi allègre, le Fils du feu, se raconte autant qu’il dit le bonheur de lire Pierre Michon. C’est l’histoire d’un jeune homme saisi par la force des mots: «Je me suis mêlé d’écrire et je me suis mêlé de lire. J’ignore pourquoi. Quand j’étais gosse, il n’y avait aucun livre, chez nous, à la maison; c’est moi le premier qui les ai amenés, ces bâtards, sous le toit familial. Première paye et première engueulade, parce que j’avais acheté «des conneries» plutôt que de l’utile. Je devais avoir dans les quinze ans. Ma première connerie fut un livre de Victor Hugo: Les Contemplations. Je le possède encore. Couverture rouge, toilée, j’avais dû payer ça la peau du cul.»
Après Hugo, bien après, il y eut donc Pierre Michon. L’auteur des Vies minuscules venait à Dijon dédicacer son dernier livre et participer à une séance publique à l’université. L’anecdote veut que Guy Boley ait été le seul lecteur qui se soit déplacé à la librairie pour retrouver l’écrivain derrière sa pile de livres. L’occasion d’échanger quelques bribes de vie et de réfléchir à ce paradoxe: plus l’auteur écrit bien et moins le public se presse pour le rencontrer. Guy a donc choisi de prendre la plume pour dire à Pierre combien il avait compté pour lui, maintenant qu’il avait arrêté de se promener sur un câble d’acier. Treize fractures auront eu raison de ce métier physique qu’il voit pourtant proche de celui de son destinataire. «C’est aussi ample, aussi généreux, aussi dangereux, aussi irraisonnable, aussi beau, aussi terrible, aussi orgueilleux et aussi inutile que l’écriture. Et l’on y accède par le même désordre de chemins.»
Des chemins qui mèneront l’un est l’autre au bord du précipice, mais surtout à des œuvres majuscules comme Quand Dieu boxait en amateur pour Guy Boley ou Les Onze pour Pierre Michon.
En lisant Guy Boley mais aussi la missive de Pierre Michon en réponse à celle de son admirateur, on se dit qu’il n’y a pas de poète maudit et encore moins de parcours d’écriture tout tracé. Il n’y a que de la passion. De l’envie impérieuse de transcender une vie misérable en œuvre d’art. C’est magnifique et bouleversant. C’est aussi une belle invitation à (re)découvrir deux œuvres majeures de notre littérature contemporaine.

Funambule majuscule
Guy Boley
Éditions Grasset
Correspondance
64 p., 6,50 €
EAN 9782246825609
Paru le 7/01/2021

Ce qu’en dit l’éditeur
Avant d’écrire, Guy Boley a lu, énormément, en vrac et à l’emporte-pièce, comme tout autodidacte. Puis, un jour, un livre de Pierre Michon, Vies minuscules. Ébloui par ce texte, il est allé le rencontrer, il y a plus de trente ans, dans une librairie, lors d’une séance de signatures. Ils sont devenus amis. Quelques années plus tard, il lui écrit cette lettre, hommage non idolâtre dans lequel il compare le métier d’écrivain à celui qui fut le sien des années durant : funambule.
Qu’ont en commun l’auteur et l’acrobate ? Presque tout de ce qui rend la vie séduisante, dont ceci : chacun doit affronter le vertige, le vide, et le risque de la chute. Parce qu’il a su braver la peur et se relever après s’être brisé maintes fois, Pierre Michon mérite, aux yeux de Guy Boley, le titre de Funambule Majuscule. Il nous dit pourquoi. Mais pour illustrer son propos, il se livre également et partage avec nous ses souvenirs d’un temps où il risquait sa peau en traversant le ciel. Il raconte comment il grimpait des mètres au-dessus du sol pour s’élever et tendre ses cordes d’acier avant de se lancer, et nous invite sur les toits, les clochers, les hauteurs, à le suivre.
Déclaration d’amour, ce court texte est le plus intime de Guy Boley. Il y assume le je pour se confier, se raconter funambule, lecteur et prétendant auteur, mais aussi revenir sur ses rêves utopiques de jeune soixante-huitard ou la mort de son père. Avec une force et une poésie brutes, il nous livre ainsi une confession inédite et une réflexion profonde et terriblement juste sur l’écriture, la littérature, et la beauté que traquent ceux qui la servent encore.
La lettre est suivie de la réponse de Pierre Michon à Guy Boley.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
RTBF (Sophie Creuz)
La Croix (Jean-Claude Raspiengeas)
BibliObs (Anne Grignon)
L’Est Républicain (Pierre Laurent)
France Bleu Besançon
Blog Domi C Lire
Blog Loupbouquin

Les premières pages du livre
Mardi 6 juin 2000
Cher Pierre,
je sais que tu admires le fait que j’aie été funambule, que j’aie risqué ma peau sur un câble, entre terre et ciel, et que j’aie fait, comme tu le prétends, quelque chose de ma vie, ceci sous-entendant que tu aurais quelque peu gâté, ou gâché la tienne. Alors que, très sincèrement, j’ai souvent le sentiment d’avoir été un appareil photographique dans lequel on aurait oublié de mettre une pellicule, et de toutes ces années de funambulisme il ne me reste pas grand-chose : des images, certes, et des courbatures quand le temps change ; des milliers de visages anonymes dont une bonne majorité me regardaient en espérant la chute, témoin ces imbéciles, ces fiers-à-bras de village ou de banlieue qui secouaient parfois mon câble, juste pour amuser quelque pisseuse au rire idiot et au regard vide, au risque de me faire choir. Choir ou chuter. J’ignore quel verbe j’aurais employé juste avant de mourir.
Quand je t’ai dit que je t’admirais puisque tu as écrit, entre autres, Vies minuscules, tu as eu un geste de la main quelque peu blasé, du genre :
« On ne va pas encore m’emmerder avec toutes ces vieilleries… »
Tu vois, nous avons chacun nos dieux de fortune. À la différence que tes livres resteront. Mes galipettes sur un fil, tout le monde les a déjà oubliées, hormis mon corps, les jours d’humidité, qui me décompte ses fractures, lentement, une par une. Treize, au total, mais pas toutes en tombant du fil. J’ai commis, dans ma vie, bien d’autres sottises beaucoup moins élégantes que marcher sur un fil.

J’attendais tes livres. J’attendais depuis longtemps cette écriture inspirée. J’en avais plus qu’assez de toute cette littérature de merde, de ces articles laudateurs de critiques complaisants, de ces copinages parisianistes, de ces renvois d’ascenseurs vides, de toute cette profonde misère éditoriale. Parce que, mine de rien, du haut de mon câble ou du fond de ma campagne, je parvenais et je parviens toujours à suivre la chose de très près. Le petit monde de l’édition manipule ses marionnettes avec des ficelles tellement grosses qu’on les voit jusque dans mon village, un cul-de-sac de soixante habitants. Et si je prétends voir les ficelles hors de leur castelet, ce n’est pas par fanfaronnade, je sais de quoi je parle : j’ai été marionnettiste, avant d’être funambule. J’en ai manipulé, des pantins, autant qu’eux. Alors tu vois bien, ils m’agacent, ces mauvais artistes. Ils parviendraient presque à m’écœurer, à me dégoûter de la parole. À me la prendre. À me l’anéantir. À me faire douter du talent de Guignol.
Bien sûr, tu aurais souhaité que tes Vies minuscules te rapportent (ou rapportassent) leur équivalent majuscule en lingots d’or. Naïf ! Il fallait te couper l’oreille, comme Vincent. C’est de cela, qu’est assoiffé le peuple médiatique. De chair ! Mais de chair qui saigne encore ! Chaude et fumante ! Pas la chair des mots qui n’a plus grande valeur. Ne pas oublier que certains bourgeois payent des milliards de dollars un tournesol de peinture séchée qui a tout perdu de son éclat mais dans lequel ils croient déceler, entre deux pétales, quelques globules de l’artiste maudit. Globules jaunes qu’on paye en billets verts.

Montaigne disait: «Que me suis-je mêlé d’écrire?» Nous en sommes tous au même point. Que nous sommes-nous mêlés d’écrire, nous autres au lieu de vivre.
Quand je t’ai demandé si tu n’écrivais toujours pas, toujours plus, j’ai senti que tu avais eu, au téléphone, le même geste blasé de la main:
«Ce n’est pas important, tout ça…»
Non, ce n’est pas important. C’est juste prioritaire. Fondamental. Duras l’a écrit, juste avant de jeter l’encre :
«Écrire toute sa vie, ça apprend à écrire. Ça ne sauve de rien.»
C’est bien ce que nous voulons, au bout du compte : apprendre à écrire. Être occupés, pas sauvés.

Je me suis mêlé d’écrire et je me suis mêlé de lire. J’ignore pourquoi. Quand j’étais gosse, il n’y avait aucun livre, chez nous, à la maison ; c’est moi le premier qui les ai amenés, ces bâtards, sous le toit familial. Première paye et première engueulade, parce que j’avais acheté « des conneries » plutôt que de l’utile. Je devais avoir dans les quinze ans. Ma première connerie fut un livre de Victor Hugo : Les Contemplations. Je le possède encore. Couverture rouge, toilée, j’avais dû payer ça la peau du cul. Pourquoi Hugo ? Parce que je viens du peuple, d’une famille à qui la chose imprimée faisait peur, et que je n’avais eu que l’école pour référence. Le seul vers que citait régulièrement mon père était d’ailleurs : « Le coup passa si près que le chapeau tomba. »
Il le mimait, ça faisait un peu rire, aux fins de banquets. De l’Hugo comme on l’aime dans les chaumières. Poète national. Poète du populo. Papa avait appris ce vers sur les bancs de la communale, juste avant de rentrer dans la vie professionnelle. À sa mort, j’ai retrouvé de petits carnets dans lesquels il notait des mots manifestement choisis au hasard dans le dictionnaire pour leur sonorité, leur couleur, leur bizarrerie orthographique. Un peu comme on choisit des mets sur un menu étranger dont on ne comprend pas la langue. Quand je suis allé pour la première fois au Japon, cela devint immédiatement un de mes jeux favoris : je prenais un menu écrit en idéogrammes, je posais mon doigt au hasard sur une ligne de kanjis, le garçon m’apportait le plat commandé et je m’émerveillais à chaque fois du machin étrange qui reposait dans l’assiette ou le bol.
Il m’arrivait d’en rire, seul, face à mes deux baguettes que je tournais entre mes doigts en me demandant par quel côté attaquer le repas. Papa, dans ses carnets, avait noté des mots qui eux aussi continuent de tristement m’émerveiller. Des mots qu’on ne sait pas non plus par quel bout attraper. Des mots comme ectropion, empyreume ou exogyne, si j’ouvre ses petits carnets à la page des E. Des mots qui ne lui servaient à rien. Des mots qui ne servent à pas grand monde, à part à quelques Japonais qui cherchent à maîtriser notre langue pour faire les malins lors de quelconques symposiums sur l’onomasiologie.
En feuilletant ses carnets, j’avais les larmes aux yeux. Je crois bien que c’est Cocteau qui a écrit : « Un roman, c’est un dictionnaire dans le désordre. »
Papa, à sa façon, était donc romancier.

J’ai été intoxiqué par la chose littéraire et j’ai passé ma vie à lire, hanter les librairies, les bibliothèques, les bouquineries : quête du Graal dans des odeurs d’encre, de poussière, de cire et de moisi.
Dans je ne sais plus trop quelle interview (ou peut-être est-ce dans un de tes livres), tu parles de tes errances au milieu des villes et de leur surabondance d’ouvrages ; errance d’un naufragé en quête de grâce. Je connais cette vacance. On feuillette, tout debout, un peu de tout et de n’importe quoi pour se donner l’illusion d’être. Je connais, pour l’avoir suffisamment subie, cette indigestion de trop de temps libre, cette paresse de retrousser les manches. Fréquemment, j’appelle au secours Louis Guilloux, ce grand écrivain injustement méconnu qui disait justement, comme s’il s’était tout spécialement adressé à nous : « Il ne faut pas qu’un certain pessimisme serve d’excuse à notre paresse d’écrire. »

Cette phrase, extraite d’un de ses carnets, m’est hélas rarement utile. Sinon à me culpabiliser davantage. Que veux-tu, on ne pourra jamais conquérir l’inaccessible étoile sans s’abîmer un minimum les genoux, et les mains, et la tête, alouette. Le vieux précepte judéo-chrétien planqué sous le confessionnal ne nous accordera l’hostie qu’à condition que la flagelle nous ait suffisamment, et dûment, molestés.

La vie m’a plutôt gâté, si je regarde en arrière, et rien ni personne ne m’a contraint à cet enfer douillet (je veux dire la littérature) (enfin, sa quête). En exergue de Vie de Joseph Roulin, sans doute un de tes plus beaux livres, tu as écrit :
« Est-ce que chaque chose vaut exactement son prix?
— Jamais »,
répond l’autre.
On aurait vite tendance, en te paraphrasant, à rallonger la liste :
« Sommes-nous absolument ce que nous sommes?
— Toujours »,
répondrait l’autre.
Car nous sommes toujours ce que nous sommes, depuis notre naissance. Nous aurons beau courir après nous-mêmes pour nous lancer des pierres, elles ne nous atteindront jamais. Nous sommes inaccessibles à notre propre amélioration. À Nietzsche qui nous hurle : « Deviens qui tu es », on devrait simplement répondre : « Le mal était déjà fait. »
Le mal était venu d’ailleurs. De là où les seringues de la vie ne pénètrent aucune veine. Heureusement que tu as placé, en exergue d’un de tes autres livres, cette phrase salutaire :
«Tu pourras être un grand écrivain, tu ne seras jamais qu’un petit farceur.»
Ça fait du bien, de rire un peu. »

Extraits
« Je me suis mêlé d’écrire et je me suis mêlé de lire. J’ignore pourquoi. Quand j’étais gosse, il n’y avait aucun livre, chez nous, à la maison; c’est moi le premier qui les ai amenés, ces bâtards, sous le toit familial. Première paye et première engueulade, parce que j’avais acheté «des conneries» plutôt que de l’utile. Je devais avoir dans les quinze ans. Ma première connerie fut un livre de Victor Hugo: Les Contemplations. Je le possède encore. Couverture rouge, toilée, j’avais dû payer ça la peau du cul. Pourquoi Hugo? Parce que je viens du peuple, d’une famille à qui la chose imprimée faisait peur, et que je n’avais eu que l’école pour référence. Le seul vers que citait régulièrement mon père était d’ailleurs: «Le coup passa si près que le chapeau tomba.»
Il le mimait, ça faisait un peu rire, aux fins de banquets. De l’Hugo comme on l’aime dans les chaumières. Poète national. Poète du populo. Papa avait appris ce vers sur les bancs de la communale, juste avant de rentrer dans la vie professionnelle. À sa mort, j’ai retrouvé de petits carnets dans lesquels il notait des mots manifestement choisis au hasard dans le dictionnaire pour leur sonorité, leur couleur, leur bizarrerie orthographique. » p. 25-26

« C’est aussi ample, aussi généreux, aussi dangereux, aussi irraisonnable, aussi beau, aussi terrible, aussi orgueilleux et aussi inutile que l’écriture. Et l’on y accède par le même désordre de chemins. »

« La semaine dernière, tu m’as appris au télé phone que tu allais entrer en clinique. Cure de désintoxication. Mon père est mort par la faute à l’alcool, alors qu’il était sportif de haut niveau. Une misère que la fin de sa vie, à papa. » p. 37-38

À propos de l’auteur
BOLEY_Guy_©Ludovic_LaudeGuy Boley © Photo Ludovic Laude

Guy Boley est né en 1952. Après avoir fait mille métiers (ouvrier, chanteur des rues, cracheur de feu, directeur de cirque, funambule, chauffeur de bus, dramaturge pour des compagnies de danses et de théâtre) il a publié un premier roman, Fils du feu (Grasset, 2016) lauréat de sept prix littéraires (dont le grand prix SGDL du premier roman, le prix Alain-Fournier, le prix Françoise Sagan, ou le prix Québec-France Marie-Claire Blais). Son deuxième roman, Quand Dieu boxait en amateur (Grasset, 2018) a également remporté six prix littéraires et figurait sur la première liste du Prix Goncourt.

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Une loge en mer

DESCLOZEAUX_une_loge_en_mer  RL_2021

En deux mots:
L’immeuble étant mis en vente par son propriétaire, sa concierge se voit proposer un hébergement insolite, sur un porte-conteneur. Mais après quelques années de navigation, elle entend résilier son bail. Plus facile à dire qu’à faire, comme le prouve ce roman épistolaire.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

«La concierge est en mer»

Renouvelant le genre du roman épistolaire, Magali Desclozeaux nous propose l’échange de lettres entre une ex-concierge qui vogue désormais sur un porte-conteneurs et divers correspondants censés l’aider à résilier son bail. Dépaysant!

Ça ne pouvait guère finir autrement. Un immeuble parisien qui se vide de ses habitants n’a plus besoin de concierge. D’autant qu’il va être transformé en parking. Alors, après avoir entretenu durant quelques mois le bâtiment désert, Ninon Moinot a dû rendre son tablier.
Mais plus surprenant, elle a échangé sa loge de 18 m2 contre un nouvel espace de 12m2: elle vit désormais dans le conteneur n°124328 sur le Ship Flowers l’un de ces immenses cargos qui parcourent les océans, transportant des marchandises d’un continent à l’autre. Dans sa seule valise elle a emporté ses économies – les étrennes accumulées au fil des années – ses sabots d’infirmière aux semelles antidérapantes et son thermos de café.
Elle a accepté la proposition de De Cuïus, le propriétaire de son immeuble, qui ne donne plus signe de vie depuis plusieurs semaines. Ce qui est très contrariant puisqu’elle souhaite résilier son bail. Elle s’adresse aussi à l’administration qui n’a rien changé de ses habitudes ubuesques, à une conseillère qui va s’avérer sénile et, en désespoir de cause, à un jardinier avec lequel elle ne pense que pouvoir relater son expérience avortée de faire pousser une plante sur son porte-conteneur. Ce dernier, Aimé Cosat, va s’avérer être son allié le plus précieux. Outre le fait qu’avec Ninon il voyage par procuration, il ne va pas renoncer à retrouver De Cuïus ou ses héritiers. Complétons la liste des correspondants de la passagère du Ship Flowers avec l’ancienne cuisinière qui, tout comme Ninon, a l’impression de s’être faite «enfumée» en confiant ses biens à la société financière gérée par leur ex-patron. Elle envisage même de la rejoindre sur le Ship Flowers qui pourrait recourir à ses talents. Un projet qui ne se concrétisera pas. D’autant qu’à la suite d’une erreur de manutention son conteneur est débarqué en plein désert.
Et même si tout finira par s’arranger, Ninon Moinot décide qu’après plus de trois années en mer, il est temps de retrouver la terre ferme. «Je n’en peux plus, les os rouillés, les articulations grippées, je peine à aller de l’avant. Rien de grave à ça, je n’ai pas d’issue à mon avenir. J’ai choisi d’embarquer autour du monde. Ça m’a fait rêver. Passée la deuxième année, le rêve a viré. Ça arrive. Il faut savoir perdre. J’ai entamé le dernier tour de piste de la boîte à chaussures. La tournée d’adieu de Lady Shrimp. Dans moins de 77 jours maintenant, je quitterai la scène.»
Un projet que les aléas de la navigation mais plus encore les fils tissés par le commanditaire du bateau vont venir contrarier. De nouvelles surprises et quelques rebondissements l’attendent avant la fin de son Odyssée.
Magali Desclozeaux, en renouvelant le genre du roman épistolaire, joue avec ce temps qui s’étire très différemment sur un porte-conteneur et nous démontre les effets d’un très long confinement. Quand par exemple, il empêche de voir les gens, quand l’attente des informations vire à l’obsession et, lorsqu’elles arrivent, ont déjà été périmées par un nouvel événement. Sans parler des vagabondages de l’esprit, propre à imaginer des choses, à combler les vides. Bien entendu, toute ressemblance avec une situation du même ordre infligée au lecteur ne saurait être que fortuite!

Une loge en mer
Magali Desclozeaux
Éditions du Faubourg
Roman
176 p., 16,90 €
EAN 9782491241490
Paru le 21/01/2021

Où?
Le roman est situé en principalement en pleine mer, de Fos-sur-Mer à Shanghai. On y évoque aussi Paris.

Quand?
L’action se déroule de 2015 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Ainsi donc, je mourrai là où je loge.
Dans une boîte.
Cela s’est imposé à moi alors qu’à l’aube, depuis le minuscule balcon sur lequel donne mon conteneur placé en bout de rangée avec une paroi à pic au-dessus de la mer, je guettais l’apparition du soleil.
Lorsqu’il se lève sur ma gauche et que la nuit précédente, nous avons largué les amarres dans un port greffé au désert, je sais que nous avons mis le cap sur l’Asie.
Et j’aurai beau attendre midi, un soleil à l’aplomb du radar qui coiffe le château et espérer une journée sans brume, jamais je ne parviendrai ne serait-ce qu’à deviner ce qui se trouve à bâbord.
La locataire de l’un des dix mille conteneurs du Ship Flowers entreprend, pour résilier son bail, de contacter son propriétaire domicilié dans un paradis fiscal. C’est le début d’une correspondance au long cours, rassemblée dans ce roman épistolaire

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Toute la Culture 

Lecture d’un extrait du roman par «Les livreurs» © Production Éditions du Faubourg

Les premières pages du livre
La Boucle

en mer Méditerranée, un jour d’hiver*

Chère Madame Noisette,
Il me souvient avoir lu la mention « conseil » sur une plaque en cuivre à votre nom, apposée à gauche de la porte cochère du 6 rue de la Corderie.
Ancienne gardienne de l’immeuble situé au 5 de cette même rue, je vous écris dans l’espoir que vous saurez m’indiquer la marche à suivre.
J’aimerais quitter la mer où je demeure depuis bientôt deux ans et demi or pour cela, il me faut rompre le contrat de pension viagère signé avec Félix De Cuïus.
En échange de ma retraite, il me garantit le gîte sous forme d’un conteneur embarqué sur un porte-conteneurs, avec douche et toilettes au château, et le couvert sous forme d’une collation et de deux repas par jour servis à la table du petit personnel navigant.
Comme vous le voyez, ma situation est simple : je cherche à rendre son gîte et son couvert au De Cuïus afin qu’en retour, il fasse établir le versement de ma retraite non plus sur un compte bancaire à son nom, mais au mien.
Mes courriers envoyés à la boîte postale 3210 à Nassau, Bahamas, étant restés lettre morte, je me permets de vous demander conseil sur ce point : selon vous, quelle est la démarche à suivre pour annuler un contrat de pension viagère signé par deux parties dont l’une ne répond plus ?

Bien cordialement,
Ninon Moinot

Ship Flowers
Conteneur nº 124328
c/o Seamen’s club
allée des Pins
13270 Fos-sur-Mer, France
*Cachet de la poste illisible.

Paris, le 28 janvier 2015

Chère Madame,

À ma connaissance, un contrat viager ne peut être cassé.

Salutations distinguées.
ppe Prune Noisette
[Signature illisible]

en mer de Chine, un jour de printemps*

Chère Madame Noisette,

Merci pour votre réponse dont je reconnais qu’elle m’a fichue à plat.
Ainsi donc, je mourrai là où je loge.
Dans une boîte.
Cela s’est imposé à moi alors qu’à l’aube, depuis le minuscule balcon sur lequel donne mon conteneur placé en bout de rangée avec une paroi à pic au-dessus de la mer, je guettais l’apparition du soleil.
Lorsqu’il se lève sur ma gauche et que la nuit précédente, nous avons largué les amarres dans un port greffé sur le désert, je sais que nous avons mis le cap sur l’Asie.
Et j’aurai beau attendre midi, un soleil à l’aplomb du radar qui coiffe le château et espérer une journée sans brume, jamais je ne parviendrai ne serait-ce qu’à deviner ce qui se trouve à bâbord. Un porte-conteneurs ne fait pas de cabotage et ses occupants ont ainsi toute latitude, comme moi aujourd’hui, pour imaginer un lent déroulé de plages sablonneuses. Il sera long et avant qu’il ne soit interrompu par une nouvelle escale, il faudra compter au moins six jours. Plus qu’il n’en faut pour mourir d’un arrêt du cœur, ce que je me souhaite et qui m’amène à solliciter un ultime conseil.
En cas de décès, j’aimerais être inhumée selon les coutumes du pays au large duquel il adviendra. Comme, par exemple, le bûcher en Inde. À qui dois-je adresser cette requête afin qu’elle soit exaucée ?

Très cordialement,
Ninon Moinot
*Cachet de Xiamen, 6 mai 2015.

Paris, le 21 mai 2015

Chère Madame,
Il suffit de l’indiquer sur un papier libre placé dans votre portefeuille.
Salutations distinguées.
ppe Prune Noisette
[Signature illisible]

en mer Rouge, un jour d’été*

Chère Madame,

En ce qui me concerne, ce sera dans un porte-monnaie à soufflets.
Mon portefeuille qui contenait ma carte senior, mes bons de réduction et mes tickets de métro, inutiles sur un porte-conteneurs, est resté à terre.
Quand on quitte une loge de 18 m2 sous le coup d’un avis d’expulsion pour venir s’établir dans une boîte de 12, mieux vaut partir léger.
J’ai appliqué une méthode simple afin d’y arriver, j’ai imaginé que j’étais payée par l’huissier pour emporter toutes mes affaires à la déchetterie et j’ai fait en sorte que la facture soit salée.
À part mes sabots d’infirmière aux semelles antidérapantes et mon thermos de café, j’ai transigé sur tout le reste et ça a été vite plié.
Résultat : une seule valise dans laquelle n’entrait pas mon sac à malice, le sac de sel à répandre devant la porte cochère de l’immeuble en cas de gelée où je cachais les étrennes offertes au fil des ans par mon petit monde avant qu’il ne soit expulsé lui aussi.
Je l’ai vidé sur les tommettes rouges de ma loge, traînée de cristaux couleur cendre, et sou après sou, j’ai rassemblé mes économies.
Un mince pécule confié à la Poste qui m’a proposé de le placer sur un livret de développement durable qui, en dépit de son appellation, n’est pas un livret mais une carte plastifiée. Lors de mes passages à Fos, si nécessaire, je retire quelques euros que j’échange à la buvette du Seamen’s club qui là aussi, en dépit de son appellation, n’est pas un club mais un foyer d’accueil pour les marins en escale.

Dentifrice, savon, mousse à raser, chips aux oignons, chips à la moutarde, chips au miel, vin blanc maltais ou bières, le tour de l’épicerie du château est vite fait et les prix ronds: de 1 à 3 dollars. Le cantinier n’a pas de caisse et il exige l’appoint.

Mais si je n’ai plus l’usage d’un portefeuille, je suis présente, en revanche, dans celui du De Cuïus.

Lorsque je reçus le contrat de pension viagère à signer, un billet l’accompagnait: «Merci, chère Ninon, grâce à vous, j’achève pleinement de diversifier mon portefeuille,» Me savoir dans son portefeuille me rassura, c’était le signe que j’avais de la valeur.
Et puisque je vaux quelque chose, n’est-ce pas là une marge de manœuvre pour tenter, à défaut de l’annuler, de renégocier mon contrat ? Qu’en pensez-vous ?
Je sais. J’avais dit ne plus vous demander conseil. Veuillez accepter que je me dédise en vous saluant.

Bien à vous
Ninon Moinot »

Extraits
« Qu’importe, cela n’en sera pas moins ma dernière boucle. Je n’en peux plus, les os rouillés, les articulations grippées, je peine à aller de l’avant. Rien de grave à ça, je n’ai pas d’issue à mon avenir. J’ai choisi d’embarquer autour du monde. Ça m’a fait rêver. Passée la deuxième année, le rêve a viré. Ça arrive. Il faut savoir perdre. J’ai entamé le dernier tour de piste de la boîte à chaussures. La tournée d’adieu de Lady Shrimp. Dans moins de 77 jours maintenant, je quitterai la scène. J’espère que ce sera en semaine. La Poste sera ouverte et j’entamerai le millier d’euros déposé sur mon livret de développement durable pour subvenir à mes besoins une fois débarquée à terre. Partir avec un ballot est une chose, revenir avec un ballot et deux fauteuils cabriolets en est une autre. » p. 74

« Île de Malte, Je 16 janvier 2017

Monsieur Maître Carré,

Vous me trouvez bouleversée par votre lettre.
Je m’apprêtais à envoyer un courrier à Aimé Cosat. Vous m’apprenez qu’il est mort.
Il m’avait bien dit prendre des cachets qui l’assommaient, mais de là à comprendre qu’il vivait ses derniers jours, il y a un pas que je ne pouvais franchir.
Débarquée à Malte dans un camp de transit, j’attends mes papiers après avoir déclaré la perte de mon passeport resté sur le lieu de mon ancienne résidence, le Ship Flowers. Je vous envoie le duplicata remis par les autorités. Suffira-t-il à justifier de mon existence?
Monsieur Cosat m’avait confié qu’il était jardinier et habitait dans une chambre de bonne. De lui, j’en sais à peine plus. Sauriez-vous m’éclairer sur ce que vous nommez gratification?

Avec mes remerciements

Ninon Moinot » p. 97

À propos de l’auteur

DESCLOZEAUX_Magali_©Claire_MoliterniMagali Desclozeaux © Photo Claire Moliterni

Magali Desclozeaux est traductrice de l’italien et romancière. Une loge en mer est son troisième roman après Le crapaud (Plon, 1997, sélectionné pour le Goncourt du premier roman) et Un deuil pornographique (Flammarion, 2003). Pour mieux raconter les aventures de Ninon Moinot dans Une loge en mer, elle a embarqué sur un porte-conteneurs à Fos-sur-Mer. (Source: Éditions du Faubourg)

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Les lettres d’Esther

PIVOT_les_lettres_desther  RL2020  Logo_second_roman 

En deux mots:
Esther a l’idée de lancer un atelier d’écriture épistolaire auquel s’inscrivent Jean, Alice, Samuel, Jeanne, Juliette et Nicolas. Ils vont s’échanger des lettres et se livrer tout au long de cet exercice particulier où leurs progrès ne seront pas uniquement stylistiques.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Écrire pour s’en sortir

Une libraire anime un atelier d’écriture épistolaire et raconte cette expérience très particulière. L’occasion pour Cécile Pivot de confirmer son talent de romancière et de nous démontrer les vertus de l’exercice.

Avant de vous parler de ces «lettres d’Esther», j’aimerais partager avec vous deux postulats. Le premier pose le principe que la lecture est une activité enrichissante. Si vous me lisez, je ne doute pas que vous approuverez. Le second parle des vertus de l’écriture. Il est largement démontré dans ce roman, mais je veux en souligner ici l’un des aspects essentiels: on ne dit pas les choses de la même manière en les écrivant – peu importe du reste le support – qu’en les disant. On a trop souligné les dégâts des smartphones pour ne pas dire qu’ils font aussi beaucoup écrire. Il ne s’agit pas en l’occurrence de littérature, mais relativise aussi l’affirmation que l’écriture se perd.
Cécile Pivot a choisi un biais original pour sa démonstration. Elle met en scène une libraire qui a l’idée d’organiser un atelier d’écriture épistolaire. À l’heure où une étude vient confirmer que les Français plébiscitent l’écriture manuscrite, ce roman tombe à pic!
Après avoir passé une petite annonce dans la presse, cinq personnes vont s’inscrire, ou plutôt quatre personnes, Jean, Alice, Samuel, et Jeanne, ainsi qu’un couple en crise, Juliette et Nicolas Esthover, dont leur thérapeute pense que l’exercice peut leur être salutaire et qui a demandé à les inscrire.
Voici comment la romancière nous les présente: «Jean Beaumont, un homme d’affaires, qui passait sa vie à voyager; Alice Panquerolles, hypnothérapeute, lyonnaise; Samuel Djian, un jeune garçon, qui s’est contenté d’un: «Pourquoi pas votre atelier puisque je dois trouver un truc à faire?»; Jeanne Dupuis, la plus enthousiaste, dont on entendait à la voix qu’elle n’était plus toute jeune.» Et ce couple dont on va vite apprendre qu’il est train de ses séparer, Juliette ayant fait une grave dépression postpartum et souhaitant prendre du recul.
L’exercice introductif consiste pour les participants à répondre à la question suivante: «Contre quoi vous défendez-vous?» parce qu’elle «laisse une grande liberté à celui qui répond. Il peut être évasif, avancer un lieu commun ou, au contraire, dévoiler une part plus intime de ce qu’il est». Il s’agit aussi de choisir deux correspondants et d’envoyer une copie des lettres à Esther.
Très vite, ils vont se prendre au jeu et devenir de plus en plus intimes, raconter leurs problèmes et leurs aspirations, tenter de deviner la psychologie de leur correspondant et même essayer de les aider. Car si Esther a bien choisi de s’occuper de style, de corriger les défauts les plus apparents de ces courriers, le roman ne va guère s’y attarder pour laisser la part belle aux lettres, tout juste accompagnées ici et là d’un commentaire destiné à faire avancer le récit.
Jeanne, 67 ans, va échanger avec Samuel. Jean va écrire à Esther, mais aussi à Nicolas. Ce dernier va bien entendu aussi s’adresser à son épouse, essayer de lui prouver qu’il l’aime toujours. Le chassé-croisé est plaisant, les histoires qui s’échangent devenant au fil des pages plus riches, les conseils plus précis.
Je ne sais cet atelier d’écriture a réellement existé, mais après tout qu’importe. Car on se laisse prendre au jeu de ces échanges épistolaires et on a envie de croire à cette leçon d’humanisme derrière les mots qui s’écrivent. Une lecture agréable qui confirme après Battements de cœur tout le talent de Cécile Pivot.

Les lettres d’Esther
Cécile Pivot
Éditions Calmann-Lévy
Roman
320 p., 19,50 €
EAN 9782702169070
Paru le 19/08/2020

Où?
Le roman se déroule un peu partout en France, mais principalement dans le Nord, du côté de Lille. On y envoie aussi des lettres depuis Verjus-sur-Saône, Paris ou New York

Quand?
L’action se situe de 2019 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Cet atelier était leur bouée de sauvetage. Il allait les sauver de l’incompréhension d’un deuil qu’ils ne faisaient pas, d’une vie à l’arrêt, d’un amour mis à mal. Quand j’en ai pris conscience, il était trop tard, j’étais déjà plongée dans l’intimité et l’histoire de chacun d’eux.»
En souvenir de son père, Esther, une libraire du nord de la France, ouvre un atelier d’écriture épistolaire. Ses cinq élèves composent un équipage hétéroclite :
une vieille dame isolée, un couple confronté à une sévère dépression post-partum, un homme d’affaires en quête de sens et un adolescent perdu.
À travers leurs lettres, des liens se nouent, des cœurs s’ouvrent. L’exercice littéraire se transforme peu à peu en une leçon de vie dont tous les participants
sortiront transformés.
Roman initiatique, pétri de tendresse et d’humanité, ces Lettres sont un éloge de la lenteur, une ode au pouvoir des mots.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
RTL (Les livres ont la parole – Bernard Lehut)
A Voir A Lire (Cécile Peronnet)
Page des Libraires (Faustine Meyssonnier, Librairie Gibert Joseph à Dijon)
Blog Mumu dans le bocage 
Blog Encres vagabondes
Blog froggy’s delight
De quoi lire (Catherine Perrin)
Blog L’Homme Qui Lit 


Cécile Pivot présente Les Lettres d’Esther © Production Éditions Calmann-Lévy

INCIPIT (Les premières pages du livre)
ESTHER
Rien ne s’est passé comme je l’avais prévu. J’aurais pu m’en douter après notre réunion à Paris, la seule fois où nous nous sommes rencontrés. Ils ne s’étaient pas inscrits à mon atelier d’écriture épistolaire avec l’intention que je leur prêtais, faire des progrès en écriture. Pas seulement, en tout cas. Cet atelier était leur bouée de sauvetage. Il allait les sauver de l’incompréhension, d’un deuil qu’ils ne faisaient pas, d’une vie à l’arrêt, d’un amour mis à mal. Quand j’en ai pris conscience, il était tard, j’étais déjà plongée dans l’intimité et l’histoire de chacun d’eux. Mais, après tout, n’était-ce pas, après la mort de mon père, une bouée de sauvetage pour moi aussi ?
Je me suis surestimée. J’ai pensé qu’ils souhaiteraient tous correspondre avec moi, seul Jean en a éprouvé le désir ; que je saurais faire preuve de fermeté, il n’en a rien été avec Samuel, qui a refusé un deuxième correspondant ; qu’ils seraient avides de mes conseils, ils ne m’écoutaient que d’une oreille, avaient d’autres chats à fouetter.
Je ne sais plus à quel moment exactement j’ai décidé de réunir notre correspondance pour en faire un livre. Après l’exercice des monologues, je crois. Excepté Juliette, qui a hésité avant d’accepter, Jeanne, Samuel, Jean et Nicolas m’ont donné leur accord sans hésiter, à condition que leurs prénoms soient modifiés. Samuel, lui, a tenu à conserver le sien.
En vue de leur publication, j’ai corrigé les lettres, je les ai lissées, pour ainsi dire, mais j’ai tâché d’en préserver le style. Samuel se moque des répétitions, Juliette a du mal avec les liaisons (à l’image des problèmes qu’elle rencontrait pour lier le passé au présent ?), Nicolas a son franc-parler (le même que dans la vie), Jeanne aime les interjections, Jean les adverbes.
Pour plus de lisibilité, j’ai précisé en haut de chaque lettre les noms des correspondants et de leur destinataire.
Je voulais que ce livre se termine avec le plus jeune d’entre nous, Samuel. Qu’il ait le dernier mot. D’abord, parce que j’apprécie son intelligence intuitive et sa sensibilité, qui transparaissent dans son écriture. Ensuite, parce que lui et moi nous ressemblons par certains aspects. Nous ne parvenions pas à faire le deuil de nos disparus et une absurde culpabilité pesait sur nos épaules. Enfin, parce que personne n’aurait pu imaginer qu’il évoluerait de cette façon en quelques mois, qu’il prendrait sa vie à bras-le-corps avec tant de spontanéité et de générosité. Jean, lui aussi, s’est donné les moyens de changer le cours de son existence. Je veux croire que l’atelier d’écriture a été leur meilleur allié. Qu’il est tombé à point nommé.
J’ai quarante-deux ans, je m’appelle Esther Urbain.
PETITE ANNONCE
Je n’étais ni auteure ni professeure. Il allait me falloir rassurer les postulants sur ma légitimité. Je comptais faire appel à mon expérience de documentaliste sur des recueils épistolaires, leur citer mes préférés, Correspondance de François Truffaut et Lettres à Lou de Guillaume Apollinaire. Leur parler, aussi, des ateliers d’écriture que j’organisais à Lille dans ma librairie C’est à Lire, le soir après la fermeture, animés par des écrivains du Nord. Avec un sujet comme la correspondance épistolaire, je craignais de n’attirer que des vieux esseulés, qui profiteraient de l’occasion pour exhumer de leurs tiroirs leur papier à lettres jauni et dérouler leurs souvenirs, sans souci de l’autre et de la conversation.
J’avais une idée assez précise de la manière dont je voulais que fonctionne mon atelier. Le 5 janvier 2019, l’annonce, que j’avais mise en ligne quelques jours plus tôt sur le site de ma librairie, a paru dans quatre quotidiens régionaux. Pour plus d’impact, on m’avait proposé une « offre couplée » quand j’avais appelé le service publicité de La Voix du Nord : « Apprenez à mettre en forme vos pensées, à raconter une histoire et à parler de vos émotions en vous inscrivant à un atelier d’écriture consacré au genre épistolaire. Possibilité d’y participer quel que soit votre lieu de résidence. Du 4 février au 3 mai 2019.»
J’ai reçu une vingtaine de réponses. Les candidats étaient de tous âges, un peu plus d’hommes que de femmes. À chacun, j’ai déroulé le même discours, Esther Urbain, libraire à Lille, documentaliste et correctrice pour l’édition, spécialisée dans les correspondances. Je les ai prévenus que j’animais un atelier d’écriture pour la première fois et que mon rôle consisterait, tout en respectant leur personnalité, à travailler leurs textes avec eux, notamment en les aidant à trouver le mot juste et à donner du rythme à leurs phrases. Pour cela, il me faudrait avoir accès à leurs courriers. Je prévoyais une rencontre à Paris le mois suivant, qui serait probablement la seule, puisque je comptais leur faire un retour par téléphone ou par mail à chaque nouvelle lettre.
La réponse la plus insolite est venue d’une psychiatre de Paris, Adeline Montgermon. Après m’avoir posé des questions sur le fonctionnement de l’atelier, demandé mes références, elle m’a parlé de sa patiente.
— Elle fait une dépression du post-partum. Vous savez ce que c’est ?
— Euh, non, pas vraiment, ce n’est pas comme…
Elle parlait vite. Elle m’avait interrogée pour la forme, mais ce que je disais ne l’intéressait guère. Elle fonctionna toujours ainsi avec moi.
— Bon, je vais vous expliquer en quelques mots. Si le sujet vous intéresse, je pourrai vous conseiller des livres – c’est vrai que vous êtes libraire ! On l’appelle aussi dépression postnatale. C’est une dépression sévère, dont les causes sont multiples. Elle nuit au lien d’attachement entre la mère et le bébé. Celle de ma patiente, qui a trente-huit ans, a été décelée quand son bébé avait cinq mois. Elle a d’abord effectué un séjour en hôpital psychiatrique. Puis elle est rentrée chez elle, mais ce retour était prématuré. Elle est désormais suivie en maternologie, avec sa fille, plusieurs jours par semaine. J’y assure des consultations, c’est là que je l’ai rencontrée. La petite a aujourd’hui huit mois et demi et l’état de sa mère reste préoccupant.
J’ai senti une pointe d’agacement dans la voix d’Adeline Montgermon. Elle s’était probablement opposée à sa sortie d’hôpital.
— Elle prétend que son mari ne l’a pas soutenue à son retour. Elle est revenue à un état de fragilité extrême, comme après la naissance du bébé, et ses angoisses ont réapparu. Je les ai reçus tous les deux il y a quelques jours. Ma patiente a émis le souhait de quitter l’appartement familial pour vivre seule, durant un temps indéterminé. Sans son mari et sans sa fille. De toute évidence, il ne s’y attendait pas.
— Ils n’en avaient pas parlé avant de venir vous voir ?
— Non. Elle voulait le lui annoncer dans mon cabinet. Ma patiente a du mal à trouver ses mots, à dire ce qu’elle pense. Elle est très vulnérable. Lui subit les crises d’angoisse et de panique de sa femme depuis des mois. Il fait ce qu’il peut. Il lui est difficile de l’aider. Il a du mal à accepter ce qui arrive à son épouse. Je lui ai proposé de consulter l’un de mes confrères, il a refusé tout net. C’est dommage, mais je ne m’inquiète pas outre mesure. Il a du répondant. L’avenir dira si leur séparation est temporaire ou définitive. Malgré leur difficulté à communiquer, leur couple est solide. Je leur ai proposé de profiter de leur séparation pour s’écrire. Sincèrement, je ne sais pas ce que cela peut donner. Je me suis dit qu’ils s’écouteraient différemment. Enfin, qu’ils s’écouteraient tout court, ce dont ils sont incapables aujourd’hui. C’est là que je suis tombée sur votre annonce…
— Mais vous n’avez pas besoin…
— Elle tombait à pic, vous comprenez. Parce que j’ai peur que ma patiente n’interrompe le dialogue à la moindre difficulté ou contrariété. Je serais plus rassurée si elle écrivait dans le cadre d’un atelier, qui plus est dirigé par une femme.
— Qu’attendez-vous de moi, exactement ?
— Que vous les accueilliez dans votre atelier.
— Je ne sais pas quoi dire. C’est délicat, je ne suis pas psy et…
— Je sais bien. Vous procéderez avec eux comme avec les autres. Quant à moi, je continuerai à suivre ma patiente.
— Je vais m’immiscer dans leur intimité…
— … comme dans celle de vos autres élèves. Mais ce ne sera pas votre problème. Vous pouvez, tout comme eux, être rassurée à ce sujet. Je suis bien consciente que ce sera peut-être délicat parfois.
— Et puis, ils se ficheront pas mal des conseils en écriture que je suis censée leur donner…
— Je crois que cela vaut la peine d’essayer, de tout essayer.
Elle insistait. J’ai cédé et dit oui au docteur Montgermon.
J’appris leurs noms au moment de leur inscription, quelques jours plus tard. Juliette et Nicolas Esthover m’ont envoyé un mail chacun de leur côté, à quelques heures d’intervalle. Ils se recommandaient du docteur Montgermon, n’en disaient pas beaucoup plus. Quatre autres personnes ont suivi. Jean Beaumont, un homme d’affaires, qui passait sa vie à voyager ; Alice Panquerolles, hypnothérapeute, lyonnaise ; Samuel Djian, un jeune garçon, qui s’est contenté d’un : « Pourquoi pas votre atelier puisque je dois trouver un truc à faire ? » ; Jeanne Dupuis, la plus enthousiaste, dont on entendait à la voix qu’elle n’était plus toute jeune. J’avais espéré que nous serions plus nombreux. Pas un, constatais-je, étonnée, ne parlait d’écrire un livre ou n’avait un manuscrit en sommeil dans un placard. N’était-ce pas la motivation principale des participants à un atelier d’écriture ? Peut-être celui-ci, autour de la correspondance, suscitait-il des attentes différentes. Je me demandais lesquelles.
S’accorder sur un jour, une heure et un lieu où nous retrouver à Paris ne fut pas facile. Seule Jeanne Dupuis n’a posé aucune condition. Elle était libre comme l’air, me dit-elle en riant au téléphone. Jean Beaumont m’avait prévenue qu’il serait en déplacement et ne pourrait être des nôtres. Nous convînmes finalement d’un rendez-vous le 31 janvier, à 18 h 30, au Hoxton, un hôtel-restaurant branché du Sentier, avec une cour intérieure, un jardin d’hiver et de nombreux coins salon. Il m’avait été conseillé par Raphaël, mon cousin. J’en profitai pour passer deux jours chez lui, qui habitait pas loin de là.
Avant notre réunion, j’envoyai un e-mail aux six participants, leur demandant de réfléchir à la question suivante : « Contre quoi vous défendez-vous ? » S’ils étaient d’accord, ils devraient, en quelques mots, énoncer leur réponse à haute voix devant les autres. J’aime cette question, parce que je suis convaincue que nous nous défendons tous contre quelque chose. Et aussi parce qu’elle laisse une grande liberté à celui qui répond. Il peut être évasif, avancer un lieu commun ou, au contraire, dévoiler une part plus intime de ce qu’il est.

CONTRE QUOI VOUS DÉFENDEZ-VOUS?
nico-esthover@free.fr, juju-esthover@free.fr, jeanne. dupuis5@laposte.net, jean.beaumont2@orange.com, samsam-cahen@free.fr
Objet : Les tout débuts de notre atelier

Bonjour à tous,
J’ai été très heureuse de vous rencontrer vendredi dernier. Il est difficile, dans ce genre de réunions où l’on fait connaissance, d’être tout de suite à l’aise les uns avec les autres. C’est pourquoi je vous remercie d’avoir répondu à la question : « Contre quoi vous défendez-vous ? » Vous l’avez tous fait avec une grande franchise. Vous trouverez ci-dessous un récapitulatif de ce dont nous sommes convenus et, en pièce jointe, la photo de Jean Beaumont qui, comme vous le savez, ne pouvait être parmi nous. Vous, Jean, avez de votre côté reçu les photos des autres participants.
Tout au long de cet atelier, vous aurez chacun deux correspondants. Vous pouvez si vous le souhaitez adresser votre demande à un ou deux correspondants. Ou attendre que l’on vous écrive. Dans ce cas, vous prenez le risque de vous retrouver seul.
Si vous recevez une demande et que vous souhaitez y répondre par la négative, merci de le faire savoir au plus vite.
Je vous conseille de vous appeler par vos prénoms. Cela vous aidera à briser la glace.
Durant l’atelier, vous n’utiliserez que les lettres pour communiquer entre vous.
Si possible, envoyez-les régulièrement. Tâchez de ne pas laisser passer trop de jours avant de répondre.
Je vous rappelle que vous devez faire figurer dans votre premier courrier la réponse à la question à laquelle vous avez répondu lors de notre réunion: «Contre quoi vous défendez-vous?» (À deux reprises, donc, puisque vous avez deux correspondants.)
Vous pouvez me choisir comme destinataire.
Dans le but de vous accompagner et de vous aider à progresser dans l’écriture, vous me transmettrez une copie de chacun de vos courriers. J’ai noté que Juliette, Jean et Samuel photographieront leurs lettres et m’enverront leurs captures d’écran par mail, tandis que Nicolas et Jeanne en feront des photocopies que je recevrai par la poste. Après réception de vos courriers, je vous téléphonerai (Jeanne, Juliette, Nicolas, Samuel) ou vous enverrai un mail (Jean) pour vous faire part de mes retours.
Plus tard, je vous soumettrai trois exercices.
N’oubliez pas que je ne suis pas là pour juger de vos sentiments et de vos points de vue, mais pour vous faire progresser dans l’écriture.
Si vous avez des questions, je suis bien entendu à votre disposition. Vous avez mon téléphone, mon mail et mon adresse.
Notre atelier se terminera la semaine du 13 mai 2019.

Mesdames et messieurs, en ce lundi 4 février 2019, je déclare notre atelier d’écriture ouvert !

À très bientôt,
Esther Urbain

Jeanne à Samuel
Verjus-sur-Saône,
le 6 février 2019

Bonjour Samuel,

J’espère que vous ne serez pas trop déçu de recevoir une lettre de ma part. J’ai choisi de correspondre avec vous car la compagnie des jeunes me manque. Je ne vous en voudrais pas si vous ne me répondez pas. À votre âge, écrire à une personne âgée ne doit pas être une perspective bien excitante.
Lorsque j’étais professeure de piano, je passais une bonne partie de mes journées avec des jeunes. Hélas, je ne donne plus de cours. Si j’avais eu des petits-enfants, ma vie aurait été différente. Ne vous inquiétez pas, hein ! je ne compte pas faire de vous un petit-fils de substitution. C’est ainsi et je l’accepte. D’ailleurs, c’est étrange, les gens qui tiennent ce genre de propos fatalistes, « acceptez votre sort » ou « tel est votre destin », m’exaspèrent, mais il m’arrive à moi aussi de parler ainsi, alors que je n’en pense pas un mot. Je n’ai pas de petits-enfants, cela me manque, je trouve que c’est injuste. Voilà qui est dit ! Maintenant, vous n’allez pas me croire si je vous confie que je ne souffre pas de la solitude. Pourtant, c’est vrai. J’ai des amis, de nombreux animaux, je suis très active et, ma foi, vivre seule n’a pas que des inconvénients.
Qu’avez-vous pensé de notre réunion ? Je ne nous ai pas trouvés très à l’aise. Nous osions à peine nous regarder, nous sourire. Cela m’a rappelé le jour de la rentrée, à l’école, lorsqu’avec les autres élèves, nous nous observions à la dérobée, curieux et méfiants à la fois. À mon grand étonnement, quand Esther nous a demandé de répondre à haute voix à la question « contre quoi vous défendez-vous ? », nous avons tous exprimé des sentiments très personnels. Vous, par exemple, avez dit que vous vous défendiez « contre l’envie de tout casser ». Aïe ! Vous avez la vie devant vous, semblez intelligent, avec toutes vos capacités mentales et physiques, vous êtes beau par-dessus le marché, pourquoi cette réponse ? me suis-je demandé. Vous êtes arrivé en retard, avec des pieds de plomb, comme si vous étiez contraint de venir. Les yeux rivés à votre téléphone, nous avez-vous seulement vus ? Ce n’est pas un reproche. Mais j’en ai conclu qu’on ne vous avait pas laissé le choix. Quant à moi, vous ne vous en souvenez sans doute pas, mais j’ai répondu que je me défendais « contre la colère ». En étant aussi franche, je craignais de déplaire. Mais comme nous avons tous fait des réponses qui allaient dans le même sens, aussi sinistres et inquiétantes les unes que les autres (ha ha ! comme c’est drôle, quand on y pense !), je me suis fondue dans le marasme ambiant.
J’espère que vous m’écrirez. J’en serai fort heureuse.
Amicalement,
Jeanne

Jeanne pose son crayon. Elle relira sa lettre plus tard. Elle se demande si elle n’y est pas trop directe, si elle ne devrait pas nuancer. Elle est convaincue que Samuel abandonnera l’atelier au moindre désagrément ou s’il lui faut fournir un effort. Peut-être même a-t-il quitté la réunion en décidant qu’il n’avait rien à faire avec eux. Au Hoxton, elle l’a vu arriver de loin. Dans un premier temps, elle n’a pas imaginé que c’était le jeune homme qu’ils attendaient. Ils étaient déjà installés dans le fond de la première salle, près du bar. Après avoir franchi le sas d’entrée, il s’est arrêté net. La capuche de son sweat-shirt était relevée sur sa tête, il portait un jean et des baskets blanches. On lisait en lui comme dans un livre ouvert. Ce genre d’endroit lui était étranger. Fasciné par le décorum, il était sur la défensive et n’osait regarder résolument autour de lui. Cet hôtel particulier du XVIIIe, classé aux Monuments historiques, agrémenté d’un jardin d’hiver, habillé de son mur végétal, avec ses cours intérieures, peut impressionner. Comme la faune qui y sévit. Des femmes et hommes d’affaires s’y donnent rendez-vous pour discuter culture numérique, médias, communication et développement durable ; des Parisiens et des touristes branchés viennent y boire des cocktails et affichent leurs bananes, le dernier accessoire à la mode, siglées Prada, Dior, Vuitton ou Gucci. Tout un petit monde entre soi et ostensiblement décontracté.
Sans son ami Luc, le patron du bistrot du village où elle se rend tous les matins pour boire un café, elle n’aurait pas eu connaissance de l’annonce d’Esther dans Le Progrès. Il trouvait « strange », cette idée d’un atelier autour de la correspondance. Cela sentait le traquenard à des kilomètres. Ce matin-là, elle ne lui a pas fait de remarque sur cette sale manie qu’il a d’employer des anglicismes. Susceptible comme il est, elle a appris à garder sa langue dans sa poche quand il le faut. Lorsque Jeanne a recopié l’annonce sur son carnet, il lui a conseillé de se méfier. Il sait qu’elle ne l’écoutera pas, Jeanne est une tête de pioche. Des promoteurs et agents immobiliers convoitent sa maison depuis longtemps. Au double du prix pratiqué dans la région, « c’est une occasion qu’il ne faut pas laisser passer, madame Dupuis ». Ils l’aideront à se reloger, tout près si elle le souhaite, mais dans un appartement plus moderne, plus confortable. Un jour, l’un d’eux lui a vanté les avantages d’un « chez-soi cosy ». Jeanne s’est mise en colère. « Jeune homme, vous tombez mal, je déteste le “cosy”. Dans le moelleux, le douillet, j’ai la sensation d’étouffer. J’aime le vide, le brut, les grands espaces, vous comprenez ? » Non, il ne comprenait pas. « Arrêtez de croire que les gens d’un certain âge aiment, comme vous dites, le “cosy”. » Il était parti sans insister. Elle ne cède pas, sa maison tient bon et fait barrage aux progrès d’extension du lotissement des « Grandes prairies ». Passée la stupéfaction, ce nom ronflant avait provoqué l’hilarité de Jeanne. Elle ne s’était pas gênée pour demander d’un air narquois au maire de son village, tendance divers droite, où donc se cachaient ces « grandes prairies ». Pierre Darguemarche lui avait rétorqué qu’il n’était pour rien dans le choix des noms donnés aux lotissements. Jeanne déplore leur paresse architecturale et esthétique. En quelques semaines, elle a vu sortir de terre huit constructions en crépi blanc, alignées les unes à côté des autres au bord de la route, puis une seconde rangée, semblable à la première. Raser sa maison permettrait de tracer la troisième. Elles étaient séparées par une allée de graviers blancs agrémentée, tous les cinq mètres, de hautes jardinières en plastique gris. Les travaux terminés, elles ont accueilli des lauriers, qui sont morts dans l’indifférence générale. Les ficus qui leur ont succédé n’ont pas eu plus de chance. Aujourd’hui, les jardinières servent de points de rendez-vous et de cendriers aux ados. « Clou du spectacle », selon Jeanne, les portails en PVC, ornés de volutes et de médaillons prétentieux, que l’on s’attendrait à trouver à l’entrée d’un manoir plutôt que de pavillons. Il ne restait rien des vignes de Martine et Jacques Bazoche, vendues au promoteur. En soupirant, il leur avait glissé qu’ils avaient de la chance de l’avoir trouvé sur leur chemin. Après la transaction, les Bazoche avaient déménagé dans le Sud-Est. À chaque déluge sur la région PACA, Jeanne ne peut s’empêcher de se réjouir. « Bien fait ! Et ce n’est que le début ! » jubile-t-elle, en imaginant le couple d’ex-vignerons dans l’eau jusqu’au cou. Elle dit à qui veut l’entendre qu’ils ont fui, qu’il n’y a pas d’autre mot pour qualifier leur départ. S’ils avaient eu un tant soit peu de courage, ils auraient assisté au désastre, regardé les pelleteuses arracher du sol leurs ceps de vigne. Jeanne en a pleuré, alors que ce ne sont pas ses terres. Elle ne vendra les siennes à personne. Ils s’empresseraient de les arracher et de démolir sa maison en pierre. Au moins, quelques habitants des Grandes prairies profitent-ils de la vue sur son jardin et ses vignes. C’est au maire que Jeanne en veut, pas à eux. Leur satisfaction d’être propriétaires se lit sur leur visage. Le garage, le jardin, la façade, les volets répétés à l’identique les rassurent. Le maire, deux mandats à son actif, ne voit pas où est le problème, du moment que sa commune gagne des habitants et qu’aucune classe de l’école primaire n’est menacée de fermeture. S’il y a encore des commerces de bouche à Verjus, c’est grâce à lui. Jeanne entend ses arguments. Mais faut-il pour autant construire des mochetés ? La loi de 1977 sur la construction ou la rénovation des bâtiments de moins de cent soixante-dix mètres carrés, qui a rendu facultatif le recours à un architecte, met Jeanne en rage. Contre la loi, elle ne peut rien.
Les zones industrielles et commerciales sont sa deuxième bête noire. À propos de «ces bâtiments sans âme qui font crever les commerces des villages et des villes dans la plus grande indifférence», elle ne mâche pas ses mots. Ils sont hideux, tristes à mourir, mais si pratiques, puisque toutes les activités de même nature sont regroupées au même endroit. Encore faut-il avoir une voiture pour accéder aux restaurants, hypermarchés, jardineries, magasins de meubles, de sport et de bricolage ainsi réunis. Pour gagner du temps, se désole Jeanne, nous sommes prêts à tous les compromis, à nous comporter comme des moutons. Cette division de la vie en zones, commerciales, résidentielles, industrielles et de loisirs, l’effraie.
Elle fait une photocopie de sa lettre, puis se rend à la poste. Elle l’envoie à Samuel, allée des Platanes, à Villejuif, et la copie à Esther, rue Saint-André, à Lille.
Samuel a promis à Ben qu’il passerait au Nationale dans la matinée pour lui rendre son sac à dos. Lorsqu’il prend le courrier et trouve dans la boîte la lettre de Jeanne à son attention, il a déjà oublié la réunion de l’atelier, une semaine plus tôt. Il la lit en marchant dans la rue. Il se dit qu’il va falloir répondre puisque, de son côté, il n’a sollicité personne. S’il abandonne dès maintenant, sa mère sera furieuse. Elle est à bout de patience. Il aurait préféré une lettre de l’homme d’affaires. Il s’était d’ailleurs imaginé que Jean Beaumont le prendrait sous son aile et finirait par lui proposer un job. Mais il n’a rien fait pour que son fantasme se réalise. « C’est bien fait pour ma gueule, ronchonne-t-il en poussant la porte de la brasserie. Et puis quoi, je ne sais même pas ce qu’il fait comme métier, ce mec ! » Il n’est pas trop tard pour lui écrire, mais Samuel ne le fait pas. Depuis un an et demi, il prend les choses comme elles viennent. Il n’a pas de prise sur elles, pas de projet, n’attend rien, espère peu. Il ne se sent pas le droit de demander quoi que ce soit à qui que ce soit. Il aurait le sentiment de prendre la place de cet autre qui le mériterait bien plus que lui. Ben est en train d’éplucher des pommes de terre.
— Je ne vais pas moisir dans ce rade, crois-moi, dit-il à Samuel l’air maussade. Tu veux un café ?
— Ouais, s’il te plaît. Tiens, ton sac à dos.
— Merci. Tu fais quoi, là ?
— Rien de spécial. Je dois aller à Inter pour ma mère. Je peux te prendre une nappe en papier ?
— Euh… ouais, pour quoi faire ?
— J’ai une lettre à écrire.
— Une lettre ? Mais pourquoi t’envoies pas un mail ?
— C’est pas possible. Je t’expliquerai.
— Bon, je retourne à mes patates avant que l’aut’ con revienne.
— Tu passes demain soir pour la suite de Game ?
— Ouais, à plus.

Samuel à Jeanne
15 février

Bonjour Jeanne,
Je veux bien qu’on s’écrive, même si j’ai du mal à voir ce qu’on va se raconter. Pardon pour le papier à lettres d’abord, c’est une nappe en papier. Je vais aller acheter un bloc-notes mais là, je me suis dit que si je ne vous répondais pas tout de suite, je le ferais plus après.
C’est vrai que ça me disait trop rien de venir. Ma mère a été cash. Je devais trouver un truc à faire, sinon, j’étais bon pour aller travailler au supermarché du coin, elle a appris qu’ils cherchaient du monde. Et ça, sûrement pas. Je suis tombé sur cette annonce dans Le Parisien, que mon père achète des fois, et j’ai dit à ma mère que ça me plairait bien de participer. Elle était contente. Elle trouve que j’écris bien (enfin, que j’ai une bonne orthographe) et que dire tout ce qui ne va pas dans ma vie par écrit, ça me soulagera peut-être.
L’année dernière, elle m’a envoyé chez un psy, mais ça n’a pas duré longtemps. Il était plutôt sympa, c’était pas le problème, mais rien ne l’étonnait dans ce que je lui racontais. Genre, il savait déjà tout. Le mec blasé. Ça m’a énervé. J’ai fini par ne plus rien lui dire. C’est pas pour ça qu’il a changé d’attitude, comme s’il savait aussi qu’un jour j’arrêterais de parler. Alors, j’y suis plus allé. Ma mère était énervée. Je vis avec mes parents à Villejuif. Elle est infirmière à la prison de Fresnes. Elle adore son métier. Mon père est prof de dessin au collège. Franchement j’ai deux parents sympas, c’est pas le problème.
Entre vous qui vous défendez contre la colère et moi l’envie de tout casser, on devrait s’entendre. J’ai aussi pensé, vu les réponses des autres, qu’on était tous super déprimés. Pourquoi vous êtes en colère ? Franchement, c’est pas l’impression que vous donniez. Vous étiez la seule à sourire avec Esther. La seule aussi à prendre des notes. Quand Esther m’a posé la question qui tue dans son mail, contre quoi je me défends, j’y ai pas réfléchi. La question, je crois que je la comprenais pas. Ou plutôt, je me suis dit que c’était vraiment tordu comme truc. Mais à la réunion, c’est ça qui m’est venu, « contre l’envie de tout casser ». Même moi, ça m’a étonné. Esther, elle m’inspire confiance, elle a un sourire qui me rend tranquille. En fait, ma réponse demandait que ça, sortir de moi d’un coup d’un seul. Franchement aussi, je ne vous ai pas trouvé vieille. Pour moi, c’est pas ça quelqu’un de vieux.

À bientôt alors,
Samuel

Jean à Esther
Paris-New York,
le 6 février 2019

Bonjour Esther,

Êtes-vous d’accord pour que nous nous écrivions? J’ai choisi d’écrire également à Nicolas Esthover. Vous saurez pourquoi lorsque vous recevrez, comme convenu, une copie de la lettre que je lui adresserai, probablement lors de mon retour de New York. Je profiterai de mes voyages en avion. Je suis le directeur général de Téléphonie et Digital, et, depuis quelques années, je bouge beaucoup. Je suis essentiellement sur de gros projets de restructuration et prospecte de nouveaux marchés à l’international.
Je me demande ce qui m’a pris de m’inscrire à votre atelier. Avais-je besoin d’une nouvelle contrainte dans mon planning ? Certainement pas. Quand j’ai lu votre annonce, je me suis souvenu des lettres que m’envoyait ma grand-mère maternelle, Manine, lorsque j’étais en pension à Dijon. Elle me donnait des nouvelles de Paris, de ses clientes préférées. Elle aimait tout particulièrement me raconter ses parties de belote, qui se terminaient en pugilat si elle faisait équipe avec José, ou que Linda était avec Sylvie. Ses soirées donnaient lieu à des comptes rendus de plusieurs pages, qui me mettaient en joie : « Tu ne vas pas croire que c’est là qu’il jette son roi de pique comme un grand seigneur, ce nigaud, l’air de me dire, “tu joues pas avec n’importe qui, hein” », « Tu sais que cette Sylvie, il n’y a rien à faire, elle est fine comme du gros sel ». Ma grand-mère était très mauvaise joueuse. Elle détestait perdre, même contre moi. En retour, mes lettres étaient pauvres en anecdotes. Mais je m’appliquais et y trouvais un vrai plaisir. Pendant mes huit années de pensionnat, je peux compter sur les dix doigts de la main les semaines où je n’ai pas reçu un courrier de sa part. J’étais heureux de la retrouver quand je rentrais à Paris, deux week-ends sur quatre. Je n’ai pas connu mon grand-père maternel, il est mort avant ma naissance. Elle en parlait peu, sinon pour rappeler qu’il avait été un homme courageux, gentil, mais du genre à tirer le piano plutôt que d’avancer le tabouret. Ma grand-mère collectionnait ce genre d’expressions. Il faudrait qu’un jour, je prenne le temps de m’en souvenir et de les noter.
J’étais un bon élève. Pour mes parents, il allait de soi que j’intégrerais HEC. J’ai intégré HEC. Ils ont eu de la chance, ni moi ni mes frères et sœurs ne leur avons donné du fil à retordre. J’étais un jeune homme docile. Après mes études, j’ai été recruté dans une entreprise de téléphonie, puis dans une seconde, spécialisée dans les nouvelles technologies, et enfin chez Téléphonie et Digital. J’étais un as des business plans, des méthodologies, des bilans financiers, de la masse salariale, des coûts de productivité… J’ai rapidement gravi les échelons. Je m’amusais. Comme au casino quand on a la baraka. Je balançais les billets sur les tables et gagnais à tous les coups. Arnaud et Pascal, les deux fondateurs de la société, me faisaient une entière confiance. À l’époque, la concurrence n’était pas aussi rude qu’aujourd’hui et ils investissaient beaucoup d’argent. Avec moi, ils étaient très généreux. J’avais la bosse du commerce, probablement une bonne étoile au-dessus de la tête. L’argent m’excitait, la réussite me donnait de l’assurance, les femmes me flattaient, les hommes me respectaient. Tout ce cirque, je dois l’avouer, me grisait. Je pouvais bien me dire tous les soirs en me couchant que je n’étais pas dupe et avais la notion de l’argent, c’était faux. J’ai sauté à pieds joints dans la mare et me suis vautré avec délices dans la boue. La société a très vite prospéré. J’étais corvéable à merci, on me refilait tout le sale boulot. On comptait sur moi, on ne cessait de me le dire, j’en étais flatté. Je lâchais d’un air faussement modeste que « personne n’est irremplaçable », mais faisais tout pour l’être. J’en avais besoin pour me sentir vivant.
Je ne pouvais mieux trahir ma grand-mère qu’en devenant celui que je suis devenu. Les années ont filé, quelque chose m’a échappé, quoi exactement, je ne le sais pas. Je suis de plus en plus indifférent aux gens et aux événements, même si je m’en défends. Je voudrais retrouver le plaisir d’écrire. Je me dis que les mots peuvent m’aider à aller mieux. En tout cas, à savoir ce que je veux, à comprendre ce que j’attends de moi.
Que vous dire d’autre, Esther ? Je fume trop, je bois trop, mes analyses médicales ne sont pas fameuses, mais je m’en fous. Ou je fais comme si.
Dans l’attente de votre réponse,
Bien amicalement,
Jean Beaumont

À l’aéroport JFK, un chauffeur attend Jean pour l’emmener au Hyatt. Il n’a pas une minute à perdre. Dans sa chambre, au vingtième étage, il stoppe la climatisation, dépose sa valise, prend une douche, enfile une chemise propre, tout en consultant son agenda sur son portable. Il a noté ses réunions dans l’avion, quelques heures plus tôt, mais a déjà oublié. Il n’imprime plus. Il se demande si c’est dû à l’âge, à sa motivation qui faiblit un peu plus tous les jours, à sa mémoire qui flanche – mais cinquante-trois ans, ce n’est pas si vieux, tente-t-il de se rassurer. Il jette un œil sur le spectacle qui s’offre à lui, de sa fenêtre, Central Park dans toute sa splendeur. Il est temps d’y aller. Jean ferme la porte de la chambre derrière lui. S’il le pouvait, il ferait quelques longueurs dans la piscine. Dehors, il s’allume une cigarette, repère son chauffeur, qui l’attend quelques mètres plus loin.
Pour Jean Beaumont, toutes les grandes métropoles se ressemblent. Des trottoirs au bitume gris, une circulation dense, des panneaux indiquant les pics de pollution, les précautions à prendre, la météo, de plus en plus d’écrans publicitaires dans les rues et les vitrines des magasins, le mugissement des sirènes, des arbres qui se demandent ce qu’ils fichent là. Elles pourraient aussi bien échanger leurs habitants. Pressés, les yeux rivés sur leur portable, qu’ils tiennent au creux de leur main telle une excroissance de leur chair, un casque sur les oreilles. Ils surgissent par grappes des bouches de métro et des bureaux pour s’engouffrer dans les buildings et les boutiques. Le soir venu, ils parcourent le chemin inverse. Jean n’a plus l’habitude de marcher. Son chauffeur le suit comme son ombre. La voiture défile devant les mêmes enseignes que dans les autres villes du XXIe siècle. Ce soir, ses associés l’emmèneront dîner dans un nouveau restaurant en se vantant d’avoir pu y réserver une table. Avant ses premiers voyages d’affaires, il se promettait de prolonger son séjour de quarante-huit heures, pour visiter. Seul. Il se promènerait à pied, utiliserait les transports en commun, ferait des haltes dans des cafés, au hasard. Il n’en a jamais rien fait. Jeune, il était débrouillard, aujourd’hui, c’est une autre histoire. Jean Beaumont est devenu un assisté.
Il se dirige vers sa voiture, puis revient sur ses pas et pénètre dans l’hôtel. Il sort de la poche de sa veste intérieure une enveloppe, qu’il confie au concierge. Pour Esther Urbain, à envoyer en France, en lettre prioritaire.

Esther à Jean
Lille, le 11 février 2019

Bonjour Jean,
Le portrait que vous brossez de vous n’est pas flatteur. Certes, vous faites preuve de franchise, mais ne noircissez-vous pas le tableau ?
Vous espérez qu’écrire vous aidera à mettre des mots sur vos émotions, à lutter contre l’indifférence. Je crois qu’en effet, nous pouvons nous reconstruire avec l’écriture. J’ose croire que vous y parviendrez.
Revenons à votre enfance, si vous le voulez bien. Si vous me trouvez indiscrète, n’hésitez pas à me l’indiquer. Je n’en prendrai pas ombrage, car je sais que je peux me montrer trop directe. C’est l’un des avantages (ou inconvénients ?) de la correspondance écrite, on ne voit pas l’agacement, la lassitude ou la colère chez son destinataire.
Pourquoi étiez-vous scolarisé dans un internat à Dijon ? Vous ne dites rien de vos parents, est-ce parce que vous avez été élevé par votre grand-mère ?
Je ne sais si vous connaissez les Hauts-de-France. C’est une région très intéressante et très attachante, qui fait de gros efforts, malgré ses difficultés économiques, pour se renouveler et innover. Lille est une ville très agréable à vivre. La gentillesse et la chaleur des gens du Nord ne sont pas une légende. J’aime ma région l’automne et l’hiver. La pluie et la brume, contrairement à bien d’autres régions françaises, lui siéent à merveille. Il suffit d’un rien – un ciel couleur gris plomb, des nappes de brouillard venues se poser sur les toits de la ville – pour lui donner un air mélancolique qui force mon admiration à chaque fois. Quand je peux, je m’installe pour lire au comptoir d’un café. L’été, je profite de la nature alentour, qui est ravissante et heureusement peu touristique – pourvu que ça dure ! Mes amis parisiens sont toujours étonnés quand je leur vante les beautés de cette campagne. C’est pourtant la stricte vérité.

À bientôt. Amicalement,
Esther
P-S : J’espère que vous avez compris, dans le mail que je vous ai envoyé, mes remarques à propos de votre premier courrier. Dites-moi si vous m’avez trouvée confuse. Prenons garde, vous comme moi, à bien séparer notre conversation de ce qui a trait stricto sensu à l’écriture.

Après la réunion au Hoxton, je ne suis pas rentrée directement à Lille. J’ai dormi chez Raphaël, mon cousin germain, boulevard Sébastopol. Il est bien plus que mon cousin. Mon frère, mon ami, mon soutien indéfectible. Nous sommes tous deux enfants uniques et quelques mois seulement nous séparent. Il vit à Paris, moi à Lille, mais nous avons passé de nombreuses vacances ensemble. Lui avec ses parents, moi avec mon père.
Raphaël m’avait prévenue qu’il rentrerait tard et laissé les clés sous le paillasson. Je m’étais promis de faire attention à ne pas tout déranger chez lui, mais en quelques heures, j’ai réussi à semer une pagaille monstre. Je ne m’en suis aperçu que le lendemain matin, quand il me l’a fait remarquer en faisant mine de m’étrangler et en ajoutant que ce désordre, il ne l’aurait accepté de personne d’autre. »

À propos de l’auteur
PIVOT_Cecile_©Pascale-LourmandCécile Pivot © Photo Pascale Lourmand

Cécile Pivot est journaliste. Elle a déjà publié Comme d’habitude (Calmann-Lévy, 2017) et Lire! (Flammarion, 2018). Après Battements de cœur, son premier roman paru en 2019, elle publie Les lettres d’Esther. (Source: Éditions Calmann-Lévy)

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Mauvaises herbes

ABDALLAH_mauvaises_herbes
  RL2020  Logo_premier_roman  coup_de_coeur

Prix Envoyé par La Poste 2020

En deux mots:
De 1983 à aujourd’hui, la vie d’une famille libanaise va basculer. À travers les yeux d’une narratrice, ce sont les années de guerre civile qui défilent, puis celles de l’exil en France, lorsqu’il faut prendre congé d’un père qui décide de rester à Beyrouth.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Chant d’amour pour un père, pour un pays

Dans un premier roman qui résonne fort aujourd’hui, Dima Abdallah raconte le Liban qu’elle a dû quitter au moment de la Guerre civile. Une chronique émouvante qui est aussi un chant d’amour pour son père.

Beyrouth, 1983. C’est la guerre qui déchire le Liban et rend la vie si difficile. Mais pour la narratrice de six ans, le bruit des tirs et les déflagrations qui secouent la ville, c’est aussi le moyen de gagner un peu de temps de liberté. Elle en vient à souhaiter que les tirs redoublent d’intensité pour qu’ils soient tous renvoyés chez eux. Que son géant de père vienne prendre son petit doigt dans sa grande paume et qu’ils rentrent chez eux. Car le géant a un super-pouvoir: «Le géant est une gigantesque étoile qui illumine tout et un trou noir qui avale tout ce qui se trouve à proximité. Ce n’est pas que les autres personnes autour de lui sont moins importantes, c’est seulement que le trou noir a un tel poids, une telle force gravitationnelle, qu’il engloutit tout.»
Chez eux, c’était jusqu’il y a peu dans le sud de la ville, mais maintenant que le mur a laissé la place à un trou, il a bien fallu partir. Des amis qui ont choisi de fuir le pays leur ont laissé leur appartement sur le front de mer, au 9e étage d’un bel immeuble. S’il n’y avait pas sans cesse des coupures de courant qui empêchent de prendre l’ascenseur, la vie serait belle.
Dima Abdallah a choisi de donner successivement la parole aux deux principaux protagonistes, à la fille et au père, à ce géant qui fait semblant de maîtriser la situation, mais qui doute et s’angoisse. «Je vais continuer à lui dire que rien de tout cela n’est grave, qu’elle a bien raison de ne pas pleurer, qu’on ne risque rien et que ça ne nous regarde pas, ce vaste bordel. Je me dis qu’il n’y a pas besoin d’en parler, demain on ira acheter un pot de marjolaine pour remplacer celui qui a fané et on mangera une glace. Chaque soir, on trouvera la force d’oublier ce qui s’est passé pendant la journée et chaque matin on trouvera une parade pour oublier la nuit passée. Je crois que l’oubli est la meilleure des solutions…»
Au fil des semaines, avec son frère et sa mère, journaliste et prof de français, ils tentent de s’adapter au mieux, espérant un répit. Qui ne viendra pas. En lieu et place de la paix, ce sont les crises d’angoisse, la peur qui paralyse et qui rend malade. Après douze ans, il n’est plus possible de faire semblant. La sécurité n’est plus garantie et le moral s’est effondré. La confession du chef de famille – qui résonne tout particulièrement à la lumière des événements récents – est bouleversante: «Ma chute était synchronisée avec celle du pays. Des morceaux de moi se détachaient sur le rythme où les immeubles s’écroulaient. Je devenais aussi toxique que cette ville. Je sentais le soufre et le sang coagulé. De moi coulait la même pollution que celle qui se déversait dans la mer, chaque jour. Je me désagrégeais sur le même tempo que cette ville».
Pour la jeune fille et pour son père, une nouvelle vie commence de part et d’autre de la Méditerranée. Une séparation, une douleur, un déchirement. Car cette nouvelle vie n’est pas une vie. Tout juste une survie. L’exil est d’abord intérieur: «Partir n’est pas une histoire de géographie. Tous étaient déjà partis avant même de prendre la route».
Et si, durant les premiers temps, la famille va conserver l’illusion que cet éloignement n’est que provisoire, elle devra vite déchanter. Partager l’odeur du café du matin et même celle du jasmin qui pousse sur leurs terrasses respectives ne met plus de baume au cœur. Il creuse la distance, donne à la nostalgie le poids de la tristesse. Et rend si difficile le choix des mots pour dire tout leur amour. Il ne faut pas blesser, il ne faut pas ajouter de la tristesse à la tristesse, il ne faut pas remuer les plaies toujours vives.
Mais le mal est profond et les mots deviennent vite dérisoires lorsqu’on a l’impression d’avoir tout perdu: «Ils ont pris ma ville. Ma ville est tombée. Elle s’est effondrée et des étrangers sont venus en rebâtir une nouvelle, une réplique de mauvais goût, un artifice, une ville factice. Dans les égouts, le sang de leurs victimes doit encore couler. La Méditerranée ne devrait plus être bleue mais rouge.»

Mauvaises herbes
Dima Abdallah
Sabine Wespieser éditeur
Premier roman
240 p., 20 €
EAN 9782848053608
Paru le 27/08/2020

Où?
Le roman se déroule au Liban, à Beyrouth principalement, puis en France, à Paris, avec des voyages d’un pays à l’autre.

Quand?
L’action se situe de 1983 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Dehors, le bruit des tirs s’intensifie. Rassemblés dans la cour de l’école, les élèves attendent en larmes l’arrivée de leurs parents. La jeune narratrice de ce saisissant premier chapitre ne pleure pas, elle se réjouit de retrouver avant l’heure « son géant ». La main accrochée à l’un de ses grands doigts, elle est certaine de traverser sans crainte le chaos.
Ne pas se plaindre, cacher sa peur, se taire, quitter à la hâte un appartement pour un autre tout aussi provisoire, l’enfant née à Beyrouth pendant la guerre civile s’y est tôt habituée.
Son père, dont la voix alterne avec la sienne, sait combien, dans cette ville détruite, son pouvoir n’a rien de démesuré. Même s’il essaie de donner le change avec ses blagues et des paradis de verdure tant bien que mal réinventés à chaque déménagement, cet intellectuel – qui a le tort de n’être d’aucune faction ni d’aucun parti – n’a à offrir que son angoisse, sa lucidité et son silence.
L’année des douze ans de sa fille, la famille s’exile sans lui à Paris. Collégienne brillante, jeune femme en rupture de ban, mère à son tour, elle non plus ne se sentira jamais d’aucun groupe, et continuera de se réfugier auprès des arbres, des fleurs et de ses chères adventices, ces mauvaises herbes qu’elle se garde bien d’arracher.
De sa bataille permanente avec la mémoire d’une enfance en ruine, l’auteure de ce beau premier roman rend un compte précis et bouleversant. Ici, la tendresse dit son nom dans une main que l’on serre ou dans un effluve de jasmin, comme autant de petites victoires quotidiennes sur un corps colonisé par le passé.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Livres Hebdo (Alexiane Guchereau)
A voir A lire (Oriane Schneider)
L’Orient – Le jour (entretien avec Georgia Makhlouf)


Dima Abdallah présente son premier roman, Mauvaises herbes © Production Librairie Mollat

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« BEYROUTH, 1983
LA MAIN DU GÉANT est tellement immense qu’un seul doigt me suffit. Il me tend toujours le doigt au lieu de me prendre par la main. Je sens l’épaisseur de chaque phalange sous ma paume qui serre fort. Quand l’auriculaire m’échappe, il me tend l’index. Je marche en titubant un peu parce que c’est souvent difficile pour moi d’avancer au bon rythme. Je sais qu’il sait parfaitement où aller. Alors je le suis péniblement, m’accrochant comme je peux au doigt, à un rythme bien trop rapide pour mes petites jambes et dans un espace bien trop grand et chaotique pour que mes petits yeux l’apprivoisent. À ma hauteur, il n’y a que mes camarades qui s’agitent et s’agglutinent autour de nous. Je n’aime pas beaucoup mes camarades, surtout quand ils pleurent. Et je n’aime pas quand il y a autant de gens et autant de bruit. Moi, je n’ai pas trop peur, vu que je suis avec mon géant. J’ai décidé que, dans ce genre de situations, il fallait lui faire confiance. Il est fort et il est très intelligent. Quand le doigt m’échappe, je m’agrippe à un bout de tissu du pantalon qui couvre l’énorme cuisse. Il s’arrête alors et me tend de nouveau la main. L’auriculaire, ou l’index. Il me dit parfois des choses que j’entends mal, alors je ne lui réponds pas, mais ce n’est pas trop grave, on se parlera plus tard. Je me contente de m’accrocher à la main et je reste bien concentrée pour ne surtout pas la lâcher. Je serre fort ce doigt, je sais que c’est important. Je lève parfois la tête pour regarder son visage et je me dis à chaque fois qu’il est drôlement grand.
Il est venu me chercher dans une cour qui n’est pas la mienne. C’est là qu’on nous rassemble dans ces cas-là, quand ils appellent les parents pour qu’ils viennent. C’est dans cette petite cour que les enfants se mettent à pleurer et à sangloter en chœur. Il y a le premier et, comme un effet domino, ils se mettent tous à pleurer les uns après les autres. Moi, j’ai toujours regardé ces scènes avec incompréhension. Je les envie d’être aussi similaires, aussi coordonnés. J’avais beau essayer de penser à des choses tristes pour pouvoir pleurer avec eux, je n’y arrivais pas. Non, moi, comme d’habitude, dès que les tirs se sont intensifiés, j’ai prié pour que ça dure assez longtemps pour inquiéter les professeurs. Je savais que, plus le bruit était fort, plus les explosions étaient régulières et rapprochées, plus on avait une chance de rentrer chez nous. Je ne suis pas bête, je sais qu’il se passe quelque chose, quelque chose de sérieux. Les adultes emploient un ton très solennel quand ils en parlent. Ils sont souvent très nerveux. Par exemple, ils n’aiment pas quand on achète des pétards et des feux d’artifice et, quand ils en entendent un éclater, ils insultent parfois les gamins dans la rue. Moi, je crois que ce n’est pas si grave que ça, ces histoires de guerre, et je n’aime pas trop parler de ces choses-là. Ça ne me regarde pas et puis je ne suis pas très douée pour parler des choses sérieuses.
Aux premières détonations, personne n’a réagi dans la classe, c’est à peine si la maîtresse a arrêté de parler quelques secondes. Le bruit semblait encore lointain et irrégulier. Moi, je n’écoutais plus rien de ce qu’elle disait et je priais ciel et terre pour que les tirs s’intensifient et que le bruit se rapproche. J’ai inventé une petite prière que je fais dans ma tête quand j’ai quelque chose à demander à Dieu. Mon Dieu à moi, pas celui des autres. Celui des autres, je ne l’aime pas trop. Quand le visage de la maîtresse s’est crispé, j’ai tranquillement commencé à ranger mes affaires dans mon cartable avant même qu’elle nous le demande. Avant de donner l’ordre de sortir de la classe, elle prend toujours la peine de dire aux enfants, « ce n’est pas grave », « il ne faut pas paniquer », sans en perdre son français, ce à quoi la classe entière répond toujours par des cris d’effroi en chœur et en arabe.
Une fois dans la petite cour où on attend les parents, c’est un concerto, un psychodrame que je regarde comme un film. C’est les caïds qui me fascinent le plus. J’observe à chaque fois avec émerveillement ces petits durs sangloter dans les jupons de la maîtresse. Je les dévisage, subjuguée par les larmes, la sueur et la morve qui coulent à flots. C’est peut-être parce que je suis la seule à ne pas pleurer que la maîtresse ne m’aime pas. Moi, je n’arrive pas à me forcer à pleurer, ce n’est pas de ma faute. J’ai vraiment essayé, pourtant. J’essaye à chaque fois. À côté de mes camarades en panique, je jubile en essayant que ça ne se remarque pas trop et je guette l’arrivée de mon géant à travers un petit trou dans le mur de la cour. Un trou si petit qu’on ne distingue presque rien à travers. Ça ne m’empêche pas d’essayer de guetter sa venue. Puis, le visage écrasé sur le mur, on me voit moins. On voit moins qu’aucune larme ne veut bien couler de mes yeux.
En plus, juste à côté de mon mur, il y a un grand bac de terre où poussent différentes fleurs dont je ne connais pas le nom. J’aime bien observer les pétales de près et caresser les feuilles. Ça m’occupe et c’est comme si toucher les fleurs rendait les cris de mes camarades moins stridents. Je suis bien contente que mon petit frère soit resté à la maison aujourd’hui. À chaque fois que je regarde mes camarades pleurer, je pense à lui et aux imbéciles de sa classe qui doivent paniquer encore plus, vu qu’ils sont tout petits, et lui faire peur avec leurs cris. Je ne veux pas qu’il ait peur.
J’essaye toujours de refaire ma queue de cheval bien comme il faut pour que le géant me trouve jolie en arrivant. C’est aussi pour ça que je suis bien contente de ne pas pleurer. Je ne voudrais pas qu’il me voie pleurer. Je veux être jolie et souriante. Je mouille la paume de ma main avec un peu de salive et j’essaye de lisser tous les petits cheveux qui font des frisottis au-dessus du front. Les filles qui pleurent le plus sont celles qui sont le mieux coiffées, elles n’ont jamais des petits frisottis sur le devant. La plupart ont les cheveux lisses et bien coiffés, même en fin de journée. Moi, je ressemble à un petit mouton avec mes boucles qui essayent de se faire la malle à longueur de journée.
Il m’a souri en arrivant et m’a tendu vite le doigt pour que je comprenne qu’il n’y avait pas le temps pour les accolades et les bisous et qu’il fallait rentrer tout de suite. Il m’a dit qu’on irait manger une glace, mais moi, je sais que ce n’est pas vrai. J’ai six ans, je ne suis pas bête. On a échangé deux ou trois mots pour se dire qu’on était bien contents de se retrouver et que ce n’était pas bien grave, tout ce remue-ménage, puis il a pris mon cartable. Le géant et moi quittons la cour des petits pour en traverser une autre, celle des plus grands. Un grand portail en fer peint en gris clair sépare les deux. Dans la mienne, il y a un grand bac à sable, alors que celle-ci est juste un immense rectangle bétonné. Le grand rectangle donne encore sur une autre cour, celle des vrais grands, celle du collège. Nous traversons une toute petite partie de cette dernière, à peine quelques mètres, pour rejoindre la grande descente menant au portail principal de l’établissement.
Quand je le regarde, je trouve que le géant est très beau, bien plus beau que tous les autres parents qui sont venus. Je sais qu’il ne faut pas que je lâche son doigt, alors je reste concentrée sur la main. La pente est l’autoroute qu’ils empruntent tous vers la sortie. Des plus petits aux plus grands, le passage impératif vers la sortie est celui-ci, il n’y en a pas d’autres. L’organisation si pensée, la séparation si organisée entre les petits, les un peu moins petits, les moyens, les grands moyens, les grands, les adolescents et les adultes vole complètement en éclats dans la pente qui mène à la sortie. Il porte mon cartable, mes pas n’en sont pas plus sûrs, parce qu’il y a trop de gens. Je pourrais lui dire de marcher moins vite, mais je n’ai pas envie de le déranger, il a l’air très concentré. Mon géant m’escorte vers la sortie et plus nous nous rapprochons du grand portail, plus je sens son doigt se crisper dans ma paume. Parfois, marcher en ligne droite n’est pas possible et nous devons contourner les obstacles, mon corps se met alors au rythme qu’il me dicte. L’auriculaire m’indique par où il faut passer. Mon cerveau fait écran noir et ordonne à mon être entier de ne prendre pour repère que le géant. Voire que la main. Voire que le doigt.
Je connais les mains de mon géant comme si je les avais moi-même façonnées. Et plus encore. Je connais encore mieux la main droite, c’est celle que je tiens. Je la reconnaîtrais parmi des millions d’autres. J’en connais chaque doigt, chaque phalange, chaque ongle, chaque poil. J’en connais l’odeur, j’en connais le taux d’humidité à la surface et la mesure exacte de la moiteur de la paume. J’en connais la consistance, les différentes consistances. J’en connais les différentes épaisseurs et les différentes rugosités, celles de chaque phalange. Je connais l’ongle le plus lisse et l’ongle le moins lisse. Je connais le nombre de millimètres taillés à chaque fois qu’il se coupe les ongles, toujours très court. Je sais lequel des cinq doigts est le plus poilu et celui qui l’est le moins. Je sais les moindres petits détails de la paume et la manière dont le sang y circule, rendant la peau plus rouge à certains endroits qu’à d’autres. Je sais le petit défaut de l’ongle de l’index. Un demi-millimètre d’ongle manquant entre la cuticule et le reste de l’ongle, à gauche.
Les regards et les mots sont furtifs. Il a beau tendre son doigt et vérifier de temps en temps que je m’y accroche bien, tout son être scrute droit devant la sortie principale. Je sens l’urgence qui agite le géant. Son corps a beau essayer de faire l’effort de se mouvoir à mon rythme, sa précipitation n’en est que plus criante. Il prend sa mission avec un sérieux palpable jusque dans la moiteur de sa main. Les derniers mètres qui nous séparent de la porte ressemblent au dernier rebondissement, quand le chevalier mobilise tout son courage et toute sa force avant de porter le coup de grâce au dragon et de sortir en courant du donjon qui s’effondre deux secondes après qu’il en a franchi le seuil dans une acrobatie extraordinaire. Mais non. La scène finale n’est pas celle-ci, car, après la grande porte de sortie, il y a le dehors, il y a la rue et les détonations qui se rapprochent. Il y a les autres, la foule agglutinée devant la porte, chacun essayant, comme il le peut, de s’extraire de cette fourmilière dans le bruit assourdissant du trafic, des klaxons, du ronronnement permanent de la ville. Le géant prend sa mission plus que jamais au sérieux. Pendant la traversée chevaleresque de la cour, il n’était qu’en préparation, il s’entraînait pour la vraie mission du dehors. Il n’y a plus de cours, plus de limites, plus de chemin balisé vers la sortie, plus de remparts au château, plus de donjon, plus de dragon. Il n’y a que lui, moi et l’infini chaos qui nous sépare de la maison.
C’est à ce moment-là, quand on franchit le grand portail de fer, que sa main entière attrape mon poignet. Il n’y a plus de doigt, ma main ne tient plus rien, je n’ai plus d’accroche, je ne peux plus regarder encore et encore tous les détails de ses phalanges. Sa main délaisse parfois mon poignet pour agripper mon épaule, pour me rapprocher encore plus de son corps, pour que nos corps fassent encore plus corps. De temps en temps, sa main moite exerce une pression sur mon poignet, mon bras ou mon épaule et me fait un peu mal, mais je ne dis rien. Je ne veux pas le perturber, déranger son extrême concentration. Quand je lève la tête, je vois perler sur son visage des grosses gouttes de sueur. Il y en a qui coulent le long des tempes et de la mâchoire, et d’autres qui dégoulinent le long du nez. Parfois il ordonne fermement quelques « allez » ou « attention » et j’obéis. Je comprends bien qu’il faut rentrer vite. »

Extraits
« Pour engager la conversation, il me montre souvent telle ou telle plante en pot sur le balcon et m’apprend le nom de chacune d’elles. Il frotte sa main sur l’origan ou la marjolaine et me fait sentir ses doigts. »

« Je ne sais plus ni quand ni comment c’est arrivé. Je ne sais plus ni quand ni comment l’oxygène a réussi à se frayer un chemin jusqu’au fond de mes poumons. »

« Je vais continuer à lui dire que rien de tout cela n’est grave, qu’elle a bien raison de ne pas pleurer, qu’on ne risque rien et que ça ne nous regarde pas, ce vaste bordel. Je me dis qu’il n’y a pas besoin d’en parler, demain on ira acheter un pot de marjolaine pour remplacer celui qui a fané et on mangera une glace.
Chaque soir, on trouvera la force d’oublier ce qui s’est passé pendant la journée et chaque matin on trouvera une parade pour oublier la nuit passée. Je crois que l’oubli est la meilleure des solutions, je suis en train de développer une sorte de superpouvoir pour ce qui est de l’oubli. je travaille à effacer de ma mémoire toutes les images qui dérangent, que je ne supporte plus de voir. Je ne garde que les souvenirs d’avant, avant que tout cela n’arrive. Je travaille ma mémoire au corps. »

« Pendant douze ans, je les ai vus tous deux naître et pousser dans cette ruine, l’un après l’autre. Pendant toutes ces années, je les ai regardés faire semblant de ne pas avoir peur. Pendant douze ans, je les ai vus s’acharner à vouloir respirer ce qui restait d’oxygène. Au diable la patrie. Au diable les racines. Douze ans de cages d’escalier. Douze ans d’eau salée, douze ans de baissez vos têtes. Douze ans à me regarder, moi, m’écrouler comme une tour, une pierre après l’autre, m’effondrer lentement et inexorablement. M’effondrer sur eux. Douze ans à me regarder me morceler, me défragmenter. Ma chute était synchronisée avec celle du pays. Des morceaux de moi se détachaient sur le rythme où les immeubles s’écroulaient. Je devenais aussi toxique que cette ville. Je sentais le soufre et le sang coagulé. De moi coulait la même pollution que celle qui se déversait dans la mer, chaque jour. Je me désagrégeais sur le même tempo que cette ville. Les cris de ceux qu’on torturait jaillissaient de ma bouche et transpiraient de tous les pores de ma peau.
Douze ans à assister à la ruine de tout. Douze ans à regarder tout chanceler et puis tomber. C’est bien qu’ils soient partis. Peut-être qu’avec le temps ils pourront se reconstruire, se construire, ils sont encore si jeunes. Douze ans dans mille maisons sans jamais être à la maison. Douze ans de maison dans le coffre de la voiture. Douze ans à se demander la salle de bains, la cage d’escalier ou l’abri? Douze ans d’aucun parti, d’aucun bord, d’aucune milice, d’aucun groupe, d’aucune appartenance, d’aucune confession. Douze ans d’errance. »

« Ces rues n’étaient plus les miennes, cette ville n’était que le spectre de ma ville, de celle que j’ai connue. je marchais parmi les gens et je me disais que ce ne sont ni mes semblables, ni mes concitoyens, ni même les vrais habitants de cette ville. Ils sont une espèce mutante qui a attaqué la ville, l’a colonisée et s’est emparée de toutes ses rues, de tous ses magasins et de tous ses cafés. Ils ont pris ma ville. Ma ville est tombée. Elle s’est effondrée et des étrangers sont venus en rebâtir une nouvelle, une réplique de mauvais goût, un artifice, une ville factice. Dans les égouts, le sang de leurs victimes doit encore couler. La Méditerranée ne devrait plus être bleue mais rouge. »

À propos de l’auteur
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Dima Abdallah © Photo David Poirier

Née au Liban en 1977, Dima Abdallah vit à Paris depuis 1989. Après des études d’archéologie, elle s’est spécialisée dans l’antiquité tardive. Fille des écrivains Mohammed Abdallah, dont un de ses poèmes traduit de l’arabe clôt le roman, et Hoda Barakat, elle a écrit des nouvelles et des poèmes jamais publiés. Mauvaises Herbes est son premier roman. (Source: Éditions Sabine Wespieser / Livres Hebdo)

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L’été en poche (11): La Partition

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En 2 mots:
En racontant dans «La Partition» l’histoire d’une femme mariée trop vite et la destinée de ses trois fils entre Grèce, Belgique et Suisse, Diane Brasseur confirme son talent de prosatrice sensible. Le destin tragique de cette femme qui, après son divorce, ne peut emmener que l’un de ses fils avec elle, va se doubler d’une autre partition, lorsqu’elle mettra au monde un troisième fils.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Si vous voulez en savoir plus…
Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format

La partition
Diane Brasseur
Points Poche
Roman
456 p., 8,20 €
EAN 9782757885499
Paru le 18/06/2020

Les premières lignes
« Je vous écris pour ne pas rester seul trop longtemps, c’est mauvais. C’est mauvais mais on ne peut s’en empêcher. On allume une cigarette et tout le paquet se vide peu à peu. Comme les souvenirs. Ils ne reviennent jamais seuls. »
Lettre de Bruno K à sa famille,
22 mai 1942

GENÈVE. 12 JANVIER 1977.
Chacun porte en soi une mélodie.
Bruno K descend du train, gare de Genève, et sur le quai, il regarde les passagers pressés ou perdus.
Il a pris l’InterRegio de 8 h 27 qui relie Meyrin à Genève Cornavin.
Dans le wagon, il a salué d’un hochement de tête les habitués qui pendulent tous les jours comme lui.
Chaque matin, un rythme musical détermine l’allure de Bruno K.
Si par exemple dans sa tête il chante la Toccata et fugue en ré mineur de Bach, alors il marche nettement, sans fioriture, ni trop vite, ni trop lentement.
Si dans sa tête, c’est la ronde du Cinquième concerto de Beethoven qui résonne, il court presque.
Quand il flâne, à coup sûr il fredonne La Mer de Debussy.
Il peut lui arriver de penser à des rythmes différents, alors sa démarche change. Tous les trente mètres Bruno K ralentit ou accélère comme un pantin indécis.
Dans ces moments-là, il se dit qu’autour de lui les gens doivent le prendre pour un cintré.
Bruno K fait claquer la semelle de ses souliers, lacés, cirés, dans le tunnel des piétons sous les quais. Il n’attend pas d’être sorti pour allumer sa première cigarette, une Craven A.
Quelle musique entend-il, ce matin ?
Sa démarche est alerte. Bruno K avance dans le hall de la gare comme dans la vie, à grandes enjambées et la tête la première. Il a le front bombé des volontaires.
Son pardessus vole comme une cape. Pas de sacoche ni de mallette, Bruno K aime se sentir libre et voyager léger. Sa cravate est assortie à son complet.
Il cache ses cheveux courts et bouclés sous un chapeau en feutre gris. Son eau de Cologne, Acqua di Selva, lui donne une odeur de Méditerranée. Il s’est rasé de près ce matin, Bruno K a horreur de la barbe de trois jours qui transforme ses joues en papier de verre. Avant de sortir de la salle de bains, il a arraché d’un coup sec et précis un poil disgracieux entre ses sourcils.
Le soleil est déjà haut pour un matin d’hiver, il tape contre la baie vitrée du grand hall Nord et l’éblouit.
Bruno K cligne des yeux.
Il a les yeux bleus de sa mère et le regard si clair, il ne peut rien cacher : ni le désir, ni la jalousie, ni l’ennui, ni la déception, ni la peur.
Sa paupière droite ourlée de rouge – une vieille kératite mal soignée – le démange. Bruno K se frotte l’œil comme un enfant mal réveillé.
Dehors, l’air vif du matin lui fait du bien. Le temps est sec et le ciel dégagé. Dans le train, Bruno K a dû ouvrir le bouton du col de sa chemise – sans défaire son nœud de cravate – parce que le wagon était surchauffé.
Un instant il a eu un coup de fatigue mais il n’y a accordé aucune importance. Il a mis son début de migraine sur le compte de l’enfant bruyant assis en face de lui.
8 h 42, Bruno K sort de la gare et passe sous l’horloge: il est en avance.
À l’université on le surnomme « pendule » à cause de son extrême ponctualité. Au début de chaque cours, il retire sa montre et la pose sur son bureau. Après la sonnerie, il n’accepte plus les étudiants, sauf si c’est une jolie fille.
Bruno K est directeur de la section littéraire de l’université de Genève.
Sa salle de classe est au dernier étage. Quand ils y montent, les étudiants disent qu’ils vont au paradis.
Ses cours sont pleins, son estrade est une scène.
De combien de vocations est-il à l’origine ?
Quand ils s’installent dans le brouhaha des chaises, Bruno K regarde ses étudiants. Il les imagine dans leur chambre de bonne sous les toits, la nuit, travailler à leur bureau, entre un lit et des plaques de cuisson.
Dans sa salle de classe, il est le témoin de leurs grands rêves et des premières amours. Il voudrait leur dire : « moi aussi, j’étais à votre place ».
Puisqu’il est en avance, Bruno K va faire un détour par le lac.
Du Léman il ne se lasse pas, même si la vue est plus belle depuis Lausanne.
Ce matin, Bruno K ne saurait dire où commence et où termine le lac.
Dans la rue il regarde les femmes marcher. Il pourrait se perdre à les suivre, leur déhanchement le fascine. Il a la prétention de croire qu’il connaît les hommes en général et les femmes en particulier.
Pour les rendre heureuses, il ne suffit pas de les faire rire, il faut les faire danser.
Bruno K a besoin des femmes.
Devant lui, à quelques mètres, une grande brune trotte dans ses bottines. Sous une gabardine en cuir, elle porte une jupe dont le tissu à carreaux noir et beige semble épais.
De la laine?
La toilette des femmes en Suisse l’étonne, il ne les trouve pas assez apprêtées. Pour les fêtes, il est allé passer quelques jours à Paris, les femmes y sont plus élégantes.
Bruno K préfère l’hiver à l’été. Au moins quand il fait froid, les Suissesses portent des bas. Pas de poils, pas de cicatrices, pas de petites veines violacées qui courent le long de leurs jambes.
En fixant l’arrière de ses mollets fins et galbés, Bruno K se demande si sous sa jupe en laine, la jolie brune porte des bas ou des collants.
Prélude en ut majeur de Bach : il accélère.
Bruno K a la nostalgie de la soie, du nylon et des coutures.
Ah, les collants, cette hérésie qui déforme les fesses des femmes.
Dis-moi, ma jolie, ce matin devant ton miroir, as-tu enfilé une paire de bas ou des collants?
Pour seule réponse, avec ses jambes, elle tricote devant lui. La ceinture de sa gabardine se balance. La boucle argentée cogne dans les rétroviseurs des voitures garées rue des Alpes. Elle va finir par blesser quelqu’un, se dit Bruno K.
Sa jupe est si serrée, elle doit faire des petits pas. Sous le tissu à carreaux, il imagine les cuisses qui frottent l’une contre l’autre. Ses yeux étincellent.
Il l’a presque rattrapée. Maintenant, Bruno K aperçoit le profil de la jolie brune. Couvert de taches de rousseur, son nez en trompette dépasse d’un col en fourrure noir. Elle regarde en l’air comme si le ciel était un plan des rues de Genève. Sous son bras gauche elle a glissé un périodique féminin, mais Bruno K n’arrive pas à lire les titres.
Elle porte des collants, c’est sûr. Les jeunes femmes aujourd’hui ne mettent plus de bas, même sans jarretière. C’est inconfortable.
Les pavés de la rue des Alpes la déséquilibrent, elle ralentit.
Quand trouverai-je une femme qui marche harmonieusement, soupire Bruno K, en crachant la fumée de sa Craven A.
En tombant sur les genoux, un juron lui échappe. Pas un juron élégant de professeur comme « bonté divine » ou « sapristi ».
«Il faut savoir jurer dans la vie» répète Bruno K à ses étudiants, «dire des gros mots avec intensité».
Il a failli se brûler le pouce avec son mégot de cigarette. Sur le trottoir, son chapeau roule comme les virevoltants dans le désert au début des westerns.

L’avis de… David Foenkinos (L’Express)
« Ce roman palpitant est porté par une écriture puissante, truffée de pépites métaphoriques – «La vie de Bruno K. ressemble à un quai de gare» – ou d’humour – «On aurait dit deux chauves qui se battaient pour un peigne». Et, bien sûr, il y a la musique. Le double sens de «la partition» est incessant: on peut y voir une séparation, celle d’une délimitation des trois vies qui ne se croisent pas. Mais l’on peut également y voir la mélodie qui relie les âmes. C’est d’ailleurs bien un concert qui pourra finalement réunir cette fratrie. A moins que le destin n’en décide autrement. »

Vidéo


Stefane Guerreiro s’entretient avec Stéphanie Roche à propos de La Partition. © Production Librairie Payot

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Lettre d’amour sans le dire

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  RL2020

En deux mots:
Alice pousse un jour la porte d’un salon de thé et fait la rencontre d’un masseur japonais qui la révèle à elle-même. Éprise de cet homme, elle veut lui déclarer son amour, mais il a déjà regagné le Japon. Alors elle prend la plume et s’offre à lui par correspondance.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Mes leçons de japonais

Ce court et précieux roman d’Amanda Sthers raconte la confession épistolaire d’Alice à son masseur japonais, reparti au pays du soleil levant. L’occasion d’évoquer sa vie et de se plonger dans une nouvelle culture.

On pourrait raconter ce roman à la manière d’un inventaire à la Prévert. On peut même s’imaginer que cette liste figure dans l’almanach d’Alice, qui «dessine un rythme à sa vie et au peu d’événements qui la ponctuent». On y trouverait d’abord une théière noire et une tasse bleu ciel, un pyjama bleu marine, quelques classiques de la littérature française comme Cyrano de Bergerac ou à La Princesse de Clèves ainsi qu’une pile de livres japonais, Le Dit du Genji, ce chef-d’œuvre de Murasaki Shikibu, Les Belles Endormies de Kawabata, l’œuvre de Mishima et l’Éloge de l’ombre de Tanizaki sans oublier Natsume Sôseki ou encore Notes de chevet de Sei Shônagon, dans lequel on peut se perdre, un disque de Claude François, de préférence Magnolias for ever, un dorayaki et des bêtises de Cambrai.

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En essayant d’ordonner tout cela, on fait la connaissance d’Alice, femme née dans le nord mais qui a suivi sa fille à Paris, une ville qu’elle n’a vraiment apprivoisée. Cherchant à vaincre sa solitude, elle entre dans un salon de thé. Après avoir dégusté un futsumushi sencha aux feuilles d’un vert intense, on lui propose un massage. Une expérience qui va la transformer: « Quand vous posez les mains sur moi, j’ai la sensation que vous me comprenez. Cet habit de peau et d’os cesse d’être un poids et devient un moyen de vous dire mes douleurs, mon passé, mes désirs. La sensualité qui émanait de moi jadis se délie, se délivre sous vos doigts. Certaines choses se passent de mots. Ce que je ressens c’est une langue qui flotte, que nous pouvons comprendre sans même nous regarder, car il y a dans la salle une atmosphère qui naît de nous et nous dépasse tout à la fois. »
Dès lors, Alice retrouve vitalité et envie. Ce miracle la pousse à découvrir la littérature japonaise et même à vouloir en connaître la langue. Roger Tanaka, son prof de japonais, va l’initier aux subtilités d’un idiome et d’une calligraphie qui pourront lui servir à séduire ce masseur dont elle n’a désormais plus envie de se passer. «J’avais mis un mois à admettre que je voulais vous revoir, qu’il ne s’agissait pas simplement d’un massage. On peut sentir qui sont les gens qui nous touchent physiquement, leurs émotions. Il y a dans la peau les traces de ce qu’on est, il se dégage de notre chair comme un effluve de notre cruauté ou au contraire comme chez vous, de bonté. À la fin de nos massages, l’odeur de votre peau sur la mienne était un pansement, et complétait mon parfum pour en créer un autre: nous.»
Amanda Sthers joue à merveille cette partition de mystère et de sensualité, ce désir renaissant, cet amour ardent qui est aussi une quête mystique. Aussi quand elle découvre que son masseur est reparti au Japon, elle lui écrit cette Lettre d’amour sans le dire, veut tout lui expliquer: « Pour que vous me compreniez, il faut que vous me connaissiez mieux. Je vais vous raconter des morceaux de ma vie afin que vous sachiez qui je suis et que vous puissiez m’accueillir sans mensonge ou que vous fermiez la porte à jamais. Je ne vais rien vous épargner de la vérité ni de mes parts d’étrangeté, ainsi nous saurons si nous pouvons espérer les faire cohabiter avec les vôtres.»
On retourne à Cambrai, on comprend que l’enfance d’Alice n’a pas été heureuse, qu’après avoir cherché à fuir sa famille en se mariant rapidement, elle a vécu une nouvelle déconvenue que la naissance de sa fille a encore accentuée. La douceur d’Antonin aurait pu panser ses plaies, mais cet homme «s’est occupé de moi et de ma fille comme s’il avait adopté des chats dans un refuge». Alors suivre sa fille était une option comme une autre. Jusqu’à la rencontre avec ce masseur japonais.
Le style limpide d’Amanda Sthers fait ici merveille et souligne avec délicatesse le parfum des amours mortes. Car au-delà des souvenirs, c’est une infinie tristesse qui nous étreint au moment de refermer ce livre. Décidément, la vie ne fait pas de cadeau.

Playlist
Voici les chansons qui sont évoquées au fil des pages du roman:


Claude François, Magnolias for ever

INXS, Need You Tonight.

Michael Jackson, Bad

Madonna, Papa Don’t Preach

Jean-Jacques Goldman, Elle a fait un bébé toute seule

George Michael, I Want Your Sex

Lettre d’amour sans le dire
Amanda Sthers
Éditions Grasset
Roman
140 p., 00,00 €
EAN 9782246824954
Paru le 3/06/2020

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris. On y évoque aussi le Nord d’où est originaire Alice, notamment Cambrai, Roubaix et Lille, ainsi que le Japon à Miyazaki

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Alice a 48 ans, c’est une femme empêchée, prisonnière d’elle-même, de ses peurs, de ses souvenir douloureux (origines modestes, native de Cambrai, séduite et abandonnée, fille-mère, chassée de chez elle, cabossée par des hommes qui l’ont toujours forcée ou ne l’ont jamais aimée). Ancienne professeur de français, elle vit dans ses rêves et dans les livres auprès de sa fille, richement mariée et qui l’a installée près d’elle, à Paris.
Tout change un beau jour lorsque, ayant fait halte dans un salon de thé, Alice est révélée à elle-même par un masseur japonais d’une délicatesse absolue qui la réconcilie avec son corps et lui fait entrevoir, soudain, la possibilité du bonheur.
Cet homme devient le centre de son existence: elle apprend le japonais, lit les classiques nippons afin de se rapprocher de lui. Enfin, par l’imaginaire, Alice vit sa première véritable histoire d’amour. Pendant une année entière, elle revient se faire masser sans jamais lui signifier ses sentiments, persuadée par quelques signes, quelques gestes infimes qu’ils sont réciproques.
Le jour où elle maitrise assez la langue pour lui dire enfin ce qu’elle ressent, l’homme a disparu…
D’où la lettre qu’elle lui adresse, qui lui parviendra peut-être, dans laquelle elle se raconte et avoue son amour. Tendre, sensuelle, cette lettre est le roman que nous avons entre les mains : l’histoire d’un éveil. Ce qu’Alice n’a pas dit, elle l’écrit magnifiquement. Prête, enfin, à vivre sa vie.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
Paris-Match (Valérie Trierweiler – entretien avec Amanda Sthers)
Le Blog de Gilles Pudlowski 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Cher monsieur,
Je vous écris cette lettre car nous n’avons jamais pu nous dire les choses avec des mots. Je ne parlais pas votre langue et maintenant que j’en ai appris les rudiments, vous avez quitté la ville. J’ai commencé les leçons de japonais après notre septième rencontre. C’était en hiver, les feuilles prenaient la couleur que je prêtais à votre pays. Je voulais vous demander de le décrire afin de vous comprendre avec lui.
Lors de mon premier cours, mon professeur m’a fait la courtoisie de ne pas me questionner sur la raison qui me poussait à apprendre le japonais à mon âge. Il m’a simplement demandé s’il y avait une échéance, je lui ai répondu qu’elle était celle du destin.
«Unmei», a-t-il dit, et ce fut le premier mot que m’offrait votre culture.
C’est aussi le destin qui m’a mise sur votre route, pourtant je le croyais étranger à ma vie. Mon nom est Alice Cendres mais vous me connaissez sous le nom d’Alice Renoir. Je ne vous ai jamais expliqué cette confusion car cela ne me semblait pas nécessaire au début et le temps passant il eût été étrange de me débaptiser. Plus tard, j’ai pensé que j’avais été stupide, qu’il vous était impossible de me retrouver si jamais vous aussi vous aviez voulu apprendre mes mots comme je me saisis des vôtres et venir me dire ce que je m’apprête à essayer de vous écrire. Je vous supplie d’accorder de l’attention à ces quelques pages. Elles peuvent vous sembler légères par endroits, graves ou impudiques à d’autres, mais vous comprendrez peu à peu que ma vie en dépend.
Je suis entrée dans le salon de thé le 16 octobre de l’an dernier. Je consigne tout dans un carnet, comme une sorte d’almanach qui tient dans ma poche et dessine un rythme à ma vie et au peu d’événements qui la ponctuent. Je me serais souvenue de ce jour sans en avoir rien écrit. Mais je l’ai fait. Sous cette date, il est indiqué le nom du lieu : « Ukiyo » et j’ai glissé la carte de visite du salon de thé pour être certaine de le retrouver. Je sais maintenant que le mot Ukiyo n’existe pas dans mon langage, qu’il veut dire profiter de l’instant, hors du déroulement de la vie, comme une bulle de joie. Il ordonne de savourer le moment, détaché de nos préoccupations à venir et du poids de notre passé. Il était seize heures quand j’ai poussé la porte. Les enfants de l’école voisine jouaient sous la pluie et sautaient dans les flaques tandis que d’autres couraient avec leurs cartables sur le dos. Sur le mien je portais une vie qui endolorissait tout mon être mais je ne le savais pas. J’ai souri, une jeune femme que je sais maintenant se prénommer Kyoko m’a fait m’asseoir juste d’un mouvement des lèvres.
J’ai retiré mon manteau et mon bonnet mouillés. Sans que je ne le demande, elle a posé devant moi un petit plateau sur lequel étaient disposées une théière noire et une tasse bleu ciel fragile qu’elle a remplie à moitié. Elle a précisé que ce thé provenait de Miyazaki, la ville où je vous adresserai ce courrier au matin. Je ne l’ai pas bu tout de suite, je me suis contentée d’observer le liquide qui m’a réchauffée ; un futsumushi sencha aux feuilles d’un vert intense qui donne un breuvage aux couleurs du soleil qu’on regarde à travers les herbes hautes quand on est adolescent et qu’on se couche dans les prés. J’ai pensé « il faudrait un nom à cette couleur », sans savoir qu’il existait dans votre pays un mot pour qualifier les rayons qui se dispersent dans les feuilles des arbres : komorebi. Cette teinte qui se diffuse dans le vent et à travers laquelle on voit les choses plus belles. Pourtant le goût n’est pas aussi limpide et transparent que la robe de ce thé, il a une densité qui ressemble à de la liqueur. Sa saveur ressemble à du miel adouci par un cacao amer. Pardonnez mon extase et mon souci du détail mais il est important que vous compreniez que ce jour-là a transformé ma vie. Pas comme un choc mais plutôt une vague qui s’en revient vers la plage, et s’apprête à repartir à l’assaut de l’océan tout entier.
Je viens d’un monde où nous ne goûtions pas aux choses exotiques, je n’ai jamais voyagé que dans des livres et c’est ainsi que je suis devenue professeur de français. Sans doute aurais-je mieux fait de choisir le métier d’hôtesse de l’air, de sentir de vrais bras autour de ma taille, d’embrasser des visages d’autres couleurs. Au lieu de ça, je n’ai pas quitté le Nord pendant mes quarante-huit premières années, j’ai imaginé l’amour, les gens et les odeurs. J’ai trouvé l’aventure dans le confort de mon salon, sous une couverture, accrochée aux pages que je ne cessais de tourner. Je vis à Paris depuis trois ans et je suis toujours effrayée de ne pas y être à ma place. J’ai emménagé ici à la demande de ma fille qui a épousé un homme riche et m’a « installée » dans un appartement confortable ; sans doute afin ne pas avoir à prendre le train pour me rendre visite et ne pas s’embarrasser d’une mère qui ne répond pas aux exigences de sa nouvelle position sociale. Elle a pensé que je déménageais avec plaisir tandis que je tentais de satisfaire le sien. J’ai pris une retraite très anticipée et elle m’a convaincue que j’allais enfin « pouvoir écrire mon roman » mais aucune d’entre nous n’y a cru. Cela a toujours été un fantasme. Elle pensait que sa démarche me consolait de son arrivée prématurée dans ma vie, des sacrifices qu’elle avait impliqués, qu’elle me rendait une part de la jeunesse qu’elle s’imagine m’avoir volée. Mais elle est ce que j’ai fait de mieux et de plus beau. Je suis triste qu’elle ne soit pas plus en feu, qu’elle ne soit pas de ces filles qui courent sous la pluie, qui rient, qui pleurent et qui brisent des cœurs. De ces filles qui dansent pieds nus. Je n’ai jamais souhaité qu’elle me rende mon insouciance mais qu’elle profite de la sienne.
Quand j’ai eu fini mon thé, Kyoko m’a fait monter quelques marches et amenée jusqu’à une pièce attenante en disant « Renoir », qu’elle prononçait avec un accent qui m’a d’abord rendu la chose impossible à comprendre, je pensais qu’elle me demandait de la suivre en japonais, je n’ai pas osé refuser. Elle insistait. Elle m’a menée dans une pièce plus sombre et nue, seules deux branches de cerisier fleuries tenaient dans un vase rectangulaire, un plancher de bois et au milieu un grand sol mou, comme ceux des salles d’arts martiaux. Sur le côté un petit banc laqué permettait de poser ses affaires. À son geste, j’ai compris qu’il fallait enlever mes chaussures et j’ai saisi le pyjama bleu marine qu’elle me tendait. J’allais protester mais elle a refermé la porte avec un sourire. Je me suis dit qu’elle allait me faire un massage et que c’était compris dans la formule avec le thé. Je n’ai pas osé refuser.
Je ne me rappelle plus ce que je portais. Sans doute mon pantalon noir un peu trop court et un col roulé gris. Rien qui vaille la peine de s’en souvenir. »

Extraits
« J’avais mis un mois à admettre que je voulais vous revoir, qu’il ne s’agissait pas simplement d’un massage. On peut sentir qui sont les gens qui nous touchent physiquement, leurs émotions. Il y a dans la peau les traces de ce qu’on est, il se dégage de notre chair comme un effluve de notre cruauté ou au contraire comme chez vous, de bonté. À la fin de nos massages, l’odeur de votre peau sur la mienne était un pansement, et complétait mon parfum pour en créer un autre: nous. »

« Pour que vous me compreniez, il faut que vous me connaissiez mieux. Je vais vous raconter des morceaux de ma vie afin que vous sachiez qui je suis et que vous puissiez m’accueillir sans mensonge ou que vous fermiez la porte à jamais. Je ne vais rien vous épargner de la vérité ni de mes parts d’étrangeté, ainsi nous saurons si nous pouvons espérer les faire cohabiter avec les vôtres. »

« Antonin m’a ouvert ses bras mais il ne m’a jamais fait l’amour. Il s’est occupé de moi et de ma fille comme s’il avait adopté des chats dans un refuge. Peu à peu, le désir est monté mais Antonin repoussait mes quelques assauts maladroits. Le soir, il m’embrassait sur le front. Mes larmes coulaient en silence. Deux ans après, mon père est mort et j’ai pu rentrer à la maison. Je n’ai jamais revu le soldat mais je tremblais à chaque pas. Avant d’avoir l’âge d’être une femme j’avais été souillée ou ignorée et déformée par une grossesse. Je me sentais sale et moche et j’ai nié mon corps. Antonin a tenté de me rattraper mais sa tendresse ressemblait à une prison, je pleurais l’idée de ce que nous aurions pu être. » p. 75

« J’aimerais vous parler des souvenirs que je ne connais pas encore. J’ai cette impression singulière qu’on ne vit pas par ordre chronologique ; que le temps fait des boucles. On se remémore soudain certaines choses qui nous paraissaient oubliées alors qu’on vient seulement de les vivre. Et ces souvenirs influent directement sur notre présent. » P. 108

« Quand vous posez les mains sur moi, j’ai la sensation que vous me comprenez. Cet habit de peau et d’os cesse d’être un poids et devient un moyen de vous dire mes douleurs, mon passé, mes désirs. La sensualité qui émanait de moi jadis se délie, se délivre sous vos doigts. Certaines choses se passent de mots. Ce que je ressens c’est une langue qui flotte, que nous pouvons comprendre sans même nous regarder, car il y a dans la salle une atmosphère qui naît de nous et nous dépasse tout à la fois. » p. 112-113

À propos de l’auteur
Amanda Sthers, scénariste et auteur, a connu le succès tant dans l’univers de la littérature adulte (Chicken Street) que dans celui du théâtre (Le vieux juif blonde) et dans la littérature jeunesse. (Source : Éditions Grasset)

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