Les insatiables

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En deux mots
Un journaliste d’investigation, enquêtant sur la mort d’une prostituée, met à jour un scandale politico-économico-sanitaire. Une plongée décapante dans la France d’aujourd’hui.

Ma note
etoileetoileetoileetoile (j’ai adoré)

Les Insatiables
Gila Lustiger
Éditions Actes Sud
Roman
traduit de l’allemand par Isabelle Liber
384 p., 23 €
EAN : 9782330066598
Paru en septembre 2016

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris et en région parisienne, à Évry, Mantes-la-Jolie et en allant vers la Normandie à Vernon, Louviers, Rouen, Pont-l’Évêque, tandis ques communes de Charfeuil et Rosaires semblent nées de l’imagination de l’auteur. En revanche, des voyages dans les hauts-lieux touristiques sont tels que Saint-tropez, Marbella, Genève, Saint-Moritz ou Porto-Cervo sont évoqués.

Quand?
L’action se situe d’une part en 1984 et d’autre part 27 ans plus tard avec le reprise de l’enquête par le personnage principal du livre.

Ce qu’en dit l’éditeur
En 1984, Émilie T., jeune escort-girl parisienne, avait été sauvagement assassinée, meurtre jamais élucidé. Vingt-sept ans plus tard, la presse annonce l’arrestation d’un employé de banque sans histoires, Gilles Neuhart, dont l’ADN correspond à celui trouvé sur la scène du crime.
Dix-sept lignes – c’est ce que son rédacteur en chef demande à Marc Rappaport sur cette affaire. Le journaliste, homme complexe et tourmenté, suit son intuition et cherche, envers et contre tout, à en savoir davantage sur le destin de la jeune femme.
Patiente et tenace, son enquête lève le voile sur un drame sanitaire impliquant quelques insatiables de l’industrie chimique et de la sphère politique.
Dans cet ambitieux roman dédié au journalisme d’investigation, Gila Lustiger dresse un portrait impitoyable de certains milieux français. S’inspirant de faits réels, l’auteur explore strate par strate la société parisienne et provinciale.
Un réquisitoire puissant contre les maux qui affligent nos démocraties néolibérales.

Ce que j’en pense
Gila Lustiger, auteur allemande vivant depuis plus de vingt ans en France, nous offre avec ce roman tout à la fois un thriller passionnant, une charge contre les élites, la révélation d’un scandale sanitaire et un portrait au vitriol de la France d’aujourd’hui. C’est dire la richesse et la densité de cette analyse sans concessions des mœurs de ces dirigeants politiques et économiques que le pouvoir aveugle et qui s’autorisent crimes et châtiments en toute impunité. Ceux qu’on appelle Les Insatiables. Elle nous dépeint la réalité de cette France à deux vitesses, ce fossé entre les nantis qui se permettent tout et les sans-grade qui semblent condamnés à subir leur sort.
C’est à un journaliste d’investigation répondant au nom de Marc Rappaport que l’auteur va confier le soin d’entraîner le lecteur dans un dossier non-élucidé. Franc-tireur et mouton noir de la famille, ce dernier ne se satisfait pas de voir les enquêtes de police bâclées ou trop vite classées, comme cet assassinat d’une prostituée survenu en 1984. Si, près de trente ans plus tard, on reparle de l’affaire, c’est que la police scientifique a pu exploiter des traces ADN et remonter jusqu’à un certain Gilles Neuhart, employé de banque et père de famille sans histoires.
Seulement voilà, Marc va constater très vite que sa culpabilité ne saurait être aussi évidente que la police l’affirme. En parlant à son épouse, puis au présumé coupable, il va comprendre que l’origine de ce viol, puis du meurtre brutal qui a suivi, est à chercher ailleurs.
Pierre, son rédacteur en chef et ami, lui enjoint de ne pas s’obstiner, d’autant que les pressions ne tardent pas à arriver.
«Pour des raisons profondes et inconnues, on se laissait entraîner et, soudain, on se retrouvait tout entier accaparé». Marc ne cédera pas, notamment en raison de son passé (son grand-père était un grand capitaine d’industrie) ainsi que de la proximité avec les habitants de son village d’enfance. Du coup Gila Lustiger rajoute encore une strate supplémentaire à ce formidable roman : on peut le lire comme un manuel à l’usage des jeunes journalistes, véritable mode d’emploi de l’investigation.
Ne négliger aucune piste, essayer de rapprocher des éléments qui n’ont à priori rien à voir, faire parler tous les protagonistes de l’histoire…
Voilà comment on passe d’un meurtre à une curieuse accumulation de cas de cancers, d’une prostituée tuée à Paris à une usine chimique aux procédés douteux. Grâce au chantage à l’emploi, elle peut se permettre de passer outre à certaines procédures, à faire fi de la législation pour accroître son marché et ses bénéfices.
Avec cette acuité que possède les personnes étrangères quand elles découvrent pour la première fois une ville, un milieu, des habitudes qui nous semblent tellement ancrées dans la société que l’on ne pense plus à les questionner, Gila Lustiger va dresser le catalogue des compromissions, des petits arrangements, de la corruption, de la criminalité en col blanc qui gangrènent notre pays.
On ne lâche plus le roman, d’autant que sa construction nous offre régulièrement de nouveaux coups de théâtre, reliant subtilement toutes les pièces du puzzle les unes aux autres : « D’un côté, nous avons le meurtre d’une prostituée commis il y a trente ans, e de l’autre ? Un groupe qui fabrique des additifs pour l’alimentation animale et dont le personnel présente un nombre élevé de cas de cancer du sein. Nous pensons que les deux histoires sont liées parce que le père de la victime et le beau-frère du meurtrier supposé travaillaient dans le même groupe. »
Bien plus plaisant que des ouvrages de sociologie, bien plus fascinant que les essais politiques, ce roman montre avec force détails un visage de la France, de l’évolution de la société. Que tous les candidats à la présidentielle devraient méditer, tant il est éclairant !

Autres critiques
Babelio 
RTL (Les livres ont la parole – Bernard Lehut)
Culture-Tops 
La Vie (Yves Viollier)
Le Temps (Stefanie Brändly)
Blog Le Suricate 
Blog Bouquivore 

Extrait
« Des questions, des questions, toujours des questions. Et une seule conclusion : il vieillissait, il perdait peu à peu de son mordant, comme Pierre, dont la mine était si pincée, maintenant, que Marc n’avait aucun doute sur la suite. Le rédacteur en chef allait céder. Allez, d’accord, dirait-il, je te donne une semaine pour tes recherches, une semaine, pas plus. Et bien sûr, à peine sorti du restaurant, il regretterait sa décision et confierait à son ami la fastidieuse page locale pour une période d’expiation d’au moins dix jours. Ce qu’il regretterait aussi. Si bien qu’un soir, il sonnerait chez Marc avec une bouteille de pomerol et un petit sourire en coin. »

À propos de l’auteur
Gila Lustiger, auteur de langue allemande, vit en France. Elle a notamment publié Nous sommes (Stock, 2005, sélectionné pour le prix Médicis étranger), Un bonheur insoupçonnable (Stock, 2008) et Cette nuit-là (Stock, 2013). (Source : Éditions Actes Sud)

Site Wikipédia de l’auteur 

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Marquée à vie

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Marquée à vie
Emelie Schepp
Éditions Harper Collins Noir
Thriller
traduit de l’anglais (États-Unis) par Louis Poirier
416 p., 18,90 €
EAN : 9791033900184
Paru en janvier 2017

Où?
Le roman se déroule en Suède, à Norrköpping , Sandbyhov, Viddviken, Arkosünd et l’île de Grimsö ou encore Stockholm.

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Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Jana Berzelius, le nouveau phénomène suédois
Norrköpping, Suède. La procureure Jana Berzelius arrive sur la scène du meurtre d’un haut responsable de l’Immigration en Suède, assassiné dans sa maison, au bord de la mer Baltique. Le tueur n’a laissé aucune trace. Etrangement, les seules empreintes que l’on retrouve sont celles d’un enfant…
Quelques jours plus tard, sur un rivage désolé, on découvre le corps du meurtrier. Un très jeune garçon. Avec sur la nuque le nom d’un dieu grec, grossièrement gravé dans la chair. Cet horrible stigmate provoque chez Jana, pourtant réputée pour sa froideur, un séisme sans précédent. Car elle porte la même scarification, dissimulée sous ses cheveux. La marque d’un passé qui ne lui revient que par flashs incontrôlables…
Dans l’univers d’Emelie Schepp, le Nord ressemble moins à un tableau mélancolique qu’à un conte cruel d’Andersen. Avec son héroïne aux deux visages qui émeut autant qu’elle surprend, Marquée à vie met progressivement à nu les différentes strates de la violence et les ressorts psychologiques de la survie, grâce à un suspense parfaitement maîtrisé.
La nouvelle reine du polar suédois, «Auteur de l’année 2016» au festival de Gotland

Ce que j’en pense
****
On présente déjà Emelie Schepp comme «la nouvelle reine du polar suédois». Sans aller jusque-là, il faut bien reconnaître que ce premier thriller à mettre en scène la procureure Jana Berzelius s’inscrit avec un vrai pouvoir addictif dans la lignée des Viveca Sten et des Stieg Larsson. Du reste, le scénario emprunte la géographie de l’une et l’histoire de l’autre. Nous sommes à quelques kilomètres de la Baltique et ses centaines d’île, dans un port propice à tous les trafics, de l’alcool à la drogue en passant par les êtres humains.
Le récit débute par la découverte d’un cadavre. Hans Juhlen, le chef du service de l’immigration, est retrouvé assassiné à son domicile par son épouse. Les déclarations contradictoires et les mensonges avérés de cette dernière ne seront toutefois pas suffisants pour l’inculper. D’autant que des empreintes digitales et les enregistrements d’une caméra de surveillance mettent en cause un enfant.
Quand un peu plus tard, on découvrira le cadavre d’un garçon sur la plage, il sera aisé d’établir que ses empreintes coïncident avec celles trouvées sur le lieu du crime.
Toutefois, la découverte du meurtrier de Hans Juhlen pose davantage de questions qu’il n’en résout. Quel est le mobile du crime ? Qui s’est débarrassé du garçon ? Que signifie l’inscription «Thanatos» gravée dans la nuque de ce second cadavre ?
Jana Berzelius pourrait peut-être apporter un début de réponse à l’équipe de police de Norrköpping chargée de l’enquête. Car sa nuque porte également une inscription de ce type. Les trois lettres «Ker» qu’on y a gravé sont aussi issues de la mythologie grecque, Ker ou plus précisément les Kères étant les sœurs de Thanatos, dieu de la mort. Il se trouve cependant que la procureure n’a aucun souvenir de l’époque où elle a été ainsi Marquée à vie.
Le lecteur, quant à lui, peut prendre un peu d’avance sur les enquêteurs. Emelie Schepp insère en effet le récit originel – l’arrivée de clandestins dans un container sur les côtes suédoises – au fil de l’enquête, si bien que l’on comprend très vite que Berzelius est le nom des parents adoptifs de Jana et que son parcours est bien loin d’être aussi lisse que ses collègues peuvent le penser, elle qui a pris la succession de son père dans la fonction.
L’enquête va dès lors se dédoubler. On découvre d’une part que Hans Juhlen possédait lui aussi une part d’ombre, usant de son pouvoir pour forcer les immigrées à avoir des relations sexuelles avec lui, contre la promesse d’un permis de séjour. Jusqu’au jour où le frère d’une victime décide de le faire chanter après avoir pris des photos compromettantes. Sa femme se chargera de payer les 40000 couronnes mensuelles réclamées en échange du silence du maître-chanteur.
Dans l’ordinateur du fonctionnaire-violeur une série de chiffres et de lettres intriguent aussi les enquêteurs. Ils finiront toutefois par trouver la clé de cette énigme : ces codes sont des immatriculations de containers venant du Chili et qui ont mystérieusement disparu.
Jana, qui depuis le choc de la découverte de «Thanatos» mène sa propre enquête, va finir par retrouver son histoire ainsi que les acteurs du drame qu’elle a vécu. Au fur et à mesure que le filet se resserre sur les commanditaires des crimes, il va lui falloir jouer sur du velours. Pourra-t-elle assouvir sa vengeance avant que les enquêteurs n’arrêtent le chef du réseau ? Ne va-t-elle pas finir par devoir tomber le masque et révéler qu’elle fait partie des victimes de ce réseau ?
Avec un vrai sens de l’intrigue et quelques rebondissements qui viennent contrarier l’évolution par trop prévisible de l’enquête, on comprend que ce thriller ait trouvé un très large public et qu’il soit traduit dans près d’une trentaine de pays. Le personnage de Jana Berzelius, qui a dû se construire après l’assassinat de ses parents et une éducation au meurtre – il fallait tuer pour survivre – offre en outre suffisamment de coins secrets pour rendre non seulement cette enquête passionnante, mais également la suite que l’on attend déjà avec impatience !

Autres critiques
Babelio http://www.babelio.com/livres/Schepp-Marquee-a-vie/900333
Blog Zonelivre.fr http://nordique.zonelivre.fr/emelie-schepp-marquee-a-vie/
Blog Andrée la papivore http://andree-la-papivore.blogspot.ch/2017/01/marquee-vie-demelie-schepp.html

Extrait
« Même si cela faisait partie de son travail, Henrik avait du mal à côtoyer la mort de près. Au bout de sept ans, il devait encore se faire violence pour conserver une expression neutre quand on lui montrait un corps.
Jana, elle, ne semblait pas troublée le moins du monde. Son visage était impassible et Henrik se surprit à se demander si quelque chose était susceptible de la faire réagir. Des dents cassées, des orbites vides, des mains ou des doigts coupés ne suffisaient pas. Pas plus que les langues déchiquetées et les brûlures au troisième degré. Il le savait pour avoir assisté avec elle à des autopsies de cadavres atrocement mutilés. En sortant, il était allé vider ses tripes. Pas elle. »

À propos de l’auteur
Née en Suède, à Motala, Emelie Schepp appartient à la nouvelle génération d’écrivains nordiques, celle qui a succédé à des auteurs mondialement connus, comme Stieg Larsson. Après avoir remporté un prix d’Art dramatique et travaillé dans la publicité, Schepp fait des débuts très remarqués avec Marquée à vie, le premier volume de sa série «Jana Berzelius». Déjà vendue dans 27 pays à ce jour, cette trilogie a conquis 200 000 lecteurs rien qu’en Suède. (Source : Éditions Harper Collins)

Page Facebook de l’auteur (en anglais)

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Les brasseurs de la ville

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Les brasseurs de la ville
Evains Wêche
Philippe Rey
Roman
192 p., 17 €
ISBN: 9782848765068
Paru en janvier 2016

Où?
Le roman se déroule en Haïti, principalement à Port-au-Prince.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Port-au-Prince. Une famille négocie sa survie au jour le jour : il est maître pelle sur un chantier ; elle est repasseuse chez les messieurs célibataires du quartier, n’hésitant pas à se donner à eux car sinon « la chaudière ne monterait pas le feu ». Cinq enfants. Leur fille aînée, Babette, adolescente, est leur seul espoir : elle a son brevet, et sa beauté leur offrira un gendre riche. Sa mère la rêve en Shakira.
Un certain M. Erickson se présente un jour, bien plus âgé qu’elle, généreux pour la famille qu’il installe dans une confortable maison. Mais qui est-il réellement, cet homme mystérieux aux trois maîtresses, vivant dans le luxe, entouré de gardes du corps ? Pourquoi métamorphose-t-il Babette en blonde au point que le quartier la nomme dorénavant la Barbie d’Erickson ?
Sa mère constate, désolée : « Ma fille n’est plus ma fille ». En « putanisant » Babette, ses parents semblent s’être engagés sur une voie aux multiples périls, dont ils pressentent avec effroi qu’elle est sans retour.
Dans Les brasseurs de la ville, épopée à travers les quartiers pauvres de Port-au-Prince, chaque personnage invente ses propres pas pour danser avec sa croix. Evains Wêche signe un talentueux premier roman qui met en lumière la lutte du peuple haïtien contre la déchéance et la mort, un peuple qui brasse la ville entre les bruits et les fureurs où s’entremêlent des histoires de courage, d’amour et de folie.

Ce que j’en pense
***
«Tout ici est question de couleur. Dis-moi quelle couleur tu portes et je te dirai qui tu es. Comme moi les SDF tout couleur vont et viennent ici et là, brassant l’air de la ville.» Dans ce roman bariolé, SDF signifie «Sans destination fixe» et les brasseurs n’ont rien à voir avec la bière, mais désignent ces milliers de gens qui s’agitent dans la capitale haïtienne. «On n’explique pas Port-au-Prince. On vit Port-au-Prince (…) Pour moi Port-au-Prince est un cri de douleur. L’accouchement de la vie y est un film d’horreur où les acteurs croient que tout est normal.»
La ville vit à l’heure du brassage et la plupart des gens sont arcs-en-ciel. Comme les narrateurs qui d’emblée donnent le ton d’un livre d’une énergie folle. Parce qu’«à Port-au-Prince, c’est chaque jour le carnaval». Du coup, on ne sait jamais vraiment si on a affaire à une homme ou a une femme. Comme quand Evains Wêche fait tour à tour parler le mari et la femme, sans prévenir le lecteur. Ce qui donne au récit de nouvelles couleurs. Sauf que, comme au cinéma, le tout va finir par un fondu au noir.
Mais n’anticipons pas. Si la population de Port-au-Prince, tous ces brasseurs, se démène autant, c’est d’abord pour survivre. La narratrice rêve de se mettre à son compte et d’ouvrir son atelier de couture. «En attendant de quoi m’acheter une machine à coudre, je me débrouille dans la rue.» On ne va pas tarder à comprendre ce que la rue lui offre comme revenu. Le narrateur, quant à lui, malaxe le béton, en rêvant lui aussi, par exemple à un beau mariage. «Je t’aime, mon amour. Je sens mon cœur grand comme ça et mes moyens tandis que mes moyens ne sont qu’un poing contre la vie dure. Elle est coriace, la vie, et elle fait mal.»
Surtout quand on soutient d’une famille nombreuse : Lizzie, Yvon, Jonathan, Babette et Acélhomme, en les comptant du plus petit au plus grand.
Comme son épouse, il ne cesse de se poser des questions : «Que vont-ils devenir ? Qu’ai-je à leur offrir ? Je suis une pauvre malheureuse. Je n’ai rien. Même pas une patrie. Mes enfants pousseront ici comme la mauvaise herbe dans les champs. Leur avenir est tout tracé. Rien à l’horizon que ce qu’on est, ce qu’on aura réussi à faire de nous.» Babette est une belle adolescente qui ne va pas tarder à attirer les convoitises. Ses parents aimeraient bien lui voir trouver un bon parti. Mais ce «diaspora» qu’elle croise, ce riche M. Eriksson – Américain de passage pour quelques temps dans le pays – a beau lui promettre monts et merveilles, la sortir de son bidonville, la couvrir de cadeaux, elle finira comme sa pute.
Lizzie est malade. Sa mère doit alors culpabiliser à chaque visite chez le médecin : «Votre enfant fait à peine le poids d’un bébé pour ses six ans! Vous ne lui donnez pas à manger ?»
L’éducation des garçons peut quant à elle se résumer à : «apprenez à vous débrouiller par vous-mêmes, car à Port-au-Prince on ne réussit à survivre que de cette manière. Il est par exemple, illusoire de vouloir trouver du travail. Dans ce pauvre pays, on ne peut que connaître quelqu’un qui connaît quelqu’un qui peut vous donner un travail.
Du coup, le carnaval et les images bariolées se transforment en cortège funèbre. Sans dévoiler la dernière partie du roman, disons que le drame pressenti finira bien par arriver et que le noir viendra recouvrir le bel arc-en-ciel.
Evains Wêche sait fort bien dire les choses, les décrire. Et si besoin est, à inventer les mots qui manquent pour se rapprocher de la réalité d’Haïti. C’est ainsi qu’il crée le verbe putaniser. Car si «le sexe est la voie la plus sûre pour quitter ce foutu pays», alors il faut se putaniser. Mais ce qu’il en coûte va éclater comme un fruit trop mûr entraînant le lecteur dans une salsa du démon.

Autres critiques
Babelio
AfricaVivre (avec une intéressante vidéo dans laquelle l’auteur présente son livre)
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger) 68 premières fois
Blog Adepte du livre
Blog Clara et les mots
Blog Lecture / Ecriture

Les premières lignes
« Tu me remplis le sac de pain et de ce qui reste du bocal de manba. Tu y mets deux ou trois patates bouillies. Tu le fais volontiers si je suis un homme. Fais-le aussi sans rechigner si je suis une femme ; je crois que toute femme aimerait que son homme s’inquiète de ce qu’elle prendra au lunch. Je t’embrasse. J’ai encore envie de toi. Je touche ton sexe et le désir palpite sous mes doigts. On cherche un coin sombre dans la chambre, mais on sait déjà que chez nous, c’est trop petit, on n’a pas le luxe de se payer une intimité. Je te souris. Quelle idée d’attendre jusqu’à mon retour ! Dommage. Tu me serres. Plein de promesses pour ce soir.
Enjambant les enfants qui dorment à même le sol, je sors dans le matin. Un matin sans odeur. Ici ce n’est pas comme à la campagne, à Fond’Icaques. Dehors m’engloutit vite. Je suis quelque part dans cette foule qui attend sur le boulevard. Une masse de couleurs composée d’uniformes ; on dirait un enfant à ses premiers dessins : les chemises et corsages à carreaux correspondent aux écoliers ; les couleurs sombres vont au bureau ; les casques blancs, jaunes ou verts sont des ouvriers, maçons, camionneurs, électriciens, plombiers – les bleus, des militaires blancs ; les blue-jeans délavés, des étudiants ; les autres, la grande majorité multicolore, ont du blues dans les yeux. SDF. Sans destination fixe.
Tout ici est une question de couleur. Dis-moi quelle couleur tu portes, je te dirai qui tu es. Comme moi, les SDF tout couleur vont et viennent ici et là, brassant l’air de la ville. Et la couleur, c’est une question de famille. Ma mère, si ce n’est mon père, portait joyeusement une chemise trop large à grosses fleurs rouges sur une jupe longue à petites fleurs jaunes ou un pantalon vert. C’était le seul moyen de colorer sa vie. Depuis, nous sommes arcs-en-ciel.
Dans la rue, les heures se ressemblent. La ville vit à l’heure du brassage. Il y a le jour, il y a la nuit. Entre les deux, il n’y a que le sommeil. Du matin au soir, les camionnettes, les bus et les tap-taps transportent les brasseurs vers toutes les destinations. Express partout. Les haut-parleurs des tap-taps prennent la rue et font danser les couleurs. Celles des bus d’écoliers jaunes, fourre-tout où se jettent les passagers qui n’ont pas toujours de quoi payer le trajet ; des petits bus blancs ou gris où montent les fonctionnaires des bureaux et leurs enfants des beaux collèges ; des camionnettes, sortes d’anciens pick-up recréés par des fabricants de carrosseries en bois peint ; des tap-taps, version bus des camions Daihatsu, décorés par nos artistes fous de portraits de stars, et à bord desquels montent les jeunes désœuvrés, sans destination fixe, rêvant d’être Messi, Sweet Micky, Shakira…
À Port-au-Prince, c’est chaque jour le carnaval. » (p. 9-10-11)

A propos de l’auteur
Evains Wêche est né en 1980 à Corail au sud-ouest d’Haïti. Dentiste, vivant à Jérémie, il est aussi bibliothécaire et animateur culturel, organisant des ateliers de lecture et des cliniques dentaires mobiles à Jérémie. Il a publié le recueil de nouvelles Le trou du voyeur (2013) qui lui a valu le prix Henri Deschamps. Il signe avec Les brasseurs de la ville son premier roman. (Source : Editions Philippe Rey)

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L’envers de l’espoir

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L’envers de l’espoir
Mechtild Borrmann
Le Masque
Thriller
traduit de l’allemand par Sylvie Roussel
288 p., 19 €
ISBN: 9782702442456
Paru en avril 2016

Où?
Le roman se déroule principalement en Allemagne et en Ukraine, à Düsseldorf, Kranenburg, Zyfflich situé à quelques kilomètres de la frontière néerlandaise et de la ville de Nimègue et à Kiev, Pripiat, Tchernobyl et aux environs.

Quand?
L’action se situe en 2010 et les mois suivants avec en parallèle la rédaction d’un journal qui retrace l’époque qui a précédé et suivi l’accident à la centrale nucléaire de Tchernobyl en 1986.

Ce qu’en dit l’éditeur
Valentina vit dans la zone interdite de Tchernobyl.Les seuls habitants de cet endroit maudit sont ceux qui n’ont pas d’autre choix ou qui cherchent à se cacher. Cette femme usée par la vie attend désespérément le retour de sa fille dont elle n’a plus de nouvelles depuis des mois. Elle semble avoir disparu, comme beaucoup d’autres étudiantes parties pour l’Allemagne avec une bourse en 2009. Pour combler le vide et garder l’espoir de la retrouver, Valentina consigne dans un cahier, à la lumière de la bougie et dans le froid glacé de l’hiver, l’histoire de sa vie, avant et après la catastrophe.
Dans le même temps, en Allemagne, Matthias Lessmann cache une jeune ukrainienne qu’il a recueillie un matin d’hiver alors qu’elle tentait d’échapper à de mystérieux hommes en 4 X 4 noir. En lui venant ainsi en aide, Lessmann est loin d’imaginer à quel point sa vie va basculer…

Ce que j’en pense
****
J’ai découvert Mechtild Bormann avec ce livre et ai vite compris pourquoi cette romancière a été couronnée pour ses précédents ouvrages par le Prix du meilleur roman policier allemand et le Grand Prix des Lectrices Elle 2015 dans la catégorie polars : elle sait indéniablement attraper son lecteur et le tenir en haleine avec une histoire formidablement bien ancrée dans le réel.
Cette fois, il s’agit de la catastrophe nucléaire de Tchernobyl et de ses conséquences, de la difficile situation géopolitique de l’Ukraine et des espoirs suscités par le changement de régime ainsi que des mafias et des filières de prostitution. Le fait que la plupart des situations évoquées ici soient totalement crédibles, voire authentiques, ne rend le récit que plus intéressant et plus effrayant.
Tout commence en Allemagne, avec l’errance d’une jeune fille court vêtue, alors que l’hiver s’est abattu sur le pays. Paniquée, elle cherche refuge dans l’exploitation agricole de Matthias Lessmann. Le vieil homme se rend vite compte que secourir cette inconnue ne lui apportera que des ennuis, mais son instinct est plus fort que sa raison. S’il se rend très vite compte que des tueurs sont au trousse de la jeune fille et qu’il va falloir se défendre, il ne peut éviter la tentative de suicide de la désespérée. Il se débarrasser de l’un des malfrats – ce qui le liera au destin de sa protégée – réussira à la sauver et à la cacher. À partir de là, Matthias va pouvoir essayer de reconstituer le parcours de Nadia (qui s’appelle en fait Olena). Avec une amie, elle était censée venir en Allemagne pour suivre un semestre à l’université. Mais au lieu de cela, elle s’est retrouvée sous le joug de souteneurs qui les retenaient dans une maison close avant leur transfert aux Pays-Bas.
Pendant ce temps, sa mère essaie d’avoir des nouvelles. Elle continue d’habiter la zone de contamination délimitée à la suite de l’accident nucléaire de Tchernobyl en 1986, lutte contre les taux élevés de radiation, le froid de l’hiver, le manque de moyens et les mensonges de l’administration.
Aussi, en attendant un signe venu d’Allemagne, décide-t-elle de coucher sur le papier la «vraie histoire», de témoigner de ce qui s’est vraiment passé et comment la population a littéralement été sacrifiée. Le lecteur va alors suivre en parallèle les deux récits qui finiront par se rejoindre pour l’épilogue.
D’un côté, Matthias Lessmann va essayer de retrouver Katerina, la compagne de Nadia en visitant les bordels de Nimègue. De l’autre côté Leonid, membre de la milice ukrainienne, mène sa propre enquête et découvre bien vite qu’il serait plus sage de ne pas poser trop de questions. Entre corruption et manque d’organisation, il va vite se retrouver seul et se rendre compte qu’une taupe œuvre au sein de la police. Mais sa soif de comprendre et la promesse qu’il a faite de retrouver les jeunes filles vont le pousser à continuer, quitte à agir sans l’aval de sa hiérarchie, jusqu’à se rendre en Allemagne avec une poignée d’euros.
Des personnages bien campés, autant du côté du bien que du mal, un scénario très travaillé, une construction audacieuse mais dans laquelle on ne se perd à aucun moment font de ce livre l’un des meilleurs polars de l’année. Une fois refermé, je suis persuadé que, comme moi, vous aurez envie de vous précipiter sur les deux autres livres de Mechtild Bormann déjà disponibles Rompre le silence et Le Violonniste.

Autres critiques
Babelio
Blog Lettres Exprès
Blog Appuyez sur la touche lecture

Extrait
« Il s’assit et dit :
– Va dormir.
– Elle se leva et alla lui chercher une bière :
– Si Bülent vient…
Il la coupa :
– On avisera.
Elle s’appuya contre le réfrigérateur, il but la bière et, quand il la regarda, il prit conscience qu’ils étaient dorénavant liés l’un à l’autre. Non pas alliés, comme ils l’étaient, Vera et lui, mais liés par des chaînes, et il croyait déjà les sentir. Des semaines plus tard, en repensant à ce jour-là, il nota que pas une seule fois il n’avait envisagé d’appeler la police. »

A propos de l’auteur
Mechtild Borrmann est née en 1960. Elle vit à Bielefeld, dans le Rhin inférieur. Après une formation en thérapie par la danse et le théâtre, elle s’est lancée dans la restauration. Elle se consacre désormais à l’écriture. Ses cinq livres publiés en Allemagne ont été salués par la critique. Rompre le silence, son premier roman traduit en français paru aux Éditions du Masque en 2013, a obtenu le prix du meilleur roman policier en Allemagne (Deutscher Krimipreis, 2012). Le Violoniste (Masque, 2014) a reçu le Prix des lectrices de Elle en 2015. (Source : Editions JC Lattès)

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Badge Lecteur professionnel

L’Emprise

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L’Emprise
Marc Dugain
Gallimard
Roman
320 p., 19,50 €
ISBN: 9782070141906
Paru en avril 2014

Où?
L’action se passe en France, principalement à Paris dans les sphères du pouvoir et du côté de la place Saint-Sulpice, de la rue Chaptal avec quelques escapades en Corse, en Bretagne, du côté de Dinard, la plage de Saint-Enogat, de la Normandie – la circonscription électorale du candidat – ainsi qu’en Irlande.

Quand?
Le récit est situé de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Un favori à l’élection présidentielle, le président d’un groupe militaro-industriel, un directeur du renseignement intérieur, un syndicaliste disparu après le meurtre de sa famille, une photographe chinoise en vogue… Qu’est-ce qui peut les relier?
Lorraine, agent des services secrets, est chargée de faire le lien. De Paris, en passant par la Bretagne et l’Irlande, pourra-t-elle y parvenir? Rien n’est moins certain.
Neuf ans après La malédiction d’Edgar, Marc Dugain nous offre une plongée romanesque sans concession au cœur du système français où se mêlent politiques, industriels et espions.

Ce que j’en pense
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L’Emprise, qui retrace le combat politique en France au moment de l’élection présidentielle, est le premier volume d’une trilogie. Le second tome – Le quinquennat – paraît en mars 2015. On y suit Philippe Launay dans son combat pour décrocher la fonction suprême. Très vite, Marc Dugain, fait tomber les illusions de ceux qui s’imagineraient encore que seul compte l’intérêt général, que le candidat va s’engager pour son pays : « La politique aujourd’hui, dans les démocraties somnolentes comme la nôtre, est essentiellement faite d’hommes et de femmes qui ne pensent qu’à conquérir le pouvoir dans le seul but de le conserver, avec peu de considération pour l’usage qu’ils en font, qui est de répondre à voix basse et sans courage à des questions qu’on leur hurle aux oreilles. »
Sur les pas de Launay, on comprend du reste très vite que tous les coups sont permis. Et que les adversaires sont d’abord à chercher dans son propre camp. Lubiak, un autre leader de son parti, n’entend pas lui laisser la voie libre sans contrepartie. Son réseau dispose du reste de quelques arguments susceptibles de nuire à la marche en avant promise par les sondages. D’une part, il va falloir tenter de comprendre comment est financée cette campagne, entre rétro-commissions et soutien de pays étrangers, sociétés-écran et marchés truqués. Un monde où la corruption règne : « Afin de financer des campagnes électorales avec des sommes prélevées sur des travaux d’adduction d’eau, d’assainissement, de chauffage collectif, de traitement des ordures ménagères, de transports scolaires et urbains, ils avaient corrompu un bon nombre d’élus locaux de tout bord et à tous les étages de la représentation territoriale, ce qui leur valait d’être craints sous couvert de respect et d’estime. »
Entre cynisme et basses manœuvres, le lecteur va être entraîné dans les arcanes du pouvoir, dans la stratégie des entreprises avides de marchés publics ainsi que dans le jeu trouble des services secrets pour lesquels la raison d’Etat justifie a peu près tous les coups.
Marc Dugain ne laisse guère d’espoir à ceux qui attendent un chevalier blanc, capable de faire le ménage. Le futur président « était conscient qu’une fois au sommet de l’Etat il ne pourrait rien changer en profondeur. Le pouvoir était désormais ailleurs, partiellement insaisissable, et le reprendre exigeait des sacrifices qu’on ne pouvait demander à personne dans le pays. » On attend la suite du jeu de massacre avec impatience.

Résonances
Marc Dugain se documente beaucoup, suit l’actualité et «fabrique» quelques uns de ses personnages à partir de personnalités existantes pour s’en affranchir ensuite en en faisant des archétypes. On imagine bien, par exemple, Anne Lauvergeon, l’ancienne Présidente d’Areva, comme modèle de la patronne d’Arlena.
C’est de façon similaire que j’ai construit mon roman Liaisons. J’ai cherché parmi les vedettes de la télévision et de la politique, celles qui conviendraient le mieux à mon propos. Un ministre qui épouse une présentatrice, un producteur-présentateur aux dents longues et au profil de séducteur… Quand j’ai commencé mon histoire, j’avais les portraits de tous ces personnages, ainsi que des éléments biographiques qui me permettaient d’ajouter de la crédibilité au propos. J’imagine que vous n’aurez aucune peine à retrouver mes «modèles», même si encore une fois, il ne s’agit pas – dans les deux cas – d’un roman à clef, mais plutôt de «balises» permettant d’ancrer le récit dans une réalité qui, fort souvent dépasse la fiction.

Autres critiques
Babelio
L’Express
Télérama
Le JDD (Bernard Pivot)

Citations
« Launay remonta dans sa voiture alors que l’après-midi était déjà bien entamé. Au moment où il aurait dû penser bataille, il sentit monter en lui une grande lassitude. Et en arrière-plan, un sentiment d’humiliation. Tandis que défilaient les immeubles du boulevard Haussmann dont il comprit pour la première fois ce qu’ils avaient pu avoir d’affligeant pour les contemporains de leur construction, il s’autorisa à penser qu’il allait arrêter, laisser tomber cette mascarade. De l’avoir envisagé le soulagea. Il pensa à la mort, ce cadeau qui vient avec la naissance. Il pensa que l’essence du mensonge, « la seule grande histoire d’amour de l’être humain », venait de là, de cette nécessité de se mentir à soi-même sur le sens et la fin, pour rendre le reste supportable. » (p. 231)

A propos de l’auteur
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