L’hymne à la joie

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En deux mots
Depuis son bureau de l’Office des fraudes à Bruxelles, Sigmund Oropa peut jeter un œil avisé sur le ballet des fonctionnaires et constater que les affaires s’accumulent. Si sa vie s’est enlisée dans le conformisme, il n’est pas trop tard pour la bousculer, surtout après retrouvé son amour de jeunesse.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

L’amoureux transi lanceur d’alerte

Dans son troisième roman, «L’hymne à la joie», Aram Kebabdjian dresse le portrait d’un haut-fonctionnaire européen qui retrouve son amour de jeunesse et remet en question sa vie bien rangée. Jusqu’à provoquer un scandale politique.

À mi-vie, Sigmund Oropa peut se retourner et se dire qu’il a réussi sa vie. Après des études de droit, il a d’abord occupé un poste de magistrat en Italie puis a gagné ses galons de noblesse en intégrant le tribunal de l’Union européenne et fait désormais partie des hauts-fonctionnaires européens à l’office des fraudes où il est notamment en charge du dossier sensible des aides aux réfugiés. Marié à Ruth, il mène une vie tranquille du côté de Bruxelles. Seulement voilà, il peut aussi considérer le verre à moitié vide et se dire que ses beaux idéaux de jeunesse – racheter les errements de son père acoquiné avec un homme aux pouvoirs troubles et se battre pour plus de justice – se sont dissous dans une technostructure trop envahissante pour être encore efficace. Que sa vie sentimentale aurait pu être autrement plus épicée s’il s’était battu pour rester avec la pétillante Angèle, son premier amour. Qu’il aurait pu prendre des initiatives courageuses au lieu de refuser les avances des lobbys et se dire qu’ainsi sa conduite restait irréprochable.
Le moment de bascule a lieu un dimanche à la table familiale, alors que Ruth trône «au milieu de sa descendance comme une Assomption dans un musée de province». Il a envie de respirer, quitte la table et va chercher un peu de quiétude au Palais des Beaux-Arts. Dans la galerie de l’école flamande, il reconnaît Angèle avec laquelle il venait régulièrement admirer et commenter les œuvres d’art. Une rencontre qui va non seulement faire refluer les souvenirs de leur rencontre sur les bancs de la fac du droit de Paris, leur brève histoire d’amour, leurs après-midi au Louvre et leurs journées de militants. Car Angèle de Grossoult «était la dernière-née d’une lignée d’avocats. (Des gens qu’elle méprisait ouvertement.) Elle aspirait à autre chose. Elle avait l’âme militante. Elle luttait pour faire valoir les droits des plus démunis, elle avait aussi récemment endossé la cause antiraciste». Aujourd’hui, elle s’occupait d’Arcadia, une grosse ONG qui organisait l’accueil des réfugiés et bénéficiait pour cela des subsides de l’Union européenne.
En redécouvrant son amour de jeunesse, Sigmund va aussi repenser son rôle, chercher à comprendre où vont les flux financiers et tenter d’alerter sur les ratés du système. Une réflexion qui va la conduire à Salonique où des milliers de personnes sont censés profiter des millions déboursés pour leur venir en aide.
Aram Kebabdjian a habilement construit son roman qui, sous couvert de la quête existentielle d’un homme, démonte un système (les pages sur les normes européennes sont un régal kafkaïen) et ses dérives. Je vous laisse découvrir ce qu’il adviendra du lanceur d’alerte et de son combat, non sans souligner qu’après Jean-Philippe Toussaint et sa Clé USB, ce nouveau voyage dans les hautes sphères administratives bruxelloises a quelque chose d’aussi fascinant que de terrifiant.

Bonus
Aram Kebabdjian nous fait découvrir le Bozar, le Palais des Beaux-Arts de Bruxelles où Sigmund retrouve Angèle. Lui a longuement regardé Roi Boit et elle La fillette à l’oiseau mort.

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L’hymne à la joie
Aram Kebabdjian
Éditions du Faubourg
Roman
250 p., 18 €
EAN 9782491241735
Paru le 19/08/2021

Où?
Le roman est situé en Belgique, à Bruxelles puis en Grèce, à Salonique et environs. Mais on y voyage aussi beaucoup, sans oublier les évocations d’anciens séjours, notamment en Italie, de la Sicile, notamment à Catane et Palerme, jusqu’à Milan, en Crète, à Paris, à Syracuse, à Porto, à Coimbra, à Londres. Au Danemark, à Madrid

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Il commanda deux cafés et puis de quoi manger. Il fuma surtout. Une seule chose le tracassait vraiment: était-il encore quelqu’un? Était-il d’aucune façon déterminant dans la géopolitique du monde actuel? Lui, Sigmund Oropa, ce chevalier insignifiant, parqué dans son placard de l’Office des fraudes de l’Union, à rédiger des rapports non contraignants sur de supposés détournements de fonds communautaires? Il contempla la cime des arbres. Le ciel, les oisillons qui voltigeaient. Les acacias, les orangers, tout embaumait. En un sens, la situation n’était pas si désespérée. Il sentait qu’il avait eu raison de tenir tête à Angèle.»
Avec un humour délicat, Aram Kebabdjian dresse ici le portrait d’un fonctionnaire international, tiraillé entre ses vieux démons et son idéal de justice. Un conte philosophique et une plongée radieuse dans le cynisme de notre époque.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Goodbook.fr
Livres Hebdo (Sean Rose)

Bande-annonce du roman © Production Éditions du Faubourg

Les premières pages du livre
« L’office
Il faut imaginer un matin de mars, froid et dégoûtant. L’immense immeuble de l’Office des fraudes de l’Union recouvert de miroirs sales. Vers dix heures, dix heures dix, Sigmund Oropa pénétra dans un dédale de couloirs, légèrement en pente. Il franchit un portillon, traversa un sas, tourna à droite, marcha quelques mètres encore. Il colla son badge contre une paroi, puis il poussa une porte coupe-feu. Sans accélérer, presque en apesanteur, il descendit l’escalier jusqu’au deuxième sous-sol de l’Office.
En bas, il faisait face à la porte à double battant de la salle Altiero-Spinelli. Son costume était bleu, sa serviette noire. Une chaleur à étouffer. Un bruit absorbait jusqu’aux formes et aux couleurs. Des murs uniformément gris. Oropa venait d’atteindre le cœur froid de la machine. Il replia ses lunettes, passa la main dans ses cheveux. Dix ou vingt personnes l’attendaient en rond autour d’une table.
— Mes bien chers collègues…
Sigmund s’assit au plus près, sortit ses papiers en silence. Ses traits étaient encore fins, son visage noble. Mais il était essoufflé par sa marche forcée.
— Les chiffres viennent de tomber.
Au bout de la salle, Domenico Sforza trônait sur son fauteuil de directeur de l’Office des fraudes, une institution chargée de débusquer les entorses au budget communautaire. Il pivotait de droite à gauche, avec son œil inerte. Replié sur lui-même comme un mètre articulé, il paraissait flotter dans ses vêtements tant il était osseux.
— Nos services ont permis le recouvrement de six cents millions l’an dernier. Un succès… un immense succès… Et c’est grâce à vous, mes bien chers amis. Grâce à votre zèle et votre ardeur.
Le juge Oropa sentait monter une forme d’agacement, de rage même. La première fois qu’il avait participé à ce rendez-vous mensuel des cadres de l’Office, Sigmund avait cru assister à une réunion de copropriété. Cette fois-ci, fatigué par une mauvaise nuit, il songeait aux péchés qui lui avaient valu d’être nommé ici. Trente ans de carrière, trente ans d’efforts, de sacrifices, trente ans d’ambitions, de rêves et de luttes pour voir cette mascarade. Mais il changea vite d’idée.
— Monsieur le Directeur, Monsieur le Vice-directeur, mes chers collègues…
À droite du chef, Myrte Kahlsen, la numéro trois du service, venait d’allumer son micro. Oropa se redressa, il releva le menton. Entre les murs infiniment gris des bureaux où s’exposaient les vingt-sept portraits aériens de capitales dorées à la feuille, Myrte apparaissait comme la plus brillante des citadelles. Une sorte de repère étoilé, une douce et tendre balade qui réconfortait.
— Je voulais faire le point avec vous sur l’affaire des fraudes aux caméras.
— Très bien.
En temps normal, l’accent de Myrte était indécelable — un froissement, une caresse, une vague délicate qui roule et qui tape sur le sable rouge de ses lèvres. À travers le micro, il se métamorphosait en quelque chose de solide et de sucré.
— Le mois dernier, nous avons organisé une visite dans une caserne de sapeurs-pompiers. Aux alentours de Marseille. La région avait sollicité des fonds structurels pour lutter contre les départs d’incendies en forêt. Le projet consistait à équiper les arbres sur les collines de caméras, pour réagir en temps et en heure. La région a touché l’argent, le département a touché l’argent, la municipalité a touché l’argent… (Myrte se raclait la gorge.) Les caméras n’ont toujours pas été installées. Les arbres brûlent… la forêt brûle… les maisons brûlent… Tout peut brûler… Nous avons adressé aux autorités une note de recommandation… qui n’a pas trouvé d’écho.
— Pas pour l’heure, madame Kahlsen… Pas pour l’heure… Ne soyez pas impatiente.
La voix du chef, à travers le micro, avait fait le tour de la pièce, avant de revenir s’abattre sur ses subordonnés. Il semblait écartelé entre son timbre et son image. Ses cheveux étaient grisâtres, ils luisaient.
— Je suis sûr que les autorités françaises ne manqueront pas d’apporter une réponse adaptée à ce problème, s’empressa-t-il d’ajouter.
Il n’y eut aucune autre réaction dans l’assistance. Jörg Wallraff, le responsable de la communication, était recroquevillé dans son coin. Il réagissait à peine (on aurait dit un marsupial, ou un lémurien assoupi). Dadelsen, un collègue sans intérêt, ricanait doucement. Les autres semblaient attendre la fin de la réunion pour aller manger. C’était cette mollesse, ce manque d’engagement qui irritait le plus le juge Oropa. L’Union mourait d’être si attentiste. Il hocha la tête avec gravité en direction de Myrte. (Pour qu’elle se sente un peu moins seule.) Un jour, il faudrait bien que quelqu’un agisse et que tout cela change.
Mercandier, l’un des cadres de l’Office, alluma son micro d’un air las. Il allait évoquer la fraude aux autoroutes calabraises — une affaire de route fantôme financée par l’Union. Son principal mérite consistait à mesurer dans les cinq ou six cents mètres — autant dire que c’était l’autoroute la plus courte jamais construite au monde. Les travaux avaient été stoppés avant la fin du premier mois et jamais aucune voiture n’avait roulé dessus. Or, les fonds communautaires (des dizaines et des dizaines de millions en tout) avaient continué à affluer, comme si les travaux suivaient leur cours. Une fraude caractérisée, dont les tentacules de la Pieuvre tiraient les ficelles. Mais c’est à peine si Mercandier articulait les mots qu’il prononçait. On aurait dit qu’il n’était pas totalement tiré de la sieste que cette réunion venait d’interrompre.
— Nos services vont rédiger une recommandation de recouvrement… qui sera communiquée aux autorités idoines… qui prendront les mesures qui s’imposent.
Fin de l’intervention, petit déclic à la racine du micro. Jörg remuait sa jambe droite. Sforza baissait le nez. Oropa n’en croyait pas ses yeux. L’affaire était classée. Stop, fini. Il n’y avait plus rien à dire. Produire des rapports, éditer des recommandations, rappeler les bonnes pratiques, attendre le recouvrement financier, disait le chef. « Surtout pas de discipline. Nous ne sommes pas là pour ça. »
— Et on appelle cela « zèle et ardeur » ! se dit le juge Oropa. Bande de pleutres ! Pas un pour rattraper l’autre.
— Hum ! Hum…
Un petit bruit sec, infime, comme le froissement d’une feuille, ou le mouvement d’un rongeur dans une cuisine. Oropa reconnut finalement le souffle de Jörg à travers le système d’amplification, son insignifiance et sa timidité. Le porte-parole avait sans doute quelque chose à dire : il bégayait, craquetait, se passait un mouchoir sur la bouche et sur le front.
— Je voulais juste vous avertir que nous allions mettre en place un stand, pour les journées portes ouvertes de la Commission, les 2 et 3 mai. Et je compte sur votre présence.
Formidable. Respiration d’aise. Le responsable de la communication n’avait rien de plus à déclarer.
— Nous imaginons un jeu interactif pour présenter nos travaux au public. L’an dernier, nous avons remporté un beau succès avec notre « roue de la Fortune »… (Jörg avait un sourire espiègle.) Cette année… il est question que nous présentions une grande peluche bleue… une peluche géante… à côté de laquelle les enfants pourront venir se faire photographier.
La vanité du responsable de la communication allait jusqu’à s’écraser sous le respectable « nous » de l’institution, partout où il était question d’initiatives dont lui seul était à l’origine.
— Par ailleurs… nous voulions vous avertir… que la semaine prochaine… l’un d’entre nous devra aller présenter nos services sur BX FM…
— Ah ! Très bien !
Oropa ne comprenait pas le sens que recouvrait cette phrase. Quelle était son implication ultime. Il regardait simplement autour de lui. Et tout lui paraissait statique.
— BX FM est une chaîne de radio locale, qui traite principalement d’informations communautaires…
— Oui, bien sûr, ce qu’ils font est formidable.
Ce n’est qu’en voyant Jörg tourner la tête dans sa direction que le juge se rendit compte qu’il était en train de se passer quelque chose. Il le fixa droit dans les yeux, deux ou trois secondes. Puis Sforza en fit de même. Et Dadelsen et Mercandier. Comme s’il s’était agi d’un piège.
— Mais tu sais Sigmund… ajouta Sforza, il s’agit simplement de rappeler que l’Union, en période de crise, a besoin d’utiliser efficacement ses fonds… et que l’Office contribue à renforcer la confiance des citoyens dans le projet communautaire. Ni plus ni moins.
Oropa aurait pu se débattre, refuser, nier, s’insurger comme une bête sauvage : « Ne comptez pas sur moi… Je préfère mourir que de participer à votre manège. » Mais Sforza ne lui en laissa pas l’occasion. Il continuait à parler. Il continuait à le flatter, lui passer la pommade, lui tresser des lauriers.
À cette minute, Sigmund se serait bien vu grimper au sommet des Alpes, ou plonger dans la Méditerranée, coucher dans les foins, se baigner dans le Danube, danser en Bulgarie et boire un verre de țuică sur les rives de la mer Noire. Mais pas là, jeté en pâture à ce peuple de nuls. C’est alors qu’il entendit les applaudissements et vit les visages, graduellement, tourner dans sa direction. Le juge cligna des yeux, il hésita. C’était la première fois qu’on l’invitait à prendre la parole de façon aussi solennelle dans ses nouvelles fonctions. (On aurait tout de même pu l’en avertir.)
Le juge dut se lever, enclencher son micro. Aucune idée de ce qu’il allait pouvoir dire. Il commença par quelques remarques d’ordre général (fierté d’être ici, volonté de donner le meilleur de lui-même). Sa voix lui paraissait calme et posée. Ce qui, en un sens, l’encourageait à aller de l’avant. Belle manière de dire enfin les choses telles qu’elles étaient. (À cet instant, Oropa se sentait même presque rageur.)
— Je voudrais… Je voudrais vous parler d’une affaire… épineuse… et capitale… Je voudrais vous parler du scandale des camps…
La proposition ne manquait pas d’audace. C’était son dossier, celui qu’on avait mis entre ses mains, une ou deux semaines après son arrivée. De fait, Oropa cherchait à se mettre au travail. Le scandale des camps de déplacés, chez les Transalpins, chez les Hellènes, partout ailleurs — des camps dans un état de saleté inimaginable — lui apparaissait dans toute sa crudité. Il se disait souvent que cette mission était faite pour lui et cela le galvanisait. (À dix ans, il rêvait déjà de faire œuvre de justice. S’insurger, remettre le monde en ordre.) C’était dans ses cordes. Il avait toujours fait de la lutte contre la corruption et le crime organisé la priorité des priorités.
Mais, dans les yeux du chef, à cette minute, le juge observa la curiosité se muer en appréhension. La salle était surchauffée. Oropa sentit l’humidité rouler dans son dos. Il but une gorgée d’eau. La fortune l’avait fait naître dans un milieu corrompu. Les plaies de la mauvaise conscience avaient été ses premières décorations. Il cherchait ses mots. À treize ans, il avait appris que son grand-père maternel, avant d’être banquier, avait été ministre des Finances de l’administration nazie en Ukraine pendant la guerre. À quatorze, il comprit que le père de son père avait atteint les sommets de la finance transalpine en gravissant un à un les échelons de la pyramide fasciste. Sa carrière à lui n’avait été qu’une suite de malentendus. Alors, face à l’auditoire, avec ce petit bruit d’amplification qui lui cassait la tête, Oropa sentit ses forces vitales se replier. Il tapota une dernière fois sur le micro, puis il se rassit, comme une bête dans sa coquille.

Özdul
Le premier appel téléphonique survint peu de temps après cette réunion. On le cueillait au bon, ou au mauvais moment. Le juge décrocha le téléphone, attendit quelques instants. Une voix — une voix de femme —, un fort accent — hellène, peut-être ottoman —, une tessiture assez grave, un ton insistant. Elle articulait quelques phrases maladroites. Oropa y décela quelque chose comme une menace voilée — ou une dénonciation menaçante.
— Je sais des choses… disait-elle. Je sais beaucoup de choses…
Mais l’appel s’interrompit presque aussitôt après, sans raison apparente.

Dans un premier temps, le juge chercha à se mettre au travail. Il ouvrit un dossier, classa quelques papiers. Il fixa même la date de deux rendez-vous pour la semaine suivante. Mais, « des choses… beaucoup de choses… », l’information grésillait toujours au fond de son oreille.
Au fil de la matinée, à mesure qu’il se débattait pour se mettre en mouvement, Oropa sentit monter en lui les signes de l’affolement. Il imagina le regard d’une fureteuse, d’un rat, d’une intrigante, qui allait lui dérouler la litanie des histoires honteuses, pour quelques billets de banque. Ou les questions partiales d’une journaliste, venue là pour faire éclore les sales ragots et satisfaire ses ambitions professionnelles. Le fait est que si tout ou presque était brillant dans le parcours du juge, son histoire familiale était bien moins reluisante.
Chez les Oropa, on confectionnait les chapeaux de père en fils depuis des générations. Des hauts-de-forme, des chapeaux melons et autres feutres, vendus à Milan ou à Florence. Leur fortune était sortie des eaux, vers la fin du XIXe siècle. Comme l’exigeaient les lois de l’évolution, une fois le capital familial consolidé, le patriarche avait donné au plus doué de ses enfants les moyens de ses ambitions. Vittorio, le grand-père de Sigmund, s’était ainsi élancé du tronc stable de la chapellerie jusqu’aux cimes les plus hautes de la finance. Il avait grimpé quatre à quatre les échelons du marchepied fasciste, acheté une Lancia Aurelia et fait construire une villa géante pour organiser des cocktails clinquants où se retrouvait l’élite milanaise. »

Extraits
« Dans la vie, tout finissait par sortir de terre. Tous les scandales, tous les pots-de-vin, les trafics, les meurtres ciblés, toutes ces vieilles histoires, dont il héritait malgré lui, allaient lui péter à la figure. Et le tableau avait de quoi faire peur.
Pour le dire vite, Salvatore, son père, dès la fin des années soixante, s’était associé à un homme au pouvoir trouble, qui dirigeait une officine des moins recommandables. On y faisait par exemple transiter les capitaux de l’organisation mafieuse vers les caisses de la banque du Saint-Siège, d’où ils se disséminaient dans l’économie mondiale pour revenir blancs comme neige en Italie. On finançait aussi les dictatures, on noyautait les corps de l’État, on soutenait les criminels de guerre en fuite, on faisait la loi dans les grands organes de presse, mais plus que toute autre chose, on préparait l’arrivée d’un pouvoir fort dans la péninsule, et pour ce faire, la méthode consistait à multiplier les crimes et les attentats. Sans doute le père de Sigmund avait-il aussi participé à tout cela. Sans doute était-il coupable. Mais Sigmund, lui, n’y était pour rien. Il n’avait rien fait, il n’y était pour rien. C’est du moins ce que voulait croire le juge. Et il se servit un autre verre.
À dix-sept ans, pour s’affirmer, pour dissiper sa honte aussi, Sigmund avait décidé de s’inscrire à la faculté de droit. Faire œuvre de justice et réparer. (Il croyait encore en sa chance.) Révolutionnaire, communiste, bientôt socialiste, dans les faits, sa formation universitaire ne permit pas au jeune Sigmund de rompre avec son milieu. On aurait même pu dire qu’elle complexifia les relations qu’il entretenait avec lui. » p. 20-21

« Sigmund et Angèle avaient fait connaissance à Paris, trente ans plus tôt. Sigmund était inscrit en troisième cycle de droit communautaire. Il prenait goût au théâtre et nourrissait sa francophilie grâce aux matchs de l’AS Saint-Étienne. Angèle s’était installée à côté de lui, sur les bancs de la faculté. Sigmund l’avait à peine regardée — et c’était elle qui avait engagé la conversation. Belle, un peu frondeuse aussi. Elle souriait en se moquant gentiment de lui. Mais elle lui avait proposé d’aller boire un café presque aussitôt. Angèle de Grossoult était la dernière-née d’une lignée d’avocats. (Des gens qu’elle méprisait ouvertement.) Elle aspirait à autre chose. Elle avait l’âme militante. Elle luttait pour faire valoir les droits des plus démunis, elle avait aussi récemment endossé la cause antiraciste. Sigmund l’’écoutait d’une oreille distraite. Ils s’étaient revus. Au bout de quelques semaines, ils s’étaient mis à sortir ensemble. Au bout de quelques mois, ils étaient inséparables. Sigmund était d’une beauté sauvage, devait-elle dire plus tard, d’autant plus électrisante qu’il semblait ne pas vouloir en prendre conscience. Ils partageaient un goût immodéré pour la peinture classique et passaient des heures au Louvre. Puis ils s’installaient en terrasse et regardaient les gens passer. On traversait Paris, de long en large. Le dimanche, au sortir du lit, on allait parier sur les chevaux à Vincennes. Angèle lui avoua un jour, allongée sur un lit, en train de caresser sa belle chevelure, que ce qu’elle préférait en lui, c’était ses airs de mauvais garçon, son aisance et puis bien sûr son charme italien, son flegme germanique, son humour, sa vivacité d’esprit et son charisme. Bref, Angèle s’était totalement éprise de ce fils de voyou. Et elle lui avait insufflé, petit à petit, le démon du militantisme (le virus de la justice et l’ouverture au monde). Elle l’avait dompté et raffiné. Elle en avait fait son œuvre d’art, son petit Caravage (là où il préférait les gueules cassées de Steen ou de Van Ostade). On les voyait assis à la sortie des bouches de métro ou devant les marchés aux légumes, distribuant de petits tracts floqués d’une main jaune. Sigmund s’enflammait. Il avait le verbe. Dans de grands concerts aux portes de la ville, au corps à corps, ils dansaient pour se battre contre le fascisme. Un petit groupe n’avait pas tardé à se constituer autour d’eux. La présence galvanisante de Sigmund y était pour beaucoup. Son charme était sans limites. Son art de la rhétorique et son énergie détonnaient dans ce petit milieu de militants et Sigmund s’investissait de plus en plus. Il était de toutes les réunions, prenait la parole, lançait des projets, organisait des meetings, défilait dans la rue. » p. 46-47

« À l’Union, dans le désordre, vous trouviez des milliers de casiers et de boîtes aux lettres, la technologie de pointe des lecteurs de badges et de reconnaissance faciale (ISO 14443-A), une enfilade de fenêtres et de portes en verre (norme EN ISO 717-1), des milliers de serrures neuves (norme EN 1303 2006), des centaines d’hectares de moquette bleu outremer (RAL 5002), du lambris en sapin vernissé (EN 14915, code douane SH8 44091018), des cloisons en papier mâché (EN 520), des couloirs gris agate (RAL 7038), des néons verts (EN 61995-2/A1, EN 62504 et EN 62722-1), des régies pleines de téléviseurs, des salles de réunion et des salles de presse (norme 31 080) ; vous trouviez des forêts de ficus et d’arums (EN 234/68), des toilettes aux chasses automatiques (conformes au document Do27170/02, relatif à l’établissement des critères pour l’attribution du label écologique aux toilettes à chasse d’eau et urinoirs), des ascenseurs aux parois vitrées (EN 81-21 et EN 81-50), des cantines, des chaises (ISO TC 136), des bancs, de faux plafonds (NF DTU 58.1), des lampes de bureau, des ampoules basse consommation (directive 2009/125), des postes téléphoniques, des bibliothèques blanches, des porte-documents de couleur et des rapports, des centaines de milliers de rapports. » p. 85-86

« — C’est la raison pour laquelle nous avons décidé de travailler avec l’Arcadia, société bien implantée dans le facility management. Pour nous aider à faire face à la situation… et mettre en place une politique adaptée.
Lui qui n’avait jamais rien voulu voir, lui qui, une heure auparavant, aurait pu tout quitter pour s’installer ici et vivre heureux, assistait au basculement généralisé de son être. Ce qu’il avait vu, ce qu’il avait entendu, fait ou ignoré, ces semaines passées, tout changeait de perspective. Les documents qu’il avait lus, les doutes qui avaient été les siens. Tout se réactivait à cette minute. L’argent n’arrivait pas là où il devait arriver parce qu’il était détourné à la source. Là était le vrai problème. Détourné par les agents communautaires, par les différents ministères, par la mairie ou par des ONG. Par tout le monde. (On se servait généreusement.) Le juge commençait vraiment à comprendre ce qui se passait. Aussi surprenant que cela pût paraître, ces vies de rien, ces vies désolées, ces vies de fuyards étaient devenues encore plus lucratives que la revente d’armes et tous les trafics réunis. C’était la nouvelle poule aux œufs d’or des crapules associées. L’Arcadia voulait ce marché. Angèle elle-même n’était pas là par hasard. Non. Il le voyait bien. Elle hochait la tête, elle flattait son hôte, en souriant. Ses boucles, ses yeux, sa poitrine, ses mains le long du visage, ses lèvres et tout son corps — tout en elle respirait la duplicité. » p. 123

Extrait audio
« Au matin du 4 mai, quatre ou cinq cents personnes étaient réunies dans la grande salle du Zappéion, à Athènes. Oropa avait été invité en qualité d’auditeur libre. Les débats du douzième sommet de l’Union consacré aux questions migratoires s’éternisaient. Pas une parole forte, pas une idée juste. Il se leva donc. Il traversa la salle, se dirigea vers le micro et se mit à parler.
— Mes chères consœurs, mes chers confrères (le silence se fit presque aussitôt), j’aime l’Union. Plus que tout au monde, dit-il. J’en ai fait le centre de ma vie et le foyer de mes espérances.
Les visages se tournaient vers le juge. Cet homme paraissait habité, presque exalté. Sa prise de parole n’était pas prévue. Seulement en sa qualité d’ancien juge de l’Union, Oropa était à l’abri de toute forme de rappel à l’ordre.
Le ton du juge, plein d’emphase, grésillait dans le micro.
— Que les choses aient si mal tourné remplit mon cœur de regrets.
Quelques rangées devant, le juge voyait les corps, les costumes. Angèle était peut-être là quelque part. (Ce qu’il ressentit était plus fort que tout.) Il parla longtemps et bien. Mais à la fin (« Millions d’êtres, soyez tous embrassés d’une commune étreinte ! Au monde entier ce baiser ! », ces quelques vers de l’Hymne à la joie de Schiller lui servirent d’épilogue), sous des applaudissements clairsemés, malgré la virulence, malgré l’ardeur, on aurait dit que tout s’était laissé absorber, prendre par l’épaisseur des murs, dans la brique, dans le stuc, glacer par la feuille d’or de ce théâtre grandiloquent. L’ordre du jour reprenait ses droits. » p. 207-208

À propos de l’auteur
KEBABDJIAN_Aram_©DRAram Kebabdjian © Photo DR

Romancier, dramaturge et photographe, Aram Kebabdjian est l’auteur de trois romans: Les Désœuvrés (Seuil, 2015) couronné par le Grand Prix SGDL du premier roman 2015), une satire cruelle de l’art contemporain, Le Songe d’Anton Sorrus, (Seuil, 2017) et de L’Hymne à la joie (2021). Il a aussi signé des recueils de nouvelles, de philosophie et de théâtre. Associé au plasticien Stéfane Perraud, il imagine depuis 2015 des installations narratives et expose au Lieu Unique à Nantes à l’été 2021 Demi-Vie, sur l’imaginaire de l’âge nucléaire. Avec Jeanne Candel et Florent Hubert, il écrit Tarquin, un opéra-théâtre créé en 2018 au Nouveau Théâtre de Montreuil. (Source: Éditions du Faubourg / AOC)

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Implosions

YARED_implosions  RL-automne-2021

En deux mots
Au moment où une énorme explosion déchire Beyrouth, la narratrice est en consultation chez un thérapeute de couple. Si la déflagration donne au couple un répit, la crise s’intensifie dans le pays. Chacun cherche une solution pour éloigner le drame, entre rage et fuite, résignation et espoir…

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Quand tout s’effondre

Hyam Yared était à Beyrouth le 4 août 2020, lorsqu’une explosion a ravagé la ville. Les mots ont alors servi à atténuer le choc, à tenter de comprendre et à esquisser un avenir possible.

Le 4 août 2020 à 18h 07. Une date qui restera à jamais gravée dans la mémoire de centaines de milliers de Libanais. Car ils auront vécu l’apocalypse et survécu à l’explosion du port de Beyrouth. Leur «ground zero». Un an plus tard, et alors que la situation du pays est toujours aussi chaotique et que l’enquête semble être au point mort, Hyam Yared apporte un témoignage émouvant autant qu’une analyse implacable. Au moment de la déflagration, elle était en consultation chez un psy avec son mari Wassim pour tenter de sauver son couple qui traversait lui aussi une crise. Elle s’est retrouvée propulsée par le souffle, puis s’est réfugiée sous le bureau, craignant une nouvelle explosion de ce pensait alors être un attentat. Mais c’était bien pire.
Les voilà unis dans la tragédie, brisés mais soudés. «Les couples ne se font plus la guerre dans les pays en guerre. La survie l’emporte sur les litiges et l’empathie renaît de l’inexorable: un avenir commun à bâtir malgré tout.»
Passés les moments de sidération, il se rendent compte de l’ampleur du drame dans un pays déjà exsangue. En ce «jour 1», il faut d’abord parer au plus pressé, prendre des nouvelles de la nounou qui gardait leurs enfants, essayer d’avoir des nouvelles de la famille et des proches. Le retour du réseau téléphonique étant de ce point de vue une bénédiction. Il est maintenant temps de s’organiser en mode survie.
Car il ne peut être question de vivre normalement dans ce pays miné par des années de guerre, puis par des politiques claniques, une administration déliquescente et un système bancaire défaillant où seule la fresh money permet encore d’effectuer des transactions.
Du coup, ils sont nombreux à ne plus trouver l’énergie de rester. «Même la main-d’œuvre étrangère retourne dans son pays d’origine, où la misère a soudain des relents de paradis. À chaque coup de fil, j’ai le cœur qui saigne. On part. Ce pays est fini.»
Le drame du port aura été pour de nombreux libanais le coup de trop. Ceux qui choisissent tout de même de rester conservent un semblant de fierté nationale, se disent qu’il doivent reconstruire une fois encore un pays déjà écartelé entre des communautés et des convoitises diverses. Des conflits d’intérêts qui traversent aussi la famille de Yassim.
Après avoir choisi de rester, il faut essayer de comprendre, de savoir ce qui s’est passé et pourquoi. «La vérité, évidemment, devra s’extirper d’un patchwork de mensonges où chaque version couvre celle des autres».
La quête de Hyam Yared n’omet rien des doutes qui l’accompagne. C’est ce qui donne sa force au livre et permet au lecteur d’en comprendre les enjeux. En mêlant les difficultés intimes d’un couple à la souffrance d’un pays, on comprend combien les grandes questions géopolitiques sont extrêmement liées à ces conflits intérieurs. L’espoir naissant en quelque sorte de l’écriture, parce qu’en posant les mots sur la peur, la colère, les problèmes, on peut déjà avancer. Les quatre jours qui ont suivi le 4 août et qui forment la trame de ce livre ne livreront aucun remède, ni au couple, ni au pays. Mais ils nous auront permis de comprendre ce qui se joue là. Et c’est déjà une première victoire. Un début de chemin vers l’espoir, si ténu soit-il.

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Beyrouth, le 4 août 2020, après l’explosion dans la zone industrielle du port qui aprovoqué une onde de choc qui est loin d’être apaisée. Cet événement est au cœur du roman de Hyam Yared. © Photo DR

Implosions
Hyam Yared
Éditions des Équateurs
Roman
270 p., 18 €
EAN 9782382841174
Paru le 18/08/2021

Où?
Le roman est situé au Liban, principalement à Beyrouth.

Quand?
L’action se déroule du 4 août 2020 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Affranchie, mère de famille remariée, la narratrice veut vivre tout avec intensité, ici et maintenant : l’écriture, le désir, la maternité. Sauver sa peau comme son amour pour son compagnon. Lui s’essouffle à la suivre. On ne marie pas une « centrale nucléaire » à une « éolienne ».
Le 4 août 2020 à dix-huit heures et sept minutes, elle se voit propulsée sous le bureau de sa psychologue, à Beyrouth, avec son mari et sa thérapeute. Une explosion d’une puissance proche de celle d’Hiroshima sème l’apocalypse. Tout est à terre. La thérapie et les règlements de comptes loufoques du couple aussi. La scène, irréelle et cocasse, draine avec elle les vieux traumas hérités d’un pays exsangue, lacéré par les crises économiques, migratoires, politiques. Dans un monde dévasté par la pandémie, où les rapports humains ont été asséchés par les nouvelles technologies, la création s’avère une consolation.
À bras-le-corps, Hyam Yared nous offre un récit où se confondent jusqu’au vertige la déflagration de la vie urbaine et intime, le déchirement entre l’exil et la résignation, le Liban et la France, la loyauté et la fuite. Dans un style gorgé d’humour, elle nous transmet sa rage de vivre et nous offre un récit flamboyant sur le féminisme, la sexualité, la dinguerie de notre époque. Un souffle jubilatoire !

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Goodbook
France Inter (Le grand entretien)

Les premières pages du livre
« 1
Le 4 août 2020 à dix-huit heures sept, peut-être huit ou neuf – les minutes varient –, il faisait beau. J’étais en vie. À quatre pattes. À genoux. Propulsée par le souffle. Mise à terre. Avec mon mari. La thérapeute. Sous le bureau. En attente de la troisième déflagration, la quatrième, la cinquième.
Des vidéos déferlent déjà sur les écrans. Un champignon de fumée, des gravats, des voitures. Des vitres explosées.
Une fraction de seconde a suffi : Beyrouth n’est plus que la trace d’elle-même.
Nadine K., la thérapeute, saigne du front. Je cherche à tâtons mes lunettes. Nous nous serrons les uns contre les autres. Mon mari s’enquiert de moi avec insistance.
— Ça… ça… ça… ?
— Oui… oui… ça va.
Un instant plus tôt, il prenait à témoin Nadine, détaillant nos rapports déliquescents. Liste de non-dits imputés à ma noirceur. Je l’avais interrompu. Les couleurs sont des clichés. La noirceur n’est pas noire. Il ne s’était pas laissé démonter. Il disait que mettre de la joie dans mon cœur était un travail de forçat. « C’est comme aspirer à la paix dans cette région du monde. Ma femme est d’un pessimisme à désespérer Sisyphe. Rien de moins érotique. Il est impossible de désirer des branches sèches. Toujours changeantes. Ses humeurs varient d’une zeptoseconde à l’autre. » Nadine le regardait avec une expression de thérapeute. Il avait renchéri.
— Impossible de former un couple dans ces conditions. Ma femme est une prête-à-partir. À angoisser. Tout déteint sur son humeur. La situation politique. La parution d’un livre. Anticiper l’écriture du prochain. Un avenir précaire. Le Liban. La région. Le désir. Nos parentalités. Le quotidien. Les enjeux régionaux, la dévaluation de la monnaie locale, la cherté de la vie, le contrôle des capitaux, les couches tectoniques de l’Histoire, sans compter le survol quotidien de notre espace aérien par les drones, les avions, les mouettes, les moustiques.
Nadine s’apprêtait à lui répondre quand la déflagration nous a surpris. Je n’ai pas eu le temps de réagir. Tout s’est rétréci puis s’est dilaté. Organes, veines, orbites, corps, discorde, amour, vieux reproches rouillés. Tout a éclaté dans des brisures de verre et de tôle déglinguée. Le désir, n’en parlons pas. Il y a longtemps qu’il a volé en éclats.

2
À 18 h 08, Wassim a déployé son bras comme un goéland blessé pour me protéger des morceaux de verre. Blottie contre son épaule, j’aurais aimé renouer avec les prémices de quelque chose. Sentir à son contact un frémissement infime. Et si tout pouvait renaître ? « Le désir ne meurt jamais, disait ma grand-mère. C’est le vivifier qui nous retient de perdre sa trace. »
Depuis des mois, une atonie avait gagné ma peau. J’avais Beyrouth entre les jambes. Sous un ciel balayé de drones, nos draps ne s’imprégnaient plus du parfum de nos corps, de nos cheveux, de nos sexes vidés d’être trop pleins, de ce qui reste du fumier de nos êtres. Plus le moindre embryon de désir brut, érotique ou littéraire derrière les murs clos de nos chambres.
Entre une thawra d’octobre à l’agonie, une crise économique et la pandémie, notre couple partait à la dérive. Wassim en télétravail ne s’habillait plus qu’en survêtement tandis que je traînais en pantoufles doublées d’un velours hideux. Deux tue-désir sous un même toit. Nous nous regardions : manchots paralytiques, amnésiques des premiers gestes susceptibles de réanimer une étincelle dans le bois mort de nos corps. Rien ne germait. Pas la moindre pulsion sexuée, asexuée, cérébrale ou littéraire. Pour alimenter des fleuves, il faut se sentir exister, comme il faut pour un pays habiter ses frontières. Juste un peu. A minima. Pas la force de ressusciter une seule braise. Pas envie de vivre ni d’écrire. De renouer avec la moindre joie, même indécente. Un reste d’insouciance.
De crise en crise, il est désormais évident que les peuples n’appartiennent pas tous à des pays lambda. « C’est quoi, un pays lambda ? » m’a demandé Asma, quatrième d’un gynécée de cinq filles. Les pays lambda sont épargnés par la guerre depuis si longtemps que leurs peuples en ont perdu la mémoire de la souffrance. Ici, nous ne vivons pas dans un pays lambda. Ici, nos passions nous déchirent, nous poussent à compatir ou tuer. Céder à la violence ou secourir son prochain. Se laisser toucher par la tendresse, enfouis sous les cendres. Nos gouffres pleins à ras bord de cette consolation profonde comme un trou où il n’y a rien. Tout juste une humanité – pire ou meilleure – jaillie de ces contradictions dont le monde « enrichi » semble devenir amnésique.
Patauger dans la survie, être unis dans la tragédie, pourtant prêts à tout lâcher, nos conjoints, nos proches, nos voisins, ici, nous savons faire. Brisés mais soudés, à l’image de cette société en passe d’imploser et qui pourtant résiste. À l’image de mon couple. Je me retiens d’établir le lien. De toute manière, Asma sait que certains soirs nos voix couvrent le bruit des avions mais cela ne nous interdit pas le lendemain de sourire. Rien n’empêche. Les couples ne se font plus la guerre dans les pays en guerre. La survie l’emporte sur les litiges et l’empathie renaît de l’inexorable : un avenir commun à bâtir malgré tout.

3
18 h 09. Nous sommes à terre comme deux taureaux de combat. Une thérapie n’a plus la même gueule, vue d’en bas. La hiérarchie, le couple, l’ascendance, la thérapeute. Huit mois plus tôt, je m’étais résignée au départ inopiné de sa collègue chez qui nous avions initialement entamé une thérapie de couple. Son cœur alourdi par les aléas de ce pays avait lâché. Elle n’avait plus eu la force de poursuivre ses activités. Avec la crise sécuritaire, sanitaire, politique et économique, le quotidien ne lui était plus clément. Être binational offre des options. Elle l’était. Entre partir ou rester, son choix fut vite fait. Pour solde de tout compte, elle envoya des textos à ses patients : « Je suis désolée, mais je me trouve contrainte de rejoindre ma sœur en Grèce avec mes labradors. Je ne reviendrai pas. Les temps sont risqués et le Liban trop condamné. »
La voix de Nadine cogne dans mes tempes. Son regard vrille. Son habituelle sérénité a laissé place à une expression de bête traquée. Attentats à la bombe, obus, abris, bombardements, lui sont inconnus. Tenue à l’écart de la guerre par des parents exilés en Europe dès le début des affrontements, en 1975, elle ne connaît du Liban que sa nostalgie mythifiée et la soif d’un retour vers un territoire fantasmé qu’elle a été, la seule sur une fratrie de trois, à assouvir en s’installant au Liban en 2018.
À quinze kilomètres à vol d’oiseau de l’explosion, tout a vacillé. Nadine crie, les deux mains sur les oreilles pour ne plus entendre le bruit de cette guerre alléguée par ses parents à demi-mot pour justifier leur départ dès les premières escarmouches. « C’est… c’est ma première explosion ! » Je la trouve chanceuse de bredouiller. Mon sang-froid est une mémoire rance. J’aimerais bien perdre mes réflexes. Céder à la panique. Ne pas être si familière des peurs verminées.
Dégagée de l’étreinte de mon mari, je l’ai enlacée. Elle en lotus. Moi à quatre pattes. Mon mari se dirige vers la sortie.
— Le corridor ! Vite !
Vivre dans certains pays engage des compétences allant des premiers secours jusqu’à des notions poussées d’ingénierie ou de repérage des pièces les plus sûres en cas d’attaque. Un vieux conseil hérité de nos parents : « À la première déflagration, dirigez-vous loin des vitres, vers la pièce la plus enclavée possible, sans mur donnant sur la rue. Attendez la deuxième, puis courez aux abris. C’est d’un point à l’autre que la mort vous surprend ! » Chacun a les berceuses qu’il peut.

4
Nous avons suivi Wassim en file indienne, ignorant tout du dehors. La ville transformée en une corrida où se joue une nouvelle tauromachie, le destin de ce peuple voué à la mise à mort sans connaître le visage de ses toréadors. La fuite pour l’heure est une question d’arrière-train. Celui de Wassim dans le nez de Nadine, le sien dans le mien, le mien dans le vide. Nous rampons, insensibles aux verres qui crissent sous nos paumes. Une douleur me paralyse. Encore ces flatulences dues au stress ou à l’asthme. Les diagnostics sont incertains. Depuis des mois, chaque spécialiste y va du sien. Le gastro-entérologue l’attribue au stress. Le pneumologue, à une aérophagie due à des crises d’asthme. Wassim a déjà disparu, suivi de Nadine. La crampe me cloue. Mon rythme cardiaque s’accélère. Je le sens dans mes tempes. Mes côtes. Il se répand, liquéfié comme de la lave. Mon cœur bat de plus en plus. Ma peau se distend comme la ville. J’ai l’impression d’exploser. Le médecin m’avait prévenue : « Vous avalez de l’air qui n’arrive pas aux poumons mais va directement se loger dans vos intestins. » Comment digérer du vent ? Au début, Wassim avait paniqué. Puis il s’était mis à en rire. À me proposer des solutions. Des pompes à air. Comme pour les pneus des vélos. D’autres fois, d’avancer à propulsion. Parfois je le trouve vulgaire. Le médecin me conseille des séances de yoga pour apprendre à respirer. J’inspire. J’expire. Jusqu’à ce que la crampe me lâche. Elle est moins tenace que les avions dans le ciel. Je rattrape Nadine dans le corridor. Elle vient de déboucher avec Wassim sur des toilettes sans fenêtre au milieu de la clinique.
Nadine saigne du front. La blessure est superficielle, mais la vue du sang me fait oublier mes coliques. Je pense aux deux petites. J’en oublie presque Soraya, la troisième, rentrée précipitamment de Suisse juste avant le confinement du mois de mars 2020. Je me relève, rebrousse chemin, enjambe les débris et récupère mon téléphone. Son écran ébréché ne m’empêche pas de joindre Gilberte, notre nounou embauchée à mon septième mois de grossesse, sous l’emprise de la panique. L’idée de me retrouver seule avec un nourrisson à quarante ans, après en avoir déjà eu trois dans la vingtaine, me terrifiait. Je n’en dormais plus les nuits. C’était il y a sept ans.
Il m’avait semblé légitime – voire exigible –, en acceptant de passer de trois enfants à cinq, de négocier une nounou à plein temps. À en croire l’AFP et un rapport paru en 2018, je suis une personne « polluante » puisque, avec un enfant de moins seulement par femme, l’humanité réduirait considérablement l’impact sur les émissions de CO2. J’en ai parlé à Nadine. Wassim a toujours une réponse sous le bras. « Tu n’as qu’à voyager moins », m’avait-il dit, toujours aussi convaincu que chacun de mes déplacements creuse chez Petit Chou une plaie d’abandon. Il pense que les mères sont irremplaçables.
— Pas plus que les pères, lui dis-je.
— Oui, mais les petites ont besoin de toi.
La tête de Nadine va de l’un à l’autre comme celle d’un spectateur sur un gradin de Roland-Garros. Droite, gauche. Gauche, droite. Plus de reproches qui tiennent. Plus de débats sur l’idée saugrenue que les porteuses d’utérus sont plus à même d’assumer les charges relatives à la parentalité que les pères. Dans le couloir de la clinique, on est déjà plusieurs. Nous avons été rejoints par trois kinés, une orthophoniste, deux psychiatres et leurs patients, eux aussi refoulés hors des salles polyvalentes. Je crois reconnaître Anna. Wassim aussi. Il me regarde et me chuchote :
— Tu savais ?
— Quoi ?
— Qu’elle se fait suivre aussi ici ?
Je bredouille rapidement « aucune idée ». Il n’y a pas de blessés à part Nadine et dans la rue les alarmes sonnent à tue-tête.

5
Anna est aussi étonnée de nous voir que Wassim. Nous aurions dû nous concerter pour nos rendez-vous. Je ne la savais pas au Liban. Elle vit entre Beyrouth et Cracovie, où elle élève seule ses enfants. Wassim me soupçonne de lui avoir confié que nous consultons, que notre couple est en crise, que plus rien ne va. Il tient aux apparences. Comme ce pays feint la frénésie pour tenir debout. Anna est mère célibataire. C’est moi qui lui ai donné le numéro de la clinique après que son mari a décidé de partir voguer avec « Greluche » sur un voilier. Anna l’avait baptisée ainsi. Elle avait surtout deux convictions : les greluches étaient des voleuses de maris et ces derniers étaient trop lâches pour reconnaître que les aventures sont des voyages solitaires. Elle lui en voulait presque moins qu’à sa rivale. Elle avait commencé par sombrer dans la colère, avant de céder au silence. Du jour au lendemain, elle a cessé de parler. De se nourrir. De rire. Impossible de lui faire entendre que Greluche n’était pas coupable du fait que son mari l’avait lâchée. Qu’elle s’était trouvée là, sans plus. Parler ne servait plus. Après vingt-cinq ans de vie commune, son mari avait soldé leur compte en banque pour prendre le large, et elle ne s’en sortait pas. En la voyant, Wassim a su d’un regard que sa présence avait un lien avec mon penchant à ne pas cloisonner mes récits. « De tous les thérapeutes du Liban, franchement, m’a-t-il reprise dès le lendemain, tu n’as trouvé que la nôtre chez qui l’envoyer ? » J’ai eu beau nier, jurer par tous les dieux que sa présence était due au hasard, Wassim n’est pas dupe.
— Elle savait ?
— Savait quoi ?
— Pour toi et moi ? Que nous consultons ? Et pourquoi pas une annonce dans les journaux ? Tel jour, telle heure ?
Du désespoir d’Anna, j’avais si bien fait l’article que la thérapeute avait cédé, l’air évasif. La crise pointait son nez et ses chiens la préoccupaient déjà. Même nos séances se sont mises à se résumer à des débats politiques. Nos corps se chargeaient de reproches prêts à tout aspirer comme des bombes à neutrons. À mémoires. À traumas. Occupés à régler un quotidien aux allures de cocotte-minute, nous en avions presque oublié le rythme asynchrone de notre couple qui nous avait initialement poussés à consulter. Épuisé par le mien, Wassim m’avait surnommée 1-2-3. « À 1, elle angoisse ; à 3, elle agit, se plaint-il. Le 2 traduit à peine une fulgurance où Dieu nous préserve de savoir ce qu’il se passe. » Il s’y passe tout le reste. Mes filles débordantes. Mon cœur tari. L’écriture aussi. Nos corps désertés de pulsions. Nos nuits blanchies par l’angoisse. Nos comptes bancaires bloqués. Nos économies confisquées depuis la crise. Le plongeon collectif dans la fin du Liban. L’impossibilité de fuir en cas de guerre. La collègue-à-labradors hochait la tête à intervalles réguliers. Nos rôles s’inversaient. Parfois, à mon arrivée, je la devançais pour lui demander si elle allait bien ou mieux. Elle souriait sans avouer encore qu’elle planifiait déjà son départ.

6
Avant de mettre la clef sous la porte, elle nous avait recommandés à plusieurs de ses collègues, moins chanceux puisque « mono-nationaux ». Nous avons gagné Nadine en échange – Anna aussi. Une femme au regard fondant d’empathie et aux cheveux aussi ondulés que ceux des elfes dans la série préférée d’Asma et de Petit Chou, de son vrai nom Léa, respectivement âgées de six et quatre ans. J’ai beau expliquer à mes filles qu’il est préférable de se trouver aux commandes de l’imaginaire au lieu de le consommer, le confinement a eu raison de toutes mes tentatives pour contrôler les heures consacrées à la télé. De trente minutes par jour à une heure, puis deux, puis trois, l’écran a déployé son addiction. De Netflix aux séries en boucle, à des histoires de licornes, d’elfes, de dragons, de dinosaures et d’un gorille grâce auquel Petit Chou a appris la langue des singes, des jaguars et même des éléphants. Léa est bon public. Asma lui a même fait retenir les noms imprononçables des dinosaures, « les cousins des dragons », convaincue que du temps où elle était dragonne sa queue de saurien faisait tomber les avions. « Pas les touristiques, dit-elle, les autres. » Comme s’il ne fallait pas les nommer. Elle reconnaît le type d’avion qui survole notre espace aérien au voile dans mon regard. Les drones, à leur bruit de bourdons métalliques. Avec le temps, elle a cessé de chercher à les identifier. Elle le sait, les mères peuvent disparaître, ravalées par l’angoisse. Elle ouvre la bouche, dont sort un Aaaaaargh, puis un autre. Elle s’arrête. Me regarde.
— Tu le vois ?
— Quoi ça ?
— Le feu que je pouvais produire avant. Depuis que je suis humaine, c’est impossible.
Tout est prétexte pour échapper à l’heure du coucher. Wassim s’en attendrit. Il le dit à Nadine. La parentalité le comble. Il ne comprend pas pourquoi elle ne me suffit pas.
— Passer de trois à cinq, peut-être ?
— Et ? Quelqu’un t’y a forcée ?
— Personne. Tu sais quoi ? Laisse tomber.

7
La thérapeute à labradors m’avait prévenue. Pour les personnes TDAH, il est recommandé de se poser trois questions en tous lieux et toutes circonstances. Qui suis-je ? Que suis-je venue faire ? Où est-ce que je souhaite me diriger dans ce cas précis ? Sans quoi, disait-elle, vous seriez capable de vous laisser embarquer dans autre chose que ce que vous désiriez initialement. TDAH, jargon pour non-initiés, nous avait intrigués.
— Trouble déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité.
— Elle, c’est avec ! s’était empressé d’ajouter Wassim. Elle mélange tout. C’est épuisant. Elle est capable de repartir de chez son garagiste avec un kilo de patates sans se rendre compte qu’elle a oublié de faire réparer sa voiture.
Ce n’était pas à lui que ça risquait d’arriver. La thérapeute nous avait regardés, l’air absent. Ses labradors la préoccupaient bien plus. En début de séance, elle s’était excusée pour son retard. Ses chiens étaient malades et son rendez-vous chez le vétérinaire retardé.
Je ne m’étais posé aucune question en rencontrant Wassim. Je n’avais vu que lui, ses mains, son sourire, son regard solaire. Il est des êtres dont on sait, d’un regard, s’ils ont eu une enfance heureuse. Wassim est de ceux-là, avec une mission : rendre ce qu’il a reçu. Il avait su me prendre par les mots. Trouver les phrases. Je l’avais entendu me dire, moi qui n’attendais plus personne, « ça fait quarante-trois ans que je t’attends… »
J’avais failli m’étrangler. Le dernier amant en date avait préféré m’enjoindre de ne plus lui écrire après que j’avais plié bagage au terme d’un séjour au Caire. Au réveil, il ne m’avait plus trouvée comme il est attendu des partenaires qu’on humilie subtilement quand une relation tire à sa fin. J’avais écourté mon séjour aux premières prémices du déclin du respect avec, au fond de moi, le sentiment de mériter d’être rattrapée. J’avais eu droit à un mail de rupture. Son prédécesseur, lui, avait pris la fuite dès qu’il avait été amené à rencontrer ma tribu de trois adolescentes aussi « poitrinées » que moi. Il avait fallu quelques déceptions avant que je cesse de jeter ma confiance dans la fosse aux relations amoureuses. Au terme de chacune, j’apprenais à me consoler avec cet adage de l’unité perdue contre une dizaine d’amants retrouvés. Wassim n’était pas dix. En revanche, il me soupçonne d’être moi-même dix-sept personnes tant il peine à me suivre. Au début, ça l’excitait, l’émouvait, l’attendrissait. Il se trouvait pour mission de recoller les morceaux comme on répare une céramique fêlée.
Il avait enfoncé ses yeux dans les miens, plus tard son pieu en moi, cette chose dite chose, lui écrirais-je en vers libres, vivante comme on tue. Dans nos gorges le ciel est un liquide ouvert. Il m’avait regardée, légèrement perdu – plus tard je saurais que la littérature a cet effet sur lui. J’étais sa première poète. Ses phrases ancrées dans le réel me rassuraient. Nous nous étions laissé ensevelir l’un dans l’autre comme deux adolescents nostalgiques de ce que nous croyions avoir perdu. L’amour a fait le reste. J’ai sombré dans un coma amoureux qui m’en aurait fait presque oublier l’écriture. Pour un temps du moins. Avant que le langage ne revienne me frapper comme une bourrasque et me dire : « Belle-au-bois-dormant, le Liban va couler et tu te noies dans la maternité ! »

8
Passé une certaine heure, c’est le compte à rebours. Les deux petites le savent. Le sentent. Font semblant de rien devant mes efforts pour leur inventer mille et une stratégies afin d’adoucir ces journées aux allures de lave-linge sur programme indélicat depuis le confinement. Toute la journée, ça court, ça tourne, ça zoome, ça pianote, ça télé-étudie – mots surgis des limbes d’une technologie imposée, démocraties et dictatures soudainement réunies.
Je suis à court d’idées pour hâter la tombée de la nuit. Le sommeil dans leur corps. Le marchand de sable est leur jeu préféré. Il consiste à tourner ma main vers le haut, la paume refermée sur une poignée de sable imaginaire qu’un marchand de sommeil m’aurait léguée à leur naissance. La suite est une question d’adresse puisqu’un grain tombé à terre suffirait à réveiller les cauchemars. Une seule pincée en revanche de cette poudre sur des paupières d’enfants est la garantie d’un sommeil merveilleux. La suite tient à leur participation complice. Si vous y croyez, leur expliqué-je, vous y arriverez. Fermez les yeux et vous verrez, vos muscles se relâcheront. Petit Chou demande si c’est par les muscles qu’entrent les rêves. Elle proteste. Ça l’ennuie de faire semblant de s’endormir. Asma s’empresse d’intervenir :
— Moi, ça marche vraiment.
Quand je sors de leur chambre, je l’entends qui reproche à Petit Chou de ne pas savoir mentir.
— Les mères, c’est comme les fées. Il faut leur faire croire qu’elles ont des pouvoirs pour qu’elles existent.

9
De la réalité, j’aimerais surtout être débarrassée. Libérer le ciel de ce qui l’encombre. Le pays de sa paupérisation. L’avenir de l’insécurité. Nous sommes ensevelis sous une crise « prévisible depuis longtemps » selon les comités d’analystes réunis dans les foyers au moindre indice de menace sur le présent menacé. Son imminence pourtant a échappé aux pronostics de bon nombre d’entre eux, appâtés par les taux élevés proposés par les banques, signe pourtant majeur d’une banqueroute annoncée. Seul Maroun T., un ami de Wassim introduit dans les cercles politiques, plissait ses yeux déjà rétrécis par des verres épais pour affirmer que persister à croire dans ce pays était suicidaire. Il n’avait pas inventé la poudre, mais déployait pourtant, d’un apéro à l’autre, ses prédictions. Il y allait à tout va.
— Ce pays est un guet-apens. Une prise d’otages. Vous y laissez un pied, il vous happe en entier. Il aurait mieux valu se contenter de taux d’intérêt bas, voire inexistants sur des comptes à l’étranger que de se laisser berner par ceux outrageusement avantageux dans un pays aussi instable qu’un volcan.
Des accointances opaques entre le pouvoir et la banque centrale, Maroun T. en sait long. Bien appliqué à son délit d’initié, il avait évidemment gardé pour lui la sonnette d’alarme, n’en faisant profiter aucun de ses amis, avec qui faire éclater son rire beurré aux poignées de cacahuètes ne lui posait par ailleurs aucun problème.
Voilà dix ans que son nez plonge dans les dossiers véreux qu’il fait mine d’ignorer pour se convaincre de la morale qu’il peut y avoir à ne pas démissionner – histoire, justifiait-il, de surveiller les mafieux. Évidemment qu’avec tout cela, s’étonner du souffle insurrectionnel du 17 octobre, de son interruption abrupte par les mesures sanitaires, de la précipitation de la crise ou de la dévaluation de la monnaie locale, lui est impossible. Il ne sera pas surpris non plus par la pluie de rapports de notation financière internationale tombés sur nous de manière de plus en plus rapprochée à partir de 2019. « Rapport de quoi ? » Je me retiens de poser la question. De toute façon, il sait que faire passer un éléphant par le chas d’une aiguille est plus simple que de sensibiliser mes neurones à des notions financières. Il m’avait rapidement expliqué que Standard & Poor’s, Moody’s et Fitch Ratings étaient les trois plus grandes sociétés de notation habilitées à statuer sur le risque de solvabilité financière d’une entreprise ou d’un État. Lui, prononçait «Standard & Poor’s», «Moody’s», «Fitch Ratings», et moi, je croyais entendre «Abraxan», «Billywig» ou «Botruc», les noms de ces personnages fantastiques dont Asma raffole depuis qu’elle me contraint de lui lire les huit volumes d’Harry Potter. Elle m’interrompt à chaque page, m’assaille de questions. Elle veut savoir s’il y a des Billywig au Liban, si la piqûre de ces insectes d’une couleur bleu saphir fait mal. S’il est possible d’en trouver un susceptible de la piquer pour qu’elle entre, elle aussi, en état de lévitation. Elle en est certaine, dans une autre vie, elle était une « dragonne volante ». Elle en tient pour preuves ces deux grains de beauté sur sa hanche droite – vestiges, m’explique-t-elle, des écailles qui jadis recouvraient son dos.

10
Maroun T. avait fait le bon calcul puisqu’il démissionna très opportunément la veille du 17 octobre 2019 du cabinet ministériel où il occupait un poste de directeur. Il se joignait toujours aux réunions organisées par Wassim pour débattre de la détérioration vertigineuse du système bancaire, dont nous soupçonnions l’inéluctabilité sans en avoir calculé la célérité. Une excuse pour descendre une bouteille de whisky ou de vin et ergoter sur l’histoire de notre pays qui s’écrivait sans nous. « Octobre, c’est trop tôt… », disait l’un. « Oui, oui, trop tôt », renchérissait le deuxième. « Je ne comprends pas, s’étonnait un troisième, l’échéance des eurobonds était prévue pour mars. » Seul Maroun T. intervenait dans de longs monologues. Il avait conceptualisé la faillite en un mot : « somalisation ».
— Depuis le temps que je vous en parle. Retour à l’âge de pierre. En dessous de zéro !
Il opposait sa clairvoyance à l’échec de la nôtre. Évidemment, lui, avait été maître de son argent, l’ayant opportunément transféré à l’étranger avant le contrôle informel des capitaux à la suite duquel tous les retraits de dollars allaient être rationnés. Cette mesure a eu pour conséquence d’instaurer deux types de dollars. « Les coincés » par le système bancaire, m’explique Wassim, et ceux en espèces, c’est-à-dire en libre circulation, communément connus depuis la révolution sous le nom de « fresh money ». Je croyais que la liberté était une garantie de fraîcheur réservée aux humains.
— Apparemment, poursuit Wassim, c’est aussi le cas pour les dollars. Les coincés ont été dévalués par quatre par rapport aux fresh dollars du marché noir.
Il aurait très bien pu dire : les personnes casées ont été dévaluées par quatre par rapport à celles qui sont restées célibataires. Sa théorie, appliquée aux humains, donnerait l’équation suivante : un·e marié·e vaut le quart d’un humain·e libre. Wassim déteste mes digressions. Il tente encore :
— Je vais faire plus simple. Imagine deux dollars. Tu as le moisi, billet Monopoly quoi, bloqué en banque, et le fresh, en libre circulation entre nos mains. Eh bien, le fresh a un pouvoir d’achat équivalent sur la scène locale à n’importe quel dollar dépensé à l’étranger, et le moisi, ben il est moisi. Tu saisis, ou toujours pas ?
En temps normal, dès que les conversations économiques se corsent, je plisse des yeux, comme Maroun T. mais sans les verres, et hoche la tête d’un air entendu en intercalant les explications de « Ah oui… oui… Aaah… Je vois… Ouiiii… En effet… Oui… Oui ! » La première fois, Wassim s’était rapproché de moi. « Tu veux bien arrêter de dire oui oui, m’avait-il chuchoté, on dirait une femme qui simule un orgasme. »
— Parfait… Maintenant, d’une part, tu as les dollars coincés, de l’autre, les libres. Or, des comptes en banque en dollars rationnés ne peuvent pas s’indexer par rapport à la livre sur le marché noir au même titre que les dollars en espèces, tu comprends ?
— …
— En parallèle, les banques opèrent sur un dollar toujours indexé à un taux de mille cinq cents livres libanaises – le même depuis vingt ans – alors que, dans la rue, le taux a dépassé les dix mille, évidemment manipulé par les changeurs, qui n’ont jamais fait autant d’argent en vingt ans. Inutile de noter au passage que les banques, alignées au taux officiel du dollar, soit mille cinq cents, ouvriront à leurs déposants des comptes en fresh pour permettre aux espèces libres de réintégrer le système bancaire. Tu vois le jeu ?
Je l’avais arrêté net. Il était minuit passé ce soir-là, et j’avais compris sans lui que la vie quotidienne avait renchéri, que l’épicier faisait la moue si je proposais de payer par carte de crédit et que le coiffeur chez qui j’emmène Asma une fois par mois démêler ses boucles indomptables avait des yeux en forme de billes aussitôt que je laissais entrevoir des billets frais.
— En somme, lui avais-je dit pour en finir, le système marital est aux célibataires ce que le système bancaire est aux dollars. Les deux institutions cherchent à attirer à elles ce qui leur échappe.
Wassim m’avait tourné le dos, comme chaque fois que je me lance dans des métaphores impossibles. Elles ont la vertu de le bercer. Il s’était endormi.

11
Au moment de notre rencontre, Wassim n’avait pas d’enfant, mais il avait un rêve : fonder une famille – mythe auquel les hommes échappent aussi peu que les femmes. Pour lui, je me laisserais à nouveau tenter par ce caprice de l’existence sans réussir à m’expliquer comment, à quinze ans d’intervalle, j’en arriverais à troquer mon besoin d’espace vital si durement acquis par un premier divorce contre ses rêves de paternité. Une armée de thérapeutes sans et avec labradors ne m’ont pas aidée à élucider le mystère de ces femmes qui déploient une énergie folle à sortir d’une boîte pour ensuite entrer dans une autre, comme s’il fallait constamment réinstaller les conditions d’un instinct pathologique de la fuite. Même Nadine n’a pas compris. Elle mettra cela sur le compte de « l’amour », sans originalité. Seul Einstein me sera d’un certain secours pour expliquer ces actes contraires à mes idéaux. « Une idée qui n’est pas a priori absurde, dit-il dans Comment je vois le monde, est sans espoir. » M’engager à quarante ans dans deux nouvelles maternités m’a semblé s’inscrire là. Entre les rives de l’absurde et de l’espoir.
Pour mon amie Nathalie G., je souffrais d’un profond déni de réalité pour en avoir refait deux après une portée de trois. « D’une forme d’instinct amnésique de la charge des ovaires sur les rêves nomades », disait-elle. Je n’avais pas su lui opposer d’arguments. J’avais hoché la tête sans lui avouer combien la maternité d’avant la pandémie n’a plus rien avoir avec celle d’après. Le confinement faisait resurgir en moi le mystère incompréhensible de ma quintuple récidive. Il y a l’âge de la raison de l’enfance, dit Nathalie G., et l’âge de la raison de l’âge adulte ; toi, tu as raté les deux. Pour elle, choisir d’être stérile incarne la raison de l’âge adulte. Je ne l’ai manifestement jamais atteint. Une chose est néanmoins indéniable : j’attends désormais la ménopause avec impatience – ultime pied de nez à ces antagonismes indéchiffrables qui nous libèrent et nous aliènent. J’envisage même une cérémonie avec un faire-part dont le texte ne sera pas nécessairement le même que pour mon épitaphe, quoique j’y pense :
« Mon utérus et moi vous prions de bien vouloir nous honorer de votre présence pour célébrer la mise hors service de nos ovaires. Tenue décontractée. Femme enceinte s’abstenir. »

12
S’ils n’avaient pas été castrés, les labradors de ma thérapeute m’auraient prouvé qu’on ne sort pas indemne de la saison des amours. Avec Wassim, j’ai cru à l’amour comme on signe un nouveau pacte avec le réel, convaincue de pouvoir réparer le sentiment d’échec propre aux divorces. J’avais le mien à laver comme on blanchit de l’argent sale. C’était surtout mes idées « beauvoiriennes » les plus féministes que je narguais en me réinscrivant au registre de la maternité dans un cadre marital.
Contrairement au fatras d’idées reçues, je ne me suis pas démultipliée. Penser que la relation à nos enfants émane d’un puits d’amour indivisible et autorégénératif est une aberration. C’est surtout soi que l’on fragmente, au prix merveilleux – d’où le nœud de l’affaire – de voir nos enfants s’épanouir. Ma grand-mère, veuve à trente-huit ans du seul homme qu’elle nous assurait avoir aimé – une correspondance en atteste –, m’aurait sévèrement contredite. Elle refusait de souscrire à l’idée que la parentalité est un frein à l’épanouissement des couples ou de soi et prodiguait ses conseils pour un amour durable. « Tout se récupère, affirmait-elle. Même les disputes. L’amour est une énergie recyclable. En cela, elle est la mère de l’écologie. Ne t’endors jamais fâchée après une dispute. Rappelle-toi La Fontaine. À l’œuvre on reconnaît l’artisan. On récolte l’amour que l’on mérite. » Je trouvais sa vision de la vie clichée, malgré le talent que je lui reconnaissais de savoir puiser dans l’art, la littérature, la musique et son amour des bêtes et du vivant au sens large, la matière première qui lui permettait de traverser la vie, ou ce qu’elle appelait communément « ce songe fou ».
De ce passé évanescent, il me reste ses phrases. Son analyse du réel sur une palette qui allait du milicien au sniper, à ses cercles familiaux, amicaux ou domestiques. À la notion de domesticité, elle préférait celle d’employés de maison, dont Abou Taher, son jardinier institué chauffeur et plus tard messager des longs courriers que nous nous échangions, accompagnés de paquets de livres sélectionnés pour moi dans sa bibliothèque, et Christeta, une jeune Philippine entrée à son service peu de temps avant que Beyrouth ne soit coupée en deux régions hermétiques. Beyrouth-Ouest d’une part, à tendance communiste, palestino-progressiste et syro-progressiste – tout dépendait des invasions et des enjeux enchevêtrés au fil d’une géopolitique changeante –, et Beyrouth-Est de l’autre, affiliée à une droite phalangiste chrétienne aux accointances israéliennes et tour à tour divisée, ébranlée par des dissensions à l’intérieur de son propre pouvoir. »

Extrait

«Ils sont nombreux dans notre cercle restreint à ne plus trouver l’énergie de rester. Dana. Florence. Farid. Même la main-d’œuvre étrangère retourne dans son pays d’origine, où la misère a soudain des relents de paradis. À chaque coup de fil, j’ai le cœur qui saigne. «On part. Ce pays est fini.» Ma psy avait donné le ton avec son cheptel. L’abandon creuse son sillon dans cette phrase, comme un leitmotiv. «On n’en peut plus. On part!» Carine M., comme si de rien n’était, prendra son vol prévu demain pour Montréal. À 18h07, sa maison, elle aussi pulvérisée et elle, propulsée deux mètres en arrière. Rien n’empêche. Elle a fait ses valises comme un jour ordinaire. Elle ne veut plus entendre parler d’une vie où on explose les humains comme de vulgaires moustiques contre une paume ouverte. Je lui ai demandé:
— Et ta maison?
— Je m’en fous de ma maison. De ce pays. Je m’en fous. Le port est le coup de trop!
Wassim est trop idéaliste pour accepter de partir. Moi, trop en déficit d’inspiration pour rester. Parfois, il m’arrive de fondre en larmes. Ma fragilité le désempare. Ou l’excite. Il s’attendrit et me murmure à l’oreille que ce pays renaîtra de ses cendres. Chaque fois c’est pareil. Je m’écrie: «Ah non, non!» et recommence à me gratter, lasse de cette résilience qui a fait la légende de cette nation en pleine débâcle. Il paraît qu’il est possible de somatiser sur des mots. «Renaître» et «cendres» provoquent chez moi des urticaires. Le dermatologue m’a conseillé d’échapper au langage.» p. 71

À propos de l’auteur
YARED_Hyam_©Astrid_di_crollalanzaHyam Yared © Photo Astrid di Crollalanza

Écrivaine engagée, romancière et poétesse, Hyam Yared vit entre Beyrouth et Paris. Elle est l’autrice de cinq romans dont Sous la tonnelle et La Malédiction. (Source: Éditions des Équateurs)

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Dernier concert à Pripyat

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En deux mots
Les enfants d’un couple d’employés de la centrale nucléaire de Tchernobyl fuient la zone contaminée après l’explosion. Mais après quelques mois ils reviennent, attirés comme un aimant par ce terrain irradié. Les «stalkers» vont défier les autorités, organiser des concerts et faire du street art pour qu’on n’oublie pas.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Les rebelles de Tchernobyl

Après un voyage dans la zone d’exclusion de la centrale de Tchernobyl en 2013, Bernadette Richard a choisi le roman pour raconter les suites d’un fait divers aux conséquences planétaires. En suivant trois «stalkers», elle nous invite en enfer.

Le point de départ de ce roman est un fait divers qui a fortement secoué le monde. Dans la nuit du 25 au 26 avril 1986, le réacteur n°4 de la centrale nucléaire de Tchernobyl explose. Une gigantesque flamme embrase le ciel et près de cinquante tonnes de combustible s’évaporent. Le nuage de Tchernobyl va s’attaquer aux abords immédiats puis se répandre sur l’Europe. À Pripyat, où a été érigée une ville moderne pour le personnel de la centrale, c’est la sidération. Mais très vite Babouchka, la grand-mère qui vit avec la famille d’un ingénieur, comprend qu’il faut fuir. Elle embarque ses petits-enfants Zhenia, Orest et Katya et part pour Kiev où vit leur tante Anya. Très vite, on leur annonce la mort de leur père et l’hospitalisation de leur mère, fortement irradiée. Elle ne survivra pas à ses graves blessures.
Passé le choc du deuil, les enfants trouvent en Artem un grand-frère. Il a lui aussi fui Pripyat après avoir vainement tenté de sauver sa mère et a trouvé une famille d’accueil à Kiev. Près de deux ans après la catastrophe, il va proposer aux deux frères de l’accompagner dans la zone interdite où certains habitants ont déjà bravé l’interdiction, comme Boris et Olena, la sœur de Bab.
L’expédition a lieu le 5 novembre 1988 et sera suivie de nombreuses autres, même si le taux d’irradiation reste très élevé. Car, comme le soulignent les protagonistes, «l’attrait de l’illicite et la curiosité qui nous habitaient étaient plus puissants que la peur. La zone d’exclusion devint notre terrain de chasse à l’image, aux émotions, aux découvertes, et bientôt notre théâtre de la cruauté, notre immense salle de concert, notre galerie d’art à ciel ouvert». Au fil des ans, ils vont effectivement, sous l’œil de plus en plus blasé et bienveillant des autorités chargées de contrôler la zone, s’approprier les lieux, donnant des concerts et transformant certaines façades à coups de bombes de peinture. Le Street Art comme un symbole de rébellion.
Et si la mort va s’inviter aux performances, nos explorateurs vont aussi faire d’étonnantes découvertes comme ce «pied d’éléphant», le corium autour du réacteur ou, plus trivial, un bordel en pleine zone rouge, œuvre d’un employé décidé à se venger des autorités. Plus étonnant encore, il avait «beaucoup de clients, parmi lesquels les soldats, les pires escrocs d’Ukraine et de Biélorussie, des adolescents de Kiev en rupture de ban, des drogués du sexe, de l’alcool, de la dope.»
Pour une zone interdite, on va constater en suivant les stalkers au fil des ans, que de plus en plus de monde va investir les lieux. Des touristes aux trafiquants, des scientifiques et des chasseurs vont en quelque sorte pousser les stalkers à se faire plus discrets. Leur dernier coup d’éclat sera un ultime concert, en 2007.
Bernadette Richard ne fait pas œuvre militante, ce qui rend son roman encore plus fort. Elle s’est beaucoup documentée, s’est rendue sur place et souligne combien les chiffres sont sujet à caution, combien la corruption fait des ravages en Ukraine, combien les trafics en tout genre prospèrent, en particulier avec des tonnes de métal irradié. Mais tout comme Alexandra Koszelyk avec son émouvant À crier dans les ruines, elle allume cette flamme de la vigilance et pousse ses lecteurs à la réflexion. Un livre fort, un livre juste.

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Signalons également la parution de L’Horizon et après: un livre de poche illustré par Catherine Aeschlimann et qui rassemble des nouvelles inédites et des récits publiés dans divers livres collectifs, journaux et magazines. «Souvent acides, visionnaires, glauques ou même érotiques», elles donnent une bonne idée de l’univers de cette femme de combats !

Dernier concert à Pripyat
Bernadette Richard
Éditions L’Âge d’Homme
Roman
150 p., 23 €
EAN 9782825148174
Paru le 3/11/2020

Où?
Le roman est situé en Ukraine, principalement à Pripyat et à Kiev, mais aussi à Tcherkassy, Dytiatky et Kopatchi.

Quand?
L’action se déroule de 1986 à 2007.

Ce qu’en dit l’éditeur
Centrale Lénine à Tchernobyl. Dernier concert à Pripyat suit l’histoire de trois garçons survivants de la catastrophe et d’une famille rescapée. Pestiférés de la ville où vivaient les employés de la centrale, Zhenia, Orest et Artem décident d’explorer la Zone interdite, où quelques récalcitrants sont retournés vivre. Au cours des années, ils assistent à la déliquescence de la région, pillée jusque dans ses entrailles irradiées. La Zone se transforme en rives du Styx, où s’épanouissent les réprouvés du système soviétique. Nos antihéros décident de rendre à Pripyat ses lettres de noblesse à travers des événements culturels pour le moins audacieux. Au fil de ce roman picaresque et bouleversant d’humanité se dévoilent les dessous d’une réalité longtemps ignorée.

Les critiques
Babelio 
Le Temps 
Le Temps (Reportage photographique de Bernadette Richard – partie 1)
Le Temps (Reportage photographique de Bernadette Richard – partie 2)
RTN
Le blog de Jean-Michel Olivier
Les plus belles plumes (Christelle Magarotto) 

Les premières pages du livre
« JE M’APPELLE ZHENIA DRATCH.
Je suis l’un des stalkers de la zone d’exclusion de Tchernobyl.
Je ne sais pas si j’aime Pripyat. J’y suis né le 20 septembre 1974, je ne me posais pas ce genre de question à l’époque. J’étais un enfant choyé. Je vivais dans une cité résolument moderne, créée de toutes pièces par des architectes à la pointe du progrès. Elle était présentée comme un modèle du savoir-faire soviétique. Rivalisant avec les grandes villes du pays, elle offrait de vastes parcs, des places de jeux pour les enfants, des garderies où nous apprenions à chanter, à lire, à compter. L’hôpital valait les centres hospitaliers de Moscou et de Leningrad. C’est ce que racontaient fièrement mes parents. J’ai toujours vu des arbres autour de moi et des fleurs sur les places. Et aussi sur le balcon, que Bab soignait en leur parlant avec dévotion. Elle avait le secret du langage floral. Avec elle, notre loggia était ainsi transformée chaque été en un luxuriant jardin. À la disparition de son père, ma mère avait proposé à Bab de vivre avec nous. Le logement était assez vaste pour une famille ainsi réunie. Nous habitions au sixième étage d’un long bloc de béton, fierté des habitations communistes.
Au même étage, mon copain Orest jouait déjà du piano à l’âge de quatre ans. « Un génie », disait sa mère. Moi, je n’étais pas doué, enfin, jusqu’à ce que Babouchka m’offre un saxophone japonais. J’ai commencé à souffler là-dedans, pinçant l’anche comme si je lui avais consacré toute ma vie. J’étais tellement content d’entendre le son velouté du sax. Grand-mère applaudissait, tandis que monsieur Lisenko, au septième, avait interdit que je joue quand il rentrait du travail. Mère s’était fâchée et père était parvenu à un compromis avec ce voisin acariâtre — papa prétendait qu’il avait changé à la suite d’un préjudice. Ce physicien nucléaire de haut rang avait été relégué à l’ingénierie des sous-sols, sans explication. Le droit de pénétrer dans la salle de commande lui avait même été retiré. Il était aigri, papa le plaignait. L’accord portait sur les heures de sérénade — de cacophonie, proclamait monsieur Lysenko en gesticulant. Je ne sortais pas le saxophone après 19 h et jamais avant 8 h du matin. Au retour de l’école, j’avais tout loisir de souffler à en faire éclater les vitres. Mais il en eût fallu bien davantage pour briser les fenêtres des immeubles. C’est du moins ce que je croyais, ce que nous croyions tous, nous les cinquante mille habitants de la cité de l’atome, le concept même de l’avenir.
Orest et moi étions de médiocres footballeurs, ce qui désespérait nos pères. Nous préférions la musique et la course de fond. Ensemble, nous courions tous les jours le long de la Pripyat, la rivière au bord de laquelle les quartiers avaient été érigés. Nos petites jambes étaient parfois maladroites, mais on s’accrochait. Nous courons toujours sur les rives du cours d’eau qui draine une masse élevée de radioisotopes dangereux, malgré l’interdiction des autorités. Les nouveaux touristes de la misère, eux, sont subjugués par les « marathoniens de l’enfer». Le clou de leur voyage à Tchernobyl et Pripyat est de nous voir en plein effort, baskets aux pieds, foulant la terre maudite. Notre réputation de stalkers a fait le tour du monde. Léger tressaillement morbide: et si l’un de nous deux soudainement s’effondrait, terrassé par les radiations? Ils nous photographient de loin, comme des bêtes enragées. Parfois, taquins, nous les rejoignons et leur arrachons téléphones portables et appareils photo, refusant d’être la misérable petite onde de choc qu’ils ramèneraient fièrement chez eux. Et quand ils ont la chance d’assister à l’un de nos concerts, ils nous écoutent religieusement.
Nous voilà promus au grade envié de suprême curiosité du désastre.
Pripyat, nuit du 25 au 26 avril 1986
Une déflagration m’a brusquement réveillé. À peine ai-je ouvert les yeux que je suis resté fasciné comme un animal pris dans les phares d’une voiture, j’avais vu ça une nuit avec papa. Quand il les avait éteints, et grâce aux lueurs de la lune, j’avais aperçu le lièvre s’enfuir et rejoindre la forêt. La chambre était comme embrasée par les reflets d’un feu gigantesque allumé au loin. Les flammes projetaient contre les murs et jusque sur la couette de mon lit et celui de ma sœur des formes inquiétantes, des ombres brouillées, qui s’enchevêtraient comme des êtres diaboliques s’adonnant à une danse lascive. J’étais envoûté, mais soudain j’ai crié, réveillant Katya. Babouchka, notre grand-mère, est entrée, nous a calmés et intimé de nous habiller rapidement, Nous n’avons pas discuté, sa voix était impérative, elle ne parlait jamais de cette manière. Elle a préparé une valise, a emballé de la nourriture dans un sac, où elle a ajouté une bouteille d’eau et nous a dit d’emmener quelques jouets. Elle était comme détachée d’elle-même, méthodique, concentrée, le visage fermé. Ma sœur pleurait, ne comprenant pas pourquoi nous devions nous habiller en pleine nuit. Babouchka n’a fourni aucune explication. Elle m’a encore rappelé de ne pas oublier mon saxophone. Au passage, elle a tapé du poing à la porte d’Orest qui est venu ouvrir. Il dormait à moitié et suçait son pouce. Comme son père travaillait aussi de nuit, elle l’a aidé à s’habiller et l’a pris par La main. Mon ami affichait une moue contrariée mais n’a pas pipé mot. N’ayant lui-même plus de grand-mère, il aimait beaucoup Bab. Nous sommes descendus dans la rue, plusieurs voisins se hélaient par les fenêtres, cherchaient à savoir œ qui s’était passé, nul n’était effrayé. Personne ne pouvait imaginer la gravité de la situation. Pour moi, c’était simplement un grand incendie: — C’est la forêt qui brûle?
— Non, Zhenia, un réacteur a explosé, un seul j’espère. — Bab, suppliai-je, tu sais que demain je veux participer au marathon scolaire autour de la Centrale? Elle m’observa d’un œil à la fois furibond et empreint de tendresse :
— Zeniouchka, mon amour, fit-elle, une main distraite dans mes cheveux, un marathon, manquerait plus que ça.
— Et papa? Et maman?
— Ils sont au travail, nous partons à Kiev.
— Sans eux?
— Sans eux. »

Extraits
Il partit dans une diatribe pseudo-scientifique censée nous éclairer. J’en retins que le taux d’irradiation était très élevé et que nous avions intérêt à nous carapater vite fait, Ce que nous fîmes. Mais l’attrait de l’illicite et la curiosité qui nous habitaient étaient plus puissants que la peur. La zone d’exclusion devint notre terrain de chasse à l’image, aux émotions, aux découvertes, et bientôt notre théâtre de la cruauté, notre immense salle de concert, notre galerie d’art à ciel ouvert. Bab comprenait mais s’inquiétait pour notre santé. p. 49

Le bouche à oreille lui fournissait beaucoup de clients, parmi lesquels les soldats, les pires escrocs d’Ukraine et de Biélorussie, des adolescents de Kiev en rupture de ban, des drogués du sexe, de l’alcool, de la dope. Dans une région abandonnée qui n’avait plus ni lois ni maîtres, il faisait régner son ordre à lui. Les mauvais payeurs étaient une première fois, en guise d’avertissement, jetés à la rue. S’ils revenaient sans fric ou maltraitaient les filles, le boss sortait son flingue et tirait à vue. Le malheureux qui avait crevé à nos pieds en avait fait la définitive expérience. Il avait rudoyé Darya la barrique et l’avait payé de sa misérable existence, le sexe encore dégoulinant et la blessure ruisselant à deux pas du bordel. P. 111

À propos de l’auteur
RICHARD_Bernadette_DRBernadette Richard © Photo DR

Écrivaine, journaliste et astrologue, Bernadette Richard est née en 1951 à La Chaux-de-Fonds un 1er mai, 5 professions dont 37 ans de presse à ce jour, 1 mariage, 1 enfant, 1 divorce, 1 petite-fille, 58 déménagements dans 7 pays sur 3 continents, 28 romans et nouvelles, 3 livres pour enfants, 3 pièces de théâtre, 253 textes littéraires ou essais sur les arts plastiques parus dans des médias et anthologies, 28 discours pour des vernissages d’expositions. N’utilise que l’un de ses 12 stylo-plumes pour écrire. Travaille sur 1 PC (hélas). S’est trouvée à 5 reprises sur des lieux de prises de pouvoir politique ou attentats meurtriers, dont le 11 septembre. Vit ici ou là avec des 4 pattes envahissantes. (Source: torticolis-et-freres.ch)

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Dans l’ombre des hommes

JEANNERET_dans_lombre-des_hommes  RL_2021  coup_de_coeur

En deux mots:
Louise découvre que son mari la trompe et qu’il a touché des pots-de-vin dans une transaction financière. Elle décide de divorcer, mais elle n’échappe pas pour autant au déferlement médiatique qui s’abat sur elle.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Quand médias et réseaux sociaux s’acharnent sur vous

Le nouveau roman d’Anaïs Jeanneret frappe fort et juste. Il met en scène une romancière, épouse d’un homme politique corrompu et qui la trompe de surcroît. Elle devient alors la proie des médias et des réseaux sociaux, aptes à juger sans savoir.

Quand Louise sort de chez elle, elle a l’humeur aussi maussade que celle des manifestants bardés de leurs gilets jaunes. Et ses yeux rougis par le gaz lacrymogène sont à l’unisson de son état d’esprit. Après plus de vingt ans de mariage elle a découvert que Philippe, son mari secrétaire d’État à Bercy, possédait un compte off-shore et avait une liaison avec Mathilde, son assistante.
Autant dire que le dîner qu’elle honore de sa présence l’indiffère au plus haut point. Elle regarde les convives s’agiter et s’auto-congratuler, satisfaits du vernis dont ils ont recouvert leurs existences bourgeoises.
Elle a fait son choix. Demander le divorce et prendre l’air.
Dans ce coin perdu du Perche où s’est réfugié sa mère, qui l’accueille sans lui pose de questions, elle trouve la quiétude de la zone blanche, d’une nature figée par l’hiver. L’endroit est idéal pour poursuivre la rédaction de son nouveau roman.
Ici, elle se ressource, retrouve des souvenirs et prévient son fils Léo parti en stage en Australie de son choix. Qui ne l’étonne pas outre-mesure, ayant bien senti le fossé se creuser entre ses père et mère. À deux heures de route de Paris, la rumeur de la capitale la rattrape cependant. Elle découvre les insinuations fielleuses des journalistes après le rachat du groupe de presse Pressinvest orchestré par son mari: « Louise Voileret, l’écrivain des beaux quartiers a toujours su merveilleusement bien s’entourer, Dès le lycée, elle a noué des liens avec Pierre Bergot, aujourd’hui nouveau propriétaire de Pressinvest. Étudiante à la Sorbonne, elle fait tout naturellement un stage d’été au Figaro, bon sang ne saurait mentir. Le service littéraire accueille la jeune stagiaire quand d’autres passent leur été à travailler dans un fast-food, On ne s’étonnera donc pas de voir son premier roman publié deux ans plus tard. Puis elle épouse Philippe Dumont, bomme politique réputé pour son puissant réseau. N’en jetez plus! Pourtant, il lui en faut davantage. Pressinvest est à vendre. L’opportunité est trop belle. Elle fait le lien entre M. Bergot et son mari. Ce dernier ouvre les bonnes portes, ignorant le conflit d’intérêts. De son bureau de Bercy, rien n’est plus simple, L’homme d’affaires saura remercier Mme Voileret le moment venu, elle peut attendre sereinement le renvoi d’ascenseur.» La voilà punie pour une faute qu’elle n’a pas commise. La voilà prise dans une spirale infernale qui va la happer encore plus puissamment. Des amies prennent leur distance, son éditeur manque leur rendez-vous, les journalistes l’assaillent. Les révélations s’enchaînent, la forçant à réagir. D’autant que la vague devient de plus en plus nauséabonde, l’antisémitisme venant se mêler aux soi-disant mœurs dissolues.
« Au-delà du défoulement, la haine est devenue un moyen d’expression comme un autre. Elle semble sans limites, banalisée, décomplexée, auto-justifiée et nourrie par le conspirationnisme et la misère humaine. »
Anaïs Jeanneret réussit parfaitement à dépeindre cette époque qui, par la force et l’instantanéité des réseaux sociaux, peut détruire en un instant une réputation, vider des tombereaux d’insanités et contre lesquels il n’y a pas moyen de lutter. Alors, il faut se blinder, alors il faut essayer de se construire une nouvelle légèreté. « Mais après l’implosion des derniers mois, elle n’est pas certaine de savoir recoller les morceaux. Pas sûre de retrouver cette légèreté. » Le réquisitoire est aussi implacable que désespérant. Puisse ce roman nous aider à ne pas nous emballer, à ne pas crier avec la meute mais conserver un regard lucide sur une actualité qui s’emballe trop fréquemment, laissant le spectaculaire prendre le pas sur la réalité des faits. En ce sens, ce roman est un avertissement salutaire.

Playlist du roman


Ella Fitzgerald et Louis Armstrong Let’s Call Thee Whole Thing Off


Pink Floyd The Dark Side of the Moon

Dans l’ombre des hommes
Anaïs Jeanneret
Éditions Albin Michel
Roman
208 p., 17,90 €
EAN 9782226452313
Paru le 6/01/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris, mais aussi en Normandie dans un village du Perche. On y évoque aussi des voyages à New York, en Corse, à L’Isle-sur-la-Sorgue, à Honfleur et Trouville ainsi que Sydney en Australie.

Quand?
L’action se déroule de nos jours, avec des retours en arrière dans les années 1980.

Ce qu’en dit l’éditeur
Tout perdre du jour au lendemain. Quitter Paris et les privilèges d’un milieu envié mais impitoyable. Fuir son mari poursuivi pour trafic d’influence. Devenir la proie d’un infernal harcèlement sur les réseaux sociaux et dans la presse parce que «femme de».
Dans ce roman contemporain, Anaïs Jeanneret, observant les milieux du pouvoir et leur cruauté, décrit la traque d’une femme prise dans l’engrenage du cyberbashing. Et qui, en choisissant de sortir de l’ombre, s’expose à une violence fatale. Une histoire d’aujourd’hui.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
France Bleu Azur (le livre du jour)

Les premières pages du livre
« Elle sort de l’immeuble sans remarquer la pluie de janvier qui précipite le crépuscule. Dehors, il n’y a pas une âme. La ville semble désertée. Sur l’asphalte mouillé, ses semelles émettent un bruit de succion qui résonne désagréablement dans le silence. Absorbée par l’implosion de son existence, l’étrangeté de cet après-midi ne lui apparaît pas. Dans sa fuite, elle remonte la rue de Varenne vers les Invalides. Un ronflement de moteur se rapproche, puis s’éloigne. À peine a-t-elle eu le temps d’apercevoir entre les façades d’immeubles en vis-à-vis la voiture de police passant en trombe sur le boulevard. Elle tourne sur la droite, longe le square d’Ajaccio et commence à percevoir la rumeur. En débouchant sur l’esplanade des Invalides, elle tombe sur un mur de cars de CRS qui bloque le quartier. Elle le dépasse. De l’autre côté, vers la rue Fabert, elle devine la foule malgré la fumée par-dessus laquelle volent quelques projectiles. Elle s’approche encore. Elle ne pense plus. Elle n’a plus d’identité. Elle veut juste se fondre dans la mêlée humaine. Un groupe de femmes quitte le cortège et passe devant elle sans croiser son regard. Quelque part, des cris recouvrent les revendications, aussitôt suivis d’affrontements. Des détonations explosent, puis les manifestants se dispersent pour échapper aux gaz lacrymogènes. Ça ne l’arrête pas. Sans réfléchir, sans le vouloir, elle avance. En première ligne, des jeunes cagoulés vêtus de noir courent tête baissée sur les forces de l’ordre. Quelqu’un lui dit de ne pas rester là. Ses yeux brûlent. Elle suffoque. Elle ne bouge pas. À travers ses larmes, elle voit les poings tendus, les banderoles, la confusion. Elle voit des hommes dont elle ne saisit pas s’ils sont policiers ou frondeurs. Prise entre les Gilets jaunes et les CRS qui s’affrontent chaque samedi depuis des semaines, elle voit ceux qui avancent, ceux qui reculent. Dans chaque camp, la tension est d’une même intensité, l’épuisement marque les visages d’une même violence. C’est comme une vague de napalm, personne n’y échappe. Pas même elle. Sa fatigue se nourrit d’autres défaites. Qu’importe. Dans cet entremêlement de tragédies individuelles, tous partagent le désarroi et la rage. Soudain, il y a une bousculade, un corps percute le sien, on la pousse, on l’entraîne en sens inverse. C’est alors qu’elle est prise de nausées. Alors que sa propre lassitude lui coupe les jambes.

Elle roule maintenant dans les rues illuminées. Les décorations rappellent les fêtes de fin d’année à peine terminées. Plus rien n’évoque les troubles de la journée. Elle traverse le pont Royal, s’engage dans la rue de Rivoli. Elle ne s’est jamais lassée de la beauté de Paris. Ce soir pourtant, rien n’est plus pareil. Un gouffre vient de s’ouvrir devant elle.
Place de la Concorde, elle manque faire demi-tour. Mais elle n’a nulle part où aller.
Elle s’observe dans le miroir de l’ascenseur. Avant de venir, elle a pris un bain, enfilé une robe, remis de l’ordre dans ses cheveux, s’est maquillée, puis elle est partie, soulagée de n’avoir pas croisé son mari. Elle espère faire illusion malgré ses traits tirés et ses yeux encore irrités par les gaz. Au fond, elle sait que personne n’y prêtera attention. C’est l’avantage de la cinquantaine. Mais le réflexe de respectabilité demeure. Ne jamais laisser paraître les failles.
Derrière la porte, elle devine les conversations enjouées et les rires. Elle prend une inspiration et sonne. Nathalie lui ouvre.
– Bonjour, ma chérie. Entre. Où est Philippe ?
– Un problème de dernière minute. Il est retenu au ministère.
– Quel dommage ! C’est encore à cause des manifestations ? Je voulais lui présenter Amrish Ajay, le grand industriel indien.
Il y a une quinzaine d’invités, certains que Louise ne connaît pas, d’autres qu’elle a aperçus quelques fois sans parvenir à se rappeler où. Et trois ou quatre qu’elle n’a aucune envie de voir. Elle regrette déjà d’être venue mais Nathalie avait évoqué « un petit dîner juste entre nous ». Elle sourit parce que c’est ce qu’il convient de faire. Mais très vite, la crispation de ses muscles devient douloureuse. Elle maîtrise pourtant l’art du pilotage automatique. Ce soir, c’est au-dessus de ses forces.
– Jean-Jacques, vous connaissez bien sûr Louise Dumont ? L’épouse de notre ministre préféré, malheureusement retenu à Bercy. Enfin, j’espère qu’il pourra nous rejoindre un peu plus tard.
– Secrétaire d’État, corrige Louise sans savoir à qui elle s’adresse.
À voir ses cheveux coupés court, son interlocuteur n’est sûrement pas avocat. Elle s’est toujours interrogée quant à leur goût pour les coiffures échevelées. Sans doute désirent-ils ainsi signifier la nature romantique de leur mission, revendication qui, dans certaines affaires, peut prêter à sourire. Avec sa tête de premier de la classe et sa cravate serrée, elle imagine plutôt Jean-Jacques dans la fonction publique ou la finance. Mais peu importe.
– Vous devez avoir des tas de choses à vous raconter, lance Nathalie dans un éclat de rire aussi absurde que ses propos.
Louise n’a rien à dire à cet homme. En regardant son amie s’éloigner vers d’autres invités, elle peine à se souvenir de la jeune femme qu’elle a connue quinze ans plus tôt. Elle était follement amoureuse d’un artiste peintre et ses rires étaient alors de vrais rires, jusqu’au jour où elle avait annoncé son mariage avec un banquier. Personne n’avait compris. Ou plutôt, tout le monde avait compris.
– Chère madame, votre mari a été parfait la semaine dernière dans cette émission politique. Il a mouché les journalistes avec brio. Vous pouvez être fière de lui !
Louise revoit la tête de Philippe la veille, son visage déformé par la stupeur, mâchoire ouverte et regard de lapin pris dans les phares d’une voiture, puis par la haine. Elle l’entend encore lui jeter à la figure: « Qui es-tu pour me faire la morale, pauvre cruche ! Barre-toi si cette vie te dégoûte, si je ne suis pas à la hauteur de ton éthique, de ta morale à deux balles. On rêve ! »
– Vous regardez beaucoup la télévision, Jean-Jacques ?
Ou s’appelle-t-il Jean-Pierre ? Elle est prise d’un doute. Mais à la persistance de son air satisfait, elle suppose ne s’être pas trompée.
– Rarement. À part les émissions culturelles et les débats politiques, bien sûr.
– Bien sûr !
Elle s’étonne toujours de voir ces hommes en costume agrafé d’une barrette rouge censée faire toute la différence répondre sérieusement à d’aussi stupides questions. La réponse ne la déçoit pas. À cet instant, Paul Perrier et sa jeune épouse, Mathilde, font leur apparition dans le salon. Jean-Jacques continue ses bavardages sans remarquer que Louise ne l’écoute plus.
– Votre mari a raison de vouloir créer des lois pour encadrer Internet. On ne peut pas laisser un tel espace sans réglementation. Il faut structurer et moraliser ce circuit mondialisé.
– Structurer et moraliser…
Chaque fois qu’elle a rencontré l’assistante de Philippe, Louise a toujours été gênée par son obséquiosité. Ce soir, elle comprend mieux. Elle se demande si Mathilde est au courant des combines de son secrétaire d’État. Si elle fait partie du dispositif. Si, d’une manière ou d’une autre, elle y joue un rôle. Si elle en tire quelque avantage. Louise l’observe au bras de son mari, et elle la trouve parfaite dans son chemisier blanc ouvert juste ce qu’il faut, son pantalon noir et ses escarpins aux talons vertigineux sur lesquels elle ne chancelle pas d’un millimètre, image à laquelle se juxtaposent les photos qu’elle a découvertes cachées dans un dossier de Philippe : Mathilde en lingerie noir et rouge, dans une posture ridicule.
– Passons à table si vous voulez bien !
Nathalie attrape le bras de Louise et l’entraîne vers la salle à manger.
– Ça va ? Je te trouve pâlichonne.
– Tout va bien.
– Je t’ai placée à côté de Bernard. Il t’apprécie beaucoup.
– Je le connais ? Bernard qui ? Tu me fais la fiche ?
– Oh, Louise, tu es infernale ! Bernard Cachon, patron des moyennes surfaces du même nom. Philippe le connaît.
– Tu m’as gâtée !
– À ta gauche, il y a Stéphane Thinet. Vous pourrez parler livres.
Louise se demande comment elle va survivre à cette soirée. À peine assise face au petit carton où est écrit d’une calligraphie d’un autre siècle Louise Dumont, elle avale le verre de vin qui vient de lui être servi. Elle ne s’est jamais habituée à ce nom qu’elle reconnaît comme une réalité d’état civil mais qui ne reflète pas son identité, aujourd’hui encore moins qu’hier. Elle s’appelle Louise Voileret.
Monsieur Moyennes Surfaces semble plein d’allant.
– Je suis très honoré, Louise, vous permettez que je vous appelle Louise, de passer ce dîner à vos côtés. Je connais votre époux de longue date. Il vous a sûrement raconté cette anecdote très amusante à propos de nos échanges lorsqu’il était au cabinet de Castrani ? Enfin, maintenant, avec ses nouvelles fonctions, j’imagine qu’il est très pris.
– Assez, en effet.
Elle n’a évidemment jamais entendu parler de lui. C’est fou comme l’accession au pouvoir révèle des amitiés jusque-là discrètes.
– Vous devez l’être aussi. Femme de ministre, c’est un travail à temps plein, rémunéré ou non, si vous voyez ce que je veux dire…
– Formidable ! J’adore les hommes spirituels. Mais je ne suis pas femme de ministre, vous savez.
Louise voudrait un autre verre de vin. Un double gin serait encore plus approprié.
– Attendez quelques semaines, et vous verrez. Au prochain remaniement, votre époux sera nommé au Travail ou aux Comptes publics. Ça ne fait aucun doute. Notre pays a besoin d’hommes comme lui. Et vous savez ce qu’on dit : derrière chaque grand homme il y a une femme.
– Loin derrière, alors. Je ne me mêle pas de ses affaires. Il se débrouille très bien sans moi. Les ministères regorgent de bonnes volontés.
Pressentant un vent frais, Bernard Cachon tourne la tête pour s’adresser à son autre voisine. Louise fixe dans son assiette les noix de coquilles Saint-Jacques. Avaler bouchée après bouchée pour ne pas s’étouffer. Boire pour faire passer les mollusques, et tout le reste. Demeurer tranquille, apparemment tranquille, à sa place comme elle sait si bien le faire. Ne pas céder à la panique. Ne pas se lever d’un bond en envoyant valdinguer la table. Ne pas s’enfuir. Elle réfléchit à la suite. Elle passera la nuit à l’hôtel et attendra que Philippe ait quitté l’appartement pour aller récupérer quelques affaires. L’idée de cohabiter un jour de plus avec lui est insoutenable. Ensuite, elle ira chez sa mère en Normandie. Elle s’installera dans la maison annexe le temps de s’organiser. À son âge, cette perspective lui donne envie de pleurer, mais l’urgence est de s’éloigner. De respirer un air pur. De s’extirper de ce cauchemar. De digérer ce qu’elle vient de découvrir sur Philippe et qui embrouille tout. Elle s’est tellement trompée. Tous ses renoncements, tous les compromis accumulés au fil du temps remontent à la surface et lui font l’effet d’un électrochoc.
– Alors, Louise, quand sors-tu ton prochain roman ?
– Pardon ? Heu… cette année, je ne sais pas encore quand.
– J’ai beaucoup aimé le dernier, tu sais. Vraiment. Et je ne désespère pas d’arriver un jour à te débaucher. Je suis certain que tu pourrais faire un excellent livre sur le monde politique.
Toute la saveur de la phrase tient dans ce vraiment. C’est une flatterie de camelot. La confirmation du mensonge possible sinon certain. Ce vraiment est un affront dont l’éditeur n’est pas conscient mais qui allume dans le regard de Louise une rage froide.
– Encore faudrait-il que je m’y intéresse, ce qui est loin d’être le cas, répond-elle avec un ton plus sec qu’elle n’aurait souhaité.
– Tu l’écrirais sous une forme romanesque bien sûr, tu ferais ça merveilleusement bien. Il s’agit juste de le situer dans un univers qui n’a aucun secret pour toi. Je te garantis un best-seller.
– Un best-seller ! Tu me tentes.
– Tu en es où ? Trente mille exemplaires ? Là, tu franchirais les cent mille.
Louise voudrait qu’il se taise. Être ailleurs. S’il savait à quel point elle souhaite se tenir à distance de ce pouvoir politique qui aspire ses serviteurs avec la force d’un trou noir. Ça fait des mois que Stéphane Thinet la poursuit avec cette idée. Depuis que Philippe a été nommé à Bercy en fait. Avant, il la saluait à peine. À l’autre bout de la table, autour du redoutable et redouté Paul Perrier, avocat choisi pour sa force de frappe et plus encore pour éviter de l’avoir contre soi, retentissent des éclats de rire qui libèrent enfin Louise de l’attention de ses voisins. Le nom de Trump résonne dans tous les sens. Le shutdown, le financement du mur à la frontière mexicaine, le sort réservé aux émigrés, tout le monde s’accorde. Trump, ou l’assurance des dîners en ville réussis. Les sujets aussi consensuels ne sont pas si nombreux. Harvey Weinstein n’est pas mal non plus, quoiqu’un peu plus risqué. Il suffit qu’une voix féminine lâche « Moi aussi, j’ai connu ça » pour jeter le trouble et mettre tout le monde mal à l’aise. Moi aussi fait aussitôt planer une menace sur l’assemblée. Mieux vaut s’en tenir à l’auteur du célèbre : « J’ai tenté de la baiser… J’embrasse, j’attends même pas. Et quand t’es une star, elles te laissent faire. » Instructif. Il semble pourtant qu’en dépit de son sidérant mépris pour les femmes, Trump soit cantonné au rôle du dangereux imbécile. C’est dire s’il s’en tire bien.
Louise a encore du mal à concevoir l’étendue du désastre. Au fil des mois, elle avait senti Philippe ailleurs, de plus en plus absorbé par son portable, excédé pour un rien. Sa nervosité avait atteint un degré tel qu’il oscillait entre l’irritation et les enthousiasmes de jeunes collégiennes. Elle avait envisagé l’existence d’une liaison sérieuse, bien sûr. Mais elle n’avait pas imaginé Philippe hors-la-loi. Au bout de vingt-trois ans, elle le connaissait par cœur, du moins le pensait-elle. Lorsqu’ils s’étaient rencontrés, elle avait été séduite par son énergie, son envie de laisser une trace, d’avancer à pas de géant, par sa capacité de travail et sa confiance en lui inébranlable. Elle l’avait aimé pour son audace, son courage, sa gaieté communicative, ses appétits de petit garçon lâché dans une confiserie. Elle l’avait vu jouer des coudes, recevoir des coups et en donner. Le chemin parcouru, les postes subalternes, les échelons gravis un à un, les jeux de chaises musicales dans les cabinets ministériels, les croche-pieds, les jalousies, la compétition de chaque instant, tout cela, elle savait. Sa nomination était venue récompenser des années d’efforts et cette avancée décisive sonnait comme une victoire. Il suffisait de voir accourir de toutes parts les courtisans, de tendre l’oreille aux flatteries qui tombaient sur Philippe comme une pluie de mousson. De leur couple, demeuraient la facilité et l’habitude, un attachement au passé, et bien sûr leur fils. Le désir charnel, le besoin de l’autre, la complicité, les rires, tout cela s’était évaporé depuis longtemps. Quant à sa fidélité, Louise ne se faisait plus d’illusions mais elle évitait d’y songer. Ils évoluaient dans des univers distincts, chacun prenant garde à ne pas s’immiscer dans celui de l’autre. Elle n’était pas fière de cet arrangement. Mais les mois passaient à toute vitesse. Et, de façon assez surprenante, les années encore davantage. Ce qu’elle n’avait pas perçu, c’était l’habileté de Philippe dans la trahison. C’était le glissement progressif entre les petits arrangements et la malhonnêteté. Sans doute avait-elle manqué d’attention. Peut-être n’avait-elle pas voulu voir. Maintenant, elle ressent une immense honte. Honte des agissements de son mari, et honte de son propre aveuglement et de sa lâcheté.
La déflagration s’est produite hier matin avec cette lettre arrivée par la poste à l’adresse de M. Dumont. Louise aurait pu ne pas y prêter attention. Mais après le départ de Philippe, elle était tombée sur l’enveloppe expédiée de Trinité-et-Tobago, décachetée et oubliée sur le lavabo de la salle de bains. Elle n’avait pas résisté et avait regardé. Elle l’avait fait presque sans y penser, avec cependant la sensation diffuse d’ouvrir une boîte de Pandore. À l’intérieur, elle était tombée sur un relevé bancaire mentionnant un virement de trois cent mille dollars versés sur le compte de M. Philou. Brutalement, ce nom enfoui dans les limbes de sa mémoire avait resurgi d’un passé lointain. Il l’avait frappée comme un coup de massue. Elle en avait eu les jambes coupées et avait dû s’asseoir sur le rebord de la baignoire. Au début de leur histoire, ils s’amusaient à s’appeler ainsi. Phi pour Philippe, Lou pour Louise. À eux deux, ils étaient les Philou. À cet instant, ce jeu entre amoureux se révélait d’une ironie glaçante. Louise avait eu l’impression que son sang ne remontait plus jusqu’au cœur. Incapable de travailler ni de penser à autre chose, elle était allée dans le bureau de son mari. Elle avait fouillé partout à la recherche d’autres documents compromettants. Elle n’avait rien trouvé. Mais dans sa nervosité, elle avait fait tomber des dossiers empilés sur la table. Les feuilles s’étaient éparpillées au sol parmi lesquelles étaient cachées les photos de Mathilde. Sur la plus vulgaire, l’assistante avait écrit au feutre : « Bon anniversaire, mon chéri. »
Le soir, à son retour du ministère, Philippe avait assez rapidement concédé être intervenu dans les tractations pour l’acquisition d’un groupe de presse très convoité. Comme tout le monde, Louise avait suivi l’affaire dans les journaux. Selon les jours, les rumeurs couraient sur le rachat soit par le concurrent direct de Pressinvest, soit par un industriel, soit par un magnat russe, soit par une entreprise américaine de télécommunication. Ce qui, d’après son mari, expliquait les trois cent mille dollars et le compte de M. Philou. Mais l’argent n’était pas à lui, il n’agissait qu’en tant qu’intermédiaire, il ne pouvait pas en dire davantage, secret professionnel, et ce nom n’avait rien à voir avec eux, où allait-elle chercher des idées pareilles, enfin oui, il l’avait donné sans réfléchir, d’ailleurs tout ça ne la regardait pas, et depuis quand se permettait-elle de fouiller dans ses affaires, de lire son courrier ? Quant à sa liaison, il avait nié avec fermeté. Puis il s’était réfugié dans les insultes. Pour autant, Louise, ne croyant pas un mot de son histoire d’intermédiaire, ne l’avait pas lâché : Depuis quand touchait-il des pots-de-vin ? Possédait-il d’autres comptes frauduleux ? Qui avait approvisionné celui-ci ? Pierre Bergot, son ami connu pour racheter des entreprises fragilisées, les dépecer en laissant sur le carreau les trois quarts des salariés avant de les revendre avec une plus-value juteuse ? Pour que l’homme d’affaires s’enrichisse encore davantage, ou qu’il étende son influence à travers journaux et sites web ? Et Philippe, qu’attendait-il en retour ? L’argent n’était sûrement pas sa seule motivation. Soutenu par une presse tombée entre des mains reconnaissantes, sans doute espérait-il un portefeuille à la hauteur de ses ambitions ?
– Tais-toi ! avait hurlé Philippe. Tu as toujours détesté Pierre, on se demande bien pourquoi. Son unique tort est de réussir ce qu’il entreprend.
– Je t’ai connu avec des convictions. Tu disais vouloir te rendre utile, tu te souviens ? Mais c’était dans une autre vie !
– Tu as raison, Louise, une autre vie. Ta vision du monde est pathétique. Puérile, naïve et pathétique. Tu es dépassée, hors des réalités. Tu es juste devenue vieille.
– Je m’en vais.
– C’est ça, barre-toi !
– Léo, tu as pensé une seconde à lui ? Tu te rends compte des risques que tu lui fais courir ? Que tu nous fais courir ?
– Tu es encore là ? Qu’est-ce que tu attends ? Tu sais où se trouve la porte.
– Tu es d’une inconséquence sidérante ! Ton fils s’élance dans la vie, et toi tu ne trouves rien de mieux que de salir son nom.
– Salir son nom ? Le pauvre petit ! Oui, un père au service de l’État, ça doit être dur pour lui !
– Qu’est-ce que tu lui diras lorsqu’il découvrira ce que tu as fait, lorsqu’il confrontera tes actes à toutes les leçons de morale que tu as pu lui faire ?
– De quoi tu me parles, ma pauvre ?
– Tu espères vraiment passer entre les mailles du filet ? On est au vingt et unième siècle, tout finit par se savoir et l’heure n’est plus aux indulgences. Les affaires Cahuzac ou Fillon, tu en as entendu parler ? Tu as vu dans quel état ils en sont sortis, eux et leurs familles ?
– Ça n’a rien à voir.
– Vraiment ? Tu te crois plus malin que les autres ? Même si tu n’es pas ministre, et tu n’es pas près de le devenir avec tes magouilles, tu restes un homme public et tu fais partie du gouvernement.
– Cet argent n’est pas à moi, je te le répète.
– Je comprends maintenant tes allers et retours aux États-Unis ces dernières semaines. Et je suppose que tu réglais tes affaires dans les îles accompagné de ta maîtresse. À ce stade d’ailleurs, pourquoi te gêner ?
– Arrête avec ça. Mathilde est amoureuse de moi, ce n’est pas ma faute. Au demeurant, elle fait très bien son travail. Mais il ne s’est jamais rien passé entre nous. Jamais !
– Quel dommage ! Une femme qui porte si bien le rouge et le noir ! Mais attention, prends bien soin de ne pas la décevoir. Elle t’a accompagné dans ton paradis fiscal, j’imagine qu’elle n’a aucun doute sur ce que tu allais y faire. Et une femme délaissée peut faire des ravages. La vengeance par dénonciation, c’est un grand classique. Remarque, comme ça, la boucle serait bouclée.
– Tu menaces de me dénoncer ?
– Je parle de ta maîtresse.
– Tu m’emmerdes. Tu ne sais rien. Tu n’as aucune idée de rien. Tu imagines ce qui t’arrange.
– En quoi ça m’arrange de découvrir que mon mari est un escroc ?
– Un escroc, carrément ! Tu deviens imaginative. Je pensais que tu te cantonnais aux romans psychologiques.
Louise en avait assez entendu. Elle était partie dans la chambre en fermant la porte derrière elle. Elle entendait Philippe s’agiter dans l’appartement. Elle était restée longtemps sous la douche. Un peu plus tard, elle était allée chercher son portable dans le salon. Philippe ronflait sur le canapé, pris du sommeil des innocents.
Jeune homme, il avait eu un parcours atypique. Après Sciences Po, au lieu de filer directement à l’ÉNA, il était parti en Inde seul avec son sac à dos. Il avait sillonné le pays jusqu’à New Delhi où il avait travaillé plusieurs mois dans une organisation humanitaire. Puis il était rentré en France et avait repris ses études. Louise l’avait rencontré trois ans après, mais elle avait vu les photos de lui, cheveux longs, peau brûlée et regard fiévreux. Elle était tombée amoureuse de cet homme capable du grand écart, à la fois aventurier et étudiant acharné. Elle y avait vu le signe d’une personnalité complexe, et leurs premières années avaient été solaires et imprévisibles. La liberté de Philippe, ses emportements, ses idées inclassables dénotaient parmi les jeunes énarques. Mais il était rentré peu à peu dans le moule, et son ambition l’avait éloigné de ses idéaux. Au fil du temps, sa curiosité et son altruisme avaient été remplacés par un intérêt exclusif pour les agitations du microcosme politique. De son côté, Louise avait continué à écrire, à s’occuper de Léo, à être heureuse. Sans doute heureuse. Car l’insatisfaction s’était instillée dans ce bonheur tranquille, rongeant doucement ses certitudes. Lorsque le constat d’échec l’avait rattrapée, elle s’était figée dans une panique silencieuse. »

Extraits
« Louise Voileret, l’écrivain des beaux quartiers a toujours su merveilleusement bien s’entourer, Dès le lycée, elle a noué des liens avec Pierre Bergot, aujourd’hui nouveau propriétaire de Pressinvest. Étudiante à la Sorbonne, elle fait tout naturellement un stage d’été au Figaro, bon sang ne saurait mentir. Le service littéraire accueille la jeune stagiaire quand d’autres passent leur été à travailler dans un fast-food, On ne s’étonnera donc pas de voir son premier roman publié deux ans plus tard. Puis elle épouse Philippe Dumont, bomme politique réputé pour son puissant réseau. N’en jetez plus! Pourtant, il lui en faut davantage. Pressinvest est à vendre. L’opportunité est trop belle. Elle fait le lien entre M. Bergot et son mari. Ce dernier ouvre les bonnes portes, ignorant le conflit d’intérêts. De son bureau de Bercy, rien n’est plus simple, L’homme d’affaires saura remercier Mme Voileret le moment venu, elle peut attendre sereinement le renvoi d’ascenseur. » p. 60

« Au-delà du défoulement, la haine est devenue un moyen d’expression comme un autre. Elle semble sans limites, banalisée, décomplexée, auto-justifiée et nourrie par le conspirationnisme et la misère humaine. » p. 137-138

« Romancière, elle avait jusque-là compté sur un mélange d’inconscience et d’enthousiasme. Elle s’était employée à oublier que personne n’attendait ses livres et que tant d’autres en avaient écrit de bien meilleurs, de plus brillants, tout en se laissant porter par l’évidence de son désir à s’emparer des mots pour les plier à son seul plaisir. Mais après l’implosion des derniers mois, elle n’est pas certaine de savoir recoller les morceaux. Pas sûre de retrouver cette légèreté. L’écriture est une mécanique fragile. » p. 174

À propos de l’auteur
JEANNERET_anais_©SylvieCesarAnaïs Jeanneret © Photo Sylvie César

Anaïs Jeanneret a publié plusieurs romans dont Les Yeux cernés, Les Poupées russes, La Traversée du silence, La solitude des soirs d’été, prix François-Mauriac de l’Académie française 2014 et Nos vies insoupçonnées. (Source: Éditions Albin Michel)

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Dans les yeux du ciel

BENZINE-dans_les_yeux_du_ciel  RL2020  coup_de_coeur

En deux mots:
Nour est prostituée, fille de prostituée et entend offrir à sa propre fille un autre avenir. Alors que la révolution gronde dans le pays, sa situation va devenir de plus en plus précaire. Comment parviendra-t-elle à s’en sortir, entre la dictature et les islamistes.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Dans les yeux de ma mère

Dans son second roman, Rachid Benzine explore le printemps arabe à travers le regard d’une prostituée. Louvoyant entre dictature et islamistes, Nour va essayer d’offrir un avenir à sa fille Selma.

A première vue, rien de commun entre Ainsi parlait ma mère, qui marquait les débuts dans le roman de Rachid Benzine et dressait le portrait sensible de sa mère et cet autre portrait de femme, une prostituée, dans ce second roman intitulé Dans les yeux du ciel. Mais à y regarder de plus près, on y trouvera bien des points communs, à commencer par le courage de ces deux femmes, leur force de caractère et leur lucidité. «Je m’appelle Nour. Chez moi, on est prostituée de mère en fille. Enfin, depuis deux générations. Pas de quoi se vanter d’un savoir-faire ancestral. Mais ça laisse des marques. Sur le corps. Sur la peau. En dedans, quelque part.»
Tout au long du récit, le lecteur est invité suivre son quotidien, à explorer ces marques que le plus vieux métier du monde lui laisse, à comprendre les risques encourus dans un pays soumis à la dictature, puis aux islamistes. Avec Nour, on va ressentir cette amertume «qui donne envie de gerber. D’en finir. Comme ça, d’un claquement de doigts. Disparaître. Un dernier vol plané du haut d’un minaret. Sous les roues d’un char. N’être plus que de la bouillie. Une flaque de chair, de merde, de sang.»
Car la violence est omniprésente, soulignée par un style cru, vrai, direct, ne laissant guère place aux fioritures. Nour a pris soin de situer son studio loin de chez elle pour que personne ne se doute de ses activités. Mais, à l’image des clients qui s’y succèdent, la mise à nu est permanente, nous proposant ainsi un miroir à peine déformé de la société. Il y a là les postes-clé d’un pouvoir qui vacille et les tenants du changement. Une dictature qui s’accroche à ses privilèges, une révolution arabe qui gronde et enfle. Des tensions qui vont rendre la vie de Nour de plus en plus difficile. Outre ses «trois purgations: les conseils beauté des chaînes arabes pour me vider la tête; la prière pour me purger l’âme; la lecture pour ne pas crever. La plupart du temps, des essais philosophiques ou sociologiques. J’en lis chaque phrase comme si toute ma vie en dépendait.» elle va trouver un soutien auprès de Slimane, un homosexuel qui va lui apporter toute son affection. Mais qu’elle va pourtant trahir parce qu’il s’est rapproché de l’un de ses clients. Roué de coups, Slimane va alors s’engager dans la bataille pour un changement de régime, animant notamment un blog vidéo sur le soulèvement «Pour que chacune et chacun ait le courage d’être. Pour dire la liberté aussi. Celle des mœurs. Celle de la pensée surtout.»
On le voit, Rachis Benzine a construit son roman autour d’épisodes qui offrent au lecteur plusieurs niveaux de réflexion. Commençons par la place de la femme, brimée et avilie, harcelée en permanence et prisonnière de mœurs machistes qui rendent tout déplacement dangereux, y compris dans les défilés qui réclament davantage de liberté. Le niveau politique est du reste tout aussi passionnant. L’aspiration du peuple à sortir d’un système corrompu qui tente de contrôler les faits et gestes de la population à l’aide d’espions va finir par gagner, mais à quel prix? L’auteur, lucide, montre qu’il ne suffit pas d’abolir un régime pour gagner, que les lendemains de victoire peuvent aussi être très douloureux. La religion et la façon dont l’islam est dévoyé pour en faire un instrument d’oppression est aussi parfaitement analysé ici, montrant notamment combien les homosexuels ont de la peine à se faire accepter dans une telle société.
Disons aussi un mot du niveau économique. Entre la morale et la nécessité de nourrir sa famille, on voit bien que la prostitution constitue pour des familles entières un moyen de survivre. Pour Nour, c’est aussi le moyen de payer des études de sa fille, de sortir de cette spirale infernale.
Un roman fort et dense, un constat lucide qui sonne aussi comme un avertissement. Intelligent et salutaire!

Dans les yeux du ciel
Rachid Benzine
Éditions du Seuil
Roman
170 p., 17 €
EAN 9782021433272
Paru le 20/08/2020

Où?
Le roman se déroule dans un pays arabe qui n’est explicitement pas nommé.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
C’est le temps des révolutions. Une femme interpelle le monde. Elle incarne le corps du monde arabe. En elle sont inscrits tous les combats, toutes les mémoires douloureuses, toutes les espérances, toutes les avancées et tous les reculs des sociétés.
Plongée lumineuse dans l’univers d’une prostituée qui se raconte, récit d’une femme emportée par les tourments de la grande Histoire, Dans les yeux du ciel pose une question fondamentale : toute révolution mène-t-elle à la liberté ? Et qu’est-ce finalement qu’une révolution réussie ? Un roman puissant, politique, nécessaire.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Franceinfo (Sorya Khaldoun)
Le 360 (Tahar Ben Jelloun)
Actualitté 
algeriecultures.com
Le Point Afrique (Fouzia Marouf)
Le Matin d’Algérie (Tawfiq Belfadel)
Zibeline (Chris Bourgue)
Blog Culture 31
Blog Sur la route de Jostein 

Rachid Benzine présente son roman Dans les yeux du ciel © Production Théâtre contemporain

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Il n’y a pas de Roméo sous ma fenêtre. Je ne suis pas Juliette.
Sous ma fenêtre, il y a des milliers de personnes descendues dans la rue pour protester. Aujourd’hui, c’est aussi hier. Depuis des semaines la même chanson. De nouvelles journées, de nouvelles tueries. La troisième immolation du mois. Au prix où est l’essence, se suicider n’est pas donné. Cette fois, un journaliste. L’autre fois, un marchand de poisson. Avant, un étudiant. Demain, une adolescente violée, abandonnée par sa famille. Tous à l’image de notre société.
Pourtant j’aime tant mon pays. Ses gens. Grandiloquents, perdus dans leurs certitudes, ignorants mais généreux jusqu’à l’oubli de leurs propres désirs. Un pays, ses gens. Meurtris. Meurtris mais vivants. Et d’autant plus vivants désormais que c’est la révolution. La nôtre. Celle de tous les espoirs.
Chacun a le sien. Son rêve. Sa soif. Qui pousse à croire. En demain.
Et au milieu de tout ça, moi.
Je m’appelle Nour. Chez moi, on est prostituée de mère en fille. Enfin, depuis deux générations. Pas de quoi se vanter d’un savoir-faire ancestral. Mais ça laisse des marques. Sur le corps. Sur la peau. En dedans, quelque part. Quelque chose que certains nomment l’« âme ». Peut-être que c’est ça. Je ne sais pas trop. En tout cas, une amertume, quand tu y penses, qui te donne envie de gerber. D’en finir. Comme ça, d’un claquement de doigts. Disparaître. Un dernier vol plané du haut d’un minaret. Sous les roues d’un char. N’être plus que de la bouillie. Une flaque de chair, de merde, de sang. S’imaginer comme ça. Une image toujours plus dégueulasse que celle que vous renvoient ceux qui vous croisent. Parce que l’image que vous avez de vous-même, vous ne pouvez pas la dissimuler. Le maquillage peut tromper. On ne trompe pas soi-même. Avec ou sans fond de teint, avec ou sans rouge à lèvres, avec ou sans fard, notre miroir intérieur reflète exactement qui nous sommes. Ni l’hypocrisie ni les flatteries ne s’y reflètent.
J’ai hérité de la chute de reins de ma mère. De son port altier, de sa démarche dansante. Je ne sais pas si elle aurait pu faire autre chose que pute. Princesse, peut-être. Personne ne lui a jamais offert de pantoufles de vair. Seulement des bas. Des jarretelles. Des bustiers. Des caracos. Des jarretières. Des strings. Des corsets. Pour l’humilier. Chaque jour davantage.
On se retournait sur son passage. Les hommes, pour l’insulter.
Les femmes, pour la maudire. Les hommes, par désir. Les femmes, par jalousie. Un corps de femme, même le plus beau du monde, c’est toujours une forteresse assiégée. Qu’il soit contraint dans un vêtement à la pudeur pathologique ou révélé par un déshabillé suggestif. Les hommes l’ont réduit à cela. Une prison qui enferme nos désirs, nos passions, notre fragilité. Celle qui enferme notre intelligence, notre sensibilité, notre créativité. Qui enferme notre honte. Si souvent.
Ma mère a été dès sa naissance frappée d’une double peine : être belle et être pauvre. Et tout ça dans un pays lui-même frappé d’une double malédiction : être pauvre et être colonisé. Ça transforme un avenir en destin. Un destin tout tracé. Certains disent par Dieu. D’autres par Satan. Plus trivialement, par l’Histoire, les bouleversements économiques ou sociaux. Ça a l’air compliqué mais ça se résume à cette mécanique : pas d’argent ; pas de relations ; pas de piston… Ne reste que les clients. Des clients qui te promettent un job. Un vrai. Où tu n’auras pas à détourner le regard. Où tu pourras t’observer dans une glace sans t’excommunier. Pour ma mère, les promesses de petits boulots s’arrêtaient à l’entretien d’embauche. Une main perverse cherchant dans sa culotte. La renvoyant invariablement à l’activité sordide qui lui faisait gagner son pain. Qui m’a nourrie, pendant toutes ces années.
Mais ma mère avait un projet qui lui maintenait la tête hors de l’eau. Moi. Sa fille. Et un objectif unique : « Ma fille ne sera jamais une pute. » Mais elle n’aura pas eu le temps de transformer mon destin en avenir. Elle a pourtant fait de son mieux en louant ses services à deux générations de militaires. Elle n’a lésiné ni sur les heures supplémentaires ni sur les fantasmes qu’on lui imposait. Pourvu qu’elle puisse me nourrir, payer mon éducation dans une école privée, si modeste soit-elle. Qui me promettait une autre vie.
Ma mère était une pute de garnison. Ce n’est pas une expression. C’est ce qu’elle était. Il n’existe aucune caserne sans bordel. « Une bonne place », estimait-elle. De petits gains par client mais toute une caserne de clients. Un logement morne mais propre. Et un service sanitaire assuré par l’État.
Les premières au front, les collègues de ma mère, bien plus âgées, ne savaient même plus si elles baisaient des Français ou des Anglais. Baisées pour baisées, peu importait le drapeau. Par bataillons entiers, armés ras la gueule, ces glorieux soldats étaient censés nous apporter leur civilisation libératrice et clinquante. Ces filles, ces femmes, ces dames n’auront connu que la sueur avide et le goût âcre des perversités des uns et des autres. Pour elles, l’époque de la colonisation ou les années twist, ce fut du pareil au même.
Puis les uniformes ont changé. Pas leurs manières. Toujours violents, toujours arrogants. Ma mère a fait son entrée sur scène alors qu’elle n’était qu’une campagnarde. Violée par son premier patron, elle n’a dû son salut qu’à la main tendue de ces travailleuses. C’est elles qui lui ont appris le métier. Elles qui l’ont introduite à la garnison. Ma mère acceptait tout des brutes de notre armée devenue nationale. Pourvu qu’elle puisse payer mon école. Le twist a cédé la place au disco. Le disco à la house, la house à la techno. Ma mère, elle, ne dansait pas. Elle était la piste de danse. C’est comme ça qu’elle m’a eue. Y a toujours un petit bonus si tu acceptes de baiser sans capote. C’est pas sans risque… Mais tout ça, pour elle, ce n’était rien. Rien d’autre que sa vie. Plus tard, j’ai appris que Nietzsche avait écrit : « L’âme n’est qu’une partie du corps. » Pourquoi pas ? Ce type n’a dû connaître que des putes avant de mourir de la syphilis… À moins que ce ne soit une légende. C’est Slimane qui m’en a parlé. Slimane, c’est mon amoureux.
Ma mère, c’est pas la syphilis qui l’a tuée. Mais ses grossesses. Surtout, ses avortements. C’est moi qui les exécutais. La première fois, j’avais huit ans. Elle m’a expliqué comment remuer les aiguilles à tricoter dans son bas-ventre pour tuer un petit frère ou une petite sœur qu’elle n’aurait pu nourrir. Mes mains malhabiles, tremblantes. La peur. Ses hurlements. Le sang coulant entre ses jambes. Enfin, elle m’a prise dans ses bras et j’ai pleuré longuement contre sa poitrine brûlante. »

Extraits
« J’ai recours à trois purgations: les conseils beauté des chaînes arabes pour me vider la tête; la prière pour me purger l’âme; la lecture pour ne pas crever. La plupart du temps, des essais philosophiques ou sociologiques. J’en lis chaque phrase comme si toute ma vie en dépendait.» p. 76

« Et puis il me raconte la révolution. Maintenant qu’on lui a arraché Amine, il est motivé comme jamais pour un changement total de régime et de société. Il a décidé de se lancer lui aussi dans la bataille. D’animer un blog vidéo sur le soulèvement. De donner ses plus beaux mots à l’insurrection, au désordre, à la subversion. Pour que chacune et chacun ait le courage d’être. Pour dire la liberté aussi. Celle des mœurs. Celle de la pensée surtout. Il y croit, à sa révolution. Mais tout cela me fait peur. Slimane a eu des nouvelles d’Amine par l’une de ses sœurs. Il va bien. Ses parents l’ont fait tabasser. Ils l’ont humilié. Puis ils lui ont pardonné. Cet égarement de jeunesse sera à mettre au compte d’un passé désormais révolu. Il va bientôt se marier. Les parents de la fiancée sont d’accord. Elle, on ne lui demande pas davantage son avis.» p. 91

« Je viens de prendre un immeuble de cent étages sur la tête. Mon enfant a vieilli de dix ans en cinq minutes. J’ai quitté une petite fille ce matin, je retrouve une adolescente. Une adolescente affranchie sur mon métier, celui de la mère de sa mère. Qui découvre les hommes. Qui fume. Qui sèche les cours et va risquer sa vie dans des manifs contre le pouvoir. Tout ce que j’ai construit vole en éclats. Je paie au prix fort mon silence.
– On fait rien de mal, maman. Et de toi, j’en ai parlé à personne. Je te jure. Je sais ce que les autres penseraient…
J’ai les yeux humides, la gorge sèche. Selma prend ma main et se serre contre moi. Je voudrais lui arracher la langue. J’ai juste la force de lui dire «Je t’aime». Mais j’ai aussi besoin de savoir.» p. 130

À propos de l’auteur
Rachid Benzine est enseignant, islamologue et chercheur associé au Fonds Ricœur, auteur de nombreux essais dont le dernier est un dialogue avec Delphine Horvilleur, Des mille et une façons d’être juif ou musulman. Sa pièce Lettres à Nour a été mise en scène avec succès dans plusieurs pays. Après Ainsi parlait ma mère, il signe avec Dans les yeux du ciel un roman d’une rare humanité. (Source : Éditions du Seuil)

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Le sel de tous les oublis

KHADRA_le-sel-de-tous-les-oublis  RL2020

En deux mots:
Dalal fait sa valise et quitte son mari. Se retrouvant seul, Adem décide d’abandonner son village et son métier d’instituteur pour prendre la route, noyer sa honte et son chagrin. Au fil de ses rencontres, il va tenter de se reconstruire dans cette Algérie de 1963.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Les errances de l’instituteur

Yasmina Khadra nous offre avec Le sel de tous les oublis une version algérienne de Sur la route en mettant en scène un instituteur quitté par sa femme et qui décide de fuir son village et son métier d’instituteur.

Quand Adem Naït Gacem rentre chez lui et découvre la valise préparée par sa Dalal, son épouse, il comprend que sa vie est en train de basculer. Elle en aime un autre et part le rejoindre. Le choc est rude pour l’instituteur qui ne s’imagine pas pouvoir continuer à vivre dans ce village dans l’arrière-pays de Blida. À son tour, il rassemble quelques affaires et s’en va, sans but précis, sans projet, triste et honteux. Ce faisant, il fait pourtant preuve de courage. Car nous sommes en mai 1963, dans une Algérie qui n’a pas fini de panser les plaies de la Guerre et où sévit encore une discrimination forte vis à vis de la femme. À cette époque, la grande majorité des hommes ne comprend d’ailleurs pas sa position, à l’image du charretier qui accepte de le transporter et pour lequel sa décision est totalement incompréhensible.
Adem va alors tomber de Charybde en Scylla, ne trouvant aucun réconfort auprès de ceux qui vont croiser sa route, même ceux qui lui tendent ostensiblement la main.
Le garçon de café de Blida aimerait le remettre dans le droit chemin en lui inculquant une philosophie de la vie plus optimiste, mais pour toute réponse il trouvera une misanthropie croissante et un besoin de solitude. Alors il poursuit sa route vers un endroit où il n’aura «pas besoin de sourire lorsqu’il n’en a pas envie, ou de dire bonjour tous les matins à des gens qui l’insupportent ou bien encore de faire confiance à des êtres qui n’en sont pas dignes.» Il est perdu, malheureux et veut être oublié. Sans doute parce qu’il s’oublie lui-même.
Tout au long de ses pérégrinations, il va se trouver confronté à quelques archétypes de la société de l’époque, ce qui lui permet de dresser un portrait saisissant de l’Algérie postindépendance. Un épicier, le directeur de centre psychiatrique dans lequel il finit par atterrir et avec lequel il parle littérature, un militaire, Mika, un nain qui se cache pour le plus être à nouveau rejeté, et qui va devenir son ange gardien, un couple de fermiers, Mekki et Hadda pour lesquels il va accepter de rédiger un courrier à l’attention de Ben Bella parce qu’ils sont menacés d’expulsion par un commissaire politique, Ramdane Barra, qui veut les expulser et leur prendre leur terre, sans oublier Slim et Arezki, qui lui rappellent Lennie et George, les personnages de Des souris et des hommes et John Steinbeck.
Les souvenirs de lecture sont d’ailleurs pour l’instituteur un moyen de rester debout, de tenir. En convoquant tour à tour Frantz Fanon, Mohammed Dib, Sennac, Pouchkine, Moufdi Zakaria, ou encore le Gogol des Âmes mortes, il nous présente des personnages qui comme lui et ses interlocuteurs sont tous habités de fantômes, meurtris par une Guerre qui n’a pas fini de cicatriser ses plaies – «Nos têtes sont pleines de vacarme, nos poumons de baroud, nos consciences de traumatismes» – par un amour qui s’est enfui, par une administration qui entend les écraser.
Et c’est alors qu’il touche le fond que l’espoir renaît: «Lorsqu’il n’y aura pas une goutte d’eau au fond des abysses, lorsqu’il n’y aura que des rochers embrumés au milieu du corail et du sable brûlant, lorsque tout sera blanc devant nous, nous retrousserons nos pantalons par-dessus nos genoux et nous marcherons sur le sel de tous les oublis jusqu’au bout de toute chose en ce monde.»

Le sel de tous les oublis
Yasmina Khadra
Éditions Julliard
Roman
256 p., 19 €
EAN 9782260054535
Paru le 20/08/2020

Où?
Le roman se déroule en Algérie, principalement à Blida et dans la région limitrophe.

Quand?
L’action se situe en mai 1963 et les mois qui suivent.

Ce qu’en dit l’éditeur
Lorsqu’une femme claque la porte et s’en va, elle emporte le monde avec elle. Adem Naït-Gacem l’apprend à ses dépens. Ne supportant pas le vide laissé par le départ de son épouse, l’instituteur abandonne ses élèves et, tel un don Quichotte des temps modernes, livré aux vents contraires de l’errance, quitte tout pour partir sur les chemins. Des rencontres providentielles jalonnent sa route : nain en quête d’affection, musicien aveugle au chant prophétique, vieux briscards, galériens convalescents et simples d’esprit le renvoient constamment aux rédemptions en lesquelles il refuse de croire. Jusqu’au jour où il est rattrapé par ses vieux démons.
À travers les pérégrinations d’un antihéros mélancolique, flanqué d’une galerie de personnages hors du commun, Yasmina Khadra nous offre une méditation sur la possession et la rupture, le déni et la méprise, et sur la place qu’occupent les femmes dans les mentalités obtuses.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Le Point Afrique (Benaouda Lebdai)
Maze (Benjamin Mazaleyrat)
Forbes (Sabah Kemel Kaddouri – entretien avec l’auteur)
La Croix (Loup Besmond de Senneville)
El Watan 
Destimed (Jean-Rémi Barland)


Yasmina Khadra présente Le Sel de tous les oublis © Production Robert Laffont

INCIPIT (Les premiers chapitres du livre)
« — Voilà toute l’histoire.
Elle se tut.
Comme un vent qui s’arrête subitement de souffler dans les arbres.
Mais Adem Naït-Gacem continuait d’entendre la voix de sa femme qui cognait sourdement à ses tempes, tel un pendule contre un rempart. Pourtant, tout venait de s’évanouir autour d’eux : le jappement des chiens, la brise empêtrée dans les plis du rideau, le crissement d’une charrette en train de s’éloigner.
Puis le silence.
Le terrible silence qui s’abat lorsque l’on réalise l’ampleur des dégâts.
Pendant longtemps, Adem demeura assommé. Le souffle coupé. Le cœur dans une tenaille. Il avait écouté Dalal du début à la fin. Sans l’interrompre une seule fois. Qu’en avait-il retenu ? Quelques bribes qui déflagraient en lui, lointaines et confuses, deux ou trois mots insoutenables que son esprit rejetait comme des corps étrangers.
Il se prit la tête à deux mains, ne sachant quoi faire d’autre. C’était sans doute le déballage auquel il s’attendait le moins. Comment croire à un aveu qui l’excluait et le concernait à la fois ?
Les larmes ruisselaient sur les joues de la femme, s’égouttaient de son menton, suintaient en taches grisâtres sur son corsage. Dalal ne les essuya pas. Elle était déjà ailleurs, les yeux rivés à la valise en carton qui confirmait le désastre.
— Que me sors-tu là, Dalal ?
— Je suis désolée.
D’un coup, Adem constata qu’il n’y avait plus rien à sauver. Son bras s’emporta de lui-même et sa main s’abattit si fort que Dalal manqua de tomber à la renverse.
Le visage projeté en arrière, un filament de sang sur la lèvre, Dalal refit face à son mari, les yeux obstinément fixés sur la valise.
Adem considéra sa paume meurtrie, étonné par la portée de son geste. Il n’avait jamais levé la main sur une femme, avant.
— Ça n’a pas de sens.
— Je sais, soupira-t-elle.
— Non, tu ne sais pas. Tu ne peux pas savoir, autrement nous n’en serions pas là.
Il essaya de lui prendre les poignets, comme il le faisait parfois pour la rassurer ou la calmer. Elle se recula.
— Est-ce que j’ai commis une faute envers toi ?
— Ce n’est pas ça.
— Alors, quoi ?
Le cri la transperça de part en part. Elle rentra le cou, redoutant une autre gifle.
— Je suis ton époux. J’ai le droit de savoir.
En vérité, Adem ne tenait pas à savoir quoi que ce soit. Cela ne ferait qu’enfieller les choses. Le miroir venait de se briser. Aucun argument ne minimiserait le drame. Certaines blessures atteignent la plénitude du malheur dès lors que l’on cherche à comprendre pourquoi ce qui a importé plus que tout au monde doit cesser de compter.
— Explique-toi… Explique-moi.
Qu’attendait-il de plus ? Dalal avait dit ce qu’elle avait à dire. Il n’y avait rien à ajouter, rien à rectifier. C’était lui qui refusait de se résoudre au fait accompli. Ses accès de colère n’étaient que de pitoyables sursauts d’orgueil.
— Que s’est-il passé ? Pourquoi maintenant ?
Ce fut tout ce qu’il lui vint à l’esprit pour sauver la face : des questions misérables, tellement tristes et stupides qu’aucune réponse ne pourrait les soulager de leur frustration.
Rien, dans leur vie à deux, lui semblait-il, ne laissait prévoir une telle issue.
De retour de son travail, Adem avait trouvé une valise à côté d’un petit sac à main dans le vestibule. Le soir était tombé ; on n’avait pas allumé dans le couloir ni dans la cuisine. La porte de la chambre à coucher était grande ouverte sur Dalal assise sur le rebord du lit.
À la pâleur de son épouse, Adem avait pensé que quelque chose était arrivé à sa belle-mère, clouée au lit depuis une décennie des suites d’un accident vasculaire cérébral. Il se trompait.
— C’est ridicule, voyons. Tu es une femme mariée, responsable, adulte. Tu ne peux pas te permettre des écarts de conduite de cette nature.
Dalal joignit les mains entre les cuisses, les épaules contractées. Adem avait envie de la gifler encore et encore, de la cogner jusqu’à en avoir le poing en bouillie, de renverser le matelas sur lequel elle était assise, d’arracher les tentures, de mettre le feu à la maison… Il avait surtout envie que sa femme prenne conscience du chaos qu’elle s’apprêtait à provoquer.
— Je suis navrée. Sincèrement.
— Mais enfin, regarde-toi. Tu as complètement perdu la tête.
— L’avais-je jamais eue ?
Le bras d’Adem se leva de nouveau. Cette fois, Dalal ne chercha pas à se protéger, la joue exposée à toutes les foudres du ciel.
— Tu me poignardes dans le dos depuis combien de temps ?
— …
— Tu as couché avec lui ?
— Non…
— Non ?
— Une seule fois, il a essayé de m’embrasser. Je lui ai dit que je n’étais pas prête.
— Et tu veux m’attendrir avec ça ?
— C’est la vérité.
— Et quelle est la mienne ? Qu’ai-je été pour toi pendant toutes ces années ?
— Ça n’a rien à voir avec toi.
— Dans ce cas, où est le problème ?
— Je l’ignore. Il est des choses qui arrivent et qui nous dépassent.
Elle hissa enfin les yeux sur son mari ; des yeux immenses qui faisaient rêver Adem naguère et qui lui paraissaient désormais aussi insondables que l’abîme.
— Tu ne peux pas savoir combien je regrette le mal que je te fais.
— Tu n’es pas obligée.
— C’est plus fort que moi, confessa-t-elle, la voix ravagée de trémolos. J’ai essayé, je le jure. J’ai essayé de ne plus le revoir. Je me promettais, chaque fois que je rentrais à la maison, de laisser cette histoire dehors. Et au matin, je me surprenais à courir le rejoindre.
Le coup de grâce. Adem était anéanti. Tout lui parut dérisoire : les larmes de sa femme, les serments, les sacrilèges, les trahisons, les mots, les cris…
— Est-ce que je le connais ?
Elle fit non de la tête. Imperceptiblement.
— Il est du village ?
— Non.
— Il s’appelle comment ?
— Quelle importance ?
— C’est important pour moi.
— Ça changerait quoi ?
— Parce que tu trouves que rien ne va changer ? Tu me balances ton vomi à la figure, sans préavis, et tu crois que demain sera pareil aux jours d’avant ? Tu me prends pour qui ? Pour une branche qu’on écarte pour poursuivre son chemin comme si de rien n’était ? Je suis de chair et de sang. Tu n’as pas le droit de me faire ça. Je suis ton mari. Et tu es mon épouse. Il y a un contrat moral auquel on ne déroge pas, des limites que nous ne sommes pas autorisés à franchir. Reprends-toi, bon sang. Dis-moi que tu me fais marcher, que tu ne penses pas un mot de ce que tu racontes.
— Je suis navrée.
Elle attendit la réaction de son mari. N’importe laquelle. Inébranlable et stoïque.
Adem ne voyait pas ce qu’il était possible de réparer. Il est des turpitudes que l’on ne soupçonne pas, des faillites que l’on ne surmonte pas, des prières aussi atroces que les peines perdues. Sa femme avait décidé de le quitter, aucun recours ne semblait en mesure de l’en dissuader. Tout venait de se figer dans la chambre : l’air, la colère, la souffrance, l’indignation. N’en subsistait, en guise de déni, que l’hébétude grandissante en train de le démailler fibre par fibre.
L’ampoule au-dessus d’eux se mit à clignoter avant de griller. Il fit noir dans la maison, noir dans les cœurs, noir dans les pensées. Adem ne percevait que son souffle en train de s’appauvrir tandis que l’obscurité s’alliait au silence pour faire diversion.
Puis Dalal se leva tel un esprit frappeur, empoigna la valise et le sac à main dans le vestibule et sortit de la vie de son mari.
Adem chercha un sens à son malheur, ne lui en trouva aucun. Il resta longtemps effondré, la tête entre les mains, à espérer que Dalal se ressaisisse et lui revienne. Un moment, il avait pensé courir la rattraper, mais il avait craint de se couvrir de ridicule. Le dernier autocar pour Blida était parti depuis des heures et aucun train n’était prévu à la gare.
La porte de la maison demeura ouverte sur la nuit. Adem n’eut ni le courage ni la force de la refermer.
Lorsque l’évidence vous met au pied du mur et que l’on s’évertue à chercher dans l’indignation de quoi se voiler la face, on ne se pose pas les bonnes questions, on triche avec soi-même.
Adem se traîna jusqu’à la cuisine plongée dans le noir. Il n’alluma pas. Peut-être s’estimait-il moins exposé dans l’hypothétique refuge que lui concédait l’obscurité. À tâtons, il finit par mettre la main sur une bouteille de vin.
Après avoir bu sa peine jusqu’à plus soif et râlé sans parvenir à expurger la moindre des toxines qui ravageaient son être, il se mit à arpenter le couloir et les pièces.
Ensuite, il s’écroula quelque part et, ivre de l’ensemble des misères de la terre, il pleura toutes les larmes de son corps.
Sa sœur aînée, qui habitait à l’autre bout du village et qui passait le voir par hasard après avoir fait son marché dans le quartier, le trouva couché sur le lit, chaussures aux pieds, un oreiller sur la figure.
Elle posa son panier par terre, jeta un coup d’œil aux alentours, remarqua que les étagères de l’armoire étaient presque vides.
— Elle l’a finalement fait, soupira-t-elle.
— Tu étais au courant ?
— Mon fils les avait vus derrière la gare, il y a quelques jours.
Adem se découvrit. D’un geste hargneux. Le masque froissé qui lui servait de visage ressemblait à un morceau de ruine.
— Et tu ne m’as rien dit.
— Je pensais pouvoir la raisonner.
— La raisonner ?
— Je l’avais mise en garde. Elle m’a dit que ça n’avait rien de sérieux, que c’était juste un ami d’enfance qu’elle avait connu du temps où sa mère travaillait chez les Gautier. Elle m’a juré de ne plus le revoir.
— Sauf qu’elle l’a revu.
La sœur s’assit lourdement sur le banc près du lit, en se triturant les doigts de gêne. Sa main tenta d’atteindre l’épaule de son frère ; Adem l’esquiva. Il ne supportait pas qu’on le touche. Il avait l’impression d’être une fracture ouverte.
— Ce n’est qu’une femme, Adem. Une de perdue, dix n’attendent qu’un signe de toi pour la remplacer, dit-elle pour tenter de le réconforter.
— Elle m’a fait mal.
— Ce sont les choses de la vie. Tu dois faire avec.
— Pourquoi moi ?
— Pourquoi veux-tu que ça n’arrive qu’aux autres ?
— Qu’ai-je à voir avec les autres, bon sang de bon Dieu ?
La sœur émit un hoquet dédaigneux.
Elle décréta, sentencieuse :
— Dieu n’est disponible que pour les morts, Adem… Quant aux vivants, ils n’ont qu’à se démerder.
Elle reprit la main de son frère. Adem la lui céda ; il n’eut pas la force de résister.
— Je me sens si sale, gémit-il.
— Ce n’est pas la fin du monde. La vie continue. Tâche de te ressaisir si tu ne tiens pas à ce que les mauvaises langues se délient.
Adem ramena l’oreiller sur son visage. Il ne voulait plus rien entendre. Chaque mot de sa sœur lui portait l’estocade. Ce qu’elle lui disait, il se l’était répété cent fois. Et cent fois, il n’y avait pas survécu.
— Je vais te faire à manger.
Elle lui caressa le bras, d’une main où la tendresse s’entachait de pitié.
— Conduis-toi en homme.
Elle se retira dans la cuisine, ne trouva pas grand-chose dans le frigo et dut se rabattre sur son panier.
Elle prépara de la soupe qu’elle porta à son frère.
— Je passerai te voir, ce soir. J’aimerais retrouver mon frère, et non son ombre. Un dernier conseil : ne cherche pas à noyer ton chagrin dans le vin. Tu coulerais avec.
Adem écrasa l’oreiller contre son visage, comme pour étouffer un cri.
— Je lui ai toujours été fidèle.
La sœur accusa un haut-le-corps. Elle se tourna violemment vers son frère, horrifiée par ce qu’elle venait d’entendre. Sa voix roula dans sa gorge comme une pelote d’épines :
— C’est la fidélité qui empêche les chiens d’être autre chose que des chiens. Fais montre d’un minimum de retenue, s’il te plaît. Un homme qui pleure une garce ne mérite pas d’être mieux traité qu’elle.
Sur ce, elle lui jeta un dernier regard, chargé cette fois de mépris, et sortit dans la rue, son panier au bras.
Adem sursauta lorsque la porte extérieure claqua. Aussitôt, toutes les misères de la terre redéployèrent leur siège autour de sa solitude.

2.
Adem ne retourna pas à l’école où il enseignait le calcul aux élèves du CP, et les leçons de choses aux CE1.
Les premiers jours, il montait la garde devant la fenêtre de sa chambre – le matin, à guetter le retour improbable de sa femme ; l’après-midi, à regarder défiler les heures comme passent leur chemin les dieux qui se fichent éperdument du malheur des hommes. Les jours suivants, il resta au lit à fixer le plafond et à attendre la nuit pour se rabattre sur l’unique bar du village. Il s’installait dans un coin en tournant le dos au comptoir, descendait ses bières les unes après les autres puis, le zinc se saturant de bruit et de fumée, il partait raser les murs. Lorsque, par endroits, des chiens lui barraient la route, il s’emparait de ce qui lui tombait entre les mains pour les tenir à distance.
En rentrant chez lui, il retrouvait sa maison dans l’état où Dalal l’avait laissée car sa sœur n’était plus revenue lui rendre visite comme promis.
Le huitième jour, le directeur de l’école le surprit dans le jardin potager en train de brûler ses photos de famille et d’autres objets qui lui rappelaient trop de souvenirs. Le directeur était un monsieur d’un certain âge, impeccable dans son costume trois pièces, la chaîne de la montre de gousset en exergue sur le gilet, le fez élégamment incliné sur la tempe avec le chiqué d’un effendi.
— Je croyais que tu étais souffrant, monsieur Naït-Gacem, dit-il en déplorant les bouteilles de vin vides qui traînaient çà et là.
— C’n’est pas faux.
— Qu’est-ce qui ne va pas ?
— Ce qui a cessé de marcher.
En caleçon long et en tricot de peau maculé de taches brunâtres, les yeux cernés et la barbe mauvaise, Adem se mit à piétiner les pousses qui commençaient à s’enhardir au soleil.
— C’étaient des fèves. Avant, je cultivais de la menthe et de la laitue.
— Tu es sûr que ça va ?
Adem rejeta la tête en arrière dans un rire incongru qui défronça les sourcils du directeur.
— Y a pas de raison pour que ça n’aille pas. Je tiens encore sur mes pattes, non ? ajouta-t-il en écartant les bras en signe de robustesse. Mais on a beau être aussi blindé qu’un tank et malin à encenser le diable avec sa barbe, on est toujours en retard d’une esquive avec les coups du sort, n’est-ce pas, monsieur le directeur ?…
— Personne n’est à l’abri d’un impondérable, Sy Naït-Gacem.
— Pour quelle raison ? On est quoi sur cette terre ? Des cibles en carton ? Pourquoi faut-il se réjouir un instant pour en pâtir dans la minute qui suit ? Ce n’est pas juste.
— Est-ce que je peux me rendre utile à quelque chose ?
— Et comment !
Adem se précipita à l’intérieur de la maison et revint avec des clefs.
— Vous avez bien fait de passer me voir, monsieur le directeur. Je vous restitue le logement de fonction que vous m’avez attribué.
— Qu’est-ce que ça veut dire ?
— Que je rends mon tablier.
— Tu n’es pas sérieux.
— Pourquoi ne le serais-je pas ? Je n’ai aucune raison de moisir dans cette bourgade de malheur.
Le directeur repoussa les clefs d’une main désapprobatrice.
— C’est bientôt la fin de l’année scolaire, voyons. Tu ne peux pas nous fausser compagnie de cette façon, sans préavis ni justification. Nous manquons d’enseignants et les élèves…
— Je m’en contrefiche, le coupa Adem.
— C’est à cause de l’inspecteur d’académie ? Il est grincheux, mais il n’est pas méchant. Il t’a bien noté… Je sais que tu mérites une promotion, que tu l’attends depuis longtemps. Il faut être patient. Le temps, c’est de l’argent.
— Je n’ai ni l’un ni l’autre. Et ça n’a rien à voir avec ma carrière d’instituteur. Je claque la porte, point, à la ligne.
— Où comptes-tu aller ?
— Là où je n’aurai pas besoin de sourire lorsque je n’en ai pas envie, ou de dire bonjour tous les matins à des gens qui m’insupportent ou bien encore de faire confiance à des êtres qui n’en sont pas dignes.
Le directeur souleva son fez pour s’essuyer le crâne avec un mouchoir.
— Ces endroits n’existent pas, Sy Naït-Gacem. Vivre en société, c’est accepter l’épreuve du rapport aux autres, de tous les autres, les vertueux et les sans-scrupules. En société, nul ne peut observer la morale sans se faire violence. Il y a des ermites qui croient, en s’isolant, l’observer dans la sérénité. Ceux-là trichent avec eux-mêmes. La morale ne s’exerce que parmi les autres. Fuir ces derniers, c’est fuir ses responsabilités.
— Je ne fuis pas mes responsabilités, j’y renonce.

Adem quitta le village le jour même, avec pour tout bagage un sac en toile cirée contenant des sous-vêtements, trois pantalons, quatre chemises, un cahier d’écolier et un vieux livre d’un auteur russe. Il ne fit pas ses adieux aux voisins ni à sa sœur. Il sauta dans le premier autocar pour Blida, dîna dans une gargote, au milieu d’un ramassis de pauvres bougres, et passa la nuit dans un hammam qui faisait office d’hôtel de transit la nuit.
Au premier appel du muezzin, le gérant du bain maure pria tout le monde de débarrasser le plancher. Le jour ne s’était pas encore levé lorsque Adem se retrouva à la rue, son sac sur l’épaule.
Il se refugia dans le café de la gare. Trois cheminots occupaient les lieux, les mains zébrées de cambouis. Ils parlaient des retards qu’occasionnaient les pannes des locomotives, des pièces de rechange qui n’arrivaient pas et du zèle révoltant des bureaucrates. Le plus âgé, qui avait du poil aux oreilles et une moustache roussie par le tabac, expliquait à ses collègues que c’était normal, pour un pays qui venait à peine d’accéder à l’indépendance, de subir des dysfonctionnements par moments. Ses camarades secouaient la tête, nullement convaincus.
Avant qu’ils rejoignent leur poste, l’un des cheminots offrit une cigarette à Adem sans que ce dernier le lui demandât. Ce fut ce matin-là qu’Adem se mit à fumer. Il n’avait jamais fumé auparavant.
— Tu n’es pas du coin, supposa le cafetier à l’adresse Adem.
— Non.
— Tu viens d’où ?
— De très loin.
— Tu cherches du travail ?
— Je cherche quelqu’un.
— Il habite à Blida ?
— Il habite là-dedans, maugréa Adem en tapant du doigt sur son crâne.
— Holà ! mon gars, il n’y a que des trappes obscures à cet endroit, le prévint le cafetier. Il faut éviter de se prendre la tête. La vie est ce qu’elle est et personne n’y peut rien. Il y a ceux qui boivent le calice jusqu’à la lie et ceux qui pissent dans le Graal.
Adem préféra ne pas s’étaler sur le sujet. Il ingurgita son quignon de pain beurré, avala le reste de son café, pressé de quitter les lieux qui, soudain, l’indisposaient.
— C’est combien ?
— C’est offert, lui dit le cafetier. De bon cœur.
Adem laissa quand même de la monnaie sur le comptoir et sortit dans la rue en se demandant si la déchéance n’avait pas déjà commencé pour lui.
Ah! Blida.
Sultane languissante, un bras sur le ventre engrossé d’épopées, l’autre négligemment accoudé à la montagne, Blida rêvait de ses mythes, ivre de soleil et d’encens.
Qu’est-il advenu des jours heureux ?
Adem Naït-Gacem avait beau feindre de s’intéresser aux devantures des magasins, aux enseignes des bars, aux squares grouillants de gamins turbulents, son tourment ne le quittait pas d’une semelle. Parfois, il prenait place sur un banc et essayait de ne penser à rien. Sa tête refusait de se défaire de son chahut. Il interrogeait les moments de joie et les nuits idylliques qu’il avait partagées avec Dalal sans accéder à une seule réponse susceptible de tempérer son chagrin. « Est-ce que tu m’aimes ? lui demandait Dalal après avoir fait l’amour. — En doutes-tu ? — Combien m’aimes-tu ? — Je t’aime autant qu’il y a d’étoiles dans le ciel, plus une. » C’était au début de leur mariage, lorsque, comblés, ils dormaient sur un tapis volant. Puis, d’année en année, Dalal ne cherchait plus à savoir si son mari l’aimait, et Adem n’était plus obligé d’exagérer. Ils dormaient toujours dans le même lit, sauf que chacun écoutait l’autre s’assoupir de son côté. Leurs étreintes s’étaient ramollies, leurs baisers n’avaient plus de saveur. La routine émoussant les passions, il leur arrivait de se croiser dans la maison sans vraiment se rencontrer, de manger à la même table sans se parler et il semblait à Adem que, malgré tout, ils se suffisaient et qu’ils n’avaient pas besoin d’en rajouter. C’est vrai, ils n’avaient pas d’enfants ; Dalal avait du mal à cacher sa tristesse lorsque les bambins du voisinage venaient gambader autour de la maison – ne sont-ce pas les choses de la vie ? Beaucoup de couples subissent la même incomplétude sans en être handicapés pour autant ; ils se débrouillent pour colmater les interstices de leur bonheur et ça fonctionne.
Adem alluma une cigarette, fuma à se brûler les doigts ; ensuite, il retourna dans le souk et se laissa emporter par la cohue. Les cris des marchands et les vociférations des enfants couvraient ses bruits intérieurs à lui. C’était un beau jour de mai de l’année 1963. La Mitidja répandait ses senteurs délicates à travers la plaine, sauf que Blida se faisait belle strictement pour ses soupirants. Vautrée au milieu de ses vergers, elle baignait dans son narcissisme mystique, fière de son avenue enguirlandée de roses et de son kiosque à musique où, jadis, la fanfare militaire cadençait le pouls des badauds.
C’est à Blida qu’Adem avait rencontré Dalal. Il débarquait des Hauts Plateaux où il avait vu le jour dans un hameau sentant le four banal et l’enclos à bestiaux. Fils d’un maréchal-ferrant, il avait connu la misère des spoliés et tapé pieds nus dans des ballons de chiffon. À l’école, il était au premier rang de la classe, prompt à lever le doigt et à répondre juste aux questions de l’instituteur, un Alsacien filiforme et chenu aux boutons de blouse constamment décalés. Adem fut l’un des rares élèves de son douar à décrocher le certificat de fin d’études. Il ambitionnait de rejoindre la faculté pour devenir avocat, mais les débouchés de l’Indigénat avaient leurs limites. Lorsqu’il avait obtenu son diplôme d’instituteur, toute la tribu l’avait célébré. Il fut muté dans une école primaire à Oued Mazafran, une bourgade oiseuse à mi-chemin entre Blida et Koléa. Un samedi, tandis que le soleil élevait les vergers au rang de jardin d’Éden, Adem s’était rendu en ville se changer les idées. En entrant dans une boutique acheter un réveille-matin, il eut le coup de foudre pour la demoiselle qui tenait la caisse. Elle était jolie comme un songe d’été, avec ses grands yeux nacrés et ses cheveux noirs qui cascadaient sur ses épaules.
De petits messages griffonnés sur des bouts de papier en lettres enflammées, il avait fini par convaincre la jeune fille de lui accorder une chance. Dalal avait beaucoup hésité avant d’accepter de le rencontrer près du lycée, à la sortie des classes pour couvrir leur retraite. Ils se revirent tous les dimanches, dans le noir des salles de cinéma, et se marièrent quelques mois plus tard.
Dalal était une fille de son temps. Elle avait grandi parmi les Européens, dans une maison en dur avec des rideaux aux fenêtres et deux petits balcons fleuris. Sa mère, veuve d’un livreur de barbaque, travaillait comme domestique chez les Gautier, de riches négociants qui possédaient des commerces et des entrepôts un peu partout dans la région, y compris à Alger. C’était Dalal qui lui avait appris, à lui l’enfant d’une bourgade sinistrée des Haut Plateaux, à regarder le monde avec des yeux « modernes », à s’habiller correctement, à veiller sur sa façon de parler et de marcher parmi les citadins. Avant, il n’était qu’un campagnard conscient de son retard sur son époque – n’avait-il pas déserté sa tribu pour renaître à une ère nouvelle ?
Adem se demanda s’il n’était pas revenu à Blida conjurer le sort et s’inventer une virginité. Mais à aucun moment il n’eut le courage de se hasarder dans les endroits qui porteraient encore l’empreinte des souvenirs heureux. Il ne revit ni la boutique de son éveil à l’amour, ni la salle de cinéma où, pour la première fois, il avait osé prendre la main de Dalal, ni le lycée où ils s’étaient mêlés aux flots des élèves pour mieux se rapprocher. La ville des Roses le livrait en vrac à ses frustrations. Le pèlerinage ne prenait pas. Adem était juste en train de crapahuter dans le vide, de traquer ce qui avait cessé d’exister.
Le soir venu, Adem courut rejoindre un bar enfoui au fin fond d’un pertuis aux lampadaires crevés que hantaient quelques prostituées. Un ivrogne fanfaronnait au milieu de la chaussée, une bouteille de vin dans une main, un canif dans l’autre. Il harcelait une fille tapie dans une porte cochère :
— Allez, Loulou, pas de chichis.
— Dégage, je te dis.
— Avant, t’étais gentille avec moi.
— J’suis pas ta mère.
— Ne parle pas de ma mère, salope. Elle est morte.
— Au moins, elle n’est plus obligée de te supporter.
— Je n’ai besoin de personne, moi, s’emporta l’ivrogne en manquant de s’éborgner avec son couteau. J’suis assez vacciné pour m’arranger avec la vie.
— Tu parles d’une vie, lui lança une grosse rombière, le pied contre le mur. Tu ferais mieux de déguerpir avant que Mourad se pointe. S’il te trouve là, il va encore te transformer en pâtée pour chiens.
L’ivrogne lança contre le mur la bouteille qui se brisa dans un fracas assourdissant.
— Qu’il essaye de m’approcher, ta petite frappe de Mourad. J’suis pas venu les mains vides, cette fois, avertit-il, le canif en évidence.
En pivotant sur lui-même, l’ivrogne tomba nez à nez avec Adem. Ce dernier bondit en arrière, plus effrayé par la physionomie de l’ivrogne que par la lame qui s’agitait dans tous les sens. Pendant quelques secondes, Adem crut être face à un miroir. L’ivrogne lui ressemblait comme un jumeau – même visage torturé, même regard blanc, même spectre dépenaillé.
Adem battit en retraite, pourchassé par le rire sardonique des prostituées. Après une course éperdue, il s’arrêta pour voir s’il n’était pas poursuivi. Hormis un chat farfouillant dans un tas d’ordures, la rue était déserte. Toutes les portes étaient closes et peu de lumière filtrait aux fenêtres qu’escamotaient d’épais volets.
Adem s’accroupit contre un mur pour recouvrer son souffle. Il ne se souvenait pas d’avoir eu à affronter une arme de si près, mais les traumatismes de la guerre le rattrapaient chaque fois qu’une altercation ou un vent de panique se déclenchait.
— Ne restez pas là, s’il vous plaît, chuchota une voix de femme à travers les volets.
Adem se tourna vers la fenêtre qui le surplombait.
— J’ai besoin de reprendre mes sens.
— Allez les reprendre plus loin, je vous en prie. Ici, c’est une maison honnête. Mon mari va bientôt rentrer. Il n’aime pas trouver des inconnus devant sa porte.
— Je ne fais rien de mal, madame.
— S’il vous plaît, mon mari va s’imaginer des choses et après, c’est moi qui recevrai le ciel sur la tête.
Adem tenta de deviner qui se tenait derrière les volets, ne décela qu’un bout de silhouette. Il poursuivit son chemin jusqu’à un bar retranché au fond d’une impasse.

Quelques clients étaient penchés sur leurs assiettes. Des paumés aux sourcils bas. Ils mangeaient en bavardant, attablés au milieu d’un capharnaüm encombré de bouées de sauvetage, de carapaces de tortues, de portraits de matelots et d’aquarelles naïves représentant des dauphins dansants.
Au comptoir, un géant en marinière contemplait les tatouages sur ses bras. Il paraissait fier de ses muscles surtout. Un freluquet, en face de lui, hésita avant de laisser courir un doigt hardi sur les dessins.
— J’aimerais bien avoir les mêmes. De beaux tatouages bien verts avec des silhouettes de femmes nues, et des serpents, et des poignards, et des jurons sur les poignets…
— T’as pas assez de peau sur les os, observa le barman.
— J’suis pas obligé de les avoir que sur les bras. J’ai une poitrine et un dos.
— Peut-être, mais pas suffisamment de couilles pour finir au bagne. Parce que mon artiste à moi, c’est au biribi que je l’ai connu.
— T’as été au bagne pourquoi ?
— À ton avis ?
Le freluquet plissa un œil comme s’il cherchait à deviner ce que le barman taisait. Le sourire de murène qu’affichait le géant le découragea aussitôt. Il vida son verre d’une traite, en commanda un autre.
— Tu sauras pas retrouver ton chemin, après, tenta de le dissuader le barman.
— M’en fiche. J’ai envie de me soûler jusqu’à prendre un cochon pour un éléphant rose.
— C’est toi qui vois, céda le barman.
— Est-ce que je peux téléphoner de chez toi ?
— Si tu promets de désinfecter le combiné avant de raccrocher.
L’homme tituba vers un box, s’empara d’un appareil téléphonique d’un autre âge, forma un numéro et, le combiné plaqué contre l’oreille, se mit à compter les lézardes au plafond. Personne ne décrocha au bout de la ligne.
Adem s’installa dans une sorte d’alcôve au fond du boui-boui, face à un vieux musicien aux yeux ravagés par le trachome qui grattait distraitement les cordes d’un luth. Au-dessus de lui, une affiche représentant un boxeur basané s’écaillait sur la pierre. À côté d’elle, entre deux mousquetons rouillés, trônait un cadre en bois au fond duquel un patriarche enturbanné, moustache torsadée et poitrine ornée de grosses médailles, posait pour la postérité.
Adem fit signe au garçon, opta pour un ragoût de tripes et une bouteille de vin et se prépara à s’enivrer.
Adem s’aperçut que, hormis le musicien qui continuait de taquiner son luth, tous les clients étaient rentrés chez eux.
— Il est minuit passé, lui rappela le garçon.
— Et c’est quoi ton problème ?
— Il faut qu’on ferme.
— J’ai pas fini ma bouteille.
— Tu en as déjà sifflé une.
— Laisse tomber, Alilo, lança le barman en astiquant son comptoir. Je l’ai à l’œil.
Le garçon toisa Adem avant d’aller ranger les chaises sur les tables.
Le musicien se trémoussa sur son siège en se raclant la gorge :
— Le garçon a raison. Tu devrais lever le pied. Les rues ne sont pas sûres, de nos jours. Surtout pour les poivrots. On ne les blaire pas, par ici.
Adem l’ignora.
Le musicien sourit, et tout son visage se fripa.
— Chagrin d’amour ?
— De quoi je me mêle ?
Sans se défaire de son sourire, le musicien tira sur un pan de son burnous pour mieux s’asseoir, effleura son luth d’une main caressante. Il déclama :
Si ton monde te déçoit sache
Qu’il y en a d’autres dans la vie
Sèche la mer et marche
Sur le sel de tous les oublis
Sèche la mer et marche
Ne t’arrête surtout pas
Et confie ce que tu cherches
À la foulée de tes pas
— De quelle mer parles-tu, vieillard ? dit Adem avec dégoût.
— De celle de tes larmes.
Adem comprit qu’il ne pourrait plus boire en paix et qu’il ferait mieux d’aller cuver son vin ailleurs. Il se leva en maugréant de mécontentement.
— Où vas-tu ? lui demanda le musicien.
— Noyer le poisson, rétorqua Adem.
Adem quitta le bar comme on émerge d’un gouffre. Dehors, la nuit lui en proposa d’autres, il choisit de les prendre tous pour couvrir sa retraite.
Le gérant du hammam n’était pas ravi de voir débarquer chez lui un ivrogne débraillé au visage cireux et aux lèvres encombrées d’écume. Il se pinça le nez à cause de l’haleine avinée de l’instituteur qu’il somma, d’une main péremptoire, de ne pas trop s’approcher.
— On n’accepte pas de soûlards chez nous. Et il est presque deux heures du matin.
— Je n’ai pas où aller, bafouilla Adem, la main contre le mur pour ne pas s’écrouler. (Il montra la trace d’un coup sur sa joue.) Je viens de me faire agresser. On a voulu me voler mon sac. Je n’ai rien dedans, hormis des vêtements. S’il te plaît, laisse-moi attendre le lever du jour chez toi. Le temps s’est rafraîchi et il va pleuvoir.
Le gérant réfléchit, un doigt sur les lèvres. Après avoir longuement dévisagé le pauvre bougre incapable de tenir sur ses jambes, il céda, écœuré et peiné à la fois.
— Pour ce soir, je fais une exception. Mais ne t’avise pas de revenir demain si tu n’es pas sobre.
— Merci.
— Tâche de ne pas déranger les clients. Ce sont de braves paysans qui viennent chercher du travail en ville. Certains ont frappé à toutes les portes sans succès et ils sont crevés.
— Je vais juste dormir, monsieur. Je te promets que…
— Pas de promesse. Si tu ne te tiens pas tranquille, je te foutrai dehors. Et puis, prends un bain. On dirait que tu sors d’un caniveau.
Le lendemain vers minuit, ivre à ne pas pouvoir mettre un pied devant l’autre, Adem se présenta de nouveau au bain maure.
Le gérant lui opposa un pas question catégorique.
— J’ai de quoi payer.
— L’argent ne règle pas tout. Tu devrais t’acheter un minimum de retenue avec. Je t’avais prévenu, hier. Ne reviens que si tu es sobre. Mais tu es encore ivre, et tu pues de la gueule comme une hyène.
Adem n’insista pas. Il n’avait plus la force d’insister.
Un éclair fulmina. Aussitôt, une trombe d’eau s’abattit sur la ville.
— Tu vois ? fit Adem. Je ne t’ai pas menti.
— Dégage. Trouve-toi un trou et fais-y le mort. Tu es plus à plaindre qu’à damner.

Adem se dépêcha vers d’autres bains maures ; il eut droit au même refus. Il songea à passer la nuit dans un bordel, mais il n’était pas sûr que la proximité d’une femme puisse l’aider à oublier la sienne. Il décida de se rendre à la gare où il échoua dans un état lamentable. Le hall était désert. Adem se traîna jusqu’à un banc et se coucha dessus. Dehors, l’orage tonitruait de toute la colère des dieux, fouettant le ciel de foudres tentaculaires dont les reflets remplissaient la grande salle d’ombres monstrueuses.
Adem plongea les mains entre ses cuisses et se recroquevilla sur lui-même pour se réchauffer. Il n’eut pas le temps de s’assoupir. Deux soldats au casque blanc, brassard frappé des initiales de la police militaire et matraque au poing, le sommèrent d’évacuer les lieux.
Adem élut domicile dans un conteneur sur une aile de la gare, de l’autre côté des hangars et des ateliers, là où les chiens errants, las d’être lapidés, s’accordaient un hypothétique répit. …

Extraits
– Là où je n’aurai pas besoin de sourire lorsque je n’en ai pas envie, ou de dire bonjour tous les matins à des gens qui m’insupportent ou bien encore de faire confiance à des êtres qui n’en sont pas dignes… »

« Si nous voulons accéder à des jours meilleurs, nous devons axer l’effort sur nos enfants. Ils sont l’Algérie de demain. Ils sont plus aptes à consolider la liberté que nous.
– Nous?
– Les rescapés de la guerre. Nos têtes sont pleines de vacarme, nos poumons de baroud, nos consciences de traumatismes. » p. 192

« Une guerre n’est jamais finie. Quand les armes se taisent, leurs échos continuent de retentir dans les esprits. Personne n’échappe à la guerre. Qui ne la fait pas la pas, la subit.»

« – Et que ferons nous lorsque la mer sera totalement asséchée Adem?
– Ce que tu voudras Mika, ce que tu voudras.
– Eh bien je vais te dire ce que nous ferons une fois que la mer sera asséchée… Lorsqu’il n’y aura pas une goutte d’eau au fond des abysses, lorsqu’il n’y aura que des rochers embrumés au milieu du corail et du sable brûlant, lorsque tout sera blanc devant nous, nous retrousserons nos pantalons par-dessus nos genoux et nous marcherons sur le sel de tous les oublis jusqu’au bout de toute chose en ce monde. » p.220-221

À propos de l’auteur
KHADRA_Yasmina_©DRYasmina Khadra © Photo DR

Yasmina Khadra est né en 1955 dans le Sahara algérien. Il est notamment l’auteur d’une trilogie saluée dans le monde entier, Les Hirondelles de Kaboul, L’Attentat et Les Sirènes de Bagdad, consacrée au dialogue de sourds entre l’Orient et l’Occident. L’Attentat a reçu, entre autres, le prix des Libraires. Ce que le jour doit à la nuit a été élu meilleur livre de l’année 2008 par le magazine Lire et a reçu le prix France Télévisions. Adaptés au cinéma, au théâtre (en Amérique latine, en Afrique et en Europe) et en bandes dessinées, les ouvrages de Yasmina Khadra sont traduits en une cinquantaine de langues. (Source : Éditions Julliard)

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Les petits de Décembre

ADIMI_les_petits_de_decembre

  RL_automne-2019

 

En deux mots:
Les jeunes qui jouent au foot sur un terrain vague de la Cité du 11 décembre vont découvrir que deux généraux ont l’intention de préempter leur terrain pour y construire leur villa. Après avoir réussi à les déloger une première fois, ils entrent en résistance et organisent le siège de leur lopin de terre.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

«Résiste, prouve que tu existes»

Dans un roman qui s’appuie sur un fait divers réel, Kaouther Adimi nous entraîne derrière quelques enfants qui aimeraient pouvoir continuer à jouer au foot dans leur quartier et en fait une ode à la liberté.

Les Petits de Décembre, ce sont les enfants qui habitent la Cité du 11 décembre 1960 à Dely Brahim, un quartier d’Alger. Leur fait de gloire, on va très vite le comprendre, est d’avoir fait reculer deux généraux qui ambitionnaient de réquisitionner un terrain vague pour y construire leurs villas.
Nous sommes durant une matinée pluvieuse du mercredi 3 février 2016. C’est là que vers 10 heures du matin une grande voiture noire aux vitres teintées s’arrête. En sortent deux hommes protégés d’un parapluie, le général Saïd (petite taille, avec une moustache bien taillée, portant des lunettes à monture carrée et aux verres fumés) et le général Athmane (immense, avec un crâne dégarni et des sourcils broussailleux, mais rasé de très près). Consultant les plans qu’ils ont amenés, ils imaginent leurs villas de luxe érigées là. Sauf que Youcef et ses copains ne l’entendent pas de cette oreille. Ils défendent leur terrain de football, jettent des pierres et parviennent même à s’emparer du revolver du général Saïd. Les militaires, surpris et décontenancés prennent la fuite.
Mais bien entendu, ce n’est que pour revenir plus forts et bien décidés à ne pas se laisser dicter leur conduite par des gamins. Et c’est là que la plume de Kaouther Adimi fait merveille. La romancière transforme le fait divers (réel) en épopée, en ode à la liberté. Ce carré de terre devient le symbole de la résistance contre l’oppression, les prébendes, les privilèges de la caste au pouvoir, l’arbitraire qui régit le quotidien des Algériens.
Inès, Jamyl, Mahdi et les autres mènent l’insurrection, décident d’occuper le terrain et n’entendent pas renoncer à l’un des derniers espaces dont ils peuvent disposer. Les réseaux sociaux jouant leur rôle d’amplificateur, ils vont très vite gagner et notoriété et contrarier les deux hiérarques et leurs «papiers officiels».
Cette nouvelle version de la lutte du pot de terre contre le pot de fer est joyeuse autant qu’éclairante. On y découvre par exemple que face à l’innocence, voire la naïveté des jeunes, il est fort difficile de lutter. Les moyens de pression habituels qui auraient rapidement fait céder les parents sont ici inefficaces. Pourtant plainte est déposée et dans le secret des cabinets ministériels les tractations et réunions s’enchainent. À l’inverse, la première victoire des gamins va cristalliser tous les combats. Contre la dictature, contre l’oppression des femmes, contre la caste des corrompus.
On parle souvent du pouvoir prémonitoire des écrivains. En voici une formidable illustration. Alors que Kaouther Adimi mettait la dernière main à son roman, une vague de protestation enflammait l’Algérie et allait conduire à la démission de Bouteflika. Ajoutons que quelques semaines plus tard l’équipe nationale remportait la Coupe d’Afrique des nations et entrainait à nouveau le peuple dans la rue, avec à nouveau l’idée que la «vraie Algérie» ne se laisserait plus faire.
Joyeux et ironique, ce roman fait souffler un allègre vent de liberté. Irrésistible!

Les petits de Décembre
Kaouther Adimi
Éditions du Seuil
Roman
256 p., 18 €
EAN 9782021430806
Paru le 14/08/2019

Où?
Le roman se déroule à Dely Brahim, une commune de l’ouest d’Alger.

Quand?
L’action se situe en février 2016 et dans les semaines qui suivent.

Ce qu’en dit l’éditeur
C’est un terrain vague, au milieu d’un lotissement de maisons pour l’essentiel réservées à des militaires. Au fil des ans, les enfants du quartier en ont fait leur fief. Ils y jouent au football, la tête pleine de leurs rêves de gloire. Nous sommes en 2016, à Dely Brahim, une petite commune de l’ouest d’Alger, dans la cité dite du 11-Décembre. La vie est harmonieuse, malgré les jours de pluie qui transforment le terrain en surface boueuse, à peine praticable. Mais tout se dérègle quand deux généraux débarquent un matin, plans de construction à la main. Ils veulent venir s’installer là, dans de belles villas déjà dessinées. La parcelle leur appartient. C’est du moins ce que disent des papiers «officiels».
Avec l’innocence de leurs convictions et la certitude de leurs droits, les enfants s’en prennent directement aux deux généraux, qu’ils molestent. Bientôt, une résistance s’organise, menée par Inès, Jamyl et Mahdi.
Au contraire des parents, craintifs et résignés, cette jeunesse s’insurge et refuse de plier. La tension monte, et la machine du régime se grippe.
A travers l’histoire d’un terrain vague, Kaouther Adimi explore la société algérienne d’aujourd’hui, avec ses duperies, sa corruption, ses abus de pouvoir, mais aussi ses espérances.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com 
L’Orient littéraire (Jabbour Douaihy)
El Watan.com 
France Culture (La grande table culture – Olivia Gesbert)
France Info (Laurence Houot)
Libération Maroc 
Diacritik (Jean-Pierre Castellani)
Blog Sur la route de Jostein 
Le blog de Mimi 


Kaouther Adimi présente Les Petits de Décembre © éditions du Seuil

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Alger en février. Ses bourrasques de vent, sa pluie fine, ses températures qui chutent. La ville se noie et noie avec elle ses habitants. On peine à marcher à cause de la boue. On hésite avant de sortir, on n’est jamais assez couvert. Les bus sont gelés, les portes des salles de classe claquent à cause des fenêtres brisées, les draps étendus sur les terrasses sont imbibés l’eau.
Le ciel aux nuages gris et lourds, gorgés de pluie qui bientôt inondera certaines villes du pays. Les arbres aux branches qui craquent, tant et tant qu’ils effraient les passants. Les oiseaux qu’on n’entend plus. Les enfants rentrent trempés de l’école, leurs petites chaussures maculées de boue.
Dans le centre-ville, les voitures circulent difficilement. Des policiers habillés de bleu ont revêtu des cirés transparents. Ils tentent de mettre un peu d’ordre dans la circulation. Servent-ils réellement à quelque chose? Sont-ils plus utiles qu’un vulgaire feu tricolore? La réponse est sans appel et cent pour cent des Algériens considèrent qu’ils sont bien plus souvent à l’origine de l’atroce circulation qui règne dans la ville blanche que de sa régulation. Les policiers eux-mêmes le savent, ce qui les rend facilement agressifs. Être muté à la circulation est perçu comme une punition, voire une humiliation. Tout petit chef à la moindre contrariété peut imposer à son subalterne d’aller passer plusieurs semaines posté à un rond-point en plein hiver ou sous un soleil de plomb au cœur de l’été.
Un immense bouchon s’est formé à côté du ravin de la femme sauvage. Les automobilistes enragent. Des insultes fusent. On avance millimètre par millimètre. Sur les sièges arrière, les enfants tentent d’apercevoir à travers les vitres embuées cette fameuse femme sauvage qui les fascine. Il paraît qu’au XIXe siècle, elle vivait dans le coin, avec ses deux enfants qu’elle élevait seule depuis le décès de son mari. Un jour où il faisait particulièrement beau, la petite famille alla pique-niquer dans les bois jouxtant Oued Kniss. Les enfants adoraient s’y balader. Ils savaient qu’ils n’avaient pas le droit de s’approcher du ravin très dangereux mais c’étaient des enfants peu obéissants qui aimaient courir et se chamailler. La mère, épuisée, fit une petite sieste sous un arbre. À son réveil, plus d’enfants!
Les voisins, les amis, les gendarmes fouillèrent les environs. À la nuit tombée, on suspendit les recherches. La mère refusa de rentrer chez elle, continua de hurler les prénoms de ses chers petits. Elle devint folle. On ne put jamais la convaincre de quitter la forêt.
On raconte que certains soirs, on peut encore l’apercevoir, aux abords du ravin. Ceux qui l’ont déjà vue jurent qu’elle erre vêtue de haillons dans le quartier du Ruisseau. Il faut bien regarder et ne s’approcher qu’à pas furtifs, car si elle vous aperçoit, ou si elle entend le moindre bruit, elle court se réfugier derrière de touffus buissons.
Les gouttes de pluie qui font la course sur les vitres des voitures brouillent la vue et même en écarquillant les yeux, les enfants n’arrivent pas à distinguer la silhouette de la femme sauvage. Les routes sont un cauchemar. Les klaxons résonnent dans l’indifférence générale. Les voitures circulent difficilement, et les conducteurs, agacés, tendus, fatigués, finissent par rouler sur les trottoirs ou par emprunter les voies de secours.
De temps en temps, un policier utilise son sifflet en faisant de grands gestes avec ses bras, «passez! passez! allez!», ou s’il est mal luné, si la tête du conducteur ou de son passager ne lui revient pas, il fait un seul et bref signe du bras, invitant le malheureux à se garer sur le bas-côté, ce qui crée encore plus d’embouteillages. Débute alors un long marchandage entre le conducteur et le policier qui bien souvent se termine par le retrait du permis de conduire. Si le pauvre diable a un membre de sa famille dans la police, la gendarmerie, l’armée ou qui simplement travaille à la mairie, il peut espérer le récupérer rapidement. Dans le cas contraire, sa vie devient un enfer car il est difficile de se déplacer dans Alger sans voiture.
En ce mois de février 2016, dans tout le pays, on espère qu’il n’y aura pas d’inondations dévastatrices, pas de morts. Que les récoltes ne vont pas finir noyées. La pluie est une bénédiction de Dieu, nul ne l’ignore et tout le monde est d’accord avec cela mais au fil des jours, cette bénédiction se fait de plus en plus longue, lourde et gênante.
Dans certaines régions, la pluie a inondé des villages entiers. Les rues sont jonchées de branches, ferrailles, tôles, déchets. Les bus qui relient habituellement les hameaux isolés aux villes les plus proches sont forcés de stopper leur liaison pour un temps indéterminé, privant les adultes de leur travail et les enfants de leur école. Dans le centre du pays, la télévision a filmé et retransmis des images de voitures emportées par des torrents d’eau et de boue. Les gens se plaignent que l’État n’envoie pas de secours et que si peu de pluie puisse paralyser l’ensemble d’un pays, mais personne n’ose critiquer trop vivement la pluie. Elle est l’œuvre de Dieu.
On a quand même un peu peur. On n’oublie pas qu’en 2001, des inondations ont détruit le quartier de Bab el-Oued, causé près de mille morts et coûté des millions de dinars. Certains corps n’ont jamais été retrouvés et des enfants devenus de jeunes adultes continuent d’espérer que leur mère ou leur père finira par rentrer, même, après autant d’années. »

Extrait
« Comment ça s’est passé? demanderont les jeunes du quartier qui n’étaient pas présents au moment des faits. Youcef, âgé d’une vingtaine d’années, racontera alors dans les moindres détails la matinée du mercredi 3 février 2016.
C’était à nouveau un jour pluvieux, il était environ 10 heures du matin. Une grande voiture noire aux vitres teintées s’est arrêtée devant le terrain vague de la cité du 11-Décembre à Dely Brahim. La pluie tombait depuis l’aube et formait comme un grillage. Le chauffeur descendit rapidement, deux parapluies ouverts à la main, et les tendit aux occupants qui sortirent du véhicule.
Le premier, le général Saïd, était un homme de petite taille, avec une moustache bien taillée, il portait des lunettes à monture carrée et aux verres fumés. Il avait des cheveux raides, noirs, quoique déjà grisonnants par endroits, coiffés en arrière avec une raie sur le côté. Youcef ajoutera qu’il dégageait quelque chose de froid, de difficile à décrire. Il bredouillera :
– Vous savez, comme quand on voit un serpent, pas un gros, pas un boa ou un truc comme ça, mais un tout petit qui vous fixe d’une telle manière que vous êtes paralysé de peur et que vous avez la chair de poule.
Les autres jeunes présents ce matin-là approuvent vivement de la tête.
– Un homme effrayant, ajoutera un jeune.
Le deuxième, le général Athmane, était immense, avec un crâne dégarni et des sourcils broussailleux. Il était rasé de très près.
C’était le premier militaire sans moustache que Youcef voyait. Il affichait un petit sourire narquois et même au milieu de la bagarre, il continuait de sourire. Youcef terminera sa description en ajoutant que les généraux devaient avoir presque soixante-dix ans, qu’ils étaient dans une sacrée forme malgré leur âge et qu’ils portaient tous les deux un costume sombre et un pardessus en laine noire.
Après leur avoir tendu les parapluies, le chauffeur se remit derrière son volant sans plus bouger. Les deux hommes allèrent sur le terrain. Ils marchèrent dessus, sans se presser, comme s’ils faisaient une balade. Au bout de quelques pas, ils s’arrêtèrent et sortirent des plans de leurs poches. » p. 29-30

À propos de l’auteur
Née en 1986 à Alger, Kaouther Adimi vit et travaille à Paris. Son premier roman, L’envers des autres (Actes Sud, 2011) a obtenu le prix de la Vocation ; le suivant, Des pierres dans ma poche (Seuil, 2016), a bénéficié d’un certain succès critique, tout comme Nos richesses. (Source: Éditions du Seuil)

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Ivoire

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Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots:
Alors que les décideurs se réunissent pour tenter de trouver une politique commune pour sauver la faune en voie de disparition, des braconniers ont laissé derrière eux trente cadavres d’éléphants. Une mission périlleuse est décidée pour tenter de préserver la race dans le delta de l’Okavango, l’un des derniers sanctuaires.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Sur les traces des trafiquants d’ivoire

Aidé d’une solide documentation et d’un séjour au Botswana, Niels Labuzan nous propose une réflexion sur la place des animaux sauvages en Afrique sous la forme d’un thriller. Passionnant!

Ce qui frappe d’abord en lisant «Ivoire», c’est la somme d’informations – qui font souvent froid dans le dos – que l’auteur a rassemblé. Comme le rappelle Le Monde, Niels Labuzan a passé des mois à rechercher et trier la documentation avant de se rendre au Botswana, en avril 2017: «Il a étudié les enquêtes d’Interpol sur le trafic d’ivoire et compulsé des articles sur les massacres d’éléphants commis au Cameroun ou au Congo par des janjawids, les sinistres miliciens soudanais, échappés du Darfour.»
Mais qu’on ne s’y trompe pas, c’est bien davantage un roman d’aventures, un thriller qu’une thèse sur le trafic d’ivoire qu’il nous propose. Dans les somptueux paysages de l’Afrique encore sauvage, une course contre la montre est lancée pour préserver une faune de plus en plus menacée. Si l’éléphant figure en début de cette terrible liste, c’est qu’il voit tout à la fois son milieu naturel subir les assauts de l’homme et du climat et les braconniers les abattre à une cadence infernale. La Tanzanie a perdu 60% de ses éléphants en cinq ans, le Mozambique presque 50%. Le delta de l’Okavango peut sembler un sanctuaire, mais la menace se fait de plus en plus forte et visible. Face à une organisation mafieuse bien structurée, bien équipée et qui génère des milliers de dollars de bénéfices les rangers font ce qu’ils peuvent. Un soutien leur est apporté par Erin, une Française bien décidée à contrecarrer les trafiquants en traçant une carte des routes de l’ivoire. «Ça l’avait occupée pendant des années, avoir une vision claire du trafic, de la complexité de ces échanges globalisés. Elle était certaine de pouvoir exposer la manière dont la marchandise quittait le territoire africain et était acheminée à travers le monde. Elle avait réfléchi à la façon dont elle pourrait infiltrer un réseau de contrebande.»
Au moment où s’ouvre à Kasane une conférence chargée de faire le point sur les mesures prises au niveau international, on apprend que trente cadavres d’éléphants ont été retrouvés en RDC. Le secrétaire permanent Felix Masilo décide alors d’envoyer Seretse, au service du gouvernement du Botswana, pour une mission délicate: intégrer des défenses équipées d’un traceur dans un chargement de défenses d’un réseau de contrebande.
Arrêtons-nous du reste sur les acteurs de ce trafic qui réservent aussi quelques surprises, comme par exemple le fait qu’une femme soit à leur tête. Yang, une Chinoise qui avait «eu l’occasion de faire passer deux défenses braconnées en Chine, pour un couple de touristes, gagnant en un aller-retour ce qu’elle gagnait en un mois comme traductrice» et qui en une quinzaine d’années avait monté un réseau florissant car 70% de l’ivoire des éléphants tués en Afrique partent en Chine.
Celui qui est familier des règles de ce milieu est Bojosi. Aujourd’hui garde d’un territoire qu’il connaît parfaitement, il a été braconnier et se fait fort d’infiltrer leur milieu. Une opération risquée à l’issue des plus incertaines.
Niels Labuzan réussit parfaitement à nous sensibiliser à cette question en nous menant au cœur de cette opération, en nous faisant découvrir des tonnes d’ivoire, en nous expliquant les enjeux politiques et économiques de ce marché et en nous offrant un épilogue aussi dramatique que spectaculaire.

Ivoire
Niels Labuzan
Éditions JC Lattès
Roman
250 p., 18 €
EAN: 9782709661492
Paru le 09/01/2019

Où?
Le roman se déroule principalement au Botswana. On y évoque les pays d’Afrique abritant encore des colonies d’éléphants ainsi que la Chine, destination de la majeure partie de l’ivoire de contrebande.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Au Botswana, du delta de l’Okavango à la rivière Chobe, les animaux, et en particulier les éléphants, ont trouvé un refuge: des hommes veillent nuit et jour pour préserver la vie sauvage. C’est là que le combat a été engagé avec la plus grande volonté contre le braconnage. Les personnages de ce roman sont tous partie prenante d’une guerre bien particulière qui se joue en Afrique mais qui nous concerne tous. Douaniers, rangers, militaires, éleveurs, civils, braconniers… ils tuent ou protègent, vivent au milieu de ces paysages grandioses, entourés de ces animaux qui ont pu conserver leur liberté et leur dignité. Tous connaissent le prix de ces vies, savent ce que certains hommes sont capables de faire pour de l’ivoire ou une peau. Parmi eux il y a Seretse, qui travaille pour le gouvernement du Botswana, Erin, qui a quitté la France pour vivre dans une réserve et Bojosi, un ancien braconnier reconverti en garde. Ils n’idéalisent pas la nature, ne la sacralisent pas, ils y vivent, la protègent et pourraient y mourir.
Un roman superbe qui interroge les liens de l’homme avec la nature et le monde sauvage  : ces animaux craints, admirés, chassés, enfermés, vendus sont le reflet de notre histoire, de nos peurs et de notre avenir.

68 premières fois
Le blog de Mimi 

Les autres critiques
Babelio
Lecteurs.com 
Le suricate magazine (Daphné Troniseck)


Niels Labuzan présente Ivoire © Production Hachette France

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Ils sont l’époque à laquelle ils vivent. L’endroit où ils se trouvent. Ils sont un groupe qui tait leur individualité. Quand l’un tombe, d’autres viennent grossir les rangs. Ils partagent les mêmes tâches, les mêmes cieux, le même avenir. Pour ne pas s’éteindre, ils sont dans un mouvement perpétuel. Aujourd’hui, ils sillonnent le parc de la Garamba, en RDC, demain, ils l’ignorent encore.
La chaleur du matin fait chauffer le métal de leurs armes. Conscients du moindre bruit, ils traversent des rivières en file indienne. Il arrive qu’ils soient obligés de s’encorder au risque de se perdre. Les arbres enchevêtrés, les racines, la succession de savanes ; pas un paysage qu’ils ne connaissent.
Dans la soirée, ils repèrent un troupeau. Ils avancent contre le vent, camouflant leur présence. Parfois, ils s’approchent si près qu’ils n’auraient qu’à tendre la main pour les toucher. Pour sentir que sous cette peau c’est bien la vie qui glisse, aussi.
On leur a donné quinze jours. Quinze jours et une certaine quantité d’ivoire à rapporter. Les éléphants connaissent la raison de leur présence, combien de fois ils les ont vus dissimuler leurs défenses dans la broussaille ? Mais que ces animaux se déplacent la nuit s’ils le veulent, qu’ils modifient leur comportement, leurs habitudes, ce n’est pas ça qui va les empêcher de les pister et de les trouver.
Le vent tourne.
Ils s’agrippent à leurs fusils. Ils en portent la tenue, c’est vrai, ça ne veut pas dire pour autant qu’ils sont militaires, ou alors une armée créée à partir de rien. Leurs armes viennent d’Europe de l’Est. Parties d’Ukraine ou de Moldavie après l’éclatement du bloc soviétique. Certaines ont transité par l’Asie avant d’être échangées contre des pointes d’ivoire. Les douilles de 7.62 étalées sur le sol rappellent une époque révolue.
La matriarche tombe. Pour être sûrs de leur coup, ils tirent au cœur et à l’arrière de l’oreille. C’est devenu banal d’entendre ici des décharges d’armes automatiques. Le reste du troupeau se disperse. Les plus jeunes se retrouvent livrés à eux-mêmes, leur mémoire aura des trous qui ne seront jamais remplis.
Une fois l’éléphant allongé sur cette terre, encore robuste, c’est un autre travail qui commence. Plus délicat. C’est qu’il faut avoir la main pour sortir les défenses. Pas question de les arracher, de les abîmer, elles perdraient trop de valeur. Lorsque la trompe a été sectionnée, le plus simple est de découper la tête à la hache puis, à l’aide d’une machette spéciale, il faut dégager la chair, rentrer à l’intérieur et, comme on déchausse une dent, sortir la défense intacte, la séparer de la mâchoire supérieure.
La récolte a commencé. Ils essuient leurs visages transpirants. Ces garçons liés à des individus qui mènent une guerre qu’ils ne comprennent pas toujours. Les opportunités regrettables.

La nuit tombe. Les défenses saignent encore. Un campement est monté. On leur a enseigné à ne pas craindre les gardes, même s’ils préfèrent les éviter. La Garamba est gérée par l’African Parks, ce serait un combat violent. Dans les poches, des couteaux attendent de se planter quelque part.
Un feu est allumé. Des prières s’élèvent dans un ciel qui reste muet. Des morceaux de viande grillent, ça sent bon. Demain le groupe fera ce qu’il sait le mieux faire. Encore et encore. Jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien à chasser, jusqu’à ce que l’espace qui les entoure soit vide ou que les hommes décident que l’ivoire n’a aucune valeur.
La journée, ils aiment le vent brûlant. Leurs mains sont creusées à force de manier la machette. Ils savent à peine où les défenses vont, ils se contentent de suivre le mouvement imposé. Ils ignorent pourquoi il leur en faut un si grand nombre, ils entendent dire que grâce à ça ils déstabilisent un monde que d’autres ont établi. Ils vont gagner quelques dollars, et après ? Sont-ils prisonniers de ce trafic ? Ce qui est sûr, c’est que s’ils devaient arrêter ils ne sauraient où aller ni quoi faire. L’histoire, dénuée de perspectives.

Un autre matin, ils entendent des cris. L’un d’entre eux s’est éloigné et s’est fait piétiner. Ça leur rappelle qu’ils sont autre chose qu’un groupe. Une fois, il y en a un qui s’est fait empaler. Drôle d’image. Qu’ils ne remettent pas en cause. Ils font brûler le corps. Ne laisser aucune trace de leur confrontation.
Le temps passe, ils accumulent les défenses, puis il faut se mettre en route. Dans les environs, il y a plusieurs points de rencontre. Kenya, Tchad, République centrafricaine… les frontières ne sont jamais un problème. Ces territoires, comme les éléphants, ils les ont gravés en eux. Cette fois, on leur dit d’aller à l’est. Tous ces pays, ils les connaissent, mais pour eux ça ne veut vraiment rien dire.
Erin aimait le bush au petit matin, quand tout était revêtu d’un voile d’or éphémère et que les acacias ne formaient qu’une bande sombre se détachant au loin, comme un collage. De toutes les heures d’une journée, c’est celle-là qu’elle préférait. Celle où tout se devinait, celle où elle buvait un café sur sa terrasse en préparant l’itinéraire de la journée à venir, sachant que l’imprévu modifierait tout, celle où elle se disait que vraiment, oui, il y a cinq ans, elle avait fait le bon choix.
À son arrivée dans la concession, elle s’était installée à l’écart, une maison de pierre et de bois au bord d’un sentier peu emprunté.
Elle mit sa radio à la ceinture, vérifia son téléphone et prit la direction du campement principal. La route longeait un bras du delta. Elle n’avait pas souvenir d’avoir vu le niveau de l’eau aussi bas en cette saison. La sécheresse sévissait en Afrique australe, poussant les animaux à se regrouper autour des rares points d’eau. Elle ralentit quand elle dépassa un groupe de wild dogs qui se partageaient les restes d’une proie, les corps roux et tachetés, les museaux recouverts de sang, puis roula jusqu’à ce qu’elle distingue à travers les feuillages le campement, là où se regroupaient ses envies, ses frayeurs, ses projections.
Elle eut à peine le temps de descendre de voiture qu’un des rangers lui apprit que des pièges avaient été découverts dans la nuit.
« C’est déjà la deuxième fois ce mois-ci.
— Je sais, pourtant… Vous les avez trouvés où ?
— Au nord, près de la frontière namibienne. »
Les braconniers s’aventuraient de plus en plus loin et ce n’était pas bon signe. Pour ces hommes, Erin n’avait aucune pitié. Elle était d’accord avec la règle qui s’appliquait ici : tirer pour tuer. Avait-elle déjà eu à le faire ? Non, mais elle était certaine que si c’était le cas, elle n’hésiterait pas.
« L’Anti-Poaching Unit1 a été prévenue, reprit le ranger. Vous voulez qu’on intervienne aussi ?
— Envoie une patrouille, qu’ils restent sur place quelques jours… S’il y a quoi que ce soit, je veux être la première avertie. » Elle était responsable de tout ce qui se passait ici, une réserve qu’elle avait séparée du reste du monde, 40 000 hectares qu’elle avait fait siens.
Elle passa une main dans ses cheveux, qu’elle avait sales, elle n’avait pas eu le temps de les laver, et se rendit dans un des hangars en tôle. Elle resta enfermée dans son bureau jusqu’à l’heure du déjeuner où on vint la prévenir que Felix Masilo cherchait à la joindre.
Elle eut un geste d’énervement.
Ce n’était pas son idée de l’avoir inclus dans son projet, mais elle ne pouvait plus reculer. Depuis des mois, elle montait une opération afin d’exposer une filière liée au trafic d’ivoire. Elle composa le numéro, sortit. À l’époque où elle se rendait encore à Gaborone, elle l’avait rencontré plusieurs fois.
« Monsieur Masilo.
— Merci de me rappeler, je commençais à me demander. Alors, on en est où ? La dernière fois qu’on s’est parlé…
— Je n’ai pas encore reçu l’équipement, c’est pour ça. Il devrait arriver dans les jours qui viennent.
— Un problème ?
— Non. Juste du retard.
— Je serai à Kasane après-demain, pour la conférence. Une chance de vous y voir ? Ce serait bien qu’on règle ensemble quelques détails. »
Elle ne répondit pas tout de suite.
« Vous êtes toujours là ?
— Non, monsieur, aucune chance de m’y voir.
— Ah ! C’est dommage, mais j’imagine que ça n’a pas tant d’importance que ça, même si je tiens à coordonner les deux événements. Je mise beaucoup sur vous. Dès que les choses se mettent en place, vous m’appelez, je ferai le nécessaire pour vous envoyer quelqu’un.
— Justement, sur ce point… Vous en êtes vraiment sûr ? Je veux dire…
— On en a déjà parlé, vous n’avez pas à vous inquiéter. Et vous serez contente de nous avoir à vos côtés, je vous assure. En attendant, tâchez de rester discrète sur notre coopération.
— Ne vous en faites pas pour ça, dit-elle plus pour elle-même.
— Pour le moment, du moins. »
Elle laissa passer un silence puis raccrocha sans un mot de plus.

Plus tard, elle prit une barre de céréales dans un tiroir, ça constituait souvent son seul repas, une bouteille d’eau et fit un point avec les rangers qui étaient disséminés dans la concession. Quand elle fut certaine que personne n’avait besoin d’elle, elle repartit. Direction le sud-ouest, une clairière isolée, un coin où on n’allait pas sans raison.
Après avoir roulé une heure, elle s’arrêta sur le bas-côté. Ici, les pistes prenaient fin et laissaient place à d’étroits sentiers qui donnaient la féroce impression de n’aller nulle part. La végétation était plus dense, elle s’entremêlait, soustrayant aux yeux humains les réels dangers. Erin but une gorgée d’eau, s’essuya la bouche d’un revers de manche, fit le tour du véhicule, tapant dans ses mains pour s’assurer qu’aucune bête n’allait la prendre par surprise, dégrafa son short et s’accroupit. Avec tout ce qu’elle avait à faire, elle oubliait souvent son corps. Il était devenu un outil.
En se relevant, elle se donna un peu d’air. Les quelques kilomètres qu’il restait à parcourir étaient les plus pénibles, d’autant que sa cuisse tirait à force de jouer avec l’embrayage et que des relents d’huile chaude avaient brûlé sa peau par endroits. L’équipe vétérinaire l’attendait sur place, elle y serait d’ici une vingtaine de minutes.
La lumière se fit oblique, plus chaleureuse. Le soir tombait vite, à peine un crépuscule. Ce ciel démesuré continuait de la surprendre, cette absence totale de limites, cette possibilité de s’oublier. »

Extrait
« Après une heure de vol, ils entamèrent leur descente vers l’Okavango. Bien sûr, au départ, ce n’était qu’un fleuve, mais ce fleuve devenait ensuite un delta intérieur et prenait vie dans le désert avant de se jeter dans les sables chauds du Kalahari. Depuis sa source, sur les hauts plateaux angolais, ses eaux grossissaient, charriant la vie, propulsant l’incroyable miracle partout. Un monde liquide s’étendant là où il n’avait rien à faire.
C’est depuis les airs qu’on en prenait toute la mesure, qu’on découvrait ces millions d’îles changeantes, les sinuosités hasardeuses de l’eau, les palmiers qui ne poussaient qu’ici, ce monde plat et si riche, indépendant, où les éléphants aiment prendre des bains.
Une étendue bleue, délivrant sur son passage un dégradé de verts au milieu de l’ocre environnante. Et ces formes joueuses. Ici, les cris de tous les animaux retentissaient, ils avaient trouvé leur refuge, dernier échappatoire à la brutalité. Tout était bouillonnant, la vie se donnait aussi facilement qu’elle se perdait. Et il y avait ce qu’on ne voyait pas à l’œil nu. Ce territoire ne dévoilait pas tous ses secrets d’un coup, il fallait s’approcher, écouter, regarder avec attention, un monde parallèle, microscopique, où tout était en feu, vibrant d’un perpétuel recommencement. »

À propos de l’auteur
Niels Labuzan est né en 1984. Il est l’auteur d’un premier roman remarqué, Cartographie de l’oubli, publié aux éditions Lattès en 2016. (Source : Éditions JCLattès)

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San Perdido

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En deux mots:
Un petit garçon trie des ordures dans une décharge de San Perdido au Panama. Sa force et sa volonté peu communes vont le conduire à devenir le défenseur du peuple, le vengeur des turpitudes et trafics des dirigeants d’un pays dont la corruption est un sport national.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Dans les pas du superman du Panama

Le souffle de l’épopée, une thématique actuelle, un héros hors du commun: le voyage au Panama que nous propose David Zukerman avec son premier roman ne se refuse pas!

« À San Perdido, tout le monde connaît Yerbo Kwinton. Son nom est désormais légendaire. Les enfants qui jouent au milieu des rues à s’éclabousser dans les canalisations crevées peuvent réciter des fragments entiers de sa vie et reproduisent partout sa marque en appliquant leur paume humide sur les murs lézardés. » Dès les premières lignes de ce magnifique premier roman David Zukerman ne nous cache du destin de Yerbo Kwinton. Ce faisant, il parvient à ferrer son lecteur, avide de savoir comment ce petit garçon qui débarque un jour sur un tas d’ordures va devenir le super-héros de tous les sans-grades de ce petit port du Panama.
Felicia, qui a installé sa cabane à même la décharge est la première à être envoûtée par le regard du gamin, par sa force, par ses mains larges et musculeuses qui lui permettent de travailler vite et bien. Elle va le surnommer La Langosta «car ses mains sont comme des pinces». La ténacité et le culot de La Langosta vont aussi impressionner Tonino qui pourtant en en va bien d’autres. Le ferrailleur finira par accepter les conditions de l’enfant, d’autant plus habile négociateur qu’il est muet.
Felicia va le voir grandir, devenir un adolescent d’un mètre quatre-vingts. «En 1952, La Langosta a seize ans. «Son calme et la profondeur de son regard trop clair le vieillissent. Son silence le pare d’une auréole de sagesse, son sérieux est le gage d’un caractère mûr.»
Lui qui disparaît quelquefois pour rejoindre la baie de Port Sangre a déjà un premier fait d’armes à son actif. Il a puni Benito, un petit malfrat qui entendait le priver d’une partie de ses gains et déjà gagné le respect de toute une bande de jeunes.
Très vite, il va se placer du côté des sans-grades, de ceux qui jour après jour luttent pour quelques balboas, la monnaie panaméenne. Il quitte la décharge comme il est venu, travaille sur les docks et sur les chantiers où il doit aussi se battre contre les injustices et les traitements dégradants. Sa forte poigne fait plier les petits chefs avides de pouvoir. «C’est au cours des mois suivants que va apparaître le jeu de la «Mano». Il se répand sur les quais, puis dans les bars de Port-Sangre. Plus simple encore que le bras de fer que pratiquent les marins du monde entier, il devient rapidement une des attractions de San Perdido.»
En 1955 La Langosta étrenne le nom de Yerbo Kwinton et impressionne tous ceux qu’il croise. Il a déjà réglé son compte à un violeur et assassin d’une fillette et croisé le regard de Hissa, adolescente vendue à la tenancière d’une maison close. Il va aussi se frotter aux trafiquants et aux politiques corrompus.
Dans cette seconde partie du livre David Zukerman ne nous cache rien des ravages d’un pouvoir autocratique, d’une corruption généralisée, des exactions d’une caste bien décidée à conserver privilèges et gains.
Au sommet de cette pyramide le gouverneur Lamberto peut à peu près tout se permettre, notamment assouvir son appétit sexuel avec toutes les femmes qu’il juge digne d’accueillir son membre turgescent. Une frénésie qu’il va toutefois devoir réfréner, après le diagnostic du docteur Portillo-Lopez: sa blennorragie touche les actrices, les chanteuses, les cuisinières, les secrétaires et autres professionnelles et s’étend ainsi de manière galopante.
C’est sous le regard intéressé de son conseiller Carlos Hierro que le gouverneur va modifier ses pratiques sexuelles et découvrir la belle Hissa, provoquant la fureur de Yumna, son amante régulière installée au Palais et qui déployait avec ardeur tout son potentiel érotique. Fureur qui ne se calmera qu’une fois sa soif de vengeance assouvie.
Comme autant de rivières souterraines qui finissent par se rejoindre pour former un fleuve qui va jaillir et tout emporter, Yerbo va retrouver Hissa dans un final éblouissant consacrant d’emblée David Zukerman comme un conteur hors pair.

San Perdido
David Zukerman
Éditions Calmann-Lévy
Roman
450 p., 19,90 €
EAN 9782702163696
Paru le 02/01/2019

Où?
Le roman se déroule au Panama, dans une petite ville portuaire baptisée San Perdido

Quand?
L’action se situe de 1943 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Qu’est-ce qu’un héros, sinon un homme
qui réalise un jour les rêves secrets
de tout un peuple?
Un matin de printemps, dans la décharge à ciel ouvert de San Perdido, petite ville côtière du Panama aussi impitoyable que colorée, apparaît un enfant noir aux yeux bleus. Un orphelin muet qui n’a pour seul talent apparent qu’une force singulière dans les mains.
Il va pourtant survivre et devenir une légende. Venu de nulle part, cet enfant mystérieux au regard magnétique endossera le rôle de justicier silencieux au service des femmes et des opprimés et deviendra le héros d’une population jusque-là oubliée de Dieu.

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INCIPIT (Les premières pages du livre)
« À San Perdido, tout le monde connaît Yerbo Kwinton. Son nom est désormais légendaire. Les enfants qui jouent au milieu des rues à s’éclabousser dans les canalisations crevées peuvent réciter des fragments entiers de sa vie et reproduisent partout sa marque en appliquant leur paume humide sur les murs lézardés. « La Mano ! » crient-ils de leurs voix claires, et les petits vendeurs ambulants qui proposent des cassettes de Bob Marley ou de Tito Ramon reprennent le même appel. « La Mano ! La Mano ! » Pour quelques balboas, ils peuvent fournir également des enregistrements du poète Manuel Diaz déclamant l’odyssée de Kwinton, longue de mille vers libres.
Les marchandes de fleurs qui sillonnent le front de mer chaque matin avec leurs paniers emplis de jasmin et d’œillets noirs savent aussi l’histoire. La nuit venue, elles s’agenouillent dans les bordels de la place Dorée, excitant les clients en leur racontant comment Kwinton croisa un jour leur propre mère, la brûlant avec la glace de ses yeux. « Oui, mon amour, tu as le même regard. Tue pour moi ! Tue et je t’aimerai ! » chantent-elles lorsque les hommes s’accroupissent sur elles, rêvant qu’ils sont Kwinton. Et dans les bars louches du port, il y a toujours un tenancier complaisant capable de vous installer à la table que La Mano occupa jadis. « Mon père lui apportait un verre de porto blanc bien frais. »
Et c’est sans compter sur les chauffeurs de taxi qui proposent tous le même itinéraire lorsqu’ils chargent les touristes en mal de sensations fortes. Ils l’appellent « la route de Kwinton ». Elle passe par le boulevard Salvación, tourne devant la statue de Carlos Hierra, seizième gouverneur, qui croisa un jour le chemin de Kwinton, puis elle rejoint la rue des Pleureuses et sort de la ville par le boulevard des Négriers qui serpente à flanc de montagne.
Bientôt, les touristes enfouissent leur nez dans leur mouchoir et plissent les yeux de dégoût. Devant eux, s’étend la décharge publique qui coupe San Perdido en deux, comme une plaie humide et purulente. On dit que les pauvres l’ont placée là pour ne pas sentir la mauvaise odeur des riches qui vivent au-dessus d’eux. C’est ici que Kwinton passa une partie de sa vie, avec la Ghanéenne qui surveillait la décharge, classant les ordures, veillant à ce que les enfants affamés fouillent chacun leur tour parmi les fruits pourris et les viandes déjà vertes, leur interdisant d’éventrer les sacs de l’hôpital San Liguori à la recherche de médicaments périmés, de flacons d’éther ou de seringues usagées.
Puis les taxis empruntent la voie Palatina, que les pauvres surnomment « Ton Élégance pourrie », pour accéder au plateau Del Sol où se dressent les villas que dissimulent les bougainvilliers, les eucalyptus et les palmiers. Ils passent lentement devant les éclairs de marbre rose, de stuc et de granit qui percent çà et là la végétation de jardins si haut perchés que les effluves de la décharge ne peuvent les atteindre. Oui, c’est contre eux que se dressait La Mano, ces riches désespérément repus qui se dépêchaient d’oublier qu’ils l’avaient croisé, tellement ils redoutaient son pas silencieux.
Les taxis redescendent ensuite vers la place Dorée où Kwinton rôdait chaque nuit, hantant le coin le plus sombre des salles enfumées, derrière les rideaux de perles ou les tentures cramoisies des bordels qui, déjà à l’époque, ne désemplissaient pas, là où il croisa la belle H, celle qui dans son sommeil rêvait de son sourire.
Oui, pour quinze balboas, les touristes ont droit à l’autre histoire de San Perdido, celle dont les attachés d’ambassade rient avec condescendance lorsqu’au cours d’un dîner officiel un porte-parole américain ou anglais évoque La Mano en ouvrant de grands yeux avides. Les attachés racontent comment le gouverneur Hierra fit tuer, il y a quarante ans, un petit assassin des bas quartiers nommé Yerbo Kwinton. Puis ils haussent les épaules et sourient en serrant leur mâchoire sur de délicieux cigares portant une main gravée sur leur étui d’aluminium.
Car il en va ainsi des légendes : elles sont chargées de mensonges plus vrais que la vérité, elles font sourire les sceptiques et applaudir les naïfs. Le cortège d’anecdotes qui retracent la vie de Kwinton a circulé à travers la ville, enflant d’année en année, s’alourdissant de la salive intéressée de ceux qui gagnent leur pain en parlant. Aujourd’hui, l’histoire est devenue aussi bigarrée que le marché qui se tient chaque samedi sur la place Dorée. Pas un commerçant n’oublie de vendre une anecdote avec sa marchandise. Il crache par terre et se signe, attestant ainsi que sa parole est pure. Puis il ajoute qu’elle est tombée de la bouche d’un père ou d’une grand-mère ayant vécu l’époque de Kwinton à San Perdido la bien nommée, dont les GI qui la quittèrent en 1999 disaient déjà qu’elle était le trou du cul du monde. Et c’est tellement vrai, qu’hormis les putes et les cigares, rien n’attire ici les touristes.
Mais pour Rafat, qui regarde chaque soir la lave du soleil couler dans l’océan en écoutant l’arthrite faire grincer ses doigts, cette exagération révèle l’enthousiasme d’une ville qui jusqu’alors n’avait pas enfanté de héros. Et qu’est-ce qu’un héros, sinon un homme qui réalise un jour le rêve secret de tout un peuple ?
Si on prête à Kwinton des pouvoirs qu’il n’eut jamais, Rafat peut attester qu’il en possédait d’autres, effrayants, dont le commun des mortels est entièrement dépourvu. L’utilisation qu’il en fit est affaire de morale. Mais peut-on avoir une morale lorsqu’on vit à San Perdido, ville oubliée de Dieu, royaume du marché noir et de la prostitution ? Ici, on dit souvent qu’une journée, si belle soit-elle, finit toujours par s’obscurcir.
Depuis quatre-vingt-dix ans que Rafat observe le phénomène, chaque soir il crache par terre pour conjurer le sort et vivre un jour de plus. Parfois, au cœur de la nuit, il a la sensation que quelque chose le frôle, une caresse glacée fait tressaillir son vieux cuir engourdi. Il se dresse brusquement dans son lit, écoutant le silence avec une intensité douloureuse, persuadé que Kwinton va apparaître, laissant l’une de ses mains glisser hors de l’ombre pour lui signaler sa présence.
Mais rien.
Rafat retombe en soupirant sur l’oreiller tandis qu’en lui tournent ces mots: « C’est fini, maintenant. » »

À propos de l’auteur
Né en 1960 à Créteil, David Zukerman a été successivement ouvrier spécialisé, homme de ménage, plongeur, contrôleur dans un cinéma, membre d’un groupe de rock, comédien et metteur en scène. Pendant toutes ces années, il a également écrit une quinzaine de pièces de théâtre, dont certaines furent diffusées sur France Culture, et quatre romans qu’il n’a jamais voulu envoyer à des éditeurs. San Perdido est sa première publication. (Source : Éditions Calmann-Lévy)

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Belle-Amie

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coup_de_coeur

En deux mots:
Georges Du Roy de Cantel, le «Bel-Ami» de Maupassant est de retour, avec l’ambition de grimper le plus haut possible l’échelle du pouvoir. Une ambition qui s’appuie sur ses réseaux politiques, dans la presse et l’économie, sans oublier les femmes. Qui vont œuvrer à sa grandeur et… à sa décadence.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

De «Bel-Ami» à «Belle-Amie»

Harold Cobert relève haut la main le défi de nous offrir une suite au «Bel-Ami» de Maupassant. Avec les mêmes codes et un savoureux clin d’œil à l’œuvre originale, il réussit même le tour de force d’en faire un roman aux notes très actuelles.

Il y a sûrement de nombreuses définitions au mot «écrivain». L’une d’entre elle pourrait être la capacité à produire des œuvres dans un genre et dans un style très différent. Avec Belle-Amie Harold Cobert prouve avec maestria combien sa plume s’adapte à l’histoire qu’il nous propose. Ce roman historique, nous proposant une suite à Bel-Ami, vient en effet après La mésange et l’ogresse, l’enquête romanesque sur l’épouse de Michel Fourniret.
Il n’est certes pas nécessaire d’avoir lu Maupassant pour apprécier ce roman, mais cela ajoute encore un peu de piment à la chose. Car les allusions entre les deux livres sont nombreuses. Harold Cobert s’amuse même à nous raconter la publication en feuilleton de ce roman qui met en scène un héros proche du sien par un jeune écrivain du nom de Maupassant.
Il n’oublie pas non plus de résumer l’œuvre de ce dernier pour nous rafraîchir la mémoire: « Georges se demandait parfois quelle aurait été sa vie s’il n’était pas tombé sur son ancien compagnon de régiment ce soir-là; si, bien que l’ayant reconnu après un bref effort de mémoire, il n’avait pas allongé le pas pour aller frapper sur son épaule. C’était peut-être la seule fois qu’il avait agi sans calcul, à la hussarde, porté par la surprise improbable de rencontrer une connaissance dans ce grand désert d’hommes qu’est Paris; surtout lui, alors petit employé aux bureaux des chemins de fer du Nord à quinze cents francs par an, qui avait si peu de relations dans cette ville, à l’exception de ceux avec qui il travaillait, des quelques prostituées qu’il fréquentait, quand il voulait se donner l’illusion de mener la grande vie. Après, tout s’était enchaîné très vite: un dîner chez Charles et sa femme Madeleine le lendemain, où il était venu avec des habits d’occasion et bon marché, payés grâce à l’argent que lui avait donné la veille son ancien camarade; dès le surlendemain il commençait en tant que chroniqueur à La Vie française, le journal qu’il dirigeait désormais depuis une dizaine d’années. »
Comme dans la fable de la Fontaine, La grenouille qui voulait se faire aussi grosse que le bœuf, les premiers succès de Georges Du Roy de Cantel ne font que faire croître son ambition. Lorsqu’on le retrouve, il gravit un échelon de plus en se faisant élire député de sa circonscription d’origine du côté de Rouen. Son but n’est pas de représenter ces «bouseux», mais d’occuper les bancs de l’Assemblée qui sont pour lui le lieu idéal pour les «petits arrangements d’intérêts bien consentis» et «d‘escroqueries, où la vanité la plus exacerbée le disputait à l’égoïsme le plus forcené» avant d’être un tremplin vers un poste de ministre.
Après lui avoir permis une élection triomphale, Siegfried lui promet des millions. Ce mystérieux homme d’affaires a, outre ses montages financiers plein de promesses, un argument irrésistible: sa sœur Salomé, femme aussi libre qu’entreprenante et qu’il n’aura de cesse de poursuivre de ses assiduités. Ne cherchez pas plus loin l’explication du titre. Dans cette version, les femmes prennent le pouvoir au moment où les hommes croient le détenir.
S’appuyant sur les deux scandales qui ont mis à mal la République en cette fin de XIXe siècle, celui dit des Décorations et celui du Canal de Panama, Harold Cobert nous offre à la fois un ouvrage très documenté et une histoire très moderne. Sans vouloir jouer ici l’antienne du «tous pourris», on est bien obligé de constater que les affaires et les scandales nourrissent aujourd’hui encore la suspicion vis à vis des politiques. Ce roman est l’un de mes coups de cœur de cette rentrée. Une petite merveille!

Belle-Amie
Harold Cobert
Éditions Les Escales
Roman
416 p., 19,90 €
EAN 9782365693776
Paru le 07/02/2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris et en Normandie, du côté de Rouen.

Quand?
L’action se situe à la fin du XIXe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
Que diriez-vous de retrouver Georges Duroy, le fameux «Bel-Ami» de Maupassant? Comment va-t-il poursuivre sa fulgurante ascension après son fastueux mariage avec Suzanne à la Madeleine? Mettant ses pas dans ceux du maître, Harold Cobert livre une suite possible au chef d’œuvre de Maupassant.
Que diriez-vous de découvrir la suite de la formidable destinée et de l’irrésistible ascension de Georges Duroy, le héros de Bel-Ami de Maupassant? Va-t-il se lancer en politique comme le suggère la fin du roman? Si oui, à quel niveau de pouvoir va-t-il réussir à se hisser ? Et sur tout, à quel prix ? Après s’être immergé dans l’écriture du maître, Harold Cobert esquisse ici une variation sur une suite possible du chef-d’œuvre de Maupassant qui n’est pas sans nous rappeler une vengeance à la Monte-Cristo. En nous entraînant dans les combats politiques de la fin du XIXe siècle et dans les coulisses de l’Assemblée nationale, il propose une vision cruelle de la collusion entre journalisme, politique et finance. Un étrange miroir de notre époque.
«Un pari fou et totalement réussi. Un somptueux plaisir de lecture !» Tatiana de Rosnay.

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Bande-annonce de Belle-Amie d’Harold Cobert © Production Éditions Les Escales

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Quand le serveur déposa sur la nappe le petit plateau d’argent contenant la monnaie de l’addition, Georges Du Roy de Cantel le poussa sur le côté, signe de pourboire pour le personnel.
Il s’appuya contre le dossier de la banquette en cuir, prit son verre de cognac dans le creux de sa main, le fit tournoyer avec nonchalance pour le chauffer, frisa sa moustache avec un geste familier d’homme du monde puis but une longue rasade. L’alcool lui enflamma la gorge, sa chaleur réconfortante ruissela jusque dans son ventre. Il aimait cette brûlure ; comme le picotement âcre du tabac, elle lui rappelait qu’il avait un corps et qu’il était en vie.
Il laissa planer un regard évasif et circulaire sur la salle. Les boiseries essaimaient une obscurité grandissante malgré le jour encore accroché dans le soir d’été ; cette pénombre relevait la luminosité des lampes éclairant les tables où, lorsqu’ils se penchaient sur leurs assiettes, apparaissaient les visages des clients venus dîner dans cet établissement. La belle société se pressait ici pour la discrétion du lieu, pour sacrifier à l’usage particulier de cette comédie de mœurs tacite où l’on feint de ne reconnaître quiconque et de n’être reconnu par aucun. Georges Du Roy de Cantel goûtait avec une délectation intense d’appartenir à cette élite, il jouissait de surprendre les yeux de certaines femmes s’attachant une fraction de seconde de trop sur sa personne, trahissant la faiblesse qu’il continuait de leur inspirer.
Léon Clément, le député radical qui faisait trembler tous les ministres en exercice, tira un étui à cigares de son veston :
« Georges ? »
Du Roy se tourna vers lui :
« Merci, Léon. »
Clément interrogea le troisième convive :
« Paul ? »
Paul Friand, le chef de file des opportunistes à la Chambre des députés, se redressa et accepta en remerciant d’un hochement de tête busqué.
Léon Clément arborait une physionomie anguleuse malgré un crâne rond qui commençait à se dégarnir et un embonpoint naissant. Ses yeux noirs, légèrement rentrés dans leurs cavités, étaient vifs, gaillards, pénétrants. Une épaisse moustache s’enracinait sous ses narines et tombait de la commissure de ses lèvres jusqu’à son menton, conférant à son sourire un caractère plus large, franc, mais aussi féroce. Il était l’homme politique le plus redouté de France.
Originaire de Vendée, médecin, fils d’un médecin républicain farouchement athée, il avait le tempérament trempé dans la sauvagerie impérieuse de l’Atlantique. On craignait tout autant sa plume et sa langue que son épée et son pistolet. Sa plume, car il assassinait d’un billet ses adversaires dans les colonnes de son journal, Le Glaive, dont le nom seul montrait quelle vertu de la justice emportait son affection. Sa langue, car sa rhétorique affilée et sa voix de stentor ne comptaient plus le nombre de gouvernements renversés, roulés d’une épithète au pied de l’hémicycle, faits d’armes oratoires qui lui avaient valu son surnom de « tombeur des ministères ». Son épée et son pistolet, enfin, car ceux qui avaient osé attaquer sa personne, son honneur ou son patriotisme en avaient été quittes pour un duel dans les brumes laiteuses de l’aube dont il était toujours ressorti invaincu.
Paul Friand, quant à lui, était à l’image de son obédience politique : un physique moelleux de bon vivant, des joues charnues couvertes d’une barbe à la Victor Hugo, l’œil bleu malicieux et moqueur. Fils d’un avocat du Calvados, avocat lui-même, son allure débonnaire inspirait un sentiment de confiance instantané, donnait une impression de rondeur souple qu’augmentait sa voix grave imprégnée de bonne chère, de liqueurs et de tabac. Pourtant, derrière son aspect bonhomme se cachait un esprit calculateur, aiguisé, tranchant, dont les saillies verbales blessaient à mort quiconque en était la cible. Sa corpulence fleurait les gauloiseries des banquets républicains, elle dissimulait la vélocité cynique de ses opinions derrière des apparences de chat replet ; de ces chats qui restent immobiles sur un canapé ou au coin du feu, que l’on croit volontiers somnolents ou absents à la situation, mais dont le coup de griffe part sans crier gare si jamais on pénètre dans son espace vital sans y être invité.
Georges alluma les cigares de ses deux soutiens politiques. Les volutes de fumée serpentèrent un instant dans l’air, entremêlées avec leurs pensées silencieuses. Du Roy posa ses coudes sur la table :
Bon, nous sommes donc d’accord?»
Clément but une gorgée de son cognac et s’exclama :
« outre oui!»
Friand défit un bouton de son gilet :
« Ne négligez pas les marchés lorsque vous serez en campagne à Canteleu et à Rouen. Les petites gens sont la proie privilégiée de votre adversaire bonapartiste. »
Clément éclata d’un rire sonore qui fit se retourner une partie du restaurant :
« De La Barre est un pleutre de la pire espèce, Georges ne va en faire qu’une bouchée. Il est fort en gueule mais n’a rien dans le pantalon. Lorsque je me suis battu en duel avec lui l’année dernière, il tremblait comme une fille et appelait après sa mère!»
Friand leva un sourcil avec une expression dubitative :
«Restez sur vos gardes, Georges. Écoutez, serrez des mains, compatissez. La proximité, c’est la clef.»
Du Roy acquiesça :
«Trois ans que je laboure déjà le terrain, seul ou avec Suzanne, pour rappeler l’enfant du pays et faire oublier le patron de presse parisien. Espérons que cela aura porté ses fruits.»
Clément vida son verre d’un trait et conclut :
« Vous êtes prêt, toutes les conditions sont réunies pour votre victoire. »
Il s’étira et proposa :
«Messieurs, j’ai rendez-vous avec une danseuse des Folies Bergère et plusieurs de ses amies, vous vous joignez à moi »
Comme personne ne répondait, il ajouta :
«Friand, ne faites pas votre protestant, je vous sais amateur de jupons autant que moi, sinon plus ! Et puis ce ne sera pas la première fois que nous partagerons des danseuses ou des actrices…»
Friand sourit en signe d’acquiescement et de capitulation. Clément se tourna vers Du Roy :
«Vous en êtes?»
Georges rajusta le revers de sa redingote :
« Pas ce soir. J’ai construit toute ma campagne sur la probité, je ne peux décemment pas m’afficher dans ce lieu de perdition. En tout cas, pas tant que l’élection n’est pas passée. »
Clément se leva :
«Vous avez raison. Nous nous rattraperons après votre triomphe ! »
Il lui adressa un clin d’œil. Friand se leva à son tour. Les trois hommes échangèrent de chaleureuses poignées de main.
Alors qu’il tournait les talons, Clément se ravisa :
« Vous venez toujours demain, à la conférence de Lesseps?»
Du Roy confirma :
« Bien sûr ! Et comptez également sur moi pour venir avant à la Chambre vous voir mettre à mort le ministre des Affaires étrangères. »
Clément lui donna une tape amicale sur l’épaule:
« Ce nigaud de Rouaux, il va tomber de haut, faites-moi confiance. J’aurai quelqu’un à vous présenter à la grand-messe de Lesseps pour le Nicaragua, quelqu’un qui peut beaucoup vous aider dans vos projets. »
Il coiffa son chapeau et, suivi de Friand, quitta l’établissement sous les murmures des clients. »

Extraits
« Georges se demandait parfois quelle aurait été sa vie s’il n’était pas tombé sur son ancien compagnon de régiment ce soir-là; si, bien que l’ayant reconnu après un bref effort de mémoire, il n’avait pas allongé le pas pour aller frapper sur son épaule. C’était peut-être la seule fois qu’il avait agi sans calcul, à la hussarde, porté par la surprise improbable de rencontrer une connaissance dans ce grand désert d’hommes qu’est Paris; surtout lui, alors petit employé aux bureaux des chemins de fer du Nord à quinze cents francs par an, qui avait si peu de relations dans cette ville, à l’exception de ceux avec qui il travaillait, des quelques prostituées qu’il fréquentait, quand il voulait se donner l’illusion de mener la grande vie. Après, tout s’était enchaîné très vite: un dîner chez Charles et sa femme Madeleine le lendemain, où il était venu avec des habits d’occasion et bon marché, payés grâce à l’argent que lui avait donné la veille son ancien camarade; dès le surlendemain il commençait en tant que chroniqueur à La Vie française, le journal qu’il dirigeait désormais depuis une dizaine d’années. »

« En arrivant le jour dit à sept heures et demie chez les Forestier, au 17 rue Fontaine, il n’avait pas conscience à quel point cette soirée allait infléchir radicalement le cours de son destin, à quel point toutes les personnes nécessaires aux différents degrés de son ascension seraient présentes: Madeleine, qui lui apprendrait les rudiments du journalisme avant de devenir quelque temps sa femme après la mort de Charles; Virginie Walter, mariée au patron de La Vie française, aujourd’hui retirée dans un couvent près de Rouen, qui serait sa maîtresse et dont il épouserait ensuite la fille, sa femme actuelle et légitime; Clotilde de Marelle, sa première amante du monde, celle vers qui il reviendrait sans cesse, celle qu’il quitterait plusieurs fois pour mieux la reprendre, même après son mariage avec Suzanne.
Il regardait la coupole de l’Opéra, dont les statues jetaient des éclats dorés dans la nuit grandissante, les lustres éclairant le foyer et les coursives scintillaient timidement, des étoiles lointaines dans un ciel d’encre ; il pensa de nouveau : «Toutes les femmes sont des filles, il faut s’en servir et ne rien leur donner de soi», et il se remit à marcher en direction de la Madeleine.
Il passa sans s’arrêter devant le Café de la Paix où se pressait une foule aisée parmi laquelle il entrevit des visages d’hommes de lettres, de journalistes, de députés ; il n’avait pas envie d’interrompre sa flânerie ni sa rêverie et poursuivit sa route sur le boulevard des Capucines. Où serait-il sans ces quatre femmes à qui il devait une partie non négligeable de sa position actuelle? Serait-il monté aussi haut, et surtout aussi rapidement, sans elles? »

À propos de l’auteur
Harold Cobert est l’auteur de plusieurs romans, dont Un hiver avec Baudelaire (Héloïse d’Ormesson, 2009 ; Le Livre de Poche, 2011), L’Entrevue de Saint-Cloud (Héloïse d’Ormesson, 2010), Jim (Plon, 2014 ; Le Livre de poche, 2016) et La Mésange et l’ogresse (Plon, 2016 ; Points Seuil, 2017). (Source : Agence Anne & Arnaud)

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