Rien ne t’appartient

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Prix des Libraires de Nancy – Le Point 2021

En deux mots
Emmanuel, le mari de Tara vient de mourir. Un deuil qui est l’occasion de retracer son parcours dans ce pays lointain, lorsqu’elle s’appelait Vijaya, lorsqu’elle rêvait à une carrière de danseuse et qui connaîtra sévices et brimades dans le pensionnat qui l’accueillera après la mort de ses parents, opposants politiques. Jusqu’au jour où un tsunami vient tout balayer.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

La fille gâchée

C’est à un nouveau tsunami émotionnel que nous convie Nathacha Appanah avec Rien ne t’appartient. Un court roman, un superbe portrait de femme et des drames en cascade.

Emmanuel est mort. Le mari de Tara la laisse seule et désemparée. Quand Eli, son beau-fils, vient lui rendre visite, il découvre «la femme que son père a épousée il y a plus de quinze ans, cette femme beaucoup plus jeune que lui, ramenée d’un pays ravagé et qui ne parle pas beaucoup, une femme en sous-vêtements, le corps maigre, la peau tannée, une femme qui perd la tête, qui oublie de se laver, qui a transformé un bel appartement en taudis, une femme qui a l’air d’avoir cent ans et qui n’arrive même pas à se lever du canapé.» Même si ce deuil n’est pas le seul auquel elle a dû faire face, même si cette épreuve n’est pas la pire qu’elle ait endurée, elle n’y arrive plus. Car toucher un objet, ranger quelque chose, c’est retrouver des traces de leur histoire, de son histoire. Une histoire terrible, insupportable.
En fait, Tara est une survivante, comme on va le découvrir au fil des pages. Tout avait pourtant si bien commencé dans ce pays qui n’est jamais nommé – sans doute le Sri Lanka – et qui ressemble à un paradis sur terre.
Ses parents, un père professeur engagé en politique et une mère aimante, l’ont baptisée Vijaya (Victoire) et entendent lui construire un bel avenir. En grandissant, elle se passionne pour le bharatanatyan, la danse traditionnelle, elle adore les senteurs de la cuisine d’Aya qui, comme le jardin qui l’entoure éveille ses sens. Au milieu de ce bonheur et de cette soif de connaissances, l’armée va débarquer et tuer ses parents ainsi qu’Aya. L’orpheline est alors conduite dans un refuge qui a tout d’une prison. «Ici rien ne t’appartient» lui explique-t-on avant de lui enlever jusqu’à son nom. Désormais elle s’appellera Avril puisqu’elle est né durant ce mois et sa vie de «fille gâchée» s’apparentera à de l’esclavage.
Jusqu’à ce jour où une catastrophe majeure, un tsunami, déferle sur le pays. Un drame qui paradoxalement sera sa planche de salut. C’est dans le chaos généralisé qu’elle va pouvoir se construire un avenir.
Nathacha Appanah, comme dans ses précédents romans, Le ciel par-dessus le toit, Tropique de la violence ou encore En attendant demain se refuse à sombrer dans le désespoir. Une petite lumière, une rencontre, un chemin qui se dessine permettent de surmonter la douleur. Avec ce monologue puissant elle secoue la noirceur, elle transcende la douleur. De sa magnifique écriture pleine de sensualité, la mauricienne prouve combien les mots sont des alliés importants, que grâce à eux, il est toujours possible de construire, de reconstruire. Et de faire tomber les masques. Je fais de Rien ne t’appartient l’un de mes favoris pour les Prix littéraires de l’automne.

Rien ne t’appartient
Nathacha Appanah
Éditions Gallimard
Roman
160 p., 16,90 €
EAN 9782072952227
Paru le 19/08/2021

Où?
Le roman est situé principalement dans un pays jamais nommé, mais qui ressemble au Sri Lanka.

Quand?
L’action se déroule tout au long de la vie de Vijaya, Avril, Tara jusqu’à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Elle ne se contente plus d’habiter mes rêves, cette fille. Elle pousse en moi, contre mes flancs, elle veut sortir et je sens que, bientôt, je n’aurai plus la force de la retenir tant elle me hante, tant elle est puissante. C’est elle qui envoie le garçon, c’est elle qui me fait oublier les mots, les événements, c’est elle qui me fait danser nue.»
Il n’y a pas que le chagrin et la solitude qui viennent tourmenter Tara depuis la mort de son mari. En elle, quelque chose se lève et gronde comme une vague. C’est la résurgence d’une histoire qu’elle croyait étouffée, c’est la réapparition de celle qu’elle avait été, avant. Une fille avec un autre prénom, qui aimait rire et danser, qui croyait en l’éternelle enfance jusqu’à ce qu’elle soit rattrapée par les démons de son pays.
À travers le destin de Tara, Nathacha Appanah nous offre une immersion sensuelle et implacable dans un monde où il faut aller au bout de soi-même pour préserver son intégrité.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Goodbook.fr
France TV Info (Laurence Houot)
lelitteraire.com (Jean-Paul Gavard-Perret)
Libération (Claire Devarrieux)
La lettre du libraire
A Voir A Lire (Cécile Peronnet)
Blog Sur la route de Jostein
Blog L’Or des livres
Blog Mélie et les livres
Page Wikipédia du roman


Nathacha Appanah présente Rien ne t’appartient © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
« Tara
Le garçon est ici. Il est assis au bord du fauteuil, le dos plat, le corps penché vers l’avant comme s’il s’apprêtait à se lever. Son visage est tourné vers moi et, pendant quelques instants, il y a des ombres qui glissent sur ses traits taillés au couteau, je ne sais pas d’où elles viennent ni ce qu’elles signifient. Je ne dis rien, je ne bouge pas, je ferme les yeux mais mon ventre vibre doucement et la peau dans le creux de ma gorge se met à battre. C’est cette peur sournoise que le garçon provoque chaque fois qu’il apparaît, c’est son silence, c’est sa figure de pierre, c’est sa manière de me regarder, c’est sa capacité à me faire vaciller, perdre pied, c’est parce qu’avant même de le voir j’ai deviné sa présence.
Quand il est là, l’air se modifie, c’est un changement de climat aussi brusque que silencieux, il se trouble et se charge d’une odeur ferreuse et par vagues, ça souffle sur ma nuque, le long de mes bras, sur mon front, mes joues, mon visage. Je transpire, ma bouche s’assèche. Je pourrais me recroqueviller dans un coin, bras serrés autour des genoux, tête rentrée, et attendre que ça passe mais j’ai cette étrange impression d’avoir vécu cent fois ce moment-là. Je ne sais pas quand, je ne sais pas où, pourtant je reconnais cette brise humide sur ma peau, cette odeur métallique, ce sentiment d’avoir glissé hors du temps et pourtant cent fois l’issue m’a échappé. Il me vient alors une impatience comme lorsque je cherche désespérément un mot exact ou le nom de quelqu’un, c’est sur ma langue, c’est à portée de main, au bout de mes doigts, c’est si proche. Alors, malgré la peur qui vient et mon esprit qui flanche, j’abandonne ce que je suis en train de faire et je me mets à le chercher.
Il ne faut pas croire que le garçon se cache ou se dérobe, non, il semble simplement avoir trouvé un endroit où il attend que je le découvre. Une fois, il était au fond de la salle de cinéma, debout, et la lumière de la sortie de secours lui faisait un halo rouge sur la tête. Une autre fois, il était assis sur un banc dans le jardin public et, si ce n’était son visage tourné vers moi, on aurait pu croire qu’il venait là regarder les passants, les canards et la manière dont les branches des arbres se penchent au-dessus de l’eau mais jamais ne la touchent. Il y a une semaine, je l’ai vu qui se tenait sous la pluie, de l’autre côté de la rue. Sa peau avait un aspect ciré, et même transie de peur, j’avais eu le désir troublant d’embrasser sa bouche brillante et mouillée.
Aujourd’hui, quand je rouvre les yeux, il est toujours là, dans ce fauteuil où je m’installe pour lire le soir. C’est la première fois qu’il vient chez moi, je ne me demande pas comment il a fait, s’il a profité d’une porte mal verrouillée, s’il est passé par le balcon, ce n’est pas important, je sais qu’il est tel un animal souple, à se glisser ici, à ramper là, à apparaître sans bruit et à disparaître à sa guise. S’il lui venait l’envie de s’appuyer sur le dossier du fauteuil, de tendre le bras gauche, il pourrait effleurer les tranches de la rangée de livres et prendre dans sa paume le galet noir en forme d’œuf, si lisse et parfait qu’il paraît artificiel. Je l’ai ramassé il y a des années sur la plage de…
La plage de…
Je ne me souviens pas du nom. Ça commence par un « s », je la vois, cette longue bande de sable où les lendemains de tempête, la mer dépose des morceaux de bois flotté. J’essaie de me concentrer, j’imagine la rue principale qui mène à cette plage, la partie haute qui est pavée, les commerces endormis l’hiver et ouverts jusqu’à minuit l’été. Dans ma tête, je fais des allers-retours dans cette rue, j’essaie de tromper ma mémoire, de lui faire croire que je veux me souvenir d’autre chose, c’est ainsi que les choses fonctionnent. Il faut savoir se gruger soi-même. Tant de détails me reviennent avec netteté, la frise d’un magasin de chaussures, l’odeur sucrée des crêpes, la fumée bleue du poulet qui grille sur une plaque improvisée, la poisse des doigts qui tiennent le cornet de glace, le grondement des vagues la nuit, le sel qui paillette le duvet des bras et le bombé des joues, mais pas le nom de cette plage. Quand le garçon est là, il y a un mur entre certains mots et moi, entre certains événements et moi, je tente désespérément de les atteindre mais c’est comme s’ils n’existaient plus. Quand le garçon est là, je deviens une femme qui balbutie, qui cherche, qui tâtonne, qui bégaie, ma langue est lourde, j’émets des sons tel un petit enfant, sa, se, si.
Le tremblement qui avait commencé dans mon ventre se répand en moi. Je me couvre le visage de mes mains, les ramène en poings serrés sur ma bouche et soudain je pense à Eli qui doit arriver dans moins d’une heure. J’oublie le galet, la plage, je regarde à nouveau le garçon qui n’a pas bougé d’un iota.
Il porte un pantalon de toile et une chemise à manches courtes avec une poche à l’avant. Au revers de cette poche, il y a l’agrafe argentée d’un stylo. Ses habits sont trop larges pour lui, empesés, d’un autre temps, comme s’il les avait empruntés à son grand-père. Aux pieds, il a des chaussures vernies qu’il porte sans chaussettes, tel un dandy, mais qui sont, elles aussi, trop grandes. De là où je me tiens, il m’apparaît maigre et sec, peut-être est-ce l’effet de ses vêtements amples. Son visage est celui d’un jeune homme – ses traits sont bien dessinés, fermement ancrés, ses sourcils épais, ses cheveux noirs et abondants mais plus je l’observe, plus j’ai le sentiment qu’il est ancien, qu’il vient de très loin, qu’il a traversé le temps, les époques, les mémoires.
Sa bouche bouge légèrement, peut-être qu’il mâchonne l’intérieur de ses joues, je connais quelqu’un qui fait ça, comment s’appelle-t-il déjà ? On a travaillé dans le même bureau pendant quelques mois, il avait un long cou et aimait jouer au solitaire à l’heure du déjeuner… Son prénom commence par un « d ». Da, de, di.
Le garçon continue de me regarder d’une manière intense qui n’est ni hostile ni amicale. Je me demande s’il lit dans mes pensées, s’il m’entend lutter pour retrouver le nom de cette fichue plage, de ce type au long cou, si ça l’amuse d’être dans ma tête, si c’est une satisfaction pour lui de me voir ainsi, tremblante et confuse. Je cherche une réponse sur son visage, dans la manière dont il est assis, dans son immobilité, dans son attente. Est-ce possible que plus je le regarde, plus il me semble familier, comme s’il se fondait peu à peu dans le décor de ce salon, comme s’il prenait les couleurs du crépuscule. Est-ce possible que ce ne soit pas de lui que j’ai peur mais de ce qui va surgir, tout à l’heure, ce soir, cette nuit ?
Quelque chose le long de ma colonne se réveille quand le garçon est là, de minuscules décharges électriques qui vont et viennent sur mon dos, et ça aussi, j’ai l’impression que c’est ancien, que j’ai déjà éprouvé cela. Mon esprit se comporte d’étrange manière, il m’échappe, puis me revient. Je voudrais lui demander ce qu’il fait là, ce qu’il me veut, pourquoi il me poursuit comme ça, pourquoi il ne dit rien, comment il apparaît et disparaît, je voudrais lui dire de partir. Je voudrais aussi lui demander son nom.
Je regarde dehors, vers le balcon et les plantes éreintées par trois semaines de pluie. Cette nuit, il fera beau, a dit l’animateur à la radio avant de se reprendre. Cette nuit, il ne pleuvra pas. Sur la place que j’aperçois, les arbres sont rabougris. En vérité, tout est comme ça après trois semaines de pluie incessante, battante, bruyante parfois. Même les gens ont pris un aspect chétif, craintif, le dos courbé dans l’expectative d’une saucée. Tout glisse, écrasé ou balayé. Rien ne reste. Seule l’eau est vive, elle bouillonne dans les caniveaux, elle enfle, elle inonde, elle dévale, elle remonte d’on ne sait où, des nappes phréatiques, du centre même de la terre, devenue source jaillissante plutôt que noyau en fusion.
Le gris perle du soir a débordé du dehors et s’infiltre ici. Il y a tant de choses à faire avant qu’Eli n’arrive : me doucher, me changer, me préparer à sa venue. Il m’a dit au téléphone ce matin, Je dois te parler, est-ce que je peux passer ce soir ?
Je sais que c’est important. Eli est le genre à dire ce qu’il a à dire au téléphone, c’est son objet préféré, cette chose qu’il peut décrocher et raccrocher à loisir, qu’il utilise comme bouclier ou comme excuse, un appel remplace une visite, des mots distraits en lieu et place d’un moment ensemble. Je passe le seuil du salon, j’appuie sur l’interrupteur, le gris se carapate et j’ai le souffle coupé par l’état de la pièce. Il y a des tasses et des assiettes sales sur la table basse, des sacs en plastique qui traînent, des vêtements et des couvertures sur le canapé. Par terre, des livres, des magazines, des papiers, une plante renversée, de la boue. Dans ma tête ça enfle et ça se recroqueville. Toutes mes pensées prennent l’eau, deviennent inutiles et imbibées, et puis, non, elles refont surface, elles sont encore là. Quand je vois ce salon, mon esprit se tend et j’ai honte. Cela me ressemble si peu, j’aime que chaque chose soit à sa place. J’aime chaque objet de cette maison, jamais je ne les laisserais à l’abandon ainsi, on dirait une pièce squattée. J’imagine clairement le choc que ça ferait à Eli s’il voyait ça. Je me demande quand tout a commencé, est-ce le jour où le ciel s’est ouvert sur nos têtes, est-ce le jour où j’ai vu le garçon pour la première fois, est-ce le jour où Emmanuel est mort ?
J’imagine Eli ici, la bouche ouverte, les mains sur les hanches, une habitude dont il n’arrive pas à se défaire. À quoi pensera-t-il ? Certainement à Emmanuel, son père, cet homme merveilleux qui m’a épousée il y a plus de quinze ans et qui est mort il y a trois mois ? À cet événement qui m’a rendue veuve, qui l’a rendu orphelin mais qui ne nous a rien donné à nous deux. On aurait pu croire que la disparition de cet homme si bon nous aurait liés comme jamais de son vivant nous l’avons été. L’amour, le respect, l’admiration que nous avions pour Emmanuel, ces sentiments sans objet soudain, auraient pu se rejoindre, se transformer en une affection par ricochet, un lien qui ne se nomme pas exactement mais qui vit en sa mémoire, en son souvenir. Pourtant, non. Eli est resté loin, débarrassé de tout devoir filial, libéré de moi enfin et, devant ce salon sens dessus dessous, me vient cette pensée insupportable que, ce soir, il me verra comme un fardeau que son père lui aura laissé.
Je regarde l’heure, 18 h 07, j’oublie le garçon dans le fauteuil, je soupèse la situation comme si je m’attaquais à un problème de mathématiques. Je respire un grand coup, si je ne me presse pas, si je réfléchis calmement, je le résoudrai. Autrefois, quelqu’un m’avait expliqué comment aborder les mathématiques, c’était dans une alcôve, ça sentait l’eau de Cologne… C’est un souvenir à facettes qui remonte, il clignote, il bouge, c’est flou, je ne veux pas de lui, pas maintenant. Il me faut rester concentrée. J’ai une petite heure, non, disons quarante minutes, avant qu’Eli ne vienne et je sais comment agir : sacs-poubelle, lave-vaisselle, chiffon, aspirateur, serpillière, air frais. Je sens mon cerveau travailler, gagner en force et en souplesse. Je fais un pas vers la fenêtre et mon reflet me renvoie une femme à la tenue négligée mais je me détourne vite – je m’occuperai de cela plus tard. 18 h 10. Je dis haut et fort, Tu ne peux pas rester ici. Je m’adresse au garçon sans le regarder directement. Ce soir, je parle aussi aux murs, aux livres, aux choses inanimées dans ce salon, à ces souvenirs qui m’entraînent loin d’ici et à cette partie de moi-même qui se lève. Quelque chose bouge au coin de mon œil, est-ce lui, est-ce qu’il va se mettre debout, est-ce qu’il va me parler, est-ce qu’il va me toucher, pourvu qu’il ne me touche pas, je vais m’effondrer si sa peau vient effleurer la mienne. Je le regarde dans les yeux et ça gonfle dans ma tête, la pensée d’Eli glisse et m’échappe. J’essaie de m’accrocher à Emmanuel, lui seul pouvait me maintenir debout, me garder intacte et préservée de ma vie d’avant, mais il n’existe plus
Cette couverture roulée sur le canapé qui rappelle un chat endormi ces assiettes où il y a encore des restes de nourriture les tasses les verres les papiers les magazines les vêtements par terre – ça me fait l’effet de pièces de puzzle mal assorties. Je les vois en gris telle une vieille photo, je ne les comprends pas, à quoi bon s’y intéresser, ça ne me concerne pas. Je me tourne vers le garçon assis dans le fauteuil. Il y a des livres et des magazines autour de lui mais je sais qu’il n’a pas marché dessus ou d’un coup de chaussures vernies, écartés de son chemin. Il est assis pieds serrés genoux serrés, les avant-bras sur les accoudoirs. Je l’imagine arriver ici tel un danseur de ballet, virevoltant dans le seul bruissement de ses vêtements amples, évitant les livres les magazines les piles de papiers, posant d’abord un bras sur l’accoudoir du fauteuil, le corps soulevé et tenu par ce seul bras, puis, dans un mouvement fluide, effectuer un arc de cercle avec les jambes et descendre doucement dans le fauteuil. Quand ses fesses se posent, il exécute quelques ciseaux avec les jambes puis les ramène vers lui serrées collées et enfin il laisse ses pieds toucher délicatement le sol. Je souris au garçon danseur parce que moi aussi j’aime danser.
Les bras pliés devant ma poitrine, paumes apparentes, index et pouce de chaque main se rejoignant pour former un œil en amande, les autres doigts tendus, les pieds et genoux ouverts. Tât, je tends un bras vers la droite en frappant le pied droit. Taï, je tends l’autre bras vers la gauche en frappant le pied gauche. Taam, je ramène les deux bras. Dîth, bras droit devant. Taï, bras gauche devant. Taam, les paumes à nouveau devant mes seins. Encore un peu plus vite. tât taï taam dîth taï taam. J’ai déjà dansé sur ces syllabes je ne sais pas d’où elles viennent ni ce qu’elles signifient mais devant le garçon, elles sortent de ma bouche, c’est du miel. tât taï taam dîth taï taam. J’ai le souvenir d’une pression ferme sur ma tête pour que je continue à danser bas, que je garde les jambes pliées, ouvertes en losange. D’un doigt seulement on redresse mes coudes pour que mes bras restent à hauteur de mes épaules, d’un autre on relève mon menton. tât taï taam dîth taï taam.
Il y a quelque chose de moins raide dans la posture du garçon peut-être ai-je déjà dansé pour lui, peut-être est-ce ce qu’il attend de moi ? La cadence s’accélère, j’ai chaud, je voudrais me déshabiller et danser nue avec seulement des grelots à mes chevilles mais je ne les ai pas. Où sont-ils ? Je dois les avoir aux pieds quand je danse ! Je me baisse je rampe sur le tapis je soulève les magazines ils doivent être sous le canapé mais je ne peux y glisser que ma main il faut soulever ce meuble il est si lourd à quoi ça sert d’être une adulte quand on n’est pas fichu de soulever quoi que ce soit. Mon visage est plaqué sur l’assise. Il y a une odeur familière ici que je renifle profondément ça me rappelle quelque chose ça me rappelle quelqu’un qui était là, qui aimait être là, quelqu’un que j’ai essayé de soulever aussi et d’un coup d’un seul je me souviens, Emmanuel
Mon esprit se tend à nouveau. Je devrais commencer par débarrasser le canapé, arranger les coussins, jeter un plaid dessus, ce sera la première chose qu’Eli remarquera, lui qui est si sentimental, qui aime croire que les objets acquièrent une aura mystérieuse, humaine presque parfois, par la manière dont ils arrivent en notre possession, par la force des années ou parce qu’un événement particulier leur est lié. Il est attaché aux choses, une feuille séchée, un caillou, un vieux jouet, un livre jauni, un tee-shirt décoloré, un collier en bois cassé qui appartenait à sa mère, ce canapé. C’est sur ce canapé que son père est mort, il y a trois mois, et capturé dans les fibres des coussins, il y a encore, je le sens, son parfum. Ce n’est pas véritablement son parfum quand il était vivant mais quelque chose qui reste de lui, qui me serre le cœur, qui me ramène à son absence et à tout ce qui s’écroule depuis sa mort. Ces notes de vétiver, une touche de citron mais aussi un relent poudré, un peu rance.
C’est moi qui l’ai trouvé sur ce canapé. Il avait pris l’habitude de venir lire dans le salon. Il se réveillait avant l’aube cette dernière année, il disait qu’il avait de moins en moins besoin de sommeil avec l’âge alors que moi, c’était l’inverse. J’ai toujours eu l’impression qu’en fermant les yeux la nuit je menais une autre vie, je devenais une autre et que jamais mon corps et mon esprit ne se reposaient. Je pouvais dormir jusqu’en milieu de matinée et encore, jamais je ne me sentais reposée.
J’enfouis ma tête entre les coussins, mon esprit est serré tel un poing autour d’une image, celle de son dos large et rond et ses genoux pliés m’offrant à voir la plante de ses pieds. Ce matin-là, j’ai fait du café, j’ai grillé du pain, j’ai vidé le lave-vaisselle, il était déjà 11 heures et je me disais qu’il allait se réveiller avec l’odeur du café et des toasts, le bruit des couverts qu’on pose sur la table. Il n’avait pas bougé et je me suis approchée de lui. Je voudrais me concentrer sur cette minute où je le regarde dormir, oui je suis persuadée qu’il dort, je dis son nom doucement, je pose ma main sur sa hanche, puis je la fais remonter jusqu’aux épaules et jusque dans ses cheveux que je caresse, c’est un duvet si doux, et je me souviens encore de cette sensation sous mes doigts, mon esprit qui est alerte et tendu me le rappelle, me le fait sentir à nouveau. Je chuchote, Emmanuel. Il ne bouge pas. Je touche son front et je me rends compte qu’il est si froid ce front-là et c’est à ce moment que je me mets à le secouer, à hurler son nom et d’autres choses encore. C’est à ce moment que j’ai essayé de le soulever, j’avais dans la tête l’image d’êtres humains qui portent d’autres êtres humains, qui courent, qui tentent de se sauver ou de sauver celui ou celle qu’ils portent, ils font ça comme si ce n’était rien et je pensais que j’étais assez forte pour le porter, le descendre dans les escaliers, sortir dans la rue et demander de l’aide. Mais je n’ai réussi qu’à le faire tomber, à le tirer sur quelques mètres. Ma tête dans les coussins, ma tête à essayer de garder son odeur, ma tête à essayer de ne pas flancher, ma tête qui voudrait que cette minute, avant que ma main ne touche son front froid, cette minute-là s’étire, enfle et devienne une bulle dans laquelle je mènerai le reste de ma vie. Juste cette belle et innocente minute. »

Extraits
« Je ferme les yeux, j’imagine ce qu’Eli voit: la femme que son père a épousée il y a plus de quinze ans, cette femme beaucoup plus jeune que lui, ramenée d’un pays ravagé et qui ne parle pas beaucoup, une femme en sous-vêtements, le corps maigre, la peau tannée, une femme qui perd la tête, qui oublie de se laver, qui a transformé un bel appartement en taudis, une femme qui a l’air d’avoir cent ans et qui n’arrive même pas à se lever du canapé. Si je pouvais invoquer un peu de courage, je lui dirais que je suis encore celle qui aime profondément son père, celle dont il aime les sandwichs, celle qui l’appelle à l’aube le jour de son anniversaire, celle qui n’a jamais voulu remplacer sa mère, celle qui reste éveillée quand il voyage en avion, celle qui a tenté de porter son père à bout de bras, celle qui comprend combien est grande et pesante l’absence d’Emmanuel.
Mes bras n’ont aucune force, aucune utilité, je me fais l’effet d’un animal malade qui essaie de se mettre debout. Eli s’approche alors. Sa main droite enserre mon poignet, il passe un bras derrière moi, sa main gauche vient entourer mon coude gauche et il me relève. Je le regarde et certaines choses étant immuables, je sais que nous pensons tous les deux à la personne qui n’est plus. Eli me soutient fermement, il est si grand qu’il peut certainement voir le dessus de ma tête, je me laisse aller sur lui, je respire l’odeur de la cigarette sur son tee-shirt. Sans rien dire, il se penche et m’aide à remettre ma jupe. Avait-il un jour imaginé prendre soin de son père, se voyait-il faire les courses, venir le week-end pour du menu bricolage, l’emmener à des rendez-vous, ce genre de choses sans relent, sans drame, sans détresse? » p. 32-33

« Quand enfin Rada se tourne vers moi, c’est une vie virevoltante qui commence.
Elle revêt un sari de danse, sort des claves, des clochettes et sur le côté ouest de la véranda, nous commençons le cours par une séance de yoga pour s’échauffer et étirer nos muscles. Puis nous enchaînons avec les adavus, les différentes postures des jambes, des pieds, des bras, des mains, du cou. tât taï taam dîth taï taam. C’est la partie la plus ardue et la plus fastidieuse parce que Rada ne lâche jamais rien. Les adavus sont les lettres de l’alphabet, répète-t-elle, comment tu pourrais lire sans les apprendre toutes, comment tu pourrais danser la bharatanatyam sans maîtriser les adavus? Comment tu pourrais monter sur scène un jour ? Elle appuie sur mes épaules pour que mes genoux restent fléchis, elle remonte mes coudes quand ceux-ci s’affaissent et d’un doigt elle tapote mon menton pour que je le relève, afin que ma nuque soit longue, ma posture élégante. Sous sa voix répétant les syllabes, sous les claquements des claves, j’enchaîne les postures tant qu’elle le demande. » p. 65

« Pendant longtemps, je suis persuadée que la vie est ainsi, découpée en plusieurs bouchées, divisée en plusieurs gorgées. Les bougainvilliers et les hibiscus, les iris d’eau, l’écho de ma voix dans le puits, les fleurs de frangipaniers, le rire de mes parents, la lune qui ensorcelle ma mère, les bananiers et les palmiers, le coassement des grenouilles et le chant des oiseaux, les fourmis en file indienne, les devoirs et les leçons à n’en plus finir, les crêpes fines d’Aya que j’engloutis alors qu’elles sont encore brûlantes, les noix de coco qui tombent lourdement au sol, le nid d’abeilles à l’arrière de la maison, les nuages noirs qui naissent toujours au-dessus du bois et la pluie que j’attends parce que j’aime entendre les premières gouttes sur le toit, la voix de mon père qui ne vacille pas à la radio, les claves de Rada, tât taï taam dîth taï taam. Pendant longtemps je crois que ceux que j’aime et ce qui m’entoure sont éternels. » p. 70-71

« Quand il est là, le garçon me porte là où il n’y a ni violence ni coffre ni bûcher ni peur. Je ne sais pas nommer ce que nous faisons, l’amour le sexe la fièvre l’union le cœur la nourriture l’eau être avoir nos corps étalés comme une mappemonde du doigt de la bouche explorer, mais tandis que nous faisons un et tout cela mon esprit s’apaise et j’imagine des lumières se rallumer çà et là pour tracer un chemin. Tandis que nous faisons un et tout cela je suis vivante et je ne pense plus à retourner chez moi. Je veux être ici et maintenant.
Il m’arrive de danser pour lui sous le grésillement de l’ampoule. tât taï taam dîth taï taam. Je suis le dieu et son élue, je suis à la fois toutes les adoratrices et les rejetées, je suis la forêt et le désert, la fleur qui éclôt et la nuit qui dure. » p. 96

« Pour l’instant, ce rien ne t’appartient ici ne concerne que mon sac et ce qu’il contient. Je ne sais pas encore que ces mots englobent la robe que je porte, ma peau, mon corps, mes pensées, ma sueur, mon passé, mon présent, mon avenir, mes rêves et mon nom. » p. 108

À propos de l’auteur
APPANAH_Nathacha_©Francesca_MantovaniNathacha Appanah © Photo Francesca Mantovani

Nathacha Appanah est née le 24 mai 1973 à Mahébourg ; elle passe les cinq premières années de son enfance dans le Nord de l’île Maurice, à Piton. Elle descend d’une famille d’engagés indiens de la fin du XIXe siècle, les Pathareddy-Appanah.
Après de premiers essais littéraires à l’île Maurice, elle vient s’installer en France fin 1998, à Grenoble, puis à Lyon, où elle termine sa formation dans le domaine du journalisme et de l’édition. C’est alors qu’elle écrit son premier roman, Les Rochers de Poudre d’Or, précisément sur l’histoire des engagés indiens, qui lui vaut le prix RFO du Livre 2003.
Son second roman, Blue Bay Palace, est contemporain: elle y décrit l’histoire d’une passion amoureuse et tragique d’une jeune indienne à l’égard d’un homme qui n’est pas de sa caste. Suivront La Noce d’Anna (2005), Le dernier frère (2007), En attendant demain (2015), Tropique de la violence (2016) et Le ciel par-dessus le toit
(2019).
Ce qui relie tous ces récits, ce sont des personnages volontaires, têtus, impliqués dans la vie comme s’il s’agissait toujours de la survie. Les récits de Nathacha Appanah sont simples comme des destinées, et leurs héros ne renoncent jamais à consumer leur malheur jusqu’au bout. L’écriture, comme chez d’autres écrivains mauriciens de sa génération, est sobre, sans recours aux exotismes, une belle écriture française d’aujourd’hui. Quant aux sujets, ils évoquent certes l’Inde, Maurice, ou la femme: mais on ne saurait confondre Nathacha Appanah avec une virago des promotions identitaires. (Source: Lehman college)

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L’Affaire Margot

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En deux mots
Margot est la fille du ministre de la culture et d’Anouk Louve, comédienne célèbre. Mais son père s’affiche avec une autre femme. Une double-vie qui va être révélée après les confidences de Margot à un journaliste et qui va avoir de bien funestes conséquences.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

La fille cachée, le ministre et la comédienne

Ce premier roman venu des États-Unis est une double (bonne) surprise. Pour l’histoire de la fille cachée du ministre de la culture et d’une comédienne et pour la découverte d’une primo-romancière au talent indéniable.

Margot vit à Paris avec sa mère, comédienne et metteure en scène. Cette dernière entretient une liaison avec son père qui a été nommé ministre de la culture et qui s’affiche officiellement avec une autre femme, riche et célèbre. Une double-vie et un lourd secret pour l’adolescente qui s’estime sacrifiée par cette raison d’État et par la carrière professionnelle de sa mère, pavée de gloire, alors qu’elle doit rester dans l’ombre. Margot entend dès lors prendre ses distances et choisit d’appeler désormais sa génitrice par son prénom, Anouk, plus que par maman.
Un jour, alors qu’elles prennent un verre à une terrasse non loin du jardin du Luxembourg, le regard d’Anouk croise celui de la femme qui partage officiellement la vie de son amant. Après quelques secondes de sidération, elle choisit de fuir avec sa fille. Mais cette silhouette va désormais obséder Margot qui, le jour de ses dix-sept ans, forme le vœu qu’elle disparaisse et que son père choisisse leur foyer.
Lors d’une soirée de première, autour des petits fours elle fait la connaissance de David. Elle va sympathiser avec ce journaliste jusqu’à finir par lui révéler son secret. Car elle imagine que si la vérité venait à s’étaler à la une des journaux, elle pourrait voir son vœu se réaliser. Ce jour fatidique arrive: «Le ministre de la Culture entretient une liaison avec l’actrice Anouk Louve! L’homme politique, marié à Claire Lapierre, mène une double vie.» À la déflagration de l’annonce suit un communiqué niant les faits avant que, huit jours plus tard, le ministre reconnaisse sa liaison et sa paternité. Quant à Margot, elle doit se contenter d’un long silence. Et de questions qui resteront sans réponses. Car après quelques semaines, son père est retrouvé mort.
«Parfois, je m’assieds par terre dans ma chambre et je ferme les yeux pour imaginer ce qui se serait passé si je n’avais pas rencontré David. Si je n’avais pas ouvert la bouche. J’aurais dû savoir que ça pouvait le tuer. (…) Quand je pense à ce que j’ai fait, je n’ai qu’une seule idée en tête: tout effacer.»
La seconde partie du roman, tout aussi passionnante, nous montre comment Margot va essayer de se reconstruire après ce choc. Par l’écriture. Un peu comme l’avait fait Mazarine Pingeot, la fille de François Mitterrand, en publiant Bouche cousue, en 2005. Cette fois, ce n’est pas Margot qui prend la plume, mais elle se confie à Brigitte, la compagne de David qui prête sa plume pour la rédaction de livres. En décidant de livrer sa vérité, elle veut se libérer de son lourd passé, mais aussi explorer toutes les zones d’ombre, savoir qui était son père, quelles relations il entretenait vraiment avec sa mère et avec Claire Lapierre. Ce qui l’oblige à son tour à élaborer une stratégie du secret pour ne pas heurter sa meilleure amie Juliette, pour ne pas dévoiler son projet à sa mère. Au fil des jours, elle ne va plus vivre que pour David et Brigitte, ses nouvelles boussoles. Fascinée et attirée comme un papillon vers la lumière.
Sanaë Lemoine retrace avec beaucoup de finesse cette période charnière de la vie d’une adolescente en passe de s’émanciper. Et de comprendre combien, il est important de choisir par soi-même plutôt que de se laisser guider par les autres. Et d’écrire soi-même son histoire.

Playlist du roman


Diana King

Sade By your side

L’Affaire Margot
Sanaë Lemoine
Éditions Eyrolles
Premier roman
Traduit de l’anglais par Manu Causse
368 p., 19 €
EAN 9782212575002
Paru le 1/04/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris. On y évoque aussi la Dordogne, Bruxelles et Londres, Le Vésinet, Saint-Germain-en-Laye, Saint-Tropez et la Bourgogne et la Normandie, Strasbourg, Chamonix, Nîmes et la Jordanie.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Août à Paris, sa chaleur écrasante. Margot Louve vient d’avoir 17 ans. Elle est brillante et tous les possibles s’ouvriront à elle bientôt. Mais pour le moment, sa vie lui paraît étriquée. Pire, elle se sent invisible. Dans l’ombre d’une mère, actrice de théâtre en vue cultivant avec elle une distance délibérée et qu’elle rêverait de pouvoir appeler Maman. Fille d’un père dont on ne parle pas, parce qu’il a une autre vie, légitime celle-là. Alors Margot décide de faire craquer les coutures de son monde, de prendre la lumière à son tour. À ce journaliste puissant et respecté qui semble s’intéresser à elle vraiment, elle révèle le secret de sa famille.
L’Affaire Margot est un roman d’apprentissage sensible sur le passage à l’âge adulte. Il explore les détours que prend l’amour entre une mère et sa fille.

Les critiques
Babelio 
Madame Figaro (Jean-Sébastien Stehli) 
Blog Debutiful (en anglais – entretien avec l’auteur) 

Les premières pages du livre
« C’est sur les planches que ma mère devenait pleinement elle-même. Je voyais la transformation se produire en quelques instants, une intimité croissante qui se construisait avec le public. Au milieu d’une scène, elle ôtait son chemisier avec une désinvolture toute masculine, comme on enlève ses chaussettes. Puis elle empoignait ses boucles rousses et les soulevait pour dégager son cou élancé. Ses coudes écartés mettaient en valeur la ligne de ses épaules. Elle se transformait à sa guise, devenait qui elle voulait. Dans ses seule-en-scène, elle se confiait à son auditoire comme à des amis de longue date. Je sentais son effet sur eux à les voir se pencher en avant sur leur siège, yeux écarquillés, comme pour se pénétrer de sa présence. Elle conservait cette aisance et cette simplicité dans la vie de tous les jours. Avec les inconnus, elle se montrait toujours joyeuse et aimable. Elle était éblouissante. En d’autres termes: une vraie actrice.
Elle avait commencé le théâtre à l’adolescence, mais c’était un premier rôle au milieu des années quatre-vingt-dix, alors que j’avais à peine cinq ans, qui devait vraiment lancer sa carrière et lui permettre de créer ses seule-en-scène.
La pièce s’appelait Mère, une œuvre courte et puissante, quatre-vingts minutes sans entracte, avec une distribution réduite : un homme, son épouse – qu’elle incarnait –, leurs trois jeunes enfants et le père de l’homme. Ça se terminait par une longue scène au cours de laquelle la mère tuait ses enfants dans une baignoire. Au début de l’intrigue, on ne l’imaginait pas capable d’une telle violence, malgré le malaise diffus qui émaillait les instants de légèreté et de tendresse. J’étais trop jeune pour qu’on m’explique que ma mère jouait une infanticide. Pourtant, je le savais bien : même sortie du théâtre, elle aimait rester dans ses personnages. À la maison, elle était pour moi une inconnue. J’aurais voulu qu’elle retourne là d’où elle venait, qu’elle se réabsorbe en elle-même. Elle me semblait à l’envers, comme si tout ce qu’elle portait en elle se retrouvait affiché à l’extérieur, collé sur sa peau, à la vue de tous. Je l’aurais préférée à l’endroit, une mère au sens classique du terme.
Je voulais être fière d’elle, et pourtant, la plupart du temps, elle m’exaspérait. Tout ce que les autres admiraient chez elle me paraissait exagéré et théâtral.
C’est ça, le théâtre, répondait Mathilde quand je me plaignais.
Mais je voudrais être émue, avais-je répliqué. L’applaudir debout comme les autres.
Tu crois vraiment qu’une lycéenne peut être émue par sa mère ?
Une gentille lycéenne, oui.
Tu n’es pas une gentille fille, et c’est pour ça qu’on t’aime, disait Théo.
Théo et Mathilde étaient les meilleurs amis de ma mère. Mathilde était une costumière de théâtre réputée, spécialisée en broderie. Elle retouchait mes vêtements et me taillait des robes pour les grands événements. Elle avait travaillé sur les costumes de Mère. Théo, son mari, était danseur. Ma mère, qui avait suivi une formation de danse classique dans sa jeunesse, s’était sentie une affinité immédiate avec lui.
Avec moi, ma mère cultivait une distance délibérée. J’ai le souvenir d’avoir passé de longs moments à frapper à la porte de sa chambre. Maman, répétais-je, pensant qu’elle ne m’avait pas entendue. Un jour, je suis passée à Anouk, dans l’espoir qu’elle réagisse à son prénom. Avec le temps, il m’est devenu de plus en plus difficile de l’appeler maman. La douceur de ce mot ne cadrait pas avec la distance que je ressentais en sa présence. Anouk, en revanche, se terminait abruptement, comme le bord d’une falaise, et quand je criais son nom, j’avais l’impression de la pousser dans le vide.
Sa chambre était plus petite que la mienne, avec une porte en bois léger qui laissait au niveau du plancher un jour aussi haut que l’un de mes orteils. Je me souviens de sa voix de l’autre côté, qui répétait encore et encore la même réplique: J’aurais dû te tirer de ce gouffre obscur pour te couvrir de baisers. J’attendais qu’elle m’ouvre.
Lorsque nous étions seules, elle me regardait d’un air sérieux et disait : Il faut qu’on coupe le cordon. Recevoir trop d’affection, c’est le pire des handicaps.
Dans ces moments-là, le fossé entre nous semblait immense, comme si nous venions de pays étrangers, chacune parlant sa propre langue. Une mère, ce n’est pas une amie, comme elle aimait le proclamer pour justifier nos différences. Et c’est vrai, on ne se racontait pas de secrets dans le métro, on ne marchait pas ensemble bras dessus, bras dessous. Ceux qui ne nous connaissaient pas bien nous croyaient semblables – ils pensaient que je deviendrais comédienne à mon tour. Ils s’imaginaient que c’est le genre de métier qu’on hérite de ses parents, comme un écrivain engendre un écrivain. Mais je n’avais pas la moitié de sa grâce, ma voix ne possédait ni la musicalité ni le charme de la sienne et, dans la rue, je n’attirais pas comme elle les regards des hommes. Elle, de son côté, ne voyait pas l’intérêt de me transformer en une copie d’elle-même. Elle ne m’avait pas appris à danser ni à jouer la comédie. Elle prenait grand soin de sa peau et de ses dents, mais elle ne m’avait jamais poussée à l’imiter dans ce domaine. En secret, je parcourais sa garde-robe, je
touchais les tissus soyeux, si différents des matières synthétiques que je portais. Plus que tout, je lui en voulais parce que c’était à moi qu’incombait la tâche de faire attention, de surveiller la moindre de mes paroles. Avec le temps, j’avais développé une expression impassible que les gens prenaient à tort pour de la timidité ou de l’indifférence.
Et pourtant, même quand elle me repoussait, je l’aimais sans réserve. Je m’éveillais chaque matin au bruit de ses pas dans la cuisine, du parquet qui grinçait quand elle allait remplir la bouilloire au robinet. Je savais tous les sacrifices qu’elle avait faits pour moi. La maternité l’avait empêchée de s’accomplir pleinement. Parfois, je décelais dans son corps longiligne et fier la trace d’une version plus jeune d’elle-même, une vulnérabilité qui miroitait un instant à la surface, et qui me faisait m’interroger – aurions-nous été amies si nous avions eu le même âge ?
Je me posais la question car nous vivions comme des colocataires. On n’est que nous deux dans cet appartement, répétait-elle avec une affection forcée. Elle se décrivait comme une mère célibataire, sous-entendant qu’elle m’avait élevée
seule, mais ce n’était pas tout à fait vrai : j’avais un père, et il venait nous voir.
Des amis à elle restaient souvent dormir à la maison, en général des comédiens avec qui elle travaillait. Avec leurs vêtements qui empestaient le tabac froid, ils claironnaient dans tout l’appartement leurs avis et conseils sur la meilleure façon de m’élever. Nous avons eu une chatte pendant deux ans, une grosse bête à longs poils orangés, héritée d’une amie partie pour l’étranger. Elle ne s’est jamais habituée à nous, refusait qu’on la cajole, et ne venait vers moi que lorsque je pleurais ; elle se frottait à mes jambes quand elle sentait ma détresse. Un été, elle s’est enfuie par la fenêtre de la cuisine et on ne l’a jamais revue.
À l’époque où je suis entrée au lycée, nous avions habité dans trois appartements différents, chacun plus petit que le précédent à mesure que nous nous rapprochions du centre de Paris et de la Rive gauche. Les copains d’Anouk ne comprenaient pas qu’elle tienne tant à vivre dans ce quartier huppé, à deux pas du jardin du Luxembourg. Ils se demandaient comment elle arrivait à payer le loyer toute seule. Ils mettaient ce besoin incompréhensible sur le compte de ses parents bourgeois. Tu retournes à tes origines, tu ne peux pas t’en empêcher, la taquinaient-ils. Mais
ça n’avait rien à voir, je le savais. Elle aimait mon père, et c’était un quartier qu’il appréciait. C’est là, pas loin de notre rue que, par un après-midi de fin juin, l’autre vie de mon père allait entrer en collision avec la nôtre, faisant voler l’arrangement en éclats.
Je venais de passer l’oral du bac de français. J’arborais la même tenue depuis le printemps : un jean noir, que les lavages successifs avaient fait virer au gris, et un débardeur bleu. J’aimais que la bretelle blanche de mon soutien-gorge dépasse. Anouk, à cinquante-sept ans, était magnifique. Hanches minces et ventre plat, un léger creux autour du nombril, des épaules anguleuses. Elle était tout en longueur et élégance, sauf ses pieds, seule partie disgracieuse de son corps, aux oignons enflammés et aux ongles racornis, qu’elle recouvrait de vernis en permanence comme pour détourner l’attention. Nous faisions la même pointure. Elle pouvait enfiler un jean moulant au plus chaud de l’été sans rencontrer la moindre résistance. J’avais toujours su que ma mère était belle, ne serait-ce que grâce aux compliments que lui faisaient les amis comme les parfaits inconnus, mais depuis quelques mois, je commençais à comprendre qu’elle était d’une beauté rare. Souvent, le visage des gens se déforme et semble se dissoudre avec l’âge, mais le sien devenait au contraire mieux dessiné, comme si les os prenaient leur juste place avec
la maturité.
Nous étions attablées côte à côte à la terrasse d’un café, face à des immeubles couleur sable aux balcons étroits en fer forgé. Au bout de la rue, on voyait le Luxembourg, ses grilles aux pointes dorées, et la végétation luxuriante derrière. C’était la fin de l’après-midi, l’heure la plus chaude de la journée, et la réverbération du soleil sur les façades claires transformait le trottoir sous nos pieds en une vraie fournaise. Anouk prenait le soleil, chapeau de paille sur la tête, vêtue d’un haut sans manches. Je lui ai dit de se couvrir les épaules – elles viraient déjà au rose. Ma mère était d’un naturel volubile. J’avais rarement besoin de relancer la conversation. Ce jour-là, elle me parlait de la pièce qu’elle mettait en scène avec un ami moins expérimenté. Elle maîtrisait toutes les étapes de la création d’un spectacle, depuis l’écriture jusqu’à la fabrication des décors. Malgré son absence totale d’organisation dans la vie quotidienne, c’était une metteuse en scène hors pair. Mais les acteurs, eux, étaient novices. Tout en parlant, elle a fait craquer sa nuque. Ce bruit, concrétisation fugace des rouages de son corps, m’a fait frissonner. Elle m’a expliqué qu’elle tenait absolument à connaître les dialogues par cœur. Chaque réplique soufflée aux comédiens, chaque correction de texte, était une façon de gagner leur respect.
Quel âge ont-ils? ai-je demandé.
Ils ne sont pas beaucoup plus vieux que toi. Ils sortent juste du Conservatoire. À la pause déjeuner, ils prennent une heure. Tu imagines, une heure pour manger un sandwich Aucun d’eux ne reste au théâtre pour répéter. Ils n’ont pas ta discipline.
Le compliment m’a fait sourire.
À l’exception de quelques familles qui passaient près de nous en direction du jardin, la rue était calme. J’ai ouvert l’emballage du spéculoos qui accompagnait mon café avant de me raviser. Je ne voulais pas prendre de poids avant l’été. Anouk n’avait pas terminé son citron pressé. La pulpe était remontée à la surface, formant une couche épaisse. Elle le prenait toujours sans sucre.
Au beau milieu d’une phrase, elle s’est tue et a blêmi.
J’ai demandé : Qu’est-ce qui se passe ?
Elle fixait une femme qui faisait des allers et retours sur le trottoir d’en face, téléphone à l’oreille. Je n’avais pas le souvenir de l’avoir jamais vue. Elle devait être de l’âge de ma mère. Vêtue d’une veste beige et d’une jupe assortie, avec des collants clairs et des escarpins noirs, elle ne ressemblait pas à quelqu’un qu’Anouk aurait pu connaître. Ses cheveux courts et foncés étaient coiffés avec élégance. Elle portait une fine écharpe à motif fleuri qui flottait dans le vent. Nous entendions sa voix mélodieuse, ponctuée de petits rires et soulignée par le cliquetis de ses talons sur le bitume.
Tu la connais?
Anouk m’a fait signe de me taire et a baissé la tête comme pour dissimuler son visage. D’un geste brusque, elle a tiré un billet de dix euros de son portefeuille et l’a posé sur la table.
Voulait-elle que nous partions? Elle semblait hésiter, assise au bord de la chaise.
Mais tu n’as pas fini ton verre ! J’ai montré le citron pressé, qui laissait des ronds d’humidité sur la petite table.
En général, le visage d’Anouk exprimait son état émotionnel. Ses sourcils se dressaient comme des flèches, sa bouche s’arrondissait, le volume de sa voix augmentait. Elle était tout feu tout flamme. Je ne l’avais jamais vue reculer devant un obstacle. Et pourtant, elle restait là, immobile, lèvres pincées, comme si seule cette attitude pouvait contenir ses émotions. Que se passait-il? Pourquoi son corps s’était-il fermé d’un coup? Elle a jeté un coup d’œil furtif à l’inconnue et je l’ai vue tressaillir. Devant cette réaction, j’ai senti mes poils se hérisser, et moi aussi, j’ai eu un mouvement de recul.
Partons, a-t‑elle lancé.
Elle a regardé l’autre une dernière fois avant de saisir son sac à main. Au moment où je me suis levée, j’ai vu la femme disparaître au coin de la rue. Nous avons coupé par le Luxembourg. Nous marchions vite et en silence. Nous avons contourné la fontaine devant laquelle se reposaient quelques touristes. Mes pieds et mes sandalettes ont vite été recouverts de la poussière blanche du gravier. Nous ne nous sommes arrêtées qu’une fois, au passage piéton de la place Edmond-Rostand,
pour attendre au feu. J’essayais de me souvenir du visage de la femme, mais tout ce qui me revenait, c’était sa tenue, le tailleur beige et les escarpins, sa façon de bouger la main tout en parlant, et l’effet électrisant qu’elle avait eu sur Anouk. Sans la réaction de ma mère, j’aurais trouvé l’inconnue banale, à supposer même que je lui aie prêté attention. Mais en y repensant, je me rendais compte que son attitude, sa façon d’occuper tout l’espace par sa conversation téléphonique, était celle d’une femme importante, une femme d’un autre monde.
À la maison, Anouk m’a révélé que celle que nous avions vue dans la rue n’était autre que Madame Lapierre, la femme de mon père.
Autant que je m’en souvienne, j’avais toujours su qu’elle existait mais je ne l’avais jamais vue en chair et en os, pas plus qu’en photo d’ailleurs. Je savais qu’elle avait deux fils plus âgés que moi, mes demi-frères en quelque sorte. Dans les journaux, j’évitais de lire les articles qui parlaient de mon père. Au moment où sa carrière politique a décollé, j’ai fait semblant de ne plus m’intéresser qu’à la rubrique Culture. Anouk, elle, lisait le journal de la première à la dernière page quand je ne la regardais pas.
J’ai su tout de suite que c’était elle, a dit Anouk, qui tournait en rond dans le salon. Et elle a ajouté d’une voix ténue qu’elle se doutait que leurs chemins se croiseraient un jour ou l’autre, avec notre emménagement dans le quartier. C’était plus ou moins inévitable, et elle se préparait à cette éventualité, mais n’était-ce pas étrange qu’elle ait ainsi détecté sa présence, comme un radar? Elle savait que mon père adorait le jardin du Luxembourg. Il était logique que sa femme partage ses goûts en la matière, elle qui faisait claquer ses escarpins à boucle Roger Vivier sur le trottoir. Les mêmes que Deneuve dans Belle de jour. Avec un sentiment de malaise, je me suis souvenue qu’Anouk s’en était récemment acheté une paire dans une friperie.
Tu crois qu’elle nous a reconnues? ai-je demandé.
Elle n’a pas idée de qui nous sommes.
J’ai détourné le regard. En un instant, l’enchantement s’est dissipé et j’ai vu la situation telle qu’elle était. Contrairement à Madame Lapierre et à ses fils qui pouvaient se targuer de partager la vie publique de mon père et qui avaient un droit de regard sur lui, nous étions des moins-que-rien, des invisibles. J’ai eu la sensation qu’on m’arrachait quelque chose, une partie de moi-même. Je me retrouvais exposée si brutalement que je frissonnais malgré la chaleur qui régnait dans l’appartement. Aucune image publique ne nous reliait à mon père. Si Madame Lapierre me croisait dans la rue, elle ne saurait pas qui je suis. Je l’imaginais me frôler en passant, dans un frou-frou de soie, sans un regard. J’avais de lui des images bien précises: dans notre salon, assis dans le canapé de cuir avec Anouk ; devant l’évier en train d’essuyer la vaisselle ; attablé dans la cuisine avec son journal. Il me suffisait de les évoquer pour éprouver le sentiment d’avoir une vraie famille. J’étais sa seule fille, la cadette de ses enfants. Il était mon père. Mais Madame Lapierre avait brouillé ces images, comme une intruse venue s’emparer de nos biens sous nos yeux. J’ai compris que nous nous trouvions du mauvais côté de la double vie de mon père. J’ai regardé Anouk qui, au moins, avait cessé de faire les cent pas dans le salon.
Tu t’attendais à ça?
Je ne m’attendais à rien, a-t‑elle répondu sèchement avant d’aller s’enfermer dans sa chambre.
Je suis restée seule dans la cuisine. J’entendais nos voisins préparer le dîner. L’autre vie de mon père venait de pénétrer dans notre existence à la façon de ces bruits domestiques qui circulaient dans notre immeuble, d’un appartement à l’autre. Sauf que tout avait changé chez nous, comme si on avait déplacé les meubles, et je me suis dirigée, désorientée, vers ma chambre, d’un pas hésitant. J’ai refermé la porte derrière moi. J’ai passé des heures sur Internet à chercher des photos. J’ai agrandi le visage de Madame Lapierre pour savoir si elle avait plus de rides qu’Anouk et si ses bras étaient gros et flasques sous sa veste de tailleur. Je traquais ses défauts, des raisons de la trouver moins belle. Je scrutais les images, persuadée que j’y trouverais les raisons pour lesquelles il restait avec elle.
Jusque-là, j’avais résisté à la tentation de mener ces recherches. Anouk considérait que si je ne savais rien d’eux, le secret serait plus facile à accepter. Maintenant que la femme de Papa était entrée dans notre vie, je rattrapais le temps perdu et j’examinais des dizaines de clichés d’elle avec un appétit insatiable que je ne me connaissais pas. J’avais tant à découvrir. Madame Lapierre avait été très jolie, avec des joues pleines et de longs cheveux lisses, des sourcils noirs au-dessus d’yeux en amande et un grain de beauté à la commissure des lèvres que je n’avais pas remarqué à distance. Avec les années, son style s’était fait plus strict – vestes à épaulettes et jupes étroites qui s’arrêtaient au genou. Elle venait d’une famille littéraire célèbre. Son père, Alain Robert, était écrivain, membre de l’Académie française, un «immortel» comme on dit. Son visage ridé et halé et ses yeux bleus pétillants ornaient régulièrement les affiches dans le métro, car il écrivait sans cesse un nouveau livre sur le piteux état de la littérature et de la politique en France. Pas étonnant que sa fille ait épousé un jeune politicien prometteur, qui deviendrait un jour ministre de la Culture – mon père.
Plus jeune, j’avais souvent eu cette pensée étrange : si Anouk mourrait, Madame Lapierre m’adopterait-elle? Irais-je vivre avec elle et mon père? Je projetais sur cette femme ma vision idéalisée d’une mère : elle serait tendre, chaleureuse et douce. Anouk m’avait appris à la considérer avec mépris et à ne jamais prononcer son nom chez nous, mais secrètement elle me captivait. J’imaginais comment elle s’occuperait de moi – elle me tiendrait la main, prendrait ma température si je tombais malade, m’accompagnerait à l’école chaque matin. Elle aurait sur le visage cet air compatissant qui signifierait la pauvre petite a perdu sa mère.
Et si moi je mourais, qu’arriverait-il à Anouk?
Plus je lisais d’articles sur Madame Lapierre, plus je voyais mon intuition confirmée – c’était une femme discrète qui ne faisait pas étalage de ses origines. Oui, elle portait des vêtements luxueux, mais elle n’était pas du genre à livrer des détails croustillants sur sa vie à longueur d’interviews. Quand elle parlait de ses fils, elle faisait preuve d’une affectueuse simplicité. Elle décrivait l’appartement dans lequel mon père et elle avaient vécu avant la naissance de leur progéniture, et évoquait les étés de son enfance chez ses grands-parents en Dordogne. Sur une photo, on la voyait tenir les deux garçons dans ses bras, et son sourire résumait à lui seul un bonheur tranquille.
Cette nuit-là j’ai fait pour la première fois un rêve, qui deviendrait récurrent. Nous nous baignions, Anouk et moi, dans une piscine. Il n’y avait pas de fond, et elle voulait sortir.
Je dois sortir de là, ne cessait-elle de me répéter, mais elle ne parvenait pas à se hisser sur le rebord à la force des bras. Je lui proposais de monter sur mes épaules. Elle y posait un pied, puis l’autre, et sortait de l’eau. Moi, je me noyais.

Je me souviens des dernières semaines d’août avec une étonnante précision. Nos repas, la musique que nous écoutions, la chaleur des trottoirs sous mes sandales, le silence de la ville endormie. Tous nos amis étaient partis en vacances.
Avec la chaleur, la pollution était plus prononcée. L’air stagnait dans les rues, une poussière âcre nous piquait le nez. Je me promenais en plissant les yeux, parce que j’oubliais toujours mes lunettes de soleil. À la maison, le ventilateur ne faisait que brasser un air moite. Nous en étions réduites à éponger notre transpiration avec des serviettes de toilette. Cet inconfort physique nous rendait irritables. Je me demandais comment faisaient les gens sous les tropiques pour être si patients les uns envers les autres.
Nous habitions un appartement en duplex. Le second niveau était un grenier mansardé aux poutres apparentes. C’est là que se trouvaient nos deux chambres, séparées par une vaste salle de bains à faïence noire et blanche, avec une baignoire à pattes de lion et un miroir ancien. J’aimais contempler mon reflet flou sur la surface au tain piqué. Les mois d’hiver, où Anouk chauffait peu par souci d’économie, je m’imaginais que notre appartement était un sanatorium dans les Alpes, et moi une patiente atteinte de tuberculose.
En me juchant sur son lit, je pouvais voir par la lucarne tout le quartier qui s’étendait entre le Luxembourg et la place Monge. Nous appelions cette zone notre terrain vague, parce que nous nous trouvions à un quart d’heure de marche de toutes les stations de métro. Nous nous déplacions à pied, au contraire de mon père, qui venait toujours nous voir en voiture.
Une chanteuse américaine aux longues tresses noires était morte très jeune le mois précédent, et sa voix grave passait en boucle à la radio. Elle nous réconfortait, même si nous ne comprenions pas toujours les paroles.
Ma meilleure amie, Juliette, était partie jusqu’en septembre, si bien que je passais mon été pratiquement seule, avec l’impression que les semaines se fondaient les unes dans les autres. Nous nous parlions par téléphone, nous nous racontions nos journées dans des mails interminables aux tournures ampoulées.
Elle me parlait de sa grand-mère, qui souffrait d’un cancer, et de son grand-père qui s’éclipsait chaque matin pour appeler sa maîtresse depuis le tabac du village où il achetait son journal. Juliette savait qui était mon père, mais elle ne l’avait jamais croisé. Je n’ai pourtant pas trouvé le courage de lui mentionner que nous avions aperçu Madame Lapierre. À la place, je décrivais les films que j’allais voir toute seule, les après-midi passés près de la fontaine au Luxembourg à guetter un garçon plus âgé, un étudiant aux cheveux bouclés.
Je rêvais secrètement qu’il me remarque, mais j’étais bien trop jeune pour lui.
Au lycée, nous vivions sous l’emprise d’une hiérarchie sociale établie des années plus tôt : rares étaient celles qui avaient le droit de sortir avec qui bon leur semblait. Juliette et moi ne faisions pas partie de cette caste-là. Ce n’était pas une question
d’apparence, car même les filles dont la beauté avait soudain éclos restaient à la porte du club, toujours aussi impopulaires, comme si rien n’avait changé. Je me demandais si j’étais laide. J’étais consciente de ne pas avoir la beauté d’Anouk, mais j’aurais aimé savoir si j’étais tout à fait banale ou si j’avais hérité d’un peu de son éclat. Contrairement à ce que j’écrivais à Juliette, cet été-là, je ne passais pas mes après-midi à attendre au Luxembourg que le garçon me remarque ; en fait, je n’y mettais pratiquement pas les pieds, même si c’était un havre de paix maintenant que la ville s’était vidée de ses habitants. Je redoutais de croiser de nouveau Madame Lapierre, et j’évitais de m’y rendre et de pénétrer en général dans le vie arrondissement. J’imaginais que, si elle m’apercevait, quelque chose sur mon visage pourrait lui
révéler qui j’étais. Et si jamais je la croisais avec mon père? Je restais donc à la maison, à lire et à m’éventer avec les journaux, à collectionner les coupures de presse au sujet de cette femme et de ses fils. Je les rangeais dans un classeur que j’avais intitulé Les autres. J’espérais qu’Anouk me parlerait de nouveau d’elle, mais il semblait qu’elle avait volontairement effacé de sa mémoire l’incident du café. Ça me rendait folle de la voir agir au quotidien comme si la rencontre avec Madame Lapierre n’avait jamais eu lieu.
Le matin de mon dix-septième anniversaire, je me suis réveillée en sursaut. J’avais l’impression que c’était une date importante – plus qu’un an avant ma majorité, plus qu’un an de lycée! Je me suis étirée sous mon drap. Nous n’avions rien de prévu de particulier et la journée s’annonçait vide et morne, semblable à toutes les autres de l’été.
Anouk et moi ne fêtions pas vraiment nos anniversaires. Pour le sien, je lui offrais un petit cadeau et je prenais soin de lui souhaiter Joyeux anniversaire dès le matin, pour en être débarrassée. Les célébrations me mettent mal à l’aise, peut-être parce que ma mère ne m’a pas appris à les apprécier. J’ai erré un moment dans l’appartement. Je savais qu’Anouk était déjà levée. J’avais vu sa tasse dans l’évier et la baignoire était encore humide. Je l’entendais répéter des répliques dans sa chambre, mais c’était le jour de mon anniversaire et j’avais besoin qu’elle fasse attention à moi. J’ai frappé à sa porte et je l’ai appelée, fort. Elle n’a pas répondu. Un sentiment étrange et sombre m’a envahie d’un seul coup. Elle a fini par ouvrir la porte brusquement et j’ai reculé, surprise. Sa peau était éclatante. En cet instant, je l’ai détestée pour ne pas m’avoir appris à prendre soin de la mienne. Elle ne me prêtait même pas ses crèmes de beauté.
Tu sais que je travaille, a-t‑elle lancé d’une voix tranchante, mais moins en colère que je ne l’aurais cru. Qu’est-ce que tu veux ?
Que tu fasses moins de bruit, ai-je répondu. J’essaie de lire.
Elle est restée silencieuse un instant, la main sur la porte.
Puis elle s’est détendue et a souri. C’est ton anniversaire, a-t‑elle dit comme si elle venait juste de se le rappeler. Bon anniversaire, ma chérie. Je vais te faire un chocolat chaud. Avec cette chaleur, j’aurais préféré un bol de céréales, mais c’était la seule attention qu’elle daignait m’accorder pour mon anniversaire. Elle le préparait avec du lait entier, une cuillère de crème épaisse et du chocolat noir. Elle a posé le bol sur la table devant moi. Un an de plus, a-t‑elle commenté en me regardant manger. J’ai trempé ma tartine beurrée. Des yeux de beurre salé fondu se sont formés à la surface du liquide. Qu’est-ce que tu veux comme cadeau? J’ai reposé ma tartine et je me suis essuyé les doigts. J’ai fait mine de réfléchir à la question quelques instants, mais j’avais déjà la réponse en tête.
Je veux que Madame Lapierre sache qui nous sommes. Puis qu’il la quitte pour venir vivre avec nous.
J’avais parlé calmement, tentant de paraître détachée, comme si je n’y attachais pas beaucoup d’importance. Elle a levé les yeux au ciel. Tu demandes toujours la lune. Ton père ne viendrait jamais vivre avec nous.
Mais peut-être que si elle connaissait notre existence, elle le quitterait, et il serait obligé de s’installer ici !
Je suis sûre qu’elle est au courant.
Tu m’as dit qu’elle ne savait pas qui nous étions.
Elle ne sait peut-être pas qui nous sommes, spécifiquement, mais c’est une femme intelligente. Je me garderais bien de la prendre pour une imbécile.
Anouk a ri nerveusement et a passé la main dans ses cheveux.
J’ai scruté son visage.
Tu espérais qu’on tombe sur elle un jour ou l’autre.
Elle est au courant, a répété Anouk comme si elle ne m’avait pas entendue.
Comment peux-tu en être si sûre ?
La conviction dans sa voix m’ébranlait. En général, je lui faisais confiance, mais j’avais l’impression qu’elle tirait cette conclusion de l’après-midi où nous avions brièvement vu Madame Lapierre, et qu’elle avait interprété cet incident fortuit
bien avant aujourd’hui.
Appuyée au plan de travail, Anouk me regardait. De toute façon, qu’est-ce
qui te fait croire qu’elle voudrait le quitter?
J’ai pris une gorgée de chocolat. Le liquide a coulé dans ma gorge, chaud et épais. La tartine détrempée avait la consistance du papier mâché.
Et qu’est-ce qui te fait croire que moi, j’aurais envie de vivre avec lui? a-t‑elle
continué.
Elle a quitté la cuisine pour le salon, s’est installée dans son fauteuil. Je l’observais du coin de l’œil. Elle a posé les pieds sur le masseur, un cadeau de mon père. Elle l’a allumé et la machine s’est mise à ronronner doucement, provoquant de petites secousses dans ses jambes. Elle l’avait réglée au minimum.
Je disais ça comme ça, ai-je marmonné. Je me suis rendu compte que j’avais l’air sur la défensive.
Laisse-moi te dire une chose. Ton père et Madame Lapierre ne couchent plus ensemble depuis des années. Ils font chambre à part. C’est un mariage de convenance. Une relation platonique.
Comment le sais-tu?
Quoi ?
Qu’ils ne couchent plus ensemble ?
Anouk a lâché son rire théâtral et augmenté la vitesse de massage.
Tu as raison, Margot, a-t‑elle repris d’une voix plus douce.
On ne sait rien de leur relation. On ne connaît jamais vraiment l’intimité des autres. Je sais qu’ils prennent leurs repas ensemble et qu’ils lavent leurs vêtements dans la même machine. Elle a fermé les yeux. Elle portait une chemise ample qui lui couvrait les cuisses, mais quand elle a levé les pieds de l’appareil, j’ai aperçu les ombres obscures à l’entrejambe.
Ce que tu ne vois pas, c’est que ton père n’aime pas le changement. Il serait incapable d’assumer ses responsabilités si nous débarquions dans sa vie au grand jour.
C’est absurde ! J’ai repoussé brusquement mon bol de chocolat chaud, l’appétit coupé. Je cherchais les mots pour lui montrer qu’elle avait tort, mais je ne les ai pas trouvés.
Je t’en prie, ne me regarde pas avec ces yeux. Tu ne vas pas pleurer, quand même? Il t’a vraiment trop gâtée, tu fonds en larmes à la moindre frustration. Anouk me parlait comme si je n’étais pas sa fille. J’ai senti le rouge monter le long de mon cou, jusqu’à mes joues.
Comment tu peux être aussi cruelle? Le jour de mon anniversaire.
Ne sois pas si théâtrale.
Je voudrais juste qu’on vive ensemble tous les trois.
Tu veux toujours avoir le dernier mot. Et je suppose que tu aimerais vivre avec elle, aussi? Anouk évitait de prononcer son nom, Madame Lapierre ou Claire. Parfois, elle l’appelait juste «la dame».
Elle a éteint le masseur. Un matin, tu descendras et je ne serai plus là. À ce moment-là, tu pourras l’avoir rien que pour toi. Mais ne va pas t’imaginer qu’il s’installera ici. Tu prendras tes petits déjeuners toute seule et il viendra te voir quand ça l’arrangera.
Rien ne me terrifiait plus que l’idée de voir ma mère disparaître. En même temps, ses mots me rendaient fiévreuse. Si elle m’abandonnait, j’aurais enfin quelque chose de concret à lui reprocher, quelque chose d’autre que le sentiment de tristesse diffuse qui m’accompagnait en permanence. Je me suis creusé la tête pour trouver une insulte appropriée.
Oui, j’irais peut-être vivre avec eux. Je suis sûre que c’est une bien meilleure mère que toi. Tu n’as jamais été une bonne mère.
Une bonne mère? Ça existe, ça?
À l’école, les autres se moquaient de moi parce que j’étais sale.
Tu as toujours accordé trop d’importance à l’opinion d’autrui.
Tu oubliais de me laver.
Il ne faut pas se fier aux souvenirs d’enfance.
Tu ne m’as pas parlé pendant des mois.
Elle m’a tourné le dos. Je n’en étais pas sûre, mais j’avais le vague souvenir de silences pesants, quand j’avais six ou sept ans, comme si ma présence l’avait profondément gênée. Mes mots ont dû l’atteindre, parce qu’elle a dit: Qu’est-ce
que tu veux, à la fin? Comment ai-je pu élever une fille qui se plaint de tout, qui n’est jamais contente de ce qu’elle a, qui ne voit pas la chance qu’elle a?
Les yeux brillants, elle s’est avancée vers moi. Elle a dit: Je t’ai nourrie. Avec ça. Elle se frappait la poitrine, montrant les petits seins sous son chemisier transparent. J’ai repensé à son mamelon gauche ombiliqué, et je me suis demandé comment elle avait pu m’allaiter avec celui-là s’il était déjà comme ça à l’époque.
Je suis restée silencieuse. J’avais honte, bien sûr, mais aucune envie de reconnaître mes torts. Je ne voyais pas comment m’excuser.
J’avais juste tenté de lui dire que mon père me manquait et que je voulais le voir plus souvent.
Nous nous sommes regardées en chiens de faïence pendant quelques instants. Puis elle est revenue dans la cuisine et s’est assise en face de moi. Elle a touché ma main, et j’ai senti comme un éclair à la fois de terreur et de douce chaleur remonter le long de mon bras.
Quand Anouk m’envoyait en colonie de vacances, où les autres ne savaient rien de ma vie, je racontais que mon père vivait avec nous. Devant un bol de chocolat chaud, tandis que nous trempions nos tartines jusqu’à ce qu’elles deviennent toutes molles, je lui inventais une profession, différente à chaque fois pour mes nouveaux camarades. Une fois, c’était un professeur qui laissait toujours traîner des papiers derrière lui dans notre appartement. Une autre fois, un homme d’affaires qui sillonnait le monde. Ou encore un chômeur, un fainéant incapable d’entretenir sa famille.
Tu n’as pas envie de passer tes vieux jours avec lui? ai-je demandé.
Elle a secoué la tête. Tu recommences avec tes contes de fées. Personne n’est heureux, dans l’intimité.
C’est faux. Regarde-toi, tu as toujours l’air heureuse. C’est ta façon de voir les choses.
Elle a lâché ma main. Ses yeux brillaient. »

Extraits
« Nous étions si nombreux, nous les enfants de ces doubles vies, à rêver de l’autre camp. Cette nuit-là, comme toutes les nuits depuis que nous avions croisé Madame Lapierre, je me suis réveillée le corps baigné d’une sueur glacée, avec un besoin impérieux de basculer de l’autre côté, de faire entrer en collision les deux sphères de nos vies. Je suis restée paralysée par l’envie de faire exploser cette routine – un désir fort, sauvage et excitant, qui pulsait en moi. »

« Sans un mot, elle m’a tendu le journal dont la une était barrée du titre suivant:
Le ministre de la Culture entretient une liaison avec l’actrice Anouk Louve! L’homme politique, marié à Claire Lapierre, mène une double vie.
Je m’étais préparée à voir nos noms dans la presse, mais ça m’a quand même fait bizarre. Une vague de panique s’est emparée de moi, et je n’ai pas eu un gros effort à faire pour paraître surprise. J’ai effleuré l’article du bout des doigts. Ils savent qui on est, a dit Anouk d’une voix plate. Je m’étais attendue à un éclat de sa part, et son calme m’a surprise. Qu’est-ce que tu veux dire? La presse. Ils sont au courant pour ton père. » p. 96

« C’est vrai. Parfois, je m’assieds par terre dans ma chambre et je ferme les yeux pour imaginer ce qui se serait passé si je n’avais pas rencontré David. Si je n’avais pas ouvert la bouche. J’aurais dû savoir que ça pouvait le tuer. Je pense aux fois où il venait chez nous, je peux presque le voir dans l’appartement. Mais les souvenirs s’estompent un peu plus chaque jour et bientôt il ne me restera rien. Je n’ai jamais été séparée de lui aussi longtemps. Anouk a déjà donné ses vêtements, et on a jeté tout ce qu’il gardait au réfrigérateur. Quand je pense à ce que j’ai fait, je n’ai qu’une seule idée en tête: tout effacer.
Margot, il est mort à cause d’un problème de santé. Tu ne pouvais pas savoir qu’il avait une défaillance cardiaque. Peut-être que tu ne veux pas l’entendre, mais il avait un travail très accaparant, avec des horaires à rallonge. Il n’avait pas choisi la facilité. Tu as lu les articles ? Le témoignage de Madame Lapierre: il ne dormait pas plus de trois heures par nuit, c’était un véritable bourreau de travail. » p. 183

« La cuisine, c’est du mouvement, des gestes qui se répètent. Comme une danse, Très intuitive en général – on n’a pas besoin de réfléchir à ce qu’on fait. C’est pour ça qu’il faut prêter attention aux gestes des cuisiniers, rester juste à côté d’eux. Pour s’imprégner de leur danse.
J’ai des amies qui se vantent de ne pas savoir cuisiner, a-t-elle continué en se servant de salade. Elle a plié chaque feuille en carré avant de la porter à sa bouche. Pour elles, une femme en Cuisine, c’est le symbole absolu de l’exploitation féminine. Pour moi, ça n’a rien à voir. Je le vois comme un signe d’éducation. Ça veut dire que je suis meilleure que mes parents. Ma mère me traitait de grosse, mais elle ne m’a pas donné les outils pour bien me nourrir. Qu’est-ce que je pouvais faire, à part m’affamer volontairement? » p. 275

« Eh bien, j’étais curieuse de toi et de ton Père. Tu sais, j’avais à peine un peu plus que ton âge quand l’affaire Mazarine a éclaté. Ça me fascinait. Beaucoup de gens étaient au courant de l’existence de cette fille cachée. Son père était l’homme le plus important de France, et il était en train de mourir. Il avait une fille et une maîtresse plus jeune que lui, depuis des années. C’est devenu comme une obsession pour moi. J’ai lu tous les articles et tous les livres sur Mitterrand et Mazarine. Mais ton histoire était différente, voilà ce qui m’a intriguée. C’est Mitterrand qui à décidé de ne plus cacher sa fille. Ton père n’était pas président. Certains disent même que Claire Lapierre était plus influente que lui. S’ils n’avaient pas été mariés, le public se serait sans doute moins intéressé à l’affaire. Même chose si ta mère n’avait pas été Anouk Louve. » p. 325

À propos de l’auteur
LEMOINE_sanae_gieves_andersonSanaë Lemoine © Photo Gieves Anderson

Sanaë Lemoine est née à Paris d’une mère japonaise et d’un père français. Elle a été élevée en France et en Australie et vit aujourd’hui à New York. Après une maîtrise en fiction à l’Université de Columbia, elle y a enseigné avant d’être consultante au Writing Center. Puis elle a travaillé à Phaidon Press comme rédactrice de recettes de cuisine et a publié des livres de recettes chez Martha Stewart Books. Son premier roman, L’affaire Margot, a connu un vif succès aux États-Unis avant d’être traduit dans différents pays. (Source: sanaelemoine.com)

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L’été en poche (9): J’ai cru qu’ils enlevaient toute trace de toi

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En 2 mots:
Vingt ans après les massacres au Rwanda, un mystérieux carnet va arriver au domicile de Sacha, qui à l’époque était envoyée spéciale dans le pays. Il s’agit du témoignage bouleversant de Rose, rescapée du génocide, qui a croisé la route de Sacha.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Si vous voulez en savoir plus…
Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format

J’ai cru qu’ils enlevaient toute trace de toi
Yoan Smadja
Éditions Pocket
Roman
EAN 9782714481009

Les premières lignes
C’est en avril 1994 que j’ai demandé à Dieu de divorcer.
A-t-il accepté? Je crois qu’il ne m’a jamais répondu.
D’ordinaire, le printemps est une saison dorée. En avril 1994, il n’en fut rien. J’y ai vu un pays tout de vert, de terre et d’affliction vêtu.
La première impression se fait depuis le ciel. Je suis navrée pour les journalistes arrivés par la route, car leur a échappé ce que le Rwanda offre à la fois de plus singulier et de plus beau : l’enchevêtrement des collines, leur géométrie inachevée, tourmentée, d’une beauté à couper le souffle. La sensation d’une nature subjuguée. Une harmonie particulière naît de ce damier imparfait, elle témoigne de l’existence d’un dessein. J’ai cru y déceler quelque chose qui nous dépasse, au-delà du hasard, au-delà de la main de l’homme, bien incapable de façonner un ordonnancement si subtil, une magie semblable à l’alternance des saisons, à la rosée du matin, à l’espérance.
Irrésistible est le penchant des êtres pour le vernis, l’écume des choses ; au Rwanda, il avait brouillé notre vision. Nous avions ignoré les événements majeurs comme les signaux faibles. Ils n’ont, au creux des cœurs, dans le repli des âmes qui avaient prononcé le « plus jamais ça », à la face des vigies auprès desquelles nous avions fondé tant d’espoirs, rencontré aucun écho. On nous enseigne, pourtant, de nous inspirer de l’océan. Il est si éloigné du Rwanda, lui qui de tout temps méconnaît sa surface, néglige le vent, le vacarme des vagues, le ressac. L’écume. Car l’océan n’est que profondeur, le dessus ne lui importe pas.
Nous aurions dû comprendre ce qui se passait au Rwanda bien avant le printemps de cette année-là. Peut-être avions-nous tenté de ne pas voir, de nous rassurer. Peut-être avions-nous baissé la garde. Alors que les Rwandais et la communauté internationale auraient dû ne pas céder un pouce de terrain, ils avaient détourné les yeux, des années durant, face à l’hydre. Jusqu’au naufrage.
Le temps qui passe n’a sur nos vies que peu de prise. Les plus profondes blessures nous sont infligées en un éclair. Celles auxquelles on ne s’attend pas. Celles qui vous amènent à demander des comptes aux êtres que vous aimez passionnément. Celles qui finissent par vous séparer.
Disons que je me suis disputée – seule ; il ne m’a pas fallu beaucoup de temps pour le concéder.
C’est en avril 1994 que j’ai demandé à Dieu de divorcer.
Sacha Alona relisait ce texte écrit vingt ans plus tôt.
Après une pause forcée de quelques semaines à son retour – sa fuite – de Kigali, elle avait annoncé au rédacteur en chef du Temps qu’elle quittait les pages internationales du quotidien afin de se consacrer à la critique gastronomique. Il lui avait demandé de répéter. C’était à prendre ou à laisser.
En quelques mois, elle était parvenue à s’intégrer à ce cercle à la fois restreint et masculin, dont les papiers sont susceptibles de faire comme de défaire une réputation. Elle fit de la pâtisserie son domaine de prédilection. À mesure que sa plume s’affinait pour décrire l’équilibre d’une crème à l’orange, l’évidence de certaines associations, citron et girofle, rose et pistache, truffe et kadaïf, elle avait eu le sentiment de se dépouiller des réflexes de l’ancien temps. Ce que sa main gagnait en rêve et en émotion, elle avait le sentiment de le perdre en précision, en lucidité. En véhémence. Obstinée, talentueuse, elle ne fit jamais part de ses doutes ni de ses regrets. Elle avait troqué l’exaltation contre les rêves convenables et feutrés. À mesure qu’elle prenait du galon dans cet univers besogneux, ouaté, on oubliait qu’elle avait couvert par le passé quelques-uns des conflits les plus tragiques des années 1980 et 1990. Le grand reporter s’était fait critique gastronomique, et c’était devenu une passion. C’était devenu un refuge.
L’étonnement avait constitué le trait saillant de sa personnalité, dès l’enfance ; Sacha avait été une élève transportée par chaque cours, chaque visite de musée, chaque bribe de conversation captée. Si bien qu’elle ne sut comment s’orienter, craignant de passer à côté de quelque chose de captivant, de s’enfermer. Sa seule certitude fut qu’elle devait être là où l’Histoire se faisait, là où la foule des hommes, les soubresauts du temps lui semblaient remarquables. Elle intégra l’Institut d’études politiques de Paris avec le sentiment ambivalent que la chose publique était si vaste qu’elle devait englober tous les domaines et toutes les matières, mais était enseignée avec une hauteur telle qu’elle en oubliait le sort du citoyen, son quotidien. Elle se rendit à des conférences et négligea les enseignements, elle passa ses soirées auprès de militants politisés et omit de préparer ses examens. Elle n’éprouva jamais la moindre hésitation lorsque tel ou tel étudiant étranger, sur les bancs de la grande école, lui proposait de découvrir son pays. Elle fut de tous les combats, elle ne manqua aucun concert. Ses études ? Un courant d’air, sanctionné par quelques enseignants incapables de cerner cette frénésie émaillée d’absences, considéré avec le sourire par d’autres, bienveillants, attendris face à tant de souffle.
Alors que, tour à tour, les portes des cabinets ministériels, des centres de recherche et des grands groupes s’ouvraient devant ses amis, gestionnaires de leur propre carrière et déterminés à compter, Sacha, elle, voguait. Son diplôme en poche, tel un sésame et alors que la notion même de chômage de masse semblait inconnue, elle naviguait d’un emploi à un autre, d’une association à une autre, d’un continent à un autre, au hasard des rencontres et des propositions. Elle ne sut dire non à rien, toute à sa crainte de passer à côté de quelque chose.
Dès lors, elle excellait puis elle se lassait, éternelle débutante, appliquée, solaire, guidée par le désir incontrôlable qu’éprouvent ces jeunes gens auxquels le quotidien ne suffit jamais. Elle se plongea en chaque tâche avec obstination et avec passion.
Mais les emportements de la jeunesse sont comme la valse des sédiments, ils finissent par ralentir et par laisser derrière eux une mélancolie impalpable dont on peine à se défaire. C’est ainsi qu’elle se mit à écrire. Tout ce qu’elle vit. Tout ce qu’elle entreprit. Ses textes eurent pour titre l’énoncé du mois et du fait, brut. « C’est en mai 1982 que j’ai assisté à un enlèvement à Beyrouth ». « C’est en août 1980 que j’ai vu naître Solidarnosc ». « C’est en décembre 1986 que j’ai participé à l’inauguration du musée d’Orsay ».
Les mois, les années passèrent, et cette propension à s’émerveiller, à entamer chaque projet avec une fougue nouvelle, cette curiosité sans bornes que d’aucuns jalousaient furent progressivement perçues comme une faiblesse, une incapacité à se fixer. Ses amis se marièrent, les vies prirent des trajectoires différentes, elles cessèrent brusquement de se croiser. Le périmètre de l’existence s’était restreint. Le monde n’attend jamais.
L’indépendance est une forme de jouvence, on n’en prend conscience que lorsqu’on la perd. Les opportunités nouvelles se firent plus rares. Passé un certain âge, nos sociétés se méprennent quant à l’émerveillement : on le prend facilement pour de la naïveté. Il lui fut rétorqué que son CV n’était pas assez « lisible », qu’elle n’était pas assez « spécialisée ». Empreinte d’une nostalgie qui ne la quitta plus, elle conta ses errances professionnelles, les difficultés, la rugosité d’un temps nouveau. « C’est en janvier 1987 que j’ai perdu ma liberté ».
On l’appela à son domicile.
— Madame Alona?
— Oui?
— Bernard Witz, rédacteur en chef du Temps. Les papiers que vous nous envoyez depuis des mois n’offrent que peu d’intérêt. Je devrais d’ailleurs vous demander d’arrêter.
— Dans ce cas, pourquoi ne le faites-vous pas?
Un silence.
— Parce que l’agencement de vos mots a quelque chose de délicat.
— Dans ce cas, pourquoi n’offrent-ils que peu d’intérêt?
— Parce que si vous avez la prétention d’être journaliste, ce n’est pas de vous que vous devez parler, mais des autres.
— Dans ce cas, comment fait-on?
— Vous commencez par venir me voir demain à 8 heures.
La conversation avait duré moins d’une minute. Le lendemain, Bernard Witz lui avait dit:
— Je déteste cette nouvelle manière de s’appeler par son prénom, et je n’ai pas le temps de donner du « monsieur-madame » à mes journalistes. Cela vous pose un problème, Alona?
Ça n’en avait pas posé.
Le journalisme de guerre vint assez vite. Comme une évidence. La tension, la raideur.
Ses articles se firent aussi rares qu’espérés, quoi qu’elle ne cherchât jamais à susciter l’adhésion ou la bienveillance; pas même la reconnaissance. Pour atteindre la masse critique d’éléments, d’informations nécessaire à la rédaction d’un reportage, fidèle à elle-même, elle bouillonnait. Lorsqu’il s’agissait d’écrire, elle contait. Pour peu que Bernard Witz accepte ses papiers, et il n’en avait écarté aucun, elle disposait du nombre de colonnes qu’il lui fallait. Ce n’était plus du quotidien, c’était du magazine. Elle prenait son temps, insensible aux impératifs de bouclage, de place, étrangère à l’urgence. L’actualité la laissait indifférente.
Bernard Witz avait rapidement compris comment Sacha travaillerait. Il lui disait : « Alona, tu pars pour Sarajevo », conscient que cette phrase n’impliquait aucune limite de temps, aucune restriction d’espace. On ne pouvait être certain qu’elle resterait là où l’avion la déposerait initialement. On ne savait jamais quand elle serait de retour. Elle s’envolait, libre, douée d’une faculté rare : la capacité à percevoir le monde avec les yeux de l’autre. Inébranlablement convaincue que la matière dont se compose l’homme est si fragile, si fluide, que l’écoute ne peut que la révéler. Witz attendait d’elle qu’elle raconte les villes, qu’elle en rapporte le crépuscule, les instants précieux et, à travers eux, les affres de l’homme, l’aspérité des âmes, le battement des cœurs. »

L’avis de… Catherine (Librairie Montbarbon, Bourg-en-Bresse)
« Le Rwanda, les tutsi, la guerre, les massacres et puis Rose , si touchante, si attachante et Sacha. Deux femmes extraordinaires confrontées à l’horreur. Un roman pour nous aider à comprendre, à réaliser ce qui s’est passé. Bien sûr, on en avait entendu parler. Bien sûr on savait les atrocités qui avaient été commises mais là, on est dedans! On tremble, on pleure, on se dit que ce n’est pas possible: Comment a-t-on pu laisser faire? »

Vidéo

Yoan Smadja s’entretient avec Philippe Chauveau © Production Web TV culture

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J’ai cru qu’ils enlevaient toute trace de toi

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Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots:
Vingt ans après les massacres au Rwanda, un mystérieux carnet va arriver au domicile de Sacha, qui à l’époque était envoyée spéciale dans le pays. Il s’agit du témoignage bouleversant de Rose, rescapée du génocide, qui a croisé la route de Sacha.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Rose et Sacha, deux femmes à Kigali

Yoan Smadja nous livre avec son premier roman un témoignage très émouvant sur le génocide rwandais de 1994, tout en nous livrant les clés de cet épisode sanglant. Fort et prenant.

«C’est en avril 1994 que j’ai demandé à Dieu de divorcer». Le titre de l’article de Sacha, envoyée spéciale au Rwanda, donne le ton de ce beau roman. Sa carrière de reporter de guerre, parcourant les points chauds de la planète s’arrête à Kigali. À son rédacteur en chef, elle indique que son choix est irrévocable, mais qu’elle prendrait volontiers en charge la rubrique gastronomique.
De gastronomie, il va aussi en être question dans le carnet qui va parvenir à Sacha quelque vingt ans plus tard. Accompagné d’un courrier adressé à Daniel par une certaine Rose, le texte retrace la vie et la carrière de son père, plongeur puis commis de cuisine à l’Ambassade. Pris sous son aile par le grand chef qui était alors aux fourneaux, il voit en lui son successeur. Mais la mort l’attend au coin de la rue.
Yoan Smadja a construit très habilement ce roman qui va mêler l’histoire de Rose et celle de Sacha. Deux parcours que le lecteur va découvrir en parallèle et qui vont finir par se croiser, provoquant le retour de Sacha au Rwanda. Deux destins façonnés par la folie des hommes.
La journaliste est envoyée en Afrique du Sud pour y couvrir les premières élections non raciales au suffrage universel de l’histoire du pays qui vont asseoir le pouvoir de Nelson Mandela. Peu après son arrivée, elle est victime d’un accident de voiture et va constater que les tensions restent fortes dans le pays. Après une altercation avec le chauffeur de camion, elle décide d’en savoir plus sur la société qui l’emploie et découvre que des machettes partent à destination du Rwanda. Elle va suivre cette piste et se retrouver dans un pays qui, depuis des mois on attise la haine entre Hutus et Tutsis, malgré les accords d’Arusha censés apaiser la situation. En fait, il suffira d’une étincelle pour mettre le feu aux poudres. Avec l’assassinat du président Juvénal Habyarimana le 6 avril 1994, le prétexte est tout trouvé. Les massacres et les scènes insoutenables vont secouer tout le pays devant l’indifférence de l’opinion internationale, devant la lâcheté du contingent français qui ne s’occupe que de rapatrier ses ressortissants et laissant son personnel autochtone à la merci des Hutus surexcités par leur nouveau pouvoir. C’est dans ce climat que Sacha va accepter de convoyer Daniel, qui n’a plus de nouvelles de Rose et de leur fils.
Un voyage à hauts risques, à l’issue très incertaine commence…
Yoan Smadja, qui s’appuie sur une solide documentation, retrace quelques épisodes à la limite du soutenable. Toutefois, le choix de «revivre» cette situation vingt ans après permet de mettre un peu de baume au cœur des acteurs et des lecteurs. Aussi violente, aussi dramatique, aussi inhumaine que soit cette guerre, elle doit désormais laisser la place à la vie et à une forme de résilience. Ainsi qu’à une vigilance de tous les instants.

J’ai cru qu’ils enlevaient toute trace de toi
Yoan Smadja
Éditions Belfond
Roman
288 p., 17 €
EAN 9782714481009
Paru le 11/04/2019

Où?
Le roman se déroule principalement au Rwanda. On y évoque aussi Paris, l’Afrique du Sud et les États-Unis.

Quand?
L’action se situe en 1994 et vingt ans plus tard.

Ce qu’en dit l’éditeur
Printemps 1994. Le pays des mille collines s’embrase. Il faut s’occuper des Tutsis avant qu’ils ne s’occupent de nous.
Rose, jeune Tutsi muette, écrit tous les jours à Daniel, son mari médecin, souvent absent. Elle lui raconte ses journées avec leur fils Joseph, lui adresse des lettres d’amour… Jusqu’au jour où écrire devient une nécessité pour se retrouver. Obligée de fuir leur maison, Rose continue de noircir les pages de son cahier dans l’espoir que Daniel puisse suivre sa trace.
Sacha est une journaliste française envoyée en Afrique du Sud pour couvrir les premières élections démocratiques post-apartheid. Par instinct, elle suit les nombreux convois de machettes qui se rendent au Rwanda. Plongée dans l’horreur et l’indicible, pour la première fois de sa vie de reporter de guerre, Sacha va poser son carnet et cesser d’écrire…
Dans ce premier roman bouleversant d’humanité, Yoan Smadja raconte le génocide des Tutsis du Rwanda à travers le regard de deux femmes éblouissantes, Rose et Sacha qui, sans le savoir, et par la seule force de leur plume, vont tisser le plus beau des liens, pour survivre à l’inhumain.

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Yoan Smadja s’entretient avec Philippe Chauveau © Production Web TV culture

INCIPIT (Les premières pages du livre)
C’est en avril 1994 que j’ai demandé à Dieu de divorcer.
A-t-il accepté? Je crois qu’il ne m’a jamais répondu.
D’ordinaire, le printemps est une saison dorée. En avril 1994, il n’en fut rien. J’y ai vu un pays tout de vert, de terre et d’affliction vêtu.
La première impression se fait depuis le ciel. Je suis navrée pour les journalistes arrivés par la route, car leur a échappé ce que le Rwanda offre à la fois de plus singulier et de plus beau : l’enchevêtrement des collines, leur géométrie inachevée, tourmentée, d’une beauté à couper le souffle. La sensation d’une nature subjuguée. Une harmonie particulière naît de ce damier imparfait, elle témoigne de l’existence d’un dessein. J’ai cru y déceler quelque chose qui nous dépasse, au-delà du hasard, au-delà de la main de l’homme, bien incapable de façonner un ordonnancement si subtil, une magie semblable à l’alternance des saisons, à la rosée du matin, à l’espérance.
Irrésistible est le penchant des êtres pour le vernis, l’écume des choses ; au Rwanda, il avait brouillé notre vision. Nous avions ignoré les événements majeurs comme les signaux faibles. Ils n’ont, au creux des cœurs, dans le repli des âmes qui avaient prononcé le « plus jamais ça », à la face des vigies auprès desquelles nous avions fondé tant d’espoirs, rencontré aucun écho. On nous enseigne, pourtant, de nous inspirer de l’océan. Il est si éloigné du Rwanda, lui qui de tout temps méconnaît sa surface, néglige le vent, le vacarme des vagues, le ressac. L’écume. Car l’océan n’est que profondeur, le dessus ne lui importe pas.
Nous aurions dû comprendre ce qui se passait au Rwanda bien avant le printemps de cette année-là. Peut-être avions-nous tenté de ne pas voir, de nous rassurer. Peut-être avions-nous baissé la garde. Alors que les Rwandais et la communauté internationale auraient dû ne pas céder un pouce de terrain, ils avaient détourné les yeux, des années durant, face à l’hydre. Jusqu’au naufrage.
Le temps qui passe n’a sur nos vies que peu de prise. Les plus profondes blessures nous sont infligées en un éclair. Celles auxquelles on ne s’attend pas. Celles qui vous amènent à demander des comptes aux êtres que vous aimez passionnément. Celles qui finissent par vous séparer.
Disons que je me suis disputée – seule ; il ne m’a pas fallu beaucoup de temps pour le concéder.
C’est en avril 1994 que j’ai demandé à Dieu de divorcer.
Sacha Alona relisait ce texte écrit vingt ans plus tôt.
Après une pause forcée de quelques semaines à son retour – sa fuite – de Kigali, elle avait annoncé au rédacteur en chef du Temps qu’elle quittait les pages internationales du quotidien afin de se consacrer à la critique gastronomique. Il lui avait demandé de répéter. C’était à prendre ou à laisser.
En quelques mois, elle était parvenue à s’intégrer à ce cercle à la fois restreint et masculin, dont les papiers sont susceptibles de faire comme de défaire une réputation. Elle fit de la pâtisserie son domaine de prédilection. À mesure que sa plume s’affinait pour décrire l’équilibre d’une crème à l’orange, l’évidence de certaines associations, citron et girofle, rose et pistache, truffe et kadaïf, elle avait eu le sentiment de se dépouiller des réflexes de l’ancien temps. Ce que sa main gagnait en rêve et en émotion, elle avait le sentiment de le perdre en précision, en lucidité. En véhémence. Obstinée, talentueuse, elle ne fit jamais part de ses doutes ni de ses regrets. Elle avait troqué l’exaltation contre les rêves convenables et feutrés. À mesure qu’elle prenait du galon dans cet univers besogneux, ouaté, on oubliait qu’elle avait couvert par le passé quelques-uns des conflits les plus tragiques des années 1980 et 1990. Le grand reporter s’était fait critique gastronomique, et c’était devenu une passion. C’était devenu un refuge.
L’étonnement avait constitué le trait saillant de sa personnalité, dès l’enfance ; Sacha avait été une élève transportée par chaque cours, chaque visite de musée, chaque bribe de conversation captée. Si bien qu’elle ne sut comment s’orienter, craignant de passer à côté de quelque chose de captivant, de s’enfermer. Sa seule certitude fut qu’elle devait être là où l’Histoire se faisait, là où la foule des hommes, les soubresauts du temps lui semblaient remarquables. Elle intégra l’Institut d’études politiques de Paris avec le sentiment ambivalent que la chose publique était si vaste qu’elle devait englober tous les domaines et toutes les matières, mais était enseignée avec une hauteur telle qu’elle en oubliait le sort du citoyen, son quotidien. Elle se rendit à des conférences et négligea les enseignements, elle passa ses soirées auprès de militants politisés et omit de préparer ses examens. Elle n’éprouva jamais la moindre hésitation lorsque tel ou tel étudiant étranger, sur les bancs de la grande école, lui proposait de découvrir son pays. Elle fut de tous les combats, elle ne manqua aucun concert. Ses études ? Un courant d’air, sanctionné par quelques enseignants incapables de cerner cette frénésie émaillée d’absences, considéré avec le sourire par d’autres, bienveillants, attendris face à tant de souffle.
Alors que, tour à tour, les portes des cabinets ministériels, des centres de recherche et des grands groupes s’ouvraient devant ses amis, gestionnaires de leur propre carrière et déterminés à compter, Sacha, elle, voguait. Son diplôme en poche, tel un sésame et alors que la notion même de chômage de masse semblait inconnue, elle naviguait d’un emploi à un autre, d’une association à une autre, d’un continent à un autre, au hasard des rencontres et des propositions. Elle ne sut dire non à rien, toute à sa crainte de passer à côté de quelque chose.
Dès lors, elle excellait puis elle se lassait, éternelle débutante, appliquée, solaire, guidée par le désir incontrôlable qu’éprouvent ces jeunes gens auxquels le quotidien ne suffit jamais. Elle se plongea en chaque tâche avec obstination et avec passion.
Mais les emportements de la jeunesse sont comme la valse des sédiments, ils finissent par ralentir et par laisser derrière eux une mélancolie impalpable dont on peine à se défaire. C’est ainsi qu’elle se mit à écrire. Tout ce qu’elle vit. Tout ce qu’elle entreprit. Ses textes eurent pour titre l’énoncé du mois et du fait, brut. « C’est en mai 1982 que j’ai assisté à un enlèvement à Beyrouth ». « C’est en août 1980 que j’ai vu naître Solidarnosc ». « C’est en décembre 1986 que j’ai participé à l’inauguration du musée d’Orsay ».
Les mois, les années passèrent, et cette propension à s’émerveiller, à entamer chaque projet avec une fougue nouvelle, cette curiosité sans bornes que d’aucuns jalousaient furent progressivement perçues comme une faiblesse, une incapacité à se fixer. Ses amis se marièrent, les vies prirent des trajectoires différentes, elles cessèrent brusquement de se croiser. Le périmètre de l’existence s’était restreint. Le monde n’attend jamais.
L’indépendance est une forme de jouvence, on n’en prend conscience que lorsqu’on la perd. Les opportunités nouvelles se firent plus rares. Passé un certain âge, nos sociétés se méprennent quant à l’émerveillement : on le prend facilement pour de la naïveté. Il lui fut rétorqué que son CV n’était pas assez « lisible », qu’elle n’était pas assez « spécialisée ». Empreinte d’une nostalgie qui ne la quitta plus, elle conta ses errances professionnelles, les difficultés, la rugosité d’un temps nouveau. « C’est en janvier 1987 que j’ai perdu ma liberté ».
On l’appela à son domicile.
— Madame Alona?
— Oui?
— Bernard Witz, rédacteur en chef du Temps. Les papiers que vous nous envoyez depuis des mois n’offrent que peu d’intérêt. Je devrais d’ailleurs vous demander d’arrêter.
— Dans ce cas, pourquoi ne le faites-vous pas?
Un silence.
— Parce que l’agencement de vos mots a quelque chose de délicat.
— Dans ce cas, pourquoi n’offrent-ils que peu d’intérêt?
— Parce que si vous avez la prétention d’être journaliste, ce n’est pas de vous que vous devez parler, mais des autres.
— Dans ce cas, comment fait-on?
— Vous commencez par venir me voir demain à 8 heures.
La conversation avait duré moins d’une minute. Le lendemain, Bernard Witz lui avait dit:
— Je déteste cette nouvelle manière de s’appeler par son prénom, et je n’ai pas le temps de donner du « monsieur-madame » à mes journalistes. Cela vous pose un problème, Alona?
Ça n’en avait pas posé.
Le journalisme de guerre vint assez vite. Comme une évidence. La tension, la raideur.
Ses articles se firent aussi rares qu’espérés, quoi qu’elle ne cherchât jamais à susciter l’adhésion ou la bienveillance; pas même la reconnaissance. Pour atteindre la masse critique d’éléments, d’informations nécessaire à la rédaction d’un reportage, fidèle à elle-même, elle bouillonnait. Lorsqu’il s’agissait d’écrire, elle contait. Pour peu que Bernard Witz accepte ses papiers, et il n’en avait écarté aucun, elle disposait du nombre de colonnes qu’il lui fallait. Ce n’était plus du quotidien, c’était du magazine. Elle prenait son temps, insensible aux impératifs de bouclage, de place, étrangère à l’urgence. L’actualité la laissait indifférente.
Bernard Witz avait rapidement compris comment Sacha travaillerait. Il lui disait : « Alona, tu pars pour Sarajevo », conscient que cette phrase n’impliquait aucune limite de temps, aucune restriction d’espace. On ne pouvait être certain qu’elle resterait là où l’avion la déposerait initialement. On ne savait jamais quand elle serait de retour. Elle s’envolait, libre, douée d’une faculté rare : la capacité à percevoir le monde avec les yeux de l’autre. Inébranlablement convaincue que la matière dont se compose l’homme est si fragile, si fluide, que l’écoute ne peut que la révéler. Witz attendait d’elle qu’elle raconte les villes, qu’elle en rapporte le crépuscule, les instants précieux et, à travers eux, les affres de l’homme, l’aspérité des âmes, le battement des cœurs. »

Extraits
« Plus de vingt années s’étaient écoulées. Rien ne pouvait être effacé. Surtout depuis ce lundi d’avril 2017 où elle avait découvert dans sa boîte aux lettres un léger colis passé par différentes adresses avant de lui parvenir. Le nom de l’expéditeur n’était pas mentionné. Installée comme chaque matin à la terrasse du café Charlot, elle en défit l’emballage. Il contenait une enveloppe et un carnet à rabats de taille moyenne. Son cuir, noir, était de bonne facture mais sale, élimé. Par endroits, il était comme enfoncé. Sacha passa la main sur le dessus, puis sur la tranche. Compte tenu de l’usure, le carnet avait dû être manipulé des centaines, peut-être des milliers de fois. Les pages étaient d’un blanc passé, certaines étaient tachées. L’écriture était douce, aérée ; les mots avaient été tracés de manière méticuleuse, presque scolaire. C’était une succession de lettres. Elle ne comprit pas, au début.
Puis elle ouvrit à nouveau le carnet, fit défiler les feuillets. Elle sentit sa gorge se nouer, les battements de son cœur accélérer. Tourna les pages. Emplit ses narines du parfum qu’il renvoyait. Elle y distingua un léger arôme de vanille. Ou peut-être n’était-ce que son imagination ? La dernière lettre datait du printemps 1994. Du côté droit, une fleur avait été tracée dans le cuir.
Cette fleur.
Il n’y avait plus de doute. Elle avait entendu parler de ce carnet vingt ans plus tôt. Sacha saisit l’enveloppe qui l’accompagnait. Un courrier dont l’écriture était la même que celle du carnet et portant l’en-tête de l’université du Rwanda lui était adressé. Une photo en noir et blanc y était jointe.
Sacha lut le texte. Elle déposa quelques pièces sur la table pour régler son café puis remonta vers son appartement.
Elle passa un coup de fil à New York. »

« — Je sais que tu ne peux pas parler, mais pourquoi ne souris-tu pas?
J’ai esquissé quelques signes en agitant les bras: « J’aurais voulu être comme vous. » Ou du moins, c’est ce que signifiait le va-et-vient rapide de ma main entre lui et moi. Le jeune garçon a souri.
Mes poumons se sont emplis d’un air parfumé et heureux. Depuis, chaque matin et chaque soir, mes narines recherchent ce parfum précieux. Aucun son n’est sorti, mais, finalement, j’ai souri.
— Je vais te dire un secret: tes yeux parlent bien plus que toutes les bouches de Kigali réunies.
Le jeune garçon a sorti un couteau de sa poche et, en s’approchant du mur d’enceinte de la résidence, y a déposé le dessin d’une fleur.
Si même j’avais pu parler, Daniel, je ne sais ce que je t’aurais répondu ce jour-là. Aujourd’hui, alors que je me remémorais notre rencontre, j’ai regretté que mes yeux ne parviennent pas à te trouver. J’aimerais, sous le saule pleureur, qu’ils rient près de toi.
Tu me manques.
Rose »

À propos de l’auteur
Yoan Smadja a travaillé dans la collecte de fonds en faveur d’ONG. J’ai cru qu’ils enlevaient toute trace de toi est son premier roman. (Source : Éditions Belfond)

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Mourir n’est pas de mise

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En deux mots:
Épuisé et sans doute déjà malade, Jacques Brel décide de quitter la scène, s’achète un bateau et vogue vers les Marquises. Les dernières années de sa vie sont l’occasion de (re)découvrir l’homme, mais surtout de retracer une magnifique odyssée.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Le temps s’immobilise aux Marquises

Dans cette courte biographie romancée des dernières années de Jacques Brel, David Hennebelle nous offre sans doute le plus émouvant des hommages à celui dont on commémore les 40 ans de sa disparation.

Une fois n’est pas coutume, commençons cette chronique en citant non pas un passage du roman, mais le début de «Les Marquises», l’une des dernières chansons de Jacques Brel:
Ils parlent de la mort
Comme tu parles d’un fruit
Ils regardent la mer
Comme tu regardes un puit
Les femmes sont lascives
Au soleil redouté
Et s’il n’y a pas d’hiver
Cela n’est pas l’été
La pluie est traversière
Elle bat de grain en grain
Quelques vieux chevaux blancs
Qui fredonnent Gauguin
Et par manque de brise
Le temps s’immobilise
Aux Marquises
Des paroles qui sont une belle introduction à ce magnifique hommage au chanteur belge dont on commémore le 9 octobre 2018 les 40 ans de la disparition. On y parle aussi de la mort, on y regarde aussi la mer, on y parle aussi de la pluie, on y parle aussi de Gauguin et on y immobilise aussi le temps.
En retraçant les dernières années de la vie de Brel, David Hennebelle fige pour l’éternité la légende de ce compositeur-interprète à nul autre pareil. Depuis ce jour de 1974 où son bateau quitte le port d’Anvers jusqu’au pèlerinage devant la pierre tombale aux Marquises, on va (re)découvrir l’homme au travers d’un récit aussi émouvant que documenté.
Au moment de lever l’ancre à bord de l’Askoy, le bateau qu’il a acheté pour l’occasion, ce sont les rêves de grand large et d’aventure qu’il entend partager avec son équipage, sa compagne et ses filles. Après une dernière tournée épuisante et le tournage du film L’Emmerdeur, il a en effet décidé de larguer les amarres, même si personne ne croit vraiment qu’il ait définitivement dit adieu à la scène. Il a envie de profiter de la vie, de fuir les paparazzis qui ne le quittent pas d’une semelle et de profiter de sa nouvelle liberté.
Mais les problèmes de santé, la météo et les tensions qui naissent à bord vont transformer le beau voyage en une difficile odyssée qu’il va du reste interrompre à plusieurs reprises. Fatigué et fragilisé, il s’effondre quand on lui annonce le décès de Georges Pasquier. «Il se trouva submergé par un chagrin dont rien ne pouvait le tirer. Il pleurait et parlait en même temps, hoquetant comme le font beaucoup les enfants. Ceux qui les connaissaient bien avaient raison de dire que Jojo était son ami le plus cher, depuis leur rencontre aux Trois Baudets, depuis ces fins fonds de la nuit où aucun des deux n’arrivait à dire à l’autre que, peut-être, il serait préférable d’aller dormir. Assez vite il avait travaillé pour lui, abandonnant son métier d’ingénieur pour le conduire d’une ville à l’autre, pour lui servir de secrétaire ou de régisseur. »
Après des obsèques déchirantes pour celui qu’il aimait «plus et mieux qu’une femme», il retrouve son bateau. Même si les médecins lui déconseillent de reprendre la mer, il poursuit son rêve, aussi entêté que L’Homme de la Mancha, cette comédie musicale qu’il a adaptée et montée.
Et il finit par l’atteindre… « Les Marquises invitaient au cabotage. Les îles portaient des noms inconnus qu’on apprivoisait d’abord à la lecture des cartes marines. On s’emplissait la bouche de Tahuata, Ua Pou, Nuku Hiva ou Ua Huka. Chacune portait un mystère qui ne se dissipait pas avec la venue du rivage. En tout, il y en avait douze ; la moitié se passait des hommes. Brel était subjugué. Il se surprenait à les aimer plus encore qu’il n’avait aimé les Açores. L’Askoy partit vers le nord. À Nuku Hiva, ils se prêtèrent, amusés, à l’accueil fort cérémonieux des autorités de l’île. Le champagne n’était pas frais. Ils ne s’attardèrent pas; ils savaient déjà qu’ils étaient bien mieux accordés à Hiva Oa. »
Peut-être pressent-il que c’est dans cet archipel qu’il finira sa vie aux côtés de Maddly, sa dernière compagne. Après avoir repris la mer jusqu’à Tahiti, il revient s’installer aux Marquises où il va trouver une maison où il rêve d’accueillir ses amis. Après un voyage à Bruxelles pour une visite de contrôle, il renouvelle sa licence de pilote et va dès lors servir de pilote aux habitants qui l’ont adopté, y compris les religieuses.
Désormais installé, il recommence à composer, parfait ses talents de cordon-bleu – il aime surprendre ses amis en leur concoctant des menus dignes d’un grand-chef – et attend avec impatience Charley Marouani pour lui présenter son nouvel album dont la sortie provoquera un vrai raz-de-marée, entre autres par une promotion assurée par celui qui deviendra quelques années plus tard président de la République: François Mitterrand.
Mais alors que Brel fourmille de projets, la maladie va le rattraper. Une embolie pulmonaire va l’emporter. Aujourd’hui il repose près de Gauguin, dont il disait qu’il avait gardé l’âme de l’enfant dans l’adulte. On pourrait sans doute en dire autant de lui-même.


Les Marquises de Jacques Brel – 1977.

Mourir n’est pas de mise
David Hennebelle
Éditions Autrement
Roman
168 p., 15 €
EAN: 9782746747739
Paru le 29 août 2018

Où?
Le roman se déroule en Belgique, en Suisse, en France et sur l’océan en route vers les Marquises et Tahiti, avec quelques escales en cours de route.

Quand?
L’action se situe de 1974 à 1978.

Ce qu’en dit l’éditeur
À bord d’un grand voilier, un homme laisse derrière lui le ciel gris et bas de Belgique, les paparazzis, les salles de concert enfumées. Sur les îles Marquises, il veut devenir un autre et retrouver le paradis perdu de l’enfance. Mais il reste toujours le plus grand: Jacques Brel.
Roman biographique et onirique, Mourir n’est pas de mise redonne vie avec grâce et émotion aux quatre dernières années mythiques de Jacques Brel, entre grandes fêtes, vie solitaire, compositions, échappées sur mer ou dans les airs. Des années de beauté, de gravité, d’une vie réinventée, tel un conte merveilleux et cruel.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog Baz’Art
Blog Boojum (Loïc di Stefano)

Les premières pages du livre
« Quand l’Askoy s’éloigna des quais du port d’Anvers, le temps n’était pas clair, les eaux épaisses de l’Escaut n’étaient pas calmes, juillet ne tenait pas les promesses d’un bel été.
Il avait décidé qu’il fallait faire des choses dangereuses, des choses qui effraient la plupart des gens, des choses qu’on ne sait pas encore faire. Pour les ressentir, ces choses, il s’était embarqué dans un tour du monde.
C’était un mercredi de 1974, sur les six heures. Alexandre Soljenitsyne était expulsé d’URSS parce qu’il avait publié L’Archipel du Goulag, Emmanuelle et Les Valseuses projetaient le sexe partout où il était inconvenant de le pratiquer tandis que le vent de l’Histoire emportait Nixon et les colonels grecs.
Il avait quarante-cinq ans.
Il partait.
À la vérité, il avait tout précipité, sitôt sorti du tournage de L’Emmerdeur. L’année précédente, il avait loué un voilier et un skipper pour un tour de Corse avec ses trois filles avant de s’embarquer sur le Korrig, un bateau-école, pour la grande traversée de la mer océane.
« Il faut savoir retourner à l’école », avait-il dit.
Il s’était laissé tout expliquer des manœuvres d’entrée et de sortie dans les ports, des marées, des phares, des cordages, des voiles, des instruments de navigation. Sous la lune et le vent, il avait voulu écrire ce bonheur si nouveau à Lino Ventura. À son retour, pour se perfectionner et obtenir son brevet de capitaine au grand cabotage, il avait continué à prendre des cours à l’École royale de la marine d’Ostende. Puis il avait parcouru les côtes de la Manche et de la mer du Nord à la recherche du bateau qui le porterait, lui et ses rêves. Si nombreux. Insondables.

Un jour, dans le port d’Anvers, il s’était arrêté devant cette solide coque d’acier de dix-huit mètres et de quarante-deux tonnes à la quille relevable qui attendait ses mâts et sa voilure, au milieu des hangars, comme un grand jouet incomplet qu’on aurait oublié dans un recoin. C’était un yawl assez remarquable dans la plaisance belge qui avait surtout navigué en mer du Nord et dans les canaux de Hollande. Il tirait son nom d’une petite île de Norvège, Askøy, l’île aux Frênes, au large de Bergen.
Il l’acheta puis, un samedi, avec des mètres carrés plein la tête, il se rendit dans une voilerie à Blankenberge pour y déplier ses plans. On reconnut le bateau mais non son nouveau propriétaire, ce qu’il aima par-dessus tout.
« Je suis celui que tous les Flamands veulent tuer. »
Tout le monde avait ri.
Dans l’entrepôt, il écartait les deux bras et dansait presque pour mimer la manière dont l’Askoy se comportait avec le vent arrière dans les focs.

Il était revenu plusieurs fois à la voilerie, prenant plaisir à discutailler avec le patron qui ne le prenait guère au sérieux : aimable fou qui n’aurait jamais la pointure pour gouverner seul ou même à deux un bateau aussi grand, aussi lourd. Il lui répondait invariablement qu’il s’en fichait, qu’il fallait précisément être fou, que l’homme n’était pas fait pour rester quelque part, qu’il devait aller voir entre les vagues, derrière les îles, dans le lointain où se font les jolies vies. »

Extrait
« Il y avait tant de personnes qui ne voyaient pas ou ne voulaient pas voir qu’il était loin déjà. Et qu’il avait le dos tourné. C’était peut-être la seule chose qui ne mentait pas sur la photo. Il n’avait pas imaginé, depuis qu’il avait annoncé son retrait de la scène, qu’on le presserait autant dans l’espoir de lui arracher des regrets. Il fallait vraiment ne pas le connaître pour se le figurer déjà nostalgique ou incertain de son choix. »

À propos de l’auteur
David Hennebelle est né en 1971 à Lille. Professeur agrégé et docteur en Histoire, il est l’auteur d’essais sur la vie musicale publiés chez Champ Vallon et Symétrie. Mourir n’est pas de mise est son premier roman. (Source : Éditions Autrement)

Site Wikipédia de l’auteur 

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Un dangereux plaisir

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Un dangereux plaisir
François Vallejo
Éditions Viviane Hamy
Roman
320 p., 19 €
EAN : 9782878583137
Paru en août 2016

Où?
Le roman se déroule à Paris. Les parents du narrateur le quittent pour la Normandie.

Quand?
L’action n’est pas située dans le temps.

Ce qu’en dit l’éditeur
À l’origine d’un roman, il y a toujours pour moi un croisement secret entre quelques détails de ma vie la plus intime, le goût du mythe le plus universel et la traversée du temps historique. Pour Un dangereux plaisir, où l’on mange et cuisine à tout va, l’affaire personnelle touche à l’enfance : j’ai été un de ces enfants pour qui la nourriture a longtemps été problématique ; une tarte aux fraises surgie dans la main d’une inconnue me révèle le plaisir de dévorer : la scène fondatrice se retrouve dans le livre, elle est vraie. Plus tard, une tante m’initie à l’art du fumet de poisson et fait de moi un amateur de préparations culinaires à la fois ordonnées et fantaisistes. François Vallejo
En dépit de la nourriture que ses parents lui imposent et qu’il rejette avec constance, Élie Élian s’attarde à l’arrière du restaurant qui s’est ouvert dans son quartier. Les gestes qu’il observe, les effluves dont il se délecte sont une révélation : il sera chef-cuisinier. Son passage dans l’établissement de la veuve Maudor sera déterminant. Elle l’initie à l’amour fou et lui offre d’exercer son incroyable génie culinaire. Puis ses errances dans un Paris en proie aux émeutes le mèneront jusqu’au Trapèze, le restaurant où son destin de magicien des sens, des goûts et des saveurs s’accomplira.
Après Ouest – finaliste du Goncourt 2006, et lauréat du prix du Livre Inter 2007 –, Métamorphoses et Fleur et Sang, l’écrivain continue, comme son personnage, à attraper la vie qui passe, « mais avec délicatesse », et à se réinventer en toute originalité.

Ce que j’en pense
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S’il y a pléthore d’émissions de télévision sur la cuisine, si la gastronomie française est inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO et si les fêtes de fin d’année donnent traditionnellement l’occasion aux éditeurs de proposer toute une série de livres de cuisine, il est en revanche assez étonnant que la littérature ne se soit pas davantage emparée de ce thème pourtant très riche. On saluera donc l’initiative de François Vallejo qui, au-delà de l’ascension d’un chef-cuisinier, nous propose un livre sur le désir et le plaisir, sur la passion et le pouvoir, sur l’envie et les dérives qu’elle peut engendrer.
Mais avant qu’Élie Élian ne trouve sa voie, il aura un bien curieux parcours. Chez lui la nourriture n’est pas bonne, les mets sont «insipides, incolores, inodores, comme tous les plats gorgés de flotte ». Aussi n’est-il pas très étonnant que le jeune garçon décide de fuir la table familiale et de devenir un extrémiste de la faim : « Il s’est résigné à manger le peu nécessaire à sa survie, pour ne plus inquiéter sa famille, en même temps qu’il développe une passion secrète pour les cuisiniers du voisinage, de plus en plus nombreux dans son quartier. »
Il aime assister au ballet des fournisseurs, voir les produits se transformer, sentir les odeurs. C’est décidé, il sera cuisinier ! Sauf que chez lui, on ne comprend vraiment pas cette décision : « des études pour la cuisine, cela n’a aucun sens. Un enfant qui a serré les dents pendant des années pour ne pas avaler ses repas, devenir gâte-sauce, cela n’a aucun sens. » Mais ses parents vont finir par céder à la condition que leur nom ne soit pas entaché par ce choix.
Élie Élian va alors devenir Audierne et s’introduire dans les cuisines du restaurant Maudor en s’invitant à la table de l’établissement, alors qu’il n’a pas d’argent. Sauf qu’il est trop honnête pour s’enfuir comme son acolyte et offre sa force de travail en échange du prix du repas.
Une tactique qui va lui permettre, petit à petit, de prendre le contrôle de la cuisine avec l’accord au moins passif de la patronne qui est en train de se tuer à la tâche : « La mère tient tous les rôles dans son modeste établissement sans employé, prévisions, commandes, achats, préparation, cuisine, dressage des assiettes, gestion. » Audierne va tester son savoir-faire, essayer de nouveaux accords et empiéter sur le domaine de Jeanne Maudor. Mais comme cela marche plutôt bien, que des partisans de cette nouvelle cuisine se déclarent, elle laisse faire. Mieux même, elle va accepter les assauts de son fougueux cuisinier. Qui, en sauvant la vie de quelques clients mal prix lors d’une manifestation, va pouvoir poursuivre son ascension. Il entre au «Trapèze» pour y parfaire sa formation sous l’aile de Monsieur Rambur, un solitaire « qui a fait de lui un imbécile instruit, l’a conseillé sur la meilleure façon de mener son affaire, de présenter ses menus, de parler aux clients aussi. » Et en faire l’héritier de son établissement à sa mort.
Tout semble lui sourire. Mais, il n’est pas encore débarrassé de son passé, de ses anciens «amis» et d’Agathe, la fille de Jeanne. Quant à ses livres de recettes, ils ne se remplissent plus avec le même élan qu’à ses débuts. Surmontera-t-il sa «plus grande crise d’invention culinaire» ?
Ce sera ‘un des enjeux de ce roman qui vous fera venir l’eau à la bouche tout en décrivant parfaitement un univers à nul autre pareil. Avec force détails, François Vallejo va parvenir à éveiller nos sens et à nous prouver, comme le titre de son roman nous le suggère du reste, qu’il n’est pas sans danger de se laisser guider par le plaisir. N’hésitez toutefois pas à passer à table !

Autres critiques
Babelio
BibliObs (Claire Julliard)
La Croix (Jean-Claude Raspiengeas)
L’Humanité (Alain Nicolas)
Blog Bricabook
Blog Sur la route de Jostein
Blog À vos livres 

A propos de l’auteur
François Vallejo sait de mieux en mieux d’où il vient et cherche de moins en moins à savoir où il va. Géographiquement, et, comme son nom l’indique, il est à la croisée de voyageurs du sud et de stationnaires de l’ouest. La seule voie qu’il persiste à suivre est celle du roman, et c’est pour lui un chemin de traverse. Il a exploré une dizaine d’itinéraires singuliers, depuis Vacarme dans la salle de bal, en 1998.
Madame Angeloso et Groom ont constitué quelques étapes, suivies d’un Voyage des grands hommes qui l’a emmené vers l’Italie du 18e siècle, avant de retrouver l’Ouest du 19e en 2006, puis le 20e avec les Sœurs Brelan.
Ces déviations historiques l’ont aidé à trouver sa voie dans le 21e siècle, dont il a essayé d’éclairer quelques Métamorphoses en 2012. Il les pousse plus loin avec Fleur et sang, en 2014, où deux époques s’entrecroisent, deux histoires se confrontent, des hommes et des femmes s’entrelacent à travers le temps.
Il considère que, sur ces routes secrètes de la vie et des romans qu’il découvre comme elles viennent, le plaisir d’aller dépasse le bonheur d’arriver. (Source : Éditions Viviane Hamy)

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