Le corps d’après

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   RL_automne-2019  68_premieres_fois_logo_2019

 

Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots:
Du sang, des larmes, de la souffrance… Ce n’est pas l’image traditionnelle d’un accouchement, mais c’est ce que vit la jeune femme qui vient d’accoucher et qui a choisi de nous livrer son histoire, sans fards et bien loin des clichés de la maternité et du «plus beau jour de la vie».

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

«De chair et d’os et de viscères»

Virginie Noar a choisi pour son début en littérature de nous dire ce que ressent vraiment une femme qui accouche, combien le rôle de mère est difficile et combien l’expression «ce n’est que du bonheur» est galvaudée. Édifiant!

Le test de Rorschach est probablement le test de personnalité le plus célèbre au monde. Inventé en 1921 par le psychiatre suisse Hermann Rorschach, il permet à partir de tâches d’encre de définir le profil psychologique des patients. Si je vous en parle en introduction à cette chronique, c’est parce la graphiste Élodie Campo a choisi l’une de ces tâches pour illustrer la couverture de ce roman. Choix judicieux, car il invite d’emblée le lecteur à imaginer, à interpréter… et à confronter cette image au titre énigmatique «Le corps d’après».
Même si, dès les premières lignes, qui décrivent une épisiotomie, on comprend que cet après est la période qui suit un accouchement. Et que nous sommes bien plus proches d’une tragédie que d’un hymne à la joie. À en croire l’équipe médicale, tout s’est bien passé, le bébé est là et les premiers tests sont concluants. Reste à faire place nette. Tout à l’air si simple. Le bonheur promis se heurte pourtant à une dure réalité: «tu claques des dents, tu voudrais dormir et qu’on t’arrache de ce corps étranger, là, tout de suite, ne jamais avoir vu cette étendue de sang qui macule la salle de bains étroite et virginale. Tu t’assieds sur la cuvette des toilettes parce que.
Ça virevolte. Tu ne peux plus. Tu as mal. Peur. Tu chuchotes « au secours ». Ça tourne. Ça virevolte. Tu tombes, de ce corps nu qui saigne sans s’arrêter. Mais tu n’es pas morte. Tu n’es pas morte.»
Toujours en vie, il faut alors tenter de se réapproprier ce corps «de chair et d’os et de viscères», d’apprivoiser la peur omniprésente, de croire que tout va s’arranger. Pour cela Virginie Noar choisit de revenir sur les épisodes précédents, de nous raconter comment tout a commencé et le plaisir qu’il y avait alors de faire l’amour et de s’abandonner. Il n’était pas question de tomber enceinte: «Ce n’était pas du tout prévu comme ça. On devait baiser, c’est tout, s’exténuer, glisser l’un contre l’autre, mouillés tremblants, le souffle court, se pénétrer, jouir puis soupirer, tout ça pour ne pas oublier qu’on était vivants et qu’on ne deviendrait jamais des gens morts, usés, aigris.»
Après le test de grossesse positif, elle nous raconte le parcours classique de la femme enceinte, libre et célébrée. «J’effectue des prises de sang, plein de prises de sang, j’organise et planifie des rendez-vous, je me rends aux cabinets d’échographie, j’écarte les jambes et remonte ma culotte, essuie mes cuisses et rabats la manche de mon pull-over, je n’omets pas Ies «merci au revoir à bientôt pour le prochain examen, je suis tellement heureuse», je signe des formulaires, cachette des enveloppes, je préviens la terre entière, surtout la CAF et la Sécu, c’est important. Et la bonne nouvelle, c’est que tout va bien. Tout est sous contrôle.»
Jolie formule pour cacher toutes les peurs de la naissance à venir et celles, encore plus terrifiantes face au nouveau-né.
Sylvie Le Bihan avait ouvert la voie au printemps. Dans son roman Amour propre elle s’interrogeait sur le statut de ces femmes qui refusent la maternité, qui revendiquent le droit de ne pas aimer les enfants. Virginie Noar lui emboîte en quelque sorte le pas en démystifiant la belle histoire que l’on nous vend sur la grossesse et la maternité. N’en reste pas moins un lien viscéral mis en exergue par une très belle formule: «Donner la vie, c’est rendre la mort possible en même temps. C’est terrifiant et merveilleux.»

Le corps d’après
Virginie Noar
Éditions François Bourin
Premier roman
256 p., 19 €
EAN 9791025204566
Paru le 22/08/2019

Où?
Le roman se déroule en France, sans davantage de précision.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
C’est le début. L’absence de sensations. Les inquiétudes irrationnelles. La peur que, soudain, tout s’arrête. Alors, stupéfier les joies dans le sillon des lendemains incertains. Ne pas s’amouracher d’un tubercule en formation, c’est bien trop ridicule et puis, sait-on jamais, il pourrait. Mourir. Je me sens coupable. D’un bonheur qui ne vient pas. Je me sens coupable. Des larmes insensées alors que je devrais sourire. Et puis, ce matin-là, j’entends. Entre les quatre murs silencieux qui ne voient pas le désordre alentour, j’entends. Le balbutiement de son cœur.
Le Corps d’après est le récit d’un enfantement, et d’une lutte. Contre les injonctions, le bonheur factice, le conformisme. Au bout du chemin, pourtant, jaillit la vie. Celle qu’on s’inventera, pied à pied, coûte que coûte. Pour que, peu à peu, après la naissance de l’enfant, advienne aussi une mère, femme enfin révélée à elle-même.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Slate (Thomas Messias)
Livres Hebdo (Alexiane Guchereau)


Virginie Noar présente son premier roman, Le corps d’après © Production Librairie Mollat

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Mais tu n’es pas morte.
Les pieds immergés dans la mare de tes entrailles exfoliées, tu n’es pas morte, tu es bien vivante. De chair et d’os et de viscères.
Derrière la porte, elle est là, les paupières closes et l’insouciance au corps.
Elle t’attend, elle te manque; où est-elle? Elle flotte dans l’air et tes chevilles se noient.
Tu ne parviens pas à toucher, là. Ça ne cesse jamais de couler, tu ne sais que faire de cette serviette rêche et minuscule, blanche absurdité moquant l’ampleur de la tragédie. Ils ont cousu, là, entre tes jambes, à l’intérieur de toi béante, ils ont fait des points avec un fil et une aiguille, t’ont rapiécée, le geste las et l’âme ailleurs. Ils ont cousu ici et tu l’as senti, oh oui tu l’as bien senti, tu es déchirée dedans.
Ça tourne autour. Tes jambes vacillent, ton corps est faible et rompu, tu voudrais rentrer à la maison et dormir jusqu’à beaucoup. Tu as mal aux os, tu as mal au corps, tu as froid, tu frissonnes.
La sage-femme t’a laissée, là, sur le seuil de la porte. Elle t’a abandonnée et a dit «à tout à l’heure» d’une voix guillerette, comme si elle ne voyait pas dans tout ce corps éreinté que tu voulais la supplier de ne pas te laisser comme ça, vidée comme un poulet, dépecée, charcutée, mutilée.
En tremblant, tu fais couler un mince filet d’eau sur ce morceau de chair bleuie par les efforts, cette tranche de peau malade et gélatineuse qui se balance sous tes yeux et porte la mélancolie précoce du nourrisson qui n’y reviendra jamais.
Ton ventre. Tu n’as même pas pensé à le toucher une dernière fois et il n’en reste que sa peau flétrie. Tu es devenue un fruit passé, tu dois maintenant te laver, effacer les traces de l’Évènement, tout doit disparaître. Là-bas, derrière la porte, ils ont déjà dissimulé le sang la merde les larmes les cris, les draps ont été changés, la lumière a été tamisée, il ne reste que le bébé à la peau douce dans un pyjama de velours et un bonnet trop grand pour lui, un bracelet en plastique avec son prénom dessus, la layette et les publicités dedans. Tout est prêt pour que le monde accueille le nourrisson enfin extrait de la mère mais, tout de même, madame, lavez-vous la vulve, soyez présentable.
Où est-elle? Que fait-elle?
Lave-toi.
Tu as froid, tu pleures, tu suffoques dans ce réduit aseptisé mais tu sais aussi que c’est que du bonheur, c’est comme ça qu’ils disent tous: «quand ils déposent le bébé sur ton ventre vide, tu oublies tout». Pourquoi tu n’oublies pas tout, toi, hein?
Lave-toi.
Pourquoi tu pleurniches alors que ton bébé, là-bas, c’est que du bonheur?
Avec l’écume blanche du savon entre tes mains, tu effleures lentement ta poitrine et. Ton ventre. Flasque et las.
Prise de vertige, tu ne peux soudain réprimer le hoquet de dégoût qui jaillit de ta bouche. Tu regardes tes pieds, souillés de vomissures et de sang et tu entends «c’est que du bonheur» dans ta tête obstinée, cette petite tête capricieuse qui ne veut rien entendre de ce que disent les autres.
Et puis tu chancelles.
Tu voudrais pleurer, être vivante de larmes ou de cris peu importe, tu claques des dents, tu voudrais dormir et qu’on t’arrache de ce corps étranger, là, tout de suite, ne jamais avoir vu cette étendue de sang qui macule la salle de bains étroite et virginale. Tu t’assieds sur la cuvette des toilettes parce que.
Ça virevolte.
Tu ne peux plus. Tu as mal. Peur. Tu chuchotes «au secours».
Ça tourne. Ça virevolte.
Tu tombes, de ce corps nu qui saigne sans s’arrêter. Mais tu n’es pas morte.
Tu n’es pas morte. »

Extraits
« Pourtant, au début, au presque début, c’était juste une histoire d’odeur qui manquait à la vie pour qu’elle vaille la peine d’être vécue. Juste une odeur de sexe, de sueur et d’indécence frivole, comme des banalités à oublier une fois consommées. Ce n’était pas prévu que ça devienne une promesse de chagrin. Ce n’était pas du tout prévu comme ça. On devait baiser, c’est tout, s’exténuer, glisser l’un contre l’autre, mouillés tremblants, le souffle court, se pénétrer, jouir puis soupirer, tout ça pour ne pas oublier qu’on était vivants et qu’on ne deviendrait jamais des gens morts, usés, aigris. »

« J’effectue des prises de sang, plein de prises de sang, j’organise et planifie des rendez-vous, je me rends aux cabinets d’échographie, j’écarte les jambes et remonte ma culotte, essuie mes cuisses et rabats la manche de mon pull-over, je n’omets pas les «merci au revoir à bientôt pour le prochain examen, je suis tellement heureuse», je signe des formulaires, cachette des enveloppes, je préviens la terre entière, surtout la CAF et la Sécu, c’est important. Et la bonne nouvelle, c’est que tout va bien. Tout est sous contrôle.»

« Corps si souvent éprouvé est tout à coup devenu solaire. Il n’y a pas si longtemps, il n’y avait que l’épreuve de ma silhouette anguleuse et ma peau transpercée, creusée, mélangée aux corps étrangers pour me faire vivante. Désormais, je suis femme pleine, vivant la turgescence des épidermes comme l’avènement de ma féminité, une sorte de quintessence du sexuel féminin. Je me sens corps érotique, alors que jamais je n’ai pu être vraiment comblée de mon état “femelle”. Alors que toujours, j’ai été: genoux écorchés; enfant sage; démarche maladroite; enfant obéissante; peau basanée; fantasmes assassins; désirs refoulés. Corps encombré encombrant. Alors que toujours, j’ai été à l’inverse d’exister. »

À propos de l’auteur
Virginie Noar, pigiste et travailleuse sociale, a trente-cinq ans. Elle exerce dans un espace de rencontre parents-enfants. Le Corps d’après est son premier roman. Elle réside en Ardèche, à Joyeuse. (Source: Éditions François Bourin)

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La chaleur

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Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots:
Léonard, 17 ans, passe ses vacances avec ses parents dans un camping des Landes lorsqu’il est témoin d’un drame, la mort d’un garçon, le cou pris dans les cordes d’une balançoire. Au lieu de prévenir la police, il enterre le corps sur la plage. Les vacances se terminent…

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Sur la plage abandonnée…

Victor Jestin nous offre avec «La chaleur» un premier roman initiatique construit comme une tragédie grecque. Sur une plage des Landes le dernier jour des vacances sera désormais un moment inoubliable pour Léonard.

Les premières lignes de ce court roman nous happent avec une scène-choc: «Oscar est mort parce que je l’ai regardé mourir, sans bouger. Il est mort étranglé par les cordes d’une balançoire, comme les enfants dans les faits divers. Oscar n’était pas un enfant. On ne meurt pas comme cela sans le faire exprès, à dix-sept ans. On se serre le cou pour éprouver quelque chose. Peut-être cherchait-il une nouvelle façon de jouir. Après tout nous étions tous ici pour jouir. Quoi qu’il en soit, je n’ai pas bougé. Tout en a découlé. […] Il était saoul. Les cordes étaient enroulées autour de son cou. Je me suis demandé d’abord ce qu’il faisait là. Je l’avais vu plus tôt danser sur la plage avec les autres. Il avait embrassé Luce et j’avais failli vomir, je m’en souvenais, leurs corps presque nus se détachaient dans le noir. Je l’ai observé désormais seul sur sa balançoire et j’ai compris qu’il mourait. Les cordes l’étranglaient doucement. Il avait fait cela tout seul et peut-être, à en croire son visage, avait-il changé d’avis. Je n’ai pas bougé.»
Après ce moment de sidération les choses vont s’accélérer. Léonard, le narrateur de dix-sept ans qui passe ses vacances avec ses parents dans un camping des Landes, se sent coupable de n’avoir pas tenté de sauver Oscar et a le réflexe de trainer le corps du jeune homme sur la plage et de l’y enterrer avant l’arrivée des premiers baigneurs et avant de regagner sa tente. «Je suis rentré. Sur la route, j’ai croisé un joggeur levé de bonne heure qui rejoignait la forêt. J’ai retrouvé ma tente et je me suis endormi habillé. J’allais vivre ma dernière journée de vacances, la plus chaude – la plus chaude, même, qu’ait connue le pays depuis dix-sept ans.»
Effectivement, les heures qui vont suivre seront très chaudes – dans tous les sens du terme – pour Léonard. Au milieu des préparatifs de départ, il va devoir gérer son forfait et sa conscience, essayer de conclure enfin avec une fille parce qu’après tout, à son âge c’est l’objectif premier de ces vacances et faire bonne figure face à ses parents, la mère d’Oscar et les forces de l’ordre.
Victor Jestin a trouvé le ton et le rythme pour faire de ce roman d’initiation une tragédie classique avec son unité de temps, de lieu, d’action. Un concentré d’émotions qui, à l’image de la météo, vont aller crescendo jusqu’au gros orage qui va finir par éclater. Léonard parvient assez aisément à dissimuler son forfait aux yeux de ses parents et à ceux de Luce, qu’il avait vu embrasser Oscar, et qui se retrouve désormais sans chevalier servant. Même face à la mère d’Oscar, inquiète de la disparition de son fils, il jouera assez aisément le rôle de celui qui n’a rien vu ni entendu. Mais la culpabilité est à l’image de ces vagues de plus en plus chargées qui viennent éroder le littoral. Inexorablement, elle gagne du terrain. Entre l’urgence – il faut s’empresser d’être heureux, de faire l’amour, de réussir ses vacances – et ce besoin d’effacer le drame de la nuit précédente vient s’immiscer le remords. Tous ces gens qui passent et repassent sur la plage sans savoir que sous leurs pieds gît un cadavre laissent imaginer que l’été va s’achever sans que le mystère soit élucidé. D’autant que les recherches se concentrent désormais en mer et que le camping se vide petit à petit.
Le bonheur d’une première étreinte, d’un amour naissant est-il plus fort que cette faute originelle, cette non-assistance à personne en danger? C’est tout l’enjeu de ce roman qui, jusqu’à la dernière ligne, vous tiendra en haleine.

Signalons pour les parisiens une lecture à la Maison de la poésie le 30 septembre 2019

La chaleur
Victor Jestin
Éditions Flammarion
Premier roman
144 p., 15 €
EAN 9782081478961
Paru le 28/08/2019

Où?
Le roman se déroule en France, dans un camping des Landes, en bord de mer.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Oscar est mort parce que je l’ai regardé mourir, sans bouger. Il est mort étranglé par les cordes d’une balançoire.» Ainsi commence ce court et intense roman qui nous raconte la dernière journée que passe Léonard, 17 ans, dans un camping des Landes écrasé de soleil. Cet acte irréparable, il ne se l’explique pas lui-même. Rester immobile, est-ce pareil que tuer ? Dans la panique, il enterre le corps sur la plage. Et c’est le lendemain, alors qu’il s’attend chaque instant à être découvert, qu’il rencontre une fille.
Ce roman est l’histoire d’un adolescent étranger au monde qui l’entoure, un adolescent qui ne sait pas jouer le jeu, celui de la séduction, de la fête, des vacances, et qui s’oppose, passivement mais de toutes ses forces, à cette injonction au bonheur que déversent les haut-parleurs du camping.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Les Échos (Alexandre Fillon)
Livres Hebdo (Alexiane Guchereau)
Télérama (Stéphane Ehles)
Le Télégramme (Chantal Livolant)
Toute la culture (Julien Coquet)
Kroniques.com
Blog Mes p’tits lus
Blog Les livres de Joëlle
Blog Loupbouquin


Interview de Victor Jestin à propos de La chaleur © éditions Flammarion

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Oscar est mort parce que je l’ai regardé mourir, sans bouger. Il est mort étranglé par les cordes d’une balançoire, comme les enfants dans les faits divers. Oscar n’était pas un enfant. On ne meurt pas comme cela sans le faire exprès, à dix-sept ans. On se serre le cou pour éprouver quelque chose. Peut-être cherchait-il une nouvelle façon de jouir. Après tout nous étions tous ici pour jouir. Quoi qu’il en soit, je n’ai pas bougé. Tout en a découlé.
C’était le dernier vendredi d’août. Il était tard, le camping dormait. Restaient les ados sur la plage. J’avais dix-sept ans moi aussi. Je n’étais pas avec eux. J’essayais de dormir et leur musique m’en empêchait. Elle franchissait la dune avec les vagues et les rires. Quand elle s’arrêtait, c’étaient mes parents que j’entendais remuer dans leur tente. Je ne tenais pas en place. Mon matelas gonflable s’enfonçait sur des pierres, le sable collait à ma peau. Parfois le sommeil venait, mais alors quelqu’un criait sur la plage. C’était une espèce de joie féroce dirigée contre moi, une grande danse autour de ma tente. J’arrivais au bout de mes forces. Une journée encore, et les vacances seraient finies.
Cette nuit-là j’ai préféré me relever et marcher dehors. Tout était calme de ce côté. Les tentes et les bungalows se confondaient en ombres. Seul le distributeur de préservatifs continuait à briller. Ça disait « Protégez-vous ». Ça disait Faites-le, surtout. Chaque soir les ados en achetaient, fiers et honteux. Acheter, c’était déjà le faire un peu. Souvent ça finissait en ballon de baudruche et ça crevait dans les airs, comme un nerf qui claque au fond du cœur. Ce camping, j’en connaissais toutes les couleurs. Deux semaines que j’en arpentais les allées, que j’inventais des détours pour faire passer les heures. J’étais allé à toutes les soirées. J’avais fait l’effort. Et chaque fois je m’étais égaré, au bout de quelques verres, j’avais feint d’aller en chercher un autre pour longer le rivage et rentrer sans être vu. Mais je dormais à peine. La musique ne s’arrêtait pas. Quelque chose demeurait soulevé dans ma poitrine et me maintenait tendu jusqu’à l’aube.
C’est dans un détour, cette dernière nuit, que je suis tombé sur Oscar. Je suis passé devant le parc de jeux et je l’ai trouvé sur la balançoire. Il était saoul. Les cordes étaient enroulées autour de son cou. Je me suis demandé d’abord ce qu’il faisait là. Je l’avais vu plus tôt danser sur la plage avec les autres. Il avait embrassé Luce et j’avais failli vomir, je m’en souvenais, leurs corps presque nus se détachaient dans le noir. Je l’ai observé désormais seul sur sa balançoire et j’ai compris qu’il mourait. Les cordes l’étranglaient doucement. Il avait fait cela tout seul et peut-être, à en croire son visage, avait-il changé d’avis. Je n’ai pas bougé. Rien ne bougeait dans ce parc isolé. Les pins montaient haut et voilaient la lune. Soudain, Oscar m’a vu : ses yeux se sont fichés dans les miens et ne m’ont plus lâché. Il a ouvert la bouche mais rien n’est sorti. Il a remué les pieds mais son corps n’a pas suivi. Nous nous sommes regardés ainsi. J’avais voulu parfois qu’il disparaisse, c’est vrai, les autres jours, en le voyant sourire dans son maillot bleu. La musique persistait de l’autre côté de la dune, je reconnaissais le refrain : Blow a kiss, fire a gun… We need someone to lean on… Cela a pris du temps. C’est long, de mourir étranglé. L’instant de sa mort s’est lui-même étiré et m’a échappé. Je me suis simplement senti de plus en plus seul. À un moment sa tête a basculé en avant, ce qui a dû donner un élan aux cordes, car elles sont reparties dans l’autre sens, se sont démêlées de plus en plus vite et l’ont libéré. Il est tombé comme une loque sur le sol souple du parc.
J’avais fait peu de bêtises en dix-sept ans. Celle-ci a été difficile à comprendre. C’est allé trop vite et trop fort. Je me suis approché. J’ai touché l’épaule d’Oscar, puis je l’ai secoué et frappé. Son regard vide a glissé sur moi quand je l’ai retourné. J’ai voulu réfléchir mais des voix sont arrivées depuis la plage. Un petit groupe rentrait dormir. Ils parlaient fort, ils étaient saouls eux aussi. J’ai cru qu’ils pourraient m’écouter. Je les ai appelés mais ma voix n’est pas allée loin, elle est restée près de moi. Ils se sont éloignés en riant. « Vos gueules ! » a crié un campeur depuis sa tente. Ils ont disparu. La musique aussi s’est éteinte sur la plage. Les derniers sont passés. Je me suis tenu debout dans le parc, longtemps, sans me cacher. Enfin j’ai été absolument seul, avec Oscar, qui continuait d’être mort à mes pieds.
J’ai pensé brutalement que je l’avais tué et cette pensée a chassé toutes les autres. Il n’y a plus rien eu que le corps lourd. Et puis, bien nettement, m’est revenu le souvenir d’un grand trou, creusé dans la dune par des enfants cet après-midi-là. Il m’a paru évident qu’Oscar devait disparaître. Je n’ai pas réfléchi davantage. J’ai senti, peut-être, que c’était cela la vraie bêtise, mais je l’ai faite, pour faire quelque chose. J’ai saisi ses jambes. Il n’était pas si lourd. Je l’ai traîné. Nous avons progressé lentement, d’abord dans le parc, puis sur les graviers d’une allée, sur l’herbe d’un emplacement vide, sur une fine couche de sable. Le bruit du corps variait selon la surface. Je me concentrais sur mes gestes pour ne pas songer à autre chose, ne pas savoir ce que signifiaient ces instants. Je traînais un corps, simplement. Avant la dune, j’ai fait une petite pause. Tout était calme. Oscar était si calme. L’air était plus frais, presque agréable. Ce devait être le beau milieu de la nuit. Nous avons grimpé plus lentement encore, nous enfonçant dans le sable, nous accrochant aux chardons. Beaucoup s’y blessaient en courant pieds nus. Enfin, la plage est apparue. Elle était déserte, jonchée de déchets qu’il faudrait balayer le lendemain. Je me suis dit que je pourrais laisser Oscar dans l’eau pour que le ressac l’emmène. Mais la mer était trop basse. Un long chemin me séparait d’elle et j’étais déjà essoufflé. Je m’en suis tenu au trou. J’ai lâché Oscar, j’ai parcouru la dune et je l’ai trouvé sans peine, près du drapeau de baignade. Il n’était pas assez grand. Je me suis accroupi et je l’ai élargi aux dimensions d’un adolescent. Je n’aimais pas le contact du sable qui rentrait sous les ongles et faisait crisser la peau, mais je m’y suis confronté cette fois sans manières, à grands mouvements de bras volontaires. Quand j’ai été satisfait, je suis retourné chercher Oscar. Je l’ai amené jusqu’au trou et je l’y ai fait entrer, les jambes pliées sur le côté. Son visage était sale, plein de poussière. Je l’ai nettoyé du bout des doigts. Puis j’ai rejeté du sable dessus et sur tout son corps également. Cela m’a pris beaucoup de temps. Je ne pensais à rien. J’écoutais mon souffle et le bruit des vagues.
Enfin le trou n’a plus été que du sable, et Oscar, sous terre, a pesé moins lourd. Il a même disparu un peu. Je me suis redressé et j’ai regardé le ciel clair. Une petite musique s’est élevée dans les airs. J’ai compris que le bruit venait d’en dessous. Je me suis remis à genoux et j’ai creusé, défaisant tout mon travail. C’était bien enterré. La musique tournait en boucle. J’ai fini par atteindre Oscar – son téléphone sonnait dans son maillot : Luce appelle. Je l’ai éteint et fourré dans ma poche. Personne ne l’avait entendu. Tous les gens étaient loin. J’ai repris mon souffle et j’ai rebouché le trou, aussi soigneusement que la première fois. »

Extrait
« Je suis rentré. Sur la route, j’ai croisé un joggeur levé de bonne heure qui rejoignait la forêt. J’ai retrouvé ma tente et je me suis endormi habillé. J’allais vivre ma dernière journée de vacances, la plus chaude – la plus chaude, même, qu’ait connue le pays depuis dix-sept ans. On nous avait prévenus. On l’avait annoncé dans les haut-parleurs fixés sur les pins, dont l’un juste au-dessus de ma tête qui me réveillait chaque matin. »

À propos de l’auteur
Victor Jestin a 25 ans. Il a passé son enfance à Nantes et vit aujourd’hui à Paris. La Chaleur est son premier roman. (Source : Éditions Flammarion)

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#MardiConseil

Se taire

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  RL_automne-2019

En deux mots:
Mathilde Léger, fille de bonne famille, est violée par un Prix Nobel de la paix. La jeune photographe ne veut toutefois pas faire de vagues et décide de se taire. Soutenue par sa sœur Clémentine, elle va essayer de se reconstruire et, lorsqu’elle rencontre Fouad, envisage de tirer un trait sur cette douloureuse épreuve.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

#Metoo, mission ou démission?

En imaginant une fille de bonne famille se faire violer par un Prix Nobel de la paix, Mazarine Pingeot entend montre dans un roman éclairant qu’il est difficile de lutter contre «des décennies de servitude féminine et d’acceptation du silence.»

Commençons par évacuer cette polémique que la presse people s’est empressée de relayer. Il faudrait voir dans ce roman l’histoire de Pascale Mitterrand, la petite fille de l’ancien président. Elle serait l’auteur de la plainte à l’encontre de Nicolas Hulot et les faits relatés par Mazarine Pingeot seraient inspirés par ce qu’elle a vécu. Outre le fait que la romancière et son éditrice rejettent ces allégations, il faut une fois encore dénoncer un faux procès et laisser aux romanciers leur liberté, le droit de s’inspirer de témoignages et de faits divers pour construire une œuvre de fiction plausible, réaliste.
Le personnage de Mathilde Léger, jeune fille de vingt ans, est au cœur du roman. Fille «du plus grand chanteur français, artiste engagé, et image de la France» et d’une intellectuelle féministe, petite-fille d’un écrivain membre de l’Académie française et également conscience morale du pays, elle a choisi d’être photographe. Parmi ses premiers mandats, elle se voit confier la réalisation d’une série de portraits du Prince de T., Prix Nobel de la paix qui vient de perdre sa fille. Dès les premières minutes du rendez-vous, elle sent que le regard du «grand homme» est bizarre, mais reste fixée sur le travail qu’elle a à faire. C’est alors que les choses dérapent : «Il prend mon visage dans sa main, le serre, […] il pose ses lèvres violemment contre les miennes, et me mord, et cherche ma langue, quand la deuxième main s’enfonce dans mon jean, puis ma culotte et enfin mon sexe, qu’il tient fermement […] il me pousse sur le lit, me traite de petite salope, baisse violemment mon pantalon et s’enfonce en moi, il y reste peu de temps. […] il me dit que je suis belle, qu’il aime ma beauté, qu’il m’a déjà vue dans des magazines, quand j’étais plus petite, qu’il m’avait repérée, que ça faisait longtemps qu’il en avait envie, il est content, il me remercie, mais maintenant il a du travail à terminer, si je pouvais le laisser. »
Malgré le choc et la sidération, Mathilde fait les photos qu’elle était venue réaliser et qui bientôt paraîtront en une du magazine qui l’a engagée et qui lui vaudront de vivres félicitations. Mais pour la jeune fille, ces clichés seront d’abord une marque d’infamie et le douloureux rappel d’une scène qu’elle veut oublier. Parce qu’elle a «été programmée pour ne pas faire scandale. Le Prix Nobel l’a bien compris.»
Car ici, contrairement au roman de Karine Tuil qui aborde aussi la question du viol et de ses conséquences, il n’est pas question de porter plainte. Le premier réflexe de la jeune fille, c’est de nier la chose, de laisser le silence recouvrir la chose: «Cette scène n’a pas eu lieu, j’en suis le seul témoin, les photos n’en montreront rien.»
Mazarine Pingeot montre fort bien combien il est difficile de vivre avec une telle épreuve. Car on ne se sent pas seulement souillée, on se sent aussi responsable…
«Depuis le Nobel, tout chez moi est coupable, le corps, le manque d’appétit, la fatigue, encore elle, demeurer auprès des miens, les quitter, l’approche de la nuit, le réveil. Les mots comme le silence. Tout s’équivaut, la valeur a failli. Son idée même. C’est dire. Et moi qui préférais l’image, ça me semblait plus vrai, plus fort. Je me raccroche aux mots que je ne dis pas. Je n’ai plus aucune confiance ni dans les formes ni dans les couleurs. Je n’ai plus confiance en ce que je vois.»
Au poids pesant d’une famille qui refuse le scandale vient s’ajouter «des décennies de servitude féminine et d’acceptation du silence.»
Seule Clémentine, la sœur de Mathilde, lui prête une oreille attentive, compréhensive, essayant de la soutenir, de lui changer les idées, de faire que le mal passe.
Sa rencontre avec Fouad marquera-t-elle la fin du traumatisme? Maintenant qu’elle a trouvé un homme avec lequel elle n’éprouve pas de crainte, avec lequel elle a envie de se construire un avenir, avec lequel elle se confie. Et qui l’encourage, bien des mois plus tard, à porter plainte.
Le fera-t-elle? Sera-t-elle prête à accepter le procès? À reprendre cette histoire douloureuse? C’est tout l’enjeu de la fin de ce roman, aussi surprenante que réussie.

Se taire
Mazarine Pingeot
Éditions Julliard
Roman
288 p., 19 €
EAN 97822600p53255
Paru le 22/08/2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris et aux environs.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Avec pour seule expérience ses vingt ans et son talent de photographe, Mathilde est envoyée par un grand magazine chez une sommité du monde politique, récemment couronnée du prix Nobel de la paix. Quand l’homme, à la stature et à la personnalité imposantes, s’approche d’elle avec de tout autres intentions que celle de poser devant son appareil, Mathilde est tétanisée, incapable de réagir. Des années plus tard, une nouvelle épreuve la renvoie à cet épisode de son passé, exigeant d’elle qu’elle apprenne une fois pour toutes à dire non.
Dans ce roman sombre et puissant, tendu comme un thriller, Mazarine Pingeot continue d’explorer les thèmes qui lui sont chers : le poids du secret, le scandale, l’opposition entre les valeurs familiales et individuelles… En mettant en miroir deux instantanés de la vie d’une femme contrainte au silence par son éducation et son milieu, elle démonte les mécanismes psychologiques de répétition et de domination, en même temps qu’elle construit une intrigue passionnante.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
BibliObs (Élisabeth Philippe)
Paris Match (Valérie Trierweiler – entretien avec Karine Tuil et Mazarine Pingeot)
Madame Figaro (Marie Huret)
La libre Belgique (Geneviève Simon)
Europe 1 (Nicolas Poincaré reçoit Mazarine Pingeot – podcast)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Prologue
Ici ou là, les femmes commencèrent à révéler les agressions dont elles avaient été les victimes. C’était au début un bruissement, amplifié par la Toile, puis devenu raz de marée. Les mentalités étaient emportées par la vague, elles donnaient l’impression de changer – comme si une mentalité pouvait changer en un clic, les temps s’affolaient et se court-circuitaient, on pouvait se poser des questions légitimes sur la notion de changement et sur la croyance collective qu’un cri de colère se transformerait en progrès social –, des hommes étaient accusés publiquement, on facilitait les dépôts de plainte, et même les délations. Les journalistes étaient à l’affût de scoops, de cette façon, deux d’entre eux allèrent fouiller dans les commissariats. Il ne leur fallut sans doute pas longtemps pour exhumer de vieilles mains courantes frappées par la prescription, mais qui contenaient des trésors…
Tout commença par un flash d’information: un personnage haut placé était accusé d’agression sexuelle. Il n’était ni le premier ni le dernier, ce type de nouvelle devenait monnaie courante. Il suffisait ensuite de jouer aux devinettes et d’accoler des noms. Ça allait du plus vraisemblable au plus farfelu, la vraisemblance tenant à la notoriété et à la respectabilité de l’homme en question. Les bons pères de famille pouvaient trembler, plus ils affichaient de vertu, plus dure serait la chute. On traquait indifféremment les cavaleurs et les curés défroqués, nul n’échapperait à la chasse à l’homme, puisque l’homme, potentiellement, était une bête de proie. Des affiches dans le métro montraient des femmes apeurées, s’accrochant à la barre métallique de la rame, tandis qu’un requin, un ours ou un loup rôdait, s’approchant dangereusement. Ces espèces en voie de disparition étaient censées représenter la plus mauvaise part de l’homme, voire son être profond. Au-delà de leur caractère illisible, ces affiches avaient suscité l’indignation des défenseurs des animaux. Comment pouvait-on comparer un être humain à un animal dont la nature était de chasser ? Certes l’homme s’était « humanisé » précisément en dépassant et en niant sa nature, mais ces pauvres bêtes, exterminées par la seule espèce qui conservait le monopole de la violence légitime, étaient innocentes. Les antispécistes furent à deux doigts de manifester, mêlant leurs voix à celles des féministes, plus promptes à s’insulter entre elles qu’à élaborer un plan de lutte commun. Les hommes se terraient, leur parole n’était plus audible, à moins qu’ils se fassent les porte-parole d’un féminisme militant, et se montrent prêts à offrir en expiation leurs testicules sur un plateau d’argent. La guerre des sexes battait son plein, dévoilant un marché au développement exponentiel, dont la presse écrite entendait bien profiter, elle qui vivait aussi ses derniers moments. Le journalisme avait abandonné sur le champ de bataille sa déontologie, l’heure était à l’hallali, on cherchait les coupables avec des piques, sur lesquelles, à l’instar des sans-culottes, on aurait volontiers planté des parties génitales sanguinolentes afin de les exposer à la vindicte populaire.
En réalité, le problème était d’ordre politique, il s’agissait ni plus ni moins d’une question de domination, mais le temps médiatique n’avait pas le loisir de creuser, il lui fallait des coupables et des victimes, ce qui signifiait alors : des noms. Non pas des catégories, des entités conceptuelles, des classes, des caractères, des appartenances, mais bien des noms : il fallait que la victime ait un visage et un corps, une histoire singulière, pour qu’on l’imagine au moment où sa vie avait basculé. On voulait des récits, on voulait des voix, on voulait des visages, de préférence attrayants. Raison pour laquelle les actrices firent sensation. Elles étaient belles, toujours parfaitement vêtues, elles avaient nécessairement souffert du regard des hommes puisque le système les contraignait à se faire objet du désir pour devenir sujet économique. Elles avaient dû plaire, et d’abord à leur producteur. Il avait l’argent, elles la chair. La transaction était facile à imaginer. Leur indignation et l’avalanche de dénonciations qui s’ensuivit permirent que s’ouvre le dossier du harcèlement sexuel. Ces femmes inventèrent de nouveaux modes de résistance : le choix de la couleur de leurs robes, le port de broches identiques. Elles parlèrent à des magazines, coiffées et maquillées par de grandes marques pour l’occasion. Puis, des victimes – on avait fait le tour des actrices, et les caissières intéressaient moins – on passa aux bourreaux: il fallait là encore des noms et des visages, non pas des types sociologiques, ni des représentants de la classe dominante, mais des gens qu’on connaissait. Si l’on pouvait éviter qu’ils soient par ailleurs stigmatisés par leur couleur de peau, histoire de conjurer tout amalgame raciste, c’était plus confortable : on choisissait l’option « Blanc à fort pouvoir d’achat », si possible en vue dans le milieu politique. Un sportif pouvait aussi faire l’affaire, mais ces pauvres gars qui n’avaient pas fait d’études et qui passaient du statut de prolétaire des cités à celui de milliardaire, avant d’avoir pu vivre une enfance, on le leur pardonnait. Ou on s’en fichait, ce n’étaient que des footballeurs, après tout, ils gagnaient trop d’argent, mais ils pensaient avec leurs pieds, pas étonnant qu’ils agressent des femmes tout en les payant. Si ces hommes étaient d’origine étrangère, les camps se divisaient : la droite soupirait, c’était dans l’ordre des choses, la violence était constitutive de l’éducation, le machisme inhérent à la culture, et la haine des femmes inscrite dans le code génétique ; pour la gauche, le bourreau pouvait éventuellement devenir victime, avoir subi la ségrégation donnant quelque raison de se venger, s’il ne gagnait pas sa vie, ce n’était pas un harceleur, mais un pauvre type auquel la chance n’avait pas souri, grandi dans un «quartier», maltraité par l’Éducation nationale, refoulé des entretiens d’embauche à cause de son patronyme… Celui-là ne faisait que suivre la pente du déterminisme social, le harcèlement devenait fait divers, soudain relégué à la rubrique « chiens écrasés », les pages « société » les acceptant de mauvaise grâce, ou à la condition qu’il s’agisse d’une tournante dont une victime plus à plaindre encore aurait fait les frais. Ces prises-là n’intéressaient pas.
On avait bien épinglé un célèbre prédicateur à tendance islamiste radicale qui avait « évangélisé » des âmes incertaines dans les caves des banlieues tout en tenant un discours policé sur les plateaux de télévision. Le cas était délicat, les journaux qui s’en emparèrent furent traités de «racistes», un comité de soutien de gens de gauche, mais pas antisémites précisèrent-ils aussitôt, se forma dans l’heure même, hurlant au complot. L’idéologue représentait la face lumineuse d’un islam qu’on se devait d’aimer, de chérir pour manifester l’ouverture des esprits à la différence, à toutes les différences, sachant mal évaluer les excès de différence quand celle-ci tuait, et si un excès participait de la différence, ou la discréditait. Les théories demeuraient floues sur la question, on tolérait le voile car rien n’était pire que la stigmatisation, quant aux femmes voilées elles-mêmes, cela ne relevait-il pas de leur choix, et du prérequis minimal de la démocratie que de les écouter? Si elles avaient envie de se couper les mains ou de s’auto-lapider, qui étions-nous pour le leur interdire? Le relativisme des valeurs, voilà les forces du progrès, qui pourtant heurtaient de plein fouet la revendication de ces autres femmes de ne plus être violées impunément. Au nom du relativisme, néanmoins, on pouvait accepter que le prédicateur, bel homme et beau parleur, en qui on avait mis toute sa confiance, eût quelque peu défloré des vierges mineures auxquelles on avait oublié de demander leur consentement. Consentir à porter le voile, oui, mais à se faire pénétrer par un ayatollah du puritanisme, cela n’était pas nécessaire. Au moins le relativisme était-il cohérent avec son principe même. »

Extraits
« Il prend mon visage dans sa main, le serre, je me dis que peut-être je ressemble à l’enfant pendue, avant la corde, peut-être est-il traversé par une douleur qui le laisse coi, et je pense à son pan de chemise, le pauvre, il ne sait pas, peut-être qu’il faudrait… Mais il pose ses lèvres violemment contre les miennes, et me mord, et cherche ma langue, quand la deuxième main s’enfonce dans mon jean, puis ma culotte et enfin mon sexe, qu’il tient fermement, je ne vois plus la fleur, j’essaie bien d’accrocher mon regard, mais je ne vois plus la fleur, il est trop près, ça bloque la vision, mais ça n’empêche pas d’imaginer, je vois la chambre d’amis dans la maison de la Drôme, et la fois où grand-mère m’a autorisée à y dormir, seulement pour voir, seulement pour jouer à « l’ami », seulement pour sentir la maison en étranger et la rencontrer d’une certaine manière, la rencontrer, ma maison de famille, observer les murs, les tapis, les papiers peints, comme s’ils étaient nouveaux, attachés à aucun souvenir, à aucune personne, complètement débarrassés de moi. Il me susurre des mots qui sont comme des pulsions, des mots sales, il veut que je le suce, tout de suite, il est impérieux, mais je suis en train de découvrir ma maison, j’arpente les pièces, et je sens leur odeur, je voudrais aller me coucher maintenant, alors il me pousse sur le lit, me traite de petite salope, baisse violemment mon pantalon et s’enfonce en moi, il y reste peu de temps. Je n’en sais rien, à peine le temps d’ouvrir la porte du couloir et de la refermer, car de nouveau je suis dans la chambre d’amis, la mienne et pas la mienne, le papier peint aux rayures vertes, que j’observe puisque ma vue s’est dégagée. Il s’est agenouillé devant le lit, et baise mes pieds, mes jambes, je le sais au bruit, je ne sens rien, il pleure maintenant, il me dit que je suis belle, qu’il aime ma beauté, qu’il m’a déjà vue dans des magazines, quand j’étais plus petite, qu’il m’avait repérée, que ça faisait longtemps qu’il en avait envie, il est content, il me remercie, mais maintenant il a du travail à terminer, si je pouvais le laisser. »

« Le silence ne viendra pas après, le silence appartient au bureau, à la maison, comme ses fenêtres et sa porte. Cette scène n’a pas eu lieu, j’en suis le seul témoin, les photos n’en montreront rien.
Moi, la fille du plus grand chanteur français, artiste engagé, et image de la France, j’ai été programmée pour ne pas faire scandale. Le Prix Nobel l’a bien compris. »

« Alors je balance tout, le Nobel, la voix gonflée de désir, et moi qui ne sais pas quoi faire, s’il faut obéir parce que c’est le Nobel, «un homme bien», le premier sujet qu’on me donne, il ne faut pas gâcher la fête, et si je me trompais, si c’était moi qui me faisais des idées, si ma peur prenait le dessus, parce que la peur habite les filles depuis la nuit des temps, parce que la peur est parfois la seule grille de lecture des filles qui passent à côté de sacrées expériences, parce que la peur dicte aux filles que tout est sexuel, alors qu’en réalité…, mais non, la peur disait vrai; tout est sexuel ET tout est politique, n’est-ce pas, bien sûr il voulait me sauter, il voulait sauter la fille et la petite-fille de. La fille de l’image. »

À propos de l’auteur
Romancière et scénariste, Mazarine Pingeot est l’auteure d’une douzaine de romans dont Bouche cousue, Bon petit soldat, Les Invasions quotidiennes et Magda. (Source : Éditions Julliard)

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Ceux que je suis

DORCHAMPS_Ceux-que-je-suis
  68_premieres_fois_logo_2019RL_automne-2019

Sélectionné par les « 68 premières fois »
Talent Cultura 2019
Sélection Prix du roman FNAC 2019

En deux mots:
Quand Marwan rentre de vacances au Portugal, un double choc l’attend. Son épouse le quitte et son père meurt. Ayant émis le souhait de reposer au Maroc, la famille organise les funérailles. Pour Marwan, le voyage sera l’occasion de découvrir quelques secrets de famille.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Des racines profondément enfouies

Dans un premier roman à l’intensité dramatique croissante, Olivier Dorchamps nous entraîne au Maroc, sur les pas d’un fils accompagnant le cercueil de son père. L’occasion de (re)découvrir sa famille.

Marwan est un peu fatigué. Il rentre de vacances au Portugal et doit préparer la rentrée. C’est la première fois que ce prof d’histoire-géo aura des élèves de terminale. Il est aussi perturbé par l’annonce que lui fait Capucine, sa compagne: «on se sépare. Elle a dit on, comme quand elle lançait et si on allait au cinéma, ce soir? ou bien on devrait se faire un petit week-end à Barcelone ou encore on n’est pas allé au resto depuis des semaines. Puis le sempiternel on n’est pas fait l’un pour l’autre, tu comprends? a guillotiné tout espoir, alors j’ai répondu d’accord.» Aussi quand sa mère lui demande de passer voir son père qui ne se sent pas très bien, il préfère renoncer. Quand il se réveille le lendemain matin, un message de son frère lui annonce qu’il est décédé.
Culpabilisant un peu, il se rend au chevet du défunt, dans l’appartement de Clichy qu’il partageait avec son épouse et où il retrouve toute la famille, son frère jumeau Ali avec son épouse Bérangère et son jeune frère Foued. En état de sidération, il ne réalise pas vraiment qu’il ne verra désormais plus son père. Il ne réagira pas non plus quand sa mère lui demande ce qu’elle va devenir. Un silence pesant s’installe alors. Ce n’est que lorsque Madame El Assadi, une voisine qui attend sagement devant la porte pour rendre un dernier hommage à son ami, lui fait remarquer que Tarek allait désormais lui manquer qu’il prend conscience du drame, qu’il comprend qu’à lui aussi, il va manquer: «On m’a enlevé une partie de moi-même, une partie que je ne retrouverai jamais. Il n’est plus là. II ne reste que l’absence. Et désormais nos vies passeront sans lui. Finalement grandir c’est ça; c’est perdre des morceaux de soi.»
Quand sa mère lui apprend que sa dernière volonté était d’être enterré au Maroc, il encaisse un nouveau choc. D’autant qu’il a été choisi pour convoyer la dépouille. Lui qui n’a jamais vécu au Maroc, qui ne parle pas très bien l’arabe, ne comprend pas cette décision qui va empêcher ses proches de se rendre souvent sur sa tombe.
Mais il entend respecter la parole de son père et s’envole avec son oncle Kabic vers Casablanca.
Ce dernier va profiter de l’occasion pour lui raconter l’histoire de la famille, celle de ses grands-parents, lui dire «des choses que même son père ne lui a jamais dites». Né en France, il va comprendre alors qu’il ne doit pas occulter ce passé s’il veut trouver sa vraie identité. «Je ne me sens pas marocain. Et pourtant, où que je sois, en France ou au Maroc, je n’ai pas le choix de ma propre identité. Je ne suis jamais ce que je suis, je suis ce que les autres décident que je sois.»
Olivier Dorchamps a construit son premier roman en ajoutant chapitre après chapitre davantage d’intensité dramatique jusqu’à l’épilogue et la révélation des secrets de famille restés jusque-là profondément enfouis.
Roman sur l’exil et sur la recherche de son identité, Ceux que je suis est aussi un bel hommage à la famille et aux valeurs qu’elle peut parvenir à transcender au-delà des frontières et au-delà de la mort.

Ceux que je suis
Olivier Dorchamps
Éditions Finitude
Premier roman
256 p., 18,50 €
EAN 9782363391186
Paru le 22/08/2019

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris et dans la région, notamment à Clichy, ainsi qu’au Maroc, principalement à Casablanca. On y évoque aussi un voyage par la route en passant par Bordeaux, Bilbao et Algésiras, des vacances au Portugal et Nantes.

Quand?
L’action se situe de nos jours, avec des retours en arrière jusqu’au début des années 50.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Le Maroc, c’est un pays dont j’ai hérité un prénom que je passe ma vie à épeler et un bronzage permanent qui supporte mal l’hiver à Paris, surtout quand il s’agissait de trouver un petit boulot pour payer mes études. »
Marwan est français, un point c’est tout. Alors, comme ses deux frères, il ne comprend pas pourquoi leur père, garagiste à Clichy, a souhaité être enterré à Casablanca. Comme si le chagrin ne suffisait pas. Pourquoi leur imposer ça ?
C’est Marwan qui ira. C’est lui qui accompagnera le cercueil dans l’avion, tandis que le reste de la famille arrivera par la route. Et c’est à lui que sa grand-mère, dernier lien avec ce pays qu’il connaît mal, racontera toute l’histoire. L’incroyable histoire.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com 
Livres Hebdo (Alexiane Guchereau)
Le Blog de Mimi 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Il a souvent fait ça ; rentrer tard sans prévenir. Oh, il ne buvait pas et ma mère avait confiance, il travaillait. Il travaillait depuis trente ans, sans vacances et souvent sans dimanches. Au début, c’était pour les raisons habituelles : un toit pour sa famille et du pain sur la table, puis après qu’Ali et moi avions quitté la maison, c’était pour ma mère et lui ; pour qu’ils puissent se les payer enfin, ces vacances ! En embauchant Amine pour les tâches lourdes au garage, il avait souri : non seulement il aidait un petit jeune qu’il connaissait depuis toujours, mais en plus il allait pouvoir emmener ma mère au cinéma, au restaurant, à la mer ; la gâter. Et la vie aurait moins le goût de fatigue.
J’avais des scrupules à partir en congés quand je le voyais trimer comme ça. On nous le reproche assez, à nous les enseignants, d’être constamment en vacances. Cet été, j’ai passé un mois et demi de far-presque-niente dans les Algarves, chez des amis. Je dis presque parce qu’il y a les cours à préparer d’autant que, cette année, j’ai des Terminales pour la première fois. Capucine m’avait rejoint les deux dernières semaines. Mon père a toujours trouvé extravagant que je passe mes vacances à l’étranger, mais j’en ai besoin pour affronter la rentrée et son troupeau d’ados qui se fichent de l’Histoire-Géo, comme du reste d’ailleurs. Cette violence étouffée de l’adolescence, je n’ai qu’à fermer les yeux pour me la rappeler : les angoisses, les humiliations, les coups de cœur, de gueule. Les maux de ventre. De toutes ces peurs, celle qui m’a traqué jusqu’à l’agrég et me traque encore parfois, c’est la crainte de décevoir.
Au retour du Portugal, il y a trois jours, j’appréhendais un peu la reprise. Capucine m’a rassuré. Prof au lycée à vingt-neuf ans, c’est flatteur, tu comprends ? Tu es brillant. Tu as toute la vie devant toi ! J’ai souri et elle a annoncé qu’on se séparait. Elle a dit « on », comme quand elle lançait et si on allait au cinéma, ce soir ? ou bien on devrait se faire un petit week-end à Barcelone ou encore on n’est pas allé au resto depuis des semaines. Puis le sempiternel on n’est pas fait l ’un pour l ’autre, tu comprends ? a guillotiné tout espoir, alors j’ai répondu d’accord. Pas parce que j’avais envie de rompre, mais parce que ses « on » sonnaient comme des « je » et qu’elle avait déjà pris sa décision.
Pendant quatre ans, elle m’a seriné que je devrais faire davantage de sport, que je ne lève pas suffisamment les yeux de mes bouquins, que j’ai trop d’opinions sur tout et à présent elle m’assène que je suis brillant mais qu’elle sera plus heureuse avec un autre, sans doute médiocre. Ça elle ne l’a pas dit, mais ça m’a fait du bien de le penser. Elle a rencontré quelqu’un, c’est très récent, ça date du début de l’été. Elle est déjà très amoureuse. Il est de Rennes. Elle m’a donné tous les détails, comme à une vieille copine. Un banquier breton qui jongle avec des millions entre Londres et Singapour. Médiocre, comme je disais ! C’est la vie, tu comprends ? a-telle répété avec un air d’évidence. Pourquoi est-elle venue avec moi au Portugal alors ? Elle ne voulait pas gâcher les billets d’avion. Et puis elle voulait voir si elle pouvait sauver notre couple. Ce coup-ci elle n’a pas dit « on ». Je me suis dit que son banquier lui avait proposé des vacances en Bretagne et qu’elle était venue au Portugal parce que la météo y est moins risquée que dans le Finistère. J’ai souri et elle a pris la mouche. C’est exactement ça qu’elle n’arrive plus à supporter, mes sourires. Elle n’en peut plus de ce bonheur fataliste qui me rend béat. Ça fait quatre ans que je souris sans m’apercevoir qu’elle est malheureuse. Oui, malheureuse ! Quatre ans que nous nous enfonçons dans cette routine qui la ronge. Il n’y a que moi qui ne m’en rends pas compte, tout le monde le lui a dit. En effet, je ne m’étais pas rendu compte qu’elle me trompait. Depuis combien de temps ? Depuis trois ? Quatre mois ? Qu’est-ce que ça peut faire ? J’ai besoin de changement, tu comprends ? Du changement ! Et elle est partie.
Mon père nous a toujours dit, à Ali, Foued et moi, de nous méfier des femmes aux noms de fleurs, elles ont souvent davantage d’épines que de parfum. Il avait connu une Rose à Casablanca dans sa jeunesse. Il n’en parlait jamais. Le lendemain de ma première déception amoureuse, je lui avais demandé si les chagrins que nous laissent les filles s’estompent avec le temps. Il m’avait simplement répondu il y a des piqûres qui font souffrir toute la vie. Et même après.
Il avait désapprouvé mon choix pour les vacances d’été. C’est cher le Portugal, avait-il murmuré en dodelinant de la tête ; mon fils, tu dois apprendre à faire des économies si tu veux des enfants. Lui, qui a passé sa vie à traquer le moindre sou, ne comprenait pas que notre génération n’épargne pas l’essentiel de son salaire. J’avais beau lui dire que je n’avais aucune envie de fonder une famille, il s’en débarrassait dans un haussement d’épaules. Si ta mère et moi on aurait le luxe de prendre des vacances, on choisira toujours le Maroc, et toi et tes frères aussi, tu devrais. Tu es français, c’est vrai, mais tu es aussi marocain, mon fils.
Il avait raison. J’aurais sans doute mieux fait d’aller à Agadir ou Essaouira. Même à Casa, voir la famille. Capucine n’aurait pas pris le risque d’aller en pays musulman, pas en ce moment, tu comprends ? Elle aurait passé ses vacances à se geler les os sur la plage de Perros-Guirec avec son amant et c’est moi qui rirais à présent.
Ça l’attristait que mes frères et moi soyons dénués de toute fibre patriotique, envers le Maroc comme envers la France d’ailleurs ; paradoxe d’une intégration réussie sans doute. Nous sommes français, nés ici et peu de Français ont l’âme patriote de nos jours. Ou ils le cachent pour ne pas se faire traiter de fascistes. Tu ne peux pas dire ça si tu es de Gauche, tu comprends ? répétait Capucine quand je parlais ainsi. Et les Communistes Résistants, ils n’étaient pas patriotes quand la Milice les fusillait ? Ça n’a rien à voir, on n’est plus de Gauche de la même manière aujourd’hui. C’est pourtant pas difficile à comprendre. »

Extraits
« J’ai souri et elle a annoncé qu’on se séparait. Elle a dit «on», comme quand elle lançait et si on allait au cinéma, ce soir? ou bien on devrait se faire un petit week-end à Barcelone ou encore on n’est pas allé au resto depuis des semaines. Puis le sempiternel on n’est pas fait l’un pour l’autre, tu comprends? a guillotiné tout espoir, alors j’ai répondu d’accord. Pas parce que j’avais envie de rompre, mais parce que ses «on» sonnaient comme des «je» et qu’elle avait déjà pris sa décision. »

« Hier soir il est rentré du garage, tard comme d’habitude. Il s’est plaint de douleurs dans la poitrine. Il a dit à ma mère que son cœur était comme pris dans un étau. Elle lui a demandé s’il avait soulevé quelque chose de lourd, Amine pourrait l’aider, l’est quand même là pour ça. Il a haussé les épaules en disant que c’était rien, qu’il avait juste besoin de repos. Il a fait le thé à la menthe pour eux deux, puis est allé se coucher dans la petite chambre pour ne pas la réveiller s’il était malade pendant la nuit. Sans dîner ? Mais elle a préparé le tajine, elle peut le passer au micro-ondes s’il veut. C’est pour ça qu’elle m’a appelé.
— Parce qu’en trente ans de mariage, Marwan, ton père, l’a jamais refusé mon tajine aux olives.
— Et Foued ?
— Foued ton frère non plus. Tout le monde il aime mon tajine aux olives !
— Non, Foued n’est pas là ?
— L’est chez Samira ce soir.
Je lui ai dit que j’étais fatigué. En réalité je n’avais pas envie d’épiloguer toute la soirée sur ma rupture avec Capucine.
— Fatigué des vacances, alors que ton père l’est mourant ?
— Il n’est pas mourant Maman. Prenez rendez-vous avec le Docteur Delorme demain matin, il a dû se froisser un muscle. J’enverrai un SMS à Amine pour lui demander de faire attention à Papa au garage et de ne pas le laisser porter trop de choses lourdes.
J’ai éteint mon téléphone et je suis allé me coucher. Je ne voulais plus de coups de fil, plus de messages, plus de problèmes. Plus de famille.
Quand je l’ai rallumé, tôt ce matin, il s’est mis à vibrer dans tous les sens. Puis j’ai reçu trois SMS de Foued.
Papa est mort
Cette nuit
Viens !
Il avait cinquante-quatre ans. »

«II va me manquer, mon père. On m’a enlevé une partie de moi-même, une partie que je ne retrouverai jamais. Il n’est plus là. II ne reste que l’absence. Et désormais nos vies passeront sans lui. Finalement grandir c’est ça; c’est perdre des morceaux de soi.» p. 37

« Si tu es fils de Marocain, tu es marocain m’avait ricané au nez le douanier en me tendant mon passeport français. Je suis né en France. Je n’ai jamais vécu au Maroc. Je ne me sens pas marocain. Et pourtant, où que je sois, en France ou au Maroc, je n’ai pas le choix de ma propre identité. Je ne suis jamais ce que je suis, je suis ce que les autres décident que je sois. »

« Llâ, llâ ! Non ! tu dois la garder. C’est toi que ton père a choisi pour rentrer chez lui. C’est ton héritage. De l’avoir revue me suffit. De l’avoir touchée et respirée, ça me rappelle de bons souvenirs. Toi, tu vas avoir besoin d’elle pour t’en forger de nouveaux. Et parfois, toi aussi tu l’ouvriras pour retrouver des odeurs oubliées, celle du Maroc ct celle de la France qui s’y mélangent si bien. Et celles de ton père aussi. Tu en as plus besoin que moi, Marwan. Elle me sourit sous l’œil protecteur de Kabic qui s’est assis à ses côtés sur le petit canapé près de la fenêtre, dans la caresse bienveillante du soleil. Quand je parle, même en arabe, Kabic traduit à l’oreille de ma grand-mère. C’est la première fois que je ressens à ce point la barrière de la langue comme un handicap. Je ne peux ni partager ma peine, ni prendre sur moi celle d ema petite grand-mère dont la fragilité m’émeut. »

À propos de l’auteur
Olivier Dorchamps est franco-britannique. Issu d’une famille cosmopolite, il a grandi à Paris et vit à Londres d’où il a choisi d’écrire en français. Il pratique l’humour, l’amitié et la boxe régulièrement. (Source : Éditions Finitude)

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Pour lui

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En deux mots:
Peggy, mère divorcée, élève ses deux enfants. Une tâche de plus en plus difficile, car son fils Evan a décidé de ne plus travailler, se drogue et devient violent. Voici le récit glaçant d’une descente aux enfers.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Mon fils bien aimé, ce monstre

Peggy Silberling aurait sans doute préféré ne jamais publier ce livre. Mais son témoignage, écrit avec le soutien d’Harold Cobert, servira à tous les parents confrontés à des adolescents difficiles.

C’est par un acte inconcevable que s’ouvre ce témoignage glaçant: Peggy se retrouve au commissariat pour porter plainte contre son fils Evan, dix-sept ans. Inconcevable pour une mère qui aime ses enfants, inconcevable parce que totalement étranger à l’«ordre des choses».
En nous offrant le récit du drame qu’elle a vécu au plus intime d’elle-même, Peggy Silberling nous permet d’approcher au plus près cette dérive, cette souffrance qui touche de nombreuses familles lorsque l’adolescent «fait sa crise». Bien entendu, toute histoire est particulière et chaque cas ne peut se comparer avec un autre. Mais ce qui frappe ici, c’est qu’objectivement ce dérapage n’a pas de raison d’être.
Peggy offre à ses enfants, Mélodie et Evan, une vie très agréable. L’arrangement avec leur père n’a pas fait de vagues, ils peuvent suivre des études dans une bonne école, disposent le temps et l’argent pour leurs loisirs, peuvent voyager. Sans oublier les perspectives professionnelles de Peggy qui pourrait les conduire tous à New York.
Difficile de dire quand le grain de sable a enrayé la machine. Est-ce le passé de Peggy qui a dû subir un père violent, un oncle violeur, une mère qui n’a rien voulu voir? Des prémices qui ont certes poussé Peggy à surprotéger ses enfants, mais peut-on donner trop d’amour? Le parcours sans fautes de Mélodie et celui chaotique d’Evan prouvent que les mêmes conditions peuvent conduire à des comportements totalement opposés.
Mélodie réussit très bien en classe, se passionne pour le théâtre tandis qu’Evan n’a aucune envie de suivre en cours. Après les premiers accrocs, Peggy décide de l’inscrire dans un pensionnat où il bénéficiera d’une structure plus encadrée, d’une attention renforcée. Mais Evan prend la clé des champs, revient à Paris et se réfugie dans les bras de Laetitia qui exerce sur lui un chantage affectif des plus toxiques.
C’est du reste à cause d’elle qu’Evan se montre verbalement agressif envers sa mère puis refusera toute thérapie.
«Je me sens dépassée. Je ne sais plus comment aborder mon propre fils. Je ne sais plus comment imposer mon autorité à un ado qui fait deux têtes de plus que moi et dont la force physique dépasse désormais la mienne. Je ne sais plus comment lui faire entendre raison ni comment le persuader qu’il doit rectifier le tir, pour son avenir, pour lui.»
Peggy ne sait pas encore que ce n’est que le début d’une spirale infernale qui la conduira jusqu’à ce dépôt de plainte. Entre temps, elle aura eu affaire au CPOA (Centre Psychiatrique d’Orientation & d’Accueil), un service d’urgence psychiatrique, au CIAPA (Centre interhospitalier d’accueil permanent pour adolescents), à la police, aux pompiers, au juge pour enfants et constatera combien le système est absurde dans ses règlements contradictoires et dans son absence de gestion globale.
Pendant ce temps la dégringolade continue. Après les problèmes de drogue, les fugues, les vols dans son portefeuille viennent le chantage au suicide, les insultes puis les coups.
Le hasard d’une rencontre dans une librairie va être sa bouée de secours. Harold Cobert croise le regard de Peggy: «Nos yeux séducteurs échangent les mêmes paroles.» Un peu de baume sur des cœurs cabossés et une aide précieuse pour Peggy, y compris dans la rédaction de ce livre que l’on referme avec le sentiment d’un immense gâchis mais aussi la forte envie que cette prise de conscience souhaitée se concrétise. Pour Evan et pour les pouvoirs publics.

Pour lui
Peggy Silberling
Éditions Stock
Récit
288 p., 19 €
EAN 9782234086159
Paru le 10/04/2019

Ce qu’en dit l’éditeur
« – Madame Silberling?
Une policière balaie la petite salle du regard. Je lui fais signe et la rejoins.
– Suivez-moi, s’il vous plaît.
Elle m’emmène dans une pièce impersonnelle, sans fenêtre, avec une table, deux chaises, un ordinateur.
Je m’assieds en face d’elle. Après les questions d’usage concernant mon état civil, elle entre dans le vif du sujet :
– Contre qui désirez-vous porter plainte?
Je me tais un instant. Combien de fois ai-je dû raconter mon histoire? Une centaine ? Plus ? Et pour quel résultat? Rien. Le vide intersidéral. J’espère aujourd’hui que cela servira à quelque chose.
Je lève les yeux et croise ceux de la policière. Elle m’observe avec l’expression bienveillante de celle qui est rompue à confesser les malheurs quotidiens de l’humanité.
Je me redresse, remets une mèche de cheveux derrière mon oreille, prends une profonde inspiration et, partagée entre la honte et désespoir, prononce ces mots qui m’arrachent les entrailles:
– Contre mon fils.»
Voici le récit poignant d’une mère forcée de porter plainte contre son fils, devenu violent, pour lui sauver la vie. Chronique d’une spirale infernale, entre drames intimes, drogue et solitude, Pour lui s’impose comme une merveilleuse ode à la vie et à l’amour.
Avec la collaboration d’Harold Cobert

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog Mémo Émoi 
Le Blog d’Eirenamg
Blog Meely lit
Blog Le boudoir de Nath

Peggy Silberling témoignant lors de l’émission «Les Terriens» de Thierry Ardisson

INCIPIT (Les premières pages du livre)
28 novembre 2015, 15 h 30
Je me retrouve en fuite. Déracinée, arrachée. Encore.
Je regarde cette rue que j’ai empruntée tant de fois avec empressement ou insouciance. Elle descend jusqu’aux Grands Boulevards, où j’ai travaillé pendant onze ans. Descendre, c’est le mot. J’ai eu beau partir me percher au sommet du IXe arrondissement, prendre de la hauteur pour m’élancer vers de nouveaux horizons, ça n’a été que la continuité de la chute. Une chute qui s’achève ici, en ce lundi parisien bêtement gris et froid, devant le commissariat.
J’ai l’air d’une Polonaise en exode avec ma grosse valise zèbre. Fuir son propre appartement, ce n’est pas raisonnable. Rien n’est raisonnable dans toute cette histoire.
Les policiers en faction devant l’entrée me dévisagent d’un œil mauvais avec mon barda à roulettes. À un peu plus de quinze jours des attentats du Bataclan, ce genre d’accessoire a de quoi éveiller la suspicion.
Harold, l’homme qui partage désormais ma vie et mes emmerdes, leur explique la situation. J’ouvre mon bagage sur le trottoir, le referme après inspection et nous entrons.
Il y a du monde. Je fais la queue à l’accueil, murmure du bout des lèvres la raison de ma présence et vais m’asseoir le temps qu’un agent de police judiciaire puisse me recevoir.
Je n’en reviens pas d’être ici. Autour de moi se croise un étrange condensé de l’humanité : ceux qui viennent retrouver un proche, ceux qui se sont fait voler leur voiture ou leur scooter, ceux arrêtés pour état d’ivresse ou parce qu’ils ont mis K.-O. quelqu’un qui les avait insultés, tant d’autres vies heurtées, et ceux qui, comme moi, ne devraient pas être là.
Mon portable sonne. C’est Mélodie, ma fille de onze ans. Elle est sortie plus tôt que prévu du collège, son prof de la dernière heure était absent.
Je raccroche. Je suis sauvée. Je me tourne vers Harold : « Je dois aller la retrouver, tu comprends ? »
Harold comprend surtout que je cherche le moindre prétexte pour me défiler et me débiner.
« Je m’en occupe. »
Il rappelle Mélodie et lui donne rendez-vous à Bastille. Il se lève, m’embrasse : « Je vais l’emmener prendre un goûter dans un café. Préviens-nous quand tu reliras ta déposition.»
Il sort.
Je suis coincée. Aucune échappatoire.
J’attends. C’est long. Je décide que, si je ne suis pas passée dans dix minutes, je pars.
« Madame Silberling ? »
Une policière balaie la petite salle du regard. Je lui fais signe et la rejoins.
« Suivez-moi, s’il vous plaît. »
Elle m’emmène dans une pièce impersonnelle, sans fenêtres, avec une table, deux chaises, un ordinateur.
Je m’assieds en face d’elle. Après les questions d’usage concernant mon état civil, elle entre dans le vif du sujet : « Contre qui désirez-vous porter plainte ? »
Je me tais un instant. Combien de fois ai-je dû raconter mon histoire ? Une centaine ? Plus ? Et pour quel résultat ? Rien. Le vide intersidéral.
Je lève les yeux et croise ceux de la policière. Elle m’observe avec l’expression bienveillante de celle qui est rompue à confesser les malheurs quotidiens de l’humanité.
Je me redresse, remets une mèche de cheveux derrière mon oreille, prends une profonde inspiration et, écartelée entre la honte et le désespoir, prononce ces mots qui m’arrachent les entrailles :
« Contre mon fils. »

Été 2013. Les grandes vacances. Enfin. Deux mois complets à passer avec mon fils de quinze ans, Evan, dont six semaines où Mélodie, sa demi-sœur de huit ans, sera également avec nous. Mes deux nains. Ils sont ma seule famille, mes seules racines. Je vais me ressourcer avec eux, reprendre des forces dans le terreau de mon clan. J’en ai besoin.

J’ai trente-six ans, et j’ai passé l’une des pires années de mon existence.
J’ai perdu mon poste de directrice du Style et de la Création dans le grand magasin où je travaillais boulevard Haussmann ; je l’ai perdu suite à une dénonciation calomnieuse qui a jeté le doute sur mes compétences dans l’esprit de la direction, la lettre d’un corbeau, un acte digne des belles et glorieuses heures de l’histoire de France.
À cela est venue s’ajouter la scolarité catastrophique d’Evan. Au printemps, il était rentré de Saint-Martin-de-France, son internat situé à une heure de Paris, avec un bulletin frôlant l’exclusion. Mon père disait des miens : « Tu as tellement de zéros que ton bulletin remonte seul à la surface. » Evan, lui, stagnait au fond de l’eau. J’ai eu beau résister à son chantage affectif caractérisé, ne pas me laisser attendrir par sa gueule d’ange au regard triste, l’assigner à résidence durant toutes les vacances de Pâques, le sermonner sur les efforts à accomplir pendant seulement huit semaines afin de bien terminer le dernier trimestre et être admis en troisième, il n’a pas dépassé les cinq de moyenne jusqu’à la fin du mois de juin. Le directeur m’avait prévenue que mon fils allait devoir apprendre à gérer ses frustrations, sans quoi sa vie ressemblerait à l’enfer sur terre. Résultat : il est admis en troisième, mais dans un autre établissement. Traduction : on ne veut plus de votre fils, débrouillez-vous. Je suis ravie d’avoir contracté un crédit conséquent pour payer ce pensionnat sérieux à un gamin qui n’en a pas foutu une rame. Si j’apprécie tout particulièrement la décision du conseil de classe, j’adhère au commentaire lapidaire et prophétique du directeur : « Gâchis monumental. »
Je n’ai pas baissé les bras, j’ai trouvé un internat hors contrat acceptant de l’accueillir à la prochaine rentrée et susceptible de le remettre sur les rails : Savio, près de La Rochelle. Tu réussiras ta troisième, mon fils, coûte que coûte. Je ne me suis pas battue comme une enragée pour t’éviter une filière technique et un décrochage du cursus scolaire classique pour que tu échoues au seuil du lycée ; je ne me suis pas endettée pour que tu ailles poursuivre ta scolarité à Saint-Martin-de-France et que certaines portes de ton avenir te soient fermées. Tu en ressortiras plus fort, grandi, et tu choisiras une prépa Beaux-Arts à Paris. Je ne te lâche pas, je ne te lâcherai jamais la main.
À l’inverse de son grand frère, Mélodie est un rayon de soleil dans ce chaos ambiant. Elle s’épanouit à l’école. Elle aime étudier, elle ne veut pas décevoir son instituteur, ses parents ; elle est fière de rentrer avec un bulletin pour lequel tout le monde la félicite. Elle adore peindre, trafiquer un millier de choses avec ses mains. À l’époque, elle apprenait les origamis. Les fins d’après-midi ont toujours été douces à ses côtés.

Les grandes vacances sont donc enfin là, un peu d’air frais nous fera à tous du bien. Direction les États-Unis, la côte ouest, puis la côte est, New York.
À Los Angeles, les nains s’émerveillent en permanence. Ils sont sans cesse en demande de faire des « trucs » inédits, d’aller au resto pour manger des burgers, boire des jus, faire les cons. On suit les traces de Jim Morrison, mon idole de jeunesse : Château Marmont, Venice Beach, grandes balades à vélo au bord de l’océan, visite des studios hollywoodiens. On rit beaucoup, on rit tout le temps. Jusqu’au jour où.
Jusqu’au jour où, en rentrant à l’hôtel avec Mélodie après une course à Santa Monica, je reconnais un parfum familier, celui de mes conneries d’ado. Elle doit être forte, elle embaume tout le couloir. Plus nous nous approchons de notre suite, plus cette odeur devient prégnante. J’entre et trouve les 1,87 m de mon garçon sur le balcon, un gros pétard aux lèvres. L’espace d’une fraction de seconde, je le revois quand il avait quatre ans, avec ses cheveux bouclés et ses joues potelées ; où est passé ce gamin si pur qui courait en riant après les mouettes sur la plage de Trouville ? Après ce bref instant de stupeur, je lui saute dessus, l’engueule, lui confisque son herbe, sa « weed », sors dans la rue et jette cette saloperie à la poubelle. Je vitupère. Fini la confiance. Fini l’argent de poche. Fini le prétexte d’aller acheter des souvenirs californiens pour Joseph, mon ex-mari et père de Mélodie.
Tout en s’excusant, Evan ose argumenter : « En même temps, c’est toi qui nous emmènes ici. Tu voulais voir où vivait Jim Morrison, lui aussi se droguait et toi tu l’adores. Alors que moi, c’est rien du tout ! Pas besoin d’en faire un plat et de jeter mon matos. »
Je n’en crois pas mes oreilles : s’il fume, c’est ma faute. Avec sa gueule d’ange et son humour ravageur, Evan a toujours eu un don inné pour jouer sur la fibre affective, un instinct très aiguisé pour appuyer exactement sur les faiblesses et la culpabilité de ses interlocuteurs afin de retourner la situation à son avantage. Surtout avec moi. Surtout après ce que nous avons vécu avec son père. Quand il était enfant, avec ses boucles brunes et sa bouille toute ronde, je ne pouvais rien lui refuser. Même lorsque je savais qu’il m’enfumait, je plongeais tête baissée, trop heureuse de voir son visage s’illuminer de son large sourire. Malheureusement pour lui, cette fois, ça ne prend pas : « Tu as quoi dans le crâne ? Tu es mineur, Evan ! »
Il se tait. Moi, je fulmine. Je fulmine d’autant plus que, aux dernières vacances de Pâques, malgré son assignation à résidence suite au bulletin catastrophique qu’il avait rapporté à la maison, il avait fait le mur pour filer en douce à une soirée où tous s’étaient mis la tête à l’envers à grands renforts de shots de vodka, de bangs et autres soufflettes. Des prémices que je n’avais pas jugé inquiétantes, les mettant sur le compte de la fameuse « crise d’ado », même si, comme dans cette chambre à Los Angeles, elles m’avaient fait voir plus rouge que rouge. Ce type de comportement et de consommation est aujourd’hui tellement rentré dans les mœurs, banalisé, toléré avec un haussement d’épaules fataliste ou amusé, qu’on a presque oublié les multiples et réels dangers de ces substances jugées « trop cool » ou « trop fraîches » selon les modes idiomatiques changeantes de l’époque. Cet été-là, j’étais en effet à mille lieues d’imaginer que mon fils était en train de sombrer dans la drogue, que sa consommation devenait déjà de moins en moins festive et de plus en plus réparatrice, apaisante. Addictive. »

Extraits
« Habituellement, ma mère se tait et ne s’interpose jamais lorsque mon père se défoule sur moi. Mais là, pour une raison incompréhensible, elle s’interpose : elle balance au vieux que je n’y suis pour rien et qu’il aurait mieux fait d’aller se coucher pour cuver. À ces mots, mon père devient fou : « C’est à cause de cette petite pute si je bois! C’est à cause d’elle si on s’engueule tout le temps ! Elle traîne avec de la vermine!»
Il se tourne vers moi :
«Cette fois ça suffit, tu dégages!»
Pour la première fois, je lui fais face et refuse d’être insultée. Devant mon aplomb, il me gifle. Je lui réponds en le fixant droit dans les yeux: «Même pas mal, vieil alcoolique.»
Je remonte en courant dans ma chambre et m’y enferme.
Les hurlements retentissent de plus belle dans les escaliers. Ma mère le supplie de ne pas monter tandis qu’il vitupère, me promettant que je vais prendre une raclée mémorable.
Il défonce ma porte, ceinturon à la main, et se jette sur moi. Je suis coincée entre mon lit et le mur. Aucun moyen de lui échapper. Ses coups me font un mal de chien. Je pleure, je l’implore d’arrêter. Mais la machine infernale est lancée, plus rien ne peut l’arrêter. Ma mère tente d’y mettre un terme. Sans succès.
Mon père m’attrape par les cheveux, me fait dévaler les escaliers, me jette dehors, me balance mes chaussures, mon manteau, et me somme de ne plus remettre les pieds chez lui.
Mon corps est engourdi de douleur.
Il fait froid, c’est l’hiver.
Demain, j’ai dix-huit ans. »

« Je me sens dépassée. Je ne sais plus comment aborder mon propre fils. Je ne sais plus comment imposer mon autorité à un ado qui fait deux têtes de plus que moi et dont la force physique dépasse désormais la mienne. Je ne sais plus comment lui faire entendre raison ni comment le persuader qu’il doit rectifier le tir, pour son avenir, pour lui.
J’opte pour la fermeté. J’arrête l’argent de poche, je ne veux plus qu’il s’achète de l’herbe avec ce que je lui donne. Joseph accepte de le prendre une semaine chez lui avec Mélodie pour que je puisse souffler un peu et poursuivre mon projet à New York. »

À propos de l’auteur
Peggy Silberling est directrice artistique et mère de deux enfants. Elle vit à Paris avec son compagnon, l’écrivain et scénariste Harold Cobert, co-auteur de ce livre. Par son témoignage, elle espère contribuer à libérer la parole des parents sur ce sujet ultrasensible et attirer l’attention sur les dysfonctionnements de notre système. (Source: Éditions Stock)

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La partition

BRASSEUR-la-partition

En deux mots:
Koula épouse un représentant suisse et quitte la Grèce pour la Suisse. Les deux fils qu’elle va mettre au monde ne le guériront pas de son mal-être et des incartades de son mari. Elle divorce mais ne peut emmener que l’un de ses fils avec elle. En refaisant sa vie, en mettant au monde un troisième fils, elle va revivre «la partition».

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Koula et ses trois fils

En racontant dans «La Partition» l’histoire d’une femme mariée trop vite et la destinée de ses trois fils entre Grèce, Belgique et Suisse, Diane Brasseur confirme son talent de prosatrice sensible.

Pour son troisième roman après Les Fidélités et Je ne veux pas d’une passion, Diane Brasseur nous propose le portrait d’une femme qui aura trois enfants qui seront ballotés dans trois pays différents et que l’on suivra durant trois générations.
La Partition s’ouvre en 1977, au moment où les trois frères doivent se retrouver, à l’occasion du concert donné par le benjamin au Victoria Hall à Genève. Mais Alexakis le violoniste va apprendre la mort subite de son aîné. Une manière de mettre en exergue le titre très juste de ce roman qui entraîne le lecteur par cercles concentriques jusqu’au cœur de «la partition».
Tout commence dans les années vingt, lorsque Paul Peter K, un représentant en porcelaines de Langenthal croise le regard de la belle Ekatarina sous le bleu du ciel de sa Grèce natale. Elle a seize ans et rêve d’évasion. En l’épousant, Paul Peter lui fait miroiter un avenir radieux. Mais Ekatarina, que l’on surnomme Koula, va vite déchanter. Sa vie en Suisse se transforme en cauchemar, pas seulement en raison des brumes et du froid, mais aussi par la difficulté à se faire accepter par sa belle-famille dont elle ne parle pas la langue, et surtout par les absences de plus en plus répétées d’un mari volage.
Quand elle mettra au monde Bruno K, le choc sera rude. Elle apprend que ce fils qu’elle imaginait comme une bouée de sauvetage est infecté par la syphilis.
Koula entend se battre pour lui offrir une belle vie. Un tempérament qu’elle aurait volontiers aussi mis au service de Georgely, son second fils.
Mais le choix qui lui est offert est cruel. Si elle divorce, les enfants seront répartis entre père et mère. Une partition qu’elle est contrainte d’accepter et choisit celui qu’elle considère le plus faible, Bruno K, avec lequel elle retourne en Grèce.
C’est là que l’histoire va étonnamment se reproduire. Elle essaie d’effacer sa dépression dans les bras d’un nouvel homme. Un Belge qu’elle va épouser à son tour, suivre en Belgique et lui donner un fils – alors qu’elle était persuadée de porter une fille. Alexakis passera du reste ses premières années dans le décor rose et avec la layette préparée dans cette éventualité.
La nouvelle partition qui arrive alors est celle provoquée par la Seconde Guerre mondiale et l’exil, à nouveau.
Diane Brasseur décrit admirablement cette famille recomposée en nous offrant toute la gamme des variations et des sentiments. L’abandon et les culpabilité, la fratrie essayant de renouer des liens distendus, les belles-familles soit toxiques, soit intégratrices. Le tout sous le regard d’une Koula cherchant à faire bonne figure dans ce chaos.
Variation sur le thème de la destinée – que serait l’histoire si elle avait choisi Georgely plutôt que Bruno K? – ce roman est aussi construit autour de la musique, d’une passion qui permet de laisser la tragédie de côté pour se concentrer sur son art. Bruno K étudie le piano, son frère Alexakis le violon. La musique qui aurait dû les réunir mais ne restera qu’en fond sonore de cette tragédie intense, émouvante, déchirante.

La partition
Diane Brasseur
Allary Éditions
Roman
448 p., 20,90 €
EAN 9782370732811
Paru le 02/05/2019

Où?
Le roman se déroule en Grèce, en Suisse et en Belgique.

Quand?
L’action se situe des années 1920 à la fin des années 1970.

Ce qu’en dit l’éditeur
De la Grèce aux rives du lac Léman, une superbe fresque familiale.
Un matin d’hiver 1977, Bruno K, professeur de littérature admiré par ses étudiants, se promène dans les rues de Genève. Alors qu’il devise silencieusement sur les jambes d’une jolie brune qui le précède, il s’écroule, mort.
Quand ses deux frères Georgely et Alexakis apprennent la nouvelle, un espoir fou s’évanouit. Le soir même, ils auraient dû se retrouver au Victoria Hall à l’occasion d’un récital de violon d’Alexakis. Pour la première fois, la musique allait les réunir.
La Partition nous plonge dans l’histoire de cette fratrie éclatée en suivant les traces de leur mère, Koula, une grecque au tempérament de feu.
Elle découvre l’amour à 16 ans, quitte son pays natal pour la Suisse dans les années 20 et refera sa vie avec un homme de 30 ans son aîné. Une femme intense, solaire, possessive, déchirée entre ses pays, ses fils et ses rêves. Une épouse et une mère pour qui l’amour est synonyme d’excès.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Je vous écris pour ne pas rester seul trop longtemps, c’est mauvais. C’est mauvais mais on ne peut s’en empêcher. On allume une cigarette et tout le paquet se vide peu à peu. Comme les souvenirs. Ils ne reviennent jamais seuls. »
Lettre de Bruno K à sa famille,
22 mai 1942

GENÈVE. 12 JANVIER 1977.
Chacun porte en soi une mélodie.
Bruno K descend du train, gare de Genève, et sur le quai, il regarde les passagers pressés ou perdus.
Il a pris l’InterRegio de 8 h 27 qui relie Meyrin à Genève Cornavin.
Dans le wagon, il a salué d’un hochement de tête les habitués qui pendulent tous les jours comme lui.
Chaque matin, un rythme musical détermine l’allure de Bruno K.
Si par exemple dans sa tête il chante la Toccata et fugue en ré mineur de Bach, alors il marche nettement, sans fioriture, ni trop vite, ni trop lentement.
Si dans sa tête, c’est la ronde du Cinquième concerto de Beethoven qui résonne, il court presque.
Quand il flâne, à coup sûr il fredonne La Mer de Debussy.
Il peut lui arriver de penser à des rythmes différents, alors sa démarche change. Tous les trente mètres Bruno K ralentit ou accélère comme un pantin indécis.
Dans ces moments-là, il se dit qu’autour de lui les gens doivent le prendre pour un cintré.
Bruno K fait claquer la semelle de ses souliers, lacés, cirés, dans le tunnel des piétons sous les quais. Il n’attend pas d’être sorti pour allumer sa première cigarette, une Craven A.
Quelle musique entend-il, ce matin ?
Sa démarche est alerte. Bruno K avance dans le hall de la gare comme dans la vie, à grandes enjambées et la tête la première. Il a le front bombé des volontaires.
Son pardessus vole comme une cape. Pas de sacoche ni de mallette, Bruno K aime se sentir libre et voyager léger. Sa cravate est assortie à son complet.
Il cache ses cheveux courts et bouclés sous un chapeau en feutre gris. Son eau de Cologne, Acqua di Selva, lui donne une odeur de Méditerranée. Il s’est rasé de près ce matin, Bruno K a horreur de la barbe de trois jours qui transforme ses joues en papier de verre. Avant de sortir de la salle de bains, il a arraché d’un coup sec et précis un poil disgracieux entre ses sourcils.
Le soleil est déjà haut pour un matin d’hiver, il tape contre la baie vitrée du grand hall Nord et l’éblouit.
Bruno K cligne des yeux.
Il a les yeux bleus de sa mère et le regard si clair, il ne peut rien cacher : ni le désir, ni la jalousie, ni l’ennui, ni la déception, ni la peur.
Sa paupière droite ourlée de rouge – une vieille kératite mal soignée – le démange. Bruno K se frotte l’œil comme un enfant mal réveillé.
Dehors, l’air vif du matin lui fait du bien. Le temps est sec et le ciel dégagé. Dans le train, Bruno K a dû ouvrir le bouton du col de sa chemise – sans défaire son nœud de cravate – parce que le wagon était surchauffé.
Un instant il a eu un coup de fatigue mais il n’y a accordé aucune importance. Il a mis son début de migraine sur le compte de l’enfant bruyant assis en face de lui.
8 h 42, Bruno K sort de la gare et passe sous l’horloge: il est en avance.
À l’université on le surnomme « pendule » à cause de son extrême ponctualité. Au début de chaque cours, il retire sa montre et la pose sur son bureau. Après la sonnerie, il n’accepte plus les étudiants, sauf si c’est une jolie fille.
Bruno K est directeur de la section littéraire de l’université de Genève.
Sa salle de classe est au dernier étage. Quand ils y montent, les étudiants disent qu’ils vont au paradis.
Ses cours sont pleins, son estrade est une scène.
De combien de vocations est-il à l’origine ?
Quand ils s’installent dans le brouhaha des chaises, Bruno K regarde ses étudiants. Il les imagine dans leur chambre de bonne sous les toits, la nuit, travailler à leur bureau, entre un lit et des plaques de cuisson.
Dans sa salle de classe, il est le témoin de leurs grands rêves et des premières amours. Il voudrait leur dire : « moi aussi, j’étais à votre place ».
Puisqu’il est en avance, Bruno K va faire un détour par le lac.
Du Léman il ne se lasse pas, même si la vue est plus belle depuis Lausanne.
Ce matin, Bruno K ne saurait dire où commence et où termine le lac.
Dans la rue il regarde les femmes marcher. Il pourrait se perdre à les suivre, leur déhanchement le fascine. Il a la prétention de croire qu’il connaît les hommes en général et les femmes en particulier.
Pour les rendre heureuses, il ne suffit pas de les faire rire, il faut les faire danser.
Bruno K a besoin des femmes.
Devant lui, à quelques mètres, une grande brune trotte dans ses bottines. Sous une gabardine en cuir, elle porte une jupe dont le tissu à carreaux noir et beige semble épais.
De la laine?
La toilette des femmes en Suisse l’étonne, il ne les trouve pas assez apprêtées. Pour les fêtes, il est allé passer quelques jours à Paris, les femmes y sont plus élégantes.
Bruno K préfère l’hiver à l’été. Au moins quand il fait froid, les Suissesses portent des bas. Pas de poils, pas de cicatrices, pas de petites veines violacées qui courent le long de leurs jambes.
En fixant l’arrière de ses mollets fins et galbés, Bruno K se demande si sous sa jupe en laine, la jolie brune porte des bas ou des collants.
Prélude en ut majeur de Bach : il accélère.
Bruno K a la nostalgie de la soie, du nylon et des coutures.
Ah, les collants, cette hérésie qui déforme les fesses des femmes.
Dis-moi, ma jolie, ce matin devant ton miroir, as-tu enfilé une paire de bas ou des collants?
Pour seule réponse, avec ses jambes, elle tricote devant lui. La ceinture de sa gabardine se balance. La boucle argentée cogne dans les rétroviseurs des voitures garées rue des Alpes. Elle va finir par blesser quelqu’un, se dit Bruno K.
Sa jupe est si serrée, elle doit faire des petits pas. Sous le tissu à carreaux, il imagine les cuisses qui frottent l’une contre l’autre. Ses yeux étincellent.
Il l’a presque rattrapée. Maintenant, Bruno K aperçoit le profil de la jolie brune. Couvert de taches de rousseur, son nez en trompette dépasse d’un col en fourrure noir. Elle regarde en l’air comme si le ciel était un plan des rues de Genève. Sous son bras gauche elle a glissé un périodique féminin, mais Bruno K n’arrive pas à lire les titres.
Elle porte des collants, c’est sûr. Les jeunes femmes aujourd’hui ne mettent plus de bas, même sans jarretière. C’est inconfortable.
Les pavés de la rue des Alpes la déséquilibrent, elle ralentit.
Quand trouverai-je une femme qui marche harmonieusement, soupire Bruno K, en crachant la fumée de sa Craven A.
En tombant sur les genoux, un juron lui échappe. Pas un juron élégant de professeur comme « bonté divine » ou « sapristi ».
«Il faut savoir jurer dans la vie» répète Bruno K à ses étudiants, «dire des gros mots avec intensité».
Il a failli se brûler le pouce avec son mégot de cigarette. Sur le trottoir, son chapeau roule comme les virevoltants dans le désert au début des westerns.

Extraits
« LAUSANNE. 12 JANVIER 1977
Quand elle apprend la nouvelle, elle ne voit que le dos d’Alexakis à travers la double porte vitrée qui sépare la chambre du salon, dans la suite de l’hôtel.
On pourrait croire qu’il est prostré, mais non, Alexakis est penché au-dessus de la table. Absorbé, il remonte le mécanisme de sa montre.
Ce matin, le téléphone n’arrête pas de sonner à cause de cette histoire de violon. D’abord l’agent, puis l’organisateur, sans oublier le producteur. Tout le monde s’affole.
Le luthier a dit 14 h 00.
14 h 00 c’est juste mais cela joue encore. Le train est à 14 h 34, il arrive à Genève Cornavin à 15 h 20 où un chauffeur les attendra.
Alexakis sera dans la salle à 15 h 45 et sur scène à 15 h 50. Sans doute faudra-t-il écourter la répétition pour qu’il puisse dormir une heure dans sa loge.
Le concert commencera avec retard, à 20 h 45 ou à 21 h 00. Le public aime bien attendre, Gabrielle l’a remarqué, cela donne à la représentation un caractère exceptionnel.
Est-ce par crainte d’une annulation?
Dès que le rideau se lève, comme un soulagement, les applaudissements explosent.
Alexakis est préoccupé ce matin, il est encore plus distrait que d’habitude.
Cette nuit, il a fait le même cauchemar: il joue sur un violon sans corde.
Sur la scène d’un théâtre inconnu, l’orchestre démarre une longue introduction, du Mozart. À ce moment-là, Alexakis remarque que son violon est nu.
Il tente d’accrocher le regard du chef d’orchestre pour lui signaler qu’il y a un problème, il hésite à arracher le violon d’un autre ou à s’enfuir. L’attente est interminable.
Enfin c’est à lui, l’assemblée silencieuse le regarde. Alors il prend la position et fait corps avec son instrument, les jambes légèrement écartées et bien ancrées dans le sol, les épaules relâchées, il pose son menton et lève l’archet.
Alexakis ferme les yeux mais aucun son ne sort.
En se réveillant à trois heures, en sursaut, il ne se souvenait plus dans quelle chambre d’hôtel il était.
Même avec la présence rassurante de Gabrielle, il lui a été impossible de retrouver le sommeil. Le lit était inconfortable et hostile. Les draps, trop chauds et les oreillers trop mous. »

« Il y a quatre jours, Alexakis a fêté ses 46 ans mais il est de ces hommes à qui il est impossible de donner un âge.
Sans doute parce qu’il est grand et maigre.
Alexakis est beau mais il ne le sait pas, il ne cherche pas à plaire.
Comme les enfants, il rit les yeux plissés et la tête en arrière.
Dès qu’il se concentre, il enroule ses cheveux bruns et bouclés autour de son index. Cela s’appelle la trichotillomanie, Gabrielle s’est renseignée, inquiète de voir apparaître sur le haut de son crâne le début d’une calvitie.
On pourrait croire qu’il est timide mais il s’agit d’autre chose. Alexakis est secret. Les questions le bousculent. Il a besoin de silence et de temps pour s’exprimer.
Sa voix peut être aussi faible qu’un mince filet d’eau. Certains jours, il parle si doucement, Gabrielle ne cesse de lui demander de répéter ce qu’il vient de dire.
Alexakis n’est pas lâche, il ne manque ni de courage ni de franchise, mais cela lui est difficile de soutenir le regard d’un autre parce qu’il a les yeux clairs.
Le regard dit trop. Dans les yeux des autres, Alexakis a peur de devenir transparent. »

À propos de l’auteur
Diane Brasseur est franco-suisse. Née en 1980, elle a grandi à Strasbourg et a suivi une partie de sa scolarité en Angleterre, avant de faire des études de cinéma à Paris. Diane Brasseur est née en 1980, elle a grandi à Strasbourg. Elle habite à Paris. Après des études de cinéma, elle devient scripte et tourne une trentaine de long métrages avec, entre autres, Olivier Marchal, David Foenkinos, Albert Dupontel et Valérie Lemercier. Elle aime particulièrement accompagner des réalisateurs pour le tournage de leur premier film : Nicolas Bedos, Abd Al Malik, Andréa Bescond et Eric Metayer, Audrey Diwan. Diane Brasseur fréquente les ateliers d’écriture depuis l’âge de 14 ans. Elle est l’auteure de Les Fidélités et Je ne veux pas d’une passion, traduits dans huit pays. (Source: Allary Éditions / lesmots.co)

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L’explosion de la tortue

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En deux mots:
À son retour de vacances, la narrateur découvre sa tortue décalcifiée et agonisante. Un faits divers qui va l’entrainer dans des réflexions sur la vie et la mort, la nature et la littérature, à la fois désopilantes et documentées, ironiques et profondes.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Tout le reste est littérature

Éric chevillard nous revient au meilleur de sa forme. Avec «L’explosion de la tortue», il nous livre une fable caustique sur la nature et sur la mort, qui est avant tout une réhabilitation de la littérature.

Dans ma grande sagesse, j’ai pu résister à toute les demandes – souvent insistantes – de me fils à acquérir des animaux domestiques. J’ai eu moi-même un chien qui a fini sous un 4×4 et m’a laissé traumatisé pour longtemps. Comme le narrateur de ce roman caustique, j’ai toutefois cédé pour quelques poissons exotiques qui ont finalement pris la même direction que Némo, via les toilettes après une mort aussi soudaine que silencieuse, et pour une tortue qui partage notre quotidien depuis près d’une dizaine d’années et qui, de son pas de sénateur, semble devoir affronter la vie avec confiance. Il faut dire qu’avant chaque départ en vacances, c’est le branle-bas de combat pour la confier à un proche. Nous nous autorisons de temps en temps à la laisser seule durant un week-end prolongé. Les miettes de culpabilité étant vite ramassées lorsque nous constatons, à notre retour, qu’elle a parfaitement supporté sa solitude.
Mais j’imagine bien qu’après un mois d’absence, comme c’est le cas dans ce roman, la tortue n’ait pas pu résister, surtout quand il s’agit du modèle «tortue de Floride» qui a besoin d’eau. La voici donc décalcifiée, crevant dans les mains de son maître. L’explosion de la tortue va permettre à Éric Chevillard, après Juste ciel (2015) et Ronce-Rose (2017), de nous offrir quelques réflexions sur cet incident chargé de bien plus de symbolique qu’une analyse sommaire ne peut le laisser croire.
Car, pour le narrateur, ce décès prématuré est à mettre en parallèle avec son travail de biographe et de critique. Mais quel rapport avec Phoebe – tel était le nom de la tortue – me direz-vous? Prenez Henry David Thoreau. Que fit-il le 17 novembre 1850? L’homme des bois nous le raconte: «Cet après-midi, j’ai trouvé dans un champ de seigle hivernal un œuf de tortue, blanc et elliptique comme un caillou, ce pour quoi je l’avais pris, puis je l’ai brisé. La petite tortue était parfaitement formée, jusqu’à la colonne vertébrale que l’on voyait distinctement. (…) Si la littérature ne s’empare pas de ces histoires de tortues précocement anéanties, tuées par un brave homme qui n’avait pourtant pas l’intention de leur donner la mort, alors on voit mal de quoi elle pourrait se soucier et quelle est sa légitimité.»
Prenez aussi Louis-Constantin Novat, l’écrivain contemporain de Thoreau, dont notre narrateur a découvert l’œuvre et entend la faire mieux connaître. Au fil de son exploration, il va trouver de nombreux faits troublants. Mais «mieux vaut fermer les yeux sur ces coïncidences si l’on refuse d’admettre qu’un Dieu moqueur est à la manœuvre et que nous sommes des marionnettes accrochées au ciel par des fils tendus qui frisottent juste un peu au niveau du pubis.»
On l’aura compris, Éric Chevillard s’amuse une fois de plus – et nous avec lui – à dérouler le fil de ses obsessions. L’explosion de la tortue, c’est aussi l’explosion de la littérature dans ce qu’elle a de plus inventif. Derrière Phoebe se cache la création, le pouvoir des mots laissés sur la papier, l’idée de postérité, de «poids» des œuvres. Jusqu’à cette superbe invention, «l’Agence», dont je vous laisse découvrir la mission ô combien importante pour les écrivains en quête de reconnaissance.

L’explosion de la tortue
Éric Chevillard
Éditions de Minuit
Roman
256 p., 18,50 €
EAN: 9782707345073
Paru le 3 janvier 2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Les tortues de Floride élevées en aquarium ne sont pas tout à fait des cailloux. Elles ont donc besoin d’eau et de nourriture pour vivre. C’est ce que découvre le narrateur de cette histoire, de retour chez lui après un mois d’absence. Il croyait la sienne plus endurante, mais la carapace décalcifiée de la petite Phoebe se fend sous son pouce. Par ailleurs, alors qu’il s’employait à réhabiliter en la signant de son nom l’œuvre de Louis-Constantin Novat, écrivain ignoré du XIXe siècle, cette généreuse initiative se trouve soudain menacée. Or la forêt des mystères n’abrite pas que des crimes: les deux mésaventures pourraient bien être liées.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
BibliObs (Jérôme Garcin)
La Croix (Patrick Kéchichian)
En attendant Nadeau (Maurice Mourier)
Les Échos (Philippe Chevilley)
Télérama (Michel Abescat)
Le Littéraire (Jean-Paul Gavard-Perret)
Libération (Philippe Lançon)
Blog Lire au lit 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Crac
Car mon pouce avait crevé la carapace fine et sèche comme une feuille morte. Et il y avait eu en effet un petit bruit de promenade en forêt. J’avais touché dessous, oh j’avais touché dessous le corps mou, l’inconcevable corps de tortue, et j’avais eu un frisson, quelque chose vibrait dans cette chair, le cœur pulsait, ou une veine.
Le pouls de la tortue palpitait encore, une de ses paupières s’était soulevée, la droite, je crois, et il y avait eu le trait de son regard sur moi, cette mourante m’accusait d’avoir failli, d’avoir traité avec négligence la bête stupide, le reptile préhistorique, comme si peu importait finalement comment il allait traverser la canicule estivale.
N’avait-il pas connu deux ou trois glaciations ? Il apprécierait un petit coup de chaud, n’est-ce pas?
Phoebe mourut dans ma main amie aussi sûrement que si celle-ci l’avait plutôt lancée avec force contre le mur. Voici comment le mammifère supérieur survivait au dinosaure et ce que cela augurait pour le monde.
Nous n’avions pas su lui trouver une pension au moment de partir en vacances. Nous n’avions pas beaucoup cherché. Il aurait bien sûr fallu la confier à un ami, à une voisine. Mais c’était l’été. Personne pour demeurer bêtement chez soi.
(Hormis les tortues.)
C’est à cela qu’on reconnaît que l’on n’a pas de vrais amis.
Quant à la famille, je n’en goûte la compagnie qu’à la cinquième génération, lorsque exodes et migrations ont dispersé la smala aux quatre coins du monde. Je ne me voyais pas sonner chez une tante avec mon aquarium sur la hanche.
Puis les vieilles chouettes ont le bec crochu. Rien ne répugne à leur appétit de rapace.
Crac
Il y avait eu un petit bruit de promenade en forêt. Un bruit léger de fuite. Un bruit bref. Une courte promenade.
Portée aux extrémités, la main de l’homme lui est d’un grand secours pour arracher la betterave de son terrier et pour gifler son fils. Quand je saisis Phoebe, le plus délicatement possible donc, mon pouce creva sa carapace décalcifiée. La tortue vivait toujours. Un battement léger, irrégulier, soulevait la peau d’écailles de son cou.
Elle avait vaillamment attendu notre retour pour nous prendre à témoin de notre criminelle négligence et me claquer entre les doigts.
Me craquer entre les doigts plutôt, oui, plutôt crac que clac.
Il m’était arrivé d’arroser le ficus du concierge en son absence. Il n’aurait pu refuser en retour d’arroser notre tortue. Le piège de la reconnaissance était armé. Œil pour œil, dent pour dent. Un prêté pour un rendu. Telle est la loi des hommes et le principe de la vie en société.
Je n’avais pas osé lui demander ce service. Aloïse non plus. Forcinal nous faisait un peu peur – jamais je n’aurais accepté d’arroser son ficus s’il ne m’avait fait un peu peur. Son maillot de corps était constamment maculé de sauce tomate. Nous disions par plaisanterie que ce pouvait être du sang.
Quand une disparition inquiétante se produisait aux alentours, notre rire se figeait.
Tandis que les taches sur le maillot de corps du concierge s’étaient élargies, nous semblait-il. Quoi qu’il en fût, Forcinal pouvait être brutal avec les lycéennes, abuser d’elles puis les découper en morceaux, ces morceaux les manger, ça ne faisait pas de lui un tueur de tortues. Nos échappatoires suintaient la mauvaise foi.
Quand bien même Forcinal eût-il été cet assassin d’enfants activement recherché, il n’était pas question en l’occurrence de lui confier un fils ou une fille mais une tortue de Floride que sa perversion très ciblée, pour ne pas dire clivante et discriminatoire, ne menaçait nullement.
Nous partions en vacances, et que faire de Phoebe? Nous partions sur les routes, nous voulions voyager léger. Phoebe nous aurait ralentis. Nous ne sommes déjà pas des lièvres. Phoebe et ses courtes pattes torves. Phoebe et son rocher. Phoebe et ses deux litres d’eau.
Je suis bien conscient qu’il est tout à fait indigne de jeter le doute sur Forcinal, de nuire à sa réputation que rien n’entache hormis un peu de sauce tomate ou de ketchup – motifs plutôt bienvenus en vérité pour égayer le coton jaunâtre de son maillot de corps –, d’impliquer ainsi l’inoffensif et placide concierge dans ces meurtres atroces sans l’ombre d’une preuve ni le moindre indice pour étayer de tels soupçons.
(Ce blond cheveu entre ses dents? Peut tout à fait provenir de la crinière d’un lion qu’il aura câliné.)
Pathétiques tentatives de détourner sur lui le jugement des hommes moralement outrés, de les distraire de notre propre crime, avéré celui-ci, au prix d’un mensonge calomnieux qui nous rend plus vils encore, définitivement impardonnables.
Que faire de Phoebe? Curieusement, ne nous était pas venue l’idée pourtant très humaine – nous y songeons bien pour nos vieilles mamans – de l’abandonner. Ce n’était pas la dernière fois que nous manquerions d’humanité dans cette affaire. »

Extraits
« Phoebe ne se souciait aucunement de nous, voilà la vérité. Jamais ingratitude ne fut si bien sertie dans de l’écaille. Elle ne venait à notre rencontre que lorsque nous saupoudrions de daphnies la surface de son plan d’eau. D’un bord à l’autre et son rocher même, je tiens à le préciser. Elle jouissait pourtant d’une vue remarquable sur notre intérieur (aussi) depuis le buffet du salon où trônait son aquarium, exactement à l’endroit où nous aurions pu mettre un Bouddha rutilant. Mais elle se fichait bien de nos allées et venues. Jamais je n’ai vu sa petite tête collée à la vitre quand nous nous unissions sur le tapis. Le spectacle pourtant ne manquait pas d’intérêt. Forcinal, en tout cas, le trouvait à son goût, … »

Alors certes, qui se donnera la peine de tenir un journal s’il ne lui arrive jamais rien qui vaille d’être relaté?
« Divers recoupements me permettent de situer approximativement le cours fluet de cette existence entre les années 1839 (sa source tapie sous une pierre plate et moussue pour ne pas dire tombale) et 1882 (son embouchure sur la mer de l’oubli) –avec une marge d’erreur de cinq années de part et d’autre.
Que fit-il par exemple le 17 novembre 1850 ?
Je l’ignore.
Tandis que Henry David Thoreau ne nous cache rien de l’emploi de son temps ce jour-là: Cet après-midi, j’ai trouvé dans un champ de seigle hivernal un œuf de tortue, blanc et elliptique comme un caillou, ce pour quoi je l’avais pris, puis je l’ai brisé. La petite tortue était parfaitement formée, jusqu’à la colonne vertébrale que l’on voyait distinctement.
L’existence de Louis-Constantin Novat fut certainement dépourvue d’événements aussi importants que celui que rapporte là H. D. Thoreau. Les écrits de ce grand ami de la nature ne sont pas avares d’aventures, mais aucune n’est aussi croustillante – même s’il n’y mit pas la dent – que cette anecdote.
Si certaines choses méritent d’être écrites, alors cet épisode incontestablement est du nombre. J’avoue n’avoir rien lu d’aussi passionnant depuis longtemps, en
ce qui me concerne.
Si la littérature ne s’empare pas de ces histoires de tortues précocement anéanties, tuées par un brave homme qui n’avait pourtant pas l’intention de leur donner la mort, alors on voit mal de quoi elle pourrait se soucier et quelle est sa légitimité.
Thoreau empoigne le sujet avec une certaine rudesse.
On reconnaît là l’homme des bois. Une approche plus précautionneuse et tout en circonvolutions aurait sans doute été préférable. Mais enfin, il ne l’élude pas lâchement comme tant d’autres. Il s’en saisit avec la détermination qui convient.
Crac

« La tortue comme le chat fait le gros dos. Ce n’est pourtant pas un poil soyeux qui soudain se hérisse, chargé d’électricité, mais une écaille dure et revêche qui se bombe et forme même un dôme définitif.
Elle ne va pas ramollir et se dégonfler sous la caresse, la tortue.
Ronronner dans notre giron, non.
Vous allez plutôt vous casser les ongles en gratouillant sa dossière.
Cette carapace est un bouclier solidement sanglé sur son corps ingénu, vulnérable, qui demeurera voluptueusement ignorant de tout.
Celle de Phoebe cependant céda sous mon pouce.
Tout à coup, elle rompit sa garde.
Était-ce une preuve de confiance, d’abandon? Était-ce une preuve d’amour ?
Voici ma tortue molle enfin comme un chaton peloté.
Pelotonné.
Cette tendresse inattendue qu’elle me manifestait !
J’en aurais pleuré.
Je me retins.
Car Phoebe, je le savais, ne s’était pas attendrie ainsi à cause de la douce caresse de mon pouce ni de mon odeur familière, rassurante, ni de mes soins aimants.
La cause en était le défaut de calcium. Nul affect. Pas de sentiment. Juste cette carence en calcium qui blanchit pourtant les ongles de l’homme sans lui ôter ses rêves d’amour.
Et ce serait moi la brute?
Alors que la longévité de la tortue de Floride peut atteindre cinquante années, Phoebe explosa entre mes doigts après quelques mois d’existence au simple motif qu’elle manquait de calcium !
À se demander quelle est la part du caprice là-dedans.
Toujours est-il que je retournai aux Mélèzes rendre visite à mon grand-père, je ne suis pas un ingrat, afin d’approcher Marguerite Montségur – j’avais lu son nom sur la liste des pensionnaires – et d’essayer d’en savoir plus sur ce Louis-Constantin Novat dont elle possédait un livre si remarquable. »

À propos de l’auteur
Éric Chevillard est né à la Roche-sur-Yon (Vendée) en 1964. Il est l’auteur de plus de vingt romans. (Source: Éditions de Minuit)

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Le matin est un tigre

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Sélectionné par les « 68 premières fois »

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Sélectionné pour le « Prix Orange du livre 2019 »

En deux mots:
Depuis ses quatorze ans, Billie souffre d’un mal étrange. Elle s’affaiblit de jour en jour sans que les médecins ne puissent diagnostiquer son mal. Alma, sa mère, a l’intuition qu’un chardon s’épanouit dans sa poitrine son mari se place plutôt du côté des chirurgiens qui entendent opérer une tumeur.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Le matin, au sommet de l’écume des jours

Le premier roman de Constance Joly révèle d’abord une écriture sensible et poétique, qu’elle va mettre au service d’Alma. Cette mère bien décidée à sauver Billie, sa fille atteinte d’une maladie rare.

Voilà un premier roman riche de promesses. D’abord par son écriture, à la fois plein de poésie et pourtant sans fioritures, traitant d’un drame avec une distance, presque une légèreté qui rendent la lecture très agréable. Ensuite par le sujet abordé, la maladie grave de l’enfant. Tous les parents confrontés à ce problème, et même s’il est plus bénin que dans le roman, savent combien les émotions sont fortes et la souffrance intense face cet événement totalement contraire à «l’ordre des choses». Au sentiment d’échec et d’impuissance vient très vite s’ajouter celui de culpabilité.
C’est aussi dans ces situations de crise aiguë que la personnalité de chacun va apparaître avec davantage d’acuité.
Billie, la fille de Jean et d’Alma, mène une vie plutôt heureuse auprès de parents aimants, bien installés dans la vie. C’est alors qu’elle s’apprête à fêter ses quatorze ans que sa santé commence à se dégrader. « Elle tousse, maigrit à vue d’œil et se plaint de douleurs au thorax, comme si une plante vénéneuse poussait dans sa poitrine. Alma pourrait presque deviner des feuilles maléfiques bordées d’épines sous la crème pâle de sa peau. En secret, elle appelle «le Chardon» le mal qui a pris sa fille. Billie est fragile, une fleur en verre soufflé, aux nervures bleues que ses parents ne savent plus bien approcher. Confusément, Alma se sent responsable du mal de Billie. Elle se demande si la mélancolie infuse souterrainement et contamine ceux que l’on aime. Billie et elle sont si proches, depuis toujours. Billie sent tout, sait tout, devine tout de sa mère. Elles se mélangent comme du lait dans de l’eau, formant un même nuage. »
Le corps médical ne peut quant à lui apporter de réponses. Examens, analyses, tests n’apportent pas l’explication tant attendue. Les mots compliqués viennent alors tenter de couvrir une incapacité à établir un discours. «La maladie ressemble à un Elephantus trachoma, ou syndrome de Leverrier-Gausseins», mais faute de certitudes, il faut hospitaliser Billie.
Alma, qui est bouquiniste sur les quais de Seine essaie de trouver une réponse dans les livres ou au moins un dérivatif à ses angoisses. Mais ces dernières l’envahissent. Ce qu’elle appelle ses valises deviennent de plus en plus lourdes à porter, comme celle intitulée «je ne fais plus l’amour» avec Jean et qui symbolise sa mélancolie croissante.
Billie va fêter ses quinze ans et s’installer dans un nouvel un nouvel hôpital pour maladies rares. Elle s’épuise, Alma s’épuise, leur couple s’épuise et alors que la médecine tâtonne, elle voit de plus en plus précisément le chardon dans la poitrine de sa fille, un peu comme le nénuphar de Chloé dans L’Écume des jours de Boris Vian.
Appelée en Bretagne pour expertiser une bibliothèque de livres rares, la plante va littéralement lui sauter à la figure. Je ne vous dirai rien de la course contre la montre qui s’engage alors, ni du pouvoir des livres, de l’arrivée de la belle Chicago May et de sa flamboyante chevelure rousse, d’une chute sur une île bretonne au moment où le jour s’achève.
Disons tout simplement qu’au réveil, il faut être très fort, rempli d’énergie et prêt au combat. Car «Le matin est un tigre qui rampe doucement, en attendant de vous sauter à la gorge.»

Le matin est un tigre
Constance Joly
Éditions Flammarion
Roman
158 p., 16 €
EAN 9782081444898
Paru le 09/01/2019

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris. On y évoque aussi des escapades à Manosque et à Lille et un voyage en Bretagne passant notamment par Lannion et Perros-Guirec, sans oublier les sept îles et notamment l’île aux moines.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Depuis quelques mois, la vie d’Alma se hérisse de piquants. Sa fille souffre d’un mal étrange et s’étiole de jour en jour. Tous les traitements échouent, et les médecins parlent de tumeur. Mais Alma n’y croit pas. Elle a l’intuition qu’un chardon pousse à l’intérieur de la poitrine de son enfant. On a beau lui dire – son mari le premier – que la vie n’est pas un roman de Boris Vian, Alma n’en démord pas. À quelques heures d’une opération périlleuse, son intuition persiste. Il ne faut pas intervenir. C’est autre chose qui peut sauver sa fille… Elle, peut-être?
Dans une langue merveilleusement poétique et imagée, Constance Joly met en scène l’histoire de ce que l’on transmet, malgré nous, à nos enfants. Le matin est un tigre parce que, certains jours, la vie est un combat et qu’il faut bien arriver à s’en débrouiller.

68 premières fois
Blog L’insatiable (Charlotte Milandri)
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Le blog du petit carré jaune (Sabine Faulmeyer)
Blog Un brin de Syboulette 
Blog Page après page (Chantal Yvenou)
Blog Mémo Émoi (Geneviève Munier)
Blog L’usine à paroles (Emmanuelle Bastien)
Blog Loupbouquin

Les autres critiques
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Constance Joly présente Le matin est un tigre © Production Flammarion

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« C’est un jour blanc, éreinté, qui n’a envie de rien. Un matin à mettre du bois dans le poêle, et à se recoucher immédiatement. Ou bien à se lever, à la rigueur, mais pour écouter un disque sur le tapis, quelque chose qui râpe un peu. Un matin à ranger ses trésors, à écrire une lettre à la main, à manger du beurre de cacahuète. Un matin à guetter le filet d’or du soleil border les toits, en tirant sur sa cigarette, le cul d’une tasse de café dans sa paume. Au lieu de ça, aller attraper un jean, réveiller Billie, et essayer de ne pas louper le RER de la demie.
Alma descend dans la cave, la chambre baignée d’ombres a une vieille odeur de tabac froid. Sous les draps : un fouillis de boucles, un bras laiteux qui dépasse ; au-dessus : un cendrier plein sur un carton à pizza. Elle s’assied sur le lit, une main sur le drap qui fait une montagne. Billie respire doucement, faisant frémir une boucle de ce châtain doré qui est le sien. Alma écarte le rideau. Les flocons tombent en armée serrée. Le café avalé brûlant, le baiser à l’odeur de foin au sommet du crâne de sa fille, il est temps d’aller enfiler ses bottes.
Alma descend la rue sans vraiment la voir. Elle est encore prise dans le filet de sa nuit, il y a des images effilochées d’un rêve qui frétillent au fond, qu’elle voudrait attraper. Elle croise son voisin au pantalon bouffant, sa démarche sautillante, l’étincelle brève de son regard et son sourire qui veut dire « va chier ». Le rêve s’est esquivé, le ciel a une couleur de craie. Dans le creux de la pente, l’enseigne de la boulangerie clignote sans son L, qui s’est cassé la gueule depuis au moins un an. Elle se souvient de l’histoire qu’on raconte. La boulangerie, autrefois, abritait une poissonnerie. Le poissonnier aimait sa jeune et jolie femme à la folie, mais celle-là en aimait un autre, qui travaillait à Rungis. Un jour, en plein milieu des brochets et des truites, le poissonnier a trouvé un mot d’amour dans la blouse de sa jeune épouse, et il lui a planté un couteau en plein cœur. La belle jeune fille est tombée sur le carrelage, et ses yeux grands ouverts rappelaient ceux des merlans, figés dans la glace.
Un drame poissonnier, presque un opéra, Alma imagine la succession des actes, le décor kitsch tout en écailles peintes qui brillent, et tabliers de plastique jaune. Elle sourit, il n’y a pas de quoi, elle le sait, mais elle sourit quand même. Acte 1, l’amour du couple de poissonniers, frais comme un gardon, Acte 2, l’adultère avec le beau marin pêcheur sur les étals de Rungis, Acte 3, l’amour qui se finit sur le carrelage, un couteau à viscères sanglant à terre. Elle lève le nez, est-ce que le ciel va enfin s’ébrouer, comme un chien dans une rivière, secouer ses cendres, éclabousser le monde de lumière? En attendant, s’engouffrer dans la rame. L’aquarium de la journée qui commence.
Depuis quand Alma se sent-elle comme ça? Vide? Au bord du monde? Comme si elle penchait légèrement ? Elle ne sait pas le dater exactement, même si elle situe le moment à la fin de l’enfance. Était-ce quand elle avait pris douze centimètres en un été ? Elle avait alors poussé comme une plante sauvage, et était soudain devenue la plus grande de sa classe, la plus « femme » aussi. Elle avait alors adopté une posture un peu courbée, comme pour s’excuser. Elle s’était efforcée de disparaître, ce n’était pas si difficile : il suffisait de parler bas et de rêver fort. Et puis, à force de se noyer dans le paysage, elle avait fondu sans bruit, un pétillement dans l’eau, comme un cachet d’aspirine. Quelque chose en elle s’était lentement dissous.
Alma avait perdu sa densité.
Et depuis six mois que Billie va mal, le monde, lui-même, semble se brouiller. Les ombres glissent, les contours s’estompent. Alma se réveille souvent la nuit avec des aiguilles dans les pieds, le cœur affolé, piégé dans ses côtes et du coton dans la bouche. Elle tente des exercices de respiration, mais c’est en inhalant la fumée de sa cigarette qu’elle parvient à retrouver son souffle. Pour aller travailler, Alma se branche sur la fréquence «rêverie», les pieds avancent tout seuls, mais elle s’évade. Elle imagine la mer derrière des barres d’immeubles, elle voit les visages d’enfants dans ceux des adultes qu’elle croise, elle discerne des paysages dans le crépi des maisons, devine des silhouettes dans le carrelage de la salle de bains.
Alma a l’impression que tout ce qui s’agite autour d’elle, et qu’on appelle la vie, lui échappe. »

Extraits
« Depuis ses quatorze ans, il y a six mois, Billie souffre en effet d’un mal étrange. Elle tousse, maigrit à vue d’œil et se plaint de douleurs au thorax, comme si une plante vénéneuse poussait dans sa poitrine. Alma pourrait presque deviner des feuilles maléfiques bordées d’épines sous la crème pâle de sa peau. En secret, elle appelle «le Chardon» le mal qui a pris sa fille. Billie est fragile, une fleur en verre soufflé, aux nervures bleues que ses parents ne savent plus bien approcher. Confusément, Alma se sent responsable du mal de Billie. Elle se demande si la mélancolie infuse souterrainement et contamine ceux que l’on aime. Billie et elle sont si proches, depuis toujours. Billie sent tout, sait tout, devine tout de sa mère. Elles se mélangent comme du lait dans de l’eau, formant un même nuage. »

« Parfois, les mots sont pareillement inamicaux. Aussi artificiels que ces costumes et ces brushings. Même s’ils tentent de décrire la vérité. Je ne fais plus l’amour. Ma fille est malade. Les mots sont de pauvres choses, se dit-elle. Ils sont pratiques et incomplets, incapables d’exprimer la complexité de nos vies, la subtilité de ses nuances. Il faudrait les décrasser, les lessiver, les essorer pour leur faire dégorger un sens nouveau. Quel terme pourrait traduire cette réalité: Alma aime Jean même si elle ne fait plus l’amour avec lui? Quel serait celui capable de dire ce qu’Alma ressent par rapport à la maladie de sa fille? La «maladie» de Billie est son étrangeté et sa force. Une force qu’elle-même a perdue, et qu’elle cherche au fond de son être. Or, parfois, on gagne les guerres en se laissant tomber par terre. »

À propos de l’auteur
Constance Joly travaille dans l’édition depuis une vingtaine d’années et vit en région parisienne. Le matin est un tigre est son premier roman. (Source : Éditions Flammarion)

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Le Prix

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Sélectionné pour le « Prix Orange du livre 2019 »

En deux mots:
En ce 10 décembre 1946, Otto Hahn est à Stockholm en compagnie de son épouse pour assister à la remise de son Prix Nobel de chimie. Alors qu’il se préparer Lise Meitner, qui a travaillé avec lui durant des dizaine d’années vient lui rendre visite pour lui demander des comptes. Commence alors un huis-clos intense, étouffant, étincelant.

Ma note:
★★★★★ (coup de cœur, livre indispensable)

Ma chronique:

Huis-clos à Stockholm

En imaginant le huis-clos entre Otto Hahn, Prix Nobel de chimie et son ex-collaboratrice Lise Meitner, Cyril Gely fait bien plus qu’éclairer un point d’histoire. Il nous offre une tragédie classique de très haute volée.

Et si le plus beau des romans n’en était pas un? Et si une fois encore la réalité dépassait la fiction? Avec «Le Prix» Cyril Gely a construit une petite merveille à partir de personnages ayant réellement existé, les scientifiques Otto Hahn et Lise Meitner. Si, au fil du récit, le lecteur va découvrir les grandes lignes de leurs biographies respectives, c’est avant tout leur rencontre dans un hôtel de Stockholm le 10 décembre 1946 qui va faire de ce récit une tragédie digne des classiques tels qu’énoncés par Boileau en 1674 dans L’Art poétique:
« Qu’en un lieu, qu’en un jour, un seul fait accompli
Tienne jusqu’à la fin le théâtre rempli. »
Si le deux chercheurs se retrouvent dans la capitale suédoise, c’est parce qu’Otto Hahn vient y réceptionner le Prix Nobel qui lui a été décerné deux ans plus tôt pour sa découverte sur la fission nucléaire. De fission, c’est-à-dire de l’éclatement d’un noyau instable en deux noyaux plus légers, il va en être beaucoup question dans ce huis-clos, au moins au sens symbolique. Car Otto et Lise ont travaillé ensemble durant plus de trente ans, après leur rencontre en 1907 à l’Institut de chimie de l’université de Berlin. C’est conjointement qu’ils mèneront leurs recherches et publierons jusqu’au 12 juillet 1938. Une complicité de tous les instants, même s’il n’est pas question d’amour. «Ensemble, ils faisaient des merveilles», comme lorsqu’ils interprétaient la Mélodie hongroise de Schubert.
Mais le poids de l’Histoire vient mettre un terme brutal à cette relation. Après l’Anschluss, Lise l’Autrichienne devient citoyenne allemande et sa religion juive devient alors un fardeau de plus en plus pesant. Lise doit fuir et tenter de gagner la Suède via les Pays-Bas.
Otto et Lise vont pouvoir échanger quelques lettres, faire le point sur leurs recherches. Car ils sont proches du but: «La solution, ils la tenaient. Ils l’avaient sur le bout de la langue, encore un mois ou deux, et ils allaient la révéler au monde entier.»
Mais au moment de conclure leurs travaux, Otto publiera seul l’article qui lui vaudra le Nobel.
Lise n’est pas venue le féliciter, mais demander des comptes. Passe encore qu’elle ne soit pas associée à cette distinction, mais pourquoi – maintenant que la Seconde Guerre mondiale a pris fin – ne mentionne-t-il même pas le nom de la physicienne dans son discours?
Une accusation qui fait sortir l’Allemand de ses gonds: «Je t’ai sauvée la vie, j’ai pris des risques, je t’ai confié la bague de ma mère. Et toi, tu reviens huit ans plus tard, avec des allégations pleines de fiel! Si tu n’étais pas Lise Meitner, si nous n’avions pas en commun plus de trente années de travaux, il y a longtemps que je t’aurais mise dehors! »
Mais la physicienne a du répondant. Des arguments tout aussi percutants. Jamais l’adage «derrière chaque grand homme, se cache une femme» n’a paru plus pertinent. Car il semble bien que sans Lise, Otto ne serait pas dans cet hôtel, se préparant à recevoir la plus belle des récompenses pour un scientifique. Pour faire bonne mesure, on ajoutera la collaboration avec le régime nazi à cet «oubli».
Cyril Gely, qui a derrière lui de grands succès au théâtre et comme scénariste, nous offre des dialogues ciselés, une tension dramatique qui va crescendo jusqu’à l’épilogue, sans oublier quelques clins d’œil allant vers le Vaudeville quand on apprend, par exemple, que l’épouse d’Otto loge dans la chambre contigüe et que la porte peut s’ouvrir à chaque instant.
Subtilement, les arguments de l’un et de l’autre vont se confronter, donnant au lecteur tous les éléments pour se forger une opinion. Le fruit de la passion commune est mûr au moment d’enfiler le smoking pour rejoindre la grande réception. À vous de le cueillir. Et de savourer avec moi ce chef d’œuvre, car cette confrontation pose des questions qui n’ont pas perdu de leur acuité aujourd’hui. De l’antisémitisme latent à la place des femmes dans la société, de la résistance face à un pouvoir inique à la responsabilité des scientifiques quant à l’usage qui sera fait de leur découverte.

Le prix
Cyril Gely
Éditions Albin Michel
Roman
224 p., 19 €
EAN 9782226437105
Paru le 02/01/2019

Où?
Le roman se déroule principalement en Suède, à Stockholm. On y évoque l’Allemagne, à Berlin, à Göttingen, Hechingen et Tailfingen ainsi que la fuite de Lise à Stockholm via les Pays-Bas.

Quand?
L’action se situe en 1946.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Huit ans qu’elle attendait cette entrevue, qu’elle l’imaginait jour après jour. Elle avec Hahn. Elle contre Hahn. Huit ans. Et ce jour est enfin arrivé. »
Le 10 décembre 1946, au Grand Hôtel de Stockholm, Otto Hahn attend de recevoir le prix Nobel de chimie. Peu avant l’heure, il est rejoint dans sa suite par Lise Meitner, son ancienne collaboratrice avec laquelle il a travaillé plus de trente ans. Mais Lise ne vient pas le féliciter. Elle vient régler ses comptes.
Dans ce huis clos implacable, Cyril Gely, l’auteur de la pièce de théâtre Diplomatie (adaptée à l’écran par Volker Schlöndorff et récompensée par le César de la meilleure adaptation), confronte la vérité de deux scientifiques aux prises avec l’Histoire.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com 
France Bleu (émission Les livres – Sylvie Thomas)
Blog Les mots chocolat 
Blog L’animal lecteur
Le blog de Squirelito

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Nul ne sait ce que nous réserve le passé.
Cette phrase, Hahn l’a en tête depuis qu’il est éveillé. Il ne saurait dire pourquoi. Elle est venue, d’un coup, alors qu’il ouvrait les yeux. Les mots ont semblé danser un instant face à lui, puis ont envahi son cerveau. Impossible de se rendormir. Depuis, Hahn est à la fenêtre – qu’il a ouverte.
La lumière perce à peine à travers le ciel gris. Juste assez pour distinguer l’opéra et, face à lui, le palais royal de Stockholm. Dans l’autre chambre, Edith dort toujours. Les trottoirs sont recouverts de neige. Le toit des maisons aussi. Un étrange silence assourdit la ville. Hahn ne ressent pas le froid mordant qui lui saute au visage. Il ne l’a jamais ressenti. Même enfant, sa mère courait sans relâche derrière lui pour le couvrir. Hahn regarde sa montre, il est sept heures quarante-trois, et c’est la journée la plus importante de sa vie.
Le Comité lui a réservé une suite au Grand Hôtel. La suite 301, au troisième étage. Une large porte donne sur une entrée quelque peu étroite, où sont exposés plusieurs portraits. Puis un salon immense avec deux chambres de chaque côté. Celle de Hahn est à gauche. Edith dort encore dans celle de droite. Au-dessus du canapé en cuir, un tableau de William Turner, Tempête de neige en mer.
On pourrait croire que ce tableau a été placé sur ce mur exprès. Ce n’est pas impossible, mais rien ne le prouve non plus. Nous y reviendrons en temps utile.
Hahn a saisi les trois feuilles posées sur son bureau. Son écriture est distinguée, tranchante, sans ratures. Il relit pour la énième fois le discours qu’il a écrit. Ce discours, il le connaît par cœur. Mais ce matin, à la pâle lumière du jour, Hahn a besoin de se rassurer.
Ses lèvres se mettent à bouger. Les mots qu’il susurre à peine sont en anglais – langue que Hahn maîtrise parfaitement. Dans sa jeunesse, il a étudié à Londres et Montréal, avec Ramsay et Rutherford. Il parle de l’Allemagne meurtrie, de la malheureuse Allemagne, d’abord oppressée par les nazis, et maintenant par les Alliés. Il certifie que les scientifiques allemands n’ont pas souscrit au régime hitlérien. Et ajoute enfin qu’il ne faut pas juger trop durement la jeunesse de son pays. Comment pouvait-elle se faire une idée ? Sans radio étrangère, sans presse libre ? Nous avons tous été opprimés pendant douze ans, il est temps de tourner la page.
Soudain, Hahn a étrangement froid. Il ferme la fenêtre et passe la robe de chambre étendue au pied de son lit. Une douleur aiguë lui traverse l’estomac. Hahn glisse jusqu’à la salle de bains et verse un peu d’eau de mélisse dans un verre. Il boit, espérant que cela fera passer l’inflammation. Trop de nourriture, d’alcool, de café. Trop de stress, aussi. Depuis leur arrivée à Stockholm, mercredi dernier, il y a près d’une semaine, les Hahn n’ont pas eu un soir pour eux. Dîners, banquets, agapes, soupers. Ils ont mangé comme quinze ! En Allemagne, il n’y a rien. Ici, les magasins regorgent de nourriture. L’avantage d’être un pays neutre. La contrepartie est ce goût légèrement citronné de l’eau de mélisse. Otto Hahn a une maudite indigestion. »

Extraits
« Lorsque Edith ouvre les yeux, sa première pensée est pour Lise. Ça fait si longtemps que les deux femmes ne se sont pas vues. Huit ans. Edith se souvient parfaitement de la date. Le 12 juillet 1938. Un siècle, un millénaire. Elle a du mal à comprendre son silence. Si pendant la guerre s’écrire ou se voir pouvait être compliqué, ça l’est moins depuis la chute de Berlin, en mai 1945. À la même date, pratiquement jour pour jour, Hahn était enlevé par des soldats anglais.
Edith se lève péniblement. Ses mains tremblent. Elle prend appui sur la table de chevet. Elle sait déjà que ce ne sera pas une bonne journée. Une ombre noire passe devant son visage. Edith la chasse d’un revers de main. Mais l’ombre revient. C’est toujours ainsi les mauvais jours. Mieux vaut ne pas lutter. Edith l’a compris au fil des années, c’est pourquoi elle éteint sa lumière et reste couchée.
Dans la pénombre, les souvenirs jaillissent. Ceux de la nuit du 12 juillet 1938. Et ceux d’avant. Jamais ceux d’après. Comme si cette date mémorable marquait, pour Edith, une frontière. Non entre le bien et le mal, mais plutôt entre l’insouciance et l’inquiétude. C’est depuis cette nuit-là qu’elle fait chambre à part avec Otto. »

« À eux trois, ils formaient un atome. Le noyau était composé d’Otto et de Lise, l’un proton, l’autre neutron. Edith était l’électron qui tournait autour – qui tournait sans jamais espérer s’en approcher un jour. »

« Hahn aimerait être ailleurs. A Göttingen, à Berlin, à dix mille kilomètres de Stockholm! Lise patiente. Elle n’a pas encore déplacé toutes ses pièces sur l’échiquier. Elle distingue à peine son vieil ami face à elle, et l’entend tout juste respirer. Mais si la lumière jaillissait soudain dans la pièce, elle sait que son visage porterait les traces de son affrontement. Quelques cernes plus profonds sous les yeux, les bajoues légèrement plus flasques. Hahn n’est pas un dieu. Ce n’est qu’un homme que Lise veut démettre de son piédestal ».

À propos de l’auteur
Cyril Gely est romancier, auteur de théâtre à succès – plusieurs fois nommé aux Molière pour Signé Dumas (Francis Perrin/Thierry Frémont), Diplomatie (Niels Arestrup/André Dussollier) – et scénariste (Chocolat de Roschdy Zem avec Omar Sy et James Thierrée). Il a reçu le Grand Prix du jeune théâtre de l’Académie Française, le Prix du Scénario au festival International de Shanghai et le César 2015 de la Meilleure adaptation pour Diplomatie, réalisé par Volker Schlöndorf. (Source : Éditions Albin Michel)

Site Wikipédia de l’auteur

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On va revoir les étoiles

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Sélectionné pour le « Prix Orange du livre 2019 »

En deux mots:
Après avoir constaté que ses parents ne sont plus autonomes, le narrateur décide de les inscrire dans un EHPAD. Il va nous proposer la chronique sensible et touchante de leur séjour, mêlée de souvenirs et de ses sentiments face à ces vies qui s’en vont.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Quand les parents s’absentent

Emmanuel Sérot nous propose un premier roman sensible qui aborde un sujet délicat, le placement de ses parents dans un EHPAD. «On va revoir les étoiles» vous touche au cœur.

L’instant si redouté est arrivé. Les parents du narrateur ne sont plus autonomes, ne sont plus capables de vivre sans assistance. Sa mère est à l’hôpital, l’Alzheimer de son père n’est plus une douce fantaisie, mais bien une vie parallèle. « Je le laisse partir dans ses fameux méandres. Je l’accompagne même autant que je peux et j’attends de pouvoir le récupérer quand il reviendra vers mes rivages. Là où nous pouvons parler de la vraie vie, de mes enfants, mon métier, sa maison de pierres et de tuiles marseillaises, des menues tâches que j’y accomplis, les formalités administratives du moment. Mais Vite, ne perdons pas de temps dans ces instants volés, il repart si facilement de l’autre côté du miroir. »
Il faut désormais prendre la direction d’un établissement spécialisé et laisser derrière lui la maison familiale, témoin de toutes les vies qui ont grandi là. « Le vrai problème, c’est l’absence. Pas la disparition, elle est réservée aux morts. Mais l’absence. Ces personnes âgées qui n’ont pu rester chez elles sont entrées en absence. Elles se sont absentées de leur maison. La nuance, de taille, c’est qu’il s’agit d’une absence à vie. Tout le monde le sait, sauf elles parfois. En quittant leur chez eux, conduites le plus souvent par leurs enfants vers leur nouvelle maison, elles se sont retirées. D’ailleurs, cette nouvelle maison s’appelle «maison de retraite». Mais on devrait dire «maison de retrait». Car ceux qui sont là ont été retirés de la vie normale. Ils n’y font pas une retraite, non, ils sont mis en retrait. »
Ligne après ligne, dans un style élégant et pudique, Emmanuel Sérot va nous raconter les jours, les semaines, les mois qui vont défiler jusqu’à une issue que l’on pressent, que l’on sait inéluctable, que l’on redoute. Il va aussi se souvenir de son enfance, des épisodes marquants de la vie familiale jusqu’à ce jour où le chauffe-eau des toilettes est brusquement tombé, provoquant une inondation importante, mais n’émouvant pas plus que ça son père, «étrangement absent». Et comme sa mère, totalement sourde, n’a rien entendu il a bien fallu conclure que le couple ne pouvait plus continuer à vivre dans ce domicile sans mettre leurs existences en danger.
L’auteur trouve de très jolies formules pour dire sa peine, n’occulte rien de cet étrange sentiment qui l’habite, entre culpabilité – n’y avait-il pas d’autre solution? – et auto-persuasion – ils seront bien traités dans cet établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (EHPAD): «Placer ses parents en maison de retraite est une somme de déchirures qui mettent à vif les plaies familiales, une redistribution totale des rôles où les enfants deviennent les parents et où les lignes bougent dans la fratrie. C’est un abandon, de soi et des autres. On inscrit ses parents dans l’absence. On débute un deuil, on s’abandonne soi-même dans cette infinie tristesse, d’autant plus qu’on est un acteur de cette histoire. […] C’est une immense culpabilité. C’est un moment où l’on n’a souvent que les larmes pour dire les choses et aussi, parfois, que les mots pour canaliser la douleur. »
À l’image de ses sentiments qui font comme les montagnes russes, on passe d’instant drôles – l’humour est aussi présent dans les EHPAD – aux moments d’angoisse comme quand le personnel explique, par exemple, qu’il est quasi impossible de gérer les fugueurs. On passe des moments de doute – peut-on se permettre de réaménager la maison sans en référer à ses parents? – aux (re)découvertes lorsqu’on ouvre un carnet qui traîne ou un livre.
Et puis viennent ces initiatives un peu folles, l’idée de reconduire ses parents pour un après-midi dans leur maison, de prendre la voiture et d’imaginer «un road-movie du quatrième âge». Je n’oublierai pas de mentionner les fort belles pages sur le personnel de ces établissements qu’on ne remerciera jamais assez pour leur dévouement.
On le voit, ce récit sensible – dont l’épilogue vous surprendra – touche au cœur. Et ce d’autant qu’il pose une question qui, un jour ou l’autre, nous touchera de près.

On va revoir les étoiles
Emmanuel Sérot
Éditions Philippe Rey
Roman
192 p., 17 €
EAN 9782848767161
Paru le 07/02/2019

Où?
Le roman se déroule en France, du côté de Vaison-la-Romaine et Avignon. On y évoque aussi Faucon, un village du Vaucluse, Paris et l’Autriche, plus particulièrement à Vienne.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
C’est un voyage ni prévu ni voulu qui attend le narrateur lorsqu’il place ses parents dans une maison de retraite. Puisque sa mère ne sait plus où elle est et que son père commence à se perdre dans les méandres de son fleuve intérieur, il les éloigne pour toujours de leur demeure provençale, le rêve de leur vie. Visite après visite, il puise auprès d’eux ce qu’ils ont été, des parents vaillants et solides. Dans le village où plus rien ni personne ne l’attend, il recherche son enfance aux étés gorgés de soleil, et des réponses à cette question lancinante: «Pourquoi n’avons-nous rien vu venir » Malgré son chagrin et son désarroi, il trouve dans ce lieu de vie de la délicatesse et du dévouement, du réconfort pour ce qui n’est plus, des baisers, de l’amour aussi.
Dans ce premier roman à l’écriture limpide et poétique, Emmanuel Sérot montre avec beaucoup de sensibilité comment, à partir des difficultés quotidiennes du vieillissement, les mots peuvent faire surgir une souriante humanité : celle des soignants, des enfants devenus adultes et pétris de nostalgie, des parents eux-mêmes dont la fragilité touche profondément le lecteur. Car c’est lorsqu’on pense aborder ses toutes dernières longueurs que la vie peut réserver bien des surprises…

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
L’Alsace

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Le fleuve de mon père
Il y a d’abord une femme. Elle a la cinquantaine, l’âge où la vie nous fait une pirouette et casse les rêves que nous avions pour nos parents vieillissants. Des rêves de fin de vie chez eux dans leur maison, avec leurs enfants pas loin.
À ses côtés, il y a une dame âgée. Ce peut être sa mère. En tout cas, c’est elle qui reste ici. De celle-ci je n’ai pas de visage, juste une silhouette vue de dos. Une femme voûtée mais pas tant que ça, qui marche à petits pas certes, mais qui marche. Et ma question à l’esprit: Déjà? Ne pouvaient-elles pas attendre encore? Est-ce obligatoire maintenant?
Elles sont dans le jardin, viennent de quitter de larges fauteuils sous le tilleul, l’après-midi de printemps touche à sa fin. De quoi parlaient-elles? Parlaient-elles seulement? La quinquagénaire regarde alentour, ses yeux voient les personnes âgées assises, là, elles aussi, à respirer le printemps. Mais elle, elle ne voit personne. Comme une libellule, son regard se pose sur l’un. Et repart sur l’autre, encore et encore, sans se fixer. La libellule s’est posée sur mes parents mais n’a rien fixé.
Elles se lèvent et entrent à petits pas dans le hall. La femme ouvre la porte et la retient pour la plus âgée. Je le sais, elle a alors ce choc qui me saisit chaque fois que j’entre là, même si je le cache derrière un sourire de façade et un joyeux «Bonjour messieurs dames! Ce choc oblige à marquer le pas, baisser le regard même une seconde: une nuée de fauteuils roulants gris enchevêtrés, collés les uns aux autres, serrés dans ce petit espace. Dans ces fauteuils, il y a autant de visages que de sujets de tableaux. Il y a des figures déformées, des lèvres qui ne suivent plus rien, des regards vitreux, chassieux, des mèches de cheveux qui défient les lois de la pesanteur. Et puis parfois, ici ou là, des regards intenses, perçants, qui me dévisagent et semblent vouloir imprimer ma figure.
Faire naturel, attraper les regards qui sont le plus près de moi, les saluer, marcher comme si de rien n’était et comme si j’avais une bonne raison d‘être ici. Dans quelques instants, je franchirai le hall, je pousserai la porte de l’escalier et gravirai à toute allure les marches qui mènent à la chambre de mes parents, pour me prouver que je suis en pleine forme, que je cours, moi, que je fais ce que je veux de mes muscles, que j’ai encore plein de temps devant moi.
«Je vais rentrer, tu vas bientôt dîner, je reviendrai demain», dit la dame qui cherche quelqu’un du regard, une aide-soignante, une infirmière, moi, n’importe qui pourvu qu’on ne la laisse pas là, seule à dire au revoir à sa maman.
Quand cela a été mon tour, le premier soir où j’ai laissé mes parents, j’ai enfoui mon visage dans l’épaule de ma mère qui m’arrive à peine à la poitrine. J’ai mélangé mes yeux mouillés au parfum de ses cheveux un peu en vrac. Puis deux aides-soignantes souriantes ont pris chacune mes parents bras dessus, bras dessous pour les emmener dîner, leur premier repas dans ce lieu que j’avais tant redouté pour eux. J’ai vu s’éloigner ces deux petites choses au pas mal assuré, qui avaient été mes rocs durant des décennies. L’une de ces jeunes femmes a tourné la tête vers moi, m’a lancé un regard vivant et un «Merci pour tout à l’heure!» car je l’avais aidée à relever une pensionnaire qui était tombée. Ce regard m’a fait du bien.
Le jour suivant, je reverrai la dame quinquagénaire. Cette fois-ci, elle sera accompagnée de sa sœur. Au moment de partir, je l’entendrai la houspiller pour qu’elle marche plus vite. «Dépêche-toi, sinon elle va nous voir et se mettre à crier, il ne faut pas qu’elle nous voie partir», dira-t-elle en parlant de leur mère qu’elles auront laissée dans une pièce voisine en prétextant je ne sais quoi. »

Extraits
«Je le laisse partir dans ses fameux méandres. Je l’accompagne même autant que je peux et j’attends de pouvoir le récupérer quand il reviendra vers mes rivages. Là où nous pouvons parler de la vraie vie, de mes enfants, mon métier, sa maison de pierres et de tuiles marseillaises, des menues tâches que j’y accomplis, les formalités administratives du moment. Mais Vite, ne perdons pas de temps dans ces instants volés, il repart si facilement de l’autre côté du miroir.»

«Le vrai problème, c’est l’absence. Pas la disparition, elle est réservée aux morts. Mais l’absence. Ces personnes âgées qui n’ont pu rester chez elles sont entrées en absence. Elles se sont absentées de leur maison. La nuance, de taille, c’est qu’il s’agit d’une absence à vie. Tout le monde le sait, sauf elles parfois.
En quittant leur chez eux, conduites le plus souvent par leurs enfants vers leur nouvelle maison, elles se sont retirées. D’ailleurs, cette nouvelle maison s’appelle «maison de retraite». Mais on devrait dire «maison de retrait». Car ceux qui sont là ont été retirés de la vie normale. Ils n’y font pas une retraite, non, ils sont mis en retrait. Une retraite religieuse, par exemple, dure quelques jours ou quelques semaines et puis on revient à la vie normale. Elle est choisie aussi, tandis que désormais il s’agit d’autre chose, dont personne a priori ne veut. »

« Placer ses parents en maison de retraite est une somme de déchirures qui mettent à vif les plaies familiales, une redistribution totale des rôles où les enfants deviennent les parents et où les lignes bougent dans la fratrie. C’est un abandon, de soi et des autres. On inscrit ses parents dans l’absence. On débute un deuil, on s’abandonne soi-même dans cette infinie tristesse, d’autant plus qu’on est un acteur de cette histoire.
Contrairement à ceux qui perdent leurs parents de maladies ou d’accidents sans rien pouvoir faire pour les sauver, nous tuons un petit peu nos parents en les soustrayant à leur vie, à leur maison et à leur tasse de café du matin dans la chambre. C’est une immense culpabilité. C’est un moment où l’on n’a souvent que les larmes pour dire les choses et aussi, parfois, que les mots pour canaliser la douleur. »

À propos de l’auteur
Emmanuel Sérot est journaliste à l’Agence France-Presse. Grand voyageur, infatigable marcheur, surtout en montagne, il a longtemps vécu à l’étranger, au Costa Rica, aux États-Unis ou encore en Autriche. «On va revoir les étoiles» est son premier roman. (Source : Éditions Philippe Rey)

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