Conservez comme vous aimez

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  RL2020

En deux mots:
Pour promouvoir des boîtes en plastique Sibylle a inventé le slogan «Conservez comme vous aimez» qui lui vaut le surnom de Reine de la pub. Mais dans son agence, rien n’est éternel et l’arrivée d’une nouvelle commerciale va causer sa perte. Sibylle va alors fomenter une vengeance.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

De l’utilité des boîtes en plastique

Le nouveau roman de Martine Roffinella nous entraîne dans l’univers impitoyable d’une agence de pub. Adulée puis rejetée, Sibylle ne va supporter sa mise à l’écart. Un conte cruel et édifiant.

Grandeur et décadence! Si «Sa Sainteté P.Y.», son chef, a surnommé Sibylle la «Reine de la pub», c’est qu’elle était douée. Elle a du reste connu son heure de gloire lorsqu’un Grand Prix lui a été décerné pour le slogan «Conservez comme vous aimez», conçu pour faire vendre des boîtes en plastique. C’était la période où tout le monde la jalousait, où elle voyait l’avenir en rose bonbon, où son franglais lui laissait entrevoir du high potential, où elle était fit for future, où winning rimait avec earning.
Mais les bonnes choses ont un temps, surtout dans l’univers impitoyable de l’entreprise et particulièrement dans celui de la pub, comme Frédéric Beigbeder nous l’a démontré avec 99 francs. Quand Capucine, la «Princesse commerciale», se dit qu’il lui faut pincer fort pour grimper dans ce panier de crabes, l’ascension de Sibylle va immédiatement s’arrêter. Pire même, comme sa collègue à désormais l’oreille du Directeur, elle va réussir son entreprise de démolition et envoyer Sibylle pointer au chômage. Une fin aussi brutale qu’injuste, une violence économique qui va tout d’abord la laisser exsangue. Seules les petites pilules blanches qu’elle prend à heure régulière rythment désormais sa vie. À la dépression viennent en outre se greffer quelques troubles obsessionnels du comportement. Mais comme à la roulette, quand rien ne va plus, la boule n’a pas encore trouvé la case dans laquelle elle s’arrêtera. Celle de Sibylle s’immobilise dans la case «vengeance». Ceux qui ont juré sa perte se sont sans doute réjouit trop tôt. On a beau avoir les dents longues, cela n’empêche pas de se faire mordre à son tour. Et de quelle manière!
Mais je vous laisse découvrir ce plat qui se mange froid.
Revenons plutôt sur le style de Martine Roffinella qui nous entraîne dans une sorte de conte moderne particulièrement cruel, mais qui se goûte comme un bonbon acidulé. Derrière le sucre, l’amertume arrive sans prévenir. Derrière les mots du marketing, de la performance et du jargon publicitaire viennent se greffer ceux d’une femme blessée qui peu à peu reprend du poil de la bête pour finir en vengeresse impitoyable. Avec en filigrane quelques questions existentielles: l’entreprise peut-elle fonctionner différemment dans un monde qui érige l’argent et le pouvoir comme seule mètre-étalon? Le personnel est-il condamné à être constamment sous pression? La solidarité entre femmes ou entre collègues est-elle définitivement à bannir du monde de l’entreprise? Faute de pouvoir y répondre, la romancière dresse un constat glaçant et donne à ses lecteurs des pistes de réflexion. Ce qui n’est déjà pas si mal, non ?

Conservez comme vous aimez
Martine Roffinella
Éditions François Bourin
Roman
128 p., 16 €
EAN 9791025204702
Paru le 6/02/2020

Où?
Le roman se déroule en France, vraisemblablement à Paris

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Sibylle guette le carillonnement des cloches pour rythmer les moments où elle doit prendre ses cachets blancs. Il n’y a pas si longtemps, elle était encore – ainsi sacrée par son boss Sa Sainteté P.Y. – la « Reine de la pub ». N’a-t-elle pas reçu un grand prix pour son slogan: « Conservez comme vous aimez », destiné à promouvoir des boîtes en plastique ?…
Un temps portée aux nues par toute l’agence, elle est un jour supplantée par la jeune et Belle Capucine, alias «Princesse Commerciale», aux dents longues et affûtées. Placardisée puis licenciée, Sibylle vacille, devenant la proie des TOCS. But the show must go on. Éjectée du système, entre irrépressible besoin de vengeance et négation de soi, elle est aspirée par la violence exercée contre elle et commet l’irréparable.
À travers ce roman cruel et cinglant, raconté avec la démesure d’une prophétie infernale, Martine Roffinella nous livre une satire implacable sur l’inhumanité du monde moderne.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Le Salon littéraire(Jean-Paul Gavard-Perret)

Extrait
« Du premier jour où elle l’a vue, Sibylle a dit: «Elle aura ma peau, celle-là. She’ll kill me. » Et c’est vrai qu’elle en a dans la mâchoire, de la hargne et du malheur, cette Capucine-là! Le pouvoir est son hostie. De ce pain bénit il lui en faut sans cesse, more and more, elle n’en est jamais rassasiée, et d’ailleurs elle commence tout de suite par ne pas aimer le célèbre slogan de Sibylle : Conservez comme vous aimez. Pourtant, cette accroche, tout le monde l’adorait. Everybody. À commencer par Sa Sainteté P.Y., qui avait couronné Sibylle reine des rédactrices. Le client, lui, gloussait de plaisir, hip hip hip it was fun, ça collait pile-poil aux objectifs. Pour ses précieuses boîtes en plastique, c’était clean. Jusqu’à ce que Capucine décide que Sibylle ne savait pas écrire. Que sa façon de présenter les boîtes en plastique n’était vraiment pas hot. «C’est flasque, au mieux du pudding au pire une dog shit! a-t-elle lancé avec conviction. N’importe qui d’autre en parlera beaucoup mieux! very much better! Anyone else ! » Et le client (qui gloussait jusqu’à présent) s’est mis à rêver qu’il engrangerait beaucoup plus d’argent, millions of dollars why not ? – Sibylle souriait encore en cet instant, songeant à la fable « Perrette et le pot au lait » et pensant que Sa Sainteté P.Y. aurait la même référence qu’elle en mémoire, notamment: «Quel esprit ne bat la campagne? / Qui ne fait château en Espagne? »
Mais P.Y. a dit: «Tu crois? Do you think so? belle Capucine, ma Princesse Commerciale? » Capucine a enfoncé le clou: «Yes de chez yes, Votre Sainteté P.Y. Sibylle est game over. Aussi has been qu’un poste TSF. Bonne pour Fréquence-vioque et Radio-mouroir. À l’époque du galloping world et de l’hyperconnexion, que capteront nos acheteurs? Nothing! Pffuittt! Dzoing! Peanuts! Quelle poilade à deux balles! ça ne fait rire les cuisses de personne! (“Rire les cuisses? relève Sa Sainteté P.Y. On ne dit pas plutôt bander?” – mais Capucine est lancée, on n’arrête pas une bombe en plein vol). Sibylle manque de punch, ça végète mou-mou, ce qu’elle pond fait cot cot alors qu’il nous faudrait un cri d’aigle! On se croirait dans Proust. Quelle mêlasse! ça glue-glue vraiment. Faut du-qui-pète-boum-boum et qui fait le sur-mega-buzz! Sibylle, elle date du cinéma muet ! Non mais regardez-moi ce slogan: Conservez comme vous aimez. Berk! beurk! Yuck! qu’est-ce qui peut bien schlinguer comme ça la naphtaline à plein nez? »
P.Y. répète : « Tu crois, belle Capucine, Princesse Commerciale? Are you sure? − puis il lui murmure à l’oreille : Alors, il faut que je la vire. Kick her out. Trouve un moyen, toi, belle Capucine. »

À propos de l’auteur
Martine Roffinella est écrivain. Son premier roman, Elle, a été publié par les éditions Phébus en 1988 et a connu une grande notoriété. Elle a depuis publié une vingtaine d’ouvrages, notamment L’Impersonne (François Bourin, 2017, sélection Prix Marie-Claire). (Source: Éditions François Bourin)

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Belle-Amie

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coup_de_coeur

En deux mots:
Georges Du Roy de Cantel, le «Bel-Ami» de Maupassant est de retour, avec l’ambition de grimper le plus haut possible l’échelle du pouvoir. Une ambition qui s’appuie sur ses réseaux politiques, dans la presse et l’économie, sans oublier les femmes. Qui vont œuvrer à sa grandeur et… à sa décadence.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

De «Bel-Ami» à «Belle-Amie»

Harold Cobert relève haut la main le défi de nous offrir une suite au «Bel-Ami» de Maupassant. Avec les mêmes codes et un savoureux clin d’œil à l’œuvre originale, il réussit même le tour de force d’en faire un roman aux notes très actuelles.

Il y a sûrement de nombreuses définitions au mot «écrivain». L’une d’entre elle pourrait être la capacité à produire des œuvres dans un genre et dans un style très différent. Avec Belle-Amie Harold Cobert prouve avec maestria combien sa plume s’adapte à l’histoire qu’il nous propose. Ce roman historique, nous proposant une suite à Bel-Ami, vient en effet après La mésange et l’ogresse, l’enquête romanesque sur l’épouse de Michel Fourniret.
Il n’est certes pas nécessaire d’avoir lu Maupassant pour apprécier ce roman, mais cela ajoute encore un peu de piment à la chose. Car les allusions entre les deux livres sont nombreuses. Harold Cobert s’amuse même à nous raconter la publication en feuilleton de ce roman qui met en scène un héros proche du sien par un jeune écrivain du nom de Maupassant.
Il n’oublie pas non plus de résumer l’œuvre de ce dernier pour nous rafraîchir la mémoire: « Georges se demandait parfois quelle aurait été sa vie s’il n’était pas tombé sur son ancien compagnon de régiment ce soir-là; si, bien que l’ayant reconnu après un bref effort de mémoire, il n’avait pas allongé le pas pour aller frapper sur son épaule. C’était peut-être la seule fois qu’il avait agi sans calcul, à la hussarde, porté par la surprise improbable de rencontrer une connaissance dans ce grand désert d’hommes qu’est Paris; surtout lui, alors petit employé aux bureaux des chemins de fer du Nord à quinze cents francs par an, qui avait si peu de relations dans cette ville, à l’exception de ceux avec qui il travaillait, des quelques prostituées qu’il fréquentait, quand il voulait se donner l’illusion de mener la grande vie. Après, tout s’était enchaîné très vite: un dîner chez Charles et sa femme Madeleine le lendemain, où il était venu avec des habits d’occasion et bon marché, payés grâce à l’argent que lui avait donné la veille son ancien camarade; dès le surlendemain il commençait en tant que chroniqueur à La Vie française, le journal qu’il dirigeait désormais depuis une dizaine d’années. »
Comme dans la fable de la Fontaine, La grenouille qui voulait se faire aussi grosse que le bœuf, les premiers succès de Georges Du Roy de Cantel ne font que faire croître son ambition. Lorsqu’on le retrouve, il gravit un échelon de plus en se faisant élire député de sa circonscription d’origine du côté de Rouen. Son but n’est pas de représenter ces «bouseux», mais d’occuper les bancs de l’Assemblée qui sont pour lui le lieu idéal pour les «petits arrangements d’intérêts bien consentis» et «d‘escroqueries, où la vanité la plus exacerbée le disputait à l’égoïsme le plus forcené» avant d’être un tremplin vers un poste de ministre.
Après lui avoir permis une élection triomphale, Siegfried lui promet des millions. Ce mystérieux homme d’affaires a, outre ses montages financiers plein de promesses, un argument irrésistible: sa sœur Salomé, femme aussi libre qu’entreprenante et qu’il n’aura de cesse de poursuivre de ses assiduités. Ne cherchez pas plus loin l’explication du titre. Dans cette version, les femmes prennent le pouvoir au moment où les hommes croient le détenir.
S’appuyant sur les deux scandales qui ont mis à mal la République en cette fin de XIXe siècle, celui dit des Décorations et celui du Canal de Panama, Harold Cobert nous offre à la fois un ouvrage très documenté et une histoire très moderne. Sans vouloir jouer ici l’antienne du «tous pourris», on est bien obligé de constater que les affaires et les scandales nourrissent aujourd’hui encore la suspicion vis à vis des politiques. Ce roman est l’un de mes coups de cœur de cette rentrée. Une petite merveille!

Belle-Amie
Harold Cobert
Éditions Les Escales
Roman
416 p., 19,90 €
EAN 9782365693776
Paru le 07/02/2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris et en Normandie, du côté de Rouen.

Quand?
L’action se situe à la fin du XIXe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
Que diriez-vous de retrouver Georges Duroy, le fameux «Bel-Ami» de Maupassant? Comment va-t-il poursuivre sa fulgurante ascension après son fastueux mariage avec Suzanne à la Madeleine? Mettant ses pas dans ceux du maître, Harold Cobert livre une suite possible au chef d’œuvre de Maupassant.
Que diriez-vous de découvrir la suite de la formidable destinée et de l’irrésistible ascension de Georges Duroy, le héros de Bel-Ami de Maupassant? Va-t-il se lancer en politique comme le suggère la fin du roman? Si oui, à quel niveau de pouvoir va-t-il réussir à se hisser ? Et sur tout, à quel prix ? Après s’être immergé dans l’écriture du maître, Harold Cobert esquisse ici une variation sur une suite possible du chef-d’œuvre de Maupassant qui n’est pas sans nous rappeler une vengeance à la Monte-Cristo. En nous entraînant dans les combats politiques de la fin du XIXe siècle et dans les coulisses de l’Assemblée nationale, il propose une vision cruelle de la collusion entre journalisme, politique et finance. Un étrange miroir de notre époque.
«Un pari fou et totalement réussi. Un somptueux plaisir de lecture !» Tatiana de Rosnay.

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Bande-annonce de Belle-Amie d’Harold Cobert © Production Éditions Les Escales

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Quand le serveur déposa sur la nappe le petit plateau d’argent contenant la monnaie de l’addition, Georges Du Roy de Cantel le poussa sur le côté, signe de pourboire pour le personnel.
Il s’appuya contre le dossier de la banquette en cuir, prit son verre de cognac dans le creux de sa main, le fit tournoyer avec nonchalance pour le chauffer, frisa sa moustache avec un geste familier d’homme du monde puis but une longue rasade. L’alcool lui enflamma la gorge, sa chaleur réconfortante ruissela jusque dans son ventre. Il aimait cette brûlure ; comme le picotement âcre du tabac, elle lui rappelait qu’il avait un corps et qu’il était en vie.
Il laissa planer un regard évasif et circulaire sur la salle. Les boiseries essaimaient une obscurité grandissante malgré le jour encore accroché dans le soir d’été ; cette pénombre relevait la luminosité des lampes éclairant les tables où, lorsqu’ils se penchaient sur leurs assiettes, apparaissaient les visages des clients venus dîner dans cet établissement. La belle société se pressait ici pour la discrétion du lieu, pour sacrifier à l’usage particulier de cette comédie de mœurs tacite où l’on feint de ne reconnaître quiconque et de n’être reconnu par aucun. Georges Du Roy de Cantel goûtait avec une délectation intense d’appartenir à cette élite, il jouissait de surprendre les yeux de certaines femmes s’attachant une fraction de seconde de trop sur sa personne, trahissant la faiblesse qu’il continuait de leur inspirer.
Léon Clément, le député radical qui faisait trembler tous les ministres en exercice, tira un étui à cigares de son veston :
« Georges ? »
Du Roy se tourna vers lui :
« Merci, Léon. »
Clément interrogea le troisième convive :
« Paul ? »
Paul Friand, le chef de file des opportunistes à la Chambre des députés, se redressa et accepta en remerciant d’un hochement de tête busqué.
Léon Clément arborait une physionomie anguleuse malgré un crâne rond qui commençait à se dégarnir et un embonpoint naissant. Ses yeux noirs, légèrement rentrés dans leurs cavités, étaient vifs, gaillards, pénétrants. Une épaisse moustache s’enracinait sous ses narines et tombait de la commissure de ses lèvres jusqu’à son menton, conférant à son sourire un caractère plus large, franc, mais aussi féroce. Il était l’homme politique le plus redouté de France.
Originaire de Vendée, médecin, fils d’un médecin républicain farouchement athée, il avait le tempérament trempé dans la sauvagerie impérieuse de l’Atlantique. On craignait tout autant sa plume et sa langue que son épée et son pistolet. Sa plume, car il assassinait d’un billet ses adversaires dans les colonnes de son journal, Le Glaive, dont le nom seul montrait quelle vertu de la justice emportait son affection. Sa langue, car sa rhétorique affilée et sa voix de stentor ne comptaient plus le nombre de gouvernements renversés, roulés d’une épithète au pied de l’hémicycle, faits d’armes oratoires qui lui avaient valu son surnom de « tombeur des ministères ». Son épée et son pistolet, enfin, car ceux qui avaient osé attaquer sa personne, son honneur ou son patriotisme en avaient été quittes pour un duel dans les brumes laiteuses de l’aube dont il était toujours ressorti invaincu.
Paul Friand, quant à lui, était à l’image de son obédience politique : un physique moelleux de bon vivant, des joues charnues couvertes d’une barbe à la Victor Hugo, l’œil bleu malicieux et moqueur. Fils d’un avocat du Calvados, avocat lui-même, son allure débonnaire inspirait un sentiment de confiance instantané, donnait une impression de rondeur souple qu’augmentait sa voix grave imprégnée de bonne chère, de liqueurs et de tabac. Pourtant, derrière son aspect bonhomme se cachait un esprit calculateur, aiguisé, tranchant, dont les saillies verbales blessaient à mort quiconque en était la cible. Sa corpulence fleurait les gauloiseries des banquets républicains, elle dissimulait la vélocité cynique de ses opinions derrière des apparences de chat replet ; de ces chats qui restent immobiles sur un canapé ou au coin du feu, que l’on croit volontiers somnolents ou absents à la situation, mais dont le coup de griffe part sans crier gare si jamais on pénètre dans son espace vital sans y être invité.
Georges alluma les cigares de ses deux soutiens politiques. Les volutes de fumée serpentèrent un instant dans l’air, entremêlées avec leurs pensées silencieuses. Du Roy posa ses coudes sur la table :
Bon, nous sommes donc d’accord?»
Clément but une gorgée de son cognac et s’exclama :
« outre oui!»
Friand défit un bouton de son gilet :
« Ne négligez pas les marchés lorsque vous serez en campagne à Canteleu et à Rouen. Les petites gens sont la proie privilégiée de votre adversaire bonapartiste. »
Clément éclata d’un rire sonore qui fit se retourner une partie du restaurant :
« De La Barre est un pleutre de la pire espèce, Georges ne va en faire qu’une bouchée. Il est fort en gueule mais n’a rien dans le pantalon. Lorsque je me suis battu en duel avec lui l’année dernière, il tremblait comme une fille et appelait après sa mère!»
Friand leva un sourcil avec une expression dubitative :
«Restez sur vos gardes, Georges. Écoutez, serrez des mains, compatissez. La proximité, c’est la clef.»
Du Roy acquiesça :
«Trois ans que je laboure déjà le terrain, seul ou avec Suzanne, pour rappeler l’enfant du pays et faire oublier le patron de presse parisien. Espérons que cela aura porté ses fruits.»
Clément vida son verre d’un trait et conclut :
« Vous êtes prêt, toutes les conditions sont réunies pour votre victoire. »
Il s’étira et proposa :
«Messieurs, j’ai rendez-vous avec une danseuse des Folies Bergère et plusieurs de ses amies, vous vous joignez à moi »
Comme personne ne répondait, il ajouta :
«Friand, ne faites pas votre protestant, je vous sais amateur de jupons autant que moi, sinon plus ! Et puis ce ne sera pas la première fois que nous partagerons des danseuses ou des actrices…»
Friand sourit en signe d’acquiescement et de capitulation. Clément se tourna vers Du Roy :
«Vous en êtes?»
Georges rajusta le revers de sa redingote :
« Pas ce soir. J’ai construit toute ma campagne sur la probité, je ne peux décemment pas m’afficher dans ce lieu de perdition. En tout cas, pas tant que l’élection n’est pas passée. »
Clément se leva :
«Vous avez raison. Nous nous rattraperons après votre triomphe ! »
Il lui adressa un clin d’œil. Friand se leva à son tour. Les trois hommes échangèrent de chaleureuses poignées de main.
Alors qu’il tournait les talons, Clément se ravisa :
« Vous venez toujours demain, à la conférence de Lesseps?»
Du Roy confirma :
« Bien sûr ! Et comptez également sur moi pour venir avant à la Chambre vous voir mettre à mort le ministre des Affaires étrangères. »
Clément lui donna une tape amicale sur l’épaule:
« Ce nigaud de Rouaux, il va tomber de haut, faites-moi confiance. J’aurai quelqu’un à vous présenter à la grand-messe de Lesseps pour le Nicaragua, quelqu’un qui peut beaucoup vous aider dans vos projets. »
Il coiffa son chapeau et, suivi de Friand, quitta l’établissement sous les murmures des clients. »

Extraits
« Georges se demandait parfois quelle aurait été sa vie s’il n’était pas tombé sur son ancien compagnon de régiment ce soir-là; si, bien que l’ayant reconnu après un bref effort de mémoire, il n’avait pas allongé le pas pour aller frapper sur son épaule. C’était peut-être la seule fois qu’il avait agi sans calcul, à la hussarde, porté par la surprise improbable de rencontrer une connaissance dans ce grand désert d’hommes qu’est Paris; surtout lui, alors petit employé aux bureaux des chemins de fer du Nord à quinze cents francs par an, qui avait si peu de relations dans cette ville, à l’exception de ceux avec qui il travaillait, des quelques prostituées qu’il fréquentait, quand il voulait se donner l’illusion de mener la grande vie. Après, tout s’était enchaîné très vite: un dîner chez Charles et sa femme Madeleine le lendemain, où il était venu avec des habits d’occasion et bon marché, payés grâce à l’argent que lui avait donné la veille son ancien camarade; dès le surlendemain il commençait en tant que chroniqueur à La Vie française, le journal qu’il dirigeait désormais depuis une dizaine d’années. »

« En arrivant le jour dit à sept heures et demie chez les Forestier, au 17 rue Fontaine, il n’avait pas conscience à quel point cette soirée allait infléchir radicalement le cours de son destin, à quel point toutes les personnes nécessaires aux différents degrés de son ascension seraient présentes: Madeleine, qui lui apprendrait les rudiments du journalisme avant de devenir quelque temps sa femme après la mort de Charles; Virginie Walter, mariée au patron de La Vie française, aujourd’hui retirée dans un couvent près de Rouen, qui serait sa maîtresse et dont il épouserait ensuite la fille, sa femme actuelle et légitime; Clotilde de Marelle, sa première amante du monde, celle vers qui il reviendrait sans cesse, celle qu’il quitterait plusieurs fois pour mieux la reprendre, même après son mariage avec Suzanne.
Il regardait la coupole de l’Opéra, dont les statues jetaient des éclats dorés dans la nuit grandissante, les lustres éclairant le foyer et les coursives scintillaient timidement, des étoiles lointaines dans un ciel d’encre ; il pensa de nouveau : «Toutes les femmes sont des filles, il faut s’en servir et ne rien leur donner de soi», et il se remit à marcher en direction de la Madeleine.
Il passa sans s’arrêter devant le Café de la Paix où se pressait une foule aisée parmi laquelle il entrevit des visages d’hommes de lettres, de journalistes, de députés ; il n’avait pas envie d’interrompre sa flânerie ni sa rêverie et poursuivit sa route sur le boulevard des Capucines. Où serait-il sans ces quatre femmes à qui il devait une partie non négligeable de sa position actuelle? Serait-il monté aussi haut, et surtout aussi rapidement, sans elles? »

À propos de l’auteur
Harold Cobert est l’auteur de plusieurs romans, dont Un hiver avec Baudelaire (Héloïse d’Ormesson, 2009 ; Le Livre de Poche, 2011), L’Entrevue de Saint-Cloud (Héloïse d’Ormesson, 2010), Jim (Plon, 2014 ; Le Livre de poche, 2016) et La Mésange et l’ogresse (Plon, 2016 ; Points Seuil, 2017). (Source : Agence Anne & Arnaud)

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