Tête de paille

GLATT_tete_de_paille  RL2020

En deux mots:
Quand son père lui annonce la mort de son frère Daniel, Gérard Glatt est secoué. De tous les sentiments qui le traversent c’est d’abord la colère qu’il exprime, puis la tristesse et la culpabilité. Il décide alors de prendre la plume pour retracer ses 39 années d’une vie difficile et pour lui rendre hommage.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

«Sais-tu si tu avais vécu… »

Dans ce récit bouleversant Gérard Glatt raconte son frère Daniel, mort à 39 ans dans une maison spécialisée pour handicapés mentaux adultes. Un frère qu’il n’avait pas revu depuis près de seize ans.

Dans son roman L’Enfant des Soldanelles, paru l’an passé, Gérard Glatt raconte comment Guillaume, atteint d’une maladie contagieuse, par pour un préventorium dans les Alpes et quitte ainsi ses deux frères, Étienne et Benoît. Derrière ces personnages de roman se cachent en fait Gérard et ses frères Daniel et Jean-Loup, dont il dressait brièvement le portrait. Comme il l’explique dans l’avant-propos de Tête de paille (à retrouver ci-dessous), la parution de ce roman l’a poussé à ressortir de ses tiroirs un manuscrit commencé il y a trente ans et qui, par ces concours de circonstances qui font l’ironie de l’histoire, n’avait pas trouvé d’éditeur jusqu’à l’an passé.
Grâce à Clarisse Enaudeau, directrice littéraire de la collection Terres de France aux Presses de la cité et Christophe Matho, directeur littéraire chez Ramsay jusqu’en août dernier, c’est désormais chose faite.
La douloureuse confession de «l’écrivain de la famille» commence en 1984, au moment où son père lui apprend le décès de son frère à l’hôpital d’Évry. La «mauvaise grippe» qui l’a emporté va en fait s’avérer être un cancer. Encore un mensonge dans une existence qui en compte tant, soit par omission, soit pour cacher une trop dure réalité. Que les premières années ne laissaient pas entrevoir. Certes Daniel était né «différent» et avait des problèmes de développement. Mais, comme en témoignent notamment les photos de vacances, les trois frères étaient complices. Et si les tentatives d’apprentissage se solderont par autant d’échecs, il aura passé une enfance avec sa famille, secondées par trois bonnes. «Geneviève, la Normande, qui était petite et sourde comme un pot. Monique, qui n’est restée que quelque temps: son repaire c’était Clichy, elle courait la prétantaine, et selon mon souvenir se lavait peu. Quant à Marienne, elle était du Berry. Elle non plus n’était pas grande, mais plus ronde que Geneviève. Je l’ai adorée. Elle adorait Daniel. Lorsqu’elle nous a quittés, c’était le jour de son mariage. Elle avait des larmes aux yeux. Nous aussi.» Un déchirement suivi par quelques autres. Quand Gérard part dans son préventorium, quand les parents, à la recherche d’un havre de paix, déménagent d’un endroit à l’autre ou encore quand les membres de la famille se détournent de cet adolescent de plus en plus incontrôlable.
Les conflits prennent de l’ampleur, mais aucune structure n’est là pour soulager la famille. Alors chacun essaie d’oublier, de vivre sa vie. On essaie d’oublier Daniel.
Si le témoignage de Gérard Glatt est si fort, c’est parce qu’il ne fait pas l’impasse sur les difficultés, les colères, les éreintements de l’entourage du jeune handicapé. Avec cette phrase qui tombe comme un couperet: «Tout est fait pour qu’il soit malheureux. Moquerie permanente, autant des gamins que des parents.»
Rien ne semble pouvoir enrayer la méchanceté et l’inexorable chute. Sauf Cécile, appelée en renfort et qui s’entendra fort bien avec Daniel, faisant preuve de naturel et de loyauté. «Peut-être est-ce précisément ce qui a plu tout de suite à Daniel, que les pensées de Cécile, toute de simplicité, de fraîcheur aussi, fussent lisibles au premier coup d’œil.» Un dernier rayon de soleil avant des crises de plus en plus nombreuses. La violence et la peur qui s’installe.
En 1968, quand Gérard – qui effectue son service militaire – rentre chez lui à l’occasion d’une permission, il ne retrouve pas son frère et apprend que sur l’intervention de son oncle, il a été interné. Daniel passera treize ans au Centre Barthélémy-Durand à Étampes avant d’être transféré dans différents hôpitaux jusqu’à son décès. Seize années sans le voir, six années supplémentaires avant de prendre la plume. Et, on l’a dit, près de trente ans avant que paraisse ce témoignage poignant, entre colère et culpabilité, entre incompréhension et interrogations. «Sais-tu si tu avais vécu / Ce que nous aurions fait ensemble… »

Tête de paille
Gérard Glatt
Éditions Ramsay
Récit
196 p., 19 €
EAN 9782812201813
Paru le 13/10/2020

Où?
Le roman est situé en France, à Paris, à Évry, à Puteaux, à Montgeron, à Étampes, Saint-Mandé, à Chamonix, à Saint-Guillaume, à La Norville, à Toucy et Chauchoine, un hameau rattaché à Egleny en Bourgogne, non loin d’Auxerre, ou encore à Saint-Guillaume, dans le Vercors, à Cessy ou Versonnex, dans le Jura, à Ottrott, à Buis-les-Baronnies ou aux Saintes-Maries-de-la-Mer, à l’île d’Oléron, à Vaison-la-Romaine, à Courthézon, à Jullouville, en Normandie ou à Klingenthal et Heiligenstein, en Alsace.

Quand?
L’action se déroule de 1945 à 1984.

Ce qu’en dit l’éditeur
En mars 1984, un après-midi, le père du narrateur lui annonce la mort de son frère, Daniel, qu’il n’avait pas revu depuis le mois de mai 1968. À cette époque, seize ans plus tôt, il effectuait son service militaire. C’est à l’occasion d’une permission qu’il avait appris qu’à la suite d’une colère incontrôlable, en présence des gendarmes et des pompiers appelés à la rescousse, rien moins que la force de trois ambulanciers avait été nécessaire pour maîtriser le jeune homme et le conduire dans un hôpital psychiatrique de la région parisienne. Daniel va y être interné pendant presque treize années, un tunnel sans fin, avant d’être admis, à Évry Petit-Bourg, dans une maison spécialisée pour handicapés mentaux adultes. Trois années plus tard, un cancer des poumons devait l’emporter. Il aurait eu 39 ans…
Le narrateur, qui n’est autre que l’auteur de ce roman autobiographique raconte à sa manière, et sans pathétisme, l’histoire d’une vie brève, peuplée d’orages et de superbes éclaircies.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com

Avant-propos
De par la construction de ce livre, sans doute me suis-je écarté de la biographie, voire du récit. C’est pourtant l’histoire d’une vie qui y est racontée, celle de Daniel, mon plus jeune frère – nous étions trois, j’étais le cadet –, de sa vie telle que je l’ai partagée et qu’ensemble nous l’avons affrontée, comme à la guerre lorsqu’on dit être au front… Mais ce livre, qui paraît cette année, a lui aussi son histoire.
La voici rapidement contée. Daniel est mort en 1984. Quelques semaines plus tard, je savais déjà que j’écrirais Tête de Paille. Le titre était en moi, et aucun autre ne conviendrait mieux. Les années ont passé. En 1990, je m’y suis mis enfin. À cette époque, deux écrivains veillaient sur mon destin: Roger Vrigny, qui avait édité mon premier roman, alors directeur littéraire chez Calmann-Lévy, que j’avais eu comme professeur lorsque j’étais à Rocroy-Saint-Léon, une institution que dirigeaient les pères de l’Oratoire; et Pierre Silvain, notamment édité au Mercure de France et chez Verdier, une plume admirable au service d’un esprit d’une extrême finesse. Tous deux avaient apprécié Tête de Paille. Ils étaient les seuls lecteurs de mes manuscrits. Pour une raison qui n’appartenait qu’à lui, mais que j’ai comprise par la suite, Alain Oulman, qui gérait Calmann-Lévy, ne souhaitait plus éditer mes textes, bien que ce fût jugé par Roger Vrigny «comme une injustice…» Aussi, au cours de l’année 1997, comme il devait quitter les bureaux de Calmann-Lévy pour rejoindre ceux de la rue Sébastien-Bottin, aujourd’hui baptisée rue Gaston Gallimard, avait-il décidé de placer dans ses bagages deux d’entre eux, dont Tête de Paille. Ce qu’il n’avait pas prévu, c’était la maladie. Il devait décéder le 16 août de cette même année. Une nouvelle qui m’assomma et me vit fondre en larmes si attaché que j’étais à lui, et si confiant. Sans pour autant que je l’abandonne, Tête de Paille a donc rejoint mes tiroirs… Des années plus tard, j’ai écrit L’Enfant des Soldanelles que les Presses de la Cité ont publié au mois de janvier 2019. Dans ce roman, où je parle de mon enfance, j’évoque Daniel en quelques mots, quelques phrases… Alors lui, tout naturellement, s’est rappelé à moi comme on toque à la porte de son frère, pour que je lui ouvre et lui dise d’entrer. Ce que j’ai fait… Tête de Paille est réapparu. Je l’ai donné à lire à mon éditrice, Clarisse Enaudeau. Après lecture, elle me dit avoir été bouleversée. Pour autant, dans la mesure où il ne pouvait convenir aux collections des Presses de la Cité, il ne lui était pas possible de l’éditer. Elle avait néanmoins le sentiment que ce texte répondait à la ligne éditoriale des éditions Ramsay dont Christophe Matho était le nouveau directeur.
C’est ainsi qu’après trente-six années de silence, grâce à Christophe Matho et Clarisse Enaudeau, que je remercie avec émotion, Daniel peut enfin renaître à la lumière du jour.
Rueil-Malmaison, le 17 décembre 2019

INCIPIT (Les premières pages du livre)
Livre I
Le grand départ
Le 2 mars 1984, tôt dans l’après-midi – J’étais à mon bureau. Le téléphone a sonné. J’ai décroché. Mon père a dit: «Daniel est mort. » Et moi, j’ai fait : « Ah ! …» Puis il a dit encore: «D’une mauvaise grippe.» Et il m’a expliqué d’une voix neutre qu’on l’avait mis à l’hôpital d’Évry, dans l’Essonne, parce que, au début, comme d’habitude, il avait refusé de se soigner. Il a ajouté que c’était le directeur de l’établissement où il avait vécu ses trois dernières années, qui venait de le prévenir. Et que Daniel n’était hospitalisé que depuis une dizaine de jours, pas davantage. Bref, mon père a conclu que, peut-être, c’était mieux ainsi. Mieux pour Daniel et mieux pour nous tous. Restait à décider du lieu où il serait enterré. Mon père avait pensé à La Norville : la famille y avait déjà un caveau. Au Père-Lachaise, c’était exclu. Mais il y avait aussi Montparnasse. « À La Norville, naturellement, ce serait plus commode » fit encore mon père. Mais alors que je n’avais presque rien dit jusqu’à ce moment, ma réaction a été vive: «À côté de mon oncle? Ce n’est pas possible! Je n’étais pas là quand on l’a emmené. Pourtant, on m’en a dit assez pour que je n’oublie pas que, sans lui, ni les pompiers ni les gendarmes ne seraient intervenus.» Il y a eu un silence. J’ai senti ma gorge se serrer, mes yeux se mouiller. Au bout du fil, j’entendais la respiration de mon père. À la fin, il m’a demandé: «Alors, où veux-tu?» J’ai répondu aussitôt: «À Montparnasse. À Montparnasse, parce que là on lui fichera la paix. Il mérite bien ça.» Et j’ai dit encore: «Tu comprends, on ne peut pas le mettre avec ceux qui ne l’ont jamais aimé.» Et mon père m’a dit que oui, très lentement. Oui, j’avais peut-être raison. À Montparnasse, Daniel serait bien. Il allait faire le nécessaire. C’était normal.
Je crois que mon père a continué encore quelque temps sur ce même ton lent. Il a continué, mais je ne l’écoutais plus, ne l’entendais pas davantage. Parce que j’étais déjà loin, très loin de lui. Trop loin, sans doute. Puis il m’a dit: «À ce soir, à ce soir…» Et il a raccroché.
J’ai raccroché à mon tour, sans savoir pourquoi mon père m’avait dit à ce soir. J’ai mis la tête dans mes mains et je n’ai plus bougé ; j’avais l’esprit vide ; des larmes glissaient sur mes joues ; je reniflais. J’ai dû me moucher. Et puis soudain, je me souviens, j’ai pensé à mille choses. À toutes ces années, à ces années qui s’étaient écoulées depuis que nous ne nous étions plus revus, Daniel et moi. Ça remontait à mai 1968. Ce qui faisait maintenant presque seize ans.
Et j’ai eu l’impression de le retrouver là, en face de moi, comme autrefois quand nous jouions dans notre chambre, nous faufilant à grand bruit de moteur entre les pieds de deux ou trois chaises que nous recouvrions alors d’une large couverture afin de n’être aperçus de personne. De le retrouver tout enfant, et tout blond, de cette blondeur qu’a la paille en juillet quand elle n’a pas encore été fauchée, mais c’était comme dans un film. Parce qu’une image en chassait très vite une autre, puis une autre encore, et ce jusqu’à n’en plus finir. Ainsi, des côtes normandes où nous avions séjourné un été, je passais à la Bourgogne ; de la pêche à la crevette où nous poussions le havenet, à la pêche au gardon et à la brème. Ainsi de la Provence, une nuit de juillet où nous grelottions tous les deux en revenant d’un spectacle, c’était à Vaison-la-Romaine, je me transportais à La Norville pour une veillée de Noël, et je le revoyais qui nous ignorait tous, dévorant à belles dents, sans rien laisser de la peau, le pilon d’une dinde. Alors, il était loin de moi, à l’autre extrémité de la table, à côté de Jean-Loup, notre frère aîné, et, le cœur serré, je l’observais. Sans qu’il s’en doutât, je l’épiais ; je devais avoir les yeux rouges, parce que, de le savoir vivre ainsi, retiré en lui-même, me faisait mal. Boursouflé, difforme dans un épais pull vert – il pesait déjà plus de cent kilos, ce devait être en 64 ou 65 –, mais le teint étrangement frais et rose, il mangeait, il s’empiffrait – quel autre terme mieux approprié pourrais-je utiliser ? –, il avait l’air renfrogné d’une bête. Comme lui à notre égard, nous tous autour de lui feignions l’indifférence. C’est que nous évitions de croiser nos regards avec le sien de peur que ne se réveille tout soudain sa colère. Cette colère sournoise, toujours latente, que nous craignions, et provoquions peut-être à force de la craindre. Et qui, moi, me rongeait. Me rongeait de l’intérieur, sans doute un peu plus que les autres. N’était-ce qu’à cause de mon âge, si proche de celui de Daniel, de notre éducation commune. Cette colère qui nous conduirait au pire si elle devait éclater. Aux cris de mon père, mais pas que. Aux hurlements de mon oncle qui ne saurait faire autrement que de s’en mêler. Aux implorations de ma mère qui les supplierait de se calmer. Et, bien sûr, à cette démonstration de vigueur, embarrassée d’invectives, sans laquelle Daniel n’aurait pas eu le sentiment d’exister.
Daniel, si peu pareil à moi.
Daniel, si peu mon frère.
Daniel que j’ai haï autant que j’ai pu l’aimer.
J’ai appelé Madeleine. Je lui ai annoncé la nouvelle. Elle aussi, elle a fait : «Ah…», comme moi tout à l’heure. Puis elle a attendu. Attendu que je poursuive. Parce que Daniel, elle ne l’avait jamais vu, sinon sur quelques photos que je lui avais montrées. Et n’en avait jamais entendu parler que par bribes, quand il m’arrivait d’évoquer une douleur d’enfance, mais ce n’était pas souvent. Alors, comme elle ne disait toujours rien, je lui ai répété ce que mon père m’avait exposé: la vilaine grippe, l’hospitalisation, la vitesse avec laquelle la maladie avait évolué, le directeur de l’établissement. «Un jeune con», m’avait-il dit à son propos. Ce qui a fait sursauter Madeleine. Madeleine qui m’a demandé pourquoi mon père avait eu cette réflexion. Malgré moi, et le téléphone qui nous séparait, j’ai haussé les épaules. Comme si elle ne se doutait pas! Comme si elle ne savait pas que les jeunes, pour lui, c’étaient des prétentieux! Sans compter que l’autre, un type d’une trentaine d’années, n’avait pas dû prendre de gants, lui non plus, pour dire ce qu’il avait à dire. J’en étais persuadé. Comme j’étais persuadé qu’il n’avait peut-être pas eu tort. Et que si mon père l’avait traité comme il m’avait dit, ce devait être précisément pour ça. Parce qu’il estimait ne pas avoir de leçon à recevoir. Sur quoi, Madeleine, ennuyée, contrariée par ce que j’avançais, m’a interrompu: Mon père n’avait-il rien dit d’autre? Alors, je lui ai répondu: «Si, si, il m’a aussi entretenu des cimetières…» Madeleine s’est étonnée. «Des cimetières?» elle a fait. Alors, je lui ai dit sèchement qu’il fallait bien enterrer Daniel. «Et tu sais, ai-je ajouté, que des caveaux, nous en avons trois: celui de La Norville, un autre au Père-Lachaise où mes parents ont leur place, le troisième à Montparnasse. Alors, comme il y avait à choisir, j’ai pensé que Montparnasse ce serait mieux, parce que, avec mon oncle, au même endroit, tu imagines un peu…» Et, malavisé, je me suis lancé dans une diatribe sans intérêt. Et bavarde. Et déplacée. Ce qu’au reste Madeleine n’a pas tardé à me faire sentir avec sévérité, constatant: «Tu ne peux jamais t’exprimer sans te mettre hors de toi. Ton oncle, qu’est-ce que tu avais besoin de t’en prendre à lui? Avais-tu besoin d’être aussi désagréable?» Il y a eu un court silence. Madeleine était dans le vrai. Pourtant, je n’ai pas voulu m’en tenir là. Je lui ai dit que c’était de sa faute, à mon père. Qu’il m’avait agacé avec ses incertitudes. Qu’il m’agaçait toujours d’ailleurs, avec sa façon d’étourdir le monde. De s’étourdir lui-même. Et que finalement… Eh bien, oui, c’était tombé sur mon oncle! Il n’y avait pas de quoi en faire un drame. Après ça, je me souviens, à cause d’un nouveau silence, j’ai demandé à Madeleine pourquoi elle ne me répondait pas. Si ce n’était pas exact ce que je disais, que mon père était parfois horripilant? Mais elle, au lieu d’être d’accord avec moi, ce que j’espérais pourtant, elle désespéra de ma sottise et, désolée, poussa un profond soupir. Puis elle dit qu’il ne pouvait être question pour elle d’émettre une opinion quelconque. Au moins, je devais en être conscient. Et elle ajouta encore que le mieux, c’était que je n’en dise pas davantage. J’étais troublé; ce n’était pas surprenant; on verrait plus clair le lendemain. Puis il y eut un nouveau silence. Cette fois, deux ou trois longues minutes. Et, soudain, sans rapport immédiat avec ce qui précédait, elle m’annonça que pour le dîner elle avait tout acheté. Que je n’avais donc pas à me tracasser. Comme si c’était là mon habitude. Et elle a terminé en me demandant de ne pas rentrer trop tard.
Alors, vers 18 heures, j’ai fait comme elle m’avait demandé: j’ai abandonné mes papiers, rangé mes dossiers et fermé mes tiroirs. Puis je suis parti prendre mon train à la gare Saint-Lazare. Direction Puteaux.

2
À la maison, Marie recopiait une dictée. Debout derrière elle, Madeleine veillait aux fautes d’orthographe.
Après un baiser ici, un autre là, quelques banalités, je me suis débarrassé de mes affaires. Puis je suis allé dans le salon où j’ai ouvert le courrier que Madeleine avait posé sur la table basse devant le canapé. Et ensuite dans la cuisine où j’ai préparé le repas: le potage, la sauce de la salade, quelques autres bricoles que j’ai sorties du réfrigérateur.
Tandis que j’installais la table, j’ai entendu Marie qui disait à voix haute sa récitation: elle venait à peine d’avoir neuf ans; déjà elle se donnait du mal; et moi, à travers le chuintement du gaz, je l’écoutais. Je l’écoutais sans vraiment saisir. Ce qui m’attendrissait car je me rappelais les difficultés que j’avais eues à son âge lorsque je devais réviser mes leçons. Difficultés liées à la présence de Daniel. Daniel, toujours lui, qui jouait dans mon dos. À chaque fois j’appréhendais qu’il ne me dérange. Daniel qui allait en classe, à l’Institut Montaigne – à ce moment, nous habitions à Saint-Mandé, avenue Benoît Lévy, à une centaine de mètres du bois de Vincennes –, mais qui ne ramenait ni devoirs, ni notes, ni carnet à signer. Daniel, gamin rusé et fieffé emmerdeur, qui ne s’exprimait pas comme nous autres. Mais quelle importance? Je veux dire: pour moi, à cette époque, quelle importance? Je ne m’interrogeais pas encore à ce sujet. Il baragouinait plus qu’il ne parlait vraiment, et alors? Mais Daniel, Daniel que l’envie prenait brusquement de m’appeler, exigeant alors que je le rejoigne. Et qui, surtout, hurlait et pleurait, tapait des pieds et des mains, si je ne lui cédais pas assez vite. La chose qu’à l’époque je redoutais le plus, impuissant que j’étais d’obtenir de lui qu’il se taise, car elle avait pour effet immédiat d’affoler Geneviève. Geneviève, c’était la jeune fille que mes parents avaient engagée et qui s’occupait de nous. Une jeune fille un peu sourde, qui, surgissant du couloir et me voyant plongé dans mes cahiers, me traitait d’hypocrite imbécile et prenait Daniel dans ses bras pour le consoler. Geneviève, native de Villedieu-les-Poêles, aux yeux immensément bleus, et future épouse de marin: las, pour moi, la première personne à qui le jugement fît cruellement défaut et dont le souvenir m’a pesé très longtemps comme un éternel chagrin. Mais un souvenir qui, à cet instant où j’écoutais Marie, tout en mettant le couvert, me remuait étrangement, comme un peu de bonheur dans la nuit triste où nous étions.

21 heures.
Marie était couchée et la lumière éteinte dans sa chambre.
Madeleine s’est assise en face de moi, nous étions dans la cuisine. Je buvais mon café. Et comme j’observais un fil de poussière qui oscillait au-dessus de l’évier, j’ai levé le bras machinalement et j’ai dit:
«Tu as vu, là?»
Puis j’ai baissé le bras. Et vidé ma tasse.
Ensuite, j’ai repensé à Marie, à cause du sommeil qui la tirait loin, si loin de nous, et j’ai demandé :
«On ne le lui apprend pas?»
Alors Madeleine a hésité, elle a demandé à son tour :
«À qui? À Marie?»
J’ai hoché la tête.
«À qui d’autre voudrais-tu?»
Elle s’est tournée vers moi, déconcertée.
«Je ne sais pas…»
Et elle m’a dit encore, le timbre légèrement voilé, que non, à son avis ce n’était pas utile. Du moins, pas encore. Pas si brutalement. Que Marie saurait suffisamment tôt. D’ailleurs, avait-elle jamais cherché à comprendre? Avait-elle déjà prêté attention à ce que représentait la mort? à la disparition de quelqu’un? Il y a eu un silence.
J’ai répondu:
«Je crois bien que non…»
Alors, Madeleine a cru devoir rectifier, elle a dit que, elle, elle en était certaine. Parce qu’une pareille histoire, forcément, c’était trop dur, ce n’était pas concevable par un enfant. Et puis encore, avec lassitude:
«Enfin, tu t’arranges comme tu veux…»
En d’autres termes, elle me demandait de laisser Marie, de la laisser tranquille avec tout ça. Et c’est ce que j’ai fait, parce que j’ai compris que c’était là la sagesse.
Alors, je l’ai laissée dormir.
Je l’ai laissée dans l’ignorance de cet oncle, pendant des jours, des mois, peut-être des années. Au juste, je ne saurais plus dire à présent.
Mais quelle importance pour Daniel?
Et quelle importance pour elle, après tout?
Oui, quelle importance que tout ça pour Marie? et pour Daniel? maintenant dissimulé à la vue du monde sous un drap blanc, son linceul. Daniel que ni Madeleine ni Marie ne croiseraient jamais ni dans la rue, ni sur une plage jouant à la balle, ni sur un sentier de montagne, sous le soleil de midi. En aucun de ces lieux connus de lui et de moi, où nous avions séjourné, où nous nous étions amusés et avions ri parfois comme des fous. Je pensais à Saint-Guillaume, dans le Vercors, à Cessy ou Versonnex, dans le Jura, à Ottrott également, à Montgeron où je suis né, à Buis-les-Baronnies ou à Vaison-la-Romaine, et à Chauchoine, en Bourgogne, non loin d’Auxerre, son havre de paix, son refuge, sa source de bonheur et la mienne durant tant d’années, en tous ces lieux et bien d’autres encore, comme Jullouville, en Normandie, Klingenthal ou Heiligenstein, en Alsace, où je savais que Daniel m’attendrait si je devais m’y rendre un jour encore, pour me demander en me prenant par le cou avec une voix à peine audible, et sans acrimonie aucune: «Pourquoi, pourquoi, toi que j’aimais tant, dis-moi pourquoi est-ce que tu n’as jamais tenté de me revoir?»
Je me suis rappelé ce que m’avait dit mon père. J’ai fait son numéro de téléphone. Et j’ai attendu. Mais seulement une seconde. Car il devait être tout à côté, la main déjà posée sur le combiné. Il a dit : «Allo?» C’était dans un soupir. Et encore : «Allo? C’est toi?» Mais cette fois avec insistance. J’ai répondu que oui, c’était bien moi, que je m’étais soudain rappelé ce qu’il m’avait dit. Et je lui ai demandé si, lui aussi, il se souvenait. S’il se souvenait qu’il m’avait dit «à ce soir». Il m’a répondu: «Parfaitement», ajoutant que, vu l’heure tardive, il commençait à s’inquiéter. Puis il m’a dit: «Ne quitte pas, attends. Suzanne est dans le salon.» Il a crié son nom. Très fort. M’a dit encore, tandis qu’elle arrivait: «Tu sais, elle en a gros sur la patate…» Et après un silence, j’ai eu ma mère. Suzanne, c’était elle, avec ses cheveux gris et bouclés, son regard si pâle, si tendre. Son visage près du mien, sa bouche collée à mon oreille, comme si elle était là pour de bon, assise devant moi, avec son chagrin qu’elle pressait contre son cœur, presque jalousement, ne voulant rien en dire, et ne lâchant que ces quelques mots, à deux ou trois reprises, articulés avec difficulté: «Mon pauvre garçon…» Rien d’autre, absolument.
Mon père a repris le combiné.
Il a toussé un peu, comme souvent avant de prendre une décision, puis il m’a confirmé que oui, à son sens, le cimetière du Montparnasse c’était encore ce qu’il y avait de préférable. Il m’a également précisé qu’il commanderait peu de faire-parts, car il prévoyait que les obsèques auraient lieu dans l’intimité. Enfin, après s’être à nouveau raclé la gorge, il m’a parlé de Jean-Loup et m’a dit qu’il était indécis sur la conduite à tenir envers lui. Devait-il le prévenir? N’était-il pas mieux de ne rien lui dire pour le moment?
«D’autant, continua-t-il, que si je le préviens, il se croira obligé de faire le déplacement, et devra fermer le café. Dénicher quelqu’un pour garder Gérald et Stéphanie…»
Gérald et Stéphanie, c’étaient mes neveux.
Et le café, le troquet que Jean-Loup avait acheté un mois auparavant, à Toucy, une jolie bourgade située à une douzaine de kilomètres de Chauchoine.
Mon père m’a demandé ce que j’en pensais, calmement, comme s’il était normal qu’il me pose une telle question.
Stupidement, je crois, je l’ai éludée.
Cette question, je l’avais pourtant soulevée moi-même, une vingtaine de minutes plus tôt, quand je m’étais enquis auprès de Madeleine de ce que nous devions dire à Marie.
J’ai répondu, ombrageux:
«Est-ce que je sais?»
Comme ça, sans réfléchir une seconde.
Comme si je ne savais pas ce que j’aurais fait si j’avais été Jean-Loup! Comme si j’ignorais ce qu’aurait été ma réaction en pareil cas, violente, oui, quelles qu’en pussent être les raisons. Fussent-elles louables.
«Est-ce que je sais?» ai-je encore répété.
Je me doutais de ce que ressentirait mon frère aîné si jamais on lui manquait de la sorte.
Pourtant, parce qu’il fallait en finir et que la nuit bien avancée m’attirait irrésistiblement vers son cortège de peine et de regrets, je n’ai rien ajouté, il me semble, rien qui pût suggérer quoi que ce fût à mon père, si ce n’est peut-être, mais je n’en suis pas certain, d’appeler Jean-Loup sans tarder.
De la sorte, s’il le mit au courant le soir même ou le lendemain matin, ce que je n’ai jamais su, ce fut de sa propre initiative. Comme cela devait être.
Là-dessus, nous nous sommes dit : « Bonne nuit. »
Après quoi, j’ai rejoint Madeleine dans notre chambre.
Je me suis déshabillé et me suis mis au lit.
Nous avons éteint la lumière.
Mais, en fait de peine et de regrets, c’est ma mère – ma mère et ses cheveux gris, et son regard si pâle, si tendre –, que la nuit a invitée. Ma mère qui me tint compagnie pendant que je me reposais les yeux grands ouverts dans le noir, et qui, veillant sur moi jusqu’aux premières lueurs de l’aube, a essuyé mon front qui dégoulinait de sueur, chassé les fourmis qui s’en prenaient à mes chevilles, éloigné les idées délétères qui, pareilles à des serpents, s’enroulaient autour de mon cou, de mes bras, écarté de ma vue les souvenirs bons et mauvais qui sourdaient et que, d’ici quelque temps, quelques mois, il me faudrait classer définitivement. »

Extraits
« Une enfance comblée? Certainement pas. Mais une enfance qui n’a manqué de rien. Ni de personnes pour nous élever. Trois bonnes se sont succédé. Geneviève, la Normande, qui était petite et sourde comme un pot. Monique, qui n’est restée que quelque temps: son repaire c’était Clichy, elle courait la prétantaine, et selon mon souvenir se lavait peu. Quant à Marienne, elle était du Berry. Elle non plus n’était pas grande, mais plus ronde que Geneviève. Je l’ai adorée. Elle adorait Daniel. Lorsqu’elle nous a quittés, c’était le jour de son mariage. Elle avait des larmes aux yeux. Nous aussi. Elle aurait désiré que Daniel et moi soyons de la noce. » p. 79

« Maintenant encore, je me souviens de son visage, extraordinaire de douceur, étincelant, et de sa chevelure qui lui tombait jusque sur les épaules, de son menton carré, légèrement fendu au milieu, et des pommettes effrontées qui saillaient juste au-dessous de ses yeux. Des yeux marrons, mais sans profondeur. Ce qui, selon moi, n’était pas un défaut. Bien au contraire. Car ainsi, je devinais – je devrais dire: nous devinions –, ses pensées sans avoir jamais à nous interroger. Peut-être est-ce précisément ce qui a plu tout de suite à Daniel, que les pensées de Cécile, toute de simplicité, de fraîcheur aussi, fussent lisibles au premier coup d’œil. » p. 167

« Mais c’est vrai que la méchanceté est profondément ancrée en l’être humain. Sans elle, il aurait disparu depuis longtemps. Pourtant, il n’y a pas de gloire à en tirer… De Daniel, parce qu’il n’est pas normal, on n’en veut pas dans les parages. Et Daniel, quoi de plus naturel, ressentait cela comme une injustice. Tout est fait pour qu’il soit malheureux. Moquerie permanente, autant des gamins que des parents. Je les ai vus, et j’en ai autant souffert que Daniel, même si ça n’a pas été de la même façon, que ce soit à La Norville, à Vaison-la-Romaine, en Alsace ou partout ailleurs où nous avons séjourné avec lui, sauf à Chauchoine, c’est exact – moqueries des gamins, dis-je, que les parents, dans notre dos, ne manquaient pas d’encourager… » p. 187

À propos de l’auteur
GLATT_gerard_©DRGérard Glatt © Photo DR

Gérard Glatt est né en 1944, à Montgeron, quelques semaines avant la Libération.
Ses premiers bonheurs, c’est la maladie qui les lui offre, à sept ans, quand une mauvaise pleurésie le cloue au lit pendant des mois: il découvre la lecture. Pendant ses études secondaires à Paris, Gérard Glatt a pour professeurs l’écrivain Jean Markale, spécialiste de la littérature celtique, et René Khawam, orientaliste renommé et traducteur des Mille et Une Nuits. Il rencontre également Roger Vrigny – l’année où celui-ci reçoit le prix Femina – et Jacques Brenner, éditeur chez Julliard. L’un et l’autre l’encouragent à poursuivre ses débuts littéraires. Quelques années plus tard, entré dans l’administration des Finances, il fait la connaissance de Pierre Silvain, sans doute l’une des plus fines plumes contemporaines, qui le soutient à son tour. En 1977, il publie son premier roman, Holçarté, chez Calmann-Lévy. Auteur d’une dizaine d’ouvrages (romans, poésies, livres pour la jeunesse) parmi lesquels Retour à Belle Etoile, Les sœurs Ferrandon, Et le ciel se refuse à pleurer et L’enfant des Soldanelles, Gérard Glatt ne se consacre aujourd’hui qu’à l’écriture. Il partage son temps entre la région parisienne et la Bretagne. (Source: Presses de la Cité)

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Nous sommes les chardons

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Prix Jean Anglade 2020

En deux mots:
Martin vit avec son père dans une cabane dans un coin isolé de montagne. Après la mort de ce dernier, il fait la connaissance de sa mère et décide de la suivre à Paris où il découvre un nouveau monde. Mais il reste viscéralement attaché à la nature.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Mon père, ma montagne, mon jardin

Avec Nous sommes les chardons Antonin Sabot a remporté le Prix Jean Anglade 2020. Ayant eu la chance de faire partie du jury, je vous entraîne dans les coulisses des délibérations avant de vous présenter ce beau roman initiatique.

Cette chronique sera un peu particulière, car j’ai eu la chance de faire partie du jury du Prix Jean Anglade. Je peux par conséquent vous expliquer comment nous avons choisi le roman d’Antonin Sabot comme lauréat 2020 et vous dévoiler les coulisses de la sélection. Une belle expérience qui a aussi été l’occasion de quelques belles rencontres même si – confinement oblige – elles ont été virtuelles.
Mais commençons par le commencement. Initié par le Cercle Jean Anglade et les Presses de la Cité, ce Prix est décerné chaque année à un premier roman qui met en avant les valeurs que le romancier auvergnat a défendu tout au long de sa longue vie (Jean Anglade est décédé le 22 Novembre 2017 à 102 ans). À l’issue d’un concours d’écriture, les Presses de la Cité ont procédé à la sélection des cinq meilleurs manuscrits et les ont soumis sous leur forme brute au jury d’une quinzaine de membres présidé cette année par Agnès Ledig. Parmi les autres membres, on trouvait notamment Jean-Paul Pourade, Président fondateur du Cercle Jean Anglade, Hélène Anglade, la fille de Jean Anglade, Véronique Pierron, Lauréate 2019 avec Les miracles de l’Ourcq, des critiques littéraires et professionnels du livre ainsi que des blogueurs, dont votre serviteur. Sans oublier Clarisse Enaudeau, Directrice littéraire Presses de la Cité.
Notre mission consistait à lire les manuscrits et à les évaluer, chacun avec sa sensibilité, puis de les classer chacun avec leurs forces et leurs faiblesses. En mars dernier la pandémie a empêché le jury de se réunir sur les terres de Jean Anglade, mais nous avons pu échanger nos points de vue par vidéoconférence et très vite constaté que deux titres se détachaient. Au terme de débats aussi intéressants qu’animés, Antonin Sabot a été choisi, notamment pour sa plume «efficace et généreuse» pour reprendre les termes d’Agnès Ledig.
C’est alors que Clarisse Enaudeau et toute l’équipe des Presses de la Cité ont pris le relais pour retravailler le manuscrit, le débarrasser de ses coquilles, choisir la couverture et préparer le lancement de l’ouvrage en librairie. C’est en fait maintenant que commence l’aventure de Nous sommes les chardons!
Il est donc temps de vous présenter ce roman à la thématique à la fois universelle et très actuelle. Martin vit dans la montagne avec son père dans un quasi dénuement. Mais la nature environnante et leur «mur de livres» suffisent à satisfaire leurs modestes besoins. Sauf qu’un soir le père ne revient pas. La nouvelle vie de Martin est alors rythmée par ses jours sans le père.
«On dirait que le père s’est volatilisé, et je sais que je ne le rattraperai pas, il connaît la forêt comme sa poche et, s’il a décidé de rester seul, il peut se débrouiller pour ne pas être retrouvé.» À l’incrédibilité du premier jour succède le choc avec le réel. Il faut répondre aux questions des gendarmes, puis il faut s’installer dans la nouvelle réalité: «si je veux manger ce soir et les suivants et pouvoir affronter l’hiver seul, il va falloir travailler double et ne compter que sur moi. C’est ce soir que cette pensée me frappe avec le plus d’acuité, en me rendant vraiment compte que le père n’est plus là».
Avec beaucoup d’acuité, mais aussi un joli sens de la formule, le romancier va alors s’attacher à démontrer combien le lien entre le père et le fils est fort, juste dans les gestes du quotidien. Comme quand il coupe du bois: «En reproduisant les gestes de ceux d’avant, on les respecte, on montre qu’on n’a pas tout oublié. Et puis, ce qu’il y a de bien avec le bois que l’on fend, c’est que l’on se chauffe deux fois. On se réchauffe en le brûlant, mais aussi en le coupant.» La puissance du lien est alors telle qu’avec une touche de fantastique le fils continue de parler à son père, à lui dire ses difficultés tout en essayant de conjurer sa solitude. Ses rencontres avec Marie-Louise, qui a bien connu son père et qu’il croise lors de ses balades en montagne lui mettent un peu de baume au cœur.
La surprise va venir avec les obsèques, lorsqu’il fait le connaissance d’une invitée-surprise, sa mère. Cette dernière va lui proposer de l’accompagner à Paris, proposition qu’il va accepter, non sans appréhension.
La seconde partie de ce passionnant roman s’inspire de la véritable histoire d’Olivier Pinalie, créateur du Jardin Solidaire, qui a relaté son expérience dans Chronique d’un Jardin solidaire. On y voit Martin essayer d’amener un peu de nature et de solidarité dans la grande ville. Une démarche qui va finir par susciter l’intérêt de sa demi-sœur…
Après Nature humaine de Serge Joncour, Le grand vertige de Pierre Ducrozet, La Dislocation de Louise Browaeys ou encore 2030 de Philippe Djian, on retrouve ici le thème du lien de l’homme avec la nature, de plus en plus distendu et de plus en plus indispensable. Souhaitons donc plein succès à ce beau roman initiatique!

Nous sommes les chardons
Antonin Sabot
Presses de la Cité
Premier roman
272 p., 20 €
EAN 9782258194120
Paru le 1/10/2020

Où?
Le roman se déroule en France, tout d’abord dans une région de montagne qui n’est pas précisément située, puis à Paris.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Un soir, Martin voit son père mort venir s’attabler avec lui. Ce père qui lui a appris à entendre les arbres et à humer le vent, à suivre les pistes des bêtes dans la forêt, à connaître les paysans des alentours…
Les mystères que cette apparition révèle, le jeune homme va les affronter. Qu’y a-t-il au-delà de sa ferme isolée en pleine montagne? Une mère, d’autres lieux, d’autres gens, une autre manière de vivre… Martin va apprendre à les connaître et partir sur les traces de l’absent, pour mieux comprendre d’où il vient et ce qu’il vit.
Un beau roman d’initiation irrigué par un attachement sincère à la nature.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
L’Éveil de la Haute-Loire (Philippe Suc)
Livres Hebdo (Vincy Thomas)
Lisez.com (Annonce du lauréat)

INCIPIT (Les premiers chapitres du livre)
Préface d’Agnès Ledig
Ce livre est une histoire de lien.
Le lien de filiation, entre un fils et son père, que rien ne peut effilocher, pas même l’ultime destinée.
Le lien d’amour, qui naît et croît comme une évidence, telle une jeune pousse qui cherche le soleil, mue par une force inscrite en elle.
Le lien, enfin, de l’homme et de la nature. Présente, puissante, réconfortante, celle-ci s’invite tout au long du chemin de ce jeune homme qui, en cherchant son père, se trouve lui-même.
A la fois tranchante et poétique, la plume d’Antonin Sabot, qui signe là son premier roman, est efficace et généreuse.
Dans les pas de Jean Anglade, qui savait comme personne raconter la vie de gens ordinaires en sublimant leur quotidien, nul doute qu’un avenir littéraire se dessine pour ce jeune auteur bourré de sensibilité.
C’est en tout cas ce que je lui souhaite.

Premier jour sans le père
Je viens seulement de me rendre compte que le père est mort. Là, à la veillée. Il est assis à table devant la soupe grasse que je lui ai servie, mais il ne la touche pas et a un regard absent que je ne lui ai jamais vu. Un regard dur, ça ne m’alerterait pas. Ça, je lui connais. Avec une flamme sombre qui semble lui remonter des entrailles et qu’il est prêt à jeter sur vous sans un mot, qu’elle vous consume tout entier. Il aurait pu me lancer ce type de reproche muet si ce que j’avais cuisiné n’était pas à son goût ou qu’on n’avait pas assez rentré de foin pour les bêtes ou de bois en prévision de l’hiver. Il a tout un tas de raisons à lui pour adresser des reproches. Mais ce regard vide, ça ne lui ressemble pas.
«Oh, le père! Y a quelque chose qui va pas?»
Il ne répond pas. Pas même un grognement, comme il fait parfois. Ses larges épaules sont basses. Plus basses encore que la fois où il avait dû ramener, en la portant presque, une vache qui s’était abîmé une patte au pâturage et qui ne pouvait pas rentrer seule. Il avait fallu l’abattre un peu plus tard, car elle ne pouvait plus sortir de l’étable. Ce soir-là aussi, ses épaules étaient basses, au père, et il n’avait pas eu besoin de beaucoup de mots pour dire son dépit. De toute façon, ce n’est pas un bavard. Une force de la nature ça oui, mais pas un bavard à jacasser en permanence et à se vanter, comme certains voisins qui passent rendre visite une fois de temps en temps et qu’il accueille comme il se doit, mais sans trop d’hospitalité non plus, histoire de ne pas leur donner envie de revenir trop souvent. Il dit « C’est bien, la compagnie », quand ils sont assis à boire sa gnôle, « Mais ça doit être un plaisir qu’on savoure à petite dose », ajoute-t-il, une fois qu’ils sont partis.
Ainsi donc, il est là ce soir, à ne rien dire et à ne rien manger, à ne rien regarder vraiment non plus. Son regard ne s’attache à rien. Et lorsque je passe derrière lui, pour aller ranger le fromage dans la petite pièce qui nous sert de garde-manger, je vois son pull et sa chemise déchirés, collés à sa peau par un suint noir et brillant. Et en dessous, un grand trou, bien entre les omoplates, et qui descend jusqu’à la moitié du dos. La chair en dedans est déjà brune et sèche. Comment ai-je pu louper ça ? Vu la couleur de la plaie, ça fait bien deux ou trois jours qu’elle lui barre le dos. Je me revois m’interroger, il y a trois jours justement, à propos de sa veste déchirée. Sauf que ça ne suintait pas comme ça à ce moment-là. Et puis je m’étais dit que ça lui ressemblait bien, au père, de garder des vêtements tout abîmés et de se moquer de l’air que ça lui donne. Ensuite, il devait aller voir son amie Marie-Louise, alors je n’y ai plus pensé. Ce n’est qu’aujourd’hui qu’on s’est revus.
Je reste un instant interdit, les yeux fixés sur le trou horrible et sale. Je cours dans la remise chercher une bouteille de gnôle pour désinfecter ça, peut-être même qu’il reste une vraie bouteille d’alcool de pharmacie, encore plus fort et vraiment fait pour, parce que j’ai beau ne pas m’y connaître en médecine, je sais tout même qu’une blessure, il faut la désinfecter pour ne pas que la fièvre s’y mette.
Quand je reviens dans la pièce, le père n’y est plus. Il ne reste que la chaise tirée devant le bol de soupe tiède et un morceau de pain auquel nul n’a touché. Sur la chaise, il y a une fine couche de poussière comme si personne ne s’était assis dessus. Je ne sais pas comment je note tout ça. Sûrement que mon cerveau va plus vite que d’habitude et je remarque plein d’infimes détails pendant que je cours vers la porte, voir s’il n’est pas sorti et n’a pas besoin d’aide, que je le rentre et le couche, comme lui pour la vache blessée. Non pas exactement pareil, parce qu’ensuite il avait fallu la tuer et on ne fait pas comme ça pour les gens, surtout pas pour son propre père. Je pousse la porte et regarde au-dehors. La seule présence est celle des étoiles qui scintillent. « Plus fort que partout ailleurs », dit parfois le père, même que je ne comprends pas comment les étoiles peuvent briller moins fort à des endroits et plus à d’autres. Mais cette nuit, elles brillent très fort, car il n’y a pas encore de lune.
Il me faut un moment pour habituer mon regard et observer alentour si je ne le vois pas, si en plus de sa blessure, il n’y aurait pas la folie qui l’aurait pris et il serait parti marcher dans la forêt avec dans le dos un trou grand comme la main. Il vaudrait mieux qu’il se repose, plutôt que battre la campagne. En regardant tout autour, je crois apercevoir une ombre à la lisière des bois, au bout de la clairière dans laquelle est plantée notre maison, là où nous menons parfois paître nos vaches, mais pas trop souvent, car le sol n’est pas bon, plein de pierres qui font de sournoises buttes sur lesquelles elles pourraient se blesser et l’herbe n’y pousse pas bien. Il n’y a que des genêts et des prunelliers avec de longs piquants contre lesquels on se bat lorsqu’on en a la force, mais qui finissent toujours par gagner et par revenir. Je pars en courant vers l’ombre en appelant, « Oh, le père ! », du plus fort que je peux, et manque de m’étaler en heurtant une pierre. Arrivé à l’orée du bois, je n’aperçois plus la moindre ombre. On dirait que le père s’est volatilisé, et je sais que je ne le rattraperai pas, il connaît la forêt comme sa poche et, s’il a décidé de rester seul, il peut se débrouiller pour ne pas être retrouvé.
En rentrant dans le noir, je me souviens de ce que racontait la vieille Mado les jours où on allait lui porter un fromage, une fois par mois, et aussi un peu de gnôle quelquefois. Elle habite dans la vallée d’à côté, un hameau de cinq maisons où tout le monde est soit mort, soit parti à la ville. Les derniers à s’en aller avaient voulu l’aider à déménager, l’emmener chez quelque cousin qui vivait moins loin de la civilisation. Ils affirmaient que ça serait mieux pour elle en cas de problème, alors que les plus proches voisins, nous, habitions à trois heures de marche, autant dire inatteignables en cas d’urgence, et, même si elle arrivait jusque chez nous, il faudrait deux heures de plus pour rejoindre le bourg. Ils avaient insisté pour qu’au moins elle demande l’installation d’une ligne de téléphone, même s’ils se doutaient bien que jamais l’administration n’irait équiper un hameau aussi reculé et voué à la disparition. De toute manière, elle n’avait rien voulu entendre. Maintenant que son mari était mort, répondait-elle, que pouvait-il bien lui arriver de pire que de partir le rejoindre ?
Sauf que ce n’est pas elle qui l’a rejoint, mais lui qui lui rendait visite, racontait-elle en riant. Elle nous disait que, parfois, il venait dans la minuscule pièce aux murs tout en bois clair qui lui servait à la fois de cuisine et de chambre, avec dans un coin son fourneau, dans lequel elle mettait une bûche après l’autre pour chauffer sa soupe, et à côté un réduit, une niche, sous l’escalier, qu’on aurait pu prendre pour un petit garde-manger si ce n’était la couverture rouge-violet, teintée au jus de cassis, qui montrait que c’était son lit, avec au-dessus, accrochées, une vieille publicité jaunie pour une cocotte-minute et une carte postale de Lourdes envoyée par sa nièce il y a bien longtemps. Ainsi donc, son mari venait lui rendre visite, à l’heure du dîner, à l’heure où avant qu’il soit mort il rentrait des champs. Il se tenait assis à table comme s’il attendait de manger la seule soupe que faisait toujours la Mado, avec une pomme de terre, des orties, et de larges feuilles duveteuses de consoude qui donnent un goût de poisson ; mais il ne parlait pas, il ne mangeait pas.
La première fois, ça faisait bien déjà cinq ans qu’il était mort. Il était revenu juste après le départ des derniers voisins. Elle avait eu peur, bien sûr. Mais elle avait vite vu que le fantôme ne lui voulait aucun mal, qu’il restait simplement là, à la regarder affectueusement, par-dessous son béret sale, celui qu’il avait toujours porté et qui, à la longue, l’avait rendu chauve sur le dessus du crâne, mais ça n’était pas bien grave, il ne l’enlevait presque jamais, ce béret, seulement lorsqu’il allait à la messe, ce qui n’arrivait qu’à Noël et pour le 15 août. Tant pis pour les cheveux. Il souriait silencieusement derrière sa moustache toute fine, ça lui faisait une mine espiègle. D’ailleurs, croyait la Mado, il n’avait pas l’âge de quand il était mort, lorsqu’une vache devenue folle lui avait marché dessus et brisé une côte qui lui était rentrée dans le poumon et qu’il s’était étouffé là, tout près, à l’étable. Il était plus jeune, comme lorsqu’ils s’étaient rencontrés à un bal, là-bas dans la vallée, et qu’elle avait vite déménagé de chez ses parents pour le rejoindre puisqu’à l’époque on ne pouvait pas faire autrement si un enfant s’annonçait. Même si ensuite elle l’avait perdu, mais ça, c’était une autre histoire et elle n’aimait pas trop en parler.
En tout cas, elle avait vite compris que son mari était revenu pour une bonne raison. Elle était seule au village désormais et il lui fallait quelqu’un pour veiller un peu sur elle. Elle aimait ça, disait-elle, revoir son époux par moments. Souvent, il venait des soirs où le cafard lui montait à la gorge de n’avoir vu personne depuis longtemps. Ça lui rappelait sa jeunesse de l’avoir à table qui la regardait tendrement. Elle aurait préféré pouvoir lui prendre la main et lui parler un peu, mais ça lui faisait déjà du bien de savoir qu’il pensait toujours à elle.
Est-ce que c’est pour la même raison que le père n’a pas disparu tout de suite quand il est mort ? Pour que je ne me retrouve pas tout seul ? Est-ce qu’il se dit que j’ai encore besoin de quelqu’un pour me guider à la ferme ? Pourtant, depuis un moment déjà, il n’a plus grand-chose à m’apprendre quand je mène les vaches à l’alpage, qu’on prépare le fromage ou qu’on s’occupe du potager. Dans les bois, je me débrouille presque aussi bien que lui pour distinguer les plantes comestibles des toxiques, piéger des lièvres ou savoir quel arbre on peut abattre sans perturber l’équilibre.
Mais aussi, pourquoi est-ce qu’il s’enfuit, maintenant? Est-ce qu’il est venu me rassurer, me signifier que bien qu’il soit mort je ne devrais pas avoir peur, pas partir en laissant notre maison à l’abandon, mais continuer à m’en occuper comme lui l’avait toujours fait ? Ici, on ne plaisante pas avec la mort des gens et encore moins avec leur réapparition. Si les morts ne partent pas, c’est qu’ils veulent dire quelque chose. Mais pour le moment, le message du père, je ne le comprends pas et je vais me coucher l’esprit plein de toutes ces questions.
Je me retrouve seul dans notre petite chambre où il y a plus de place pour les livres que pour nos lits. « On a découvert l’isolation par les livres », plaisante parfois le père qui adore les regarder, tout serrés et qui emplissent l’espace de la chambre jusqu’au plafond. Ce soir, je n’ai pas la force de lire comme on le faisait avec le père, chacun dans notre coin à commenter nos lectures respectives tandis que la nuit avançait et jusqu’à ce que l’un de nous deux s’endorme. Moi en premier, au début, et puis lui, de plus en plus souvent ces dernières années. J’ai dans le ventre un pincement que je n’explique pas, et de voir tous ces livres, ça me fait tout drôle. Comme si c’était eux qui rappelaient le père. Aussi, demain, il faudra que j’aille voir les gendarmes pour leur raconter tout ça. Je sombre dans le sommeil et rêve d’immenses forêts.

Deuxième jour sans le père
Les gendarmes ont fait des yeux comme des soucoupes quand je leur ai raconté mon histoire et m’ont demandé de la répéter quatre fois. A la fin, j’insistais beaucoup moins sur la présence muette du père à table et j’ai senti que ça les rassurait un peu, qu’ils écrivaient plus facilement sur leur ordinateur si je ne parlais pas de la course dans la nuit à la poursuite d’un mort, ou bien des fenaisons qui n’avançaient pas aussi vite qu’elles auraient dû parce que le père avait beau prendre du foin avec sa fourche et le mettre sur notre charrette, il semblait y en avoir toujours autant au sol.
Les gendarmes, c’est pas des gens d’ici. Je veux dire, c’est des gens des plaines, souvent, et ils ne comprennent pas ce qui peut se passer chez nous. On ne peut pas leur expliquer que l’air n’est pas pareil qu’ailleurs, comme disait la Mado devant mon père se fendant d’un sourire entendu, pas la peine d’expliquer plus, je devrais le découvrir par moi-même. Derrière ceux qui m’interrogeaient à tour de rôle, il y avait tout un groupe de gendarmes qui, tour à tour, me regardaient et se mettaient des bourrades dans les côtes. Mais je me répétais, ils sont pas d’ici, ils savent pas, et j’adoucissais mon histoire. Un seul rigolait moins que ses collègues, le jeune qui m’avait interrogé en premier et avait un accent corse. Il ne riait pas lorsque je lui ai raconté les histoires de la plaie que j’avais vue en passant derrière le père et de la fuite dans la nuit. Au contraire, il avait plutôt eu l’air un peu effrayé, comme si ça lui rappelait quelque chose, et il était parti chercher un supérieur. C’est pour ça qu’ils m’ont demandé de répéter plusieurs fois. Rejoint par les autres dans la pièce du fond, il ne rigolait pas vraiment et d’ailleurs, les autres, je me demande s’ils se foutaient de moi ou bien de lui qui avait l’air de me croire.
Ils ont fini par en savoir assez et sont sortis avec moi. Dehors tout un attroupement s’était formé, des personnes qui m’avaient vu arriver seul au village ce matin. Elles nous connaissaient, le père et moi, et savaient que je ne descendais jamais sans lui. Elles voulaient savoir ce qui se passait pour que j’aille directement à la gendarmerie sans déposer des fromages à l’épicerie générale.
«Jean-Claude Tournier a disparu», a dit le capitaine aux habitants du village.
Moi je me demandais pourquoi il ne disait pas «mort», mais je n’ai rien laissé paraître, ça devait être une façon de parler de gendarmes.
«Son fils Martin nous a prévenus qu’il n’est pas revenu depuis plusieurs jours dans leur ferme, mais ne vous inquiétez pas, nous allons partir à sa recherche sans plus tarder.» Et moi, je me disais à moi-même qu’ils pouvaient courir. Si le père avait décidé de disparaître, eh bien ce n’étaient pas ces hommes, ignorants de la montagne, qui allaient le retrouver. Mais, à nouveau, j’ai gardé ça pour moi, excédé de voir ces types qui ne m’écoutaient qu’à moitié et qui ne voulaient entendre que ce qui les confortait dans leur petite vision du monde.
Ils m’ont ramené en bas de l’alpage en 4 × 4, puis m’ont accompagné à pied jusqu’à notre ferme. Le plus vieux, pourtant pas plus âgé que le père, la cinquantaine, mais un peu gras, soufflait telle une vache à l’agonie. Ça me peinait presque pour lui. Mais aussi ça me faisait plaisir. Je me disais qu’ainsi il comprendrait peut-être ce que disait la Mado, que l’air, ici, n’est pas pareil, à commencer qu’il y en a moins et qu’il faut en respirer plus pour que les muscles et le cerveau continuent à bien fonctionner. La montagne aime que l’on se promène sur elle, mais il y a certaines règles que l’on doit respecter pour qu’elle l’accepte, disait mon père. Par exemple, ne pas venir en voiture. Il faut sentir la pente dans ses muscles et dans ses poumons, c’est ça qui amène le cerveau à comprendre qu’il n’est plus dans la plaine. Sinon, la montagne voudra se venger. Le gros gendarme avait failli merder en suggérant de monter tout en 4 × 4, mais puisque de toute façon on ne pouvait pas se rendre par là où nous habitions en voiture, il avait bien été obligé de se conformer aux règles. Il ne s’en doutait pas, maintenant qu’il en chiait, mais en réalité, c’était mieux pour lui.
Ils sont entrés dans la partie de la ferme où on loge, avec le père. Avant, ça n’était qu’un pauvre abri de berger, mais il l’a agrandi et consolidé si bien qu’on l’appelle toujours « la cabane » mais que ça ressemble presque à une petite maison maintenant. Ils m’ont demandé si le père n’avait pas écrit une lettre avant de partir, ou laissé entendre qu’il s’en allait. Vu que je leur avais dit qu’il était mort, ça m’échauffait un peu leur façon de ne pas me croire. En plus, je commençais à m’en vouloir d’être allé les voir. J’en venais à penser qu’ils n’allaient pas pouvoir m’aider et puis, surtout, je me rappelais que le père considérait notre bout de baraque comme un refuge, comme notre lieu à nous où nul ne pouvait venir sans notre accord, où nous ne devions n’amener que ceux qui comptent pour nous. J’avais l’impression d’avoir trahi sa volonté.
Ils ont fouillé les tiroirs d’une commode dans laquelle traînaient les papiers du père, ont jeté un œil à notre chambre et aux différentes pièces, mais la partie que nous habitons n’est pas grande et ça ne leur a pas pris longtemps. A cette heure, une battue devait avoir démarré dans la forêt entre la route et chez nous, qui se poursuivrait ensuite vers le village au cas où « Monsieur Tournier », comme ils appelaient le père, serait tombé d’une falaise ou aurait eu un malaise et serait toujours allongé quelque part. Et si cela restait sans résultat, ils enverraient peut-être un hélicoptère pour aller voir plus haut dans la montagne. Moi, je savais que «Monsieur Tournier» n’était pas dans une crevasse, pas plus qu’il n’avait eu de malaise. Il ne pouvait pas choisir une manière simple de mourir, et surtout, il n’aurait pas voulu qu’on le trouve facilement. Toute sa vie, il avait voulu être difficile à cerner, à repérer. Sinon pourquoi est-ce qu’il serait venu dans cette cabane alors qu’il habitait à Paris? m’avait-il raconté une fois. Tout seul ici plutôt qu’au milieu de plein de monde là-bas, et qu’il aurait pu devenir «une pointure», ainsi que j’avais entendu quelqu’un le souffler, une fois où il avait pris la parole à la mairie quand un type des «services de l’État» était venu présenter un projet de barrage sur le torrent en bas de la vallée et que le père lui avait cloué le bec. Une pointure de quoi, je ne sais pas, mais il aurait pu, disait-on. Et tout le monde était venu le féliciter pour ce qu’il avait dit, et bien que l’année suivante le barrage ait fini par se construire, au moins on avait protesté, disaient les gens, montré que cette décision ce n’était pas de la « concertation », contrairement à ce que les autorités essayaient de dire, mais bien un état de fait. A part devenu très vieux, et s’il était mort dans son lit, il n’aurait jamais laissé quiconque qu’il n’aimait pas le trouver, et même à ce moment-là, ce n’est pas sûr qu’il aurait laissé ça arriver. Il aurait sûrement eu le moyen d’échapper aux regards. Alors eux, des types qui soufflaient comme des vaches à la moindre montée, ils n’avaient aucune chance. Peut-être que la montagne le protégerait contre ceux qui monteraient en hélico. Le père n’avait rien dit à ce propos, mais si la montagne ne supporte déjà pas les voitures, je préfère ne pas savoir ce qu’elle pense des hélicoptères.
Après avoir un peu tout fouillé, les gendarmes sont sortis appeler leurs collègues par radio.
Ils sont partis en disant qu’ils viendraient me voir aussitôt, que je ne m’inquiète pas, ils retrouvent toujours ceux qu’ils cherchent. Je ne sais pas pourquoi, mais ils ont eu un regard menaçant, à dire ça. Comme si on n’avait pas le droit de disparaître.
La fin de la journée est passée vite. Je devais rentrer du foin puis m’occuper des bêtes. Je n’ai pas eu le temps de penser au père jusqu’au soir, où je suis resté vraiment tout seul. La journée, de toute manière, on a souvent l’impression d’être seul même s’il y a quelqu’un. On a beau travailler parfois côte à côte, chacun est plongé dans ses pensées. C’est le travail manuel qui fait ça. Les idées nous emmènent au loin. Le corps travaille là, les pieds bien au sol, mais l’esprit reste tout frais et part se promener sur les sommets autour. Parfois, on réfléchit à des idées intelligentes lues la veille, on a l’impression de comprendre sans mettre complètement le grappin dessus. Elles deviennent claires, mais ne restent pas. Et ça n’est pas grave, affirmait le père, puisque c’est par ces chemins que se construit la pensée, en divaguant, en partant voleter sur les cimes à imaginer les belles fleurs qui y poussent, pratiquement hors d’atteinte, et que nul ne voit jamais. Et la question c’est de savoir, alors, pour qui elles poussent. Je m’imagine transformé en un aigle qui nous survole, et je vois des humains minuscules en bas qui mènent des vaches ou portent du bois. Il faut parfois se prendre pour un aigle pour comprendre sa condition d’humain.
Aujourd’hui, je n’ai pas l’occasion de me prendre pour un oiseau et pourtant je crois bien comprendre ce qu’implique être un homme, et c’est que si je veux manger ce soir et les suivants et pouvoir affronter l’hiver seul, il va falloir travailler double et ne compter que sur moi. C’est ce soir que cette pensée me frappe avec le plus d’acuité, en me rendant vraiment compte que le père n’est plus là. Je ne lui mets pas un bol pour la soupe pour le sentir auprès de moi. J’ai lu ça dans trop de livres pour me faire avoir, et je n’ai pas envie qu’il revienne déjà, avec les gendarmes pas loin. C’est comme si je l’avais dénoncé, l’accusais de sa propre mort et m’en plaignais à une autorité que toute sa vie durant il avait refusé de reconnaître. M’en remettre à elle, c’était une trahison au dernier instant, celui où au contraire on aurait dû être encore plus solidaires.
En allant me coucher, je suis partagé entre le soulagement qu’il ne m’ait pas vu le lâcher ainsi et la peur qu’il décide de ne plus revenir. Je m’endors et rêve que je marche au bord d’une longue falaise.

Extraits
« Ce matin, les vaches, énervées, m’ont réveillé, car hier je n’ai pas eu le temps de les traire. On en a quatre qui donnent et une qui est trop jeune, mais ça demande beaucoup de boulot. Hier, c’était de trop et, ce matin, leurs mamelles sont bien pleines. Elles leur pèsent. Pas moyen d’y couper. En plus, elles sont perturbées de me voir. Normalement, c’était le père qui se chargeait d’elles au saut du lit.
«Eh oui, le père est parti, c’est moi maintenant qui m’occupe de vous.»
J’essaie de les calmer. Je crois qu’elles comprennent, et assez vite elles arrêtent de donner des coups de patte contre le seau à lait. La Blanche me regarde avec des yeux tout humides comme si elle savait que lorsque je dis «parti», en réalité ça veut dire «mort». Elle a compris que le père ne viendra plus jamais lui flatter le col et la traire à l’aube, en hiver, où il y a parfois les bouses qui durcissent tellement il gèle. Certaines renâclaient un peu de temps en temps à cause de l’âpreté de la vie dans les hauteurs, devenaient un peu folles lorsqu’on leur enlevait leur veau ou faisaient des manières pour accueillir une nouvelle après qu’on avait envoyé l’une d’elles à la réforme. Mais il les aimait, ses vaches, le père. Et, lorsqu’il revenait de l’abattoir avec de la viande, il s’arrangeait pour la prendre d’une autre bête. Ça nous coûtait un peu plus cher, mais ça faisait que les nôtres ne sentaient pas la chair de leur camarade, sinon elles comprenaient ce qui allait finir par leur arriver un jour. Je crois qu’elles aussi elles aimaient bien le père. Parce qu’il était là pour elles. Il pensait que c’était en partie ça, le rôle des hommes.
Que l’homme n’est pas une fin en soi et ne peut pas disposer de la nature comme il le veut. Mais qu’il n’est pas non plus un animal identique aux autres. «Les deux points de vue aboutissent à des situations pas tenables, argumentait-il en flattant le col de ses vaches. Soit à faire souffrir les bêtes parce qu’on serait trop supérieurs à elles, soit à les faire souffrir en les laissant toutes seules.» Lui, il aspirait à un rôle entre les deux. Il voulait être un homme qui s’occupe des animaux mais saurait les laisser tranquilles dès qu’ils le voudraient, et qui prendrait en compte leur caractère. C’est-à-dire que les aigles ou les loups, eux, ne veulent pas qu’on s’occupe d’eux, tandis que les vaches et les brebis, elles aiment bien ça. Et encore, on ne peut pas généraliser. Il y a des bêtes domestiques qui préfèrent rester seules. La Noire, qu’il appelait Ana, comme dans «anarchiste», était comme ça. Il blaguait et disait que c’était la syndicaliste du lot les jours où elle ne voulait pas se lever s’il faisait trop froid, ou qu’elle réclamait une plus grosse brassée de foin vers la fin de l’hiver. Souvent d’ailleurs, il l’écoutait et si je lui demandais pourquoi il leur avait donné plus à manger ce jour-ci, il souriait doucement et prétendait qu’il avait eu une réclamation des syndicats bovins. Bien sûr, s’occuper des animaux de cette manière, ça exige de la patience et du temps. «Pour observer et comprendre, faut pas être pressé», il expliquait. Pas plus pour produire que pour se déplacer. Lui, il aimait ça plus que tout, regarder et écouter, laisser les choses se construire en douceur, ne rien presser. Ce matin justement, j’entends le pic épeiche, pas trop loin, qui martèle contre un arbre. Je suis assis sur le seuil à boire le lait tiède de la Brune, et j’écoute le chant de la forêt. »

« L’homme est fait pour écouter les oiseaux et pour leur donner des noms, disait le père, aujourd’hui, le bruit des machines est arrivé aux oreilles des gens et ils ne comprennent pas qu’ils en ont la migraine. Pourtant, c’est normal, nos oreilles sont faites pour entendre le vent dans les arbres et pas plus d’une ou deux voix à la fois. Mais les habitants des villes n’entendent plus rien, car ils sont assourdis par le bruit de la planète entière.» C’est de ça que le père avait voulu se préserver en venant habiter la montagne, en montant plus haut que les voitures, là où nul n’ose plus se rendre aujourd’hui. Il m’avait emmené là pour que j’apprenne à écouter autre chose que tout ce bruit, m’avait-il expliqué un jour où je lui demandais pourquoi on n’allait pas vivre ailleurs. Il avait pris cette question très au sérieux, même si moi, ces histoires de bruit, d’entendre et d’écouter ce qui arrivait au bout de la planète, ça me passait un peu au-dessus de la tête. »

« Dans le coin, on a pour habitude de juger les gens sur leurs actes plus que sur leurs paroles. C’est pour ça que l’on s’attelle avec obstination aux tâches quotidiennes. Ce n’est pas par maniaquerie ou par petitesse d’esprit, mais pour le socle qu’elles forment à la réflexion ensuite. Une fois que le travail du jour est abattu, que l’on a travaillé à sa propre survie, enfin, la pensée prend une vraie valeur. »

« Couper du bois, ça n’a l’air de rien, mais c’est un geste essentiel. Lorsque je brandis le merlin avec sa tête brute et triangulaire, je me sens relié à des tas de générations précédentes. Bien sûr, en ville aujourd’hui, il y a l’électricité ou le gaz, mais nous, on n’a que ça pour se chauffer l’hiver ou pour cuire la nourriture. En reproduisant les gestes de ceux d’avant, on les respecte, on montre qu’on n’a pas tout oublié. Et puis, ce qu’il y a de bien avec le bois que l’on fend, c’est que l’on se chauffe deux fois. On se réchauffe en le brûlant, mais aussi en le coupant. »

À propos de l’auteur
SABOT_Antonin_©DRAntonin Sabot © Photo DR

Né en 1983, Antonin Sabot a grandi entre Saint-Étienne et la Haute-Loire. Il a vécu douze ans à Paris où il a été journaliste pour Le Monde, reporter en France et à l’étranger. Attiré par la parole et la vie de ceux dont on parle peu dans les journaux, les gens prétendument sans histoire, il a initié et participé à des projets de reportages sociaux avant les élections présidentielles de 2012 et 2017.
Puis il est revenu vivre dans le village de son enfance, dans une de ces campagnes où le temps «coule pas pareil». Avec des amis, il y a fondé la librairie autogérée Pied-de-Biche Marque-Page.
Il partage son temps entre l’écriture et la marche en forêt, et entreprend déjà d’apprendre le nom des arbres et des oiseaux à son fils qui vient de naître.
Cette nature qui lui est très chère est omniprésente dans son premier roman Nous sommes les chardons qui a remporté le Prix Jean Anglade 2020. (Source: Presses de la Cité)

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Un jour viendra couleur d’orange

DELACOURT_un-jour-viendra-couleur-dorange  RL2020

En deux mots:
Pierre a enfilé son gilet jaune, occupe les ronds-points et crie sa colère tandis que Louise, son épouse accompagne les patients en fin de vie. Après la naissance de leur fils Geoffroy – un enfant pas comme les autres – ils se sont éloignés l’un de l’autre. Chacun d’entre eux va dès lors se battre pour son avenir.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Changer les couleurs du monde

Sur fond de crise des gilets jaunes, Grégoire Delacourt a réussi un roman d’une forte intensité dramatique en racontant le destin d’un couple et de leur enfant né «différent».

C’est en 2018, au moment de la contestation des gilets jaunes, que Grégoire Delacourt a choisi de débuter son nouveau roman. Pierre a rejoint la lutte, tient un rond-point, rêve de jours meilleurs.
Lorsqu’il se retourne, il voit ce jour d’élection présidentielle en 2002 et ses illusions s’envoler. Lionel Jospin a décidé d’arrêter la politique, Le Pen sera face à Chirac au second tour. Un choc qu’il partage avec tous ceux qui rêvaient de lendemains qui chantent. Parmi toutes ces personnes, il croise le regard de Louise et ressent, comme une urgence, l’envie de dissoudre ce malaise dans l’amour. L’envie de s’unir, de montrer qu’ensemble, on peut réussir quelque chose. Après coup, il se dira que ce furent sans doute ses trois plus belles années.
Quand son fils Geoffroy est né, la joie de la parenté s’est transformée en nouvelle épreuve. Geoffroy ne réagissait pas. Il était différent.
L’épreuve de trop pour Pierre. Il n’a pas supporté cette injustice, s’est éloigné de Louise, a cherché du réconfort dans d’autres bras. Louise, quant à elle, a choisi de se battre, de ne pas rester spectatrice de son infortune. Elle va utiliser pour Geoffroy la même recette qu’au travail, où elle accompagne les personnes en fin de vie: «Louise aidait ceux qui partaient. Et quand un sourire se posait sur les visages chiffonnés, elle savait qu’elle avait trouvé les mots justes, mené les moribonds à cette joie insaisissable qui permet le lâcher prise». Grâce aux soins qu’elle lui prodigue, cherchant à entrer dans son monde, elle le soulage et le rassure. Geoffroy est différent, mais très doué. Et alors que ses parents se déchirent, se séparent, il va faire deux rencontres déterminantes. Les yeux Véronèse de Djamila, quinze ans, et la cabane où vit Hagop Haytayan, un Arménien qui a choisi de se retirer dans une forêt où les nuances de vert sont nombreuses. Car Geoffroy range sa vie d’après les couleurs. Il aime le vert, il n’aime pas le jaune. Ce que son père ne comprend pas. Il s’obstine à vouloir l’éduquer à sa façon, lui faire partager sa conception de la vie.
Ceux qui devraient vouloir le bien sont ceux qui vont faire le plus de mal. Pierre va faire souffrir Geoffroy et les frères de Djamila vont vouloir imposer leurs préceptes religieux, leur intégrisme à leur sœur et l’entraîner vers l’abîme.
Grégoire Delacourt, en choisissant un poème d’Aragon pour le titre de son roman,
«Un jour pourtant un jour viendra couleur d’orange / Un jour de palme un jour de feuillages au front / Un jour d’épaule nue où les gens s’aimeront», nous en livre la clé. Comme le soulignera Hagop, «les ennuis venaient quand les hommes avaient perdu le sens de la poésie. Étaient restés sourds aux murmures du cœur.»

Un jour viendra couleur d’orange
Grégoire Delacourt
Éditions Grasset
Roman
272 p., 19,50 €
EAN 9782246824916
Paru le 19/08/2020

Où?
Le roman se déroule en France, principalement dans le Nord. On y évoque aussi des voyages à Paris.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Tandis que le pays s’embrase de colères, Geoffroy, treize ans, vit dans un monde imaginaire qu’il ordonne par chiffres et par couleurs. Sa pureté d’enfant « différent » bouscule les siens : son père, Pierre, incapable de communiquer avec lui et rattrapé par sa propre violence ; sa mère, Louise, qui le protège tout en cherchant éperdument la douceur. Et la jeune Djamila, en butte à la convoitise des hommes, fascinée par sa candeur de petit prince.
Fureurs, rêves et désirs s’entrechoquent dans une France révoltée. Et s’il suffisait d’un innocent pour que renaisse l’espoir ? Alors, peut-être, comme l’écrit Aragon, «un jour viendra couleur d’orange (…) Un jour d’épaule nue où les gens s’aimeront».
Lumineuse, vibrante, une grande histoire d’humanité.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
Fivorites.com 
Blog Les chroniques de Koryfée (Karine Fléjo)
Blog Le coin lecture de Nath
Blog Pamolico 
Blog Vagabondage autour de soi 


Grégoire Delacourt présente Un jour viendra couleur d’orange © Production Grasset

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Jaune
Il faisait encore nuit lorsqu’ils sont partis. Les pleins phares de la voiture élaguaient l’obscurité avant d’éclabousser de jaune, pour un instant, les murs des dernières maisons du village, puis tout replongeait dans les ténèbres. Ils étaient six, serrés, presque coincés, dans le Kangoo qui roulait à faible allure. Ils portaient des bonnets comme des casques de tankistes, des gants épais, des manteaux lourds – la nuit était froide. L’aube encore loin. Ils avaient des têtes fatiguées de mauvais garçons, même les deux femmes qui les accompagnaient. Ils ne se parlaient pas mais souriaient déjà, unis dans une même carcasse, un entrelacs de corps perclus de colères et de peurs. Une même chair prête au combat, parée aux blessures puisqu’il n’est de vie qui ne s’abreuve de sang. C’était leur première fois. De l’autoradio montait Le Sud, la chanson de Nino Ferrer. S’est suicidé ce type-là, a dit l’un d’eux. Une toile de Van Gogh, la touffeur d’un treize août, des chênes rabougris, deux érables, un églantier, un champ de blé moissonné en surplomb du Quercy blanc, les stridulations des cigales et soudain, une déchirure. Un coup de feu. Puis le silence. Silence de plomb. La chevrotine pénètre le cœur et le corps du chanteur s’effondre. Dans la voiture, personne ne chantait le refrain de la chanson qui promettait un été de plus d’un million d’années. Ils avaient soudain des mines graves. Le conducteur a coupé la radio. Dix minutes plus tard, le Kangoo s’est arrêté au rond-point, en travers de la départementale déserte. Les six passagers en sont descendus. Les corps étaient lourds. Ils ont sorti le brasero du coffre à la lueur des lampes de poche. Les filets de petit bois. Les Thermos de café. Les sacs de boustifaille. Ils ont caché la bouteille de cognac et les grands couteaux. J’aurais quand même dû prendre le riflard, a regretté l’un d’eux. On va quand même pas tirer les premiers, a commenté un autre. Et on a ri d’un rire sans gloire. Ils se savaient des chasseurs qui finiraient tôt ou tard à leur tour par être pourchassés. En attendant, il fallait tenir. Quand le barrage a été installé, ils ont bu un coup. Ils ont cherché des mots qui réchauffaient. C’est de leur faute, faut arrêter de nous prendre pour des cons, a pesté Tony, un trapu ombrageux. Origine italienne, précisait-il, j’ai dans les veines le même sang que Garibaldi. Le feu éclairait la nuit et les visages dévorés. La hargne assombrissait les regards. Les peaux se fanaient. Les doigts tremblaient. Quand une première voiture est apparue au loin, ils se sont levés comme un seul homme. Ils ont eu un peu peur, forcément. Mais la peur appelle aussi le courage. Le courage entraîne l’espoir. Et l’espoir fait battre les cœurs. Prendre les armes. On veut juste une vie juste, avait réclamé Pierre, et ils avaient tous été d’accord. Ils avaient même fabriqué une banderole avec ces mots qu’ils avaient trouvés chantants sans savoir que dans cette vie juste que réclamait Pierre, il y avait tout le poids de ses chagrins, de ses défaites de père, ses abandons d’époux, ses colères. Tous les cœurs ne dansent pas les mêmes querelles. Allez, on demande pas la lune. Juste un bout, avait-il ajouté. Et les autres avaient ri. Les corps ont revêtu des gilets jaune fluorescent. Ont pris position sur la chaussée. La voiture était à moins de trois cents mètres maintenant. Une des deux femmes s’est allongée sur l’asphalte gelé. Quelqu’un a lâché, eh Julie, n’exagère pas quand même, et Julie, avec une fierté de louve, a répondu ben qu’ils m’écrasent, tiens, on verra le chaos que ça sera. Deux cents mètres. C’était la première menace. Le baptême du feu. La voiture lançait des appels de phares qui ressemblaient à des insultes. Mais à mesure qu’elle approchait, ils devinaient la fourgonnette sombre d’Élias le boulanger, et les appels de phares sont alors apparus dans des cris de joie. J’ai bien pensé que vous seriez là, les gars, c’est le meilleur endroit pour tout bloquer. Voilà ma première fournée. Baguettes tradition. Viennoises. Pain complet. Seigle. Maïs, bien cuit comme tu l’aimes, a-t-il précisé à Julie qui se relevait. Et, la crème de la crème les amis, cent croissants beurre. Encore chauds. Dans quelques heures, loin d’ici, à Paris, les murs parleront des brioches de Marie-Antoinette. Des rêveurs enragés tenteront de prendre l’Élysée comme on prend son destin en main. Des pavés voleront comme tombent des cadavres d’oiseaux. Il exhalera déjà une odeur d’insurrection. Un parfum de muguet en novembre. Je peux pas rester avec vous, a ajouté Élias, penaud, mais si vous avez besoin de quoi que ce soit, vous appelez. La pleutrerie fait les lâchetés généreuses. Lorsqu’il est reparti, on l’a applaudi. Les croissants fondaient dans la bouche. C’était un beurre au goût d’enfance. Au goût d’avant. Quand le monde s’arrêtait au village voisin. À la coopérative. Ou à la grande ville. Quand le bureau de poste était encore ouvert. Quand l’assureur venait à la maison. Et le docteur. Quand le bus passait deux fois par jour et que le chauffeur, parce que vous marchiez le long des champs ou que les nuages menaçaient, stoppait ailleurs qu’à l’arrêt. Le temps où le monde avait la taille d’un jardin. La nuit tirait maintenant à sa fin. Le ciel se marbrait de cuivre. Les six gilets jaunes ressemblaient à des flammes qui dansent. Des lucioles d’ambre. Il y a toujours quelque chose de joyeux à partir au combat. En ce troisième samedi de novembre, le jour s’est levé à 8 h 05. Vers 8 h 30 sont arrivées les premières voitures qui se dirigeaient vers la ville. Une ou deux vers les plages du Nord. Le temps du week-end. Vers des maisons froides qui sentent le feu ancien, le sel humide, les photos moisies. On les a arrêtées. On a offert des croissants aux conducteurs. Aux passagers. Certains descendaient, se réchauffaient au brasero. Ça discutait. Ça s’emportait souvent. Mais tout le monde s’accordait à dire que la nouvelle taxe de six centimes et demi sur le gasoil c’était du vol. La négation de nos vies. Encore un mensonge. Faut se battre. C’est ce qu’on fait, mon gars, a dit Jeannot, un grand échalas pâle, c’est ce qu’on fait, mais en douceur. Ça existe la douceur, ça a son mot à dire. Peut-être, a repris le gars, mais les 80 kilomètres-heure ça aussi c’est une immense connerie. Déjà qu’à 90, on n’arrive pas à doubler les camions. Y veulent quoi ces connards ? Ces bobos. Parisiens. Planqués. Les mots pétaradaient. Tout y est passé. Branleurs de politiciens. Petits barons. Tout pour eux rien pour nous. Qu’on crève, c’est ça ? Qu’ils nous installent donc le métro, tiens. Qu’ils viennent vivre notre vie. Rien qu’une semaine. Tout ça, c’est pour faire cracher les radars, a crié l’un d’eux. Eh ben on va aller se les péter leurs radars, a proposé Pierre et tout le monde a été d’accord mais personne n’a osé bouger parce que chacun savait que c’est la première violence qui est la plus difficile. L’irréversible. Celle qui signe le début de la fin : après le premier coup, les fauves se lâchent. La chair des hommes devient champ de bataille. Alors personne n’a bougé. Des automobilistes ont abandonné leur voiture sur l’accotement enherbé pour rejoindre les autres. Ils ont revêtu leur gilet de luciole, ces bestioles qui brillent la nuit pour trouver leur partenaire et se reproduire. Ainsi les corps des laissés-pour-compte, des petits, des sans-dents, des fainéants et de « ceux qui ne sont rien » brillaient dans cette première aube afin de se reconnaître et de se reproduire par milliers. Dizaines, centaines de milliers. Dans quelques heures, les corps entremêlés de l’indignation feraient apparaître une méchante tache jaune sur le poumon de la République. Et rien ne serait jamais plus comme avant. Une voiture de la gendarmerie venait de s’arrêter à cent mètres de là. Aucun militaire n’en est sorti. Ils observaient. Ils connaissaient bien la théorie de l’étincelle. Du feu aux poudres. Ce qu’ils voyaient pour l’instant était bon enfant. Un petit déjeuner sur un rond-point. Une kermesse. Voilà que plus de cinquante automobiles étaient bloquées maintenant et des plus éloignées retentissaient des coups de Klaxon insistants, comme des râleries, des doigts d’honneur, mais quand une poignée de lucioles a remonté la file, le silence s’est fait aussitôt. On fouillait alors frénétiquement l’habitacle à la recherche de son gilet jaune. On s’empressait de l’étaler sur le tableau de bord. Regardez, les mecs, je suis avec vous. C’est dégueulasse ces taxes. Me faites pas de mal. Certains opéraient rapidement un demi-tour. S’enfuyaient. Une guerre, c’est choisir un camp, c’est se lever, et peu d’hommes ont les jambes solides. Quand il n’y a plus eu de croissants ni de pain, on a laissé passer les voitures. Une à une. On tentait un dernier échange avec le conducteur. On se promettait des luttes et des révoltes. Quelques têtes sur des piques. Sur la grande banderole, l’encre noire du slogan de Pierre brillait dans le soleil froid. « On veut juste une vie juste. » Plus tard, ça a été au tour d’un Cayenne de s’arrêter. Une voiture au nom d’un bagne sinistre dans lequel, sur dix-sept mille forçats, dix mille ont trouvé la mort entre 1854 et 1867. Dix mille morts sales. Véreuses. Une voiture qui représentait quatre virgule sept années de smic, et encore, si on mettait tout son argent dans la caisse, mais il fallait bien se loger, bien se nourrir, se vêtir, ensoleiller la vie des enfants. Laisse, a dit Pierre à Julie. C’est pour moi. Et Pierre s’est approché de la Porsche. Un gilet jaune était posé sur le cuir fauve du luxueux tableau de bord. Le conducteur était bel homme. Regard clair. Visage doux. La cinquantaine. Assis à l’arrière, un garçon de l’âge de son fils. L’enfant était occupé à sa tablette, il ne percevait rien des éclats du mécontentement des hommes. De l’air soufré. Pierre a fait signe à l’homme de baisser sa vitre. Sa guerre venait de commencer.

Bleu
Dans chacune des chambres, le mur qui faisait face au lit était bleu. Un bleu azurin, presque pastel. Un ciel dans lequel on se cognait. Une immensité en trompe-l’œil. Une couleur d’eau fraîche qui possédait un effet calmant et faisait baisser la tension artérielle. On disait même que le bleu pouvait réduire la faim. Et ici, au cinquième étage, c’était de fin de vie dont on parlait. Ceux qui arrivaient avaient encore faim mais plus aucun appétit. Les bouches ne mordaient plus. Les doigts tricotaient le vide. Parfois, les yeux suppliaient. Les malades partaient mais voulaient rester encore. Alors on soulageait les corps, on nourrissait les âmes. Au commencement, avant de rejoindre le cinquième, Louise avait été infirmière au premier. En néonatologie. Elle avait choisi ce service après la naissance de son fils car l’accouchement avait été difficile. Presque une bagarre. Depuis, l’enfant n’avait jamais supporté qu’on le touche. Le contact de l’eau, le poids de l’eau l’avaient fait souffrir, tout comme certains vêtements sur sa peau, certaines matières, et il lui avait semblé qu’ici, elle pourrait se rattraper. Toucher. Caresser. Ressentir. Avoir enfin des mains de mère, des gestes millénaires, des tendresses insoupçonnées – même, par exemple, lorsqu’elle poserait une sonde gastrique dans un corps de la taille d’un gigot. Toutes ces années, elle avait aimé maintenir cet équilibre inconstant entre une promesse et une incertitude, veillé à garder hors de l’eau les visages violacés, les petits corps prématurés, jusqu’à les tendre un jour aux parents, leur dire ces deux mots qui font toujours pleurer parce qu’ils parlent d’un miracle. Il vivra. Mais aujourd’hui, Louise était assise dans une de ces chambres où le mur face au lit est bleu, un bleu azurin, presque pastel. Elle travaillait désormais à l’étage où l’on ne dit plus il vivra mais il s’en va. Dans le bleu. La couleur du ciel. Elle avait demandé à rejoindre le service car elle aimait l’idée qu’il y ait d’autres chemins. Je t’accompagne. Je vais là où tu vas. Avec chaque patient, elle goûtait une nouvelle forme d’amour. À chaque fois une victoire quand la peur s’évaporait. Quand la maladie n’était plus un combat mais le temps qui restait, une grâce. On pouvait gagner des guerres en se laissant tomber. Là, elle tenait dans sa paume la main de dentelle effilochée de Jeanne, Jeanne qui n’avait plus peur, qui ne pleurait plus, qui n’attendait plus ses deux grands fils qui auraient dû venir, qui avaient promis de venir, ce samedi, maman, on sera là samedi, car le médecin leur avait dit ne traînez pas si vous voulez un au revoir, on ne se remet pas d’un adieu raté, alors ils avaient juré samedi, on prendra la route tôt, ça roulera bien. Les deux grands fils qui ne sont pas venus. Et voici que les râles s’amenuisent, deviennent semblables à un chuintement de gaz, alors Louise a pour Jeanne des mots qui sont ceux d’une fille et d’une sœur, les mots d’une mère, d’une amante. La scopolamine et la morphine avaient œuvré dans le silence du corps évidé. Jeanne ne souffrait pas. Jeanne s’en allait doucement. La faim avait disparu, le feu s’éteignait tandis que ses deux grands fils étaient bloqués au péage de Fleury-en-Bière, au milieu des manifestants en liesse, dans la vague mimosa, les chansons à fond dans les bagnoles, les odeurs de graillon. Une frairie. Une sauvagerie en laisse. Au même moment, dans le hall de l’hôpital, les images tournaient en boucle sur les deux grands écrans de télévision. On parlait de plus de deux cent quatre-vingt mille manifestants. Deux cents blessés. Peut-être quatre cents. C’était flou. Des policiers aussi. Des états graves. Des interpellations. Des gardes à vue. Les commentateurs s’en donnaient à cœur joie. Gilets jaunes, verts de rage, colères noires. Des stations-service, des supermarchés, des péages étaient bloqués. Il y aurait deux mille manifestations à travers la France. Sur certains ronds-points, des flics sortaient les matraques. La rage se traite à coups de tatanes. Dégagez. Dégagez. À l’hôpital, certains visiteurs commentaient les images d’actualité à voix basse. On ne sait jamais ce que pense le voisin. D’autres tentaient de calmer les enfants qui criaient. Qui exigeaient un Coca. Qui ne voulaient pas voir pépé. Sa bouche sent mauvais. C’est dégueu. D’autres encore fumaient devant la large porte vitrée de l’entrée, en aspirant de longues bouffées d’asphyxiés, avant de s’en retourner, le regard égaré, voir leur proche en train de crever d’un carcinome thymique ou d’un mésothéliome et de maugréer contre ces saloperies de maladies. Au Pont-de-Beauvoisin, en Savoie, une femme de 63 ans était morte tout à l’heure, percutée par une automobiliste prise de panique face aux gilets jaunes – le premier cadavre de la guerre qui se livrait ici. Au même moment, au cinquième étage de l’hôpital Thomazeau, venait de mourir Jeanne, 74 ans, d’un adénocarcinome et, deux chambres plus loin, Maurice, 82 ans, des suites d’une maladie de Charcot. Jeanne était restée avec Louise, et Jeanne avait eu froid. Maurice était entouré des siens. On avait dit dans le bureau des infirmières qu’il était parti en souriant. La famille semblait contente. Ils avaient remercié tout le service des soins palliatifs. Promis d’envoyer des fleurs. À Paris, la situation restait tendue aux abords de l’Élysée. Mille deux cents personnes étaient toujours regroupées dans le secteur de la Concorde. Louise est rentrée chez elle. C’était un samedi comme un autre. Le jour des familles. Du bordel dans les couloirs. Des chiottes sales. Elle allait retrouver son mari qu’elle n’avait pas vu ce matin, cinq de ses vieux potes étaient venus le chercher vers 4 heures pour aller bloquer un rond-point sur la départementale. Elle lui avait laissé deux Thermos de café sur la table de la cuisine. »

Extraits
« Sa mémoire était déjà encombrée de choses qui ne servaient qu’à le rassurer sur la permanence du monde. Les chiffres étaient un équilibre, une certitude tout comme les couleurs. Ce qui terrifiait, c’était la poésie des hommes, c’est à dire leur imprévisibilité, car pour lui la poésie des hommes n’était que cela, fantaisies, cabrioles, facéties. Ne pas savoir si un inconnu croisé dans la rue va vous sourire, être tout à fait indifférent ou bien vous poignarder le ventre et le cou avec un couteau de chasse spécial sanglier était absolument effrayant. »

« Djamila prenait celle de Geoffroy, la serrait très fort. La broyait même. Cette douleur avait le don de concentrer toutes ses peurs et la main de Djamila de les extirper. »

« Quand il y a trop de bruit, ses mains frappent sa tête, comme pour écraser les bruits dans son crâne. Ce sont les cafards. Des bestioles constituées de plus de vingt mille gènes, vous expliquera-t-il, soit presque autant que notre propre patrimoine génétique et parmi elles, plusieurs familles de gènes qui en font des insectes pratiquement impossibles à tuer, notamment à cause d’une production d’enzymes capables de décomposer la moindre substance toxique, y compris les pesticides. Il ne dit jamais de gros mots. Il respecte les règlements à la lettre. La loi. Lorsqu’il passe devant un miroir, il ne se voit pas toujours. Il voit l’arbre, jamais la forêt. Il perçoit le monde à sa façon. Mais surtout, il y a quelque chose en lui que vous détestez par- dessus tout, il ne vous reconnaît pas. »

« L’interdit et la violence possédaient quelque chose de sexuel. D’animal. Transgresser, c’était déplacer les lignes. Occuper plus de place. Déployer sa force. Cela revenait à jouir.»

« le rire est une vague qui emporte toutes les hontes et toutes les peurs »

« On ne l’appelle jamais monsieur. Monsieur Zeroual. On le tutoie comme un chien. Au second tour, il y a dix millions de Français qui ont voté la kahba Le Pen. Dix millions qui veulent nous foutre à la mer. Ils n’ont jamais voulu de nous. En attendant, ils nous parquent dans des immeubles dans des rues aux noms d’oiseaux. Comme des injures. Alors on va se montrer. Leur montrer qu’on est là. Qu’on est chez nous. Et puis Bakki a posé sur le lit un djilbab. Tiens. Tu t’habilleras avec ça maintenant. Et je ne veux plus qu’on me dise que les frères t’insultent dans la rue. Et je ne veux plus non plus entendre que tu traînes avec le petit débile. Un petit gaouri décérébré. Sinon, c’est fini l’école. Tu restes enfermée ici. Ah, et tu donneras ça à ton prof de sport, a-t-il ajouté, C’était un certificat médical la dispensant de piscine pour cause d’allergie au chlore. Djamila s’est alors allongée sur son lit. Elle a ramené la couette sur son corps lapidé. Elle a disparu dessous, comme sous la glaise d’une tombe, et ses frères ont quitté sa chambre et ç’en a été fini de son enfance. » p. 158

« Je crois qu’il existe aussi une vérité poétique. Et elle me fait peur, parce qu’elle se situe dans le cœur. Pas dans le cerveau, qui est un ordinateur. Si cette vérité est possible, alors on devrait tous se mélanger. On gommerait ainsi le blanc, le noir, le rouge, le jaune et il n’y aurait plus qu’une seule couleur. Celle de l’être humain. On ne peut pas être raciste envers soi-même. Djamila avait frappé ses mains. C’est exactement ça la poésie, Geoffroy! C’est tout ce qui peut changer le monde en beauté. Même si c’est illogique. Mais l’illogisme est encore une forme de logique, avait commenté le garçon malicieux. Alors, poursuit Hagop après cette longue explication, je lui ai répondu que les ennuis venaient quand les hommes avaient perdu le sens de la poésie. Étaient restés sourds aux murmures du cœur. Le garçon s’est habillé et nous sommes partis. Dans la voiture, il était agité. Il a commencé à taper la vitre avec son front. De plus en plus fort. » p. 202

À propos de l’auteur

DELACOURT_Gregoire_©DRGrégoire Delacourt © Photo DR

Né à Valenciennes en 1960, Grégoire Delacourt a publié huit romans aux éditions JC Lattès. En 2011, L’Écrivain de la famille (150 000 ex, Prix Marcel Pagnol 2011, Prix Rive Gauche à Paris 2011, Prix Carrefour du Premier Roman 2011, Prix Cœur de France 2011). En 2012, La liste de mes envies (1,2 millions d’ex, Prix Méditerranée des Lycéens 2013, Prix Livresse de Lire 2013) traduit en 35 langues, adapté au cinéma par Didier Le Pêcheur en 2014 et au théâtre. En 2014, On ne voyait que le bonheur (305 000 ex, Prix des Lectrices Edelweiss, Meilleur roman de l’année 2014), adapté au Festival d’Avignon. Et Mon Père en 2019 (23 000 ex). (Source: Éditions Grasset)

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Saturne

CHICHE_saturne

  RL2020  coup_de_coeur

En deux mots:
Quand son père meurt, la narratrice a quinze mois. Aussi lui faudra-t-il bien longtemps avant de vouloir explorer son histoire familiale, retracer la rencontre de ses parents et remonter jusqu’à leur propre enfance, jusqu’aux grands-parents. Un récit bouleversant.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Mon père, ce héros

En retraçant l’histoire d’un père qu’elle n’a quasiment pas connu, Sarah Chiche a réussi un bouleversant roman. Et en mettant en lumière le passé familial, c’est elle qui se met à nu. Dans un style éblouissant.

J’ai découvert Sarah Chiche l’an passé avec Les enténébrés (qui vient de paraître chez Points poche), un roman qui explorait les failles de l’intime et celles du monde et qui m’avait fasciné par son écriture. Je me suis donc précipité sur Saturne et je n’ai pas été déçu. Bien au contraire! Ici les failles de l’intime sont bien plus profondes et celles du monde plongent davantage vers le passé pour se rejoindre dans l’universalité des émotions qu’elles engendrent.
Tout commence par la mort tragique de Harry, le père de la narratrice, emporté par une leucémie. «Le cœur lâcha à midi. Il venait de fêter ses trente-quatre ans. Il mourut dans les bras de son père qui, trois ans plus tard, mourut à son tour de chagrin. Ils avaient tous en eux l’espoir que ce ne serait qu’un mauvais rêve, mais en fait, tout cela, ce n’est pas un rêve, tout cela c’est pareil pour tout le monde, tout cela, ce n’est pas grand-chose, tout cela ce n’est que la vie, et, finalement, la mort. On lui ferma la bouche après les yeux. On le déshabilla. On le lava. Puis le corps fut ramené à son domicile. On le recouvrit et on recouvrit tous les miroirs ainsi que tous les portraits d’un drap blanc. On me tint éloignée de la chambre funéraire. On déchira un pan de ma chemise de nuit à hauteur du cœur. Mais personne ne me dit que mon père était mort.»
Elle n’avait que quinze mois.
Le chapitre suivant se déroule le 4 mai 2019. Une femme s’approche de la narratrice, en déplacement à Genève – une ville où elle a vécu «l’année la plus opaque» de son enfance et qu’elle retrouve avec appréhension – et lui révèle qu’elle a bien connu ses grands-parents, son père et son oncle à Alger. C’est sans doute cette rencontre qui a déclenché son envie d’explorer son passé, de retrouver son histoire et celle de sa famille.
Retour dans les années 1950 en Algérie. C’est en effet de l’autre côté de la Méditerranée que son grand-père fait fortune et lance la dynastie des médecins qui vont développer un réseau de cliniques. Une prospérité qu’ils réussiront à maintenir après la fin de l’Algérie française et leur retour en métropole.
Une retour que Harry et Armand vont anticiper. Au vue de la sécurité qui se dégrade, les garçons sont envoyés en Normandie dès 1956. Le premier est victime de moqueries, d’humiliations et d’agressions. Il se réfugie alors dans les livres, tandis que son aîné ne tarde pas à s’imposer et à devenir l’un des meilleurs élèves du pensionnat.
On l’aura compris, Sarah Chiche a pris l’habitude de construire ses romans sans considération de la chronologie, mais bien plutôt en fonction de la thématique, des émotions engendrées par les épisodes qu’elle explore, «car ainsi voguons-nous disloqués dans la tempête des années, otages de la mer sombre où l’exil des uns n’efface jamais celui des autres, coupables et victimes du passé».
On retrouve les deux frères lors de leurs études de médecine – brillantes pour l’un, médiocres pour l’autre. Harry préfère explorer le sexe féminin en multipliant les aventures plutôt que s’intéresser aux planches d’anatomie et aux cours de gynécologie. Sur un coup de tête, il décide de mettre un terme à cette mascarade et part pour Paris dépenser toute sa fortune au jeu. «On ne l’arrête pas. Il ne s’arrêtera plus. L’aube vient. Il sort du casino enfumé comme une bouche de l’enfer, les poches vides. Il a vingt-six ans.»
L’heure est venue de vivre une grande histoire d’amour, une passion brûlante, un corps à corps dans lequel, il se laisse happer. Elle s’appelle Ève et il est fou d’elle.
Le 19 juin 1975, Armand intervient à ce «serpent peinturluré en biche»: «Je suis le frère de Harry. Et au nom des miens, au nom de l’état dans lequel vous avez mis mon frère, je vous le jure: vous ne ferez jamais partie de notre famille. Nous ne vous recevrons plus: ni demain, ni les autres jours.»
On imagine la tension, on voit poindre le drame et le traumatisme pour l’enfant à naître. Si la vie est un roman, alors certains de ces romans sont plus noirs, plus forts, plus intenses que d’autres. Si Saturne brille aujourd’hui d’un éclat tout particulier, c’est qu’après un profond désespoir, une chute aux enfers, une nouvelle vie s’est construite, transcendant le malheur par la grâce de l’écriture. Une écriture à laquelle je prends le pari que les jurés des Prix littéraires ne seront pas insensibles.

Saturne
Sarah Chiche
Éditions du Seuil
Roman
208 p,, 18 €
EAN 9782021454901
Paru le 20/08/2020

Où?
Le roman se déroule en Algérie, à Alger et Philippeville, ainsi qu’en France, à Paris et en Normandie, à Verneuil-sur-Avre, à Évreux et Rouen, mais aussi à Tours. On y évoque aussi Genève.

Quand?
L’action se situe principalement de 1950 à 2019, mais on y remonte jusqu’en 1830.

Ce qu’en dit l’éditeur
Automne 1977 : Harry, trente-quatre ans, meurt dans des circonstances tragiques, laissant derrière lui sa fille de quinze mois. Avril 2019 : celle-ci rencontre une femme qui a connu Harry enfant, pendant la guerre d’Algérie. Se déploie alors le roman de ce père amoureux des étoiles, issu d’une grande lignée de médecins. Exilés d’Algérie au moment de l’indépendance, ils rebâtissent un empire médical en France. Mais les prémices du désastre se nichent au cœur même de la gloire. Harry croise la route d’une femme à la beauté incendiaire. Leur passion fera voler en éclats les reliques d’un royaume où l’argent coule à flots. À l’autre bout de cette légende noire, la personne qui a écrit ce livre raconte avec férocité et drôlerie une enfance hantée par le deuil, et dévoile comment, à l’image de son père, elle faillit être engloutie à son tour.
Roman du crépuscule d’un monde, de l’épreuve de nos deuils et d’une maladie qui fut une damnation avant d’être une chance, Saturne est aussi une grande histoire d’amour : celle d’une enfant qui aurait dû mourir, mais qui est devenue écrivain parce que, une nuit, elle en avait fait la promesse au fantôme de son père.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Prologue
On entrait dans l’automne. Ils le veillaient depuis deux jours. Au matin du troisième jour, les ténèbres tombèrent sur leurs yeux. Sa mère était affaissée sur une chaise dans un coin de la chambre. Elle avait, posé sur les genoux, un mouchoir rougi de sang. Son père, à son chevet, lui caressait le front, comme on berce un tout petit enfant. Sa femme lui tenait la main. Ses doigts étaient bleuis de froid. Ses joues, livides. Elle brûlait de sa beauté blonde, un peu sale, dans une robe trop somptueuse. Il était étendu, inerte, enfermé en lui-même, sans plus de possibilité de parler autrement qu’en écrivant sur une ardoise qu’il gardait à portée de main. On avait placé une sonde dans sa trachée, reliée à un respirateur artificiel ; un tuyau lui sortait du nez. De temps en temps, ses yeux allaient du scope sur lequel on pouvait suivre le rythme de son cœur, le taux d’oxygène dans son sang, sa tension artérielle et sa température, au visage de sa femme, puis ils revenaient sur le scope, puis au visage de sa femme. Il la regarda. Il la regardait. Ses yeux. Ses mains. Ses lèvres. Leurs silences. Leurs mots. Leurs joies. Leurs chagrins. Leurs souvenirs. Il sentait la pression de ses doigts sur les siens. Il regarda sans doute cette main agrippée à la sienne de la même manière que lorsqu’elle était au bord de jouir, qu’il prenait son visage entre ses paumes pour l’embrasser, qu’elle liait ses doigts aux siens, penchant la tête de côté, cachant ses yeux sous la masse de ses cheveux qui retombaient en torsades sur sa bouche, soudain plus lointaine à l’homme qui l’aimait jusqu’à la brûlure, devenant la nuit dans laquelle ils tombaient tous deux.
Les premiers signes s’étaient manifestés moins d’un an après leur mariage. Elle venait à peine d’accoucher. Elle avait passé leurs noces à son chevet. Chaque jour, elle l’avait aidé à se doucher, à se laver les dents, à s’habiller. Chaque nuit, elle avait dormi à son chevet, recroquevillée dans un fauteuil. Elle avait affronté à ses côtés les fièvres, les sueurs nocturnes, les cauchemars dont il s’éveillait en grelottant dans ses bras, l’anémie, les malaises, les troubles de la coagulation, la chimiothérapie, les injections, les prises de sang, les hématomes qui pullulent sur les bras et obligent à piquer les mains, le cou ou les pieds, quand les veines roulent sous la peau, disparaissent puis se nécrosent. Il y avait eu les visites chez l’hématologue, l’attente des résultats, les espoirs de rémission, les fausses joies, la rechute.
Il promena son pouce sur l’intérieur du poignet de sa femme.
Elle vieillirait, sans lui. Il voulait qu’elle vieillisse. Ce visage à l’ombre duquel il aurait voulu voir grandir leur enfant, ce visage à la beauté infernale, qu’il avait fait rire, elle qui ne riait jamais, qu’il avait filmé, photographié, chéri, caressé, finirait par se faner. En même temps, elle ne vieillirait jamais. Même ridée, elle conserverait ces yeux de faune, ce sourire de fauve qui, dans l’instant où il l’avait vu, l’avait envoûté, lui, et d’autres, et qui en envoûterait d’autres encore, il le savait, parce qu’elle était sans mémoire, n’avait pas d’histoire. Peut-être cette pensée fit-elle monter en lui un sentiment de pitié profonde, non pour lui-même, comme quand on se rend compte que ce que nous sommes ne suffira jamais et qu’au fond on en sait si peu de l’être avec qui l’on dort, mais pour elle, car elle non plus ne se connaissait pas. Il suffoqua.
Sa mère se leva d’un bond et s’approcha. Ses cheveux, qu’elle n’avait pas coiffés depuis plusieurs jours, s’agglutinaient à l’arrière de sa nuque en un paquet spongieux. Son visage était ravagé par l’absence de sommeil. Ses yeux lui tombaient sur les joues. Une odeur de lavande et de sueur flottait dans son sillage. Les yeux de sa femme prirent un éclat de verre froid. Elle s’écarta du lit, d’un mouvement presque symétrique, fronçant le nez. La mère, qui n’en avait rien perdu, l’ignora et se mit à parler. Pendant de longues minutes, elle parla sans discontinuer, mais nul n’aurait su dire de quoi au juste. D’ordinaire, ses longs monologues entrecoupés de gémissements lui étaient insupportables ; il en vint, cette fois, à la trouver d’un comique attendrissant. Elle se débattait, comme une petite bête prise au piège dans le sac noir d’une angoisse dont nul n’avait jamais réussi à la tirer, mais qui, désormais, ne le concernait plus. Il regardait sa peau laiteuse, les taches de son sur ses avant-bras. Elle lui dit encore quelque chose, mais il ne l’écoutait plus. Il était perdu dans la contemplation de la ride qui barrait la joue de son père, et qu’il n’avait, jusqu’alors, jamais remarquée. Il observa la pâleur grise qui avait envahi son teint olivâtre, ses yeux cerclés de noir. La conviction qu’il était la cause du vieillissement précipité de ses parents, que le trou noir qui l’aspirait les aspirait à leur tour, lui fut insupportable. Il était temps qu’il les délivre de lui.
Une infirmière vêtue de vert arriva. Elle baissa les stores. De garde. Traits tirés par la fatigue. Elle venait juste de s’allonger pour prendre un peu de repos quand on avait téléphoné. On lui avait dit qu’il s’agissait d’une admission un peu particulière et que la famille pourrait rester au-delà des horaires dévolus aux visites. Il est toujours plus facile de soigner les malades quand on les connaît un peu – même quand on sait qu’on ne pourra peut-être pas les sauver, le souvenir de ce qu’ils furent et de l’engagement qu’on a mis à les soigner jusqu’au bout aide parfois à en sauver d’autres. L’infirmière avait donc demandé des explications. On avait fini par lui dire qui ils étaient.
Ils avaient tout perdu. Ils avaient tout regagné, au centuple. Lui, le père, avait travaillé sans relâche – on disait qu’il ne dormait jamais. Il avait amassé une fortune colossale. Des cliniques, d’innombrables résidences, et un château. Ils avaient des cuisiniers, des domestiques et des jardiniers, une flotte de voitures. Ils ne s’étaient privés de rien, mais ils s’étaient montrés généreux en prenant soin des plus modestes de leurs employés – à moins que ce ne fût prodigalité vaniteuse ou compassionnelle, paternaliste. Ils donnaient, en tout cas, du travail et même des logements à des centaines de personnes. Ils avaient formé des chirurgiens, des internes, des anesthésistes, des réanimateurs, des radiologues, par douzaines. Ils avaient vécu avec eux plusieurs révolutions : les premiers antibiotiques, les premières transplantations cardiaques, les premières cœlioscopies. Soigné, en Algérie et en France, des dizaines de milliers de patients. Mais quand elle s’approcha du père du jeune homme alité, pour le saluer à voix basse, l’infirmière ne reconnut pas celui que les journaux appelaient « le Prince des cliniques ». Elle ne vit qu’un vieil homme en train de perdre son fils.
Leucémie.
Admis en urgence à la suite d’un malaise dans son bain, au moment même où chacun croyait qu’il allait mieux. Comme il avait repris des forces, il avait voulu faire sa toilette, seul. Il avait perdu connaissance. Sa tête avait heurté le rebord de la baignoire. Sous le choc, il avait vomi. On l’avait retrouvé la face dans l’eau, le nez en sang. Le contenu de son estomac avait inondé sa trachée et ses bronches. On l’avait intubé. On avait aspiré ce qui encombrait ses voies aériennes. Branché un respirateur artificiel. On l’avait perfusé. Il avait ouvert les yeux.
Son frère entra d’un pas rapide. Il vit sa mère se jeter dans ses bras, sa femme arranger prestement ses cheveux. Il s’approcha de lui et lui demanda s’il voulait qu’on lui remonte les oreillers sous la tête ou qu’on replace ceux qui soutenaient ses bras. Il répéta plusieurs fois Tu veux qu’on te remonte tes oreillers ? Aux premiers mois de son hospitalisation, à la simple vue de son frère, la colère l’étouffait. Il le fixa d’un regard pâle et amer tandis que l’autre se dégageait de l’étreinte maternelle. Mais, curieusement, cette fois lui revinrent leurs meilleurs moments. Une sensation aiguë le bouleversa : ce qui avait vraiment valu la peine qu’ils vivent ensemble était calfeutré dans leurs années d’enfance. La douleur au poumon le reprit. Il détourna les yeux. Tous se mirent à crier d’épouvante.
Une seconde infirmière surgit en courant, escortée d’une aide-soignante. On le coucha sur le côté. On rassembla le plus délicatement possible les tuyaux le reliant à ses machines et à la perfusion. Son pouls s’affola. Le respirateur artificiel s’emballa. On lui entrava le corps, une main sur le thorax, l’autre sur les cuisses. On nettoya ses oreilles, le bord de ses yeux, on passa un gant de toilette sur son torse, sur son pénis, entre ses fesses, on jeta le gant, on en prit un autre. On lui lava le dos. Les infirmières flottaient comme des spectres dans leurs blouses vertes. Derrière leur masque, leurs yeux mi-clos lui souriaient. Il regarda les gouttes translucides de la perfusion reliée à son avant-bras gauche tomber une à une dans la poche de plastique. La lumière se fit plus vive, plus forte. Dans les derniers jours de la vie, le plus ancien redevient le plus jeune. Nous dormons comme des nourrissons. Les premiers mois, l’état de torpeur dans lequel le faisaient sombrer tantôt le progrès de la maladie tantôt les traitements le terrifiait. Puis ce lui fut un soulagement qu’il attendait comme on attend, à la tombée du jour, dans le lit de l’enfance, une histoire, toujours la même, lue par une mère qui, … »

Extraits
« Alors, il embrasse ses yeux, il lui dit qu’elle est une infraction à la loi du jour, qu’il va boire ses larmes et qu’elle ne pleurera plus, qu’elle est belle, et pure, qu’elle fait sa joie, qu’il n’est pas permis d’être si heureux, qu’il va lui montrer ce qu’est la vie bonne, et qu’il se sent tous les courages, et qu’il va l’aimer, malgré tout cette nuit qu’elle a en elle, malgré la peur qu’elle lui inspire, parce que ça fait partie de l’amour.»

«Le cœur lâcha à midi. Il venait de fêter ses trente-quatre ans. Il mourut dans les bras de son père qui, trois ans plus tard, mourut à son tour de chagrin. Ils avaient tous en eux l’espoir que ce ne serait qu’un mauvais rêve, mais en fait, tout cela, ce n’est pas un rêve, tout cela c’est pareil pour tout le monde, tout cela, ce n’est pas grand-chose, tout cela ce n’est que la vie, et, finalement, la mort. On lui ferma la bouche après les yeux. On le déshabilla. On le lava. Puis le corps fut ramené à son domicile. On le recouvrit et on recouvrit tous les miroirs ainsi que tous les portraits d’un drap blanc. On me tint éloignée de la chambre funéraire. On déchira un pan de ma chemise de nuit à hauteur du cœur. Mais personne ne me dit que mon père était mort.» p. 20« Dans les contes de fées, c’est là que l’histoire s’achève. Dans l’espace de la tragédie ordinaire, c’est ici que tout commence. »

« Jusqu’à quel point la manière dont nous pensons que nos parents se sont aimés façonne-t-elle notre propre degré d’idéalisation de l’amour? »

« Et pourtant, un jour, cachés dans la grande pulsation d’une ville cernée de montagne, où l’on pensait ne jamais revenir, on écrit, depuis l’autre côté d’un lac enfin traversé sans s’y noyer, d’une toute petite main, tremblante, honteuse, si peu sûre d’elle, ce que l’on chuchotait déjà dans le noir d’une chambre d’enfance où l’on parlait tout seul aux étoiles et aux planètes de papier collées au plafond. »

« Car ainsi voguons-nous disloqués dans la tempête des années, otages de la mer sombre où l’exil des uns n’efface jamais celui des autres, coupables et victimes du passé ».

« On ne l’arrête pas. Il ne s’arrêtera plus. L’aube vient. Il sort du casino enfumé comme une bouche de l’enfer, les poches vides. Il a vingt-six ans. Il marche, sous les nuages rapides. Ses grands yeux envahis de brume noire regardent la région du ciel où se forme un œuf de plus en plus lumineux. Une bande gris-bleu surmontée de rose s’élève au-dessus de l’horizon. L’ombre projetée de la terre s’étire en un sidérant ballet de couleurs, à l’opposé du soleil. Alors, Harry se met à rire. Il rit comme jamais. Il ne peut plus s’arrêter de rire. »

« Que voulez-vous, vous êtes irrécupérable. Vous avez l’âme noire, vicieuse, d’un serpent peinturluré en biche. Quoi que puisse en penser mon vieux père, que vous avez réussi à berner par vos charmes, comme vous en bernez tant d’autres, moi, je ne vous trouve aucune excuse. Non. Vous n’êtes qu’une concubine entre les mains d’un garçon qui ne sera jamais un homme. Je suis le frère de Harry. Et au nom des miens, au nom de l’état dans lequel vous avez mis mon frère, je vous le jure: vous ne ferez jamais partie de notre famille. Nous ne vous recevrons plus: ni demain, ni les autres jours. AC »

À propos de l’auteur
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Sarah Chiche © Manuel Lagos

Sarah Chiche est écrivain, psychologue clinicienne et psychanalyste. Elle est l’auteur de quatre romans : L’inachevée (Grasset, 2008), L’Emprise (Grasset, 2010), Les Enténébrés, (Seuil, 2019) et Saturne (Seuil, 2020) et de trois essais: Personne(s), d’après Le Livre de l’Intranquillité de Fernando Pessoa (Éditions Cécile Defaut, 2013), Éthique du mikado, essai sur le cinéma de Michael Haneke (PUF, 2015), Une histoire érotique de la psychanalyse: de la nourrice de Freud aux amants d’aujourd’hui (Payot, 2018). (Source: Éditions du Seuil)

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Ce qu’il faut de nuit

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   RL2020  Logo_premier_roman   coup_de_coeur

Sélectionné pour le Prix Stanislas, qui sera remis le 12 septembre au salon le Livre sur la Place de Nancy.

En deux mots:
Après le décès de son épouse, un père se retrouve seul pour élever ses deux fils. Frédéric et Gillou. Au cœur d’une Lorraine sinistrée, ils vont essayer de se tracer un avenir, mener des combats communs. Jusqu’au jour où Frédéric choisit de s’émanciper et part coller des affiches avec des militants d’extrême-droite.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Ses enfants après lui

Premier roman et première révélation de cette rentrée! Laurent Petitmangin inscrit ses pas dans ceux de Nicolas Mathieu et nous offre un roman d’hommes, âpre et douloureux au cœur d’une Lorraine meurtrie.

Après trois années à l’hôpital Bon-Secours et une chimio qui l’affaiblissait de plus en plus, la moman a fini par mourir. Son mari, le narrateur, s’est alors retrouvé seul avec ses deux fils, Frédéric – que tout le monde avait décidé d’appeler Fus comme ça à cause du fussball – et Gillou.
Leur quotidien tourne désormais autour de rituels qui peuvent sembler désuets, mais qui leur permettent de tenir debout, de tenir ensemble. Pour faire bouillir la marmite, le père travaille à la SNCF, à l’entretien des caténaires. Puis il passe des soirées à la Section, le local du parti socialiste où il y a de moins en moins de monde, les grands combats pour le charbon et l’acier ayant disparu avec les fermetures des sites et décourageant les militants les uns après les autres. L’union de la gauche était loin et on ne pouvait guère se réjouir d’être resté à la maison le soir des présidentielles. On n’avait pas voté Macron, pas plus que l’autre. Les jeunes ne rêvent plus de lendemains qui chantent. Ils sont résignés. Seuls une poignée d’entre eux acceptent de suivre les anciens, plutôt par affection que par conviction.
Le trio passe des vacances au camping de Grevenmacher sur les bords de la Moselle, une parenthèse enchantée avant de revenir à la dure réalité.
Fus, après avoir lâché les études, au rythme de l’aggravation de l’état de santé de sa mère, avait fini par décrocher une place dans un IUT et continuait sa carrière de footballeur, sous les yeux de son père qui l’accompagnait au stade tous les dimanches.
Gillou a suivi un parcours scolaire moins cahotique et, sur les conseils de Jeremy, le beau parleur de la section, envisage de faire l’ENA. Mais aura-t-il les moyens de ses ambitions?
Et comment leur belle entente survivra-t-elle à une séparation? Car déjà un gros coup de canif a déchiré leur contrat tacite. On a vu Fus coller des affiches avec l’équipe du FN. «Fus avait vingt-deux ans, ce n‘était plus un gosse. Que fabriquait-il avec ces fachos? Quand je lui avais demandé le soir, il n’en savait rien. Il accompagnait juste des potes, c’était la première fois qu’ils allaient coller, il voulait voir ce que ça faisait. J’avais eu beau penser à cette soirée, ruminer ce que j’allais faire, le gifler, aller à la bagarre avec lui, il n’y eut finalement rien. Rien du tout. Rien de ce que j’avais pu imaginer. Je n’étais plus d’attaque pour me le coltiner. Ce soir-là je m’étais senti infiniment lâche. Très vieux aussi.»
Avec l’incompréhension et la colère rentrée, un modus vivendi s’installe, même si la fêlure est là, doublée de honte et de culpabilité. «Désormais on allait devoir vivre avec ça, c’était ce qui me gênait le plus. Quoi qu’on fasse, quoi qu’on veuille, c‘était fait: mon fils avait fricoté avec des fachos. Et d’après ce que j’en avais compris, il y prenait plaisir. On était dans un sacré chantier.»
Tandis que Gillou prend la direction de Paris avec Jeremy, Fus poursuit ses activités avec ses nouveaux amis. Jusqu’à ce jour funeste où tout va basculer.
Laurent Petitmangin a construit ce roman d’hommes sur le même terreau que celui de Nicolas Mathieu. Ce qu’il faut de nuit aurait du reste aussi pu s’appeler Leurs enfants après eux. L’analyse est la même, la plume tout aussi acérée, peut être trempée dans une encre un peu plus noire chez Laurent Petitmangin. Cette tragédie est construite dans un style sec, dans une langue épurée qui vous prend aux tripes. Le livre de poche et une dizaine pays ont déjà acquis les droits de ce premier roman dont j’imagine que nous n’avons fini d’entendre parler.

Ce qu’il faut de nuit
Laurent Petitmangin
La Manufacture de livres
Roman
192 p., 16,90 €
EAN 9782358876797
Paru le 20/08/2020

Où?
Le roman se déroule en France, principalement en Lorraine, entre Villerupt et Audun-le-Tiche, Longwy, Metz, Thionville, Aubange, Mont-Saint-Martin, Woippy. On y évoque aussi Forbach et Sarreguemines ainsi que des vacances à Grevenmacher et des voyages à Paris

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
C’est l’histoire d’un père qui élève seul ses deux fils. Les années passent et les enfants grandissent. Ils choisissent ce qui a de l’importance à leurs yeux, ceux qu’ils sont en train de devenir. Ils agissent comme des hommes. Et pourtant, ce ne sont encore que des gosses. C’est une histoire de famille et de convictions, de choix et de sentiments ébranlés, une plongée dans le cœur de trois hommes.
Laurent Petitmangin dans ce premier roman fulgurant, dénoue avec une sensibilité et une finesse infinies le fil des destinées d’hommes en devenir.

Les critiques
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Pierre Fourniaud présente Ce qu’il faut de nuit © Production La Manufacture de livres

Le premier chapitre du livre
« Fus s’arrache sur le terrain. Il tacle. Il aime tacler. Il le fait bien, sans trop démonter l’adversaire. Suffisamment vicieux quand même pour lui mettre un petit coup. Parfois le gars se rebiffe, mais Fus est grand, et quand il joue il a un air mauvais. Il s’appelle Fus depuis ses trois ans. Fus pour Fußball. À la luxo. Personne ne l’appelle plus autrement. C’est Fus pour ses maîtres, ses copains, pour moi son père. Je le regarde jouer tous les dimanches. Qu’il pleuve, qu’il gèle. Penché sur la main courante, à l’écart des autres. Le terrain est bien éloigné de tout, cadré de peupliers, le parking en contrebas. La petite cahute qui sert aux apéros et à la remise du matériel a été repeinte l’année dernière. La pelouse est belle depuis plusieurs saisons sans qu’on sache pourquoi. Et l’air toujours frais, même en plein été. Pas de bruit, juste l’autoroute au loin, un fin ruissèlement qui nous tient au monde. Un bel endroit. Presque un terrain de riches. Il faut monter quinze kilomètres plus haut, au Luxembourg, pour trouver un terrain encore mieux entretenu. J’ai ma place. Loin des bancs, loin du petit groupe des fidèles. Loin aussi des supporters de l’équipe visiteuse. Vue directe sur la seule publicité du terrain, le kebab qui fait tout, pizza, tacos, l’américain, steak-frites dans une demi-baguette, ou le Stein, saucisse blanche-frites, toujours dans une demi-baguette. Certains, comme le Mohammed, viennent me serrer la main, « inch’Allah on leur met la misère, il est en forme le Fus aujourd’hui ? » et puis repartent. Je ne m’énerve jamais, je ne gueule jamais comme les autres, j’attends juste que le match se termine.

C’est mon dimanche matin. À sept heures, je me lève, je fais le café pour Fus, je l’appelle, il se réveille aussi sec sans jamais râler, même quand il s’est couché tard la veille. Je n’aimerais pas devoir insister, devoir le secouer, mais cela n’est jamais arrivé. Je dis à travers la porte : « Fus, lève-toi, c’est l’heure », et il est dans la cuisine quelques minutes après. On ne parle pas. Si on parle, c’est du match de Metz la veille. On habite le 54, mais on soutient Metz dans la région, pas Nancy. C’est comme ça. On fait attention à notre voiture quand on la gare près du stade. Il y a des cons partout, des abrutis qui s’excitent dès qu’ils voient un « 54 » et qui sont capables de te labourer la voiture. Quand il y a eu match la veille, je lui lis les notes du journaliste. On a nos joueurs préférés, ceux qu’il ne faut pas toucher. Qui finiront par partir. Le club ne sait pas les retenir. On se les fait sucer dès qu’ils brillent un peu. Il nous reste les autres, les besogneux, ceux dont on se dit vingt fois par match, vivement qu’ils dégagent, j’en peux plus de leurs conneries. À tout compter, tant qu’ils mouillent le maillot, même avec des pieds carrés, ils peuvent bien rester. On sait ce qu’on vaut et on sait s’en contenter. Quand je regarde Fus jouer, je me dis qu’il n’y a pas d’autre vie, pas de vie sur cette vie. Il y a ce moment avec les cris des gens, le bruit des crampons qui se collent et se décollent de l’herbe, le coéquipier qui râle, qu’on ne trouve pas assez tôt, pas assez en profondeur, cette rage gueulée à fond de gorge quand ils marquent ou prennent le premier but. Un moment où il n’y a rien à faire pour moi, un des seuls instants qui me restent avec Fus. Un moment que je ne céderais pour rien au monde, que j’attends au loin dans la semaine. Un moment qui ne m’apporte rien d’autre que d’être là, qui ne résout rien, rien du tout. Le match terminé, Fus ne rentre pas tout de suite. Je ne l’attends pas, il arrive qu’on a déjà presque fini de dîner avec son frère. « Gros,
tu me laveras les maillots ?
– Vas-y, et pourquoi je le ferais ?
– T’es mon petit frère, t’inquiète, je te revaudrai ça. »
Il prend son assiette, se sert et va s’installer devant les programmes de l’après-midi. À cinq heures, quand j’ai le courage, je vais à la section. Il y a de moins en moins de monde depuis qu’on n’y sert plus l’apéro. Ça devenait n’importe quoi, les gars ne travaillaient plus et attendaient juste qu’on sorte les bouteilles. On est quatre, cinq, rarement plus. Pas toujours les mêmes. Plus besoin de déplier les tables comme on le faisait vingt ans avant. La plupart ne travaillent pas le lundi. Des retraités, la Lucienne qui vient comme elle venait du temps de son mari, avec un gâteau qu’elle découpe gentiment. Personne ne parle, tant qu’elle n’a pas coupé huit belles parts, bien égales. Un ou deux gars au chômage depuis l’Antiquité. Les sujets sont toujours les mêmes, l’école du village qui ne va pas durer en perdant une classe tous les trois ans, les commerces qui se barrent les uns après les autres, les élections. Ça fait des années qu’on n’en a pas gagné une. Aucun de chez nous n’a voté Macron. Pas plus pour l’autre. Ce dimanche-là, on est tous restés chez nous. Un peu soulagés quand même qu’elle ne soit pas passée. Et encore, je me demande si certains, au fond d’eux-mêmes, n’auraient pas préféré que ça pète un bon coup. On tracte ce qu’il faut. Je ne crois pas que cela serve à grand-chose, mais il y a un jeune qui a le sens de la formule. Qui sait dire en une page la merde qui noie nos mines et nos vies. Jérémy. Pas le Jérémy. Jérémy tout court, car il n’est pas du coin et nous reprend à chaque fois avec notre manie de mettre des « le » ou des « la » partout. Ses parents sont arrivés il y a quinze ans, quand l’usine de carters a monté sa nouvelle ligne de production. Quarante embauches d’un coup. Inespéré. Si on l’a pas inaugurée vingt fois cette ligne, on l’a pas inaugurée. Toute la région, le préfet, le député, toutes les classes d’école sont venus lui faire des zigouigouis. Jusqu’au curé qui est passé plusieurs fois la bénir en douce. La journaliste du Répu n’en finissait pas de faire la route pour les raconter tous devant cette chaîne, symbole qu’on pouvait y croire. « La Lorraine est industrielle et elle le restera. » Une belle blonde qui faisait son métier proprement avec les mots d’espoir qui vont bien. C’est elle qui prenait aussi les photos, alors elle variait les poses, histoire que la page Villerupt – Audun-le-Tiche n’ait pas chaque jour la même gueule. Elle a mis du temps cette chaîne à se lancer, peut-être trop de temps. Le jour où on avait enfin formé les contremaîtres et les opérateurs, le jour où on avait enfin trouvé le moyen de traiter à peu près correctement le foutu solvant, rien du tout, quelques centilitres par jour qui s’échappaient et qui bloquaient l’accréditation, on était à nouveau en pleine crise, celle des banques, celle qui allait achever la ligne et ses résidus en deux coups les gros. L’usine aurait pu cracher des matières radioactives, je ne pense pas mentir en disant que le village n’en avait rien à faire, qu’on aurait préféré boire une eau de chiottes plutôt que de retarder encore le lancement de cette ligne. Il n’y avait pas eu de débat à la section, on n’était pas encore très écolos à l’époque. On ne l’est toujours pas d’ailleurs. Jérémy faisait partie de la classe printemps, comme on l’avait appelée alors. Une vingtaine de gamins qui étaient arrivés en mars-avril avec les parents tout juste embauchés et qui avaient réamorcé une classe supplémentaire de cours élémentaire et une de cours moyen dès la rentrée suivante. Il a vingt-trois ans, Jérémy, un an de moins que Fus. Au début, les deux-là ont été potes. Fus l’aimait bien. Il nous l’a ramené à la maison plusieurs fois. Et pourtant il ne ramenait pas beaucoup de monde chez nous. Je pense qu’il avait un peu honte. De sa mère qui pouvait à peine quitter le lit. De moi peut-être. Quand Jérémy venait, c’était une belle journée pour ma femme. Si elle en avait la force, elle se levait et leur faisait des gaufres ou des beignets. Elle râlait un peu auprès de Fus en disant qu’il aurait dû prévenir, qu’elle aurait fait la pâte plus tôt, la veille, que ç’aurait été bien meilleur, mais elle finissait par les faire ses beignets, croustillants, glacés de sucre. Il y en avait le soir pour le souper et encore un saladier plein pour le lendemain. Jérémy et Fus se sont vus jusqu’au collège. Et puis Fus a commencé à moins bien travailler. À piocher. À ne pas aller en cours. Il avait des excuses toutes trouvées. L’hôpital. Sa mère. La maladie de sa mère. Les rares embellies dont il fallait profiter. Les derniers jours de sa mère. Le deuil de sa mère. Trois ans de merde, sixième-cinquième-quatrième, où il m’a vu totalement impuissant. N’arrivant plus à y croire. Ayant perdu toute foi dans une rémission qui ne viendrait plus. Même pas capable d’arrêter de fumer. Plus capable de m’asseoir à côté de lui, quand il était en larmes sur son lit, plus capable de lui mentir, de lui dire que cela allait bien se passer pour la moman, qu’elle allait revenir. Juste capable de leur faire à manger, à lui et à son frère. Juste capable de me reprocher d’avoir eu ces enfants bien trop tard. On avait déjà trente-quatre ans tous les deux quand notre Gillou est né. En troisième, Fus n’y arrivait plus. Il a largué les derniers copains du bon temps. Le temps où les maîtres des petites classes l’aimaient bien. Ceux au collège ont eu beaucoup moins de patience. Ils ont fait comme si de rien n’était. Comme si le gamin ne passait pas ses dimanches à Bon-Secours. Au début, il prenait ses devoirs à l’hôpital, puis il a fait comme moi, il s’est juste assis près du lit, il a regardé le lit, sa mère dans le lit, mais surtout le lit, les draps, comment ils étaient agencés. Les petits défauts dans la trame à force de les faire bouillir et de les passer à la Javel. Pendant des heures. C’était dur de regarder la moman, elle était devenue laide. Quarante-quatre ans. On lui en aurait donné vingt, trente de plus. Parfois les infirmières la maquillaient un peu, mais elles ne pouvaient pas cacher le jaune ocre qui prenait semaine après semaine son visage mal endormi, et surtout ses bras qui sortaient du drap, déjà en fin de vie. Comme moi, il a dû parfois souhaiter de ne pas y aller à Bon- Secours, qu’il y ait un dimanche normal, ou au contraire quelque chose de bien exceptionnel qui nous aurait empêchés de faire la route, mais ça n’arrivait jamais, on n’avait rien de mieux, rien de plus urgent à faire, alors on allait voir la moman à l’hôpital. Il n’y a que notre Gillou qu’on s’arrangeait de laisser parfois aux voisins pour l’après-midi. Sur le coup des huit heures, après le service du souper, on sortait soulagés d’y être allés. Parfois, l’été, contents d’avoir ouvert la fenêtre. D’avoir profité d’une de ces heures où elle était bien consciente et d’avoir écouté avec elle les bruits de la cour. On lui mentait, on lui disait qu’elle avait meilleure mine et que le professeur, croisé dans le couloir, avait l’air content. J’aurais quand même dû le pousser. Je l’ai regardé dégringoler petit à petit. Ses carnets étaient moins bons, mais qu’est-ce que ça pouvait faire ? Mon peu d’énergie, je l’ai gardé pour continuer à travailler, continuer à faire bonne figure devant les collègues et le chef, garder ce foutu poste. Faire gaffe, crevé comme je l’étais, un peu chlasse parfois, de ne pas faire une connerie. Faire gaffe aux courts-jus. Faire gaffe aux chutes. C’est haut une caténaire. Revenir entier. Car il fallait bien nourrir mes deux zèbres, tenir bon sans boire jusqu’à ce qu’ils se couchent. Et puis me laisser aller. Pas toujours. Souvent quand même. Voilà comment ont filé ces trois ans. Bon-Secours, le dépôt SNCF de Longwy, parfois celui de Montigny, la ligne Aubange – Mont-Saint-Martin, le triage de Woippy, le pavillon, la section et de nouveau Bon-Secours. Et puis les découchés à Sarreguemines et à Forbach, m’organiser avec les voisins pour qu’ils gardent un œil sur le Gillou et Fus. Fus qui devait faire à manger, les boîtes préparées, juste à les réchauffer : « Tu fais attention, tu n’oublies pas le gaz, va pas nous mettre le feu à la maison. Vous couchez pas trop tard, si tu as besoin tu vas voir chez le Jacky, ils savent que vous êtes seuls ce soir. » Fus grand dès ses treize ans. Charge d’homme. Un bon gars, la maison était toujours nickel quand je rentrais le lendemain. Pas une fois, il n’eut à aller voir le Jacky. Même quand la grêle avait explosé la verrière de la cuisine, des cailloux gros comme le poing. Même quand Gillou n’arrivait pas à dormir, qu’il avait peur, qu’il voulait sa mère. Fus s’en était toujours débrouillé. Il faisait ce qu’il fallait. Il parlait à Gillou, le réveillait le lendemain, lui préparait son déjeuner. Et trouvait encore le temps de nettoyer derrière lui. Dans d’autres circonstances, ç’aurait été l’enfant modèle, vingt fois, cent fois, mille fois récompensé. Là, avec ce qui se passait, ça ne m’était jamais venu à l’idée
de lui dire merci. Juste un « ça s’est bien passé, pas de bêtises ? On ira à Bon-Secours dimanche ». La moman, elle, savait s’en occuper, de Fus et de Gillou. Elle allait à toutes les réunions de l’école, insistait pour que je pose un jour de congé et que je vienne aussi. Nous étions toujours les premiers, au premier rang, coincés derrière les petits pupitres des enfants. Attentifs aux conseils de la maîtresse. La moman prenait des notes qu’elle relisait aux enfants le soir. Elle avait inscrit Fus au latin, parce que c’étaient les meilleurs qui faisaient latin, ça servait à bien comprendre la grammaire, c’était de l’organisation, comme les mathématiques. Latin et allemand. Ils auraient le temps de faire de l’anglais en quatrième. Elle avait de l’ambition pour les deux. « Vous serez ingénieurs à la SNCF. C’est des bonnes places. Médecins aussi, mais surtout ingénieurs à la SNCF. » Quand on avait découvert la maladie, elle m’en avait reparlé de l’avenir des enfants, mais c’était au début. Je n’y croyais pas à ce cancer, elle non plus, je crois. Je l’avais laissée dire sans prêter attention, puis elle s’était effondrée assez rapidement dans la souffrance et elle n’était plus revenue dessus. Les dernières semaines, quand elle savait que c’était fini, elle n’avait pas fait le tour de sa vie et s’était abstenue de tout conseil. Elle s’était contentée de nous regarder, le peu de temps où elle était consciente. Juste nous observer, sans même nous sourire. Elle ne m’avait rien fait promettre. Elle nous avait laissés. Elle s’était démenée pendant trois ans avec son cancer. Sans jamais dire qu’elle allait s’en sortir. La moman n’était pas bravache. Une fois, je lui avais dit :
« Tu vas le faire pour les enfants.
– Je vais déjà le faire pour moi », qu’elle m’avait répondu.
Mais je crois qu’elle énervait les médecins, pas assez motivée, pas assez de gueule en tout cas. Ils attendaient qu’elle se rebiffe, qu’elle dise comme les autres, qu’elle allait lui pourrir la vie à ce cancer, le rentrer dans l’œuf. Mais elle ne le disait pas. Un truc de film, un truc pour les autres. Comme les dernières recommandations. Trop pour elle. C’était pas la vraie vie, pas comme ça que sa vie était faite en tout cas. Alors, personne à son enterrement ne m’avait parlé de son courage. Pourtant trois ans d’hôpital, de chimio, trois ans de rayons. Les gens m’avaient parlé de moi, des enfants, de ce qu’on allait faire maintenant, presque pas d’elle. On aurait dit qu’ils lui en voulaient un peu de sa résignation, d’avoir donné une si piètre image. Le professeur avait juste haussé les épaules quand je lui avais demandé comment s’étaient passées les dernières heures. « Comme les jours d’avant, pas plus pas moins. Vous savez, monsieur, votre femme ne s’est jamais réellement révoltée contre sa maladie. Ce n’est pas donné à tout le monde. Je ne vous dis pas d’ailleurs que cela aurait changé quelque chose, nul ne peut savoir à vrai dire. » Voilà l’oraison. Même le curé avait eu du mal. Il ne nous connaissait pas trop. On n’allait pas à la messe, mais la moman voulait un petit quelque chose, enfin j’avais imaginé, on n’en avait guère parlé. Je m’étais dit que ça marquerait le coup de passer à l’église. Pas envie qu’elle parte comme ça, si vite. Pour les enfants aussi, c’était mieux, plus correct. Au sortir du cimetière, un jeune, le fils d’un des gars de la section, m’avait abordé. Il s’était excusé d’être arrivé en retard, mais ça roulait mal depuis la sortie de la nationale.
Il m’avait proposé une cigarette.
Gillou était déjà rentré avec le Jacky. Fus ne m’avait pas lâché de toute la cérémonie, plein de tristesse, pénétré par cette journée. Voyant que nos cigarettes s’enchaînaient, il avait fini par s’asseoir sur le banc de pierre en haut du cimetière. Il regardait les terrassiers s’activer sur la tombe de la moman, pour terminer avant la nuit. Moi, j’étais avec le jeune, au bout du terrain, là où il y avait encore de la place pour trois pleines travées, un coin bien vert, en surplomb de la vallée, un bel endroit, dommage qu’il soit si près de toute cette mort. Nous discutions de tout et de rien. Je savais que les autres m’attendaient au bistro pour le café et les brioches que j’avais commandés la veille. Mais j’avais plaisir à fumer avec ce jeune gars comme si de rien n’était. Soulagé que cette journée soit finie, content qu’il ne se soit rien passé. De quoi avais-je eu peur ? Qu’est-ce qui pouvait bien arriver le jour d’un enterrement ? Soulagé quand même. Parcouru de pensées vides, de questions aussi inutiles qu’indispensables qui allaient rythmer désormais ma vie. Qu’est-ce que j’allais leur faire à manger ce soir ? Qu’est- ce qu’on ferait dimanche ? Où étaient rangées les affaires d’hiver? »

Extraits
« Le Bernard avait simplement continué: «Te bile pas, c’est des conneries de jeunes. Faudrait juste pas qu’il tombe mal. Tu les connais chez nous, il y en a des teigneux qui n’hésiteraient pas à cogner, même sur ton fils.» Et en me donnant une grosse bourrade: «Si c’est pas malheureux de retourner comme ça la tête des gosses», qu’il avait conclu. Fus avait vingt-deux ans, ce n‘était plus un gosse. Que fabriquait-il avec ces fachos?
Quand je lui avais demandé le soir, il n’en savait rien. Il accompagnait juste des potes, c’était la première fois qu’ils allaient coller, il voulait voir ce que ça faisait. J’avais eu beau penser à cette soirée, ruminer ce que j’allais faire, le gifler, aller à la bagarre avec lui, il n’y eut finalement rien. Rien du tout. Rien de ce que j’avais pu imaginer. Je n’étais plus d’attaque pour me le coltiner. Ce soir-là je m’étais senti infiniment lâche. Très vieux aussi. » p. 59

« Est-ce qu’on est toujours responsable de ce qui nous arrive? Je ne me posais pas la question pour lui, mais pour moi. Je ne pensais pas mériter tout ça, mais peut-être que c’était une vue de l’esprit, peut-être que je méritais bel et bien tout ce qui m’arrivait et que je n’avais pas fait ce qu’il fallait. » p. 128

« Putain, il était où le militant facho sûr de son fait? Je ne voyais qu’un pauvre type, comme moi, tout aussi décontenancé. «On est bien rendus, hein, avec leurs conneries», qu’il m’avait dit. Et les conneries, dans sa bouche – je ne crois pas me tromper en le disant –, ce n’étaient pas celles de nos enfants, surtout pas, c’était quelque chose de bien plus haut, de plus insaisissable, qui nous dépassait et dans les grandes largeurs encore. À la limite, c’étaient nos conneries à nous, tout ce qu’on avait fait et peut-être, en premier lieu, tout ce qu’on n’avait pas fait. » p. 170

À propos de l’auteur
PETITMANGIN_Laurent_©DRLaurent Petitmangin © Photo DR

Laurent Petitmangin est né en 1965 en Lorraine au sein d’une famille de cheminots. Il passe ses vingt premières années à Metz, puis quitte sa ville natale pour poursuivre des études supérieures à Lyon. Il rentre chez Air France, société pour laquelle il travaille encore aujourd’hui. Grand lecteur, il écrit depuis une dizaine d’années. Ce qu’il faut de nuit est son premier roman. (Source: La Manufacture de livres)

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L’été en poche (11): La Partition

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En 2 mots:
En racontant dans «La Partition» l’histoire d’une femme mariée trop vite et la destinée de ses trois fils entre Grèce, Belgique et Suisse, Diane Brasseur confirme son talent de prosatrice sensible. Le destin tragique de cette femme qui, après son divorce, ne peut emmener que l’un de ses fils avec elle, va se doubler d’une autre partition, lorsqu’elle mettra au monde un troisième fils.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Si vous voulez en savoir plus…
Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format

La partition
Diane Brasseur
Points Poche
Roman
456 p., 8,20 €
EAN 9782757885499
Paru le 18/06/2020

Les premières lignes
« Je vous écris pour ne pas rester seul trop longtemps, c’est mauvais. C’est mauvais mais on ne peut s’en empêcher. On allume une cigarette et tout le paquet se vide peu à peu. Comme les souvenirs. Ils ne reviennent jamais seuls. »
Lettre de Bruno K à sa famille,
22 mai 1942

GENÈVE. 12 JANVIER 1977.
Chacun porte en soi une mélodie.
Bruno K descend du train, gare de Genève, et sur le quai, il regarde les passagers pressés ou perdus.
Il a pris l’InterRegio de 8 h 27 qui relie Meyrin à Genève Cornavin.
Dans le wagon, il a salué d’un hochement de tête les habitués qui pendulent tous les jours comme lui.
Chaque matin, un rythme musical détermine l’allure de Bruno K.
Si par exemple dans sa tête il chante la Toccata et fugue en ré mineur de Bach, alors il marche nettement, sans fioriture, ni trop vite, ni trop lentement.
Si dans sa tête, c’est la ronde du Cinquième concerto de Beethoven qui résonne, il court presque.
Quand il flâne, à coup sûr il fredonne La Mer de Debussy.
Il peut lui arriver de penser à des rythmes différents, alors sa démarche change. Tous les trente mètres Bruno K ralentit ou accélère comme un pantin indécis.
Dans ces moments-là, il se dit qu’autour de lui les gens doivent le prendre pour un cintré.
Bruno K fait claquer la semelle de ses souliers, lacés, cirés, dans le tunnel des piétons sous les quais. Il n’attend pas d’être sorti pour allumer sa première cigarette, une Craven A.
Quelle musique entend-il, ce matin ?
Sa démarche est alerte. Bruno K avance dans le hall de la gare comme dans la vie, à grandes enjambées et la tête la première. Il a le front bombé des volontaires.
Son pardessus vole comme une cape. Pas de sacoche ni de mallette, Bruno K aime se sentir libre et voyager léger. Sa cravate est assortie à son complet.
Il cache ses cheveux courts et bouclés sous un chapeau en feutre gris. Son eau de Cologne, Acqua di Selva, lui donne une odeur de Méditerranée. Il s’est rasé de près ce matin, Bruno K a horreur de la barbe de trois jours qui transforme ses joues en papier de verre. Avant de sortir de la salle de bains, il a arraché d’un coup sec et précis un poil disgracieux entre ses sourcils.
Le soleil est déjà haut pour un matin d’hiver, il tape contre la baie vitrée du grand hall Nord et l’éblouit.
Bruno K cligne des yeux.
Il a les yeux bleus de sa mère et le regard si clair, il ne peut rien cacher : ni le désir, ni la jalousie, ni l’ennui, ni la déception, ni la peur.
Sa paupière droite ourlée de rouge – une vieille kératite mal soignée – le démange. Bruno K se frotte l’œil comme un enfant mal réveillé.
Dehors, l’air vif du matin lui fait du bien. Le temps est sec et le ciel dégagé. Dans le train, Bruno K a dû ouvrir le bouton du col de sa chemise – sans défaire son nœud de cravate – parce que le wagon était surchauffé.
Un instant il a eu un coup de fatigue mais il n’y a accordé aucune importance. Il a mis son début de migraine sur le compte de l’enfant bruyant assis en face de lui.
8 h 42, Bruno K sort de la gare et passe sous l’horloge: il est en avance.
À l’université on le surnomme « pendule » à cause de son extrême ponctualité. Au début de chaque cours, il retire sa montre et la pose sur son bureau. Après la sonnerie, il n’accepte plus les étudiants, sauf si c’est une jolie fille.
Bruno K est directeur de la section littéraire de l’université de Genève.
Sa salle de classe est au dernier étage. Quand ils y montent, les étudiants disent qu’ils vont au paradis.
Ses cours sont pleins, son estrade est une scène.
De combien de vocations est-il à l’origine ?
Quand ils s’installent dans le brouhaha des chaises, Bruno K regarde ses étudiants. Il les imagine dans leur chambre de bonne sous les toits, la nuit, travailler à leur bureau, entre un lit et des plaques de cuisson.
Dans sa salle de classe, il est le témoin de leurs grands rêves et des premières amours. Il voudrait leur dire : « moi aussi, j’étais à votre place ».
Puisqu’il est en avance, Bruno K va faire un détour par le lac.
Du Léman il ne se lasse pas, même si la vue est plus belle depuis Lausanne.
Ce matin, Bruno K ne saurait dire où commence et où termine le lac.
Dans la rue il regarde les femmes marcher. Il pourrait se perdre à les suivre, leur déhanchement le fascine. Il a la prétention de croire qu’il connaît les hommes en général et les femmes en particulier.
Pour les rendre heureuses, il ne suffit pas de les faire rire, il faut les faire danser.
Bruno K a besoin des femmes.
Devant lui, à quelques mètres, une grande brune trotte dans ses bottines. Sous une gabardine en cuir, elle porte une jupe dont le tissu à carreaux noir et beige semble épais.
De la laine?
La toilette des femmes en Suisse l’étonne, il ne les trouve pas assez apprêtées. Pour les fêtes, il est allé passer quelques jours à Paris, les femmes y sont plus élégantes.
Bruno K préfère l’hiver à l’été. Au moins quand il fait froid, les Suissesses portent des bas. Pas de poils, pas de cicatrices, pas de petites veines violacées qui courent le long de leurs jambes.
En fixant l’arrière de ses mollets fins et galbés, Bruno K se demande si sous sa jupe en laine, la jolie brune porte des bas ou des collants.
Prélude en ut majeur de Bach : il accélère.
Bruno K a la nostalgie de la soie, du nylon et des coutures.
Ah, les collants, cette hérésie qui déforme les fesses des femmes.
Dis-moi, ma jolie, ce matin devant ton miroir, as-tu enfilé une paire de bas ou des collants?
Pour seule réponse, avec ses jambes, elle tricote devant lui. La ceinture de sa gabardine se balance. La boucle argentée cogne dans les rétroviseurs des voitures garées rue des Alpes. Elle va finir par blesser quelqu’un, se dit Bruno K.
Sa jupe est si serrée, elle doit faire des petits pas. Sous le tissu à carreaux, il imagine les cuisses qui frottent l’une contre l’autre. Ses yeux étincellent.
Il l’a presque rattrapée. Maintenant, Bruno K aperçoit le profil de la jolie brune. Couvert de taches de rousseur, son nez en trompette dépasse d’un col en fourrure noir. Elle regarde en l’air comme si le ciel était un plan des rues de Genève. Sous son bras gauche elle a glissé un périodique féminin, mais Bruno K n’arrive pas à lire les titres.
Elle porte des collants, c’est sûr. Les jeunes femmes aujourd’hui ne mettent plus de bas, même sans jarretière. C’est inconfortable.
Les pavés de la rue des Alpes la déséquilibrent, elle ralentit.
Quand trouverai-je une femme qui marche harmonieusement, soupire Bruno K, en crachant la fumée de sa Craven A.
En tombant sur les genoux, un juron lui échappe. Pas un juron élégant de professeur comme « bonté divine » ou « sapristi ».
«Il faut savoir jurer dans la vie» répète Bruno K à ses étudiants, «dire des gros mots avec intensité».
Il a failli se brûler le pouce avec son mégot de cigarette. Sur le trottoir, son chapeau roule comme les virevoltants dans le désert au début des westerns.

L’avis de… David Foenkinos (L’Express)
« Ce roman palpitant est porté par une écriture puissante, truffée de pépites métaphoriques – «La vie de Bruno K. ressemble à un quai de gare» – ou d’humour – «On aurait dit deux chauves qui se battaient pour un peigne». Et, bien sûr, il y a la musique. Le double sens de «la partition» est incessant: on peut y voir une séparation, celle d’une délimitation des trois vies qui ne se croisent pas. Mais l’on peut également y voir la mélodie qui relie les âmes. C’est d’ailleurs bien un concert qui pourra finalement réunir cette fratrie. A moins que le destin n’en décide autrement. »

Vidéo


Stefane Guerreiro s’entretient avec Stéphanie Roche à propos de La Partition. © Production Librairie Payot

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Pour la beauté du geste

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  RL2020  Logo_premier_roman

En deux mots:
Une jeune femme revient dans la petite ville de son enfance pour y enterrer son père et pour y vendre leur maison au bord de la voie ferrée. L’occasion d’analyser les relations entre le père et sa fille, de comprendre comment les événements se sont déroulés.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Attention au passage d’un train

Dans un premier roman tout en subtilité, Marie Maher retrace la relation d’un père avec sa fille au moment où cette dernière revient dans la ville de son enfance pour l’enterrement.

C’est un roman qui commence par la fin. La fin d’une vie, celle du père de la narratrice qui revient dans la petite ville de son enfance pour y enterrer son père. Autour du cercueil quelques rares connaissances, quelques personnes qui ont fait le déplacement à la grande surprise de sa fille. Il y a même deux policiers. Une fois la boîte dans le trou, elle peut se laisser aller à égrener ses souvenirs.
La première image qui lui vient à l’esprit est celle des trains qui rythmaient la journée et qui passaient près de la maison qu’il lui faut maintenant vendre.
Il y avait les trains rapides qui ne s’arrêtaient pas et les trains plus lents et plus bruyants qui s’arrêtaient à la gare toute proche. Les trains qui s’arrêtaient servaient à revenir en arrière pour rejoindre la ville d’où partaient les trains qui ne s’arrêtaient pas. Un jour, elle a pris le premier puis le second, le temps de voir une dernière fois le toit de sa maison.
Elle reviendra à la mort de sa mère pour trier ses affaires, pour revoir ce père qui l’a chassée et qui maintenant lui demande son aide, lui qui ne sait même pas comment fonctionne la machine à laver.
En fait, c’est un combat qui a lieu par tâches domestiques interposées. La vaisselle dans l’évier, le sol gluant, les chaussettes qui trainent sont autant de manière d’affirmer son pouvoir, de cantonner sa fille à un rôle de bonne.
Alors quand il gesticule avec sa débroussailleuse le long de la voie ferrée, elle n’a plus vraiment envie de répondre à ses sollicitations. D’autant qu’en sortant il a renversé le seau avec l’eau de rinçage.
Marie Maher va alors réussir un subtil roman, qui suggère plutôt qu’il n’affirme, qui livre des indices, des sensations, plutôt qu’il n’assène des vérités. On imagine des années de vexations, de mépris ou au moins d’indifférence. On voit au fil des pages comment une relation peut se déliter jusqu’à ce dédain qui peut mener au drame.
Un court mais intense roman, un fait divers qui laisse des traces, une lecture que vous n’oublierez pas de sitôt. Ceux qui ont lu Avant que j’oublie d’Anne Pauly y retrouveront non seulement la même thématique mais aussi même originalité dans l’approche thématique. Mais cette fois, il se pourrait même que votre prochain voyage en train ne se fasse pas dans une douce quiétude…

Pour la beauté du geste
Marie Maher
Alma Éditeur
Premier roman
128 p., 15 €
EAN 9782362794780
Paru le 5/03/2020

Où?
Le roman se déroule en France, dans une petite ville qui n’est pas précisée.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Retourner dans le village pour vendre la maison.
Ça devrait être facile, elle ne l’a jamais aimée cette maison plantée au bord d’une voie ferrée.
C’est la dernière chose à faire, les parents sont morts. L’un après l’autre. Se sont suivis de peu, mais dans le désordre. C’est parti de là. Ou de la télé qui hurlait dans le salon.
Elle n’y est jamais retournée depuis l’accident du père. L’accident qu’on avait classé sans suite, elle ne savait pas qu’on classait les accidents. Elle ne savait pas non plus qu’à dix ans, on ne redessine pas le monde avec du café sur une toile cirée.
Ça devrait être facile, elle a une vie maintenant.
Revenir, vendre, accueillir tout ce qui pourra la faire tenir debout.
Et garder près d’elle le grand chien gris.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog L’ivresse littéraire


Marie Maher lit un extrait de son roman Pour la beauté du geste © Production Alma Éditeur

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Vous êtes arrivés en gare de. Assurez-vous de n’avoir rien oublié dans le train. Veuillez emprunter le passage souterrain s’il vous plaît. 12 h 05. Je vais prendre un café en terrasse dans le bar en face de la gare. Malgré la pluie. Je me mettrai sous l’auvent. J’ai froid. Je me sens bien.
Je regarde les gouttes d’eau accrochées à la bordure de la toile. Chaque goutte suspendue le long de la bande de tissu qui une fois tombée laissera la place à la suivante. La suivante qui une fois tombée laissera la place à la suivante. Qui une fois tombée laissera la place à la suivante. Qui une fois tombée. Un allongé s’il vous plaît.
Deux taxis sont garés sur le parking en face de la gare. Aucun n’a bougé depuis que je suis arrivée. Ce sont les taxis de la gare. Ils acceptent leur condition.
C’est le moment d’y aller.
Le trou me semble très grand, beaucoup plus grand que lui ne l’était.
Je regarde mes pieds, j’ai eu raison de mettre mes bottes de motard, avec ma jupe à volants, ça a de l’allure. Je me suis toujours sentie prête à affronter le monde avec ces bottes, même si aujourd’hui je n’ai plus grand-chose à craindre puisque je n’ai plus rien à craindre de toi. Je suis au premier rang, c’est normal. Au bord du trou. Autour, les gens sont rassemblés en grappes. De temps en temps un grain s’échappe d’une grappe pour s’introduire dans celle d’à côté. Des chuchotements, des raclements de gorge. Dans mon dos, les grappes n’ont d’yeux que pour moi, les têtes se tournent, les mains accrochent le bras du voisin. Est-ce qu’ils pleurent ? J’ai envie de regarder. Mes lunettes de soleil n’ont pas quitté le haut de mon nez. Personne ne voit que mes yeux ne sont pas gonflés. Pas même humides. Un homme avec une casquette noire s’avance au bord du trou, face aux gens. Il tend le bras dans leur direction, paume face au ciel, les invite à se rassembler. Les grappes se resserrent, les chuchotements s’interrompent, seuls les raclements de gorge persistent à participer.
Tu en as mis du temps pour te décider à faire ce voyage, et maintenant voilà que tu lambines pour sortir de la voiture. Tu n’as pas encore ouvert les portières. Tu arrives enfin dans ta boîte en roulant sur deux rails en métal. Ils ont l’air bien huilés, le bruit est sourd quand tu avances. Tu n’avances pas bien vite, je ne comprends pas pourquoi tu traînes comme ça. Maintenant tu fais des pauses. Tu t’arrêtes. Tu repars. Tu t’arrêtes. Tu repars. Il est trop tard pour réfléchir. Il faut y aller.
Deux grandes cordes entourent la boîte. Quatre hommes en costume noir veillent à ce que la boîte prenne la bonne direction. Tu ne vas pas encore te défiler. La boîte est maintenant tout au bord du trou. Tu n’as jamais été si près du but. Les hommes prennent les cordes dans leurs mains. On entend des nez qui reniflent un peu fort, des bouches qui laissent échapper des souffles, des doigts qui froissent des mouchoirs en papier. C’est l’heure du départ. Les quatre hommes accompagnent la boîte dans sa lente descente au fond de la terre. Tu fais un gros « ploc » quand tu arrives en bas. La discrétion n’a jamais été ton fort. Je me demande comment ils vont remonter les cordes qui sont maintenant sous la boîte, au fond du trou. Apparemment c’était prévu, les quatre hommes s’accroupissent et jettent les bouts de corde le long de la boîte. Elles resteront avec toi. Ce n’est pas très esthétique, et ça risque de te gêner, je te connais. J’ai oublié le bouquet de roses rouges que je devais distribuer aux gens pour qu’ils t’en jettent une sur la boîte. Ta sœur l’a dans la main. Elle pense toujours aux choses essentielles. Elle a le teint jaune et les lèvres serrées comme si on lui avait collé un bout de sparadrap dessus. Avec sa coloration auburn et sa mise en plis surlaquée on dirait qu’elle porte un casque orange. Elle tire une rose du bouquet et me la donne. C’est moi qui dois ouvrir le bal. Tu me fais trop d’honneur. J’avance tout au bord du trou, je l’aurais imaginé plus profond. Mon regard tombe sur le couvercle de ta boîte. Moins de deux mètres te séparent du sol. Je suis déçue, inquiète surtout. J’ai peur que tu remontes. Le groupe des grappes derrière moi s’impatiente. J’ai envie de prendre mon temps. Comme toi. Je sais que tout le monde attend mon geste. J’ai envie de les faire languir, qu’ils aient un peu pitié. Ils pourraient, ils n’ont jamais rien compris. Aujourd’hui, c’est une chance. Je balance très lentement le bras au bout duquel pend la rose rouge, comme pour prendre mon élan. Les yeux plantés dans la boîte, j’entends des pieds qui commencent à gratter la terre, des soupirs qui m’invitent à être courageuse. Je me retourne avant de le faire ou je ne me retourne pas ? Je ne me retourne pas, ce n’est pas mon genre. Allez, mon prochain mouvement de bras vers l’avant lâchera la rose. Et puis non, le suivant. Voilà. Le « ploc » de ma rose a été plus discret que le tien, un «pli» plutôt. Plic Ploc.

Il faut maintenant que je cède ma place à l’avant du trou, juste à tes pieds, et que je me mette sur le côté. Je vais donner une rose à chaque personne qui s’approchera, l’une après l’autre, elles ne pourront plus avancer en grappe. Je regarderai chacune d’elle dans les yeux en lui faisant un demi-sourire forcé, comme quand on souffre et qu’on veut le cacher. Quand je me suis rangée sur le côté du trou, j’ai jeté un œil sur les grappes qui vont maintenant faire la queue pour la rose. Il n’y a pas beaucoup de monde, moins que la dernière fois. Deux policiers sont un peu en retrait. Pourtant, tu n’aimais pas les flics. Eh bien tu vois, ils sont venus quand même, ça étoffe un peu l’assemblée. Il faut dire qu’il ne reste plus grand monde dans la famille. Je t’avais dit que si tu voulais avoir du monde, il ne fallait pas que tu tardes trop, si tu voulais avoir du monde, il fallait être le premier. Je t’avais prévenu. Regarde celui-là, c’était ton préféré. Il est là, il est venu dire au revoir à tonton. Il pose la main sur mon épaule en signe de réconfort et s’essuie les yeux qui ont l’air vraiment humides. Il a toujours été parfait. A débuté sa carrière de saint dès sa naissance. A tout de suite affiché la couleur. Né le jour de la fête des mères, dimanche 28 mai. Même le jeté de sa rose est superbe, un mouvement ample et délicat. On dirait qu’il a répété. Je pense que les autres se retiennent d’applaudir. Et celui-là, regarde, tu ne l’as jamais aimé. Il faut dire que s’il n’y avait eu que des gens que tu avais aimés, vous n’auriez pas été nombreux. Ça m’aurait évité un aller-retour en train. Eh bien tu vois, celui-là, il est là, tu vois qu’on peut parfois compter sur des gens alors qu’on ne s’y attendait pas. C’est normal, vous avez partagé tant de « un petit dernier pour la route ».
Le plus dur, c’est de ne pas regarder la pierre en face du trou, le marbre vieux rose est d’un cruel mauvais goût. Un autre nom y est gravé, en doré. Celui de ma mère morte. La vue de ce nom me ferait me fendiller de la tête aux pieds comme un vase chinois. Non seulement tu ne lui as pas donné la chance de connaître la vie sans toi mais en plus, tu vas la rejoindre pour l’éternité. La pauvre, c’est long l’éternité. Depuis combien d’années tu avais payé pour avoir ce trou ? C’est toi qui as tout organisé, bien sûr. Le seul voyage que tu lui auras offert.
La dernière fois que je me suis trouvée devant cette stèle, il n’y avait qu’un nom, le mauvais. Ce n’est pas ce qui était prévu. J’aurais dû lui faire promettre de ne pas me laisser seule avec toi. Je n’aurais jamais imaginé te balancer une rose sur la tête avec deux noms gravés sur le bout de marbre, trente ans que tu nous disais que tu n’en avais plus pour longtemps. Et ce jour-là, tu étais encore là. Bien droit sur tes bottines à talonnettes. Tes bottines à talonnettes que j’entends encore résonner sur le carrelage parce que j’ai grandi avec elles, du moins j’ai essayé. Ce jour-là, c’est toi qui étais au bord du trou, moi je n’ai pas pu. J’étais ivre et mon amoureux me tenait à bout de bras, j’étais rentrée dans le bar à côté de l’église. Un dernier et j’y vais. Encore un dernier et j’y vais. Allez, le dernier et j’y vais. Ce jour-là, je n’avais pas de lunettes, je n’ai pas regardé la boîte descendre dans le trou, je n’ai pas pu. Je n’ai pas distribué de roses non plus, chacun est venu avec la sienne. Il y avait beaucoup de monde, la tête me tournait et mon ventre était en train de se déchirer. Je plaquais mes mains dessus. J’ai vomi. Après, plus aucun souvenir. Je crois que je me suis évanouie. Les pompiers sont venus me chercher et je me suis réveillée à l’hôpital.
Je n’ai plus de roses. Ce n’est pas grave, il n’y a plus personne. Ou encore quelques curieux que tu ne connaissais même pas et qui ont fait de ton voyage leur promenade de l’après-midi. J’ai prévenu tout le monde que je ne resterai pas après. Ta sœur a commandé quelques bouteilles de vin, de jus d’orange pour les enfants et quelques quiches en guise de pot de départ. J’ai payé. Il paraît que le champagne, ça ne se fait pas dans ce genre d’occasion, dommage je serais peut-être restée. Ils attendent tous à l’entrée du cimetière, c’est sûr. Je veux juste qu’il y en ait un qui me conduise à la gare. »

Extrait
« La maison était entourée d’une voie ferrée. On entendait les trains qui souvent ne marquaient pas l’arrêt dans la ville. Pas d’arrêt, rien que la vitesse, et le bruit de la vitesse. Le bruit de la vitesse des trains qui me secouait et m’empêchait de dormir. Les parents pensaient que la nuisance sonore allait être un problème pour vendre la maison un jour. Moi, je pensais que ces passages dans un fracas de bruit métallique étaient un plus, il fallait juste trouver où ils se prenaient ces trains qui ne s’arrêtaient pas chez nous. Ils passaient plusieurs fois par jour, parfois trois, parfois quatre, sans jamais s’arrêter.
Il y a pourtant toujours une gare, … »

À propos de l’auteur
Marie Maher vit à Paris. Chargée de production dans le spectacle vivant, elle avance du même pas sur le terrain de la création, de la musique à l’écriture. Pour la beauté du geste est son premier roman. (Source: Alma Éditeur)

Site internet de l’auteur

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Et toujours en été

WOLKENSTEIN_et-toujours-en-ete
  RL2020

En deux mots:
C’est une maison de vacances sur la côte normande, très exactement à Saint-Pair-sur-Mer (Manche). C’est là que la narratrice a passé quasiment tous ses étés depuis les années 80. L’occasion d’un retour en arrière sous forme d’escape game dans une exploration pièce par pièce.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

La maison de Saint-Pair-sur-Mer

Julie Wolkenstein nous entraine dans un escape game. Une façon très originale d’explorer la maison de vacances pièce par pièce et de raconter plus de quarante années de souvenirs.

Pour commencer, émettons deux hypothèses. La première, que vous ayez profité du confinement pour écrire ou mettre un peu d’ordre dans vos affaires. La seconde que vous préparez des vacances en France, peut-être dans un endroit que vous avez connaissez déjà et que vous avez envie de revoir, éventuellement même dans une maison de vacances. Deux hypothèses qui, si elles s’avèrent justes, devraient être deux raisons supplémentaires de vous plonger dans ce délicieux roman dont le titre à lui seul vous indique que sa lecture sera idéale dans les prochaines semaines.
Julie Wolkenstein nous en donne la clé à la page 159: «ouvrir successivement les pièces de ma maison, franchir un à un ses seuils et libérer chaque fois un pan de sa mémoire, relier ces fragments d’histoire entre eux, pour moi, c’est un escape game. Sans doute parce que j’écris ce livre pour me sortir d’une autre sorte de cage, de prison où m’enfermait la crainte de ne plus aimer écrire, ni cette maison.»
Car si cette belle réponse à la question que posait Lamartine, «Objets inanimés, avez-vous donc une âme qui s’attache à notre âme et la force d’aimer?» est une manière ludique de plonger dans des décennies de souvenirs, elle est aussi une sorte de thérapie pour la romancière qui a perdu en quelques années son père, l’écrivain Bertrand Poirot-Delpech, son frère et son éditeur. Et si leurs fantômes hantent ces pages, ils ne gâchent en rien le plaisir que l’on prend à cette exploration. Les amateurs d’énigmes sont même ravis de voir combien la généalogie compliquée ajoute une dose de mystère au récit. Plusieurs femmes et plusieurs descendances, des divorces et des héritages vont apporter leur lot de mobilier – forcément dépareillé – dans la maison acquise en 1972.
Julie a alors quatre ans et se souvient de l’escalier qu’elle a gravi dans les bras de sa mère, premier indice topographique permettant de confirmer la présence d’un étage et de situer les chambres à coucher. Tout au long du roman, c’est ainsi que le lecteur va progresser, découvrant ici les cirés accrochés au porte-manteau, là un coffre au trésor, ici les boîtes de jeux de société, là les objets de décoration accumulés au fil des ans ainsi que les livres. Le piano, le baby-foot ou encore la table de ping-pong ne viendront que plus tard… L’histoire se déroule au gré des découvertes, sans pour autant être chronologique, comme nous l’explique la narratrice: «Si c’est la première fois que vous jouez à un escape game, vous méritez que je vous aide un peu. Chaque fois que vous activez une fonction, au fil de votre progression, vous pouvez avoir provoqué un événement ailleurs, dans l’espace ou dans le temps, et il faut vous en assurer systématiquement.»
L’originalité du roman, on l’aura compris, tient à cette manière d’accumuler les anecdotes, qu’il s’agisse de petites histoires qui font une vie ou d’épisodes plus marquants comme les travaux de 2002. La mérule, un champignon qui a provoqué de gros dégâts va entrainer de grandes modifications dans l’agencement de la villa et la décoration, effaçant en quelques semaines des décennies de souvenirs. Et peut-être l’envie de les consigner pour ne pas les oublier. À moins que l’envie d’écrire ne soit consécutive à la lecture de Portrait de femme de Henry James.
Au fil des séjours et des années, le décor va évoluer, les habitants aussi. L’histoire va gagner en densité, la focale va se faire plus précise, souvent accompagnée d’une bande-son. Et s’il nous arrive quelquefois de perdre un peu le fil, peu importe. C’est un bien joli parfum de nostalgie qui flotte sur ces journées estivales.

WOLKENSTEIN_saint-pair_vue-de-la-plageVue de la plage Saint-Nicolas à Saint-Pair-sur-Mer SOURCE : https://awarewomenartists.com/

Et toujours en été
Julie Wolkenstein
Éditions P.O.L
Roman
224 p., 18 €
EAN 9782818049679
Paru le 8/01/2020

Où?
Le roman se déroule en France, plus précisément à Saint-Pair-sur-Mer (Manche). On y évoque aussi les voyages depuis Paris, passant par Villedieu-les-Poêles, ainsi que les environs, notamment Granville et les îles Chausey.

Quand?
L’action se situe en 2018, avec des retours en arrière jusqu’en 1972.

Ce qu’en dit l’éditeur
Julie Wolkenstein invente avec ce nouveau livre une émouvante forme d’autobiographie contemporaine. Et toujours en été s’inspire des jeux vidéo dits escape games (ou escape the room) dans lesquels les joueurs doivent explorer pièce par pièce une maison, un château, collecter des indices et ainsi progresser et finir par découvrir une histoire et ses secrets.
Un escape game c’est comme la vie. Surtout lorsque cette vie (la mienne) est d’abord un lieu, une maison aux multiples pièces, chacune encombrée de souvenirs et peuplée de fantômes », écrit la narratrice. Les fantômes, il y en a deux principalement, le père, écrivain et académicien, mort en 2006, et le frère disparu en novembre 2017. Il y a aussi le souvenir de l’Anyway, le voilier du père transmis à son fils. La narratrice s’adresse à ses lecteurs et nous participons avec elle à la visite de la maison familiale de Saint-Pair-sur-mer dans la Manche. On remonte le temps, celui des étés des années 70 et 80, mais aussi de plus lointaines époques. Comme dans les escape games, il y a parfois des raccourcis topographiques à découvrir et à emprunter pour aboutir à des révélations. C’est en quelque sorte une « vie mode d’emploi ». Les pièces, les meubles, les objets de toutes sortes (tableaux, disques vinyles, horloges, livres, instruments de cuisine, jouets…) forment un drôle de puzzle autant spatial que temporel, à reconstituer pour faire apparaître avec bienveillance et mélancolie l’histoire d’une famille. Son humanité, avec ses failles et ses disparitions.

Les autres critiques
Babelio
Lecteurs.com
La Croix (Francine de Martinoir)
Le JDD (François Wey)
Culture-tops(Didier Cossart)
Blog mots pour mots (Nicole Grundlinger)
Lire au lit
Aware – Women House (Julie Wolkenstein lit un extrait du livre)


Julie Wolkenstein présente Et toujours en été © Production Jean-Paul Hirsch

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« TUTORIEL
Fin février, début mars 2018, j’étais avec Jules et deux ou trois amis à Saint-Pair-sur-Mer (Manche). Je ne me souviens plus du temps qu’il a fait, variable sans doute, pas chaud – je revois des feux dans la cheminée. Nous avons joué au mah-jong bien sûr, et à des jeux de société primés au dernier festival annuel des jeux de société, où il fallait combiner des bûches et des prairies (Kingdomino), ou créer des carrelages portugais (Azul). Malgré une connexion internet presque inexistante, nous avons aussi joué sur écran à un jeu vidéo du type escape game qui s’appelle Rusty Lake: Hotel.
Je ne suis pas experte en escape game (c’est, en gros, une variante particulière de jeu vidéo d’aventure graphique), et je commettrai peut-être des fautes en présentant ce que j’en ai retenu, confondrai certains des principes exposés ici avec ceux d’autres jeux, différents aux yeux des puristes. Bref, je simplifie.
Vous entrez dans une pièce. Plus ou moins familière : une cuisine, ou une salle des machines. Selon l’univers virtuel dans lequel vous projette le jeu : un laboratoire, un observatoire, une centrale électrique, une bibliothèque, un hangar à bateaux, un ascenseur, une chambre à coucher, etc. Vous devez l’explorer sous tous les angles.
Vous pouvez activer certains éléments du décor en cliquant dessus. Dans la plupart des jeux, lorsque, animée par votre souris, la petite flèche balaie l’écran, les éléments du décor sur lesquels vous pouvez agir, et seulement ceux-là, se signalent par une légère phosphorescence. Lorsque c’est une porte (d’armoire, ou donnant sur une autre pièce, un autre espace, parfois un autre temps), en général vous n’arrivez pas à l’ouvrir. Vous entendez un grincement, le battant résiste, il vous faut trouver une clef.
Parfois, pourtant, le tiroir d’un meuble cède : à l’intérieur, d’un clic, vous vous appropriez un objet. Pas une clef, ce serait trop facile : plutôt une bobine de fil, ou une petite boule de verre enneigée, un truc en tout cas dont vous ne voyez pas immédiatement à quoi il pourrait vous servir. Vous le rangez dans votre « inventaire ».
Votre « inventaire » devient, au fil de votre exploration, une liste hétérogène d’objets matérialisée à votre gré sur l’écran (à gauche ou en dessous de l’image principale, c’est-à-dire de l’espace que vous explorez), et dont vous pouvez utiliser certains éléments, séparément ou ensemble, une ou plusieurs fois (une clef – ou une clef reconstituée à partir d’un écrou et d’un tire-bouchon – ne sert d’ordinaire qu’une fois, et disparaît donc de votre inventaire, alors qu’une boîte d’allumettes y restera, et resservira).
Le but de ces jeux consiste à sortir d’une pièce pour en explorer une autre. Les plus scénarisés finissent, pièce après pièce, indices après indices, par raconter une histoire (policière, fantastique, comique, ou les trois à la fois).
Pour progresser dans le jeu (l’espace, souvent aussi le temps), il faut observer minutieusement chaque nouveau décor. Pour avancer, reculer, tourner votre regard, à droite ou à gauche, vers la zone qui vous intéresse (admettons que vous ayez affaire à un jeu dont la technique et le graphisme sont relativement sophistiqués : pas à un pionnier des années 1980), il suffit de bouger légèrement votre souris. Lorsque vous aurez réussi à ouvrir des portes, des passages, et franchirez de plus grandes distances, pointez votre souris (ou plutôt la flèche qui la représente sur l’écran) vers l’endroit où vous voudrez aller, et cliquez. Dans certains jeux, il y a même un raccourci clavier qui permet de courir. Enfin, la plupart vous offrent la possibilité de zoomer sur ce que vous voulez regarder de plus près, par exemple en caressant de votre index la molette de votre souris.
S’il y a dans un nouveau décor (c’est fréquent) des papiers qui traînent (lettre décachetée, liste de noms ou de numéros, recettes de cuisine : tout dépend du genre de pièce que vous explorez), il faut les lire attentivement. Si le jeu ne prévoit pas que vous puissiez les ranger dans votre inventaire, il vaut mieux les recopier, ou les prendre en photo si vous disposez d’un smartphone (ce qui n’est pas le cas de Jules, qui joue donc toujours muni d’un grand cahier où il prend toutes sortes de notes cabalistiques).
S’il y a des images, accrochées aux murs ou traînant dans un coin (regardez bien dans tous les coins), elles ont généralement un sens qu’il vous faudra deviner. N’oubliez pas de vérifier aussi les plafonds, on ne sait jamais.
S’il y a des appareils (télévision, grille-pain, réacteur thermonucléaire, gramophone, là encore, en fonction de l’univers proposé), essayez de les faire fonctionner en cliquant dessus. La plupart du temps, vous n’y arriverez pas (pas tout de suite), mais vous verrez s’allumer des voyants, ou passer des liquides dans des tuyaux, et vous apprendrez plus tard (lorsque vous aurez déchiffré les papiers, ou décrypté les images) à les faire marcher. »

Extraits
« Si c’est la première fois que vous jouez à un escape game, vous méritez que je vous aide un peu. Chaque fois que vous activez une fonction, au fil de votre progression, vous pouvez avoir provoqué un événement ailleurs, dans l’espace ou dans le temps, et il faut vous en assurer systématiquement. Récapitulons: depuis l’entrée, vous avez appris à voyager entre deux époques, les années 1980 et le présent, où vous êtes revenus après avoir offert le Elle d’août 2017 à la jeune fille autrefois curieuse de son avenir. Vous avez constaté que ce cadeau vous avait ouvert la porte de la salle à manger, où vous êtes bloqués. Et si, maintenant que vous avez ouvert cette salle à manger, vous retourniez dans les années 1980 pour voir à quoi elle ressemblait alors, et, surtout, si vos voyages temporels n’ont pas déverrouillé une autre porte? » p. 76

« Mais puisqu’il s’agit, même lorsqu’on explore un archipel, de résoudre des énigmes pour se déplacer d’un lieu à un autre, ou d’une époque à une autre, et que ces lieux sont, avant la résolution de ces énigmes, des lieux clos, je campe sur mes positions: ouvrir successivement les pièces de ma maison, franchir un à un ses seuils et libérer chaque fois un pan de sa mémoire, relier ces fragments d’histoire entre eux, pour moi, c’est un escape game. Sans doute parce que j’écris ce livre pour me sortir d’une autre sorte de cage, de prison où m’enfermait la crainte de ne plus aimer écrire, ni cette maison. » p. 159

À propos de l’auteur
Julie Wolkenstein, qui enseigne la littérature comparée à Caen, a publié 8 livres aux éditions P.O.L et y a traduit Edith Wharton et Francis Scott Fitzgerald. Elle a reçu le Prix des deux Magots en 2018 pour son dernier livre Les Vacances. (Source: Éditions P.O.L)

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Nézida

PATURAUD_nezida
  RL2020 Logo_premier_roman

 

En deux mots:
Née en 1856 à Comps dans la Drôme, Nézida est décédée vingt-huit ans plus tard. Si sa vie mérite un roman, c’est parce qu’elle portait en elle une farouche volonté de faire bouger les choses, de quitter son village natal et de devenir infirmière, voire médecin.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Nézida, en route vers l’émancipation

Nézida Cordeil, 1856-1884. C’est en découvrant une photographie de cette jeune femme que Valérie Paturaud a décidé d’en savoir plus et de nous raconter la vie de cette féministe avant l’heure. Un premier roman réussi.

Il y a quelques années maintenant, Valérie Paturaud s’est installée à Dieulefit et s’est intéressée à l’histoire de sa ville et de sa nouvelle région. Elle a alors appris que ce coin de la Drôme était connu pour être haut lieu du protestantisme et de la Résistance. En cherchant à en savoir davantage, elle a trouvé une photographie de femme portant la mention «Nézida Cordeil, 1856-1884». Intriguée par ce prénom peu usuel, elle est alors partie sur les traces de cette femme avant de choisir de la faire revivre dans son premier roman.
Elle nous entraîne dans la seconde moitié du XIXe siècle, du Second Empire aux débuts de la Troisième République dans ce coin de France où de nombreux Vaudois venus d’Italie ont trouvé refuge. La Drôme est alors le quatrième département le plus protestant de France et compte 26 pasteurs réformés. Et s’ils «prônaient davantage le réveil religieux que le combat politique», ils n’en instillaient pas moins dans l’esprit de leurs concitoyens de petites graines d’idées nouvelles. Il n’est de ce fait pas trop étonnant de voir Nézida s’interroger sur sa vie, son rôle et ses ambitions. Mais ne brûlons pas les étapes et revenons sur les jeunes années de cette femme étonnante. À l’image de sa fratrie et de ses amis, son destin semblait tout tracé. À Comps, dans son village natal, il fallait travailler la terre, essayer de trouver le meilleur parti, avoir des enfants et s’en occuper. Son père imagine par exemple qu’elle pourrait épouser son ami Isidore qui travaille au château, «cette imposante bâtisse qui dominait à la fois le village et ses habitants.» Si l‘idée ne semble pas lui déplaire à priori, elle a dans son caractère ce que certains voient comme un vilain défaut, une insatiable curiosité. Elle veut sans cesse apprendre et découvrir. Aussi décide-t-elle de seconder son Maître d’école après avoir très attentivement suivi ses leçons.
Et quand un jeune homme «venu de l’extérieur» tombe sous son charme, elle y voit le moyen de ses ambitions. Elle épousera André Delaitre et partira s’installer avec lui à Lyon. C’est dans une ville industrielle où les soieries vont connaître leur apogée qu’elle s’intéresse au prolétariat, qu’elle leur tend une main secourable, qu’elle veut ensuite aider en devenant infirmière, partageant ainsi le rêve de son amie Camille.
Si ce roman est réussi, c’est parce que Valérie Paturaud a choisi d’en faire un témoignage polyphonique, donnant tour à tour la parole aux différents acteurs (Voir la liste des personnages ci-dessous), à ses parents, à ses frères et sœurs. On a ainsi un panorama riche et vivant de la société et des opinions de l’époque. On peut aussi lire certains avis tranchés entre ceux qui voient dans cette femme courageuse et intrépide un exemple à suivre et ceux qui pensent que son ambition est démesurée et qu’elle déroge aux règles patriarcales et conjugales. Comme fort souvent, on imagine que la vérité se situe quelque part entre ces deux extrêmes. Que si elle ne s’était pas autant investie durant sa grossesse, elle aurait pu vivre un peu plus longtemps. Mais grâce à Valérie Paturaud, sans doute émue par son destin tragique, elle revit aujourd’hui.

Personnages principaux
Nézida Cordeil
Née le 18 novembre 1856 à Comps dans la Drôme.
Antonin Soubeyran
Né le 3 septembre 1853 à Dieulefit dans la Drôme.
Suzanne Cordeil
Mère de Nézida, née Gougne le 12 mai 1836 à Comps.
Pierre Cordeil
Père de Nézida, né le 12 février 1831 à Comps.
Paul Cordeil
Frère de Nézida, né le 19 septembre 1859 à Comps.
Jean-Louis Cordeil dit Léopold
Frère de Nézida, né le 10 mars 1862 à Comps.
Joséphine
Amie d’enfance de Nézida, née le 28 mars 1857 à Comps.
Jean-Antoine Barnier
Maître d’école de Nézida, né le 5 septembre 1820. Instituteur de 1841 à 1886, à Comps.
Ovide Soubeyran
Frère aîné d’Antonin, né le 11 avril 1851 à Dieulefit.
Henry Soubeyran
Frère puîné d’Antonin, né le 10 décembre 1855 à Dieulefit.
Louise Soubeyran
Mère d’Antonin, née Defaysse en 1816 à Dieulefit, épouse d’Antoine Soubeyran, son cousin germain.
Éliette
Garde-malade de Louise Soubeyran, née en 1861.
Camille Delaitre
Amie de Nézida, née le 30 janvier 1859 à Lyon.
André Delaitre
Mari de Camille, né le 20 février 1850 à Lyon.

Nézida
Valérie Paturaud
Éditions Liana Levi
Premier roman
192 p., 17 €
EAN 9791034902569
Paru le 28/05/2020

Où?
Le roman se déroule en France, principalement dans la Drôme, à Dieulefit et Comps ainsi qu’à Lyon.

Quand?
L’action se situe de 1856 à 1884.

Ce qu’en dit l’éditeur
Septembre 1884. Nézida. Ils parlent d’elle. Ils ont grandi ensemble, l’ont côtoyée à l’école et au temple, au hameau et au village lors des marchés et des fêtes. Elle est de retour parmi eux, sur les hautes terres de la Drôme provençale où s’accrochent les familles protestantes depuis des siècles. C’est là qu’elle a été baptisée d’un prénom singulier. Elle a choisi la liberté et l’indépendance. Elle a su ne pas être captive d’une vie toute tracée et s’épanouir à la ville, Lyon. Sur son passage, elle n’a cessé de soulever l’étonnement et la réprobation. Et l’admiration aussi, même chez ceux qui ne pouvaient comprendre son opiniâtreté à ne rien renier, ni les siens ni elle-même, et accepter sa volonté d’être une femme inscrite dans la société, loin des frivolités mondaines. Une vie trop brève, fulgurante comme le vent sur les pierres de Dieulefit.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Page des libraires (Nathalie Jakobowicz, Librairie Le Phare, Paris)
RCF (Le livre de la semaine)


La rentrée de printemps des auteurs d’Auvergne-Rhône-Alpes 2020 / Entretien avec Valérie Paturaud à propos de Nézida © Production Auvergne-Rhône-Alpes Livre et Lecture

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Silence.
Silence dans la maison. Pénombre et silence, les volets sont presque clos et impriment leur ombre de craie grise sur les murs qui soutiennent encore ce qui reste de vie. La bise noire s’insinue déjà en cette fin septembre. Un vent glacial et puissant venu du nord étouffe de ses voiles sombres les collines et balaie de mauve la terre. Il malmène les âmes comme les bêtes. Les légendes courent… Les hommes deviendraient fous, les femmes hystériques, les crimes commis ces jours de grand vent seraient amnistiés.
Le loquet du volet s’agite par bourrasques ; son battement ponctue l’absence de mouvement dans la pièce sombre. Quelques pommes sur la table, un reste de pain, le couteau, la cruche d’eau.
La tête penchée, le corps maigre mais si lourd, tout le corps vers l’avant, Paul Cordeil pousse de ses doigts une mie de pain, l’éloigne, la reprend, concentré sur cette action infime. Le temps et le silence s’étirent. Il lève un peu la tête, regarde l’horloge. L’aiguille s’est à peine déplacée depuis son dernier coup d’œil. La mie de pain occupe son esprit, le silence est tel qu’il se croit seul.
Près de la cheminée pourtant, une ombre de laine se déplace lentement, attentive à sa tâche. Au gré de ses gestes, lumière et obscurité varient dans la pièce immobile. Elle s’applique à remplir d’eau bouillante la cuvette émaillée, d’un geste sûr, de la marmite à la cuvette. Très lentement, elle se dirige vers l’escalier de bois. Elle passe devant Paul. Il ne s’interrompt pas, ne lève pas la tête. La première marche craque un peu. Ouvrir la porte sans pencher le récipient. Ne pas renverser.
Il fait encore plus sombre dans la chambre où les persiennes sont tirées, protégeant les vitres des assauts du vent. La chambre est simple : une commode sur laquelle la photo d’un soldat fait face au portrait de jeunes mariés. Une couronne sous un globe ovale : petites fleurs blanches, minuscules pétales liés par une fine tige de perles.
Deux chaises de bois clair.
Et le lit en fer.
Des draps blancs tout juste sortis de l’imposante armoire.
Fine, transparente, dans une chemise de nuit boutonnée très haut, le col humide, paupières baissées, longues mains teintées de bleu posées sur les draps amidonnés, un mouchoir de dentelle sur l’oreiller, Nézida dort calmement, désespérément… le souffle imperceptible.
La jeune fille s’avance au bord du lit, écarte un peu le drap. Elle trempe dans la cuvette chaude la serviette rêche qui attendait sur la table de nuit, soulève la chemise grège et pose le linge sur le ventre distendu. Eau fraîche pour le front, eau chaude pour le ventre. Elle fait de son mieux : le médecin viendra, ce soir, accompagné du pasteur, peut-être. La mort qui semble s’inviter dans la maison est bien silencieuse. La jeune fille envoyée par la matrone pensait que mourir était beaucoup plus bruyant. Pas de pleurs, pas de cris, plus de vie déjà. Elle imaginait que la mort s’accompagnait de larmes et de démonstrations effrayantes.
Ce silence la met mal à l’aise. Même les langes blancs dont dépassent quelques mèches brunes ne semblent pas vivants. Pourtant on lui a dit qu’Élise, la nourrice, allait venir allaiter l’enfant. Elle ne lui a pas prêté attention en entrant, lorsque, pour atteindre le broc posé sur la commode, elle a dû contourner le berceau. C’est comme s’il ne contenait rien. C’est ce qui la trouble le plus. Ici rien ne vit ni ne semble voué à vivre. Elle aimerait bien partir mais elle a reçu l’ordre de veiller jusqu’à l’arrivée du médecin. D’habitude elle garde les chèvres, la chienne qui a mis bas, le petit garçon de la voisine, le temps que la mère s’occupe des bêtes. Veiller le silence et l’obscurité, c’est la première fois, et elle n’aime pas ça du tout… mais elle ne peut désobéir, donc elle fait de son mieux.
Eau chaude, eau froide, pousser et retenir le berceau si l’enfant se mettait à remuer, redescendre doucement l’escalier, servir la soupe à l’homme assis, jeter un œil à l’horloge et espérer qu’enfin les voix des voisins, du médecin, du pasteur viennent rompre ce silence. »

À propos de l’auteur
Valérie Paturaud a exercé le métier d’institutrice dans les quartiers difficiles des cités de l’Essonne après avoir travaillé à la Protection judiciaire de la jeunesse. Installée depuis plusieurs années à Dieulefit, elle s’intéresse à l’histoire culturelle de la vallée, haut lieu du protestantisme et de la Résistance. Avec son premier roman, Nézida, elle signe un récit polyphonique intense et émouvant. (Source: Éditions Liana Levi)

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Le chemin des amoureux

LOUISON_le_chemin_des_amoureux
  RL2020

En deux mots:
Deux dates synonymes de bonheur, puis de malheur pour Juliette. Le 13 novembre 2015 naît Joseph, le fruit de l’amour au moment où les attentats endeuillent Paris et le dimanche 15 juillet 2018 où meurt Jérôme, son mari, alors que la France célèbre ses champions du monde de football.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Le bonheur un jour de deuil et réciproquement

Pour son premier roman, la dessinatrice Louison a choisi de nous faire prendre les montagnes russes de l’émotion, imaginant une naissance au moment des attentats et un décès le jour où l’équipe de France est championne du monde de football.

L’humour pour refouler la souffrance, l’autodérision pour éloigner les peurs. Les mots qui sauvent. Voilà comment Juliette peut encore croire à la vie après l’épreuve qu’elle vient de subir et voilà comment Louison embarque ses lecteurs sur son manège avec sa cargaison de rires et de larmes, avec un énorme bagage d’émotions.
Après la visite chez l’obstétricienne – qui rappellera des souvenirs à de nombreux parents – Juliette a la confirmation qu’elle est bien enceinte et que le bébé se porte bien. Maintenant, il faut annoncer la nouvelle à Jérôme, son mari. Pour cela, elle imagine tout un scénario qui, au moment fatidique finit par s’écrouler. Pourtant la chose n’avait pas l’air si compliquée: «Il aurait suffi que je me lève avec un grand sourire et dise en soulevant mon pull: «Tu vas être papa», et j’aurais à peine eu le temps de compter jusqu’à trois avant qu’il ne m’embrasse.» Mais Juliette et tétanisée, incapable de répondre à la question de Julien qui vient de trouver une facture qui traînait: «peux-tu m’expliquer pourquoi tu as acheté un test de grossesse hier à 13h 07 et pourquoi il y a une bouteille de champagne à côté de toi sur le canapé?» Ou plutôt si, elle parvient à lâcher une réponse: «Tu t’es lavé les mains en sortant des toilettes?»
Mais rassurez-vous, ce malentendu passé, ce sont des semaines de félicité qui attendent le couple jusqu’au 13 novembre 2015 et la naissance du petit Joseph. Et si Jérôme est tout blême en découvrant son fils, c’est parce qu’il vient d’apprendre ce qui vient de se passer dans Paris et plus particulièrement à la terrasse de «leur» restaurant- L’horreur au Stade de France, la prise d’otages au Bataclan, la carnage aux terrasses des restaurants. «Ensuite, il attrapa le téléphone dans sa poche pour me montrer des informations qui très vite ont saturé mon esprit. Cette horreur ne pouvait pas se mélanger avec la joie d’avoir rencontré mon fils pour la première fois».
À la sortie de la maternité, il faut faire contre fortune bon cœur et entourer Joseph d’encore plus d’amour. C’est le quotidien des néo-parents post-attentats que Julien Blanc-Gras a raconté l’an passé dans Comme à la guerre. Malgré la fatigue et malgré les difficultés d’un emploi du temps qui n’est malheureusement pas extensible, Juliette et Jérôme s’accrochent jusqu’à un… accrochage provoqué par une tâche laissée par une tasse de café sur la table de la cuisine. Une vétille, mais qui peut conduire à la rupture, mais aussi – dans le meilleur des cas – à une franche explication. Juliette se confie, raconte qu’elle aimerait un deuxième enfant, se marier, déménager, et qu’au fond elle n’en avait «rien à foutre de ces traces de café sur la table dans la cuisine». Jérôme acquiesce et le bonheur s’installe à nouveau…
Seulement voilà, le jeu des montagnes russes n’est pas fini. Après avoir grimpé jusqu’en haut, la descente est vertigineuse, mortelle. Je vous laisse la découvrir…
Si on se laisse prendre à cette histoire, qui est pour partie autobiographique, c’est d’abord par le style cocasse et l’humour de la primo-romancière, c’est ensuite par l’effet-miroir qu’elle nous offre en nous proposant de nous rappeler comment se déroulaient nos propres vies durant ces deux moments-clé des dernières années et enfin parce que la manière dont Juliette affronte sa douleur nous met du baume au cœur. Bravo et merci!

Le chemin des amoureux
Louison
Éditions Robert Laffont
Roman
270 p., 18 €
EAN 9782221242216
Paru le 9/01/2020

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris. On y évoque aussi des voyages à Copenhague, en Bretagne, à Saint-Malo.

Quand?
L’action se situe de nos jours, plus précisément de 2015 à 2018.

Ce qu’en dit l’éditeur
Comment vivre sa plus grande joie quand, dehors, tout est glacé d’effroi, et sa plus violente peine quand, autour de vous, un pays entier est en liesse ?
De la soirée du vendredi 13 novembre 2015, où Joseph, leur fils, vient au monde à la maternité de la Pitié-Salpêtrière, à la journée du dimanche 15 juillet 2018, où elle perd brutalement Jérôme, l’homme de sa vie, Juliette se souvient. De tout. Des minuscules comme des énormes choses.
Et comme rien, dans sa nature, ne la prédispose à la tragédie, elle nous entraîne par la grâce de son regard tendre, cocasse et décalé dans l’histoire d’un amour plus fort que la mort où éclate à chaque page un formidable goût de vivre.
La dessinatrice Louison signe ici un premier roman à la générosité contagieuse, à l’image de ses BD.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Livres Hebdo (Alexiane Guchereau)
Tribune de Genève (Thérèse Courvoisier)
Blog Les lectures d’Amandine 

Podcast de l’émission «entre nous soit dit», Radio Télévision Suisse


Louison au micro de Marika Mathieu sur RCJ © Production Radio RCJ

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« L’affiche fait une cinquantaine de centimètres de largeur sur soixante-dix de hauteur. Personne n’a pris la peine ou n’a eu l’envie de l’encadrer, ne serait-ce que pour la mettre à l’abri de la poussière. En l’observant depuis près d’un gros quart d’heure, je ne peux pas dire que cela me choque. Je crois même que plus on regarde cette affiche, plus on se demande s’il ne serait pas plus judicieux de s’en servir au prochain été pour démarrer un barbecue. Le fond est d’un jaune sans doute autrefois vaguement poussin et qu’on peut désormais ranger dans la catégorie chromatique des prélèvements urinaires de personnes en fin de vie. Le papier glacé s’est terni et les innombrables traces de doigts qui le maculent forment une constellation à laquelle aucun scientifique n’aurait envie de donner un nom, encore moins le sien. Les quatre morceaux de ruban adhésif qui la maintiennent au mur semblent affligés d’avoir fini ici. Aucun n’est de la même longueur, comme si leur présence aux quatre extrémités du poster les punissait d’une mauvaise partie de courte paille où tout le monde aurait perdu. Au centre de l’image, trois pots de fleurs en terre cuite parfaitement alignés dans lesquels ont été posés de minuscules bébés endormis. La photographe a profité de cet état de sommeil aux faux airs de coma et de leur méconnaissance des subtilités du droit à l’image pour les affubler de chapeaux ridicules supposés être des tournesols. Et ces trois enfants me font face, catapultés du monde animal vers celui du végétal, dans le seul but de décorer à moindre coût le mur défraîchi de la salle d’attente d’un service d’obstétrique.
En regardant attentivement ces petits paquets de chair endormis dans leur terre cuite, je me dis que ces enfants ont probablement été inconsciemment marqués à vie par cette séance photo. Désormais jeunes adolescents ils doivent passer leur temps libre à voler ou vandaliser des magasins de jardinage, mus par un sentiment de vengeance dont ils ne peuvent identifier l’origine. L’un d’entre eux souffre peut-être d’un trouble obsessionnel compulsif l’obligeant à piétiner tout ce qui ressemble de près ou de loin à un ficus. Tous les trois sont certainement victimes d’une rare intolérance psychosomatique à l’huile de tournesol dans un monde où l’allergie à la mode, c’est le gluten ou l’arachide. Le lactose à la rigueur, mais l’huile de tournesol, pff, la honte.
Je suis sur le point de prendre mon téléphone et de lancer une pétition sur Change.org pour interdire les photos de nourrissons dans les articles de jardinage lorsqu’on appelle mon nom.
*
À peine entrée dans la salle d’examen, une question fuse: «Alors, Juliette, toujours rien?» Je regarde Monique d’un œil perplexe. J’ai envie de lui rétorquer: «Si, si, j’ai accouché ce matin pendant que le café coulait, tout s’est bien passé, j’ai même eu le temps de faire griller un peu de pain, en revanche, la tuile, il ne restait que du beurre doux, mais que voulez-vous, Monique, y a des matins comme ça…»
Monique est sage-femme. Monique est ma sage-femme. Monique est compétente, charmante, entre deux âges, et Monique pose parfois de drôles de questions depuis les presque neuf mois que nous nous fréquentons. La première, c’était à l’échographie de contrôle à cinq semaines. Avant de lancer les recherches, elle m’a regardée d’un air sévère et a dit: «À votre avis, il y en a combien?» J’avais l’impression d’avoir Jean-Pierre Foucault devant moi, mais sans le pognon à gagner ni l’avis du public. «Bah on va dire un? Un c’est bien, non? Pourquoi, vous aviez quoi en tête de votre côté?» Sans répondre, Monique avait commencé l’examen. Je sentais mon pouls au bout de chacun de mes doigts, de chacune de mes oreilles même s’il y en avait moins, et finalement jusqu’au bout de chacun de mes cheveux. Là, d’un coup, ça faisait beaucoup.
«Roulements de tambourrrrrr», avait ajouté Monique histoire de m’achever, avant d’appuyer sur un bouton qui monta le volume de l’appareil d’examen. Un fond sonore de battements cardiaques envahit la pièce. «Vous entendez?» À cet instant précis, j’avais eu envie de crier à Monique que je prenais le 50/50, la réponse D, que j’étais même prête à appeler ma mère mais que je n’avais aucune idée du résultat, et qu’avec son jeu à la con elle me fichait en l’air ce moment pourtant précieux. Sans doute sensible au fait que la peau de mon visage prenait de plus en plus la couleur du mur derrière moi, Monique lâcha dans un sourire : «Y en a qu’un, mais il a de l’énergie comme douze!» Je l’ai regardée et j’ai bredouillé: «J’imagine que c’est mieux que l’inverse.»
*
Même salle d’examen, trente-quatre semaines et des poussières plus tard, et cette nouvelle question absurde: «Toujours rien?» Je suis assise devant Monique sur la petite banquette en Skaï recouverte d’une protection en papier essuie-mains, le ventre tellement énorme que je me demande si finalement ils ne sont pas vraiment douze là-dedans. Je suis habillée comme une personne dont la maison aurait été en train de brûler au moment où elle prenait sa douche et qui aurait enfilé n’importe quoi pour ne pas sortir nue. Mes chaussures ne sont pas lacées, mes chaussettes probablement dépareillées, et ce que je porte en guise d’écharpe ressemble clairement à une couverture.
«Non, Monique, toujours rien, que voulez-vous, cet enfant est probablement un réfugié politique par anticipation. Il a compris que l’extérieur est un piège dans lequel il ne faut pas se jeter. Ou alors il a un Alzheimer extrêmement précoce et il oublie chaque matin que c’est le jour de naître. Allez savoir.»
Mais nos dialogues restaient souvent coincés dans ma tête, histoire de ne pas compliquer le lien avec quelqu’un qui passait beaucoup de temps à mettre des choses ou des doigts dans mon corps. Une fois de plus, la phrase ne franchirait pas ma bouche ; je me contentai de lui sourire avec un soupçon de désespoir légèrement surjoué et finis par soupirer un très dispensable : « Non, toujours rien. »
Après un court examen, sorte de contrôle technique de tout ce qui se situait entre mon nombril et mes genoux, et qui ressemblait en tout point à celui que j’avais subi la veille et le jour d’avant, Monique me livra une nouvelle fois son implacable verdict : « Rien en effet. Sauf si coup de théâtre, on vous déclenche dimanche matin. On ne va pas passer le réveillon là-dessus, hein ? »
En évoquant le réveillon, Monique alimentait à son insu une plaisanterie qui courait depuis quelques jours au sein de mon entourage, au fur et à mesure que la date du terme approchait, puis qui s’était intensifiée maintenant que le jour J s’éloignait dans le rétroviseur. À force d’entendre mes parents et mes amies Suzanne et Colette me dire que ce bébé n’arriverait pas avant Noël, j’avais presque fini par le croire. Le dialogue imaginaire avec ma sage-femme reprenait : « Oui, Monique, je sais bien que c’est impossible, c’est à plus de six semaines après mon terme, oui, je sais que je ne fais pas partie de ces mammifères ayant une gestation d’un an, oui, Monique la plaisanterie consiste à sous-entendre que mon bébé sera comme moi, sa mère, toujours un peu à la bourre.»
Je souris de nouveau à ma sage-femme, nos regards se croisèrent comme tant de fois lors de ces trente et quelques dernières semaines, et soudain une impulsion parcourut mon corps. Pas une contraction, ç’aurait été trop beau, trop cinématographique, trop parfait et donc pas du tout mon genre. Non, simplement, d’un coup, j’ai eu envie de lui parler. Et pas pour de faux.
Était-ce cette fin de grossesse qui me donnait l’élan pour m’affranchir, était-ce le léger trop-plein d’hormones et l’impatience qui faisaient de moi leur marionnette ? Toujours est-il que dans l’instant qui suivit, je décidai d’ouvrir la bouche et de m’adresser à elle, pour de vrai. Après tout, notre relation arrivait elle aussi à son terme, autant la pimenter un peu, comme ces couples qui tentent le tout pour le tout avant de se résoudre à la séparation. J’aurais pu débarquer avec des bas noirs et une bombe de chantilly, j’ai préféré lui parler de pachydermes. Parfois, la vie est faite de choix plus ou moins heureux. »

Extraits
« En reprenant le bus qui me ramenait chez moi, j’ai pu constater mon degré de détresse apparent quand l’ensemble des passagers présents à bord me proposèrent leur place. Je semblais être arrivée à un point où même le chauffeur aurait pu me laisser la sienne sans que cela étonne personne. Une seule a toutefois suffi, malgré la taille de mon postérieur, et j’ai choisi la plus proche de l’entrée, histoire d’économiser chacun de mes gestes. Le siège était cependant un peu surélevé et il fallait m’y hisser. Les passagers ont pudiquement regardé ailleurs le temps que je fasse levier de mon propre corps pour réussir la manœuvre. Ça y est, j’étais enfin assise avec mon préadolescent dans le ventre, et profitai de ce moment de calme pour donner des nouvelles à son futur père. Récupérer mon téléphone dans la poche arrière de mon jean fut là aussi un défi. Je sentis une goutte de sueur me glisser le long de la colonne vertébrale. Quand on a dépassé son terme de plus de trois jours, et plus globalement vécu les quarante semaines d’une grossesse, on se défait, en plus de la politesse d’usage, d’un certain nombre d’autres choses, dont la honte ou l’embarras. On devient une sorte de créature pragmatique, concentrant son énergie à aller d’un objectif A à un objectif B, lequel peut s’avérer aussi proche que la poche arrière d’un jean menaçant à tout moment de se déchirer sous la pression d’un cul qui n’en finit pas de grossir. Mon iPhone en main, je tapai: « Sors du RDV avec Monique. Ton fils a commencé à meubler à son goût l’intérieur de mon utérus. Faudra peut-être envisager de l’enfumer pour qu’il sorte. Sinon RAS. Et toi, tout va bien ? On s’appelle tout à l’heure ? Bisous. » »

« Jérôme m’expliquerait plus tard dans la nuit qu’elles attendaient derrière la porte que je sois prévenue. En croisant le regard rougi de l’infirmière passée plus tôt dans la soirée, je compris les efforts qui avaient été les siens pour m’épargner, pour m’offrir encore quelques minutes au calme et me laisser profiter de la naissance de mon enfant. Elle a pris ma main et m’a dit dans un sanglot: « Il est si beau, votre petit garçon, c’est pas juste qu’il arrive maintenant. »
À tour de rôle, les sages-femmes sont venues nous serrer, Jérôme et moi, dans leurs bras. Chacune a également caressé doucement le front chevelu de Joseph, comme pour reprendre une petite dose de vie avant d’affronter le reste de la nuit, puis elles sont reparties dans le même calme avec lequel elles étaient arrivées, laissant encore plus forte la sensation de mirage de ce début de nuit, de ce Joseph + 5 heures. »

« Nous n’étions plus le jeune couple qui passe son temps à poil, à boire du vin, fumer des cigarettes et discuter des heures, la tête posée sur les fesses de l’autre. Nous avions connu des années douces puis d’un coup une saison en grand huit, où des attentats effroyables avaient, malgré nous, accompagné l’arrivée de notre enfant. Dans cette insupportable coïncidence, nous avions dû l’accueillir, l’aimer, ne pas en faire une éponge à nos angoisses. Même devant un monde qui nous échappait, même devant un camion qui écrase tout le monde à Nice, même devant un président orange élu à la tête des États-Unis, même et surtout devant une planète qui se réchauffe dans l’indifférence générale ou presque. Nous avons usé de toutes les souplesses pour que notre enfant ne ressente pas dès son plus jeune âge les violences du monde dans lequel nous avions décidé de le précipiter. Et comme il fallait bien que nos angoisses et nos colères s’expriment quelque part, elles se sont muées peu à peu en petites guerres du quotidien. À tour de rôle et plusieurs fois par jour. Une petite phrase par ci, une remarque par-là. Des micro-conflits, pour ne pas avoir à tout faire exploser. »

« pardon d’avoir autre chose à foutre de mes journées que de t’envoyer des photos salaces pour te chauffer et me faire sauter le soir dans les onze minutes que j’ai au calme avant de m’écrouler de fatigue. Pardon d’avoir à gérer les cauchemars de Joseph, les changements de draps pleins de pisse à 2 heures du mat’ parce que ta conne de mère l’a traumatisé avec son putain de Roi Lion, pardon d’avoir parfois trop de boulot et d’aimer passer mes week-ends à préparer des powerpoints pour être un peu bien dans mes pompes le lundi matin quand j’arrive au taf, pardon d’avoir l’impression que mes seins ressemblent à des rollmops et d’avoir plus envie de te les montrer trop souvent pour que tu ne puisses pas mentalement les comparer à ce qu’ils étaient quand tu m’as connue, pardon d’avoir pris du cul quasiment autant que j’ai perdu de l’enthousiasme pour aller baiser sous la douche, et pardon de ne pas avoir vraiment l’énergie de me transformer en femme fatale qui te bande les yeux quand tu arrives à la maison alors qu’en général la première chose que tu demandes quand tu passes la porte, c’est si j’ai pris le PQ que tu préfères chez Franprix. »
Sans lui laisser le temps d’intégrer et encore moins de digérer ce que je venais d’énoncer, je continuai, en apnée ou presque: Oh, et pardon de ne pas t’envoyer des petits messages pleins de cœurs et de sous-entendus lourdingues comme ta connasse de collègue qui fait vibrer ton téléphone à n’importe quelle heure du jour et de la nuit, et pardon d’avoir foutu mes strings à la poubelle pour ne garder que des sous-vêtements qui n’ont pas l’ambition de devenir un de mes organes internes, pardon aussi de considérer que notre avenir se situe un peu plus loin que la prochaine pipe que je vais te tailler parce que j’aurais eu la flemme de faire plus. Pardon de ne plus vouloir vivre dans un quartier qui pue la mort, Jérôme, tu m’entends, ça schlingue la mort partout. Pardon, hein, pardon d’avoir l’impression d’enjamber des cadavres chaque fois que je vais acheter des chouquettes et pardon de trouver ça insupportable, et pardon, oh mon Dieu, un grand pardon Jérôme, de vouloir continuer à construire des choses avec toi, au bout de six ans, alors que bon, on est bien comme ça hein, mais oui, ON EST BIEN COMME ÇA. »

« En regardant les premières gouttes passer une à une par le filtre en papier pour atterrir dans le réceptacle en Pyrex de la cafetière, j’ai pensé que c’était un peu fou la vie parfois. En l’espace de vingt-quatre heures, les choses s’étaient totalement transformées. Les traces de tasse de café qui, la veille, me faisaient monter la tension à 18, étaient ce matin les complices d’un bonheur retrouvé. Elles étaient là, définitivement tatouées sur la table en Formica, et pourtant je leur souriais. Sans ces marques, sans la dispute qui avait suivi, sans le pouvoir tachant du café, la journée n’aurait pas été si orageuse et la nuit si belle. Et si j’étais tombée enceinte cette nuit? La main sur le ventre, je regardais tranquillement ce nouveau café du jour franchir peu à peu les graduations de la carafe en verre. Amusée, je me demandais ce que cet arabica-ci nous apporterait.

« Le chef des pompiers commença, la voix posée, presque trop, comme si elle avait été préenregistrée sur un disque: « Vous nous avez donc appelés suite au malaise de votre mari…  »
Je l’interrompis avec l’information la plus inutile à énoncer à cet instant-là.
« On est pacsés, pas mariés. »
Le chef des pompiers acquiesça de la tête pour accuser réception de cette information tout en poursuivant.
« Quand nous sommes arrivés sur les lieux, nous avons constaté que la victime était inconsciente et après examen rapide nous n’avons pas réussi à trouver un pouls. »
Voilà qu’il recommençait à parler de cette victime dont je ne savais rien.
« Après avoir tenté un massage cardiaque ainsi que la pause d’un défibrillateur, nous n’avons malheureusement pas réussi à trouver de trace d’activité sur l’électrocardiogramme ni sur l’encéphalo-cardiogramme. Après quarante-deux minutes de soins, un médecin du Samu a malheureusement dû constater le décès de votre compagnon. Nous vous prions d’accepter nos plus sincères condoléances. Un officier de police va arriver d’ici quelques minutes pour vous expliquer la suite de la procédure. » J’ai regardé le pompier en chef, le médecin du Samu qui venait d’entrer dans le salon avec une expression sincèrement désolée, et le pompier du verre d’eau qui désormais n’osait plus regarder que ses pieds. D’autres visages apparaissaient tout autour sans vraiment s’imprimer à la surface de mes rétines. Au moment où l’officier de police sonnait à la porte, j’ai prononcé cette phrase, si absurde que quelques semaines plus tard elle me plongerait dans des fous rires incontrôlables: « Je crois qu’il reste du café si quelqu’un en veut. » »

À propos de l’auteur
Louison est née en 1985 à Paris. Après une formation artistique à l’atelier de Sèvres à Paris, elle entre au magazine Marianne en 2009 en tant que dessinatrice sur le site internet. Depuis 2016, elle collabore avec le magazine Grazia, où elle a raconté chaque semaine la dernière année du président Hollande à l’Élysée. De cette expérience sortira sa première bande dessinée, Cher François (Marabulles / Marabout). Deux titres (Les 12 râteaux d’Hercule et La guerre du gras n’aura pas lieu) ont suivi depuis en octobre 2018 et juin 2019. Elle a également travaillé pour Greenpeace, France Culture, et Le Parisien Magazine. (Source: LivresHebdo et Éditions Robert Laffont)

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