Les grandes poupées

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En deux mots:
Dans les années 1950, une petite fille se retrouve avec sa mère, séparée d’un père alcoolique, loin d’un oncle parti en Indochine. Elle regarde le curieux monde des adultes avec des yeux tantôt joyeux, tantôt apeurés.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

«Mon oncle fait la guerre, mon père ne fait rien»

Des hommes absents sont au cœur du second roman de Céline Debayle. Après Baudelaire et Apollonie, elle change de registre pour retracer les souvenirs d’une fillette dans la France des années cinquante.

En une phrase, la première du roman, le lecteur a tout à la fois le résumé du livre et l’état d’esprit de la narratrice: «Mon oncle fait la guerre, mon père ne fait rien». Cet oncle est parti vers l’Indochine pour défendre les miettes de l’Empire, tandis que son frère passe son temps dans les cafés à s’acoquiner à la pègre, à jouer, à boire.
Nous sommes à Marseille, en 1953, au moment où la mère de la narratrice décide de quitter ce père devenu totalement ingérable, de partir se réfugier à Antibes.
Sa fille ne comprend pas vraiment ce qui se passe, suit le mouvement sans imaginer qu’elle ne reverra plus ce père qu’elle aime tant. Dans son esprit, il reste sa vedette de cinéma ressemblant à Clark Gable dans «New York-Miami, sans moustache mince ni chapeau mou», celui qui la «secouait de rires avec un rien, une singerie, le mot Honolulu, le bruit du moustique». À sept ans, elle est déjà nostalgique de cette époque où son père marchait droit, lorsqu’il était maître d’hôtel au restaurant Lou Pescadou.
«Le siècle était pile à mi-course. La France se remettait debout, l’Europe naissait. Insouciance, croissance, espérance, l’horizon dégagé jusqu’à l’an 2000. La Guerre froide n’inquiétait pas encore. C’était l’époque de la cigarette reine, des bouteilles consignées, du beurre à la coupe, des agents aux carrefours avec le bâton blanc. L’époque des bals à javas et des blagues à Toto, des tabliers d’écoliers et des opérettes de Luis Mariano.»
Le soleil se couchant sur la Méditerranée au large d’Antibes ne pourra effacer les larmes de la fille, ni celle de sa mère. Toutes deux n’imaginaient pourtant pas que leur destin avait déjà basculé, que leur ex-mari et père était déjà «en route vers le noir. Terrible noir. Irréversible noir.»
C’est tout à la fois cette descente aux enfers et l’évolution psychologique de la narratrice que Céline Debayle réussit fort bien à rendre dans ce roman à l’atmosphère singulière. En dressant un parallèle entre les deux frères, le voyou et le soldat, le moins que rien et le héros qui défend son pays, elle accentue le gouffre qui va emporter une enfance. Dans cette France qui se métamorphose, la peur va alors faire place à l’insouciance. Et si son père ne la retrouvait pas? Et si sa mère disparaissait elle aussi? Et si elle devait alors vivre chez cette tante et cet oncle qu’elle aurait tant aimé voir mourir à la place du si joli couple formé par ses parents?
Le choix de la romancière de confier le récit du drame qui se noue au fil des pages à une fillette permet de donner lui donner davantage d’intensité, de violence. Saisissant!

Les grandes poupées
Céline Debayle
Éditions Arléa
Roman
168 p., 17 €
EAN 9782363082381
Paru le 20/08/2020

Où?
Le roman se déroule dans le Sud de la France, entre Marseille et Antibes. On y évoque aussi l’Indochine.

Quand?
L’action se situe principalement en 1953.

Ce qu’en dit l’éditeur
L’été 1953. Une femme fuit avec sa petite fille et se réfugie chez sa sœur, mère d’une fillette, épouse d’un soldat en guerre en Indochine. Un quatuor féminin dans une maison isolée du sud de la France tourmenté au quotidien par les maris/pères, absents mais d’une présence obsédante. Un huis clos familial et estival où s’entrecroisent mystères et rebondissements, amours et haines, espoirs et désespoirs, douleurs d’enfants et douleurs d’adultes, jeux et interdits. Un drame singulier dans un milieu modeste de l’Après-guerre reconstitué avec exactitude, un suspens familial où la mort s’invitera.
Les Grandes Poupées est un roman sur l’amour filial intense et confisqué, l’amour paternel radié, l’amour maternel combatif. C’est aussi un roman sur les anxiétés conjugales, les ambiguïtés parentales, la pénibilité de l’existence. Tout s’entrelace dans les craintes, avec ici ou là, des joies d’enfant, des souvenirs heureux à jamais perdus. Avec en toile de fond, la guerre d’Indochine, l’alcool et les malfrats du milieu marseillais.
Le style y est léger, dépouillé, le ton distancié.
Céline Debayle s’est attachée à restituer sans pathos, sans débordement sentimental, les maux de ses personnages le temps d’un été. Elle ne juge pas mais raconte une histoire originale et cruelle puisée, en partie, dans sa propre vie.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Radio RCF (Lorène Majou)
La Cause littéraire (Cyrille Godefroy)
Blogs Médiapart (Frédéric L’Helgoualch)
La Marseillaise (Anne-Marie Mitchell)
Le nouveau blog littéraire de Pierre Ahnne
Lettres capitales (Entretien mené par Dan Burcea)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Mon oncle fait la guerre, mon père ne fait rien.
François Maxence Belair réussit tout, même son nom. Robert Dubois rate les marches, et le reste. Il ne sait pas porter un fusil, planter un clou, plier un drap. Mais il chante Le Chapeau de Zaza, imite la sauterelle, invente des histoires de cul-de-jatte. Pas longtemps…
À sept ans je le quitte.
Nous ne le savions pas, sinon mon père m’aurait cachée chez Paulo le Merlu. Et j’aurais appelé à l’aide Mlle Baisérieux, vieille fille qui sirote la Jouvence de l’Abbé Soury. Elle me donne des caramels mous. Je préfère les durs, on les suce plus longtemps. Les caramels durs durent, je dis pour m’amuser, oublier les torchons qui volent avec les fourchettes, et le petit oiseau mort dans ma menotte.
Ma mère me réveille tard, je me rappelle l’ampoule allumée.
– Dépêche-toi on s’en va!
– Où?
– Ne pose pas de question!
– On va chercher papa à La Carapace?
– Ne prononce plus ce nom du diable, plus jamais!
C’est la nuit, la Ville est encore chaude, ma mère me traîne. Je pense sans doute à mon père, aux belles dames. ]e transpire en robe du dimanche, trop serrée. Ma culotte colle. Sur un mur une réclame, je la lis: «Dubo, Dubon, Dubonnet». Ma mère s’agace.
– Tais-toi! Il n’y a pas du bon!
J’aime lire tout haut, et tout: les étiquettes de vin, la notice du Phenergan, les paquets de cuisine, Maïzena, bouillon Kub, coquillettes Rivoire & Caret, malt Kneipp – difficile à dire, impression de cracher comme un garçon.
Un chat noir passe, ma mère s’agace encore.
– Décidément c’est la poisse!
Je connais ce mot et aussi vice, détraqué, salopard.
Ma mère porte une valise, moi un poupon. Mince la valise, à son image. Des miettes du passé: des habits, le napperon dc sa marraine, un recueil de Rimbaud, ma médaille de baptême gravée Josette Violette Lisette… Ma mère ne m’explique rien, elle m’emporte comme une seconde valise. J’ai ce souvenir, elle avec deux fardeaux. Et la ville vide, et le ciel plein d’étoiles.
À la gare Saint-Charles, l’éclairage du guichet est verdâtre, le même qu’à l’hôpital où pépé Léonard m’a dit: «Adieu ma poupette».
Deux billets pour Antibes en troisième classe!
– C’est où Rantibe?
Ma mère ne me répond pas.
Troisième parce qu’on est trois, moi, toi et le poupon?
Mot d’enfant qui amusera longtemps ma famille aux repas de fête. Pas moi…
Dans le compartiment, une passagère nous questionne:
– Vous allez en vacances sur notre belle Riviera ? La promenade des Anglais? La Croisette?
Ma mère éclate en sanglots. Le train part, me secoue, m’arrache à mon père. Je sanglote aussi.
Près d’Antibes. Un lieu-dit, les Pins-Verts, où gémissent cigales et abeilles. Une maison égaré: entre pins et lavandes, avec un jardinet assoiffé tel un paillasson. Il y a deux femmes et deux fillettes. La blondes, tante Emma et Alice – sept ans aussi –, et les brunes, ma mère Odette et moi. Plus d’hommes à la maison, plus de mégots ratatinés dans le cendrier, de résultats de football 31 la TSF le dimanche soir. Plus de blaireau à la crème, de casquette, de chaussettes dc géant que je bourrais de papier journal pour jouer à Gulliver.
Depuis un an, mon oncle François combat en Indochine.
Undochine, Deuxdochine…
Emma me gronde, on ne plaisante pas avec la guerre! Elle prononce «guerrrre», plus tragique, et ça m’apeure. Elle répète, le cercueil guette mon mari. Ma cousine martèle, je veux pas papa dans la boîte, comme pépé. Seul à Marseille, le mien m’inquiète aussi, il a faim. Il ne sait pas cuire les coquillettes ni le bouillon Kub.
Soleil brûlant, saison glacée.

Extrait
« Le siècle était pile à mi-course. La France se remettait debout, l’Europe naissait. Insouciance, croissance, espérance, l’horizon dégagé jusqu’à l’an 2000. La Guerre froide n’inquiétait pas encore. C’était l’époque de la cigarette reine, des bouteilles consignées, du beurre à la coupe, des agents aux carrefours avec le bâton blanc. L’époque des bals à javas et des blagues à Toto, des tabliers d’écoliers et des opérettes de Luis Mariano.
L’époque où mon père marchait droit.
Il était maître d’hôtel au restaurant Lou Pescadou. Je suis maître, disait-il, se rêvant puissant. Maître de lui, en tout cas. L’alcool ne l’imbibait pas, et le lait coulait dans ma bouche, pas encore figé sur l’ardoise de l’épicière avec la piquette Kiravi, et le malt en guise de café. » p. 33

À propos de l’auteur
DEBAYLE_Celine_©DRCéline Debayle © Photo DR

Céline Debayle vit à Paris. Après Baudelaire et Apollonie, elle publie Les grandes poupées, son second roman. (Source : Éditions Arléa)

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Antoine Bloyé

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Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots:
Antoine Bloyé vient de mourir. C’est l’occasion d’un bilan, d’un retour sur son ascension sociale jusqu’à la haute bourgeoise. Mais quand on est parti de rien, ce parcours n’est-il pas aussi celui d’un reniement, d’une trahison?

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Grandeur et décadence d’Antoine Bloyé

Avec Antoine Bloyé, Paul Nizan a écrit le roman de la trahison. Mais aussi un traité sur la lutte des classes, un essai sur la relation père-fils et un cri de révolte qui n’a rien perdu de son actualité.

La mort, omniprésente de ce livre et dans l’œuvre de Paul Nizan, se devait d’accueillir le lecteur dès les premières pages du livre. C’est donc sous la forme d’un faire-part de décès que nous faisons connaissance de l’homme qui sera au cœur de ce roman: « Dans les journaux de la ville, dans Le Populaire, dans Le Phare, on lisait: ont la douleur de vous faire part de la perte cruelle qu’ils viennent d’éprouver dans la personne de leur fils, mari, père, décédé dans sa soixante-troisième année.
Monsieur Antoine Bloyé, Ancien Ingénieur aux Chemins de fer d’Orléans,
Officier de l’Instruction Publique. Les obsèques auront lieu le jeudi 15 courant, à l’église Saint-Similien, sa paroisse. On se réunira à la maison mortuaire, 19, rue George-Sand, à 15 heures. »
Pour accompagner le défunt à sa dernière demeure, on trouve au premier rang son épouse Anne et son fils Pierre, témoins et héritiers d’une histoire qui aurait pu être belle, si le tragique ne l’avait rattrapée en chemin. Car Antoine a grimpé les échelons les uns après les autres, fils de prolo, il a travaillé et réussi un beau parcours scolaire, même si dès la première année de collège, il a compris qu’il ne faisait pas partie du même monde que les enfants de notable qu’il côtoyait alors, comme le fils du commandant Dalignac. À partir de ce moment, il est confronté à un terrible dilemme. Plus il va grimper et plus il va sentir qu’il passe d’une autre – mauvais – côté. Qu’il trahit les «siens». Un malaise qui ne va cesser de grandir et qui va entraîner Antoine vers une douloureuse remise en cause lors de déambulations solitaires.
Ce que décrit très bien le roman trouvera plus tard une traduction politique tranchante faite par Nizan lui-même: «la culture bourgeoise est une barrière. Un luxe. Une corruption de l’homme. Une production de l’oisiveté. Une contrefaçon de l’homme. Une machine de guerre.»
Dans son éclairante préface, Anne Mathieu, co-fondatrice du Groupe Interdisciplinaire d’Études Nizaniennes, appuie où cela fait mal: «en nous faisant partager ses espoirs, ses doutes, ses regrets, en décrivant les moindres méandres de ses pensées, Nizan donne au problème de l’héritage culturel prolétarien et de l’oppression culturelle bourgeoise une prégnance rude, froide, quasi physique, dans laquelle le lecteur est entraîné avec malaise.» Avant d’ajouter que ce roman terriblement noir «appelle à la révolte. Contre la mort, contre la bourgeoisie, contre cette société où l’on ne promet que le conformisme des machines, contre ce monde du scandale où l’homme se perd.»
Si la minutie des descriptions peu ennuyer un lecteur d’aujourd’hui, la force du message n’a elle rien perdu de son actualité, plus de 150 ans après. Le combat pour faire de la devise de notre République une réalité trouve – surtout en période de crise – un écho immédiat. Si les rêves des communistes se sont effondrés avec la chute des régime si prétendaient les incarner, l’envie de davantage de liberté, d’égalité et de fraternité persiste.

Antoine Bloyé
Paul Nizan
Éditions Grasset coll. Cahiers rouges
Roman
308 p., 9,95 €
EAN 9782246366539
Paru le 19/01/2005

Ce qu’en dit l’éditeur
Élève consciencieux et intelligent, Antoine Bloyé ira loin. Aussi loin que peut aller, à force de soumission et d’acharnement, le fils d’un ouvrier et d’une femme de ménage. Ce n’est que parvenu au faîte de sa dérisoire ascension sociale qu’Antoine Bloyé constatera à quelles chimères il a sacrifié sa vie… Dans un style dont la sobriété fait toute la puissance, Antoine Bloyé constitue un portrait féroce des mœurs et des conventions de la petite bourgeoisie de la IIIe République.

68 premières fois
Sélection anniversaire: le choix de Stéphanie Dupays

DUPAYS_Stephanie_©DR

Stéphanie Dupays est née le 15 avril 1978 en Gironde. Normalienne, Inspectrice à l’Inspection générale des affaires sociales, elle est maître de conférences à Sciences Po où elle dirige le séminaire qu’elle a créé « Comprendre et analyser les statistiques publiques ». En 2015 elle publie «Le goût de la cuisine», une anthologie de textes littéraires sur la cuisine. Collaboratrice occasionnelle au supplément littéraire du Monde, elle passe au roman en 2016 avec Brillante. Comme elle l’imagine suit en 2019.

«Il faut lire « Antoine Bloyé », le premier roman de Nizan car il possède à la fois la rage et la fougue de la jeunesse et une maîtrise de l’art romanesque à faire pâlir les primo-romanciers d’aujourd’hui. A travers le portrait d’un homme, Antoine Bloyé, le cheminot qui, à force de travail et de persévérance, s’est hissé dans la bourgeoisie et s’est perdu en cours de route, on peut entendre un cri de révolte contre l’aliénation d’un capitalisme rampant, le confort bourgeois qui ne répond pas aux aspirations de l’individu. Autant de motifs qui résonnent encore aujourd’hui. Et puis Nizan a cet art unique de croquer en quelques images saisissantes un trait de caractère, de condenser en une formule incisive quelques belles sentences sur la vie qui en font un moraliste énergique. Énergie du désespoir bien sûr.»

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Page Wikipédia du roman 
France Culture(Personnages en personne, Charles Dantzig)
Blog Des livres rances (Warren Bismuth)
Blog Lire & Vous
Blog Ptitgateau
Blog Kitty la mouette 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« C’était une rue où presque personne ne passait, une rue de maisons seules dans une ville de l’Ouest. Des herbes poussaient sur la terre battue des trottoirs et sur la chaussée, des graminées, du plantain. Devant le numéro 11 et le numéro 20 s’étalaient les taches d’huile déposées par les deux automobiles de la rue.
Au numéro 9, le marteau qui figurait une main tenant une boule, comme la droite d’un empereur, portait un nœud de crêpe; au pied des trois degrés de granit de l’entrée se trouvait une boîte noire à filets blancs, ornée d’une croix et de larmes blanches, c’était une maison où il y avait un mort.
La porte était entrouverte : les visiteurs pouvaient entrer sans frapper, car le tintement des sonnettes et l’écho des heurtoirs au fond des chambres troublent le sommeil des morts. Parfois, toutes les heures peut-être, un passant levait la tête vers le numéro d’émail bleu et blanc, et entrait. Il poussait la porte noire qui avait le marteau cravaté de noir et qui portait aussi un judas de cuivre, une ellipse de cuivre et la bouche de cuivre de la boîte à lettres: sur l’ellipse de cuivre était gravé un nom : ANTOINE BLOYÉ. Le visiteur faisait deux ou trois pas sur un carrelage rouge et blanc dont un carreau descellé sonnait sous le pied comme un avertissement : une vieille femme chaussée de feutre arrivait dans la pénombre et prenait le chapeau ou le parapluie du nouveau venu. Il demandait :
«Puis-je Le voir?»
La femme répondait :
« Oui, il faut monter… nous l’ avons transporté là-haut… il est tombé dans son bureau… on ne pouvait pas le laisser là. »
Il montait l’escalier de chêne luisant : sur le palier du premier étage, d’une porte verte entrebâillée sortait une lueur jaune insolite comme la lumière d’un jour d’éclipse. Il avançait, souffrant d’entendre le craquement insolent de ses semelles. Au fond de la chambre s’étendait le lit démesuré du mort; les feux mobiles et flexibles des bougies dressées dans leurs chandeliers de cristal, qui n’avaient pas servi depuis des années, qui ne servaient qu’aux morts, illuminaient les draps. Un homme et une femme dont on distinguait mal les traits se levaient des fauteuils où ils étaient enfoncés et venaient de près reconnaître celui qui arrivait du dehors, avec le froid de février sur ses joues. Les hommes serraient leurs mains, les femmes embrassaient le visage humide de la femme, tous disaient :
« J’ai appris le grand malheur qui vous frappe… »
Ou bien :
«Qui aurait pu s’attendre, à Le voir si allant, si en train? Quelle chose terrible !… Nous sommes bien peu de chose.»
Ou bien :
«Vous savez, n’est-ce pas, la part que je prends à votre douleur.»
L’homme, qui était Pierre Bloyé, le fils du mort, reculait vers la fenêtre, sans rien dire après avoir serré les mains qu’on lui tendait. La femme, qui était Anne Bloyé, la femme du mort, reprenait le cours de ses sanglots, taris et suspendus par la lassitude, que chaque parole d’amitié, chaque condoléance relançaient, alimentaient de nouveau, comme si elles lui avaient rappelé que son mari était vraiment mort, qu’elle l’avait déjà oublié. Tous les arrivants allaient prendre une branche de buis des derniers Rameaux qui trempait dans une assiette creuse à filets d’or et lançaient deux ou trois gouttes d’eau bénite sur le lit. Les femmes s’approchaient du corps, l’aspergeaient, se signaient avec cette sûreté des êtres qui accomplissent leurs mouvements dans la certitude et l’inconscience instinctives d’un insecte; les hommes bénissaient, s’inclinaient maladroitement. Les visiteurs demandaient alors :
« Quel jour sont les obsèques ?
– Après-demain, demain, cet après-midi, à quatre heures », répondait Pierre Bloyé, à mesure que le temps passait.
Les gens partaient enfin et dans la rue, sur l’étendue de quelques mètres, retenaient l’élan et la sonorité de leurs pas, jusqu’à ce qu’ils fussent sortis du cercle magique où dominaient la présence et la puissance de la mort, jusqu’à ce qu’ils se sentissent le droit de se réjouir d’être en vie : et ils respiraient soudain sans avarice et laissaient craquer librement leurs souliers.
Dans les journaux de la ville, dans Le Populaire, dans Le Phare, on lisait : ont la douleur de vous faire part de la perte cruelle qu’ils viennent d’éprouver dans la personne de leur fils, mari, père, décédé dans sa soixante-troisième année.
Monsieur Antoine BLOYE,
Ancien Ingénieur aux Chemins de fer d’Orléans,
Officier de l’Instruction Publique
Les obsèques auront lieu le jeudi 15 courant, à l’église Saint-Similien, sa paroisse. On se réunira à la maison mortuaire, 19, rue George-Sand, à 15 heures.
Le présent avis tient lieu de faire-part.
Dans sa chambre, Antoine Bloyé était étendu, sur une cime de soixante-cinq années. Son visage était à demi éclairé par les bougies de la table de nuit : comme, à l’autre bout de la pièce, une lampe à pétrole brûlait, son profil projetait trois ombres sur le mur.
Pierre Bloyé regardait ce visage qui n’était pas creusé comme celui des morts épuisés par des jours de bataille : son père était mort d’une embolie, sans combattre, il était de ces morts dont on dit : «N’est-ce pas qu’il était bien beau, sur son lit de mort ?…»
La lèvre inférieure tombant sous une courte moustache blanche jaunie par la nicotine lui donnait une expression insoutenable de déception, de hauteur et de mépris. Pierre avait beau savoir que c’était là l’effet naturel de la mort sur une bouche sans dents, il ne pouvait s’empêcher d’y voir une dernière expression sentimentale de son père, une expression d’homme vivant, le dernier témoignage qu’il avait donné sur sa dernière pensée, sur sa dernière angoisse, la dernière signification qu’il avait accordée à la conclusion abrupte de toutes ses années. Pierre détournait les yeux de ce masque de pierre vers lequel un attrait invincible les ramenait toujours. Sa mère pleurait : tantôt avec des sanglots qui soulevaient son corps comme un gros rire, tantôt avec les larmes parcimonieuses de la fatigue, ce filet usé d’eau salée au coin des paupières brûlantes. »

Extraits
« Beaucoup d’années plus tard, Antoine se rappellera la pauvreté de ses parents à cette époque-là, il sera tourmenté par le souvenir de vieilles misères enfin comprises et des années où il était inscrit sur la liste des indigents de l’école primaire; il parlera de ces souvenirs à son fils, tout se retrouvera : rien ne se perd finalement des comptes qui sont établis dans le monde… Mais dans les prés des environs de Pontivy, tout est facile aux jeux d’un enfant, toute enfance fabrique aisément ses bonheurs, plus aisément encore dans ce pays lointain qu’au milieu des allées ratissées des jardins publics, où les enfants ne se mêlent pas, que le long des rues noyées de fumée des banlieues dévorantes où grandissent mal les fils d’ouvriers. »

« Antoine prenait parti pour cette colère. Il était parmi ces hommes, leurs histoires étaient ses histoires. Grand lui racontait ses « ennuis », les maladies de ses enfants, l’usure de sa femme. Antoine formait alors des pensées ouvrières : entre Marcelle et le service des trains, il oubliait complètement qu’il pourrait être un jour, demain, du côté des maîtres. Il n’avait pas assez d’imagination pour se décrire son avenir, il adhérait à la vie présente. Il ne pensait pas au lendemain. Il était un machiniste parmi tous les autres, un homme soumis à tous les commandements, qui dominait seulement une machine dont il connaissait les façons. Il ne pensait pas que ces années finiraient, – tout le temps du moins qu’il était sur sa machine, ou dans la chambre de son amie… »

À propos de l’auteur
Philosophe et romancier, Paul Nizan (1905-1940), est l’écrivain de la révolte contre l’aliénation sociale. Membre du parti communiste, il le quitte lors de la conclusion du pacte germano-soviétique. Il est tué lors des premiers combats de la deuxième guerre mondiale. (Source: Éditions Grasset)

Site du Groupe Interdisciplinaire d’Études Nizaniennes 

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Mademoiselle, à la folie!

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En deux mots:
Catherine est une grande comédienne qui vit assistée de Mina, sa confidente et de Jean, son amant. Tous deux vont constater que la raison de Mademoiselle commence à vaciller…

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Mademoiselle, à la folie !
Pascale Lécosse
Éditions de la Martinière
Roman
128 p., 14 €
EAN : 9782732484532
Paru en août 2017

Où?
Le roman se déroule en France, principalement sur l’île Saint-Louis à Paris.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
— Qu’est-ce que j’ai, Mina ?
— Demande-moi plutôt ce que tu n’as pas.
— Je veux dire, qu’est-ce qui cloche chez moi ?
— Je n’ai rien remarqué.
— Si, dis-moi. Pourquoi est-ce que je n’ai envie de rien ?
— Sans doute, parce que tu as tout.
— Certains jours, je confonds les visages, pourquoi ?
— Parce que tout le monde se ressemble.
Catherine danse au sommet de sa vie. Fantasque et admirée, elle a embrassé les acteurs les plus séduisants, joué dans les plus grands films. Elle aime les autres éperdument et distraitement. Jean, son amant éternel, ministre dûment marié. Mina, son assistante, sa confidente, sa meilleure amie. Mina qui ne lui passe rien, Mina qui lui permet tout.
Pourtant, un jour, les coupes de champagne à onze heures du matin, les coups de tête irrésistibles : même Catherine n’y comprend plus rien. Tout va trop vite, tout s’embrouille. Mina fera tout pour protéger Catherine de la maladie qui ne dit pas son nom.
Car Mademoiselle veut jouer son rôle jusqu’au bout. Un peu, beaucoup, à la folie.

Ce que j’en pense
La formule peut sembler éculée, mais ce court roman se lit effectivement dune traite, car le lecteur est d’emblée emporté par le ton du récit, confié à cette «Mademoiselle» dont la carrière au théâtre et au cinéma a été éblouissante. On peut, par exemple, imaginer Catherine Delcour sous les traits de Danielle Darrieux dont la carrière fut également très riche, tant au cinéma qu’au théâtre. Pour le reste, Pascale Lécosse imagine sa diva vivant sur l’île Saint-Louis avec Mina, son assistante et confidente et ayant une liaison avec Jean, un homme politique qui lui offre à la fois son affection et sa liberté. La vie passe, le trio se croise et s’épie, tour à tour joyeux, lucide, tendre, puis jaloux, voire cruel.
Si pour Catherine il n’est pas question de quitter la scène, les petits oublis et les pannes de mémoire se multiplient. On sent alors petit à petit sa vie filer vers cet inexorable drame annoncé dès le titre du livre…
L’auteur mène de main de maître ce bel exercice qui ne fait jamais basculer le récit dans un drame sordide. On pourra même lui reprocher de s’être arrêtée trop tôt et de ne n’avoir semé que de petits cailloux ici et là, le long d’un parcours insouciant qui va mener vers une fin redoutée.
Oui, il faut prendre garde à la douceur des choses!

68 premières fois
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Blog Mémo émoi
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Les autres critiques
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Pascale Lécosse présente Mademoiselle, à la folie! © Production ed. de la Martinière

Les premières pages du livre
« Je m’appelle Catherine, Catherine Delcour. J’aurai quarante-huit ans dans quelques mois, je suis plus vieille que ma mère ne l’était quand elle s’est tuée dans un accident de la route – elle venait d’avoir quarante ans. J’habite un grand appartement sur l’île Saint-Louis, où je vis depuis… Depuis je ne sais plus quand. J’ai aussi une maison à la campagne, mais c’est à Paris que j’aime être, dans mon quartier, où les touristes ne me connaissent pas et où les commerçants restent discrets. Quand je désire quelque chose ou quelqu’un, il m’arrive, pour l’obtenir, d’implorer un dieu que j’oublie aussitôt après. Je ne crois pas au destin, ce que je veux, je le prends. J’ai depuis toujours le goût de l’effort, du travail, sans lesquels le talent ne suffit pas. L’échec me fait horreur et je suis loin de penser, comme certains, que c’est un mal nécessaire. C’est un mal, point. Que je me suis efforcée d’éviter tout au long de ma vie. Je n’ai pas peur du temps qui passe mais du temps perdu. Quant à la maladie, le meilleur remède que j’ai trouvé pour la combattre, c’est de rester en bonne santé. Je ne me ressers jamais d’un plat, j’ai renoncé au fromage, au pain, et je finis rarement mon verre de vin. Je fais du sport, raisonnablement, je travaille ma respiration et ma mémoire. Je fais l’amour régulièrement et bien. Je dors huit heures d’affilée, quel que soit le fuseau horaire qui m’abrite. Je ne fume pas, je ne me drogue pas, je bois du champagne chaque jour. Je canalise mes énergies vers ce et ceux qui m’élèvent, je fuis la médiocrité. Mon fonds de commerce, c’est moi et j’en prends le plus grand soin. »

Extrait
« J’adore l’effervescence des tournages, et tout l’argent que je gagne n’a rien à voir avec ça. J’ouvre mon carnet, je note que demain, 8 septembre, une journaliste que je connais viendra à seize heures. Elle est très agréable, très professionnelle, elle travaille pour un magazine féminin, un hebdomadaire… Elle s’appelle… Je referme mon carnet.
Mina saura.
Elle se souvient de tout. »

À propos de l’auteur
Après avoir travaillé dans la publicité et écrit pour le théâtre Pascale Lécosse publie Mademoiselle, à la folie! son premier roman.

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Focus Littérature

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Vernon Subutex

DESPENTES_Vernon_subutex

Parution: juin 2015
Parution: juin 2015


Vernon Subutex 1

Virginie Despentes
Grasset
Roman
400 p., 19,90 €
ISBN: 9782246713517
Paru le 7 janvier 2015

Où?
Le roman se déroule principalement à Paris, avec un court séjour à Barcelone et l’évocation de luttes ouvrières à Longwy.

Quand?

L’action est située de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Une légende urbaine. Un ange déchu. Un disparu qui ne cesse de ressurgir. Le détenteur d’un secret. Le dernier témoin d’un monde révolu. L’ultime visage de notre comédie inhumaine. Notre fantôme à tous.

Ce que j’en pense
****

Vernon Subutex à la cinquantaine. Le premier tome de ses «aventures» est d’abord celui de sa déchéance. Une histoire malheureusement banale d’un homme qui se retrouve brutalement pris dans la spirale infernale qui l’entraîne du chômage à la précarité, puis à la rue. Pourtant, tout avait bien commencé pour lui. A vingt ans, il était devenu vendeur au «Revolver», un magasin de disques et « avait repris la baraque à son compte quand le boss avait décidé de partir en Australie, où il était devenu restaurateur. Si on lui avait dit, dès la première année, qu’il passerait l’essentiel de sa vie dans cette boutique, il aurait répondu sûrement pas j’ai trop de choses à faire. C’est quand on devient vieux qu’on comprend que l’expression «putain ça passe vite» est celle qui résume le plus pertinemment l’esprit des opérations. Il avait fallu fermer en 2006. »
Pour Vernon, c’est le plus mauvais moment, car avant il aurait sans doute pu rebondir, trouver dans le milieu de la musique au pire un poste d’intermittent ou au mieux de label manager. Mais le numérique a, dans cette industrie aussi, tout laminé.
Après avoir vendu toutes ses reliques et tous ses souvenirs, lui qui en tant que chef d’entreprise n’â pas droit aux allocations chômage, se retrouve bientôt sans rien. Il conserve encore les entretiens avec Alex Bleach, une star du rock, qui vient de mourir. Dernier vestige de l’époque «sex, drugs ans rock’n’roll».
Il a bien encore quelques relations, comme cet ami scénariste qui essaie lui aussi de s’en sortir. Qui va peut-être pouvoir l’héberger quelques temps quand il faudra qu’il quitte son appartement. Qui pourra peut être lui faire rencontrer un producteur qui voudra faire quelques choses des confessions qu’il détient.
Sauf que le temps devient une notion bien différente quand on se retrouve sans perspectives réelles, sans autre but que survivre. On s’attache alors à quelques illusions, de celles que procurent un rail de cocaïne, voire une histoire d’amour. Sauf que les femmes qui l’hébergent ont appris à se méfier. Elles ont assez d’expérience pour savoir que les histoires d’amour finissent mal en général, quand elles ne s’achèvent pas avant d’avoir commencé. Mais ce qui est pris est pris. Faire l’amour tient aussi de la thérapie, même si les sentiments sont feints.
Depuis Baise-moi, on sait que Virginie Despentes sait mettre les mots sur cette misère sociale, sexuelle, sociétale comme on aime à la qualifier aujourd’hui.
Avec un sens certain de la formule (voir les quelques citations ci-dessous), elle fait le portrait de cette génération sacrifiée, de la déshumanisation, de la désillusion. C’est dur, c’est cru, mais c’est si juste qu’on n’a qu’une hâte : découvrir le tome 2 en juin 2015.

Autres critiques
Babelio
L’Express (François Busnel)
Libération
Télérama
Les Echos
On l’a lu

Citations
«Il s’habillait comme un Playmobil endimanché et sortait des conneries de mec de droite, dix avant que ce soit à la mode. A cette époque la chose était si atypique que cela avait un certain cachet. » p.24

« A notre époque, si on aimait faire chier le monde, on faisait du X, mais aujourd’hui porter le voile suffit. »

« Passé un certain âge, on ne se sépare plus des morts, on reste dans leur temps, en leur compagnie. »

« Le diable est bon danseur, sinon personne ne le suivrait sur la piste. »

« L’âme est un navire imposant, qu’il faut manœuvrer avec prudence. »

« Il n’y a qu’une seule façon de rester fidèle, c’est de garder une distance physique. Tant qu’on se tient à trois mètres du corps désiré, les chances que ça dégénère se réduisent considérablement. » p. 69

« L’âme est un navire imposant, qu’il faut manœuvrer avec prudence. »

« La vie est ainsi faite, dans un premier temps, elle t’endort en te faisant croire que tu gères et, sur la deuxième partie, quand elle te voit détendu et désarmé, elle repasse les plats et te défonce. »

« Il est resté le même qu’à 20 ans, à croire qu’il a vieilli dans du formol. »

« Passé un certain âge, on ne se sépare plus des morts, on reste dans leur temps, en leur compagnie. »

A propos de l’auteur

Virginie Despentes est l’auteur, notamment, de Baise-moi (1993, adapté au cinéma et coréalisé avec Coralie Trinh Thi), Les jolies choses (1998), Teen Spirit (2002), Bye bye Blondie (2004, adapté au cinéma par l’auteur), King Kong Théorie (2006), Apocalypse bébé (2010, prix Renaudot). (Source : Editions Grasset)

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Sorbet d’abysses

EMMENEGGER_Sorbet_dabysses

Sorbet d’abysses
Véronique Emmenegger
Luce Wilquin
Roman
269 p., 21 €
ISBN: 9782882535030
Paru en avril 2015

Où?
L’action se situe, pour la jeunesse de Shirley, l’une des protagonistes, dans le Somerset puis à Londres. Toutefois, le lieu principal n’est pas défini.

Quand?
L’action est située de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Lorsque la famille du brillant philosophe Egault Lévy apprend qu’il est atteint d’une maladie de démence, le monde manque de s’écrouler. Shirley, sa femme soumise, ainsi que ses trois enfants sortent alors de leurs retranchements. Subir ou ne pas subir ? Accepter ou se révolter ? Chacun va être invité à modifier sa façon de voir la vie face à cette descente dans les entrailles de la mémoire et du langage. La maladie cache dans ses souffrances des portes de sortie étonnantes.
Scènes cocasses, éclats de bonheur, de rire… Une remise en question salutaire face à la débandade du langage et de la mémoire.

Ce que j’en pense
***

On pourrait résumer ce livre en disant qu’il raconte le parcours d’un homme atteint d’une maladie dégénérative de type Alzheimer, mais voilà qui serait bien trop réducteur. Car Véronique Emmenegger est bien trop subtile pour ne pas s’arrêter à cette seule dimension. Elle choisit certes de nous livrer la chronique d’une déchéance annoncée, mais décide d’emblée de confronter tous ses personnages à une réalité qui est loin d’être manichéenne. Comme nous l’annonce le titre: « Loin de Shirley, l’espoir de trouver une oreille pour entendre sa voix, elle aussi boitillante. Il faut déguster ce sorbet d’abysses avec une cuillère en argent, qui laisse sur la langue le goût des mauvais jours.»
Voici donc Shirley, l’épouse soumise qui n’avait que dix huit quand le professeur Égault Lévy l’a remarquée dans les couloirs de l’Université londonienne avant de lui proposer de devenir sa traductrice. « Dans la foulée, il lui proposa de l’épouser, ce serait plus simple.»
Son mari occupe la place centrale du récit. C’est du reste devenu une habitude pour l’intellectuel qui voyage de conférences en séminaires : il est partout la vedette. C’est du reste ce qui va donner à ce roman toute sa force tragique. Car Égault refuse d’admettre son «problème». Il va même dans un premier temps, faire comme si de rien n’était, avant de devoir petit à petit abdiquer.
La galerie de personnages ne serait pas complète sans les trois enfants du couple : Sixtine, Donatien et Olga.
Sixtine, la «Japonaise», est admirative de son père et mettra elle aussi longtemps à admettre sa maladie. Donatien est assez effacé. Il regarde les femmes agir et suit le mouvement, y compris dans leur formidable initiative finale, qu’il serait dommage de dévoiler ici. Olga, la petite dernière que son frère et sa sœur ont surnommé « la punkette», déteste cette étiquette qui remonte à ses treize ans, période de sa « révolte XXL, les vêtements teints en noir dans la machine familiale, les ongles mal vernis, les cheveux courts d’un côté et plus longs de l’autre, un vrai poème gothique.» C’est avant tout la force vive. Son énergie va être bien utile à tous, surtout depuis que Shirley a abdiqué et pris la fuite : « Quand le leader devient fardeau, rien ne sert d’attendre ou de maudire, il faut agir. Fuir la combustion ramassée de la rancœur pour prendre la tangente. Là se trouvent les fleurs ressuscitées. Il n’y a pas de prescription, il faut les cueillir toutes. »
La force de ce livre tient, on l’aura compris, non pas à la maladie, mais aux remises en question qu’elle peut entraîner. Pour chacun des protagonistes, mais bien entendu aussi pour le lecteur qui, par ricochet, se pose les mêmes questions que Shirley, Sixtine, Donatien et Olga.
Certains critiques aiment utiliser la formule « lisez et vous n’en sortirez pas indemnes ». Je crois qu’elle ne s’est jamais mieux appliquée qu’ici.


Autres critiques

Babelio

Extrait
« Il a été convenu par téléphone de commencer le Grand Mensonge. Impossible de traîner Monsieur Lévy chez un docteur en hallucinations afin de gober toute une série de pastilles aussi joliment colorées que les poissons. Il faut lui prescrire des banalités pour simples trous de mémoire. Le Professeur prévient qu’il faudra revenir dans un mois, car le dosage est approximatif. Il y a tout de même trois sortes de médicaments et Égault se demande bien pourquoi, avec tout l’argent qu’on met dans la recherche, ces fantômes en blouse blanche n’ont toujours pas réussi à trouve run modèle unique.
L’ordonnance griffonnée, quelqu’un frappe à la porte. Il s’agit du psychiatre du département de psycho-gériatrie adjacent, lequel passait par là. Il propose à Égault de discuter un moment, invitation refusée tout net. Monsieur Lévy lui rappelle qu’il n’est pas égrotant et qu’il a assez fait mumuse pour aujourd’hui. Il a toute sa tête ! » (p.53)

A propos de l’auteur
Véronique Emmenegger est née à Paris en 1963 d’un père agent de voyages suisse-allemand et d’une mère secrétaire française. Durant sa petite enfance, elle a beaucoup voyagé en Europe (Grèce, Espagne, Italie, Iles Canaries) et a été en partie élevée par ses grands-parents à Paris.
Revenue en Suisse, sa scolarité obligatoire se passe au collège de Morges et au gymnase à Lausanne.
Attirée par des études de médecine, la vie en a décidé autrement. Par le biais d’un concours lancé par l’Hebdo, lequel recherche des jeunes reporters, elle fait partie des douze jeunes sélectionnés. L’Hebdo offre à chacun une petite somme d’argent et la possibilité d’un reportage. Véronique part à Londres et réalise sa première double page sur les punks. C’est en terre britannique qu’elle écrit son premier roman «Mademoiselle Faust», ville de tous les départs. Elle obtiendra son RP en free-lance quelques années plus tard.
En 1987, «Mademoiselle Faust» paraît à Paris aux éditions Sillages dirigées par Noël Blandin. Suivront «Les Bouches» en 1992 toujours chez le même éditeur. «Richesse Invisible», une commande des éditions d’En Bas, lui offre la possibilité de collaborer avec Pierre-Antoine Grisoni, photographe de l’agence Strates. Suivront «Fringales» en 2011, un recueil de 52 nouvelles sur le thème du vêtement. Et «Cœurs d’assaut» en 2013, un roman sur l’abandon et la survie en milieu hostile. (Source : Site internet de l’auteur)
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