Torrentius

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En deux mots:
Le roi Charles Ier d’Angleterre dépêche Rigby, son émissaire particulier aux Pays-Bas pour y dénicher des œuvres d’art pour sa collection particulière à caractère pornographique. Ce dernier va tomber sur un artiste du nom de Torrentius dont l’art le fascine. Mais les autorités néerlandaises n’apprécient guère ce personnage truculent…

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Le peintre qui se moquait des conventions

À partir des quelques éléments biographiques connus, Colin Thibert nous fait découvrir la vie et l’œuvre du peintre néerlandais Torrentius et nous offre tout à la fois un roman d’aventures et un manifeste pour la liberté de création.

Sa fiche Wikipédia est très concise: «Johannes Symonsz (Jan) van der Beeck, né en 1589 à Amsterdam et mort le 17 février 1644 à Amsterdam, mieux connu sous le nom de Johannes Torrentius, est un peintre néerlandais. Soupçonné d’être membre des Rose-Croix, il est arrêté, torturé et condamné en 1627 à 20 ans d’emprisonnement. Le roi Charles Ier d’Angleterre qui admirait ses œuvres intervint en sa faveur et obtint sa relaxe après deux années de prison. Torrentius resta 12 ans en Angleterre comme peintre de la Cour, puis retourna en 1642 à Amsterdam, où il mourut deux ans plus tard. Son tableau le plus célèbre (et a priori le seul à lui avoir survécu par miracle après la destruction de toute sa production hollandaise sur ordre de la justice après sa condamnation pour hérésie et immoralité), Nature morte avec bride et mors (ci-dessous), conservé au Rijksmuseum d’Amsterdam, a donné son titre à un recueil d’essais sur la Hollande du XVIIe siècle du poète polonais Zbigniew Herbert (réédition Le Bruit du temps, 2012).

TORRENTIUS_nature_morteIl connaissait personnellement Jeronimus Cornelisz, un apothicaire frison devenu négociant pour le compte de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales (VOC), connu pour avoir été en juin 1629 l’instigateur d’une des mutineries les plus sanglantes de l’histoire, à bord du navire Batavia et après son naufrage dans les Houtman Abrolhos, archipel corallien au large de l’Australie, le bourreau de son équipage et de ses passagers.»
À partir de cette biographie succincte l’imagination de Colin Thibert va faire merveille. Il va imaginer que le personnage de Rigby, l’émissaire personnel du roi Charles Ier d’Angleterre à qui ce dernier va confier la mission d’écumer les cabinets d’artistes néerlandais pour le fournir en œuvres d’art pour ses collections royales. Mais, derrière ce mandat officiel, il devra aussi chercher pour son cabinet privé des œuvres licencieuses, que la morale très rigoriste de l’époque interdit formellement.
Ce dernier va tomber à Haarlem sur un sacré personnage. Torrentius, qui signe ses tableaux V.d.B. (son vrai nom est Van der Beeck), est un épicurien, fort en gueule, amateur de bonne chère et de femmes légères. Son œil pétillant et ses joues couperosées peuvent en témoigner. Mais cela ne l’empêche nullement d’être un artiste remarquable, notamment dans la réalisation de gravures à caractère pornographique, dans lesquelles il n’hésite pas à se représenter lui-même. Sûr de lui et de ses alliés, il n’hésite d’ailleurs pas à la provocation, en particulier lorsqu’il a trop bu.
Mais bientôt les choses vont se gâter et les autorités s’intéresser à ce sulfureux concitoyen. En faisant parler Klaas, son assistant, ils vont trouver matière à procès :
«Suborner le domestique de Torrentius, l’amener à témoigner contra son maître, c’est l’une des idées que Van Sonnevelt, assoiffé de vengeance, est venu proposer un jour au bailli nouvellement désigné. Velsaert a estimé l’offre recevable. Il s’agit, après tout, de confondre un blasphémateur, un être amoral et pervers, peut-être même un athée. Quand on œuvre pour la cause qui est la sienne, tous les moyens sont bons.»
Torrentius n’a que faire des avertissements, il travaille avec ardeur pour satisfaire les commandes. Mais le filet se resserre et il finit «par se faire coffrer». Ce qu’il pensait n’être qu’une simple péripétie va le conduire à un procès inique et à une condamnation d’une sévérité exemplaire. Il faudra l’intervention du roi d’Angleterre pour lui permettre de prendre l’exil. Mais cet épisode l’aura marqué durablement et il ne retrouvera plus son regard pétillant et son inspiration.
Colin Thibert a trouvé le style qui sied à ce genre d’épopée. Parfaitement documenté, son imagination a fait le reste pour nous offrir un roman où l’aventure et la truculence des personnages prend le pas sur la biographie. Ce faisant, il donne au lecteur beaucoup de plaisir à suivre cet artiste et, comme le graveur, à nous livrer une réflexion sur le rôle de l’artiste, sur la rigueur protestante, mais aussi sur la duplicité des hommes et des âmes. On se régale !

Torrentius
Colin Thibert
Éditions Héloïse d’Ormesson
Roman
128 p., 15 €
EAN 9782350875378
Paru le 22/08/2019

Où?
Le roman se déroule aux Pays-Bas, à Haarlem et en Angleterre.

Quand?
L’action se situe au XVIIe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
Dans l’austère Haarlem du XVIIe siècle, Johannes van der Beeck peint, sous le nom de Torrentius, les plus extraordinaires natures mortes de son temps et grave sous le manteau des scènes pornographiques qui se monnayent à prix d’or…

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« C’est une petite eau-forte d’une obscénité remarquable. Dans le désordre d’un lit, une femme nue, cambrée, qu’un homme prend par-derrière, une main lutinant le téton gauche, l’autre soulevant la jambe droite à la pliure du genou. Les seins, le ventre et les cuisses ont le luisant des charcuteries de qualité. La gravure est si fine que l’on pourrait compter les poils du pubis. La femme a un visage enfantin et doux, ses lèvres sont gonflées par le plaisir. L’homme parait avoir le double de son âge: cheveux longs, frisés, bouc hérissé, face congestionnée. Sous la broussaille des sourcils, ses yeux brillent autant que le gros diamant qu’il porte à l’oreille.
– Alors, monsieur Brigby? Que voyez-vous?
Avec sa longue barbe, ses cheveux blancs et sa calotte, Houtmans a l’air d’un sage docteur du sanhédrin. Trompeuse apparence, il n’est qu’épicier.
– Je vois… je vois l’accouplement d’un satyre et d’une nymphe, répond Brigby dont le teint a viré au carmin. Oppressé, il respire à petits coups dans la touffeur de la boutique.
– C’est bien plus que cela, monsieur.
– Que voulez-vous dire? Cette scène aurait-elle un sens caché?
Après un temps, Houtmans chuchote:
– Il s’agirait d’un autoportrait…
– Comment cela?
– Eh bien, l’artiste s’est représenté en fornicateur.
– Vous m’en direz tant ! Et la femme?
– Quelle importance? C’est une putain connue sous le nom de Zwantie.
– Elle paraît si jeune, murmure Brigby, reportant son attention sur la gravure.
– Le vice n’a pas d’âge.
– Certainement.
Brigby toussote et demande:
– Vous en avez d’autres?
Houtmans retire avec précaution l’un des tiroirs du grand meuble à épices et le pose sur le comptoir. Des parfums de poivre et de girofle se répandent. D’une cache, il sort une liasse de papier vélin nouée d’un ruban de satin vert qu’il défait. Lissant les estampes du plat de la main, il les présente, l’une après l’autre, à la curiosité avide de son client. Toutes figurent d’énergiques scènes de copulation traitées avec la même crudité, le même souci du détail. Le blanc laiteux des chairs féminines est mis en valeur par des noirs veloutés, profonds. Les hommes sont en demi-teintes. Priapiques et lubriques, tous ressemblent peu ou prou, si Houtmans a dit vrai, à l’auteur des eaux fortes dont le monogramme, V.d.B., figure en has à droite de l’image.
– Combien demandez-vous du lot? s’enquiert Brigby.
Houtmans annonce un prix, l’Anglais se récrie, indigné.
Dans le registre qu’il tient d’une plume appliquée, Brigby note ce soir-là: «Un lot d’estampes de belle facture figurant des scènes mythologiques. Total: soixante florins.» Au terme d’un marchandage serré, il a payé plus de quatre fois cette somme à Houtmans. L’extrême rareté de telles images et leur qualité exceptionnelle justifient leur prix. En détenir est un délit passible de la prison, voire du bûcher selon les juridictions.
Grand amateur d’art, le roi Charles Ier d’Angleterre, qui n’est pas homme à faire les choses à moitié, s’est fixé pour but de constituer la plus belle collection d’Europe. II a commencé par racheter des œuvres de peintres célèbres à des pairs endettés, il a surtout chargé Sir Dudley Carleton, En connaisseur, d’écumer le plat pays pour son compte lorsqu’il y était son ambassadeur. En quittant les Provinces-Unies pour assumer d’autres fonctions, Sir Dudley Carleton a trouvé en Brigby un rabatteur impitoyable et compétent. Il fallait également qu’il fût d’une discrétion à toute épreuve car le roi est aussi friand de pornographie. »

À propos de l’auteur
Né en 1951 à Neuchâtel, Colin Thibert est écrivain et scénariste pour la télévision. Il a longtemps pratiqué le dessin et la gravure. En 2002, il a reçu le prix SNCF du Polar pour Royal Cambouis (Série Noire, Gallimard). Son dernier roman, Un caillou sur le toit, a paru en 2015 chez Thierry Magnier. (Source : Éditions Héloïse d’Ormesson)

Site Wikipédia de l’auteur

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L’archipel du chien

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En deux mots:
Trois corps échoués sur la plage d’une île qui entend se développer grâce au tourisme, cela fait un peu désordre. D’où l’idée de dissimuler les cadavres. Mais ce lourd secret hante certaines consciences…

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

L’île aux noyés

C’est avec une fable très sombre que Philippe Claudel choisit de parler des migrants. L’occasion aussi de poursuivre son exploration de la nature humaine.

Dès les premières lignes de ce roman aussi sombre que superbe Philippe Claudel nous avertit: « L’histoire qu’on va lire est aussi réelle que vous pouvez l’être. Elle se passe ici, comme elle aurait pu se dérouler là. Il serait trop aisé de penser qu’elle a eu lieu ailleurs. Les noms des êtres qui la peuplent ont peu d’importance. On pourrait les changer. Mettre à leur place les vôtres. Vous vous ressemblez tant, sortis du même inaltérable moule. »
Nous voici donc sur une île comme il existe beaucoup. Sans grandes perspectives économiques si ce n’est une économie de survivance. « Il y a des vignes, des oliveraies, des vergers de câpriers. Chaque arpent cultivé témoigne de l’opiniâtreté d’ancêtres qui l’ont arraché au volcan avec patience. Ici on est paysan ou pêcheur. Il n’y a pas d’autre choix. Souvent les jeunes gens ne veulent ni l’un ni l’autre. Ils partent. Les départs ne sont jamais suivis de retours. » Mais le maire caresse l’idée de construire un grand centre thermal pour revivifier ce coin de terre hostile.
Inutile dans ce contexte de souligner que la découverte de trois cadavres de noirs venus s’échouer sur la plage tombe mal. Pour lui comme pour le curé, le docteur et l’instituteur qui sont dépêchés sur place, la solution consiste à nier ce drame, à faire comme s’il n’avait pas eu lieu. Après tout cette île n’était pas leur destination. « Ils ne la connaissaient sans doute même pas. Elle est devenue leur cimetière. Si j’avertissais la police et un juge, que se passerait-il? Nous verrions débarquer ici non seulement ces beaux messieurs qui nous regardent toujours de haut comme si nous étions des crottes de rats, mais aussi derrière eux quantité de journalistes, avec leurs micros et leurs caméras. Notre île du jour au lendemain deviendrait l’île aux noyés. Vous savez que ces chacals sont forts pour les formules. »
Décision est donc prise de transporter les cadavres jusqu’aux failles rocheuses et de les jeter au fond sans plus de procès. Mais très vite, l’instituteur a des scrupules. Sans rompre sa parole, il se met à étudier les courants, à tenter de comprendre comment les trois hommes ont pu dévier de leur route. Une occupation qui ne plaît pas du tout au maire persuadé « que si le monde tournait si mal, c’était la faute aux hommes comme l’Instituteur, empêtrés d’idéaux et de bonté, qui cherchent jusqu’à l’obsession l’explication du pourquoi du comment, qui se persuadent de connaître le juste et l’injuste, le bien et le mal, et croient que les frontières entre les deux versants ressemblent au tranchant d’un couteau, alors que l’expérience et le bon sens enseignent que ces frontières n’existent pas, qu’elles ne sont qu’une convention, une invention des hommes, une façon de simplifier ce qui est complexe et de trouver le sommeil. » Sans oublier que l’instituteur n’était pas né sur l’île.
Et alors que l’instituteur se persuade que «les morts allaient faire payer aux vivants leur indifférence» – une phrase qui aurait pu être tirée de L’arbre du pays Toraja – et allaient les punir, le maire doit chercher une parade. Le commissaire qui vient de débarquer pourrait même lui apporter son concours. À moins que son cynisme ne cache une volonté farouche de mettre à jour les âmes noires qui hantent l’île, des « négriers, des marchands de corps, des trafiquants de rêve, des voleurs d’espoir, des meurtriers ».
La plume de Philippe Claudel, on le sait, fait merveille dans ce registre tragique, lorsqu’il s’agit d’explorer la nature humaine, notamment quand elle est inhumaine. Attendez-vous donc à un final en apothéose. De ceux qui marquent durablement par leur implacable férocité.

L’archipel du chien
Philippe Claudel
Éditions Stock
Roman
288 p., 19,50 €
EAN : 9782234085954
Paru le 14 mars 2018

Où?
Le roman se déroule sur une île de l’archipel du chien, mais elle pourrait – malheureusement – tout aussi bien se dérouler n’importe où.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Le dimanche qui suivit, différents signes annoncèrent que quelque chose allait se produire.
Ce fut déjà et cela dès l’aube une chaleur oppressante, sans brise aucune. L’air semblait s’être solidifié autour de l’île, dans une transparence compacte et gélatineuse qui déformait çà et là l’horizon quand il ne l’effaçait pas : l’île flottait au milieu de nulle part. Le Brau luisait de reflets de meringue. Les laves noires à nu en haut des vignes et des vergers frémissaient comme si soudain elles redevenaient liquides. Les maisons très vite se trouvèrent gorgées d’une haleine éreintante qui épuisa les corps comme les esprits.
On ne pouvait y jouir d’aucune fraîcheur.
Puis il y eut une odeur, presque imperceptible au début, à propos de laquelle on aurait pu se dire qu’on l’avait rêvée, ou qu’elle émanait des êtres, de leur peau, de leur bouche, de leurs vêtements ou de leurs intérieurs. Mais d’heure en heure l’odeur s’affirma. Elle s’installa d’une façon discrète, pour tout dire clandestine. »

Les critiques
Babelio
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog Lettres it be

Les premières pages du livre
« Vous convoitez l’or et répandez la cendre.
Vous souillez la beauté, flétrissez l’innocence.
Partout vous laissez s’écouler de grands torrents de boue. La haine est votre nourriture, l’indifférence votre boussole. Vous êtes créatures du sommeil, endormies toujours, même quand vous vous pensez éveillés. Vous êtes les fruits d’une époque assoupie. Vos émois sont éphémères, papillons vite éclos, aussitôt calcinés par la lumière des jours. Vos mains pétrissent votre vie dans une glaise aride et fade. Vous êtes dévorés par votre solitude. Votre égoïsme vous engraisse. Vous tournez le dos à vos frères et vous perdez votre âme. Votre nature se fermente d’oubli.
Comment les siècles futurs jugeront-ils votre temps?
L’histoire qu’on va lire est aussi réelle que vous pouvez l’être. Elle se passe ici, comme elle aurait pu se dérouler là. Il serait trop aisé de penser qu’elle a eu lieu ailleurs. Les noms des êtres qui la peuplent ont peu d’importance. On pourrait les changer. Mettre à leur place les vôtres. Vous vous ressemblez tant, sortis du même inaltérable moule.
Je suis certain que vous vous poserez tôt ou tard une question légitime: a-t-il été le témoin de ce qu’il nous raconte ? Je vous réponds: oui, j’en ai été le témoin. Comme vous l’avez été mais vous n’avez pas voulu voir. Vous ne voulez jamais voir. Je suis celui qui vous le rappelle. Je suis le gêneur. Je suis celui à qui rien n’échappe. Je vois tout. Je sais tout. Mais je ne suis rien et j’entends bien le rester. Ni homme ni femme. Je suis la voix, simplement. C’est de l’ombre que je vous dirai l’histoire.
Les faits que je vais raconter ont eu lieu hier. Il y a quelques jours. Il y a un an ou deux. Pas davantage. J’écris « hier » mais il me semble que je devrais dire « aujourd’hui ». Les hommes n’aiment pas l’hier. Les hommes vivent au présent et rêvent de lendemains.
L’histoire se passe sur une île. Une île quelconque. Ni grande ni belle. Guère éloignée du pays dont elle dépend mais qui en est oubliée, et proche d’un autre continent que celui auquel elle appartient, mais qu’elle ignore.
Une île de l’Archipel du Chien.
Quand on observe cet archipel sur les cartes, on ne peut de prime abord remarquer le Chien. Il se cache. Les enfants peinent à le distinguer. La maîtresse qu’on surnommait déjà la Vieille s’amusait de leurs efforts, puis de leur surprise lorsqu’avec le bout de sa baguette, elle dessinait les contours de sa gueule. Le Chien surgissait soudain. Ils en étaient effrayés. Il en va de lui comme de certains êtres dont on ne devine pas la vraie nature quand on commence à les fréquenter, et qui un jour vous sautent à la gorge.
Le Chien est là, dessiné sur le fin papier. Gueule ouverte, crocs sortis. S’apprêtant à déchiqueter une longue et pâle immensité cobalt que la carte constelle de chiffres indiquant les profondeurs et de flèches qui tracent les courants. Ses mâchoires sont deux îles courbées, sa langue aussi, une île, et ses dents aussi, certaines pointues, d’autres massives, carrées, d’autres encore effilées comme des dagues. Ses dents, des îles donc. Dont celle où se déroule l’histoire, la seule habitée, tout au bout de la mâchoire inférieure. Tout au bord de l’immense proie bleue qui ne sait pas qu’elle est convoitée.
La vie sur l’île vient du volcan qui la domine et qui pendant des millénaires a vomi sa lave et ses scories fertiles. On l’appelle le Brau. Le nom sonne barbare. Il faisait peur aux petits jadis, quand l’île s’enchantait des cris et des rires des enfants. Désormais le Brau digère, après sa dernière colère. Son cratère est enfoui le plus souvent dans un édredon de brumes. Il se livre à une très longue sieste. Quelques rots de temps à autre. Des bruits sourds. Des énervements d’endormi, qui frissonne et se retourne dans son sommeil.
Le reste du squelette du Chien est une multitude de petites îles, la plupart minuscules comme des miettes de pain oubliées sur la nappe à la fin d’un repas. Désertes. Tout au contraire, celle qu’on va découvrir s’est martelée du battement du sang des hommes. Elle demeure, comme un bout de monde tombé dans l’azur. Sans doute à l’origine y eut-il un peuplement de pêcheurs, au temps des Phéniciens, descendants des pirates et voleurs échoués là en cabotant, ou se cachant pour compter leur butin.
Il y a des vignes, des oliveraies, des vergers de câpriers. Chaque arpent cultivé témoigne de l’opiniâtreté d’ancêtres qui l’ont arraché au volcan avec patience. Ici on est paysan ou pêcheur. Il n’y a pas d’autres choix. Souvent les jeunes gens ne veulent ni l’un ni l’autre. Ils partent. Les départs ne sont jamais suivis de retours. C’est ainsi et c’est depuis toujours.
Le Chien crache des saisons inhumaines. L’été assèche les hommes et les terrasse. L’hiver les transit. Vent aigre et pluie froide. Des mois de langueur grelottante. Leurs maisons ont fait le tour du monde. En photographie. Dans les magazines. Des architectes, des ethnologues, des historiens ont décidé sans rien leur demander qu’elles appartenaient au patrimoine de l’humanité. Cela les a fait rire, avant de les contrarier. Ils ne peuvent ni les détruire ni les transformer.
Ceux qui n’y vivent pas les leur envient. Les sots. En pierre de lave mal jointoyée, elles ressemblent à des huttes massives bâties par un peuple de nains. Elles sont dures avec eux. Inconfortables. Sombres et rugueuses. On y étouffe ou on y gèle. Elles les encerclent et les oppressent. Ils ont fini par leur ressembler.
Le vin de l’île est un rouge lourd et sucré né d’un cépage qui ne pousse qu’ici, le muroula. Les baies de ses grappes ressemblent à des yeux de pie : petites, noires, brillantes, dénuées de pruine. Vendangé vers la mi-septembre, le raisin est disposé ensuite sur les murets des vignes et des vergers de câpriers, protégé des oiseaux par de fins filets. Il y sèche durant deux semaines avant d’être pressé, puis on laisse fermenter le jus dans la pénombre de caves étroites et longues, creusées sur les flancs du Brau.
Quand plus tard le vin est mis en bouteille, il a pris la couleur d’un sang de taureau. On ne peut voir la lumière à travers lui. Il est fils des ténèbres et du ventre de la terre. Il est le vin des Dieux. Quand on y trempe les lèvres, c’est le soleil et le miel qui viennent dans la bouche et coulent dans la gorge, et aussi le gouffre sans fond de l’envers du monde. Les vieux avaient coutume de dire en le buvant qu’ils tétaient en même temps le sein d’Aphrodite et celui d’Hadès. »

Extraits:
« Sur l’île, on enterre les morts debout. La terre est rare. Elle est le bien le plus précieux. Les hommes ont compris très tôt qu’elle devait appartenir aux vivants, qu’elle était là pour les nourrir, et que les morts devaient y prendre le moins de place possible. Qu’elle ne leur servait plus à rien. (…) Ici, on vit ensemble mais on voyage seul dans la mort: le cimetière n’abrite aucune sépulture commune ni familiale, mais des tombes célibataires dans lesquelles le mort se tient droit comme il s’est tenu droit dans la vie. » (p. 53-54)

« Le temps a passé sur l’île mais n’a rien arrangé. Ce n’est pas son rôle. Ovide a écrit que le temps détruit les choses, mais il s’est trompé. Seuls les hommes détruisent les choses, et détruisent les hommes, et détruisent le monde des hommes. Le temps les regarde faire et défaire. Il coule indifférent, comme la lave a coulé du cratère du Brau un soir de mars, pour napper de noir l’île et en chasser les derniers vivants. Comme autrefois on appliquait un brassard sombre sur un être en deuil, la terre porte désormais la couleur des morts, et celle des funérailles. Cela pour des millénaires. »


Philippe Claudel présente L’archipel du chien © Production Éditions Stock

À propos de l’auteur
Écrivain traduit dans le monde entier, Philippe Claudel est aussi cinéaste et dramaturge. Il a notamment publié aux éditions Stock Les Âmes grises, La Petite Fille de Monsieur Linh, Le Rapport de Brodeck et L’Arbre du pays Toraja. Membre de l’académie Goncourt, il réside en Lorraine où il est né en 1962. (Source: Éditions Stock)

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Les guerres de mon père

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En deux mots:
C’est à une véritable enquête que se livre Colombe Schneck dans ce roman consacré à son père. Témoignages et archives mettent à jour des vérités occultées durant un quart de siècle.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

La gloire de mon père

Colombe Schneck est partie sur la trace d’un père qui avait pris soin d’occulter son passé. Pour lui rendre hommage et pour l’Histoire.

« Il m’a fallu vingt-cinq ans pour être capable d’affronter ce qu’il cachait. Il avait honte et nous avions honte, il était coupable et nous étions coupables, il manquait quelque chose, je ne savais pas quoi, ma seule certitude d’enfance était que son amour était aussi indéfectible qu’irremplaçable.
J’ai cherché de manière absurde, partout, son amour et son passé.
Conversations oubliées, notes perdues, dossiers administratifs, archives publiques. »
La confession qui ouvre le nouveau livre de Colombe Schneck nous livre aussi le mode d’emploi de la romancière. Ce n’est en effet pas uniquement avec ses souvenirs et les témoignages de la famille et des proches, mais aussi en généalogiste et en archiviste qu’elle est partie à la recherche du véritable visage d’un homme qui offrait à sa progéniture « un amour sans limites. Seules semblaient compter pour lui la beauté et la bonté. Il était prêt à nous laisser sans armes, dans l’illusion. Il suffisait de fermer les yeux. Nous étions des exilés sans mémoire s’accrochant aux joies du présent. » À l’image de cette photo de vacances sur le bandeau de couverture où Colombe trône sur ses épaules. Une joie de vivre et une insouciance qui ne sont pas feintes, mais qui sont nées d’un passé qu’il cherchait à oublier, à occulter.
La vérité, c’est qu’il « avait survécu aux destructions et aux rafles, aux morts injustes et à la torture, aux terreurs, à l’humiliation et à la peur, à la honte, à l’exil, à la perte encore; il avait été confronté, enfant, adolescent, jeune homme, à la violence et l’inhumanité. Face aux guerres, il avait construit un état de résistance, refusant l’amertume et la désolation, la plainte et la tristesse, la nostalgie. Il venait de pays qui ont disparu et dont il subsiste si peu de traces. Il était facile de nous faire croire qu’ »avant n’existe pas »».
Voilà donc la généalogiste remontant l’arbre généalogique – qu’elle a eu la bonne idée de reproduire au début du livre – pour essayer de mieux comprendre qui sont les personnages rencontrés au fil de cette enquête.

SCHNECK_arbre_genealogique
À la première génération, celle de ses parents, on imagine ce que le romanesque d’une histoire proche du Jules et Jim de Henri-Pierre Roché a pu être accompagné de frustrations et de non-dits, même si l’arrangement entre les deux amis se partageant la même femme semblait avoir eu l’assentiment de la grand-mère parternelle et de son second mari. Voici donc Pierre présentant son épouse Hélène à son ami Gilbert. Ce dernier, le père de Colombe, tombe immédiatement amoureux d’elle et finira par l’épouser. Le couple aura trois enfants, Antoine, Colombe et Marine.
Avant de revenir à Gilbert, qui est le personnage central de ce livre, remontant une génération de plus,celle des grands-parents. Cette fois, on se rapproche du Romain Gary de La Promesse de l’aube avec Majer, L’increvable Monsieur Schneck, et Paula: « Paula Hercovitz, la mère de Gilbert, ma grand-mère paternelle, est née à Bistriţa le 14 juillet 1909, une petite ville de la Transylvanie hongroise. Le père de Paula, comme 138 juifs de Bistriţa, s’engage en 1914 dans l’armée hongroise, il est tué en 1915. À sept ans, Paula est orpheline de père. Par le traité du Trianon, la Transylvanie devient roumaine. À l’âge de dix ans, Paula la petite Hongroise change de nationalité, de langue. Elle parle allemand, yiddish et hongrois, elle doit apprendre le roumain et une nouvelle forme d’antisémitisme, le modèle hongrois est plus feutré, presque invisible, l’antisémitisme roumain est lui violent, visible, physique. En 1922, la famille Hercovitz fuit vers la France. Qui est-on, quand on apprend dès l’enfance que rien ne reste? Qu’il faut toujours être prêt à tout perdre, même sa langue maternelle? Rien, même les murs d’une maison, une liste de camarades de classe, des habitudes, des goûts, rien ne tient. À Strasbourg, Paula devenue Paulette a suivi un cours de secrétariat ainsi qu’une école ménagère tandis que Majer, devenu Max devient voyageur de commerce pour un grossiste en porcelaine et cristal.
C’est dans cette France qui n’a pas encore pris la juste mesure des périls qui montent que naît Gilbert. Le petit garçon va très vite comprendre que le principe d’incertitude est durablement ancré dans la famille et, lié à ce dernier, le besoin de fuir, de chercher un abri ailleurs. Un atavisme qui lui suivra du reste jusqu’en Algérie.
C’est alors à l’archiviste de prendre le relais, de rechercher dans les administrations les documents et les noms des acteurs qui sont alors intervenus pour aider ou au contraire pour nuire à la famille. Si certains lecteurs seront rebutés par la transcription brute de ces dossiers, lettres et fichiers, on sent combien le devoir de mémoire l’emporte ici sur le souci d’écriture. Et ce qu’elle trouve est édifiant, met quelquefois du baume au cœur sur des blessures encore vives ou ravive le chagrin et la colère. Faisons ici le choix de citer les Justes, ces personnes qui ont rendu possible la survie de Gilbert et, par voie de conséquence, rendu possible la naissance de l’auteur. Merci à Charles Schmitt, directeur de l’école communale de Nontron, merci à Marguerite Eberentz, du réseau de Résistance de la préfecture de Périgueux et merci aux anonymes habitants de Trélissac.
Grâce à eux, Colombe peut rendre hommage à son père et, se faisant, ajouter à son travail d’archiviste et de généalogiste, celui d’historienne.

Les guerres de mon père
Colombe Schneck
Éditions Stock
Roman
306 p., 20,50 €
EAN : 9782234081833
Paru le 3 janvier 2018

Ce qu’en dit l’éditeur
« Quand j’évoque mon père devant ses proches, bientôt trente ans après sa mort, ils sourient toujours, un sourire reconnaissant pour sa générosité. Il répétait, il ne faut laisser que des bons souvenirs. Il disait aussi, on ne parle pas des choses qui fâchent. À le voir vivre, on ne pouvait rien deviner des guerres qu’il avait traversées. J’ai découvert ce qu’il cachait, la violence, l’exil, les destructions et la honte, j’ai compris que sa manière d’être était un état de survie et de résistance.
Quand je regarde cette photo en couverture de ce livre, moi à l’âge de deux ans sur les épaules de mon père, je vois l’arrogance de mon regard d’enfant, son amour était immortel. Sa mort à la sortie de l’adolescence m’a laissée dans un état
de grande solitude. En écrivant, en enquêtant dans les archives, pour comprendre
ce que mon père fuyait, je me suis avouée, pour la première fois, que nous n’étions pas coupables de nos errances en tout genre et que, peut-être, je pouvais accepter d’être aimée. »

Les critiques
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Colombe Schneck présente son ouvrage Les guerres de mon père © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre 
« En souvenir de Gilbert Schneck et de Pierre Pachet
Si vous l’aviez connu, vous n’auriez rien pu deviner, son regard était toujours doux, souriant. À ses côtés, on se sentait aimé. Mon père voulait savoir ce qu’il pouvait faire pour vous. Comment vous aider. Quel était votre désir.
Guettant la moindre grimace, le plus infime souffle de contrariété auquel il répondait :
– Cœur qui soupire n’a pas ce qu’il désire.
Alors, il partait en quête de ce qui pourrait vous soulager.
Le passé n’existait pas, seul le présent comptait.
Il répétait:
– Il ne faut offrir que de bons souvenirs.
Ou encore:
– Ne parlons pas de choses qui fâchent.
Il avait survécu aux destructions et aux rafles, aux morts injustes et à la torture, aux terreurs, à l’humiliation et à la peur, à la honte, à l’exil, à la perte encore; il avait été confronté, enfant, adolescent, jeune homme, à la violence et l’inhumanité.
Face aux guerres, il avait construit un état de résistance, refusant l’amertume et la désolation, la plainte et la tristesse, la nostalgie. Il venait de pays qui ont disparu et dont il subsiste si peu de traces. Il était facile de nous faire croire qu’« avant n’existe pas ».
Mon père nous offrait un pull-over en laine vieux rose, des lieder de Schubert chantés par Kathleen Ferrier, un paysage vert de Dordogne, un amour sans limites. Seules semblaient compter pour lui la beauté et la bonté. Il était prêt à nous laisser sans armes, dans l’illusion. Il suffisait de fermer les yeux.
Nous étions des exilés sans mémoire s’accrochant aux joies du présent.
Il est mort il y a si longtemps. Il m’a fallu vingt-cinq ans pour être capable d’affronter ce qu’il cachait. Il avait honte et nous avions honte, il était coupable et nous étions coupables, il manquait quelque chose, je ne savais pas quoi, ma seule certitude d’enfance était que son amour était aussi indéfectible qu’irremplaçable.
J’ai cherché de manière absurde, partout, son amour et son passé.
Conversations oubliées, notes perdues, dossiers administratifs, archives publiques.
En France, l’administration conserve tout et je me suis longtemps demandé la raison de cette obsession conservatrice. J’ai fini par la comprendre et l’admirer.
Alors que nos souvenirs sont des mensonges, nos passés au mieux flous, quand ils ne sont pas transformés, les archives offrent de minuscules assises. Je ne sais rien et cela est si facile, il suffit de prendre le métro, de tendre sa carte d’identité, de remplir une demande et un dossier, alors apparaissent un nom, une date, une lettre, des photos, une clarté.
Grâce à ces archives, je me suis avoué, pour la première fois, que ni mon père ni moi n’étions coupables de nos errances en tout genre, et que, peut-être, je pouvais accepter d’être aimée. »

Extraits
« Majer Schneck, mon grand-père, est né à Sanok en 1902.
Sanok est alors une ville du royaume de Galicie appartenant à l’Empire austro-hongrois, devenue polonaise par le traité de Brest-Litovsk en 1918, après avoir failli être rattachée à l’Ukraine. Elle est aujourd’hui située au sud-est de la Pologne, non loin de la frontière avec la Slovaquie.
Ses parents sont commerçants, sa mère est hongroise, son père, polonais.
Majer est un garçon long et mince, inquiet, blond, aux yeux bleus, agile, qui dès l’âge de douze ans accompagne son père en Bohême, en Moravie, en Bessarabie, pour acheter porcelaines et verres, qu’ils revendront dans le magasin de Sanok.
Il possède un talent, la séduction. »

« Les parents de Gilbert, avant de se nommer Max et Paulette, avaient pour prénoms Majer et Paula. Ils avaient émigré de pays qui n’existent plus, la Transylvanie hongroise, la Galicie polonaise, la Bessarabie russe. Ils n’avaient pas fait d’études, mais ils parlaient à eux deux sept langues couramment, l’allemand, le hongrois, le russe, le roumain, le yiddish, le polonais et le français. L’allemand était la langue de l’administration, le hongrois, celle de l’école, le roumain, pour ma grand-mère, la langue de l’occupant, le russe, la langue du commerce, le yiddish, la langue de la cuisine et de l’amour, et le français, celle dans laquelle ils avaient élevé leur fils. »

« Il l’avait rencontrée en premier, à la fin des années 60, l’avait présentée à mon père qui en était tombé très amoureux. Le problème est que Gilbert était marié à la belle Hélène, qu’il était le père d’un petit garçon et qu’une fille venait de naître (moi).
Comment faire avec l’amour?
Pierre a bien voulu me raconter une histoire que je connaissais déjà, leur arrangement à tous les trois. Lui, sa sœur Hélène (ma mère), son ami Gilbert (mon père).
Ils s’étaient retrouvés en Tunisie, à Sidi Bou Saïd, en 1960 pour le négocier.
Pierre et Gilbert étaient en permission. Ils finissaient leur service militaire en Algérie. Mon père dans le Constantinois comme médecin. Pierre à la troupe. Hélène venait rendre visite à Gilbert dont elle était tombée amoureuse, dans une colonie de vacances des Étudiants juifs de France à Saint-Cast, six ans auparavant, se jurant qu’elle l’aurait un jour, qu’il finirait par se lasser de toutes les autres et qu’il l’aimerait, elle.
L’amour était un combat, pensait-elle.
Lui était amoureux de plusieurs filles en même temps, refusant de choisir. Il était enthousiaste, admiratif davantage que leur beauté, leur rondeur, c’était leur vitalité, la manière dont chacune s’en était sortie. Elles avaient toutes été des enfants cachées pendant la guerre, toutes connu la peur, la solitude face à la peur, la perte, le silence après la perte. Entre lui et elles, cela n’était jamais évoqué, trop dangereux, mais ils partageaient cette compréhension que le passé était incurable, rien ne le corrigerait, il valait mieux l’oublier, et puisqu’ils étaient en vie, il y avait une obligation de vivre, d’être présent au monde. »

« Le grand appartement, vestibule aux murs émeraude, salle à manger rose, salon argenté, couloir bleu nuit, cuisine vert d’eau, salle de bain pourpre, salle de bain orangée, chambre bleu roi, bleu gris,bleu mauve, bleu ennui, n’offrent plus aucun abri, chaque pièce, tiroir, meuble, est plein de ce qui n’est pas dit, de tous ces morts sans tombe. »

À propos de l’auteur
Écrivain, Colombe Schneck a notamment publié, chez Stock, L’Increvable Monsieur Schneck (2006), Val de Grâce (2008), Une femme célèbre (2010) et, aux Éditions Grasset, La Réparation, traduit dans plusieurs pays. (Source : Éditions Stock)

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