Over the Rainbow

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Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots
Après la remarque d’une amie d’enfance, Constance Joly a ressenti la nécessité d’écrire l’histoire de son père, homosexuel et mort du sida. Avec une infinie tendresse, elle retrace le parcours de cet homme, de ce père marié trop tôt.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Des mots pour combler le manque

Constance était une jeune fille lorsqu’elle a perdu son père, mort du sida. À à la suite de la remarque d’une amie, l’auteure de Le Matin est un tigre a ressenti la nécessité de mettre des mots sur ce vide. Une confession bouleversante.

«Oui, c’est ça, je me souviens: il fait partie des vieux homos qui sont morts les premiers» La remarque de Justine, venue rendre visite à son amie d’enfance pour voir son bébé a provoqué un choc et poussé Constance Joly à prendre la plume. «La honte et le chagrin qui m’avaient ravagée en refermant la porte sur elle, il y a aujourd’hui une vingtaine d’années, se sont changés en nécessité. Celle de remonter le cours de ta vie.» Une vie qui commence à Nice dans les années 1960, au sein d’une famille qui va se déchirer le jour où sa mère découvre son frère de dix-huit ans «au lit avec un nègre». Bertrand est contraint de quitter le domicile familial, non sans avoir lancé «c’est pas moi le plus pédé des deux». Jacques, le futur père de Constance, ne va pas tarder à fuir à son tour Nice pour Paris et la fièvre de mai 1968. Et pour ne pas être «le plus pédé des deux» se choisit la plus belle et la plus cultivée des femmes. Lucie enseigne à la Sorbonne, l’avenir est plein de promesses.
Quand naît leur fille, Jacques veut encore croire à leur histoire et choisit le prénom de Constance. «Tu as envie de cette vertu dans ta vie, creuser ton sillon dans ce mariage, dans cette fiction. Durer, persévérer, j’en porte le prénom et la charge. Tu ne persévéreras pas dans ton rôle de mari, mais dans celui de père, si. Tu as été un père discret, emprunté, timide et merveilleux.»
Une rencontre à Clermont-Ferrand va bousculer toutes ses certitudes. Denis a 27 ans et va éveiller un désir qui plus jamais ne s’éteindra. Quelques mois plus tard lui succédera Ivan que Lucie trouvera dans le lit conjugal. La rupture est consommée.
Commence alors pour Constance la vie d’enfant de divorcés, qui partage sa vie entre le cocon maternel et l’appartement mystérieux que son père partage avec son «copain». Petit à petit, elle trouve ses marques, grandit. Après ses premières expériences amoureuses et après avoir consolé sa mère qui n’imaginait plus un nouvel amour possible, elle doit essayer de trouver des mots apaisants pour son père qu’Ivan vient de quitter.
Il finira par se consoler dans les bras de Sören. C’est au moment où Constance prend son envol et trouve l’amour que son père est frappé par «la plus « grande catastrophe sanitaire que l’humanité ait connue », selon l’expression de l’Organisation mondiale de la santé, vient de paraître, mais personne ne le sait pour le moment». Peut-être est-ce le résultat d’un voyage à San Francisco à l’automne 1979. Mais il n’en sait rien. Il n’en dit rien. Le zona, premier indice de la maladie, sera guéri au bout de quinze jours. Mais d’autres symptômes ne vont pas tarder à faire leur apparition et les décès dans la communauté homosexuelle se multiplient.
Constance la romancière a su trouver dans les mots, la façon de crier son amour pour son père. En courts chapitres, qui sont autant de reflets d’une grande humanité, elle raconte un drame. Mais à la froide réalité, elle préfère les chauds rayons du soleil. Et c’est bouleversant. «J’écris pour ne pas tourner la page. J’écris pour inverser le cours du temps. J’écris pour ne pas te perdre pour toujours. J’écris pour rester ton enfant». Mission brillamment accomplie!

Over the rainbow
Constance Joly
Éditions Flammarion
Roman
192 p., 17 €
EAN 9782081518650
Paru le 6/01/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Nice et dans la région puis à Paris, Clermont-Ferrand et la Bourgogne. On y évoque aussi des voyages à San Francisco, des vacances en Grèce, à Stromboli, à l’île de Ré, au Portugal et en Dordogne, un séjour à Saint-Pétersbourg, à Cerisy, à Venise et à Séville.

Quand?
L’action se déroule de la fin des années 1960 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Celle qui raconte cette histoire, c’est sa fille, Constance. Le père, c’est Jacques, jeune professeur d’italien passionné, qui aime l’opéra, la littérature et les antiquaires. Ce qu’il trouve en fuyant Nice en 1968 pour se mêler à l’effervescence parisienne, c’est la force d’être enfin lui-même, de se laisser aller à son désir pour les hommes. Il est parmi les premiers à mourir du sida au début des années 1990, elle est l’une des premières enfants à vivre en partie avec un couple d’hommes.
Over the Rainbow est le roman d’un amour lointain mais toujours fiévreux, l’amour d’une fille grandie qui saisit de quel bois elle est faite: du bois de la liberté, celui d’être soi contre vents et marées.

68 premières fois
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog T Livres T Arts
Blog Calliope Pétrichor
Blog Mes écrits d’un jour

Les autres critiques
Babelio 
Lecteurs.com
Cheek Magazine (Pauline Le Gall)
France TV info (Anne-Marie Revol)
Têtu
Nice Matin (Jimmy Boursicot)
Blog Les livres de K 79
Blog Trouble Bibliomane
Blog Le tourneur de pages


Entretien avec Constance Joly à propos de son roman Over the Rainbow © Production Escale du livre – Bordeaux


Lecture du roman par l’auteure et Céline Milliat-Baumgartner © Production Maison de la poésie – Paris

Les premières pages du livre
« 1. Toute histoire commence par quelqu’un qui s’en va
Elle avait été la grande amie de mes seize ans, on avait passé le bac ensemble, on avait aimé le même garçon, on s’était disputées, réconciliées, éloignées, puis tout à fait perdues de vue. Je savais qu’elle vivait seule, qu’elle avait travaillé dans l’humanitaire, et je l’avais prévenue quelques jours auparavant que j’avais accouché d’une petite fille. Elle m’avait alors annoncé sa visite. Je ne l’avais pas vue depuis dix ans. J’avais un trac de débutante. Je vaporisais des effluves de fleur d’oranger dans la pièce, arrangeais un coussin, essayais différents sourires devant le miroir. Le bébé dormait, j’allais régulièrement vérifier sa blondeur mousseuse, je la trouvais indécemment belle, j’étais fière. Fière et bouillonnante d’impatience.
Elle a sonné. Mon cœur a fait un looping et je suis allée ouvrir. Lorsque je l’ai vue, je me suis souvenue de tout ce que notre amitié avait laissé de boue dans son sillage. Je me suis souvenue que Justine n’était pas du genre « gentil », et qu’elle m’avait même toujours sacrément dominée. Il m’est revenu que nos roulades dans l’herbe étaient accueillies par ses sarcasmes, que les clopes que je fumais étaient trop chères à son goût, qu’elle me trouvait trop souriante, trop maigre, trop grande. J’ai revu tout cela en un clin d’œil, alors que son regard bleu se plantait dans le mien dans l’encadrement de la porte. Et j’ai su que cette visite serait une erreur. Je l’ai su d’instinct, alors que je lui dédiais mon fameux sourire et qu’elle entrait dans l’appartement où mon tout petit bébé venait de se réveiller avec des sanglots déchirants. Elle a jugé ma fille trop gâtée, mon appartement trop cossu, et en laissant son index caresser ma rangée de livres, s’est arrêtée sur le seul ouvrage vaguement honteux que je possédais, en s’esclaffant.
Quand je l’ai enfin raccompagnée à la porte, Justine m’a demandé des nouvelles de mon père. J’ai été surprise la première seconde, puis j’ai pensé à une blague, une de ses sales blagues d’ado, et j’ai presque été soulagée de retrouver son humour, mais à mon effarement, elle s’est reprise. Mais non, bien sûr, elle était bête, il était mort. « Le dasse, c’est ça ? » J’ai dû hocher la tête. Elle a ajouté en appelant l’ascenseur : « Oui, c’est ça, je me souviens : il fait partie des vieux homos qui sont morts les premiers. » L’ascenseur s’est arrêté à l’étage et Justine est montée dedans en me lançant un de ses fameux « Salud ! ». En refermant la porte, j’ai réalisé que le bébé s’était arrêté de pleurer. Et que je tremblais.
Elle avait oublié ta mort. Cela peut arriver, bien sûr, je la lui avais apprise cinq ans auparavant, nous ne nous étions pas revues depuis. Je pouvais comprendre. Je pouvais lui pardonner ça. Mais elle avait parlé de toi comme d’un « vieil homo », elle avait évoqué ta maladie, le sida, sans même lui donner son vrai nom. Cette maladie secrète, coupable, honteuse, que toi-même tu avais tue jusqu’à la fin. Et ces mots grelottaient dans mon cerveau : « vieil homo », « le dasse ». Ce que tu avais dû endurer pour vivre ton homosexualité. Ce que tu avais souffert pour en mourir. Le silence qui avait cousu tout cela. Ta vie en lisière, ta vie en sourdine. Et soudain, le fracas de ces paroles qui prétendaient te résumer. Justine avait réglé ton cas en deux formules. La honte et le chagrin qui m’avaient ravagée en refermant la porte sur elle, il y a aujourd’hui une vingtaine d’années, se sont changés en nécessité. Celle de remonter le cours de ta vie.
Mon histoire commence par quelqu’un qui s’en va.

2. Super-huit
Je vivais avec ton souvenir depuis longtemps maintenant, comme une rumeur sourde, une soufflerie de hotte, un bruit parasite que l’on finit par oublier. Je m’étais arrangée avec ça, et ressortais de ma mémoire une boîte où s’entassaient les scènes de notre passé ensemble. Ces vingt-deux années où je t’ai connu. Une boîte de rushs, pas très volumineuse (je n’ai pas l’impression d’avoir beaucoup de souvenirs), emplie de scènes de différentes époques : des voyages, des vacances, des week-ends ; une période niçoise, une période parisienne ; et puis des cadrages serrés, tes mains, tes yeux, un détail de tes appartements successifs : un tableau, tes balcons, ton fauteuil. Ça me suffisait, je crois, je piochais là-dedans, je remuais des bouts, j’en prenais un pour l’observer, tiens, la Yougoslavie, tiens, mes deux ans, je me rejouais une petite scène, et je refermais la boîte.
Je possède aussi quelques albums photos et un film. D’épais albums crème à couverture tapissée, avec intercalaires en papier cristal hérités de ta mère. Lucie et toi, à l’École normale. Toi adolescent, en pantalons courts, place Masséna. Toi, période embonpoint et rouflaquettes. Toi, jeune père. Le jardin du Luxembourg, les bassins miroitants, les statues qui servent de perchoir aux pigeons. Moi, canotier sur la tête, salopettes tricotées alourdies de couches. Couleurs pastel, robes rose thé ou vert amande de maman, jeans beiges et impers pour toi, jupes à fleurs, coupes laquées des grands-mères, nos épaules dorées devant les vignes, mes sabots rouges, la barbe à papa qu’on me retire pour la photo, mon visage poudré de sucre rose, mon air interdit. Deux ou trois décennies de bonheurs posés. Trois gros volumes jaunis, que je range avec mes DVD.
Le film est en super-huit ; il a lieu au square Marco-Polo derrière la Closerie des Lilas, en face de l’immeuble où nous habitions. Les images tremblent légèrement, accompagnées du ronronnement de la caméra. Ce sont des images trop claires, surexposées, striées de lignes noires intempestives. Le cadrage est amateur, les couleurs fanées, la nature absente. Chaque vêtement, chaque coupe de cheveux, chaque élément du décor est daté. Le mouvement, privé de parole, est à la fois comique et poignant. Les silhouettes sont minces, les sourires gênés. L’image capture tout cela : la jeunesse et la joie, l’embarras et la mélancolie des regards. Des mots prononcés, des rires muets. Visages et bouches éclosent en fleurs d’oubli. L’image vacille. Lucie est dans la splendeur de ses trente ans, cheveux noirs en cascade, jean pattes d’eph et une cape sous laquelle je ne cesse de disparaître. Cela ressemble à un jeu de torero, je suis le minuscule taureau frisé, ma mère agite sa cape, je m’y engloutis, et dès que la cape s’éloigne, je trottine de toute la force de mes mollets. Ma mère est mon phare, ma terre promise, je n’ai d’yeux que pour elle, et lui tends des bras languissants. Tu me fais signe, maladroitement, allez viens, viens, je peux presque lire sur tes lèvres, mais je t’évite, ton corps est un obstacle, je veux ma mère. Tu cherches à attraper ma main, et je te la dérobe. Le geste que tu fais alors me déchire aujourd’hui : tu lèves un bras résigné, tant pis, et tu nous regardes. Je fixe aujourd’hui cette main avec laquelle j’écris, celle qui voulait t’échapper, cette main qui essaie de te saisir et n’attrape plus que du vide.
Il y a ce moment où tu nous laisses à notre corrida amoureuse dans le fond du cadre, et où tu t’avances vers la caméra : ton jean blanc, ta chemise aux manches retroussées, tu avances de ton grand pas, de tes jambes immenses, tu approches encore, ta ceinture, puis ton torse, ton visage en gros plan, tu souris de plus en plus largement à mesure que tu rejoins le filmeur, ton visage prend tout le cadre maintenant, tes lèvres, tu parles (mais que dis-tu ?), tu ris, tu ris tellement.
Puis c’est le noir.
Peut-être est-ce au moment où le noir engloutit ce sourire, où tu disparais. J’ai pourtant vu ce film des dizaines de fois, mais ce jour-là, le noir qui te succède me poursuit. Ton visage frissonne sous mes paupières.

En rangeant le film super-huit, je sais que le moment est venu de trier mes souvenirs pour écrire ton histoire. Une histoire dont je serais la monteuse. La menteuse. Celle qui comble les vides, synchronise gestes et paroles. Celle qui rejoue le passé.
Je connais la langue des absents. C’est toi qui me l’as apprise.

3. Le bonhomme de cire
Nice coule dans tes veines comme un mauvais sang. Tu y as laissé l’aîné renfrogné et responsable, l’adolescent qui collectionnait les prix d’excellence, le jeune marié mutique et bouffi que tu fus, et tant d’autres versions tronquées de toi-même. Tous ces Jacques ne te ressemblent plus. Tu t’y es marié devant la cathédrale Sainte-Réparate un jour de février 1966. Sur les rares photos de la cérémonie, tu ressembles à un bonhomme de cire, sourire pétrifié, bras ballants, costume trop ajusté. Lucie, chignon ingrat, lèvres étirées, est emmeringuée dans sa robe de satin lourd et son bouquet figé.
Tu as parlé le moins possible cette année-là. Que peut bien dire un bonhomme de cire ? Tu as donné le change, tu as joué le jeu, tu l’as joué le mieux possible, tu connaissais les règles par cœur. Jusqu’au moment où tu n’as plus pu. Tromper, tu sais faire. Mais tu veux vivre. J’imagine cela, cette urgence. Alors tu es parti. Tu as quitté ce soleil, la surexposition, Nice et ses orangers amers. Tu es parti avec ta femme, ta femme si belle et bientôt triste.
De Nice, il ne te reste que l’étourdissante odeur du figuier de la Réserve, celle des citrons et du thym en fleur ; les tons rose et vénitien des façades, le glacier de la place Garibaldi, le vieux port et ses antiquaires. Tu as mis Nice en bocaux, fruits confits, confiture de cédrats, artichauts poivrade et olivettes, et enveloppé tout ça dans de grandes brassées de mimosas en fleur.
À Paris, la parole te reviendrait. L’envie. 1968 soufflerait sur ta torpeur, elle réveillerait ton sang visqueux. Vous seriez de jeunes professeurs, vous manifesteriez dans la rue, vous auriez des amis engagés, bientôt célèbres. Vous iriez à la Cinémathèque, au théâtre, en banlieue, à Nanterre, à Bobigny ; tu écrirais pour Les Temps modernes, Lucie te passerait Simone de Beauvoir au téléphone, elle traduirait Primo Levi, vous découvririez ensemble Chéreau, Dario Fo, Vitez, Planchon ; vous feriez des soirées dansantes, des pique-niques improvisés, tu serais le meneur de votre petite troupe, et Lucie serait gaie.
Tu avais cru si fort à la fiction de votre amour que là encore, tu avais fait illusion. Tu parlais désormais, tu criais même dans la rue avec les autres. Tu parlais, tu étais si drôle, tu faisais rire tes célèbres amis.
Tu parlais, oui, mais tu ne t’écoutais pas.
La nuit, tu faisais toujours le même rêve. Le décor changeait parfois : un pont, une plage, une ruelle, mais le scénario variait peu. Dans ces rêves, tu marchais, un feutre mou te cachait le visage, tu étais poursuivi par un cercle de lumière qu’il te fallait fuir. À un moment, sortant de l’ombre, un homme s’avançait vers toi. Il soulevait ton chapeau d’un doigt. Le cercle de lumière vous rattrapait, et c’était alors l’éblouissement soudain. Il avait le visage de Robert Redford et te souriait. Ses mains parcouraient ton corps, puis l’homme s’agenouillait lentement. Le ciel tournoyait, le décor s’effaçait tandis que l’univers semblait se fondre et se concentrer en une boule de feu dans ton ventre.
Tu te réveillais, le ventre collant, le cœur affolé. Lucie dormait, sa bague de topaze jetant un feu pâle dans la pénombre.

4. Le coquelicot
Il paraît que tu es venu à la maternité avec un brin de muguet en plein mois de mars. Une fleur miraculeuse, dont je me demande où tu avais bien pu la trouver. Il paraît qu’avant même de me prendre dans tes bras, tu avais compté tous mes doigts. Tu avais été rassuré – c’est bien, il y en avait dix –, tu avais réussi, tu étais père d’une enfant normale, toi qui devais te vivre en mari usurpé, en père imposteur. Toi qui devinais sans doute que l’élan qui t’avait jeté vers le corps de ta femme, celle que tes amis t’enviaient, n’avait rien de spontané. Lucie te plaisait, certes, tu l’aimais comme on peut aimer une amie, une belle amie pulpeuse, et elle, t’adorait. Un jeune couple élancé, deux lianes brunes et rieuses, la vie devant eux. Ensemble, vous partagiez tout : les séances de cinéma au Quartier latin, la littérature italienne que vous enseigniez l’un et l’autre, le goût de la mer et celui des fêtes insensées où vous alliez déguisés, les flâneries dans les petites cours pavées de Paris, les manifs contre la guerre du Vietnam, les tableaux dégotés chez les antiquaires ; vous partagiez tout, et aussi votre lit, aux lourds draps brodés.
Il y a eu cet été 68. Celui qui a succédé à l’embrasement de la rue. Vous êtes heureux et épuisés, les copies corrigées, Paris bien trop chaud, le boulevard du Montparnasse désert, le pollen en suspension dans l’air. Et si on partait un peu, si on allait à la campagne ? Vous voilà à vélo dans les champs, des fleurs de pavot à la main, cherchant de l’ombre aux terrasses. La trouvant dans une abbaye aux chambres spartiates. Dehors, les branches se balancent souplement, lourdes de fleurs épanouies. Le corps doré de Lucie, son sourire de torche, le coquelicot piqué dans ses cheveux, et ton impulsion soudaine. Les clématites grimpent aux fenêtres, le vent apporte l’odeur sèche de la pierre, peut-être une cloche dans la vibration du soir. C’est dans ce théâtre d’ombres que j’ai été conçue.

5. Silence
Tu as haï ton frère très tôt. Ton petit frère blond aux boucles de fille, aussi gracieux que tu es maladroit, aussi moqueur que tu es appliqué. Vous partagez la même chambre rue Pastorelli, à Nice. Une pièce exiguë, deux lits adossés aux murs, une fenêtre au milieu où le soleil n’entre pas. La seule chose que vous avez en commun, c’est la détestation sourde. La voix haut perchée de votre mère et ses lèvres trop fardées. L’échine courbée de votre père, qui rentre du garage les mains encore poisseuses d’huile de moteur et de cambouis. Son air affable, dominé. Les promenades du dimanche à Saint-Jean-Cap-Ferrat, culottes courtes, boucles disciplinées et sourires de façade. Voyez le petit Bertrand, l’ange doré, et Jacques, l’aîné, regard renfrogné. Ils sont l’envers d’une même médaille, ils sont si semblables. Sous la table du restaurant le dimanche, les coups de pied entre frères, les bleus sur les tibias, les grimaces contenues. Sans vous concerter, vous avez cherché dans les livres le chemin de la sortie. Vous avez appris par cœur des pages entières du dictionnaire, lu et relu Hugo, Stendhal, Henri de Régnier, tout ce qui traîne. Vos bagarres sont violentes, votre haine farouche. Tu ramasses tous les prix d’excellence, Bertrand aussi, et tu frémis de rage.
Car au fond de toi, tu sais. Tu sais que Bertrand est celui qui arrivera à découdre son image de la broderie familiale, à effacer ses boucles blondes des photos. Tu comprends intuitivement qu’il est libre, et qu’il sortira du cadre. Tu sais que toi, tu t’efforceras plus durement encore d’y rester prisonnier.
Bertrand et toi vous haïssez parce que vous êtes les mêmes.
Deux garçons qui se savent homosexuels et qui le taisent.
Ce que vous partagez ne peut se dire.

6. Le damné
Ton frère a quitté Nice au seuil de l’âge adulte à la suite de l’incident.
Bertrand a dix-huit ans lorsqu’un après-midi votre mère vous propose une énième balade à Saint-Jean. Ton frère refuse, tu acceptes à contrecœur, tu pars avec tes parents, laissant Bertrand à son Gaffiot. Parce qu’elle se sent souffrante, votre mère écourte la promenade, et vous rentrez plus tôt que prévu, tous les trois. Tout de suite, tu comprends qu’il s’est passé quelque chose. Tu comprends qu’il s’est passé cette chose. Ta mère a un pressentiment elle aussi, d’un pas agité elle fait claquer ses talons sur le parquet en direction de votre chambre. Elle ouvre la porte, étouffe un cri, vacille sur le seuil, votre père vient soutenir sa femme qui manque de s’évanouir. Tu as compris avant eux. Sans rien voir, sans rien entendre des mots confus qui sortent de la bouche de ta mère, tu sais. Une rancœur aigre te remonte dans la gorge alors qu’elle pleure maintenant, qu’elle suffoque, renversée sur la bergère de velours bleu. Bertrand est au lit, avec un nègre. Voici la phrase exacte, celle qui va circuler dès lors à mi-voix dans la famille : Bertrand, 18 ans. Au lit. Avec un nègre. Bertrand, trois fois coupable. Mineur, pédé, et rastaquouère.
À la demande de tes parents, tu as siégé au conseil de famille improvisé à la hâte, réunissant tes grands-parents, tes parents, ton frère et toi autour de la table du salon. Ton embarras, peut-être ta joie secrète aussi. Quelle sanction pour ce frère dégénéré ? Ce frère qui vit avec fracas ce que, à l’ombre de toi-même, tu refoules ? Alors, Jacques, nous t’écoutons ? Tu t’éclaircis la voix, le regard clair de ton frère te brûle les yeux. Le feu de ta honte gagne tes oreilles, elles sont écarlates. La famille est suspendue à ta parole d’aîné. Tu es assis au centre du cercle ; tu suggères la pension, dans un marmonnement inaudible que l’on te fait répéter. »

Extraits
« « Oui, c’est ça, je me souviens: il fait partie des vieux homos qui sont morts les premiers ». L’ascenseur s’est arrêté à l’étage et Justine est montée dedans en me lançant un de ses fameux «Salud!». En refermant la porte, j’ai réalisé que le bébé s’était arrêté de pleurer. Et que je tremblais.
Elle avait oublié ta mort. Cela peut arriver, bien sûr, je la lui avais apprise cinq ans auparavant, nous ne nous étions pas revues depuis. Je pouvais comprendre. Je pouvais lui pardonner ça. Mais elle avait parlé de toi comme d’un «vieil homo», elle avait évoqué ta maladie, le sida, sans même lui donner son vrai nom. Cette maladie secrète, coupable, honteuse, que toi-même tu avais tue jusqu’à la fin. Et ces mots grelottaient dans mon cerveau: «vieil homo», «le dasse». Ce que tu avais dû endurer pour vivre ton homosexualité. Ce que tu avais souffert pour en mourir. Le silence qui avait cousu tout cela. Ta vie en lisière, ta vie en sourdine. Et soudain, le fracas de ces paroles qui prétendaient te résumer. Justine avait réglé ton cas en deux formules. La honte et le chagrin qui m’avaient ravagée en refermant la porte sur elle, il y a aujourd’hui une vingtaine d’années, se sont changés en nécessité. Celle de remonter le cours de ta vie.
Mon histoire commence par quelqu’un qui s’en va. » p. 12-13

« En rangeant le film super-huit, je sais que le moment est venu de trier mes souvenirs pour écrire ton histoire. Une histoire dont je serais la monteuse. La menteuse. Celle qui comble les vides, synchronise gestes et paroles. Celle qui rejoue le passé. Je connais la langue des absents. C’est toi qui me l’as apprise. » p. 17

« C’est toi qui proposes le prénom «Constance». Tu as envie de cette vertu dans ta vie, creuser ton sillon dans ce mariage, dans cette fiction. Durer, persévérer, j’en porte le prénom et la charge. Tu ne persévéreras pas dans ton rôle de mari, mais dans celui de père, si. Tu as été un père discret, emprunté, timide et merveilleux. » p. 37

« Denis t’invite à le suivre. Les rues de Clermont-Ferrand sont irréelles dans cette nuit où tu suis un homme, tu ne reconnais plus rien, mais lui sait où il t’emmène, il marche vite. À l’hôtel de la Gare, vous montez dans une chambre minuscule, éclairée par un réverbère orange. Denis lève les yeux vers toi pour la première fois depuis le café, et son regard est si intense que tu as l’impression d’accéder à un niveau supérieur de ton existence. Tu comprends que tu ne pourras plus jamais te passer de cette sensation. Tout ensuite se déroule comme dans ton rêve avec Robert Redford. Sauf que tout est réel, et que dans les bras de Denis, tu pleures enfin. » p. 44-45

« La première mention du virus est datée du 5 juin 1981, Un titre technique : « Pneumocystis pneumonia Los Angeles ». L’article relate que durant la période d’octobre 1980 à mai 1981, cinq jeunes hommes, tous homosexuels, sont traités pour une pneumonie à pneumocystis, dans trois hôpitaux de Los Angeles. Deux des patients sont morts. Les cinq patients sont également victimes d’infections par cytomépgalovirus. L’acte de naissance officiel de la plus «grande catastrophe sanitaire que l’humanité ait connue», selon l’expression de l’Organisation mondiale de la santé, vient de paraître, mais personne ne le sait pour le moment. » p. 83

« Elle a cette phrase peu après: «Il faut tourner la page. Il ne faut pas oublier, mais il faut tourner la page.» Cette jeune fille m’a infiniment émue, et elle a raison, bien sûr qu’elle a raison. Mais je ne veux pas tourner la page. Il y a des zones comme ça où le jardin reste en friche. J’écris pour ne pas tourner la page. J’écris pour inverser le cours du temps. J’écris pour ne pas te perdre pour toujours. J’écris pour rester ton enfant. » p. 101

À propos de l’auteur
JOLY_Constance_©Roberto_FrankenbergConstance Joly © Photo Roberto Frankenberg

Constance Joly travaille dans l’édition depuis une vingtaine d’années et vit en région parisienne. Le matin est un tigre, son premier roman (Flammarion, 2019), a été très bien accueilli par la critique et les libraires. (Source: Éditions Flammarion)

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Rompre les digues

PIROTTE-rompre_les-digues  RL_hiver_2021

En deux mots
Renaud, quinquagénaire aussi riche que dépressif, promène sa mélancolie le long de la côte belge, accompagnée de son ami d’enfance et de quelques femmes qui l’empêchent de sombrer. Jusqu’au jour où il engage Teodora, une émigrée salvadorienne, dont les mystères vont le fasciner.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

«Avec la mer du Nord pour dernier terrain vague»

C’est du côté d’Ostende qu’Emmanuelle Pirotte nous entraine avec son nouveau roman, superbe de mélancolie de d’humanité. Avec à la clef la rencontre d’un quinquagénaire dépressif avec une émigrée salvadorienne.

Pour son cinquième roman, Emmanuelle Pirotte a choisi de mettre en scène une famille de haute-bourgeoisie belge, ou ce qu’il en reste. Renaud en est le symbole à la fois le plus fort et le plus faible. Le plus fort parce qu’il rassemble tous les traits caractéristiques de sa lignée et le plus faible parce qu’après une tentative de suicide avortée dans sa jeunesse, ce quinquagénaire promène son mal de vivre en étendard.
Autour de lui, le personnel de maison vaque à ses occupations, à commencer par Staline. C’est ainsi qu’il avait surnommé Angèle, à son service depuis plus de quarante ans, et qu’il avait conservé malgré toutes les brimades qu’elle lui avait fait subir jeune, Jacqueline la cuisinière et son mari Henri, l’homme à tout faire. Mais c’est Teodora Paz, née à San Salvador le 20 novembre 1995, qui va jouer un rôle majeur dans cette histoire. Pour l’heure, elle s’occupe de trois enfants d’une famille belge installée à Marbella. Mais nous y reviendrons. Le premier cercle, autour de Renaud, se compose de François, le fils de la cuisinière, qui est l’ami de Renaud depuis ses six ans et qui partage avec lui son spleen, lui qui s’est jamais remis de la perte de son épouse, suite à un cancer. Licencié, il a vivoté grâce à des petits boulots avant de se retrouver au chômage et n’a plus vraiment envie de retrouver du travail. Clarisse, en revanche, est plus lumineuse. C’est auprès de cette tante, installée en Angleterre, qu’il trouve refuge depuis qu’il est adolescent.
Complétons enfin le tableau avec Sonia, la prostituée moldave qu’il «loue» régulièrement, Brigitte qui milite dans l’humanitaire et Tarik, le dealer dont il vient de faire la connaissance et lui procure de la coke et du crack.
Alors que Renaud est en Angleterre, il apprend le décès d’Angèle et regagne la Belgique. C’est à peu près au même moment que la famille qui emploie Teodora décide de rentrer dans son plat pays. Quelques jours plus tard, à l’instigation de François, Renaud décide de prendre Teodora à son service. La Salvadorienne, dont on découvre petit à petit le trouble passé, et le bourgeois dépressif vont alors entrer dans une curieuse danse qui va les transformer tous deux.
Emmanuelle Pirotte réussit un roman d’une grande richesse, qui colle parfaitement à cette ambiance si bien rendue par Brel
Avec un ciel si gris qu’un canal s’est pendu
Avec un ciel si gris qu’il faut lui pardonner
Avec le vent du nord qui vient s’écarteler
En suivant Renaud et sa mélancolie, ses pensées morbides, la romancière parvient tout à la fois à nous le rendre attachant, malgré ses côtés insupportables. Il en va du reste de même de ses autres personnages, avec leur failles et leur humanité, lovés dans une écriture dont chacun des mots résonne, tout à tour sarcastique ou drôle, poétique ou crue. Une écriture aussi dense qu’addictive, une petite musique qui nous suit longtemps…

Rompre les digues
Emmanuelle Pirotte
Éditions Philippe Rey
Roman
272 p., 20 €
EAN 9782848768663
Paru le 4/03/2021

Où?
Le roman est situé en Belgique, principalement du côté d’Ostende, mais aussi à Bruxelles, Bruges, Gand. L’Angleterre et notamment St Margaret-at-Cliffe près de Douvres, l’île de Man et de Jersey, Canterbury et Birmingham sont également mentionnés ainsi que les lieux de villégiature comme Courchevel, Saint-Tropez, le lac de Côme, Marbella. On y évoque aussi San Salvador et la région napolitaine.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Sur les rives de la mer du Nord, Renaud coule des jours malheureux dans sa maison de maître, malgré l’attention de ses amis, presque aussi perdus que lui: François, vieux chômeur lunaire, et Brigitte, investie auprès des migrants. Ni les rencontres régulières et souvent dangereuses avec Tarik, son dealer, ni les voyages sporadiques en Angleterre chez l’excentrique tante Clarisse ne viennent guérir son dégoût de l’existence. À la mort de sa vieille gouvernante, Renaud recrute Teodora, jeune Salvadorienne taciturne, sans connaître son violent passé… Dans la grande demeure remplie d’œuvres d’art et de courants d’air, entre ces deux écorchés s’installe alors un étrange climat de méfiance et d’attraction.
Avec un humour mêlé de tendresse, Emmanuelle Pirotte brosse un portrait vitriolé de notre Occident épuisé. Mais elle esquisse également la possibilité d’une rédemption. D’Ostende à Douvres, en passant par l’Espagne et l’Amérique latine, nous marchons dans les pas de personnages intenses et fragiles qui se heurtent à leurs démons, à la violence et à la beauté du monde. Renaud et Teodora sortiront ils de leur profonde nuit pour atteindre l’aube d’une vie nouvelle ?

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
Le carnet et les instants (Thierry Detienne)

Les premières pages du livre
« Les premiers accords martèlent l’intérieur de sa tête. Renaud est à peine réveillé que cette satanée musique vient aussitôt lui vriller les tempes, à moins qu’elle n’eût été déjà là avant son réveil, ta tam, da ba da ba da ba da, ta ta ta ta ta ta, tam tam, à vous rendre fou, d’éblouissement, d’agacement, c’est syncopé et fluide, raide et souple, ça exprime tout et ça n’exprime rien, ça vous dit combien vous êtes un crétin et, nonobstant ce fait, quelle fine intelligence, quelle profonde sensibilité est la vôtre, à vous, vous l’Élu qui avez le privilège de connaître cette musique, de l’aimer, de la jouer, même mal, mais qu’importe. Ça vous piège, vous inonde du sentiment que peut-être vous n’êtes pas irrévocablement perdu. Dieu ne vous aurait pas abandonné, ta ta tam ? Même si vous pensez avec Cioran que Dieu doit tout à Bach, et non l’inverse, cette musique qui ébranle votre âme et votre carcasse tout entière vous rend perplexe, creuse fugitivement le sillon du doute.
Tam tam, da ba da ba da ta ta, ta ta, ça vous poursuit, mais non, c’est vous qui vous tuez à courir après ce flux d’accords qui semble ne jamais devoir s’arrêter, vous laissant toujours orphelin et cependant tout plein de lui. C’est implacable presque martial mais cela déborde de désinvolture arrogante, c’est désincarné, et ça met vos sens en pagaille. Et puis il y a aussi quand même, si, si, si, il faut être honnête, il y a sans conteste ce truc très boche, très carré, une forme de parfait ordonnancement germanique, eine perfekte Bestellung, rien qui dépasse, les notes à leur juste place, se dévidant au pas de l’oie.
Il a eu le malheur de dire ça récemment à un dîner de cons, et tout le monde a bien ri. Il a aussitôt protesté de son absolue sincérité ; ça a jeté un grand froid. Une des bonnes femmes est d’origine allemande, lui a bavé son voisin de table au creux de l’oreille, et Renaud a répondu que c’était précisément la raison de sa remarque, puis il s’est levé solennellement, s’est excusé auprès de la Teutonne, a porté un toast au génie allemand, à Bach et à ce cher Nietzsche. Cela n’a pas vraiment détendu l’atmosphère et on lui a fait comprendre qu’il valait mieux regagner son chez-lui. Il avait refusé un taxi, était reparti à pied par les rues détrempées, transi et titubant, se maudissant d’avoir accepté l’invitation de ces parvenus qui avaient fait fortune dans le nettoyage industriel.
Il entend des pas dans l’escalier. C’est Staline qui arrive avec son plateau d’argent où trône la cafetière fumante en vieux Sèvres, ainsi que la tasse et la soucoupe assorties. Staline et son groin hypocrite, son tablier blanc immaculé, son haleine de fleurs pourries et ses gestes d’une servilité congénitale. Il avait donné ce surnom à la domestique quand il avait sept ans, juste après qu’elle l’avait enfermé pendant trois heures seul dans la cave, plongé dans une obscurité totale. C’était la punition qu’elle infligeait à Renaud pour avoir laissé entrer un chaton abandonné dans la cuisine. Malgré la peine et l’amertume, frémissant d’effroi dans le sous-sol glacial, son cœur blessé d’enfant instruit avait quand même préféré Staline à Hitler. Il aurait pu choisir Franco, car Angèle et le tyran étaient de la même race de bouffeurs de paëlla, de joueurs de castagnettes et de sacrificateurs de taureaux. Mais Franco ne lui semblait pas assez cruel pour soutenir la comparaison avec la bonne.
Hiiiiiiiii ! Combien de fois lui a-t-il demandé de graisser les gonds de la porte de sa chambre ? Voici que pénètre dans la pièce le plateau étincelant, surmonté par la formidable paire de seins inutiles. La gouvernante était entrée au service de la famille à vingt ans. Elle n’avait pas eu d’enfants, et guère plus d’amants ; sa bigoterie ne le lui aurait pas permis. Et il était peu probable que le désir se soit jamais frayé un chemin dans cet être qui n’avait d’humain que le nom. Ces appendices féminins monstrueux faisaient dès lors figure d’imposteurs. Avant l’épisode du chat, Renaud avait voulu croire à leur sincérité ; quand Angèle le débarbouillait après le goûter, qu’elle approchait de son torse sa petite tête pour lui enfiler son bonnet, Renaud avait espéré que ce contact moelleux disait d’Angèle quelque chose qu’elle ne montrait pas, mais qui était certainement caché derrière ce vaste poitrail. Une bonté, une douceur qui ne demandaient qu’à s’exprimer, et dont les deux monticules tremblants étaient des témoins silencieux et fiables.
Angèle pose le plateau sur le bureau, verse le café dans la tasse qu’elle vient placer avec onction sur la table de nuit. Elle évite le regard de Renaud, autant que lui le sien, puis va ouvrir les tentures d’un mouvement brusque qui fait crisser les anneaux de cuivre contre la tringle, et ce bruit chasse définitivement le capriccio de Bach de l’esprit de Renaud. Cela lui procure une espèce de soulagement, car lorsqu’il s’éveille avec un air dans la tête, il y a de fortes chances que celui-ci l’accompagne toute la journée et finisse par s’imposer comme une torture. La domestique sort, redescend l’escalier. Renaud dispose des oreillers derrière son dos, boit une gorgée de café et allume une cigarette. Dehors, la rue est silencieuse. Les vacances de Noël terminées, les touristes rendent la ville à sa mélancolie et à cette sorte de torpeur qui la tient en hiver, la berce de brume et de pluie fine, la saoule de rafales gorgées d’embruns.
Faut-il vraiment se lever, encore une fois, encore cette fois ? Se lever et se laver, ou peut-être pas ? Choisir des habits, sortir de la chambre et se rendre dans les autres pièces, affronter la lumière, les odeurs, et Staline, et Jacqueline la cuisinière et Henri, son mari, l’homme à tout faire ? Si seulement… Si seulement Henri avait ce pouvoir : tout faire. Faire disparaître la nausée chaque matin et chaque soir, la lassitude et la tristesse qui s’accrochent à vous comme ces voix inconnues au téléphone, qui tentent de vous vendre une caisse de vin ou une consultation chez une voyante, ces voix souvent féminines à l’accent étranger, teintées de désespoir, de bêtise, de résignation, qui vous appellent depuis le bout du monde et que vous rembarrez comme vous ne chasseriez pas un chien errant. Elles vous tiennent au corps, ces voix, une fois qu’elles ont résonné à vos oreilles, et vous hantent comme l’envie d’en finir. S’il te plaît, Henri, fais disparaître le souvenir de ces voix, le mal de vivre, le bruit des anneaux sur la tringle, la figure ignoble de Staline.
« Mais pourquoi la gardez-vous ? » avait osé demander le brave homme, ainsi qu’une kyrielle de gens depuis des années. Renaud ne prenait pas la peine de leur répondre. Il n’avait pas le courage d’exposer des mobiles qu’il avait déjà tant de mal à s’avouer à lui-même.
La vérité était aussi sale et vilaine qu’Angèle, que Renaud, que ce monstre à deux têtes qu’ils formaient depuis plus de quarante ans. Renaud gardait Angèle comme on conserve une vieille blessure en l’empêchant de cicatriser, comme l’enfant qui arrache la croûte de son genou chaque fois qu’elle vient de se former, prend plaisir à observer le sang couler de nouveau, à sentir la douleur irradier. Renaud se plaignait de son fardeau auprès de Henri et de Jacqueline, de François son ami d’enfance, de Sonia sa pute attitrée. Et cela lui faisait du bien d’obtenir leur compassion, avant de s’en retourner vers sa vieille croûte.
Privé d’Angèle, Renaud perdrait une part essentielle de lui-même, la plus moche assurément, la plus méchante, la plus fragile et la plus indigne. Mais pour être parfaitement méprisable, cette part ne lui appartenait pas moins de plein droit, et il n’était pas question qu’il s’en débarrasse. Angèle d’ailleurs ne le permettrait pas. Ils étaient tous deux acteurs de cette association de névrosés furieux. Angèle excellait dans l’art de manipuler Renaud. Elle était une blessure redoutable, qui saignait quand il fallait, cicatrisait juste assez longtemps pour qu’un répit soit accordé, une trêve qui leur permettait de reprendre des forces, afin de continuer la lutte.
Depuis quelques années, sa haine pour Angèle était devenue sa plus puissante raison de rester en vie. Il avait bien du mal à se souvenir d’un temps où il n’en était pas ainsi. Renaud avait pourtant remisé l’Espagnole dans une lointaine soupente de son esprit durant ses études en Grande-Bretagne. De l’âge de treize ans à la fin de son cursus universitaire, il n’avait entrevu Angèle que quelques jours par an et n’y pensait guère. Elle n’accompagnait pas la famille à Courchevel l’hiver, à Saint-Tropez l’été ou au lac de Côme. Sa place était en Belgique, à Bruxelles où vivaient les parents de Renaud. Elle était tolérée dans la laide villa du Zoute qu’ils occupaient le week-end quand ils n’avaient rien de mieux à faire. Ainsi en avait décidé la mère de Renaud. Ils étaient servis dans leurs autres propriétés par des domestiques à demeure, des gens du cru ; c’était tellement plus authentique.
À l’âge de cinquante-deux ans, la mère de Renaud avait eu une embolie cérébrale alors qu’elle achetait un sac en python bleu canard dans une boutique du Zoute. La vendeuse emballait l’objet, quand sa cliente s’effondra bien raide sur le comptoir, yeux démesurément ouverts et fixes, « comme si on l’avait débranchée », selon les termes de la commerçante. La mère vécut encore deux ans, privée de la parole et de l’usage de ses jambes, de celui de ses sphincters et sans doute aussi d’une part non négligeable de sa raison. Les médecins n’étaient pas formels sur ce dernier point cependant. Mais son sempiternel sourire égaré et la manière dont elle tenait serré contre elle, jour et nuit, le sac en python, comme Gollum son « précieux », ne laissaient guère de doute sur sa santé mentale. Elle se mettait souvent à chantonner en regardant dans le vide, et cela ne venait pas atténuer le sentiment que cette femme était définitivement hors du coup.
Elle attendait la mort – il serait plus juste de dire qu’on attendait la mort pour elle – au home des Petites Abeilles, une maison d’accueil de la banlieue de Bruxelles, où végétaient une tripotée de malades mentaux et de vieux fous impotents. Renaud se félicitait de vivre en Angleterre, afin d’avoir le moins possible l’occasion de contempler le spectacle de sa mère démente. Elle ne semblait pas le reconnaître, son comportement n’était pas le moins du monde altéré par la présence de Renaud, pas plus que par celle de son époux, d’Angèle ou de quiconque. Il y avait bien un infirmier qui, chaque fois qu’il s’adressait à elle ou la manipulait, obtenait un regard un peu moins vacant, un sourire plus sensé. Renaud l’avait même vue une fois poser sa main décharnée sur le bras de l’auxiliaire de soin. Il avait chassé d’un ricanement la pathétique image de son esprit. Mais elle était souvent revenue le hanter dans un rêve qu’il se méprisait de faire : c’était sur son bras à lui que sa mère posait sa main prématurément vieillie, c’était à lui qu’elle adressait son sourire niais. C’était lui-même qui lui répondait aussi niaisement, le regard embué.
On l’avait enterrée un jour d’avril venteux, avec son sac.
Ce départ ne laissa aucun vide dans la vie de Renaud. Il lui semblait que sa mère l’avait désertée depuis toujours ; elle avait pondu un fils, avant de l’abandonner aux soins de quelques nounous quand il était bébé, puis d’Angèle, pour se consacrer à ses voyages, ses amies de l’atelier de développement personnel, son yoga, ses vernissages et ses séances de shopping. C’était une femme idiote et creuse, et la simple réalité de son passage sur terre questionnait douloureusement le sens de la vie humaine.
Le père était une figure encore plus consternante et fantomatique ; ses rares moments de présence généraient une atmosphère de tension insoutenable. L’homme ne vivait que par l’intermédiaire du téléphone, du fax qui turbinait à plein régime dans un grésillement poussif, de divers journaux qui l’informaient des fluctuations de la bourse, et dont il tournait les pages avec une sorte d’agacement méditatif. Rien ni personne n’avait le pouvoir de susciter son intérêt autant que ces trois choses. L’avènement de la téléphonie mobile sonna le glas du dernier vestige de savoir-vivre dont il teintait encore parfois ses rapports avec ses semblables. Il fut un des premiers adorateurs de la petite boîte magique, et il comprit bien avant nombre de ses contemporains l’étendue des avantages liés au caractère portable de l’objet, qui ne le quittait sous aucun prétexte. Le père de Renaud était un avant-gardiste de la connexion, une saisissante préfiguration de l’homme du XXIe siècle.
Lorsque enfin il échappait à l’emprise de sa panoplie du parfait homme d’affaires, c’était tout auréolé de gravité stupide. Il donnait l’impression qu’il venait d’empêcher une explosion atomique ou de trouver un vaccin contre le cancer. Il se frottait les yeux et posait son regard loin, prenait des mines compassées et soupirait, afin que l’on se pénètre de l’importance de sa mission, de son labeur acharné destiné à offrir cette vie de luxe et d’oisiveté à ceux dont il avait la charge. En réalité, il avait hérité d’une grosse fortune qui prospérait grâce à une équipe de financiers et d’avocats redoutables. On ne lui demandait pas grand-chose, seulement une signature de temps à autre. Il était quasi inutile au bon fonctionnement de ses affaires, comme son père avant lui, comme Renaud s’il lui survivait.
Dans le hall, Staline s’escrimait à dépoussiérer le lustre en cristal de Venise. Perchée sur la dernière marche d’un escabeau, elle retenait son souffle en faisant délicatement glisser son plumeau sur les tubulures nacrées et les corolles charnues couleur de corail. Les pampilles tintèrent faiblement sous la caresse. L’image du corps de Sonia s’imposa. Depuis combien de temps Renaud ne lui avait-il pas rendu visite ? Il alla se réfugier dans la cuisine où Jacqueline l’accueillit par un large sourire. Ça sentait bon le cumin et les pruneaux. Renaud souleva le couvercle de la marmite sur la cuisinière : c’était un tajine d’agneau, selon la recette que Jacqueline tenait de sa belle-fille originaire du Maroc. Une fort brave fille, cette Leila, qui venait prendre soin de la maison un mois par an, quand Staline s’en retournait dans sa fournaise andalouse. Était-ce bien l’Andalousie qui avait vu naître le cerbère ? Ou bien la région de Valence ?
Par la fenêtre, Renaud observe Henri qui ratisse les feuilles et ramasse les branches tombées lors de la dernière tempête. Il les jette dans un grand brasier au milieu du jardin. Renaud enfile un vieux Barbour qui pend à la patère de l’office, chausse des bottes et sort pour le rejoindre. L’air tout chargé de gouttelettes en suspension sent le bois brûlé, l’humus, les effluves des innombrables sapins qui décorent la ville. Henri lui adresse un petit salut de la tête. Ils contemplent les flammes en silence. Puis Henri ramasse les outils de jardinage, pose une main chaude sur l’épaule de Renaud, marmonne quelque chose et rentre. Jacqueline va endosser son manteau d’un autre âge, glisser son bras sous celui de son mari et ils rentreront chez eux tranquillement. Elle s’inquiétera de ne pas avoir vu Renaud manger, espérera qu’il fera honneur à son plat à un autre moment de la journée ou de la nuit. Le vieux la rassurera en lui disant que Renaud ne se laissera pas mourir de faim. Mais ils croiseront tous deux les doigts au fond de leurs poches en faisant un vœu, car ils ne peuvent ni l’un ni l’autre affirmer que cela n’arrivera pas.
Renaud a passé l’âge du suicide en bonne et due forme. La pendaison, la noyade, le saut d’un pont ou sous un train ne sont plus pour lui. Il avait tenté de s’empoisonner avec les barbituriques de sa mère à l’âge de dix-huit ans, avait pris soin de s’enrouler la tête dans un sac en plastique, s’était endormi dans la maison vide. Mais sa mère était rentrée plus tôt que prévu et l’avait sauvé. L’imbécile. Quitter la vie de son plein gré de manière aussi radicale avant d’avoir vingt ans est un acte sublimement romanesque. Après, cela devient pathétique. À quarante-huit ans, on peut juste envisager de s’en aller lentement à petites doses d’alcool, de tabac, de cocaïne et d’amphétamines, de nuits sans sommeil. Comme ça, l’air de rien, l’air de succomber un peu malgré soi, de subir. Sans panache. Voilà ce qui lui reste. On ne peut pas l’accuser de chômer pour arriver à ses fins. Mais même maltraitée, sa santé reste excellente. Son corps résiste.
Il quitte Henri et va remplir un grand verre de whisky qu’il descend en deux coups, se sert une petite assiette de tajine qu’il mange debout en errant d’une pièce à l’autre. Il n’est pas capable d’avaler plus de cinq bouchées. Les activités d’Angèle ont cessé, ou bien la bonne est anormalement silencieuse… Non, elle est sortie, sans doute pour remplacer le grand bouquet de fleurs qui orne la console du hall. Elle a la vilaine manie de choisir des glaïeuls ces temps derniers, bien que Renaud les déteste. Après avoir fumé deux cigarettes, il se rend dans le cabinet de curiosités.
C’est la seule pièce de la maison interdite à Staline. Renaud époussette lui-même le cabinet à secrets hollandais, la carapace de tortue, les coquillages et les malles anciennes, la vaisselle d’argent, les camées antiques et les pierres précieuses, les vanités, les os de monstres de la préhistoire, les bocaux où surnagent des sirènes, créatures hideuses nées de cerveaux grillés sous les tropiques, fabriquées à partir d’une tête et d’un torse de singe cousus à une queue de serpent ou de poisson, toutes ces choses qu’il a accumulées au fil des années en écumant les antiquaires. Il n’ouvre pas les volets intérieurs, allume les deux cierges pascals aux coins de la pièce, et s’approche du catafalque de verre où dort la pièce qu’il considère comme la plus précieuse de sa collection.
Dans la faible clarté frémissante, la chevelure semble onduler comme une eau sombre sur le velours grenat. Il soulève le couvercle transparent et plonge la main dans les mèches d’un noir de jais, qui n’ont rien perdu de leur douceur. Renaud avait acheté l’objet à une vente publique quatre ans plus tôt. Il faisait partie de l’inventaire d’un château du Brabant flamand depuis le XVIIe siècle. On ne connaissait rien de son origine, ni pourquoi il s’était retrouvé là. La chevelure est son secret, son trésor, son « précieux » à lui, ce qu’il aimerait emporter dans la tombe, ou plutôt dans le four. Il repense à sa mère et à son sac en python qui l’accompagne dans le grand voyage d’outre-tombe, tel le cheval de Childéric. Chacun ses lubies ou ses croyances, deux choses qui n’en forment souvent qu’une.
Cette relique macabre le reliait paradoxalement à la vie. La chevelure était un mystère merveilleux et impénétrable qui l’apaisait, lui donnait le sentiment d’être en communion avec le monde, avec ses semblables, envers et contre tout, le dégoût, la fatigue, Staline, le fantôme de sa mère, les smileys et les likes, les touristes chinois, l’extinction des panthères et la fonte des glaces.

Ce matin, 5 janvier, Teodora s’éveille en sursaut à 5 heures 22 minutes. Ce sont les hurlements de Louis qui l’arrachent brusquement au sommeil. Louis, le fils de la famille belge pour laquelle elle travaille depuis maintenant huit mois. Malgré les demandes répétées, les menaces de le priver de dessert ou de tablette – inutiles puisqu’elles ne peuvent pas être mises à exécution –, l’enfant de quatre ans refuse de se lever et de rejoindre Teodora dans sa chambre sans faire de bruit. Louis ressent un plaisir manifeste à observer les traits tirés de la jeune femme, les larmes de fatigue qui inondent ses yeux, alors qu’elle pose le biberon de lait sur la grande table basse en palissandre devant la télévision.
Mme Vervoort l’avait engagée en mai de l’année précédente pour s’occuper de ses trois enfants, Louis, le démon hurleur beau comme un dieu, Émeline, une pimbêche taiseuse de sept ans et Astrid, douze ans, laide, malheureuse et atteinte d’une sorte d’affection appelée « haut potentiel », qui impliquait, selon les termes de Madame, une intelligence supérieure, une sensibilité merveilleuse et un caractère de cochon.
Teodora n’était en Espagne que depuis trois mois et travaillait comme aide à domicile chez des personnes âgées lorsque la voisine de l’une d’entre elles lui avait parlé de Belges qui vivaient à Marbella, et cherchaient une bonne d’enfants. Bien qu’elle préférât torcher les vieux que les gosses, Teodora avait téléphoné pour prendre rendez-vous, camouflé sa cicatrice sur la pommette avec du fond de teint, enfilé sa robe bleu marine à col blanc, parfaitement démodée, qui lui donnait un air sage et atténuait la dureté de ses traits taillés à la serpe. Elle avait pris le bus jusque Marbella, puis marché vers l’ouest et le quartier de Nueva Andaloucía, en psalmodiant le nom belge aux sonorités étranges, tout plein de consonnes, avec ce o double qu’il fallait sans doute allonger mais pas trop. Vervoort. Ou bien fallait-il prononcer Vervourt ? Le nom lui donnait envie de rire. Peu de chose donnait envie de rire à Teodora Paz.
Madame l’avait reçue dans l’immense salon « avec vue sur la vallée du golf », comme elle le déclara d’un air las, « et la montagne » dont elle chercha en vain le nom en agitant la main avec agacement. Elle l’avait fait asseoir dans un canapé si profond qu’elle eut l’impression qu’il allait l’engloutir. Les yeux clairs et froids de Madame, artistement maquillés pour paraître dépourvus d’artifices, avaient glissé sur Teodora comme si elle était un meuble ou un vêtement, puis leur propriétaire avait déplacé son corps maigre vers ce qui devait être une cuisine, et l’y avait laissé pendant un temps qui parut à Teodora anormalement long. La femme allait-elle revenir avec quelque chose à boire ? La vue de carte postale, figée dans le bleu et le vert cru, avec ses toits de tuiles agressivement neuves, ses jardins parfaitement entretenus, où personne ne se promenait, où aucun enfant ne jouait, ses piscines vides qui semblaient n’exister que pour être prises en photo, inspirait à Teodora une tristesse qu’elle ne s’expliquait pas. Sans doute aurait-elle dû se réjouir, mais de quoi ? Avait-elle traversé l’enfer pour cette vue, ce divan où elle sombrait lentement, ce vase intentionnellement tordu d’une affreuse couleur jaune, pour ces photos démesurées d’œufs durs dans des coquetiers, d’un gorille fluorescent fumant le cigare, et pour cette femelle blonde et mal nourrie qui réapparaissait enfin les mains vides ?
Teodora fut prise du désir de se lever du divan-tombeau et de s’enfuir, de s’en retourner vers son minable salaire, ses vieux délaissés, avec leurs escarres et leurs odeurs de pisse, leurs sourires édentés et leurs cerveaux qui battaient la campagne. Mais elle resta. La liberté était le seul véritable luxe, et elle n’en jouirait jamais.
Il est à présent 6 h 10. Tout est parfaitement silencieux, car Louis porte un casque pour regarder son dessin animé. Teodora se tient debout devant la baie vitrée et la vue, toujours aussi immobile et dépourvue de vie. Depuis huit mois, elle n’a été autorisée à sortir que trois fois seule. Elle en a profité pour aller se baigner dans la mer. Les enfants Vervoort n’aiment pas la mer, c’est salé et ça pique la peau, et puis il y a le sable, et le vent qui plaque le sable sur le corps humide, et l’eau un peu trop froide, et les nuages qui cachent le soleil. Toutes ces choses auxquelles on ne peut pas ordonner de disparaître d’un mot ou d’une pression sur un bouton. Ils préfèrent la piscine de la résidence. Teodora n’y entre jamais. Elle ne fait que surveiller les ébats, une fesse sur le bord d’un transat, car Madame ne supporte pas de l’y voir allongée. C’est une position qui ne permet pas une attention optimale, dit-elle. Optima est un mot qu’elle prononce souvent. À tout propos. Madame vit en Espagne depuis cinq ans, mais son espagnol laisse sérieusement à désirer. Qui s’en soucie ? Son vocabulaire est bien assez étendu pour lui permettre de se faire obéir.
Maria, la Colombienne qui fait le ménage, a commencé à récurer la cuisine. Teodora la rejoint et se fait un café, lui en propose un. La jeune femme accepte, dépose un instant ses loques et prend le temps de siroter le liquide fumant en fermant les yeux. Maria a tenté de créer une intimité avec Teodora. Toutes ces pauvres Latinas au service des Blancs se rapprochent comme des rats pris au piège, comme les esclaves d’autrefois dans les plantations. Teodora n’a que faire de cette chaîne d’amitié fondée sur la souffrance, le déracinement, le simple fait d’être une femme née dans un pays pauvre où l’on parle espagnol. Elle a vite coupé court aux questions de Maria, qui ne sait rien d’elle, pas plus que le Señor et la Señora, que Louis et Émeline, qu’Astrid, que le facteur, la boulangère, le décorateur, qui n’en ont rien à faire et ne lui demandent rien. Elle offre une opacité si parfaite au petit monde qui l’entoure qu’elle finit par se donner l’impression de tromper sa propre mémoire, de n’avoir aucun lien avec cette femme qui s’appelait elle aussi Teodora Paz, née à San Salvador le 20 novembre 1995.

Ce sont des glaïeuls. Des glaïeuls orange. Leurs hautes silhouettes austères et sans grâce s’élèvent devant le miroir en bois doré, comme autant de dames patronnesses faisant tapisserie dans une salle de bal. Renaud envoie le vase se fracasser sur le sol en marbre. Une porcelaine de Meissen d’une laideur sans nom qui valait une fortune. Staline accourt, se prend la tête dans les mains et implore le Christ. Renaud lève les bras dans un geste d’impuissance surjouée, enfile un manteau et sort. Cet acte vandale lui a donné l’élan qui lui manquait pour parvenir à s’extraire de la maison. Une fois dehors, il marche au hasard avant de s’apercevoir qu’il a envie de voir François. Il prend la direction de Mariakerke, où son ami occupe un studio meublé. « C’est moi », dit Renaud dans l’interphone. François traîne en pyjama et pantoufles dans son vingt mètres carrés. Il propose à Renaud quelque chose à boire, ouvre le frigo, contemple indéfiniment les planches sales où moisissent une branche de céleri et un bloc de fromage à pâte dure, d’une couleur verdâtre. François gratte son crâne dégarni, referme le frigo, offre à Renaud un sourire désolé.
– Ça va pas fort, hein ? lui demande Renaud en s’affalant sur le canapé-lit encore ouvert.
– Ce sont mes dents, répond François.
– Il y avait des temps et des temps, qu’je n’m’étais plus servi de mes dents, chantonne Renaud.
– Salaud, va ! gémit François.
– Mais combien de fois ai-je proposé de te payer des couronnes ?
– Non, non et non, merde ! Je vais faire tout arracher et mettre un dentier. Et basta.
Renaud prend le livre sur le tabouret servant de table de chevet, l’ouvre, le ferme, le repose, se lève, va à la fenêtre qui donne sur une de ces impasses venteuses entre deux rangées d’immeubles évoquant les banlieues d’une ville d’ex-Union soviétique. Une petite femme sans âge aux jambes comme des poteaux promène péniblement son chien.
– Allez viens, on va manger un truc chez Georges, lâche Renaud.
François se frotte la mâchoire en grimaçant.
– Ben tu prendras les croquettes de crevettes, c’est facile à mâcher ça, non ? Et puis tu n’as qu’à boire un milk-shake après.
– Je préfère les gaufres, soupire François.
– Pas de bras, pas de chocolat, répond Renaud. Allez magne-toi !
François s’habille d’un jean et d’un pull en acrylique qui ne sent plus la rose, endosse un pardessus gris et s’enveloppe d’une écharpe tricotée main qui semble avoir appartenu à un vieux Juif caché dans une cave entre 1942 et 1944, et les voilà dehors à affronter le vent du large. François donne une tape fraternelle sur l’épaule de Renaud et lui sourit, et c’est comme un poignard qui s’enfoncerait jusqu’à la garde dans sa poitrine, ce sourire d’une innocence, d’une candeur désarmante ; il fait resurgir la jeunesse perdue, le temps où François avait encore des dents, des cheveux, où la vie se donnait comme une jeune fille amoureuse.
Le salon de thé était bondé, comme souvent. Mais pas de tête connue, une aubaine. Ostende était une trop petite ville, on ne pouvait pas s’y perdre, s’y dissoudre. Il y avait toujours, au détour d’une ruelle, un fâcheux qui vous guettait et vous tombait dessus comme la grippe. Renaud pensait depuis quelques mois à partir. Mais pour aller où ? Et pour combien de temps avant qu’il ne se lasse ? La seule perspective de déménager ce que contenait sa maison lui donnait le vertige. S’il quittait Ostende, il vendrait tout et s’en irait nu comme Adam vers son nouveau destin, dépouillé de ses vieilleries, de ce brol qui, loin de nourrir son âme comme il l’avait si longtemps pensé, l’emprisonnait au contraire, la retenait rivée à la matière, à la terre et aux hommes, au lieu de l’élever vers l’immatériel, le néant auquel elle aspirait.
Malgré ses chicots douloureux, François engloutissait à la vitesse de l’éclair les quatre croquettes de crevettes maison. Renaud buvait du café en se contentant de regarder manger son ami, ce qui lui avait toujours procuré un très vif plaisir. « Je mange par procuration », disait-il. François semblait néanmoins ne plus s’être nourri depuis longtemps. Cette vie à la Zola avait assez duré.
Cela faisait quatre ans que François avait été licencié par une compagnie d’assurances sous prétexte de restructuration. La vérité était qu’il avait perdu son épouse à la suite d’un cancer du sein et ne s’en était jamais remis. Ses employeurs n’avaient fait preuve ni de compassion ni de patience et avaient cédé son poste à une femme jeune et féroce. Depuis François avait travaillé par intermittence, comme vendeur de chaussures, puis comme gérant d’un McDo. Cela faisait deux ans qu’il était au chômage, en passe d’être viré de là aussi.
François avait cinq ans et Renaud six quand la mère de François était entrée au service de la famille de Renaud comme cuisinière ; elle emmenait son fils avec elle le samedi et le mercredi après-midi. Un attachement passionné naquit immédiatement entre les deux garçons. François était invité en vacances, jusqu’au Japon où il suivit la famille pendant un mois, l’été de ses seize ans. La mère de Renaud enrageait que son fils ne sollicite pas plutôt la compagnie d’un de ses camarades britanniques, le petit Percy ou l’odieux Sackville dont les familles existaient depuis la nuit des temps et qui ne manquaient jamais d’inviter son fils à leurs grandes chasses d’automne en Écosse. Il y avait aussi de rares parvenus qui auraient fait l’affaire, l’un ou l’autre Américain. Elle n’était même pas contre un Saoudien, à la rigueur un Chinois. Mais Renaud s’était entiché du minable François avec ses pantalons trop courts, sa politesse exacerbée de pauvre et son expression rêveuse qui la mettait à la torture. En traînant François à ses basques, sans aucun doute Renaud n’avait-il d’autre but que celui de contrarier sa mère. Elle considérait l’amitié comme un concept abstrait qui ne faisait pas partie de ses préoccupations. On avait des relations, c’était déjà suffisamment compliqué.
François sirote à la paille son milk-shake au chocolat. L’endroit s’est brusquement vidé de ses vieillards amateurs de gaufres et de ses enfants brailleurs. Dehors, les guirlandes lumineuses clignotent tristement, comme les bijoux de pacotille d’une belle femme sur le retour. Les jours qui succèdent aux fêtes de fin d’année sont d’un lugubre qu’aucune autre période n’égale. On devrait contraindre les gens à hiberner pour de bon dès le 1er janvier. Restez au lit, braves gens, copulez un peu puis assommez-vous avec quelques puissants somnifères, ou unissez-vous à vos écrans adorés, qu’ils vous subjuguent une bonne fois pour toutes, vous pénètrent le cerveau jusqu’à l’orgasme ultime, débarrassez les rues et les campagnes, vous ne manquerez pas au monde, bien au contraire, dès que vous l’aurez quitté il retrouvera beauté et silence, et la neige qui fera sa somptueuse entrée le lavera des traces de votre présence.
Quand Renaud était enfant, ce fantasme de Grand Sommeil d’hiver possédait la féerie d’un conte. Il imaginait des familles entières serrées confortablement au creux d’un unique grand lit lové dans une alcôve, sous les couettes en patchwork. Lui aussi participait à ce rituel. Il se voyait chez sa tante Clarisse, la sœur de son père. Elle habitait une petite maison victorienne à St Margaret-at-Cliffe, près de Douvres. En rêve, il y emmenait François et Véronique, une fille de sa classe dont il était amoureux, et ils se calfeutraient dans la chambre aménagée dans le grenier où trônait un immense lit à colonnes. De la lucarne on voyait la Manche, qui chaque année grignotait la craie de la falaise sur laquelle la maison était bâtie. Ils s’endormaient au rythme de la grande respiration marine.
Un serveur passe de table en table avec une loque dégageant une puissante odeur d’eau de Javel. Il frotte frénétiquement le Formica, pour bien faire comprendre qu’on ferme boutique.
– Tu as des nouvelles de Brigitte ? lâche Renaud pour dire quelque chose.
Brigitte, la fantasque Brigitte, qui vit entourée d’éclopés de tous les coins les plus sinistres d’Afrique dans une joyeuse bohème, enveloppée par la musique des djembés et les vapeurs de chicha. Ah, Brigitte…
– Plus depuis un mois, répond François. Aux dernières nouvelles, sa fille ne veut plus la voir parce qu’elle préfère entretenir ses migrants plutôt que de lui payer des études à l’étranger.
– Ah oui, le syndrome du piège à ménopausées célibataires… La chair est faible, les migrants bien membrés et pas trop regardants sur la fraîcheur.
– Arrête !
– Mais je ne juge personne. Je ne fais que constater. Elle est encore pas mal d’ailleurs, Brigitte, elle vaut bien un passage en Angleterre.
– Et sa fille, elle ne mérite pas un diplôme, une chouette vie d’étudiante ?
– Mais elle n’a qu’à l’obtenir ici, son diplôme ! C’est quoi ce snobisme qui consiste à faire des études ailleurs ?
– Tu peux parler, monsieur double master de l’université d’Édimbourg…
Renaud demande à quoi ces diplômes en histoire et en philosophie lui ont jamais servi. Il aurait bien mieux fait d’apprendre à installer du chauffage. Et de toute façon, ce n’était pas à François ni à lui-même de décider de la manière dont Brigitte devait investir son modeste capital. Était-il plus juste que sa fille Juliette suive sans passion des cours dans une université moyenne du Middlesex ou d’Arizona et obtienne laborieusement un master insipide en gestion d’entreprise, ou bien qu’un jeune Mamadou fraîchement craché par l’enfer du Sud-Soudan et miraculeusement épargné par la mer ait la possibilité de se faire exploiter quinze heures par jour sur un chantier de l’East End et de vivre dans un taudis de Willesden Junction ? Qui pouvait honnêtement répondre à cette question ? Personne n’était en mesure d’affirmer que Juliette valoriserait mieux son expérience sans éclat que Mamadou sa propre tragédie. Il était même probable que Mamadou, fort de la solidarité inconditionnelle de Brigitte et de sa confiance, surprenne tout le monde en bravant les multiples obstacles que lui opposerait la vie à Londres pour faire fructifier un potentiel supérieur, alors que Juliette, qui partageait la torpeur intellectuelle et émotionnelle des 95 % de la population occidentale, se contenterait d’élever deux enfants et de n’exercer aucune activité qui rentabilise l’investissement éventuellement consenti par sa mère.
– Mais Juliette est sa fille… ose François.
– Est-ce un motif suffisant pour lui accorder son aide plutôt qu’à Mamadou ? Tu sais, les femmes comme Brigitte, qui oublient famille, boulot, amis, qui prennent des risques pour sauver ces va-nu-pieds, ces renégats dont personne en réalité ne veut vraiment, eh bien ces femmes nous confrontent à un problème de société fascinant. Ces femmes sont les laissées-pour-compte de nos communautés occidentales. Ces deux groupes de déshérités se trouvent et s’entraident, et, boum ! cela pourrait bien devenir une fameuse force vive avec laquelle il faudrait que composent les gouvernements, une espèce de couple de nouveaux Gilets jaunes, mais sexy, glamour, mixte et plein d’allant car mû par la force la plus sauvage, la plus indomptable : le désir, l’exultation de la chair. La MILF et le Migrant. L’avenir du monde.
– Sauf que les femmes de l’âge de Brigitte ne peuvent plus procréer.
– Mais qui te parle de procréer ! On s’en fout, de la procréation. Au contraire, le couple idéal sera un couple stérile. Quel besoin de continuer à peupler la terre de Mamadou et de Juliette ? Les Mamadou nous reviendront éternellement par la mer et les Juliette… les Juliette continueront d’étudier la gestion et le commerce en pure perte, et à s’ennuyer ferme jusqu’à la mort. Non, leur slogan, à la MILF et au Migrant, serait celui de Sempé, « Soyons moins ! »
François aspire le dernier nuage de mousse au fond de son verre, l’air pensif. Renaud remarque pour la première fois des clignements d’yeux intempestifs chez son ami. Le début des tics, le début de la fin. Lui-même en a peut-être, comment savoir ? Dans sa grande bienveillance, François ne lui en ferait jamais la remarque. Voilà que l’envie de frites monte en lui comme une urgence. Mais il se souvient qu’on ne sert pas de frites chez Georges. À cause de l’odeur. Des croquettes, des crêpes, des beignets, des gaufres, oui, mais pas de frites !
La marche dans la brume froide jusque Mariakerke semble demander à François un gros effort. Son nez coule, il avance courbé et crispé, finit par s’envelopper la tête de son écharpe. « Allez, ma vieille mouquère ! On n’est pas encore mort, si ? » lance Renaud en lui donnant une tape dans le dos. Ils arrivent chez Kenny, la petite baraque à frites de la place du Marché. Renaud emporte son cornet fumant et sa sauce andalouse chez François et mange à demi allongé sur le canapé-lit en bataille. François a allumé la télévision. Une Citroën Saxo flambe dans la rue d’une triste ville de province française. Un attroupement de gens emmitouflés l’observe avec des mines bovines. Un journaliste s’approche d’un jeune pour l’interviewer. François zappe. Assis sur un canapé, un homme tripote les seins d’une femme qui n’en a pas envie. Joséphine Ange Gardien apparaît comme par enchantement derrière la baie vitrée, observe le couple avec une mine de bouledogue qui aurait une notion de la justice. Seule la femme la voit. Elle se frotte les yeux et l’homme la laisse tranquille. François éteint la télévision. Il s’assied à côté de Renaud, lui prend une frite qu’il trempe dans la sauce avant de la manger, s’appuie sur un oreiller contre la tête de lit et s’empare du roman sur le tabouret. Une odyssée américaine de Jim Harrison, qui se traîne sur sa table de nuit depuis des semaines, tout comme le narrateur, en proie au grand vide laissé par la sensation de la vie qui fuit.
Quand François sort de son livre quelque dix minutes plus tard, Renaud s’est endormi, la main posée sur le cornet de frites ouvert, dont la sauce s’est répandue sur les draps. François prend doucement le sachet, éponge l’andalouse avec un essuie-tout, ôte à Renaud ses chaussures, puis le recouvre de la couette. François se déshabille et enfile un miteux pyjama rayé, s’étend aux côtés de son ami. »

Extraits
« La vérité était qu’il avait perdu son épouse à la suite d’un cancer du sein et ne s’en était jamais remis. Ses employeurs n’avaient fait preuve ni de compassion ni de patience et avaient cédé son poste à une femme jeune et féroce, Depuis François avait travaillé par intermittence, comme vendeur de chaussures, puis comme gérant d’un McDo. Cela faisait deux ans qu’il était au chômage, en passe d’être viré de là aussi.
François avait cinq ans et Renaud six quand la mère de François était entrée au service de la famille de Renaud comme cuisinière ; elle emmenait son fils avec elle le samedi et le mercredi après-midi. Un attachement passionné naquit immédiatement entre les deux garçons. » p. 30

« François avait l’étrange sentiment que rien ne pouvait lui arriver si elle était avec lui. Son mystère le rendait serein. Contrairement à Renaud, encore plus agité que d’ordinaire depuis qu’elle était chez lui. Il semblait accablé par l’attitude de la jeune femme, François sentait combien elle usait ses nerfs déjà fragiles, et il lui arrivait de s’en vouloir d’avoir imposé à son ami de la prendre à son service. » p. 129

À propos de l’auteur

PIROTTE_Emmanuelle_©Philippe_Matsas
Emmanuelle Pirotte ©Philippe MATSA/Leextra/Éditions Philippe Rey 

Emmanuelle Pirotte vit en Belgique. Historienne puis scénariste, elle publie son premier roman, Today we live, en 2015. Traduit en quinze langues, il sera lauréat du prix Historia et du prix Edmée-de-La-Rochefoucauld. Par la suite paraîtront De profundis (2016), Loup et les hommes (2018) et D’innombrables soleils (2019). (Source: Éditions Philippe Rey)

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Les déraisonnables

AUROY_les_deraisonnables  RL_hiver_2021

En deux mots
Quatre histoires qui mettent en scène une cadre supérieure licenciée de son entreprise, un producteur d’olives qui combat la maladie de ses arbres et celle de son épouse, un homme qui assiste à ses propres obsèques et un homme qui vient d’être abandonné par son épouse et va rencontrer une septuagénaire plein d’allant.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Quatre vies et un enterrement

Quatre récits pour le prix d’un dans ce nouveau livre d’Olivier Auroy. Quatre récits qui auraient pu faire pour chacun d’entre eux un excellent roman. Quatre récits qui montrent combien la vie peut réserver de surprises…

Quatre longues nouvelles, quatre courts romans ou tout simplement quatre histoires d’hommes et de femmes qui vont choisir de changer leur destin, de ne pas accepter le déclin sans un dernier bal. À commencer par Madeleine, à laquelle son ami et collègue Pascal vient annoncer son licenciement. Le fonds de pension américain qui a racheté leur entreprise cherchant à faire des économies en visant notamment les gros salaires. Désemparée, elle se rend à la boulangerie du village, reprise par un lillois qui s’est installé là avec sa fille après une rupture. Une fille, Camille, qui a de la peine à s’intégrer et qui passe son temps à jouer à Fortnite sur son PC.
Mais elle ne manque pas de répartie et suggère à Madeleine de créer son entreprise, de lui confier ses pots de confiture – elle qui aime beaucoup cuisiner – et de voir si elle arrivera à les vendre. Le résultat s’avérant positif, le boulanger, décide de l’emmener au marché de Marly-le-Roi où elle ne tarde pas à se faire une place, soutenue par les autres vendeurs ambulants. « Sa réputation va grandissante, On apprécie ses classiques, la fraise-rhubarbe, la framboise-figue, la pêche-mûre, savamment équilibrés, qui ne laissent jamais les fruits de ces mariages se disputer leurs arômes, On loue ses audacieuses combinaisons, mangue-menthe, abricot-cardamome. »
Le second récit nous mène en Italie, à Nardò, où vivent Pietro et Marcello, producteurs d’huile d’olive. Après avoir fait fortune, ils ont été confrontés à Xylella fastidiosa, la maladie qui décime leurs oliviers et qui a causé leur séparation. Pietro a alors vendu sa demeure et habite désormais dans la maison plus modeste de sa femme Luisa. Cette dernière présente des troubles de la mémoire de plus en plus alarmants que Pietro refuse de voir avant d’élaborer un plan. Il emmène Luisa en voyage…
La troisième histoire est un brin plus cynique. On y croise Jean-Paul, qui s’est affublé de grandes lunettes noires, venu assister à des funérailles célébrées par son ami le père Kervenn qui a été le témoin de tous les événements qui ont jalonné sa vie. Son mariage avec Viviane, sa première femme, puis l’enterrement de celle-ci, dix ans plus tard, le baptême de leur fils Eliott et le mariage avec sa deuxième femme, Sophie. Il ne se doute pas de la farce qui se joue en célébrant les obsèques de… Jean-Paul.
La dernière histoire se situe à Paris où vivent François et son fils Gabin. Après son divorce avec l’héritière d’une maison de cognac, il a pu conserver son appartement dans le VIIIe arrondissement. C’est en recherchant une nouvelle compagne sur les applications de rencontre qu’il se fait piéger par une septuagénaire qui a besoin d’un coup de main pour se débarrasser d’un meuble. Alma Furiosa, pour reprendre son nom de scène lorsqu’elle dansait sur la scène du Crazy Horse, va réussir à réenchanter sa vie et celle de Gabin.
Olivier Auroy nous aura laissé un peu sur notre faim. En refermant ce recueil, on se dit que l’on aurait volontiers partagé encore davantage la vie de ces personnages devenus très vite attachants. Et que l’on aura laissé au bord du chemin avec leur déraison.

Les déraisonnables
Olivier Auroy
Éditions Anne Carrière
304 p., 18 €
EAN 9782380821352
Paru le 7/04/2021

Où?
Les récits sont situés en France, d’abord en région parisienne, à Rueil-Malmaison, Fourqueux, Saint-Cyr-l’École, Marly-le-Roi. Puis on part en Italie, à Nardò et Lecce dans le Salento ainsi qu’à Rome, Turin, Ostuni. De retour en France, on part en Bretagne, à Saint-Pierre-Quiberon et sur la Côte d’Azur, du côté de Nice et Marseille, puis à Paris. On y évoque aussi Lille et Marrakech.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Ce qu’il faut d’audace pour changer le cours de son existence!
Comment Madeleine, paisible sexagénaire brutalement licenciée, et Camille, une jeune geek un peu paumée, un peu rebelle, vont-elles nouer une amitié improbable et s’offrir un nouvel élan?
Jusqu’où Pietro, retraité, est-il prêt à aller pour ranimer la mémoire défaillante de sa femme? Ce voyage sur les traces d’un fantôme dans le sud de l’Italie ne risque-t-il pas de lui faire perdre son grand amour s’il parvient à ses fins?
Pourquoi Jean-Paul prend-il le risque d’orchestrer ses obsèques et de se fâcher avec les personnes qu’il aime le plus au monde? Par révolte, par orgueil ou pour reconquérir son épouse, l’ardente Sophie?
Et par quel enchantement François, jeune père divorcé, se rapproche-t-il d’Alma, la vieille dame fantasque, l’ancienne danseuse de cabaret qui lui redonnera le goût de la famille?
Ce qu’il faut… c’est un petit grain de folie et le goût des autres.
Dans ces quatre histoires inspirées de faits réels, Olivier Auroy réconcilie les générations. Avec tendresse, il montre qu’en des temps incertains la vie peut encore réserver de belles surprises.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
Actualitté (Victor de Sepausy)

Les premières pages du livre
« Déconfiture
Madeleine s’impatiente dans une salle de réunion surchauffée. Les constructions des années quatre-vingt ne tiennent pas compte des brusques variations de température, et encore moins du dérèglement climatique. La chaudière centrale se déclenche dès que le thermomètre descend sous les dix degrés.
La vue dégagée sur l’autoroute A86 est déprimante. La nuit prend ses quartiers. Si l’entretien n’excède pas une heure, elle devrait pouvoir attraper le RER de 18 h 08.
Pascal, le DRH, est un ami de longue date. Ils ont été recrutés la même année par la multinationale Arrogate et, ensemble, ils ont gravi les échelons d’une entreprise réputée pour sa tendance à promouvoir les besogneux et les marathoniens. Depuis trois mois, Pascal montre des signes de nervosité. Il économise ses sourires, raréfie ses attentions, ne s’attarde plus à la machine à café. Il en avait pourtant fait une philosophie de management : « Il faut aller à la rencontre des gens, sans motif apparent. C’est la gratuité du geste qui lui donne sa valeur. » Pascal ne propose même plus à Madeleine de la raccompagner chez elle alors qu’ils habitent le même coin. Il a justifié son changement d’attitude par les heures supplémentaires que la Direction lui impose. « Le rachat les rend tous dingues », lui a-t-il dit.
Il y a trois mois, Arrogate a été cédée à un fonds de pension américain. Depuis, les spéculations vont bon train. Les salariés qui bénéficient de la plus grande ancienneté se croient immunisés parce qu’ils sont chers à virer. Madeleine ne s’inquiète pas. Quoi qu’il arrive, Pascal plaidera sa cause. Ils ont juré de se soutenir en toutes circonstances, comme le jour où Madeleine a témoigné en sa faveur, après les accusations de harcèlement d’une collaboratrice ambitieuse. Madeleine est d’autant plus sereine qu’elle a cru lire la mention « VA » sur le dos d’un rapport la concernant que Pascal avait oublié sur son bureau. « VA » comme « Valeur ajoutée ». C’est du moins ce qu’elle en a déduit.
Pascal a du retard. Ça ne lui ressemble pas, lui qui met un point d’honneur à rester ponctuel. Une marque de politesse qu’il revendique, en des temps où le respect du prochain est devenu optionnel. Il accuse réception des e-mails, remercie chaleureusement, s’excuse avec élégance, utilise des formules surannées que ses collègues trouvent aussi ringardes que son nœud papillon et les bretelles de son pantalon. Pascal n’est pas susceptible, il est DRH. Il a été dressé à prendre des coups des deux côtés de la barrière patronale. « Ça fait de moi un masochiste et un schizophrène, mais je me soigne. » Madeleine a oublié de lui demander comment il se soignait.
Pascal arrive enfin. Il est blanc comme le linge de l’enrouleur automatique des toilettes de l’étage. Son nœud papillon a vrillé. Il a des auréoles de sueur sous les aisselles. Il s’est assis sans la regarder. Madeleine prend les devants.
— Pascal? Tu vas bien?
— Madeleine, ça fait combien de temps qu’on se connaît, toi et moi?
— Quinze ans la semaine prochaine. Nous avons un anniversaire à fêter.
— Est-ce que tu me fais confiance? poursuit Pascal, ignorant son allusion.
Madeleine a un mauvais pressentiment. Elle trouve Pascal trop solennel. Il avait la même voix triste et résignée quand il est venu lui annoncer le décès de son mari.
— Qu’est-ce qui se passe?
Les images se bousculent dans son cerveau en alerte. « Est-ce que tu me fais confiance? » On pose cette question dans des situations extrêmes. Quand il faut sauter d’une falaise ou partager un parachute, quand l’imminence du danger proscrit les palabres et pousse à l’action.
— Je ne suis pas responsable de ce que je vais t’annoncer.
— M’annoncer quoi, Pascal?
— Tu vas devoir nous quitter, Madeleine. Le fonds de pension qui nous a rachetés réduit les coûts fixes pour augmenter la rentabilité de l’entreprise. Tu fais partie du plan social que j’ai la lourde tâche de mettre à exécution.
— Pascal, j’ai soixante-deux ans, je suis proche de la retraite! Tu avais promis que tu me protégerais…
— Je n’ai rien pu faire. J’ai les mains liées. Je suis les instructions de la Direction.
— Tu peux leur parler, bon sang! J’ai d’excellents résultats, et une très bonne évaluation par-dessus le marché, ça n’a pas de sens!
— La Direction est impuissante. Les ordres viennent du fonds de pension.
Madeleine a deux possibilités. Soit elle éclate, si violemment que d’ici quelques minutes tout le monde se souviendra des accusations de harcèlement dont Pascal a été la cible. Soit elle se mure dans son silence. Pascal n’est pas responsable, la Direction n’est pas responsable et, si elle interrogeait les dirigeants du fonds de pension, ils répondraient qu’eux non plus ne sont pas responsables, qu’ils se contentent de servir les intérêts de leurs actionnaires. Elle se demande si le patron de Microsoft ou le président des États-Unis se réfèrent à Dieu quand ils prennent une grave décision.
— Alors, tu ne t’es pas battu pour moi? lui demande-t-elle calmement.
— Ce sont les analystes financiers qui ont mis ton nom sur la liste, Madeleine. Tu touches un gros salaire, c’était une raison suffisante pour te désigner. Tu ne partiras pas sans rien, je te le promets. Je suivrai ton dossier personnellement. Il y a les indemnités, les congés payés, les primes à la reconversion… Ça te donnera le temps de réfléchir à ce que tu feras par la suite… Je sais que tu ne t’y attendais pas…
Madeleine ne dit plus rien. Elle se laisse hypnotiser par le va-et-vient des voitures sur l’autoroute A86.
— Pense à ta nouvelle vie. Tu te plains de ne pas avoir assez de temps pour lire, qu’il y a trop peu d’arrêts entre Rueil et Saint-Germain, que tu rêves de passer un week-end entier à bouquiner…
Madeleine est sonnée. Pascal se rend-il compte de l’indécence de son argumentation? Elle aurait préféré qu’il garde une posture officielle, qu’il feigne de ne pas la connaître et qu’il écourte ce pénible entretien. Elle ne lit pas le week-end parce qu’elle boucle les dossiers que ses collègues lui refilent le vendredi soir. Naïve, elle a toujours cru que l’effort et l’esprit de sacrifice constituaient les piliers du mérite. Elle s’est mis en tête qu’il existe une sorte de paradis des salariés, un endroit où les plus bosseurs et les plus dévoués sont enfin récompensés. Voilà où ça vous mène une éducation judéo-chrétienne, à se convaincre qu’une force supérieure rétablira un jour la justice et que, par conséquent, il n’y a aucune raison de se révolter contre le traitement inégalitaire qu’on vous inflige ici-bas. C’est avec ce genre de pensée toxique qu’on s’interdit de demander une augmentation de salaire, parce qu’on ne s’en croit pas digne.
— Si tu savais ce qu’ils exigent de moi! Je n’en dors pas la nuit. On peut s’attendre au pire avec ces types, ils n’ont aucun scrupule, aucune considération pour le personnel. Ils ne parlent que de chiffres. Il est probable que je fasse partie de la prochaine charrette.
Et voilà qu’il s’apitoie sur son sort! Qu’attend-il? Qu’elle le console? Qu’elle le rassure? C’est le monde à l’envers. Elle le laisse vider son sac.
— Je ne pensais pas que ce serait si difficile. J’ai déjà licencié des gens. Ça fait partie de mon boulot. Mais à cette échelle… je n’y étais pas préparé! Il n’y a pas que toi, Madeleine, il y a tous les autres, tous ces braves gens que je croise le matin… Je ne peux plus les regarder en face, j’ai l’impression de les trahir. Je t’ai dit que je prenais des somnifères? Trop de café, trop de soucis, c’est ce que le médecin du travail a diagnostiqué. Il m’a dit aussi que pratiquer en même temps la méditation et le tir à la carabine, c’est contradictoire et que je devrais en parler à mon psy. Je n’ai pas de psy. Madeleine, tu m’écoutes?
Madeleine est prostrée. Le flux des voitures s’est densifié sur l’A86. Sa vue se brouille et se dilue dans deux fleuves de lumière floue, l’un rouge, l’autre blanc. La voix de Pascal la tire de sa contemplation.
— Madeleine? Tu ne dis rien?
— Hein? Ah oui, pardon… Avec un peu de chance, j’aurai le RER de 17 h 43.
Madeleine quitte la salle de réunion sans un mot. Tel un automate, elle longe un couloir lugubre, appelle l’ascenseur, appuie sur le bouton du troisième étage, rejoint son bureau, ramasse ses affaires à la hâte, retourne à l’ascenseur, descend au rez-de-chaussée, badge la borne automatique du portillon, sort du bâtiment, se place dans la file des banlieusards qui s’étire jusqu’à la gare, fait biper son passe Navigo, rejoint le quai, se positionne au premier tiers du convoi, regarde sa montre alors que le train s’engouffre dans la gare. Il est 17 h 42. Madeleine soupire et sourit. Elle n’en revient pas. C’est la première fois en quinze ans qu’elle sera chez elle aussi tôt. Elle en éprouve une joie intense. Une joie amnésique.
Elle ne réfléchit plus. Elle est cet animal conditionné par la mise en éveil de ses sens, la sonnerie traînante du départ, les effluves mazoutés des rails, le visage fermé des passagers. Elle accrédite les thèses de Pavlov. Madeleine n’a qu’une angoisse, ne pas trouver la quiétude nécessaire à sa lecture quotidienne. Les ennemis du lecteur sont légion, les collègues de bureau qui jacassent, l’insidieuse sourdine d’un casque audio, l’homme d’affaires qui confond wagon public et salon privé, les enfants capricieux qui hurlent, la jeune fille qui chantonne ou le mendiant qui fait l’aumône. Dans ces conditions, lire tient de l’exploit. Mais ce soir, les dieux des lettres ont signé un pacte de non-agression avec ceux des transports en commun. Ses voisins sont silencieux, proches du recueillement, l’un perdu dans ses mots fléchés, l’une plongée dans un roman à l’eau de rose ou l’autre encore se gavant de friandises sur Candy Crush.
Madeleine pioche dans sa sacoche le roman policier qui la tient en haleine depuis des semaines. Il lui reste dix pages avant le dénouement. Les quatre stations qui la séparent de Saint-Germain-en-Laye y suffiront-elles? Pascal a raison, le trajet n’est pas assez long. Il lui faudrait traverser des continents. L’évocation de son ami aurait dû la ramener à la triste réalité mais son esprit entretient le déni. Le suspense est à son comble, dans quelques paragraphes l’identité de l’assassin sera révélée. Dans quelques gares, elle arrivera à destination.
Le RER passe au-dessus de la Seine, Madeleine en admire les méandres sages et ordonnés. Elle accélère le rythme de sa lecture. L’auteur du thriller s’est joué de son intuition. Qui aurait pu imaginer que le meurtrier était le meilleur ami de l’héroïne assassinée? Cette dernière n’a rien vu. Madeleine non plus. Certaines personnes sont prêtes aux pires extrémités quand leur confort et leur réputation en dépendent.
Madeleine relève la tête. Terminus Saint-Germain-en-Laye. En français, en anglais et en allemand, la voix du haut-parleur demande aux passagers de ne rien oublier dans le train. Pourquoi l’allemand, et pas l’italien ou l’espagnol? Le mot vergessen associé à la foule qui piétine l’indispose, à cause de son grand-père prisonnier durant la Seconde Guerre mondiale et de tous les ouvrages sur le IIIe Reich qu’elle a ingurgités sur ses conseils et avec une curiosité scolastique devenue obsessionnelle, sinon malsaine.
Elle n’a pas envie de jouer des coudes. Elle attend que le gros de la foule se disperse. Un spleen familier l’envahit : elle a fini son livre, elle est à nouveau orpheline. Elle est vexée de ne pas avoir deviné l’identité du meurtrier, aveuglée par la tendresse qu’il lui inspirait. Elle fouille les éléments de l’intrigue, à la recherche d’un indice caché, d’un détail qui lui aurait échappé. En vain. En vieillissant, elle perd son sixième sens.
Elle est parmi les derniers voyageurs à sortir de la gare. Au pied de l’escalator, deux clochards avachis lui souhaitent une bonne soirée. Ils font la manche sans conviction, le geste las, la diction compromise par l’alcool. À leur gauche, un type hirsute massacre un standard des Pink Floyd. Une odeur de vomi et de café mélangés la prend à la gorge. Elle enfouit son visage dans son écharpe. À mesure que l’escalier mécanique s’élève, un courant d’air frais la soulage. Les façades rénovées du château apparaissent. Un spectacle anachronique dont elle apprécie l’arrogante beauté.
Elle marche le long des grilles du parc jusqu’à la gare routière où trépigne le bus R5, moteur et tous phares allumés. Il est plein comme un œuf. Il faudra trois arrêts pour qu’il se vide et redevienne une coquille apaisante et protectrice. À mi-parcours, Madeleine remarque une adolescente recroquevillée à l’arrière. Elle se contorsionne sur son siège, se ronge compulsivement les ongles, s’énerve chaque fois qu’elle consulte son smartphone. Comme toutes les filles de son âge, elle porte un jean fuseau qui lui affine les jambes, des baskets blanches à la mode, une veste courte dite « mouton » et une casquette qui masque le haut de son visage. Le chauffeur du bus pile devant un piéton imprudent qu’il injurie avec d’autant plus de fureur qu’il a failli l’écraser. Projetée violemment vers l’avant, la jeune fille se redresse. Des larmes souillées de mascara ont laissé dans leur sillage des traînées grisâtres qui lui donnent un air de clown triste.
Le bus a repris sa vitesse de croisière. La jeune fille s’est repliée sur elle-même, tel un mollusque inquiété par des vibrations inconnues. Madeleine ne peut détacher son regard de cette petite créature sauvage et craintive. Son attitude horripilante cache mal sa détresse. Madeleine en est certaine, c’est la première fois qu’elle la rencontre sur cette ligne.
Ils ne sont plus que trois dans le bus. À l’approche du terminus, la jeune fille se lève péniblement, accompagne les secousses du véhicule pour accentuer sa démarche nonchalante et chaloupée. Elles attendent côte à côte sur le marchepied. Le chauffeur les salue respectueusement. Seule Madeleine lui renvoie la politesse. Elle laisse la gamine prendre de l’avance, avec l’intention de la filer discrètement. Hors de question de l’abandonner dans cet état.
La jeune fille suit une trajectoire confuse, s’arrête pour examiner son smartphone et reprend sa course en maugréant. Elle se désintéresse des passants qu’elle bouscule, du roquet qui frôle ses mollets, du motard disgracieux qui l’apostrophe. Elle se réfugie au fond de l’abribus construit sur un ancien lavoir, tout près de la boulangerie qui vient de changer de propriétaire. Madeleine s’en approche, titillée par la curiosité.
— Est-ce que ça va, mademoiselle?
La jeune fille marque un léger mouvement de recul.
— Qu’est-ce que ça peut vous faire?
L’insolence de la jeune fille doit plus à l’embarras d’avoir été débusquée dans son repaire qu’à la volonté d’offenser Madeleine.
— Je vous ai vue pleurer, dans le bus. Je suis inquiète pour vous.
— Et alors, c’est la première fois que vous voyez quelqu’un chialer?
— Non, mais… Peu importe. Je m’appelle Madeleine.
La jeune fille l’observe, tendue, concentrée, frémissante comme une chatte qui s’apprête à bondir sur sa proie. Madeleine sait qu’en sortant indemne de ce silence, elle conserve une chance de prolonger la conversation.
— Madeleine, comme dans la chanson de Brel?
— Vous connaissez Jacques Brel?
— Ça vous surprend?
— Ce n’est pas trop votre génération, je pensais que les jeunes de votre âge…
— Ne vous fatiguez pas, j’vais tuer le suspense… C’est mon daron qui écoute du Brel quand il bosse au fournil, moi, je suis pas trop fan. Ses chansons ne parlent que de lose, de femmes qui sont trop bien pour lui…
— C’était un grand romantique.
— C’est juste un boloss… Moi, c’est Camille.
Elle tend une main toute molle, comme si elle s’attendait à ce que Madeleine s’incline pour l’embrasser. Elle a quand même le don d’agacer son prochain, cette gamine, mais Madeleine lui serre la main sans hésiter, satisfaite d’avoir passé l’épreuve des présentations.
— Vous avez mentionné un fournil. Votre père est boulanger?
— On est arrivés y a trois mois, vous n’avez pas remarqué? C’est nous, la nouvelle boulangerie. Je traverse la rue et j’suis chez moi.
Madeleine a bien vu que la boulangerie avait changé de propriétaire mais son emploi du temps ne lui a pas encore permis d’y passer. Elle achète son pain à la va-vite, dans la petite boulangerie qui jouxte la gare de Rueil-Malmaison. Elle se tait un instant, consciente qu’elle commettrait une erreur en posant d’autres questions à Camille, que ça la rendrait méfiante.
— Bon, Camille, je vous laisse. Peut-être qu’on se verra dans le bus ou… à la boulangerie.
— Ouais… Eh, Madeleine!
— Oui.
— C’était sympa de me demander pourquoi j’pleurais.
Madeleine lui sourit avec moins d’entrain qu’elle l’aurait voulu. Elle ne s’attendait pas à cet ultime élan de reconnaissance.
Elle pousse avec difficulté la porte blindée de la petite maison en meulière achetée avec son mari. Ils ont fini d’en payer les traites avant qu’un vicieux cancer ne le terrasse. Pléonasme, le cancer est vicieux par nature, il est prédisposé à la métastase. Le salon est bondé de souvenirs de leur vie passée, des bibelots rapportés de voyages, des photos, des tableaux, des objets qu’ils ont entassés au fil du temps et dont elle ne supporte plus la morbide compagnie. Elle a bien essayé de s’en débarrasser. Elle a empilé des tas de trucs dans l’entrée et puis, au moment de les fourrer dans le sac poubelle, elle a renoncé. « J’ai eu l’impression de tuer mon mari une seconde fois », avait-elle confié à Pascal. Il avait répondu qu’il comprenait ses hésitations, qu’elle n’avait pas fini son deuil, que le temps résorbe les plus grandes douleurs. Pascal trouve toujours les mots.
Madeleine s’effondre. Son licenciement vient de heurter violemment sa mémoire à la façon d’un boomerang lancé très loin, si loin qu’on l’avait oublié. Les larmes ruissellent en abondance sur son visage. Elle a beau les essuyer du revers de la main dans l’espoir de colmater la brèche, rien n’y fait, elles s’écoulent sans discontinuer. Du chagrin pur, à l’état liquide.
Le salon surchargé lui paraît immensément vide. Dans son cadre, le portrait de son défunt mari devient le miroir de sa solitude. Hier encore, à la cafétéria, avec ses collègues, elle devisait sur une petite mémé qui avait appelé les pompiers parce qu’elle n’avait personne à qui parler. Ce soir, c’est elle la mémé. Elle balance quelques bouteilles à la mer sur Internet, à des amis compréhensifs qui, à défaut de la réconforter, auront les mots pour s’apitoyer sur son sort. Madeleine a juste besoin qu’on la plaigne. Son smartphone vibre, elle a reçu un message de Pascal. Il est désolé, sincèrement désolé. Si elle ne vient pas au bureau demain, ça n’a aucune importance, on sera vendredi, bientôt le week-end. Son message se termine par « Bon courage ». Elle estime que fracasser son smartphone contre le mur du salon n’avancerait à rien.
Madeleine avale son hachis Parmentier devant un reportage animalier à la télévision. Pendant que les gazelles échappent in extremis aux alligators, son smartphone vibre impatiemment. Elle préfère l’ignorer. Elle va se chercher un verre d’eau et avale des somnifères. Elle n’en avait plus pris depuis la mort de son mari.

Camille se lève tous les matins à 7 heures. Officiellement pour ne pas rater son bus, officieusement pour aider son père, Gilles, à préparer la boutique avant l’arrivée de la vendeuse. C’est son premier emploi, mais la demoiselle fait preuve d’une imagination débordante pour justifier ses retards. Le père de Camille se retient de l’engueuler parce qu’il a besoin d’un coup de main et qu’il préfère la médiocrité au néant. Pour l’instant.
Gilles a la soixantaine bien tapée. Il envoie valser tous ceux qui lui parlent de prendre sa retraite. Il n’est jamais entré dans les schémas. Devenu boulanger sur le tard, il a rencontré sa femme à plus de quarante ans ; quant à Camille, le jour du baptême, le curé de la paroisse l’avait qualifiée de « cadeau de Dieu ».
Sur des chariots à pâtisserie, Gilles apporte les viennoiseries toutes fumantes que Camille place dans la vitrine embuée, en commençant par les croissants, suivis des pains au chocolat et des pains aux raisins. Elle aligne ensuite les ficelles et les baguettes sur les étagères en bois derrière la caisse avec soin et précision, comme si elle approvisionnait une armurerie à la veille des hostilités. Son père est un maniaque de l’ordre et de la propreté. Il ne veut pas voir un croûton dépasser, une miette traîner, un présentoir flancher. Camille ne donne pas deux mois à la vendeuse. Son insouciance, si elle augure de sa paresse, lui coûtera la place. Son père ne respecte que les gens qui bossent. Il appartient à cette génération qui a indexé le bonheur sur le travail et que tous les articles sur la fin des « jobs de merde » font amèrement rigoler. Sa philosophie est très simple : bosser permet de gagner sa vie. Point barre.
Camille l’a bien compris. À défaut d’être brillante, elle ne se ménage pas, veillant à ce que ses notes se situent dans des moyennes acceptables. Elle veut que son père soit fier d’elle, mais surtout qu’il la laisse tranquille. Tant qu’elle lui donne un petit coup de main à la boulangerie et que ses résultats scolaires sont potables, elle pourra se consacrer à son unique passion : Fortnite. Le jour où ses notes dégringolent, il lui confisque son PC.
L’installation de la boulangerie est terminée. Les portes ouvriront à 8 heures, si la vendeuse n’a pas eu de dégâts des eaux, de panne de réveil, de soucis en rechargeant son passe Navigo ou si sa grand-mère n’est pas décédée la veille. « Il faudra lui expliquer qu’elle n’a droit qu’à deux grands-mères », avait pesté son père en prenant connaissance de son dernier mensonge.
Camille fonce dans la salle de bains, elle n’a plus que dix minutes à consacrer à sa toilette. Elle enfile à toute vitesse son jean moulant, son tee-shirt de la veille, sa veste peau de mouton et ses baskets blanches qu’elle astique tous les jours pour préserver leur éclat d’origine. Au lycée, elles ont gueulé comme des moufettes quand le ministre de l’Éducation nationale a évoqué la généralisation de l’uniforme et, pourtant, elles s’habillent toutes de manière identique.
Pour la jeune fille, entrer dans le moule était la condition nécessaire de son intégration. Non pas que le décalage soit insurmontable. Grâce à Instagram, il lui a été facile de ressembler aux autres filles. Mais, fringuée comme il faut ou pas, elles ne lui ont rien épargné. Son léger accent, le vocabulaire qu’elle ignorait, les films qu’elle avait ratés, les codes qu’elle n’avait pas. Elles ont eu tôt fait de lui tailler un costume de paria. T’as pas mis ta doudoune de clodo? Tu nous ramènes des gaufres de ta boulangerie? Et dire qu’à Lille, dans son ancien collège, elle était celle qui avait le plus de swag.
Camille en veut à l’ex de son père. Elle l’a quitté parce qu’il passait trop de temps dans son fournil. Si elle voulait danser jusqu’au petit matin, elle n’avait qu’à sortir avec le patron de la boîte de nuit, pas avec le mec chargé de nourrir le centre-ville. Son père a mal vécu la séparation. Il commençait à y croire, à leur histoire.
Lille n’est pas une ville tentaculaire. Le risque d’y croiser son ex était élevé, il le supportait de moins en moins. Camille, elle, ne voulait pas quitter son lycée, ses amies, le quartier où elle avait l’habitude de se promener avec sa mère. Les relations avec son père se dégradaient à mesure que le projet de déménagement se concrétisait.
Camille a fini par céder. Gilles a quitté les Hauts-de-France sur les conseils d’un ami, Patrick, placier sur le marché de Marly-le-Roi. Patrick avait appris que le locataire de la boulangerie de la commune voisine, Fourqueux, allait prendre sa retraite et que le bailleur désespérait de lui trouver un successeur. Si, au lycée de Camille, venir de Lille était considéré comme une tare, à la mairie de Fourqueux, en revanche, on s’était félicité d’accueillir un artisan d’expérience venu d’une grande ville. Tout est une question de perspective.
Quand elle entendit le nom du patelin où ils allaient déménager, Camille crut que son père se moquait d’elle. Fourqueux n’est pas un toponyme des plus distingués. De source sûre – le salon de coiffure –, des petits malins s’étaient amusés à écrire « Garajabite » sur tous les panneaux indicateurs du village. Le maire, qui n’appréciait guère l’humour potache et encore moins les fautes d’orthographe, avait songé à équiper la voirie principale de caméras de surveillance mais, jugeant la mesure liberticide, les élus du parti adverse s’y étaient farouchement opposés. « Ça fait surtout beaucoup de pognon pour ce trou à rats », avait conclu la doyenne qui, nonobstant son amour démesuré pour le village, n’avait rien perdu de son à-propos.
Camille prend une douzaine de croissants qu’elle distribuera à ses camarades de classe. À moins qu’on les lui chaparde dans la cour. Tout finit en racket dans son lycée privé. Son père lui dépose un baiser sur le front, et ajoute des chaussons aux pommes dans le sac de viennoiseries déjà plein à ras bord. La vendeuse fait son apparition ; 8 heures pile, c’est inespéré. Les premiers clients déboulent, des habitués, des employés du CRPHM, le centre de réinsertion des personnes ayant un léger handicap mental que Camille appelle affectueusement les « neuneus ». On ne comprend que la moitié de ce qu’ils racontent mais comme ils achètent toujours la même chose, ça simplifie les transactions. Ils ont adopté Camille et la saluent en bégayant son prénom à l’infini, comme s’ils s’entraînaient à en parfaire la prononciation. Ça donne des « Ca-ca » et des « Mi-mi » qui les font hurler de rire.

Madeleine émerge vers 11 heures. Elle n’en a pas immédiatement conscience. C’est quand elle voit « vendredi » inscrit sur son smartphone qu’elle est prise d’un accès de panique. Elle n’interrompt ses préparatifs qu’au moment de boutonner son chemisier devant la glace. Elle n’aime pas ce qu’elle y voit, une femme aux cheveux blanchis et aux yeux cernés. Elle a un beau visage pourtant. Il semble que ses traits ont été atténués pour faire ressortir ses yeux très clairs et très bleus. Son mari disait que ses yeux l’effrayaient tellement ils étaient bleus. Elle a un nez fin, des joues légèrement creusées, un front large et une bouche parfaitement dessinée. « Tu as un visage de poupée en mamie », lui a dit la fille d’une amie. Une manière innocente de lui suggérer de figurer dans des publicités pour les viagers ou les retraites par capitalisation.
Des bribes du monologue de Pascal lui reviennent. Elle prend acte de son nouveau statut de chômeuse et ça ne lui plaît pas du tout. En trente-cinq ans, elle n’a jamais cessé de travailler. Qu’est-ce qui s’est passé, bon sang? Pascal n’est pas un hypocrite ; un froussard tout au plus. Leur pacte de sang n’a pas tenu longtemps, il aurait fait un piètre chevalier. L’affection qu’elle lui porte l’empêche de le maudire, mais son sens du devoir l’incite à l’accabler. Il aurait dû s’insurger. Où est-il passé, le champion de la cause des salariés? Un pleutre, un poltron, une lavette, un couard, un dégonflé, un froussard… C’est fou comme la langue française a enrichi le vocabulaire de la lâcheté. La messagerie de son smartphone dégouline de compassion. Elle n’a pas la force de répondre. Elle enfile son imperméable et sort.
Le soleil peine à transpercer les nuages. Madeleine en savoure la timide chaleur. La place du village de Fourqueux est déserte, encadrée par la Poste, la salle des fêtes, le bar et la boulangerie. Le carré d’as de la rurbanisation. D’où elle se trouve, Madeleine aperçoit la vendeuse de la boulangerie, immobile derrière sa caisse enregistreuse, probablement en train de regarder des vidéos de chats sur son téléphone portable. Parce qu’elle n’a aucune lettre à poster, qu’elle ne boit jamais avant 18 heures et que la salle des fêtes est fermée pour travaux, Madeleine entre dans la boulangerie. La vendeuse range son smartphone dans son tablier et ajuste sa queue-de-cheval pour se donner une contenance. La décoration est encore balbutiante. Il y a une jolie gravure du beffroi de Lille, un certificat de provenance des farines bio et la photo en noir et blanc de Fourqueux que l’ancien locataire leur a cédée parce que les clients aiment à penser que rien n’a changé depuis cent ans. Comme dans n’importe quelle boulangerie de France et de Navarre, la voix de la vendeuse est plus traînante, plus aiguë sur les syllabes finales. À croire qu’elles sont aussi recrutées sur ce critère.
— Bonjoooour… Qu’est-ce que je peux vous serviiiiiiir?
— Une tradition.
— Il vous fallait autre chose?
— Pourriez-vous laisser un message à Camille?
La vendeuse marque un temps d’hésitation. Madeleine en profite pour écrire sur un bout de papier son numéro de téléphone ainsi qu’une invitation à la rejoindre, samedi en huit, à 15 heures, au salon de thé qui jouxte la bibliothèque.
En sortant de la boulangerie, Madeleine a un flash. VA ne voulait pas dire « Valeur ajoutée », mais « Variable d’ajustement ». Elle sourit de sa méprise. Elle n’est pas du genre à se laisser abattre mais elle aura besoin de quelques semaines pour s’en remettre. Ses pensées la ramènent à Pascal et à l’une de ses formules favorites : « On a toujours le choix. » Ils s’étaient engueulés à ce sujet lors d’un dîner trop arrosé entre collègues. C’est l’adverbe « toujours » que Madeleine n’avait pas supporté. Non, Pascal, nous ne sommes pas « toujours » maîtres de nos décisions. S’il se présentait devant elle, là, maintenant, elle le pourfendrait. Il avait le choix de ne pas l’inscrire sur la liste des gens à licencier, et pourtant il a obéi aux ordres, alors, sa jolie petite formule…
Madeleine ne va pas au restaurant d’entreprise aujourd’hui. Elle ouvre le réfrigérateur à la recherche d’une substance à étaler sur son bout de baguette. Elle ne trouve rien, à part les confitures qu’elle a confectionnées le week-end précédent. D’aucuns jardinent, d’autres bricolent. Madeleine, elle, cuisine, mais sa vraie passion ce sont les confitures. C’est très compatible avec la lecture, il faut patienter le temps que ça mijote. Lectures et confitures, ses deux grandes amours. Son mari la charriait tout en s’empiffrant de ses douceurs, preuve d’une absence totale d’éthique personnelle.
Il faut qu’elle franchisse le pas, qu’elle vide sa maison. Elle interroge le portrait de son mari. « Aide-moi, bon Dieu », lui dit-elle à haute voix. Deux ans avant sa mort, ils s’étaient offert un voyage en Italie, entre Assise et Pérouse. Un moine défroqué mais compétent leur avait donné une conférence sur le parcours initiatique de saint François. Au dîner, frugal comme il se doit, ils s’étaient lancés dans une grande discussion sur la notion de superflu. Une question revenait régulièrement. De quoi avons-nous vraiment besoin? La réponse théorique tenait en quatre mots : un lit, une bibliothèque, une douche et une cuisinière. De retour chez eux, loin des collines dépouillées de l’Ombrie, la mise en pratique s’était révélée plus compliquée. Après réflexion, le divan prenait une grande valeur sentimentale, les tableaux occupaient peu d’espace et l’abonnement à la chaîne sportive tout comme le lave-vaisselle devenaient indiscutables. Le dénuement extrême attendrait. Madeleine et son mari avaient clos les débats en débouchant une bouteille d’orvieto.
Le mari de Madeleine ne s’était pas éteint dans son sommeil, proprement et glorieusement, comme Aznavour ou d’Ormesson, héros du quatrième âge déclinant. La maladie l’avait foudroyé dans sa soixantième année. Il est mort jeune, comme disent les gens de quatre-vingt-dix ans. Au moins avait-il évité une trop longue agonie. Madeleine examine l’intérieur de sa maison. Où qu’elle regarde, l’image de son mari apparaît. Tout la ramène à lui. « Il faut que ça cesse! Avec ta permission », enjoint-elle au portrait. Madeleine allume son ordinateur et s’inscrit sur Le Bon Coin sous le pseudonyme de Bernardone, le véritable nom de saint François d’Assise. Pour la photo du profil, elle hésite, avant de jeter son dévolu sur un cliché réalisé par son mari.

Camille a fait la grasse matinée. Elle a joué à Fortnite toute la nuit. Elle croise son père qui part se coucher après lui avoir recommandé de surveiller la vendeuse en son absence. Elle a été bien inspirée de ne pas parler de son rendez-vous avec Madeleine. Gilles ne se mêle pas de son emploi du temps, sauf quand le sien s’en trouve perturbé. Elle donne à la vendeuse la consigne de l’appeler sur son portable en cas d’urgence. Le salon de thé est à quelques enjambées de la boulangerie, hors de question de réveiller son père. C’est quoi, une urgence, dans une boulangerie? Une file d’attente qui s’allonge et s’impatiente. Peu probable. Le samedi, les Fourqueusiens paressent jusqu’en milieu d’après-midi. Ils ne réapparaîtront pas avant 16 h 30. Camille sera déjà rentrée.
Madeleine s’est installée au fond du salon de thé, certaine que Camille appréciera la discrétion. Sa semaine a été éprouvante. Elle a dû affronter la mine contrite de Pascal et les têtes d’enterrement de ses anciens collègues dont les paroles d’encouragement trahissaient la maladresse et l’embarras. « Tu en as vu d’autres, Madeleine » – est-ce une allusion au décès de son mari? « Tu es une battante, tu t’en sortiras » – ah bon, le chômage est une maladie? « Ils ne te méritaient pas » – n’est-ce pas la formule qu’on adresse à quelqu’un qui vient de se faire plaquer? « La retraite approchait de toute manière, n’aie aucun regret » – et toi, tu n’as aucun tact! Sans oublier cette formule pleine de poésie qu’elle n’avait pas tout de suite comprise, pensant qu’on faisait allusion à son léger embonpoint : « Tu vas rebondir. »
Toute la semaine, Madeleine s’est demandé pourquoi elle tenait tant à revoir Camille. Pour combler un manque affectif? Elle voit rarement son fils, qui vit à l’étranger. Son mari est mort et enterré. Son entreprise vient de la virer. Inconsciemment, Madeleine se cherche de nouveaux repères. Cette explication, trop simpliste, ne la convainc pas. Et si cette Camille n’avait pas surgi dans son existence par hasard? Mais Madeleine n’a jamais été adepte de la prédestination divine. Quelle piètre idée de l’homme se fait-on là!
Une jeune fille fait son apparition dans le salon de thé. Madeleine reconnaît son visage mutin et sa dégaine de lolita contrariée. Camille… qui badigeonne la salle de son regard noir, pour tout effacer. Toujours la méfiance. Elle fonce droit sur la table où Madeleine s’est installée.
— Comment ça va, Mad?
— Tiens, c’est un surnom qu’on ne m’avait pas encore donné. On se tutoie si je comprends bien?
— J’préfère, ouais.
Camille semble indisposée par le brouhaha venant des tables voisines. On y parle fort. En italien, en anglais, en allemand et dans une langue d’un pays scandinave qu’elles seraient incapables de situer sur une carte. Le salon de thé est le lieu de rendez-vous préféré des mères de famille qui ont des enfants au lycée international de Saint-Germain-en-Laye.
— Je suis désolée Camille, c’est un peu bruyant. J’ai choisi cet endroit parce qu’il n’est pas trop loin de la boulangerie. Tu es scolarisée au lycée international?
— Euh non, mon daron est chti… On vient du Nord… Je rentrais pas dans leurs critères. Et puis, même s’il avait été américain, ça n’aurait pas suffi. Mes notes sont trop basses. Les maths, le français, tout ça, c’est pas trop mon kif…
— C’est quoi ton… kif?
— Le sport.
— Laisse-moi deviner. Tu fais de l’équitation.
— Du e-sport.
— C’est quoi?
— Tu sais, Mad, j’ai un bon a priori sur toi mais je sens qu’il va falloir que j’t’apprenne des trucs.
— Je ne demande que ça.
Madeleine est d’une nature conciliante. Ses collègues de travail en ont souvent abusé. Si l’insolence de Camille ne l’irrite pas, c’est moins en raison de ce caractère accommodant que du vent de fraîcheur qu’elle souffle dans sa vie. La semaine passée ne fut qu’hypocrisie et faux-semblants. Camille parle sans filtre, sans arrière-pensée, avec une absence de retenue qui confine à la provocation. On y perd en élégance mais on y gagne en sincérité.
— Tu t’y connais en games? J’veux dire, en jeux vidéo?
Madeleine n’en connaît qu’un, celui des voyageurs du RER A.
— Je sais qu’en ce moment, on joue beaucoup à Candy Crush.
Camille ne peut lui cacher sa déception. Elle considère Madeleine avec pitié, comme un chirurgien sur le point de lui annoncer son amputation.
— Fortnite Battle Royale, le jeu en réseau, ça te dit quelque chose?
— Vaguement. Une collègue m’a raconté que son fils y passait ses nuits. Elle se faisait du souci parce qu’il ne dormait plus assez…
— Faudra que tu me donnes son pseudo, j’le connais peut-être.
— Ça consiste à quoi, ton Fortnite?
— À tuer un maximum de personnes pour survivre.
— Charmant… Et tu es bonne à ce jeu?
— La meilleure de la région. Si mon père me donnait l’autorisation, j’participerais à des compétitions. Le fils de ta collègue de bureau, il doit connaître mon pseudo, DarkAngelus.
— Je n’aurai pas l’occasion de lui communiquer.
— Pourquoi?
— Je ne travaille plus dans cette entreprise. Le soir où je t’ai vue dans le bus, je sortais d’un entretien de licenciement.
— Tu me l’as pas trop montré.
— C’est toi qui pleurais, pas moi.
Camille préfère esquiver plutôt que de lui donner une explication. Elle n’est pas du genre à se confier dans l’espoir de tisser des liens plus rapidement. Non par pudeur, mais par fierté. Son modus operandi, c’est l’offensive.
— Pourquoi ils t’ont virée? Parce que t’étais trop vieille?
Madeleine a beau être tolérante, la remarque de Camille l’a sonnée. Elle réalise qu’elle n’a pas pris le temps de comprendre ce qui lui était arrivé, qu’elle s’est contentée de vaquer aux affaires courantes. Elle répond le premier truc qui lui passe par la tête :
— Je leur coûtais trop cher.
— C’était quoi, ton boulot?
— Je conseillais des sociétés sur leur stratégie et leurs investissements.
— Bah dis donc, ça t’a pas trop servi, t’aurais pu commencer par toi-même!
Camille a sorti de sa poche un bout de papier sur lequel elle griffonne tout en conversant avec Madeleine. Elle est douée, elle a un bon coup de crayon, mais elle a tendance à répéter le même motif.
— Pourquoi tu ne dessines que des cœurs? lui demande Madeleine.
— Tu préfères que j’fasse des têtes de mort, à la place?
— Non, tu peux garder les cœurs.
— T’as une idée de c’que tu vas faire?
— Je commence par vider la maison. Je me débarrasse de tout ce dont je n’ai plus besoin. Ça faisait un moment que j’y pensais, mais je n’étais jamais passée à l’acte. Depuis lundi, je me suis lancée, j’ai vendu plein de trucs sur Le Bon Coin. Je me suis bien amusée.
Le début de la semaine a été moins divertissant que Madeleine ne le prétend. Elle a d’abord pointé à Pôle Emploi. Dans l’interminable file d’attente, elle n’en menait pas large, coincée entre une chômeuse de longue durée et un quinquagénaire grisonnant qui lui racontait comment sa boîte l’avait sacrifié au nom de la révolution digitale. Elle a éprouvé des sentiments contradictoires, la honte de s’inscrire, le soulagement de ne pas être un cas isolé, d’appartenir à la communauté des infortunés.
Sur Le Bon Coin, le pseudonyme de Bernardone n’a pas eu l’effet escompté. Il a semé le trouble chez des acheteurs qui ne faisaient pas le lien entre le flamboyant portrait de Madeleine et ce nom bizarre que l’un d’entre eux a même orthographié à l’américaine, « Bernard1 ». Comprendre : « Le meilleur des Bernard ». À chaque visite, Madeleine s’est égarée dans des explications de texte que seuls les plus instruits ont comprises. Les autres l’ont cataloguée parmi les vieilles folles, ils ont attendu qu’elle finisse sa démonstration.
Au total, elle a reçu chez elle une douzaine d’acquéreurs dont elle a apprécié l’affabilité, à quelques excentricités près. Un jeune couple a voulu régler la chaise en tickets-restaurant. Une septuagénaire s’est assoupie, par désespoir, sur le canapé qu’elle n’avait pas réussi à fourrer dans sa voiture. Un retraité lui a fait la cour, ignorant le guéridon pour lequel il avait fait le déplacement depuis Paris. Un jeune couple d’origine africaine a marchandé sa table basse jusqu’à l’épuisement. Madeleine a fini par la céder à la moitié de son prix initial, tant pour récompenser l’originalité du bagout que pour s’assurer de la disparition de ce reliquat de sa période Ikea.
— Pourquoi tu tiens autant à vider ta maison?
— Pour tourner la page.
— Il en pense quoi, ton mari?
— Il en penserait du bien s’il avait l’occasion de m’en parler mais il est mort d’un cancer, il y a trois ans.
— Ça nous fait un poids en commun. Ma mère s’est fait bouffer par le crabe quand j’étais petite. Celui du pancréas. Le plus salaud, il paraît.
Madeleine se demande si Camille a déformé l’expression « point en commun » par ignorance, par inadvertance ou pour faire de l’esprit.
— Je suis désolée, Camille.
— Oh, c’était il y a longtemps. Mais toi… Ça veut dire que t’es revenue dans le game! Tu n’as plus qu’à te trouver un match!
— Je ne comprends pas ce que tu me racontes.
— Tu es célibataire, Mad. Il faut que tu te trouves quelqu’un.
Cette gamine a l’art de remuer le couteau dans la plaie avec tant d’ingénuité qu’il est impossible de la soupçonner de perversité. Elle a raison. Madeleine pourrait retrouver quelqu’un si elle le voulait. Elle s’y est toujours refusée, entourée qu’elle était des souvenirs de son défunt mari, qu’elle brade aujourd’hui. Le moment est-il venu? Peut-être. Elle n’a pas été insensible au numéro de séduction du retraité, ses manières désuètes lui ont arraché quelques éclats de rire. Pour être tout à fait sincère, elle n’a eu aucune envie de le renvoyer chez lui. Ni de le garder, d’ailleurs. Mais elle s’est sentie rajeunir au contact d’un homme qui s’intéressait à elle.
— C’est compliqué de rencontrer la bonne personne.
— J’suis d’accord.
Madeleine attrape la perche que lui tend Camille.
— Tu as un petit ami?
— Tu rigoles? Les mecs d’ici me calculent pas. J’existe pas pour eux…
— Et quand tu joues à Fortnite, il n’y a pas un garçon avec qui tu t’entends bien?
— Il y a KillerBoy. J’aime bien comment il me parle.
— Tu l’as rencontré?
— T’es tarée?
— Pourquoi, il habite loin?
— Non, non, il vit à Paris. C’est pas le problème.
— C’est quoi le « problème », Camille?
— Il n’a jamais vu ma face, tu comprends. On a juste fait des chats. On est en mode incognito.
— Tu n’as pas mis ta photo?
— Jamais de la vie. Je ne suis pas prête à le voir IRL. Dans la vraie vie, j’veux dire. J’ai trop peur qu’il soit déçu. C’est pour ça que je ne serai jamais streamer. Tu vois de qui je veux parler, les gens qui commentent leur jeu en direct. Je ne veux pas qu’on voie mon visage. »

Extraits
« Sa réputation va grandissante, On apprécie ses classiques, la fraise-rhubarbe, la framboise-figue, la pêche-mûre, savamment équilibrés, qui ne laissent jamais les fruits de ces mariages se disputer leurs arômes, On loue ses audacieuses combinaisons, mangue-menthe, abricot-cardamome.
Sans conviction, elle a créé une page Facebook où elle met en scène ses créations. Le nombre de followers n’a pas dépassé le premier cercle de ses amis, jusqu’à ce qu’elle se fasse repérer par une habituée du marché, une journaliste culinaire qui officie sur une grande radio nationale, une passionnée de gastronomie qui ne jure que par les produits frais et vrais. Elle a adoré Madeleine, ainsi que ses confitures. » p. 62
« Pietro regarde sa femme qui dort. Dans son sommeil, elle est telle qu’il l’a toujours connue. Aucun changement n’est perceptible. Il l’observe comme si c’était la dernière fois qu’il la voyait. Il enregistre chaque détail de son visage que la vieillesse n’a pas trop abimé. Il se retient de lui caresser la joue. Dehors, un nouveau jour commence. La rue s’anime. » p. 146

« Le père Kervenn a été le grand témoin et le maître de cérémonie de tous les événements qui ont jalonné la vie de Jean-Paul. Son mariage avec sa première femme, Viviane, puis l’enterrement de celle-ci, dix ans plus tard. Le baptême de leur fils, Eliott. Son mariage avec sa deuxième femme, Sophie. Et le voilà aujourd’hui qui célèbre les obsèques de Jean-Paul, ignorant tout de la farce qui se joue. Sa voix posée ne trahit pas l’émotion qui le submerge La fonction dépasse l’homme, le sens du devoir abroge le chagrin. » p. 154

« Au fil des mois, Alma est devenue cette grand-mère attentionnée qui manquait à Gabin. Elle le garde à son appartement quand François doit s’absenter. Elle ne manque aucune des sorties aux Tuileries, qu’il fasse un grand cagnard ou un froid de canard. Elle regarde Les Minions qui la font rire «tellement ils sont bêtes». Cécile n’a pas vu ces nouveautés d’un bon œil. Moins en raison de l’affection que son fils porte à Alma que pour l’influence grandissante que celle-ci a sur lui. Quand il est en week-end avec sa mère, Gabin ne parle que d’elle, de ses jeux, de ses chansons, de ces choses incroyables qu’il a vues dans son appartement, des histoires qu’elle lui raconte avant de s’endormir. Cécile a fini par accepter sa défaite au terme de trois phases distinctes, assez classiques d’un point de vue psychologique: frustration, réaction et résignation. » p. 288-289

À propos de l’auteur
AUROY_Olivier_©Sidney KwanoneOlivier Auroy © Photo Sidney Kwanone

Olivier Auroy est un onomaturge – celui qui fabrique des mots – et écrivain français. Il a également publié sous le nom de plume Gabriel Malika. Les Déraisonnables est son cinquième livre. (Source: Éditions Anne Carrière)

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Certains cœurs lâchent pour trois fois rien

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En deux mots:
«tu n’arriveras jamais à rien. Tu n’es qu’une merde.» Cette phrase assénée par son père hantera longtemps Gilles Paris. Pris dans une terrible spirale qui va le voir enchaîner les dépressions – qu’il nous détaille – il révèle aussi combien son addiction pour l’écriture l’aura aidé.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

«Même les gens normaux ont droit au bonheur»

Huit livres et autant de dépressions. Gilles Paris raconte une vie rongée par ce mal insidieux et comment, avec ses amis, ses amours et ses emmerdes, il a pu s’en sortir.

Au sein d’une maison d’édition, les attachés de presse sont des travailleurs de l’ombre. Quand leur travail paie et qu’un auteur est mis en avant, c’est évidemment parce que l’auteur a du talent et quand le livre ne trouve pas de couverture médiatique, c’est forcément que l’attaché de presse a failli. Si le cas de Gilles Paris est un peu à part, ce n’est pas tant qu’il a plusieurs décennies d’expérience dans le métier, mais parce qu’il est également auteur, avec huit livres à son actif dont le désormais célèbre Autobiographie d’une courgette, adapté au cinéma en 2016 par Claude Barras sous le titre Ma vie de Courgette. Dans les prochains mois suivront une adaptation au théâtre ainsi qu’une bande dessinée (dessins de Camille K et scénario d’Ingrid Chabbert). Il peut par conséquent porter un regard sur les deux aspects du métier. Toutefois, ce n’est pas l’aspect central de son récit. Avec honnêteté et sans filtre, il nous raconte les huit dépressions successives dont il a été victime. Un mal insidieux qui a bien failli l’emporter, car il a quelquefois accompagné sa chute d’une tentative de suicide. Et entendre alors le médecin lui expliquer que «Certains cœurs lâchent pour trois fois rien». Le sien a résisté, si bien qu’il peut aujourd’hui témoigner.
Raconter que la première fois qu’il a été laissé pour mort, cela n’avait rien à voir avec une dépression mais aux coups portés par son père. Une violence physique qui a été précédée d’une violence morale puisque régulièrement, il lui répétait qu’il n’arriverait jamais à rien, qu’il n’était qu’une merde. Une phrase devenue comme un mantra, une relation toxique sur laquelle il peut enfin mettre des mots: «Je me suis tu pendant des années. Je n’ai pas cherché à me libérer auprès d’un psychologue, d’un ami, encore moins de ma famille. Je me suis défoncé, abusant de cocaïne et de vodka, j’ai frôlé le bord des abîmes, reconnu si peu le visage verdâtre dans le miroir. Accroupi au-dessus du siège des toilettes, toutes couleurs aspirées, j’ai reniflé la mort, serrant le poing, froissé comme des feuilles sèches éparses que le vent emporte.»
Gilles Paris raconte les folles années de sa jeunesse, les addictions à la drogue et au sexe, la parenthèse avec Pascaline, le seule femme qu’il ait jamais aimée, les nuits à danser et les amants qui s’accumulent jusqu’à ces matins glauques où on se sent seul, triste, perdu. La première dépression arrive en 1992, elle sera suivie de sept autres, entrecoupées par des périodes durant lesquelles l’attaché de presse fera du bon travail, notamment pour les éditions Plon, servira d’homme à tout faire de Françoise Sagan, écrira des livres et rencontrera Laurent, l’homme qui va partager sa vie, l’apaiser, le secourir. Tout semble aller bien. «Je suis heureux avec Laurent. J’ai écrit un livre qui a du succès. J’ai un chouette appartement, un travail que j’aime. J’ai enfin trouvé mon équilibre». Mais ce bonheur sera de courte durée. La nouvelle dépression qui s’amorce «restera la plus inexplicable de toutes, et la plus rude. Elle va durer deux ans».
Comme toutes les dépressions qui vont suivre, elle va s’accompagner d’un séjour en hôpital psychiatrique. Les pages sur ces établissements sont aussi éclairantes que glaçantes. Elles dépeignent «la vie sans magie et sans couleurs». Alors Gilles Paris, comme Hippolyte, son personnage dans Inventer les couleurs, crée les couleurs là où elles n’existent pas. Il écrit. «L’écriture n’est pas une thérapie pour moi, elle est ma vie, en dehors des dépressions. Quand on aime autant la fiction que je l’aime, on en injecte dans sa vie pour la rendre moins cruelle.» Le paradoxe veut pourtant qu’après chaque livre une nouvelle dépression suive. Si bien qu’après la parution de Au pays des kangourous il s’imagine que ses livres sont en partie responsables de ses dépressions. «Après chaque lancement, je rechute. C’est systématique. Laurent, toujours pratique, me conseille d’arrêter d’écrire. Autant mourir.»
On remerciera l’auteur de son éclairage sincère et sans fioritures. En le suivant, on comprend combien ce mal est complexe, parce qu’en grande partie inexplicable. Et on se prend à espérer que la bête est enfin terrassée.

Certains cœurs lâchent pour trois fois rien
Gilles Paris
Éditions Flammarion
Récit
220 p., 19 €
EAN 9782081500945
Paru le 7/01/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris. Mais on s’y déplace beaucoup, en France, à Montpellier, Biarritz, Angoulême, Issy-les-Moulineaux, Montréal, Benerville-sur-Mer, Cannes, Montmorency, Meudon, Marne-la-Vallée, Rungis, Enghien, Vichy, dans le Gers, à Juan-les-Pins, à Houlgate, en Afrique, particulièrement en Sierra Leone, à Blama et Freetown, en Europe, à Majorque, en Grèce, à Athènes et Amorgos, en Grande-Bretagne, à Londres, à Miami, au Mexique, à Playa del Carmen, Almyrida Sands, New York, Amsterdam, à Nassau aux Bahamas, en Allemagne, à Hambourg et Munich ou encore en Italie, en Crète ou aux Maldives. Ibiza, Sienne, Venise.

Quand?
L’action se déroule des années 1960 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Les cliniques spécialisées, je connais. Je m’y suis frotté comme on s’arrache la peau, à vif. Les hôpitaux psychiatriques sont pleins de gens qui ont baissé les bras, qui fument une cigarette sur un banc, le regard vide, les épaules tombantes. J’ai été un parmi eux.»
Une dépression ne ressemble pas à une autre. Gilles Paris est tombé huit fois et, huit fois, s’est relevé. Dans ce récit où il ne s’épargne pas, l’auteur tente de comprendre l’origine de cette mélancolie qui l’a tenaillé pendant plus de trente ans. Une histoire de famille, un divorce, la violence du père. Il y a l’écriture aussi, qui soigne autant qu’elle appelle le vide après la publication de chacun de ses romans. Peut-être fallait-il cesser de se cacher derrière les personnages de fiction pour, enfin, connaître la délivrance. « Ce ne sont pas les épreuves qui comptent mais ce qu’on en fait », écrit-il. Avec ce témoignage tout en clair-obscur, en posant des mots sur sa souffrance, l’écrivain nous offre un récit à l’issue lumineuse. Parce qu’il n’existe pas d’ombre sans lumière. Il suffit de la trouver.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
La Grande Parade (Serge Bressan)
Boojum, l’animal littéraire
La Valse des pages (Chronique suivie d’un entretien avec l’auteur)
Publik’Art 
Vivre fm («Entre nous» – podcast)
Blog Toujours à la page 
Blog Valmyvoyou lit 

Les premières pages du livre
« AVERTISSEMENT
Ce livre n’est pas une autobiographie, mais des éclats de vie pour mieux comprendre les méandres de la dépression. Je n’ai pas vraiment cherché non plus à en trouver les causes. Elles sont multiples et sinueuses. S’en approcher, c’est s’en éloigner en même temps. Deux dépressions ont peu de choses en commun. Tenter de les cerner comme les chiens en meute traquent le gibier à la chasse serait une erreur. La bête a souvent le dernier mot, avant qu’on puisse la terrasser par sa propre volonté et le traitement médical adéquat. Je suppose que ma vie ressemble plus au dernier chapitre dans ses moments les plus exaltants, mais je ne peux nier ces trente années de combat que j’ai voulues sans fard. Soit la moitié de ma vie à réfléchir aussi à tout ce que mon père m’a fait ou pas, emmêlant le fil de ces années sombres. Comme le souvenir intact d’une photographie que je n’ai pas cherché à embellir, ni à modifier pour mieux émouvoir. Plutôt que de diriger la mémoire à mon avantage, je me suis abstenu d’en parler. Entre deux dépressions, j’ai eu la chance de vivre normalement et de supporter la menace d’une épée de Damoclès. Je suis heureux de la vie que j’ai menée, elle ressemble à celle de milliers d’autres personnes. Il vient une heure où chacun doit affronter ses démons pour mieux s’en libérer. J’aime être un parmi tous. Un anonyme dans la foule. Un inconnu célèbre que personne ne reconnaît. Je me suis défendu contre la bête, pas question d’être dominé par elle. Entrez dans ma vie, comme on entre dans une danse.

Lettre au père
Je te tutoie encore. C’est tout ce que j’ai en tête, quand ma vie, entre tes mains, s’est réduite au silence. Je ne commencerai pas cette lettre par « Cher papa », rien de toi ne m’est cher. Ces deux syllabes, pa-pa, se répètent comme un refus. Si au moins j’avais pu, pas à pas, me rapprocher de toi. J’entends juste une négation : pas de papa. Le vide abyssal où je tombe depuis soixante et un hivers.
Je me relève l’été, j’aime la chaleur sur mon corps, la mer qui m’avale, ma peau qui brunit. Je ne connais rien de tes étés à toi, juste une chaise longue sur un carré de pelouse verte où tu lis l’un de mes livres qui ne t’est pas dédicacé, et ne le sera jamais. Plus rien ne nous lie, si ce n’est cette photo envoyée par ta femme sur mon portable, où tu essaies sûrement de me dire que tu t’intéresses à moi, quand rien de toi ne me soucie en retour. Tu as pris du ventre avec les années, je m’évertue à le perdre à chaque dépression, comme le poids trop lourd de notre histoire.
Maman me prend pour toi depuis que tu es parti. Plus de quarante ans déjà. Les conversations se terminent mal entre elle et moi, un dialogue de sourds qui laisse ses empreintes et ne règle aucun compte. Je ne te ressemble pas, pourtant. J’ai choisi d’être écrivain alors que tous les mots de la terre nous séparent. J’aime les hommes. Toi, ta nouvelle famille.
Je suis devenu attaché de presse, par hasard, pour communiquer, puisqu’avec toi il n’en est rien. Je n’ai pas de haine à ton égard, cela ressemblerait trop à de l’amour. J’aime te savoir loin : je n’ai pas peur de te croiser quand je marche au hasard des rues. Je n’ai rien de toi, ni ton adresse postale, ni ton portable, ni d’anciennes photographies, toutes jetées, brûlées ou disparues. Je t’imagine avec tes cheveux gris épars, tes petites veines éclatées comme un trop-plein de colère, agacé comme autrefois quand tu me regardais sans me voir, les mots sautant de ta bouche comme des balles qui ne m’ont pas tué. Tu as essayé pourtant, ta colère l’emportant sur la raison.
Je n’avais pas vingt ans et tu t’es comporté comme un salaud dans mon premier appartement, rue Eugène-Manuel. Tes poings sur moi, tes coups de pied dans mon ventre, dans ma tête. Ce jour-là, une personne dont j’ignore tout m’a porté sur son épaule et déposé dans un hôpital. Je l’aurais aimé, cet inconnu qui passait devant mes fenêtres et m’a sauvé.
On ne m’a pas appris à te rendre la pareille. Ni toi, ni personne. C’est peut-être ce que je suis en train de faire avec cette lettre. J’aurais dû réagir avant, t’en coller une. Je t’ai laissé me faire mal. L’extérieur ce n’est rien, la peau cicatrise. Mais en dedans, rien ne me réparera.
Je danse dans les rues quand personne ne me regarde. J’essaie de rendre ma vie plus insouciante, et tu n’y es pas le bienvenu.
La vie n’est pas une voie romaine.
Dans mes cauchemars tu me frappes encore, jamais satisfait, moi non plus puisque je te laisse me cogner sans réagir, comme une règle interdite. Les médecins ne s’intéressent alors qu’à mes angines, aussi blanches que la poudre que j’inhale la nuit. Je me suis tu pendant des années. Je n’ai pas cherché à me libérer auprès d’un psychologue, d’un ami, encore moins de ma famille. Je me suis défoncé, abusant de cocaïne et de vodka, j’ai frôlé le bord des abîmes, reconnu si peu le visage verdâtre dans le miroir. Accroupi au-dessus du siège des toilettes, toutes couleurs aspirées, j’ai reniflé la mort, serrant le poing, froissé comme des feuilles sèches éparses que le vent emporte. Je me déprécie à ce jeu. Je te donne raison. Je me brûle, je me fais mal, j’écrase des cigarettes dans la paume de ma main, sans souffrir, car tout ce que je retiens, c’est cette blessure inguérissable que tu m’as faite. Elle revient comme un boomerang et cogne à ma tempe. Parce que je n’ai pas réagi, parce que je n’ai pas osé lever la main sur toi, je pensais m’être condamné à aimer le mal, à le chercher la nuit comme un fauve, ne sachant plus comment conjuguer le verbe « aimer ».
Quand je tombe la première fois, je t’appelle. Nous ne nous sommes pas vus depuis quatorze ans. Je me souviens de nos pas dans les allées du parc, de la brume en hiver. La lumière se fait rare, le froid, lui, te ressemble, il s’insinue. En sortant de cette clinique, je viens te voir dans ta maison, près de Vichy. Tu me cognes plus fort en niant ce qui s’est passé chez moi. Je crois un moment en perdre la raison. Cela me hante encore. J’aurais tout inventé. Un écrivain-né. Un écrivain mort-né.
Une année plus tard, tu reconnais tes torts. J’aurais dû te frapper. En finir. Mais je suis juste cette écorce qui protège l’arbre. Seuls les mots dansent entre mes doigts. Fra-Gilles, et fort à la fois. J’encaisse, je prends les coups, j’esquive, je tombe, je me relève chaque fois. J’aime, je donne tout, je suis excessif, je ne sais rien faire à moitié. Je me tiens en équilibre sur les frises des falaises. J’ai peur du vide, j’ai peur de moi. J’ai dix ans, plus de soixante ans, bientôt cent ans. Tout ce que tu as laissé derrière toi s’est étiolé. Maman, ma sœur et moi tenons presque debout, c’est un miracle. Toi, tu as ta nouvelle famille avec Évelyne devenue Laura, et Marie-Diane, une deuxième sœur, ma demi- rien du tout. Elle nous traite de dingues, ma sœur Geneviève et moi. Elle n’a pas tort en ce qui me concerne. Les cliniques spécialisées, je connais. Je m’y suis frotté comme on s’arrache la peau, à vif. J’y ai séjourné après avoir avalé trop de pilules, des blanches, des roses, avec un peu de whisky ou de Martini rouge. Que la fête commence ! J’y ai connu toutes sortes de vies, des vies en marge, ou brisées, j’ai appris que lorsque la roue tourne, ce n’est pas toujours pour avancer. Les hôpitaux psychiatriques sont pleins de gens qui ont baissé les bras, qui fument une cigarette sur un banc, le regard vide, les épaules tombantes. J’ai été un parmi eux. J’ai fréquenté des dizaines d’hôpitaux, à Paris, en banlieue et à Montpellier, où tu n’es plus jamais venu me voir. Je ne t’ai appelé que la première fois.
Pour pardonner, il faut commencer par soi-même. Je l’ai fait en me réveillant, des électrodes sur la poitrine, survivant au pire. L’hiver 2016, un médecin m’a dit doucement que j’avais eu de la chance. « Certains cœurs lâchent pour trois fois rien. » La douceur me fait toujours réfléchir. Avec ce que je tenais au creux de ma paume, quelqu’un d’autre y serait resté. Toi ?
J’ai publié huit livres. Chacun est une réponse à ta violence, à ton absence, à ces mots entrés en moi comme un glaive, juste avant que je perde conscience, du sang plein la bouche. Tu ne vaux rien. Tu ne feras jamais rien de ta vie. Tu es une merde. Parfois, je le pense vraiment. Je me détruis, je m’isole, je suis incapable d’amour, incapable de donner. Tu gagnes, un instant.
J’aspire les endorphines de mes leçons de sport, comme je me penchais autrefois sur les lunettes des toilettes. Cristaux blancs et pluie cinglant mon visage. Rien ne me retient, ni la neige, ni la bourrasque, ni le froid qui me gèle les doigts. Je suis un warrior. Quand je boxe, la cible te ressemble, j’essaye de rattraper le temps perdu.
Je me suis marié pour conjurer le mauvais sort. J’ai épousé Laurent. Vingt ans de vie commune et d’hôpitaux psychiatriques. Parfois, Laurent en a assez, il ne supporte plus ma tête trop pleine, le cendrier débordant, mon regard qui n’en est plus un, mais il reste auprès de moi, et nous t’oublions dans ta maison où je ne me rappelle rien. Ni la couleur de tes canapés où nous avons à peine parlé, ni celle de tes yeux : je ne les ai pas assez regardés.
Un ami cher m’a demandé de t’écrire cette lettre. Toi qui n’en as jamais eu, ni reçu un seul mot de moi. Une boîte de Pandore que j’ouvre sans peur. Je ne crains plus rien de toi. Tu dois être vieux maintenant, auprès de ta femme, de ta fille, à peindre des tableaux surgis de la pénombre de tes rêves, après ce métier d’architecte que tu as tenté, en vain, de m’enseigner. Déjà, tout ce qui venait de toi ne m’intéressait pas. Peut-être que tu ne peins plus. Tu attends juste que ton heure vienne.
Je ne suis pas obligé de t’aimer. Je l’ai compris depuis peu. Pas plus moi que toi, d’ailleurs. Ni ma mère qui finit ses jours dans une maison de retraite. Quand on me demande le livre que je préfère parmi ceux que j’ai écrits, je réponds invariablement : « Demanderait-on à un père lequel de ses enfants il préfère ? » Ma sœur a toujours eu ta préférence. Je ne lui en veux pas. J’ai sept enfants livres, huit avec celui-ci. Ils sont toute ma famille, tout comme ceux que j’aime sans limites, car je n’ai pas appris à aimer autrement. J’ai tant d’amour à donner pour rattraper celui que je n’ai jamais eu avec toi. Ton avis est forcément différent du mien, mais je ne tiens pas à le connaître, ni à devenir un jour ton père. Je n’ai pas choisi cette voie.
J’ai dix ans, plus de soixante, bientôt cent ans, tu peux t’éteindre. Pour moi tu l’as fait depuis longtemps. Récemment, Geneviève m’a appris que tu perdais la tête. Je sais ce que c’est. Je l’ai perdue, à ma manière, à huit reprises.
Je me souviens de cette odeur de cuir nauséabond dans la Mercedes que tu conduisais. Elle est indissociable de toi. J’ai couru un jour derrière cette voiture. Tu avais fui notre bel appartement, je voulais savoir où tu allais. Mais tu t’es éloigné avec cette odeur qui a imprégné ma mémoire et je me suis retrouvé seul dans un quartier inconnu. J’ai marché, sonné, abandonné par toi pour longtemps. Des années plus tard, je me suis réveillé dans un lit qui n’était pas le mien, J’y étais seul, sans un mot. J’ai fait le tour de cet endroit, sans rien reconnaître. Je suis parti laissant un merci écrit sur un ticket de métro. Je n’ai jamais su qui m’avait recueilli au bout de cette nuit-là. J’imagine un père absent veillant sur moi.
Je t’ai longtemps cherché parmi des hommes de ton âge, avant d’y renoncer. Tu n’étais jamais là. J’avais envie d’une vie sans toi, ce que j’ai construit au fil des ans, avec Laurent. Nous sommes devenus toi et moi deux inconnus, séparés par des centaines de kilomètres et nos milliers de pensées éparses. Je ne fais plus le saut de l’ange, j’apprends à dire «je t’aime» et à croire en moi. Je ne me sens plus obligé en rien en ce qui te concerne. Je suis délivré de toi et j’avance entre les mots et la ponctuation. Tu n’es plus qu’un point isolé dans un livre. Un point final.

Mélancolie
La mélancolie entre en moi. Elle préfère l’automne ou l’hiver, les lumières grises et les brumes qui recouvrent les parcs des institutions psychiatriques. Elle obscurcit les âmes et s’y réfugie tout entière. Elle évacue la joie et la bonne humeur. Les plafonds, le ciel, même, ressemblent à un couvercle en verre sous lequel je peine à rester droit. Je n’ai plus rien d’un I majuscule. Tout juste un e rabougri. Je regarde le sol. J’ai cent ans. L’âge de maman, penchée sur son déambulateur.
La mélancolie prend toute la place. Elle étire ses pattes visqueuses dans mon corps qui s’engourdit à sa merci. Elle se débarrasse du passé et de l’avenir. Elle m’oblige à vivre le présent comme seul horizon. Elle n’aime ni la vie, ni les couleurs. Elle m’ôte l’espoir, l’envie et le désir. Hippocrate la définissait autrefois comme un trouble des humeurs. Les médecins ont emprunté ce doux nom de mélancolie pour décrire cette maladie mentale qui développe le sentiment d’incapacité, la tristesse profonde, l’absence du goût de vivre. Elle survient sans prévenir. À peine ai-je senti une grande nervosité, la fatigue et le vain sentiment que plus rien ne semblait possible. Les peurs grimpent comme le lierre sur l’arbre. La panique poursuit la raison et souvent la rattrape. La dépression me possède, elle dédouble ma personnalité, tout en laissant ma conscience intacte. La tristesse m’envahit, plus rien ne me fait sourire. Tout relève alors d’un effort surhumain. Pourquoi me lever le matin, alors que la bête resterait au lit à ne rien faire, sinon dormir ? Pourquoi se laver, aller jusqu’à la salle de bains qui me paraît si loin ? Ou rester sous la douche tandis que l’eau coule, que mon corps s’affaisse sur le carreau et que l’eau tiède le recouvre d’une fine pellicule, pareille au placenta d’une mère ? Pourquoi répondre au téléphone et dire que tout va mal quand personne ne m’écoute vraiment ? Et tous ces gens qui s’inquiètent et m’envoient marcher ou courir, quand tout ce qui m’intéresse est une mort lente, sombrer dans le noir, avaler des somnifères jour et nuit pour que le corps épuisé trouve enfin sa place. Cette bête en moi retient toutes les horloges du monde. Le temps ne sera plus le même, tant que l’animal me domine. Il va falloir égrener les heures comme un sablier filmé au ralenti. Pas seulement parce que la zone cérébrale est atteinte et que certains efforts ressembleront à des poids trop lourds. Tout ce que j’entreprends est retardé par la dépression, et le temps qui joue un rôle essentiel dans l’évolution de la maladie mentale me paraît hors d’atteinte. Le regard que je porte sans cesse à ma montre, au réveil, me renvoie à un film d’anticipation où l’heure serait presque toujours la même.
La nourriture n’a plus le même goût. Elle ne me rassasie plus, elle me dégoûte. Avec les médicaments, il me faut constamment boire de l’eau, ce liquide qui, très vite, provoque en moi la nausée de vivre, comme un sentiment de noyade, de submersion. Chaque gorgée me donne envie de vomir mes tripes. Ma vie résiste, goutte d’eau débordante et dérisoire.
À la nuit tombée, j’éteins une à une les lumières trop fortes qui m’éblouissent. J’observe les fenêtres d’en face. Ces hommes, ces femmes, à l’intérieur, qui se déplacent. J’envie leur vie sans la connaître. Je l’imagine forcément meilleure que la mienne. Je laisse le courrier s’accumuler. Le portable est sur silencieux, je ne supporte plus le moindre bruit. Je ne décroche plus. Je ne poste plus rien sur les réseaux sociaux, cette idée d’un bonheur imposé. Je suis incapable, le soir, de regarder mes mails. Je ne veux voir personne. Je n’ai plus rien de social à part Laurent qui me protège, et ne m’en voudra pas de me taire. La télévision me remplace. Et mon chien Franklin, un beagle, se colle constamment à moi. J’ai parfois l’impression qu’il me comprend mieux que quiconque.
Emmuré en moi-même, bientôt je confonds les jours. La tristesse est dans mon regard, dans mes gestes lents, dans ma bouche qui refuse de s’ouvrir. Les messages s’accumulent sur le répondeur de mon portable. Depuis combien de temps ne suis-je pas passé sous la douche ? Depuis combien de temps n’ai-je pas donné de mes nouvelles ?
Je franchis la porte de la salle de bains. Je me lave, mains hésitantes sur mon corps nu qui me semble lourd. Je me sèche. Je m’habille lentement. Rien ne va avec rien. Je m’en fiche. Je vais voir un médecin. C’est le début d’un long processus. Le tout premier pas, vacillant, vers la guérison. Je n’y pense même pas.
Les rues sont sinistres. La foule m’effraye. Je reste planté au-dessus des marches du métro. Je ne peux pas les descendre. J’ai peur de tomber. Peur de tout. Je m’engouffre dans un taxi. Je transpire. Je donne une adresse et je prie pour que le chauffeur m’oublie à l’arrière. Dans la salle d’attente, je choisis une chaise isolée. Je regarde furtivement les visages. Les âges. La bête est insatiable. Elle prend tout. Rue Garancière, cet hiver 2016, tous ces malades m’ont paru si jeunes.
Dans le bureau d’un psychiatre, je ne résiste plus. Je pleure. Je parle en même temps. J’en ai assez. Je suis en colère. J’ai brûlé des cigarettes au creux de ma main, autrefois, pour mieux me faire comprendre. Quand je tombe, chaque fois, j’entends la voix du père. Ses mots. Tu es une merde. Et là, devant ce psychiatre qui me regarde avec bienveillance, comme un père normal le ferait, j’ai envie de poser ma tête sur son épaule et de sentir sa main caresser mes cheveux. Je l’invente, cette caresse. J’en ai tant besoin.
Je fais disparaître l’ordonnance dans la poche de mon pantalon.
Je vais devoir téléphoner au bon docteur M. et reprendre mes séances de psychanalyse. Parler de moi, de mes petites lâchetés, de mes défauts soigneusement cachés que seul Laurent connaît bien, des hommes de ma vie, de mes amants, de mes excès. De Lui. Je vais guetter les rares phrases du docteur M. quand il me reprend et me demande d’aller plus loin. Je me déprécie. Tu ne feras jamais rien de ta vie. Je m’abîme.
Quand vient la dépression, à ce moment précis, je ne déteste pas ce lâcher-prise où je n’ai plus à me soucier de rien. Juste un trou dans lequel je tombe sans me soucier de la chute. Que pourrais-je faire d’autre dans une piscine dont j’ai touché le fond, sinon donner le coup de pied qui me ramène à la surface ? Si paresser au sol est tentant quand plus rien ne me sourit, je sais in extremis que rien n’est joué et que la vie en vaut vraiment la peine. Je mets juste un certain temps avant d’en être sûr. C’est plus facile de ne pas faire de choix. Les mots et les images peuvent être trompeurs, tout comme les sentiments. Rien ne résiste au temps. Je me dis juste que tout cela n’était qu’un long moment d’hésitation. Et hors de l’eau, j’apprécie enfin de respirer comme si je m’en étais abstenu pendant toute la durée de la dépression.
Comme si la maladie n’avait été qu’un long temps d’apnée.

Huit dépressions en trente ans de vie
Huit.
J’en ai traversé huit, en trente ans de vie.
Les sept premières ont été suivies d’hospitalisation, de quinze jours à plus d’un an. L’image dominante qui me revient à l’esprit, ce sont les bancs dehors, où je m’assois en silence, les jambes serrées, une cigarette au bout des doigts, le regard ailleurs, la mémoire absente. Parfois, j’y bois un café que je suis allé chercher à la cafétéria, et je me souviens brièvement de plages et de petits déjeuners avec Laurent, au Mexique ou en Italie. Ma vie d’avant. Un rayon de soleil un peu glacial s’attarde sur ma nuque, mon visage, mes mains nues. Je reste des heures à ne rien faire, imaginant la chaleur me rendre, un instant, la vie que la bête m’a volée. Je suis un parmi les fous. Laurent est à la maison, ce chez nous qui ne veut plus rien dire. Les premières permissions de sortie sont catastrophiques. Je reconnais peu l’appartement où je vis. Je suis un visiteur pressé. Je veux rentrer chez moi, à l’hôpital. Là-bas, au moins, je suis un sans domicile fixe avec toit. Je range ma vie d’avant dans un mouchoir, au fond de ma poche. Elle ne tient à rien.
J’ai parfois un ou deux compagnons de banc, aussi peu bavards que moi. Nos jambes se touchent, ça me rassure. Je ne suis plus seul. Nos têtes penchées ne regardent rien de précis. Plongés dans nos pensées abyssales, la tempête est intérieure. Je ne me souviens d’aucun prénom. Je n’ai jamais revu un seul patient au-dehors. Je n’ai pas cherché à les revoir. Les médecins me le déconseillent. Je sais de toute façon que ma vie d’après ne sera pas avec eux. Pourtant, durant chacun de mes séjours, ils sont tout pour moi. Plus importants que Laurent, que mes proches. J’ai une autre vie à l’hôpital. Je suis là pour guérir. Je cherche leur présence pour partager en silence nos solitudes et nos liens qui me paraissent aussi contraints que les racines entremêlées des figuiers. Il nous arrive d’échanger quelques mots, des phrases bancales sur un instant de nos vies. »

Extraits
Je me suis tu pendant des années. Je n’ai pas cherché à me libérer auprès d’un psychologue, d’un ami, encore moins de ma famille. Je me suis défoncé, abusant de cocaïne et de vodka, j’ai frôlé le bord des abîmes, reconnu si peu le visage verdâtre dans le miroir. Accroupi au-dessus du siège des toilettes, toutes couleurs aspirées, j’ai reniflé la mort, serrant le poing, froissé comme des feuilles sèches éparses que le vent emporte. Je me déprécie à ce jeu. Je te donne raison. Je me brûle, je me fais mal, j’écrase des cigarettes dans la paume de ma main, sans souffrir, car tout ce que je retiens, c’est cette blessure inguérissable que tu m’as faite. Elle revient comme un boomerang et cogne à ma tempe. p. 15

Après la parution d’Au pays des kangourous va naître en moi le sentiment que mes livres sont en partie responsables de mes dépressions. Après chaque lancement, je rechute. C’est systématique. Laurent, toujours pratique, me conseille d’arrêter d’écrire.
Autant mourir.
Les médecins, sans trop s’avancer, évoqueront la fatigue cérébrale. Est-ce que je me vide en écrivant chaque roman ? Mais me vider de quoi ? De mots produits par mon inconscient ? Est-ce qu’en allant toujours plus profond en moi, je crée une fissure dans laquelle je disparais, comme celle du plafond de ma chambre d’adolescent ?
Face à sa page ou à son écran, l’écrivain est seul. Une solitude choisie, un éloignement volontaire. p. 59

Mais ce bonheur est de courte durée. Tout semble bien aller pourtant. Je suis heureux avec Laurent. J’ai écrit un livre qui a du succès. J’ai un chouette appartement, un travail que j’aime. J’ai enfin trouvé mon équilibre et tout va me filer entre les doigts. Cette troisième dépression qui s’amorce restera la plus inexplicable de toutes, et la plus rude. Elle va durer deux ans. Un an complet d’hôpitaux ou de cliniques psychiatriques dont Cochin, Enghien, Sainte-Anne, la Pitié-Salpétrière, La Lironde à Montpellier. Un an pour remonter la pente, Les médecins évoqueront l’incidence du succès. La fatigue, mais les dépressions sont en grande partie inexplicables, c’est ce qui les rend si complexes. L’explication rassure toujours. p. 129

« L’écriture n’est pas une thérapie pour moi, elle est ma vie, en dehors des dépressions. Quand on aime autant la fiction que je l’aime, on en injecte dans sa vie pour la rendre moins cruelle. Dans L’Été des lucioles, je fais dire à Victor: «La vie sans magie, c’est juste la vie.» Dans Inventer les couleurs, Hippolyte dit: «Il faut inventer les couleurs là où elles n’existent pas.» Que serait en effet la vie sans magie et sans couleurs? Un établissement psychiatrique. » p. 170

À propos de l’auteur
PARIS_Gilles_©Lylia_BerthonneauGilles Paris © Photo Lylia Berthonneau

Gilles Paris est l’auteur de huit romans qui ont tous connu un succès critique. Son best-seller Autobiographie d’une courgette a fait l’objet d’un film césarisé et multirécompensé en 2016. (Source: Éditions Flammarion)

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Mademoiselle Coco et l’eau de l’amour

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En deux mots:
Quand Coco Chanel perd son amant dans un accident de la route, elle va sortir de sa dépression en se lançant dans la création d’un parfum. Avec l’aide du parfumeur Ernest Beaux, elle va chercher un mélange inédit, propre à marquer les esprits. Mais la route du N° 5 est encore longue…

2021 marque les 50 ans du décès de Coco Chanel (10 janvier) et le centenaire du parfum N°5

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Ce parfum dont une goutte vous habille

La vie de Gabrielle Chanel est un grand roman dont Michelle Marly a choisi de nous livrer l’un des épisodes les plus forts, celui qui a conduit à la création du mythique Parfum N°5. Une réussite née d’un drame intime.

On imagine la frustration de l’historienne qui découvre que les informations sur la naissance du mythique Chanel N°5 ne sont que parcellaires, que peu de documents sont encore disponibles et que même la chronologie n’est pas établie. Sans doute a-t-on voulu garder le secret sur l’origine et l’élaboration de l’un des plus grands parfums au monde.
Mais on imagine tout autant la romancière construisant, à partir de ce travail de recherche qui restera pour toujours inabouti, un récit où le drame côtoie le sublime, ou la chance vient se mêler au hasard des rencontres, où la volonté farouche d’une femme qui se donnera corps et âme à sa passion finira par l’emporter. C’est la voie qu’a choisi avec bonheur Michelle Marly, pseudonyme derrière lequel se cacherait une éditrice allemande.
Nous sommes au sortir de la Première Guerre mondiale. Après avoir été modiste et ouvert plusieurs boutiques de chapeaux, Gabrielle vient de s’installer rue Cambon, qui est resté l’adresse du siège de la maison de haute couture. La fille de marchands ambulants, dont la mère est décédée très jeune et que son père a placé dans l’orphelinat d’Aubazine en Corrèze, est fermement décidée à réussir. Encouragée par son nouvel amant, Boy Capel, elle fait des projets d’expansion. Mais le 22 décembre 1919, un accident de la route entraîne le décès du bel anglais.
La perte de Boy va plonger Coco dans une profonde dépression. Sa vie n’a alors plus de goût ni de saveur. Elle va finir par suivre son amie Misia, l’ensorceleuse qui lui répète sans cesse qu’il «faut maintenir l’élan, sinon la vie n’a plus de sens». Sur la riviera, elle croise l’aristocratie russe en exil, va de dîner en soirée au casino. C’est là qu’elle fait la rencontre du grand-duc Dimitri Pavlovitch, qui va devenir son nouvel amant. Ce dernier, à qui elle a fait part de son projet de lancer un parfum, lui présente alors Ernest Beaux qui est en charge des parfums de la cour impériale de Russie. Après la Révolution de 1917, les exilés créent La Société française des parfums Rallet dont Ernest est le directeur technique. Avec Gabrielle Chanel, il va pouvoir suivre une voie nouvelle, oublier les parfums floraux qui avaient jusque-là la faveur de la clientèle pour tenter des assemblages plus complexes, rehaussés par les aldéhydes. Parmi les compositions qu’il développe se trouve les numéros 1 à 5. C’est ce dernier qu’elle va choisir, même si les composants sont hors de prix. «Laissons-lui le numéro qu’il porte et ce numéro 5 lui portera bonheur » prophétise alors Mlle Chanel qui entend réserver ce parfum à ses clientes les plus fidèles. Pour elles, elle choisit aussi de casser les codes, en dessinant un flacon aux formes simples et épurées, loin des créations sophistiquées de l’époque. Là encore, la rupture sera payante. Car bientôt, on va s’arracher ce jus incomparable et bien vite, il va falloir penser à une production industrielle. Le N°5 va alors devenir le parfum le plus vendu au monde. Mais ce n’est pas le propos de ce récit qui suit bien davantage une femme exceptionnelle avec ses fêlures et ses drames intimes, ses intuitions et ses relations. N’oublions pas que la France découvrait alors Pablo Picasso, Serge Diaghilev, Igor Stravinsky ou encore Georges Auric. Des artistes que Coco va côtoyer et soutenir et qui vont l’inspirer, donnant au roman encore davantage de densité. Une belle réussite au moment où commence l’année durant laquelle on fête les 100 ans du N°5!

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Mademoiselle Coco et l’eau de l’amour
Michelle Marly
Fleuve Éditions
Roman
Traduit de l’allemand par Dominique Autrand
400 p., 20,90 €
EAN : 9782265144170
Paru le 7/01/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris, mais aussi dans le sud de la France, de Grasse à Monaco.

Quand?
L’action se déroule dans les années 1920.

Ce qu’en dit l’éditeur
L’histoire du plus célèbre des parfums
Hiver 1919-1920: Après la perte brutale et tragique du grand amour de sa vie, Gabrielle Chanel, appelée Coco, traverse une terrible crise existentielle. Ni son entourage ni son travail ne réussissent à la sortir d’une tristesse profonde. Jusqu’au jour où elle se rappelle leur dernier projet commun : créer sa propre eau de toilette.
Bien que Coco ne connaisse rien au métier des grands parfumeurs, elle va se lancer corps et âme dans cette folle aventure afin de rendre un hommage éternel à l’homme perdu. Sa persévérance va lui permettre de repousser ses limites, et l’aider peu à peu à revenir parmi les vivants. Tout en donnant naissance à une des plus grandes et des plus belles créations de la parfumerie, le N°5…

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog Les paroles s’envolent 
Blog Sonia boulimique des livres 
Blog Onirik

Les premiers chapitres du livre
« Un, deux, trois, quatre, cinq… Un, deux, trois, quatre, cinq…
Ses lèvres bougeaient, mais aucun son ne sortait de sa bouche. Elle comptait en silence les petites pierres du pavement. Un sol inégal et usé, piétiné depuis près de mille ans. Des cailloux de rivière y dessinaient des motifs géométriques ou des symboles religieux.
Cinq étoiles ici, cinq fleurs là-bas, un peu plus loin un pentagone. Partout ce chiffre cinq, et ce n’était pas le fruit du hasard. Elle avait appris que pour les religieux de l’ordre cistercien, le cinq avait une valeur symbolique : il représentait l’incarnation parfaite. Le nombre de pétales d’une rose est souvent un multiple de cinq, la pomme et la poire sont structurées selon cinq axes de symétrie. L’homme possède cinq sens et les prières évoquent les cinq plaies du Christ. Les religieuses ne lui avaient pas enseigné que le cinq était aussi le chiffre de l’amour et de Vénus, la somme indivisible du chiffre masculin trois et du chiffre féminin deux. Cette information, du plus haut intérêt pour une fille de quatorze ans, elle l’avait trouvée dans un livre qu’elle lisait en cachette au grenier.
La bibliothèque du monastère recelait des trésors très surprenants, souvent scandaleux, et pas destinés à tomber sous les yeux d’une gamine, comme les sermons rédigés au Moyen Âge par Bernard de Clairvaux. Il y rappelait à ses moines le rôle des substances aromatiques dans la prière et les ablutions rituelles. Le fondateur de l’ordre cistercien conseillait même à ses coreligionnaires en quête de plus de spiritualité et d’intériorité de s’imaginer les seins odorants de la Vierge Marie qu’ils célébraient dans leurs cantiques. La présence d’encens et de jasmin, de lavande et de roses sur l’autel était censée intensifier la contemplation par le biais de l’odorat.
Pour les enfants orphelins, telle la petite fille solitaire qu’elle était, les arômes extraits des plantes poussant dans le jardin du monastère demeuraient un rêve lointain, comme de se blottir contre les seins généreux d’une mère aimante. Les pensionnaires étaient régulièrement récurés au savon de Marseille dans un grand baquet d’eau afin d’être débarrassés de la saleté des travaux des champs ou de la cuisine. Il fallait juste que l’odeur de propre remplace celle de la sueur, de la peur et de la fatigue ; il n’était pas question de sentir bon. Les draps blancs et rêches qu’elle devait laver, repriser si nécessaire, plier et ranger en piles bien régulières dans la lingerie étaient traités avec plus de délicatesse que la peau des orphelins.
Un, deux, trois, quatre, cinq…
Compter l’aidait à passer le temps tandis qu’avec les autres filles alignées sur un rang elle attendait que le prêtre l’entende en confession.
Après avoir patienté interminablement comme des soldats au garde-à-vous dans la cour d’une caserne, elles entraient tour à tour dans le confessionnal. Elle supposait que si les religieuses exigeaient cette posture raide et ce silence qu’aucun enfant ne pouvait supporter très longtemps, c’était pour que les petites finissent par trouver quelque chose à avouer. Aucune d’elles n’avait généralement commis de péché depuis la confession précédente, le dimanche d’avant. Sur ce rocher venteux où l’abbaye d’Aubazine avait été édifiée au XIIe siècle, les occasions de pécher étaient rares.
Elle vivait depuis deux ans dans ce monastère isolé de Corrèze, assez loin de la route de Paris pour que les enfants n’aient pas l’idée de s’enfuir. Plus de sept cents jours s’étaient écoulés depuis que sa mère était morte et que son père l’avait fait asseoir dans une voiture à cheval pour la déposer chez les religieuses cisterciennes. Sans façon. Comme un vulgaire paquet. Après ça, il avait disparu à jamais, et pour l’âme fragile de la petite, ce fut le début de l’horreur. Dès cet instant, elle n’avait plus eu qu’un seul désir : être assez grande pour avoir le droit de quitter le monastère et mener une vie indépendante. Peut-être l’aiguille serait-elle la clé de la liberté. Une fille opiniâtre et qui savait coudre pouvait espérer aller à Paris et entrer dans une grande maison de couture. Elle l’avait entendu dire, mais au fond elle ne savait pas ce que ça signifiait vraiment.
Pourtant, ça la faisait rêver. Maison de couture : ces trois mots faisaient résonner un souvenir en elle. De belles étoffes, le froufrou de la soie peut-être, des volants parfumés, de la fine dentelle. Non pas que sa mère ait été une dame : elle était blanchisseuse et son père marchand ambulant. Il n’avait jamais vendu d’articles aussi raffinés, mais chaque fois qu’elle pensait à de belles choses, elle les associait toujours à maman. Comme elle lui manquait ! La tête lui tournait parfois, tant elle aurait aimé retrouver ce sentiment de sécurité qu’elle avait toujours ressenti auprès de sa mère.
Mais à présent, elle était livrée à elle-même, exposée à une vie rude, à une discipline de fer, aux châtiments, avec de temps en temps l’absolution divine. Tout ce qu’elle désirait, c’était un peu d’affection. Était-ce un péché qu’elle aurait dû confesser ? Ce secret pèserait-il trop lourd sur sa conscience pour que son âme trouve un jour la paix? Peut-être, se disait-elle, méditant en silence. Ou peut-être pas. Non, elle n’avouerait pas à son confesseur que l’amour était son seul but dans la vie. Pas aujourd’hui, en tout cas. Et la prochaine fois non plus, sans doute.
Elle comptait en silence les petits cailloux du pavement tandis qu’elle marchait vers l’abbatiale d’Aubazine :
Un, deux, trois, quatre, cinq…

Les phares jaunes perçaient le brouillard qui montait de la Seine et enveloppait comme une fine toile de lin blanc les frênes, les aulnes et les hêtres de la rive qui bordaient la route. On croirait un suaire, songea tout à coup Étienne Balsan.
Une image s’imposa à son esprit : celle d’un mort exposé, les membres brisés, la peau brûlée, recouvert d’un linge. Aux pieds du défunt une branche de buis, sur sa poitrine un crucifix. À côté de sa tête, une coupelle d’eau bénite pour faire oublier l’odeur de la mort. La lueur des bougies projetait des ombres fantomatiques sur le cadavre apprêté par les religieuses de façon qu’il ne choque pas trop la vue.
Étienne essaya malgré lui d’imaginer à quoi pouvait bien ressembler le beau visage défiguré de son ami. Il le connaissait presque aussi bien que le sien.
Il ne doit pas rester grand-chose des traits réguliers, des lèvres finement ourlées, ni du nez droit, se dit-il en réponse à sa propre question. Quand une automobile dévale un talus sans freiner, heurte une paroi rocheuse et prend feu, il n’y a presque rien à récupérer. Il aurait certainement fallu le talent d’un habile technicien pour restituer sa beauté au malheureux défunt.
Il sentit un filet d’eau sur sa joue. Pleuvait-il à l’intérieur de la voiture ? Il voulut actionner les essuie-glaces, mais son geste fut si fébrile que la voiture fit un écart. Il freina trop fort, de la boue gicla contre la vitre latérale. Le caoutchouc des essuie-glaces grinçait sur le pare-brise. Il ne pleuvait pas. C’étaient ses larmes. Une vague de lassitude et de chagrin s’abattit sur lui, menaçant de le submerger. S’il ne voulait pas finir comme son ami, il avait intérêt à se concentrer sur sa conduite.
La voiture s’était mise en travers de la chaussée. Étienne s’obligea à respirer calmement, arrêta les essuie-glaces, se cramponna des deux mains au volant. Le moteur hurla quand il appuya sur l’accélérateur, les roues tournèrent dans le vide. Après quelques à-coups, la voiture se remit en piste. Son cœur retrouva son rythme normal. Après minuit, il ne venait heureusement aucun véhicule en sens inverse.
Il se força à garder les yeux braqués sur la route. Pourvu qu’aucun animal sauvage ne traverse. Il n’avait pas envie d’écraser un renard, la chasse à courre correspondait davantage à ses goûts. Son ami était pareil, l’amour des chevaux les unissait. Arthur Capel, l’éternel adolescent qui n’avait jamais pu se débarrasser de son surnom d’enfant, « Boy », était – ou plutôt avait été – un fantastique joueur de polo. Boy était un bon vivant, à la fois intellectuel et charmeur, gentleman jusqu’au bout des ongles, un diplomate britannique promu au rang de capitaine pendant la guerre, un type que chacun se plaisait à appeler son camarade. Étienne pouvait s’estimer heureux d’être l’un de ses plus anciens et de ses meilleurs amis. Enfin, d’avoir été…
Une larme roula de nouveau sur sa joue tannée par le soleil, mais Étienne ne lâcha pas le volant pour l’essuyer. S’il voulait arriver entier à Saint-Cucufa, il ne devait plus se laisser distraire par ses pensées. Ce voyage était le dernier service qu’il pouvait rendre à son ami disparu. Il devait apporter la terrible nouvelle à Coco avant qu’elle ne l’apprenne le lendemain par les journaux ou par le coup de téléphone de quelque commère. Ce n’était vraiment pas une mission plaisante, mais il l’accomplirait avec tout son cœur.
Coco était – avait été – le grand amour de Boy. Cela ne faisait aucun doute. Pour personne, et surtout pas pour Étienne. C’est lui qui les avait présentés, un été, dans sa propriété. Boy était venu à Royallieu à cause des chevaux, et il était reparti avec Coco. Pourtant, elle était l’amie d’Étienne. Enfin, pas à proprement parler son amie, à l’époque. C’était une fille qui chantait des chansons équivoques sur la scène d’un beuglant de Moulins, une ville de garnison, et qui passait ses journées à repriser les pantalons des officiers avec lesquels elle batifolait la nuit. Douce, un peu garçonne, ravissante, heureuse de vivre, vulnérable et en même temps incroyablement vaillante et énergique. Le contraire exact de la grande dame* à qui tant de jeunes femmes de la Belle Époque rêvaient de ressembler.
Étienne s’était amusé avec elle et l’avait accueillie quand il l’avait trouvée à l’improviste devant sa porte, mais il n’avait rien changé à ses habitudes. Au début, il ne voulait même pas l’avoir à ses côtés, mais elle, têtue, était restée. Un an, deux ans… Il n’arrivait pas à se rappeler combien de temps elle avait vécu près de lui sans qu’il la considère comme sa compagne. En fait, c’était Boy qui lui avait le premier ouvert les yeux sur la beauté intérieure et la force de Coco. Mais trop tard. Il avait donc cédé son amante, qui n’était même pas sa maîtresse attitrée, ainsi qu’on le faisait dans son milieu à l’époque de la Grande Guerre. Mais il était devenu l’ami de Coco. Et il le resterait au-delà de la mort de Boy. Il s’en fit le serment.
*
Il fallait qu’elle arrête de se torturer.
Gabrielle se tournait et se retournait dans son lit depuis des heures. Elle sombrait de temps à autre dans un sommeil faussement profond dont elle se réveillait en sursaut, hagarde, et encore prisonnière d’un rêve dont elle ne gardait aucun souvenir. Alors elle tâtait la place à côté d’elle dans le lit pour sentir le corps familier, si rassurant. Mais l’oreiller était froid, le drap lisse, et Gabrielle parfaitement lucide à présent.
Bien sûr. Boy n’était pas là. La veille – ou était-ce l’avant-veille ? – il était parti pour Cannes, louer une maison dans laquelle ils passeraient les fêtes ensemble. Son cadeau de Noël, en quelque sorte. Elle aimait la Côte d’Azur, et il était infiniment important pour elle qu’il passe Noël en sa compagnie plutôt qu’avec sa femme et sa petite fille. Il avait même parlé de divorcer. Dès qu’il aurait trouvé une villa qui convienne, elle le rejoindrait. Mais il n’avait pas encore appelé, pas même envoyé un télégramme pour lui faire savoir qu’il était bien arrivé.
Se pouvait-il qu’il ait changé d’avis ?
Depuis qu’il s’était marié, un an et demi plus tôt, le doute rongeait Gabrielle. Au début, elle avait été anéantie de le voir lui préférer une femme qui incarnait tout ce qu’elle n’était pas : une grande blonde, aussi pâle que blasée, riche, appartenant à l’aristocratie anglaise, et qui couronnerait l’ascension de Boy en le faisant pénétrer dans la haute société britannique. N’était-il pas déjà arrivé assez haut sans avoir besoin d’une telle alliance ? Être le fils d’un bourgeois, courtier maritime à Brighton, lui avait déjà valu de devenir conseiller du président Clemenceau et de participer à la Conférence de la paix à Paris en 1919. Alors, à quoi bon se marier avec une fille de baron ?
Et surtout, Gabrielle et lui vivaient ensemble depuis dix ans. Elle espérait bien qu’il l’épouserait un jour. Peut-être n’était-elle pas un bon parti ? Elle préférait certes jeter un voile pudique sur ses origines modestes, mais elle avait réussi à la force du poignet à acquérir une certaine célébrité. Elle était devenue Coco Chanel, une créatrice de mode en vue, et même une femme riche.
Elle avait commencé comme modiste, grâce à un prêt de son vieil ami Étienne Balsan, et ses chapeaux aussi sobres qu’élégants avaient bientôt retenu l’attention des Parisiennes. Pas de plumes ni de décorations volumineuses et surchargées ; les dames avaient apprécié, après tout ce temps où elles avaient dû porter de véritables échafaudages sur la tête.
Les marinières amples dont elle avait eu l’idée à Deauville firent bientôt fureur. Gabrielle bannit le corset et tailla des pantalons pour femmes. Puis vinrent les années de pénurie de la Grande Guerre et elle se risqua, avec un pragmatisme certain, à créer des vêtements sobres et fonctionnels dans des jerseys de soie bon marché. Ses pyjamas confortables permettaient aux femmes d’aller se réfugier dans les caves les nuits de bombardements allemands sans rien perdre de leur élégance. Les dames distinguées s’arrachaient littéralement ses créations. Presque toutes les femmes de qualité, et même les aristocrates, venaient la trouver pour être habillées par Coco Chanel.
Pourquoi Boy avait-il besoin d’un contrat de mariage avec une représentante de ces hautes sphères ? Gabrielle s’était élevée par ses propres moyens et s’était fait un nom. Comment pouvait-il sacrifier l’amour qu’elle lui vouait pour une carrière dont il avait depuis longtemps atteint le sommet ? Gabrielle ne comprenait pas, ne comprendrait jamais. Et ce tourment la rongeait comme une maladie.
Mais il lui était revenu. Ce qui liait Boy et Gabrielle était plus fort que l’anneau d’or qu’il avait échangé avec Diana Wyndham, fille de Lord Ribblesdale. Gabrielle avait d’abord hésité, bien sûr, puis elle était retombée dans ses bras. Mieux valait accepter ce nouveau rôle que renoncer à lui tout à fait. Quelle bonne raison de refuser un tel arrangement ? Aucune. Et pourtant. Tout se passait bien, mais le doute continuait en elle son travail de sape.
De fait, Boy vivait séparé de sa femme, il était la plupart du temps à Paris, mais il fallait bien qu’il se montre de temps en temps au côté de son épouse. Gabrielle le laissait partir parce qu’elle était sûre qu’il reviendrait. Son amour pour lui était plus fort que tout. Un amour qui tenait depuis dix ans, en dépit de tous les orages, et qui durerait toujours. S’il y avait une chose au monde qui soit éternelle, c’était ce lien entre eux. Gabrielle en était convaincue. Pourtant, les pensées les plus sombres l’assaillaient parfois et l’arrachaient à son éden sans crier gare. Comme cette nuit-là.
Elle se retourna encore, repoussa le drap avec ses pieds, frissonna, remonta la couverture jusqu’à son menton.
Pourquoi Boy ne lui avait-il donné aucune nouvelle depuis son départ ? La magie de Noël lui rappelait-elle qu’il avait une fillette de neuf mois ? Sa famille lui occupait-elle l’esprit au point qu’il en oubliait son amante reléguée dans sa maison de campagne près de Paris ? Était-il parti sur la Côte d’Azur afin de trouver une maison pour Gabrielle et pour lui, ou afin de se réconcilier avec sa femme à Cannes ? Il avait pourtant bien parlé de divorce. Gabrielle fut saisie de panique. Impossible de se rendormir.
Mais elle ne se leva pas, n’alluma pas la petite lampe sur sa table de nuit, ne chercha pas le secours d’une lecture distrayante. Elle s’abandonna à ses démons, trop lasse pour lutter. Au bout d’un moment, l’épuisement eut raison d’elle et elle s’enfonça dans un sommeil agité…
Un crissement la réveilla : le bruit caractéristique des pneus sur le gravier. Une automobile venait de freiner et de s’arrêter devant le perron. Dans le silence de la nuit, le moindre bruit pénétrait dans la chambre malgré les fenêtres fermées. Puis les chiens se mirent à japper.
Dans son demi-sommeil, Gabrielle pensa : Boy !
Il est revenu me chercher, se dit-elle, le cœur battant. Seul Boy pouvait avoir ce genre de folie. Elle l’aimait tant. Peu importait qu’ils passent Noël dans le Midi ou dans cette villa isolée de Saint-Cucufa. La Milanaise, imprégnée en été du parfum des lilas et des roses, était un peu sinistre en hiver. C’est pourquoi ils avaient envisagé ce séjour sur la Côte d’Azur. Mais aucun lieu ne pouvait être vraiment triste du moment qu’ils y étaient ensemble. Pourquoi ne l’avait-elle pas compris plus tôt ?
On frappa à la porte.
— Mademoiselle Chanel ?
C’était la voix de Joseph Leclerc, son domestique. Et non celle tant espérée de son amant.
D’un coup, elle fut tout à fait réveillée.
*
Non seulement Étienne Balsan considérait Boy Capel comme un autre lui-même, mais il connaissait Coco aussi intimement que l’avait connue son ami. Quand elle pénétra dans le salon où Joseph l’avait prié de l’attendre, il fut frappé de voir à quel point elle avait peu changé depuis leur première rencontre, treize ans plus tôt. À trente-six ans, elle était restée une femme-enfant. On aurait presque dit un jeune garçon : petite et menue, poitrine plate et hanches étroites, cheveux d’un noir de jais coupés court et aussi ébouriffés qu’après une nuit d’amour. S’il n’avait pas eu au fond de lui le souvenir de ce petit corps brûlant dans son pyjama de soie blanche, il l’aurait prise pour un être androgyne dépourvu de tout érotisme.
Une seconde plus tard, il fut saisi d’effroi. Il regarda ses yeux – et vit la mort.
Elle avait toujours su cacher ses sentiments derrière une indifférence de façade, mais ses yeux sombres révélaient dans certains cas le fond de son âme. Ce qu’ils exprimaient à présent, c’était la douleur et le désespoir. Mais aucune larme n’y brillait.
Elle se taisait. Debout devant lui, muette et tout de blanc vêtue, la tête haute : Marie-Antoinette face à la guillotine. C’était horrible. Si elle avait pleuré, Étienne aurait su quoi faire. Il l’aurait prise dans ses bras. Mais sa souffrance muette, ses yeux secs lui fendaient le cœur.
— Je suis désolé de te déranger en pleine nuit, commença-t-il.
Il s’éclaircit la voix et poursuivit d’un ton mal assuré.
— J’ai pensé que je devais à Boy de t’informer… Lord Rosslyn a téléphoné de Cannes…
Il reprit son souffle. Comment lui dire ? C’était tellement difficile.
— Boy a eu un terrible accident. Sa voiture a quitté la route. C’était lui qui conduisait, son chauffeur était sur le siège passager. Mansfield a été grièvement blessé… Pour Boy les secours sont arrivés trop tard.
C’était dit. Mais elle ne réagissait pas.
Étienne comprit avec un peu de retard que le domestique devait déjà avoir informé Coco de la mauvaise nouvelle. Évidemment. Joseph avait bien été obligé d’expliquer pourquoi il avait laissé entrer un ami en pleine nuit et tiré Mademoiselle de son lit. Mais pourquoi se taisait-elle ainsi ?
Pour rompre le silence, Étienne reprit :
— La police enquête… Pour l’instant, on ignore ce qui s’est passé exactement. En tout cas, personne encore n’est au courant à Paris. Tout ce qu’on sait, c’est que l’accident s’est produit quelque part sur la Côte d’Azur. Les freins de la voiture ont lâché, semble-t-il…
— Mademoiselle a compris, monsieur, l’interrompit Joseph.
Étienne acquiesça, le ventre noué. Jamais il ne s’était senti aussi mal à l’aise. Il voyait cette femme sangloter sans verser une larme. Chaque fibre de son corps disait son désarroi, son désespoir. Il voyait littéralement le malheur prendre possession d’elle. Mais elle ne pleurait toujours pas.
Elle fit demi-tour sans un mot et quitta la pièce. La porte se referma derrière elle. Étienne resta planté, les bras ballants.
— Puis-je offrir quelque chose à monsieur ? demanda Joseph. Vous voudriez peut-être un café ?
— Je préférerais un cognac. Double, s’il vous plaît.
La boisson fut généreusement servie. Étienne refermait les doigts autour du verre ventru pour se réchauffer et réchauffer l’alcool quand la porte du salon s’ouvrit à nouveau.
Coco. Vêtue cette fois d’une robe de voyage lui arrivant aux chevilles, son manteau sur le bras, à la main un sac dans lequel elle devait avoir fourré à la hâte quelques objets de première nécessité. Elle en serrait si fort la poignée que les articulations de ses doigts étaient blanches. C’était le seul indice qui trahissait sa tension. Son visage était toujours le même masque impassible, ses yeux vides.
— On peut partir, déclara-t-elle d’une voix ferme.
Étienne secoua la tête, interloqué.
Elle lui rendit son regard, mais ne dit rien.
Désarçonné, il acquiesça comme s’il savait où elle voulait aller. Il n’avait pourtant pas la moindre idée de ce qu’elle avait en tête. Il avala une grande gorgée de cognac, avec l’espoir que l’alcool coulant dans sa gorge aurait un effet apaisant. En vain. Il vit que sa main qui tenait le verre tremblait.
— Tu veux dire… toi et moi ? demanda-t-il, toujours aussi perplexe.
N’aurait-il pas mieux valu qu’elle s’adresse à son chauffeur, où qu’elle veuille aller ?
— On part sur la Côte d’Azur.
À nouveau cette détermination, dans sa voix, qui cadrait mal avec sa silhouette fantomatique.
— Je veux le voir. Et je veux qu’on y aille tout de suite, Étienne.
— Quoi ?
Il faillit s’étouffer, avala une nouvelle rasade de cognac.
— Mais c’est dangereux. La nuit, le brouillard sur la route…
— Le jour va bientôt se lever. Ne perdons pas de temps. C’est un long trajet.
Elle fit demi-tour et se dirigea vers la porte.
Il échangea un regard désemparé avec Joseph. Pourquoi ne demandait-elle pas à son chauffeur de prendre les dispositions nécessaires pour un départ de bon matin ? Et lui, que devait-il faire ? Le devoir d’amitié allait-il jusqu’à encourager Coco dans sa folie ? Mais non, elle n’est pas folle, s’avoua-t-il tristement.
Il capitula et la suivit dans la nuit sans autre commentaire.
La joyeuse atmosphère de Noël qui accueillit Gabrielle à Cannes lui parut douloureusement bruyante, agressive. Des cafés et des restaurants lui parvenaient des échos de chants de Noël en anglais et des airs de jazz endiablés. Il fallait plaire aux nombreux touristes britanniques et américains, qui devaient se sentir ici comme chez eux.
L’air était doux, il n’y avait presque pas de vent et le ciel étoilé au-dessus de la baie ressemblait à un voile de tulle bleu marine brodé de paillettes transparentes. La Croisette était le lieu de toutes les élégances, les somptueuses automobiles déversaient devant les hôtels de luxe de riches messieurs-dames en tenue de soirée. C’était le 24 décembre : les bouchons de champagne sautaient, des branches de houx et de gui ornaient les tables, on avait sorti pour l’occasion la porcelaine fine, le cristal et l’argent. On s’affairait dans les cuisines, les écaillers ouvraient les huîtres, les bûches de Noël attendaient au frais d’être servies au dessert.
À la seule idée de manger, Gabrielle eut la nausée. Elle était en route depuis près de vingt heures, mais ce long voyage n’avait rien changé à sa douleur. Elle se sentait toujours aussi abattue, hébétée, désespérée.
Quand Joseph avait frappé à sa porte, l’angoisse avait été immédiate. Boy n’aurait pas réveillé le domestique, il serait entré avec sa clé et l’aurait rejointe sans l’aide de personne. Quelque chose de grave s’était passé. Elle l’avait deviné, mais avait d’abord essayé d’étouffer cette intuition. Boy était un héros, il ne pouvait rien arriver à un homme comme lui. C’est alors que le bon, le brave Joseph lui avait assené le coup terrible, le plus doucement possible, avec ménagement et compassion. Bien sûr. Son domestique savait garder son sang-froid en toute occasion, mais la nouvelle qu’apportait M. Balsan l’avait ébranlé lui aussi. Tout venait de basculer d’un coup. Gabrielle avait la sensation presque physique que sa vie volait en éclats.
Le premier moment de lucidité fut suivi d’un espoir fou : il devait s’agir d’une erreur. Pendant de longues et absurdes minutes, Gabrielle s’était cramponnée à cette idée. Hélas, Étienne n’aurait pas fait la route de Royallieu à Saint-Cucufa en pleine nuit sur un malentendu. Et Joseph ne serait pas venu toquer à sa porte par caprice. Non, Boy n’était plus. Et d’un seul coup, elle n’eut plus qu’un désir : le voir. Peut-être pour se convaincre qu’il était bien mort. Peut-être aussi pour vérifier qu’il n’avait pas souffert. Elle voulait veiller auprès de son cercueil. Il était son homme, même s’il n’était pas son mari. Il était ce qu’elle avait de plus précieux dans la vie, non : il était sa vie même.
Sans Boy, plus rien n’avait de sens.
Elle ne voulait rien avaler, et quand Étienne s’arrêta en route pour manger quelque chose, elle but à contrecœur le café qu’il lui apporta et n’accepta rien d’autre. Elle ne descendit même pas de la voiture, restant prostrée sur le siège en cuir sans desserrer les dents. Son ami ne méritait pas ce silence, elle le savait. Mais elle avait l’impression qu’elle ne pourrait plus prononcer désormais que les mots indispensables, comme si Boy, en partant, lui avait ôté la parole. Pour toujours.
Étienne n’engagea pas l’auto dans l’allée sinueuse qui montait vers l’entrée principale de l’hôtel Carlton, il s’arrêta en bas. Le moteur s’éteignit. Le silence s’abattit dans la voiture malgré la rumeur assourdie des festivités qui pénétrait à travers les vitres fermées. Étienne prit une longue inspiration avant de se tourner vers elle.
— J’espère que nous allons trouver Bertha. Elle loge ici, d’après ce que je sais. C’est sa sœur qui saura le mieux ce qui est arrivé à Boy et où son corps a été déposé.
— Oui, dit Gabrielle.
Et ce fut tout. Elle releva le large col de son manteau pour dissimuler son visage blême. Étienne lui toucha le bras dans un geste presque paternel.
— Il faut absolument que tu dormes un peu. Il reste sûrement deux chambres libres, et…
Dormir ! Quelle proposition inepte. Comme si elle allait accepter que sa vie continue comme avant. Comment pourrait-elle dormir sans avoir revu Boy ?
— Non. (Elle secoua vigoureusement la tête.) Non. S’il te plaît. Toi, repose-toi. Tu l’as bien mérité. Prends une chambre. Je t’attendrai ici.
Silence.
Gabrielle vit que son ami luttait pour ne pas exploser. Les muscles de sa mâchoire se contractaient, comme si, en serrant les dents, il essayait de juguler la colère qui montait en lui. Il lui en voulait. Bien sûr qu’il était fatigué après cette longue route. Deux nuits de suite sans sommeil, c’était trop, même pour un noceur tel qu’Étienne Balsan. Et elle ne faisait rien pour l’aider. Mais il se contint.
— Je reviens très vite, promit-il enfin.
Il hésita encore quelques secondes puis descendit de voiture.
Il monta l’allée d’un pas souple. Il était grand pour un Français, il dépassait même Boy d’une demi-tête. Ce physique de basketteur avait beaucoup impressionné Gabrielle au début. Il seyait à merveille à ce fringant officier de cavalerie, joueur de polo et éleveur de chevaux. Un homme qui avait de l’allure. Le meilleur ami qu’elle aurait jamais.
Tout en regardant Étienne s’éloigner, elle fouilla machinalement dans son sac en quête de son étui à cigarettes. C’était un réflexe. Elle fumait sans arrêt, elle avait commencé à une époque où c’était encore très mal vu pour une dame. La nicotine la calmait. Tenir une cigarette ou un fume-cigarette en ivoire entre ses doigts lui donnait une étrange assurance. Braver les conventions et choquer les apôtres de la morale l’amusaient, au début. Désormais la cigarette faisait partie de son image. Et personne ne s’offusquait plus de voir des femmes porter la culotte de cheval ou fumer. Coco Chanel avait fait souffler un vent nouveau.
Elle eut tôt fait de trouver son briquet dans son sac. Elle l’actionna et une petite flamme bleue vacillante perça l’obscurité de la voiture.
Une main frottant une allumette surgit tout à coup du fond de sa mémoire, une petite lumière jaune qui jaillissait dans le crépuscule bleu-gris d’un soir d’été à la campagne. Il faisait déjà presque nuit sur la terrasse, pourtant Gabrielle distinguait parfaitement, à la lueur de la flamme, la main étroite et soignée aux ongles polis…

— Une femme comme vous ne devrait jamais avoir à allumer sa cigarette elle-même, disait avec un léger accent une voix masculine un peu rauque. On aurait dit que celui qui parlait avait avalé un bouchon.
Elle n’avait pas relevé, se contentant d’inhaler sa première bouffée sans commentaire. Le regard fixé sur les doigts de l’inconnu, qui à présent secouait l’allumette, elle avait constaté :
— Vous avez des mains de musicien.
Chaque mot était accompagné d’un minuscule rond de fumée blanche.
— Je joue un peu de piano.
Sans voir son visage, elle savait qu’il souriait.
— Mais je suis bien meilleur au polo.
— C’est pour ça que vous êtes ici ?
Sa main avait décrit un large cercle qui englobait la totalité du château de Royallieu, les écuries avec les pur-sang d’Étienne et le terrain d’entraînement à la lisière du parc.
Il avait secoué la tête.
— Je crois que le destin m’a amené ici pour que je vous rencontre, mademoiselle Chanel.
— Vraiment ?
Elle avait eu un rire arrogant, sans la moindre trace de coquetterie. Elle n’avait nullement l’intention de flirter avec cet inconnu.
— Puisque vous connaissez mon nom, j’aimerais assez savoir à qui j’ai affaire.
— Arthur Capel. Mes amis m’appellent Boy.

— Coco ?
Elle sursauta.
Il fallut un moment à Gabrielle pour reprendre pied dans la réalité. Le souvenir de ce soir d’été à Royallieu l’avait submergée. Comme si Boy était là, à côté d’elle, elle venait de revivre chaque seconde de leur première rencontre. Quelle douleur de devoir constater qu’elle se trouvait dans la voiture d’Étienne et non pas sur la terrasse de sa maison ; que ce n’était pas le commencement de sa vie avec Boy, mais la fin.
Sans rien dire, elle baissa la vitre et jeta son mégot sur la chaussée.
— J’ai parlé avec Bertha, elle est inconsolable…
Il s’interrompit, fit une courte pause.
— Bien sûr qu’elle est inconsolable.
Un souffle de vent tiède pénétra dans la voiture, apportant le murmure des vagues. Une voix de baryton anglais entonna Jingle Bells :
Dashing through the snow
In a one-horse open sleigh…
La mélodie était approximative, mais la ferveur incontestable. Gabrielle remonta la vitre.
— Où est-ce que je peux le voir ? demanda-t-elle d’une voix blanche.
Étienne soupira.
— Tu… Nous… Je…, balbutia-t-il avant de renoncer.
Il s’essuya les yeux.
— Excuse-moi, Coco. Nous avons l’un et l’autre besoin de nous allonger quelques heures. Au moins jusqu’au lever du soleil. Bertha nous invite dans sa suite.
— Où est Boy ? demanda-t-elle, obstinée.
D’abord il ne répondit pas, puis les mots jaillirent tout seuls, véhéments, comme s’il s’en prenait à un interlocuteur invisible.
— Le cercueil est déjà fermé, ils l’ont chargé sur un bateau. La cérémonie a été célébrée ce matin à la cathédrale de Fréjus avec tous les honneurs militaires. Mme Capel était pressée. Elle a fait en sorte que toute la communauté anglaise de la Côte d’Azur soit là, mais aucun de ses amis français n’a été convié.
L’indignation l’avait fait sortir de ses gonds ; il frappa du poing sur le volant, mais se reprit aussitôt. Comme s’il ne comprenait pas lui-même comment une telle chose avait pu se produire, il murmura :
— Je suis désolé, Coco, nous sommes arrivés trop tard.
Diana a voulu m’empêcher d’assister à la cérémonie, pensa-t-elle. Vivant, Boy était à moi ; mort, elle me l’a repris.
Elle se mit à trembler, comme saisie de violents frissons. Et de fait elle frissonnait. Un vertige la prit. Sa vue se brouilla, derrière le pare-brise tout se fondit en une masse obscure. Son sang battait contre ses tempes douloureuses, elle avait envie de vomir, ses oreilles bourdonnaient. Elle voulut s’appuyer contre le tableau de bord, ses doigts ne rencontrèrent que le vide. Comme si tous ses sens la lâchaient d’un coup. Seules les larmes salvatrices tardaient à venir.
Étienne saisit sa main glacée.
— Abuser de tes forces ne ramènera pas Boy. Je t’en supplie, Coco, allons nous allonger et dormir un peu. Si tu ne veux pas t’installer chez Bertha, je vais te prendre une chambre…
Le cerveau de Gabrielle fonctionnait toujours.
— Est-ce que Bertha sait où l’accident a eu lieu ? articula-t-elle d’une voix à peine audible.
— Oui. Elle m’a dit que c’était sur la nationale 7, entre Saint-Raphaël et Cannes, quelque part du côté de Fréjus, non loin d’un village qui s’appelle Puget-sur-Argens.
— Je voudrais y aller.
— Demain, promit-il d’une voix brisée. Je t’y emmène dès qu’il fait jour. Mais d’ici là, sois gentille et viens te reposer avec moi.
Elle capitula. Que pouvait-elle faire ? Elle n’allait tout de même pas passer les prochaines heures à attendre Étienne dans la voiture garée en plein Cannes. La police risquait de surgir à un moment ou à un autre et toute la ville en ferait des gorges chaudes : Coco Chanel passant la nuit dans une voiture au lieu de prendre une chambre d’hôtel ! Elle brûlait de se rendre sur les lieux de l’accident, mais ne pouvait pas exiger d’Étienne qu’il reprenne le volant cette nuit. C’était trop dangereux. Et puis, il la traitait avec tant d’égards, c’était plus qu’un ami, presque un frère. Il méritait qu’elle se montre un peu raisonnable et lui accorde quelques heures de sommeil. Elle-même était incapable de se reposer, mais c’était son affaire.
Ses jambes faillirent ne pas lui obéir, puis Gabrielle réussit enfin à sortir de la voiture. Ses muscles étaient ankylosés par la longue station assise, ses os douloureux. Au premier pas elle se tordit le pied, mais Étienne lui prit le bras et elle retrouva l’équilibre.
Étienne expliqua au portier que Lady Michelham attendait Mademoiselle, et il prit une chambre pour lui au même étage.
Ils traversèrent le hall de marbre en direction des ascenseurs, suivis des regards méfiants des autres clients surpris par cette apparition fantomatique sans tenue de soirée ni bagage. Gabrielle marchait sans voir personne.
Que lui importaient les vivants ? Toutes ses pensées étaient tournées vers un mort. Elle ne dit rien quand le groom les accompagna jusqu’à la suite de Bertha. Elle avançait telle une somnambule dans le long couloir de l’hôtel, ses talons s’enfonçaient dans l’épaisse moquette qui étouffait le bruit de leurs pas.
Contrairement à Coco, la sœur de Boy était en larmes. Elle embrassa les joues sèches de Gabrielle, laissant sur sa peau un voile humide.
— C’est horrible, sanglotait Bertha. J’aurais préféré qu’on se revoie dans d’autres circonstances.
— Oui, répondit Gabrielle, peu loquace.
— Il faut que tu te reposes, ma chère. J’ai fait préparer le lit, à côté…
— Non, l’interrompit Gabrielle. Je n’ai pas besoin d’un lit.
Son regard fit le tour du salon aux élégants meubles Louis XVI et s’arrêta sur une banquette devant la fenêtre.
— Je vais m’installer là, si tu veux bien.
Déconcertée, Bertha tourna les yeux vers la porte de la seconde chambre à coucher. Ses cils mouillés de larmes papillonnèrent.
— Comment veux-tu dormir là-dessus ? Un lit sera bien plus confortable.
Gabrielle secoua la tête et se dirigea sans plus d’explications vers la banquette rembourrée. Elle s’assit avec raideur, reconnaissante à Étienne de s’être retiré dans ses propres appartements. Elle aurait eu plus de mal à résister à sa voix persuasive qu’aux vaines injonctions de Bertha.
Elle ne se déshabilla pas, refusa la chemise de nuit en soie et la robe de chambre, de même que la couverture légère que Bertha avait fait apporter. Telle qu’elle était, elle s’installa à la place qu’elle s’était choisie, le regard tourné vers la fenêtre.
De là, elle voyait le ciel. C’était le meilleur endroit pour une veillée funèbre. Puisqu’on lui avait interdit de voir une dernière fois le visage de son amant, peut-être réussirait-elle au moins à apercevoir l’âme de Boy montant au paradis.
*
Le soleil levant baignait d’une lueur rouge les bancs de nuages crevassés. Dans la pâle clarté de l’aube, les pins maritimes se détachaient sur le ciel comme des passepoils noirs sur une robe bleu clair. À gauche de la route qui montait en décrivant une courbe serrée puis redescendait en serpentant, la mer scintillait au loin comme un tapis de platine.
Le chauffeur que Bertha Michelham avait mis à leur disposition conduisait lentement sur la route dangereuse. Il était d’autant plus concentré qu’il pensait comme ses passagers à l’accident qui les avait amenés à Cannes. Bertha avait proposé à Gabrielle et Étienne de les faire conduire sur les lieux du drame dans sa propre voiture. Une solution prudente et qui épargnait à Étienne une recherche pénible : son domestique connaissait déjà l’endroit.
Malgré toutes ses précautions, le chauffeur ne put empêcher la voiture de faire une embardée lorsqu’il évita de justesse un lièvre surgi brusquement d’un buisson de genévriers au moment où il doublait une charrette tirée par un cheval.
Gabrielle, qui était prostrée au fond de la banquette, fut précipitée contre l’épaule d’Étienne. Elle retint son souffle malgré elle, se demandant l’espace de quelques secondes si sa dernière heure était arrivée. Un second accident, si peu de temps après le premier, sur cette même route entre Cannes et Saint-Raphaël… Un grand amour s’achevant dans ce décor entre mer et montagne. Ce serait sans doute la meilleure solution. Suivre Boy.
— Ce n’est rien, tout va bien, dit Étienne en lui caressant doucement le bras.
La voiture avait repris sa course silencieuse à travers le paysage désert.
Gabrielle regarda par la vitre. Non, se dit-elle soudain, mourir n’est pas la meilleure solution. La plus simple, peut-être, mais pas celle que Boy aurait voulue. Même si elle ignorait comment elle pourrait continuer à vivre sans lui. Sans cet homme qui lui avait offert la vraie vie. Sa vie de Coco Chanel. Boy avait été pour elle non seulement un amant, mais un père, un frère, un ami. Il faudrait qu’elle trouve une raison de ne pas le rejoindre dans la mort.
— Mademoiselle, monsieur, nous y sommes.
Le chauffeur freina, arrêta la voiture sur le bas-côté, puis il descendit pour leur ouvrir la portière.
Gabrielle eut l’impression de se dédoubler. Elle se vit, une femme dans les trente-cinq ans en train de retenir à deux mains son chapeau que le vent de l’Estérel menaçait de faire s’envoler. Une femme à la tenue de voyage toute chiffonnée et qui avançait d’un pas hésitant et gauche.
Elle découvrit les restes d’une automobile carbonisée qu’on avait remontés au bord de la route. Au-delà du fossé, des rochers escarpés aux arêtes vives. Des branches cassées d’eucalyptus et des bruyères aplaties indiquaient l’endroit où la voiture s’était écrasée.
Gabrielle était seule. Les deux hommes qui l’accompagnaient se tenaient en retrait, pleins de tact, tandis qu’elle regardait cette femme – qui était-elle ? – s’approcher de la carcasse noirâtre, de cet amas de tôle cabossée, de bois, de cuir et de caoutchouc, qui avait été un jour un cabriolet luxueux. C’était aussi irréel qu’une séquence de film.
C’est seulement lorsqu’elle fut tout près de l’épave que la vérité s’imposa à elle. Une soudaine puanteur lui monta aux narines. La voiture dégageait encore une forte odeur d’essence, de soufre et de caoutchouc brûlé, et curieusement ce fut cette perception olfactive, plus que le spectacle offert à ses yeux, qui lui fit prendre conscience de l’horrible réalité de l’accident. Inimaginable jusqu’à cet instant.
Les flambées de lumière, les taches de soleil alternant avec des ombres toujours plus longues et plus noires éblouissent l’homme au volant. Le vent humide et frais qui lui souffle au visage laisse sur sa peau un picotement irritant et se mêle à son souffle chaud qui embue ses lunettes. Pourtant il fonce à toute allure comme si la route était droite, l’éclairage idéal et la visibilité parfaite. C’est un homme qui aime la vitesse, qui ne fait rien lentement, ne prend pas le temps de réfléchir. Le vrombissement du moteur enchante ses oreilles comme une musique, tantôt scherzo, tantôt rondo. Crissement des disques des freins. Frottement de l’acier contre l’acier, chuintement des pneus sur le goudron. Et soudain la voiture décolle, s’élève dans les airs, fauchant au passage arbres et buissons, elle heurte de plein fouet une arête rocheuse et explose en une énorme boule de feu.

Gabrielle tendit une main hésitante, toucha les restes cabossés de la Rolls-Royce, s’attendant à une sensation de brûlure. Mais le métal était aussi froid que le corps de Boy dans son cercueil.
Alors elle s’effondra. Les larmes qui depuis l’arrivée d’Étienne à La Milanaise refusaient de couler lui montèrent aux yeux. Comme si toutes les vannes s’ouvraient en elle, libérant d’un coup son corps, son âme, son cœur, Gabrielle se mit à pleurer amèrement.
Marie Sophie Godebska, ex-épouse Natanson, ex-épouse Edwards, était toujours à quarante-sept ans une femme très belle et d’une élégance époustouflante. L’éducation artistique reçue dans la maison de sa grand-mère à Bruxelles, le déménagement de la gamine à Paris avec son père polonais, ainsi que le contact précoce avec les plus grands artistes de la Belle Époque avaient formé son goût. Son sens du beau associé à sa grande intelligence faisait de « Misia », ainsi qu’on l’appelait, une créature d’exception. La fortune de son deuxième mari et sa liaison avec le célèbre peintre espagnol José Sert avaient permis à la muse de s’élever au rang de reine de la haute société parisienne et de mécène. Mais c’étaient surtout sa gentillesse et sa soif de liberté qui avaient fait d’elle, deux ans après leur première rencontre, l’amie la plus intime de Gabrielle Coco Chanel.
Tandis que son chauffeur la conduisait à Saint-Cucufa en ce triste après-midi d’hiver, Misia était consciente qu’elle n’allait pas seulement présenter ses condoléances. Elle se sentait investie d’une mission : sauver une vie. Tout ce qu’elle avait entendu dire sur les dispositions d’esprit de son amie endeuillée l’inquiétait. Bien sûr qu’il faudrait du temps à Coco pour s’adapter à une nouvelle vie sans Boy. Mais ce n’était pas une raison pour la laisser devenir l’ombre d’elle-même.
Son état était assez alarmant, semblait-il, pour que Joseph ait décidé d’appeler Misia à la rescousse. Si Coco avait organisé des messes noires ou s’était mise à la nécromancie, Misia n’aurait pas été aussi bouleversée qu’en apprenant que Mademoiselle perdait la raison. Fallait-il que le domestique soit désespéré pour oser employer des mots pareils ! Personne d’autre qu’Étienne Balsan n’était au courant de la situation. Depuis son retour de la Côte d’Azur, Gabrielle n’avait vu personne, sa maison de couture était restée fermée pendant les fêtes.
Misia, qui se faisait beaucoup de souci, voulait voir de ses yeux ce qui se passait à La Milanaise. Et tandis que la voiture s’engageait dans l’allée, elle pria pour qu’il ne soit pas trop tard, pour qu’elle arrive à temps et sache protéger Coco de ses propres démons.
Joseph ouvrit la porte avec un soulagement visible. Le concert d’aboiements et de gémissements qui se déclencha derrière lui n’empêcha pas Misia de l’entendre murmurer :
— C’est heureux que vous soyez là, madame.
Il eut un geste d’excuse puis éleva la voix pour gronder les chiens :
— Allons ! Couchés !
Les deux bergers allemands se calmèrent aussitôt et battirent en retraite vers leurs couvertures à l’arrière de la villa. Seuls les deux petits terriers, un cadeau de Boy à la maîtresse de maison, continuèrent à japper et à tourner autour des jambes de la visiteuse avec une curiosité empressée.
— Comment va Mlle Chanel ? demanda Misia sans quitter des yeux Pita et Popee.
Joseph l’aida à ôter son manteau de fourrure.
— Mademoiselle me semble avoir complètement perdu la tête. Quand elle est rentrée du Midi, elle a voulu faire repeindre les murs de sa chambre en noir. Vous vous rendez compte, madame ? En noir. Carrément. (Il secoua la tête.) Elle vivait dans ses appartements comme dans un caveau. Elle s’enfermait, il n’y avait pas moyen de lui faire avaler quoi que ce soit. C’était terrible.
— Elle vivait ?
Pourquoi Joseph parlait-il à l’imparfait ? Misia oublia d’un coup la contrariété que venait de lui causer un des petits terriers : d’un coup de patte malencontreux, il avait fait un accroc dans son bas de soie.
— Que voulez-vous dire ? Que lui est-il arrivé ?
— Elle est descendue tout à l’heure pour me demander de faire venir le peintre. Maintenant, elle veut une chambre rose. Elle dit qu’elle n’y remettra plus les pieds tant qu’on ne l’aura pas repeinte. Mais je me demande si le rose est un bon choix étant donné l’humeur de Mademoiselle, et si…
— Où est-elle ? l’interrompit Misia.
— Dans le salon, madame.
Joseph se pencha et prit les petits chiens tout frétillants, un sous chaque bras.
— Si vous voulez bien me suivre.
Misia jeta un coup d’œil furtif à sa fine cheville qui dépassait tout juste de sa robe. Le petit accroc dans son bas était devenu une échelle. Quelle poisse. Mais ça n’avait naturellement aucune importance en comparaison du malheur qui régnait de l’autre côté de la porte du salon. Joseph l’ouvrit avec une certaine solennité.
Misia eut l’impression de pénétrer dans une glacière. Malgré le feu qui brûlait dans la cheminée – Joseph ou sa femme, Marie, qui prenait grand soin de Coco, venait d’y ajouter une bûche –, l’atmosphère de la pièce lui donna aussitôt le frisson.
Coco était assise, ou plutôt affalée, dans un fauteuil, les yeux perdus dans le lointain. Inexpressifs. Sans vie. Quand Misia entra, elle battit deux ou trois fois des paupières, mais ne la regarda pas. Son visage était aussi blanc que la soie du pyjama qu’elle portait encore, bien que la journée fût déjà très avancée. Elle avait toujours été mince, mais cette fois Misia la trouva vraiment maigre. Sans doute n’avait-elle rien mangé depuis des jours.
— Ma chérie, je suis terriblement triste.
Misia se pencha pour poser un instant sa joue contre celle de Coco et envoyer un baiser dans le vide.
— Je suis désolée, ajouta-t-elle en se redressant et en cherchant des yeux un endroit où s’asseoir.
Elle opta finalement pour le sofa et prit garde de rabattre sa jambe sous elle de manière à dissimuler l’échelle dans son bas. Mais Coco se fichait pas mal de ce genre de détail.
— Je te remercie d’être venue, dit-elle d’une voix éteinte.
Elle avait toujours les yeux vides.
— Veux-tu que Joseph t’apporte quelque chose ? Du café ? Un verre de vin ?
Sur une desserte à portée de sa main était posée une tasse à laquelle elle n’avait visiblement pas touché, le thé devait être froid.
— Je ne veux rien tant que tu ne prendras pas quelque chose toi aussi.
Coco hocha la tête en silence.
— C’est très dur. Je sais. Mais, ma chérie…
Misia chercha les bons mots.
— Il faut te ressaisir. Nous nous faisons tous énormément de souci pour toi.
Elle ne précisa pas qui englobait ce « nous ».
Coco hocha de nouveau la tête, mais cette fois elle parla.
— La cérémonie a été célébrée ce matin à l’église de la place Victor-Hugo.
Elle regardait toujours droit devant elle, peu soucieuse de voir Misia ; c’était sans doute l’image de Boy qu’elle avait devant les yeux.
— Étienne dit que l’enterrement a lieu au cimetière Montmartre…
— Je sais, dit Misia tout bas.
Avant son départ pour Saint-Cucufa, elle avait appris par une amie que la veuve de Boy n’avait pas assisté à la messe. Diana devait s’attendre à ce que Coco vienne, mais Gabrielle non plus n’y était pas.
Comme si elle avait lu dans ses pensées, Coco poursuivit :
— Je n’ai pas voulu y aller parce que j’aurais été reléguée à l’arrière. Elle aurait triomphé et il n’était pas question pour moi de lui accorder ça… Crois-tu que j’ai eu tort, Misia ?
Enfin, elle leva les yeux vers son amie.
Misia sentit son cœur se serrer en voyant toute la douleur et le désespoir qui s’y reflétaient.
— Bien sûr que non, assura-t-elle.
Elle se déplaça vers le bord du sofa pour caresser doucement la main de Gabrielle.
— Tu as toujours fait ce que tu as estimé devoir faire, à chaque instant et en toute situation, et il s’est toujours révélé que c’était la bonne décision. Ce sera le cas cette fois encore. Ton intuition est une de tes grandes forces. Je t’admire pour ça.
— Boy comptait plus que tout pour moi. On ne faisait qu’un, on se comprenait sans parler.
— Je sais, répéta Misia dans un souffle.
Les deux amies avaient rencontré le grand amour de leur vie à peu près en même temps. Lorsque Coco et Boy étaient tombés amoureux, Misia ne les connaissait encore ni l’un ni l’autre, mais elle-même venait de succomber au charme de José Sert. Cela remontait à dix ou onze ans. José était pour elle ce que Boy avait été pour Coco, et l’idée de perdre son amant du jour au lendemain et pour toujours lui paraissait si épouvantable que non seulement elle comprenait le tourment de Coco, mais elle le partageait, elle souffrait avec elle.
Elle observa son amie, qui semblait devenir plus petite et plus frêle à chaque seconde. Son état physique était préoccupant, mais Coco semblait loin d’avoir perdu la raison. Malgré son étrange lubie de faire repeindre sa chambre dans des couleurs improbables, elle n’était pas folle du tout. Et si son corps lâchait ? Combien de femmes sont mortes à cause d’un cœur brisé ? se demanda Misia. Pendant la Grande Guerre, les soldats étaient tombés en masse, mais la plupart de leurs femmes avaient tenu bon. Notre devoir est de survivre, se dit-elle. C’est notre amour qui permet aux morts de rester vivants dans nos mémoires.
— Boy était formidable, dit-elle. Il n’y a aucun doute là-dessus. C’est pourquoi il aimerait que tu reprennes les choses là où vous les avez arrêtées tous les deux. Que tu continues, par amour pour lui.
— Mais comment pourrais-je faire quoi que ce soit sans lui ? s’insurgea Coco, tout le désespoir du monde dans la voix. Sans lui, je ne suis rien !
— Tu es toujours tout ce que Boy a aimé.
Coco regarda Misia d’un air surpris, comme si l’idée ne l’avait jamais effleurée que Boy puisse d’une certaine manière survivre en elle, grâce à elle.
Contente d’avoir réussi à percer au moins pour quelques instants le mur de chagrin que lui opposait son amie, Misia se hâta de poursuivre :
— Tu as emménagé récemment au 31, rue Cambon, cinq étages Chanel, et l’installation n’est même pas terminée. Boy m’a raconté qu’avec cette nouvelle adresse, tu t’es inscrite pour la première fois au registre du commerce et des sociétés en tant que couturier* et non plus modiste. Il était très fier de toi. Tu ne peux pas abandonner parce que le chagrin te paralyse…
Elle s’interrompit, pressa la main de Coco :
— Il vient de t’arriver une chose terrible, c’est vrai. Mais ne considères-tu pas comme un devoir de réaliser ce que vous aviez projeté ensemble ? Tu dois le faire seule, oui. Mais tu dois le faire. Va de l’avant, Coco !
Elle ménagea une pause, attendant l’assentiment de Coco, mais son amie ne disait rien, ne bougeait pas un cil. Alors elle se fit plus pressante :
— Je ne te laisserai pas seule, tu le sais. Si tu as besoin de moi, je serai là. Je te le promets.
Le regard de Coco sembla flotter comme si elle cherchait une réponse quelque part au loin. Son corps parut vouloir se redresser, sans qu’elle y parvienne vraiment.
— Quelle est la dernière chose dont vous avez parlé ? demanda Misia.
Elle pria le ciel de lui inspirer les mots qui tireraient Coco de sa léthargie. Elle ajouta, au petit bonheur :
— Je veux dire, quels projets professionnels aviez-vous ?
— Je ne sais plus. Je ne me souviens plus en détail de ce dont nous avons parlé, Misia. Il y avait tant de…
Coco se creusait désespérément la tête, mais rien ne venait. Une larme subreptice coula de ses yeux et elle essuya sa joue comme on chasse un insecte importun. Soudain, son visage s’anima un peu.
— Il était question d’un parfum. Oui, c’est ça, nous parlions d’une eau de toilette.
Misia adressa à Dieu des remerciements muets.
La voix de Coco était étrangement monocorde, comme si elle s’écoutait parler, surprise que sa mémoire se remette à fonctionner tout à coup.
— Il y avait un article dans le journal sur ce meurtrier qu’on a réussi à arrêter parce qu’un témoin, une femme, l’avait reconnu à son parfum. L’homme utilisait Mouchoir de Monsieur de Jacques Guerlain, et Boy et moi avons parlé du caractère unique de ce parfum-là. Nous nous sommes demandé si je ne devrais pas proposer à mes clientes une Eau de Chanel. Pas en boutique, mais comme cadeau de Noël. Une édition limitée, une centaine de flacons…
Sa voix se brisa.
Misia comprit qu’il n’y aurait plus jamais pour Coco de fêtes ni de Noël qui ne lui rappellent aussitôt la mort de Boy. Craignant que son amie ne sombre à nouveau dans son chagrin, elle s’empressa de rompre le silence.
— Mais oui, dit-elle avec un enthousiasme un peu forcé, un parfum est un cadeau apprécié en toute occasion. C’est une idée magnifique. Regarde François Coty : il a gagné une fortune grâce à Chypre parce que les soldats américains en envoyaient des milliers de flacons chez eux. Ils en ont même emporté dans leurs bagages en rentrant au pays, comme souvenir de la France. Une Eau de Chanel, tes clientes vont adorer…
— M. Coty est parfumeur. Il possède une usine. Je ne suis qu’une petite couturière.
— Ne sois pas sotte, ma chérie.
Déjà la fougueuse Misia se prenait au jeu. Elle lâcha la main de Coco :
— Paul Poiret aussi n’est qu’un créateur de mode…
— Oui, mais le plus grand…
— La prétendue supériorité de Poiret ne t’a pas fait revoir tes ambitions à la baisse, que je sache, et ça doit continuer. Il faudrait que tu trouves un parfum dont la note soit aussi identifiable que ton style de vêtements. Pas un de ces parfums lourds où la rose domine. Parfum de Rosine de Poiret n’est au fond qu’une déclinaison olfactive de ses créations. Et qui commence à dater. Si tu as réussi, Coco, c’est parce que…
— Parce que j’avais Boy à mes côtés.
Misia soupira intérieurement.
— Oui, bien sûr. Aussi. Mais excuse-moi de te dire que ce n’est pas lui qui a conçu tes vêtements. Ce sont tes idées qui sont modernes. Ton succès vient de là. Et si tu prends en compte la particularité de ton style pour choisir les arômes de ton eau de toilette, elle sera comme un monument à la mémoire de Boy.
Misia s’arrêta, hors d’haleine, noua ses doigts sur ses genoux et attendit la réaction de Coco.
— Tu as raison. Un monument à sa mémoire, j’y ai songé aussi. Je vais le faire construire. En pierre. Sur les lieux de l’accident. Je voudrais qu’il y ait un endroit quelque part où son souvenir soit conservé.
Misia sentit le découragement la gagner.
— Pense à l’avenir, Coco ! Je t’en conjure. Cesse de regarder en arrière. Fais-le pour Boy. Pour moi. Tu n’as pas le droit de renoncer.
Coco sembla d’abord faire la sourde oreille. Mais au bout d’un long silence, elle murmura :
— Je ne dis pas qu’une Eau de Chanel ne serait pas une bonne idée. D’ailleurs, la proposition venait de lui – comment pourrais-je douter de son excellence ?… Mais ce n’est pas dans mes cordes, Misia. Je sais dessiner des chapeaux, tailler des robes, mais je ne connais rien au travail d’un parfumeur. C’est un métier. Je n’y arriverai jamais toute seule. Et je ne connais personne qui puisse m’épauler dans ce domaine. Il faudrait que ce soit quelqu’un à qui je puisse faire confiance. Boy m’aurait soutenue. Mais Boy n’est plus là pour me guider, pour chercher, tâtonner et découvrir avec moi ce que doit être mon parfum.
Misia n’était pas persuadée que l’amateur d’art et de littérature qu’avait été Arthur Capel aurait été le mieux placé pour aider Coco à se mouvoir dans l’univers complexe d’un laboratoire de chimie. Mais elle garda ses réflexions pour elle et décida de prendre les choses en main.
— Yvonne Coty est une bonne amie à moi. Tu la connais aussi, n’est-ce pas ? Elle t’achète des robes, si je ne me trompe ? Bref, je pourrais lui demander de parler à son mari. François Coty sera sûrement d’accord pour t’aider. Il ne refuse jamais rien à une femme, et personne ne saurait mieux t’initier aux secrets des parfums que le plus grand fabricant de cosmétiques au monde.
— Quand nous avons parlé de créer une Eau de Chanel, Boy a pensé lui aussi à François Coty, murmura Coco.
— Eh bien, tu vois. Il avait raison.
Coco posa sur Misia ses grands yeux insondables.
— Pourquoi un homme aussi occupé que M. Coty trouverait-il du temps à me consacrer ? Et puis on dit que c’est un tyran.
— Un tyran plutôt charmant ! (Misia sourit.) Même un François Coty a ses faiblesses, sais-tu ? Yvonne m’a raconté qu’il adorait se faire mousser. On croirait le grand-duc dans La Chartreuse de Parme. Plus la personne en face de lui est célèbre, plus il est content de montrer ce qu’il sait faire. Et non seulement tu es une femme célèbre, mais tu t’apprêtes à réaliser les dernières volontés de ton amant. … »

À propos de l’auteur
MARLY_Michelle_©Sally_LazicMichelle Marly © Photo Sally Lazic

Michelle Marly a longtemps vécu à Paris et habite aujourd’hui entre Berlin et Munich. Mademoiselle Coco et l’eau de l’amour est un immense succès en Allemagne avec plus de 300 000 exemplaires vendus. (Source: Fleuve Éditions)

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Nostalgie d’un autre monde

MOSHFEGH_nostalgie_dun_autre_monde  RL2020

En deux mots:
En quatorze nouvelles, Ottessa Moshfegh dresse un portrait peu reluisant de l’Amérique d’aujourd’hui. Des vies «ordinaires» qu’accompagnent la drogue et l’alcool et qui dressent un portrait en creux du rêve américain, désormais bien difficile à envisager.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Qu’est devenue l’Amérique de Trump?

Après avoir fait une entrée remarquée l’an passé avec Mon année de repos et de détente, Ottessa Moshfegh revient avec un recueil de nouvelles qui dresse le portrait d’une Amérique qui s’effondre un peu plus tous les jours.

En quatorze nouvelles, Ottessa Moshfegh raconte l’Amérique sous l’ère Trump et ne laisse guère le choix aux lecteurs à quelques jours de l’élection présidentielle. S’il était possible de changer ce pays, alors personne n’hésiterait, surtout pas ces personnages qui sont tous confrontés à de sérieux problèmes, vivent à la marge ou prennent un gros coup sur le tête. Ils sont pris dans un système qui les broie, témoins impuissants d’une société qui va à vau-l’eau. Ainsi la prof de math qui, dans «Élévation», la nouvelle qui ouvre ce recueil, s’en remet à la drogue et à l’alcool pour cacher son désespoir face à des jeunes qui n’ont pas envie d’apprendre. Prise entre une hiérarchie qui juge au résultat et des élèves qui s’imaginent sans avenir, elle va ériger ses propres règles et se retrouver au bord de l’abîme.
Dans «Monsieur Wu», on fait la connaissance d’un homme qui cherche le meilleur moyen d’aborder la femme qui travaille dans la salle de jeux d’arcade où il passe ses journées et sur laquelle il projette tous ses fantasmes. Quand il n’est pas chez une prostituée.
«Malibu» raconte la liaison entre un jeune homme acnéique et peu sûr de lui et une jeune indienne. Couple bancal et qui se retrouve pour tenter de conjurer leur sort.
«Les branques» en est en quelque sorte la suite, racontant comment une jeune femme se met en couple avec un jeune homme qu’elle déteste. Alors qu’il passe un casting pour une publicité – il veut percer dans le cinéma –, elle annonce aux nouveaux locataires qui s’installent qu’elle va le quitter.
Dans «Une route sombre et sinueuse» un homme dont la femme va accoucher s’offre un dernier moment de liberté dans un petit chalet de montagne. Il va y croiser l’amie de son frère et, après lui avoir fait croire qu’il était homosexuel, va se rapprocher d’elle.
Pour fêter l’anniversaire d’un pensionnaire de l’asile où il travaille, un homme va conduire les deux déficients mentaux dans le Friendly’s qui a remplacé le Hooters, qui n’est «Pas un endroit pour les gens bien».
Dans ces petites villes où il ne se passe jamais rien, comme à «Alna», les mêmes maux gangrènent la société. Dans ce coin qui «regorge de meth et d’héroïne», le narrateur rencontre Clark, la «seule personne qui eut vaguement l’air éduquée». Elle va lui proposer de garder sa maison en son absence.
«Une femme honnête» retrace la rencontre d’un homme d’âge mur et sa jeune voisine, tandis que le «Le garçon de la plage» – la nouvelle que je préfère – met en scène un couple de New Yorkais rentrant de vacances dans un endroit exotique. Après un dîner bien arrosé avec des amis, ils rentrent chez eux. Durant la nuit, Marcia meurt. Son mari décide alors de retourner dans ce «paradis sur terre» pour y jeter les cendres de son épouse. Une nouvelle qui aurait aussi pu s’intituler comme le recueil.
Dans ces portraits où l’échec semble le lot commun, où toutes les aspirations se heurtent à une réalité économique aux perspectives très sombres, on ne peut toutefois s’empêcher de penser qu’il suffirait d’un rien pour que le ciel s’éclaircisse. En choisissant la nouvelle, Ottessa Moshfegh choisit en effet de nous livrer des bouts d’histoires. En choisissant le noir, elle n’oublie pas l’humour et pointe les absurdités d’un monde bizarre, ajoutant ici une pointe de fantastique comme dans «Un monde meilleur» où une jeune fille s’imagine venir d’un autre monde et doit tuer quelqu’un pour y retourner et servant le tout avec une plume incisive à souhait.

Nostalgie d’un autre monde
Ottessa Moshfegh
Éditions Fayard
Nouvelles
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Clément Baude
324 p., 21,50 €
EAN 9782213706238
Paru le 19/08/2020

Où?
Le roman se déroule dans plusieurs endroits aux États-Unis, de la Côte Est à la Côte Ouest.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Ottessa Moshfegh s’est affirmée depuis quelques années comme l’une des voix les plus singulières et fracassantes de la littérature contemporaine. Dans son recueil de nouvelles, Nostalgie d’un autre monde, elle révèle un talent rare dans l’élaboration d’histoires complexes, dans le choix et la mise en scène de situations étranges, drôles et dérangeantes qui disent notre époque, dans la peinture lucide et implacable de marginaux empreints d’une profonde humanité.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Libération (Virginie Bloch-Lainé)
Les Échos (Philippe Chevilley)
Page des libraires (Valérie Ohanian de la Librairie Masséna à Nice)
Blog Encres vagabondes (Dominique Baillon-Lalende)
Blog Danactu-Resistance 


Entretien avec Ottessa Moshfegh à l’occasion de la sortie de Nostalgie d’un autre monde. © Production éditions Vintage

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Élévation
Ma salle de classe était au rez-de-chaussée, à côté de l’appartement des bonnes sœurs. Le matin, j’allais vomir dans leurs toilettes. Une des bonnes sœurs saupoudrait toujours la cuvette de talc, l’autre bouchait le lavabo et le remplissait d’eau. Je ne les comprenais pas. L’une était vieille, et l’autre, jeune. La jeune me parlait de temps en temps, elle me demandait ce que je comptais faire pendant le long week-end, si j’allais voir ma famille à Noël, et cætera. La plus vieille, dès qu’elle me voyait approcher, regardait ailleurs et serrait son habit dans ses poings.
Ma salle de classe était autrefois la bibliothèque de l’école, une vieille bibliothèque en désordre, avec des livres et des revues absolument partout, un radiateur qui sifflait et de grandes fenêtres embuées qui donnaient sur la 6e Rue. À l’avant de la salle, à côté du tableau noir, j’avais réuni deux tables d’écolier pour en faire mon bureau. Tout au fond, je gardais un sac de couchage en duvet dans un carton, caché sous de vieux journaux. Entre les cours, je sortais le sac de couchage, je fermais la porte à clé et je faisais la sieste jusqu’à ce que sonne la cloche. En général, j’étais encore ivre de la veille. Parfois, je buvais un verre en déjeunant au restaurant indien du coin de la rue, histoire de tenir le coup – de la bière de froment au goût prononcé dans une petite bouteille marron. Il y avait bien le McSorley’s non loin de là, mais je n’aimais pas la nostalgie qui se dégageait de cet endroit. Ce bar me faisait lever les yeux au ciel. J’allais rarement à la cantine de l’école. Chaque fois, le directeur, M. Kishka, m’arrêtait et, avec un grand sourire, me disait : « Ah, voilà la végétarienne. » Je ne sais pas pourquoi il me considérait comme une végétarienne. À la cantine, je prenais des bâtonnets de fromage préconditionnés, des nuggets de poulet et des petits pains gras.
J’avais une élève, Angelika, qui venait déjeuner avec moi dans ma salle de classe.
« Mademoiselle Mooney, m’appelait-elle. J’ai un problème avec ma mère, en ce moment. »
Je n’avais que deux copines, dont elle. Nous n’arrêtions pas de discuter. Un jour, je lui ai expliqué que se faire éjaculer dedans ne fait pas grossir.
« Faux, Mademoiselle Mooney. Ça fait grossir le ventre. C’est pour ça que les filles deviennent si grosses du ventre. C’est des salopes. »
Elle allait voir son petit ami en prison tous les week-ends. Chaque lundi, j’avais droit à un nouveau topo sur les avocats de son fiancé, sur le fait qu’elle était amoureuse de lui, et ainsi de suite. Elle arborait toujours la même expression. On aurait dit qu’elle connaissait déjà toutes les réponses à ses questions.
J’avais un autre élève qui me rendait folle. Popliasti. C’était un élève de seconde, maigre, blond, sujet à l’acné, avec un fort accent. « Mademoiselle Mooney, me disait-il, debout devant sa table. Laissez-moi vous aider sur ce problème. » Il me prenait la craie des mains et dessinait au tableau une bite et des couilles. Cette bite et ces couilles étaient devenues une sorte d’emblème de la classe. Elles figuraient sur tous les devoirs des élèves, sur leurs copies d’examen, elles étaient gravées sur toutes les tables. Je n’y voyais pas d’objection. Ça me faisait rire. Pourtant, avec Popliasti et ses interruptions permanentes, il m’est arrivé de perdre mon sang-froid.
« Je ne peux rien vous apprendre si vous vous comportez comme des animaux ! criais-je.
– On ne peut pas apprendre si vous hurlez comme une folle, avec vos cheveux en bataille », répondait Popliasti en courant tout autour de la salle et en faisant valser les livres sur les rebords de fenêtres. Je me serais bien passée de lui.
Mes élèves de terminale, eux, étaient tous très respectueux. J’avais pour mission de les préparer aux examens d’entrée dans les universités. Ils venaient me voir avec des questions pertinentes concernant les maths et le vocabulaire, auxquelles j’avais du mal à répondre. Il m’est arrivé quelquefois, en cours de calcul, de m’avouer vaincue et de passer toute l’heure à pérorer sur ma vie.
« La plupart des gens ont essayé la sodomie, leur disais-je. N’ayez pas l’air si surpris. »
Et : « Mon petit ami et moi, on n’utilise pas de préservatifs. C’est comme ça que ça se passe quand vous faites confiance à quelqu’un. »
Quelque chose, dans cette ancienne bibliothèque, maintenait le directeur Kishka à distance. Il savait, je crois, que s’il y mettait un jour les pieds, il se verrait obligé de tout nettoyer et de se débarrasser de moi. La plupart des livres étaient des volumes dépareillés d’encyclopédies obsolètes, des bibles ukrainiennes, des Alice Roy. J’ai même trouvé des revues pour adolescentes sous une vieille carte de l’Union soviétique repliée dans un tiroir attribué à SŒUR KOSZINSKA. Une des rares choses valables était une vieille encyclopédie des vers de terre, un volume sans couverture, épais comme le poing, fait d’un papier fragile, déchiré aux coins. J’ai essayé de la lire entre deux cours, n’arrivant pas à dormir. Je l’ai prise dans le sac de couchage avec moi, j’ai forcé la reliure et j’ai laissé mes yeux glisser sur les petits caractères moisis. Chaque entrée était plus invraisemblable que la précédente. Il existait des vers ronds, des vers en fer à cheval, des vers à deux têtes, des vers avec des dents taillées comme des diamants, des vers aussi gros que des chats domestiques, des vers qui chantaient comme des criquets ou pouvaient se changer en petits cailloux ou en lis, ou savaient ouvrir leurs mâchoires pour faire place à un bébé humain. Mais quelles conneries est-ce qu’on refourgue aujourd’hui aux enfants ? ai-je pensé. J’ai dormi, je me suis réveillée, j’ai donné mon cours d’algèbre et je suis retournée dans mon sac de couchage. J’ai remonté la fermeture Éclair jusqu’au-dessus de ma tête. Je me suis enfouie tout au fond et j’ai appuyé sur mes yeux pour les fermer. Ma tête cognait et j’avais l’impression d’avoir des serviettes en papier mouillées dans la bouche. Quand la sonnerie a retenti, je suis ressortie et j’ai trouvé Angelika avec son déjeuner dans un sac en papier. Elle m’a dit : « Mademoiselle Mooney, j’ai quelque chose dans l’œil et c’est pour ça que je pleure.
– D’accord. Ferme la porte. »
Le sol était en lino, avec des carreaux noirs et jaune pisse. Les murs étaient luisants, craquelés et jaune pisse.

J’avais un petit ami qui était encore à l’université. Il portait les mêmes vêtements tous les jours : un pantalon Dickies bleu et une chemise très fine, genre chemise de cow-boy, avec des boutons pression opalescents. On pouvait voir ses poils de torse et ses tétons à travers. Je ne disais rien. Il avait un beau visage, mais de grosses chevilles et un cou mou, fripé. « Il y a des tas de filles à la fac qui veulent sortir avec moi », disait-il souvent. Il faisait des études pour devenir photographe, ce que je ne prenais pas du tout au sérieux. Je me disais qu’il travaillerait dans un bureau après son diplôme, qu’il serait bien content d’avoir un vrai boulot, qu’il serait heureux et fier d’être employé, un compte en banque à son nom, un costume dans son placard, etc., etc. Il était gentil. Un jour, sa mère est venue de Caroline du Sud pour nous rendre visite. Il m’a présentée comme étant sa « copine qui habite downtown ». La mère était épouvantable. Une grande blonde aux seins refaits.
« Qu’est-ce que tu mets sur ton visage le soir ? » : voilà ce qu’elle m’a demandé pendant que le petit ami était aux toilettes.
J’avais trente ans. J’avais un ex-mari. Je touchais une pension alimentaire et je bénéficiais d’une assurance-santé correcte grâce à l’archevêché de New York. Mes parents, installés dans le nord de l’État, m’envoyaient des colis remplis de timbres-poste et de thé décaféiné. Je téléphonais à mon ex-mari quand j’étais ivre et je me plaignais de mon travail, de mon appartement, du petit ami, de mes élèves, de tout ce qui me passait par la tête. Lui s’était remarié, à Chicago. Il était dans le juridique. Je n’ai jamais compris quel était son travail, et il ne me l’a jamais expliqué.
Le petit ami venait et repartait les week-ends. Ensemble, on buvait du vin et du whisky, ces choses romantiques qui me plaisaient. Il tolérait. Il fermait les yeux, je crois. Mais, dès qu’il s’agissait de la cigarette, il était aussi bête que les autres.
« Comment est-ce que tu peux fumer autant ? disait-il. Ta bouche sent le bacon.
– Ha ha », répondais-je de mon côté du lit. Je me cachais sous les draps. La moitié de mes vêtements, de mes livres, de mon courrier non lu, de mes tasses, de mes cendriers – la moitié de ma vie était coincée entre le matelas et le mur.
« Raconte-moi ta semaine, demandais-je au petit ami.
– Eh bien, lundi, je me suis réveillé à 11 h 30. »
Il pouvait continuer comme ça toute la journée. Il était originaire de Chattanooga. Il avait une belle voix, douce, un timbre agréable, comme une vieille radio. Je me levais, je remplissais un mug de vin et je m’asseyais sur le lit.
« La queue à l’épicerie était normale », déclarait-il.
Plus tard : « Mais je n’aime pas Lacan. Quand les gens sont incohérents à ce point, ça veut dire qu’ils sont arrogants.
– Paresseux. Oui. »
Quand il avait fini de parler, on pouvait sortir dîner. Ou boire des verres. Tout ce que j’avais à faire, c’était m’asseoir et lui dire quoi commander. Il s’occupait de moi comme ça. Il fourrait rarement son nez dans ma vie privée. Quand il le faisait, je me transformais en femme émotive.
« Pourquoi est-ce que tu ne lâches pas ton travail ? demandait-il. Tu peux te le permettre.
– Parce que j’adore ces jeunes. »
Mes yeux se mouillaient de larmes. « Ce sont des êtres tellement merveilleux. Je les adore. » J’étais ivre.
J’achetais toujours ma bière à la bodega au coin de la 10e Rue Est et de la Première Avenue. Les Égyptiens qui tenaient le magasin étaient tous très beaux et généreux. Ils m’offraient des bonbons gratis – des Twizzlers en paquets individuels, des Pop Rocks. Ils les déposaient dans le sac avec un petit clin d’œil. Tous les après-midi, en rentrant de l’école, j’achetais deux ou trois bouteilles et un paquet de cigarettes et je me mettais au lit. Sur mon petit poste en noir et blanc, je regardais Mariés, deux enfants, puis le talk-show de Sally Jessy Raphael, je buvais, je fumais et je roupillais. À la nuit tombée, je ressortais acheter d’autres bouteilles et, à l’occasion, de quoi manger. Vers 22 heures, je passais à la vodka et je faisais semblant de m’élever avec un livre ou de la musique, comme si Dieu me tenait à l’œil.
« Ici tout va bien, m’imaginais-je dire. Je m’élève, comme toujours. »
Ou alors j’allais parfois dans un bar de l’Avenue A. Je commandais des boissons que je n’aimais pas, histoire de les boire plus lentement. Je demandais du gin et du tonic, ou du gin et du soda, ou un gin-martini, ou de la Guinness. Dès le début, j’avais dit à la barmaid – une vieille dame polonaise : « Je n’aime pas parler pendant que je bois, du coup il se peut que je ne vous parle pas.
– D’accord, avait-elle répondu. Pas de problème. »
Elle était très respectueuse.

Chaque année, les jeunes devaient passer un grand examen qui permettait à l’État de constater précisément à quel point j’étais mauvaise dans mon travail. Les examens étaient conçus pour faire échouer. Même moi, je ne pouvais pas les réussir.
L’autre prof de maths était une petite Philippine qui, je le savais, gagnait moins que moi pour le même boulot et vivait dans un deux-pièces de Spanish Harlem, seule avec trois enfants. Elle avait je ne sais plus quelle maladie respiratoire, un gros grain de beauté sur le nez, et elle portait ses chemisiers boutonnés jusqu’au menton, avec des rubans et des broches ridicules, ainsi que d’extravagants colliers de perles en plastique. C’était une catholique très pieuse. Les jeunes se moquaient d’elle à ce sujet. Ils l’appelaient la « petite dame chinoise ». Elle était bien meilleure prof de maths que moi, mais elle avait un avantage. Elle prenait tous les élèves forts en maths, tous les gamins qui, en Ukraine, avaient appris leurs tables de multiplication, leurs décimales et leurs exposants – les ficelles du métier – à coups de trique. Dès que quelqu’un parlait de l’Ukraine, j’imaginais soit une forêt sombre et désolée pleine de loups noirs hurlant, soit un bar minable, en bord d’autoroute, plein de prostituées épuisées.
Mes élèves étaient tous nuls en maths. Je me retrouvais avec les débiles. Popliasti, le pire de tous, savait à peine additionner deux et deux. Jamais de la vie mes élèves n’auraient pu réussir ce grand examen. Le jour de l’épreuve, la Philippine et moi nous sommes regardées, genre : On se fout de la gueule de qui ? J’ai distribué les épreuves, j’ai demandé aux élèves de briser les sceaux, je leur ai montré comment bien remplir les bulles avec les bons crayons, et je leur ai dit : « Faites de votre mieux. » Puis j’ai rapporté les copies chez moi et j’ai changé toutes leurs réponses. Tout plutôt que de perdre mon poste à cause de ces débiles.
« Exceptionnel ! » s’est écrié M. Kishka quand les résultats sont tombés. Il m’a adressé un clin d’œil, a levé les deux pouces en l’air, s’est signé et a lentement refermé la porte derrière lui.
Chaque année c’était la même chose.
J’avais une autre amie, Jessica Hornstein, une petite juive moche que j’avais rencontrée à l’université. Ses parents étaient cousins issus de germain. Elle vivait avec eux à Long Island et prenait le Long Island Rail Road jusqu’au centre-ville, certains soirs, pour sortir avec moi. Elle arrivait en jean et en baskets, ouvrait son sac à dos et en sortait de la cocaïne, ainsi qu’une tenue digne de la prostituée la plus cheap de Las Vegas. Elle obtenait sa cocaïne auprès d’un lycéen, à Bethpage. La drogue était épouvantable. Certainement coupée avec du détergent en poudre. Jessica portait aussi des perruques de toutes les formes et couleurs : un carré bleu fluo, une longue chevelure blonde à la Barbarella, une permanente rousse, une noir de jais, à la japonaise. Elle avait un visage incolore, les yeux exorbités. Quand je sortais avec elle, j’avais toujours l’impression d’être Cléopâtre à côté d’Opie1. « Aller en boîte » : elle n’avait que cette idée en tête, mais je détestais ça. Passer toute la nuit sous une ampoule de couleur, devant des cocktails à vingt dollars, à me faire draguer par des ingénieurs indiens gringalets, sans danser, avec un tampon ineffaçable sur la main. Je me sentais vandalisée.
Mais Jessica Hornstein savait comment « chauffer ». La plupart des soirs, elle repartait au bras d’un cadre moyen sinistre, pour lui « en mettre plein la vue » chez lui, dans son appartement de Murray Hill ou je ne sais quel autre endroit. Quelquefois, j’acceptais les avances d’un des Indiens, je montais à bord d’un taxi banalisé qui nous emmenait dans le Queens, je passais en revue son armoire à pharmacie, je me faisais un peu lécher et je rentrais en métro à 6 heures du matin, juste à temps pour me doucher, appeler mon ex-mari et arriver à l’école avant la deuxième sonnerie. Mais le plus souvent, je quittais la boîte de bonne heure et je m’installais devant ma vieille barmaid polonaise – au diable Jessica Hornstein. Je trempais un doigt dans ma bière et j’effaçais mon mascara. Je regardais les autres femmes du bar. Le maquillage donnait aux filles un air si désespéré, selon moi. Les gens étaient tellement malhonnêtes avec leurs vêtements et leur personnalité. Et puis je me disais : Qu’est-ce que ça peut foutre ? Ils font ce qu’ils veulent. C’est pour moi que je devrais m’inquiéter. Il m’arrivait de crier devant mes élèves. Je levais les bras au ciel. Je posais la tête sur mon bureau. Je leur demandais de l’aide. Mais à quoi devais-je m’attendre ? Ils se retournaient pour bavarder, mettaient leurs écouteurs, sortaient leurs livres, leurs chips, regardaient par la fenêtre, faisaient tout, sauf essayer de me consoler.
Alors, oui, il y avait parfois de bons moments. Un jour, je suis allée au parc et j’ai regardé un écureuil grimper à un arbre. Un nuage avançait dans le ciel. Je me suis assise sur un bout d’herbe jaune et sèche et j’ai laissé le soleil me chauffer le dos. Il se peut même que j’aie essayé de faire des mots croisés. Une fois, j’ai trouvé un billet de vingt dollars dans un vieux jean. J’ai bu un verre d’eau. Ce devait être l’été. Les jours devenaient intolérablement longs. L’école s’est terminée. Le petit ami a eu son diplôme et est reparti dans le Tennessee. J’ai acheté un climatiseur et j’ai payé un jeune afin qu’il me le transporte au bout de la rue et en haut de l’escalier, chez moi. Puis mon ex-mari m’a laissé un message sur mon répondeur : « Je vais être de passage en ville, disait-il. On peut déjeuner, ou dîner. On peut boire des verres. La semaine prochaine. Juste comme ça, disait-il. Pour discuter. »
Juste comme ça. C’est ce qu’on allait voir. J’ai arrêté de boire pendant quelques jours, j’ai fait un peu de gym sur le sol de mon appartement. J’ai emprunté un aspirateur à mon voisin, un homosexuel d’une cinquantaine d’années avec de grandes fossettes grêlées par l’acné, qui m’a jaugée comme un chien inquiet. Je suis allée à Broadway à pied et j’ai dépensé une partie de mon argent dans de nouveaux habits, des talons hauts, des culottes de soie. Je me suis fait maquiller et j’ai acheté tous les produits qu’on me conseillait. Je me suis fait couper les cheveux. Je me suis fait faire les ongles. Je me suis invitée à déjeuner. J’ai mangé de la salade pour la première fois depuis des années. Je suis allée au cinéma. J’ai téléphoné à ma mère. « Je ne me suis jamais sentie aussi bien, lui ai-je dit. Je passe un très bel été. De très belles vacances d’été. » J’ai rangé mon appartement. J’ai rempli un vase de fleurs éclatantes. Dès que j’avais quelque chose de bien en tête, je le faisais. J’étais pleine d’espoir. J’ai racheté des draps et des serviettes. J’ai mis de la musique. « Bailar », me disais-je toute seule. Tu vois, je parle en espagnol. Mon esprit est en train de se poser, pensais-je. Tout va bien se passer.
Et puis le grand jour est arrivé. Je suis allée retrouver mon ex-mari dans un bistro branché de MacDougal Street, où les serveuses portaient de jolies robes avec des cols brodés en dentelle. Je me suis pointée en avance, je me suis assise au bar et j’ai observé les serveuses qui se déplaçaient habilement avec leurs plateaux ronds et noirs couverts de cocktails colorés, de petites assiettes de pain et de bols d’olives. Un sommelier courtaud allait et venait à la manière d’un chef d’orchestre. Les cacahuètes du bar étaient parfumées à la sauge. J’ai allumé une cigarette et j’ai regardé la pendule. J’étais très en avance. J’ai commandé un verre. Un whisky-soda. « Bordel », ai-je dit. J’ai commandé un autre verre, un simple whisky cette fois. J’ai allumé une autre cigarette. Une fille s’est assise à mes côtés. On a commencé à discuter. Elle aussi attendait. « Ah, les hommes, a-t-elle dit. Ils aiment nous torturer.
– Je ne vois pas du tout de quoi vous parlez. »
Et j’ai fait demi-tour sur mon tabouret.
Puis, à 20 heures, mon ex-mari est arrivé. Il a parlé au maître d’hôtel, a hoché la tête dans ma direction, a suivi une serveuse jusqu’à une table près de la fenêtre et m’a fait signe de le rejoindre. J’ai pris mon verre.
« Merci d’être venue », a-t-il dit en ôtant sa veste.
J’ai allumé une cigarette et j’ai ouvert la carte des vins. Mon ex s’est éclairci la gorge, mais n’a rien dit pendant un long moment. Puis il s’est lancé dans ses éternelles rengaines à propos du restaurant : il avait découvert ce chef dans je ne sais quelle revue, la nourriture à bord de l’avion était immonde, l’hôtel, qu’est-ce que la ville avait changé, le menu était intéressant, la météo ici, la météo là, et ainsi de suite. « Tu as l’air fatiguée. Commande ce que tu veux », m’a-t-il dit, comme si j’étais sa nièce ou une sorte de baby-sitter.
« C’est ce que je compte faire, merci. »
Une serveuse s’est approchée et nous a décrit les plats du jour. Mon ex l’a charmée. Il était toujours plus gentil avec les serveuses qu’avec moi. « Oh, merci. Merci infiniment. Vous êtes épatante. Ouah. Ouah, ouah, ouah. Merci, merci, merci. »
J’ai décidé de commander, puis de faire semblant d’aller aux toilettes pour déguerpir. J’ai enlevé mes grosses boucles d’oreilles et je les ai rangées dans mon sac à main. J’ai décroisé les jambes. Je l’ai regardé. Il n’a pas souri, n’a rien fait. Il est resté assis là, les coudes sur la table. Le petit ami me manquait. Il était si facile à vivre. Il était très respectueux.
« Et comment va Vivian ?
– Elle va bien, a-t-il répondu. Elle a eu une promotion, elle travaille beaucoup. Ça va. Elle te salue.
– Je n’en doute pas. Salue-la de ma part, aussi.
– Je lui dirai.
– Merci.
– De rien. »
La serveuse est revenue avec un autre verre et a pris notre commande. J’ai commandé une bouteille de vin. Je me suis dit : je vais rester pour le vin. L’effet du whisky commençait à s’estomper. La serveuse est repartie. Mon ex est allé aux toilettes pour hommes et, en revenant, m’a demandé d’arrêter de lui téléphoner.
« Non, je crois que je vais continuer de te téléphoner.
– Je te paierai.
– Combien ? »
Il m’a dit combien.
« D’accord, ai-je répondu. Marché conclu. »
Nos plats sont arrivés. Nous avons mangé en silence. À un moment donné, je ne parvenais plus à manger. Je me suis levée. Je n’ai rien dit. Je suis rentrée chez moi. J’ai fait un aller-retour à la bodega. Ma banque a appelé. J’ai écrit une lettre à l’école catholique ukrainienne.
« Cher Monsieur le directeur Kishka. Merci de m’avoir laissée enseigner dans votre école. Veuillez jeter le sac de couchage dans le carton qui se trouve au fond de ma salle de classe. Je dois démissionner pour raisons personnelles. Sachez que j’ai régulièrement truqué les examens. Merci encore. Merci, merci, merci. »
Il y avait une église attenante à l’arrière de l’école – une cathédrale avec de grandes et belles mosaïques pleines de gens levant un doigt comme pour dire : Silence. Je pensais entrer là-dedans et confier ma lettre de démission à un des prêtres. Et aussi, je voulais un peu de tendresse, je crois. J’ai imaginé le prêtre posant sa main sur ma tête et me disant quelque chose comme « ma chère », ou « ma douce », ou « petite ». Je ne sais pas ce que je croyais. « Ma puce. »
Cela faisait plusieurs jours que je carburais à la mauvaise cocaïne et à l’alcool. J’avais ramené quelques hommes chez moi, je leur avais montré toutes mes affaires, j’avais étiré des collants couleur chair et proposé qu’on se pende mutuellement. Aucun n’a tenu plus de quelques heures. La lettre au directeur Kishka était posée sur ma table de chevet. Le moment était venu. Avant de quitter l’appartement, je me suis regardée dans le miroir de la salle de bains. Je me suis dit que j’avais l’air plutôt normale. Ce n’était pas possible. Je me suis fourré le reste de la came dans le nez. Je me suis vissé une casquette de baseball sur la tête. J’ai remis une couche de baume à lèvres.
Sur le chemin de l’église, je me suis arrêtée au McDonald’s pour acheter un Coca light. Ça faisait des semaines que je n’avais pas vu de monde. Il y avait des familles entières assises là, imperturbables, en train de boire à la paille et de ruminer leurs frites comme des chevaux fourbus leur foin. Un sans-abri, homme ou femme, je n’aurais su dire, fouillait dans la poubelle à côté de l’entrée. Au moins je n’étais pas totalement seule, me suis-je dit. Il faisait extrêmement chaud dehors. J’avais très envie de mon Coca light. Mais les files d’attente étaient absurdes. La plupart des gens étaient en groupes éparpillés et levaient les yeux vers les menus, le regard absent, tout en se touchant le menton, pointant du doigt, hochant la tête.
« Vous faites la queue ? » leur demandais-je sans cesse. Personne ne me répondait.
Finalement, je me suis approchée d’un jeune Noir à visière derrière le comptoir. J’ai commandé mon Coca light.
« Quelle taille ? » m’a-t-il demandé.
Il a sorti quatre gobelets, du plus petit au plus grand. Le plus grand mesurait environ trente centimètres.
« Je vais prendre celui-là. »
J’avais l’impression de vivre une occasion unique. Je ne saurais l’expliquer. Je me suis immédiatement sentie investie d’un immense pouvoir. J’ai enfoncé ma paille et j’ai aspiré. C’était bon. Je n’avais jamais rien goûté de meilleur. J’ai pensé en commander un autre, une fois que j’aurais terminé celui-là. Mais ce serait abuser, me suis-je dit. Mieux vaut laisser celui-là connaître son jour de gloire. OK. Un seul à la fois. Un Coca light à la fois. Maintenant, on file voir le prêtre.
La dernière fois que j’étais entrée dans cette église, c’était pour je ne sais quelle fête catholique. Je m’étais assise au fond et j’avais fait de mon mieux pour m’agenouiller, me signer, remuer les lèvres au son des prières en latin, et ainsi de suite. Je n’avais absolument rien compris, mais ça ne m’avait pas laissée indifférente. Il faisait froid. Mes tétons étaient au garde-à-vous, mes mains étaient gonflées, mon dos me faisait mal. Je devais puer l’alcool. J’avais regardé les élèves en uniforme faire la queue au moment de l’eucharistie. Ceux qui se mettaient à genoux devant l’autel le faisaient avec une telle intensité, une telle candeur, que j’en avais eu le cœur fendu. L’essentiel de la liturgie était en ukrainien. J’avais vu Popliasti jouer avec la barre rembourrée sur laquelle on s’agenouillait ; il la soulevait, puis la laissait violemment retomber. Il y avait des vitraux magnifiques, beaucoup d’or.
Mais, quand je suis arrivée ce jour-là avec ma lettre, l’église était fermée. Je me suis assise sur les marches en pierre humides et j’ai terminé mon Coca light. Un clochard, torse nu, a passé par là.
« Priez pour la pluie, a-t-il dit.
– D’accord. »
Je suis allée chez McSorley’s et j’ai avalé un bol entier d’oignons au vinaigre. J’ai déchiré la lettre. Le soleil brillait.

À propos de l’auteur
MOSHFEGH_Ottessa_©Jake-BelcherOttessa Moshfegh © Photo Jake Belcher

Ottessa Moshfegh est une écrivaine américaine, auteure de Mon année de repos et de détente (Fayard, 2019), best-seller du New York Times ; Eileen (Fayard, 2016), récompensé par le prix PEN/Hemingway, finaliste du Man Booker Prize et du National Book Critics Circle Award ; McGlue, lauréat du Fence Modern Prize et du Believer Book Award ; et de Nostalgie d’un autre monde, distingué parmi les livres de l’année par la New York Times Book Review. Ses nouvelles ont été publiées notamment dans The New Yorker, Granta et The Paris Review. (Source : Éditions Fayard)

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Les grandes poupées

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En deux mots:
Dans les années 1950, une petite fille se retrouve avec sa mère, séparée d’un père alcoolique, loin d’un oncle parti en Indochine. Elle regarde le curieux monde des adultes avec des yeux tantôt joyeux, tantôt apeurés.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

«Mon oncle fait la guerre, mon père ne fait rien»

Des hommes absents sont au cœur du second roman de Céline Debayle. Après Baudelaire et Apollonie, elle change de registre pour retracer les souvenirs d’une fillette dans la France des années cinquante.

En une phrase, la première du roman, le lecteur a tout à la fois le résumé du livre et l’état d’esprit de la narratrice: «Mon oncle fait la guerre, mon père ne fait rien». Cet oncle est parti vers l’Indochine pour défendre les miettes de l’Empire, tandis que son frère passe son temps dans les cafés à s’acoquiner à la pègre, à jouer, à boire.
Nous sommes à Marseille, en 1953, au moment où la mère de la narratrice décide de quitter ce père devenu totalement ingérable, de partir se réfugier à Antibes.
Sa fille ne comprend pas vraiment ce qui se passe, suit le mouvement sans imaginer qu’elle ne reverra plus ce père qu’elle aime tant. Dans son esprit, il reste sa vedette de cinéma ressemblant à Clark Gable dans «New York-Miami, sans moustache mince ni chapeau mou», celui qui la «secouait de rires avec un rien, une singerie, le mot Honolulu, le bruit du moustique». À sept ans, elle est déjà nostalgique de cette époque où son père marchait droit, lorsqu’il était maître d’hôtel au restaurant Lou Pescadou.
«Le siècle était pile à mi-course. La France se remettait debout, l’Europe naissait. Insouciance, croissance, espérance, l’horizon dégagé jusqu’à l’an 2000. La Guerre froide n’inquiétait pas encore. C’était l’époque de la cigarette reine, des bouteilles consignées, du beurre à la coupe, des agents aux carrefours avec le bâton blanc. L’époque des bals à javas et des blagues à Toto, des tabliers d’écoliers et des opérettes de Luis Mariano.»
Le soleil se couchant sur la Méditerranée au large d’Antibes ne pourra effacer les larmes de la fille, ni celle de sa mère. Toutes deux n’imaginaient pourtant pas que leur destin avait déjà basculé, que leur ex-mari et père était déjà «en route vers le noir. Terrible noir. Irréversible noir.»
C’est tout à la fois cette descente aux enfers et l’évolution psychologique de la narratrice que Céline Debayle réussit fort bien à rendre dans ce roman à l’atmosphère singulière. En dressant un parallèle entre les deux frères, le voyou et le soldat, le moins que rien et le héros qui défend son pays, elle accentue le gouffre qui va emporter une enfance. Dans cette France qui se métamorphose, la peur va alors faire place à l’insouciance. Et si son père ne la retrouvait pas? Et si sa mère disparaissait elle aussi? Et si elle devait alors vivre chez cette tante et cet oncle qu’elle aurait tant aimé voir mourir à la place du si joli couple formé par ses parents?
Le choix de la romancière de confier le récit du drame qui se noue au fil des pages à une fillette permet de donner lui donner davantage d’intensité, de violence. Saisissant!

Les grandes poupées
Céline Debayle
Éditions Arléa
Roman
168 p., 17 €
EAN 9782363082381
Paru le 20/08/2020

Où?
Le roman se déroule dans le Sud de la France, entre Marseille et Antibes. On y évoque aussi l’Indochine.

Quand?
L’action se situe principalement en 1953.

Ce qu’en dit l’éditeur
L’été 1953. Une femme fuit avec sa petite fille et se réfugie chez sa sœur, mère d’une fillette, épouse d’un soldat en guerre en Indochine. Un quatuor féminin dans une maison isolée du sud de la France tourmenté au quotidien par les maris/pères, absents mais d’une présence obsédante. Un huis clos familial et estival où s’entrecroisent mystères et rebondissements, amours et haines, espoirs et désespoirs, douleurs d’enfants et douleurs d’adultes, jeux et interdits. Un drame singulier dans un milieu modeste de l’Après-guerre reconstitué avec exactitude, un suspens familial où la mort s’invitera.
Les Grandes Poupées est un roman sur l’amour filial intense et confisqué, l’amour paternel radié, l’amour maternel combatif. C’est aussi un roman sur les anxiétés conjugales, les ambiguïtés parentales, la pénibilité de l’existence. Tout s’entrelace dans les craintes, avec ici ou là, des joies d’enfant, des souvenirs heureux à jamais perdus. Avec en toile de fond, la guerre d’Indochine, l’alcool et les malfrats du milieu marseillais.
Le style y est léger, dépouillé, le ton distancié.
Céline Debayle s’est attachée à restituer sans pathos, sans débordement sentimental, les maux de ses personnages le temps d’un été. Elle ne juge pas mais raconte une histoire originale et cruelle puisée, en partie, dans sa propre vie.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Radio RCF (Lorène Majou)
La Cause littéraire (Cyrille Godefroy)
Blogs Médiapart (Frédéric L’Helgoualch)
La Marseillaise (Anne-Marie Mitchell)
Le nouveau blog littéraire de Pierre Ahnne
Lettres capitales (Entretien mené par Dan Burcea)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Mon oncle fait la guerre, mon père ne fait rien.
François Maxence Belair réussit tout, même son nom. Robert Dubois rate les marches, et le reste. Il ne sait pas porter un fusil, planter un clou, plier un drap. Mais il chante Le Chapeau de Zaza, imite la sauterelle, invente des histoires de cul-de-jatte. Pas longtemps…
À sept ans je le quitte.
Nous ne le savions pas, sinon mon père m’aurait cachée chez Paulo le Merlu. Et j’aurais appelé à l’aide Mlle Baisérieux, vieille fille qui sirote la Jouvence de l’Abbé Soury. Elle me donne des caramels mous. Je préfère les durs, on les suce plus longtemps. Les caramels durs durent, je dis pour m’amuser, oublier les torchons qui volent avec les fourchettes, et le petit oiseau mort dans ma menotte.
Ma mère me réveille tard, je me rappelle l’ampoule allumée.
– Dépêche-toi on s’en va!
– Où?
– Ne pose pas de question!
– On va chercher papa à La Carapace?
– Ne prononce plus ce nom du diable, plus jamais!
C’est la nuit, la Ville est encore chaude, ma mère me traîne. Je pense sans doute à mon père, aux belles dames. ]e transpire en robe du dimanche, trop serrée. Ma culotte colle. Sur un mur une réclame, je la lis: «Dubo, Dubon, Dubonnet». Ma mère s’agace.
– Tais-toi! Il n’y a pas du bon!
J’aime lire tout haut, et tout: les étiquettes de vin, la notice du Phenergan, les paquets de cuisine, Maïzena, bouillon Kub, coquillettes Rivoire & Caret, malt Kneipp – difficile à dire, impression de cracher comme un garçon.
Un chat noir passe, ma mère s’agace encore.
– Décidément c’est la poisse!
Je connais ce mot et aussi vice, détraqué, salopard.
Ma mère porte une valise, moi un poupon. Mince la valise, à son image. Des miettes du passé: des habits, le napperon dc sa marraine, un recueil de Rimbaud, ma médaille de baptême gravée Josette Violette Lisette… Ma mère ne m’explique rien, elle m’emporte comme une seconde valise. J’ai ce souvenir, elle avec deux fardeaux. Et la ville vide, et le ciel plein d’étoiles.
À la gare Saint-Charles, l’éclairage du guichet est verdâtre, le même qu’à l’hôpital où pépé Léonard m’a dit: «Adieu ma poupette».
Deux billets pour Antibes en troisième classe!
– C’est où Rantibe?
Ma mère ne me répond pas.
Troisième parce qu’on est trois, moi, toi et le poupon?
Mot d’enfant qui amusera longtemps ma famille aux repas de fête. Pas moi…
Dans le compartiment, une passagère nous questionne:
– Vous allez en vacances sur notre belle Riviera ? La promenade des Anglais? La Croisette?
Ma mère éclate en sanglots. Le train part, me secoue, m’arrache à mon père. Je sanglote aussi.
Près d’Antibes. Un lieu-dit, les Pins-Verts, où gémissent cigales et abeilles. Une maison égaré: entre pins et lavandes, avec un jardinet assoiffé tel un paillasson. Il y a deux femmes et deux fillettes. La blondes, tante Emma et Alice – sept ans aussi –, et les brunes, ma mère Odette et moi. Plus d’hommes à la maison, plus de mégots ratatinés dans le cendrier, de résultats de football 31 la TSF le dimanche soir. Plus de blaireau à la crème, de casquette, de chaussettes dc géant que je bourrais de papier journal pour jouer à Gulliver.
Depuis un an, mon oncle François combat en Indochine.
Undochine, Deuxdochine…
Emma me gronde, on ne plaisante pas avec la guerre! Elle prononce «guerrrre», plus tragique, et ça m’apeure. Elle répète, le cercueil guette mon mari. Ma cousine martèle, je veux pas papa dans la boîte, comme pépé. Seul à Marseille, le mien m’inquiète aussi, il a faim. Il ne sait pas cuire les coquillettes ni le bouillon Kub.
Soleil brûlant, saison glacée.

Extrait
« Le siècle était pile à mi-course. La France se remettait debout, l’Europe naissait. Insouciance, croissance, espérance, l’horizon dégagé jusqu’à l’an 2000. La Guerre froide n’inquiétait pas encore. C’était l’époque de la cigarette reine, des bouteilles consignées, du beurre à la coupe, des agents aux carrefours avec le bâton blanc. L’époque des bals à javas et des blagues à Toto, des tabliers d’écoliers et des opérettes de Luis Mariano.
L’époque où mon père marchait droit.
Il était maître d’hôtel au restaurant Lou Pescadou. Je suis maître, disait-il, se rêvant puissant. Maître de lui, en tout cas. L’alcool ne l’imbibait pas, et le lait coulait dans ma bouche, pas encore figé sur l’ardoise de l’épicière avec la piquette Kiravi, et le malt en guise de café. » p. 33

À propos de l’auteur
DEBAYLE_Celine_©DRCéline Debayle © Photo DR

Céline Debayle vit à Paris. Après Baudelaire et Apollonie, elle publie Les grandes poupées, son second roman. (Source : Éditions Arléa)

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Les lettres d’Esther

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En deux mots:
Esther a l’idée de lancer un atelier d’écriture épistolaire auquel s’inscrivent Jean, Alice, Samuel, Jeanne, Juliette et Nicolas. Ils vont s’échanger des lettres et se livrer tout au long de cet exercice particulier où leurs progrès ne seront pas uniquement stylistiques.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Écrire pour s’en sortir

Une libraire anime un atelier d’écriture épistolaire et raconte cette expérience très particulière. L’occasion pour Cécile Pivot de confirmer son talent de romancière et de nous démontrer les vertus de l’exercice.

Avant de vous parler de ces «lettres d’Esther», j’aimerais partager avec vous deux postulats. Le premier pose le principe que la lecture est une activité enrichissante. Si vous me lisez, je ne doute pas que vous approuverez. Le second parle des vertus de l’écriture. Il est largement démontré dans ce roman, mais je veux en souligner ici l’un des aspects essentiels: on ne dit pas les choses de la même manière en les écrivant – peu importe du reste le support – qu’en les disant. On a trop souligné les dégâts des smartphones pour ne pas dire qu’ils font aussi beaucoup écrire. Il ne s’agit pas en l’occurrence de littérature, mais relativise aussi l’affirmation que l’écriture se perd.
Cécile Pivot a choisi un biais original pour sa démonstration. Elle met en scène une libraire qui a l’idée d’organiser un atelier d’écriture épistolaire. À l’heure où une étude vient confirmer que les Français plébiscitent l’écriture manuscrite, ce roman tombe à pic!
Après avoir passé une petite annonce dans la presse, cinq personnes vont s’inscrire, ou plutôt quatre personnes, Jean, Alice, Samuel, et Jeanne, ainsi qu’un couple en crise, Juliette et Nicolas Esthover, dont leur thérapeute pense que l’exercice peut leur être salutaire et qui a demandé à les inscrire.
Voici comment la romancière nous les présente: «Jean Beaumont, un homme d’affaires, qui passait sa vie à voyager; Alice Panquerolles, hypnothérapeute, lyonnaise; Samuel Djian, un jeune garçon, qui s’est contenté d’un: «Pourquoi pas votre atelier puisque je dois trouver un truc à faire?»; Jeanne Dupuis, la plus enthousiaste, dont on entendait à la voix qu’elle n’était plus toute jeune.» Et ce couple dont on va vite apprendre qu’il est train de ses séparer, Juliette ayant fait une grave dépression postpartum et souhaitant prendre du recul.
L’exercice introductif consiste pour les participants à répondre à la question suivante: «Contre quoi vous défendez-vous?» parce qu’elle «laisse une grande liberté à celui qui répond. Il peut être évasif, avancer un lieu commun ou, au contraire, dévoiler une part plus intime de ce qu’il est». Il s’agit aussi de choisir deux correspondants et d’envoyer une copie des lettres à Esther.
Très vite, ils vont se prendre au jeu et devenir de plus en plus intimes, raconter leurs problèmes et leurs aspirations, tenter de deviner la psychologie de leur correspondant et même essayer de les aider. Car si Esther a bien choisi de s’occuper de style, de corriger les défauts les plus apparents de ces courriers, le roman ne va guère s’y attarder pour laisser la part belle aux lettres, tout juste accompagnées ici et là d’un commentaire destiné à faire avancer le récit.
Jeanne, 67 ans, va échanger avec Samuel. Jean va écrire à Esther, mais aussi à Nicolas. Ce dernier va bien entendu aussi s’adresser à son épouse, essayer de lui prouver qu’il l’aime toujours. Le chassé-croisé est plaisant, les histoires qui s’échangent devenant au fil des pages plus riches, les conseils plus précis.
Je ne sais cet atelier d’écriture a réellement existé, mais après tout qu’importe. Car on se laisse prendre au jeu de ces échanges épistolaires et on a envie de croire à cette leçon d’humanisme derrière les mots qui s’écrivent. Une lecture agréable qui confirme après Battements de cœur tout le talent de Cécile Pivot.

Les lettres d’Esther
Cécile Pivot
Éditions Calmann-Lévy
Roman
320 p., 19,50 €
EAN 9782702169070
Paru le 19/08/2020

Où?
Le roman se déroule un peu partout en France, mais principalement dans le Nord, du côté de Lille. On y envoie aussi des lettres depuis Verjus-sur-Saône, Paris ou New York

Quand?
L’action se situe de 2019 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Cet atelier était leur bouée de sauvetage. Il allait les sauver de l’incompréhension d’un deuil qu’ils ne faisaient pas, d’une vie à l’arrêt, d’un amour mis à mal. Quand j’en ai pris conscience, il était trop tard, j’étais déjà plongée dans l’intimité et l’histoire de chacun d’eux.»
En souvenir de son père, Esther, une libraire du nord de la France, ouvre un atelier d’écriture épistolaire. Ses cinq élèves composent un équipage hétéroclite :
une vieille dame isolée, un couple confronté à une sévère dépression post-partum, un homme d’affaires en quête de sens et un adolescent perdu.
À travers leurs lettres, des liens se nouent, des cœurs s’ouvrent. L’exercice littéraire se transforme peu à peu en une leçon de vie dont tous les participants
sortiront transformés.
Roman initiatique, pétri de tendresse et d’humanité, ces Lettres sont un éloge de la lenteur, une ode au pouvoir des mots.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
RTL (Les livres ont la parole – Bernard Lehut)
A Voir A Lire (Cécile Peronnet)
Page des Libraires (Faustine Meyssonnier, Librairie Gibert Joseph à Dijon)
Blog Mumu dans le bocage 
Blog Encres vagabondes
Blog froggy’s delight
De quoi lire (Catherine Perrin)
Blog L’Homme Qui Lit 


Cécile Pivot présente Les Lettres d’Esther © Production Éditions Calmann-Lévy

INCIPIT (Les premières pages du livre)
ESTHER
Rien ne s’est passé comme je l’avais prévu. J’aurais pu m’en douter après notre réunion à Paris, la seule fois où nous nous sommes rencontrés. Ils ne s’étaient pas inscrits à mon atelier d’écriture épistolaire avec l’intention que je leur prêtais, faire des progrès en écriture. Pas seulement, en tout cas. Cet atelier était leur bouée de sauvetage. Il allait les sauver de l’incompréhension, d’un deuil qu’ils ne faisaient pas, d’une vie à l’arrêt, d’un amour mis à mal. Quand j’en ai pris conscience, il était tard, j’étais déjà plongée dans l’intimité et l’histoire de chacun d’eux. Mais, après tout, n’était-ce pas, après la mort de mon père, une bouée de sauvetage pour moi aussi ?
Je me suis surestimée. J’ai pensé qu’ils souhaiteraient tous correspondre avec moi, seul Jean en a éprouvé le désir ; que je saurais faire preuve de fermeté, il n’en a rien été avec Samuel, qui a refusé un deuxième correspondant ; qu’ils seraient avides de mes conseils, ils ne m’écoutaient que d’une oreille, avaient d’autres chats à fouetter.
Je ne sais plus à quel moment exactement j’ai décidé de réunir notre correspondance pour en faire un livre. Après l’exercice des monologues, je crois. Excepté Juliette, qui a hésité avant d’accepter, Jeanne, Samuel, Jean et Nicolas m’ont donné leur accord sans hésiter, à condition que leurs prénoms soient modifiés. Samuel, lui, a tenu à conserver le sien.
En vue de leur publication, j’ai corrigé les lettres, je les ai lissées, pour ainsi dire, mais j’ai tâché d’en préserver le style. Samuel se moque des répétitions, Juliette a du mal avec les liaisons (à l’image des problèmes qu’elle rencontrait pour lier le passé au présent ?), Nicolas a son franc-parler (le même que dans la vie), Jeanne aime les interjections, Jean les adverbes.
Pour plus de lisibilité, j’ai précisé en haut de chaque lettre les noms des correspondants et de leur destinataire.
Je voulais que ce livre se termine avec le plus jeune d’entre nous, Samuel. Qu’il ait le dernier mot. D’abord, parce que j’apprécie son intelligence intuitive et sa sensibilité, qui transparaissent dans son écriture. Ensuite, parce que lui et moi nous ressemblons par certains aspects. Nous ne parvenions pas à faire le deuil de nos disparus et une absurde culpabilité pesait sur nos épaules. Enfin, parce que personne n’aurait pu imaginer qu’il évoluerait de cette façon en quelques mois, qu’il prendrait sa vie à bras-le-corps avec tant de spontanéité et de générosité. Jean, lui aussi, s’est donné les moyens de changer le cours de son existence. Je veux croire que l’atelier d’écriture a été leur meilleur allié. Qu’il est tombé à point nommé.
J’ai quarante-deux ans, je m’appelle Esther Urbain.
PETITE ANNONCE
Je n’étais ni auteure ni professeure. Il allait me falloir rassurer les postulants sur ma légitimité. Je comptais faire appel à mon expérience de documentaliste sur des recueils épistolaires, leur citer mes préférés, Correspondance de François Truffaut et Lettres à Lou de Guillaume Apollinaire. Leur parler, aussi, des ateliers d’écriture que j’organisais à Lille dans ma librairie C’est à Lire, le soir après la fermeture, animés par des écrivains du Nord. Avec un sujet comme la correspondance épistolaire, je craignais de n’attirer que des vieux esseulés, qui profiteraient de l’occasion pour exhumer de leurs tiroirs leur papier à lettres jauni et dérouler leurs souvenirs, sans souci de l’autre et de la conversation.
J’avais une idée assez précise de la manière dont je voulais que fonctionne mon atelier. Le 5 janvier 2019, l’annonce, que j’avais mise en ligne quelques jours plus tôt sur le site de ma librairie, a paru dans quatre quotidiens régionaux. Pour plus d’impact, on m’avait proposé une « offre couplée » quand j’avais appelé le service publicité de La Voix du Nord : « Apprenez à mettre en forme vos pensées, à raconter une histoire et à parler de vos émotions en vous inscrivant à un atelier d’écriture consacré au genre épistolaire. Possibilité d’y participer quel que soit votre lieu de résidence. Du 4 février au 3 mai 2019.»
J’ai reçu une vingtaine de réponses. Les candidats étaient de tous âges, un peu plus d’hommes que de femmes. À chacun, j’ai déroulé le même discours, Esther Urbain, libraire à Lille, documentaliste et correctrice pour l’édition, spécialisée dans les correspondances. Je les ai prévenus que j’animais un atelier d’écriture pour la première fois et que mon rôle consisterait, tout en respectant leur personnalité, à travailler leurs textes avec eux, notamment en les aidant à trouver le mot juste et à donner du rythme à leurs phrases. Pour cela, il me faudrait avoir accès à leurs courriers. Je prévoyais une rencontre à Paris le mois suivant, qui serait probablement la seule, puisque je comptais leur faire un retour par téléphone ou par mail à chaque nouvelle lettre.
La réponse la plus insolite est venue d’une psychiatre de Paris, Adeline Montgermon. Après m’avoir posé des questions sur le fonctionnement de l’atelier, demandé mes références, elle m’a parlé de sa patiente.
— Elle fait une dépression du post-partum. Vous savez ce que c’est ?
— Euh, non, pas vraiment, ce n’est pas comme…
Elle parlait vite. Elle m’avait interrogée pour la forme, mais ce que je disais ne l’intéressait guère. Elle fonctionna toujours ainsi avec moi.
— Bon, je vais vous expliquer en quelques mots. Si le sujet vous intéresse, je pourrai vous conseiller des livres – c’est vrai que vous êtes libraire ! On l’appelle aussi dépression postnatale. C’est une dépression sévère, dont les causes sont multiples. Elle nuit au lien d’attachement entre la mère et le bébé. Celle de ma patiente, qui a trente-huit ans, a été décelée quand son bébé avait cinq mois. Elle a d’abord effectué un séjour en hôpital psychiatrique. Puis elle est rentrée chez elle, mais ce retour était prématuré. Elle est désormais suivie en maternologie, avec sa fille, plusieurs jours par semaine. J’y assure des consultations, c’est là que je l’ai rencontrée. La petite a aujourd’hui huit mois et demi et l’état de sa mère reste préoccupant.
J’ai senti une pointe d’agacement dans la voix d’Adeline Montgermon. Elle s’était probablement opposée à sa sortie d’hôpital.
— Elle prétend que son mari ne l’a pas soutenue à son retour. Elle est revenue à un état de fragilité extrême, comme après la naissance du bébé, et ses angoisses ont réapparu. Je les ai reçus tous les deux il y a quelques jours. Ma patiente a émis le souhait de quitter l’appartement familial pour vivre seule, durant un temps indéterminé. Sans son mari et sans sa fille. De toute évidence, il ne s’y attendait pas.
— Ils n’en avaient pas parlé avant de venir vous voir ?
— Non. Elle voulait le lui annoncer dans mon cabinet. Ma patiente a du mal à trouver ses mots, à dire ce qu’elle pense. Elle est très vulnérable. Lui subit les crises d’angoisse et de panique de sa femme depuis des mois. Il fait ce qu’il peut. Il lui est difficile de l’aider. Il a du mal à accepter ce qui arrive à son épouse. Je lui ai proposé de consulter l’un de mes confrères, il a refusé tout net. C’est dommage, mais je ne m’inquiète pas outre mesure. Il a du répondant. L’avenir dira si leur séparation est temporaire ou définitive. Malgré leur difficulté à communiquer, leur couple est solide. Je leur ai proposé de profiter de leur séparation pour s’écrire. Sincèrement, je ne sais pas ce que cela peut donner. Je me suis dit qu’ils s’écouteraient différemment. Enfin, qu’ils s’écouteraient tout court, ce dont ils sont incapables aujourd’hui. C’est là que je suis tombée sur votre annonce…
— Mais vous n’avez pas besoin…
— Elle tombait à pic, vous comprenez. Parce que j’ai peur que ma patiente n’interrompe le dialogue à la moindre difficulté ou contrariété. Je serais plus rassurée si elle écrivait dans le cadre d’un atelier, qui plus est dirigé par une femme.
— Qu’attendez-vous de moi, exactement ?
— Que vous les accueilliez dans votre atelier.
— Je ne sais pas quoi dire. C’est délicat, je ne suis pas psy et…
— Je sais bien. Vous procéderez avec eux comme avec les autres. Quant à moi, je continuerai à suivre ma patiente.
— Je vais m’immiscer dans leur intimité…
— … comme dans celle de vos autres élèves. Mais ce ne sera pas votre problème. Vous pouvez, tout comme eux, être rassurée à ce sujet. Je suis bien consciente que ce sera peut-être délicat parfois.
— Et puis, ils se ficheront pas mal des conseils en écriture que je suis censée leur donner…
— Je crois que cela vaut la peine d’essayer, de tout essayer.
Elle insistait. J’ai cédé et dit oui au docteur Montgermon.
J’appris leurs noms au moment de leur inscription, quelques jours plus tard. Juliette et Nicolas Esthover m’ont envoyé un mail chacun de leur côté, à quelques heures d’intervalle. Ils se recommandaient du docteur Montgermon, n’en disaient pas beaucoup plus. Quatre autres personnes ont suivi. Jean Beaumont, un homme d’affaires, qui passait sa vie à voyager ; Alice Panquerolles, hypnothérapeute, lyonnaise ; Samuel Djian, un jeune garçon, qui s’est contenté d’un : « Pourquoi pas votre atelier puisque je dois trouver un truc à faire ? » ; Jeanne Dupuis, la plus enthousiaste, dont on entendait à la voix qu’elle n’était plus toute jeune. J’avais espéré que nous serions plus nombreux. Pas un, constatais-je, étonnée, ne parlait d’écrire un livre ou n’avait un manuscrit en sommeil dans un placard. N’était-ce pas la motivation principale des participants à un atelier d’écriture ? Peut-être celui-ci, autour de la correspondance, suscitait-il des attentes différentes. Je me demandais lesquelles.
S’accorder sur un jour, une heure et un lieu où nous retrouver à Paris ne fut pas facile. Seule Jeanne Dupuis n’a posé aucune condition. Elle était libre comme l’air, me dit-elle en riant au téléphone. Jean Beaumont m’avait prévenue qu’il serait en déplacement et ne pourrait être des nôtres. Nous convînmes finalement d’un rendez-vous le 31 janvier, à 18 h 30, au Hoxton, un hôtel-restaurant branché du Sentier, avec une cour intérieure, un jardin d’hiver et de nombreux coins salon. Il m’avait été conseillé par Raphaël, mon cousin. J’en profitai pour passer deux jours chez lui, qui habitait pas loin de là.
Avant notre réunion, j’envoyai un e-mail aux six participants, leur demandant de réfléchir à la question suivante : « Contre quoi vous défendez-vous ? » S’ils étaient d’accord, ils devraient, en quelques mots, énoncer leur réponse à haute voix devant les autres. J’aime cette question, parce que je suis convaincue que nous nous défendons tous contre quelque chose. Et aussi parce qu’elle laisse une grande liberté à celui qui répond. Il peut être évasif, avancer un lieu commun ou, au contraire, dévoiler une part plus intime de ce qu’il est.

CONTRE QUOI VOUS DÉFENDEZ-VOUS?
nico-esthover@free.fr, juju-esthover@free.fr, jeanne. dupuis5@laposte.net, jean.beaumont2@orange.com, samsam-cahen@free.fr
Objet : Les tout débuts de notre atelier

Bonjour à tous,
J’ai été très heureuse de vous rencontrer vendredi dernier. Il est difficile, dans ce genre de réunions où l’on fait connaissance, d’être tout de suite à l’aise les uns avec les autres. C’est pourquoi je vous remercie d’avoir répondu à la question : « Contre quoi vous défendez-vous ? » Vous l’avez tous fait avec une grande franchise. Vous trouverez ci-dessous un récapitulatif de ce dont nous sommes convenus et, en pièce jointe, la photo de Jean Beaumont qui, comme vous le savez, ne pouvait être parmi nous. Vous, Jean, avez de votre côté reçu les photos des autres participants.
Tout au long de cet atelier, vous aurez chacun deux correspondants. Vous pouvez si vous le souhaitez adresser votre demande à un ou deux correspondants. Ou attendre que l’on vous écrive. Dans ce cas, vous prenez le risque de vous retrouver seul.
Si vous recevez une demande et que vous souhaitez y répondre par la négative, merci de le faire savoir au plus vite.
Je vous conseille de vous appeler par vos prénoms. Cela vous aidera à briser la glace.
Durant l’atelier, vous n’utiliserez que les lettres pour communiquer entre vous.
Si possible, envoyez-les régulièrement. Tâchez de ne pas laisser passer trop de jours avant de répondre.
Je vous rappelle que vous devez faire figurer dans votre premier courrier la réponse à la question à laquelle vous avez répondu lors de notre réunion: «Contre quoi vous défendez-vous?» (À deux reprises, donc, puisque vous avez deux correspondants.)
Vous pouvez me choisir comme destinataire.
Dans le but de vous accompagner et de vous aider à progresser dans l’écriture, vous me transmettrez une copie de chacun de vos courriers. J’ai noté que Juliette, Jean et Samuel photographieront leurs lettres et m’enverront leurs captures d’écran par mail, tandis que Nicolas et Jeanne en feront des photocopies que je recevrai par la poste. Après réception de vos courriers, je vous téléphonerai (Jeanne, Juliette, Nicolas, Samuel) ou vous enverrai un mail (Jean) pour vous faire part de mes retours.
Plus tard, je vous soumettrai trois exercices.
N’oubliez pas que je ne suis pas là pour juger de vos sentiments et de vos points de vue, mais pour vous faire progresser dans l’écriture.
Si vous avez des questions, je suis bien entendu à votre disposition. Vous avez mon téléphone, mon mail et mon adresse.
Notre atelier se terminera la semaine du 13 mai 2019.

Mesdames et messieurs, en ce lundi 4 février 2019, je déclare notre atelier d’écriture ouvert !

À très bientôt,
Esther Urbain

Jeanne à Samuel
Verjus-sur-Saône,
le 6 février 2019

Bonjour Samuel,

J’espère que vous ne serez pas trop déçu de recevoir une lettre de ma part. J’ai choisi de correspondre avec vous car la compagnie des jeunes me manque. Je ne vous en voudrais pas si vous ne me répondez pas. À votre âge, écrire à une personne âgée ne doit pas être une perspective bien excitante.
Lorsque j’étais professeure de piano, je passais une bonne partie de mes journées avec des jeunes. Hélas, je ne donne plus de cours. Si j’avais eu des petits-enfants, ma vie aurait été différente. Ne vous inquiétez pas, hein ! je ne compte pas faire de vous un petit-fils de substitution. C’est ainsi et je l’accepte. D’ailleurs, c’est étrange, les gens qui tiennent ce genre de propos fatalistes, « acceptez votre sort » ou « tel est votre destin », m’exaspèrent, mais il m’arrive à moi aussi de parler ainsi, alors que je n’en pense pas un mot. Je n’ai pas de petits-enfants, cela me manque, je trouve que c’est injuste. Voilà qui est dit ! Maintenant, vous n’allez pas me croire si je vous confie que je ne souffre pas de la solitude. Pourtant, c’est vrai. J’ai des amis, de nombreux animaux, je suis très active et, ma foi, vivre seule n’a pas que des inconvénients.
Qu’avez-vous pensé de notre réunion ? Je ne nous ai pas trouvés très à l’aise. Nous osions à peine nous regarder, nous sourire. Cela m’a rappelé le jour de la rentrée, à l’école, lorsqu’avec les autres élèves, nous nous observions à la dérobée, curieux et méfiants à la fois. À mon grand étonnement, quand Esther nous a demandé de répondre à haute voix à la question « contre quoi vous défendez-vous ? », nous avons tous exprimé des sentiments très personnels. Vous, par exemple, avez dit que vous vous défendiez « contre l’envie de tout casser ». Aïe ! Vous avez la vie devant vous, semblez intelligent, avec toutes vos capacités mentales et physiques, vous êtes beau par-dessus le marché, pourquoi cette réponse ? me suis-je demandé. Vous êtes arrivé en retard, avec des pieds de plomb, comme si vous étiez contraint de venir. Les yeux rivés à votre téléphone, nous avez-vous seulement vus ? Ce n’est pas un reproche. Mais j’en ai conclu qu’on ne vous avait pas laissé le choix. Quant à moi, vous ne vous en souvenez sans doute pas, mais j’ai répondu que je me défendais « contre la colère ». En étant aussi franche, je craignais de déplaire. Mais comme nous avons tous fait des réponses qui allaient dans le même sens, aussi sinistres et inquiétantes les unes que les autres (ha ha ! comme c’est drôle, quand on y pense !), je me suis fondue dans le marasme ambiant.
J’espère que vous m’écrirez. J’en serai fort heureuse.
Amicalement,
Jeanne

Jeanne pose son crayon. Elle relira sa lettre plus tard. Elle se demande si elle n’y est pas trop directe, si elle ne devrait pas nuancer. Elle est convaincue que Samuel abandonnera l’atelier au moindre désagrément ou s’il lui faut fournir un effort. Peut-être même a-t-il quitté la réunion en décidant qu’il n’avait rien à faire avec eux. Au Hoxton, elle l’a vu arriver de loin. Dans un premier temps, elle n’a pas imaginé que c’était le jeune homme qu’ils attendaient. Ils étaient déjà installés dans le fond de la première salle, près du bar. Après avoir franchi le sas d’entrée, il s’est arrêté net. La capuche de son sweat-shirt était relevée sur sa tête, il portait un jean et des baskets blanches. On lisait en lui comme dans un livre ouvert. Ce genre d’endroit lui était étranger. Fasciné par le décorum, il était sur la défensive et n’osait regarder résolument autour de lui. Cet hôtel particulier du XVIIIe, classé aux Monuments historiques, agrémenté d’un jardin d’hiver, habillé de son mur végétal, avec ses cours intérieures, peut impressionner. Comme la faune qui y sévit. Des femmes et hommes d’affaires s’y donnent rendez-vous pour discuter culture numérique, médias, communication et développement durable ; des Parisiens et des touristes branchés viennent y boire des cocktails et affichent leurs bananes, le dernier accessoire à la mode, siglées Prada, Dior, Vuitton ou Gucci. Tout un petit monde entre soi et ostensiblement décontracté.
Sans son ami Luc, le patron du bistrot du village où elle se rend tous les matins pour boire un café, elle n’aurait pas eu connaissance de l’annonce d’Esther dans Le Progrès. Il trouvait « strange », cette idée d’un atelier autour de la correspondance. Cela sentait le traquenard à des kilomètres. Ce matin-là, elle ne lui a pas fait de remarque sur cette sale manie qu’il a d’employer des anglicismes. Susceptible comme il est, elle a appris à garder sa langue dans sa poche quand il le faut. Lorsque Jeanne a recopié l’annonce sur son carnet, il lui a conseillé de se méfier. Il sait qu’elle ne l’écoutera pas, Jeanne est une tête de pioche. Des promoteurs et agents immobiliers convoitent sa maison depuis longtemps. Au double du prix pratiqué dans la région, « c’est une occasion qu’il ne faut pas laisser passer, madame Dupuis ». Ils l’aideront à se reloger, tout près si elle le souhaite, mais dans un appartement plus moderne, plus confortable. Un jour, l’un d’eux lui a vanté les avantages d’un « chez-soi cosy ». Jeanne s’est mise en colère. « Jeune homme, vous tombez mal, je déteste le “cosy”. Dans le moelleux, le douillet, j’ai la sensation d’étouffer. J’aime le vide, le brut, les grands espaces, vous comprenez ? » Non, il ne comprenait pas. « Arrêtez de croire que les gens d’un certain âge aiment, comme vous dites, le “cosy”. » Il était parti sans insister. Elle ne cède pas, sa maison tient bon et fait barrage aux progrès d’extension du lotissement des « Grandes prairies ». Passée la stupéfaction, ce nom ronflant avait provoqué l’hilarité de Jeanne. Elle ne s’était pas gênée pour demander d’un air narquois au maire de son village, tendance divers droite, où donc se cachaient ces « grandes prairies ». Pierre Darguemarche lui avait rétorqué qu’il n’était pour rien dans le choix des noms donnés aux lotissements. Jeanne déplore leur paresse architecturale et esthétique. En quelques semaines, elle a vu sortir de terre huit constructions en crépi blanc, alignées les unes à côté des autres au bord de la route, puis une seconde rangée, semblable à la première. Raser sa maison permettrait de tracer la troisième. Elles étaient séparées par une allée de graviers blancs agrémentée, tous les cinq mètres, de hautes jardinières en plastique gris. Les travaux terminés, elles ont accueilli des lauriers, qui sont morts dans l’indifférence générale. Les ficus qui leur ont succédé n’ont pas eu plus de chance. Aujourd’hui, les jardinières servent de points de rendez-vous et de cendriers aux ados. « Clou du spectacle », selon Jeanne, les portails en PVC, ornés de volutes et de médaillons prétentieux, que l’on s’attendrait à trouver à l’entrée d’un manoir plutôt que de pavillons. Il ne restait rien des vignes de Martine et Jacques Bazoche, vendues au promoteur. En soupirant, il leur avait glissé qu’ils avaient de la chance de l’avoir trouvé sur leur chemin. Après la transaction, les Bazoche avaient déménagé dans le Sud-Est. À chaque déluge sur la région PACA, Jeanne ne peut s’empêcher de se réjouir. « Bien fait ! Et ce n’est que le début ! » jubile-t-elle, en imaginant le couple d’ex-vignerons dans l’eau jusqu’au cou. Elle dit à qui veut l’entendre qu’ils ont fui, qu’il n’y a pas d’autre mot pour qualifier leur départ. S’ils avaient eu un tant soit peu de courage, ils auraient assisté au désastre, regardé les pelleteuses arracher du sol leurs ceps de vigne. Jeanne en a pleuré, alors que ce ne sont pas ses terres. Elle ne vendra les siennes à personne. Ils s’empresseraient de les arracher et de démolir sa maison en pierre. Au moins, quelques habitants des Grandes prairies profitent-ils de la vue sur son jardin et ses vignes. C’est au maire que Jeanne en veut, pas à eux. Leur satisfaction d’être propriétaires se lit sur leur visage. Le garage, le jardin, la façade, les volets répétés à l’identique les rassurent. Le maire, deux mandats à son actif, ne voit pas où est le problème, du moment que sa commune gagne des habitants et qu’aucune classe de l’école primaire n’est menacée de fermeture. S’il y a encore des commerces de bouche à Verjus, c’est grâce à lui. Jeanne entend ses arguments. Mais faut-il pour autant construire des mochetés ? La loi de 1977 sur la construction ou la rénovation des bâtiments de moins de cent soixante-dix mètres carrés, qui a rendu facultatif le recours à un architecte, met Jeanne en rage. Contre la loi, elle ne peut rien.
Les zones industrielles et commerciales sont sa deuxième bête noire. À propos de «ces bâtiments sans âme qui font crever les commerces des villages et des villes dans la plus grande indifférence», elle ne mâche pas ses mots. Ils sont hideux, tristes à mourir, mais si pratiques, puisque toutes les activités de même nature sont regroupées au même endroit. Encore faut-il avoir une voiture pour accéder aux restaurants, hypermarchés, jardineries, magasins de meubles, de sport et de bricolage ainsi réunis. Pour gagner du temps, se désole Jeanne, nous sommes prêts à tous les compromis, à nous comporter comme des moutons. Cette division de la vie en zones, commerciales, résidentielles, industrielles et de loisirs, l’effraie.
Elle fait une photocopie de sa lettre, puis se rend à la poste. Elle l’envoie à Samuel, allée des Platanes, à Villejuif, et la copie à Esther, rue Saint-André, à Lille.
Samuel a promis à Ben qu’il passerait au Nationale dans la matinée pour lui rendre son sac à dos. Lorsqu’il prend le courrier et trouve dans la boîte la lettre de Jeanne à son attention, il a déjà oublié la réunion de l’atelier, une semaine plus tôt. Il la lit en marchant dans la rue. Il se dit qu’il va falloir répondre puisque, de son côté, il n’a sollicité personne. S’il abandonne dès maintenant, sa mère sera furieuse. Elle est à bout de patience. Il aurait préféré une lettre de l’homme d’affaires. Il s’était d’ailleurs imaginé que Jean Beaumont le prendrait sous son aile et finirait par lui proposer un job. Mais il n’a rien fait pour que son fantasme se réalise. « C’est bien fait pour ma gueule, ronchonne-t-il en poussant la porte de la brasserie. Et puis quoi, je ne sais même pas ce qu’il fait comme métier, ce mec ! » Il n’est pas trop tard pour lui écrire, mais Samuel ne le fait pas. Depuis un an et demi, il prend les choses comme elles viennent. Il n’a pas de prise sur elles, pas de projet, n’attend rien, espère peu. Il ne se sent pas le droit de demander quoi que ce soit à qui que ce soit. Il aurait le sentiment de prendre la place de cet autre qui le mériterait bien plus que lui. Ben est en train d’éplucher des pommes de terre.
— Je ne vais pas moisir dans ce rade, crois-moi, dit-il à Samuel l’air maussade. Tu veux un café ?
— Ouais, s’il te plaît. Tiens, ton sac à dos.
— Merci. Tu fais quoi, là ?
— Rien de spécial. Je dois aller à Inter pour ma mère. Je peux te prendre une nappe en papier ?
— Euh… ouais, pour quoi faire ?
— J’ai une lettre à écrire.
— Une lettre ? Mais pourquoi t’envoies pas un mail ?
— C’est pas possible. Je t’expliquerai.
— Bon, je retourne à mes patates avant que l’aut’ con revienne.
— Tu passes demain soir pour la suite de Game ?
— Ouais, à plus.

Samuel à Jeanne
15 février

Bonjour Jeanne,
Je veux bien qu’on s’écrive, même si j’ai du mal à voir ce qu’on va se raconter. Pardon pour le papier à lettres d’abord, c’est une nappe en papier. Je vais aller acheter un bloc-notes mais là, je me suis dit que si je ne vous répondais pas tout de suite, je le ferais plus après.
C’est vrai que ça me disait trop rien de venir. Ma mère a été cash. Je devais trouver un truc à faire, sinon, j’étais bon pour aller travailler au supermarché du coin, elle a appris qu’ils cherchaient du monde. Et ça, sûrement pas. Je suis tombé sur cette annonce dans Le Parisien, que mon père achète des fois, et j’ai dit à ma mère que ça me plairait bien de participer. Elle était contente. Elle trouve que j’écris bien (enfin, que j’ai une bonne orthographe) et que dire tout ce qui ne va pas dans ma vie par écrit, ça me soulagera peut-être.
L’année dernière, elle m’a envoyé chez un psy, mais ça n’a pas duré longtemps. Il était plutôt sympa, c’était pas le problème, mais rien ne l’étonnait dans ce que je lui racontais. Genre, il savait déjà tout. Le mec blasé. Ça m’a énervé. J’ai fini par ne plus rien lui dire. C’est pas pour ça qu’il a changé d’attitude, comme s’il savait aussi qu’un jour j’arrêterais de parler. Alors, j’y suis plus allé. Ma mère était énervée. Je vis avec mes parents à Villejuif. Elle est infirmière à la prison de Fresnes. Elle adore son métier. Mon père est prof de dessin au collège. Franchement j’ai deux parents sympas, c’est pas le problème.
Entre vous qui vous défendez contre la colère et moi l’envie de tout casser, on devrait s’entendre. J’ai aussi pensé, vu les réponses des autres, qu’on était tous super déprimés. Pourquoi vous êtes en colère ? Franchement, c’est pas l’impression que vous donniez. Vous étiez la seule à sourire avec Esther. La seule aussi à prendre des notes. Quand Esther m’a posé la question qui tue dans son mail, contre quoi je me défends, j’y ai pas réfléchi. La question, je crois que je la comprenais pas. Ou plutôt, je me suis dit que c’était vraiment tordu comme truc. Mais à la réunion, c’est ça qui m’est venu, « contre l’envie de tout casser ». Même moi, ça m’a étonné. Esther, elle m’inspire confiance, elle a un sourire qui me rend tranquille. En fait, ma réponse demandait que ça, sortir de moi d’un coup d’un seul. Franchement aussi, je ne vous ai pas trouvé vieille. Pour moi, c’est pas ça quelqu’un de vieux.

À bientôt alors,
Samuel

Jean à Esther
Paris-New York,
le 6 février 2019

Bonjour Esther,

Êtes-vous d’accord pour que nous nous écrivions? J’ai choisi d’écrire également à Nicolas Esthover. Vous saurez pourquoi lorsque vous recevrez, comme convenu, une copie de la lettre que je lui adresserai, probablement lors de mon retour de New York. Je profiterai de mes voyages en avion. Je suis le directeur général de Téléphonie et Digital, et, depuis quelques années, je bouge beaucoup. Je suis essentiellement sur de gros projets de restructuration et prospecte de nouveaux marchés à l’international.
Je me demande ce qui m’a pris de m’inscrire à votre atelier. Avais-je besoin d’une nouvelle contrainte dans mon planning ? Certainement pas. Quand j’ai lu votre annonce, je me suis souvenu des lettres que m’envoyait ma grand-mère maternelle, Manine, lorsque j’étais en pension à Dijon. Elle me donnait des nouvelles de Paris, de ses clientes préférées. Elle aimait tout particulièrement me raconter ses parties de belote, qui se terminaient en pugilat si elle faisait équipe avec José, ou que Linda était avec Sylvie. Ses soirées donnaient lieu à des comptes rendus de plusieurs pages, qui me mettaient en joie : « Tu ne vas pas croire que c’est là qu’il jette son roi de pique comme un grand seigneur, ce nigaud, l’air de me dire, “tu joues pas avec n’importe qui, hein” », « Tu sais que cette Sylvie, il n’y a rien à faire, elle est fine comme du gros sel ». Ma grand-mère était très mauvaise joueuse. Elle détestait perdre, même contre moi. En retour, mes lettres étaient pauvres en anecdotes. Mais je m’appliquais et y trouvais un vrai plaisir. Pendant mes huit années de pensionnat, je peux compter sur les dix doigts de la main les semaines où je n’ai pas reçu un courrier de sa part. J’étais heureux de la retrouver quand je rentrais à Paris, deux week-ends sur quatre. Je n’ai pas connu mon grand-père maternel, il est mort avant ma naissance. Elle en parlait peu, sinon pour rappeler qu’il avait été un homme courageux, gentil, mais du genre à tirer le piano plutôt que d’avancer le tabouret. Ma grand-mère collectionnait ce genre d’expressions. Il faudrait qu’un jour, je prenne le temps de m’en souvenir et de les noter.
J’étais un bon élève. Pour mes parents, il allait de soi que j’intégrerais HEC. J’ai intégré HEC. Ils ont eu de la chance, ni moi ni mes frères et sœurs ne leur avons donné du fil à retordre. J’étais un jeune homme docile. Après mes études, j’ai été recruté dans une entreprise de téléphonie, puis dans une seconde, spécialisée dans les nouvelles technologies, et enfin chez Téléphonie et Digital. J’étais un as des business plans, des méthodologies, des bilans financiers, de la masse salariale, des coûts de productivité… J’ai rapidement gravi les échelons. Je m’amusais. Comme au casino quand on a la baraka. Je balançais les billets sur les tables et gagnais à tous les coups. Arnaud et Pascal, les deux fondateurs de la société, me faisaient une entière confiance. À l’époque, la concurrence n’était pas aussi rude qu’aujourd’hui et ils investissaient beaucoup d’argent. Avec moi, ils étaient très généreux. J’avais la bosse du commerce, probablement une bonne étoile au-dessus de la tête. L’argent m’excitait, la réussite me donnait de l’assurance, les femmes me flattaient, les hommes me respectaient. Tout ce cirque, je dois l’avouer, me grisait. Je pouvais bien me dire tous les soirs en me couchant que je n’étais pas dupe et avais la notion de l’argent, c’était faux. J’ai sauté à pieds joints dans la mare et me suis vautré avec délices dans la boue. La société a très vite prospéré. J’étais corvéable à merci, on me refilait tout le sale boulot. On comptait sur moi, on ne cessait de me le dire, j’en étais flatté. Je lâchais d’un air faussement modeste que « personne n’est irremplaçable », mais faisais tout pour l’être. J’en avais besoin pour me sentir vivant.
Je ne pouvais mieux trahir ma grand-mère qu’en devenant celui que je suis devenu. Les années ont filé, quelque chose m’a échappé, quoi exactement, je ne le sais pas. Je suis de plus en plus indifférent aux gens et aux événements, même si je m’en défends. Je voudrais retrouver le plaisir d’écrire. Je me dis que les mots peuvent m’aider à aller mieux. En tout cas, à savoir ce que je veux, à comprendre ce que j’attends de moi.
Que vous dire d’autre, Esther ? Je fume trop, je bois trop, mes analyses médicales ne sont pas fameuses, mais je m’en fous. Ou je fais comme si.
Dans l’attente de votre réponse,
Bien amicalement,
Jean Beaumont

À l’aéroport JFK, un chauffeur attend Jean pour l’emmener au Hyatt. Il n’a pas une minute à perdre. Dans sa chambre, au vingtième étage, il stoppe la climatisation, dépose sa valise, prend une douche, enfile une chemise propre, tout en consultant son agenda sur son portable. Il a noté ses réunions dans l’avion, quelques heures plus tôt, mais a déjà oublié. Il n’imprime plus. Il se demande si c’est dû à l’âge, à sa motivation qui faiblit un peu plus tous les jours, à sa mémoire qui flanche – mais cinquante-trois ans, ce n’est pas si vieux, tente-t-il de se rassurer. Il jette un œil sur le spectacle qui s’offre à lui, de sa fenêtre, Central Park dans toute sa splendeur. Il est temps d’y aller. Jean ferme la porte de la chambre derrière lui. S’il le pouvait, il ferait quelques longueurs dans la piscine. Dehors, il s’allume une cigarette, repère son chauffeur, qui l’attend quelques mètres plus loin.
Pour Jean Beaumont, toutes les grandes métropoles se ressemblent. Des trottoirs au bitume gris, une circulation dense, des panneaux indiquant les pics de pollution, les précautions à prendre, la météo, de plus en plus d’écrans publicitaires dans les rues et les vitrines des magasins, le mugissement des sirènes, des arbres qui se demandent ce qu’ils fichent là. Elles pourraient aussi bien échanger leurs habitants. Pressés, les yeux rivés sur leur portable, qu’ils tiennent au creux de leur main telle une excroissance de leur chair, un casque sur les oreilles. Ils surgissent par grappes des bouches de métro et des bureaux pour s’engouffrer dans les buildings et les boutiques. Le soir venu, ils parcourent le chemin inverse. Jean n’a plus l’habitude de marcher. Son chauffeur le suit comme son ombre. La voiture défile devant les mêmes enseignes que dans les autres villes du XXIe siècle. Ce soir, ses associés l’emmèneront dîner dans un nouveau restaurant en se vantant d’avoir pu y réserver une table. Avant ses premiers voyages d’affaires, il se promettait de prolonger son séjour de quarante-huit heures, pour visiter. Seul. Il se promènerait à pied, utiliserait les transports en commun, ferait des haltes dans des cafés, au hasard. Il n’en a jamais rien fait. Jeune, il était débrouillard, aujourd’hui, c’est une autre histoire. Jean Beaumont est devenu un assisté.
Il se dirige vers sa voiture, puis revient sur ses pas et pénètre dans l’hôtel. Il sort de la poche de sa veste intérieure une enveloppe, qu’il confie au concierge. Pour Esther Urbain, à envoyer en France, en lettre prioritaire.

Esther à Jean
Lille, le 11 février 2019

Bonjour Jean,
Le portrait que vous brossez de vous n’est pas flatteur. Certes, vous faites preuve de franchise, mais ne noircissez-vous pas le tableau ?
Vous espérez qu’écrire vous aidera à mettre des mots sur vos émotions, à lutter contre l’indifférence. Je crois qu’en effet, nous pouvons nous reconstruire avec l’écriture. J’ose croire que vous y parviendrez.
Revenons à votre enfance, si vous le voulez bien. Si vous me trouvez indiscrète, n’hésitez pas à me l’indiquer. Je n’en prendrai pas ombrage, car je sais que je peux me montrer trop directe. C’est l’un des avantages (ou inconvénients ?) de la correspondance écrite, on ne voit pas l’agacement, la lassitude ou la colère chez son destinataire.
Pourquoi étiez-vous scolarisé dans un internat à Dijon ? Vous ne dites rien de vos parents, est-ce parce que vous avez été élevé par votre grand-mère ?
Je ne sais si vous connaissez les Hauts-de-France. C’est une région très intéressante et très attachante, qui fait de gros efforts, malgré ses difficultés économiques, pour se renouveler et innover. Lille est une ville très agréable à vivre. La gentillesse et la chaleur des gens du Nord ne sont pas une légende. J’aime ma région l’automne et l’hiver. La pluie et la brume, contrairement à bien d’autres régions françaises, lui siéent à merveille. Il suffit d’un rien – un ciel couleur gris plomb, des nappes de brouillard venues se poser sur les toits de la ville – pour lui donner un air mélancolique qui force mon admiration à chaque fois. Quand je peux, je m’installe pour lire au comptoir d’un café. L’été, je profite de la nature alentour, qui est ravissante et heureusement peu touristique – pourvu que ça dure ! Mes amis parisiens sont toujours étonnés quand je leur vante les beautés de cette campagne. C’est pourtant la stricte vérité.

À bientôt. Amicalement,
Esther
P-S : J’espère que vous avez compris, dans le mail que je vous ai envoyé, mes remarques à propos de votre premier courrier. Dites-moi si vous m’avez trouvée confuse. Prenons garde, vous comme moi, à bien séparer notre conversation de ce qui a trait stricto sensu à l’écriture.

Après la réunion au Hoxton, je ne suis pas rentrée directement à Lille. J’ai dormi chez Raphaël, mon cousin germain, boulevard Sébastopol. Il est bien plus que mon cousin. Mon frère, mon ami, mon soutien indéfectible. Nous sommes tous deux enfants uniques et quelques mois seulement nous séparent. Il vit à Paris, moi à Lille, mais nous avons passé de nombreuses vacances ensemble. Lui avec ses parents, moi avec mon père.
Raphaël m’avait prévenue qu’il rentrerait tard et laissé les clés sous le paillasson. Je m’étais promis de faire attention à ne pas tout déranger chez lui, mais en quelques heures, j’ai réussi à semer une pagaille monstre. Je ne m’en suis aperçu que le lendemain matin, quand il me l’a fait remarquer en faisant mine de m’étrangler et en ajoutant que ce désordre, il ne l’aurait accepté de personne d’autre. »

À propos de l’auteur
PIVOT_Cecile_©Pascale-LourmandCécile Pivot © Photo Pascale Lourmand

Cécile Pivot est journaliste. Elle a déjà publié Comme d’habitude (Calmann-Lévy, 2017) et Lire! (Flammarion, 2018). Après Battements de cœur, son premier roman paru en 2019, elle publie Les lettres d’Esther. (Source: Éditions Calmann-Lévy)

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Tomber du ciel

TINE_tomber_du_ciel  RL2020

En deux mots:
Après avoir été hôtesse de l’air, Talitha s’offre un voyage Paris-Singapour pour… écrire, repliée dans son cocon. Mais ce voyage ne va se dérouler selon ses plans, le copilote et les passagers vont en décider autrement. Un étonnant huis-clos au-dessus des nuages.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Huis-clos à 10700 mètres

Dans une version moderne du drame avec unité de lieu, Caroline Tiné a imaginé avec Tomber du ciel un huis-clos à bord d’un A-380. Introspection, rebondissements et étonnant épilogue à la clé.

C’est une histoire de ciel. De ce ciel où est partie bien trop tôt la mère de la narratrice, la laissant avec la nostalgie de son parfum, ses robes indiennes et sa liberté. De ce ciel dont elle imaginait tomber quand elle était enfant, après la séparation de ses parents. Elle devait alors prendre l’avion seule pour rejoindre la côte ouest où vivait désormais son père, augmentant sa peine et son désarroi. De ce ciel aussi qu’elle a choisi de dompter en devenant hôtesse de l’air, préférant une vie dans les nuages à cette terre ingrate: «Désormais, quand je vole, je deviens avion. Et je déguste ce moment privilégié où le relief cède la place au rien. Être si près du ciel m’a permis de comprendre qu’on ne peut pas tout comprendre. Que l’infini existe ».
C’est enfin de ce ciel qu’elle veut faire entendre sa voix. Elle a pris l’habitude d’écrire sur son ordinateur portable quand elle est au-delà des nuages et elle va profiter des quelque treize heures de vol entre Paris et Singapour pour conclure le récit de sa vie, de ses voyages et de ses rencontres. Tout comme cet Airbus A-380 qui effectue l’un de ses derniers voyages, elle entend boucler la boucle.
L’ambiance semble du reste parfaitement s’adapter à son objectif. Elle connaît très bien l’avion, mais aussi une partie de l’équipage, en particulier l’hôtesse et le co-pilote. Et son entourage semble parfaitement paisible. Mais même à plus de 10000m d’altitude, il faut se méfier des apparences…
Caroline Tiné nous réserve quelque surprises, mêlant habilement l’histoire de Talitha à celles de quelques passagers qui la côtoient. Saul, le copilote, est en pleine dépression. Après avoir appris que l’avion qu’il avait appris à maîtriser à la perfection cessait son exploitation commerciale, «il s’est senti tomber du ciel, descendre aux enfers, comme une bête malade sur le point d’être achevée». Un état d’esprit loin d’être rassurant pour les passagers dont il a la charge.
On imagine que Marie-Ange Leroux, spécialiste des objets d’art et des transactions dans les port-francs, est de meilleure humeur. Ne vient-elle pas de signer un contrat de travail à Singapour qui lui assure un bel avenir? Elle n’est cependant sûre de rien et, à l’image des feuilles de son contrat qui s’envolent lorsque des turbulences secouent l’appareil, son équilibre est instable. D’autant qu’elle essaie d’oublier une déception sentimentale. Sans oublier le petit chien qui voyage dans son sac à main.
Leïla, assise un plus loin, observe avec avidité ses voisines. Son sport favori consistant à deviner qui se cache derrière les visages de ses voisins. Atteinte du syndrome d’Asperger, elle calcule et déduit, ira jusqu’à télécharger le contenu de l’ordinateur de Talitha pour en savoir davantage sur ce qui se trame dans cet avion et rêve de visiter le cockpit. Reste Anil Shankar, l’homme qui a pris place au bar, et qui va être victime d’un malaise alors que les turbulences s’aggravent.
Autant de destins individuels désormais liés dans ce roman choral que la romancière va prendre un malin plaisir à faire ricocher de l’un à l’autre comme une boule de billard à la trajectoire de plus en plus aléatoire. Car il semble bien que toutes les tentatives faites pour reprendre le contrôle de leur existence soient vouées à l’échec. Il est vrai que tous ont quelque chose à oublier…
Sans dévoiler l’épilogue de ce roman, on dira que même la destination finale du voyage sera remise en question, confirmant ce que disait Christophe Colomb il y a déjà quelques siècles: «On ne va jamais aussi loin que lorsqu’on ne sait pas où l’on va». Caroline Tiné nous en apporte ici une belle démonstration.

Playlist


«La version de I Put a Spell on You chantée par le groupe Creedence Clearwater Revival au festival de Woodstock était la mélodie préférée de ma mère. Je l’ai entendue toute mon enfance, avec parfois une variante très peu connue fredonnée par Bob Dylan en hommage à son créateur Jay Hawkins, quand les deux artistes déambulaient dans les rues de Greenwich Village à New York. Ma mère adorait parler des années 60. De l’atmosphère qui régnait dans les lieux modestes et magiques où se retrouvaient les artistes… »

Tomber du ciel
Caroline Tiné
Éditions Presses de la Cité
Roman
192 p., 17 €
EAN 9782258194045
Paru le 17/09/2020

Où?
Le roman se déroule en avion, sur la ligne Paris-Singapour, mais on y évoque aussi New York, la Côte ouest, Paris, et Chennai en Chine.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Avec un regard plein de finesse et d’humanité, Caroline Tiné nous plonge dans un étrange huis clos.
«J’ai cessé d’être hôtesse il y a un an pour me mettre à écrire et me sortir des poisons de la tête. Seulement en avion. La nuit dans le ciel me chuchote les mots effacés dans l’enfance. Et l’odeur du feutre des fauteuils imprégnés de strates d’intimité et de vies inconnues me rapproche d’une humanité dont j’essaie de pénétrer les secrets.»
Vol de nuit Paris-Singapour à bord d’un Airbus A380. Talitha se met dans sa bulle. A son côté, une adolescente très particulière. Plus loin, une femme fait le deuil d’amours malheureuses et cajole son chien minuscule. Dans le cockpit, le copilote est en proie à ses démons. Et l’homme sans âge, Anil Shankar, qui revient de son ashram, est prêt pour le dernier voyage.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com 
lisez.com (entretien avec Caroline Tiné)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Prologue
Petite fille, je prenais l’avion toute seule pour aller chez mon père en vacances. Je priais pour que l’avion s’écrase. Pour ne pas avoir à choisir entre mes deux parents. Je savais qu’il n’y aurait pas de survivants. Que le choc est fatal. Qu’on n’a pas le temps de souffrir. J’avais une excuse pour disparaître. Je n’y étais pour rien. Ce n’était pas de ma faute.
Les préparatifs de mon voyage étaient toujours compliqués. Coups de fil interminables, soupirs, cris, chuchotements. J’aurais voulu être invisible. Ne pas exister. Ne pas être abritée derrière la pancarte autour du cou des enfants seuls, les UM1. J’étais prête à ce que la vie s’arrête. Je me sentais déjà vieille.
Le rêve de l’avion qui s’écrase est resté présent pendant toute mon enfance. La nuit et aussi le jour quand les pensées s’échappaient. Au début, je ne regardais jamais par le hublot. J’insistais pour avoir le siège côté couloir. Mais les enfants ont rarement le choix. Je restais assise droite sur mon siège. Pas question de tourner la tête. J’entendais d’autres enfants vomir dans les sacs en papier. Je vivais un enfer intérieur. Puis la vie continuait.
Avec l’adolescence, le rêve a fait des progrès. Il est devenu plus doux, plus raisonnable. Je me suis entraînée pour survivre. A modifier ma conscience. A concentrer mon attention sur un point de plus en plus précis. Jusqu’à ce qu’il se transforme en une étoile qui danse. J’ai eu raison d’être patiente. La peur a changé d’intensité comme une voix qui aurait mué. En rêvant de terreur, je me suis vaccinée contre la terreur. Le risque de crash est resté là, en filigrane. Un repère. Un rêve d’enfant.
C’est ainsi que les voyages en avion ont pris une place très particulière dans ma tête, et que le rêve s’est imposé comme mon complice, mon double. Je suis émerveillée par la terre vue d’en haut. La mer qui bouge, sinueuse comme une hallucination. Les rivières qui se délavent dans l’océan. Les nuages qui s’empourprent ou menacent. Les forêts qui griffonnent un magma confus sur les plaines ou les montagnes. Désormais, quand je vole, je deviens avion. Et je déguste ce moment privilégié où le relief cède la place au rien. Être si près du ciel m’a permis de comprendre qu’on ne peut pas tout comprendre. Que l’infini existe.

Talitha
Mes parents s’étaient rencontrés au concert de Woodstock aux États-Unis en 1969. C’étaient des hippies fantasques qui avaient vécu les années 60, la drogue, la vie en communauté. Ma mère était française, mon père américain. J’ai été conçue à New York, l’idylle fut brève, ma mère est rentrée à Paris avec moi. Mon père, qui était guitariste de rock, est resté aux États-Unis. Je prenais l’avion plusieurs fois par an pour le retrouver. Il était affectueux, semblait toujours content de me voir. Nous passions beaucoup de temps enfermés dans les grands bus des tournées. Pendant les concerts je restais backstage1, près des baffles. J’étais la mascotte des musiciens. Tout le monde m’aimait, s’occupait de moi. On me confectionnait des lits de fortune dans les loges quand je tombais de sommeil. Je souriais comme un automate, une jolie petite fille qui s’adaptait à toutes les situations. Au fond de moi c’était une autre histoire. D’ici peu, je retournerais chez ma mère. Je prierais à nouveau pour que l’avion s’écrase. C’était mon cauchemar intime, mon secret.
Je n’avais d’autre choix que d’attendre que le temps passe. L’ennui apprend à penser. Pendant les concerts où les décibels me vrillaient les oreilles. Ou quand tout le monde fumait des joints. Grâce aux effluves de cannabis, ma pensée devenait lente et enfin je m’endormais. Je n’ai jamais oublié l’odeur âcre et intense de l’herbe ; quand je la respire aujourd’hui dans les rues de New York, d’où elle émane comme un fantôme – je ne comprends jamais d’où elle sort –, je repense à la douceur de l’enfance. Et mon cœur se serre.
Plus tard, des années plus tard, j’ai vraiment apprécié la musique de mon père. Mais pendant toutes les années qu’on appelle l’enfance j’ai fabriqué ma maison bancale. Celle de ni mon père ni ma mère. Ma mère me manquait quand j’étais chez mon père. J’avais l’habitude de passer beaucoup de temps dans les bras de ma mère. J’aimais cette sensation que nous étions perdues l’une dans l’autre. Si elle téléphonait alors que j’étais chez mon père, je refusais de lui parler. Je me mettais à hurler et même à me rouler par terre. Personne n’a jamais compris pourquoi, moi non plus d’ailleurs. J’étais comme un chat voyageur abandonné, qui tentait de se débrouiller en terre étrangère.
La certitude d’être différente a envahi tout l’espace dans ma tête. Il ne restait aucune case libre pour autre chose que mon rêve de crash. Je suis devenue solitaire. Je ne pouvais pas partager ces pensées avec des gens de mon âge, ni avec les autres. J’étais seule dans ma bulle. Ce rêve baroque m’a permis de trouver ma voie, plus tard, ou du moins une voie. Je suis devenue hôtesse de l’air, après avoir fait des études de lettres. Ce choix avait semblé étrange à mon entourage. Je savais ce que je faisais, j’avais mes raisons.
J’ai été hôtesse puis chef de cabine pendant dix ans. Grâce à quoi je bénéficie aujourd’hui encore, quand je voyage, de tarifs spéciaux. Je peux prendre quatre vols internationaux par an sans réserver à condition qu’il y ait des sièges disponibles. L’avion est devenu ma famille volante, un huis clos miniature, qui retourne le monde extérieur vers mon monde intérieur. J’y puise un moment de divagation. Je deviens une exploratrice de la vie que j’observe en face, en arrière, en avant. Les équations que je ne sais pas résoudre quand je suis à terre s’évanouissent au rythme de l’avion qui décolle, remisées dans un grenier tels des objets oubliés.
Qui n’a pas rêvé de s’élever dans les airs, regarder la terre comme un cliché panoramique, résumé à des formes essentielles et lointaines, se sentir ailleurs, étranger à soi-même ?
Dès que je m’envole, je me sens libre, grisée par l’aventure, la rencontre avec le bleu dur du ciel qui surgit après une épaisse couche de nuages, pas un bleu de conte de fées, un éclat soudain, un électrochoc. Les sensations extrêmes me bercent, allègent mon corps et ma tête. Avec le ciel je cesse de ruminer et je me consacre aux passagers. Ceux qui sont montés à bord fatigués, anxieux, de mauvaise humeur finissent par ronronner comme des chats. Ils recherchent la meilleure position sur leur fauteuil, s’étirent et bâillent, enlacent leur coussin, ou restent tendus parce que le ciel leur fait peur, dans tous les cas ils confient leur destin à une grosse machine qui prend leurs soucis en charge. Après le décollage, presque tous ont le front détendu, une amorce de sourire aux lèvres, l’envie de vivre une parenthèse. Il y aura peut-être des rencontres inattendues, des disputes ou des coups de foudre, des cadeaux du ciel.
Il m’est souvent arrivé d’embarquer au dernier moment pour une destination que je ne connaissais pas la veille. Et de faire le retour dans la foulée. Je suis indifférente au jetlag, parce que je vis au rythme des avions. J’ai fait du saut en parachute pour tester ma résistance. C’était une erreur, sauter dans le vide ne me convient pas. Je n’ai pas de désir pour ce genre de sensation forte. J’aime être à l’abri dans une carlingue. Là-haut, j’existe. Et je pense.
De tous les avions sur lesquels j’ai voyagé, l’Airbus A380 est mon préféré. Gros, lourd, pataud, presque démodé, un peu gauche dans ses manœuvres à cause de son poids et de l’envergure de ses grandes ailes. Mais il est rassurant comme un fauve domestiqué, qui dissimulerait sa force sous une élégante modestie acquise avec l’expérience. S’il pouvait parler, il s’exprimerait comme un vieux pilote tendre et bougon à qui on ne la fait pas, ou plus. Il est moins séduisant que le Boeing 777. Mais sa sobriété est son atout. Le design est minimaliste comme dans un loft de six cents mètres carrés teinté de gris. Je suis experte dans les qualités que j’attends d’un avion. Le confort de l’A380 est subtil. Rien ne se voit, tout se ressent. La discrétion des turbulences. Le grand espace pour les jambes. Les repose-tête qui prodiguent un agréable massage de la nuque. Et surtout le silence. Feutré, palpable. Murmure incongru chez un monstre de cette taille. Pour atténuer le bruit, on a agrandi les moteurs Rolls Royce et calé un piège à décibels entre chaque réacteur et son enveloppe extérieure : un cylindre, obtenu à partir de plusieurs couches de composite qui capturent une partie des sons avant de les étouffer. J’aime tous ces détails techniques chargés de vibrations poétiques.
Aujourd’hui, pendant les 10 578 kilomètres de ce vol Paris-Singapour qui durera entre douze et treize heures selon la vitesse des vents, je serai dans ma bulle. C’est un vol de nuit. Je vais écrire alors que les passagers dormiront. Puis j’irai dormir à l’hôtel après l’atterrissage. Et je reprendrai un vol de Singapour à Paris.
Je vis à l’envers et j’aime ça.
J’ai cessé d’être hôtesse il y a juste un an pour me mettre à écrire. Je travaille comme pigiste pour un magazine spécialisé dans les voyages, ce qui me permet de continuer à parcourir le globe. Mais j’écris aussi pour me sortir des poisons de la tête. Seulement en avion. La nuit dans le ciel me chuchote les mots effacés dans l’enfance. L’écriture me répare. Et l’odeur du feutre des fauteuils imprégnés de strates d’intimité et de vies inconnues me rapproche d’une humanité dont j’essaie de pénétrer les secrets.
Je suis assise sur le pont supérieur au premier rang de la partie qui s’appelle premium parce qu’elle est mieux qu’éco et moins bien que business. A la place 80K, côté couloir. C’est parfait pour poser mon ordinateur sur la tablette ou sur mes genoux, sans personne devant moi.
Nous sommes sur le point de décoller pour Singapour. Le soleil s’est couché sur l’aéroport Charles-de-Gaulle. Il ne fait pas encore nuit. Certains nuages sont teintés de rose. Des lumières scintillent par endroits. Je quitte le réel pour entrer dans un clair-obscur tamisé. Dans le monde des avions, les bruits de la vie sont atténués et les sensations ralenties. Une ado qui voyage seule est assise à ma droite près du hublot. Elle m’a été confiée par Cheryl, la chef de cabine qui fait aujourd’hui le travail dont j’étais chargée ces dernières années. Elle serre les dents. Elle regarde droit devant elle. Elle a les mains agrippées à son siège. Très belle, métisse au teint mat, aux cheveux noirs et bouclés, elle a un regard intense. Elle dit : je m’appelle Leïla, j’ai peur du ciel. Elle a une voix étonnamment grave. Elle a quinze ans, c’est écrit sur sa fiche UM.
J’hésite à lui laisser ma place côté couloir, je me souviens de ma terreur du hublot quand j’étais enfant. Mais pendant le vol j’aurai besoin d’être libre de mes mouvements. De marcher dans les allées. D’aller parfois au bar. Si elle est inquiète, je saurai la rassurer. J’ai l’habitude.
J’ai la tête bien calée dans mon fauteuil. Les yeux mi-clos, je me laisse aller à la torpeur qui précède les envols. Je savoure la préparation du décollage. Ce moment où l’avion va engager une lutte contre son poids, se préparer à fendre le vent pour faire voler le plus lourd que l’air. Il est massif comme un éléphant. Il occuperait un terrain de foot de quatre-vingts mètres de côté. Il bouge d’abord à reculons. Il est guidé par les petits hommes en jaune au sol. Il s’arrête, repart de l’avant, tourne à droite, puis à gauche pour rejoindre la piste. Je ferme les yeux. J’écoute vibrer en moi la puissance de cette incroyable horlogerie mécanique. Qui déplace plus de deux cent cinquante tonnes, sans compter le poids des passagers, avec élégance. Au son de la musique du moteur qui monte en gamme.
Je me penche vers ma voisine. Elle a les yeux écarquillés. Les phalanges de ses mains sont blanches tant elle est cramponnée à son fauteuil. Alors je lui raconte. Que les immenses ailes de l’avion sont en train d’ouvrir et fermer les ailerons parfois appelés flaperons qui vont assurer leur équilibre en vol. Que la carlingue, le corps de l’avion, porte aussi le joli nom de fuselage. Que les quatre moteurs s’appellent réacteurs parce qu’ils sont entraînés à réagir à tous les dangers. J’entends le commandant de bord se présenter. Parler au nom de l’équipage qui comprend deux pilotes, et vingt membres d’équipage. Il précise que l’un des stewards parle le farsi. L’anecdote fait sourire Leïla. Je raconte que l’avion est guidé jusqu’à la piste par un convoi de voitures qui clignotent. Que l’on voit au loin des avions en approche qui vont atterrir. Que l’on passe devant des hangars luxueux qui abritent des avions au repos. Que deux hôtesses se sont assises sur les sièges qui nous font face contre le panneau nous séparant de la classe business. Qu’elles ont attaché leurs ceintures à l’aide de bretelles qui soulignent leurs silhouettes. L’avion se met en piste. Marque un stop avant de prendre son élan. Je montre à Leïla l’écran face à elle. L’avion y apparaît comme un très gros oiseau blanc, un aigle royal. Sur fond de fin de soleil couchant commence l’envol. Lourd et léger. Effrayant et rassurant. Nous sommes déjà à mille mètres d’altitude. Dans une demi-heure nous aurons atteint les dix mille mètres. Notre altitude de croisière.
Leïla s’est assoupie. Comme une enfant à la fin d’une histoire. Je fais le vide en moi pour renouer avec l’état que je ne trouve pas au sol. Je n’aime pas la terre. Le vacarme du monde m’effraie. J’aime être bercée dans mon fauteuil en forme de coque qui ressemble à un lit d’enfant.
La plongée en moi-même est d’abord visuelle. Je tourne autour de cercles concentriques fermés. Je guette la trouée qui se prépare. Des images de douceur disparue vont émerger. Je deviens alors une éponge. Qui peu à peu efface le lieu, les gens. Je ne vois plus rien. Je suis seule. Au fond de moi. Je creuse. Je plante des balises sur des repères. J’aime les monologues intérieurs que requiert l’écriture. Sa monotonie paisible.
J’ai choisi d’effectuer ce trajet sur cet ogre géant assemblé à partir de quatre millions de pièces et cinq cents kilomètres de câbles, parce que, d’ici un an, il ne sera plus fabriqué. Après douze ans de bons et loyaux services, le fleuron d’Airbus a cessé de plaire. Pas rentable, trop gros, trop cher, trop tout. J’ai tant aimé la générosité de ses fauteuils, le son profond de ses moteurs, obsédant comme la voix de Leonard Cohen… Je suis sensible aux fins de quelque chose, aux derniers hommages. Si cet avion s’écrase, je ne peux jamais m’empêcher d’y penser, cinq cent seize passagers et vingt membres d’équipage seront réduits à l’état de confettis.

Saul
Il étouffe dans le cockpit. Il manque d’air. Il voudrait créer un trou de souris, l’élargir jusqu’à ce que la pression l’aspire à l’extérieur, le débarrasse de la vie. Mais il change d’avis lorsqu’il se retrouve seul dans la nuit au-dessus d’un océan troublé seulement par un bateau qui vogue, qu’il y a plus d’étoiles dans le ciel qu’il n’en verra jamais, que peut-être la lune se lève, alors que l’avion gronde doucement. Il voit un monde que les autres ne voient pas. Il ne pourrait pas ne pas être pilote.
C’était vrai jusqu’à ces derniers temps. Il s’est arrêté quelques semaines sur ordre du psychiatre. Il ne veut pas en parler, c’est un secret entre le médecin et lui. Il a invoqué une grosse fatigue et des soucis familiaux. Il souffre de baisses de moral mais pas de dépression sévère comme le prétend l’homme de l’art. Il est atterré par sa fragilité. Pendant les deux mois où il n’a pas volé, il s’est réveillé chaque nuit à trois heures du matin, avec des idées noires et cette insoutenable impression d’être au bord de l’explosion, qu’il n’y avait aucune solution à son mal-être. Sa vie de famille est un cauchemar, ses enfants le fuient, il ne les voit jamais. Sa femme ne supporte pas sa présence quotidienne, elle s’était habituée à son absence seize à dix-huit jours par mois.
Son métier, pilote de ligne, lui a toujours permis d’être un nomade de luxe, étranger à la vraie vie, coupé de la réalité sociale. Il aime déambuler dans des hôtels anonymes, comme un zombie en perpétuel décalage. Un autiste d’un certain genre. Il a tout raté, il dérange tout le monde, il ne sert à rien. Il ne manque à personne. L’angoisse le tue à petit feu, la nuit, toutes les nuits, quand il se réveille en nage et en sursaut. Et le matin quand le noir devient gris et glauque et qu’il est allongé comme un mort. S’il se lève, s’il passe à la position debout, l’oppression s’atténue légèrement, la boule du plexus se dissout en des minutes qui paraissent un siècle. Et il se dit qu’il n’en peut plus de ne pas être là-haut toute la nuit à regarder les étoiles. Chaque jour le manège recommence. Il s’affaiblit. Il lui faut une énergie folle pour supporter cet état, n’être jamais détendu, bien qu’au fil des journées le carcan parfois se soit desserré, grâce aux antidépresseurs du Dr M. Mais chut il ne faut pas en parler, il a jeté ces boîtes violettes de cachets dont on aurait sans doute pu détecter la substance dans les analyses. Est-ce déjà l’angoisse de la mort, se sentir inutile, totalement seul, au bord de l’abîme, à seulement quarante et un ans ? L’âge de son père quand il s’est balancé par la fenêtre, un matin de Noël. Il en veut encore à ce père qui n’a pensé qu’à lui, qui a laissé tomber son fils en tombant lui-même.
Depuis ce jour, il a décidé de tracer sa frontière entre le bien et le mal. Mais il manque de courage, il n’ose pas afficher ses opinions haut et fort, il se tient toujours en retrait, comme s’il se trouvait à un niveau inférieur aux autres ; il cache au fond de lui le monstre qui est en train de le ronger, de détériorer ses viscères, de pénétrer les parois de son cerveau. Le Dr M. lui a conseillé d’arrêter de voler pour une durée indéterminée, mais lui l’a convaincu que tout allait mieux au bout de deux mois, il ne veut pas risquer de repasser au simulateur, ce qui est obligatoire après trois mois sans atterrissage ou décollage. Il a un besoin vital de voler, d’être isolé dans un avion, de renouer avec son addiction. C’est le seul lieu où il se supporte, où il éprouve un semblant de quelque chose, un zeste d’enthousiasme, non, c’est un mot trop fort, disons un début d’envie d’ouvrir les yeux, d’agir, de ressentir, sans le ciel il est un mort-vivant.
Il est capable de diriger un avion de deux cent cinquante tonnes pour traverser une zone de turbulences, mais il assiste, impuissant, à sa lente destruction souterraine. Il voit le commandant de bord le regarder en coin, alors il relève la tête et sourit comme si de rien n’était. Quand, avant le vol, le commandant a réparti la rotation des temps de repos entre le copilote, le pilote mécanicien et lui-même, sachant que sur un long-courrier de treize heures il doit en principe toujours y avoir deux pilotes aux commandes, il a marqué un temps d’arrêt en le regardant, comme s’il hésitait à le laisser prendre sa place en son absence. Comme s’il était si transparent que sa déliquescence était visible. Il s’est senti humilié, mais il a l’habitude d’encaisser sans rien dire. L’humiliation est devenue son pain quotidien, elle le plonge chaque jour un peu plus au fond du trou, et c’est ce qu’il mérite.
Il pense à sa mère qui était pilote elle aussi, pilote de voltige, elle aimait se poser sur la plume, sur une roue, faire des montées en chandelle. Elle était capable de prendre des risques avec légèreté, de ne pas se laisser engloutir par le chagrin et les états d’âme. Elle a élevé seule ses trois fils sans jamais se plaindre.
Il a grandi dans une de ces villes paisibles de l’est de la France où les gens mènent une existence de troupeau. Avec le nom de son père, d’origine israélienne, Melmoth ; son prénom, Saul, ne lui a pas amené que des amis, mais il est fier de le porter, parce qu’il lui rappelle que ses racines sont obscures et que son histoire est liée à l’errance. C’est pour cette raison peut-être qu’il rôde dans le ciel, sans se soucier d’aucun centre de gravité, souriant aux étoiles qui lui font signe à travers le pare-brise du cockpit offrant une vue à cent quatre-vingts degrés. Il aimerait continuer à parler dans sa tête comme un enfant seul. Et ne jamais redescendre.
Il a hésité entre l’aviation et le kibboutz, mais sa mère, qui n’est pas juive – il s’est toujours demandé si elle n’était pas antisémite tant elle semblait mépriser son père –, a décidé pour lui. Ce serait d’abord l’aviation, pour le reste on verrait plus tard, quand il serait enfin commandant de bord. Sur ce vol il est assis à droite, mais il a les mêmes qualifications techniques que le commandant assis à gauche, c’est juste l’ancienneté qui diffère, il lui faudra encore attendre pour avoir son grade. Mais au fond, a-t-il vraiment envie d’être responsable d’un vol?
Saul Melmoth vole sur Airbus depuis plus de quinze ans. Il a suivi une formation intense, longue et minutieuse, pour piloter un A380. Il était reconnu comme l’un des meilleurs dans cette école symbole d’excellence dans l’aviation, avec la promesse d’une carrière de premier plan. Il a tout appris de ce géant des airs, qui l’a façonné, étonné, éduqué, a ouvert son cœur à des sentiments aussi profonds qu’une histoire d’amour. Il le tient d’une seule main tant il le connaît, mais il continue d’être émerveillé par ses performances, l’intensité des sensations qu’il procure, la dimension sacrée dont il enveloppe le ciel. L’A380 restera son mentor, le guide spirituel qui lui a fait effleurer une perfection dont il ne soupçonnait pas l’existence.
Quand il a appris que sa production allait s’arrêter après douze ans seulement d’existence, juste au moment où son maniement n’avait plus aucun secret pour lui, où ils étaient si proches que l’avion comptait plus qu’une personne humaine, son cœur s’est arrêté de battre. Il s’est senti tomber du ciel, descendre aux enfers, comme une bête malade sur le point d’être achevée.
Il était quelqu’un, son uniforme en fait foi, il est en train de devenir un raté des airs, sa vie s’écroule. Il se demande comment il va supporter cette traversée vers Singapour, treize heures à regarder droit devant lui, à soutenir le regard goguenard du commandant qui a su, lui, assurer ses arrières, qui a postulé pour devenir instructeur, qui continue à porter la fierté Airbus comme un éclair invisible gravé sur le front.
Tandis qu’est planté dans le cœur meurtri de l’inexistant copilote le mot échec, qui lui donne envie de se désagréger là, sur place, en plein milieu d’un monde sans avenir.
Seras-tu capable de vaincre tes peurs? D’ordonner à cette voix qui te parle, qui est toi sans être toi, de se taire? Tu as peur d’entendre d’autres voix, tu te sens coupé en deux. Mais que fais-tu pour te reprendre en main? Tu n’es centré que sur tes soucis. Et puis tu bois en cachette, des mignonnettes de gin ou de vodka, que tu fais disparaître en douce dans les sacs-poubelle de la cabine des stewards, pour te donner du courage, au risque de perdre ton avenir.
Tu as fait de ta vie une misérable cachotterie.

Extrait
« Talitha regarde autour d’elle, ils sont seuls, il sent l’alcool. Il essaie de trouver des mots, mais aucun son ne sort, si, toujours ce grognement bestial. Le titre du film Y a-t-il un pilote dans l’avion? traverse l’esprit de Talitha, et puis elle se dit qu’il faut agir, le mettre de côté, le neutraliser sans le dénoncer, tout le monde peut craquer dans la vie. Par certains aspects il lui rappelle Ferdinand dans ses moments perdus, elle ne sait pas pourquoi elle pense qu’ils sont tous deux des hommes refusant d’être responsables de leur destin, qu’ils préfèrent déplorer le gâchis de leur existence plutôt que de réparer ce qui cloche, que c’est peut-être le lot des hommes d’être des anti-héros qui s’en remettent aux femmes, qui, elles, sont plus douées pour la vie simple, ou normale, et cætera. Sur ce couplet, la nuit, en avion, aux abords d’un cockpit délaissé par un pilote ivre mort, on peut refaire le monde, se raconter toute une histoire avant de trouver l’énergie de passer à l’action.
En l’occurrence il faut que Talitha couche ce géant intranquille qui s’accroche à elle, prêt à les entraîner tous les deux dans un sombre cauchemar. Il est inutile qu’elle lui parle, il n’est pas en état d’entendre; elle se borne à murmurer quelques mots idiots tout en essayant de l’attirer par la manche vers l’espace de repos très exigu réservé à l’équipage, dont les passagers ne connaissent pas l’existence. »

À propos de l’auteur
Longtemps directrice de la rédaction de Marie Claire Maison, Caroline Tiné a publié trois romans : L’Immeuble (Albin Michel), prix du Premier Roman, en 1990, Le Roman de Balthazar (Albin Michel) en 1993, Le Fil de Yo (JC Lattès) en 2015. (Source: Presses de la Cité)

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Saturne

CHICHE_saturne

  RL2020  coup_de_coeur

En deux mots:
Quand son père meurt, la narratrice a quinze mois. Aussi lui faudra-t-il bien longtemps avant de vouloir explorer son histoire familiale, retracer la rencontre de ses parents et remonter jusqu’à leur propre enfance, jusqu’aux grands-parents. Un récit bouleversant.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Mon père, ce héros

En retraçant l’histoire d’un père qu’elle n’a quasiment pas connu, Sarah Chiche a réussi un bouleversant roman. Et en mettant en lumière le passé familial, c’est elle qui se met à nu. Dans un style éblouissant.

J’ai découvert Sarah Chiche l’an passé avec Les enténébrés (qui vient de paraître chez Points poche), un roman qui explorait les failles de l’intime et celles du monde et qui m’avait fasciné par son écriture. Je me suis donc précipité sur Saturne et je n’ai pas été déçu. Bien au contraire! Ici les failles de l’intime sont bien plus profondes et celles du monde plongent davantage vers le passé pour se rejoindre dans l’universalité des émotions qu’elles engendrent.
Tout commence par la mort tragique de Harry, le père de la narratrice, emporté par une leucémie. «Le cœur lâcha à midi. Il venait de fêter ses trente-quatre ans. Il mourut dans les bras de son père qui, trois ans plus tard, mourut à son tour de chagrin. Ils avaient tous en eux l’espoir que ce ne serait qu’un mauvais rêve, mais en fait, tout cela, ce n’est pas un rêve, tout cela c’est pareil pour tout le monde, tout cela, ce n’est pas grand-chose, tout cela ce n’est que la vie, et, finalement, la mort. On lui ferma la bouche après les yeux. On le déshabilla. On le lava. Puis le corps fut ramené à son domicile. On le recouvrit et on recouvrit tous les miroirs ainsi que tous les portraits d’un drap blanc. On me tint éloignée de la chambre funéraire. On déchira un pan de ma chemise de nuit à hauteur du cœur. Mais personne ne me dit que mon père était mort.»
Elle n’avait que quinze mois.
Le chapitre suivant se déroule le 4 mai 2019. Une femme s’approche de la narratrice, en déplacement à Genève – une ville où elle a vécu «l’année la plus opaque» de son enfance et qu’elle retrouve avec appréhension – et lui révèle qu’elle a bien connu ses grands-parents, son père et son oncle à Alger. C’est sans doute cette rencontre qui a déclenché son envie d’explorer son passé, de retrouver son histoire et celle de sa famille.
Retour dans les années 1950 en Algérie. C’est en effet de l’autre côté de la Méditerranée que son grand-père fait fortune et lance la dynastie des médecins qui vont développer un réseau de cliniques. Une prospérité qu’ils réussiront à maintenir après la fin de l’Algérie française et leur retour en métropole.
Une retour que Harry et Armand vont anticiper. Au vue de la sécurité qui se dégrade, les garçons sont envoyés en Normandie dès 1956. Le premier est victime de moqueries, d’humiliations et d’agressions. Il se réfugie alors dans les livres, tandis que son aîné ne tarde pas à s’imposer et à devenir l’un des meilleurs élèves du pensionnat.
On l’aura compris, Sarah Chiche a pris l’habitude de construire ses romans sans considération de la chronologie, mais bien plutôt en fonction de la thématique, des émotions engendrées par les épisodes qu’elle explore, «car ainsi voguons-nous disloqués dans la tempête des années, otages de la mer sombre où l’exil des uns n’efface jamais celui des autres, coupables et victimes du passé».
On retrouve les deux frères lors de leurs études de médecine – brillantes pour l’un, médiocres pour l’autre. Harry préfère explorer le sexe féminin en multipliant les aventures plutôt que s’intéresser aux planches d’anatomie et aux cours de gynécologie. Sur un coup de tête, il décide de mettre un terme à cette mascarade et part pour Paris dépenser toute sa fortune au jeu. «On ne l’arrête pas. Il ne s’arrêtera plus. L’aube vient. Il sort du casino enfumé comme une bouche de l’enfer, les poches vides. Il a vingt-six ans.»
L’heure est venue de vivre une grande histoire d’amour, une passion brûlante, un corps à corps dans lequel, il se laisse happer. Elle s’appelle Ève et il est fou d’elle.
Le 19 juin 1975, Armand intervient à ce «serpent peinturluré en biche»: «Je suis le frère de Harry. Et au nom des miens, au nom de l’état dans lequel vous avez mis mon frère, je vous le jure: vous ne ferez jamais partie de notre famille. Nous ne vous recevrons plus: ni demain, ni les autres jours.»
On imagine la tension, on voit poindre le drame et le traumatisme pour l’enfant à naître. Si la vie est un roman, alors certains de ces romans sont plus noirs, plus forts, plus intenses que d’autres. Si Saturne brille aujourd’hui d’un éclat tout particulier, c’est qu’après un profond désespoir, une chute aux enfers, une nouvelle vie s’est construite, transcendant le malheur par la grâce de l’écriture. Une écriture à laquelle je prends le pari que les jurés des Prix littéraires ne seront pas insensibles.

Saturne
Sarah Chiche
Éditions du Seuil
Roman
208 p,, 18 €
EAN 9782021454901
Paru le 20/08/2020

Où?
Le roman se déroule en Algérie, à Alger et Philippeville, ainsi qu’en France, à Paris et en Normandie, à Verneuil-sur-Avre, à Évreux et Rouen, mais aussi à Tours. On y évoque aussi Genève.

Quand?
L’action se situe principalement de 1950 à 2019, mais on y remonte jusqu’en 1830.

Ce qu’en dit l’éditeur
Automne 1977 : Harry, trente-quatre ans, meurt dans des circonstances tragiques, laissant derrière lui sa fille de quinze mois. Avril 2019 : celle-ci rencontre une femme qui a connu Harry enfant, pendant la guerre d’Algérie. Se déploie alors le roman de ce père amoureux des étoiles, issu d’une grande lignée de médecins. Exilés d’Algérie au moment de l’indépendance, ils rebâtissent un empire médical en France. Mais les prémices du désastre se nichent au cœur même de la gloire. Harry croise la route d’une femme à la beauté incendiaire. Leur passion fera voler en éclats les reliques d’un royaume où l’argent coule à flots. À l’autre bout de cette légende noire, la personne qui a écrit ce livre raconte avec férocité et drôlerie une enfance hantée par le deuil, et dévoile comment, à l’image de son père, elle faillit être engloutie à son tour.
Roman du crépuscule d’un monde, de l’épreuve de nos deuils et d’une maladie qui fut une damnation avant d’être une chance, Saturne est aussi une grande histoire d’amour : celle d’une enfant qui aurait dû mourir, mais qui est devenue écrivain parce que, une nuit, elle en avait fait la promesse au fantôme de son père.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Prologue
On entrait dans l’automne. Ils le veillaient depuis deux jours. Au matin du troisième jour, les ténèbres tombèrent sur leurs yeux. Sa mère était affaissée sur une chaise dans un coin de la chambre. Elle avait, posé sur les genoux, un mouchoir rougi de sang. Son père, à son chevet, lui caressait le front, comme on berce un tout petit enfant. Sa femme lui tenait la main. Ses doigts étaient bleuis de froid. Ses joues, livides. Elle brûlait de sa beauté blonde, un peu sale, dans une robe trop somptueuse. Il était étendu, inerte, enfermé en lui-même, sans plus de possibilité de parler autrement qu’en écrivant sur une ardoise qu’il gardait à portée de main. On avait placé une sonde dans sa trachée, reliée à un respirateur artificiel ; un tuyau lui sortait du nez. De temps en temps, ses yeux allaient du scope sur lequel on pouvait suivre le rythme de son cœur, le taux d’oxygène dans son sang, sa tension artérielle et sa température, au visage de sa femme, puis ils revenaient sur le scope, puis au visage de sa femme. Il la regarda. Il la regardait. Ses yeux. Ses mains. Ses lèvres. Leurs silences. Leurs mots. Leurs joies. Leurs chagrins. Leurs souvenirs. Il sentait la pression de ses doigts sur les siens. Il regarda sans doute cette main agrippée à la sienne de la même manière que lorsqu’elle était au bord de jouir, qu’il prenait son visage entre ses paumes pour l’embrasser, qu’elle liait ses doigts aux siens, penchant la tête de côté, cachant ses yeux sous la masse de ses cheveux qui retombaient en torsades sur sa bouche, soudain plus lointaine à l’homme qui l’aimait jusqu’à la brûlure, devenant la nuit dans laquelle ils tombaient tous deux.
Les premiers signes s’étaient manifestés moins d’un an après leur mariage. Elle venait à peine d’accoucher. Elle avait passé leurs noces à son chevet. Chaque jour, elle l’avait aidé à se doucher, à se laver les dents, à s’habiller. Chaque nuit, elle avait dormi à son chevet, recroquevillée dans un fauteuil. Elle avait affronté à ses côtés les fièvres, les sueurs nocturnes, les cauchemars dont il s’éveillait en grelottant dans ses bras, l’anémie, les malaises, les troubles de la coagulation, la chimiothérapie, les injections, les prises de sang, les hématomes qui pullulent sur les bras et obligent à piquer les mains, le cou ou les pieds, quand les veines roulent sous la peau, disparaissent puis se nécrosent. Il y avait eu les visites chez l’hématologue, l’attente des résultats, les espoirs de rémission, les fausses joies, la rechute.
Il promena son pouce sur l’intérieur du poignet de sa femme.
Elle vieillirait, sans lui. Il voulait qu’elle vieillisse. Ce visage à l’ombre duquel il aurait voulu voir grandir leur enfant, ce visage à la beauté infernale, qu’il avait fait rire, elle qui ne riait jamais, qu’il avait filmé, photographié, chéri, caressé, finirait par se faner. En même temps, elle ne vieillirait jamais. Même ridée, elle conserverait ces yeux de faune, ce sourire de fauve qui, dans l’instant où il l’avait vu, l’avait envoûté, lui, et d’autres, et qui en envoûterait d’autres encore, il le savait, parce qu’elle était sans mémoire, n’avait pas d’histoire. Peut-être cette pensée fit-elle monter en lui un sentiment de pitié profonde, non pour lui-même, comme quand on se rend compte que ce que nous sommes ne suffira jamais et qu’au fond on en sait si peu de l’être avec qui l’on dort, mais pour elle, car elle non plus ne se connaissait pas. Il suffoqua.
Sa mère se leva d’un bond et s’approcha. Ses cheveux, qu’elle n’avait pas coiffés depuis plusieurs jours, s’agglutinaient à l’arrière de sa nuque en un paquet spongieux. Son visage était ravagé par l’absence de sommeil. Ses yeux lui tombaient sur les joues. Une odeur de lavande et de sueur flottait dans son sillage. Les yeux de sa femme prirent un éclat de verre froid. Elle s’écarta du lit, d’un mouvement presque symétrique, fronçant le nez. La mère, qui n’en avait rien perdu, l’ignora et se mit à parler. Pendant de longues minutes, elle parla sans discontinuer, mais nul n’aurait su dire de quoi au juste. D’ordinaire, ses longs monologues entrecoupés de gémissements lui étaient insupportables ; il en vint, cette fois, à la trouver d’un comique attendrissant. Elle se débattait, comme une petite bête prise au piège dans le sac noir d’une angoisse dont nul n’avait jamais réussi à la tirer, mais qui, désormais, ne le concernait plus. Il regardait sa peau laiteuse, les taches de son sur ses avant-bras. Elle lui dit encore quelque chose, mais il ne l’écoutait plus. Il était perdu dans la contemplation de la ride qui barrait la joue de son père, et qu’il n’avait, jusqu’alors, jamais remarquée. Il observa la pâleur grise qui avait envahi son teint olivâtre, ses yeux cerclés de noir. La conviction qu’il était la cause du vieillissement précipité de ses parents, que le trou noir qui l’aspirait les aspirait à leur tour, lui fut insupportable. Il était temps qu’il les délivre de lui.
Une infirmière vêtue de vert arriva. Elle baissa les stores. De garde. Traits tirés par la fatigue. Elle venait juste de s’allonger pour prendre un peu de repos quand on avait téléphoné. On lui avait dit qu’il s’agissait d’une admission un peu particulière et que la famille pourrait rester au-delà des horaires dévolus aux visites. Il est toujours plus facile de soigner les malades quand on les connaît un peu – même quand on sait qu’on ne pourra peut-être pas les sauver, le souvenir de ce qu’ils furent et de l’engagement qu’on a mis à les soigner jusqu’au bout aide parfois à en sauver d’autres. L’infirmière avait donc demandé des explications. On avait fini par lui dire qui ils étaient.
Ils avaient tout perdu. Ils avaient tout regagné, au centuple. Lui, le père, avait travaillé sans relâche – on disait qu’il ne dormait jamais. Il avait amassé une fortune colossale. Des cliniques, d’innombrables résidences, et un château. Ils avaient des cuisiniers, des domestiques et des jardiniers, une flotte de voitures. Ils ne s’étaient privés de rien, mais ils s’étaient montrés généreux en prenant soin des plus modestes de leurs employés – à moins que ce ne fût prodigalité vaniteuse ou compassionnelle, paternaliste. Ils donnaient, en tout cas, du travail et même des logements à des centaines de personnes. Ils avaient formé des chirurgiens, des internes, des anesthésistes, des réanimateurs, des radiologues, par douzaines. Ils avaient vécu avec eux plusieurs révolutions : les premiers antibiotiques, les premières transplantations cardiaques, les premières cœlioscopies. Soigné, en Algérie et en France, des dizaines de milliers de patients. Mais quand elle s’approcha du père du jeune homme alité, pour le saluer à voix basse, l’infirmière ne reconnut pas celui que les journaux appelaient « le Prince des cliniques ». Elle ne vit qu’un vieil homme en train de perdre son fils.
Leucémie.
Admis en urgence à la suite d’un malaise dans son bain, au moment même où chacun croyait qu’il allait mieux. Comme il avait repris des forces, il avait voulu faire sa toilette, seul. Il avait perdu connaissance. Sa tête avait heurté le rebord de la baignoire. Sous le choc, il avait vomi. On l’avait retrouvé la face dans l’eau, le nez en sang. Le contenu de son estomac avait inondé sa trachée et ses bronches. On l’avait intubé. On avait aspiré ce qui encombrait ses voies aériennes. Branché un respirateur artificiel. On l’avait perfusé. Il avait ouvert les yeux.
Son frère entra d’un pas rapide. Il vit sa mère se jeter dans ses bras, sa femme arranger prestement ses cheveux. Il s’approcha de lui et lui demanda s’il voulait qu’on lui remonte les oreillers sous la tête ou qu’on replace ceux qui soutenaient ses bras. Il répéta plusieurs fois Tu veux qu’on te remonte tes oreillers ? Aux premiers mois de son hospitalisation, à la simple vue de son frère, la colère l’étouffait. Il le fixa d’un regard pâle et amer tandis que l’autre se dégageait de l’étreinte maternelle. Mais, curieusement, cette fois lui revinrent leurs meilleurs moments. Une sensation aiguë le bouleversa : ce qui avait vraiment valu la peine qu’ils vivent ensemble était calfeutré dans leurs années d’enfance. La douleur au poumon le reprit. Il détourna les yeux. Tous se mirent à crier d’épouvante.
Une seconde infirmière surgit en courant, escortée d’une aide-soignante. On le coucha sur le côté. On rassembla le plus délicatement possible les tuyaux le reliant à ses machines et à la perfusion. Son pouls s’affola. Le respirateur artificiel s’emballa. On lui entrava le corps, une main sur le thorax, l’autre sur les cuisses. On nettoya ses oreilles, le bord de ses yeux, on passa un gant de toilette sur son torse, sur son pénis, entre ses fesses, on jeta le gant, on en prit un autre. On lui lava le dos. Les infirmières flottaient comme des spectres dans leurs blouses vertes. Derrière leur masque, leurs yeux mi-clos lui souriaient. Il regarda les gouttes translucides de la perfusion reliée à son avant-bras gauche tomber une à une dans la poche de plastique. La lumière se fit plus vive, plus forte. Dans les derniers jours de la vie, le plus ancien redevient le plus jeune. Nous dormons comme des nourrissons. Les premiers mois, l’état de torpeur dans lequel le faisaient sombrer tantôt le progrès de la maladie tantôt les traitements le terrifiait. Puis ce lui fut un soulagement qu’il attendait comme on attend, à la tombée du jour, dans le lit de l’enfance, une histoire, toujours la même, lue par une mère qui, … »

Extraits
« Alors, il embrasse ses yeux, il lui dit qu’elle est une infraction à la loi du jour, qu’il va boire ses larmes et qu’elle ne pleurera plus, qu’elle est belle, et pure, qu’elle fait sa joie, qu’il n’est pas permis d’être si heureux, qu’il va lui montrer ce qu’est la vie bonne, et qu’il se sent tous les courages, et qu’il va l’aimer, malgré tout cette nuit qu’elle a en elle, malgré la peur qu’elle lui inspire, parce que ça fait partie de l’amour.»

«Le cœur lâcha à midi. Il venait de fêter ses trente-quatre ans. Il mourut dans les bras de son père qui, trois ans plus tard, mourut à son tour de chagrin. Ils avaient tous en eux l’espoir que ce ne serait qu’un mauvais rêve, mais en fait, tout cela, ce n’est pas un rêve, tout cela c’est pareil pour tout le monde, tout cela, ce n’est pas grand-chose, tout cela ce n’est que la vie, et, finalement, la mort. On lui ferma la bouche après les yeux. On le déshabilla. On le lava. Puis le corps fut ramené à son domicile. On le recouvrit et on recouvrit tous les miroirs ainsi que tous les portraits d’un drap blanc. On me tint éloignée de la chambre funéraire. On déchira un pan de ma chemise de nuit à hauteur du cœur. Mais personne ne me dit que mon père était mort.» p. 20« Dans les contes de fées, c’est là que l’histoire s’achève. Dans l’espace de la tragédie ordinaire, c’est ici que tout commence. »

« Jusqu’à quel point la manière dont nous pensons que nos parents se sont aimés façonne-t-elle notre propre degré d’idéalisation de l’amour? »

« Et pourtant, un jour, cachés dans la grande pulsation d’une ville cernée de montagne, où l’on pensait ne jamais revenir, on écrit, depuis l’autre côté d’un lac enfin traversé sans s’y noyer, d’une toute petite main, tremblante, honteuse, si peu sûre d’elle, ce que l’on chuchotait déjà dans le noir d’une chambre d’enfance où l’on parlait tout seul aux étoiles et aux planètes de papier collées au plafond. »

« Car ainsi voguons-nous disloqués dans la tempête des années, otages de la mer sombre où l’exil des uns n’efface jamais celui des autres, coupables et victimes du passé ».

« On ne l’arrête pas. Il ne s’arrêtera plus. L’aube vient. Il sort du casino enfumé comme une bouche de l’enfer, les poches vides. Il a vingt-six ans. Il marche, sous les nuages rapides. Ses grands yeux envahis de brume noire regardent la région du ciel où se forme un œuf de plus en plus lumineux. Une bande gris-bleu surmontée de rose s’élève au-dessus de l’horizon. L’ombre projetée de la terre s’étire en un sidérant ballet de couleurs, à l’opposé du soleil. Alors, Harry se met à rire. Il rit comme jamais. Il ne peut plus s’arrêter de rire. »

« Que voulez-vous, vous êtes irrécupérable. Vous avez l’âme noire, vicieuse, d’un serpent peinturluré en biche. Quoi que puisse en penser mon vieux père, que vous avez réussi à berner par vos charmes, comme vous en bernez tant d’autres, moi, je ne vous trouve aucune excuse. Non. Vous n’êtes qu’une concubine entre les mains d’un garçon qui ne sera jamais un homme. Je suis le frère de Harry. Et au nom des miens, au nom de l’état dans lequel vous avez mis mon frère, je vous le jure: vous ne ferez jamais partie de notre famille. Nous ne vous recevrons plus: ni demain, ni les autres jours. AC »

À propos de l’auteur
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Sarah Chiche © Manuel Lagos

Sarah Chiche est écrivain, psychologue clinicienne et psychanalyste. Elle est l’auteur de quatre romans : L’inachevée (Grasset, 2008), L’Emprise (Grasset, 2010), Les Enténébrés, (Seuil, 2019) et Saturne (Seuil, 2020) et de trois essais: Personne(s), d’après Le Livre de l’Intranquillité de Fernando Pessoa (Éditions Cécile Defaut, 2013), Éthique du mikado, essai sur le cinéma de Michael Haneke (PUF, 2015), Une histoire érotique de la psychanalyse: de la nourrice de Freud aux amants d’aujourd’hui (Payot, 2018). (Source: Éditions du Seuil)

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